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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10385 ***
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+RÉVOLUTION
+
+FRANÇAISE
+
+
+
+Volume III
+
+
+
+_PAR M.A. THIERS_
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
+
+CONVENTION NATIONALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+NOUVEAUX MASSACRES DES PRISONNIERS A VERSAILLES.--ABUS DE POUVOIR ET
+DILAPIDATIONS DE LA COMMUNE.--ÉLECTION DES DÉPUTÉS A LA CONVENTION.
+--COMPOSITION DE LA DÉPUTATION DE PARIS.--POSITION ET PROJETS DES
+GIRONDINS; CARACTÈRE DES CHEFS DE CE PARTI; DU FÉDÉRALISME.--ÉTAT DU PARTI
+PARISIEN ET DE LA COMMUNE.--OUVERTURE DE LA CONVENTION NATIONALE LE 20
+SEPTEMBRE 1792; ABOLITION DE LA ROYAUTÉ; ÉTABLISSEMENT DE LA RÉPUBLIQUE.
+--PREMIÈRE LUTTE DES GIRONDINS ET DES MONTAGNARDS; DÉNONCIATION DE
+ROBESPIERRE ET DE MARAT.--DÉCLARATION DE L'UNITÉ ET DE L'INDIVISIBILITÉ DE
+LA RÉPUBLIQUE.--DISTRIBUTION ET FORCES DES PARTIS DANS LA CONVENTION.
+--CHANGEMENT DANS LE POUVOIR EXÉCUTIF.--DANTON QUITTE SON MINISTÈRE.
+--CRÉATION DE DIVERS COMITÉS ADMINISTRATIFS ET DU COMITÉ DE CONSTITUTION.
+
+
+Tandis que les armées françaises arrêtaient la marche des coalisés, Paris
+était toujours dans le trouble et la confusion. On a déjà été témoin des
+débordemens de la commune, des fureurs si prolongées de septembre, de
+l'impuissance des autorités et de l'inaction de la force publique pendant
+ces journées désastreuses: on a vu avec quelle audace le comité de
+surveillance avait avoué les massacres, et en avait recommandé l'imitation
+aux autres communes de France. Cependant les commissaires envoyés par la
+commune avaient été partout repoussés, parce que la France ne partageait
+pas les fureurs que le danger avait excitées dans la capitale. Mais dans
+les environs de Paris, tous les meurtres ne s'étaient pas bornés à ceux
+dont on a déjà lu le récit. Il s'était formé dans cette ville une troupe
+d'assassins que les massacres de septembre avaient familiarisés avec le
+sang, et qui avaient besoin d'en répandre encore. Déjà quelques cents
+hommes étaient partis pour extraire des prisons d'Orléans les accusés de
+haute trahison. Ces malheureux, par un dernier décret, devaient être
+conduits à Saumur. Cependant leur destination fut changée en route, et ils
+furent acheminés vers Paris. Le 9 septembre on apprit qu'ils devaient
+arriver le 10 à Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres fussent
+donnés à la bande des égorgeurs, soit que la nouvelle de cette arrivée
+suffît pour réveiller leur ardeur sanguinaire, ils envahirent Versailles
+du 9 au 10. A l'instant le bruit se répandit que de nouveaux massacres
+allaient être commis. Le maire de Versailles prit toutes les précautions
+pour empêcher de nouveaux malheurs. Le président du tribunal criminel
+courut à Paris avertir le ministre Danton du danger qui menaçait les
+prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à toutes ses instances: _Ces
+hommes-là sont bien coupables_. «Soit, ajouta le président Alquier, mais
+la loi seule doit en faire justice.--Eh! ne voyez-vous pas, reprit Danton
+d'une voix terrible, que je vous aurais déjà répondu d'une autre manière
+si je le pouvais! Que vous importent ces prisonniers? Retournez à vos
+fonctions et ne vous occupez plus d'eux...»
+
+Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à Versailles. Une foule d'hommes
+inconnus se précipitèrent sur les voitures, parvinrent à les entourer et à
+les séparer de l'escorte, renversèrent de cheval le commandant Fournier,
+enlevèrent le maire, qui voulait généreusement se faire tuer à son poste,
+et massacrèrent les infortunés prisonniers, au nombre de cinquante-deux.
+Là périrent Delessart et d'Abancourt, mis en accusation comme ministres,
+et Brissac, comme chef de la garde constitutionnelle, licenciée sous la
+législative. Immédiatement après cette exécution, les assassins coururent
+aux prisons de la ville, et renouvelèrent les scènes des premiers jours de
+septembre, en employant les mêmes moyens, et en parodiant, comme à Paris,
+les formes judiciaires. Ce dernier événement, arrivé à cinq jours
+d'intervalle du premier, acheva de produire une terreur universelle. A
+Paris, le comité de surveillance ne ralentit point son action: tandis que
+les prisons venaient d'être vidées par la mort, il recommença à les
+remplir en lançant de nouveaux mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en si
+grand nombre, que le ministre de l'intérieur, Roland, dénonçant à
+l'assemblée ces nouveaux actes arbitraires, put en déposer cinq à six
+cents sur le bureau, les uns signés par une seule personne, les autres par
+deux ou trois au plus, la plupart dépourvus de motifs, et beaucoup fondés
+sur le simple soupçon _d'incivisme_.
+
+Pendant que la commune exerçait sa puissance à Paris, elle envoyait des
+commissaires dans les départemens pour y justifier sa conduite, y
+conseiller son exemple, y recommander aux électeurs des députés de son
+choix, et y décrier ceux qui la contrariaient dans l'assemblée
+législative. Elle se procurait ensuite des valeurs immenses, en saisissant
+les sommes trouvées chez le trésorier de la liste civile, Septeuil, en
+s'emparant de l'argenterie des églises et du riche mobilier des émigrés,
+en se faisant délivrer enfin par le trésor des sommes considérables, sous
+le prétexte de soutenir la caisse de secours, et de faire achever les
+travaux du camp. Tous les effets des malheureux massacrés dans les prisons
+de Paris et sur la route de Versailles avaient été séquestrés, et déposés
+dans les vastes salles du comité de surveillance. Jamais la commune ne
+voulut représenter ni les objets, ni leur valeur, et refusa même toute
+réponse à cet égard, soit au ministère de l'intérieur, soit au directoire
+du département, qui, comme on sait, avait été converti en simple
+commission de contributions. Elle fit plus encore, elle se mit à vendre de
+sa propre autorité le mobilier des grands hôtels, sur lesquels les scellés
+étaient restés apposés depuis le départ des propriétaires. Vainement
+l'administration supérieure lui faisait-elle des défenses: toute la classe
+des subordonnés chargés de l'exécution des ordres, ou appartenait à la
+municipalité, ou était trop faible pour agir. Les ordres ne recevaient
+ainsi aucune exécution.
+
+La garde nationale, recomposée sous la dénomination de sections armées, et
+remplie d'hommes de toute espèce, était dans une désorganisation complète.
+Tantôt elle se prêtait au mal, tantôt elle le laissait commettre par
+négligence. Des postes étaient complètement abandonnés, parce que les
+hommes de garde, n'étant pas relevés, même après quarante-huit heures, se
+retiraient épuisés de dégoût et de fatigue. Tous les citoyens paisibles
+avaient quitté ce corps, naguère si régulier, si utile; et Santerre, qui
+le commandait, était trop faible et trop peu intelligent pour le
+réorganiser.
+
+La sûreté de Paris était donc livrée au hasard, et d'une part la commune,
+de l'autre la populace, y pouvaient tout entreprendre. Parmi les
+dépouilles de la royauté, les plus précieuses, et par conséquent les plus
+convoitées, étaient celles que renfermait le Garde-Meuble, riche dépôt de
+tous les effets qui servaient autrefois à la splendeur du trône. Depuis le
+10 août, ce dépôt avait éveillé la cupidité de la multitude, et plus d'une
+circonstance excitait la surveillance de l'inspecteur de l'établissement.
+Celui-ci avait fait réquisitions sur réquisitions pour obtenir une garde
+suffisante; mais soit désordre, soit difficulté de suffire à tous les
+postes, soit enfin négligence volontaire, on ne lui fournissait point les
+forces qu'il demandait. Pendant la nuit du 16 septembre, le Garde-Meuble
+fut volé, et la plus grande partie de ce qu'il contenait passa dans des
+mains inconnues, que l'autorité fit depuis d'inutiles efforts pour
+découvrir. On attribua ce nouvel événement aux hommes qui avaient
+secrètement ordonné les massacres. Cependant ils n'étaient plus excités
+ici ni par le fanatisme, ni par une politique sanguinaire; et, en leur
+supposant le motif du vol, ils avaient dans les dépôts de la commune de
+quoi satisfaire la plus grande ambition. On a dit, à la vérité, qu'on fit
+cet enlèvement pour payer la retraite du roi de Prusse, ce qui est
+absurde, et pour fournir aux dépenses du parti, ce qui est plus
+vraisemblable, mais ce qui n'est nullement prouvé. Au reste, le vol du
+Garde-Meuble doit peu influer sur le jugement qu'il faut porter de la
+commune et de ses chefs. Il n'en est pas moins vrai que, dépositaire de
+valeurs immenses, la commune n'en rendit jamais aucun compte; que les
+scellés apposés sur les armoires furent brisés, sans que les serrures
+fussent forcées, ce qui indique une soustraction et point un pillage
+populaire, et que tant d'objets précieux disparurent à jamais. Une partie
+fut impudemment volée par des subalternes, tels que Sergent, surnommé
+_Agathe_ à cause d'un bijou précieux dont il s'était paré; une autre
+partie servit aux frais du gouvernement extraordinaire qu'avait institué
+la commune. C'était une guerre faite à l'ancienne société, et toute guerre
+est souillée du meurtre et du pillage.
+
+Telle était la situation de Paris, pendant qu'on faisait les élections
+pour la convention nationale. C'était de cette nouvelle assemblée que les
+citoyens honnêtes attendaient la force et l'énergie nécessaires pour
+ramener l'ordre: ils espéraient que les quarante jours de confusion et de
+crimes, écoulés depuis le 10 août, ne seraient qu'un accident de
+l'insurrection, accident déplorable mais passager. Les députés même,
+siégeant avec tant de faiblesse dans l'assemblée législative, ajournaient
+l'énergie à la réunion de cette convention, espérance commune de tous les
+partis.
+
+On s'agitait pour les élections dans la France entière. Les clubs
+exerçaient à cet égard une grande influence. Les jacobins de Paris avaient
+fait imprimer et répandre la liste de tous les votes émis pendant la
+session législative, afin qu'elle servît de documens aux électeurs. Les
+députés qui avaient voté contre les lois désirées par le parti populaire,
+et surtout ceux qui avaient absous Lafayette, étaient particulièrement
+désignés. Néanmoins, pour les provinces où les discordes de la capitale
+n'avaient pas encore pénétré, les girondins, même les plus odieux aux
+agitateurs de Paris, étaient nommés à cause de leurs talens reconnus.
+Presque tous les membres de l'assemblée actuelle étaient réélus. Beaucoup
+de constituans, que le décret de non-réélection avait exclus de la
+première législature, furent appelés à faire partie de cette convention.
+Dans le nombre on distinguait Buzot et Pétion. Parmi les nouveaux membres
+figuraient naturellement les hommes qui, dans leurs départemens, s'étaient
+signalés par leur énergie et leur exaltation, ou les écrivains qui, comme
+Louvet, s'étaient fait connaître, par leurs talens, à la capitale et aux
+provinces.
+
+A Paris, la faction violente qui avait dominé depuis le 10 août, se rendit
+maîtresse des élections et mit en avant tous les hommes de son choix.
+Robespierre, Danton furent les premiers nommés. Les jacobins, le conseil
+de la commune accueillirent cette nouvelle par des applaudissemens. Après
+eux furent élus Camille Desmoulins, fameux par ses écrits; David, par ses
+tableaux; Fabre-d'Églantine, par ses ouvrages comiques et une grande
+participation aux troubles révolutionnaires; Legendre, Panis, Sergent,
+Billaud-Varennes, par leur conduite à la commune. On y ajouta le
+procureur-syndic Manuel, Robespierre jeune, frère du célèbre Maximilien;
+Collot-d'Herbois, ancien comédien; le duc d'Orléans, qui avait abdiqué ses
+titres, et s'appelait Philippe-Égalité. Enfin, après tous ces noms, on vit
+paraître avec étonnement le vieux Dusaulx, l'un des électeurs de 1789, qui
+s'était tant opposé aux fureurs de la multitude, qui avait tant versé de
+larmes sur ses excès, et qui fut réélu par un dernier souvenir de 89, et
+comme un être bon et inoffensif pour tous les partis. Il manquait à cette
+étrange réunion le cynique et sanguinaire Marat. Cet homme étrange avait,
+par l'audace de ses écrits, quelque chose de surprenant, même pour des
+gens qui venaient d'être témoins des journées de septembre. Le capucin
+Chabot, qui dominait aux Jacobins par sa verve, et y cherchait les
+triomphes qui lui étaient refusés dans l'assemblée législative, fut obligé
+de faire l'apologie de Marat; et, comme c'était chez les jacobins que
+toute chose se délibérait d'avance, son élection proposée chez eux fut
+bientôt consommée dans l'assemblée électorale. Marat, un autre
+journaliste, Fréron et quelques individus obscurs, complétèrent cette
+députation fameuse qui, renfermant des commerçans, un boucher, un
+comédien, un graveur, un peintre, un avocat, trois ou quatre écrivains, un
+prince déchu, représentait bien la confusion et la variété des existences
+qui s'agitaient dans l'immense capitale de la France.
+
+Les députés arrivaient successivement à Paris, et à mesure que leur nombre
+devenait plus grand, et que les journées qui avaient produit une terreur
+si profonde s'éloignaient, on commençait à se rassurer, et à se prononcer
+contre les désordres de la capitale. La crainte de l'ennemi était diminuée
+par la contenance de Dumouriez dans l'Argonne: la haine des _aristocrates_
+se changeait en pitié, depuis l'horrible sacrifice qu'on en avait fait à
+Paris et à Versailles. Ces forfaits, qui avaient trouvé tant
+d'approbateurs égarés ou tant de censeurs timides, ces forfaits, devenus
+plus hideux par le vol qui venait de se joindre au meurtre, excitaient la
+réprobation générale. Les girondins indignés de tant de crimes, et
+courroucés de l'oppression personnelle qu'ils avaient subie pendant un
+mois entier, devenaient plus fermes et plus énergiques. Brillans de talent
+et de courage aux yeux de la France, invoquant la justice et l'humanité,
+ils devaient avoir l'opinion publique pour eux, et déjà ils en menaçaient
+hautement leurs adversaires.
+
+Cependant, si les girondins étaient également prononcés contre les excès
+de Paris, ils n'éprouvaient et n'excitaient pas tous ces ressentimens
+personnels qui enveniment les haines de parti. Brissot par exemple, en ne
+cessant aux Jacobins de lutter d'éloquence avec Robespierre, lui avait
+inspiré une haine profonde. Avec des lumières, des talens, Brissot
+produisait beaucoup d'effet; mais il n'avait ni assez de considération
+personnelle, ni assez d'habileté pour être le chef du parti, et la haine
+de Robespierre le grandissait en lui imputant ce rôle. Lorsqu'à la veille
+de l'insurrection, les girondins écrivirent une lettre à Bose, peintre du
+roi, le bruit d'un traité se répandit, et on prétendit que Brissot, chargé
+d'or, allait partir pour Londres. Il n'en était rien; mais Marat, à qui
+les bruits les plus insignifians, ou même les mieux démentis, suffisaient
+pour établir ses accusations, n'en avait pas moins lancé un mandat d'arrêt
+contre Brissot, lors de l'emprisonnement général des prétendus
+conspirateurs du 10 août. Une grande rumeur s'en était suivie, et le
+mandat d'arrêt ne fut pas exécuté. Mais les jacobins n'en disaient pas
+moins que Brissot était vendu à Brunswick; Robespierre le répétait et le
+croyait, tant sa fausse intelligence était portée à croire coupables ceux
+qu'il haïssait. Louvet lui avait inspiré tout autant de haine, en se
+faisant le second de Brissot aux Jacobins et dans le journal _la
+Sentinelle_. Louvet, plein de talent et de hardiesse, s'attaquait
+directement aux hommes. Ses personnalités virulentes, reproduites chaque
+jour par la voie d'un journal, en avaient fait l'ennemi le plus dangereux
+et le plus détesté du parti Robespierre.
+
+Le ministre Roland avait déplu à tout le parti jacobin et municipal par sa
+courageuse lettre du 3 septembre, et par sa résistance aux empiétemens
+de la commune; mais n'ayant rivalisé avec aucun individu, il n'inspirait
+qu'une colère d'opinion. Il n'avait offensé personnellement que Danton, en
+lui résistant dans le conseil, ce qui était peu dangereux, car de tous les
+hommes il n'y en avait pas dont le ressentiment fût moins à craindre que
+celui de Danton. Mais dans la personne de Roland c'était principalement sa
+femme qu'on détestait, sa femme, fière, sévère, courageuse, spirituelle,
+réunissant autour d'elle ces girondins si cultivés, si brillans, les
+animant de ses regards, les récompensant de son estime, et conservant dans
+son cercle, avec la simplicité républicaine, une politesse odieuse à des
+hommes obscurs et grossiers. Déjà ils s'efforçaient de répandre contre
+Roland un bas ridicule. Sa femme, disaient-ils, gouvernait pour lui,
+dirigeait ses amis, les récompensait même de ses faveurs. Dans son ignoble
+langage, Marat l'appelait _la Circé_ du parti.
+
+Guadet, Vergniaud, Gensonné, quoiqu'ils eussent répandu un grand éclat
+dans la législative, et qu'ils se fussent opposés au parti jacobin,
+n'avaient cependant pas éveillé encore toute la haine qu'ils excitèrent
+plus tard. Guadet même avait plu aux républicains énergiques par ses
+attaques hardies contre Lafayette et la cour. Guadet, vif, prompt à
+s'élancer en avant, passait du plus grand emportement au plus grand
+sang-froid; et, maître de lui à la tribune, il y brillait par l'à-propos
+et les mouvemens. Aussi devait-il, comme tous les hommes, aimer un
+exercice dans lequel il excellait, en abuser même, et prendre trop de
+plaisir à abattre avec la parole un parti qui lui répondrait bientôt avec
+la mort.
+
+Vergniaud n'avait pas aussi bien réussi que Guadet auprès des esprits
+violens, parce qu'il ne montra jamais autant d'ardeur contre la cour,
+mais il avait été moins exposé aussi à les blesser, parce que, dans son
+abandon et sa nonchalance, il heurtait moins les personnes que son ami
+Guadet. Les passions éveillaient peu ce tribun, le laissaient sommeiller
+au milieu des agitations de parti, et, ne le portant pas au-devant des
+hommes, ne l'exposaient guère à leur haine. Cependant il n'était point
+indifférent. Il avait un coeur noble, une belle et lucide intelligence, et
+le feu oisif de son être, s'y portant par intervalle, l'échauffait,
+l'élevait jusqu'à la plus sublime énergie. Il n'avait pas la vivacité des
+reparties de Guadet, mais il s'animait à la tribune, il y répandait une
+éloquence abondante, et, grâce à une souplesse d'organe extraordinaire, il
+rendait ses pensées avec une facilité, une fécondité d'expression,
+qu'aucun homme n'a égalées. L'élocution de Mirabeau était, comme son
+caractère, inégale et forte; celle de Vergniaud, toujours élégante et
+noble, devenait, avec les circonstances, grande et énergique. Mais toutes
+les exhortations de l'épouse de Roland ne réussissaient pas toujours à
+éveiller cet athlète, souvent dégoûté des hommes, souvent opposé aux
+imprudences de ses amis, et peu convaincu surtout de l'utilité des paroles
+contre la force.
+
+Gensonné, plein de sens et de probité, mais doué d'une facilité
+d'expression médiocre, et capable seulement de faire de bons rapports,
+avait peu figuré encore à la tribune. Cependant des passions fortes, un
+caractère obstiné, devaient lui valoir chez ses amis beaucoup d'influence,
+et chez ses ennemis la haine, qui atteint le caractère toujours plus que
+le talent.
+
+Condorcet, autrefois marquis et toujours philosophe, esprit élevé,
+impartial, jugeant très bien les fautes de son parti, peu propre aux
+terribles agitations de la démocratie, se mettait rarement en avant,
+n'avait encore aucun ennemi direct pour son compte, et se réservait pour
+tous les genres de travaux qui exigeaient des méditations profondes.
+Buzot, plein de sens, d'élévation d'âme, de courage, joignant à une belle
+figure une élocution ferme et simple, imposait aux passions par toute
+la noblesse de sa personne, et exerçait autour de lui le plus grand
+ascendant moral.
+
+Barbaroux, élu par ses concitoyens, venait d'arriver du Midi, avec un de
+ses amis député comme lui à la convention nationale. Cet ami se nommait
+Rebecqui. C'était un homme peu cultivé, mais hardi, entreprenant, et tout
+dévoué à Barbaroux. On se souvient que ce dernier idolâtrait Roland et
+Pétion, qu'il regardait Marat comme un fou atroce, Robespierre comme un
+ambitieux, surtout depuis que Panis le lui avait proposé comme un
+dictateur indispensable. Révolté des crimes commis depuis son absence, il
+les imputait volontiers à des hommes qu'il détestait déjà, et il se
+prononça, dès son arrivée, avec une énergie qui rendait toute
+réconciliation impossible. Inférieur à ses amis par l'esprit, mais doué
+d'intelligence et de facilité, beau, héroïque, il se répandit en menaces,
+et en quelques jours il obtint autant de haine que ceux qui pendant toute
+la législative n'avaient cessé de blesser les opinions et les hommes.
+
+Le personnage autour duquel se rangeait tout le parti, et qui jouissait
+d'une considération universelle, était Pétion. Maire pendant la
+législative, il avait, par sa lutte avec la cour, acquis une popularité
+immense. A la vérité il avait, le 9 août, préféré une délibération à un
+combat; depuis il s'était prononcé contre septembre, et s'était séparé de
+la commune, comme Bailly en 1790; mais cette opposition tranquille et
+silencieuse, sans le brouiller encore avec la faction, le lui avait rendu
+redoutable. Plein de lumières, de calme, parlant rarement, ne voulant
+jamais rivaliser de talent avec personne, il exerçait sur tout le monde,
+et sur Robespierre lui-même, l'ascendant d'une raison froide, équitable,
+et universellement respectée. Quoique réputé girondin, tous les partis
+voulaient son suffrage, tous le redoutaient, et, dans la nouvelle
+assemblée, il avait pour lui non-seulement le côté droit, mais toute la
+masse moyenne, et beaucoup même du côté gauche.
+
+Telle était donc la situation des girondins en présence de la faction
+parisienne: ils avaient pour eux l'opinion générale, qui réprouvait les
+excès; ils s'étaient emparés d'une grande partie des députés qui
+arrivaient chaque jour à Paris; ils avaient tous les ministres, excepté
+Danton, qui souvent dominait le conseil, mais ne se servait pas de sa
+puissance contre eux; enfin ils montraient à leur tête le maire de Paris,
+l'homme le plus respecté du moment. Mais à Paris, ils n'étaient pas chez
+eux, ils se trouvaient au milieu de leurs ennemis, et ils avaient à
+redouter la violence des classes inférieures, qui s'agitaient au-dessous
+d'eux, et surtout la violence de l'avenir, qui allait croître avec les
+passions révolutionnaires.
+
+Le premier reproche qu'on leur adressa fut de vouloir sacrifier Paris.
+Déjà on leur avait imputé de vouloir se réfugier dans les départemens et
+au-delà de la Loire. Les torts de Paris à leur égard étant plus grands
+depuis les 2 et 3 septembre, on leur supposa d'autant plus l'intention de
+l'abandonner, on prétendit qu'ils avaient voulu réunir la convention
+ailleurs. Peu à peu les soupçons, s'arrangeant, prirent une forme plus
+régulière. On leur reprochait de vouloir rompre l'unité nationale, et
+composer des quatre-vingt-trois départements, quatre-vingt-trois états,
+tous égaux entre eux, et unis par un simple lien fédératif. On ajoutait
+qu'ils voulaient par-là détruire la suprématie de Paris, et s'assurer une
+domination personnelle dans leurs départemens respectifs. C'est alors que
+fut imaginée la calomnie du fédéralisme. Il est vrai que, lorsque la
+France était menacée par l'invasion des Prussiens, ils avaient songé, en
+cas d'extrémité, à se retrancher dans les départemens méridionaux; il est
+encore vrai qu'en voyant les excès et la tyrannie de Paris, ils avaient
+quelquefois reposé leur pensée sur les départemens; mais de là à un projet
+de régime fédératif il y avait loin encore. Et d'ailleurs, entre un
+gouvernement fédératif et un gouvernement unique et central, toute la
+différence consistant dans le plus ou moins d'énergie des institutions
+locales, le crime d'une telle idée était bien vague, s'il existait. Les
+girondins, n'y voyant au resté rien de coupable, ne s'en défendaient pas,
+et beaucoup d'entre eux, indignés de l'absurdité avec laquelle on
+poursuivait ce système, demandaient si, après tout, la Nouvelle-Amérique,
+la Hollande, la Suisse, n'étaient pas heureuses et libres sous un régime
+fédératif, et s'il y aurait une grande erreur ou un grand forfait à
+préparer à la France un sort pareil. Buzot surtout soutenait souvent cette
+doctrine, et Brissot, grand admirateur des Américains, la défendait
+également, plutôt comme opinion philosophique que comme projet applicable
+à la France. Ces conversations divulguées donnèrent plus de poids à la
+calomnie du fédéralisme. Aux Jacobins, on agita gravement la question du
+fédéralisme, et on souleva mille fureurs contre les girondins. On
+prétendit qu'ils voulaient détruire le faisceau de la puissance
+révolutionnaire, lui enlever cette unité qui en faisait la force, et cela,
+pour se faire rois dans leurs provinces. Les girondins répondirent de leur
+côté par des reproches plus réels, mais qui malheureusement étaient
+exagérés aussi, et qui perdaient de leur force en perdant de leur vérité.
+Ils reprochaient à la commune de s'être rendue souveraine, d'avoir par ses
+usurpations empiété sur la souveraineté nationale, et de s'être arrogé à
+elle seule une puissance qui n'appartenait qu'à la France entière. Ils lui
+reprochaient de vouloir dominer la convention, comme elle avait opprimé
+l'assemblée législative; ils disaient qu'en siégeant auprès d'elle, les
+mandataires nationaux n'étaient pas en sûreté, et qu'ils siégeraient au
+milieu des assassins de septembre. Ils l'accusaient d'avoir déshonoré la
+révolution pendant les quarante jours qui suivirent le 10 août, et de
+n'avoir rempli la députation de Paris que d'hommes signalés pendant ces
+horribles saturnales. Jusque-là tout était vrai. Mais ils ajoutaient des
+reproches aussi vagues que ceux de fédéralisme dont eux-mêmes étaient
+l'objet. Ils accusaient hautement Marat, Danton et Robespierre, d'aspirer
+à la suprême puissance; Marat, parce qu'il écrivait tous les jours qu'il
+fallait un dictateur pour purger la société des membres impurs qui la
+corrompaient; Robespierre, parce qu'il avait dogmatisé à la commune, et
+parlé avec insolence à l'assemblée, et parce que, à la veille du 10 août,
+Panis l'avait proposé à Barbaroux comme dictateur; Danton enfin, parce
+qu'il exerçait sur le ministère, sur le peuple, et partout où il se
+montrait, l'influence d'un être puissant. On les nommait les triumvirs,
+et cependant il n'y avait guère d'union entre eux. Marat n'était qu'un
+systématique insensé; Robespierre n'était encore qu'un jaloux, mais il
+n'avait pas assez de grandeur pour être un ambitieux; Danton enfin était
+un homme actif, passionné pour le but de la révolution, et qui portait la
+main sur toutes choses, par ardeur plus que par ambition personnelle. Mais
+parmi ces hommes, il n'y avait encore ni un usurpateur, ni des conjurés
+d'accord entre eux; et il était imprudent de donner à des adversaires,
+déjà plus forts que soi, l'avantage d'être accusés injustement. Cependant
+les girondins ménageaient plus Danton, parce qu'il n'y avait rien de
+personnel entre lui et eux, et ils méprisaient trop Marat pour l'attaquer
+directement; mais ils se déchaînaient impitoyablement contre Robespierre,
+parce que le succès de ce qu'on appelait sa vertu et son éloquence les
+irritait davantage: ils avaient pour lui le ressentiment qu'éprouve la
+véritable supériorité contre la médiocrité orgueilleuse et trop vantée.
+
+Cependant on essaya de s'entendre avant l'ouverture de la convention
+nationale, et il y eut diverses réunions dans lesquelles on proposa de
+s'expliquer franchement, et de terminer des disputes funestes. Danton s'y
+prêtait de très bonne foi[1], parce qu'il n'y apportait aucun orgueil, et
+qu'il souhaitait avant tout le succès de la révolution. Pétion montra
+beaucoup de froideur et de raison; mais Robespierre fut aigre comme un
+homme blessé; les girondins furent fiers et sévères comme des hommes
+innocens, indignés, et qui croient avoir dans les mains leur vengeance
+assurée. Barbaroux dit qu'il n'y avait aucune alliance possible _entre le
+crime et la vertu_, et de part et d'autre on se retira plus éloigné d'une
+réconciliation qu'avant de s'être vu. Tous les jacobins se rangèrent
+autour de Robespierre, les girondins et la masse sage et modérée autour de
+Pétion. L'avis de celui-ci et des hommes sensés était de cesser toute
+accusation, puisqu'il était impossible de saisir les auteurs des massacres
+de septembre et du vol du Garde-Meuble; de ne plus parler des triumvirs,
+parce que leur ambition n'était ni assez prouvée ni assez manifeste pour
+être punie; de mépriser une vingtaine de mauvais sujets introduits dans
+l'assemblée par les élections de Paris; enfin de se hâter de remplir le
+but de la convention, en faisant une constitution-et en décidant du sort
+de Louis XVI. Tel était l'avis des hommes froids; mais d'autres moins
+calmes firent, comme d'usage, des projets qui, ne pouvant être encore
+exécutés, avaient le danger d'avertir et d'irriter leurs adversaires. Ils
+proposèrent de casser la municipalité, de déplacer au besoin la
+convention, de transporter son siège ailleurs qu'à Paris, de la former en
+cour de justice, pour juger sans appel les conspirateurs, de lui composer
+enfin une garde particulière prise dans les quatre-vingt-trois
+départemens. Ces projets n'eurent aucune suite et ne servirent qu'à
+irriter les passions. Les girondins s'en reposèrent sur la conscience
+publique, qui, suivant eux, allait se soulever aux accens de leur
+éloquence et au récit des crimes qu'ils devaient dénoncer. Ils se
+donnèrent rendez-vous à la tribune de la convention pour y écraser leurs
+adversaires.
+
+[Note 1: Voyez Durand-Maillanne, Dumouriez, Meillan, et tous les
+contemporains.]
+
+Enfin, le 20 septembre, les députés à la convention se réunirent aux
+Tuileries pour constituer la nouvelle assemblée. Leur nombre étant
+suffisant, ils se constituèrent provisoirement, vérifièrent leurs
+pouvoirs, et procédèrent de suite à la nomination du bureau. Pétion fut
+presque à l'unanimité proclamé président. Brissot, Condorcet, Rabaud
+Saint-Étienne, Lasource, Vergniaud et Camus, furent élus secrétaires. Ces
+choix prouvent quelle était alors dans rassemblée l'influence du parti
+girondin.
+
+L'assemblée législative, qui depuis le 10 août avait été en permanence,
+fut informée, le 21, par une députation, que la convention nationale était
+formée, et que la législature était terminée. Les deux assemblées n'eurent
+qu'à se confondre l'une dans l'autre, et la convention alla occuper la
+salle de la législative.
+
+Dès le 21, Manuel, procureur-syndic de la commune, suspendu après le 20
+juin avec Pétion, devenu très populaire à cause de cette suspension,
+enrôlé dès-lors avec les furieux de la commune, mais depuis éloigné d'eux,
+et rapproché des girondins à la vue des massacres de l'Abbaye; Manuel fait
+le jour même une proposition qui excite une grande rumeur parmi les
+ennemis de la Gironde: «Citoyens représentans, dit-il, il faut ici que
+tout respire un caractère de dignité et de grandeur qui impose à
+l'univers. Je demande que le _président de là France_ soit logé dans le
+palais national des Tuileries, qu'il soit précédé de la force publique et
+des signes de la loi, et que les citoyens se lèvent à son aspect.» À ces
+mots, le capucin Chabot, le secrétaire de la commune Tallien, s'élèvent
+avec véhémence contre ce cérémonial, imité de la royauté. Chabot dit que
+les représentans du peuple doivent s'assimiler aux citoyens des rangs
+desquels ils sortent, aux sans-culottes, qui forment la majorité de la
+nation. Tallien ajoute qu'on ira chercher le président de la convention à
+un cinquième étage, et que c'est là que logent le génie et la vertu. La
+proposition de Manuel est donc rejetée, et les ennemis de la Gironde
+prétendent qu'elle a voulu décerner à son chef Pétion les honneurs
+souverains.
+
+Après cette proposition, une foule d'autres se succèdent sans
+interruption. De toutes parts on veut constater par des déclarations
+authentiques les sentimens qui animent l'assemblée et la France. On
+demande que la nouvelle constitution ait pour base l'égalité absolue, que
+la souveraineté du peuple soit décrétée, que haine soit jurée à la
+royauté, à la dictature, au triumvirat, à toute autorité individuelle, et
+que la peine de mort soit décrétée contre quiconque en proposerait une
+pareille. Danton met fin à toutes les motions, en faisant décréter que la
+nouvelle constitution ne sera valable qu'après avoir été sanctionnée par
+le peuple. On ajoute que les lois existantes continueront provisoirement
+d'avoir leur effet, que les autorités non remplacées seront provisoirement
+maintenues, et que les impôts seront perçus comme par le passé, en
+attendant les nouveaux systèmes de contribution. Après ces propositions et
+ces décrets, Manuel, Collot-d'Herbois, Grégoire, entreprennent la question
+de la royauté, et demandent que son abolition soit prononcée sur-le-champ.
+Le peuple, disent-ils, vient d'être déclaré souverain, mais il ne le sera
+réellement que lorsque vous l'aurez délivré d'une autorité rivale, celle
+des rois. L'assemblée, les tribunes se lèvent pour exprimer une
+réprobation unanime contre la royauté. Cependant Bazire voudrait, dit-il,
+une discussion solennelle sur une question aussi importante, «Qu'est-il
+besoin de discuter, reprend Grégoire, lorsque tout le monde est d'accord?
+Les cours sont l'atelier du crime, le foyer de la corruption, l'histoire
+des rois est le martyrologe des nations. Dès que nous sommes tous
+également pénétrés de ces vérités, qu'est-il besoin de discuter?»
+
+La discussion est en effet fermée. Il se fait un profond silence, et, sur
+la déclaration unanime de l'assemblée, le président déclare que la royauté
+est abolie en France. Ce décret est accueilli par des applaudissemens
+universels; la publication en est ordonnée sur-le-champ, ainsi que l'envoi
+aux armées et à toutes les municipalités.
+
+Lorsque cette institution de la république fut proclamée, les Prussiens
+menaçaient encore le territoire. Dumouriez, comme on l'a vu, s'était porté
+à Sainte-Menehould, et la canonnade du 21, si heureuse pour nos armes,
+n'était pas encore connue à Paris. Le lendemain 22, Billaud-Varennes
+proposa de dater, non plus de l'an 4 de la liberté, mais de l'an 1er de la
+république. Cette proposition fut adoptée. L'année 1789 ne fut plus
+considérée comme ayant commencé la liberté, et la nouvelle ère
+républicaine s'ouvrit ce jour même, 22 septembre 1792.
+
+Le soir on apprit la canonnade de Valmy, et la joie commença à se
+répandre. Sur la demande des citoyens d'Orléans, qui se plaignaient de
+leurs magistrats, il fut décrété que tous les membres des corps
+administratifs et des tribunaux seraient réélus, et que les conditions
+d'éligibilité, fixées par la constitution de 91, seraient considérées
+comme nulles. Il n'était plus nécessaire de prendre les juges parmi les
+légistes, ni les administrateurs dans une certaine classe de
+propriétaires. Déjà l'assemblée législative avait aboli le marc d'argent,
+et attribué à tous les citoyens en âge de majorité la capacité électorale.
+La convention acheva d'effacer les dernières démarcations, en appelant
+tous les citoyens à toutes les fonctions les plus diverses. Ainsi fut
+commencé le système de l'égalité absolue.
+
+Le 23, tous les ministres furent entendus. Le député Gambon fit un rapport
+sur l'état des finances. Les précédentes assemblées avaient décrété la
+fabrication de deux milliards sept cents millions d'assignats; deux
+milliards cinq cents millions avaient été dépensés; restait deux cents
+millions, dont cent soixante-seize étaient encore à fabriquer, et dont
+vingt-quatre se trouvaient en caisse. Les impôts étaient retenus par les
+départemens pour les achats de grains ordonnés par la dernière assemblée;
+il fallait de nouvelles ressources extraordinaires. La masse des biens
+nationaux s'augmentant tous les jours par l'émigration, on ne craignait
+pas d'émettre le papier qui les représentait, et on n'hésita pas à le
+faire: une nouvelle création d'assignats fut donc ordonnée.
+
+Roland fut entendu sur l'état de la France et de la capitale. Aussi sévère
+et plus hardi encore qu'au 3 septembre, il exposa avec énergie les
+désordres de Paris, les causes et les moyens de les prévenir. Il
+recommanda l'institution prompte d'un gouvernement fort et vigoureux,
+comme la seule garantie d'ordre dans les états libres. Son rapport,
+entendu avec faveur, fut couvert d'applaudissemens, et n'excita cependant
+aucune explosion chez ceux qui se regardaient comme accusés dès qu'il
+s'agissait des troubles de Paris.
+
+Mais à peine ce premier coup d'oeil était-il jeté sur la situation de la
+France, qu'on apprend la nouvelle de la propagation du désordre dans
+certains départemens. Roland écrit une lettre à la convention pour lui
+dénoncer de nouveaux excès, et en demander la répression. Aussitôt cette
+lecture achevée, les députés Kersaint, Buzot, s'élancent à la tribune pour
+dénoncer les violences de tout genre qui commencent à se commettre
+partout. «Les assassinats, disent-ils, sont imités dans les départemens.
+Ce n'est pas l'anarchie qu'il faut en accuser, mais des tyrans d'une
+nouvelle espèce, qui s'élèvent sur la France à peine affranchie. C'est de
+Paris que partent tous les jours ces funestes inspirations du crime. Sur
+tous les murs de la capitale, on lit des affiches qui provoquent aux
+meurtres, aux incendies, aux pillages, et des listes de proscription où
+sont désignées chaque jour de nouvelles victimes. Comment préserver le
+peuple d'une affreuse misère, si tant de citoyens sont condamnés à cacher
+leur existence? Comment faire espérer à la France une constitution, si la
+convention, qui doit la décréter, délibère sous les poignards? Il faut,
+pour l'honneur de la révolution, arrêter tant d'excès, et distinguer entre
+la bravoure civique qui a bravé le despotisme au 10 août, et la cruauté
+servant, aux 2 et 3 septembre, une tyrannie muette et cachée.»
+
+En conséquence, les orateurs demandent l'établissement d'un comité chargé,
+
+1. De rendre compte de l'état de la république et de Paris en particulier;
+
+2. De présenter un projet de loi contre les provocateurs au meurtre et à
+l'assassinat;
+
+3. De rendre compte des moyens de donner à la convention nationale une
+force publique à sa disposition, prise dans les quatre-vingt-trois
+départemens.
+
+A cette proposition, tous les membres du côté gauche, où s'étaient rangés
+les esprits les plus ardens de la nouvelle assemblée, poussent des cris
+tumultueux. On exagère, suivant eux, les maux de la France. Les plaintes
+hypocrites qu'on vient d'entendre partent du fond des cachots, où ont été
+justement plongés les suspects qui, depuis trois ans, appelaient la guerre
+civile sur leur patrie. Les maux dont on se plaint étaient inévitables;
+le peuple est en état de révolution, et il devait prendre des mesures
+énergiques pour son salut. Aujourd'hui, ces momens critiques sont
+passés, et les déclarations que vient de faire la convention suffiront
+pour apaiser les troubles. D'ailleurs, pourquoi une juridiction
+Extraordinaire? Les anciennes lois existent, et suffisent pour les
+provocations au meurtre. Serait-ce encore une nouvelle loi martiale qu'on
+voudrait établir?
+
+Par une contradiction bien ordinaire chez les partis, ceux qui avaient
+demandé la juridiction extraordinaire du 17 août, ceux qui allaient
+demander le tribunal révolutionnaire, s'élevaient contre une loi qui,
+disaient-ils, était une loi de sang! «Une loi de sang, répond Kersaint,
+lorsque je veux au contraire en prévenir l'effusion!» Cependant
+l'ajournement est vivement demandé. «Ajourner la répression des meurtres,
+s'écrie Vergniaud, c'est les ordonner! Les ennemis de la France sont en
+armes sur notre territoire, et l'on veut que les citoyens français, au
+lieu de combattre, s'entr'égorgent comme les soldats de Cadmus!...»
+
+Enfin la proposition de Kersaint et Buzot est adoptée tout entière. On
+décrète qu'il sera préparé des lois pour la punition des provocateurs au
+meurtre, et pour l'organisation d'une garde départementale.
+
+Cette séance du 24 septembre avait causé une grande émotion dans les
+esprits; cependant aucun nom n'avait été prononcé, et les accusations
+étaient restées générales. Le lendemain, on s'aborde avec les ressentimens
+de la veille, et d'une part on murmure contre les décrets rendus, de
+l'autre on éprouve le regret de n'avoir pas assez dit contre la façon
+appelée _désorganisatrice_. Tandis qu'on attaque les décrets, ou qu'on
+les défend, Merlin, autrefois huissier et officier municipal à Thionville,
+puis député à la législative, où il se signala parmi les patriotes les
+plus prononcés, Merlin, fameux par son ardeur et sa bravoure, demande la
+parole. «L'ordre du jour, dit-il, est d'éclaircir si, comme Lasource me
+l'a assuré hier, il existe, au sein de la convention nationale, une
+faction qui veuille établir un triumvirat ou une dictature: il faut ou que
+les défiances cessent, ou que Lasource indique les coupables, et je jure
+de les poignarder en face de l'assemblée.» Lasource, si vivement sommé de
+s'expliquer, rapporte sa conversation avec Merlin, et désigne de nouveau,
+sans les nommer, les ambitieux qui veulent s'élever sur les ruines de la
+royauté détruite. «Ce sont ceux qui ont provoqué le meurtre et le pillage,
+qui ont lancé des mandats d'arrêt contre des membres de la législative,
+qui désignent aux poignards les membres courageux de la convention, et qui
+imputent au peuple les excès qu'ils ordonnent eux-mêmes. Lorsqu'il en sera
+temps, il arrachera le voile qu'il ne fait que soulever, dût-il périr sous
+leurs coups.»
+
+Cependant les triumvirs n'étaient pas nommés. Osselin monte à la tribune
+et désigne la députation de Paris, dont il est membre; il dit que c'est
+contre elle qu'on s'étudie à exciter des défiances, qu'elle n'est ni assez
+profondément ignorante, ni assez profondément scélérate, pour avoir conçu
+des projets de triumvirat et de dictature; qu'il fait serment du
+contraire, et demande l'anathème et la mort contre le premier qui serait
+surpris méditant de pareils projets. «Que chacun, ajoute-t-il, me suive à
+la tribune, et y fasse la même déclaration:--Oui, s'écrie Rebecqui, le
+courageux ami de Barbaroux; oui, ce parti accusé de projets tyranniques
+existe, et je le nomme: c'est le parti Robespierre. Marseille le connaît,
+et nous envoie ici pour le combattre.»
+
+Cette apostrophe hardie cause une grande rumeur dans l'assemblée. Les yeux
+se dirigent sur Robespierre. Danton se hâte de prendre la parole pour
+apaiser ces divisions, et écarter des accusations qu'il savait en partie
+dirigées contre lui-même. «Ce sera, dit-il, un beau jour pour la
+république que celui où une explication franche et fraternelle calmera
+toutes ces défiances. On parle de dictateurs, de triumvirs; mais cette
+accusation est vague et doit être signée.--Moi je la signerai, s'écrie de
+nouveau Rebecqui, en s'élançant au bureau.--Soit, répond Danton; s'il est
+des coupables, qu'ils soient immolés, fussent-ils les meilleurs de mes
+amis. Pour moi, ma vie est connue. Dans les sociétés patriotiques, au 10
+août, au conseil exécutif, j'ai servi la cause de la liberté sans aucune
+vue personnelle, et avec _l'énergie de mon tempérament_. Je ne crains donc
+pas les accusations pour moi-même; mais je veux les épargner à tout le
+monde. Il est, j'en conviens, dans la députation de Paris, un homme qu'on
+pourrait appeler le _Royou_ des républicains: c'est Marat. Souvent on m'a
+accusé d'être l'instigateur de ses placards; mais j'invoque le témoignage
+du président, et je lui demande de déclarer si, dans la commune et les
+comités, il ne m'a pas vu souvent aux prises avec Marat. Au reste, cet
+écrivain tant accusé a passé une partie de sa vie dans les souterrains et
+les cachots. La souffrance a altéré son humeur, il faut excuser ses
+emportemens. Mais laissez là des discussions tout individuelles, et tâchez
+de les faire servir à la chose publique. Portez la peine de mort contre
+quiconque proposera la dictature ou le triumvirat.» Cette motion est
+couverte d'applaudissemens. «Ce n'est pas tout, reprend Danton, il est une
+autre crainte répandue dans le public, et il faut la dissiper. On prétend
+qu'une partie des députés médite le régime fédératif, et la division de la
+France en une foule de sections. Il nous importe de former un tout.
+Déclarez donc, par un autre décret, l'unité de la France et de son
+gouvernement. Ces bases posées, écartons nos défiances, soyons unis, et
+marchons à notre but!»
+
+Buzot répond à Danton que la dictature se prend, mais ne se demande pas,
+et que porter des lois contre cette demande est illusoire; que quant au
+système fédératif, personne n'y a songé; que la proposition d'une garde
+départementale est un moyen d'unité, puisque tous les départemens seront
+appelés à garder en commun la représentation nationale; qu'au reste, il
+peut être bon de faire une loi sur ce sujet, mais qu'elle doit être
+mûrement réfléchie, et qu'en conséquence il faut renvoyer les propositions
+de Danton à la commission des six; décrétée la veille.
+
+Robespierre, personnellement accusé, demande à son tour la parole. D'abord
+il annonce que ce n'est pas lui qu'il va défendre, mais la chose publique,
+attaquée dans sa personne. S'adressant à Rebecqui: «Citoyen, lui dit-il,
+qui n'avez pas craint de m'accuser, je vous remercie. Je reconnais à votre
+courage la cité célèbre qui vous a député. La patrie, vous et moi, nous
+gagnerons tous à cette accusation.
+
+«On désigne, continue-t-il, un parti qui médite une nouvelle tyrannie, et
+c'est moi qu'on en nomme le chef. L'accusation est vague; mais, grâce à
+tout ce que j'ai fait pour la liberté, il me sera facile d'y répondre.
+C'est moi qui, dans la constituante, ai pendant trois ans combattu toutes
+les factions, quelque nom qu'elles empruntassent; c'est moi qui ai
+combattu contre la cour, dédaigné ses présens; c'est moi...--Ce n'est pas
+la question, s'écrient plusieurs députés.--Il faut qu'il se justifie,
+répond Tallien.--Puisqu'on m'accuse, reprend Robespierre, de trahir la
+patrie, n'ai-je pas le droit d'opposer ma vie toute entière?» Il
+recommence alors l'énumération de ses doubles services contre
+l'aristocratie et contre les faux patriotes qui prenaient le masque de la
+liberté. En disant ces mots, il montrait le côté droit de la Convention.
+Osselin lui-même, fatigué de cette énumération, interrompt Robespierre, et
+lui demande de donner une explication franche. «Il ne s'agit pas de ce que
+tu as fait, dit Lecointe-Puiravaux, mais de ce qu'on t'accuse de faire
+aujourd'hui.» Robespierre se replie alors sur la liberté des opinions, sur
+le droit sacré de la défense, sur la chose publique, aussi compromise que
+lui-même dans cette accusation. On l'invite encore à être plus bref, mais
+il continue avec la même diffusion. Rappelant les fameux décrets qu'il a
+fait rendre contre la réélection des constituans et contre la nomination
+des députés à des places données par le gouvernement, il demande si ce
+sont là des preuves d'ambition. Récriminant ensuite contre ses
+adversaires, il renouvelle l'accusation de fédéralisme, et finit en
+demandant l'adoption des décrets proposés par Danton, et un examen sérieux
+de l'accusation intentée contre lui. Barbaroux, impatient, s'élance à la
+barre: «Barbaroux de Marseille, s'écrie-t-il, se présente pour signer la
+dénonciation faite par Rebecqui contre Robespierre.» Alors il raconte une
+histoire fort insignifiante et souvent répétée: c'est qu'avant le 10 août
+Panis le conduisit chez Robespierre, et qu'en sortant de cette entrevue
+Panis lui présenta Robespierre comme le seul homme, le seul dictateur
+capable de sauver la chose publique; et qu'à cela lui, Barbaroux, répondit
+que jamais les Marseillais ne baisseraient la tête devant un roi ni devant
+un dictateur.
+
+Déjà nous avons rapporté ces faits, et on a pu juger si ces vagues et
+insignifians propos des amis de Robespierre pouvaient servir de base à une
+accusation. Barbaroux reprend une à une les imputations adressées aux
+girondins; il demande qu'on proscrive le fédéralisme par un décret; que
+tous les membres de la convention nationale jurent de se laisser bloquer
+dans la capitale, et d'y mourir plutôt que de la quitter. Après beaucoup
+d'applaudissemens, Barbaroux reprend, et dit que, quant aux projets de
+dictature, on ne saurait les contester; que les usurpations de la commune,
+les mandats lancés contre les membres de la représentation nationale, les
+commissaires envoyés dans les départemens, tout prouve un projet de
+domination; mais que la ville de Marseille veille à la sûreté de ses
+députés; que, toujours prompte à devancer les bons décrets, elle envoya le
+bataillon des fédérés, malgré le _veto_ royal, et que maintenant encore
+elle envoie huit cents de ses citoyens, auxquels leurs pères ont donné
+deux pistolets, un sabre, un fusil, et un assignat de cinq cents livres;
+qu'elle y a joint deux cents hommes de cavalerie, bien équipés, et que
+cette force servira à commencer la garde départementale proposée pour la
+sûreté de la convention! «Pour Robespierre, ajoute Barbaroux, j'éprouve un
+vif regret de l'avoir accusé, car je l'aimais, je l'estimais autrefois.
+Oui, nous l'aimions, et nous l'estimions tous, et cependant nous l'avons
+accusé! Mais qu'il reconnaisse ses torts, et nous nous désistons. Qu'il
+cesse de se plaindre, car s'il a sauvé la liberté par ses écrits, nous
+l'avons défendue de nos personnes. Citoyens, quand le jour du péril sera
+arrivé, alors on nous jugera, alors nous verrons si les faiseurs de
+placards sauront mourir avec nous!» De nombreux applaudissemens
+accompagnent Barbaroux jusqu'à sa place. Au mot de placards, Marat réclame
+la parole. Cambon la demande après lui, et obtient la préférence. Il
+dénonce alors des placards où la dictature est proposée comme
+indispensable, et qui sont signés du nom de Marat. A ces mots, chacun
+s'éloigne de celui-ci, et il répond par un sourire aux mépris qu'on lui
+témoigne. A Cambon succèdent d'autres accusateurs de Marat et de la
+commune. Marat fait de longs efforts pour obtenir la parole; mais Panis
+l'obtient encore avant lui, pour répondre aux allégations de Barbaroux.
+Panis nie maladroitement des faits vrais, mais peu probans, et qu'il
+valait mieux avouer, en se repliant sur leur peu de valeur. Il est alors
+interrompu par Brissot, qui lui demande raison du mandat d'arrêt lancé
+contre sa personne. Panis se replie sur les circonstances, qu'on a,
+dit-il, trop facilement oubliées, sur la terreur et le désordre qui
+régnaient alors dans les esprits, sur la multitude des dénonciations
+contre les conspirateurs du 10 août, sur la force des bruits répandus
+contre Brissot, et sur la nécessité de les éclaircir.
+
+Après ces longues explications, à tout moment interrompues et reprises,
+Marat, insistant toujours pour avoir la parole, l'obtient enfin, lorsqu'il
+n'est plus possible de la lui refuser. C'était la première fois qu'il
+paraissait à la tribune. Son aspect produit un mouvement d'indignation, et
+un bruit affreux s'élève contre lui. _A bas! à bas_! est le cri général.
+Négligemment vêtu, portant une casquette, qu'il dépose sur la tribune, et
+promenant sur son auditoire un sourire convulsif et méprisant: «J'ai,
+dit-il, un grand nombre d'ennemis personnels dans cette assemblée...
+--Tous! tous! s'écrient la plupart des députés.--J'ai dans cette
+assemblée, reprend Marat avec la même assurance, un grand nombre d'ennemis
+personnels, je les rappelle à la pudeur. Qu'ils s'épargnent les clameurs
+furibondes contre un homme qui a servi la liberté, et eux-mêmes, plus
+qu'ils ne pensent.
+
+«On parle de triumvirat, de dictature, on en attribue le projet à la
+députation de Paris; eh bien! je dois à la justice de déclarer que mes
+collègues, et notamment Robespierre et Danton, s'y sont toujours opposés,
+et que j'ai toujours eu à les combattre sur ce point. Moi le premier, et
+le seul en France, entre tous les écrivains politiques, j'ai songé à cette
+mesure, comme au seul moyen d'écraser les traîtres et les conspirateurs.
+C'est moi seul qu'il faut punir; mais avant de punir il faut entendre.»
+Ici quelques applaudissemens éclatent, mais peu nombreux. Marat reprend:
+«Au milieu des machinations éternelles d'un roi perfide, d'une cour
+abominable, et des faux patriotes qui, dans les deux assemblées, vendaient
+la liberté publique, me reprocherez-vous d'avoir imaginé le seul moyen de
+salut, et d'avoir appelé la vengeance sur les têtes criminelles? non, car
+le peuple vous désavouerait. Il a senti qu'il ne lui restait plus que ce
+moyen, et c'est en se faisant dictateur lui-même qu'il s'est délivré des
+traîtres.
+
+«J'ai frémi plus qu'un autre à l'idée de ces mouvemens terribles, et c'est
+pour qu'ils ne fussent pas éternellement vains que j'aurais désiré qu'ils
+fussent dirigés par une main juste et ferme! Si, à la prise de la
+Bastille, on eût compris la nécessité de cette mesure, cinq cents têtes
+scélérates seraient tombées à ma voix; et la paix eût été affermie dès
+cette époque. Mais faute d'avoir employé cette énergie aussi sage que
+nécessaire, cent mille patriotes ont été égorgés, et cent mille sont
+menacés de l'être! Au reste, la preuve que je ne voulais point faire de
+cette espèce de dictateur, de tribun, de triumvir (le nom n'y fait rien),
+un tyran tel que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime dévouée
+à la patrie, dont nul ambitieux n'aurait envié le sort, c'est que je
+voulais en même temps que son autorité ne durât que quelques jours,
+qu'elle fût bornée au pouvoir de condamner les traîtres, et même qu'on lui
+attachât durant ce temps un boulet au pied, afin qu'il fût toujours sous
+la main du peuple. Mes idées, quelque révoltantes qu'elles vous parussent,
+ne tendaient qu'au bonheur public. Si vous n'étiez point vous-mêmes à la
+hauteur de m'entendre, tant pis pour vous!
+
+Le profond silence qui avait régné jusque-là est interrompu par quelques
+éclats de rire, qui ne déconcertent point l'orateur, beaucoup plus
+effrayant que risible. Il continue: «Telle était mon opinion, écrite,
+signée, publiquement soutenue. Si elle était fausse, il fallait la
+combattre, m'éclairer, et ne point me dénoncer au despotisme.»
+
+«On m'a accusé d'ambition! mais voyez, et jugez-moi. Si j'avais seulement
+voulu mettre un prix à mon silence, je serais gorgé d'or, et je suis
+pauvre! Poursuivi sans cesse, j'ai erré de souterrains en souterrains, et
+j'ai prêché la vérité sur le billot!»
+
+«Pour vous, ouvrez les yeux; loin de consumer votre temps en discussions
+scandaleuses, perfectionnez la déclaration des droits, établissez la
+constitution, et posez les bases du gouvernement juste et libre, qui est
+le véritable objet de vos travaux.»
+
+Une attention universelle avait été accordée à cet homme étrange, et
+l'assemblée, stupéfaite d'un système aussi effrayant et aussi calculé,
+avait gardé le silence. Quelques partisans de Marat, enhardis par ce
+silence, avaient applaudi; mais ils n'avaient pas été imités, et Marat
+avait repris sa place sans recevoir ni applaudissemens, ni marques de
+colère.
+
+Vergniaud, le plus pur, le plus sage des girondins, croit devoir prendre
+la parole pour réveiller l'indignation de l'assemblée. Il déplore le
+malheur d'avoir à répondre à un homme chargé de décrets!... Chabot,
+Tallien, se récrient à ces mots, et demandent si ce sont les décrets
+lancés par le Châtelet pour avoir dévoilé Lafayette. Vergniaud insiste, et
+déplore d'avoir à répondre à un homme qui n'a pas purgé les décrets dont
+il est chargé, à un homme tout dégouttant de calomnies, de fiel et de
+sang! Les murmures se renouvellent; mais il continue avec fermeté, et
+après avoir distingué, dans la députation de Paris, David, Dusaulx et
+quelques autres membres, il prend en mains la fameuse circulaire de la
+commune que nous avons déjà citée, et la lit tout entière. Cependant comme
+elle était déjà connue, elle ne produit pas autant d'effet qu'une autre
+pièce, dont le député Boileau fait à son tour la lecture. C'est une
+feuille imprimée par Marat, le jour même, et dans laquelle il dit: «Une
+seule réflexion m'accable, c'est que tous mes efforts pour sauver le
+peuple n'aboutiront à rien sans une nouvelle insurrection. A voir la
+trempe de la plupart des députés à la convention nationale, je désespère
+du salut public. Si dans les huit premières séances les bases de la
+constitution ne sont pas posées, n'attendez plus rien de cette assemblée.
+Cinquante ans d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un
+dictateur, vrai patriote et homme d'état... _O peuple babillard! si tu
+savais agir_!...»
+
+La lecture de cette pièce est souvent interrompue par des cris
+d'indignation. A peine est-elle achevée, qu'une foule de membres se
+déchaînent contre Marat. Les uns le menacent et crient: A l'Abbaye! à la
+guillotine! D'autres l'accablent de paroles de mépris. Il ne répond que
+par un nouveau sourire à toutes les attaques dont il est l'objet. Boileau
+demande un décret d'accusation, et la plus grande partie de l'assemblée
+veut aller aux voix. Marat insiste avec sang-froid pour être entendu. On
+ne veut l'écouter qu'à la barre; enfin il obtient la tribune. Selon son
+expression accoutumée, _il rappelle ses ennemis à la pudeur_. Quant aux
+décrets qu'on n'a pas rougi de lui opposer, il s'en fait gloire, parce
+qu'ils sont le prix de son courage. D'ailleurs le peuple, en l'envoyant
+dans cette assemblée nationale, a purgé les décrets, et décidé entre ses
+accusateurs et lui. Quant à l'écrit dont on vient dé faire la lecture, il
+ne le désavouera pas, car le mensonge, dit il, n'approcha jamais de ses
+lèvres, et la crainte est étrangère à son coeur. «Me demander une
+rétractation, ajoute-il, c'est exiger que je ne voie pas ce que je vois,
+que je ne sente pas ce que je sens, et il n'est aucune puissance sous le
+soleil qui soit capable de ce renversement d'idées: je puis répondre de la
+pureté de mon coeur, mais je ne puis changer mes pensées; elles sont ce
+que la nature des choses me suggère.»
+
+Marat apprend ensuite à l'assemblée que cet écrit, imprimé en placards, il
+y a dix jours, a été réimprimé, contre son gré, par son libraire; mais
+qu'il vient de donner, dans le premier numéro du _Journal de la
+République_, un nouvel exposé de ses principes, dont assurément
+l'assemblée sera satisfaite, si elle veut l'écouter.
+
+On consent en effet à lire l'article, et l'assemblée apaisée par les
+expressions modérées de Marat, dans cet article intitulé _Sa nouvelle
+marche_, le traite avec moins de rigueur; il obtient même quelques marques
+de satisfaction. Mais il remonte à la tribune avec son audace ordinaire,
+et prétend donner une leçon à ses collègues sur le danger de l'emportement
+et de la prévention. Si son journal n'avait pas paru le jour même, pour le
+disculper, on l'envoyait aveuglément dans les fers. «Mais, dit-il, en
+montrant un pistolet qu'il portait toujours dans sa poche, et qu'il
+s'applique sur le front, j'avais de quoi rester libre, et si vous m'aviez
+décrété d'accusation, je me brûlais la cervelle à cette tribune même.
+Voilà le fruit de mes travaux, de mes dangers, de mes souffrances! Eh
+bien, je resterai parmi vous, pour braver vos fureurs!» A ce dernier mot
+de Marat, ses collègues, rendus à leur indignation, s'écrient que c'est un
+fou, un scélérat, et se livrent à un long tumulte.
+
+La discussion avait duré plusieurs heures, et cependant qu'avait-on
+appris?... rien sur le projet prétendu d'une dictature au profit d'un
+triumvirat, mais beaucoup sur le caractère des partis, et sur leur force
+respective. On avait vu Danton, facile et plein de bonne volonté pour ses
+collègues, à condition qu'on ne l'inquiéterait pas sur sa conduite;
+Robespierre, plein de fiel et d'orgueil; Marat, étonnant de cynisme et
+d'audace, repoussé même par son parti, mais tâchant d'habituer les esprits
+à ses atroces systèmes: tous trois enfin réussissant dans la révolution
+par des facultés et des vices différens, n'étant point d'accord les uns
+avec les autres, se désavouant réciproquement, et n'ayant évidemment que
+ce goût pour l'influence, naturel à tous les hommes, et qui n'est point
+encore un projet de tyrannie. On s'accorda avec les girondins pour
+proscrire septembre et ses horreurs; on leur décerna l'estime due à leurs
+talens et à leur probité; mais on trouva leurs accusations exagérées et
+imprudentes, et on ne put s'empêcher de voir dans leur indignation
+quelques sentimens personnels. Dès ce moment l'assemblée se distribua en
+côté droit et côté gauche, comme dans les premiers jours de la
+constituante. Au côté droit se placèrent tous les girondins, et ceux qui,
+sans, être aussi personnellement liés à leur sort, partageaient cependant
+leur indignation généreuse. Au centre s'accumulèrent, en nombre
+considérable, tous les députés honnêtes, mais paisibles, qui, n'étant
+portés ni par leur caractère, ni par leur talent, à prendre part à la
+lutte des partis autrement que par leur vote, cherchaient, en se
+confondant dans la multitude, l'obscurité et la sécurité. Leur grand
+nombre dans l'assemblée, le respect encore très grand qu'on avait pour
+elle, l'empressement que le parti jacobin et municipal mettait à se
+justifier à ses yeux, tout les rassurait. Ils aimaient à croire que
+l'autorité de la convention suffirait, avec le temps, pour dompter les
+agitateurs; ils n'étaient pas fâchés d'ajourner l'énergie, et de pouvoir
+dire aux girondins que leurs accusations étaient hasardées. Ils ne se
+montraient encore que raisonnables et impartiaux, parfois un peu jaloux de
+l'éloquence trop fréquente et trop brillante du côté droit; mais bientôt,
+en présence de la tyrannie, ils allaient devenir faibles et lâches. On
+les nomma _la Plaine_, et par opposition on appela _Montagne_ le côté
+gauche, où tous les jacobins s'étaient amoncelés les uns au-dessus des
+autres. Sur les degrés de cette Montagne, on voyait les députés de Paris
+et ceux des départemens qui devaient leur nomination à la correspondance
+des clubs, ou qui avaient été gagnés, depuis leur arrivée, par l'idée
+qu'il ne fallait faire aucun quartier aux ennemis de la révolution. On y
+comptait aussi quelques esprits distingués, mais exacts, rigoureux,
+positifs, auxquels les théories et la philanthropie des girondins
+déplaisaient comme de vaines abstractions. Cependant les montagnards
+étaient peu nombreux encore. La Plaine, unie au côté droit, composait une
+majorité immense, qui avait donné la présidence à Pétion, et qui
+approuvait les attaques des girondins contre septembre, sauf les
+personnalités, qui semblaient trop précoces et trop peu fondées [1].
+
+[Note 1: Voyez un extrait des _Mémoires de Garat_ à la fin du volume.]
+
+On avait passé à l'ordre du jour sur les accusations réciproques des deux
+partis; mais on avait maintenu le décret de la veille, et trois objets
+demeuraient arrêtés: 1° demander au ministère de l'intérieur un compte
+exact et fidèle de l'état de Paris; 2° rédiger un projet de loi contre les
+provocateurs au meurtre et au pillage; 3° aviser au moyen de réunir autour
+de la convention une garde départementale. Quant au rapport sur l'état de
+Paris, on savait avec quelle énergie et dans quel sens il serait fait,
+puisqu'il était confié à Roland: la commission chargée des deux projets
+contre les provocations écrites et pour la composition d'une garde, ne
+donnait pas moins d'espoir, puisqu'elle était toute composée de girondins:
+Buzot, Lasource, Kersaint, en faisaient partie.
+
+C'est surtout contre ces deux derniers projets que les montagnards étaient
+le plus soulevés. Ils demandaient si on voulait renouveler la loi martiale
+et les massacres du Champ-de-Mars, si la convention voulait se faire des
+satellites et des gardes-du-corps, comme le dernier roi. Ils renouvelaient
+ainsi, comme le disaient les girondins, toutes les raisons données par la
+cour contre le camp sous Paris.
+
+Beaucoup des membres du côté gauche, et même les plus ardens, étaient, en
+leur qualité de membres de la convention, très prononcés contre les
+usurpations de la commune; et, à part les députés de Paris, aucun ne la
+défendait lorsqu'elle était attaquée, ce qui avait lieu tous les jours.
+Aussi les décrets se succédèrent-ils vivement. Comme la commune tardait à
+se renouveler, en exécution du décret qui prescrivait la réélection de
+tous les corps administratifs, on ordonna au conseil exécutif de veiller à
+son renouvellement, et d'en rendre compte à l'assemblée sous trois jours.
+Une commission de six membres fut nommée pour recevoir la déclaration,
+signée de tous ceux qui avaient déposé des effets à l'Hôtel-de-Ville, et
+pour rechercher l'existence de ces effets, ou vérifier l'emploi qu'en
+avait fait la municipalité. Le directoire du département, que la commune
+insurrectionnelle avait réduit au titre et aux fonctions de simple
+commission administrative, fut réintégré dans toutes ses attributions, et
+reprit son titre de directoire. Les élections communales pour la
+nomination du maire, de la municipalité, et du conseil général, que les
+jacobins avaient récemment imaginé de faire à haute voix, pour intimider
+les faibles, furent de nouveau rendues secrètes par une confirmation de la
+loi existante. Les élections déjà opérées d'après ce mode illégal, furent
+annulées, et les sections se soumirent à les recommencer dans la forme
+prescrite. On décréta enfin que tous les prisonniers enfermés sans mandat
+d'arrêt, seraient élargis sur-le-champ. C'était là un grand coup porté au
+comité de surveillance, acharné surtout contre les personnes.
+
+Tous ces décrets avaient été rendus dans les premiers jours d'octobre, et
+la commune, vivement poussée, se voyait obligée à plier sous l'ascendant
+de la convention. Cependant le comité de surveillance n'avait pas voulu se
+laisser battre sans résistance. Ses membres s'étaient présentés à
+l'assemblée, disant qu'ils venaient confondre leurs ennemis. Dépositaires
+des papiers trouvés chez Laporte, intendant de la liste civile, et
+condamné, comme on s'en souvient, par le tribunal du 17 août, ils avaient
+découvert, disaient-ils, une lettre où il était parlé de ce qu'avaient
+coûté certains décrets, rendus dans les précédentes assemblées. Ils
+venaient démasquer les députés vendus à la cour, et prouver la fausseté de
+leur patriotisme. «Nommez-les! s'était écriée l'assemblée avec
+indignation.--Nous ne pouvons les désigner encore, avaient répondu les
+membres du comité.»
+
+Sur-le-champ, pour repousser la calomnie, il fut nommé une commission de
+vingt-quatre députés, étrangers à la constituante et à la législative,
+chargés de vérifier ces papiers et d'en faire leur rapport. Marat,
+inventeur de cette ressource, publia dans son journal qu'il avait rendu
+aux _Rolandistes_, accusateurs de la commune, la _monnaie de leur pièce_;
+et il annonça la prétendue découverte d'une trahison des girondins.
+Cependant les papiers examinés, aucun des députés actuels ne se trouva
+compromis, et le comité de surveillance fut déclaré calomniateur. Les
+papiers étant trop volumineux pour que les vingt-quatre députés en
+continuassent l'examen à l'Hôtel-de-Ville, on les transporta dans l'un des
+comités de l'assemblée. Marat, se voyant ainsi privé de riches matériaux
+pour ses accusations journalières, s'en irrita beaucoup, et prétendit,
+dans son journal, qu'on avait voulu détruire la preuve de toutes les
+trahisons.
+
+Après avoir ainsi réprimé les débordemens de la commune, l'assemblée
+s'occupa du pouvoir exécutif, et décida que les ministres ne pourraient
+plus être pris dans son sein. Danton, obligé d'opter entre les fonctions
+de ministre de la justice et de membre de la convention, préféra, comme
+Mirabeau, celles qui lui assuraient la tribune, et quitta le ministère
+sans rendre compte des dépenses secrètes, disant qu'il avait rendu ce
+compte au conseil. Ce fait n'était pas très-exact; mais on n'y regarda pas
+de plus près, et on passa outre. Sur le refus de François de Neuchâteau,
+Garat, écrivain distingué, idéologue spirituel, et devenu fameux par
+l'excellente rédaction du _Journal de Paris_, occupa la place de ministre
+de la justice. Servan, fatigué d'une administration laborieuse, et
+au-dessus non de ses facultés, mais de ses forces, préféra le commandement
+de l'armée d'observation qu'on formait le long des Pyrénées. Le ministre
+Lebrun fut provisoirement chargé d'ajouter le portefeuille de la guerre à
+celui des affaires étrangères. Roland enfin offrit aussi sa démission,
+fatigué qu'il était d'une anarchie si contraire à sa probité et à son
+inflexible amour de l'ordre. Les girondins proposèrent à l'assemblée de
+l'inviter à garder le portefeuille. Les montagnards, et particulièrement
+Danton, qu'il avait beaucoup contrarié, s'opposèrent à cette démarche
+comme peu digne de l'assemblée. Danton se plaignit de ce qu'il était
+faible et gouverné par sa femme; on répondit à ce reproche de faiblesse
+par la lettre du 3 septembre, et on aurait pu répondre encore en citant
+l'opposition que lui, Danton, avait rencontrée dans le conseil. Cependant
+on passa à l'ordre du jour. Pressé par les girondins et tous les gens de
+bien, Roland demeura au ministère. «J'y reste, écrivit-il noblement à
+l'assemblée, puisque la calomnie m'y attaque, puisque des dangers m'y
+attendent, puisque la convention a paru désirer que j'y fusse encore. Il
+est trop glorieux, ajouta-t-il en finissant sa lettre, qu'on n'ait eu à me
+reprocher que mon union avec le courage et la vertu.»
+
+L'assemblée se partagea ensuite en divers comités. Elle créa un comité de
+surveillance composé de trente membres; un second de la guerre, de
+vingt-quatre; un troisième des comptes, de quinze; un quatrième de
+législation criminelle et civile, de quarante-huit; un cinquième des
+assignats, monnaies et finances, de quarante-deux. Un sixième comité, plus
+important que tous les autres, fut chargé du principal objet pour lequel
+la convention était réunie, c'est-à-dire, de préparer un projet de
+constitution. On le composa de neuf membres diversement célèbres, et
+presque tous choisis dans les intérêts du côté droit. La philosophie y eut
+ses représentans dans la personne de Sieyès, de Condorcet, et de
+l'Américain Thomas Payne, récemment élu citoyen français et membre de la
+convention nationale; la Gironde y fut particulièrement représentée par
+Gensonné, Vergniaud, Pétion et Brissot, le centre par Barrère, et la
+Montagne par Danton. On est sans doute étonné de voir ce tribun si
+remuant, mais si peu spéculatif, placé dans ce comité tout philosophique,
+et il semble que le caractère de Robespierre, sinon ses talens, aurait dû
+lui valoir ce rôle. Il est certain que Robespierre ambitionnait bien
+davantage cette distinction, et qu'il fut profondément blessé de ne pas
+l'obtenir. On l'accorda de préférence à Danton, que son esprit naturel
+rendait propre à tout, et qu'aucun ressentiment profond ne séparait encore
+de ses collègues. Ce fut cette composition du comité qui fit renvoyer si
+long-temps le travail de la constitution.
+
+Après avoir pourvu de la sorte au rétablissement de l'ordre dans la
+capitale, à l'organisation du pouvoir exécutif, à la distribution des
+comités et aux préparatifs de la constitution, il restait un dernier objet
+à régler, l'un des plus graves dont l'assemblée eût à s'occuper, le sort
+de Louis XVI et de sa famille. Le plus profond silence avait été observé à
+cet égard dans l'assemblée, et on en parlait partout, aux Jacobins, à la
+commune, dans tous les lieux particuliers ou publics, excepté seulement à
+la convention. Des émigrés avaient été saisis les armes à la main, et on
+les conduisait à Paris pour leur appliquer les lois criminelles. A
+ce sujet, une voix s'éleva (c'était la première), et demanda si, au lieu
+de s'occuper de ces coupables subalternes, on ne songerait pas à ces
+coupables plus élevés renfermés au Temple. A ce mot, un profond silence
+régna dans l'assemblée. Barbaroux prit le premier la parole, et demanda
+qu'avant de savoir si la convention jugerait Louis XVI, on décidât si la
+convention serait corps judiciaire, car elle avait d'autres coupables à
+juger que ceux du Temple. En élevant cette question, Barbaroux faisait
+allusion au projet d'instituer la convention en cour extraordinaire, pour
+juger elle-même _les agitateurs, les triumvirs_, etc. Après quelques
+débats, la proposition fut renvoyée au comité de législation, pour
+examiner les questions auxquelles elle donnait naissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+SITUATION MILITAIRE A LA FIN D'OCTOBRE 1792.--BOMBARDEMENT DE LILLE PAR
+LES AUTRICHIENS; PRISE DE WORMS ET DE MAYENCE PAR CUSTINE.--FAUTE DE NOS
+GÉNÉRAUX.--MAUVAISES OPÉRATIONS DE CUSTINE.--ARMÉE DES ALPES.--CONQUÊTE DE
+LA SAVOIE ET DE NICE.--DUMOURIEZ SE REND A PARIS: SA POSITION A L'ÉGARD
+DES PARTIS.--INFLUENCE ET ORGANISATION DU CLUB DES JACOBINS.--ÉTAT DE LA
+SOCIÉTÉ FRANÇAISE; SALONS DE PARIS.--ENTREVUE DE MARAT ET DE DUMOURIEZ.
+--ANECDOTE.--SECONDE LUTTE DES GIRONDINS AVEC LES MONTAGNARDS; LOUVET
+DÉNONCE ROBESPIERRE; RÉPONSE DE ROBESPIERRE; L'ASSEMBLÉE NE DONNE PAS
+SUITE A SON ACCUSATION.--PREMIÈRES PROPOSITIONS SUR LE PROCÈS DE
+LOUIS XVI.
+
+
+Dans ce moment, la situation militaire de la France était bien changée. On
+touchait à la mi-octobre; déjà l'ennemi était repoussé de la Champagne et
+de la Flandre, et le sol étranger envahi sur trois points, le Palatinat,
+la Savoie et le comté de Nice.
+
+On a vu les Prussiens se retirant du camp de la Lune, reprenant la route
+de l'Argonne, jonchant les défilés de morts et de malades, et n'échappant
+à une perte totale que par la négligence de nos généraux qui poursuivaient
+chacun un but différent. Le duc de Saxe-Teschen n'avait pas mieux réussi
+dans son attaque sur les Pays-Bas. Tandis que les Prussiens marchaient sur
+l'Argonne, ce prince, ne voulant pas rester en arrière, avait cru devoir
+essayer quelque entreprise éclatante. Cependant, quoique notre frontière
+du Nord fût dégarnie, ses moyens n'étaient pas beaucoup plus grands que
+les nôtres, et il put à peine réunir quinze mille hommes avec un matériel
+médiocre. Feignant alors de fausses attaques sur toute la ligne des places
+fortes, il provoqua la déroute de l'un de nos petits camps, et se porta
+tout à coup sur Lille, pour essayer un siège que les plus grands généraux
+n'avaient pu exécuter avec de puissantes armées et un matériel
+considérable. Il n'y a que la possibilité du succès qui justifie à la
+guerre les entreprises cruelles. Le duc ne put aborder qu'un point de la
+place, et y établit des batteries d'obusiers, qui la bombardèrent pendant
+six jours consécutifs, et incendièrent plus de deux cents maisons. On dit
+que l'archiduchesse Christine voulut assister elle-même à ce spectacle
+horrible. S'il en est ainsi, elle ne put être témoin que de l'héroïsme des
+assiégés, et de l'inutilité des barbaries autrichiennes. Les Lillois,
+résistant avec une noble obstination, ne consentirent jamais à se rendre;
+et, le 8 octobre, tandis que les Prussiens abandonnaient l'Argonne, le duc
+Albert était obligé de quitter Lille. Le général Labourdonnaie, arrivant
+de Soissons, Beurnonville, revenant de la Champagne, le forcèrent à
+s'éloigner rapidement de nos frontières, et la résistance des Lillois,
+publiée par toute la France, ne fit qu'augmenter l'enthousiasme général.
+
+A peu près à la même époque, Custine tentait dans le Palatinat des
+entreprises hardies, mais d'un résultat plus brillant que solide. Attaché
+à l'armée de Biron, qui campait le long du Rhin, il était placé avec
+dix-sept mille hommes à quelque distance de Spire. La grande armée
+d'invasion n'avait que faiblement protégé ses derrières, en s'avançant
+dans l'intérieur de la France. De faibles détachemens couvraient Spire,
+Worms et Mayence. Custine s'en aperçut, marcha sur Spire, et y entra sans
+résistance le 30 septembre. Enhardi par le succès, il pénétra le 5 octobre
+dans Worms, sans rencontrer plus de difficultés, et obligea une garnison
+de deux mille sept cents hommes à mettre bas les armes. Il prit ensuite
+Franckenthal, et songea sur-le-champ à l'importante place de Mayence, qui
+était le point de retraite le plus important pour les Prussiens, et dans
+lequel ils avaient eu l'imprudence de ne laisser qu'une médiocre garnison.
+Custine, avec dix-sept mille hommes et sans matériel, ne pouvait tenter un
+siège, mais il essaya d'un coup de main. Les idées qui avaient soulevé la
+France agitaient toute l'Allemagne, et particulièrement les villes à
+université; Mayence en était une, et Custine y pratiqua des intelligences.
+Il s'approcha des murs, s'en éloigna sur la fausse nouvelle de l'arrivée
+d'un corps autrichien, s'y reporta de nouveau, et, faisant de grands
+mouvemens, trompa l'ennemi sur la force de son armée. On délibéra dans la
+place. Le projet de capitulation fut fortement appuyé par les partisans
+des Français, et le 21 octobre les portes furent ouvertes à Custine. La
+garnison mit bas les armes, excepté huit cents Autrichiens, qui
+rejoignirent la grande armée. La nouvelle de ces succès se répandit avec
+éclat, et causa une sensation extraordinaire. Ils avaient sans doute bien
+peu coûté, ils étaient bien peu méritoires, comparés à la constance des
+Lillois et au magnanime sang-froid déployé à Sainte-Menehould; mais on
+était enchanté de passer de la simple résistance à la conquête. Jusque-là
+tout était bien de la part de Custine, si, appréciant sa position, il eût
+su terminer la campagne par un mouvement qui était possible et décisif.
+
+En cet instant, les trois armées de Dumouriez, de Kellermann et de
+Custine, étaient, par la plus heureuse rencontre, placées de manière à
+détruire les Prussiens et à conquérir par une seule marche toute la ligne
+du Rhin jusqu'à la mer. Si Dumouriez, moins préoccupé d'une autre idée,
+eût gardé Kellermann sous ses ordres, et eût poursuivi les Prussiens avec
+ses quatre-vingt mille hommes; si en même temps Custine, descendant le
+Rhin de Mayence à Coblentz, se fût jeté sur leurs derrières, on les aurait
+accablés infailliblement. Suivant ensuite le cours du Rhin jusqu'en
+Hollande, on prenait le duc Albert à revers, on l'obligeait à déposer les
+armes ou à se faire jour, et tous les Pays-Bas étaient soumis. Trèves et
+Luxembourg, compris dans la ligne que nous avions décrite, tombaient
+nécessairement; tout était France jusqu'au Rhin, et la campagne se
+trouvait terminée en un mois. Le génie abondait chez Dumouriez, mais ses
+idées avaient pris un autre cours. Brûlant de retourner en Belgique, il ne
+songeait qu'à y marcher directement, pour secourir Lille et pousser de
+front le duc Albert. Il laissa donc Kellermann seul à la poursuite des
+Prussiens. Celui-ci pouvait encore se porter sur Coblentz, en passant
+entre Luxembourg et Trèves, tandis que Custine descendrait de Mayence.
+Mais Kellermann, peu entreprenant, ne présuma pas assez de ses troupes,
+qui paraissaient harassées, et se cantonna autour de Metz. Custine, de son
+côté, voulant se rendre indépendant et faire des incursions brillantes,
+n'avait aucune envie de se joindre à Kellermann et de se renfermer dans la
+limite du Rhin. Il ne pensa donc jamais à venir à Coblentz. Ainsi fut
+négligé ce beau plan, si bien saisi et développé par le plus grand de nos
+historiens militaires.[1]
+
+[Note 1: Jomini.]
+
+Custine, avec de l'esprit, était hautain, emporté et inconséquent. Il
+tendait surtout à se rendre indépendant de Biron et de tout autre général,
+et il eut l'idée de conquérir autour de lui. Prendre Manheim, l'exposait à
+violer la neutralité de l'électeur palatin, ce qui lui était défendu par
+le conseil exécutif; il songea donc à désemparer le Rhin pour s'avancer en
+Allemagne. Francfort, placé sur le Mein, lui sembla une proie digne
+d'envie, et il résolut de s'y porter. Cependant cette ville libre,
+commerçante, toujours neutre dans les diverses guerres, et bien disposée
+pour les Français, ne méritait pas cette fâcheuse préférence. N'étant
+point défendue, il était facile d'y entrer, mais difficile de s'y
+maintenir, et par conséquent inutile de l'occuper. Cette excursion ne
+pouvait avoir qu'un but, celui de frapper des contributions, et il n'y
+avait aucune justice à les imposer à un peuple habituellement neutre,
+comptant tout au plus par ses voeux, et par ses voeux mêmes méritant la
+bienveillance de la France, dont il approuvait les principes et souhaitait
+les succès; Custine commit la faute d'y entrer. Ce fut le 27 octobre. Il
+leva des contributions, indisposa les habitans, dont il fit des ennemis
+pour les Français, et s'exposa, en se jetant ainsi sur le Mein, à être
+coupé du Rhin, ou par les Prussiens, s'ils fussent remontés jusqu'à
+Bingen, ou par l'électeur palatin, si, rompant la neutralité, il fût sorti
+de Manheim.
+
+La nouvelle de ces courses sur le territoire ennemi continua de causer une
+grande joie à la France, qui était tout étonnée de conquérir, quelques
+jours après avoir tant craint d'être conquise elle-même. Les Prussiens
+alarmés jetèrent un pont volant sur le Rhin, pour remonter le long de la
+rive droite, et chasser les Français. Heureusement pour Custine, ils
+mirent douze jours à passer le fleuve. Le découragement, les maladies, et
+la séparation des Autrichiens, avaient réduit cette armée à cinquante
+mille hommes. Clerfayt, avec ses dix-huit mille Autrichiens, avait suivi
+le mouvement général de nos troupes vers la Flandre, et se portait au
+secours du duc Albert. Le corps des émigrés avait été licencié, et cette
+brillante milice s'était réunie au corps de Condé, ou avait passé à la
+solde étrangère. Tandis que ces événements se passaient à la frontière du
+Nord et du Rhin, nous remportions d'autres avantages sur la frontière des
+Alpes. Montesquiou, placé à l'armée du Midi, envahissait la Savoie et
+faisait occuper le comté de Nice par un de ses lieutenans. Ce général, qui
+avait fait voir dans la constituante toutes les lumières d'un homme
+d'état, et qui n'eut pas le temps de montrer les qualités d'un militaire,
+dont on assure qu'il était doué, avait été mandé à la barre de la
+législative pour rendre compte de sa conduite, accusée de trop de lenteur.
+Il était parvenu à convaincre ses accusateurs que ses retards tenaient au
+défaut de moyens, et non au manque de zèle, et il était retourné aux
+Alpes. Cependant il appartenait à la première génération révolutionnaire,
+et se trouvait ainsi incompatible avec la nouvelle. Mandé encore une fois,
+il allait être destitué, lorsqu'on apprit enfin son entrée en Savoie. Sa
+destitution fut alors suspendue, et on lui laissa continuer sa conquête.
+
+D'après le plan conçu par Dumouriez, lorsqu'en qualité de ministre des
+affaires étrangères il régissait à la fois la diplomatie et la guerre, la
+France devait pousser ses armées jusqu'à ses frontières naturelles, le
+Rhin et la haute chaîne des Alpes. Pour cela, il fallait conquérir la
+Belgique, la Savoie et Nice. La France avait ainsi l'avantage, en rentrant
+dans les principes naturels de sa politique, de ne dépouiller, que les
+deux seuls ennemis qui lui fissent la guerre, la maison d'Autriche et la
+cour de Turin. C'est de ce plan, manqué en avril dans la Belgique, et
+différé jusqu'ici dans la Savoie, que Montesquiou allait exécuter sa
+partie. Il donna une division au général Anselme, pour passer le Var et se
+porter sur Nice à un signal donné; il marcha lui-même, avec la plus grande
+partie de son armée, de Grenoble sur Chambéry; il fit menacer les troupes
+sardes par Saint-Geniès; et s'avançant lui-même du fort Barraux sur
+Montmélian, il parvint à les diviser et à les rejeter dans les vallées.
+Tandis que ses lieutenans les poursuivaient, il se porta sur Chambéry, le
+28 septembre, et y fit son entrée triomphale, à la grande satisfaction des
+habitans, qui aimaient la liberté en vrais enfans des montagnes, et la
+France comme des hommes qui parlent la même langue, ont les mêmes moeurs,
+et appartiennent au même bassin. Il forma aussitôt une assemblée de
+Savoisiens, pour y faire délibérer sur une question qui ne pouvait pas
+être douteuse, cette de la réunion à la France.
+
+Au même instant, Anselme, renforcé de six mille Marseillais, qu'il avait
+demandés comme auxiliaires, s'était approché du Var, torrent inégal, comme
+tous ceux qui descendent des hautes montagnes, tour à tour immense ou
+desséché, et ne pouvant pas même recevoir un pont fixe. Anselme passa très
+hardiment le Var, et occupa Nice que le comte Saint-André venait
+d'abandonner, et où les magistrats l'avaient pressé d'entrer pour arrêter
+les désordres de la populace, qui se livrait à d'affreux pillages. Les
+troupes sardes se rejetèrent vers les hautes vallées; Anselme les
+poursuivit; mais il s'arrêta devant un poste redoutable, celui de Saorgio,
+dont il ne put jamais chasser les Piémontais. Pendant ce temps, l'escadre
+de l'amiral Truguet, combinant ses mouvemens avec ceux du général Anselme,
+avait obtenu la reddition de Villefranche, et s'était portée devant la
+petite principauté d'Oneille. Beaucoup de corsaires trouvaient
+ordinairement un asile dans ce port, et par cette raison, il n'était pas
+inutile de le réduire. Mais, tandis qu'un canot français s'avançait pour
+parlementer, plusieurs hommes furent, en violation du droit des gens, tués
+par une décharge générale. L'amiral, embossant alors ses vaisseaux devant
+le port, l'écrasa de ses feux, y débarqua ensuite quelques troupes, qui
+saccagèrent la ville, et firent un grand carnage des moines qui s'y
+trouvaient en grand nombre, et qui étaient, dit-on, les instigateurs de ce
+manque de foi. Telle est la rigueur des lois militaires, et la malheureuse
+ville d'Oneille les subit sans aucune miséricorde. Après cette expédition,
+l'escadre française retourna devant Nice, où Anselme, séparé par les crues
+du Var du reste de son armée, se trouvait dangereusement compromis.
+Cependant, en se gardant bien contre le poste de Saorgio, et en ménageant
+les habitans plus qu'il ne le faisait, sa position était tenable, et il
+pouvait conserver sa conquête.
+
+Sur ces entrefaites, Montesquiou s'avançait de Chambéry sur Genève, et
+allait se trouver en présence de la Suisse, très diversement disposée pour
+les Français, et qui prétendait voir dans l'invasion de la Savoie un
+danger pour sa neutralité.
+
+Les sentimens des cantons étaient très partagés à notre égard. Toutes les
+républiques aristocratiques condamnaient notre révolution. Berne surtout,
+et son avoyer Stinger, la détestaient profondément, et d'autant plus que
+le pays de Vaud, si opprimé, la chérissait davantage. L'aristocratie
+helvétique, excitée par l'avoyer Stinger et par l'ambassadeur anglais,
+demandait la guerre contre nous, et faisait valoir le massacre des
+gardes-Suisses au 10 août, le désarmement d'un régiment à Aix, et enfin
+l'occupation des gorges du Porentruy, qui dépendaient de l'évêché de Bâle,
+et que Biron avait fait occuper pour fermer le Jura. Le parti modéré
+l'emporta néanmoins, et on résolut une neutralité armée. Le canton de
+Berne, plus irrité et plus défiant, porta un corps d'armée à Nyon, et,
+sous le prétexte d'une demande des magistrats de Genève, plaça garnison
+dans cette ville. D'après les anciens traités, Genève, en cas dé guerre
+entre la France et la Savoie, ne devait recevoir garnison ni de l'une ni
+de l'autre puissance. Notre envoyé en sortit aussitôt, et le conseil
+exécutif, poussé par Clavière, autrefois exilé de Genève, et jaloux d'y
+faire entrer la révolution, ordonna à Montesquiou de faire exécuter les
+traités. De plus, on lui enjoignit de mettre lui-même garnison dans la
+place, c'est-à-dire d'imiter la faute reprochée aux Bernois. Montesquiou
+sentait d'abord qu'il n'avait pas actuellement les moyens de prendre
+Genève, et ensuite qu'en rompant la neutralité et en se mettant en guerre
+avec la Suisse, on ouvrait l'est de la France, et on découvrait le flanc
+droit de notre défensive. Il résolut d'un côté d'intimider Genève, tandis
+que de l'autre il tâcherait de faire entendre raison au conseil exécutif.
+Il demanda donc hautement la sortie des troupes bernoises, et essaya de
+persuader au ministère français qu'on ne pouvait exiger davantage. Son
+projet était, en cas d'extrémité, de bombarder Genève, et de se porter par
+une marche hardie sur le canton de Vaud, pour le mettre en révolution.
+Genève consentit à la sortie des troupes bernoises, à condition que
+Montesquiou se retirerait à dix lieues, ce qu'il exécuta sur-le-champ.
+Cependant cette concession fut blâmée à Paris, et Montesquiou, placé à
+Carouge, où l'entouraient les exilés génevois qui voulaient rentrer dans
+leur patrie, se trouvait là entre la crainte de brouiller la France avec
+la Suisse, et la crainte de désobéir au conseil exécutif, qui
+méconnaissait les vues militaires et politiques les plus sages. Cette
+négociation, prolongée par la distance des lieux, n'était pas encore près
+de finir, quoiqu'on fût à la fin d'octobre.
+
+Tel était donc, en octobre 1792, depuis Dunkerque jusqu'à Bâle, et depuis
+Bâle jusqu'à Nice, l'état de nos armes. La frontière de la Champagne était
+délivrée de la grande invasion; les troupes se portaient de cette province
+vers la Flandre, pour secourir Lille et envahir la Belgique. Kellermann
+prenait ses quartiers en Lorraine. Custine, échappé des mains de Biron,
+maître de Mayence, et courant imprudemment dans le Palatinat et jusqu'au
+Mein, réjouissait la France par ses conquêtes, effrayait l'Allemagne, et
+s'exposait imprudemment à être coupé par les Prussiens, qui remontaient la
+rive droite du Rhin, en troupes malades et battues, mais nombreuses, et
+capables encore d'envelopper la petite armée française. Biron campait
+toujours le long du Rhin. Montesquiou, maître de la Savoie par la retraite
+des Piémontais au-delà des Alpes, et préservé de nouvelles attaques par
+les neiges, avait à décider la question de la neutralité suisse ou par les
+armes ou par des négociations. Enfin Anselme, maître de Nice, et soutenu,
+par une escadre, pouvait résister dans sa position malgré les crues du
+Var, et malgré les Piémontais groupés au-dessus de lui dans le poste de
+Saorgio.
+
+Tandis que la guerre allait se transporter de la Champagne dans la
+Belgique, Dumouriez avait demandé la permission de se rendre à Paris pour
+deux ou trois jours seulement, afin de concerter avec les ministres
+l'invasion des Pays-Bas et le plan général de toutes les opérations
+militaires. Ses ennemis répandirent qu'il venait se faire applaudir, et
+qu'il quittait le soin de son commandement pour une frivole satisfaction
+de vanité. Ces reproches étaient exagérés, car le commandement de
+Dumouriez ne souffrait pas de cette absence, et de simples marches de
+troupes pouvaient se faire sans lui. Sa présence au contraire devait être
+fort utile au conseil pour la détermination d'un plan général, et
+d'ailleurs on pouvait lui pardonner une impatience de gloire, si générale
+chez les hommes, et si excusable quand elle ne nuit pas à des devoirs.
+
+Il arriva le 11 octobre à Paris. Sa position était embarrassante, car il
+ne pouvait se trouver bien avec aucun des deux partis. La violence des
+jacobins lui répugnait, et il avait rompu avec les girondins, en les
+expulsant quelques mois auparavant du ministère. Cependant, fort bien
+accueilli dans toute la Champagne, il le fut encore mieux à Paris, surtout
+par les ministres et par Roland lui-même, qui mettait ses ressentimens
+personnels au néant, quand il s'agissait de la chose publique. Il se
+présenta le 12 à la convention. A peine l'eut-on annoncé, que des
+applaudissemens mêlés d'acclamations s'élevèrent de toutes parts. Il
+prononça un discours simple, énergique, où était brièvement retracée toute
+la campagne de l'Argonne, et où ses troupes et Kellermann lui-même étaient
+traités avec les plus grands éloges. Son état-major présenta ensuite un
+drapeau pris sur les émigrés, et l'offrit à l'assemblée comme un monument
+de la vanité de leurs projets. Aussitôt après, les députés se hâtèrent de
+l'entourer, et on leva la séance pour donner un libre cours aux
+félicitations. Ce furent surtout les nombreux députés de la Plaine, les
+_impartiaux_, comme on les appelait, qui, n'ayant à lui reprocher ni
+rupture ni tiédeur révolutionnaire, lui témoignèrent le plus vif et le
+plus sincère empressement. Les girondins ne restèrent pas en arrière;
+cependant, soit par la faute de Dumouriez, soit par la leur, la
+réconciliation ne fut pas entière, et on put apercevoir entre eux un reste
+de froideur. Les montagnards, qui lui avaient reproché un moment
+d'attachement pour Louis XVI, et qui le trouvaient, par ses manières, son
+mérite et son élévation, déjà trop semblable aux girondins, lui surent
+mauvais gré des témoignages qu'il obtint de leur part, et supposèrent ces
+témoignages plus significatifs qu'ils ne l'étaient réellement.
+
+Après la convention, restait à visiter les jacobins, et cette puissance
+était alors devenue si imposante, que le général victorieux ne pouvait se
+dispenser de lui rendre hommage. C'est là que l'opinion en fermentation
+formait tous ses projets et rendait tous ses arrêts. S'agissait-il d'une
+loi importante, d'une haute question politique, d'une grande mesure
+révolutionnaire, les jacobins, toujours plus prompts, se hâtaient d'ouvrir
+la discussion et de donner leur avis. Immédiatement après, ils se
+répandaient dans la commune, dans les sections, ils écrivaient à tous les
+clubs affiliés; et l'opinion qu'ils avaient émise, le voeu qu'ils avaient
+formé, revenaient sous forme d'adresse de tous les points de la France, et
+sous forme de pétition armée, de tous les quartiers de Paris. Lorsque,
+dans les conseils municipaux, dans les sections, et dans toutes les
+assemblées revêtues d'une autorité quelconque, on hésitait encore sur une
+question, par un dernier respect de la légalité, les jacobins, qui
+s'estimaient aussi libres que la pensée, la tranchaient hardiment, et
+toute insurrection était proposée chez eux long-temps à l'avance. Ils
+avaient pendant tout un mois délibéré sur celle du 10 août. Outre cette
+initiative dans chaque question, ils s'arrogeaient encore, dans tous les
+détails du gouvernement, une inquisition inexorable. Un ministre, un chef
+de bureau, un fournisseur étaient-ils accusés, des commissaires partaient
+des Jacobins, se faisaient ouvrir les bureaux, et demandaient des comptes
+rigoureux, qu'on leur rendait sans hauteur, sans dédain, sans impatience.
+Tout citoyen qui croyait avoir à se plaindre d'un acte quelconque, n'avait
+qu'à se présenter à la société, et il y trouvait des défenseurs officieux
+pour lui faire rendre justice. Un jour c'étaient des soldats qui se
+plaignaient de leurs officiers, des ouvriers de leurs entrepreneurs; un
+autre jour on voyait une actrice réclamer contre son directeur; une fois
+même un jacobin vint demander réparation de l'adultère commis avec sa
+femme par l'un de ses collègues.
+
+Chacun s'empressait de se faire inscrire sur les registres de la société
+pour faire preuve de zèle patriotique. Presque tous les députés
+nouvellement arrivés à Paris s'étaient hâtés de s'y présenter; on en avait
+compté cent treize dans une semaine, et ceux même qui n'avaient pas
+l'intention de suivre les séances ne laissaient pas que de demander leur
+admission. Les sociétés affiliées écrivaient du fond des provinces, pour
+s'informer si les députés de leurs départemens s'étaient fait recevoir, et
+s'ils étaient assidus. Les riches de la capitale tâchaient de se faire
+pardonner leur opulence en allant aux Jacobins se couvrir du bonnet rouge,
+et leurs équipages encombraient la porte de ce séjour de l'égalité. Tandis
+que la salle était remplie du grand nombre de ses membres, que les
+tribunes regorgeaient de peuple, une foule immense, mêlée aux équipages,
+attendait à la porte, et demandait à grands cris à être introduite.
+Quelquefois cette multitude s'irritait, lorsque la pluie, si fréquente
+sous le ciel de Paris, ajoutait aux ennuis de l'attente, et alors quelque
+membre demandait l'admission du _bon peuple_, qui souffrait aux portes de
+la salle. Marat avait souvent réclamé dans de pareilles occasions; et
+quand l'admission était accordée, quelquefois même avant, une multitude
+immense d'hommes et de femmes venaient inonder la société, et se mêler à
+ses membres. C'était à la fin du jour qu'on s'assemblait. La colère,
+excitée et contenue à la convention, venait faire là une libre explosion.
+La nuit, la multitude des assistans, tout contribuait à échauffer les
+têtes; souvent la séance, se prolongeant, dégénérait en un tumulte
+épouvantable, et les agitateurs y puisaient, pour le lendemain, le courage
+des plus audacieuses tentatives. Cependant cette société, si avancée en
+démagogie, n'était pas encore ce qu'elle devint plus tard. On y souffrait
+encore à la porte les équipages de ceux qui venaient ab jurer l'inégalité
+des conditions. Quelques membres avaient fait de vains efforts pour y
+parler le chapeau sur la tête, et on les avait obligés à se découvrir.
+Brissot, à la vérité, venait d'en être exclu par une décision solennelle;
+mais Pétion continuait d'y présider, au milieu des applaudissemens.
+Chabot, Collot-d'Herbois, Fabre d'Églantine, y étaient les orateurs
+favorisés. Marat y paraissait étrange encore, et Chabot disait, en langage
+du lieu, que Marat était un _porc-épic qu'on ne pouvait saisir d'aucun
+côté_.
+
+Dumouriez fut reçu par Danton, qui présidait la séance. De nombreux
+applaudissemens l'accueillirent, et en le voyant on lui pardonna l'amitié
+supposée des girondins. Il prononça quelques mots convenables à la
+situation, et promit _avant la fin du mois de marcher à la tête de
+soixante mille hommes, pour attaquer les rois, et sauver les peuples de la
+tyrannie_.
+
+Danton répondant en style analogue, lui dit que, ralliant les Français au
+camp de Sainte-Menehould, il avait bien mérité de la patrie, mais qu'une
+nouvelle carrière s'ouvrait, qu'il devait faire tomber les couronnes
+devant le bonnet rouge dont la société l'avait honoré, et que son nom
+figurerait alors parmi les plus beaux noms de la France. Collot-d'Herbois
+le harangua ensuite, et lui tint un discours qui montre et la langue de
+l'époque, et les dispositions du moment à l'égard du général.
+
+«Ce n'est pas un roi qui t'a nommé, ô Dumouriez, ce sont tes concitoyens.
+Souviens-toi qu'un général de la république ne doit jamais servir qu'elle
+seule. Tu as entendu parler de Thémistocle; il venait de sauver la Grèce à
+Salamine; mais, calomnié par ses ennemis, il se vit obligé de chercher un
+asile chez les tyrans. On lui offrit de servir contre sa patrie: pour
+toute réponse, il s'enfonça son épée dans le coeur. Dumouriez, tu as des
+ennemis, tu seras calomnié, souviens-toi de Thémistocle!
+
+«Des peuples esclaves t'attendent pour les secourir: bientôt tu les
+délivreras. Quelle glorieuse mission!... Il faut cependant te défendre de
+quelque excès de générosité envers tes ennemis. _Tu as reconduit le roi de
+Prusse un peu trop à la manière française_.... Mais, nous l'espérons,
+l'Autriche paiera double.
+
+«Tu iras à Bruxelles, Dumouriez ... je n'ai rien à te dire.... Cependant
+si tu y trouvais une femme exécrable qui, sous les murs de Lille, est
+venue repaître sa férocité du spectacle des boulets rouges!... Mais cette
+femme ne t'attend pas....
+
+«A Bruxelles la liberté va renaître sous tes pas ... citoyens, filles,
+femmes, enfans, se presseront autour de toi; de quelle félicité tu vas
+jouir, Dumouriez!... Ma femme ... est de Bruxelles, elle t'embrassera
+aussi[1].»
+
+[Note 1: Voyez la note 1 à la fin du volume.]
+
+Danton sortit ensuite avec Dumouriez, dont il s'était emparé, et auquel il
+faisait en quelque sorte les honneurs de la nouvelle république. Danton
+ayant montré à Paris une contenance aussi ferme que Dumouriez à
+Sainte-Menehould, on les regardait l'un et l'autre comme les deux sauveurs
+de la révolution, et on les applaudissait ensemble dans tous les
+spectacles où ils se montraient. Un certain instinct rapprochait ces deux
+hommes, malgré la différence de leurs habitudes. C'étaient les corrompus
+des deux régimes qui s'unissaient avec un même génie, un même goût pour
+les plaisirs, mais avec une corruption différente. Danton avait celle du
+peuple, et Dumouriez celle des cours; mais plus heureux que son collègue,
+ce dernier n'avait servi que généreusement et les armes à la main, et
+Danton avait eu le malheur de souiller un grand caractère par les
+atrocités de septembre.
+
+Ces salons si brillans, où les hommes célèbres jouissaient autrefois de la
+gloire, où, pendant tout le dernier siècle, on avait écouté et applaudi
+Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau, ces salons n'existaient plus. Il
+restait la société simple et choisie de madame Roland, où se réunissaient
+tous les girondins; le beau Barbaroux, le spirituel Louvet, le grave
+Buzot, le brillant Guadet, l'entraînant Vergniaud, et où régnaient encore
+une langue pure, des entretiens pleins d'intérêt, et des moeurs élégantes
+et polies. Les ministres s'y réunissaient deux fois la semaine, et on y
+faisait un repas composé d'un seul service. Telle était la nouvelle
+société républicaine, qui joignait aux grâces de l'ancienne France le
+sérieux de la nouvelle, et qui allait bientôt disparaître devant la
+grossièreté démagogique. Dumouriez assista à l'un de ces festins si
+simples, éprouva d'abord quelque gêne à l'aspect de ces anciens amis qu'il
+avait chassés du ministère, de cette femme qui lui semblait trop sévère,
+et à laquelle il paraissait trop licencieux; mais il soutint cette
+situation avec son esprit accoutumé, et fut touché surtout de la
+cordialité sincère de Roland. Après la société des girondins, celle des
+artistes était la seule qui eût survécu à la dispersion de l'ancienne
+aristocratie. Presque tous les artistes avaient embrassé chaudement une
+révolution qui les vengeait des dédains nobiliaires, et qui ne promettait
+de faveur qu'au génie. Ils accueillirent Dumouriez à leur tour, et lui
+donnèrent une fête où furent réunis tous les talens que renfermait la
+capitale. Mais au milieu même de la fête, une scène étrange vint
+l'interrompre, et causer autant de dégoût que de surprise.
+
+Marat, toujours prompt à devancer les méfiances révolutionnaires, n'était
+point satisfait du général. Dénonciateur acharné de tous les hommes
+entourés de la faveur publique, il avait toujours provoqué, par ses
+dégoûtantes invectives, les disgrâces encourues par les chefs populaires.
+Mirabeau, Bailly, Lafayette, Pétion, les girondins, avaient été accablés
+de ses outrages, lorsqu'ils jouissaient encore de toute leur popularité.
+Depuis le 10 août surtout, il s'était livré à tous les désordres de son
+esprit; et, quoique révoltant pour les hommes raisonnables et honnêtes, et
+étrange au moins pour les révolutionnaires emportés, il avait été
+encouragé par un commencement de succès. Aussi ne manquait-il pas de se
+regarder en quelque sorte comme un homme public, essentiel au nouvel ordre
+de choses. Il passait une partie de sa vie à recueillir des bruits, à les
+répandre dans sa feuille, et à parcourir les bureaux pour y redresser les
+torts des administrateurs envers le peuple. Faisant au public la
+confidence de sa vie, il disait un jour dans l'un de ses numéros[1], que
+ses occupations étaient accablantes; que sur les vingt-quatre heures de la
+journée, il n'en donnait que deux au sommeil, et une seule à la table et
+aux soins domestiques; qu'en outre des heures consacrées à ses devoirs de
+député, il en employait régulièrement six à recueillir et à faire valoir
+les plaintes d'une foule de malheureux et d'opprimés; qu'il consacrait les
+heures restantes à lire une multitude de lettres et à y répondre, à écrire
+ses observations sur les événemens, à recevoir des dénonciations, à
+s'assurer de la véracité des dénonciateurs, enfin à faire sa feuille, et à
+veiller à l'impression d'un grand ouvrage. Depuis trois années il n'avait
+pas pris, disait-il, un quart d'heure de récréation; et on tremble en se
+figurant ce que peut produire dans une révolution une intelligence aussi
+désordonnée, servie par cette activité dévorante.
+
+[Note 1: _Journal de la République française;_ N° 93, mercredi 9 janvier
+1793.]
+
+Marat prétendait ne voir dans Dumouriez qu'un aristocrate de mauvaises
+moeurs, dont il fallait se défier. Par surcroît de motifs, il apprit que
+Dumouriez venait de sévir avec la plus grande rigueur contre deux
+bataillons de volontaires qui avaient égorgé des déserteurs émigrés.
+Sur-le-champ il se rend aux Jacobins, dénonce le général à leur tribune,
+et demande deux commissaires pour aller l'interroger sur sa conduite. On
+lui adjoint aussitôt les nommés Montaut et Bentabolle, et sur l'heure il
+se met en marche avec eux. Dumouriez n'était point à sa demeure. Marat
+court aux divers spectacles, et enfin apprend que Dumouriez assistait à
+une fête que lui donnaient les artistes chez mademoiselle Candeille, femme
+célèbre alors. Marat n'hésite pas à s'y rendre, malgré son dégoûtant
+costume. Les équipages, les détachemens de la garde nationale qu'il trouve
+à la porte du lieu où se donnait la fête, la présence du commandant
+Santerre, d'une foule de députés, les apprêts d'un festin, irritent son
+humeur. Il s'avance hardiment et demande Dumouriez. Une espèce de rumeur
+s'élève à son approche. Son nom prononcé fait disparaître une foule de
+visages, qui, disait-il, fuyaient des regards accusateurs. Marchant droit
+vers Dumouriez, il l'interpelle vivement, et lui demande compte des
+traitemens exercés envers les deux bataillons. Le général le regarde, puis
+lui dit avec une curiosité méprisante: «Ah! c'est vous qu'on appelle
+Marat?» Il le considère encore des pieds à la tête, et lui tourne le dos,
+sans lui adresser une parole. Cependant les jacobins qui accompagnaient
+Marat paraissant plus doux et plus honnêtes, Dumouriez leur donne quelques
+explications, et les renvoie satisfaits. Marat, qui ne l'était pas, pousse
+de grands cris dans les antichambres, gourmande Santerre, qui fait,
+dit-il, auprès du général le métier d'un laquais; déclame contre les
+gardes nationaux qui contribuaient à l'éclat de la fête, et se retire en
+menaçant de sa colère tous les aristocrates composant la réunion. Aussitôt
+il court transcrire dans son journal cette scène ridicule, qui peint si
+bien la situation de Dumouriez, les fureurs de Marat et les moeurs de
+cette époque[1].
+
+[Note 1: Voyez le récit de Marat lui-même, note 2 à la fin du volume.]
+
+Dumouriez avait passé quatre jours à Paris, et pendant ce temps il n'avait
+pu s'entendre avec les girondins, quoiqu'il eût parmi eux un ami intime
+dans la personne de Gensonné. Il s'était borné à conseiller à ce dernier
+de se réconcilier avec Danton, comme avec l'homme le plus puissant, et
+celui qui, malgré ses vices, pouvait devenir le plus utile aux gens de
+bien. Dumouriez ne s'était pas mieux entendu avec les jacobins, dont il
+était dégoûté, et auxquels il était suspect à cause de son amitié supposée
+avec les girondins. Son séjour à Paris l'avait donc peu servi auprès des
+deux partis, mais lui avait été plus utile sous le rapport militaire.
+
+Suivant son usage, il avait conçu un plan général adopté par le conseil
+exécutif. D'après ce plan, Montesquiou devait se maintenir le long des
+Alpes, et s'assurer la grande chaîne pour limite, en achevant la conquête
+de Nice, et en s'efforçant de conserver la neutralité suisse. Biron devait
+être renforcé, afin de garder le Rhin depuis Bâle jusqu'à Landan. Un corps
+de douze mille hommes, aux ordres du général Meusnier, était destiné à se
+porter sur les derrières de Custine, afin de couvrir ses communications.
+Kellermann avait ordre de quitter ses quartiers, de passer rapidement
+entre Luxembourg et Trèves, pour courir à Coblentz, et de faire ainsi ce
+qu'on lui avait déjà conseillé, et ce que lui et Custine auraient dû
+exécuter depuis long-temps. Prenant enfin l'offensive lui-même avec
+quatre-vingt mille hommes, Dumouriez devait compléter le territoire
+français par l'acquisition projetée de la Belgique. Gardant ainsi la
+défensive sur toutes les frontières protégées par la nature du sol, on
+n'attaquait hardiment que sur la frontière ouverte, celle des Pays-Bas, là
+où, comme le disait Dumouriez, on ne pouvait SE DÉFENDRE QU'EN GAGNANT DES
+BATAILLES.
+
+Il obtint, par le crédit de Santerre, que l'absurde idée du camp sous
+Paris serait abandonnée; que tous les rassemblemens qu'on avait faits en
+hommes, en artillerie, en munitions, en effets de campement, seraient
+reportés en Flandre, pour servir à son armée qui manquait de tout; qu'on y
+ajouterait des souliers, des capotes, et six millions de numéraire pour
+fournir le prêt aux soldats, en attendant l'entrée dans les Pays-Bas,
+après laquelle il espérait se suffire à lui-même. Il partit, vers le 16
+octobre, un peu désabusé de ce qu'on appelle reconnaissance publique, un
+peu moins d'accord avec les partis qu'auparavant, et tout au plus
+dédommagé de son voyage par quelques arrangemens militaires, faits avec le
+conseil exécutif.
+
+Pendant cet intervalle, la convention avait continué d'agir contre la
+commune en pressant son renouvellement, et en surveillant tous ses actes.
+Pétion avait été nommé maire à une majorité de treize mille huit cent
+quatre-vingt-dix-neuf voix, tandis que Robespierre n'en avait obtenu que
+vingt-trois, Billaud-Varennes quatorze, Panis quatre-vingts, et Danton
+onze. Cependant il ne faut point mesurer la popularité de Robespierre et
+de Pétion d'après cette différence dans le nombre des voix, parce qu'on
+avait l'habitude de voir dans l'un un maire, et dans l'autre un député, et
+qu'on ne songeait pas à faire autre chose de chacun d'eux; mais cette
+immense majorité prouve la popularité dont jouissait encore le principal
+chef du parti girondin. Il ne faut pas oublier de dire que Bailly obtint
+deux voix, singulier souvenir donné à ce vertueux magistrat de 1789.
+Pétion refusa la mairie, fatigué qu'il était des convulsions de la
+commune, et préférant les fonctions de député à la convention nationale.
+
+Les trois mesures principales projetées dans la fameuse séance du 24
+septembre étaient, une loi contre les provocations au meurtre, un décret
+sur la formation d'une garde départementale, et enfin un compte exact de
+l'état de Paris. Les deux premières, confiées à la commission des neuf,
+excitaient un cri continuel aux Jacobins, à la commune et dans les
+sections. La commission des neuf n'en continuait pas moins ses travaux, et
+de divers départemens, entre autres de Marseille et du Calvados,
+arrivaient spontanément et comme avant le 10 août, des bataillons qui
+devançaient le décret sur la garde départementale. Roland, chargé de la
+troisième mesure, c'est-à-dire du rapport sur l'état de la capitale, le
+fit sans faiblesse et avec une rigoureuse vérité. Il peignit et excusa la
+confusion inévitable de la première insurrection; mais il retraça avec
+énergie et frappa de réprobation les crimes ajoutés par le 2 septembre à
+la révolution du 10 août; il montra tous les débordemens de la commune,
+ses abus de pouvoir, ses emprisonnemens arbitraires, et ses immenses
+dilapidations. Il finit par ces mots:
+
+«Département sage, mais peu puissant; commune active et despote; peuple
+excellent mais dont une partie saine est intimidée ou contrainte, tandis
+que l'autre est travaillée par les flatteurs et enflammée par la calomnie;
+confusion des pouvoirs, abus et mépris des autorités; force publique
+faible et nulle par un mauvais commandement; voilà Paris![1]»
+
+[Note 1: Séance du 29 octobre.]
+
+Son rapport fut couvert d'applaudissemens par la majorité ordinaire, bien
+que, pendant la lecture, certains murmures eussent éclaté vers la
+Montagne. Cependant une lettre écrite par un particulier à un magistrat,
+communiquée par ce magistrat au conseil exécutif, et dévoilant le projet
+d'un nouveau 2 septembre contre une partie de la convention, excita une
+grande agitation. Une phrase de cette lettre, relative aux conspirateurs,
+disait: _Ils ne veulent entendre parler que de Robespierre._ A ce mot tous
+les regards se dirigèrent sur lui; les uns lui témoignaient de
+l'indignation, les autres l'excitaient à prendre la parole. Il la prit
+pour s'opposer à l'impression du rapport de Roland, qu'il qualifia de
+roman diffamatoire, et il soutint qu'on ne devait pas donner de publicité
+à ce rapport, avant que ceux qui s'y trouvaient accusés, et lui-même
+particulièrement, eussent été entendus. S'étendant alors sur ce qui lui
+était personnel, il commença à se justifier, mais il ne pouvait se faire
+entendre, à cause du bruit qui régnait dans la salle. «Parle, lui disait
+Danton, parle; les bons citoyens sont là qui t'entendent.» Robespierre,
+parvenant à dominer le bruit, recommence son apologie, et défie ses
+adversaires de l'accuser en face, et de produire contre lui une seule
+preuve positive. A ce défi, Louvet s'élance: «C'est moi, lui dit-il, moi
+qui t'accuse.» Et en achevant ces mots il occupait déjà le pied de la
+tribune, et Barbaroux, Rebecqui, l'y suivaient pour soutenir l'accusation.
+A cette vue, Robespierre est ému, et son visage paraît altéré; il demande
+que son accusateur soit entendu, et que lui-même le soit ensuite. Danton,
+lui succédant à la tribune, se plaint du système de calomnie organisé
+contre la commune et la députation de Paris, et répète sur Marat, qui
+était la principale cause de toutes les accusations, ce qu'il avait déjà
+déclaré, c'est-à-dire qu'il ne l'aimait pas, qu'il avait fait l'expérience
+de son _tempérament volcanique et insociable_, et que toute idée d'une
+coalition triumvirale était absurde. Il finit en demandant qu'on fixe un
+jour pour discuter le rapport. L'assemblée en décrète l'impression, mais
+elle en ajourne la distribution aux départemens jusqu'à ce qu'on ait
+entendu Louvet et Robespierre.
+
+Louvet était plein de hardiesse et de courage; son patriotisme était
+sincère; mais dans sa haine contre Robespierre entrait le ressentiment
+d'une lutte personnelle, commencée aux Jacobins, continuée dans la
+Sentinelle, renouvelée dans l'assemblée électorale, et devenue plus
+violente depuis qu'il se trouvait face à face avec son jaloux rival dans
+la convention nationale. A une extrême pétulance de caractère Louvet
+joignait une imagination romanesque et crédule qui l'égarait, et lui
+faisait supposer un concert et des complots là où il n'y avait que l'effet
+spontané des passions. Il croyait à ses propres suppositions, et voulait
+forcer ses amis à y ajouter la même foi. Mais il rencontrait dans le froid
+bon sens de Pétion et de Roland, dans l'indolente impartialité de
+Vergniaud, une opposition qui le désolait. Buzot, Barbaroux, Guadet, sans
+être aussi crédules, sans supposer des trames aussi compliquées, croyaient
+à la méchanceté de leurs adversaires, et secondaient les attaques de
+Louvet par indignation et par courage. Salles, député de la Meurthe,
+ennemi opiniâtre des anarchistes dans la constituante et dans la
+convention; Salles, doué d'une imagination sombre et violente, était seul
+accessible à toutes les suggestions de Louvet, et croyait, comme lui, à de
+vastes complots tramés dans la commune et aboutissant à l'étranger. Amis
+passionnés de la liberté, Louvet et Salles ne pouvaient consentir à lui
+imputer tant de maux, et ils aimaient mieux croire que les Montagnards,
+surtout Marat, étaient stipendiés par l'émigration et l'Angleterre, pour
+pousser la révolution au crime, au déshonneur et à la confusion générale.
+Plus incertains sur le compte de Robespierre, ils voyaient au moins en
+lui un tyran dévoré d'orgueil et d'ambition, et marchant par tous les
+moyens au suprême pouvoir.
+
+Louvet, résolu d'attaquer hardiment Robespierre et de ne lui laisser aucun
+repos, tenait son discours tout prêt, et s'en était muni le jour où Roland
+devait faire son rapport: aussi fut-il tout préparé a soutenir
+l'accusation lorsqu'on lui donna la parole. Il la prit sur-le-champ, et
+immédiatement après Roland.
+
+Déjà les girondins avaient assez de penchant à mal juger les événemens, et
+à supposer des projets criminels là où il n'y avait que des passions
+emportées: mais pour le crédule Louvet, la conspiration était encore bien
+plus évidente et plus fortement combinée. Dans l'exagération croissante
+des jacobins, dans le succès que la morgue de Robespierre y avait obtenu
+pendant 1792, il voyait un complot tramé par l'ambitieux tribun. Il le
+montra, s'entourant de satellites à la violence desquels il livrait ses
+contradicteurs; se rendant lui-même l'objet d'un culte idolâtre, faisant
+dire partout, avant le 10 août, que lui seul pouvait sauver la liberté et
+la France, et le 10 août arrivé, se cachant à la lumière, reparaissant
+deux jours après le danger, marchant alors droit à la commune, malgré la
+promesse de ne jamais accepter de place, et, de sa pleine autorité,
+s'asseyant lui-même au bureau du conseil-général; là, s'emparant d'une
+bourgeoisie aveugle, la poussant à son gré à tous les excès, allant
+insulter pour elle l'assemblée législative, et exigeant de cette assemblée
+des décrets sous peine du tocsin, ordonnant, sans jamais paraître, les
+massacres et les vols de septembre, pour appuyer l'autorité municipale par
+la terreur; envoyant ensuite par toute la France des émissaires
+qui allaient conseiller les mêmes crimes, et engager les provinces à
+reconnaître la supériorité et l'autorité de Paris. Robespierre, ajoute
+Louvet, voulait détruire la représentation nationale pour lui substituer
+la commune dont il disposait, et nous donner le gouvernement de Rome, où,
+sous le nom de municipes, les provinces étaient soumises à la souveraineté
+de la métropole. Maître ainsi de Paris, qui l'eût été de la France, il
+aurait succédé à la royauté détruite. Cependant, voyant approcher le
+moment de la réunion d'une nouvelle assemblée, il avait passé du
+conseil-général à l'assemblée électorale, et avait dirigé ses choix par la
+terreur, afin d'être maître de la convention par la députation de Paris.
+
+C'est lui, Robespierre, qui avait désigné aux électeurs cet homme de sang
+dont les placards incendiaires remplissaient la France de surprise et
+d'épouvante. Ce libelliste, du nom duquel Louvet ne voulait pas,
+disait-il, souiller ses lèvres, n'était que l'enfant perdu de
+l'assassinat, doué, pour prêcher le crime et calomnier les citoyens les
+plus purs, d'un courage qui manquait au cauteleux Robespierre. Quant à
+Danton, Louvet le séparaitde l'accusation, et s'étonnait même qu'il se fût
+élancé à la tribune pour repousser une attaque qui ne se dirigeait pas
+contre lui. Cependant il ne le séparait pas de septembre, parce que dans
+ces jours malheureux, lorsque toutes les autorités, l'assemblée, les
+ministres, le maire, parlaient en vain pour arrêter les massacres, le
+ministre seul de la justice _ne parlait pas_, parce qu'enfin, dans les
+fameux placards, il était excepté seul des calomnies répandues contre les
+plus purs des citoyens. «Et puisses-tu, s'écriait Louvet, puisses-tu,
+«ô Danton, te laver aux yeux de la postérité de «cette déshonorante
+exception!» Des applaudissemens avaient accueilli ces paroles aussi
+généreuses qu'imprudentes.
+
+Cette accusation, constamment applaudie, n'avait cependant pas été
+entendue sans beaucoup de murmures; mais un mot souvent répété pendant la
+séance les avait arrêtés. «Assurez-moi du silence, avait dit Louvet au
+président, _car je vais toucher le mal_, et on criera.--Appuie, avait dit
+Danton, touche le mal.» Et chaque fois que s'élevaient des murmures:_
+Silence!_ criait-on, _silence, les blessés!_
+
+Louvet résume enfin son accusation. «Robespierre, «s'écrie-t-il, je
+t'accuse d'avoir calomnié «les plus purs citoyens, et de l'avoir fait le
+jour «où les calomnies étaient des proscriptions; je t'accuse de t'être
+produit toi-même comme un objet d'idolâtrie, et d'avoir fait répandre que
+tu étais le seul homme capable de sauver la France; je t'accuse d'avoir
+avili, insulté et persécuté la représentation nationale, d'avoir tyrannisé
+l'assemblée électorale de Paris, et d'avoir marché au suprême pouvoir par
+la calomnie, la violence et la terreur, et je demande un comité pour
+examiner ta conduite.» Louvet propose une loi qui condamne au bannissement
+quiconque aura fait de son nom un sujet de division entre les citoyens. Il
+veut qu'aux mesures dont la commission des neuf prépare le projet, on en
+ajoute une nouvelle, c'est de mettre la force armée à la disposition du
+ministre de l'intérieur. «Enfin, dit-il, je demande sur l'heure un décret
+d'accusation contre Marat!... Dieux! s'écrie-t-il, dieux! je l'ai nommé!»
+
+Robespierre, étourdi des applaudissemens prodigués à son adversaire, veut
+prendre la parole. Au milieu du bruit et des murmures qu'excite sa
+présence, il hésite; ses traits et sa voix sont altérés; il se fait
+entendre cependant, et demande un délai pour préparer sa défense. Le délai
+lui est accordé, et la défense est ajournée au 5 novembre. Le renvoi était
+heureux pour l'accusé, car, excitée par Louvet, l'assemblée ressentait ce
+jour-là une vive indignation.
+
+Le soir, vive rumeur aux Jacobins, où se faisait le contrôle de toutes les
+séances de la convention. Une foule de membres accoururent éperdus pour
+raconter la _conduite horrible_ de Louvet, et pour demander sa radiation.
+Il avait calomnié la société, inculpé Danton, Santerre, Robespierre et
+Marat; il avait demandé une accusation contre les deux derniers, proposé
+des lois sanguinaires, attentatoires à la liberté de la presse, et enfin
+proposé _l'ostracisme d'Athènes_. Legendre dit que c'était _un coup
+monté,_ puisque Louvet avait son discours tout prêt, et que bien
+évidemment le rapport de Roland n'avait eu d'autre objet que de fournir
+une occasion à cette diatribe.
+
+Fabre d'Églantine se plaint de ce que le scandale augmente tous les jours,
+de ce qu'on s'évertue à calomnier Paris et les patriotes. «On lie, dit-il,
+de petites conjectures à de petites suppositions, on en fait sortir une
+vaste conspiration, et on ne veut nous dire ni où elle est, ni quels en
+sont les agens et les moyens. S'il y avait un homme qui eût tout vu, tout
+apprécié dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez douter que cet
+homme, ami de la vérité, ne fût très propre à la faire connaître. Cet
+homme c'est Pétion. Forcez sa vertu à dire tout ce qu'il a vu, et à
+prononcer sur les crimes imputés aux patriotes. Quelque condescendance
+qu'il puisse avoir pour ses amis, j'ose dire que les intrigues ne l'ont
+point corrompu. Pétion est toujours pur et sincère; il voulait parler
+aujourd'hui, forcez-le à s'expliquer[1].»
+
+[Note 1: Voyez la note 3 à la fin du volume.]
+
+Merlin s'oppose à ce qu'on fasse Pétion juge entre Robespierre et Louvet,
+car c'est violer l'égalité que d'instituer ainsi un citoyen juge suprême
+des autres. D'ailleurs Pétion est respectable, sans doute; mais s'il
+venait à dévier! n'est-il pas homme? Pétion n'est-il pas ami de Brissot,
+de Roland? Pétion ne reçoit-il pas Lasource, Vergniaud, Barbaroux? tous
+les intrigans qui compromettent la liberté?
+
+La motion de Fabre est abandonnée, et Robespierre jeune, prenant un ton
+lamentable, comme faisaient à Rome les parens des accusés, exprime sa
+douleur, et se plaint de n'être pas calomnié comme son frère. «C'est le
+moment, dit-il, des plus grands dangers, tout le peuple n'est pas pour
+nous. Il n'y a que les citoyens de Paris qui soient suffisamment éclairés;
+les autres ne le sont que très imparfaitement... Il serait donc possible
+que l'innocence succombât lundi!... car la convention a entendu tout
+entier le long mensonge de Louvet. Citoyens, s'écrie-t-il, j'ai eu un
+grand effroi; il me semblait que des assassins allaient poignarder mon
+frère. J'ai entendu des hommes dire qu'il ne périrait que de leurs mains;
+un autre m'a dit qu'il «voulait être son bourreau.» A ces mots, plusieurs
+membres se lèvent, et déclarent qu'eux aussi ont été menacés, qu'ils l'ont
+été par Barbaroux, par Rebecqui et par plusieurs citoyens des tribunes;
+que ceux qui les menaçaient leur ont dit: «Il faut se débarrasser de Marat
+et de Robespierre.» On entoure alors Robespierre jeune, on lui promet de
+veiller sur son frère, et on décide que tous ceux qui ont des amis ou des
+parens dans les départemens écriront pour éclairer l'opinion. Robespierre
+jeune, en quittant la tribune, ne manque pas d'ajouter une calomnie.
+Anacharsis Clootz, dit-il, lui avait assuré que tous les jours il rompait,
+chez Roland, des lances contre le fédéralisme.
+
+Vient à son tour le fougueux Chabot. Ce qui le blesse surtout dans le
+discours de Louvet, c'est qu'il s'attribue le 10 août à lui et à ses amis,
+et le 2 septembre à deux cents assassins. «Moi, dit Chabot, je me souviens
+que je m'adressai, le 9 août au soir, à messieurs du côté droit, pour leur
+proposer l'insurrection, et qu'ils me répondirent par un sourire du bout
+des lèvres. Je ne vois donc pas quel droit ils ont de s'attribuer le
+10 août. Quant au 2 septembre, l'auteur en est encore ce même peuple qui a
+fait le 10 août malgré eux, et qui après la victoire a voulu se venger.
+Louvet dit qu'il n'y avait pas deux cents assassins, et moi j'assure que
+j'ai passé avec les «commissaires de la législative sous une voûte de dix
+mille sabres. J'ai reconnu plus de cent cinquante fédérés. Il n'y a point
+de crimes en révolution. Marat, tant accusé, n'est poursuivi que pour des
+faits de révolution. Aujourd'hui on accuse Marat, Danton, Robespierre;
+demain ce sera Santerre, Chabot, Merlin, etc.»
+
+Excité par ces audacieuses paroles, un fédéré présent à la séance fait ce
+qu'aucun homme n'avait encore publiquement osé: il déclare qu'il
+_agissait_ avec un grand nombre de ses camarades aux prisons, et qu'il
+avait cru n'égorger que des conspirateurs, des fabricateurs de faux
+assignats, et sauver Paris du massacre et de l'incendie; il ajoute qu'il
+remercie la société de la bienveillance qu'elle leur a témoignée à tous,
+qu'ils partent le lendemain pour l'armée, et n'emportent qu'un regret,
+c'est de laisser les patriotes dans d'aussi grands périls.
+
+Cette affreuse déclaration termina la séance. Robespierre n'avait point
+paru, et il ne parut pas de toute cette semaine, préparant sa réponse, et
+laissant ses partisans disposer l'opinion. Pendant ce temps, la commune de
+Paris persistait dans sa conduite et son système. On disait qu'elle avait
+enlevé jusqu'à dix millions, dans la caisse de Septeuil, trésorier de la
+liste civile; et, dans le moment même, elle faisait répandre une adresse,
+à toutes les municipalités contre le projet de donner une garde à la
+convention. Barbaroux proposa aussitôt quatre décrets formidables et
+parfaitement conçus.
+
+Par le premier, la capitale devait perdre le droit de posséder la
+représentation nationale, quand elle n'aurait pas su la protéger contre
+les insultes ou les violences;
+
+Par le second, les fédérés et les gendarmes nationaux devaient,
+concurremment avec les sections armées de Paris, garder la représentation
+nationale et les établissemens publics;
+
+Par le troisième, la convention devait se constituer en cour de justice
+pour juger les conspirateurs;
+
+Par le quatrième enfin, la convention cassait la municipalité de Paris.
+
+Ces quatres décrets étaient parfaitement adaptés, aux circonstances, et
+convenaient aux vrais dangers du moment; mais, pour les rendre, il aurait
+fallu avoir toute la puissance qui ne pouvait résulter que des décrets
+mêmes. Pour se créer des moyens d'énergie, il faut l'énergie, et tout
+parti modéré qui veut arrêter un parti violent, est dans un cercle vicieux
+dont il ne peut jamais sortir. Sans doute la majorité, penchant pour les
+girondins, aurait pu rendre les décrets, mais c'était sa modération qui la
+faisait pencher pour eux, et sa modération même lui conseillait
+d'attendre, de temporiser, de se fier à l'avenir, et d'écarter tout moyen
+trop tôt énergique. L'assemblée repoussa même un décret beaucoup moins
+rigoureux; c'était le premier de ceux dont on avait confié la rédaction à
+la commission des neuf. Buzot le proposait, et il était relatif aux
+provocateurs au meurtre et à l'incendie. Toute provocation directe était
+punie de mort, et la provocation indirecte punie de dix années de fers.
+L'assemblée trouva la provocation directe trop sévèrement punie, et la
+provocation indirecte trop vaguement définie et trop difficile à
+atteindre. Buzot dit en vain qu'il fallait des mesures révolutionnaires,
+et par conséquent arbitraires, contre les adversaires qu'on voulait
+combattre; il ne fut pas écouté, et il ne pouvait pas l'être en
+s'adressant à une majorité qui condamnait dans le parti violent les
+mesures révolutionnaires mêmes, et qui par conséquent était peu propre à
+les employer contre lui. La loi fut ajournée; et la commission des neuf,
+instituée pour aviser aux moyens de maintenir le bon ordre, devint pour
+ainsi dire inutile.
+
+L'assemblée cependant montrait un peu plus d'énergie, dès qu'il s'agissait
+de réprimer les écarts de la commune. Alors elle semblait défendre son
+autorité avec une espèce de jalousie et de force. Le conseil-général de la
+commune, mandé à la barre à cause de la pétition contre le projet d'une
+garde départementale, vint se justifier. Il n'était plus, disait-il, celui
+du 10 août. Quelques prévaricateurs s'étaient rencontrés parmi ses
+membres, on avait eu raison de les dénoncer, mais ils ne se trouvaient
+plus dans son sein. «Ne confondez pas, ajoutait-il, les innocens et les
+coupables. Rendez-nous la confiance dont nous avons besoin. Nous voulons
+ramener le calme nécessaire à la convention pour l'établissement de bonnes
+lois. Quant à l'envoi de cette pétition, ce sont les sections qui l'ont
+voulu, nous ne sommes que leurs mandataires; mais on les engagera à s'en
+désister.»
+
+Cette soumission désarma les girondins eux-mêmes, et, à la requête de
+Gensonné, les honneurs de la séance furent accordés au conseil général.
+Cette docilité des administrateurs pouvait bien satisfaire l'orgueil de
+l'assemblée, mais elle ne pouvait rien quant aux véritables dispositions
+de Paris. Le tumulte augmentait à mesure qu'on approchait du 5 novembre,
+jour fixé pour entendre Robespierre. La veille, il y eut des rumeurs en
+sens divers. Des bandes parcoururent Paris, les unes en criant: «A la
+guillotine, Robespierre, Danton, Marat!» les autres en criant: «A la mort,
+Roland, Lasource, Guadet!» On s'en plaignit aux Jacobins, où il ne fut
+parlé que des cris poussés contre Robespierre, Danton et Marat. On
+accusait de ces cris des dragons et des fédérés, qui alors étaient encore
+dévoués à la convention. Robespierre jeune parut de nouveau à la tribune,
+se lamenta sur les dangers de l'innocence, repoussa un projet de
+conciliation proposé par un membre de la société, en disant que le parti
+opposé était décidément contre-révolutionnaire, et qu'on ne devait garder
+avec lui ni paix ni trêve; que sans doute l'innocence périrait dans la
+lutte, mais qu'il fallait qu'elle se sacrifiât, et qu'on laissât succomber
+Maximilien Robespierre, parce que la perte d'un seul homme n'entraînerait
+pas celle de la liberté. Tous les jacobins applaudirent à ces beaux
+sentimens, en assurant au jeune Robespierre qu'il n'en serait rien, et que
+son frère ne périrait pas.
+
+Des plaintes toutes différentes furent proférées à l'assemblée, et là, on
+dénonça les cris poussés contre Roland, Lasource, Guadet, etc. Roland se
+plaignit de l'inutilité de ses réquisitions au département et à la commune
+pour obtenir la force armée. On discuta beaucoup, on échangea des
+reproches, et la journée s'écoula sans prendre aucune mesure. Le
+lendemain, 5 novembre, Robespierre parut enfin à la tribune.
+
+Le concours était général, et on attendait avec impatience le résultat de
+cette discussion solennelle. Le discours de Robespierre était volumineux
+et préparé avec soin. Ses réponses aux accusations de Louvet furent celles
+qu'on ne manque jamais de faire en pareil cas: «Vous m'accusez, dit-il,
+d'aspirer à la tyrannie; mais, pour y parvenir, il faut des moyens, et où
+sont mes trésors et mes armées? Vous prétendez que j'ai élevé dans les
+Jacobins l'édifice de ma puissance. Mais que prouve cela? c'est que j'y
+étais plus écouté, que je m'adressais peut-être mieux que vous à la raison
+de cette société, et que vous ne voulez ici venger que les disgrâces de
+votre amour-propre. Vous prétendez que cette société célèbre est
+dégénérée; mais demandez un décret d'accusation contre elle, alors je
+prendrai le soin de la justifier, et nous verrons si vous serez plus
+heureux ou plus persuasifs que Léopold et Lafayette. Vous prétendez que je
+n'ai paru à la commune que deux jours après le 10 août, et qu'alors je me
+suis moi-même installé au bureau. Mais d'abord je n'y ai pas été appelé
+plus tôt; et, quand je me suis présenté au bureau, ce n'était pas pour m'y
+installer, mais pour faire vérifier mes pouvoirs. Vous ajoutez que j'ai
+insulté l'assemblée législative; que je l'ai menacée du tocsin: le fait
+est faux. Quelqu'un, placé près de moi, m'accusa de sonner le tocsin; je
+répondis à l'interlocuteur que les sonneurs de tocsin étaient ceux qui,
+par l'injustice, aigrissaient les esprits; et alors l'un de mes collègues,
+moins réservé, ajouta qu'on le sonnerait. Voilà le fait unique sur lequel
+mon accusateur a bâti cette fable. Dans l'assemblée électorale, j'ai pris
+la parole, mais on était convenu de la prendre; j'y ai présenté quelques
+observations, et plusieurs ont usé du même droit. Je n'ai accusé ni
+recommandé personne. Cet homme dont vous m'imputez de me servir, Marat, ne
+fut jamais ni mon ami ni mon recommandé. Si je jugeais de lui par ceux
+qui l'attaquent, il serait absous; mais je ne prononce pas. Je dirai
+seulement qu'il me fut constamment étranger; qu'une fois il vint chez moi,
+que je lui adressai quelques observations sur ses écrits, sur leur
+exagération et sur le regret qu'éprouvaient les patriotes de lui voir
+compromettre notre cause par la violence de ses opinions; mais il me
+trouva politique à vues étroites, et le publia le lendemain. C'est donc
+une calomnie que de me supposer l'instigateur et l'allié de cet homme.»
+De ces accusations personnelles passant aux accusations générales dirigées
+contre la commune, Robespierre répète avec tous ses défenseurs, que le
+2 septembre a été la suite du 10 août; qu'on ne peut après coup marquer le
+point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection populaire;
+que sans doute les exécutions étaient illégales, mais que sans mesures
+illégales on ne pouvait secouer le despotisme; qu'il fallait faire ce même
+reproche à toute la révolution; car tout y était illégal, et la chute du
+trône, et la prise de la Bastille! Il peint ensuite les dangers de Paris,
+l'indignation de ses citoyens, leur concours autour des prisons, leur
+irrésistible fureur en songeant qu'ils laissaient derrière eux des
+conspirateurs qui égorgeraient leurs familles. «On assure qu'un innocent
+a péri, s'écrie l'orateur avec emphase, un seul; c'est beaucoup trop, sans
+doute. Citoyens! pleurez cette méprise cruelle! nous l'avons pleurée dès
+long-temps; c'était un bon citoyen, c'était un de nos amis! Pleurez même
+les victimes qui devaient être réservées à la vengeance des lois, et qui
+sont tombées sous le glaive de la justice populaire! Mais que votre
+douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons quelques
+larmes pour des calamités plus touchantes: pleurez cent mille patriotes
+immolés par la tyrannie! pleurez nos citoyens expirant sous leurs toits
+embrasés, et les fils des citoyens massacrés au berceau ou dans les bras
+de leurs mères! pleurez donc l'humanité abattue sous le joug des
+tyrans..... Mais consolez-vous, si, imposant silence à toutes les viles
+passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays, et préparer celui
+du monde.
+
+«La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la
+liberté m'est suspecte:
+
+«Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante du tyran, ou je croirai
+que vous voulez remettre Rome dans les fers!»
+
+C'est avec ce mélange de logique astucieuse et de déclamation
+révolutionnaire que Robespierre parvint à captiver son auditoire et à
+obtenir des applaudissemens unanimes. Tout ce qui lui était personnel
+était juste, et il y avait de l'imprudence de la part des girondins à
+signaler un projet d'usurpation là où il n'y avait encore qu'une ambition
+d'influence, rendue odieuse par un caractère envieux; il y avait de
+l'imprudence à vouloir trouver dans les actes de la commune la preuve
+d'une vaste conspiration, lorsqu'il n'existait que les effets naturels du
+débordement des passions populaires. Les girondins fournissaient ainsi à
+l'assemblée l'occasion de leur donner tort contre leurs adversaires.
+Flattée, pour ainsi dire, de voir le prétendu chef des conspirateurs
+réduit à se justifier, charmée de voir tous les crimes expliqués par une
+insurrection désormais impossible, et de rêver un meilleur avenir, la
+convention crut plus digne, plus prudent de mettre toutes ces
+personnalités au néant. On proposa donc l'ordre du jour. Aussitôt Louvet
+s'élance pour le combattre, et demande à répliquer. Une foule d'orateurs
+se présentent, et veulent parler pour, sur, ou contre l'ordre du jour.
+Barbaroux, désespérant de se faire entendre, s'élance à la barre pour être
+écouté au moins comme pétitionnaire. Lanjuinais propose qu'on engage la
+discussion sur les importantes questions que renferme le rapport de
+Roland. Enfin Barrère parvient à obtenir la parole: «Citoyens, dit-il,
+s'il existait dans la république un homme né avec le génie de César ou
+l'audace de Cromwell, un homme qui, avec le talent de Sylla, en aurait les
+dangereux moyens; s'il existait ici quelque législateur d'un grand génie,
+d'une ambition vaste, d'un caractère profond; un général, par exemple, le
+front ceint de lauriers, et revenant au milieu de vous pour vous commander
+des lois ou insulter aux droits du peuple, je proposerais contre lui un
+décret d'accusation. Mais que vous fassiez cet honneur à des hommes d'un
+jour, à de petits entrepreneurs d'émeute, à ceux dont les couronnes
+civiques sont mêlées de cyprès, voilà ce que je ne puis concevoir!»
+
+Ce singulier médiateur proposa de motiver ainsi l'ordre du jour:
+_Considérant que la convention nationale ne doit s'occuper que des
+intérêts de la république..._--«Je ne veux pas de votre ordre du jour,
+s'écrie Robespierre, s'il renferme un préambule qui me soit injurieux.»
+L'assemblée adopte l'ordre du jour pur et simple.
+
+On courut aux Jacobins célébrer cette victoire, et Robespierre y fut reçu
+en triomphateur. A peine parut-il qu'on le couvrit d'applaudissemens. Un
+membre demanda qu'on lui laissât la parole pour faire le récit de la
+journée. Un autre assura que sa modestie l'en empêcherait, et qu'il ne
+voudrait pas parler. Robespierre, jouissant en silence de cet
+enthousiasme, laissa à un autre le soin d'un récit adulateur. Il fut
+appelé Aristide. Son éloquence _naïve et mâle_ fut louée avec une
+affectation qui prouve combien était connu son goût pour la louange
+littéraire. La convention fut réhabilitée, l'estime de la société lui
+revint, et on prétendit que le triomphe de la vérité commençait, et qu'il
+ne fallait plus désespérer du salut de la république.
+
+Barrère fut interpellé pour qu'il s'expliquât sur la manière dont il
+s'était exprimé à l'égard _des petits faiseurs d'émeute;_ et il se peignit
+tout entier en déclarant qu'il avait voulu, par ces mots, désigner non les
+chauds patriotes accusés avec Robespierre, mais leurs adversaires.
+
+Ainsi finit cette célèbre accusation. Elle fut une véritable imprudence.
+Toute la conduite des girondins se caractérise par cette démarche. Ils
+éprouvaient une généreuse indignation; ils l'exprimaient avec talent; mais
+il s'y mêlait assez de ressentimens personnels, assez de fausses
+conjectures, de suppositions chimériques, pour donner a ceux qui aimaient
+à s'abuser, une raison de ne pas les croire; à ceux qui redoutaient un
+acte d'énergie, un motif de l'ajourner; à ceux enfin qui affectaient
+l'impartialité, un prétexte pour ne pas adopter leurs conclusions; et ces
+trois classes composaient toute la Plaine. Un d'entre ces membres,
+cependant, le sage Pétion, ne partagea point leurs exagérations; il fit
+imprimer le discours qu'il avait préparé, et où toutes choses étaient
+sagement appréciées. Vergniaud, que sa raison et son indolence dédaigneuse
+mettaient au-dessus des passions, était exempt aussi de leurs travers, et
+il garda un profond silence. Dans le moment, l'accusation des girondins
+n'eut d'autre résultat que de rendre définitivement toute réconciliation
+impossible, d'avoir même usé dans un combat inutile le plus puissant et le
+seul de leurs moyens, la parole et l'indignation, et d'avoir augmenté la
+haine et la fureur de leurs ennemis, sans s'être donné une ressource de
+plus.
+
+Malheur aux vaincus lorsque les vainqueurs se divisent! Ceux-ci font
+diversion à leurs propres querelles, ils cherchent surtout à se surpasser
+en zèle, en écrasant leurs ennemis abattus. Au Temple étaient des
+prisonniers sur lesquels allait se décharger toute la fougue des passions
+révolutionnaires. La monarchie, l'aristocratie, tout le passé enfin contre
+lequel la révolution luttait avec fureur, se trouvaient comme personnifiés
+dans le malheureux Louis XVI. Et la manière dont on traiterait le prince
+déchu devait, pour chacun, servir à prouver la manière dont on haïssait la
+contre-révolution. La législative, trop rapprochée de la constitution qui
+déclarait le roi inviolable, n'avait pas osé décider de son sort; elle
+l'avait suspendu et enfermé au Temple; elle n'avait pas même aboli la
+royauté, et avait légué à une convention le soin de juger le matériel et
+le personnel de la vieille monarchie. La royauté abolie, la république
+décrétée, et le travail de la constitution confié aux méditations des
+esprits les plus distingués de l'assemblée, il restait à s'occuper du sort
+de Louis XVI. Un mois et demi s'était écoulé, et des soins infinis, la
+direction des approvisionnemens, la surveillance des armées, le soin des
+subsistances qui manquaient alors, comme dans tous les temps de troubles,
+la police et tous les détails du gouvernement qu'on n'avait transmis,
+après la chute de la royauté, à un conseil exécutif qu'avec une extrême
+défiance, enfin des querelles violentes, empêchèrent d'abord de s'occuper
+des prisonniers du Temple. Une fois il en avait été question, et, comme on
+l'a vu, la proposition fut renvoyée au comité de législation. En attendant
+on en parlait partout. Aux Jacobins on demandait chaque jour le jugement
+de Louis XVI, et on accusait les girondins de l'écarter par des querelles,
+auxquelles cependant chacun prenait autant de part et d'intérêt
+qu'eux-mêmes. Le 1er novembre, dans l'intervalle de l'accusation de
+Robespierre à son apologie, une section s'étant plainte de nouveaux
+placards provoquant au meurtre et à la sédition, on réclama, comme on le
+faisait toujours, le jugement de Marat. Les girondins prétendaient que lui
+et quelques-uns de ses collègues étaient la cause de tout le désordre, et
+à chaque fait nouveau ils proposaient de les poursuivre. Leurs ennemis au
+contraire disaient que la cause des troubles était au Temple; que la
+nouvelle république ne serait fondée, et que le calme et la sécurité n'y
+régneraient que quand le ci-devant roi aurait été immolé, et que par ce
+coup terrible toute espérance aurait été enlevée aux conspirateurs. Jean
+de Bry, ce député qui, à la législative, avait voulu qu'on ne suivît pour
+règle de conduite que _la loi du salut public_, prit la parole à ce sujet,
+et proposa de juger à la fois Marat et Louis XVI. «Marat, dit-il, a mérité
+le titre de mangeur d'hommes: il serait digne d'être roi. Il est la cause
+des troubles dont Louis XVI est le prétexte: jugeons-les tous les deux, et
+assurons le repos public par ce double exemple.» En conséquence la
+convention ordonna que le rapport sur les dénonciations contre Marat lui
+serait fait séance tenante, et que, sous huit jours au plus tard, le
+comité de législation donnerait son avis sur les formes à observer dans le
+jugement de Louis XVI. Si après huit jours le comité n'avait pas présenté
+son travail, tout membre aurait le droit de se présenter à la tribune pour
+y traiter cette grande question. De nouvelles querelles et de nouveaux
+soins empêchèrent le rapport sur Marat, qui ne fut même présenté que
+long-temps après, et le comité de législation prépara le sien sur
+l'auguste et malheureuse famille enfermée au Temple.
+
+L'Europe avait en ce moment les yeux sur la France. On regardait avec
+étonnement ces sujets d'abord jugés si faibles, maintenant devenus
+victorieux et conquérans, et assez audacieux pour faire un défi à tous les
+trônes. On observait avec inquiétude ce qu'ils allaient faire, et on
+espérait encore que leur audace aurait bientôt un terme. Cependant des
+événemens militaires se préparaient, qui allaient doubler leur enivrement,
+et ajouter à la surprise et à l'effroi du monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+SUITE DES OPÉRATIONS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--MODIFICATIONS DANS LE
+MINISTÈRE.---PACHE MINISTRE DE LA GUERRE.--VICTOIRE DE JEMMAPES.
+--SITUATION MORALE ET POLITIQUE DE LA BELGIQUE; CONDUITE POLITIQUE DE
+DUMOURIEZ.--PRISE DE GAND, DE MONS, DE BRUXELLES, DE NAMUR, D'ANVERS;
+CONQUÊTE DE LA BELGIQUE JUSQU'A LA MEUSE.--CHANGEMENS DANS
+L'ADMINISTRATION MILITAIRE; MÉSINTELLIGENCE DE DUMOURIEZ AVEC LA
+CONVENTION ET LES MINISTRES.--NOTRE POSITION AUX ALPES ET AUX PYRÉNÉES.
+
+
+Dumouriez était parti pour la Belgique à la fin d'octobre, et le 25 il se
+trouvait à Valenciennes. Son plan général fut réglé d'après l'idée qui le
+dominait, et qui consistait à pousser l'ennemi de front, en profitant de
+la grande supériorité numérique qu'on avait sur lui. Dumouriez aurait pu,
+en marchant sur la Meuse avec la plus grande partie de ses forces,
+empêcher la jonction de Clerfayt, qui arrivait de la Champagne, prendre le
+duc Albert à revers, et exécuter ainsi ce qu'il avait eu le tort de ne pas
+faire d'abord en négligeant de courir sur le Rhin et de suivre ce fleuve
+jusqu'à Clèves; mais son plan était autre, et il préférait à une marche
+savante une action éclatante qui redoublât le courage des soldats, déjà
+très relevé par la canonnade de Valmy, et qui détruisît l'opinion établie
+en Europe, depuis cinquante ans, que les Français, excellens pour des
+coups de main, étaient incapables de gagner une bataille rangée. La
+supériorité du nombre lui permettait une tentative pareille, et cette idée
+avait sa profondeur, aussi bien que les manoeuvres qu'on lui a reproché de
+n'avoir pas employées. Cependant il ne négligea pas de tourner l'ennemi et
+de le séparer de Clerfayt. Valence, placé à cet effet le long de la Meuse,
+devait marcher de Givet sur Namur et sur Liège, avec l'armée des Ardennes,
+forte de dix-huit mille hommes. D'Harville, avec douze mille, avait ordre
+de se mouvoir entre la grande armée et Valence, pour tourner l'ennemi de
+plus près. Telles étaient les dispositions de Dumouriez à sa droite. A sa
+gauche, Labourdonnaie devait, en partant de Lille, parcourir la côte de la
+Flandre et s'emparer de toutes les places maritimes. Arrivé à Anvers, il
+lui avait été prescrit de longer la frontière hollandaise, et de joindre
+la Meuse à Ruremonde. La Belgique se trouvant ainsi enfermée dans un
+cercle, Dumouriez en occupait le centre avec une masse de quarante mille
+hommes, et pouvait accabler les ennemis sur le premier point où ils
+voudraient tenir tête aux Français.
+
+Impatient d'entrer en campagne et de s'ouvrir la vaste carrière où
+s'élançait son ardente imagination, Dumouriez pressait l'arrivée des
+approvisionnemens qu'on lui avait promis à Paris, et qui auraient dû être
+rendus le 25 à Valenciennes. Servan avait quitté le ministère de la
+guerre, préférant au chaos de l'administration les fonctions moins agitées
+d'un commandement d'armée. Il rétablissait sa tête et sa santé dans son
+camp des Pyrénées. Roland avait proposé et fait accepter pour son
+successeur, Pache, homme simple, éclairé, laborieux, qui, ayant autrefois
+quitté la France pour aller vivre en Suisse, était revenu à l'époque de la
+révolution, avait rendu le brevet d'une pension qu'il recevait du maréchal
+de Castries, et s'était distingué dans les bureaux de l'intérieur par un
+esprit et une application rares. Portant dans sa poche un morceau de pain,
+et ne quittant pas même le ministère pour manger, il travaillait pendant
+des journées entières, et avait charmé Roland par ses moeurs et son zèle.
+Servan avait demandé à le posséder pendant sa difficile administration
+d'août et de septembre, et Roland ne le lui avait cédé qu'avec regret et
+en considération de l'importance des travaux de la guerre. Pache rendit
+dans ce nouveau poste les mêmes services que dans le premier; et, lorsque
+la place de ministre de la guerre vint à vaquer, il fut aussitôt proposé
+pour la remplir, comme un de ces êtres obscurs, mais précieux, auxquels la
+justice et l'intérêt public devaient assurer une faveur rapide. Pache,
+doux et modeste, plaisait à tout le monde, et ne pouvait manquer d'être
+accepté: les girondins comptaient naturellement sur la modération
+politique d'un homme aussi calme, aussi sage, et qui d'ailleurs leur
+devait sa fortune. Les jacobins, qui le trouvaient plein de déférence pour
+eux, exaltaient sa modestie, et l'opposaient à ce qu'ils appelaient
+l'orgueil et la dureté de Roland. Dumouriez, de son côté, fut charmé d'un
+ministre qui paraissait plus maniable que les girondins, et plus disposé à
+suivre ses vues. Il avait en effet de nouveaux griefs contre Roland.
+Celui-ci lui avait écrit, au nom du conseil, une lettre dans laquelle il
+lui reprochait de vouloir trop imposer ses plans au ministère, et lui
+témoignait d'autant plus de défiance qu'on lui supposait plus de talens.
+Roland était loyal, et ce qu'il disait dans le secret de la
+correspondance, il l'eût combattu en public. Dumouriez, méconnaissant
+l'intention honnête de Roland, avait fait ses plaintes à Pache, qui les
+avait reçues, et qui l'avait consolé par ses flatteries des défiances de
+ses collègues. Tel était le nouveau ministre de la guerre: placé entre les
+jacobins, les girondins et Dumouriez, écoutant les plaintes des uns contre
+les autres, il les gagnait tous par ses paroles et sa déférence, et leur
+faisait espérer à tous un second et un ami.
+
+Dumouriez attribua au renouvellement des bureaux les retards qu'essuyait
+l'approvisionnement de son armée. Il n'y avait d'arrivé que la moitié des
+munitions et des fournitures promises, et il se mit en marche sans
+attendre le reste, écrivant à Pache qu'il lui fallait indispensablement
+trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille couvertures, des effets
+de campement pour quarante mille hommes, et surtout deux millions de
+numéraire pour fournir le prêt aux soldats, qui, entrant dans un pays où
+les assignats n'avaient pas cours, devaient payer en argent tout ce qu'ils
+achèteraient. On promit tout, et Dumouriez, excitant l'ardeur de ses
+troupes, les encourageant par la perspective d'une conquête prochaine et
+assurée, les porta en avant, quoique dépourvues de ce qui était nécessaire
+pour une campagne d'hiver et sous un climat rigoureux.
+
+La marche de Valence, retardée par une diversion sur Longwy, et par le
+dénuement de tous les effets militaires, qui n'arrivèrent qu'en novembre,
+permit à Clerfayt de passer sans obstacle du Luxembourg dans la Belgique,
+et de joindre le duc Albert avec douze mille hommes. Dumouriez, renonçant
+pour le moment à se servir de Valence, rapprocha de lui la division du
+général d'Harville, et portant ses troupes entre Quarouble et Quiévrain,
+se hâta de joindre l'armée ennemie. Le duc Albert, fidèle au système
+autrichien, avait formé un cordon de Tournay jusqu'à Mons, et, quoiqu'il
+eût trente mille hommes, il n'en réunissait guère que vingt devant la
+ville de Mons. Dumouriez le serrant de près, arriva le 3 novembre devant
+le moulin de Boussu, et ordonna à son avant-garde, commandée par le brave
+Beurnonville, de chasser l'ennemi posté sur les hauteurs. L'attaque
+réussit d'abord, mais repoussée ensuite, notre avant-garde fut obligée de
+se retirer. Dumouriez sentant combien il importait de ne pas reculer au
+début, reporta Beurnonville en avant, fit enlever tous les postes ennemis,
+et le 5 au soir se trouva en présence des Autrichiens, retranchés sur les
+hauteurs qui bordent la ville de Mons.
+
+Ces hauteurs, disposées circulairement en avant de la place, portent trois
+villages, Jemmapes, Cuesmes et Berthaimont. Les Autrichiens, qui
+s'attendaient à y être attaqués, avaient formé l'imprudente résolution de
+s'y maintenir, et avaient mis dès long-temps le plus grand soin à s'y
+rendre inexpugnables. Clerfayt occupait Jemmapes et Cuesmes; un peu plus
+loin, Beaulieu campait au-dessus de Berthaimont. Des pentes rapides, des
+bois, des abatis, quatorze redoutes, une artillerie formidable rangée en
+étages, et vingt mille hommes, protégeaient ces positions et en rendaient
+l'abord presque impossible. Des chasseurs tyroliens remplissaient les bois
+qui s'étendaient au-dessous des hauteurs. La cavalerie, placée dans
+l'intervalle des coteaux, et surtout dans la trouée qui séparait Jemmapes
+de Cuesmes, était prête à déboucher et à fondre sur nos colonnes, dès
+qu'elles seraient ébranlées par le feu des batteries.
+
+C'est en présence de ce camp si fortement retranché que s'établit
+Dumouriez. Il forma son armée en demi-cercle, parallèlement aux positions
+de l'ennemi. Le général d'Harville, qui venait d'opérer sa jonction avec
+le corps de bataille, dans la soirée du 5, fut destiné à manoeuvrer sur
+l'extrême droite de notre ligne. Dès le 6 au matin, il devait, longeant
+les positions de Beaulieu, s'efforcer de les tourner, et occuper ensuite
+les hauteurs en arrière de Mons, seule retraite des Autrichiens.
+Beurnonville, formant la droite même de notre attaque, avait ordre de
+marcher sur le village de Cuesmes. Le duc de Chartres, qui servait dans
+notre armée avec le grade de général, et qui ce jour-là commandait au
+centre, devait aborder Jemmapes de front, et tâcher en même temps de
+pénétrer par la trouée qui séparait Jemmapes de Cuesmes. Enfin le général
+Ferrand, revêtu du commandement de la gauche, était chargé de traverser un
+petit village nommé Quaregnon, et de se porter sur le flanc de Jemmapes.
+Toutes ces attaques devaient s'exécuter en colonnes par bataillons, la
+cavalerie étant prête à les soutenir par derrière et sur les côtés. Notre
+artillerie fut disposée de manière à battre chaque redoute en flanc, et à
+éteindre ses feux s'il était possible. Une réserve d'infanterie et de
+cavalerie attendait l'événement derrière le ruisseau de Wame.
+
+Pendant la nuit du 5 au 6, le général Beaulieu ouvrit l'avis de sortir des
+retranchemens et de fondre inopinément sur les Français, pour les
+déconcerter par une attaque brusque et nocturne. Cet avis énergique ne fut
+pas suivi, et le 6 à huit heures du matin, les Français étaient en
+bataille, pleins de courage et d'espérance, quoique sous un feu meurtrier
+et à la vue de retranchemens presque inabordables. Soixante mille hommes
+couvraient le champ de bataille, et cent bouches à feu retentissaient sur
+le front des deux armées.
+
+La canonnade fut engagée dès le matin; Dumouriez ordonna aux généraux
+Ferrand et Beurnonville de commencer l'attaque, l'un à gauche et l'autre à
+droite, tandis que lui-même attendrait au centre le moment d'agir, et que
+d'Harville, longeant les positions de Beaulieu, irait fermer la retraite.
+Ferrand attaqua mollement, et Beurnonville ne parvint pas à éteindre le
+feu des Autrichiens.
+
+Il était onze heures, et l'ennemi n'était pas assez ébranlé sur les côtés
+pour qu'on pût l'aborder de front. Alors Dumouriez envoya son fidèle
+Thouvenot à l'aile gauche pour décider le succès. Thouvenot, faisant
+cesser une inutile canonnade, traverse Quaregnon, tourne Jemmapes, et
+marchant tête baissée, la baïonnette au bout du fusil, gravit la hauteur
+par côté, et arrive sur le flanc des Autrichiens. Dumouriez apprenant ce
+mouvement, se résout à commencer l'attaque de front, et porte le centre
+directement contre Jemmapes. Il fait avancer son infanterie en colonnes,
+et dispose des hussards et des dragons pour couvrir la trouée entre
+Jemmapes et Cuesmes, d'où la cavalerie ennemie allait s'élancer. Nos
+troupes s'ébranlent et traversent sans hésiter l'espace intermédiaire.
+Cependant une brigade voyant déboucher par la trouée la cavalerie
+autrichienne, chancèle, recule, et découvre le flanc de nos colonnes. Dans
+cet instant, le jeune Baptiste Renard, simple domestique de Dumouriez,
+cédant à une inspiration de courage et d'intelligence, court au général de
+cette brigade, lui reproche sa faiblesse, lui signale le danger, et le
+ramène à la trouée. Un certain ébranlement s'était manifesté dans tout le
+centre, et nos bataillons commençaient à tourbillonner sous le feu des
+batteries. Le duc de Chartres se jette au milieu des rangs, les rallie,
+forme autour de lui un bataillon qu'il appelle _bataillon de Jemmapes,_ et
+le porte vigoureusement à l'ennemi. Le combat est ainsi rétabli, et
+Clerfayt, déjà pris en flanc, menacé de front, résiste néanmoins avec
+une fermeté héroïque.
+
+Dumouriez, témoin de tous ces mouvemens, mais incertain du succès, court à
+la droite, où le combat ne se décidait point, malgré les efforts de
+Beurnonville. Son intention était de terminer brusquement l'attaque, ou
+bien de replier son aile droite, et de s'en servir pour protéger la
+retraite du centre, si un mouvement rétrograde devenait nécessaire.
+
+Beurnonville avait fait de vains efforts contre le village de Cuesmes, et
+il allait se replier lorsque Dampierre, qui commandait un point de
+l'attaque, prend avec lui quelques compagnies, et s'élance audacieusement
+au milieu d'une redoute. Dumouriez arrive à l'instant même où Dampierre
+exécutait cette courageuse tentative; il trouve le reste de ses bataillons
+sans chef, exposés à un feu terrible, et hésitant en présence des hussards
+impériaux qui se préparaient à les charger. Ces bataillons étaient ceux
+qui, au camp de Maulde, s'étaient si fortement attachés à Dumouriez. Il
+les rassure, et les dispose à tenir ferme contre la cavalerie ennemie. Une
+décharge à bout portant arrête cette cavalerie, et les hussards de
+Berchini lancés à propos sur elle, achèvent de la mettre en fuite. Alors
+Dumouriez, se mettant à la tête de ses bataillons, et entonnant avec eux
+l'hymne des Marseillais, les entraîne à sa suite, les porte sur les
+retranchemens, renverse tout devant lui, et enlève le village de Cuesmes.
+
+Cet exploit à peine terminé, Dumouriez, toujours inquiet pour le centre,
+repart au galop, suivi de quelques escadrons. Mais tandis qu'il accourt,
+le jeune duc de Montpensier arrive à sa rencontre, pour lui annoncer la
+victoire du centre, due principalement à son frère le duc de Chartres.
+Ainsi, Jemmapes étant envahi par côté et par devant, et Cuesmes emporté,
+Clerfayt ne pouvait plus opposer de résistance, et devait se retirer. Il
+cède donc le terrain après une belle défense, et abandonne à Dumouriez une
+victoire chèrement disputée. Il était deux heures; nos troupes harassées
+de fatigue demandaient un instant de repos: Dumouriez le leur accorde, et
+fait halte sur les hauteurs mêmes de Jemmapes et de Cuesmes. Il comptait,
+pour la poursuite de l'ennemi, sur d'Harville, qui était chargé de tourner
+Berthaimont et d'aller couper les derrières des Autrichiens. Mais l'ordre
+n'étant pas assez clair et ayant été mal compris, d'Harville s'était tenu
+en présence de Berthaimont, et en avait inutilement canonné les hauteurs.
+Clerfayt se retira donc sous la protection de Beaulieu, qui n'avait pas
+été entamé, et tous deux prirent la route de Bruxelles, que d'Harville ne
+leur fermait pas.
+
+La bataille avait coûté aux Autrichiens quinze cents prisonniers, quatre
+mille cinq cents morts ou blessés, et à peu près autant aux Français.
+Dumouriez déguisa sa perte, et n'avoua que quelques cents hommes. On lui a
+reproché de n'avoir pas, en marchant sur sa droite, tourné l'ennemi, pour
+le prendre ainsi par derrière, au lieu de s'obstiner à l'attaque de gauche
+et du centre. Il en avait eu l'idée en ordonnant à d'Harville de longer
+Berthaimont, mais il ne s'y attacha pas assez. Sa vivacité, qui souvent
+empêchait la réflexion, et le désir d'une action éclatante, lui firent
+préférer à Jemmapes, comme dans toute la campagne, une attaque de front.
+Au reste, plein de présence d'esprit et d'ardeur au milieu de l'action, il
+avait enlevé nos troupes, et leur avait communiqué un courage héroïque.
+L'éclat de cette grande action fut prodigieux. La victoire de Jemmapes
+remplit en un instant la France de joie, et l'Europe d'une nouvelle
+surprise. Il fut question partout de cette artillerie bravée avec tant de
+sang-froid, de ces redoutes escaladées avec tant d'audace; on exagéra même
+le péril et la victoire, et, par toute l'Europe, la faculté de remporter
+de grandes batailles fut de nouveau reconnue aux Français. A Paris, tous
+les républicains sincères eurent une grande joie de cette nouvelle, et
+préparèrent des fêtes. Le domestique de Dumouriez, le jeune Baptiste
+Renard, fut présenté à la convention, et gratifié par elle d'une couronne
+civique et d'une épaulette d'officier. Les girondins, par patriotisme,
+par justice, applaudirent aux succès du général. Les jacobins, quoique le
+suspectant, applaudirent aussi par le besoin d'admirer le succès de la
+révolution. Marat seul, reprochant à tous les Français leur engouement,
+prétendit que Dumouriez avait dû mentir sur le nombre de ses morts, qu'on
+n'attaquait pas une montagne à si peu de frais, qu'il n'avait pris ni
+bagage ni artillerie, que les Autrichiens s'en allaient tranquillement,
+que c'était une retraite plutôt qu'une défaite, que Dumouriez aurait pu
+prendre l'ennemi autrement; et mêlant à cette sagacité une atroce fureur
+de calomnie, il ajoutait que cette attaque de front n'avait eu lieu que
+pour immoler les braves bataillons de Paris; que ses collègues à la
+convention, aux Jacobins, tous les Français enfin, si prompts à admirer,
+étaient des étourdis; et que, pour lui, il déclarerait Dumouriez un bon
+général, quand toute la Belgique serait soumise, sans qu'un seul
+Autrichien s'en échappât; et un bon patriote, lorsque la Belgique serait
+profondément révolutionnée, et rendue tout à fait libre.--Vous autres
+Français, disait-il, avec cette disposition à tout admirer sur-le-champ,
+vous êtes exposés à revenir aussi promptement. Un jour vous proscrivez
+Montesquiou; on vous apprend qu'il a conquis la Savoie, vous
+l'applaudissez; vous le proscrivez de nouveau, et vous devenez la risée
+générale par ces allées et venues. «Pour moi, je me défie, et j'accuse
+toujours; et quant aux inconvénients de cette disposition, ils sont
+incomparablement moindres que ceux de la disposition contraire, car jamais
+ils ne compromettent le salut public. Sans doute ils peuvent m'exposer à
+me méprendre sur le compte de quelques individus; mais, vu la corruption
+du siècle, et la multitude d'ennemis par éducation, par principes et par
+intérêt, de toute liberté, il y a mille à parier contre un que je ne
+prendrai pas le change, en les considérant d'emblée comme des intrigans et
+des fripons publics tout prêts à machiner. Je suis donc mille fois moins
+exposé à être trompé sur le compte des fonctionnaires publics; et, tandis
+que la funeste confiance que l'on a en eux les met à même de tramer contre
+la patrie avec autant d'audace que de sécurité, la défiance éternelle dont
+le public les environnerait, d'après mes principes, ne leur permettrait
+pas de faire un pas sans trembler d'être démasqués et punis[1].»
+
+[Note 1: _Journal de la république française_, par Marat, l'Ami du Peuple,
+N° 43, du lundi 12 novembre 1792.]
+
+Cette bataille venait d'ouvrir la Belgique aux Français; mais là
+d'étranges difficultés se présentaient à Dumouriez, et deux tableaux
+frappans vont s'offrir: sur le territoire conquis, la révolution française
+agissant sur les révolutions voisines pour les hâter ou se les assimiler;
+et dans notre armée, la démagogie pénétrant dans les administrations, et
+les désorganisant pour les épurer.
+
+Il y avait en Belgique plusieurs partis: le premier, celui de la
+domination autrichienne, n'existait que dans les armées impériales
+chassées par Dumouriez; le second, composé de toute la nation, nobles,
+prêtres, magistrats, peuple, repoussait unanimement le joug étranger, et
+voulait l'indépendance de la nation belge; mais celui-ci se sous-divisait
+en deux autres: les prêtres et privilégiés voulaient conserver les anciens
+états, les anciennes institutions, les démarcations de classe et de
+province, tout enfin, excepté la domination autrichienne, et ils avaient
+pour eux une partie de la population, encore très superstitieuse et très
+attachée au clergé; enfin les démagogues ou jacobins belges voulaient une
+révolution complète et la souveraineté du peuple. Ceux-ci demandaient le
+niveau français et l'égalité absolue. Ainsi chacun adoptait de la
+révolution ce qui lui convenait; les privilégiés n'y cherchaient que leur
+ancien état, les plébéiens voulaient la démagogie et le règne de la
+multitude. Entre les divers partis, on conçoit que Dumouriez, par ses
+goûts, devait garder un milieu. Repoussant l'Autriche qu'il combattait
+avec ses soldats, condamnant les prétentions exclusives des privilégiés,
+il ne voulait cependant pas transporter à Bruxelles les jacobins de Paris,
+et y faire naître des Chabot et des Marat. Son but était donc, en
+ménageant l'ancienne organisation du pays, de réformer ce qu'elle avait de
+trop féodal. La partie éclairée de la population se prêtait bien à ces
+vues; mais il était difficile d'en faire un ensemble, à cause du peu
+d'union des villes et des provinces; et, de plus, en la formant en
+assemblée, on l'exposait à être vaincue par le parti violent. Dans le cas
+où il pourrait réussir, Dumouriez songeait, soit par une alliance, soit
+par une réunion, à rattacher la Belgique à l'empire français, et à
+compléter ainsi notre territoire. Il aurait désiré surtout empêcher les
+dilapidations, s'assurer les immenses ressources de la contrée pour la
+guerre, et n'indisposer aucune classe, pour ne pas faire dévorer son armée
+par une insurrection. Il songeait principalement à ménager le clergé, qui
+avait encore une grande influence sur l'esprit du peuple. Il voulait enfin
+des choses que l'expérience des révolutions démontre impossibles, et
+auxquelles tout le génie administratif et politique doit renoncer d'avance
+avec une entière résignation. On verra plus tard se développer ses plans
+et ses projets.
+
+En entrant en Belgique, il promit, par une proclamation, de respecter les
+propriétés, les personnes et l'indépendance nationale. Il ordonna que tout
+fût maintenu, que les autorités demeurassent en fonctions, que les impôts
+continuassent d'être perçus, et que sur-le-champ des assemblées primaires
+fussent réunies, pour former une convention nationale qui déciderait du
+sort de la Belgique.
+
+Des difficultés bien autrement graves se préparaient pour lui. Des motifs
+de politique, de bien public, d'humanité, pouvaient lui faire désirer en
+Belgique une révolution prudente et mesurée; mais il avait à faire vivre
+son armée, et c'était ici son affaire personnelle. Il était général et
+avant tout obligé d'être victorieux. Pour cela, il lui fallait de la
+discipline et des ressources. Entré à Mons le 7 novembre au matin, au
+milieu de la joie des Brabançons, qui lui décernèrent une couronne ainsi
+qu'au brave Dampierre, il se trouva dans les plus grands embarras. Ses
+commissaires des guerres étaient à Valenciennes, rien de ce qu'on lui
+avait promis n'arrivait. Il lui fallait des vêtemens pour ses soldats à
+moitié nus, des vivres, des chevaux pour son artillerie, des charrois très
+actifs pour seconder le mouvement de l'invasion, surtout dans un pays où
+les transports étaient extrêmement difficiles, enfin du numéraire pour
+payer les troupes, parce qu'en Belgique on n'acceptait pas volontiers les
+assignats. Les émigrés en avaient répandu une grande quantité de faux, et
+les avaient ainsi discrédités; d'ailleurs, aucun peuple n'aime à
+participer aux embarras d'un autre, en acceptant le papier qui représente
+ses dettes.
+
+L'impétuosité du caractère de Dumouriez, portée jusqu'à l'imprudence, ne
+permet pas de croire qu'il fût demeuré depuis le 7 jusqu'au 11 à Mons, et
+qu'il eût laissé le duc de Saxe-Teschen se retirer tranquillement, si des
+détails d'administration ne l'eussent retenu malgré lui, et n'eussent
+absorbé son attention qui aurait dû être exclusivement fixée sur les
+détails militaires. Il forma un plan très bien conçu; c'était de passer
+lui-même des marchés avec les Belges, pour les vivres, fourrages et
+approvisionnemens. Il y avait à cela une foule d'avantages. Les objets à
+consommer étaient sur les lieux, et on n'avait pas à craindre les retards.
+Ces achats intéressaient beaucoup de Belges à la présence des armées
+françaises. En payant les vendeurs en assignats, ceux-ci étaient obligés
+d'en favoriser eux-mêmes la circulation; on se dispensait ainsi de rendre
+cette circulation forcée, chose importante, car chaque individu à qui
+arrive une monnaie forcée se regarde comme volé par l'autorité qui
+l'impose, et c'est le moyen de blesser le plus universellement un peuple.
+Dumouriez avait en outre songé à faire des emprunts au clergé, avec la
+garantie de la France. Ces emprunts lui fournissaient des fonds et du
+numéraire; et le clergé, quoique frappé momentanément, se sentait rassuré
+sur son existence et ses biens, puisqu'on traitait avec lui. Enfin la
+France ayant à demander aux Belges des indemnités pour les frais d'une
+guerre libératrice, on eût affecté ces indemnités au paiement des
+emprunts, et, moyennant un léger appoint, toute la guerre eût été payée,
+et Dumouriez, comme il l'avait annoncé, aurait vécu aux frais de la
+Belgique, sans la vexer ni la désorganiser; Mais c'étaient là des plans de
+génie, et, en temps de révolution, il semble que le génie devrait prendre
+un parti décidé: il devrait ou prévoir les désordres et les violences qui
+vont suivre, et se retirer sur-le-champ; ou en les prévoyant, s'y
+résigner, et continuer à être violent pour consentir d'être utile à là
+tête des armées ou de l'état. Aucun homme n'a été assez détaché des choses
+de ce monde, pour essayer du premier parti; il en est un qui a été grand,
+et qui a su demeurer pur en suivant le second. C'est celui qui, placé au
+comité de salut public, sans participer à ses actes politiques, se
+renferma dans les soins de la guerre, et _organisa la victoire_, chose
+pure, permise, et toujours patriotique sous tous les régimes.
+
+Dumouriez s'était servi pour ses marchés et ses opérations financières de
+Malus, commissaire des guerres, qu'il estimait beaucoup parce qu'il le
+trouvait habile et actif, sans trop s'inquiéter s'il était modéré ou non
+dans ses gains; il avait employé aussi le nommé d'Espagnac, ancien abbé
+libertin, et l'un de ces corrompus spirituels de l'ancien régime, qui
+faisaient tous les métiers avec beaucoup de grâce et d'habileté, et
+laissaient dans tous une réputation équivoque. Dumouriez le dépêcha au
+ministère pour expliquer ses plans, et faire ratifier tous les engagemens
+qu'il avait pris.
+
+Il donnait déjà bien assez de prise sur lui par l'espèce de dictature
+administrative qu'il s'arrogeait, et par la modération révolutionnaire
+qu'il montrait à l'égard des Belges, sans se compromettre encore par son
+association avec des hommes déjà suspects, et qui, ne le fussent-ils pas,
+allaient bientôt le devenir. Dans ce moment en effet une rumeur générale
+s'élevait contre les anciennes administrations, qui étaient remplies,
+disait-on, de fripons et d'aristocrates.
+
+Après avoir donné ses soins à l'entretien de ses soldats, Dumouriez
+s'occupa d'accélérer la marche de Labourdonnaie. Ce général, après s'être
+obstiné à demeurer en arrière, n'était entré à Tournay que fort tard, et
+là il provoquait des scènes dignes des Jacobins, et levait de fortes
+contributions. Dumouriez lui ordonna de marcher rapidement sur Gand et
+l'Escaut, pour se rendre à Anvers, et achever ensuite le circuit du pays
+jusqu'à la Meuse. Valence, enfin arrivé en ligne après des retards
+involontaires, eut ordre d'être le 13 ou le 14 à Nivelles. Dumouriez,
+croyant que le duc de Saxe-Teschen se retirerait derrière le canal de
+Vilvorden, voulait que Valence, tournant la forêt de Soignies, se portât
+derrière ce canal, et y reçût le duc au passage de la Dyle.
+
+Le 11, il partit de Mons, ne joignit que lentement l'armée ennemie, qui
+elle-même se retirait avec ordre, mais avec une extrême lenteur. Mal servi
+par ses transports, il ne put pas arriver assez promptement pour se venger
+des retards qu'il avait été obligé de subir. Le 13, s'avançant lui-même
+avec une simple avant-garde, il donna au milieu de l'ennemi à Anderlecht,
+et faillit être enveloppé; mais, avec son adresse et sa fermeté
+ordinaires, il déploya sa petite troupe, usa avec beaucoup d'appareil de
+quelques pièces d'artillerie, et persuada aux Autrichiens qu'il était sur
+le champ de bataille avec toute son armée. Il parvint ainsi à les
+contenir, et eut le temps d'être secouru par ses soldats, qui, apprenant
+sa position critique, accouraient en toute hâte pour le dégager.
+
+Il entra le 14 dans Bruxelles, et y fut arrêté de nouveau par des embarras
+administratifs, n'ayant ni numéraire ni aucune des ressources nécessaires
+à l'entretien de ses troupes. Il apprit là que le ministère avait refusé
+de consentir ses derniers marchés, excepté un seul, et que toutes les
+anciennes administrations militaires étaient renouvelées et remplacées par
+un comité dit _des achats_. Ce comité avait seul, à l'avenir, le droit
+d'acheter pour l'entretien des armées, sans qu'il fût permis aux généraux
+de s'en mêler aucunement. C'était là le commencement d'une révolution, qui
+se préparait dans les administrations et qui allait les livrer pour un
+temps à une désorganisation complète.
+
+Les administrations qui exigent une longue pratique ou une application
+spéciale, sont ordinairement celles où une révolution pénètre le plus
+tard, parce qu'elles excitent moins l'ambition, et que d'ailleurs la
+nécessité d'y conserver des sujets capables les garantit de la fureur des
+renouvellemens. Ainsi on n'avait opéré presque aucun changement dans les
+états-majors, dans les corps savans de l'armée, dans les bureaux des
+divers ministères, dans les anciennes régies des vivres, et surtout dans
+la marine, qui est de toutes les parties de l'art militaire celle qui
+exige les connaissances les plus spéciales. Aussi ne manquait-on pas de
+crier contre les aristocrates dont ces corps étaient remplis, et on
+reprochait au conseil exécutif de ne pas les renouveler. L'administration
+qui soulevait le plus d'irritation était celle des vivres. On adressait de
+justes reproches aux fournisseurs, qui, par disposition d'état, et surtout
+à la faveur de ce moment de désordre, exigeaient dans tous leurs marchés
+des prix exorbitans, donnaient les plus mauvaises marchandises aux
+troupes, et volaient l'état avec impudence. Il n'y avait qu'un cri de
+toutes parts contre leurs exactions. Us avaient surtout un adversaire
+inexorable dans le député Cambon de Montpellier. Passionné pour les
+matières de finances et d'économie publique, ce député s'était acquis un
+grand ascendant dans les discussions de ce genre, et jouissait de toute la
+confiance de l'assemblée. Quoique démocrate prononcé, il m'avait cessé de
+tonner contre les exactions de la commune, et il surprenait ceux qui ne
+comprenaient pas qu'il poursuivît comme financier les désordres qu'il
+aurait peut-être excusés comme jacobin. Il se déchaînait avec une plus
+grande énergie encore contre les fournisseurs, et les poursuivait avec
+toute la fougue de son caractère. Chaque jour il dénonçait de nouvelles
+fraudes, en réclamait la répression, et tout le monde à cet égard était
+d'accord avec lui. Les hommes honnêtes voulaient punir des fripons, les
+jacobins voulaient persécuter des aristocrates, et les intrigans rendre
+des places vacantes.
+
+On eut donc l'idée de former un comité composé de quelques individus
+chargés de faire tous les achats pour le compte de la république. On pensa
+que ce comité, unique et responsable, épargnerait à l'état les fraudes de
+cette multitude de fournisseurs isolés, et qu'achetant seul pour toutes
+les administrations, il ne ferait plus hausser les prix par la
+concurrence, comme il arrivait lorsque chaque ministère, chaque armée
+traitaient individuellement pour leurs besoins respectifs. Cette
+institution fut établie de l'avis de tous les ministres, et Cambon surtout
+en était le plus grand partisan, parce que cette forme nouvelle et simple
+convenait à son esprit absolu. On signifia donc à Dumouriez qu'il n'aurait
+plus aucun marché à passer, et on lui ordonna d'annuler ceux qu'il venait
+de signer. On supprima en même temps les caisses des régisseurs, et on
+poussa la rigueur de l'exécution jusqu'à faire des difficultés pour
+acquitter, à la trésorerie nationale, un prêt qu'un négociant belge avait
+fait à l'armée sur un bon de Dumouriez.
+
+Cette révolution dans l'administration des vivres, dont le motif était
+louable, concourait malheureusement avec des circonstances qui allaient en
+rendre les effets désastreux. Pendant son ministère, Servan avait eu à
+pourvoir aux premiers besoins des troupes hâtivement rassemblées dans la
+Champagne, et c'était beaucoup d'avoir suffi aux embarras du premier
+moment. Mais, après la campagne de l'Argonne, les approvisionnemens faits
+avec tant de peine se trouvaient épuisés; les volontaires, partis de chez
+eux avec un seul habit, étaient presque nus, de sorte qu'il fallait
+fournir un équipement complet à chacune des armées, et suffire à ce
+renouvellement de tout le matériel, au milieu de l'hiver et malgré la
+rapidité, de l'invasion en Belgique. Le successeur de Servan, Pache, était
+donc chargé d'une tâche immense, et malheureusement, avec beaucoup
+d'esprit et d'application, il avait un caractère souple et faible qui, le
+portant à plaire à tout le monde, surtout aux jacobins, l'empêchait de
+commander à personne, et de communiquer à une vaste administration le nerf
+nécessaire. Si on joint donc à l'urgence, à l'immensité des besoins, aux
+difficultés de la saison, et à la nécessité d'une grande promptitude, la
+faiblesse d'un nouveau ministère, le désordre général de l'état, et
+par-dessus tout une révolution dans le système administratif, on concevra
+la confusion du premier moment, le dénuement des armées, leurs plaintes
+amères, et la violence des reproches entre les généraux et les ministres.
+
+A la nouvelle de ces changemens administratifs, Dumouriez s'emporta
+vivement. En attendant l'organisation du nouveau système, il voyait son
+armée exposée à périr de misère, si ses marchés n'étaient pas maintenus et
+exécutés. Il prit donc sur lui de les maintenir, et ordonna à ses agens,
+Malus, d'Espagnac, et à un troisième nommé Petit-Jean, de continuer leurs
+opérations sous sa propre responsabilité. Il écrivit en même temps au
+ministre avec une hauteur qui allait le rendre plus suspect encore à des
+démagogues défians, ombrageux, mécontens déjà de sa tiédeur
+révolutionnaire et de sa dictature administrative. Il déclara qu'il
+exigeait pour continuer ses services, qu'on le laissât pourvoir lui-même
+aux besoins de son armée; il soutint que le comité des achats était une
+absurdité, parce qu'il exporterait laborieusement et de loin ce qu'on
+trouverait plus facilement sur les lieux; que les transports exposeraient
+à des frais énormes et à des retards, pendant lesquels les armées
+mourraient de faim, de froid et de misère; que les Belges perdraient tout
+intérêt à la présence des Français, ne seconderaient plus la circulation
+des assignats; que le pillage des fournisseurs continuerait tout de même,
+parce que la facilité de voler l'état dans les fournitures avait toujours
+fait et ferait toujours des voleurs, et que rien n'empêcherait les membres
+du comité des achats de se faire entrepreneurs et acheteurs, quoique la
+loi le leur défendît; qu'ainsi c'était là un vain rêve d'économie, qui, ne
+fût-il pas chimérique, amènerait pour le moment une désastreuse
+interruption dans les services. Ce qui ne contribuait pas peu à irriter
+Dumouriez contre le comité des achats, c'est qu'il voyait dans les membres
+qui le composaient des créatures du ministre Clavière, et croyait
+apercevoir dans cette innovation un résultat de la défiance des girondins
+contre lui. Cependant c'était une création faite de bonne foi, et
+approuvée par tous les côtés, sans aucune intention de parti.
+
+Pache, en ministre patriote et ferme, aurait dû chercher à satisfaire le
+général pour le conserver à la république. Pour cela il aurait fallu
+examiner ses demandes, voir ce qu'il y avait de juste, y faire droit,
+repousser le reste, et conduire toute chose avec autorité et vigueur, de
+manière à empêcher les reproches, les disputes et la confusion. Loin de
+là, Pache, accusé déjà de faiblesse par les girondins, et mal disposé pour
+eux, laissa se heurter entre eux le général, les girondins et la
+convention. Au conseil, il faisait part des lettres irréfléchies où
+Dumouriez se plaignait ouvertement des défiances des ministres girondins à
+son égard; à la convention, il faisait connaître les demandes impérieuses,
+à la suite desquelles Dumouriez offrait sa démission en cas de refus. Ne
+blâmant rien, mais n'expliquant rien, et affectant dans ses rapports une
+fidélité scrupuleuse, il laissa produire à chaque chose ses plus fâcheux
+effets. Les girondins, la convention, les jacobins, chacun fut irrité à sa
+manière de la hauteur du général. Cambon tonna contre Malus, d'Espagnac et
+Petit-Jean, cita les prix de leurs marchés, qui étaient excessifs, peignit
+le luxe désordonné de d'Espagnac, les anciennes malversations de
+Petit-Jean, et les fit décréter tous trois par l'assemblée. Il prétendit
+que Dumouriez était entouré d'intrigans dont il fallait le délivrer; il
+soutint que le comité des achats était une excellente institution; que
+prendre les objets de consommation sur le théâtre de la guerre, c'était
+priver les ouvriers français de travail, et les exposer aux mutineries de
+l'oisiveté; que, quant aux assignats, il n'était nullement nécessaire
+d'user d'adresse pour les faire circuler; que le général avait tort de ne
+pas les faire recevoir d'autorité, et de ne pas transporter en Belgique la
+révolution tout entière avec son régime, ses systèmes et ses monnaies; et
+que les Belges, auxquels on donnait la liberté, devaient en accepter les
+avantages et les inconvéniens. A la tribune de la convention, Dumouriez ne
+fut guère considéré que comme dupé par ses agens; mais, aux Jacobins et
+dans la feuille de Marat, il fut dit tout uniment qu'il était d'accord
+avec eux, et qu'il recevait une part des bénéfices, ce dont on n'avait
+d'autre preuve que l'exemple assez fréquent des généraux.
+
+Dumouriez fut donc obligé de livrer les trois commissaires, et on lui fit
+l'affront de les faire arrêter malgré la garantie qu'il leur avait donnée.
+Pache lui écrivit, avec sa douceur accoutumée, qu'on examinerait ses
+demandes, qu'on pourvoirait à ses besoins, et que le comité des achats
+ferait pour cela des acquisitions considérables; il lui annonçait en même
+temps de nombreux arrivages, qui n'avaient pas lieu. Dumouriez, qui ne les
+recevait pas, se plaignait sans cesse; de manière qu'à lire d'une part les
+lettres du ministre, on aurait cru que tout abondait, et à lire celles du
+général, on devait croire à un dénuement absolu. Dumouriez eut recours à
+des expédiens, à des emprunts sur les chapitres des églises; il vécut avec
+un marché de Malus, qu'on lui avait permis de maintenir, vu l'urgence, et
+il fut encore retenu du 14 au 19 à Bruxelles.
+
+Dans cet intervalle Stengel, détaché avec l'avant-garde, avait pris
+Malines: c'était une prise importante, à cause des munitions en poudre et
+en armes de toute espèce que cette place renfermait, et qui en faisaient
+l'arsenal de la Belgique. Labourdonnaie, qui était entré le 13 à Anvers,
+organisait des clubs, indisposait les Belges en encourageant les
+agitateurs populaires, et malgré tout cela ne mettait aucune vigueur dans
+le siège du château. Dumouriez, ne pouvant plus s'accommoder d'un
+lieutenant si fort occupé de clubs, et si peu de la guerre, le remplaça
+par Miranda, Péruvien plein de bravoure, qui était venu en France à
+l'époque de là révolution, et avait obtenu un haut grade par l'amitié de
+Pétion. Labourdonnaie, privé de son armée et ramené dans le département du
+Nord, vint y exciter le zèle des jacobins contre _César Dumouriez_.
+C'était là le nom que déjà on commençait à donner au général.
+
+L'ennemi avait songé d'abord à se placer derrière le canal de Vilvorden,
+et à se tenir en relation avec Anvers. Il commettait ainsi la même faute
+que Dumouriez, en cherchant à se rapprocher de l'Escaut, au lieu de courir
+sur la Meuse, comme ils auraient dû le faire tous deux, l'un pour se
+retirer, l'autre pour empêcher la retraite. Enfin Clerfayt, qui avait pris
+le commandement, sentit la nécessité de repasser promptement la Meuse, et
+d'abandonner Anvers à son sort. Dumouriez alors reporta Valence de
+Nivelles sur Namur, pour en faire le siège, et il eut le tort très grave
+de ne pas le jeter au contraire le long de la Meuse, pour fermer la
+retraite aux Autrichiens. La défaite de l'armée défensive eût amené
+naturellement la reddition de la place. Mais l'exemple des grandes
+manoeuvres stratégiques n'avait pas encore été donné, et d'ailleurs
+Dumouriez manqua ici, comme dans une foule d'occasions, de la réflexion
+nécessaire. Il partit de Bruxelles le 19. Le 20, il traversa Louvain; le
+22, il joignit l'ennemi à Tirlemont, et lui tua trois ou quatre cents
+hommes. Là, encore retenu par un dénuement absolu, il ne repartit que le
+26. Le 27, il arriva devant Liège, et eut à soutenir un fort engagement à
+Varoux, contre l'arrière-garde ennemie. Le général Staray, qui la
+commandait, se défendit glorieusement, et reçut une blessure mortelle.
+Enfin, le 28 au matin, Dumouriez entra dans Liège, aux acclamations du
+peuple, qui était là dans les dispositions les plus révolutionnaires.
+Miranda avait pris la citadelle d'Anvers le 29, et pouvait achever le
+circuit de la Belgique, en marchant jusqu'à Ruremonde. Valence occupa
+Namur le 2 décembre. Clerfayt se porta vers la Roër, et Beaulieu vers le
+Luxembourg.
+
+Dans ce moment, toute la Belgique était occupée jusqu'à la Meuse; mais il
+restait à conquérir le pays jusqu'au Rhin, et de grands obstacles se
+présentaient encore à Dumouriez. Soit la difficulté des transports, soit
+la négligence des bureaux, rien n'arrivait à son armée; et quoiqu'il y eût
+d'assez grands approvisionnemens à Valenciennes, tout manquait sur la
+Meuse. Pache, pour satisfaire les jacobins, leur avait ouvert ses bureaux,
+et la plus grande désorganisation y régnait. On y négligeait le travail,
+on y donnait, par inattention, les ordres les plus contradictoires. Tout
+service devenait ainsi presque impossible, et tandis que le ministre
+croyait les transports effectués, ils ne l'étaient pas. L'institution du
+comité des achats avait encore augmenté le désordre. Le nouveau
+commissaire, nommé Ronsin, qui avait remplacé Malus et d'Espagnac, en les
+dénonçant, était dans le plus grand embarras. Fort mal accueilli à
+l'armée, il avait été effrayé de sa tâche, et, sur l'ordre de Dumouriez,
+il continua les achats sur les lieux, malgré les dernières décisions. Par
+ce moyen, l'armée avait eu du pain et de la viande; mais les vêtemens, les
+moyens de transport, le numéraire et les fourrages manquaient absolument,
+et tous les chevaux mouraient de faim. Une autre calamité affligeait cette
+armée, c'était la désertion. Les volontaires, qui dans le premier
+enthousiasme avaient couru en Champagne, s'étaient refroidis depuis que le
+moment du péril était passé. D'ailleurs ils étaient dégoûtés par les
+privations de tout genre qu'ils essuyaient, et ils désertaient en foule.
+Le seul corps de Dumouriez en avait perdu au moins dix mille, et chaque
+jour il en perdait davantage. Les levées belges ne s'effectuaient pas,
+parce qu'il était presque impossible d'organiser un pays où les diverses
+classes de la population et les diverses provinces du territoire n'étaient
+nullement disposées à s'entendre. Liège abondait dans le sens de la
+révolution; mais le Brabant et la Flandre voyaient avec défiance surgir
+les jacobins dans les clubs qu'on avait essayé d'établir à Gand, Anvers,
+Bruxelles, etc. Le peuple belge n'était pas trop d'accord avec nos
+soldats, qui voulaient payer en assignats; nulle part on ne consentait à
+recevoir notre papier-monnaie, et Dumouriez refusait de lui donner une
+circulation forcée. Ainsi, quoique victorieuse et maîtresse de la
+campagne, l'armée se trouvait dans une situation malheureuse à cause de la
+disette, de la désertion, et de la disposition incertaine et presque
+défavorable des habitans. La convention assiégée des rapports
+contradictoires du général, qui se plaignait avec hauteur, et du ministre
+qui certifiait avec modestie, mais avec assurance, que les envois les plus
+abondans avaient été faits, dépêcha quatre commissaires dans son sein,
+pour aller s'assurer par leurs yeux du véritable état des choses. Ces
+quatre commissaires étaient Danton, Camus, Lacroix et Cossuin.
+
+Tandis que Dumouriez avait employé le mois de novembre à occuper la
+Belgique jusqu'à la Meuse, Custine, courant toujours aux environs de
+Francfort et du Mein, était menacé par les Prussiens, qui remontaient la
+Lahn. Il aurait voulu que tout le versement de la guerre eût lieu de son
+côté, pour couvrir ses derrières, et assurer ses folles incursions en
+Allemagne. Aussi ne cessait-il de se plaindre contre Dumouriez, qui
+n'arrivait pas à Cologne, et contre Kellermann, qui ne se portait pas sur
+Coblentz. On vient de voir les difficultés qui empêchaient Dumouriez
+d'avancer plus vite; et pour rendre le mouvement de Kellermaun possible,
+il aurait fallu que Custine, renonçant à des incursions qui faisaient
+retentir d'acclamations la tribune des Jacobins et les journaux, se
+renfermât dans la limite du Rhin, et que, fortifiant Mayence, il voulût
+descendre lui-même à Coblentz. Mais il désirait qu'on fît tout derrière
+lui pour avoir l'honneur de prendre l'offensive en Allemagne. Pressé de
+ses sollicitations et de ses plaintes, le conseil exécutif rappela
+Kellermann, le remplaça par Beurnonville, et donna à ce dernier la mission
+tardive de prendre Trèves, dans une saison très avancée, au milieu d'un
+pays pauvre et difficile à occuper. Il n'y avait jamais eu qu'une bonne
+voie pour exécuter cette entreprise; c'était, dans l'origine, de marcher
+entre Luxembourg et Trèves, et d'arriver ainsi à Coblentz, tandis que
+Custine s'y porterait par le Rhin. On aurait alors écrasé les Prussiens,
+encore abattus de leur défaite en Champagne, et donné la main à Dumouriez,
+gui devait être à Cologne, ou qu'on aurait aidé à s'y porter s'il n'y
+avait pas été. De cette manière, Luxembourg et Trèves, qu'il était
+impossible de prendre de vive force, tombaient par famine et par défaut de
+secours; mais Custine ayant persisté dans ses courses en Wétéravie,
+l'armée de la Moselle étant restée dans ses cantonnemens, il n'était plus
+temps de marcher sur ces places à la fin de novembre, pour y soutenir
+Custine contre les Prussiens ranimés et remontant le Rhin. Beurnonville
+fit valoir ces raisons; mais on était en disposition de conquérir, on
+voulait punir l'électeur de Trèves de sa conduite envers la France, et
+Beurnonville eut ordre de tenter une attaque qu'il essaya avec autant
+d'ardeur que s'il l'avait approuvée. Après quelques combats brillans et
+opiniâtres, il fut obligé d'y renoncer et de se replier vers la Lorraine.
+Dans cette situation, Custine se sentait compromis sur les bords du Mein;
+mais il ne voulait pas, en se retirant, avouer sa témérité et le peu de
+solidité de sa conquête, et il persistait à s'y maintenir sans aucune
+espérance fondée de succès. Il avait placé dans Francfort une garnison de
+deux mille quatre cents hommes, et quoique cette force fût tout à fait
+insuffisante dans une place ouverte et au milieu d'une population
+indisposée par des contributions injustes, il ordonnait au commandant de
+s'y maintenir; et lui, posté à Ober-Usel et Hombourg, un peu au-dessous de
+Francfort, affectait une constance et'une fierté ridicules. Telle était la
+situation de l'armée sur ce point, à la fin de novembre et au commencement
+de décembre.
+
+Rien ne s'était donc encore effectué le long du Rhin. Aux Alpes,
+Montesquiou, qu'on a vu négociant avec la Suisse et tâchant à la fois de
+faire entendre raison à Genève et au ministère français, Montesquiou avait
+été obligé d'émigrer. Une accusation avait été dirigée contre lui, pour
+avoir compromis, disait-on, la dignité de la France, en laissant insérer
+dans le projet de convention un article par lequel nos troupes devaient
+s'éloigner, et surtout en exécutant cet article du projet. Un décret fut
+lancé contre lui, et il se réfugia dans Genève; Mais son ouvrage était
+garanti par sa modération, et tandis qu'on le mettait en accusation, on
+transigeait avec Genève d'après les bases qu'il avait fixées. Les troupes
+bernoises se retiraient, les troupes françaises se cantonnaient sur les
+limites convenues, la précieuse neutralité suisse était assurée à la
+France, et l'un de ses flancs était garanti pour plusieurs années. Cet
+important service avait été méconnu, grâce aux inspirations de Clavière,
+et grâce aussi à une susceptibilité de parvenus que nous devions à nos
+victoires de la veille.
+
+Dans le comté de Nice on avait glorieusement repris le poste de Sospello,
+que les Piémontais nous avaient arraché pour un instant, et qu'ils avaient
+perdu de nouveau après un échec considérable. Ce succès était dû à
+l'habileté du général Brunet. Nos flottes, qui dominaient dans la
+Méditerranée, allaient à Gênes, à Naples, où régnaient des branches de la
+maison de Bourbon, et enfin dans tous les états d'Italie, faire
+reconnaître la nouvelle république française. Après une canonnade devant
+Naples, on avait obtenu la reconnaissance de la république, et nos flottes
+revenaient fières des aveux arrachés par elles. Aux Pyrénées régnait une
+parfaite immobilité, et Servan, faute de moyens, avait la plus grande
+peine à recomposer l'armée d'observation. Malgré des dépenses énormes de
+cent quatre-vingts, de deux cents millions par mois, toutes les armées des
+Pyrénées, des Alpes, de la Moselle, étaient dans la même détresse, par la
+désorganisation des services, et par la confusion qui régnait au ministère
+de la guerre. Au milieu de cette misère, nous n'en avions pas moins
+l'ivresse et l'orgueil de la victoire. Dans ce moment, les esprits exaltés
+par Jemmapes, par la prise de Francfort, par l'occupation de la Savoie et
+de Nice, par le subit retour de l'opinion européenne en notre faveur,
+crurent entendre s'ébranler les monarchies, et s'imaginèrent un instant
+que les peuples allaient renverser les trônes et se former en républiques.
+«Ah! s'il était vrai,» s'écriait un membre des Jacobins, à propos de la
+réunion de la Savoie à la France, «s'il était vrai que le réveil des
+peuples fût arrivé; s'il était vrai que le renversement de tous les trônes
+dût être la suite prochaine du succès de nos armées et du volcan
+révolutionnaire; s'il était vrai que les vertus républicaines vengeassent
+enfin le monde de tous les crimes couronnés; que chaque région, devenue
+libre, forme alors un gouvernement conforme à l'étendue plus ou moins
+grande que la nature lui aura fixée, et que de toutes ces conventions
+nationales, un certain nombre de députés extraordinaires forment au centre
+du globe une convention universelle, qui veille sans cesse au maintien des
+droits de l'homme, à la liberté générale du commerce et à la paix du genre
+humain!...[1]»
+
+[Note 1: Discours de Milhaud, député du Cantal, prononcé aux Jacobins en
+novembre 1792.]
+
+Dans ce moment, la convention apprenant les vexations commises par le duc
+de Deux-Ponts contre quelques sujets de sa dépendance, rendit, dans un
+élan d'enthousiasme, le décret suivant:
+
+«La convention nationale déclare qu'elle accordera secours et fraternité à
+tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et elle charge le
+pouvoir exécutif de donner des ordres aux généraux des armées françaises,
+pour secourir les citoyens qui auraient été ou qui seraient vexés pour la
+cause de la liberté.
+
+«La convention nationale ordonne aux généraux des armées françaises, de
+faire imprimer et afficher le présent décret dans tous les lieux où ils
+porteront les armes de la république.
+
+«Paris, le 19 novembre 1792.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+ÉTAT DES PARTIS AU MOMENT DU PROCÈS DE LOUIS XVI.--CARACTÈRE ET OPINIONS
+DES MEMBRES DU MINISTÈRE A CETTE ÉPOQUE, ROLAND, PACHE, LEBRUN, GABAT,
+MONGE ET CLAVIÈRE.--DÉTAILS SUR LA VIE INTÉRIEURE DE LA FAMILLE ROYALE
+DANS LA TOUR DU TEMPLE.--COMMENCEMENT DE LA DISCUSSION SUR LA MISE EN
+JUGEMENT DE LOUIS XVI; RÉSUMÉ DES DÉBATS; OPINION DE SAINT-JUST.--ÉTAT
+FACHEUX DES SUBSISTANCES; DÉTAILS ET QUESTIONS D'ÉCONOMIE POLITIQUE.
+--DISCOURS DE ROBESPIERRE SUR LE JUGEMENT DU ROI.--LA CONVENTION DÉCRÈTE
+QUE LE ROI SERA JUGÉ PAR ELLE.--PAPIERS TROUVÉS DANS L'_armoire de fer_.
+--PREMIER INTERROGATOIRE DE LOUIS XVI A LA CONVENTION.--CHOC DES OPINIONS
+ET DES INTÉRÊTS PENDANT LE PROCÈS; INQUIÉTUDE DES JACOBINS.--POSITION DU
+DUC D'ORLÉANS; ON PROPOSE SON BANNISSEMENT.
+
+
+Le procès de Louis XVI allait enfin commencer, et les partis s'attendaient
+ici pour mesurer leurs forces, pour découvrir leurs intentions, et se
+juger définitivement. On observait surtout les girondins, pour surprendre
+chez eux le moindre mouvement de pitié, et les accuser de royalisme, si la
+grandeur déchue parvenait à les toucher.
+
+Le parti des jacobins, qui poursuivait dans la personne de Louis XVI la
+monarchie tout entière, avait fait des progrès sans doute, mais il
+trouvait une opposition encore assez forte à Paris, et surtout dans le
+reste de la France. Il dominait dans la capitale par son club, par la
+commune, par les sections; mais la classe moyenne reprenait courage, et
+lui opposait encore quelque résistance. Pétion ayant refusé la mairie, le
+médecin Chambon avait obtenu une grande majorité de suffrages, et avait
+accepté à regret des fonctions qui convenaient peu à son caractère modéré
+et nullement ambitieux. Ce choix prouve la puissance que possédait encore
+la bourgeoisie dans Paris même. Et elle en avait une bien plus grande dans
+le reste de la France. Les propriétaires, les commerçans, toutes les
+classes moyennes enfin, n'avaient déserté ni les conseils municipaux, ni
+les conseils de départemens, ni les sociétés populaires, et envoyaient des
+adresses à la majorité de la convention, dans le sens des lois et de la
+modération. Beaucoup de sociétés affiliées aux jacobins improuvaient la
+société-mère, et lui demandaient hautement la radiation de Marat,
+quelques-unes même celle de Robespierre. Enfin, des Bouches-du-Rhône, du
+Calvados, du Finistère, de la Gironde, partaient de nouveaux fédérés, qui,
+devançant les décrets comme au 10 août, venaient protéger la convention et
+assurer sort indépendance.
+
+Les jacobins ne possédaient pas encore les armées; les états-majors et
+l'organisation militaire continuaient de les en repousser. Ils avaient
+cependant envahi un ministère, celui de la guerre. Pache le leur avait
+ouvert par faiblesse, et il avait remplacé par des membres du club tous
+ses anciens employés. On se tutoyait dans ses bureaux, on y allait en sale
+costume, on y faisait des motions, et il s'y trouvait quantité de prêtres
+mariés, introduits par Audoin, gendre de Pache, et prêtre marié lui-même.
+L'un des chefs de ce ministère était Hassenfratz, autrefois habitant de
+Metz, expatrié pour cause de banqueroute, et comme tant d'autres, parvenu
+à de hautes fonctions en déployant beaucoup de zèle démagogique. On
+renouvelait ainsi les administrations de l'armée, et, autant que possible,
+on remplissait l'armée elle-même d'une nouvelle classe et d'une nouvelle
+opinion. Aussi, tandis que Roland était voué à la haine des jacobins,
+Pache était chéri, loué par eux. On vantait sa douceur, sa modestie, sa
+grande capacité, et on les opposait à la sévérité de Roland qu'on appelait
+de l'orgueil. Roland en effet n'avait donné aux jacobins aucun accès dans
+son ministère de l'intérieur. Observer les rapports des corps constitués,
+l'amener dans les limites ceux qui s'en écartaient, maintenir la
+tranquillité publique, surveiller les sociétés populaires, pourvoir aux
+subsistances, protéger le commerce et les propriétés, c'est-à-dire veiller
+à toute l'administration intérieure de l'état, telles étaient ses immenses
+fonctions, et il les remplissait avec une rare énergie. Tous les jours, il
+dénonçait la commune, poursuivait ses excès de pouvoir, ses dilapidations,
+ses envois de commissaires; il arrêtait ses correspondances, ainsi que
+celles des jacobins, et substituait à leurs écrits violens d'autres écrits
+pleins de modération, qui produisaient partout le meilleur effet. Il
+veillait à toutes les propriétés d'émigrés échues à l'état, donnait un
+grand soin aux subsistances, réprimait les désordres dont elles étaient
+l'occasion, et se multipliait en quelque sorte pour opposer aux passions
+révolutionnaires la loi et la force quand il le pouvait. On conçoit quelle
+différence les jacobins devaient mettre entre Pache et Roland. Les
+familles des deux ministres contribuaient elles-mêmes à rendre cette
+différence plus sensible. La femme, les filles de Pache allaient dans les
+clubs, dans les sections, paraissaient même dans les casernes des fédérés,
+qu'on voulait gagner à la cause, et se distinguaient par un bas
+jacobinisme, de cette épouse de Roland, polie et fière, et surtout
+entourée de ces orateurs si brillans et si odieux.
+
+Pache et Roland étaient donc les deux hommes autour desquels on se
+rangeait dans le conseil. Clavière, aux finances, quoiqu'il fût souvent
+brouillé avec tous les autres, par l'extrême irascibilité de son
+caractère, revenait toujours à Roland quand il était apaisé. Lebrun,
+faible, mais attaché aux girondins par ses lumières, travaillait beaucoup
+avec Brissot; et les jacobins, appelant ce dernier un intrigant, disaient
+qu'il était maître de tout le gouvernement, parce qu'il aidait Lebrun dans
+les travaux de la diplomatie. Garat, en contemplant les partis d'une
+hauteur métaphysique, se contentait de les juger, et ne se croyait pas
+tenu de les combattre. Il semblait se croire dispensé de soutenir les
+girondins, parce qu'il leur découvrait des torts, et se faisait de son
+inertie une véritable sagesse. Cependant les jacobins acceptaient la
+neutralité d'un esprit aussi distingué comme un précieux avantage, et la
+payaient de quelques éloges. Monge enfin, esprit mathématique, patriote
+prononcé, peu disposé pour les théories un peu vagues des girondins,
+suivait l'exemple de Pache, laissait envahir son ministère par les
+jacobins, et sans désavouer les girondins auxquels il devait son
+élévation, recevait les éloges de leurs adversaires, et partageait la
+popularité du ministre de la guerre.
+
+Ainsi, trouvant deux complaisans dans Pache et Monge, un idéologue
+indifférent dans Garat, mais un adversaire inexorable dans Roland, qui
+ralliait à lui Lebrun et Clavière, et souvent ramenait les autres, le
+parti jacobin n'avait pas encore le gouvernement de l'état, et répétait
+partout qu'il n'y avait qu'un roi de moins dans le nouvel ordre de choses,
+mais qu'à part cela, c'était le même despotisme, les mêmes intrigues et
+les mêmes trahisons. Il disait que la révolution ne serait complète et
+sans retour que lorsqu'on aurait détruit l'auteur secret de toutes les
+machinations et de toutes les résistances, enfermé au Temple.
+
+On voit quelles étaient les forces respectives des partis, et l'état de la
+révolution à l'instant où fut commencé le procès de Louis XVI. Ce prince
+avec sa famille habitait la grande tour du Temple. La commune ayant la
+disposition de la force armée et le soin de la police dans la capitale,
+avait aussi la garde du Temple, et c'est à son autorité ombrageuse,
+inquiète et peu généreuse, que la famille royale était soumise. Cette
+famille infortunée étant gardée par une classe d'hommes bien inférieure
+à celle dont se composait la convention, ne devait s'attendre ni à la
+modération ni aux égards que l'éducation et des moeurs polies inspirent
+toujours pour le malheur. Elle avait d'abord été placée dans la petite
+tour; mais elle fut ensuite transportée dans la grande, parce qu'on jugea
+que la surveillance en serait plus facile et plus sûre. Le roi occupait un
+étage, et les princesses avec les enfans en occupaient un autre. On les
+réunissait pendant le jour, et on leur permettait de passer ensemble les
+tristes instans de leur captivité. Un seul domestique avait obtenu la
+permission de les suivre dans leur prison: c'était le fidèle Cléry, qui,
+échappé aux massacres du 10 août, était rentré au milieu de Paris, pour
+servir dans leur infortune ceux qu'il avait servis jadis dans l'éclat de
+leur toute-puissance. Il était levé dès le commencement du jour, et se
+multipliait pour remplacer auprès de ses maîtres les nombreux serviteurs
+qui les entouraient autrefois. On déjeunait à neuf heures dans la chambre
+du roi. A dix heures, toute la famille se réunissait chez la reine. Louis
+XVI s'occupait alors de l'éducation de son fils, lui faisait apprendre
+quelques vers de _Racine_ et de _Corneille_, et ensuite il lui donnait
+les premières notions de la géographie, science qu'il avait cultivé
+lui-même avec beaucoup d'ardeur etde succès. La reine, de son coté,
+travaillait à l'éducation de sa fille, et puis s'occupait avec sa soeur
+à des ouvrages de tapisserie. A une heure, quand le temps était beau, la
+famille tout entière était conduite dans les jardins pour y respirer
+l'air, et y faire une courte promenade. Plusieurs municipaux et officiers
+de garde l'accompagnaient, et suivant les occasions, elle trouvait
+quelquefois des visages humains et attendris, quelquefois durs et
+méprisans. Les hommes peu cultivés sont peu généreux, et chez eux la
+grandeur n'est pas pardonnée aussitôt qu'elle est abattue. Qu'on se figure
+des artisans grossiers, sans lumières, maîtres de cette famille dont ils
+se reprochaient d'avoir si long-temps souffert le pouvoir et alimenté le
+luxe, et on concevra quelles basses vengeances ils devaient quelquefois
+exercer sur elle! Souvent le roi et la reine entendaient de cruels propos,
+et retrouvaient, sur les murs des cours et des corridors, l'expression
+d'une haine que l'ancien gouvernement avait fréquemment méritée, mais que
+Louis XVI ni son épouse n'avaient rien fait pour inspirer. Cependant ils
+trouvaient parfois un soulagement dans de furtives expressions d'intérêt,
+et ils continuaient ces promenades douloureuses à cause de leurs enfans,
+auxquels l'exercice était nécessaire. Tandis qu'ils parcouraient
+tristement cette cour du Temple, ils apercevaient aux fenêtres des maisons
+voisines une foule d'anciens sujets encore attachés à leurs maîtres, et
+qui venaient contempler l'espace étroit où était enfermé le monarque
+déchu. A deux heures, la promenade finissait, et on servait le dîner.
+Après le dîner, le roi prenait quelque repos; pendant son sommeil, son
+épouse, sa soeur et sa fille travaillaient en silence, et Cléry, dans une
+autre salle, exerçait le jeune prince à des jeux de son âge. On faisait
+ensuite une lecture en commun, on soupait, et chacun rentrait dans son
+appartement, après un adieu pénible, car ils ne se quittaient jamais sans
+douleur. Le roi lisait encore pendant plusieurs heures. Montesquieu,
+Buffon, l'historien Hume, l'Imitation de Jésus-Christ, quelques classiques
+latins et italiens formaient ses lectures habituelles. Il avait achevé
+environ deux cent cinquante volumes à sa sortie du Temple.
+
+Telle était la vie de ce monarque pendant sa triste captivité. Rendu à la
+vie privée, il était rendu à toutes ses vertus, et devenait digne de
+l'estime de tous les coeurs honnêtes. Ses ennemis eux-mêmes, en le voyant
+si simple, si calme, si pur, n'auraient pu se défendre d'une émotion
+involontaire, et auraient, en faveur des vertus de l'homme, pardonné aux
+torts du prince.
+
+La commune, extrêmement méfiante, employait les plus gênantes précautions.
+Des officiers municipaux ne perdaient jamais de vue aucune des personnes
+de la famille royale, et, au moment seul du coucher, ils consentaient à en
+être séparés par une porte fermée. Alors ils plaçaient un lit à l'entrée
+de chaque appartement, de manière à en fermer la sortie, et y passaient la
+nuit. Santerre, avec son état-major, faisait chaque jour une visite
+générale dans toute la tour, et en rendait un compte régulier. Les
+officiers municipaux de garde formaient une espèce de conseil permanent,
+qui, placé dans une salle de la tour, était chargé de donner des ordres,
+et de répondre à toutes les demandes des prisonniers. D'abord on avait
+laissé dans la prison, encre, papier et plumes; mais bientôt on enleva
+tous ces objets, ainsi que tous les instrumens tranchans, comme couteaux,
+rasoirs, ciseaux, canifs, et on fit les recherches les plus minutieuses et
+les plus offensantes pour découvrir ceux de ces instrumens qui auraient pu
+être cachés. Ce fut une grande peine pour les princesses, qui dès lors
+furent privées de leurs ouvrages de couture, et ne purent plus réparer
+leurs vêtemens, déjà dans un assez mauvais état, n'ayant pas été
+renouvelés depuis la translation au Temple. Dans le sac du château,
+presque tout ce qui tenait à l'usage personnel de la famille royale avait
+été détruit. L'épouse de l'ambassadeur d'Angleterre envoya du linge à la
+reine, et la commune, sur la demande du roi, en fit faire pour toute la
+famille. Quant aux habits et vêtemens, ni le roi ni la reine ne songèrent
+à en demander; ils en auraient sans doute obtenu s'ils en avaient exprimé
+le désir. Quant à l'argent, on leur remit en septembre une somme de 2,000
+francs pour leurs menues dépenses; mais on ne voulut plus leur en donner
+depuis, parce qu'on craignait l'usage qu'ils en pourraient faire. Une
+somme était déposée dans les mains de l'administrateur du Temple, et sur
+la demande des prisonniers on achetait les divers objets dont ils avaient
+besoin.
+
+Il ne faut pas exagérer les torts de la nature humaine, et supposer que,
+joignant une exécrable bassesse aux fureurs du fanatisme, les gardiens de
+la famille prisonnière lui imposassent à plaisir d'indignes privations, et
+voulussent ainsi lui rendre plus pénible le souvenir de sa grandeur
+passée. La méfiance était seule cause de certains refus. Ainsi, tandis que
+la crainte des complots et des communications empêchait qu'on leur
+accordât plus d'un serviteur dans l'intérieur de la prison, un nombreux
+domestique était employé à préparer leurs alimens. Treize officiers de
+bouche remplissaient la cuisine placée à quelque distance de la tour. Les
+rapports de la dépense du Temple, où la plus grande décence est observée,
+où les prisonniers sont qualifiés avec égard, où leur sobriété est vantée,
+où Louis XVI est justifié du bas reproche de trop se livrer au goût du
+vin, ces rapports non suspects portent la dépense de la table à 28,745
+livres en deux mois. Tandis que treize domestiques occupaient la cuisine,
+un seul pouvait pénétrer dans la prison, et aidait Cléry à servir les
+prisonniers à table. Eh bien, tant est ingénieuse la captivité! C'était
+par ce domestique, dont Cléry avait intéressé la sensibilité, que les
+nouvelles extérieures pénétraient quelquefois au Temple. On avait toujours
+laissé ignorer aux malheureux prisonniers les événemens du dehors. Les
+représentans de la commune s'étaient contentés de leur communiquer les
+journaux qui mentionnaient les victoires de la république, et qui leur
+ôtaient ainsi tout espoir.
+
+Cléry avait imaginé, pour les tenir au courant, un moyen adroit, et qui
+lui réussissait assez bien. Par le moyen des communications qu'il s'était
+ménagées au dehors, il avait fait choisir et payer un crieur public, qui
+venait se placer sous les fenêtres du Temple, et sous prétexte de vendre
+des journaux, en rapportait les principaux détails de toute la force de sa
+voix. Cléry, qui était convenu de l'heure, se plaçait auprès de la même
+fenêtre, recueillait ce qu'il entendait, et le soir, se penchant sur le
+lit du roi, à l'instant où il lui en fermait les rideaux, il lui
+rapportait ce qu'il avait appris. Telle était la situation de la famille
+infortunée tombée du trône dans les fers, et la manière dont le zèle
+industrieux d'un serviteur fidèle luttait avec la défiance ombrageuse de
+ses gardiens.
+
+Les comités avaient enfin présenté leur travail sur le procès de Louis
+XVI. Dufriche-Valazé avait fait un premier rapport sur les faits reprochés
+au monarque, et sur les pièces qui pouvaient les constater. Ce rapport,
+trop long pour être entendu jusqu'au bout, fut imprimé par ordre de la
+convention, et distribué à chacun de ses membres. Le 7 novembre, le député
+Mailhe, parlant au nom du comité de législation, présenta le rapport sur
+les grandes questions auxquelles le procès donnait naissance:
+
+Louis XVI peut-il être jugé?
+
+Quel tribunal prononcera le jugement?
+
+Telles étaient les deux questions essentielles qui allaient occuper les
+esprits, et qui devaient les agiter profondément. L'impression du rapport
+fut ordonnée sur-le-champ. Traduit dans toutes les langues, distribué à un
+nombre considérable d'exemplaires, il remplit bientôt la France et
+l'Europe. La discussion fut ajournée au 13, malgré Billaud-Varennes, qui
+voulait qu'on décidât par acclamation la question de la mise en jugement.
+
+Ici allait se livrer la dernière lutte entre les idées de l'assemblée
+constituante et les idées de la convention; et cette lutte devait être
+d'autant plus violente, que la vie ou la mort d'un roi allait en être le
+résultat. L'assemblée constituante était démocratique par ses idées, et
+monarchique par ses sentimens. Ainsi, tandis qu'elle constituait l'état
+tout entier en république, par un reste d'affection et de ménagement pour
+Louis XVI, elle conservait la royauté avec les attributs qu'on est convenu
+de lui accorder, dans le système de la monarchie féodale régularisée.
+Hérédité, pouvoir exécutif, participation au pouvoir législatif, et
+surtout inviolabilité, telles sont les prérogatives que l'on reconnaît au
+trône dans les monarchies modernes, et que la première assemblée avait
+laissées à la maison régnante. La participation au pouvoir législatif et
+le pouvoir exécutif sont des fonctions qui peuvent varier dans leur
+étendue, et qui ne constituent pas aussi essentiellement la royauté
+moderne que l'hérédité et l'inviolabilité. De ces deux dernières, l'une
+assure la transmission perpétuelle et naturelle de la royauté, la seconde
+la met hors de toute atteinte dans la personne de chaque héritier; toutes
+deux enfin en font quelque chose de perpétuel qui ne s'interrompt pas, et
+quelque chose d'inaccessible, qu'aucune pénalité ne peut atteindre.
+Condamnée à n'agir que par des ministres qui répondent de ses actions, la
+royauté n'est accessible que dans ses agens, et on a ainsi un point pour
+la frapper sans l'ébranler. Telle est la monarchie féodale, successivement
+modifiée par le temps, et conciliée avec le degré de liberté auquel sont
+parvenus les peuples modernes.
+
+Cependant l'assemblée constituante avait été portée à mettre une
+restriction à cette inviolabilité royale. La fuite à Varennes, les
+entreprises des émigrés, l'amenèrent enfin à penser que la responsabilité
+ministérielle ne garantirait pas une nation de toutes les fautes de la
+royauté. Elle avait en conséquence prévu le cas où un monarque se mettrait
+à la tête d'une armée ennemie, pour attaquer la constitution de l'état, ou
+bien ne s'opposerait pas, par un _acte formel_, à une entreprise de cette
+nature faite en son nom. Dans ce cas, elle avait déclaré le monarque non
+point justiciable des lois ordinaires contre la félonie, mais déchu; il
+était _censé avoir abdiqué la royauté_. Tel est le langage textuel de la
+loi qu'elle avait rendue. La proposition d'accepter la constitution, faite
+par elle au roi, et l'acceptation de la part du roi, avaient rendu le
+contrat irrévocable, et l'assemblée avait pris le solennel engagement de
+tenir comme sacrée la personne des monarques.
+
+C'est en présence d'un engagement pareil que se trouvait la convention, en
+décidant du sort de Louis XVI. Mais ces nouveaux constituans, réunis sous
+le nom de conventionnels, ne se prétendaient pas plus engagés par les
+institutions de leurs prédécesseurs, que ceux-ci ne s'étaient crus engagés
+par les vieilles institutions de la féodalité. Les esprits avaient subi un
+entraînement si rapide, que les lois de 1791 paraissaient aussi absurdes à
+la génération de 1792, que celles du XIIIe siècle l'avaient paru à la
+génération de 1789. Les conventionnels ne se croyaient donc pas liés par
+une loi qu'ils jugeaient absurde, et se déclaraient en insurrection contre
+elle, comme les états-généraux contre celle des trois ordres.
+
+On vit donc, dès l'ouverture de la discussion, le 13 novembre, se
+prononcer deux systèmes opposés: les uns soutenaient l'inviolabilité, les
+autres la rejetaient absolument. Les idées avaient tellement changé,
+qu'aucun membre de la convention n'osait défendre l'inviolabilité comme
+bonne en elle-même, et ceux même qui étaient pour elle ne la défendaient
+que comme disposition antérieure, dont le bénéfice était acquis au
+monarque, et qu'on ne pouvait lui contester sans manquer à un engagement
+national. Encore n'y avait-il que très peu de députés qui la soutinssent à
+ce titre d'engagement pris, et les girondins la condamnaient même sous ce
+rapport. Cependant ils demeuraient hors du débat, et observaient
+froidement la discussion élevée entre les rares partisans de
+l'inviolabilité et ses nombreux adversaires.
+
+«D'abord, disaient les adversaires de l'inviolabilité, pour qu'un
+engagement soit valable, il faut que celui qui s'engage ait le droit de
+s'engager. Or, la souveraineté nationale est inaliénable, et ne peut pas
+se lier pour l'avenir. La nation peut bien, en stipulant l'inviolabilité,
+avoir rendu le pouvoir exécutif inaccessible aux coups du pouvoir
+législatif: c'est une précaution politique dont on conçoit le motif, dans
+le système de l'assemblée constituante; mais, si elle a rendu le roi
+inviolable pour tous les corps constitués, elle n'a pu le rendre
+inviolable pour elle-même, car elle ne peut jamais renoncer à la faculté
+de tout faire et de tout vouloir en tout temps; cette faculté constitue sa
+toute-puissance, qui est inaliénable; la nation n'a donc pu s'engager
+envers Louis XVI, et on ne peut lui opposer un engagement qu'elle n'a pas
+pu prendre.
+
+«Secondement, il aurait fallu, même en supposant l'engagement possible,
+qu'il fût réciproque. Or, il ne l'a jamais été du côté de Louis XVI. Cette
+constitution, sur laquelle il veut maintenant s'appuyer, il ne l'a jamais
+voulu, il a toujours protesté contre elle, et n'a jamais cessé de
+travailler à la détruire, non seulement par des conspirations intérieures,
+mais par le fer des ennemis. Quel droit a-t-il donc de s'en prévaloir?
+
+«Qu'on admette même l'engagement comme possible et comme réciproque, il
+faut encore qu'il ne soit pas absurde, pour avoir quelque valeur. Ainsi on
+conçoit l'inviolabilité qui s'applique à tous les actes ostensibles dont
+un ministre répond à la place du roi. Pour tous les actes de ce genre, il
+existe une garantie dans la responsabilité ministérielle, et
+l'inviolabilité, n'étant pas l'impunité, cesse d'être absurde. Mais pour
+tous les actes secrets, comme les trames cachées, les intelligences avec
+l'ennemi, les trahisons enfin, un ministre est-il là pour contre-signer et
+répondre? Et ces derniers actes cependant resteraient impunis, quoique les
+plus graves et les plus coupables de tous! Voilà ce qui est inadmissible,
+et il faut reconnaître que le roi, inviolable pour les actes de son
+administration, cesse de l'être pour les actes secrets et criminels qui
+attaquent la sûreté publique. Ainsi un député, inviolable pour ses
+fonctions législatives, un ambassadeur pour ses fonctions diplomatiques,
+ne le sont plus pour tous les autres faits de leur vie privée.
+L'inviolabilité a donc des bornes, et il est des points sur lesquels la
+personne du roi cesse d'être inattaquable. Dira-t-on que la déchéance est
+la peine prononcée contre les perfidies dont un ministre ne répond pas?
+C'est-à-dire, que la simple privation du pouvoir serait la seule peine
+qu'on infligerait au monarque, pour en avoir si horriblement abusé! Le
+peuple qu'il aurait trahi, livré au fer étranger, et à tous les fléaux à
+la fois, se bornerait à lui dire: Retirez-vous. Ce serait là une justice
+illusoire, et une nation ne peut pas se manquer ainsi à elle-même, en
+laissant impuni, le crime commis contre son existence et sa liberté.
+
+«Il faut, ajoutaient les mêmes orateurs, il faut à la vérité une peine
+connue, renfermée dans une loi antérieure, pour pouvoir l'appliquer à un
+délit. Mais n'y a-t-il pas les peines ordinaires contre la trahison? Ces
+peines ne sont elles pas les mêmes dans tous les codes? Le monarque
+n'était-il pas averti, par la morale de nous les temps et de tous les
+lieux, que la trahison est un crime; et par la législature de tous les
+peuples, que ce crime est puni du plus terrible des châtimens? Il faut,
+outre une loi pénale, un tribunal. Mais voici la nation souveraine qui
+réunit en elle tous les pouvoirs, celui de juger comme celui de faire les
+lois, de faire la paix ou la guerre; elle est ici avec sa toute-puissance,
+avec son universalité, et il n'est aucune fonction qu'elle ne soit capable
+de remplir; cette nation, c'est la convention qui la représente, avec
+mandat de tout faire pour elle, de la venger, de la constituer, de la
+sauver. La convention est donc compétente pour juger Louis XVI; elle a des
+pouvoirs suffisans; elle est le tribunal le plus indépendant, le plus
+élevé, qu'un accusé puisse choisir; et, à moins qu'il ne lui faille des
+partisans, ou des stipendiés de l'ennemi, pour obtenir justice, le
+monarque ne peut pas désirer d'autres juges. A la vérité, il aura les
+mêmes hommes pour accusateurs et juges. Mais si, dans les tribunaux
+ordinaires, exposés dans une sphère inférieure à des causes individuelles
+et particulières d'erreur, on sépare les fonctions, et on empêche que
+l'accusation ait pour arbitres ceux qui l'ont soutenue, dans le
+conseil-général de la nation, qui est placé au-dessus de tous les
+intérêts, de tous les motifs individuels, les mêmes précautions ne sont
+plus nécessaires. _La nation ne saurait errer_, et les députés qui la
+représentent partagent son infaillibilité et ses pouvoirs.
+
+«Ainsi, continuaient les adversaires de l'inviolabilité, l'engagement
+contracté en 1791 ne pouvant lier la souveraineté nationale; cet
+engagement étant sans aucune réciprocité, et renfermant d'ailleurs une
+clause absurde, celle de laisser la trahison impunie, est tout à fait nul,
+et Louis XVI peut être mis en cause. Quant à la peine, elle a été connue
+de tout temps, elle s'est trouvée dans toutes les lois. Quant au tribunal,
+il est dans la convention revêtue de tous les pouvoirs législatifs,
+exécutifs et judiciaires.» Ces orateurs demandaient donc, avec le comité:
+que Louis XVI fût jugé; qu'il le fût par la convention nationale; qu'un
+acte énonciatif des faits à lui imputés fût dressé par des commissaires
+choisis; qu'il comparût en personne pour y répondre; que des conseils lui
+fussent accordés pour se défendre; et qu'immédiatement après l'avoir
+entendu, la convention prononçât son jugement, par appel nominal.
+
+Les défenseurs de l'inviolabilité n'avaient laissé aucune de ces raisons
+sans réponse, et avaient réfuté tout le système de leurs adversaires.
+
+«On prétend, disaient-ils, que la nation n'a pas pu aliéner sa
+souveraineté et s'interdire le droit de punir un attentat commis contre
+elle-même; que l'inviolabilité prononcée en 1791 ne liait que le corps
+législatif, mais point la nation elle-même. D'abord, s'il est vrai que la
+souveraineté nationale ne puisse pas s'aliéner, et s'interdire de
+renouveler ses lois, il est vrai aussi qu'elle ne peut rien sur le passé;
+ainsi elle ne saurait faire que ce qui a été ne soit pas; elle ne peut
+point empêcher que les lois qu'elle avait portées aient eu leur effet, et
+que ce qu'elles absolvaient soit absous; elle peut bien pour l'avenir
+déclarer que les monarques ne seront plus inviolables, mais, pour le
+passé, elle ne peut pas empêcher qu'ils le soient, puisqu'elle les a
+déclarés tels; elle ne peut surtout rompre les engagemens pris avec des
+tiers, pour lesquels elle devenait simple partie en traitant avec eux.
+Ainsi donc la souveraineté nationale a pu se lier pour un temps; elle l'a
+voulu d'une manière absolue, non seulement pour le corps législatif,
+auquel elle interdisait toute action judiciaire contre le roi, mais pour
+elle-même, car le but politique de l'inviolabilité eût été manqué, si la
+royauté n'eût pas été mise hors de toute atteinte quelconque de la part
+des autorités constituées, comme de la part de la nation elle-même.
+
+«Quant au défaut de réciprocité dans l'exécution de l'engagement, tout a
+été prévu. Le manque de fidélité à l'engagement a été prévu par
+l'engagement même. Toutes les manières d'y manquer sont comprises dans une
+seule, la plus grave de toutes, la guerre à la nation, et sont punies de
+la déchéance, c'est-à-dire de la résolution du contrat existant entre la
+nation et le roi. Le défaut de réciprocité n'est donc pas une raison qui
+puisse délier la nation de la promesse de l'inviolabilité.
+
+«L'engagement était donc réel et absolu, commun à la nation comme au corps
+législatif; le défaut de réciprocité était prévu, et ne peut être une
+cause de nullité; on va voir enfin que, dans le système de la monarchie,
+cet engagement n'était point déraisonnable; et qu'il ne peut périr pour
+cause d'absurdité. En effet, cette inviolabilité ne laissait, quoi qu'on
+en ait dit, aucun crime impuni. La responsabilité ministérielle atteignait
+tous les actes, parce qu'un roi ne peut pas plus conspirer que gouverner
+sans agens, et ainsi la justice publique avait toujours prise. Enfin ces
+crimes secrets, différens des délits ostensibles de l'administration,
+étaient prévus, et punis de la déchéance, car toute faute de la part du
+roi se réduisait, dans cette législation, à la cessation de ses fonctions.
+On a opposé à cela que la déchéance n'était pas une peine, qu'elle n'était
+que la privation de l'instrument dont le monarque avait abusé. Mais dans
+un système où la personne royale devait être inattaquable, la sévérité de
+la peine n'était pas ce qui importait le plus; l'essentiel était son
+résultat politique, et ce résultat se trouvait atteint par la privation du
+pouvoir. D'ailleurs, n'est-ce donc pas une peine que la perte du premier
+trône de l'univers? Est-ce donc sans une affreuse douleur que l'on perd
+une couronne qu'en naissant on trouva sur sa tête, et avec laquelle on a
+vécu, sous laquelle on a été adoré vingt années? Sur des coeurs nourris
+dans le rang suprême, ce supplice n'est-il pas égal à celui de la mort?
+D'ailleurs, la peine fût-elle trop douce, elle est telle, d'après une
+stipulation expresse, et une insuffisance de peine ne peut être dans une
+loi une cause de nullité. Il est convenu en législation criminelle que
+toutes les fautes de la législation doivent profiter à l'accusé, parce
+qu'il ne faut pas faire porter au faible désarmé les erreurs du fort.
+Ainsi donc l'engagement, démontré valable et absolu, ne renfermait rien
+d'absurde; aucune impunité n'y était stipulée, et la trahison y trouvait
+son châtiment. Il n'est donc besoin de recourir ni au droit naturel, ni à
+la nation, puisque la déchéance est déjà prononcée par une loi antérieure.
+Cette peine, le roi l'a subie, sans un tribunal qui la prononçât, et
+d'après la seule forme possible, celle d'une insurrection nationale.
+Détrôné en ce moment, hors de toute possibilité d'agir, la France ne peut
+plus rien contre lui, que de prendre des mesures de police pour sa sûreté.
+Qu'elle le bannisse hors de son territoire pour sa propre sécurité,
+qu'elle le détienne même, si elle veut, jusqu'à la paix, ou qu'elle le
+laisse dans son sein redevenir homme, par l'exercice de la vie privée:
+voilà tout ce qu'elle doit, et tout ce quelle peut. Il n'est donc pas
+nécessaire de constituer un tribunal, d'examiner la compétence de la
+convention: le 10 août, tout fut fini pour Louis XVI; le 10 août, il cessa
+d'être roi; le 10 août, il fut mis en cause, jugé, déposé, et tout fut
+consommé entre lui et la nation.»
+
+Telle était la réponse que les partisans de l'inviolabilité opposaient à
+leurs adversaires. La souveraineté nationale entendue comme on l'entendait
+alors, leurs réponses étaient victorieuses, et tous les raisonnemens du
+comité de législation n'étaient que de laborieux sophismes, sans franchise
+et sans vérité.
+
+On vient de lire ce qui se disait de part et d'autre dans la discussion
+régulière. Mais, de l'exaltation des esprits et des passions, naissaient
+un autre système et une autre opinion. Aux Jacobins, dans les rangs de la
+Montagne, on se demandait déjà s'il était nécessaire d'une discussion,
+d'un jugement, de formes enfin, pour se délivrer de ce qu'on appelait un
+tyran, pris les armes à la main, et versant le sang de la nation. Cette
+opinion eut un organe terrible dans le jeune Saint-Just, fanatique austère
+et froid, qui à vingt ans méditait une société tout idéale, où régneraient
+l'égalité absolue, la simplicité, l'austérité et une force indestructible.
+Long-temps avant le 10 août, il rêvait, dans les profondeurs de sa sombre
+intelligence, cette société surnaturelle, et il était arrivé, par
+fanatisme, à cette extrémité des opinions humaines, à laquelle Robespierre
+n'était parvenu qu'à force de haine. Neuf au milieu de la révolution,
+dans laquelle il entrait à peine, étranger encore à toutes les luttes, à
+tous les torts, à tous les crimes, rangé dans le parti des montagnards par
+ses opinions violentes, charmant les jacobins par l'audace de son esprit,
+captivant la convention par ses talens, il n'avait cependant pas encore
+acquis une renommée populaire. Ses idées toujours bien accueillies, mais
+pas toujours comprises, n'avaient tout leur effet que lorsqu'elles étaient
+devenues, par des plagiats de Robespierre, plus communes, plus claires et
+plus déclamatoires.
+
+Il parla après Morisson, le plus zélé des défenseurs de l'inviolabilité,
+et, sans employer les personnalités contre ses adversaires, parce qu'il
+n'avait pas encore eu le temps de contracter des haines personnelles, il
+ne parut s'indigner d'abord que des petitesses de l'assemblée, et des
+arguties de la discussion[1]. «Quoi! dit-il, vous, le comité,
+ses adversaires, vous cherchez péniblement des formes pour juger le
+ci-devant roi! vous vous efforcez d'en faire un citoyen, de l'élever à
+cette qualité, pour trouver des lois qui lui soient applicables! Et moi,
+au contraire, je dis que le roi n'est pas un citoyen; qu'il doit être jugé
+en ennemi, que nous avons moins à le juger qu'à le combattre, et que
+n'étant pour rien dans le contrat qui unit les Français, les formes de la
+procédure ne sont point dans la loi civile, mais dans la loi _du droit des
+gens_...»
+
+[Note 1. Séance du 13 novembre.]
+
+Ainsi donc Saint-Just ne voit pas dans le procès une question de justice,
+mais une question de guerre. «Juger un roi comme un citoyen? Ce mot
+dit-il, étonnera la postérité froide. Juger, c'est appliquer la loi; une
+loi est un rapport de justice: quel rapport de justice y a-t-il donc entre
+l'humanité et les rois?
+
+«Régner seulement est un attentat, une usurpation que rien ne peut
+absoudre, qu'un peuple est coupable de souffrir, et contre laquelle chaque
+homme a un droit tout personnel. On ne peut régner innocemment, la folie
+en est trop grande. Il faut traiter cette usurpation comme les rois
+eux-mêmes traitent celle de leur prétendue autorité. Ne fit-on pas le
+procès à la mémoire de Cromwell, pour avoir usurpé l'autorité de Charles
+Ier? Et certes, l'un n'était pas plus usurpateur que l'autre; car
+lorsqu'un peuple est assez lâche pour se laisser dominer par des tyrans,
+la domination est le droit du premier venu, et n'est pas plus sacrée, pas
+plus légitime sur la tête de l'un que sur celle de l'autre!»
+
+Passant à la question des formes, Saint-Just n'y voit que de nouvelles et
+inconséquentes erreurs. Les formes dans le procès ne sont que de
+l'hypocrisie; ce n'est point la manière de procéder qui a justifié toutes
+les vengeances connues des peuples contre les rois, c'est le droit de la
+force contre la force.
+
+«Un jour, s'écrie-t-il, on s'étonnera qu'au dix-huitième siècle on ait été
+moins avancé que du temps de César: là le tyran fut immolé en plein sénat,
+sans autre formalité que vingt-trois coups de poignard, et sans autre loi
+que la liberté de Rome. Et aujourd'hui, on fait avec respect le procès
+d'un homme assassin d'un peuple, pris en flagrant délit!...»
+
+Envisageant la question sous un autre rapport, tout étranger à Louis XVI,
+Saint-Just s'élève contre la subtilité et la finesse des esprits, qui
+nuisent, dit-il, aux grandes choses. La vie de Louis XVI n'est rien, c'est
+l'esprit dont ses juges vont faire preuve qui l'inquiète; c'est la mesure
+qu'ils vont donner d'eux-mêmes qui le frappe. «Les hommes qui vont juger
+Louis ont une république à fonder, et ceux qui attachent quelque
+importance au juste châtiment d'un roi ne fonderont jamais une
+république... Depuis le rapport, une certaine incertitude s'est
+manifestée. Chacun rapproche le procès du roi de ses vues particulières:
+les uns semblent craindre de porter plus tard la peine de leur courage;
+les autres n'ont point renoncé à la monarchie; ceux-ci craignent un
+exemple de vertu qui serait un lien d'unité...
+
+«Nous nous jugeons tous avec sévérité, je dirai même avec fureur; nous ne
+songeons qu'à modifier l'énergie du peuple et de la liberté, tandis qu'on
+accuse à peine l'ennemi commun, et que tout le monde, ou rempli de
+faiblesse, ou engagé dans le crime, se regarde avant de frapper le premier
+coup.
+
+«Citoyens, si le peuple romain, après six cents ans de vertu et de haine
+contre les rois, si la Grande-Bretagne, après Cromwell mort, vit renaître
+les rois malgré son énergie, que ne doivent pas craindre parmi nous les
+bons citoyens, amis de la liberté, en voyant la hache trembler dans nos
+mains, et un peuple, dès le premier jour de sa liberté, respecter le
+souvenir de ses fers? Quelle république voulez-vous établir au milieu de
+nos combats particuliers et de nos faiblesses communes?... Je ne perdrai
+jamais de vue que l'esprit avec lequel on jugera le roi sera le même que
+celui avec lequel on établira la république... La mesure de votre
+philosophie dans ce jugement sera aussi la mesure de votre liberté dans la
+constitution!»
+
+Il était pourtant des esprits qui, moins fanatisés que Saint-Just,
+s'efforçaient de se placer dans des rapports plus vrais, et tâchaient
+d'amener l'assemblée, à considérer les choses sous un point de vue plus
+juste. «Voyez, avait dit Rouzet (séance du 15 novembre), la véritable
+situation du roi dans la constitution de 1791. Il était placé en présence
+de la représentation nationale pour rivaliser avec elle. N'était-il pas
+naturel qu'il cherchât à recouvrer le plus possible du pouvoir qu'il avait
+perdu? N'était-ce pas vous qui lui aviez ouvert cette lice, et qui l'aviez
+appelé à y lutter avec la puissance législative? Eh bien! dans cette lice,
+il a été vaincu; il est seul, désarmé, abattu aux pieds de vingt-cinq
+millions d'hommes, et ces vingt-cinq millions d'hommes auraient l'inutile
+lâcheté d'immoler le vaincu! D'ailleurs, ajoutait Rouzet, cet éternel
+penchant à dominer, penchant qui remplit le coeur de tous les hommes,
+Louis XVI ne l'avait-il pas réprimé dans le sien, plus qu'aucun souverain
+du monde? N'a-t-il pas fait, en 1789, un sacrifice volontaire d'une partie
+de son autorité? N'a-t-il pas renoncé à une partie des droits que ses
+prédécesseurs s'étaient permis d'exercer? N'a-t-il pas aboli la servitude
+dans ses domaines? N'a-t-il pas appelé dans ses conseils les ministres
+philosophes, et jusqu'à ces empiriques que la voix publique lui désignait?
+N'a-t-il pas convoqué les états-généraux, et rendu au tiers-état une
+partie de ses droits?»
+
+Faure, député de la Seine-Inférieure, avait montré plus de hardiesse
+encore. Se rappelant la conduite de Louis XVI, il avait osé en réveiller
+le souvenir. «La volonté du peuple, avait-il dit, aurait pu sévir contre
+Titus, aussi bien que contre Néron, et elle aurait pu lui trouver des
+crimes, ne fût-ce que ceux commis devant Jérusalem. Mais où sont ceux que
+vous imputez à Louis XVI? J'ai mis toute mon attention aux pièces lues
+contre lui; je n'y ai trouvé que la faiblesse d'un homme qui se laisse
+aller à toutes les espérances qu'on lui donne de recouvrer son ancienne
+autorité; et je soutiens que tous les monarques morts dans leur lit
+étaient plus coupables que lui. Le bon Louis XII même, en sacrifiant en
+Italie cinquante mille Français pour sa querelle particulière, était mille
+fois plus criminel! Liste civile, veto, choix de ses ministres, femmes,
+parens, courtisans, voilà les séducteurs de Capet! et quels séducteurs!
+J'invoque Aristide, Épictète; qu'ils me disent si leur fermeté eût tenu à
+de telles épreuves! C'est sur le coeur des débiles mortels que je fonde
+mes principes ou mes erreurs. Élevez-vous donc à toute la grandeur de la
+souveraineté nationale; concevez tout ce qu'une telle puissance doit
+comporter de magnanimité. Appelez Louis XVI, non comme un coupable, mais
+comme un Français, et dites-lui: Ceux qui t'avaient jadis élevé sur le
+pavois, et nommé leur roi, te déposent aujourd'hui; tu avais promis d'être
+leur père, et tu ne le fus pas... Répare par tes vertus comme citoyen la
+conduite que tu as tenue comme roi.»
+
+Dans l'extraordinaire exaltation des esprits, chacun était conduit à
+envisager la question sous des rapports différens. Fauchet, ce prêtre
+constitutionnel qui s'était rendu célèbre en 1789, pour avoir porté dans
+la chaire le langage de la révolution, avait demandé si la société avait
+le droit de porter la peine de mort[1]. «La société, avait-il dit,
+a-t-elle le droit d'arracher à un homme la vie qu'elle ne lui a pas
+donnée? Sans doute elle doit se conserver; mais est-il vrai qu'elle ne le
+puisse que par la mort du coupable? Et si elle le peut par d'autres
+moyens, n'a-t-elle pas le droit de les employer? Dans cette cause,
+ajoutait-il, plus que dans aucune autre, cette vérité est surtout
+applicable. Quoi! c'est pour l'intérêt public, c'est pour l'affermissement
+de la république naissante que vous allez immoler Louis XVI! Mais sa
+famille entière mourra-t-elle du même coup qui le frappera lui-même?
+D'après le système de l'hérédité, un roi ne succède-t-il pas immédiatement
+à un autre? Êtes-vous débarrassés, par la mort de Louis XVI, des droits
+qu'une famille entière croit avoir reçus d'une possession de plusieurs
+siècles? La destruction d'un seul est donc inutile. Au contraire, laissez
+subsister le chef actuel qui ferme tout accès aux autres; laissez-le
+exister avec la haine qu'il inspire à tous les aristocrates pour ses
+incertitudes, ses concessions; laissez-le exister avec sa réputation de
+faiblesse, avec l'avilissement de sa défaite, et vous aurez moins à le
+craindre que tout autre. Laissez ce roi détrôné errer dans le vaste sein
+de votre république, sans ce cortège de grandeur qui l'entourait; montrez
+combien un roi est peu de chose réduit à lui-même; témoignez un profond
+dédain pour le souvenir de ce qu'il fut, et ce souvenir ne sera plus à
+craindre; vous aurez donné une grande leçon aux hommes; vous aurez fait
+pour la république, sa sûreté et son instruction, plus qu'en versant un
+sang qui ne vous appartient pas. Quant au fils de Louis XVI, ajoute
+Fauchet, s'il peut devenir un homme, nous en ferons un citoyen, comme le
+jeune Égalité. Il combattra pour la république, et nous n'aurons pas peur
+qu'un seul soldat de la liberté le seconde jamais, s'il avait la démence
+de vouloir devenir un traître à la patrie. Montrons ainsi aux peuples que
+nous ne craignons rien; engageons-les à nous imiter; que tous ensemble
+ils forment un congrès européen, qu'ils déposent leurs souverains, qu'ils
+envoient ces êtres chétifs traîner leur vie obscure le long des publiques,
+et qu'ils leur donnent même de petites pensions, car ces êtres-là sont si
+dénués de facultés, que le besoin même ne leur apprendrait pas à gagner du
+pain! Donnez donc ce grand exemple de l'abolition d'une peine barbare.
+Supprimez ce moyen inique de l'effusion du sang, et surtout guérissez le
+peuple du besoin qu'il a de le répandre. Tâchez d'apaiser en lui cette
+soif que des hommes pervers voudraient exciter pour s'en servir à
+bouleverser la république. Songez que des hommes barbares vous demandent
+encore cent cinquante mille têtes, et qu'après leur avoir accordé celle du
+ci-devant roi, vous ne pourrez leur en refuser aucune. Empêchez des crimes
+qui agiteraient pour long-temps le sein de la république, déshonoreraient
+la liberté, ralentiraient ses progrès, et nuiraient à l'accélération du
+bonheur du monde.»
+
+[Note 1: Séance du 13 novembre.]
+
+Cette discussion avait duré depuis le 13 jusqu'au 30 novembre, et avait
+excité une agitation générale. Ceux dont le nouvel ordre de choses n'avait
+pas entièrement saisi l'imagination, et qui conservaient quelque souvenir
+de 1789, de la bonté du monarque, de l'amour qu'on lui porta, ne pouvaient
+comprendre que ce roi, tout à coup transformé en tyran, fût dévoué à
+l'échafaud. En admettant même ses intelligences avec l'étranger, ils
+imputaient cette faute à sa faiblesse, à ses entours, à cet invincible
+amour du pouvoir héréditaire, et l'idée d'un supplice infâme les
+révoltait. Cependant ils n'osaient pas prendre ouvertement la défense de
+Louis XVI. Le péril récent auquel nous venions d'être exposés par
+l'invasion des Prussiens, l'opinion généralement répandue que la cour
+était la cause secrète de cet envahissement de nos frontières, avaient
+excité une irritation qui retombait sur l'infortuné monarque, et contre
+laquelle on n'osait pas s'élever. On se contentait de résister d'une
+manière générale contre ceux qui demandaient des vengeances; on les
+peignait comme des instigateurs de troubles, comme des septembriseurs,
+qui voulaient couvrir la France de sang et de ruines. Sans défendre
+nommément Louis XVI, on demandait la modération envers les ennemis
+vaincus. On se recommandait d'être en garde contre une énergie hypocrite,
+qui, en paraissant défendre la république par des supplices, ne cherchait
+qu'à l'asservir par la terreur, ou à la compromettre envers l'Europe. Les
+girondins n'avaient pas encore pris la parole. On supposait, plutôt qu'on
+ne connaissait, leur opinion, et la Montagne, pour avoir occasion de les
+accuser, prétendait qu'ils voulaient sauver Louis XVI. Cependant ils
+étaient incertains dans cette cause. D'une part, rejetant l'inviolabilité,
+et regardant Louis XVI comme complice de l'invasion étrangère, de l'autre,
+émus en présence d'une grande infortune, et portés en toute occasion à
+s'opposer à la violence de leurs adversaires, ils ne savaient quel parti
+prendre, et ils gardaient un silence équivoque et menaçant.
+
+Une autre question agitait en ce moment les esprits, et ne produisait pas
+moins de troubles que la précédente: c'était celle des subsistances, qui
+avaient été une grande cause de discorde à toutes les époques de la
+révolution.
+
+On a déjà vu combien d'inquiétudes et de peines elles avaient causées à
+Bailly et à Necker, pendant les premiers temps de 1789. Les mêmes
+difficultés se présentaient plus grandes encore à la fin de 1792,
+accompagnées des mouvemens les plus dangereux. La suspension du commerce
+pour tous les objets qui ne sont pas de première nécessité, peut bien
+faire souffrir l'industrie, et à la longue agir sur les classes ouvrières;
+mais quand le blé, premier aliment, vient à manquer, le trouble et le
+désordre s'ensuivent immédiatement. Aussi l'ancienne police avait-elle
+rangé le soin des subsistances au rang de ses attributions, comme un des
+objets qui intéressaient le plus la tranquillité publique.
+
+Les blés ne manquaient pas en 1792; mais la récolte avait été retardée par
+la saison, et en outre le battage des grains avait été différé par le
+défaut de bras. Cependant la plus grande cause de disette était ailleurs.
+En 1792 comme en 1789, le défaut de sûreté, la crainte du pillage sur les
+routes, et des vexations dans les marchés, empêchaient les fermiers
+d'apporter leurs denrées. On avait crié aussitôt à l'accaparement. On
+s'était élevé surtout contre ces riches fermiers qu'on appelait des
+aristocrates, et dont les fermages trop étendus devaient, disait-on, être
+divisés. Plus on s'irritait contre eux, moins ils étaient disposés à se
+montrer dans les marchés, et plus la disette augmentait. Les assignats
+avaient aussi contribué à la produire. Beaucoup de fermiers, qui ne
+vendaient que pour amasser, ne voulaient pas accumuler un papier variable,
+et préféraient garder leurs grains. En outre, comme le blé devenait chaque
+jour plus rare et les assignats plus abondans, la disproportion entre le
+signe et la chose s'était constamment accrue, et le renchérissement
+augmentait d'une manière de plus en plus sensible. Par un accident
+ordinaire dans toutes les disettes, la prévoyance étant éveillée par la
+crainte, chacun voulait faire des approvisionnemens; les familles, les
+municipalités, le gouvernement, faisaient des achats considérables,
+et rendaient ainsi la denrée encore plus rare et plus chère. A Paris
+surtout, la municipalité commettait un abus très grave et très ancien:
+elle achetait des blés dans les départemens voisins, et les vendait
+au-dessous du prix, dans la double intention de soulager le peuple et de
+se populariser encore davantage. Il résultait de cela que les marchands,
+écrasés par la rivalité, se retiraient du marché, et que la population des
+campagnes, attirée par le bas prix, venait absorber une partie des
+subsistances rassemblées à grands frais par la police. Ces mauvaises
+mesures, inspirées par de fausses idées économiques et par une ambition de
+popularité excessive, tuaient le commerce, nécessaire surtout à Paris, où
+il faut accumuler sur un petit espace une quantité de grains plus grande
+que nulle autre part. Les causes de la disette étaient donc très
+multipliées: d'abord la terreur des fermiers qui s'éloignaient des
+marchés, le renchérissement provenant des assignats, la fureur de
+s'approvisionner, et enfin l'intervention de la municipalité parisienne,
+qui troublait le commerce par sa puissante concurrence.
+
+Dans des difficultés pareilles, il est facile de deviner quel parti
+devaient prendre les deux classes d'hommes qui se partageaient la
+souveraineté de la France. Les esprits violens qui avaient jusqu'ici voulu
+écarter toute opposition en détruisant les opposans; qui, pour empêcher
+les conspirations, avaient immolé tous ceux qu'ils suspectaient de leur
+être contraires, de tels esprits ne concevaient, pour terminer la disette,
+qu'un moyen, c'était toujours la force. Ils voulaient qu'on arrachât les
+fermiers à leur inertie, qu'on les obligeât à se rendre dans les marchés;
+que là ils fussent contraints de vendre leurs denrées à un prix fixé par
+les communes; que les grains ne quittassent pas les lieux, et n'allassent
+pas s'accumuler dans les greniers de ce qu'on appelait les accapareurs.
+Ils demandaient donc la présence forcée des commerçans dans les marchés,
+la taxe des prix ou _maximum_, la prohibition de toute circulation, enfin
+l'obéissance du commerce à leurs désirs, non par l'attrait ordinaire du
+gain, mais par la crainte des peines et de la mort.
+
+Les esprits modérés désiraient au contraire qu'on laissât le commerce
+reprendre son cours, en dissipant les craintes des fermiers, en les
+laissant libres de fixer leurs prix, en leur présentant l'attrait d'un
+échange libre, sûr et avantageux, en permettant la circulation d'un
+département à l'autre, pour pouvoir secourir ceux qui ne produisaient pas
+de blé. Ils proscrivaient ainsi la taxe, les prohibitions de toute espèce,
+et réclamaient avec les économistes l'entière liberté du commerce des
+grains dans l'étendue de la France. D'après l'avis de Barbaroux, assez
+versé dans ces matières, ils demandaient que l'exportation à l'étranger
+fût soumise à un droit qui augmenterait quand les prix viendraient à
+s'élever, et qui rendrait ainsi la sortie plus difficile quand la présence
+de la denrée serait plus nécessaire. Ils n'admettaient l'intervention
+administrative que pour l'établissement de certains marchés, destinés aux
+cas extraordinaires. Ils ne voulaient employer la sévérité que contre les
+perturbateurs qui violenteraient les fermiers sur les routes ou dans les
+marchés; ils rejetaient enfin l'emploi des châtimens à l'égard du
+commerce, car la crainte peut être un moyen de répression, mais elle n'est
+jamais un moyen d'action; elle paralyse, mais elle n'anime pas les hommes.
+
+Quand un parti devient maître dans un état, il se fait gouvernement, et
+bientôt forme les voeux et contracte les préjugés ordinaires de tout
+gouvernement; il veut à tout prix faire avancer toutes choses, et employer
+la force comme moyen universel. C'est ainsi que les ardens amis de la
+liberté avaient pour les systèmes prohibitifs la prédilection de tous les
+gouvernemens, et qu'ils trouvaient pour adversaires ceux qui, plus
+modérés, voulaient non seulement la liberté dans le but, mais dans les
+moyens, et réclamaient sûreté pour leurs ennemis, lenteur dans les formes
+de la justice, et liberté absolue du commerce.
+
+Les girondins faisaient donc valoir tous les systèmes imaginés par les
+esprits spéculatifs contre la tyrannie administrative; mais ces nouveaux
+économistes, au lieu de rencontrer, comme autrefois, un gouvernement
+honteux de lui-même, et toujours condamné par l'opinion, trouvaient des
+esprits enivrés de l'idée du salut public, et qui croyaient que la force
+employée pour ce but n'était que l'énergie du bien.
+
+Cette discussion amenait un autre sujet de graves reproches: Roland
+accusait tous les jours la commune de malverser dans les subsistances, et
+de les faire renchérir à Paris, en réduisant les prix par une vaine
+ambition de popularité. Les montagnards répondaient à Roland, en
+l'accusant lui-même d'abuser de sommes considérables affectées à son
+ministère pour l'achat des grains, d'être le chef des accapareurs, et de
+se faire le véritable dictateur de la France, en s'emparant des
+subsistances.
+
+Tandis que pour ce sujet on disputait dans l'assemblée, on se révoltait
+dans certains départemens, et particulièrement dans celui d'Eure-et-Loir.
+Le peuple des campagnes, excité par le défaut de pain, par les
+instigations des curés, reprochait à la convention d'être la cause de tous
+ses maux; et tandis qu'il se plaignait de ce qu'elle ne voulait pas taxer
+les grains, il l'accusait en même temps de vouloir détruire la religion.
+C'est Cambon qui était cause de ce dernier reproche. Passionné pour les
+économies qui ne portaient pas sur la guerre, il avait annoncé qu'on
+supprimerait les frais du culte, et que ceux qui _voudraient la messe la
+paieraient_. Aussi les insurgés ne manquaient pas de dire que la religion
+était perdue, et, par une contradiction singulière, ils reprochaient à la
+convention, d'une part la modération en matière de subsistances, et de
+l'autre la violence à l'égard du culte. Deux membres, envoyés par
+l'assemblée, trouvèrent aux environs de Courville un rassemblement de
+plusieurs mille paysans, armés de fourches et de fusils de chasse, et ils
+furent obligés, sous peine d'être assassinés, de signer la taxe des
+grains. Ils y consentirent, et la convention les désapprouva. Elle déclara
+qu'ils auraient dû mourir, et abolit la taxe qu'ils avaient signée. On
+envoya la force armée pour dissiper les rassemblemens. Ainsi commençaient
+les troubles de l'Ouest, par la misère et l'attachement au culte.
+
+Sur la proposition de Danton, l'assemblée, pour apaiser le peuple de
+l'Ouest, déclara que son intention n'était pas d'abolir la religion, mais
+elle persista à repousser le _maximum_. Ainsi, ferme encore au milieu des
+orages, et conservant une suffisante liberté d'esprit, la majorité
+conventionnelle se déclarait pour la liberté du commerce contre les
+systèmes prohibitifs. Si on considère donc ce qui se passait dans les
+armées, dans les administrations, dans le procès de Louis XVI, on verra un
+spectacle terrible et singulier. Les hommes ardens s'exaltent, et veulent
+recomposer en entier les armées et les administrations pour en écarter les
+tièdes et les suspects; ils veulent employer la force contre le commerce
+pour l'empêcher de s'arrêter, et déployer des vengeances terribles pour
+effrayer tout ennemi. Les hommes modérés, au contraire, craignaient de
+désorganiser les armées en les renouvelant, de tuer le commerce en usant
+de contrainte, de soulever les esprits en employant la terreur; mais leurs
+adversaires s'irritent même de ces craintes, et s'exaltent d'autant plus
+dans le projet de tout renouveler, de tout forcer, de tout punir. Tel
+était le spectacle donné en ce moment par le côté gauche contre le côté
+droit de la convention.
+
+La séance du 30 avait été fort agitée par les plaintes de Roland contre
+les fautes de la municipalité, en matière de subsistances, et par le
+rapport des commissaires envoyés dans le département d'Eure-et-Loir. Tout
+se rappelle à la fois quand on commence le compte de ses maux. D'une part,
+on avait rappelé les massacres, les écrits incendiaires, de l'autre, les
+incertitudes, les restes de royalisme, les lenteurs opposées à la
+vengeance nationale. Marat avait parlé et excité une rumeur générale.
+Robespierre prend la parole au milieu du bruit, et vient proposer, dit-il,
+un moyen plus puissant que tous les autres pour rétablir la tranquillité
+publique, un moyen qui ramènera au sein de l'assemblée l'impartialité et
+la concorde, qui confondra les ennemis de la convention nationale, qui
+imposera silence à tous les libellistes, à tous les auteurs de placards,
+et déjouera leurs calomnies. «Quel est, s'écrie-t-on, quel est ce moyen?»
+Robespierre reprend: «C'est de condamner demain le tyran des Français à la
+peine de ses crimes, et de détruire ainsi le point de ralliement de tous
+les conspirateurs. Après-demain vous statuerez sur les subsistances, et le
+jour suivant vous poserez les bases d'une constitution libre.»
+
+Cette manière tout à la fois emphatique et astucieuse d'annoncer les
+moyens de salut, et de les faire consister dans une mesure combattue par
+le côté droit, excite les girondins, et les oblige à s'expliquer sur la
+grande question du procès. «Vous parlez du roi, dit Buzot; la faute des
+troubles est à ceux qui voudraient le remplacer. Lorsqu'il sera temps de
+s'expliquer sur son sort, je saurai le faire avec la sévérité qu'il a
+méritée; mais il ne s'agit pas de cela ici: il s'agit des troubles, et ils
+viennent de l'anarchie; l'anarchie vient de l'inexécution des lois. Cette
+inexécution subsistera tant que la convention n'aura rien fait pour
+assurer l'ordre.» Legendre succède aussitôt à Buzot, conjure ses collègues
+d'écarter toute personnalité, de ne s'occuper que de la chose publique et
+des séditions qui, n'ayant d'autre objet que de sauver le roi, cesseront
+quand il ne sera plus. Il propose donc à l'assemblée d'ordonner que les
+opinions préparées sur le procès soient déposées sur le bureau, imprimées,
+distribuées à tous les membres, et qu'on décide ensuite si Louis XVI doit
+être jugé, sans perdre le temps à entendre de trop longs discours.
+Jean-Bon-Saint-André s'écrie qu'il n'est pas même besoin de ces questions
+préliminaires, et qu'il ne s'agit que de prononcer sur-le-champ la
+condamnation et la forme du supplice. La convention décrète enfin la
+proposition de Legendre, et l'impression de tous les discours. La
+discussion est ajournée au 3 décembre.
+
+Le 3, on réclame de toutes parts la mise en cause, la rédaction de l'acte
+d'accusation, et la détermination des formes d'après lesquelles le procès
+doit s'instruire. Robespierre demande la parole, et quoiqu'il eût été
+décidé que toutes les opinions seraient imprimées et non lues, il obtient
+d'être entendu, parce qu'il voulait parler, non sur le procès, mais contre
+le procès lui-même, et pour une condamnation sans jugement.
+
+Il soutient qu'instruire un procès, c'est ouvrir une délibération; que
+permettre de délibérer, c'est permettre le doute, et une solution même
+favorable à l'accusé. Or, mettre le crime de Louis XVI en problème, c'est
+accuser les Parisiens, les fédérés, tous les patriotes enfin qui ont fait
+la révolution du 10 août; c'est absoudre Louis XVI, les aristocrates, les
+puissances étrangères et leurs manifestes, c'est en un mot déclarer la
+royauté innocente et la république coupable.
+
+«Voyez aussi, continue Robespierre, quelle audace ont acquise les ennemis
+de la liberté depuis que vous avez proposé ce doute! Dans le mois d'août
+dernier, les partisans du roi se cachaient. Quiconque eût osé entreprendre
+son apologie eût été puni comme un traître... Aujourd'hui, ils relèvent
+impunément un front audacieux; aujourd'hui, des écrits insolens inondent
+Paris et les départemens; des hommes armés et appelés dans ces murs à
+votre insu, contre les lois, ont fait retentir cette cité de cris
+séditieux, et demandent l'impunité de Louis XVI! Il ne vous reste plus
+qu'à ouvrir cette enceinte à ceux qui briguent déjà l'honneur de le
+défendre! Que dis-je! aujourd'hui Louis partage les mandataires du peuple!
+On parle pour ou contre lui! Il y a deux mois, qui eût pu soupçonner
+qu'ici ce serait une question s'il était inviolable? Mais, ajoute
+Robespierre, depuis que le citoyen Pétion a présenté comme une question
+sérieuse, et qui devait être traitée à part, celle de savoir si le roi
+pouvait être jugé, les doctrines de l'assemblée constituante ont reparu
+ici. O crime! ô honte! la tribune du peuple français a retenti du
+panégyrique de Louis XVI! Nous avons entendu vanter les vertus et les
+bienfaits du tyran. Tandis que nous avons eu la plus grande peine pour
+arracher les meilleurs citoyens à l'injustice d'une décision précipitée,
+la seule cause du tyran est tellement sacrée, qu'elle ne peut être ni
+assez longuement ni assez librement discutée! Si nous en croyons ses
+apologistes, le procès durera plusieurs mois: il atteindra l'époque du
+printemps prochain, où les despotes doivent nous livrer une attaque
+générale. Et quelle carrière ouverte aux conspirateurs! quel aliment donné
+à l'intrigue et à l'aristocratie!
+
+«Juste ciel! les hordes féroces du despotisme s'apprêtent à déchirer de
+nouveau le sein de notre patrie au nom de Louis XVI! Louis combat encore
+contre nous du fond de sa prison, et l'on doute s'il est coupable, s'il
+est permis de le traiter en ennemi! On demande quelles sont les lois qui
+le condamnent! On invoque en sa faveur la constitution!... La constitution
+vous défendait ce que vous avez fait; s'il ne pouvait être puni que de la
+déchéance, vous ne pouviez la prononcer sans avoir instruit son procès;
+vous n'aviez point le droit de le retenir en prison; il a celui de
+demander des dommages et intérêts et son élargissement: la constitution
+vous condamne; allez aux pieds de Louis invoquer sa clémence!»
+
+Ces déclamations pleines de fiel, qui ne renfermaient rien que Saint-Just
+n'eût déjà dit, produisirent cependant une profonde sensation sur
+l'assemblée, qui voulut statuer séance tenante. Robespierre avait demandé
+que Louis XVI fût jugé sur-le-champ; cependant plusieurs membres et Pétion
+s'obstinèrent à proposer qu'avant de fixer la forme du jugement, on
+prononçât au moins la mise en jugement; car c'était là, disaient-ils, un
+préliminaire indispensable, quelque célérité qu'on voulût mettre dans
+cette procédure. Robespierre veut parler encore, et semble exiger la
+parole; mais on s'irrite de son insolence, et on lui interdit la tribune.
+L'assemblée rend enfin le décret suivant:
+
+«La convention nationale déclare que Louis XVI sera jugé par elle.»
+(3 décembre.)
+
+Le 4, on met en discussion les formes du procès. Buzot, qui avait entendu
+beaucoup parler de royalisme, réclame la parole pour une motion d'ordre;
+et pour écarter, dit-il, tout soupçon, il demande la peine de mort contre
+quiconque proposerait en France le rétablissement de la royauté. Ce sont
+là des moyens que prennent souvent les partis pour prouver qu'ils sont
+incapables de ce dont on les accuse. Des applaudissemens nombreux
+accueillent cette inutile proposition; mais les montagnards, qui, dans
+leur système, n'auraient pas dû l'empêcher, s'y opposent par humeur, et
+Bazire demande à la combattre. On crie _aux voix! aux voix_! Philippeaux,
+s'unissant à Bazire, pro pose de ne s'occuper que de Louis XVI, et de
+tenir une séance permanente jusqu'à ce qu'il ait été jugé. On demande
+alors quel intérêt porte les opposans à repousser la proposition de Buzot,
+car il n'est personne qui puisse regretter la royauté. Lejeune réplique
+que c'est remettre en question ce qui a été décidé en abolissant la
+royauté. «Mais, dit Rewbell, il s'agit d'ajouter une disposition pénale au
+décret d'abolition; ce n'est donc pas remettre en question une chose déjà
+décrétée.» Merlin, plus maladroit que ses prédécesseurs, veut un
+amendement, et propose de mettre une exception à l'application de la peine
+de mort, dans le cas où la proposition de rétablir la royauté serait faite
+dans les assemblées primaires. A ces mots, des cris s'élèvent de toutes
+parts. Voilà, dit-on, le mystère découvert! On veut un roi, mais sorti des
+assemblées primaires, de ces assemblées d'où se sont élevés Marat,
+Robespierre et Danton. Merlin cherche à se justifier en disant qu'il a
+voulu rendre hommage à la souveraineté du peuple. On lui impose silence en
+le traitant de royaliste, et on propose de le rappeler à l'ordre. Guadet
+alors, avec une mauvaise foi que les hommes les plus honnêtes apportent
+quelquefois dans une discussion envenimée, soutient qu'il faut respecter
+la liberté des opinions, à laquelle on doit d'avoir découvert un secret
+important, et qui donne la clef d'une grande machination. «L'assemblée,
+dit-il, ne doit pas regretter d'avoir entendu cet amendement, qui lui
+démontre qu'un nouveau despotisme doit succéder au despotisme détruit, et
+on doit remercier Merlin, loin de le rappeler à l'ordre.» Une explosion de
+murmures couvrent la voix de Guadet. Bazire, Merlin, Robespierre, crient à
+la calomnie, et il est vrai que le reproche de vouloir substituer un roi
+plébéien au roi détrôné était aussi absurde que celui de fédéralisme
+adressé aux girondins. L'assemblée décrète enfin la peine de mort contre
+quiconque voudrait rétablir en France la royauté, sous quelque
+dénomination que ce puisse être.
+
+On revient aux formes du procès et à la proposition d'une séance
+permanente. Robespierre demande de nouveau que le jugement soit prononcé
+sur-le-champ. Pétion, victorieux encore par l'appui de la majorité, fait
+décider que la séance ne sera pas permanente, ni le jugement instantané,
+mais que l'assemblée s'en occupera tous les jours, et toute affaire
+cessante, de onze à six heures du soir.
+
+Les jours suivans furent employés à la lecture des pièces trouvées chez
+Laporte, et d'autres trouvées plus récemment au château dans une armoire
+secrète, que le roi avait fait construire dans l'épaisseur d'une muraille.
+La porte en était en fer, d'où elle fut connue depuis sous le nom
+d'_armoire de fer_. L'ouvrier employé à la construire la dénonça à Roland,
+qui, empressé de vérifier le fait, eut l'imprudence de s'y rendre
+précipitamment, sans se faire accompagner de témoins pris dans
+l'assemblée, ce qui donna lieu à ses ennemis de dire qu'il avait soustrait
+une partie des papiers. Roland y trouva toutes les pièces relatives aux
+communications de la cour avec les émigrés et avec divers membres des
+assemblées. Les transactions de Mirabeau y furent connues, et la mémoire
+du grand orateur allait être proscrite, lorsqu'à la demande de Manuel, son
+admirateur passionné, on chargea le comité d'instruction publique de faire
+de ces documens un plus ample examen[1].
+
+[Note 1: Cette révélation eut lieu dans la séance du 5 décembre. On
+voulait briser immédiatement le buste de Mirabeau, et ordonner que ses
+cendres fussent enlevées du Panthéon; mais on se contenta ce jour-là de
+voiler son buste.]
+
+On nomma ensuite une commission pour faire, d'après ces pièces, un acte
+énonciatif des faits imputés à Louis XVI. Cet acte énonciatif, une fois
+rédigé, devait être approuvé par l'assemblée. Louis XVI devait ensuite
+comparaître en personne à la barre de la convention, et être interrogé par
+le président sur chaque article de l'acte énonciatif. Après sa
+comparution, deux jours lui étaient accordés pour se défendre, et le
+lendemain de sa défense, le jugement devait être prononcé par appel
+nominal. Le pouvoir exécutif était chargé de prendre toutes les mesures
+nécessaires pour assurer la tranquillité publique pendant la translation
+du roi à l'assemblée. Ces dispositions avaient été décrétées le 9.
+
+Le 10, l'acte énonciatif fut représenté à l'assemblée, et la comparution
+de Louis XVI fut arrêtée pour le lendemain 11 décembre.
+
+Ce monarque infortuné allait donc comparaître en présence de la convention
+nationale, et y subir un interrogatoire sur tous les actes de son règne.
+La nouvelle du procès et de l'ordre de comparution avait pénétré jusqu'à
+Cléry, par les secrets moyens de correspondance qu'il s'était ménagés au
+dehors, et il ne l'avait transmise qu'en tremblant a cette famille
+désolée. N'osant la donner au roi lui-même, il la communiqua à Mme
+Élisabeth, et lui apprit en outre que pendant le procès la commune avait
+résolu de séparer Louis XVI de sa famille. Il convint avec la princesse
+d'un moyen de correspondre pendant cette séparation; ce moyen consistait
+dans l'envoi d'un mouchoir que Cléry, destiné à rester auprès du roi,
+devait faire parvenir aux princesses si Louis XVI était malade. Voilà tout
+ce que les malheureux prisonniers avaient la prétention de se communiquer
+les uns aux autres. Le roi fut averti par sa soeur de sa prochaine
+comparution, et de la séparation qu'on devait lui faire subir pendant le
+procès. Il reçut cette nouvelle avec une parfaite résignation, et se
+prépara à subir avec fermeté cette scène douloureuse.
+
+La commune avait ordonné que, dès le 11 au matin, tous les corps
+administratifs seraient en séance, que toutes les sections seraient
+armées, que la garde de tous les lieux publics, caisses, dépôts, etc.,
+serait augmentée de deux cents hommes par poste, que des réserves
+nombreuses seraient placées sur divers points, avec une forte artillerie,
+et qu'une escorte d'élite accompagnerait la voiture.
+
+Dès le 11 au matin, la générale annonça dans Paris cette scène si triste
+et si nouvelle. Des troupes nombreuses entouraient le Temple, et le bruit
+des armes et des chevaux arrivait jusqu'aux prisonniers, qui feignaient
+d'ignorer la cause de cette agitation. A neuf heures du matin, la famille,
+suivant l'usage, se rendit chez le roi, pour y déjeuner. Les officiers
+municipaux, plus vigilans que jamais, empêchaient par leur présence le
+moindre épanchement. Enfin on les sépara. Le roi demanda en vain qu'on lui
+laissât son fils encore quelques instans. Malgré sa prière, le jeune
+enfant lui fut enlevé, et il demeura seul environ deux heures. Alors le
+maire de Paris, le procureur de la commune, arrivèrent, et lui
+communiquèrent l'arrêt de la convention qui le mandait à sa barre sous le
+nom de Louis Capet. «Capet, reprit le prince, est le nom de l'un de mes
+ancêtres, et n'est pas le mien.» Il se leva ensuite, et se rendit dans la
+voiture du maire, qui l'attendait. Six cents hommes d'élite entouraient la
+voiture. Elle était précédée de trois pièces de canon et suivie de trois
+autres. Une nombreuse cavalerie formait l'avant-garde et l'arrière-garde.
+Une foule immense contemplait en silence ce triste cortège, et souffrait
+cette rigueur comme elle avait souffert si longtemps celles de l'ancien
+gouvernement. Il y eut quelques cris, mais fort rares. Le prince n'en fut
+point ému, et s'entretint paisiblement des objets qui étaient sur la
+route. Dès qu'on fut rendu aux Feuillans, on le déposa dans une salle, en
+attendant les ordres de l'assemblée.
+
+Pendant ce temps on faisait diverses motions relativement à la manière de
+recevoir Louis XVI. On proposait qu'aucune pétition ne pût être entendue,
+qu'aucun député ne pût prendre la parole, qu'aucun signe d'improbation ou
+d'approbation ne pût être donné au roi. «Il faut, dit Legendre, l'effrayer
+par le silence des tombeaux.»
+
+Un murmure condamna ces paroles cruelles. Defermont demanda qu'on disposât
+un siège pour l'accusé. La proposition fut trouvée trop juste pour être
+mise aux voix, et on plaça un siège à la barre. Par une vanité ridicule,
+Manuel proposa de discuter la question à l'ordre du jour, pour n'avoir pas
+l'air de ne s'occuper que du roi, dût-on, ajouta-t-il, le faire attendre à
+la porte. On se mit donc à discuter une loi sur les émigrés.
+
+Santerre annonce enfin l'arrivée de Louis XVI. Barrère est président.
+«Citoyens, dit-il, l'Europe vous regarde. La postérité vous jugera avec
+une sévérité inflexible; conservez donc la dignité et l'impassibilité qui
+conviennent à des juges. Souvenez-vous du silence terrible qui accompagna
+Louis, ramené de Varennes.»
+
+Louis paraît à la barre vers deux heures et demie. Le maire et les
+généraux Santerre et Wittengoff sont à ses côtés. Un silence profond règne
+dans l'assemblée. La dignité de Louis, sa contenance tranquille, dans une
+aussi grande infortune, touchent tout le monde. Les députés du milieu sont
+émus. Les girondins éprouvent un profond attendrissement. Saint-Just,
+Robespierre, Marat, sentent défaillir eux-mêmes leur fanatisme, et
+s'étonnent de trouver un homme dans le roi dont ils demandent le supplice.
+
+«Asseyez-vous, dit Barrère à Louis, et répondez aux questions qui vont
+vous être adressées.» Louis s'assied, et entend la lecture de l'acte
+énonciatif, article par article. Là, toutes les fautes de la cour étaient
+rappelées et rendues personnelles à Louis XVI. On lui reprochait
+l'interruption des séances le 20 juin 1789, le lit de justice tenu le
+23 du même mois, la conspiration aristocratique déjouée par l'insurrection
+du 14 juillet, le repas des gardes-du-corps, les outrages faits à la
+cocarde nationale, le refus de sanctionner la déclaration des droits,
+ainsi que les divers articles constitutionnels; tous les faits enfin qui
+manifestaient une nouvelle conspiration en octobre, et qui furent suivis
+des scènes des 5 et 6; les discours de réconciliation qui avaient suivi
+toutes ces scènes, et qui promettaient un retour qui n'était pas sincère;
+le faux serment prêté à la fédération du 14 juillet; les menées de Talon
+et de Mirabeau pour opérer une contre-révolution; l'argent donné pour
+corrompre une foule de députés; la réunion des chevaliers du poignard le
+28 février 1791; la fuite à Varennes; la fusillade du Champ-de-Mars; le
+silence gardé sur la convention de Pilnitz; le retard apporté à la
+promulgation du décret qui réunissait Avignon à la France; les mouvemens
+de Nîmes, Montauban, Mende, Jallès; la continuation de paie accordée aux
+gardes-du-corps émigrés et à la garde constitutionnelle licenciée; la
+correspondance secrète avec les princes émigrés; l'insuffisance des armées
+réunies sur la frontière; le refus de sanctionner le décret pour le camp
+de vingt mille hommes; le désarmement de toutes les places fortes;
+l'annonce tardive de la marche des Prussiens; l'organisation de compagnies
+secrètes dans l'intérieur de Paris; la revue des Suisses et des troupes
+qui formaient la garnison du château le matin du 10 août; le doublement de
+cette garde; la convocation du maire aux Tuileries; enfin, l'effusion du
+sang qui avait été la suite de ces dispositions militaires.
+
+Si l'on n'admettait pas comme naturel le regret de son ancienne puissance,
+tout dans la conduite du roi pouvait être tourné à crime; car sa conduite
+n'était qu'un long regret, mêlé de quelques efforts timides pour recouvrer
+ce qu'il avait perdu. A chaque article le président s'arrêtait en disant:
+_Qu'avez-vous à répondre_? Le roi, répondant toujours d'une voix assurée,
+avait nié une partie des faits, rejeté l'autre partie sur ses ministres,
+et s'était appuyé constamment sur la constitution, de laquelle il assurait
+ne s'être jamais écarté. Ses réponses avaient toujours été mesurées. Mais
+à cette interpellation: _Vous avez fait couler le sang du Peuple au 10
+août_, il s'écria d'une voix forte: «Non, Monsieur, non, ce n'est pas
+moi!»
+
+On lui montra ensuite toutes les pièces, et, usant d'un respectable
+privilège, il refusa d'en avouer une partie, et il contesta l'existence de
+l'armoire de fer. Cette dénégation produisit un effet défavorable, et elle
+était impolitique, car le fait était démontré. Il demanda ensuite une
+copie de l'acte d'accusation ainsi que des pièces, et un conseil pour
+l'aider dans sa défense.
+
+Le président lui signifia qu'il pouvait se retirer. On lui fît prendre
+quelques rafraîchissemens dans la salle voisine, et, le faisant remonter
+en voiture, on le ramena au Temple. Il arriva à six heures et demie, et
+son premier soin fut de demander à revoir sa famille; on le lui refusa, en
+disant que la commune avait ordonné la séparation pendant la durée de la
+procédure. A huit heures et demie, lorsqu'on lui annonça le moment du
+souper, il demanda de nouveau à embrasser ses enfans. Les ombrages de la
+commune rendaient tous les gardiens barbares, et on lui refusa encore
+cette consolation.
+
+Pendant ce temps l'assemblée était livrée au tumulte, par suite de la
+demande d'un conseil que Louis XVI avait faite. Treilhard, Pétion,
+insistaient avec force pour que cette demande fût accordée: Tallien,
+Billaud-Varennes, Chabot, Merlin, s'y opposaient, en disant qu'on allait
+encore différer le jugement par des chicanes. Enfin l'assemblée accorda
+un conseil. Une députation fut chargée d'aller l'apprendre à Louis XVI, et
+de lui demander sur qui tomberait son choix. Le roi désigna Target, ou à
+son défaut Tronchet, et tous deux s'il était possible. Il demanda en outre
+qu'on lui donnât de l'encre, des plumes et du papier, pour travailler à sa
+défense, et qu'on lui permît de voir sa famille. La convention décida
+sur-le-champ qu'on lui donnerait tout ce qui était nécessaire pour écrire,
+qu'on avertirait les deux défenseurs dont il avait fait choix, qu'il lui
+serait permis de communiquer librement avec eux, et qu'il pourrait voir sa
+famille.
+
+Target refusa la commission dont le chargeait Louis XVI, en donnant pour
+raison que depuis 1785 il ne pouvait plus se livrer à la plaidoirie.
+Tronchet écrivit sur-le-champ qu'il était prêt à accepter la défense qui
+lui était confiée; et, tandis qu'on s'occupait à désigner un nouveau
+conseil, on reçut une lettre écrite par un citoyen de soixante-dix ans,
+par le vénérable Malesherbes, ami et compagnon de Turgot, et le magistrat
+le plus respecté de la France. Le noble vieillard écrivait au président:
+«J'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans le
+temps que cette fonction était ambitionnée par tout le monde: je lui dois
+le même service lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent
+dangereuse.»
+
+Il priait le président d'avertir Louis XVI qu'il était prêt à se dévouer à
+sa défense.
+
+Beaucoup d'autres citoyens firent la même offre, et on en instruisit le
+roi. Il les remercia tous, et n'accepta que Tronchet et Malesherbes. La
+commune décida que les deux défenseurs seraient fouillés jusque dans les
+endroits les plus secrets, avant de pénétrer auprès de leur client.
+La convention, qui avait ordonné _la libre communication_, renouvela son
+ordre, et ils, purent entrer librement dans le Temple. En voyant
+Malesherbes, le roi courut au-devant de lui: le vénérable vieillard tomba
+à ses pieds en fondant en larmes. Le roi le releva, et ils demeurèrent
+longtemps embrassés. Ils commencèrent aussitôt à s'occuper de la défense.
+Des commissaires de l'assemblée apportaient tous les jours au Temple les
+pièces, et avaient ordre de les communiquer, sans jamais s'en dessaisir.
+Le roi les compulsait avec beaucoup d'attention, et avec un calme qui
+chaque fois étonnait davantage les commissaires.
+
+La seule consolation qu'il eût demandée, celle de voir sa famille, ne lui
+était point accordée, malgré le décret de la convention. La commune, y
+mettant toujours obstacle, avait demandé le rapport de ce décret. «Vous
+aurez beau l'ordonner, dit Tallien à la convention, si la commune ne le
+veut pas, cela ne sera pas.» Ces insolentes paroles excitèrent un grand
+tumulte. Cependant l'assemblée, modifiant son décret, ordonna que le roi
+pourrait avoir ses deux enfans auprès de lui, mais à condition que les
+enfans ne retourneraient plus auprès de leur mère pendant tout le procès.
+Le roi, sentant qu'ils étaient plus nécessaires à leur mère, ne voulut pas
+les lui enlever, et se soumit à cette nouvelle douleur avec une
+résignation qu'aucun événement ne pouvait altérer.
+
+A mesure que le procès s'avançait, on sentait davantage l'importance de la
+question. Les uns comprenaient que procéder par le régicide envers
+l'ancienne royauté, c'était s'engager dans un système inexorable de
+vengeances et de cruautés, et déclarer une guerre à mort à l'ancien ordre
+de choses, qu'ils voulaient bien abolir, mais non pas détruire d'une
+manière aussi violente. Les autres au contraire désiraient cette guerre à
+mort, qui n'admettait plus ni faiblesse ni retour, et creusait un abîme
+entre la monarchie et la révolution. La personne du roi disparaissait
+presque dans cette immense question, et on n'examinait plus qu'une chose,
+savoir s'il fallait ou ne fallait pas rompre entièrement avec le passé par
+un acte éclatant et terrible. On ne voyait que le résultat, et on perdait
+de vue la victime sur laquelle allait tomber le coup.
+
+Les girondins, constans à poursuivre les jacobins, leur rappelaient sans
+cesse les crimes de septembre, et les présentaient comme des anarchistes
+qui voulaient dominer la convention par la terreur, et immoler le roi pour
+le remplacer par des triumvirs. Guadet réussit presque à les expulser de
+la convention, en faisant décréter que les assemblées électorales de toute
+la France seraient convoquées pour confirmer ou révoquer leurs députés.
+Cette proposition, décrétée et rapportée en quelques minutes, avait
+singulièrement effrayé les jacobins. D'autres circonstances les
+inquiétaient bien plus encore. Les fédérés continuaient d'arriver de
+toutes parts. Les municipalités envoyaient une multitude d'adresses dans
+lesquelles, en approuvant la république et en félicitant l'assemblée de
+l'avoir instituée, elles condamnaient les crimes et les excès de
+l'anarchie. Les sociétés affiliées reprochaient toujours à la société-mère
+d'avoir dans son sein des hommes de sang qui pervertissaient la morale
+publique, et voulaient attenter à la sûreté de la convention.
+Quelques-unes reniaient leur mère, déclaraient ne plus vouloir de
+l'affiliation, et annonçaient qu'au premier signal elles voleraient à
+Paris pour soutenir l'assemblée. Toutes demandaient surtout la radiation
+de Marat, et quelques-unes celle de Robespierre lui-même.
+
+Les jacobins désolés avouaient que l'opinion se corrompait en France; ils
+se recommandaient de se tenir unis, de ne pas perdre de temps pour écrire
+dans les provinces, et éclairer leurs frères égarés; ils accusaient le
+traître Roland d'arrêter leur correspondance, et d'y substituer des écrits
+hypocrites qui pervertissaient les esprits. Ils proposaient un don
+volontaire pour répandre les bons écrits, et particulièrement les
+_admirables_ discours de Robespierre, et ils cherchaient les moyens de les
+faire parvenir malgré Roland, qui violait, disaient-ils, la liberté des
+postes. Cependant ils convenaient d'une chose, c'est que Marat les
+compromettait par la violence de ses écrits; et il fallait, suivant eux,
+que la société-mère apprît à la France, quelle différence elle mettait
+entre Marat, que son tempérament enflammé emportait au-delà des bornes, et
+le sage, le vertueux Robespierre, qui, toujours dans la véritable limite,
+voulait sans faiblesse, mais sans exagération, ce qui était juste et
+possible. Une forte dispute s'était engagée sur ces deux hommes. On avait
+reconnu que Marat était une tête forte et hardie, mais trop emportée. Il
+avait été utile, disait-on, à la cause du peuple, mais il ne savait pas
+s'arrêter. Les partisans de Marat avaient répondu qu'il ne croyait pas
+nécessaire d'exécuter tout ce qu'il avait dit, et qu'il sentait mieux que
+personne le terme où il fallait s'arrêter. Ils citaient diverses paroles
+de lui. Marat avait dit: _Il ne faut qu'un Marat dans la république.--Je
+demande le plus pour obtenir le moins.--Ma main sécherait plutôt que
+d'écrire_, _si je croyais que le peuple exécutât à la lettre tout ce que
+je lui conseille.--Je surfais au peuple, parce que je sais qu'il me
+marchande_.» Les tribunes avaient appuyé cette justification de Marat par
+leurs applaudissemens. Pourtant la société avait résolu de faire une
+adresse, dans laquelle, décrivant le caractère de Marat et de Robespierre,
+elle montrerait quelle différence elle faisait entre la sagesse de l'un et
+la véhémence de l'autre[1]. Après cette mesure, on en proposa plusieurs
+autres, et surtout on se promit de demander continuellement le départ des
+fédérés pour la frontière. Si on apprenait en effet que l'armée de
+Dumouriez s'affaiblissait par la désertion, les jacobins s'écriaient que
+le renfort des fédérés lui était indispensable. Marat écrivait que depuis
+plus d'un an on retenait les volontaires qui étaient partis les premiers,
+et qu'il était temps de les remplacer par ceux qui séjournaient à Paris:
+on venait d'apprendre que Custine avait été obligé d'abandonner Francfort,
+que Beurnonville avait inutilement attaqué l'électorat de Trèves, et les
+jacobins soutenaient que si ces deux généraux avaient eu avec eux les
+fédérés qui remplissaient inutilement la capitale, ils n'eussent pas
+essuyé cet échec.
+
+[Note 1: Voyez la note 4 à la fin du volume.]
+
+Les diverses nouvelles de l'inutile tentative de Beurnonville et de
+l'échec de Custine avaient singulièrement agité l'opinion. Elles étaient
+faciles à prévoir, car Beurnonville, attaquant par une mauvaise saison, et
+sans moyens suffisans, des positions inabordables, ne pouvait réussir; et
+Custine, s'obstinant à ne pas reculer spontanément sur le Rhin, pour ne
+pas avouer sa témérité, devait infailliblement être réduit à une retraite
+à Mayence. Les malheurs publics sont pour les partis une occasion de
+reproches. Les jacobins, qui n'aimaient pas les généraux suspects
+d'aristocratie, déclamèrent contre eux, et les accusèrent d'être feuillans
+et girondins. Marat ne manqua pas de s'élever de nouveau contre la fureur
+des conquêtes, qu'il avait, disait-il, toujours blâmée, et qui n'était
+qu'une ambition déguisée des généraux pour arriver à un degré de puissance
+redoutable. Robespierre, dirigeant le reproche selon les inspirations de
+sa haine, soutint que ce n'était pas les généraux qu'il fallait accuser,
+mais la faction infâme qui dominait l'assemblée et le pouvoir exécutif. Le
+perfide Roland, l'intrigant Brissot, les scélérats Louvet, Guadet,
+Vergniaud, étaient les auteurs de tous les maux de la France. Il demandait
+à être le premier assassiné par eux; mais il voulait avant tout avoir le
+plaisir de les dénoncer. Dumouriez et Custine, ajoutait-il, les
+connaissaient et se gardaient bien de se ranger avec eux: mais tout le
+monde les craignait parce qu'ils disposaient de l'or, des places et de
+tous les moyens de la république. Leur intention était de l'asservir, et
+pour cela ils enchaînaient tous les vrais patriotes, ils empêchaient le
+développement de leur énergie; et exposaient ainsi la France à être
+vaincue; par ses ennemis. Leur intention était principalement de détruire
+la société des jacobins, et de poignarder quiconque aurait le courage de
+résister. «Et pour moi, s'écriait Robespierre, je demande à être assassiné
+par Roland!» (_Séance des Jacobins du 12 décembre_.)
+
+Cette haine furibonde, se communiquant à toute la société, la soulevait
+comme une mer orageuse. On se promettait un combat à mort contre la
+faction; on repoussait d'avance toute idée de réconciliation, et comme il
+avait été question d'un nouveau projet de transaction, on s'engageait à
+refuser à jamais le _baiser Lamourette_.
+
+Les mêmes scènes se reproduisaient dans l'assemblée pendant le délai qui
+avait été accordé à Louis XVI pour préparer sa défense. On ne manquait pas
+d'y répéter que partout les royalistes menaçaient les patriotes, et
+répandaient des pamphlets en faveur du roi. Thuriot proposa un moyen,
+c'était de punir de mort quiconque méditerait de rompre l'unité de la
+république ou d'en détacher quelque partie. C'était là un décret contre la
+fable du fédéralisme, c'est-à-dire contre les girondins. Buzot se hâte de
+répondre par un autre projet de décret, et demande l'exil de la famille
+d'Orléans. Les partis échangent les faussetés, et se vengent des calomnies
+par d'autres calomnies. Tandis que les jacobins accusaient les girondins
+de fédéralisme, ceux-ci reprochaient aux premiers de destiner le duc
+d'Orléans au trône, et de ne vouloir immoler Louis XVI que pour rendre la
+place vacante.
+
+Le duc d'Orléans existait à Paris, s'efforçant en vain de se faire oublier
+dans le sein de la convention. Cette place sans doute ne lui convenait pas
+au milieu de furieux démagogues; mais où fuir? En Europe, l'émigration
+l'attendait, et les outrages, peut-être même les supplices, menaçaient
+ce parent de la royauté qui avait répudié sa naissance et son rang. En
+France, il s'efforçait de cacher son rang sous les titres des plus
+humbles, et il se nommait _Égalité_. Mais il restait l'ineffaçable
+souvenir de son ancienne existence, et le témoignage toujours présent de
+ses immenses richesses. A moins de prendre les haillons, de se rendre
+méprisable à force de cynisme, comment échapper aux soupçons? Dans les
+rangs girondins, il eût été perdu dès le premier jour, et tous les
+reproches de royalisme qu'on leur faisait eussent été justifiés. Dans ceux
+des jacobins, il avait la violence de Paris pour appui; mais il ne pouvait
+pas échapper aux accusations des girondins, et c'est ce qui lui arriva en
+effet. Ceux-ci, ne lui pardonnant pas de se ranger avec leurs ennemis,
+supposaient que, pour se rendre supportable, il prodiguait ses trésors aux
+anarchistes, et leur fournissait le secours de sa puissante fortune.
+
+L'ombrageux Louvet croyait mieux, et s'imaginait sincèrement qu'il
+nourrissait toujours l'espoir de la royauté. Sans partager cette opinion,
+mais pour combattre la sortie de Thuriot par une autre, Buzot monte à la
+tribune. «Si le décret proposé par Thuriot doit ramener la confiance,
+je vais, dit-il, vous en proposer un qui ne la ramènera pas moins. La
+monarchie est renversée, mais elle vit encore dans les habitudes, dans les
+souvenirs de ses anciennes créatures. Imitons les Romains, ils ont chassé
+Tarquin et sa famille: comme eux, chassons la famille des Bourbons. Une
+partie de cette famille est dans les fers, mais il en est une autre bien
+plus dangereuse, parce qu'elle fut plus populaire, c'est celle d'Orléans.
+Le buste d'Orléans fut promené dans Paris; ses fils, bouillans de courage,
+se distinguent dans nos armées, et les mérites mêmes de cette famille la
+rendent dangereuse pour la liberté. Qu'elle fasse un dernier sacrifice à
+la patrie en s'exilant de son sein; qu'elle aille porter ailleurs le mal
+heur d'avoir approché du trône, et le malheur plus grand encore de porter
+un nom qui nous est odieux, et dont l'oreille d'un homme libre ne peut
+manquer d'être blessée.» Louvet succédant à Buzot, et s'adressant à
+d'Orléans lui-même, lui cite l'exil volontaire de Collatin, et l'engage à
+l'imiter. Lanjuinais rappelle les élections de Paris dont Égalité fait
+partie, et qui se firent sous le poignard de la faction anarchique; il
+rappelle les efforts qu'on a tentés pour nommer ministre de la guerre un
+chancelier de la maison d'Orléans, l'influence que les fils de cette
+famille ont acquise dans les armées, et, par toutes ces raisons, il
+demande le bannissement des Bourbons. Bazire, Saint-Just, Chabot, s'y
+refusent, plutôt par opposition aux girondins que par intérêt pour
+d'Orléans. Ils soutiennent que ce n'est pas le moment de sévir contre le
+seul des Bourbons qui se soit loyalement conduit envers la nation, qu'il
+faut d'abord punir le Bourbon prisonnier, faire ensuite la constitution,
+et qu'après on s'occupera des citoyens devenus dangereux; qu'au reste,
+envoyer d'Orléans hors de France, c'est l'envoyer à la mort, et qu'il faut
+au moins ajourner cette cruelle mesure. Néanmoins le bannissement est
+décrété par acclamation. Il ne s'agit plus que de décider l'époque du
+bannissement en rédigeant le décret. «Puisque vous employez l'ostracisme
+contre Égalité, dit Merlin, employez-le contre tous les hommes dangereux,
+et tout d'abord je le demande contre le pouvoir exécutif.--Contre Roland!
+s'écrie Albitte.--Contre Roland et Pache! Ajoute Barrère, qui sont devenus
+une cause de division parmi nous. Qu'ils soient bannis l'un et l'autre du
+ministère, pour nous rendre le calme et l'union.» Cependant Kersaint
+craint que l'Angleterre ne profite de cette désorganisation du ministère
+pour nous faire une guerre désastreuse; comme elle fit en 1757, lorsque
+d'Argenson et Machau furent disgraciés.
+
+Rewbell demande si on peut bannir un représentant du peuple, et si
+Philippe Égalité n'appartient pas à ce titre à la nation qui l'a nommé.
+Ces diverses observations arrêtent le mouvement des esprits. On
+s'interrompt, on revient, et sans révoquer le décret de bannissement
+contre les Bourbons, on ajourne la discussion à trois jours, pour se
+calmer, et pour réfléchir plus mûrement à la question de savoir si on
+pouvait bannir Égalité, et destituer sans danger les deux ministres de
+l'intérieur et de la guerre.
+
+Après cette discussion, on devine quel désordre dut régner dans les
+sections, à la commune et aux jacobins. On cria de toutes parts à
+l'ostracisme, et les pétitions se préparèrent pour la reprise de la
+discussion. Les trois jours écoulés, la discussion recommença; le maire
+vint à la tête des sections demander le rapport des décrets. L'assemblée
+passa à l'ordre du jour après la lecture de l'adresse; mais Pétion, voyant
+quel tumulte excitait cette question, en demanda l'ajournement après le
+jugement de Louis XVI. Cette espèce de transaction fut adoptée, et on se
+jeta de nouveau sur la victime contre laquelle s'acharnaient toutes les
+passions. Le célèbre procès fut donc aussitôt repris.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+CONTINUATION DU PROCÈS DE LOUIS XVI.--SA DÉFENSE.--DÉBATS TUMULTUEUX A LA
+CONVENTION.--LES GIRONDINS PROPOSENT L'APPEL AU PEUPLE; OPINION DU DÉPUTÉ
+SALLE; DISCOURS DE ROBESPIERRE; DISCOURS DE VERGNIAUD.--POSITION DES
+QUESTIONS.--LOUIS XVI EST DÉCLARÉ COUPABLE ET CONDAMNÉ A MORT, SANS APPEL
+AU PEUPLE ET SANS SURSIS A L'EXÉCUTION.--DÉTAILS SUR LES DÉBATS ET LES
+VOTES ÉMIS.--ASSASSINAT DU DÉPUTÉ LEPELLETIER-SAINT-FARGEAU.--AGITATION
+DANS PARIS.--LOUIS XVI FAIT SES ADIEUX A SA FAMILLE; SES DERNIERS MOMENS
+DANS LA PRISON ET SUR L'ÉCHAFAUD.
+
+
+Le temps accordé à Louis XVI pour préparer sa défense était à peine
+suffisant pour compulser les immenses matériaux sur lesquels elle devait
+être établie. Ses deux défenseurs demandèrent à s'en adjoindre un
+troisième, plus jeune et plus actif, qui rédigerait et prononcerait la
+défense, tandis qu'ils en chercheraient et prépareraient les moyens. Ce
+jeune adjoint était l'avocat Desèze, qui avait défendu Bezenval après le
+14 juillet. La convention, ayant accordé la défense, ne refusa pas un
+nouveau conseil, et M. Desèze eut, comme Malesherbes et Tronchet, la
+faculté de pénétrer au Temple. Une commission y portait tous les jours les
+pièces, les montrait à Louis XVI, qui les recevait avec beaucoup de
+sang-froid, et comme si ce procès _eût regardé un autre_, disait un
+rapport de la commune. Il montrait aux commissaires la plus grande
+politesse, et leur faisait servir à manger quand les séances avaient été
+trop longues. Pendant qu'il s'occupait ainsi de son procès, il avait
+trouvé un moyen de correspondre avec sa famille. Il écrivait au moyen du
+papier et des plumes qu'on lui avait donnés pour travailler à sa défense,
+et les princesses traçaient leur réponse sur du papier avec des piqûres
+d'épingle. Quelquefois on pliait les billets dans des pelotons de fil,
+qu'un garçon de l'office, en servant les repas, jetait sous la table;
+quelquefois on les faisait descendre par une ficelle d'un étage à un
+autre. Les malheureux prisonniers se donnaient ainsi des nouvelles de leur
+santé, et trouvaient une grande consolation à apprendre qu'ils n'étaient
+point malades.
+
+Enfin M. Desèze avait terminé sa défense en y travaillant nuit et jour. Le
+roi lui fit retrancher tout ce qui était trop oratoire, et voulut s'en
+tenir à la simple discussion des moyens qu'il avait à faire valoir. Le 26,
+à neuf heures et demie du matin, toute la force armée était en mouvement
+pour le conduire du Temple aux Feuillans, avec les mêmes précautions, et
+dans le même ordre que lors de sa première comparution. Monté dans la
+voiture du maire, il s'entretint avec lui pendant le trajet avec la même
+tranquillité que de coutume; on parla de Sénèque, de Tite-Live, des
+hôpitaux; il adressa même une plaisanterie assez fine à un des municipaux,
+qui avait dans la voiture le chapeau sur la tête. Arrivés aux Feuillans,
+il montra beaucoup de sollicitude pour ses défenseurs; il s'assit à leurs
+côtés dans l'assemblée, regarda avec beaucoup de calme les bancs où
+siégeaient ses accusateurs et ses juges, sembla rechercher sur leur visage
+l'impression que produisait la plaidoirie de M. Desèze, et plus d'une fois
+il s'entretint en souriant avec Tronchet et Malesherbes. L'assemblée
+accueillit sa défense avec un morne silence, et ne témoigna aucune
+improbation.
+
+Le défenseur s'occupa d'abord des principes du droit, et en second lieu
+des faits imputés à Louis XVI. Bien que l'assemblée, en décidant que le
+roi serait jugé par elle, eût implicitement décrété que l'inviolabilité ne
+pouvait être invoquée, M. Desèze démontra fort bien que rien ne pouvait
+limiter la défense, et qu'elle demeurait entière, même après le décret;
+que par conséquent, si Louis jugeait l'inviolabilité soutenable, il avait
+le droit de la faire valoir. Il fut d'abord obligé de reconnaître la
+souveraineté du peuple; et, avec tous les défenseurs de la constitution de
+1791, il soutint que la souveraineté, bien que maîtresse absolue, pouvait
+s'engager, qu'elle l'avait voulu à l'égard de Louis XVI, en stipulant
+l'inviolabilité; qu'elle n'avait pas voulu une chose absurde dans le
+système de la monarchie; que par conséquent l'engagement devait être
+exécuté; et que tous les crimes possibles, le roi en eût-il commis, ne
+pouvaient être punis que de la déchéance. Il dit que sans cela la
+constitution de 1791 serait un piège barbare tendu à Louis XVI, puisqu'on
+lui aurait promis avec l'intention secrète de ne pas tenir; que, si on
+refusait à Louis ses droits de roi, il fallait lui laisser au moins ceux
+de citoyen; et il demanda où étaient les formes conservatrices que tout
+citoyen avait droit de réclamer, telles que la distinction entre le jury
+d'accusation et celui de jugement, la faculté de récusation, la majorité
+des deux tiers, le vote secret, et le silence des juges pendant que leur
+opinion se formait. Il ajouta, avec une hardiesse qui ne rencontra qu'un
+silence absolu, qu'il cherchait partout des juges et ne trouvait que des
+accusateurs. Il passa ensuite à la discussion des faits, qu'il rangea sous
+deux divisions, ceux qui avaient précédé et ceux qui avaient suivi
+l'acceptation de l'acte constitutionnel. Les premiers étaient couverts par
+l'acceptation de cet acte, les autres par l'inviolabilité. Cependant il ne
+refusait pas de les discuter, et il le fit avec avantage, parce qu'on
+avait amassé une foule de faits insignifians, à défaut de la preuve
+précise des intelligences avec l'étranger; crime dont on était persuadé,
+mais dont la preuve positive manquait encore. Il repoussa victorieusement
+l'accusation d'avoir versé le sang français au 10 août. Dans ce jour, en
+effet, l'agresseur n'était pas Louis XVI, mais le peuple. Il était
+légitime que Louis XVI, attaqué, cherchât à se défendre, et qu'il prît les
+précautions nécessaires. Les magistrats eux-mêmes l'avaient approuvé, et
+avaient donné aux troupes l'ordre formel de repousser la force par la
+force. Malgré cela, disait M. Desèze, le roi n'avait pas voulu faire usage
+de cette autorisation, qu'il tenait et de la nature et de la loi, et il
+s'était retiré dans le sein du corps législatif pour éviter toute effusion
+de sang. Le combat qui avait suivi ne le regardait plus, devait même lui
+valoir des actions de grâces plutôt que des vengeances, puisque c'était
+sur un ordre de sa main que les Suisses avaient abandonné la défense du
+château et de leur vie. Il y avait donc une criante injustice à reprocher
+à Louis XVI d'avoir versé le sang français, et sur ce point il avait été
+irréprochable; il s'était montré au contraire plein de délicatesse et de
+vertu.
+
+Le défenseur termina par ces mots si courts, si justes, et les seuls où il
+fût question des vertus de Louis XVI:
+
+«Louis était monté sur le trône à vingt ans, et à vingt ans il donna sur
+le trône l'exemple des moeurs; il n'y porta aucune faiblesse coupable ni
+aucune passion corruptrice; il y fut économe, juste, sévère, et il s'y
+montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple désirait la
+destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le détruisit; le
+peuple demandait l'abolition de la servitude, il commença par l'abolir
+lui-même dans ses domaines; le peuple sollicitait des réformes dans la
+législation criminelle pour l'adoucissement du sort des accusés, il fit
+ces réformes; le peuple voulait que des milliers de Français, que la
+rigueur de nos usages avait privés jusqu'alors des droits qui
+appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits ou les recouvrassent,
+il les en fit jouir par ses lois; le peuple voulut la liberté, et il la
+lui donna! Il vint même au-devant de lui par ses sacrifices, et cependant
+c'est au nom de ce même peuple qu'on demande aujourd'hui.... Citoyens, je
+n'achève pas ... je m'arrête devant l'histoire: songez qu'elle jugera
+votre jugement, et que le sien sera celui des siècles!»
+
+Louis XVI, prenant la parole immédiatement après son défenseur, prononça
+quelques mots qu'il avait écrits. «On vient, dit-il, de vous exposer mes
+moyens de défense; je ne les renouvellerai point; en vous parlant
+peut-être pour la dernière fois, je vous déclare que ma conscience ne me
+reproche rien, et que mes défenseurs vous ont dit la vérité.
+
+«Je n'ai jamais craint que ma conduite fût examinée publiquement; mais mon
+coeur est déchiré de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation d'avoir
+voulu faire répandre le sang du peuple, et surtout que les malheurs du 10
+août me soient attribués!
+
+«J'avoue que les preuves multipliées que j'avais données, dans tous les
+temps, de mon amour pour le peuple, et la manière dont je m'étais toujours
+conduit, me paraissaient devoir prouver que je ne craignais pas de
+m'exposer pour épargner son sang, et éloigner à jamais de moi une pareille
+imputation.»
+
+Le président demande ensuite à Louis XVI s'il ne lui restait plus rien à
+dire pour sa défense. Louis XVI ayant déclaré qu'il a tout dit, le
+président lui annonce qu'il peut se retirer. Conduit dans une salle
+voisine avec ses défenseurs, il s'occupe avec sollicitude du jeune Desèze,
+qui paraît fatigué d'une longue plaidoirie. Ramené ensuite en voiture, il
+parle avec la même sérénité à ceux qui l'escortent, et arrive au Temple à
+cinq heures. A peine avait-il quitté la convention, qu'un orage violent
+s'y était élevé. Les uns voulaient qu'on ouvrît la discussion; les autres,
+se plaignant des délais éternels qu'on apportait à la décision de ce
+procès, demandaient sur-le-champ l'appel nominal, en disant que dans tout
+tribunal, après avoir ouï l'accusé, on passait aux voix. Lanjuinais
+nourrissait depuis le commencement du procès une indignation que son
+caractère impétueux ne lui permettait plus de contenir. Il s'élance à la
+tribune, et au milieu des cris qu'excite sa présence, il demande non pas
+un délai pour la discussion, mais l'annulation même de la procédure;
+il s'écrie que le temps des hommes féroces est passé, qu'il ne faut pas
+déshonorer l'assemblée en lui faisant juger Louis XVI; que personne n'en a
+le droit en France, et que l'assemblée particulièrement n'a aucun titre
+pour le faire; que si elle veut agir comme corps politique, elle ne peut
+prendre que des mesures de sûreté contre le ci-devant roi; mais que si
+elle agit comme tribunal, elle est hors de tous les principes, car c'est
+faire juger le vaincu par le vainqueur lui-même, puisque la plupart des
+membres présens se sont déclarés les conspirateurs du 10 août. Au mot de
+_conspirateurs_, un tumulte épouvantable s'élève de toutes parts. On crie
+_à l'ordre! à l'Abbaye! à bas de la tribune_! Lanjumais veut en vain
+justifier le mot de _conspirateurs_, en disant qu'il doit être pris ici
+dans un sens favorable, et que le 10 août fut une conspiration glorieuse:
+il continue au milieu du bruit, et finit en déclarant qu'il aimerait mieux
+périr mille fois que de condamner, contre toutes les lois, le tyran même
+le plus abominable!
+
+Une foule d'orateurs lui succèdent, et le tumulte ne fait que s'accroître.
+On ne veut plus rien entendre, on quitte sa place, on se mêle, on se forme
+par groupes, on s'injurie, on se menace, et le président est obligé de se
+couvrir. Après une heure d'agitation, le calme se rétablit enfin, et
+l'assemblée, adoptant l'avis de ceux qui demandaient la discussion sur le
+procès de Louis XVI, déclare que la discussion est ouverte, et qu'elle
+sera continuée, toutes affaires cessantes, jusqu'à ce que l'arrêt soit
+rendu.
+
+La discussion est donc reprise le 27: la foule des orateurs déjà entendus
+reparaît à la tribune. Saint-Just s'y montre de nouveau. La présence de
+Louis XVI, humilié, vaincu, et serein encore dans l'infortune, a fait
+naître quelques objections dans son esprit; mais il répond à ces
+objections en appelant Louis un tyran modeste et souple, qui a opprimé
+avec modestie, qui se défend avec modestie, et contre la douceur
+insinueuse duquel il faut se prémunir avec le plus grand soin. Il a appelé
+les états-généraux, mais c'était pour humilier la noblesse et régner en
+divisant; aussi, quand il a vu la puissance des états s'élever si
+rapidement, il a voulu la détruire. Au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, on
+l'a vu amasser secrètement des moyens pour accabler le peuple; mais chaque
+fois que ses conspirations étaient déjouées par l'énergie nationale, il
+feignait de revenir lui-même, il montrait de sa défaite et de la victoire
+du peuple une joie hypocrite et qui n'était pas naturelle. Depuis, ne
+pouvant plus faire usage de la force, il corrompait les défenseurs de la
+liberté, il complotait avec l'étranger, il désespérait les ministres, dont
+l'un était obligé de lui écrire: _Vos relations secrètes m'empêchent
+d'exécuter les lois, et je me retire_. Enfin il avait employé tous les
+moyens de la plus profonde perfidie jusqu'au 10 août, et maintenant
+encore, il affectait une feinte douceur pour ébranler ses juges et leur
+échapper.
+
+C'est ainsi que les incertitudes si naturelles de Louis XVI se peignaient
+dans un esprit violent, qui voyait une perfidie forte et calculée là où il
+n'y avait que faiblesse et regret du passé. D'autres orateurs succèdent à
+Saint-Just, et on attend avec impatience que les Girondins prennent la
+parole. Ils ne s'étaient pas prononcés encore, et il était temps qu'ils
+s'expliquassent. On a déjà vu quelles étaient et leurs incertitudes, et
+leurs dispositions à s'émouvoir, et leur penchant à excuser dans Louis XVI
+une résistance qu'ils étaient plus capables de comprendre que leurs
+adversaires. Vergniaud convint devant quelques amis de l'attendrissement
+qu'il éprouvait. Sans être aussi touchés peut-être, les autres étaient
+tous disposés à s'intéresser à la victime, et dans cette situation, ils
+imaginèrent un moyen qui décèle leur émotion et l'embarras de leur
+position: ce moyen était l'appel au peuple. Se décharger d'une
+responsabilité dangereuse, et rejeter sur la nation le reproche de
+barbarie si le roi était condamné, ou celui de royalisme s'il était
+absous, tel était le but des girondins, et c'était un acte de faiblesse.
+Puisqu'ils étaient touchés à la vue de la profonde infortune de Louis XVI,
+ils devaient avoir le courage de le défendre eux-mêmes, et ne devaient pas
+provoquer la guerre civile en renvoyant aux quarante-quatre mille sections
+qui partageaient la France une question qui allait infailliblement mettre
+tous les partis en présence, et soulever les passions les plus furieuses.
+Il fallait se saisir fortement de l'autorité, avoir le courage d'en user
+soi-même, sans se décharger sur la multitude d'un soin dont elle était
+incapable, et qui eût exposé le pays à une confusion épouvantable. Ici,
+les girondins donnèrent à leurs adversaires un avantage immense, en les
+autorisant à répandre qu'ils fomentaient la guerre civile, et en faisant
+suspecter leur courage et leur franchise. Aussi ne manqua-t-on pas de dire
+chez les jacobins que ceux qui voulaient absoudre Louis XVI étaient plus
+francs et plus estimables que ceux qui voulaient en appeler au peuple.
+Mais telle est l'ordinaire conduite des partis modérés; se conduisant ici
+comme aux 2 et 3 septembre, les girondins hésitaient à se compromettre pour
+un roi qu'ils regardaient comme un ennemi, et qui, dans leur persuasion,
+avait voulu les détruire par le fer étranger; cependant, émus à la vue de
+cet ennemi vaincu, ils essayaient de le défendre, ils s'indignaient de la
+violence commise à son égard, et ils faisaient assez pour se perdre
+eux-mêmes, sans faire assez pour le sauver.
+
+Salles, celui de tous qui se prêtait le mieux aux imaginations de Louvet,
+et qui même le surpassait dans la supposition de complots imaginaires,
+Salles proposa et soutint le premier le système de l'appel au peuple, dans
+la séance du 27. Livrant à tout le blâme des républicains la conduite de
+Louis XVI, et avouant qu'elle méritait toute la sévérité qu'on pourrait
+déployer, il fit observer cependant que ce n'était point une vengeance,
+mais un grand acte de politique que l'assemblée devait exercer; il soutint
+donc que c'était sous le point de vue de l'intérêt public que la question
+devait être jugée. Or, dans les deux cas, de l'absolution et de la
+condamnation, il voyait des inconvéniens énormes.
+
+L'absolution serait une cause éternelle de discorde, et le roi deviendrait
+un point de ralliement de tous les partis. Le souvenir de ses attentats
+serait constamment rappelé à l'assemblée pour lui reprocher son
+indulgence: cette impunité serait un scandale public qui provoquerait
+peut-être des révoltes populaires, et qui servirait de prétexte à tous les
+agitateurs. Les hommes atroces qui avaient déjà bouleversé l'état par
+leurs crimes, ne manqueraient pas de s'autoriser de cet acte de clémence
+pour commettre de nouveaux attentats, comme ils s'étaient autorisés de la
+lenteur des tribunaux pour exécuter les massacres de septembre. De toutes
+parts, enfin, on accuserait la convention de n'avoir pas eu le courage de
+terminer tant d'agitations, et de fonder la république par un exemple
+énergique et terrible.
+
+Condamné, le roi léguerait à sa famille toutes les prétentions de sa race,
+et les léguerait à des frères plus dangereux, parce qu'ils étaient moins
+déconsidérés par leur faiblesse. Le peuple, ne voyant plus les crimes,
+mais le supplice, viendrait peut-être à s'apitoyer sur le sort du roi, et
+les factieux trouveraient encore dans cette disposition un moyen de
+l'irriter contre la convention nationale. Les souverains de l'Europe
+gardaient un morne silence, dans l'attente d'un événement qu'ils
+espéraient devoir soulever une indignation générale, mais dès que la tête
+du roi serait tombée, tous, profitant de ce prétexte, fondraient à la fois
+sur la France pour la déchirer. Peut-être alors la France, aveuglée par
+ses souffrances, reprocherait à la convention un acte qui lui aurait valu
+une guerre cruelle et désastreuse.
+
+Telle est, disait Salles, la funeste alternative offerte à la convention
+nationale. Dans une situation pareille, c'est à la nation elle-même à se
+décider, et à fixer son sort en fixant celui de Louis XVI. Le danger de la
+guerre civile est chimérique, car la guerre civile n'a pas éclaté en
+convoquant les assemblées primaires pour nommer une convention qui devait
+décider du sort de la France, et on ne paraît pas la redouter davantage
+dans une occasion tout aussi grave, puisqu'on défère à ces mêmes
+assemblées primaires la sanction de la constitution. On objecte vainement
+les longueurs et les difficultés d'une nouvelle délibération dans
+quarante-quatre mille assemblées; car il ne s'agit pas de délibérer, mais
+de choisir sans discussions entre les deux propositions présentées par la
+convention. On posera ainsi la question aux assemblées primaires: Louis
+XVI sera-t-il puni de mort, ou détenu jusqu'à la paix? Et elles répondront
+par ces mots: _Détenu_, ou _Mis à mort_. Avec des courriers
+extraordinaires, la réponse peut être arrivée en quinze jours des
+extrémités les plus éloignées de la France.
+
+Cette opinion avait été écoutée avec des dispositions très diverses.
+Serres, député des Hautes-Alpes, se rétracte de sa première opinion, qui
+était pour le jugement, et demande l'appel au peuple. Barbaroux combat la
+justification de Louis XVI, sans prendre de conclusions, car il n'osait
+absoudre contre le voeu de ses commettans, ni condamner contre celui de
+ses amis. Buzot se prononce pour l'appel au peuple; toutefois il modifie
+l'opinion de Salles, et demande que la convention prenne elle-même
+l'initiative en votant pour la mort, et en n'exigeant des assemblées
+primaires que la simple sanction de ce jugement. Rabaut Saint-Étienne, ce
+ministre protestant déjà distingué par ses talens dans la constituante,
+s'indigne de cette cumulation de pouvoirs qu'exerce la convention. «Quant
+à moi, dit-il, je suis las de ma portion de despotisme; je suis fatigué,
+harcelé, bourrelé de la tyrannie que j'exerce pour ma part, et je soupire
+après le moment où vous aurez créé un tribunal qui me fasse perdre les
+formes et la contenance d'un tyran.... Vous cherchez des raisons
+politiques; ces raisons sont dans l'histoire.... Ce peuple de Londres, qui
+avait tant pressé le supplice du roi, fut le premier à maudire ses juges
+et à se prosterner devant son successeur. Lorsque Charles II monta sur le
+trône, la ville lui donna un superbe repas, le peuple se livra à la joie
+la plus extravagante, et il courut assister au supplice de ces mêmes juges
+que Charles immola depuis aux mânes de son père. Peuple de Paris,
+parlement de France, m'avez-vous entendu?...»
+
+Faure demande le rapport de tous les décrets portant la mise en jugement.
+Le sombre Robespierre reparaît enfin tout plein de colère et d'amertume.
+«Lui aussi, dit-il, avait été touché et avait senti chanceler dans son
+coeur la vertu républicaine, en présence du coupable humilié devant la
+puissance souveraine. Mais la dernière preuve de dévouement qu'on devait à
+la patrie, c'était d'étouffer tout mouvement de sensibilité.» Il répète
+alors tout ce qui a été dit sur la compétence de la convention, sur les
+délais éternels apportés à la vengeance nationale, sur les ménagemens
+gardés envers le tyran, tandis qu'on attaque sans aucune espèce de réserve
+les plus chauds amis de la liberté; il prétend que cet appel au peuple
+n'est qu'une ressource semblable à celle qu'avait imaginée Guadet, en
+demandant le scrutin épuratoire; que cette ressource perfide avait pour
+but de remettre tout en question, et la députation actuelle, et le 10
+août, et la république elle-même. Ramenant toujours la question à lui-même
+et à ses ennemis, il compare la situation actuelle à celle de juillet
+1791, lorsqu'il s'agissait de juger Louis XVI pour sa fuite à Varennes.
+Robespierre y avait joué un rôle important. Il rappelle et ses dangers, et
+les efforts heureux de ses adversaires pour replacer Louis XVI sur le
+trône, et la fusillade du Champ-de-Mars qui s'en était suivie, et les
+périls que Louis XVI, replacé sur le trône, avait fait courir à la chose
+publique. Il signale perfidement ses adversaires d'aujourd'hui comme étant
+les mêmes que ses adversaires d'autrefois; il se présente comme exposé, et
+la France avec lui, au même danger qu'alors, et toujours par les intrigues
+de ces fripons qui s'appellent exclusivement les honnêtes gens.
+«Aujourd'hui, ajoute Robespierre, ils se taisent sur les plus grands
+intérêts de la patrie; ils s'abstiennent de prononcer leur opinion sur le
+dernier roi; mais leur sourde et pernicieuse activité produit tous les
+troubles qui agitent la patrie, et pour égarer la majorité saine, mais
+souvent trompée, ils poursuivent les plus chauds patriotes sous le titre
+de minorité factieuse. La minorité, s'écrie-t-il, se changea souvent en
+majorité, en éclairant les assemblées trompées. La vertu fut toujours en
+minorité sur la terre! Sans cela la terre serait-elle peuplée de tyrans et
+d'esclaves?
+
+Ils expirèrent sur un échafaud. Les Critias, les Anitus, les César, les
+Clodius, étaient de la majorité, mais Socrate était de la minorité, car il
+avala la ciguë; Caton était de la minorité, car il déchira ses
+entrailles.» Robespierre recommande ensuite le calme au peuple pour ôter
+tout prétexte à ses adversaires, qui présentent de simples applaudissemens
+donnés à ses députés fidèles comme une rébellion. «Peuple, s'écrie-t-il,
+garde tes applaudissemens, fuis le spectacle de nos débats! Loin de tes
+yeux nous n'en combattrons pas moins.» Il termine enfin en demandant que
+Louis XVI soit sur-le-champ déclaré coupable et condamné à mort.
+
+Les orateurs se succèdent le 28, le 29, et jusqu'au 31. Vergniaud prend
+enfin la parole pour la première fois, et on écoute avec un empressement
+extraordinaire les girondins s'exprimant par la bouche de leur plus grand
+orateur, et rompant un silence dont Robespierre n'était pas le seul à
+les accuser.
+
+Vergniaud développe d'abord le principe de la souveraineté du peuple, et
+distingue les cas où les représentans doivent s'adresser à elle. Il serait
+trop long, trop difficile de recourir à un grand peuple pour tous les
+actes législatifs; mais pour certains actes d'une haute importance, il en
+est tout autrement. La constitution, par exemple, a été d'avance destinée
+à la sanction nationale. Mais cet objet n'est pas le seul qui mérite une
+sanction extraordinaire. Le jugement de Louis a de si graves caractères,
+soit par la cumulation de pouvoirs qu'exerce l'assemblée, soit par
+l'inviolabilité qui avait été constitutionnellement accordée au monarque,
+soit enfin par les effets politiques qui doivent résulter d'une
+condamnation, qu'on ne saurait contester sa haute importance, et la
+nécessité de le soumettre au peuple lui-même. Après avoir développé ce
+système, Vergniaud, qui réfute particulièrement Robespierre, arrive enfin
+aux inconvéniens politiques de l'appel au peuple, et touche à toutes les
+grandes questions qui divisent les deux partis.
+
+Il s'occupe d'abord des discordes qu'on redoute de voir éclater si on
+renvoie au peuple la sanction du jugement du roi. Il reproduit les raisons
+données par d'autres girondins, et soutient que si l'on ne craignait pas
+la guerre civile en réunissant les assemblées primaires pour sanctionner
+la constitution, il ne voyait pas pourquoi on la redouterait en les
+réunissant pour sanctionner le jugement du roi. Cette raison, souvent
+répétée, était de peu de valeur, car la constitution n'était pas la
+véritable question de la révolution, elle ne pouvait être que le règlement
+détaillé d'une institution déjà décrétée et consentie, la république. Mais
+la mort du roi étant une question formidable, il s'agissait de savoir si,
+en procédant par la voie de mort contre la royauté, la révolution romprait
+sans retour avec le passé, et marcherait par les vengeances et une énergie
+inexorable au but qu'elle se proposait. Or, si une question aussi terrible
+divisait déjà si fortement la convention et Paris, il y avait le plus
+grand danger à la proposer encore aux quarante-quatre mille sections du
+territoire français. Dans tous les théâtres, dans toutes les sociétés
+populaires, on disputait tumultueusement, et il fallait que la convention
+eût la force de décider elle-même la question, pour ne pas la livrer à la
+France, qui l'eût peut-être résolue par les armes.
+
+Vergniaud, partageant à cet égard l'opinion de ses amis, soutient que la
+guerre civile n'est pas à craindre. Il dit que dans les départemens les
+agitateurs n'ont pas acquis la prépondérance qu'une lâche faiblesse leur a
+laissé usurper à Paris, qu'ils ont bien parcouru la surface de la
+république, mais qu'ils n'y ont trouvé partout que le mépris, et qu'on a
+donné le plus grand exemple d'obéissance à la loi, en respectant le sang
+impur qui coulait dans leurs veines. Il réfute ensuite les craintes qu'on
+a exprimées sur la véritable majorité qu'on a dit être composée
+d'intrigans, de royalistes, d'aristocrates; il s'élève contre cette
+orgueilleuse assertion que la vertu était en minorité sur la terre.
+«Citoyens, s'écrie-t-il, Catilina fut en minorité dans le sénat romain, et
+si cette minorité eût prévalu, c'en était fait de Rome, du sénat et de la
+liberté. Dans l'assemblée constituante, Maury, Cazalès, furent en
+minorité, et s'ils avaient prévalu, c'en était fait de vous! Les rois
+aussi sont en minorité sur la terre; et pour enchaîner les peuples, ils
+disent aussi que la vertu est en minorité! ils disent aussi que la
+majorité des peuples est composée d'intrigans auxquels il faut imposer
+silence par la terreur, si l'on veut préserver les empires d'un
+bouleversement général.»
+
+Vergniaud demande si, pour faire une majorité conforme aux voeux de
+certains hommes, il faut employer le bannissement et la mort, changer
+la France en désert, et la livrer ainsi aux conceptions de quelques
+scélérats.
+
+Après avoir vengé la majorité et la France, il se venge lui-même et ses
+amis, qu'il montre résistant toujours, et avec un égal courage, à tous
+les despotismes, celui de la cour et celui des brigands de septembre. Il
+les montre pendant la journée du 10 août, siégeant au bruit du canon du
+château, prononçant la déchéance avant la victoire du peuple, tandis, que
+ces Brutus, si pressés aujourd'hui d'égorger les tyrans abattus, cachaient
+leurs frayeurs dans les entrailles de la terre, et attendaient ainsi
+l'issue du combat incertain que la liberté livrait au despotisme.
+
+Il rejette ensuite sur ses adversaires le reproche de provoquer à la
+guerre civile. «Oui, dit-il, ils veulent la guerre civile ceux qui, en
+prêchant l'assassinat contre les partisans de la tyrannie, appliquent ce
+nom à toutes les victimes que leur haine veut immoler; ceux qui appellent
+les poignards sur les représentais du peuple, et demandent la dissolution
+du gouvernement et de la convention; ceux qui veulent que la minorité
+devienne arbitre de la majorité, qu'elle puisse légitimer ses jugemens par
+des insurrections, et que les Catilina soient appelés à régner dans le
+sénat. Ils veulent la guerre civile, ceux qui prêchent ces maximes dans
+tous les lieux publics, et pervertissent le peuple en accusant la raison
+de _feuillantisme_, la justice de pusillanimité, et la sainte humanité de
+conspiration.
+
+«La guerre civile, s'écrie l'orateur, pour avoir invoqué la souveraineté
+du peuple!... Cependant en juillet 1791 vous étiez plus modestes, vous
+ne vouliez pas la paralyser et régner à sa place. Vous faisiez courir une
+pétition pour consulter le peuple sur le jugement à rendre contre Louis
+revenu de Varennes! Alors vous vouliez de la souveraineté du peuple, et
+vous ne pensiez pas que l'invoquer pût exciter la guerre civile! Serait-ce
+qu'alors elle favorisait vos vues secrètes, et qu'aujourd'hui elle les
+contrarie?»
+
+L'orateur passe ensuite à d'autres considérations. On a dit que
+l'assemblée devait montrer assez de grandeur et de courage pour faire
+exécuter elle-même son jugement sans s'appuyer de l'avis du peuple. «Du
+courage, dit-il, il en fallait pour attaquer Louis XVI dans sa
+toute-puissance; en faut-il tant pour envoyer au supplice Louis vaincu et
+désarmé? Un soldat cimbre entre dans la prison de Marius pour l'égorger;
+effrayé à l'aspect de la victime, il s'enfuit sans oser la frapper. Si ce
+soldat avait été membre d'un sénat, doutez-vous qu'il eût hésité à voter
+la mort d'un tyran? Quel courage trouvez-vous à faire un acte dont un
+lâche serait capable?»
+
+Il parle encore d'un autre genre de courage, de celui qu'il faut déployer
+contre les puissances étrangères. «Puisqu'on parle continuellement,
+dit-il, d'un grand acte politique, il n'est pas inutile d'examiner la
+question sous ce rapport. Il n'est pas douteux que les puissances
+n'attendent ce dernier prétexte pour fondre toutes ensemble sur la France.
+On les vaincra sans doute; l'héroïsme des soldats français en est un sûr
+garant: mais ce sera un surcroît de dépenses, d'efforts de tout genre. Si
+la guerre force à de nouvelles émissions d'assignats, qui feront croître
+dans une proportion effrayante le prix des denrées de première nécessité;
+si elle porte de nouvelles et mortelles atteintes au commerce; si elle
+fait verser des torrens de sang sur le continent et sur les mers, quels si
+grands services aurez-vous rendus à l'humanité? Quelle reconnaissance vous
+devra la patrie pour avoir fait en son nom, et au mépris de sa
+souveraineté méconnue, un acte de vengeance devenu la cause ou seulement
+le prétexte d'événemens si calamiteux? J'écarte, s'écrie l'orateur, toute
+idée de revers, mais oserez-vous lui vanter vos services? Il n'y aura pas
+une famille qui n'ait à pleurer ou son père ou son fils; l'agriculture
+manquera bientôt de bras; les ateliers seront abandonnés; vos trésors
+écoulés appelleront de nouveaux impôts; le corps social, fatigué des
+assauts que lui livreront au dehors les ennemis armés, au dedans les
+factions soulevées, tombera dans une langueur mortelle. Craignez qu'au
+milieu de ces triomphes, la France ne ressemble à ces monumens fameux qui,
+dans l'Egypte, ont vaincu le temps: l'étranger qui passe s'étonne de leur
+grandeur; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-t-il? Des cendres inanimées,
+et le silence des tombeaux.»
+
+Après ces craintes, il en est d'autres qui se présentent encore à l'esprit
+de Vergniaud; elles lui sont suggérées par l'histoire anglaise, et par la
+conduite de Cromwell, auteur principal, mais caché, de la mort de Charles
+Ier. Celui-ci, poussant toujours les peuples, d'abord contre le roi, puis
+contre le parlement lui-même, brisa ensuite son faible instrument, et
+s'assit au suprême pouvoir. «N'avez-vous pas, ajoute Vergniaud,
+n'avez-vous pas entendu, dans cette enceinte et ailleurs, des hommes
+crier: _Si le pain est cher, la cause en est au Temple; si le numéraire
+est rare, si nos armées sont mal approvisionnées, la cause en est au
+Temple; si nous avons à souffrir chaque jour du spectacle de l'indigence,
+la cause en est au Temple_!
+
+«Ceux qui tiennent ce langage n'ignorent pas cependant que la cherté du
+pain, le défaut de circulation des subsistances, la mauvaise
+administration dans les armées, et l'indigence dont le spectacle nous
+afflige, tiennent à d'autres causes que celles du Temple. Quels sont donc
+leurs projets? Qui me garantira que ces mêmes hommes qui s'efforcent
+continuellement d'avilir la convention, et qui peut-être y auraient réussi
+si la majesté du peuple, qui réside en elle, pouvait dépendre de leurs
+perfidies; que ces mêmes hommes qui proclament partout qu'une nouvelle
+révolution est nécessaire; qui font déclarer telle ou telle section en
+état d'insurrection permanente; qui disent à la commune que, lorsque la
+convention a succédé à Louis, on n'a fait que changer de tyrans, et qu'il
+faut une autre journée du 10 août; que ces mêmes hommes qui ne parlent que
+de complots, de mort, de traîtres, de proscriptions; qui publient dans les
+assemblées de sections et dans leurs écrits qu'il faut nommer un
+_défenseur_ à la république, qu'il n'y a qu'un chef qui puisse la sauver;
+qui me garantira, dis-je, que ces mêmes hommes ne crieront pas, après la
+mort de Louis, avec la plus grande violence: _Si le pain est cher, la
+cause en est dans la convention; si le numéraire est rare, si nos armées
+sont mal approvisionnées, la cause en est dans la convention; si la
+machine du gouvernement se traîne avec peine, la cause en est dans la
+convention chargée de la diriger; si les calamités de la guerre se sont
+accrues par les déclarations de l'Angleterre et de l'Espagne, la cause en
+est dans la convention, qui a provoqué ces déclarations par la
+condamnation précipitée de Louis_?
+
+«Qui me garantira qu'à ces cris séditieux de la turbulence anarchique ne
+viendront pas se rallier l'aristocratie avide de vengeance, la misère
+avide de changement, et jusqu'à la pitié, que des préjugés invétérés
+auront excitée sur le sort de Louis? Qui me garantira que de cette tempête
+où l'on verra ressortir de leurs repaires les tueurs du 2 septembre, on ne
+vous présentera pas tout couvert de sang, et comme un libérateur, ce
+_défenseur_, ce chef qu'on dit être si nécessaire? un chef! ah! si telle
+était leur audace, il ne paraîtrait que pour être à l'instant percé de
+mille coups! Mais à quelles horreurs ne serait pas livré Paris! Paris,
+dont la postérité admirera le courage héroïque contre les rois, et ne
+concevra jamais l'ignominieux asservissement à une poignée de brigands,
+rebut de l'espèce humaine, qui s'agitent dans son sein et le déchirent en
+tous sens par les mouvemens convulsifs de leur ambition et de leur fureur!
+Qui pourrait habiter une cité où régneraient la terreur et la mort? Et
+vous, citoyens industrieux, dont le travail fait toute la richesse, et
+pour qui les moyens de travail seraient détruits; vous qui avez fait de si
+grands sacrifices à la révolution, et à qui on enlèverait les derniers
+moyens d'existence; vous dont les vertus, le patriotisme ardent et la
+bonne foi ont rendu la séduction si facile, que deviendriez-vous? quelles
+seraient vos ressources? quelles mains essuieraient vos larmes et
+porteraient des secours à vos familles désespérées?
+
+«Irez-vous trouver ces faux amis, ces perfides flatteurs qui vous auraient
+précipités dans l'abîme? Ah! fuyez-les plutôt! redoutez leur réponse! je
+vais vous l'apprendre. Vous leur demanderiez du pain; ils vous diraient:
+_Allez dans les carrières disputer à la terre quelques lambeaux, sanglans
+des victimes que vous avez égorgées_! Ou: _Voulez-vous du sang? Prenez, en
+voici! du sang et des cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture à vous
+offrir_!... Vous frémissez, citoyens! O ma patrie, je demande acte à mon
+tour des efforts que je fais pour te sauver de cette crise déplorable!»
+
+L'improvisation de Vergniaud avait produit sur ses auditeurs de tous les
+côtés une impression profonde et une admiration générale. Robespierre
+avait été atterré sous cette franche et entraînante éloquence. Cependant
+Vergniaud avait ébranlé, mais n'avait pas entraîné l'assemblée, qui
+hésitait entre les deux partis. Plusieurs orateurs furent successivement
+entendus pour ou contre l'appel au peuple. Brissot, Gensonné, Pétion, le
+soutinrent à leur tour. Enfin un orateur eut sur la question une influence
+décisive; ce fut Barrère. Par sa souplesse, son éloquence évasive et
+froide, il était le modèle et l'oracle du milieu. Il parla longuement sur
+le procès, l'envisagea sous tous les rapports, des faits, des lois et de
+la politique, et fournit des motifs de condamnation à tous les faibles qui
+ne demandaient que des raisons spécieuses pour céder. Sa médiocre
+argumentation servit de prétexte à tous ceux qui tremblaient, et dès cet
+instant le malheureux roi fut condamné. La discussion s'était prolongée
+jusqu'au 7 janvier 1793, et déjà personne ne voulait plus entendre cette
+éternelle répétition des mêmes faits et des mêmes raisonnements. La
+clôture fut prononcée sans opposition; mais la proposition d'un nouvel
+ajournement excita un soulèvement des plus violens, et fut enfin décidée
+par un décret qui fixa la position des questions, et l'appel nominal au 14
+janvier.
+
+Ce jour fatal arrivé, un concours extraordinaire de spectateurs entourait
+l'assemblée et remplissait les tribunes. Une foule d'orateurs se pressent
+pour proposer différentes manières de poser les questions. Enfin, après de
+longs débats, la convention renferme toutes les questions dans les trois
+suivantes:
+
+_Louis Capet est-il coupable de conspiration contre la liberté de la
+nation, et d'attentats contre la sûreté générale de l'état?
+
+Le jugement, quel qu'il soit, sera-t-il envoyé à la sanction du peuple?
+
+Quelle peine lui sera-t-il infligé_?
+
+Toute la journée du 14 avait été occupée à poser les questions. Celle du
+15 fut réservée à l'appel nominal. L'assemblée décida d'abord que chaque
+membre prononcerait son vote à la tribune; que ce vote pourrait être
+motivé, et serait écrit et signé; que les absens sans cause seraient
+censurés, mais que ceux qui rentreraient pourraient émettre leur voeu,
+même après l'appel nominal. Enfin ce fatal appel commence sur la première
+question. Huit membres sont absens pour cause de maladie, vingt par
+commission de l'assemblée. Trente-sept, en motivant leurs votes de
+diverses manières, reconnaissent Louis XVI coupable, mais se déclarent
+incompétens pour prononcer un jugement, et ne demandent contre lui que des
+mesures de sûreté générale. Enfin six cent quatre-vingt-trois membres
+déclarent sans explication Louis XVI coupable. L'assemblée se composait de
+sept cent quarante-neuf membres.
+
+Le président, au nom de la convention nationale, déclare _Louis Capet
+coupable de conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentats
+contre la sûreté générale de l'état_.
+
+L'appel nominal recommence sur la seconde question, celle de l'appel au
+peuple. Vingt-neuf membres sont absens. Quatre, lesquels sont Lafon,
+Waudelaincourt, Morisson et Lacroix, refusent de voter. Le nommé Noël se
+récuse. Onze donnent leur opinion avec différentes conditions. Deux cent
+quatre-vingt-un votent pour l'appel au peuple; quatre cent vingt-trois le
+rejettent. Le président déclare, au nom de la convention nationale, que
+_le jugement de Louis Capet ne sera pas envoyé à la ratification du
+peuple_.
+
+La journée du 15 avait été absorbée tout entière par ces deux appels
+nominaux, la troisième fut renvoyée à la séance du lendemain.
+
+L'agitation augmentait dans Paris à mesure que l'instant décisif
+s'approchait. Aux théâtres, des voix favorables à Louis XVI s'étaient fait
+entendre, à l'occasion de la pièce de _l'Ami des lois_. La commune avait
+ordonné la suspension de tous les spectacles, mais le conseil exécutif
+avait révoqué cette mesure comme attentatoire à la liberté de la presse,
+dans laquelle on comprenait la liberté du théâtre. Dans les prisons, il
+régnait une consternation profonde. On avait répandu que les épouvantables
+journées de septembre devaient s'y renouveler, et les prisonniers, leurs
+parens, assiégeaient les députés de supplications, pour qu'on les arrachât
+à la mort. Les jacobins, de leur côté, disaient que de toutes parts on
+conspirait pour soustraire Louis XVI au supplice, et pour rétablir la
+royauté. Leur colère, excitée par les délais et les obstacles, en devenait
+plus menaçante, et les deux partis s'effrayaient ainsi l'un l'autre, en
+se supposant des projets sinistres. La séance du 16 avait excité un
+concours encore plus considérable que les précédentes. C'était la séance
+décisive, car la déclaration de la culpabilité n'était rien si Louis XVI
+était condamné au simple bannissement, et le but de ceux qui voulaient son
+salut était rempli, puisque tout ce qu'ils pouvaient attendre dans le
+moment, c'était de l'arracher à l'échafaud. Les tribunes avaient été
+envahies de bonne heure par les jacobins, et leurs regards étaient fixés
+sur le bureau où chaque membre allait paraître pour déposer son vote. Une
+grande partie du jour est consacrée à des mesures d'ordre public, à
+appeler les ministres, à les entendre, à provoquer des explications de la
+part du maire, sur la clôture des barrières, qu'on disait avoir été
+fermées pendant la journée. La convention décrète qu'elles resteront
+ouvertes, et que les fédérés présens à Paris partageront avec les
+Parisiens le service de la ville et de tous les établissemens publics.
+Comme la journée était avancée, on décide que la séance sera permanente
+jusqu'à la fin de l'appel nominal. A l'instant où l'appel nominal allait
+commencer, on demande à fixer à quel nombre de voix l'arrêt doit être
+rendu. Lehardy propose les deux tiers des voix, comme dans les tribunaux
+criminels. Danton, qui venait d'arriver de Belgique, s'y oppose fortement,
+et requiert la simple majorité, c'est-à-dire la moitié des voix plus une.
+Lanjuinais s'expose à de nouveaux orages, en demandant qu'après tant de
+violations des formes de la justice, on observe au moins celle qui exige
+les deux tiers des suffrages. «Nous votons, s'écrie-t-il, sous le poignard
+et le canon des factieux!» A ces mots, de nombreux cris s'élèvent, et la
+convention termine le débat en déclarant que la forme de ses décrets est
+unique, et que, d'après cette forme, ils sont tous rendus à la simple
+majorité.
+
+Il est sept heures et demie du soir, et l'appel nominal commence pour
+durer toute la nuit. Les uns prononcent simplement la mort; les autres se
+déclarent pour la détention et le bannissement à la paix; un certain
+nombre vote la mort avec une restriction, c'est d'examiner s'il ne serait
+pas convenable de surseoir à l'exécution. Mailhe était l'auteur de cette
+restriction, qui pouvait sauver Louis XVI, car le temps était tout ici, et
+un délai équivalait à une absolution. Un assez grand nombre de députés
+s'étaient rangés à cet avis. L'appel continue au milieu du tumulte. Dans
+ce moment, l'intérêt qu'avait inspiré Louis XVI était parvenu à son
+comble, et beaucoup de membres étaient arrivés avec l'intention de voter
+en sa faveur; mais d'autre part aussi, l'acharnement de ses ennemis
+s'était accru, et le peuple avait fini par identifier la cause de la
+république avec la mort du dernier roi, et regardait la république comme
+condamnée, et la royauté comme rétablie, si Louis XVI était sauvé.
+Effrayés de la fureur que soulevait cette conviction populaire, beaucoup
+de membres redoutaient la guerre civile, et, quoique fort émus du sort de
+Louis XVI, étaient épouvantés des suites d'un acquittement. Cette crainte
+devenait plus grande à la vue de l'assemblée et de la scène qui s'y
+passait. A mesure que chaque député montait l'escalier du bureau, on se
+taisait pour l'entendre, mais après son vote les mouvemens d'approbation
+et d'improbation s'élevaient aussitôt, et accompagnaient son retour. Les
+tribunes accueillaient par des murmures tout vote qui n'était point pour
+la mort; souvent elles adressaient à l'assemblée elle-même des gestes
+menaçans. Les députés y répondaient de l'intérieur de la salle, et il en
+résultait un échange tumultueux de menaces et de paroles injurieuses.
+Cette scène sombre et terrible avait ébranlé toutes les âmes et changé
+bien des résolutions. Lecointre de Versailles, dont le courage n'était
+point douteux, et qui n'avait cessé de gesticuler contre les tribunes,
+arrive au bureau, hésite, et laisse tomber de sa bouche le mot inattendu
+et terrible: _La mort_. Vergniaud, qui avait paru profondément touché du
+sort de Louis XVI, et qui avait déclaré à des amis que jamais il ne
+pourrait condamner ce malheureux prince, Vergniaud, à l'aspect de cette
+scène désordonnée, croit voir la guerre civile en France, et prononce un
+arrêt de mort, en y ajoutant néanmoins l'amendement de Mailhe. On
+l'interroge sur son changement d'opinion, et il répond qu'il a cru voir la
+guerre civile prête à éclater, et qu'il n'a pas osé mettre en balance la
+vie d'un individu avec le salut de la France.
+
+Presque tous les girondins adoptèrent l'amendement de Mailhe. Un député
+dont le vote excita surtout une vive sensation, fut le duc d'Orléans.
+Obligé de se rendre supportable aux jacobins ou de périr, il prononça la
+mort de son parent, et retourna à sa place au milieu de l'agitation causée
+par son vote. Cette triste séance dura toute la nuit du 16, et toute la
+journée du 17, jusqu'à sept heures du soir. On attendait le recensement
+des voix avec une impatience extraordinaire. Les avenues étaient remplies
+d'une foule immense, au milieu de laquelle on se demandait de proche en
+proche le résultat du scrutin. Dans l'assemblée on était incertain encore,
+et on croyait avoir entendu les mots de _réclusion_ ou de _bannissement_
+proférés aussi souvent que celui _la mort_. Suivant les uns, il manquait
+un suffrage pour la condamnation; suivant les autres, la majorité
+existait, mais elle n'était que d'une seule voix. De toutes parts enfin,
+on disait qu'un seul avis pouvait décider la question, et on regardait
+avec anxiété si un votant nouveau n'arrivait pas. En ce moment parait à la
+tribune un homme qui s'avance, avec peine, et dont la tête enveloppée
+annonce un malade. C'est Duchastel, député des Deux-Sèvres, qui s'est
+arraché de son lit pour venir donner son vote. A cette vue, des cris
+tumultueux s'élèvent. On prétend que des machinateurs sont allés le
+chercher pour sauver Louis XVI. On veut l'interroger, mais l'assemblée s'y
+refuse, et lui donne la faculté de voter en vertu de la décision qui
+admettait le suffrage après l'appel nominal. Duchastel monte avec fermeté
+à la tribune, et au milieu de l'attente universelle prononce le
+bannissement.
+
+De nouveaux incidens se succèdent. Le ministre des affaires étrangères
+demande la parole pour communiquer une note du chevalier d'Ocariz,
+ambassadeur d'Espagne. Il offrait la neutralité de l'Espagne, et sa
+médiation auprès de toutes les puissances, si on laissait la vie à
+Louis XVI. Les montagnards impatiens prétendent que c'est un incident
+combiné pour faire naître de nouveaux obstacles, et demandent l'ordre du
+jour. Danton veut que sur-le-champ on déclare la guerre à l'Espagne.
+L'assemblée adopte l'ordre du jour. On annonce ensuite une nouvelle
+demande: ce sont les défenseurs de Louis XVI qui veulent paraître devant
+l'assemblée pour lui faire une communication. Nouveaux cris du côté de la
+Montagne. Robespierre prétend que toute défense est terminée, que les
+conseils n'ont plus rien à faire entendre à la convention, que l'arrêt est
+rendu, et qu'il faut prononcer. On décide que les défenseurs ne seront
+introduits qu'après la prononciation de l'arrêt.
+
+Vergniaud présidait. «Citoyens, dit-il, je vais proclamer le résultat du
+scrutin. Vous garderez, je l'espère, un profond silence. Quand la justice
+a parlé, l'humanité doit avoir son tour.»
+
+L'assemblée était composée de sept cent quarante-neuf membres: quinze
+étaient absens par commission, huit par maladie, cinq n'avaient pas voulu
+voter, ce qui réduisait le nombre des députés présens à sept cent
+vingt-un, et la majorité absolue à trois cent soixante-une voix. Deux cent
+quatre-vingt-six avaient voté pour la détention ou le bannissement avec
+différentes conditions. Deux avaient voté pour les fers; quarante-six pour
+la mort avec sursis, soit jusqu'à la paix, soit jusqu'à la ratification de
+la constitution. Vingt-six s'étaient prononcés pour la mort, mais, comme
+Mailhe, ils avaient demandé qu'il fût examiné s'il ne serait pas utile de
+surseoir à l'exécution. Leur vote était néanmoins indépendant de cette
+dernière clause. Trois cent soixante-un avaient voté pour la mort sans
+condition.
+
+Le président, avec l'accent de la douleur, déclare au nom de la convention
+_que la peine prononcée contre Louis Capet est la mort_.
+
+Dans ce moment, on introduit à la barre les défenseurs de Louis XVI. M.
+Desèze prend la parole, et dit qu'il est envoyé par son client pour
+interjeter appel auprès du peuple du jugement rendu par la convention. Il
+s'appuie sur le petit nombre de voix qui ont décidé la condamnation, et
+soutient que, puisque de tels doutes se sont élevés dans les esprits, il
+convient d'en référer à la nation elle-même. Tronchet ajoute que le code
+pénal ayant été suivi quant à la sévérité de la peine, on aurait dû le
+suivre au moins quant à l'humanité des formes; et que celle qui exige les
+deux tiers des voix n'aurait pas dû être négligée. Le vénérable
+Malesherbes parle à son tour, et, d'une voix entrecoupée par des sanglots:
+«Citoyens, dit-il, je n'ai pas l'habitude de la parole... Je vois avec
+douleur qu'on me refuse le temps de rallier mes idées sur la manière de
+compter les voix... J'ai beaucoup réfléchi autrefois sur ce sujet; j'ai
+beaucoup d'observations à vous communiquer... mais... Citoyens...
+pardonnez mon trouble... accordez-moi jusqu'à demain pour vous présenter
+mes idées.»
+
+L'assemblée est émue à la vue des larmes et des cheveux blanchis de ce
+vénérable vieillard, «Citoyens, dit Vergniaud aux trois défenseurs, la
+convention a entendu vos réclamations; elles étaient pour vous un devoir
+sacré. Veut-on, ajoute-t-il en s'adressant à l'assemblée, décerner les
+honneurs de la séance aux défenseurs de Louis?»--Oui, oui, s'écrie-t-on à
+l'unanimité.
+
+Robespierre prend aussitôt la parole, et rappelant le décret rendu contre
+l'appel au peuple, repousse la demande des défenseurs. Guadet veut que,
+sans admettre l'appel au peuple, on accorde vingt-quatre heures à
+Malesherbes. Merlin de Douai soutient qu'il n'y a rien à dire sur la
+manière de compter les voix, car, si le code pénal qu'on invoque exige les
+deux tiers des voix pour la déclaration du fait, il n'exige que la simple
+majorité pour l'application de la peine. Or, dans le cas actuel, la
+culpabilité a été déclarée à la presque unanimité des voix; et dès lors
+peu importe que pour la peine on n'ait obtenu que la simple majorité.
+
+D'après ces diverses observations, la convention passe à l'ordre du jour
+sur les réclamations des défenseurs, déclare nul l'appel de Louis, et
+renvoie au lendemain la question du sursis. Le lendemain 18, on prétend
+que l'énumération des votes ne s'est pas faite exactement, et on demande
+qu'elle soit recommencée. Toute la journée se passe en contestations;
+enfin le calcul est reconnu exact, et on est obligé de remettre au jour
+suivant la question du sursis.
+
+Le 19 enfin, on agite cette dernière question. C'était remettre en
+problème tout le procès, car un délai était pour Louis XVI la vie même.
+Aussi, après avoir épuisé toutes les raisons, en discutant la peine et
+l'appel, les girondins et ceux qui voulaient sauver Louis XVI ne savaient
+plus quels moyens employer; ils alléguèrent encore des raisons politiques;
+mais on leur répondit que si Louis XVI était mort, on s'armerait pour le
+venger; que s'il était vivant et détenu, on s'armerait encore pour le
+délivrer, et que par conséquent les résultats seraient les mêmes. Barrère
+prétendit qu'il était indigne de promener ainsi une tête dans les cours
+étrangères, et de stipuler la vie ou la mort d'un condamné comme un
+article de traité. Il ajouta que ce serait une cruauté pour Louis XVI
+lui-même, qui mourrait à chaque mouvement des armées. L'assemblée, fermant
+aussitôt la discussion, décida que chaque membre voterait par _oui_ ou par
+_non_ sans désemparer. Le 20 janvier à trois heures du matin, l'appel
+nominal est terminé, et le président déclare à la majorité de trois cent
+quatre-vingts voix sur trois cent dix, qu'il ne sera pas sursis à
+l'exécution de Louis Capet.
+
+Dans cet instant il arrive une lettre de Kersaint. Ce député donne sa
+démission. Il ne peut plus, dit-il à l'assemblée, supporter la honte de
+s'asseoir dans son enceinte avec des hommes de sang, alors que leur avis,
+précédé de la terreur, l'emporte sur celui des gens de bien, alors que
+Marat l'emporte sur Pétion. Cette lettre cause une rumeur extraordinaire.
+Gensonné prend la parole et choisit cette occasion de se venger sur les
+septembriseurs du décret de mort qu'on venait de rendre. «Ce n'était rien,
+disait-il, que d'avoir puni les attentats de la tyrannie, si on ne
+punissait d'autres attentats plus redoutables. On n'avait rempli que la
+moitié de sa tâche, si on ne punissait pas les forfaits de septembre, et
+si on n'ordonnait pas une instruction contre leurs auteurs.» A cette
+proposition, la plus grande partie de l'assemblée se lève avec
+acclamation. Marat et Tallien s'opposent à ce mouvement. «Si vous
+punissez, s'écrient-ils, les auteurs de septembre punissez aussi les
+conspirateurs qui étaient retranchés au château dans la journée du 10
+août.» Aussitôt l'assemblée, accueillant toutes ces demandes, ordonne au
+ministre de la justice de poursuivre tout à la fois les auteurs des
+brigandages commis dans les premiers jours de septembre, les individus
+trouvés les armes à la main dans le château pendant la nuit du 9 au 10, et
+les fonctionnaires qui avaient quitté leur poste pour venir à Paris
+conspirer avec la cour.
+
+Louis XVI était définitivement condamné, aucun sursis ne pouvait différer
+le moment de la sentence, et tous les moyens imaginés pour reculer
+l'instant fatal étaient épuisés. Tous les membres du côté droit, les
+royalistes secrets comme les républicains, étaient également consternés et
+de cette sentence cruelle, et de l'ascendant que venait d'acquérir la
+Montagne. Dans Paris régnait une stupeur profonde; l'audace du nouveau
+gouvernement avait produit l'effet ordinaire de la force sur les masses;
+elle avait paralysé, réduit au silence le plus grand nombre, et excité
+seulement l'indignation de quelques âmes plus fortes. Il y avait encore
+quelques anciens serviteurs de Louis XVI, quelques jeunes seigneurs,
+quelques gardes-du-corps, qui se proposaient, dit-on, de voler au secours
+du monarque et de l'arracher au supplice. Mais se voir, s'entendre, se
+concerter au milieu de la terreur profonde des uns, et de la surveillance
+active des autres, était impraticable, et tout ce qui était possible,
+c'était de tenter quelques actes isolés de désespoir. Les jacobins,
+charmés de leur triomphe, en étaient cependant étonnés, et ils se
+recommandaient de se tenir serrés pendant les dernières vingt-quatre
+heures, d'envoyer des commissaires à toutes les autorités, à la commune, à
+l'état-major de la garde nationale, au département, au conseil exécutif,
+pour réveiller leur zèle, et assurer l'exécution de l'arrêt. Ils se
+disaient que cette exécution aurait lieu, qu'elle était infaillible; mais
+au soin qu'ils mettaient à le répéter, on voyait qu'ils n'y croyaient pas
+entièrement. Ce supplice d'un roi, au sein d'un pays, qui trois années
+auparavant était, par les moeurs, les usages et les lois, une monarchie
+absolue, paraissait encore douteux, et ne devenait croyable qu'après
+l'événement.
+
+Le conseil exécutif était chargé de la douloureuse mission de faire
+exécuter la sentence. Tous les ministres étaient réunis dans la salle de
+leurs séances, frappés de consternation. Garat, comme ministre de la
+justice, était chargé du plus pénible de tous les rôles, celui d'aller
+signifier à Louis XVI les décrets de la convention. Il se rend au Temple,
+accompagné de Santerre, d'une députation de la commune et du tribunal
+criminel, et du secrétaire du conseil exécutif. Louis XVI attendait depuis
+quatre jours ses défenseurs, et demandait en vain à les voir. Le 20
+janvier, à deux heures après midi, il les attendait encore, lorsque tout à
+coup il entend le bruit d'un cortège nombreux; il s'avance, il aperçoit
+les envoyés du conseil exécutif. Il s'arrête avec dignité sur la porte de
+sa chambre, et ne paraît point ému. Garat lui dit alors avec tristesse
+qu'il est chargé de lui communiquer les décrets de la convention.
+Grouvelle, secrétaire du conseil exécutif, en fait la lecture. Le premier
+déclare Louis XVI coupable d'attentat contre la sûreté générale de l'état;
+le second le condamne à mort; le troisième rejette tout appel au peuple;
+le quatrième enfin ordonne l'exécution sous vingt-quatre heures. Louis,
+promenant sur tous ceux qui l'entouraient un regard tranquille, prend
+l'arrêt des mains de Grouvelle, l'enferme dans sa poche, et lit à Garat
+une lettre dans laquelle il demandait à la convention trois jours pour se
+préparer à mourir, un confesseur pour l'assister dans ses derniers momens,
+la faculté de voir sa famille, et la permission pour elle de sortir de
+France. Garat prit la lettre en promettant d'aller la remettre de suite à
+la convention. Le roi lui donna en même temps l'adresse de
+l'ecclésiastique dont il désirait recevoir les derniers secours.
+
+Louis XVI rentra avec beaucoup de calme, demanda à dîner, et mangea comme
+à l'ordinaire. On avait retiré les couteaux, et on refusait de les lui
+donner. «Me croit-on assez lâche, dit-il avec dignité, pour attenter à ma
+vie? je suis innocent, et je saurai mourir sans crainte.» Il fut obligé de
+se passer de couteau. Il acheva son repas, rentra dans son appartement, et
+attendit avec sang-froid la réponse à sa lettre.
+
+La convention refusa le sursis, mais accorda toutes les autres demandes.
+Garat envoya chercher M. Edgeworth de Firmont, l'ecclésiastique dont
+Louis XVI avait fait choix; il le fit monter dans sa voiture, et le
+conduisit lui-même au Temple. Il arriva à six heures, et se présenta dans
+la grande tour accompagné de Santerre. Il apprit au roi que la convention
+lui permettait d'appeler un ministre du culte, et de voir sa famille sans
+témoins, mais qu'elle rejetait la demande d'un sursis.
+
+Garat ajouta que M. Edgeworth était arrivé, qu'il était dans la salle du
+conseil, et qu'on allait l'introduire. Garat se retira, toujours plus
+surpris et plus touché de la tranquille magnanimité du prince.
+
+A peine introduit auprès du roi, M. Edgeworth voulut se jeter à ses pieds,
+mais le roi le releva aussitôt, et versa avec lui des larmes
+d'attendrissement. Il lui demanda ensuite avec une vive curiosité des
+nouvelles du clergé de France, de plusieurs évêques, et surtout de
+l'archevêque de Paris, et le pria d'assurer ce dernier qu'il mourait
+fidèlement attaché à sa communion. Huit heures étant sonnées, il se leva,
+pria M. Edgeworth d'attendre, et sortit avec émotion, en disant qu'il
+allait voir sa famille. Les municipaux, ne voulant pas perdre de vue la
+personne du roi, même pendant qu'il serait avec sa famille, avaient décidé
+qu'il la verrait dans la salle à manger, qui était fermée par une porte
+vitrée, à travers la quelle on pouvait apercevoir tous ses mouvemens sans
+entendre ses paroles. Le roi s'y rendit, se fit placer de l'eau sur une
+table pour secourir les princesses, si elles en avaient besoin. Il se
+promenait avec anxiété, attendant le moment douloureux où paraîtraient
+les êtres qui lui étaient si chers. A huit heures et demie la porte
+s'ouvrit; la reine, tenant le dauphin par la main; madame Élisabeth,
+madame Royale; se précipitèrent dans les bras de Louis XVI, en poussant
+des sanglots. La porte fut fermée, et les municipaux, Cléry, M. Edgeworth,
+se placèrent devant le vitrage pour être témoins de cette entrevue
+déchirante. Ce ne fut pendant le premier moment qu'une scène de confusion
+et de désespoir. Les cris, les lamentations empêchaient de rien
+distinguer. Enfin les larmes tarirent, la conversation devint plus
+tranquille, et les princesses, tenant toujours le roi embrassé, lui
+parlèrent quelque temps à voix basse. Après un entretien assez long, mêlé
+de silences et d'abattement, il se leva pour se soustraire à cette
+situation douloureuse, et promit de les revoir le lendemain matin à huit
+heures. «Nous le promettez-vous? lui demandèrent avec instance les
+princesses.--Oui, oui,» répondit le roi avec douleur. Dans ce moment la
+reine l'avait saisi par le bras, madame Élisabeth par l'autre; madame
+Royale tenait son père embrassé par le milieu du corps, et le jeune prince
+était devant lui, donnant la main à sa mère et à sa tante. Au moment de
+sortir, madame Royale tomba évanouie; on l'emporta aussitôt, et le roi
+retourna auprès de M. Edgeworth, accablé de cette scène cruelle. Après
+quelques instans, il parvint à se remettre, et recouvra tout son calme.
+
+M. Edgeworth lui offrit alors de lui dire la messe, qu'il n'avait pas
+entendue depuis longtemps. Après quelques difficultés, la commune
+consentit à cette cérémonie, et on fit demander à l'église voisine les
+ornemens nécessaires pour le lendemain matin. Le roi se coucha vers
+minuit, en recommandant à Cléry de l'éveiller avant cinq heures. M.
+Edgeworth se jeta sur un lit; Cléry resta debout près du chevet de son
+maître, contemplant le sommeil paisible dont il jouissait à la veille de
+l'échafaud.
+
+Pendant que ceci se passait au Temple, une scène épouvantable avait eu
+lieu dans Paris. Quelques ames indignées fermentaient çà et là, tandis que
+la masse, ou indifférente ou terrifiée, demeurait immobile. Un
+garde-du-corps, nommé Pâris, avait résolu de venger la mort de Louis XVI
+sur l'un de ses juges. Lepelletier-Saint-Fargeau avait, comme beaucoup
+d'hommes de son rang, voté la mort, pour faire oublier sa naissance et sa
+fortune. Il avait excité plus d'indignation chez les royalistes, à cause
+même de la classe à laquelle il appartenait. Le 20 au soir, chez un
+restaurateur du Palais-Royal, on le montra au garde-du-corps Pâris, tandis
+qu'il se mettait à table. Le jeune homme, revêtu d'une grande houppelande,
+se présente et lui dit: «C'est toi, scélérat de Lepelletier, qui as voté
+la mort du roi?--Oui, répond celui-ci; mais je ne suis pas un scélérat,
+j'ai voté selon ma conscience.--Tiens, reprend Pâris, voilà pour ta
+récompense.» Et il lui enfonce son sabre dans le flanc: Lepelletier tombe,
+et Pâris disparaît sans qu'on ait le temps de s'emparer de sa personne.
+
+La nouvelle de cet événement se répand aussitôt de toutes parts. On le
+dénonce à la convention, aux jacobins, à la commune; et cette nouvelle
+donne plus de consistance aux bruits d'une conspiration des royalistes,
+tendant à massacrer le côté gauche et à délivrer le roi au pied de
+l'échafaud. Les jacobins se déclarent en permanence, et envoient de
+nouveaux commissaires à toutes les autorités, à toutes les sections, pour
+réveiller le zèle et mettre la population entière sous les armes.
+
+Le lendemain 21 janvier, cinq heures avaient sonné au Temple. Le roi
+s'éveille, appelle Cléry, lui demande l'heure, et s'habille avec beaucoup
+de calme. Il s'applaudit d'avoir retrouvé ses forces dans le sommeil.
+Cléry allume du feu, transporte une commode dont il fait un autel. M.
+Edgeworth se revêt des ornemens sacerdotaux, et commence à célébrer la
+messe; Cléry la sert, et le roi l'entend à genoux avec le plus grand
+recueillement. Il reçoit ensuite la communion des mains de M. Edgeworth,
+et après la messe, se relève plein de force, et attendant avec calme le
+moment d'aller à l'échafaud. Il demande des ciseaux pour couper ses
+cheveux lui-même, et se soustraire à cette humiliante opération faite par
+la main des bourreaux; mais la commune les lui refuse par défiance.
+
+Dans ce moment, le tambour battait dans la capitale. Tous ceux qui
+faisaient partie des sections armées se rendaient à leur compagnie avec
+une complète soumission; ceux qu'aucune obligation n'appelait à figurer
+dans cette terrible journée, se cachaient chez eux. Les portes, les
+fenêtres étaient fermées, et chacun attendait chez soi la fin de ce triste
+événement. On disait que quatre ou cinq cents hommes dévoués devaient
+fondre sur la voiture, et enlever le roi. La convention, la commune, le
+conseil exécutif, les jacobins étaient en séance.
+
+A huit heures du matin, Santerre, avec une députation de la commune, du
+département et du tribunal criminel, se rend au Temple. Louis XVI, en
+entendant le bruit, se lève et se dispose à partir. Il n'avait pas voulu
+revoir sa famille, pour ne pas renouveler la triste scène de la veille. Il
+charge Cléry de faire pour lui ses adieux à sa femme, à sa soeur et à ses
+enfans; il lui donne un cachet, des cheveux et divers bijoux, avec
+commission de les leur remettre. Il lui serre ensuite la main en le
+remerciant de ses services. Après cela, il s'adresse à l'un des municipaux
+en le priant de transmettre son testament à la commune. Ce municipal était
+un ancien prêtre, nommé Jaques Roux, qui lui répond brutalement qu'il est
+chargé de le conduire au supplice, et non de faire ses commissions. Un
+autre s'en charge, et Louis, se retournant vers le cortège, donne avec
+assurance le signal du départ.
+
+Des officiers de gendarmerie étaient placés sur le devant de la voiture;
+le roi et M. Edgeworth étaient assis dans le fond. Pendant la route, qui
+fut assez longue, le roi lisait, dans le bréviaire de M. Edgeworth, les
+prières des agonisans, et les deux gendarmes étaient confondus de sa piété
+et de sa résignation tranquille. Ils avaient, dit-on, la commission de le
+frapper si la voiture était attaquée. Cependant aucune démonstration
+hostile n'eut lieu depuis le Temple jusqu'à la place de la Révolution. Une
+multitude armée bordait la haie: la voiture s'avançait lentement et au
+milieu d'un silence universel. Sur la place de la Révolution un grand
+espace avait été laissé vide autour de l'échafaud. Des canons
+environnaient cet espace; les fédérés les plus exaltés étaient placés
+autour de l'échafaud, et la vile populace, toujours prête à outrager le
+génie, la vertu, le malheur, quand on lui en donne le signal, se pressait
+derrière les rangs des fédérés, et donnait seule quelques signes
+extérieurs de satisfaction, tandis que partout on ensevelissait au fond de
+son coeur les sentimens qu'on éprouvait. A dix heures dix minutes, la
+voiture s'arrête. Louis XVI, se levant avec force, descend sur la place.
+Trois bourreaux se présentent; il les repousse et se déshabille lui-même.
+Mais voyant qu'ils voulaient lui lier les mains, il éprouve un mouvement
+d'indignation et semble prêt à se défendre. M. Edgeworth, dont toutes les
+paroles furent alors sublimes, lui adresse un dernier regard, et lui dit:
+«Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le Dieu qui va
+être votre récompense.» A ces mots, la victime résignée et soumise se
+laisse lier et conduire à l'échafaud. Tout à coup Louis fait un pas, se
+sépare des bourreaux, et s'avance pour parler au peuple. «Français, dit-il
+d'une voix forte, je meurs innocent des crimes qu'on m'impute; je pardonne
+aux auteurs de ma mort, et je demande que mon sang ne retombe pas sur la
+France.» Il allait continuer, mais aussitôt l'ordre de battre est donné
+aux tambours; leur roulement couvre la voix du prince, les bourreaux s'en
+emparent, et M. Edgeworth lui dit ces paroles: _Fils de saint Louis,
+montez au ciel!_ A peine le sang avait-il coulé, que des furieux y
+trempent leurs piques et leurs mouchoirs, se répandent dans Paris en
+criant _vive la république! vive la nation!_ et vont jusqu'aux
+portes du Temple, montrer la brutale et fausse joie que la multitude
+manifeste, à la naissance, à l'avènement et à la chute de tous les
+princes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+POSITION DES PARTIS APRÈS LA MORT DE LOUIS XVI.--CHANGEMENS DANS LE
+POUVOIR EXÉCUTIF. RETRAITE DE ROLAND; BEURNONVILLE EST NOMMÉ MINISTRE DE
+LA GUERRE, EN REMPLACEMENT DE PACHE.--SITUATION DE LA FRANCE A L'ÉGARD DES
+PUISSANCES ÉTRANGÈRES; RÔLE DE L'ANGLETERRE; POLITIQUE DE PITT.--ÉTAT DE
+NOS ARMÉES DANS LE NORD; ANARCHIE DANS LA BELGIQUE PAR SUITE DU
+GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE.--DUMOURIEZ VIENT ENCORE A PARIS; SON
+OPPOSITION AUX JACOBINS.--DEUXIÈME COALITION CONTRE LA FRANCE; PLAN DE
+DÉFENSE GÉNÉRALE PROPOSÉ PAR DUMOURIEZ.--LEVÉE DE TROIS CENT MILLE
+HOMMES.--INVASION DE LA HOLLANDE PAR DUMOURIEZ; DÉTAILS DES PLANS ET DES
+OPÉRATIONS MILITAIRES.--PACHE EST NOMMÉ MAIRE DE PARIS.--AGITATION DES
+PARTIS DANS LA CAPITALE; LEUR PHYSIONOMIE, LEUR LANGAGE ET LEURS IDÉES
+DANS LA COMMUNE, DANS LES JACOBINS ET DANS LES SECTIONS.--TROUBLES A PARIS
+A L'OCCASION DES SUBSISTANCES; PILLAGE DES BOUTIQUES DES ÉPICIERS.
+--CONTINUATION DE LA LUTTE DES GIRONDINS ET DES MONTAGNARDS; LEURS FORCES,
+LEURS MOYENS.--REVERS DE NOS ARMÉES DANS LE NORD.--DÉCRETS
+RÉVOLUTIONNAIRES POUR LA DÉFENSE DU PAYS.--ÉTABLISSEMENT DU _tribunal
+criminel extraordinaire;_ ORAGEUSES DISCUSSIONS DANS L'ASSEMBLÉE A CE
+SUJET; ÉVÉNEMENT DE LA SOIRÉE DU 10 MARS; LE PROJET D'ATTAQUE. CONTRE LA
+CONVENTION ÉCHOUE.
+
+
+La mort de l'infortuné Louis XVI avait causé en France une terreur
+profonde, et en Europe un mélange d'étonnement et d'indignation. Comme
+l'avaient prévu les révolutionnaires les plus clairvoyans, la lutte se
+trouvait engagée sans retour, et toute retraite était irrévocablement
+fermée. Il fallait donc combattre la coalition des trônes, et la vaincre
+ou périr sous ses coups. Aussi, dans l'assemblée, aux Jacobins, partout,
+on disait qu'on devait s'occuper uniquement de la défense extérieure, et
+dès cet instant les questions de guerre et de finances furent constamment
+à l'ordre du jour.
+
+On a vu quelle crainte s'inspiraient l'un à l'autre les deux partis
+intérieurs. Les jacobins croyaient voir un dangereux reste de royalisme
+dans cette résistance opposée à la condamnation de Louis XVI, et dans
+cette horreur qu'inspiraient à beaucoup de départemens les excès commis
+depuis le 10 août. Aussi doutèrent-ils de leur victoire jusqu'au dernier
+moment; mais la facile exécution du 21 janvier les avait enfin rassurés.
+Depuis lors ils commençaient à croire que la cause de la révolution
+pouvait être sauvée, et ils préparaient des adresses pour éclairer les
+départemens, et achever leur conversion. Les girondins, au contraire, déjà
+touchés du sort de la victime, et alarmés en outre de la victoire de leurs
+adversaires, commençaient à découvrir dans l'événement du 21 janvier le
+prélude de longues et sanglantes fureurs, et le premier fait du système
+inexorable qu'ils combattaient. On leur avait bien accordé la poursuite
+des auteurs de septembre, mais c'était là une concession sans résultat. En
+abandonnant Louis XVI, ils avaient voulu prouver qu'ils n'étaient pas
+royalistes; en leur abandonnant les septembriseurs, on voulait leur
+prouver qu'on ne protégeait pas le crime; mais cette double preuve n'avait
+satisfait ni rassuré personne. On voyait toujours en eux de faibles
+républicains et presque des royalistes, et ils voyaient toujours dans
+leurs adversaires des ennemis altérés de sang et de carnage. Roland,
+complètement découragé, non par le danger, mais par l'impossibilité
+manifeste d'être utile, donna sa démission le 23 janvier. Les jacobins
+s'en applaudirent, mais s'écrièrent aussitôt qu'il restait encore au
+ministère les traîtres Clavière et Lebrun, dont l'intrigant Brissot
+s'était rendu maître; que le mal n'était pas entièrement détruit; qu'il ne
+fallait pas se ralentir, mais au contraire redoubler de zèle jusqu'à ce
+qu'on eût écarté du gouvernement les _intrigans_, les _girondins_, les
+_rolandins_, les _brissotins_, etc.... Sur-le-champ les girondins
+demandèrent la réorganisation du ministère de la guerre, que Pache, par sa
+faiblesse envers les jacobins, avait mis dans l'état le plus déplorable.
+Après de violentes discussions, Pache fut renvoyé comme incapable. Ainsi
+les deux chefs qui partageaient le ministère, et dont les noms étaient de
+venus les deux points opposés de ralliement, furent exclus du
+gouvernement. La majorité de la convention crut avoir fait par là quelque
+chose pour la paix, comme si en supprimant les noms dont se servaient les
+passions ennemies, ces passions elles-mêmes n'eussent pas dû survivre pour
+trouver des noms nouveaux et continuer de se combattre. Beurnonville,
+l'ami de Dumouriez, et surnommé l'_Ajax français_, fut appelé à
+l'administration de la guerre. Il n'était connu encore des partis que par
+sa bravoure; mais son attachement à la discipline allait bientôt le mettre
+en opposition avec le génie désordonné des jacobins. Après ces mesures, on
+mit à l'ordre du jour les questions de finances, qui étaient les plus
+importantes dans ce moment suprême où la révolution avait à lutter avec
+toute l'Europe. En même temps on décida que dans quinze jours au plus tard
+le comité de constitution ferait son rapport, et qu'immédiatement après on
+s'occuperait de l'instruction publique. Un grand nombre d'hommes, qui ne
+comprenaient pas la cause des troubles révolutionnaires, se figuraient que
+c'était le défaut de lois qui amenait tous les malheurs de l'état, et que
+la constitution remédierait à tous les désordres. Aussi une partie des
+girondins et tous les membres de la Plaine ne cessaient de demander la
+constitution, et de se plaindre des retards qu'on y apportait, en disant
+que leur mission était de constituer. Ils le croyaient en effet; ils
+s'imaginaient tous qu'ils n'avaient été appelés que pour ce but, et que
+cette tâche pouvait être terminée en quelques mois. Ils n'avaient pas
+encore compris qu'ils étaient appelés, non à constituer, mais à combattre;
+que leur terrible mission était de défendre la révolution contre l'Europe
+et la Vendée; que bientôt, de corps délibérant qu'ils étaient, ils
+allaient se changer en une dictature sanglante, qui tout à la fois
+proscrirait les ennemis intérieurs, livrerait des batailles à l'Europe et
+aux provinces révoltées, et se défendrait en tous sens par la violence;
+que leurs lois, passagères comme une crise, ne seraient considérées que
+comme des mouvemens de colère; et que de leur oeuvre, la seule chose qui
+devait subsister, c'était la gloire de la défense, unique et terrible
+mission qu'ils avaient reçue de la destinée, et qu'ils ne jugeaient pas
+eux-mêmes encore devoir être la seule.
+
+Cependant, soit l'accablement causé par une longue lutte, soit l'unanimité
+des avis sur les questions de guerre, tout le monde étant d'accord pour se
+défendre, et même pour provoquer l'ennemi, un peu de calme succéda aux
+terribles agitations produites par le procès de Louis XVI, et on applaudit
+encore Brissot dans ses rapports diplomatiques contre les puissances.
+
+Telle était la situation intérieure de la France et l'état des partis qui
+la divisaient. Sa situation à l'égard de l'Europe était effrayante.
+C'était une rupture générale avec toutes les puissances. Jusqu'ici la
+France n'avait eu encore que trois ennemis déclarés, le Piémont,
+l'Autriche et la Prusse. La révolution, partout approuvée des peuples
+selon le degré de leurs lumières, partout odieuse aux gouvernemens selon
+le degré de leurs craintes, venait cependant de produire des sensations
+toutes nouvelles sur l'opinion du monde, par les terribles événemens du 10
+août, des 2 et 3 septembre, et du 21 janvier. Moins dédaignée depuis
+qu'elle s'était si énergiquement défendue, mais moins estimée depuis
+qu'elle s'était souillée par des crimes, elle avait cessé d'intéresser
+aussi vivement les peuples, et d'être considérée avec autant de mépris par
+les gouvernemens.
+
+La guerre allait donc devenir générale. On a vu l'Autriche se laissant,
+par des liaisons de famille, engager dans une guerre peu utile à ses
+intérêts; on a vu la Prusse dont l'intérêt naturel était de s'allier avec
+la France contre le chef de l'empire, se portant, par les raisons les plus
+frivoles, au-delà du Rhin, et compromettant ses armées dans l'Argonne; on
+a vu Catherine, autrefois philosophe, désertant comme tous les gens de
+cour la cause qu'elle avait d'abord embrassée par vanité, pour suivre la
+révolution à la fois par mode et par politique, exciter enfin Gustave;
+l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, pour les distraire de la
+Pologne et les rejeter sur l'Occident; on a vu le Piémont attaquant la
+France contre ses intérêts, mais par des raisons de parenté et de haine
+contre la révolution; les petites cours d'Italie, détestant notre nouvelle
+république, mais n'osant l'attaquer, la reconnaissant même à la vue de
+notre pavillon; la Suisse gardant une parfaite neutralité, la Hollande et
+la diète germanique ne s'expliquant pas encore, mais laissant apercevoir
+une malveillance profonde; l'Espagne observant une neutralité prudente
+sous l'influence du sage comte d'Aranda; et enfin l'Angleterre laissant la
+France se déchirer elle-même, le continent s'épuiser, les colonies se
+dévaster, et abandonnant ainsi le soin de sa vengeance aux désordres
+inévitables des révolutions.
+
+La nouvelle impétuosité révolutionnaire allait déconcerter toutes ces
+neutralités calculées. Jusqu'ici Pitt avait raisonné sa conduite d'une
+manière assez juste. Dans sa patrie, une demi-révolution qui n'avait
+régénéré qu'à moitié l'état social, avait laissé subsister une foule
+d'institutions féodales, qui devaient être un objet d'attachement pour
+l'aristocratie et pour la cour, et un objet de réclamations pour
+l'opposition. Pitt avait un double but: premièrement, de modérer la haine
+aristocratique, de contenir l'esprit de réforme, et de conserver ainsi son
+ministère en dominant les deux partis; secondement, d'accabler la France
+sous ses propres désastres et sous la haine de tous les gouvernemens
+européens; il voulait en un mot rendre sa patrie maîtresse du monde, et
+être maître de sa patrie; c'était là le double objet qu'il poursuivait,
+avec l'égoïsme et la force d'esprit d'un grand homme d'état. La neutralité
+servait à merveille ses projets. En empêchant la guerre, il contenait la
+haine aveugle de sa cour pour la liberté; en laissant se développer sans
+obstacle tous les excès de la révolution française, il faisait tous les
+jours de sanglantes réponses aux apologistes de cette révolution, réponses
+qui ne prouvaient rien, mais qui produisaient un effet certain. Au célèbre
+Fox, l'homme le plus éloquent de l'opposition et de l'Angleterre, il
+répondait en citant les crimes de la France réformée. Burke, déclamateur
+véhément, était chargé d'énumérer ces crimes, et s'acquittait de ce soin
+avec une violence absurde; un jour même il alla jusqu'à jeter de la
+tribune un poignard qui, disait-il, était fabriqué par les propagandistes
+jacobins. Tandis qu'à Paris on accusait Pitt de payer des troubles, à
+Londres il accusait les révolutionnaires français de répandre l'argent
+pour exciter des révolutions, et nos émigrés accréditaient encore ces
+bruits en les répétant. Tandis que, par cette logique machiavélique, il
+désenchantait les Anglais de la liberté française, il soulevait l'Europe
+contre nous, et ses envoyés disposaient toutes les puissances à la guerre.
+En Suisse, il n'avait pas réussi; mais à La Haye, le docile stathouder,
+éprouvé par une première révolution, se défiant toujours de son peuple, et
+n'ayant d'autre appui que les flottes anglaises, lui avait donné toute
+espèce de satisfaction, et témoignait, par une foule de démonstrations
+hostiles, sa malveillance pour la France. C'est surtout en Espagne que
+Pitt employait le plus d'intrigues, pour décider cette puissance à la plus
+grande faute qu'elle ait jamais commise, celle de se réunir à l'Angleterre
+contre la France, sa seule alliée maritime. Les Espagnols avaient été peu
+émus par notre révolution, et c'étaient moins des raisons de sûreté et de
+politique que des raisons de parenté et des répugnances communes à tous
+les gouvernemens, qui indisposaient le cabinet de Madrid contre la
+république française. Le sage comte d'Aranda, résistant aux intrigues des
+émigrés, à l'humeur de l'aristocratie espagnole, et aux suggestions de
+Pitt, avait eu soin de ménager la susceptibilité de notre nouveau
+gouvernement. Renversé néanmoins en dernier lieu, et remplacé par don
+Manuel Godoï, depuis prince de la Paix, il laissait sa malheureuse patrie
+en proie aux plus mauvais conseils. Jusque là le cabinet de Madrid avait
+refusé de s'expliquer à l'égard de la France; au moment du jugement
+définitif de Louis XVI, il offrit la reconnaissance politique de la
+république, et sa médiation auprès de toutes les puissances, si on
+laissait au monarque détrôné la vie sauve. Pour toute réponse, Danton
+avait proposé la guerre, et l'assemblée adopta l'ordre du jour. Depuis ce
+temps, la disposition à la guerre ne fut plus douteuse. La Catalogne se
+remplissait de troupes. Dans tous les ports on armait avec activité, et
+une prochaine attaque était résolue. Pitt triomphait donc, et sans se
+déclarer encore, sans se compromettre trop précipitamment, il se donnait
+le temps d'élever sa marine à un état redoutable, il satisfaisait son
+aristocratie par ses préparatifs, il dépopularisait notre révolution par
+les déclamations qu'il payait; et tandis qu'il se renforçait ainsi en
+silence, il nous préparait une ligue accablante qui, en occupant toutes
+nos forces, ne nous permettrait ni de secourir nos colonies, ni d'arrêter
+les succès de la puissance anglaise dans l'Inde.
+
+Jamais à aucune époque on ne vit l'Europe être saisie d'un pareil
+aveuglement, et commettre autant de fautes contre elle-même. Dans
+l'occident, en effet, on voyait l'Espagne, la Hollande, toutes les
+puissances maritimes, égarées par les passions aristocratiques, s'armer
+avec leur ennemie l'Angleterre, contre la France, leur seule alliée. On
+voyait encore la Prusse, par une inconcevable vanité, s'unir au chef de
+l'empire contre cette France dont le grand Frédéric avait toujours
+recommandé l'alliance. Le petit roi de Sardaigne tombait dans la même
+faute par des motifs à la vérité plus naturels, ceux de la parenté. Dans
+l'orient et le nord, on laissait Catherine commettre un crime contre la
+Pologne, un attentat contre la sûreté de l'Allemagne, pour le frivole
+avantage d'acquérir quelques provinces, et pour pouvoir encore déchirer la
+France sans distraction. On méconnaissait donc à la fois toutes les
+anciennes et utiles amitiés, et on cédait aux perfides suggestions des
+deux dominations les plus redoutables, pour s'armer contre notre
+malheureuse patrie, ancienne protectrice ou alliée de ceux qui
+l'attaquaient aujourd'hui. Tout le monde y contribuait, tout le monde se
+prêtait aux vues de Pitt et de Catherine; d'imprudens Français
+parcouraient l'Europe pour hâter ce funeste renversement de la politique
+et de la prudence, et pour attirer sur leur pays le plus affreux des
+orages. Et quels étaient les motifs d'une aussi étrange conduite! On
+livrait la Pologne à Catherine, parce qu'elle avait voulu régulariser son
+antique liberté; on livrait la France à Pitt, parce qu'elle avait voulu se
+donner la liberté qu'elle n'avait pas encore! Sans doute la France avait
+commis des excès: mais ces excès devaient s'accroître encore avec la
+violence de la lutte, et on allait, sans parvenir à immoler cette liberté
+détestée, préparer trente ans de la guerre la plus meurtrière, provoquer
+de vastes invasions, faire naître un conquérant, amener des désordres
+immenses, et finir par l'établissement des deux colosses qui dominent
+aujourd'hui l'Europe sur les deux élémens, l'Angleterre et la Russie.
+
+Au milieu de cette conjuration générale, le Danemark seul, conduit par un
+ministre habile, et la Suède, délivrée des rêves présomptueux de Gustave,
+gardaient une sage réserve, que la Hollande et l'Espagne auraient dû
+imiter en se réunissant au système de la neutralité armée. Le gouvernement
+français avait parfaitement jugé ces dispositions générales, et
+l'impatience qui le caractérisait dans ce moment ne lui permettait pas
+d'attendre les déclarations de guerre, mais le portait au contraire à les
+provoquer. Depuis le 10 août il n'avait cessé de demander à être reconnu,
+mais il avait gardé encore quelque mesure à l'égard de l'Angleterre, dont
+la neutralité était précieuse à cause des ennemis qu'on avait déjà à
+combattre. Mais après le 21 janvier il avait mis toutes les considérations
+de côté, et il était décidé à une guerre universelle. Voyant que les
+hostilités cachées n'étaient pas moins dangereuses que les hostilités
+ouvertes, il se hâta de faire déclarer ses ennemis; aussi, dès le 22
+janvier, la convention nationale passa en revue tous les cabinets, ordonna
+des rapports sur la conduite de chacun d'eux à l'égard de la France, et se
+prépara à leur déclarer la guerre s'ils tardaient à s'expliquer d'une
+manière catégorique.
+
+Depuis le 10 août, l'Angleterre avait retiré son ambassadeur de Paris, et
+n'avait souffert l'ambassadeur français à Londres, M. de Chauvelin, que
+comme envoyé de la royauté renversée. Toutes ces subtilités diplomatiques
+n'avaient d'autre but que de satisfaire aux convenances à l'égard du roi
+enfermé au Temple, et en même temps de différer les hostilités, qu'il ne
+convenait pas de commencer encore. Cependant Pitt feignit de demander un
+envoyé secret pour expliquer ses griefs contre le gouvernement français.
+On envoya le citoyen Maret dans le mois de décembre. Il eut avec Pitt un
+entretien particulier. Après de mutuelles protestations, pour déclarer que
+l'entrevue n'avait rien d'officiel, qu'elle était tout amicale, et qu'elle
+n'avait d'autre motif que le désir bienveillant de contribuer à éclairer
+les deux nations sur leurs griefs réciproques, Pitt se plaignit de ce que
+la France menaçait les alliés de l'Angleterre, attaquait même leurs
+intérêts, et en preuve il cita la Hollande. Le grief principalement
+allégué fut l'ouverture de l'Escaut, mesure peut-être imprudente, mais
+généreuse, que les Français avaient prise en entrant dans les Pays-Bas. Il
+était absurde en effet que, pour procurer aux Hollandais le monopole de la
+navigation, les Pays-Bas, que traverse l'Escaut, ne pussent pas faire
+usage de ce fleuve. L'Autriche n'avait pas osé abolir cette servitude,
+mais Dumouriez le fit par ordre de son gouvernement, et les habitans
+d'Anvers virent avec joie des navires remonter l'Escaut jusque dans leur
+ville. La réponse était facile: car la France, en respectant les droits
+des voisins neutres, n'avait pas promis de consacrer des iniquités
+politiques, parce que des neutres y seraient intéressés. D'ailleurs le
+gouvernement hollandais s'était montré assez malveillant pour qu'on ne lui
+dût pas de si grands ménagemens. Le second grief allégué était le décret
+du 15 novembre, par lequel la convention nationale promettait secours à
+tous les peuples qui secoueraient le joug de la tyrannie. Ce décret
+imprudent peut-être, rendu dans un moment d'enthousiasme, ne signifiait
+pas, comme le prétendait Pitt, qu'on invitait tous les peuples à la
+révolte, mais que dans tous les pays en guerre avec la révolution, on
+prêterait secours aux peuples contre leurs gouvernemens. Pitt se plaignait
+enfin des menaces et des déclamations continuelles qui partaient des
+Jacobins contre tous les gouvernemens; et sous ce rapport les gouvernemens
+n'étaient pas en reste avec les jacobins, et on ne se devait rien en fait
+d'injures.
+
+Cet entretien n'amena rien, et laissa voir seulement que l'Angleterre
+cherchait des longueurs pour différer la guerre, qu'elle voulait sans
+doute, mais qu'il ne lui convenait pas encore de déclarer. Cependant le
+célèbre procès du mois de janvier précipita les événemens: le parlement
+anglais fut soudainement réuni et avant le terme ordinaire. Une loi
+inquisitoriale fut rendue contre les Français qui voyageaient en
+Angleterre; la Tour de Londres fut armée; on ordonna la levée des milices;
+des préparatifs et des proclamations annoncèrent une guerre imminente. On
+excita la populace de Londres; on réveilla cette aveugle passion qui, en
+Angleterre, fait regarder une guerre contre la France comme un grand
+service national; on arrêta enfin des vaisseaux chargés de grains qui
+venaient dans nos ports; et à la nouvelle du 21 janvier, l'ambassadeur
+français, que jusque-là on avait refusé en quelque sorte de reconnaître,
+reçut l'ordre de sortir sous huit jours du royaume. La convention
+nationale ordonna aussitôt un rapport sur la conduite du gouvernement
+anglais envers la France, sur ses intelligences avec le stathouder des
+Provinces-Unies, et le 1er février, après avoir entendu Brissot, qui, pour
+un moment réunit les applaudissemens des deux partis, elle déclara
+solennellement la guerre à la Hollande et à la Angleterre. La guerre avec
+le gouvernement espagnol était imminente, et sans être encore déclarée, on
+la regardait comme telle. La France avait ainsi l'Europe tout entière pour
+ennemie; et la condamnation du 21 janvier fut l'acte par lequel elle
+avait rompu avec tous les trônes, et s'était engagée irrévocablement dans
+la carrière de la révolution.
+
+Il fallait soutenir l'assaut terrible de tant de puissances conjurées, et
+quelque riche que fût la France en population et en matériel, il était
+difficile qu'elle pût résister à l'effort universel dirigé contre elle.
+Cependant, ses chefs n'en étaient pas moins remplis de confiance et
+d'audace. Les succès inespérés de la république dans l'Argonne et dans la
+Belgique leur avaient persuadé que tout homme, surtout le Français,
+pouvait devenir un soldat en six mois. Le mouvement qui agitait la France
+leur faisait croire en outre que la population entière pouvait être
+transportée sur les champs de bataille, et qu'ainsi il était possible de
+réunir jusqu'à trois ou quatre millions d'hommes, qui seraient bientôt
+des soldats, et surpasser de la sorte tout ce que pourraient faire tous
+les souverains de l'Europe ensemble. «Voyez, disaient-il, tous les
+royaumes; c'est une petite quantité d'hommes recrutés avec effort qui
+remplissent les cadres des armées; la population entière y est étrangère,
+et on voit une petite poignée d'individus enrégimentés décider du sort des
+empires les plus vastes. Mais supposez, au contraire, une nation tout
+entière arrachée à la vie privée, et s'armant pour sa défense, ne
+doit-elle pas détruire tous les calculs ordinaires? Qu'y a-t-il
+d'impossible à _vingt-cinq millions d'hommes qui exécutent_? Quant aux
+dépenses, elles ne les inquiétaient pas davantage. Le capital des biens
+nationaux s'augmentait chaque jour par l'émigration, et il excédait de
+beaucoup la dette. Dans le moment, ce capital n'avait pas de valeur par le
+défaut d'acheteurs; mais les assignats en tenaient la place, et leur
+valeur fictive suppléait à la valeur future des biens qu'ils
+représentaient. Au cours, ils étaient réduits à un tiers de leur valeur
+nominale; mais ce n'était qu'un tiers à ajouter à la circulation, et ce
+capital était si énorme qu'il suffisait au-delà de l'excédant qu'il
+fallait émettre. Après tout, ces hommes qu'on allait transporter sur le
+champ de bataille, vivaient bien dans leurs foyers, beaucoup même vivaient
+avec luxe, pourquoi ne vivraient-ils pas en campagne? La terre et le vivre
+peuvent-ils manquer à des hommes, quelque part qu'ils se trouvent?
+D'ailleurs l'ordre social tel qu'il existait avait des richesse plus qu'il
+n'en fallait pour suffire au besoin de tous; il n'y avait qu'à en faire
+une meilleure distribution; et pour cela on se proposait d'imposer les
+riches, et de leur faire supporter les frais de la guerre. Enfin, les
+états dans lesquels on allait pénétrer, ayant aussi un ancien ordre social
+à renverser, des abus à détruire, pourraient réaliser des profits immenses
+sur le clergé, la noblesse, la royauté, et ils devaient payer à la France
+le secours qu'on leur fournissait.
+
+C'est ainsi que raisonnait l'ardente imagination de Cambon, et ces idées
+envahissaient toutes les têtes. L'ancienne politique des cabinets
+calculait autrefois sur cent et deux cent mille soldats, payés avec
+quelques taxes ou quelques revenus de domaine; maintenant c'est tout une
+masse d'hommes qui se levait elle-même, et se disait: _Je composerai les
+armées_; qui regardait à la somme générale des richesses, et se disait
+encore: _Cette somme est suffisante, et, partagée entre, tous, elle
+suffira au besoin de tous_. Sans doute ce n'était pas la nation entière
+qui tenait ce langage; mais c'était la portion la plus exaltée qui formait
+ces résolutions, et qui allait par tous les moyens les imposer à la masse
+de la nation.
+
+Avant de montrer la distribution des ressources imaginées par les
+révolutionnaires français, il faut se reporter sur nos frontières, et y
+voir comment s'était achevée la dernière campagne. Son début avait été
+brillant, mais un premier succès, mal soutenu, n'avait servi qu'à étendre
+notre ligne d'opérations, et à provoquer de la part de l'ennemi un effort
+plus grand et plus décisif. Ainsi notre défense était devenue plus
+difficile, parce qu'elle était plus étendue; l'ennemi battu devait réagir
+avec énergie, et son effort redoublé allait concourir avec une
+désorganisation presque générale de nos armées. Ajoutez que le nombre des
+coalisés était doublé, car les Anglais sur nos côtes, les Espagnols sur
+les Pyrénées, les Hollandais vers le nord des Pays-Bas, nous menaçaient de
+nouvelles attaques.
+
+Dumouriez s'était arrêté sur les bords de la Meuse, et n'avait pu pousser
+jusqu'au Rhin, par des raisons qui n'ont pas été assez appréciées, parce
+qu'on n'a pu s'expliquer les lenteurs qui avaient suivi la rapidité de ses
+premières opérations. Arrivé à Liège, la désorganisation de son armée
+était complète. Les soldats étaient presque nus; faute de chaussure, ils
+s'enveloppaient les pieds avec du foin; ils n'avaient, avec quelque
+abondance, que la viande et le pain, grâce à un marché que Dumouriez avait
+maintenu d'autorité. Mais l'argent manquait pour leur fournir le prêt, et
+ils pillaient les paysans, ou se battaient avec eux pour leur faire
+recevoir des assignats. Les chevaux mouraient de faim faute de fourrages,
+et ceux de l'artillerie avaient péri presque tous. Les privations, le
+ralentissement de la guerre, ayant dégoûté les soldats, tous les
+volontaires partaient en bandes, s'appuyant sur un décret qui déclarait
+que la patrie avait cessé d'être en danger. Il fallut un autre décret de
+la convention pour empêcher la désertion, et quelque sévère qu'il fût, la
+gendarmerie placée sur les routes suffisait à peine à arrêter les fuyards.
+L'armée était réduite d'un tiers. Ces causes réunies empêchèrent de
+poursuivre les Autrichiens avec toute la vivacité nécessaire. Clerfayt
+avait eu le temps de se retrancher sur les bords de l'Erft, Beaulieu du
+côté de Luxembourg; et il était impossible à Dumouriez, avec une armée
+réduite à trente ou quarante mille hommes, de chasser devant lui un ennemi
+retranché dans des montagnes et des bois; et appuyé sur Luxembourg, l'une
+des plus fortes places du monde. Si, comme on le répétait sans cesse,
+Custine, au lieu de faire des courses en Allemagne, se fût rabattu sur
+Coblentz, s'il s'était joint à Beurnonville pour prendre Trèves, et que
+tous deux eussent ensuite descendu sur le Rhin, Dumouriez s'y serait porté
+de son côté par Cologne; tous trois se donnant ainsi la main, Luxembourg
+se serait trouvé investi, et serait tombé par défaut de communications.
+Mais rien de tout cela n'avait eu lieu. Custine, voulant attirer la guerre
+de son côté, ne fit que provoquer inutilement une déclaration de la diète
+impériale, qu'irriter la vanité du roi de Prusse, et l'engager davantage
+dans la coalition; Beurnonville, réduit à ses propres forces, n'avait pu
+faire tomber Trèves et l'ennemi s'était maintenu à la fois dans
+l'électorat de Trèves et dans le duché de Luxembourg. En cet état de
+choses, Dumouriez, en s'avançant vers le Rhin, aurait découvert son flanc
+droit et ses derrières, et n'aurait pu d'ailleurs, dans la situation où se
+trouvait son armée, envahir le pays immense qui s'étend de la Meuse
+jusqu'au Rhin et jusqu'aux frontières de la Hollande, pays difficile, sans
+moyens de transports, coupé de bois, de montagnes, et occupé par un ennemi
+encore respectable. Certes Dumouriez, s'il en avait eu les moyens, aurait
+bien mieux aimé faire des conquêtes sur le Rhin que venir solliciter à
+Paris pour Louis XVI. Le zèle pour la royauté, qu'il s'est attribué à
+Londres pour se faire valoir, et que les jacobins lui ont imputé à Paris
+pour le perdre, n'était pas assez grand pour le faire renoncer à des
+victoires, et venir se compromettre au milieu des factions de la capitale.
+Il ne quitta le champ de bataille que parce qu'il n'y pouvait plus rien
+faire, et parce qu'il voulait, par sa présence auprès du gouvernement,
+terminer les difficultés qu'on lui avait suscitées en Belgique.
+
+On a déjà vu au milieu de quels embarras allait le placer sa conquête. Le
+pays conquis désirait une révolution, mais ne la voulait pas entière et
+radicale comme la révolution de France. Dumouriez, par goût, par
+politique, par raison de prudence militaire, devait se prononcer
+naturellement pour les penchans modérés des pays qu'il occupait. Déjà on
+l'a vu en lutte pour épargner aux Belges les inconvéniens de la guerre,
+pour les faire participer au profit des approvisionnemens, enfin pour leur
+insinuer plutôt que leur imposer les assignats. Il n'était payé de tant de
+soins que par les invectives des jacobins. Cambon avait préparé une autre
+contrariété à Dumouriez en faisant rendre le décret du 15 décembre. «Il
+faut,» avait dit Cambon, au milieu des plus vifs applaudissemens, «nous
+déclarer _pouvoir révolutionnaire_ dans les pays où nous entrons. Il est
+inutile de nous cacher; les despotes savent ce que nous voulons; il faut
+donc le proclamer hautement puisqu'on le devine, et que d'ailleurs la
+justice en peut être avouée. Il faut que, partout où nos généraux
+entreront, ils proclament la souveraineté du peuple, l'abolition de la
+féodalité, de la dîme, de tous les abus; que toutes les anciennes
+autorités soient dissoutes, que de nouvelles administrations locales
+soient provisoirement formées sous la direction de nos généraux; que ces
+administrations gouvernent le pays et avisent aux moyens de former des
+conventions nationales qui décideront de son sort; que sur-le-champ les
+biens de nos ennemis, c'est-à-dire les biens des nobles, de prêtres, des
+communautés, laïques ou religieuses, des églises, etc., soient séquestrés
+et mis sous la sauve-garde de la nation française, pour qu'il en soit tenu
+compte aux administrations locales, et pour qu'ils servent de gage aux
+frais de la guerre, dont les pays délivrés devront supporter une partie,
+puisque cette guerre a pour but de les affranchir. Il faut qu'après la
+campagne on entre en compte. Si la république a reçu en fournitures plus
+qu'il ne faut pour la portion de frais qu'on lui devra, elle paiera le
+surplus, sinon on le lui paiera à elle. Il faut que nos assignats, fondés
+sur la nouvelle distribution de la propriété, soient reçus dans les pays
+conquis, et que leur champ s'étende avec les principes qui les ont
+produits; qu'enfin le pouvoir exécutif envoie des commissaires pour
+s'entendre avec ces administrations provisoires, pour fraterniser avec
+elles, tenir les comptes de la république, et exécuter le séquestre
+décrété. Point de demi-révolution, ajoutait Cambon. Tout peuple qui ne
+voudra pas ce que nous proposons ici sera notre ennemi, et méritera d'être
+traité comme tel. Paix et fraternité à tous les amis de la liberté, guerre
+aux lâches partisans du despotisme; _guerre aux châteaux, paix aux
+chaumières!_»
+
+Ces dispositions avaient été sur-le-champ consacrées par un décret, et
+mises à exécution dans toutes les provinces conquises. Aussitôt une nuée
+d'agens, choisis par le pouvoir exécutif dans les jacobins, s'étaient
+répandus dans la Belgique. Les administrations provisoires avaient été
+formées sous leur influence, et ils les poussaient à la plus excessive
+démagogie. Le bas peuple, excité par eux contre les classes moyennes,
+commettait les plus grands désordres. C'était l'anarchie de 93, qui,
+amenée progressivement chez nous par quatre années de trouble, se
+produisait là tout à coup, et sans aucune transition de l'ancien au nouvel
+ordre de choses. Ces proconsuls, revêtus de pouvoirs presque absolus,
+faisaient emprisonner, séquestrer hommes et biens; en faisant enlever
+toute l'argenterie des églises, ils avaient fort indisposé les malheureux
+Belges, très attachés à leur culte, et surtout donné lieu à beaucoup de
+malversations. Ils avaient formé des espèces de conventions pour décider
+du sort de chaque contrée, et, sous leur despotique influence, la réunion
+à la France fut votée à Liège, à Bruxelles, à Mons, etc... C'étaient là
+des malheurs inévitables, et d'autant plus grands, que la violence
+révolutionnaire se joignait, pour les produire, à la brutalité militaire.
+Des divisions d'un autre genre éclataient encore dans ce malheureux pays.
+Des agens du pouvoir exécutif prétendaient asservir à leurs ordres les
+généraux qui se trouvaient dans l'étendue de leur commissariat; et, si ces
+généraux n'étaient pas jacobins, comme il arrivait souvent, c'était une
+nouvelle occasion de querelles et de luttes, qui contribuaient à augmenter
+le désordre général. Dumouriez, indigné de voir ses conquêtes compromises,
+et par la désorganisation de son armée, et par la haine qu'on inspirait
+aux Belges, avait déjà traité durement quelques-uns de ces proconsuls, et
+était venu à Paris exprimer son indignation, avec la vivacité de son
+caractère, et la hauteur d'un général victorieux, qui se croyait
+nécessaire à la république.
+
+Telle était notre situation sur ce principal théâtre de la guerre.
+Custine, rejeté dans Mayence, y déclamait contre la manière dont
+Beurnonville avait exécuté sa tentative sur Trèves. Kellermann se
+maintenait aux Alpes, à Chambéry et à Nice. Servan s'efforçait en vain de
+composer une armée aux Pyrénées; et Monge, aussi faible pour les jacobins
+que l'était Pache, avait laissé décomposer l'administration de la marine.
+Il fallait donc porter toute l'attention publique sur la défense des
+frontières. Dumouriez avait passé la fin de décembre et le mois de janvier
+à Paris, où il s'était compromis par quelques mots en faveur de Louis XVI,
+par son absence des Jacobins, où on l'annonçait sans cesse et où il ne
+paraissait jamais, enfin par ses liaisons avec son ancien ami Gensonné. Il
+avait rédigé quatre mémoires, l'un sur le décret du 15 décembre, l'autre
+sur l'organisation de l'armée, le troisième sur les fournitures, et le
+dernier sur le plan de campagne pour l'année qui s'ouvrait. Au bas de
+chacun de ces mémoires se trouvait sa démission, si on refusait d'admettre
+ce qu'il proposait.
+
+L'assemblée avait, outre son comité diplomatique et son comité militaire,
+établi un troisième comité, extraordinaire, dit de _défense générale_,
+chargé de s'occuper universellement de tout ce qui intéressait la défense
+de la France. Il était fort nombreux, et tous les membres de l'assemblée
+pouvaient même, s'il leur plaisait, assister à ses séances. L'objet qu'on
+avait eu en le formant était de concilier les membres des partis opposés,
+et de les rassurer sur leurs intentions en les faisant travailler ensemble
+au salut commun. Robespierre, irrité d'y voir les girondins, y paraissait
+peu; ceux-ci étaient au contraire fort assidus. Dumouriez y comparut avec
+ses plans, ne fut pas toujours compris, déplut souvent par sa hauteur, et
+abandonna ses mémoires à leur sort. Il se retira donc à quelque distance
+de Paris, peu disposé à se démettre de son généralat, quoiqu'il en eût
+menacé la convention, et attendant le moment d'ouvrir la campagne.
+
+Il était entièrement dépopularisé aux Jacobins, et calomnié tous les jours
+dans les feuilles de Marat, pour avoir soutenu la demi-révolution en
+Belgique, et y avoir affiché une grande sévérité contre les démagogues. On
+l'accusait d'avoir volontairement laissé échapper les Autrichiens de la
+Belgique; et, remontant même plus haut, on assurait publiquement qu'il
+avait ouvert les portes de l'Argonne à Frédéric-Guillaume, qu'il aurait pu
+détruire. Cependant les membres du conseil et des comités, qui cédaient
+moins aveuglément aux passions démagogiques, sentaient son utilité, et le
+ménageaient encore. Robespierre même le défendait, en rejetant tous les
+torts sur ses prétendus amis les girondins. On se mit ainsi d'accord pour
+lui donner toutes les satisfactions possibles, sans déroger cependant aux
+décrets rendus et aux principes rigoureux de la révolution. On lui rendit
+ses deux commissaires ordonnateurs Malus et Petit-Jean, on lui accorda de
+nombreux renforts, on lui promit des approvisionnemens suffisans, on
+adopta ses idées pour le plan général de campagne, mais on ne fit aucune
+concession, quant au décret du 15 décembre et à la nouvelle administration
+de l'armée. La nomination de Beurnonville, son ami, au ministère de la
+guerre, fut un nouvel avantage pour lui, et il put espérer de la part de
+l'administration le plus grand zèle à le pourvoir de tout ce dont il
+aurait besoin.
+
+Il crût un moment que l'Angleterre le prendrait pour médiateur entre elle
+et la France, et il était parti pour Anvers avec cette espérance
+flatteuse. Mais la convention, fatiguée des perfidies de Pitt, avait,
+comme on l'a vu, déclaré la guerre à la Hollande et à l'Angleterre. Cette
+déclaration le trouva donc à Anvers, et voici ce qui fut résolu, en partie
+d'après ses plans, pour la défense du territoire. On convint de porter les
+armées à cinq cent deux mille hommes, et on trouvera que c'était peu, si
+on songe à l'idée qu'on s'était faite de la puissance de la France, et
+comparativement à la force à laquelle on les éleva plus tard. On devait
+garder la défensive à l'Est et au Midi; demeurer en observation le long
+des Pyrénées et des côtes, et déployer toute l'audace de l'offensive dans
+le Nord, où, comme l'avait dit Dumouriez, «on ne pouvait se défendre qu'en
+gagnant des batailles.» Pour exécuter ce plan, cent cinquante mille hommes
+devaient occuper la Belgique et couvrir la frontière de Dunkerque à la
+Meuse; cinquante mille devaient garder l'espace compris entre la Meuse et
+la Sarre; cent cinquante mille s'étendre le long du Rhin et des Vosges, de
+Mayence à Besançon et à Gex. Enfin une réserve était préparée à Châlons,
+avec le matériel nécessaire pour se rendre partout où le besoin
+l'exigerait. On faisait garder la Savoie et Nice par deux armées de
+soixante-dix mille hommes chacune; les Pyrénées par une de quarante mille;
+on plaçait sur les côtes de l'Océan et de la Bretagne quarante-six mille
+hommes, dont partie servirait à l'embarquement, s'il était nécessaire. Sur
+ces cinq cent deux mille hommes, il y en avait cinquante mille de
+cavalerie et vingt mille d'artillerie. Telle était la force projetée; mais
+la force effective était bien moindre, et se réduisait à deux cent
+soixante-dix mille hommes, dont cent mille dans les diverses parties de la
+Belgique, vingt-cinq mille sur la Moselle, quarante-cinq mille à Mayence,
+sous les ordres de Custine, trente mille sur le Haut-Rhin, quarante mille
+en Savoie et à Nice, et trente mille au plus dans l'intérieur. Mais pour
+arriver au complet, l'assemblée décréta que le recrutement se ferait dans
+les gardes nationales; que tout membre de cette garde, non marié, ou marié
+sans enfans, ou veuf sans enfans, était à la disposition du pouvoir
+exécutif, depuis dix-huit ans jusqu'à quarante-cinq. Elle ajouta que trois
+cent mille hommes étaient encore nécessaires pour résister à la coalition,
+et que le recrutement ne s'arrêterait que lorsque ce nombre serait
+atteint[1].
+
+[Note 1: Décret du 24 février.]
+
+En même temps on ordonna l'émission de huit cents millions d'assignats, et
+la coupe des bois de la Corse pour les constructions de la marine.
+
+En attendant l'accomplissement de ces projets, on entra en campagne avec
+deux cent soixante-dix mille hommes. Dumouriez en avait trente mille sur
+l'Escaut, et environ soixante-dix mille sur la Meuse. Envahir rapidement
+la Hollande était un projet audacieux qui fermentait dans toutes les
+têtes, et auquel Dumouriez était forcément entraîné par l'opinion
+générale. Plusieurs plans furent proposés. L'un, imaginé par les réfugiés
+bataves sortis de leur patrie après la révolution de 1787, consistait à
+envahir la Zélande avec quelques mille hommes, et à s'emparer du
+gouvernement, qui voulait s'y retirer. Dumouriez avait feint de se prêter
+à ce plan, mais il le trouvait stérile, parce que c'était se réduire à
+l'occupation d'une partie peu considérable et d'ailleurs peu importante de
+la Hollande. Le second lui appartenait; il consistait à descendre la Meuse
+par Venloo jusqu'à Grave, à se rabattre de Grave sur Nimègue, et à fondre
+ensuite sur Amsterdam. Ce projet eût été le plus sûr, si on avait pu
+prévoir l'avenir. Mais, placé à Anvers, Dumouriez en conçut un troisième,
+plus hardi, plus prompt, plus convenable à l'imagination révolutionnaire,
+et plus fécond en résultats décisifs, s'il eût réussi. Tandis que ses
+lieutenans, Miranda, Valence, Dampierre et autres, descendraient la Meuse,
+en occupant Maëstricht, dont on n'avait pas voulu s'emparer l'année
+précédente, et Venloo, qui ne devait pas résister long-temps, Dumouriez
+avait le projet de prendre avec lui vingt-cinq mille hommes, et de
+se porter furtivement entre Berg-op-Zoom et Breda, d'arriver ainsi au
+Moerdik, de traverser la petite mer du Bielbos, et de courir par les
+embouchures des fleuves jusqu'à Leyde et Amsterdam. Ce plan audacieux
+n'était pas moins fondé que beaucoup d'autres qui ont réussi; et, s'il
+était hasardeux, il offrait cependant de bien plus grands avantages que
+celui d'attaquer directement par Venloo et Nimègue. En prenant ce dernier
+parti, Dumouriez attaquait de front les Hollandais, qui avaient déjà fait
+tous leurs préparatifs entre Grave et Gorkum, et il leur donnait même le
+temps de se renforcer d'Anglais et de Prussiens. Au contraire, en passant
+par l'embouchure des fleuves, il pénétrait par l'intérieur de la Hollande,
+qui n'était pas défendu, et s'il surmontait l'obstacle des eaux, la
+Hollande était à lui. En revenant d'Amsterdam, il prenait les défenses à
+revers, et faisait tout tomber entre lui et ses lieutenans, qui devaient
+le joindre par Nimègue et Utrecht.
+
+Il était naturel qu'il prît le commandement de l'armée d'expédition, parce
+que c'était là qu'il fallait le plus de promptitude, d'audace et
+d'habileté.
+
+Ce projet avait le danger de tous les plans d'offensive, c'était de
+s'exposer soi-même à l'invasion en se découvrant. Ainsi la Meuse restait
+ouverte aux Autrichiens; mais, dans le cas d'une offensive réciproque,
+l'avantage reste à celui qui résiste le mieux au danger, et cède le moins
+vite à la terreur de l'invasion.
+
+Dumouriez envoya sur la Meuse Thouvenot dans lequel il avait toute
+confiance; il fit connaître à ses lieutenans Valence et Miranda les
+projets qu'il leur avait cachés jusque-là; il leur enjoignit de hâter les
+sièges de Maëstricht et de Venloo, et, en cas de retard, de se succéder
+devant ces places, de manière à faire toujours des progrès vers Nimègue.
+Il leur recommanda encore de fixer des points de ralliement autour de
+Liège et d'Aix-la-Chapelle, afin de réunir les quartiers dispersés, et de
+pouvoir résister à l'ennemi, s'il venait en force troubler les sièges
+qu'on devait exécuter sur la Meuse.
+
+Dumouriez partit aussitôt d'Anvers avec dix-huit mille hommes réunis à la
+hâte. Il divisa sa petite armée en plusieurs corps, qui avaient ordre de
+faire des sommations aux diverses places fortes, sans cependant s'arrêter
+à commencer des sièges. Son avant-garde devait se hâter d'enlever les
+bateaux et les moyens de transport, tandis que lui, avec un gros de
+troupes, se tiendrait à portée de donner secours à ceux de ses lieutenans
+qui en auraient besoin. Le 17 février 1793, il pénétra sur le territoire
+hollandais en publiant une proclamation où il promettait amitié aux
+Bataves, et guerre seulement au stathouder et à l'influence anglaise. On
+s'avança en laissant le général Leclerc devant Berg-op-Zoom, en portant le
+général Berneron devant Klundert et Willemstadt, et en donnant à
+l'excellent ingénieur d'Arçon la mission de feindre une attaque sur
+l'importante place de Breda. Dumouriez était avec l'arrière-garde à
+Sevenberghe. Le 25, le général Berneron s'empara du fort de Klundert, et
+se porta devant Willemstadt. Le général d'Arçon lança quelques bombes
+sur Breda. Cette place était réputée très forte; la garnison était
+suffisante, mais mal commandée, et, après quelques heures, elle se rendit
+à une armée d'assiégeans qui n'était guère plus forte qu'elle-même. Les
+Français entrèrent dans Breda le 27 et s'emparèrent d'un matériel
+considérable, consistant en deux cent cinquante bouches à feu, trois cents
+milliers de poudre et cinq mille fusils. Après avoir laissé garnison dans
+Breda, le général d'Arçon se rendit le 1er mars devant Gertruydenberg,
+place très forte aussi, et s'empara le même jour de tous les travaux
+avancés. Dumouriez s'était rendu au Moerdik, et réparait les retards de
+son avant-garde. Cette suite de surprises si heureuses sur des places
+capables d'une longue résistance, jetait beaucoup d'éclat sur le début de
+cette tentative; mais des retards imprévus contrariaient le passage du
+bras de mer, opération la plus difficile de ce projet. Dumouriez avait
+d'abord espéré que son avant-garde, agissant plus promptement,
+traverserait le Bielbos au moyen de quelques bateaux, occuperait l'île de
+Dort, gardée tout au plus par quelques cents hommes, et s'emparant d'une
+nombreuse flottille, la ramènerait sur l'autre bord, pour transporter
+l'armée. Des délais inévitables empêchèrent l'exécution de cette partie du
+plan. Dumouriez tâcha d'y suppléer en s'emparant de tous les bateaux qu'il
+put trouver, et en réunissant des charpentiers pour se composer une
+flottille. Cependant il avait besoin de se hâter, car l'armée hollandaise
+se réunissait à Gorkum, au Stry et à l'île de Dort; quelques chaloupes
+ennemies et une frégate anglaise menaçaient son embarquement, et
+canonnaient son camp, appelé par nos soldats le camp des Castors. Ils
+avaient en effet construit des huttes de paille, et, encouragés par la
+présence de leur général, ils bravaient le froid, les privations, les
+dangers, l'avenir d'une entreprise aussi audacieuse, et ils attendaient
+avec impatience le moment de passer sur la rive opposée. Le 3 mars, le
+général Deflers arriva avec une nouvelle division; le 4, Gertruydenberg
+ouvrit ses portes, et tout fut préparé pour opérer le passage du Bielbos.
+
+Pendant ce temps, la lutte continuait entre les deux partis de
+l'intérieur. La mort de Lepelletier avait déjà donné occasion aux
+montagnards de se dire menacés dans leurs personnes, et on n'avait pu leur
+refuser de renouveler dans l'assemblée le comité de surveillance. Ce
+comité avait été composé de montagnards qui, pour premier acte, firent
+arrêter Gorsas, député et journaliste attaché aux intérêts de la Gironde.
+Les jacobins avaient encore obtenu un autre avantage, c'était la
+suspension des poursuites décrétées le 20 janvier contre les auteurs de
+septembre. A peine ces poursuites avaient-elles été commencées, qu'on
+découvrit des preuves accablantes contre les principaux révolutionnaires,
+et contre Danton lui-même. Alors les jacobins s'étaient soulevés, avaient
+soutenu que tout le monde était coupable dans ces journées, parce que tout
+le monde les avait crues nécessaires, et les avait souffertes; ils osèrent
+même dire que le seul tort de ces journées était d'être restées
+incomplètes; et ils demandèrent la suspension des procédures dont on se
+servait pour attaquer les plus purs révolutionnaires. Conformément à leurs
+demandes, les procédures furent suspendues, c'est-à-dire abolies, et une
+députation de jacobins s'était aussitôt rendue auprès du ministre de la
+justice, pour qu'il dépêchât des courriers extraordinaires, à l'effet
+d'arrêter les poursuites déjà commencées contre les _frères de Meaux_.
+
+On a déjà vu que Pache avait été obligé de quitter le ministère, et que
+Roland avait donné volontairement sa démission. Cette concession
+réciproque ne calma point les haines. Les jacobins peu satisfaits
+demandaient qu'on instruisît le procès de Roland. Ils disaient qu'il avait
+ravi à l'état des sommes énormes, et placé à Londres plus de douze
+millions; que ses richesses étaient employées à pervertir l'opinion par
+des écrits, et à exciter des séditions, en accaparant des grains; ils
+voulaient qu'on instruisît aussi contre Clavière, Lebrun et Beurnonville,
+tous traîtres, suivant eux, et complices des intrigues des girondins. En
+même temps, ils préparaient un dédommagement bien autrement précieux à
+leur, complaisant destitué. Chambon, le successeur de Pétion dans la
+mairie de Paris, avait abdiqué des fonctions trop au-dessus de sa
+faiblesse. Les jacobins songèrent aussitôt à Pache, auquel ils trouvèrent
+le caractère sage et impassible d'un magistrat. Ils s'applaudirent de
+cette idée, la communiquèrent à la commune, aux sections, à tous les
+clubs, et les Parisiens entraînés par eux vengèrent Pache de sa disgrâce
+en le nommant leur maire. Pourvu que Pache fût aussi docile à la mairie
+qu'au ministère de la guerre, la domination des jacobins était assurée
+dans Paris, et dans ce choix ils avaient consulté autant leur utilité que
+leurs passions.
+
+La difficulté des subsistances et les embarras du commerce étaient
+toujours des sujets continuels de désordre et de plaintes, et de décembre
+en février, le mal s'était considérablement accru. La crainte des troubles
+et du pillage, la répugnance des cultivateurs à recevoir du papier, la
+cherté des prix provenant de la grande abondance du numéraire fictif,
+étaient, comme nous l'avons dit, les causes qui empêchaient le facile
+commerce des grains, et produisaient la disette. Cependant les efforts
+administratifs des communes suppléaient, jusqu'à un certain point, à
+l'activité du commerce, et les denrées ne manquaient pas dans les marchés,
+mais elles y étaient d'un prix exorbitant. La valeur des assignats
+diminuant chaque jour en raison de leur masse, il en fallait toujours
+davantage pour acquérir la même somme d'objets, et c'est ainsi que les
+prix devenaient excessifs. Le peuple, ne recevant que la même valeur
+nominale pour son travail, ne pouvait plus atteindre aux objets de ses
+besoins, et se répandait en plaintes et en menaces. Le pain n'était pas
+la seule chose dont le prix fût excessivement augmenté: le sucre, le café,
+la chandelle, le savon, avaient doublé de valeur. Les blanchisseuses
+étaient venues se plaindre à la convention de payer trente sous le savon,
+qu'elles ne payaient autrefois que quatorze. En vain on disait au peuple
+d'augmenter le prix de son travail, pour rétablir la proportion entre ses
+salaires et sa consommation; il ne pouvait se concerter pour y parvenir,
+et il criait contre les riches, contre les accapareurs, contre
+l'aristocratie marchande; il demandait enfin le moyen le plus simple, la
+taxe forcée et le _maximum_. Les jacobins, les membres de la commune, qui
+étaient peuple par rapport à l'assemblée, mais qui, par rapport au peuple
+lui-même, étaient des assemblées presque éclairées, sentaient les
+inconvéniens de la taxe. Quoique plus portés que la convention à
+l'admettre, ils résistaient cependant, et on entendait aux Jacobins,
+Dubois de Crancé, les deux Robespierre, Thuriot et autres montagnards,
+s'élever tous les jours contre le projet du _maximum_. Chaumette et
+Hébert faisaient de même à la commune, mais les tribunes murmuraient, et
+leur répondaient quelquefois par des huées. Souvent des députations des
+sections venaient reprocher à la commune sa modération, et sa connivence
+avec les accapareurs. C'était dans ces assemblées de sections que se
+réunissaient les dernières classes des agitateurs, et on y voyait régner
+un fanatisme révolutionnaire encore plus ignorant et plus emporté qu'à
+la commune et aux jacobins. Coalisées avec les Cordeliers, où se rendaient
+tous les hommes d'exécution, les sections produisaient tous les troubles
+de la capitale. Leur infériorité et leur obscurité, en les exposant à plus
+d'agitations, les exposaient aussi à des menées en sens contraires; et
+c'était là que les restes de l'aristocratie osaient se montrer, et faire
+quelques essais de résistance. Les anciennes créatures de la noblesse, les
+anciens domestiques des émigrés, tous les oisifs turbulens qui, entre les
+deux causes opposées, avaient préféré la cause aristocratique, se
+rendaient dans quelques sections où une bourgeoisie honnête persévérait en
+faveur des girondins, et se cachaient derrière cette opposition
+raisonnable et sage pour combattre les montagnards, et travailler en
+faveur de l'étranger et de l'ancien régime. Dans ces luttes, la
+bourgeoisie honnête se retirait le plus souvent; les deux classes extrêmes
+d'agitateurs restaient alors en présence, et se combattaient dans cette
+région inférieure avec une violence effrayante. Tous les jours,
+d'horribles scènes avaient lieu pour des pétitions à faire à la commune,
+aux jacobins ou à l'assemblée. Suivant le résultat de la lutte, il sortait
+de ces orages des adresses contre septembre et le _maximum_, ou des
+adresses contre les appelans, les aristocrates et les accapareurs.
+
+La commune repoussait les pétitions incendiaires des sections, et les
+engageait à se défier des agitateurs secrets qui voulaient y introduire le
+désordre. Elle remplissait, par rapport aux sections, le rôle que la
+convention emplissait à son égard. Les jacobins n'ayant pas comme la
+commune des fonctions déterminées à exercer, s'occupant en revanche à
+raisonner sur tous les sujets, avaient de grandes prétentions
+philosophiques, et aspiraient à mieux comprendre l'économie sociale que
+les sections et le club des Cordeliers. Ils affectaient donc en beaucoup
+de choses de ne pas partager les passions vulgaires de ces assemblées
+subalternes, et ils condamnaient la taxe comme dangereuse pour la liberté
+du commerce. Mais, pour substituer un autre moyen à celui qu'ils
+repoussaient, ils proposaient de faire prendre les assignats au pair, et
+de punir de mort quiconque refuserait de les recevoir selon la valeur
+portée sur leur titre, comme si ce n'eût pas été là une autre manière
+d'attaquer la liberté du commerce. Ils voulaient encore qu'on s'engageât
+réciproquement à ne plus prendre ni sucre, ni café, pour en faire baisser
+forcément la valeur; enfin, ils avaient imaginé d'arrêter la création des
+assignats, et d'y suppléer par des emprunts sur les riches, emprunts
+forcés, et répartis d'après le nombre des domestiques, des chevaux, etc...
+Toutes ces propositions n'empêchaient pas le mal de s'accroître et de
+rendre une crise inévitable. En attendant qu'elle éclatât, on se
+reprochait réciproquement les malheurs publics. On accusait les girondins
+de s'entendre avec les riches et les accapareurs, pour affamer le peuple,
+pour le porter à des émeutes, et pour en prendre occasion de porter de
+nouvelles lois martiales, on les accusait même de vouloir amener
+l'étranger par des désordres, reproche absurde, mais qui devint mortel.
+Les girondins répondaient par les mêmes accusations. Ils reprochaient à
+leurs adversaires de causer la disette et les troubles par les craintes
+qu'ils inspiraient au commerce, et de vouloir arriver par les troubles à
+l'anarchie, par l'anarchie au pouvoir, et peut-être à la domination
+étrangère.
+
+Déjà la fin de février approchait, et la difficulté de se procurer les
+denrées avait poussé l'irritation du peuple au dernier terme. Les femmes,
+apparemment plus touchées de ce genre de souffrances, étaient dans une
+extrême agitation. Elles se présentèrent aux Jacobins le 22, pour demander
+qu'on leur prêtât la salle, où elles voulaient délibérer sur la cherté des
+subsistances, et préparer une pétition à la convention nationale. On
+savait que le but de cette pétition serait de proposer le _maximum_, et la
+demande fut refusée. Les tribunes traitèrent alors les jacobins comme
+elles traitaient quelquefois l'assemblée; _à bas les accapareurs! à bas
+les riches_! fut le cri général. Le président fut obligé de se couvrir
+pour apaiser le tumulte, et on y expliqua ce manque de respect en disant
+qu'il y avait des aristocrates déguisés dans la salle des séances.
+Robespierre, Dubois de Crancé, s'élevèrent de nouveau contre le projet de
+la taxe, recommandèrent au peuple de se tenir tranquille, pour ne pas
+donner prétexte à ses adversaires de le calomnier, et ne pas leur fournir
+l'occasion de rendre des lois meurtrières.
+
+Marat, qui avait la prétention d'imaginer toujours les moyens les plus
+simples et les plus prompts, écrivit dans sa feuille, le 25 au matin, que
+jamais l'accaparement ne cesserait, si on n'employait des moyens plus sûrs
+que tous ceux qu'on avait proposés jusque-là. S'élevant contre _les
+monopoleurs, les marchands de luxe, les suppôts de la chicane, les robins,
+les ex-nobles_, que les infidèles mandataires du peuple encourageaient au
+crime par l'impunité, il ajoutait: «Dans tout pays où les droits du peuple
+ne seraient pas de vains titres, consignés fastueusement dans une simple
+déclaration, le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on
+pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à ces malversations, qui
+réduisent cinq millions d'hommes au désespoir, et qui en font périr des
+milliers de misère. Les députés du peuple ne sauront-ils donc jamais que
+bavarder sur ses maux sans en proposer le remède[1]?»
+
+[Note 1: _Journal de la République_, numéro du 25 février 1793.]
+
+C'était le 25 au matin que ce fou orgueilleux écrivait ces paroles. Soit
+qu'elles eussent réellement agi sur le peuple, soit que l'irritation
+portée à son comble ne pût déjà plus se contenir, une multitude de femmes
+s'assemblèrent en tumulte devant les boutiques des épiciers. D'abord on se
+plaignit du prix des denrées, et on en demanda tumultueusement la
+réduction. La commune n'avait pas été prévenue; le commandant Santerre
+était allé à Versailles pour organiser un corps de cavalerie, et aucun
+ordre n'était donné pour mettre la force publique en mouvement. Aussi les
+perturbateurs ne trouvèrent aucun obstacle, et purent passer des menaces
+aux violences et au pillage. Le rassemblement commença dans les rues de la
+Vieille-Monnaie, des Cinq-Diamans et des Lombards. On exigea d'abord que
+tous les objets fussent réduits à moitié prix; le savon à seize sous, le
+sucre à vingt-cinq, la cassonade à quinze, la chandelle à treize. Une
+grande quantité de denrées furent forcément arrachées à ce taux, et le
+prix en fut compté par les acheteurs aux épiciers. Mais bientôt on ne
+voulut plus payer, et on enleva les marchandises sans donner en échange
+aucune partie de leur valeur. La force armée accourue sur un point fut
+repoussée, et on cria de tous côtés: _A bas les baïonnettes_! L'assemblée,
+la commune, les Jacobins, étaient en séance. L'assemblée écoutait un
+rapport sur ce sujet; le ministre de l'intérieur lui démontrait que les
+denrées abondaient dans Paris, mais que le mal provenait de la
+disproportion entre la valeur du numéraire et celle des denrées
+elles-mêmes. Aussitôt l'assemblée, voulant parer aux difficultés du
+moment, alloua de nouveaux fonds à la commune, pour faire délivrer des
+subsistances à meilleur prix. Dans le même instant, la commune, partageant
+ses sentimens et son zèle, se faisait rapporter les événemens, et
+ordonnait des mesures de police. A chaque nouveau fait qu'on venait lui
+dénoncer, les tribunes criaient _tant mieux_! A chaque moyen proposé,
+elles criaient _à bas_! Chaumette et Hébert étaient hués pour avoir
+proposé de battre la générale et de requérir la force armée. Cependant il
+fut arrêté que deux fortes patrouilles, précédées de deux officiers
+municipaux, seraient envoyées pour rétablir l'ordre, et que vingt-sept
+autres officiers municipaux iraient faire des proclamations dans les
+sections.
+
+Le désordre s'était propagé, on pillait dans différentes rues, et on
+proposait même de passer des épiciers chez les marchands. Pendant ce
+temps, des gens de tous les partis saisissaient l'occasion de se reprocher
+ce désordre, et les maux qui en étaient la cause. «Quand vous aviez un
+roi, disaient dans les rues les partisans du régime aboli, vous n'étiez
+pas réduits à payer les choses aussi cher, ni exposés à des pillages.
+--Voilà, disaient les partisans des girondins, où nous conduiront le
+système de la violence et l'impunité des excès révolutionnaires.»
+
+Les montagnards en étaient désolés, et soutenaient que c'étaient des
+aristocrates déguisés, des fayettistes, des rolandins, des brissotins qui,
+dans les groupes, excitaient le peuple à ces pillages. Ils assuraient
+avoir trouvé dans la foule des femmes de haut rang, des gens à poudre, des
+domestiques de grands seigneurs, qui distribuaient des assignats
+pour entraîner le peuple dans les boutiques. Enfin, après plusieurs
+heures, la force armée se trouva réunie; Santerre revint de Versailles;
+les ordres nécessaires furent donnés; le bataillon des Brestois, présent à
+Paris, déploya beaucoup de zèle et d'assurance, et on parvint à dissiper
+les pillards.
+
+Le soir il y eut une vive discussion aux Jacobins. On déplora ces
+désordres, malgré les cris des tribunes et malgré leurs démentis.
+Collot-d'Herbois, Thuriot, Robespierre furent unanimes pour conseiller la
+tranquillité, et rejeter les excès sur les aristocrates et les girondins.
+Robespierre fit sur ce sujet un long discours où il soutint que le peuple
+était _impeccable,_ qu'il ne pouvait jamais avoir tort, et que, si on ne
+l'égarait pas, il ne commettrait jamais aucune faute. Il soutint que dans
+ces groupes de pillards on plaignait le roi mort, qu'on y disait du bien
+du côté droit de l'assemblée, qu'il l'avait entendu lui-même, et que par
+conséquent il ne pouvait pas y avoir de doute sur les véritables
+instigateurs qui avaient égaré le peuple. Marat lui-même vint conseiller
+le bon ordre, condamner les pillages qu'il avait prêchés le matin dans sa
+feuille, et les imputer aux girondins et aux royalistes.
+
+Le lendemain, les plaintes accoutumées et toujours inutiles retentirent
+dans l'assemblée. Barrère s'éleva avec force contre les crimes de la
+veille. Il fit remarquer les retards apportés par les autorités dans la
+répression du désordre. Les pillages en effet avaient commencé à dix
+heures du matin, et à cinq heures du soir la force armée n'était pas
+encore réunie. Barrère demanda que le maire et le commandant général
+fussent mandés pour expliquer les motifs de ce retard. Une députation de
+la section de Bon-Conseil appuyait cette demande.
+
+Salles prend alors la parole; il propose un acte d'accusation contre
+l'instigateur des pillages, contre Marat, et lit l'article inséré la
+veille dans sa feuille. Souvent on avait demandé une accusation contre les
+provocateurs au désordre, et particulièrement contre Marat; l'occasion ne
+pouvait être plus favorable pour les poursuivre, car jamais le désordre
+n'avait suivi de plus près la provocation. Marat, sans se déconcerter,
+soutient à la tribune qu'il est tout naturel que le peuple se fasse
+justice des accapareurs, puisque les lois sont insuffisantes, et qu'il
+faut _envoyer aux Petites-Maisons ceux qui proposent de l'accuser_. Buzot
+demande l'ordre du jour sur la proposition d'accuser _monsieur_ Marat, «La
+loi est précise, dit-il, mais _monsieur_ Marat incidentera sur ses
+expressions, le jury sera embarrassé, et il ne faut pas préparer un
+triomphe à _monsieur_ Marat, en présence de la justice elle-même.» Un
+membre demande que la convention déclare à la république qu'hier matin
+Marat a conseillé le pillage, et qu'hier soir on a pillé. Une foule de
+propositions se succèdent; enfin on s'arrête à celle de renvoyer sans
+distinction tous les auteurs des troubles aux tribunaux ordinaires. «Eh
+bien! s'écrie alors Marat, rendez un acte d'accusation contre moi-même,
+afin que la convention prouve qu'elle a'perdu toute pudeur!» A ces mots,
+un grand tumulte s'élève; sur-le-champ la convention renvoie devant les
+tribunaux Marat et tous les auteurs des délits commis dans la journée du
+25. La proposition de Barrère est adoptée. Santerre et Pache sont mandés
+à la barre. De nouvelles dispositions sont prises contre les agens
+supposés de l'étranger et de l'émigration. Dans le moment, cette opinion
+d'une influence étrangère s'accréditait de toutes parts. La veille, on
+avait ordonné de nouvelles visites domiciliaires dans toute la France,
+pour arrêter les émigrés et les voyageurs suspects; ce même jour, on
+renouvela l'obligation des passe-ports, on enjoignit à tous les
+aubergistes ou logeurs de déclarer les étrangers logés chez eux; on
+ordonna enfin un nouveau recensement de tous les citoyens des sections.
+
+Marat devait être enfin accusé, et le lendemain il écrivit dans sa feuille
+les lignes suivantes:
+
+«Indigné de voir les ennemis de la chose publique machiner éternellement
+contre le peuple; révolté de voir les accapareurs en tout genre se
+coaliser pour le réduire au désespoir par la détresse et la faim; désolé
+de voir que les mesures prises par la convention pour arrêter ces
+conjurations n'atteignaient pas le but; excédé des gémissemens des
+infortunés qui viennent chaque matin me demander du pain, en accusant la
+convention de les laisser périr de misère, je prends la plume pour
+ventiler les meilleurs moyens de mettre enfin un terme aux conspirations
+des ennemis publics et aux souffrances du peuple. Les idées les plus
+simples sont celles qui se présentent les premières à un esprit bien fait,
+qui ne veut que le bonheur général sans aucun retour sur lui-même: je me
+demande donc pourquoi nous ne ferions pas tourner contre des brigands
+publics les moyens qu'ils emploient pour ruiner le peuple et détruire la
+liberté. En conséquence, j'observe que dans un pays où les droits du
+peuple ne seraient pas de vains titres, consignés fastueusement dans une
+simple déclaration, le pillage de quelques magasins à la porte desquels on
+pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à leurs malversations! Que
+font les meneurs de la faction des hommes d'état? ils saisissent avidement
+cette phrase, puis ils se hâtent d'envoyer des émissaires parmi les femmes
+attroupées devant les boutiques des boulangers, pour les pousser à
+enlever, à prix coûtant, du savon, des chandelles et du sucre, de la
+boutique des épiciers détaillistes, tandis que ces émissaires pillent
+eux-mêmes les boutiques des pauvres épiciers patriotes: puis ces scélérats
+gardent le silence tout le jour, ils se concertent la nuit dans un
+conciliabule nocturne, tenu rue de Rohan, chez la catin du
+contre-révolutionnaire Valazé, et ils viennent le lendemain me dénoncer à
+la tribune comme provocateur des excès dont ils sont les premiers
+auteurs.»
+
+La querelle devenait chaque jour plus acharnée. On se menaçait déjà
+ouvertement; beaucoup de députés ne marchaient qu'avec des armes, et on
+commençait à dire, avec autant de liberté que dans les mois de juillet et
+d'août de l'année précédente, qu'il fallait se sauver par l'insurrection,
+et supprimer la partie _gangrenée_ de la représentation nationale. Les
+girondins se réunissaient le soir en grand nombre chez l'un d'eux, Valazé,
+et là ils étaient fort incertains sur ce qu'ils avaient à faire. Les uns
+croyaient, les autres ne croyaient pas à des périls prochains. Certains
+d'entre eux, comme Salles et Louvet, supposaient des conspirations
+imaginaires, et appelant l'attention sur des chimères, la détournaient du
+danger véritable. Errant de projets en projets, et placés au milieu de
+Paris, sans aucune force à leur disposition, et ne comptant que sur
+l'opinion des départemens, immense il est vrai, mais inerte, ils pouvaient
+tous les jours succomber sous un coup de main. Ils n'avaient pas réussi à
+composer une force départementale; les troupes des fédérés, spontanément
+arrivées à Paris depuis la réunion de la convention, étaient en partie
+gagnées, en partie rendues aux armées, et ils ne pouvaient guère compter
+que sur quatre cents Brestois, dont la ferme contenance avait arrêté les
+pillages. A défaut de garde départementale, ils avaient essayé en vain de
+transporter la direction de la force publique de la commune au ministère
+de l'intérieur. La Montagne, furieuse, avait intimidé la majorité, et
+l'avait empêchée de voter une pareille mesure. Déjà même on ne comptait
+plus que sur quatre-vingts députés inaccessibles à la crainte et fermes
+dans les délibérations. Dans cet état de choses, il ne restait aux
+girondins qu'un moyen, aussi impraticable que tous les autres, celui de
+dissoudre la convention. Ici encore les fureurs de la Montagne les
+empêchaient d'obtenir une majorité. Dans ces incertitudes, qui provenaient
+non pas de faiblesse, mais d'impuissance, ils se reposaient sur la
+constitution. Par le besoin d'espérer quelque chose, ils se flattaient que
+le joug des lois enchaînerait les passions, et mettrait fin à tous les
+orages. Les esprits spéculatifs aimaient surtout à se reposer sur cette
+idée.
+
+Condorcet avait lu son rapport au nom du comité de constitution, et il
+avait excité un soulèvement général. Condorcet, Pétion, Sieyès, furent
+chargés d'imprécations aux Jacobins. On ne vit dans leur république qu'une
+aristocratie toute faite pour quelques talens orgueilleux et despotiques.
+Aussi les montagnards ne voulaient plus qu'on s'en occupât, et beaucoup de
+membres de la convention, sentant déjà que leur occupation ne serait pas
+de constituer, mais de défendre la révolution, disaient hardiment qu'il
+fallait renvoyer la constitution à l'année suivante, et pour le moment ne
+songer qu'à gouverner et se battre. Ainsi le long règne de cette orageuse
+assemblée commençait à s'annoncer; elle cessait déjà de croire à la
+brièveté de sa mission législative; et les girondins voyaient s'évanouir
+leur dernière espérance, celle d'enchaîner promptement les factions avec
+des lois.
+
+Leurs adversaires n'étaient au reste pas moins embarrassés. Ils avaient
+bien pour eux les passions violentes; ils avaient les jacobins, la
+commune, la majorité des sections; mais ils ne possédaient pas les
+ministères, ils redoutaient les départemens, où les deux opinions
+s'agitaient avec une extrême fureur, et où la leur avait un désavantage
+évident; ils craignaient enfin l'étranger, et quoique les lois ordinaires
+des révolutions assurassent la victoire aux passions violentes, ces lois,
+à eux inconnues, ne pouvaient les rassurer. Leurs projets étaient aussi
+vagues que ceux de leurs adversaires. Attaquer la représentation nationale
+était un acte d'audace difficile, et ils ne s'étaient pas encore habitués
+à cette idée. Il y avait bien une trentaine d'agitateurs qui osaient et
+proposaient tout dans les sections, mais ces projets étaient désapprouvés
+par les jacobins, par la commune, par les Montagnards, qui, tous les jours
+accusés de conspirer, s'en justifiant tous les jours, sentaient que des
+propositions de cette espèce les compromettaient aux yeux de leurs
+adversaires et des départemens. Danton, qui avait pris peu de part aux
+querelles des partis, ne songeait qu'à deux choses: à se garantir de toute
+poursuite pour ses actes révolutionnaires, et à empêcher la révolution de
+rétrograder et de succomber sous les coups de l'ennemi. Marat lui-même, si
+léger et si atroce quand il s'agissait des moyens, Marat hésitait; et
+Robespierre, malgré sa haine contre les girondins, contre Brissot, Roland,
+Guadet, Vergniaud, n'osait songer à une attaque contre la représentation
+nationale; il ne savait à quel moyen s'arrêter, il était découragé, il
+doutait du salut de la révolution, et disait à Garat qu'il en était
+fatigué, malade, et qu'il croyait qu'on tramait la porte de tous les
+défenseurs de la république[1].
+
+[Note 1: Voyez la note 5 à la fin du volume.]
+
+Tandis qu'à Marseille, à Lyon, à Bordeaux, les deux partis s'agitaient
+avec violence, la proposition de se défaire des _appelans_, et de les
+exclure de la convention, partit des jacobins de Marseille, luttant avec
+les partisans des girondins. Cette pro position portée aux Jacobins de
+Paris, y fut discutée. Desfieux soutint que cette demande était appuyée
+par assez de sociétés affiliées pour être convertie en pétition, et la
+présenter à la convention nationale. Robespierre, qui craignait qu'une
+demande pareille n'entraînât tout le renouvellement de l'assemblée, et que
+dans la lutte des élections la Montagne ne fût battue, s'y opposa
+fortement, et réussit à l'écarter par les raisons ordinairement données
+contre tous les projets de dissolution.
+
+Nos revers militaires vinrent précipiter les événemens. Nous avons laissé
+Dumouriez campant sur les bords du Bielbos, et préparant un débarquement
+hasardeux, mais possible, en Hollande. Tandis qu'il faisait les
+préparatifs de son expédition, deux cent soixante mille combattans
+marchaient contre la France, depuis le Haut-Rhin jusqu'en Hollande.
+Cinquante-six mille Prussiens, vingt-quatre mille Autrichiens, vingt-cinq
+mille Hessois, Saxons, Bavarois, menaçaient le Rhin depuis Bâle jusqu'à
+Mayence et Coblentz. De ce point jusqu'à la Meuse, trente mille hommes
+occupaient le Luxembourg. Soixante mille Autrichiens, et dix mille
+Prussiens marchaient vers nos quartiers de la Meuse, pour interrompre les
+sièges de Maëstricht et de Venloo. Enfin quarante mille Anglais,
+Hanovriens et Hollandais, demeurés encore en arrière, s'avançaient du fond
+de la Hollande sur notre ligne d'opération. Le projet de l'ennemi était de
+nous ramener de la Hollande sur l'Escaut, de nous faire repasser la Meuse,
+et ensuite de s'arrêter sur cette rivière en attendant que la place de
+Mayence eût été reprise. Son plan était de marcher ainsi peu à peu, de
+s'avancer également sur tous les points à la fois, et de ne pénétrer
+vivement sur aucun, afin de ne pas exposer ses flancs. Ce plan timide et
+méthodique aurait pu nous permettre de pousser beaucoup plus loin et plus
+activement l'entreprise offensive de la Hollande, si des fautes ou des
+accidens malheureux, ou trop de précipitation à s'alarmer, ne nous eussent
+obligés d'y renoncer. Le prince de Cobourg, qui s'était distingué dans la
+dernière campagne contre les Turcs, commandait les Autrichiens, qui se
+dirigeaient sur la Meuse. Le désordre régnait dans nos quartiers,
+dispersés entre Maëstricht, Aix-la-Chapelle, Liège et Tongres. Dans les
+premiers jours de mars, le prince de Cobourg passa la Roër, et s'avança
+par Duren et Aldenhoven sur Aix-la-Chapelle. Nos troupes, attaquées
+subitement, se retirèrent en désordre vers Aix-la-Chapelle, et en
+abandonnèrent même les portes à l'ennemi. Miacsinsky résista quelque
+temps; mais après un combat assez meurtrier dans les rues de la ville, il
+fut obligé de céder, et de faire retraite vers Liège. Dans ce moment
+Stengel et Neuilly, séparés par ce mouvement, étaient rejetés dans le
+Limbourg. Miranda qui assiégeait Maëstricht, et qui pouvait être encore
+isolé du principal corps d'armée retiré à Liège, abandonna même la rive de
+gauche, et se retira sur Tongres. Les Impériaux entrèrent aussitôt dans
+Maëstricht, et l'archiduc Charles, poussant hardiment les poursuites
+au-delà de la Meuse, se porta jusqu'à Tongres et y obtint un avantage.
+Alors Valence, Dampierre et Miacsinsky, réunis à Liège, pensèrent qu'il
+fallait se hâter de rejoindre Miranda, et marchèrent sur Saint-Tron, où
+Miranda se rendait de son côté. La retraite fut si précipitée, qu'on
+perdit une partie du matériel. Cependant, après de grands dangers, on
+parvint à se rejoindre à Saint-Tron. Lamarlière et Champmorin, placés à
+Ruremonde, eurent le temps de se rendre par Dietz au même point. Stengel
+et Neuilly, tout à fait séparés de l'armée et rejetés vers le Limbourg,
+furent recueillis à Namur par la division du général d'Harville. Enfin,
+ralliées à Tirlemont, nos troupes reprirent un peu de calme et
+d'assurance, et attendirent l'arrivée de Dumouriez, qu'on redemandait
+à grands cris.
+
+A peine avait-il appris cette première déroute, qu'il avait ordonne a
+Miranda de rallier tout son monde a Maëstricht et d'en continuer
+tranquillement le siège avec soixante-dix mille hommes. Il était persuadé
+que les Autrichiens n'oseraient pas livrer bataille, et que l'invasion de
+la Hollande ramènerait bientôt les coalisés en arrière. Cette opinion
+était juste, et fondée sur cette idée vraie, que, dans le cas d'une
+offensive réciproque, la victoire reste à celui qui sait attendre
+davantage. Le plan si timide des Impériaux, qui ne voulaient percer sur
+aucun point, justifiait pleinement cette manière de voir; mais
+l'insouciance des généraux, qui ne s'étaient pas concentrés assez tôt,
+leur trouble après l'attaque, l'impossibilité où ils étaient de se rallier
+en présence de l'ennemi, et surtout l'absence d'un homme supérieur en
+autorité et en influence, rendaient impossible l'exécution de l'ordre
+donné par Dumouriez. On lui écrivit donc lettres sur lettres pour le faire
+revenir de Hollande. La terreur était devenue générale; plus de dix mille
+déserteurs avaient déjà abandonné l'armée, et s'étaient répandus vers
+l'intérieur. Les commissaires de la convention coururent à Paris, et
+firent intimer à Dumouriez l'ordre de laisser à un autre l'expédition
+tentée sur la Hollande, et de revenir au plus tôt se mettre à la tête de
+la grande armée de la Meuse. Il reçut cet ordre le 8 mars, et partit le 9,
+avec la douleur de voir tous ses projets renversés. Il revint, plus
+disposé que jamais à tout critiquer dans le système révolutionnaire
+introduit en Belgique, et à s'en prendre aux jacobins du mauvais succès de
+ses plans de campagne. Il trouva en effet matière à se plaindre et à
+blâmer. Les agens du pouvoir exécutif en Belgique exerçaient une autorité
+despotique et vexatoire. Ils avaient partout soulevé la populace, et
+souvent employé la violence dans les assemblées où se décidait la réunion
+à la France. Ils s'étaient emparés de l'argenterie des églises, ils
+avaient séquestré les revenus du clergé, confisqué les biens nobles, et
+avaient excité la plus vive indignation chez toutes les classes de la
+nation belge. Déjà une insurrection contre les Français commençait à
+éclater du côté de Grammont.
+
+Il n'était pas besoin de faits aussi graves pour disposer Dumouriez à
+traiter sévèrement les commissaires du gouvernement. Il commença par en
+faire arrêter deux, et par les faire traduire sous escorte à Paris. Il
+parla aux autres avec la plus grande hauteur, les fit rentrer dans leurs
+fonctions, leur défendit de s'immiscer dans les dispositions militaires
+des généraux, et de donner des ordres aux troupes qui étaient dans
+l'étendue de leur commissariat. Il destitua le général Moreton, qui avait
+fait cause commune avec eux. Il ferma les clubs, il fit rendre aux Belges
+une partie du mobilier pris dans les églises, et joignit à ces mesures
+une proclamation pour désavouer, au nom de la France, les vexations qu'on
+venait de commettre. Il qualifia du nom de _brigands_ ceux qui en étaient
+les auteurs, et déploya une dictature qui, tout en lui rattachant la
+Belgique, et rendant le séjour du pays plus sûr pour l'armée française,
+excita au plus haut point la colère des jacobins. Il eut en effet avec
+Camus une discussion fort vive, s'exprima avec mépris sur le gouvernement
+du jour; et, oubliant le sort de Lafayette, comptant trop légèrement sur
+la puissance militaire, il se conduisit en général certain de pouvoir,
+s'il le voulait, ramener la révolution en arrière, et disposé à le
+vouloir, si on le poussait à bout. Le même esprit s'était communiqué à son
+état-major: on y parla avec dédain de cette populace qui gouvernait Paris,
+des imbéciles conventionnels qui se laissaient opprimer par elle; on
+maltraitait, on éloignait tous ceux qui étaient soupçonnés de jacobinisme;
+et les soldats, joyeux de revoir leur général au milieu d'eux,
+affectaient, en présence des commissaires de la convention, d'arrêter son
+cheval, et de baiser ses bottes, en l'appelant leur père.
+
+Ces nouvelles excitèrent à Paris le plus grand tumulte, provoquèrent de
+nouveaux cris contre les traîtres et les contre-révolutionnaires.
+Sur-le-champ le député Choudieu en profita pour réclamer, comme on l'avait
+fait souvent, le renvoi des fédérés séjournant à Paris. A chaque nouvelle
+fâcheuse des armées, on redemandait la même chose. Barbaroux voulut
+prendre la parole sur ce sujet, mais sa présence excita un soulèvement
+encore inconnu. Buzot voulut en vain faire valoir la fermeté des Brestois
+pendant les pillages; Boyer-Fonfrède obtint seul, par une espèce
+d'accommodement, que les fédérés des départemens maritimes iraient
+compléter l'armée encore trop faible des côtes de l'Océan. Les autres
+conservèrent la faculté de rester à Paris.
+
+Le lendemain, 8 mars, la convention ordonna à tous les officiers de
+rejoindre leurs corps sur-le-champ. Danton proposa de fournir encore aux
+Parisiens l'occasion de sauver la France. «Demandez-leur trente mille
+hommes, dit-il, envoyez-les à Dumouriez, et la Belgique nous est assurée,
+la Hollande est conquise.» Trente mille hommes en effet n'étaient pas
+difficiles à trouver à Paris, ils étaient d'un grand secours à l'armée du
+Nord, et donnaient une nouvelle importance à la capitale. Danton proposa
+en outre d'envoyer des commissaires de la convention dans les départemens
+et les sections, pour accélérer le recrutement par tous les moyens
+possibles. Toutes ces propositions furent adoptées. Les sections eurent
+ordre de se réunir dans la soirée; des commissaires furent nommés pour s'y
+rendre; on ferma les spectacles pour empêcher toute distractions, et le
+drapeau noir fut arboré à l'Hôtel-de-Ville en signe de détresse.
+
+Le soir en effet la réunion eut lieu; les commissaires furent parfaitement
+reçus dans les sections. Les imaginations étaient ébranlées, et la
+proposition de se rendre sur-le-champ aux armées fut partout bien
+accueillie. Mais il arriva ici ce qui était déjà arrivé aux 2 et 3
+septembre, on demanda avant de partir que les traîtres fussent punis. On
+avait adopté, depuis cette époque, une phrase toute faite: «On ne voulait
+pas, disait-on, laisser derrière soi des conspirateurs prêts à égorger les
+familles des absens.» Il fallait donc, si l'on voulait éviter de nouvelles
+exécutions populaires, organiser des exécutions légales et terribles, qui
+atteignissent sans lenteur, sans appel, les contre-révolutionnaires, les
+conspirateurs cachés, qui menaçaient au dedans la révolution déjà menacée
+au dehors. Il fallait suspendre le glaive sur la tête des généraux, des
+ministres, des députés infidèles, qui compromettaient le salut public. Il
+n'était pas juste en outre que les riches égoïstes qui n'aimaient pas le
+régime de l'égalité, à qui peu importait d'appartenir à la convention ou à
+Brunswick, et qui par conséquent ne se présentaient pas pour remplir les
+cadres de l'armée, il n'était pas juste qu'ils restassent étrangers à la
+chose publique, et ne fissent rien pour elle. En conséquence, tous ceux
+qui avaient au-dessus de quinze cents livres de rente, devaient payer une
+taxe proportionnée à leurs moyens, et suffisante pour dédommager ceux qui
+se dévoueraient de tous les frais de la campagne. Ce double voeu d'un
+nouveau tribunal érigé contre le parti ennemi, et d'une contribution des
+riches en faveur des pauvres qui allaient se battre, fut presque général
+dans les sections. Plusieurs d'entre elles vinrent l'exprimer à la
+commune; les jacobins l'émirent de leur côté, et le lendemain la
+convention se trouva en présence d'une opinion universelle et
+irrésistible.
+
+Le jour suivant en effet (le 9 mars), tous les députés montagnards étaient
+présens à la séance. Les jacobins remplissaient les tribunes. Ils en
+avaient chassé toutes les femmes, _parce qu'il fallait_, disaient-ils,
+_faire une expédition_. Plusieurs d'entre eux portaient des pistolets. Le
+député Gamon voulut s'en plaindre, mais ne fut pas écouté. La Montagne et
+les tribunes, fortement résolues, intimidaient la majorité, et
+paraissaient décidées à ne souffrir aucune résistance. Le maire se
+présente avec le conseil de la commune, confirme le rapport des
+commissaires de la convention sur le dévouement des sections, mais répète
+leur voeu d'un tribunal extraordinaire et d'une taxe sur les riches. Une
+foule de sections succèdent à la commune, et demandent encore le tribunal
+et la taxe. Quelques-unes y ajoutent la demande d'une loi contre les
+accapareurs, d'un _maximum_ dans le prix des denrées, et de l'abrogation
+du décret qui qualifiait marchandise la monnaie métallique, et permettait
+qu'elle circulât à un prix différent du papier. Après toutes ces
+pétitions, on insiste pour la mise aux voix des mesures proposées. On veut
+d'abord voter sur-le-champ le principe de l'établissement d'un tribunal
+extraordinaire. Quelques députés s'y opposent. Lanjuinais prend la parole,
+et demande au moins que, si l'on veut absolument consacrer l'iniquité d'un
+tribunal sans appel, on borne cette calamité au seul département de Paris.
+Guadet, Valazé, font de vains efforts pour appuyer Lanjuinais: ils sont
+brutalement interrompus par la Montagne. Quelques députés demandent même
+que ce tribunal porte le nom de _révolutionnaire_. Mais la convention,
+sans souffrir une plus longue discussion, «décrète l'établissement d'un
+tribunal _criminel extraordinaire_, pour juger sans appel, et sans recours
+au tribunal de cassation, les conspirateurs et les
+contre-révolutionnaires, et charge son comité de législation de lui
+présenter demain un projet d'organisation.»
+
+Immédiatement après ce décret, on en rend un second, qui frappe les riches
+d'une taxe extraordinaire de guerre; un troisième qui organise
+quarante-une commissions, de deux députés chacune, chargées de se rendre
+dans les départemens, pour y accélérer le recrutement par tous les moyens
+possibles, pour y désarmer ceux qui ne partent pas, pour faire arrêter les
+suspects, pour s'emparer des chevaux de luxe, pour y exercer enfin la
+dictature la plus absolue. A ces mesures on en ajouta d'autres encore: les
+bourses des collèges n'appartiendront à l'avenir qu'aux fils de ceux qui
+seront partis pour les armées; tous les célibataires travaillant dans les
+bureaux seront remplacés par des pères de famille, la contrainte par corps
+sera abolie. Le droit de tester l'avait été quelques jours auparavant.
+Toutes ces mesures furent prises sur la proposition de Danton, qui
+connaissait parfaitement l'art de rattacher les intérêts à la cause de
+la révolution.
+
+Les jacobins, satisfaits de cette journée, coururent s'applaudir chez eux
+du zèle qu'ils avaient montré, de la manière dont ils avaient composé les
+tribunes, et de l'imposante réunion que présentaient les rangs serrés de
+la Montagne. Ils se recommandèrent de continuer, et d'être tous présens à
+la séance du lendemain, où devait s'organiser le tribunal extraordinaire.
+«Robespierre, se disaient-ils, nous l'a bien recommandé.» Cependant ils
+n'étaient pas satisfaits encore de ce qu'ils avaient obtenu; l'un d'eux
+proposa de rédiger une pétition où ils demanderaient le renouvellement des
+comités et du ministère, l'arrestation de tous les fonctionnaires à
+l'instant même de leur destitution, et celle de tous les administrateurs
+des postes, et des journalistes contre-révolutionnaires. Sur-le-champ on
+veut faire la pétition; cependant le président objecte que la société ne
+peut pas faire un acte collectif, et on convient d'aller chercher un autre
+local pour s'y réunir en qualité de simples pétitionnaires. On se répand
+alors dans Paris. Le tumulte y régnait. Une centaine d'individus,
+promoteurs ordinaires de tous les désordres, conduits par Lasouski,
+s'étaient rendus chez le journaliste Gorsas, armés de pistolets et de
+sabres, et avaient brisé ses presses. Gorsas s'était enfui, et n'était
+parvenu à se sauver qu'en se défendant avec beaucoup de courage et de
+présence d'esprit. Ils avaient fait de même chez l'éditeur de la
+_Chronique_, dont ils avaient aussi ravagé l'imprimerie.
+
+La journée du lendemain 10 menaçait d'être encore plus orageuse. C'était
+un dimanche. Un repas était préparé à la section de la Halle-aux-Blés,
+pour y fêter les enrôlés qui devaient partir pour l'armée; l'oisiveté du
+peuple jointe à l'agitation d'un festin, pouvait conduire aux plus mauvais
+projets. La salle de la convention fut aussi remplie que la veille. Dans
+les tribunes, à la Montagne, les rangs étaient aussi serrés et aussi
+menaçans. La discussion s'ouvre sur plusieurs objets de détail. On
+s'occupe d'une lettre de Dumouriez. Robespierre appuie les propositions du
+général, et demande la mise en accusation de Lanoue et de Stengel, tous
+deux commandant à l'avant-garde, lors de la dernière déroute. L'accusation
+est aussitôt portée. Il s'agit ensuite de faire partir les députés
+commissaires pour le recrutement. Cependant leur vote étant nécessaire
+pour assurer l'établissement du tribunal extraordinaire, on décide de
+l'organiser dans la journée, et de dépêcher les commissaires le lendemain.
+Cambacérès demande aussitôt et l'organisation du tribunal extraordinaire,
+et celle du ministère. Buzot s'élance alors à la tribune; et il est
+interrompu par des murmures violens. «Ces murmures, s'écrie-t-il,
+m'apprennent ce que je savais déjà, qu'il y a du courage à s'opposer au
+despotisme qu'on nous prépare.» Nouvelle rumeur. Il continue: «Je vous
+abandonne ma vie, mais je veux sauver ma mémoire du déshonneur, en
+m'opposant au despotisme de la convention nationale. On veut que vous
+confondiez dans vos mains tous les pouvoirs.--Il faut agir et non
+bavarder, s'écrie une voix.--Vous avez raison, reprend Buzot; les
+publicistes de la monarchie ont dit aussi qu'il fallait agir, et que par
+conséquent le gouvernement despotique d'un seul était le meilleur...» Un
+nouveau bruit s'élève, la confusion règne dans l'assemblée; enfin on
+convient d'ajourner l'organisation du ministère et de ne s'occuper
+actuellement que du tribunal extraordinaire. On demande le rapport du
+comité. Ce rapport n'est pas fait, mais à défaut on demande le projet dont
+on est convenu. Robert Lindet en fait la lecture en déplorant sa sévérité.
+Voici ce qu'il propose du ton de la douleur la plus vive: le tribunal sera
+composé de neuf juges, nommés par la convention, indépendans de toute
+forme, acquérant la conviction par tous les moyens, divisés en deux
+sections toujours permanentes, poursuivant à la requête de la convention
+ou directement ceux qui, par leur conduite, ou la manifestation de leurs
+opinions, auraient tenté d'égarer le peuple, ceux qui, par les places
+qu'ils occupaient sous l'ancien régime, rappellent des prérogatives
+usurpées par les despotes.
+
+A la lecture de ce projet épouvantable, des applaudissemens éclatent à
+gauche, une violente agitation se manifeste à droite. «Plutôt mourir,
+s'écrie Vergniaud, que de consentir à l'établissement de cette inquisition
+vénitienne?--Il faut au peuple, répond Amar, ou cette mesure de salut, ou
+l'insurrection!--Mon goût pour le pouvoir révolutionnaire, dit Cambon, est
+assez connu; mais si le peuple s'est trompé dans les élections, nous
+pourrions nous tromper dans le choix de ces neuf juges, et ce seraient
+alors d'insupportables tyrans que nous nous serions imposés à nous-mêmes!
+--Ce tribunal, s'écrie Duhem, est encore trop bon pour des scélérats et
+des contre-révolutionnaires!» Le tumulte se prolonge, et le temps se
+consume en menaces, en outrages, en cris de toute espèce. Nous le voulons!
+S'écrient les uns.--Nous ne le voulons pas! répondent les autres. Barrère
+demande des jurés, et en soutient la nécessité avec force. Turreau demande
+qu'ils soient pris à Paris; Boyer-Fonfrède, dans toute la république,
+parce que le nouveau tribunal aura à juger des crimes commis dans les
+départements, les armées, et partout. La journée s'écoule, et déjà la nuit
+s'approche. Le président Gensonné résume les diverses propositions, et se
+dispose à les mettre aux voix. L'assemblée, accablée de fatigue, semble
+prête à céder à tant de violence. Les membres de la Plaine commencent à se
+retirer, et la Montagne, pour achever de les intimider, demande qu'on vote
+à haute voix. «Oui, s'écrie Féraud indigné, oui, votons à haute voix, pour
+faire connaître au monde les hommes qui veulent assassiner l'innocence, à
+l'ombre de la loi!» Cette véhémente apostrophe ranime le côté droit et le
+centre, et, contre toute apparence, la majorité déclare, 1. qu'il y aura
+des jurés; 2. que ces jurés seront pris en nombre égal dans les
+départemens; 3. qu'ils seront nommés par la convention.
+
+Après l'admission de ces trois propositions, Gensonné croit devoir
+accorder une heure de répit à l'assemblée, qui était accablée de fatigue.
+Les députés se lèvent pour se retirer. «Je somme, s'écrie Danton, les bons
+citoyens de rester à leurs places!» Chacun se rassied aux éclats de cette
+voix terrible. «Quoi! reprend Danton, c'est à l'instant où Miranda peut
+être battu, et Dumouriez, pris par derrière, obligé de mettre bas les
+armes, que vous songeriez à délaisser votre poste[1]! Il faut terminer
+l'établissement de ces lois extraordinaires destinées à épouvanter vos
+ennemis intérieurs. Il les faut arbitraires, parce qu'il est impossible de
+les rendre précises; parce que, si terribles qu'elles soient, elles seront
+préférables encore aux exécutions populaires, qui, aujourd'hui comme en
+septembre, seraient la suite des lenteurs de la justice. Après ce
+tribunal, il faut organiser un pouvoir exécutif énergique, qui soit en
+contact immédiat avec vous, et qui puisse mettre en mouvement
+tous vos moyens en hommes et en argent. Aujourd'hui donc le tribunal
+extraordinaire, demain le pouvoir exécutif, et après-demain le départ de
+vos commissaires pour les départemens. Qu'on me calomnie, si l'on veut;
+mais que ma mémoire périsse, et que la république soit sauvée!»
+
+[Note 1: Dans ce moment on ne savait pas encore que Dumouriez avait quitté
+la Hollande pour revenir sur la Meuse.]
+
+Malgré cette violente exhortation, la suspension d'une heure est accordée,
+et les députés vont prendre un repos indispensable. Il était environ sept
+heures du soir. L'oisiveté du dimanche, les repas donnés dans la journée,
+la question qui s'agitait dans l'assemblée, tout contribuait à augmenter
+l'agitation populaire. Sans qu'il y eût de complot formé d'avance, comme
+le crurent les girondins, on était amené par la seule disposition des
+esprits à une scène éclatante. On était assemblé aux Jacobins; Bentabole
+était accouru pour y faire le rapport sur la séance de la convention, et
+se plaindre des patriotes, qui n'avaient pas été aussi énergiques ce
+jour-là que la veille. Le conseil général de la commune siégeait
+pareillement. Les sections, abandonnées par les citoyens paisibles,
+étaient livrées à quelques furieux, qui prenaient des arrêtés
+incendiaires. Dans celle des Quatre-Nations, dix-huit forcenés avaient
+décidé que le département de la Seine devait en ce moment exercer la
+souveraineté, et que le corps électoral de Paris devait s'assembler
+sur-le-champ pour retrancher de la convention nationale les députés
+infidèles, qui conspiraient avec les ennemis de la révolution. Ce même
+arrêté fut pris par le club des cordeliers, et une députation de la
+section et du club se rendait en ce moment à la commune pour lui en donner
+communication. Des perturbateurs, suivant l'usage ordinaire dans tous les
+mouvemens, couraient pour faire fermer les barrières.
+
+Dans ce même instant, les cris d'une populace furieuse retentissaient dans
+les rues; les enrôlés qui avaient dîné à la Halle-aux-Blés, remplis de
+fureur et de vin, munis de pistolets et de sabres, s'avançaient vers la
+salle des Jacobins, en faisant entendre des chants épouvantables. Ils y
+arrivaient à l'instant même où Bentabole achevait son rapport sur la
+séance de la journée. Parvenus à la porte, ils demandent à défiler dans la
+salle. Ils la traversent au milieu des applaudissemens. L'un d'eux prend
+la parole et dit: «Citoyens, au moment du danger de la patrie, les
+vainqueurs du 10 août se lèvent pour exterminer les ennemis de l'extérieur
+et de l'intérieur.--Oui, leur répond le président Collot-d'Herbois, malgré
+les intrigans, nous sauverons avec vous la liberté.» Desfieux prend alors
+la parole, dit que Miranda est la créature de Pétion, et qu'il trahit; que
+Brissot a fait déclarer la guerre à l'Angleterre pour perdre la France. Il
+n'y a qu'un moyen, ajoute-t-il, de se sauver, c'est de se débarrasser de
+tous ces traîtres, de mettre tous les _appelans_ en état d'arrestation
+chez eux, et de faire nommer d'autres députés par le peuple.» Un homme
+vêtu d'un habit militaire, et sorti de la foule qui venait de défiler,
+soutient que ce n'est pas assez que l'arrestation, et qu'il faut des
+vengeances. «Qu'est-ce que l'inviolabilité? dit-il. Je la mets sous les
+pieds...» A ces mots, Dubois de Crancé arrive, et veut s'opposer à ces
+propositions. Sa résistance cause un tumulte affreux. On propose de se
+diviser en deux colonnes, dont l'une ira chercher les frères cordeliers,
+et l'autre se rendra à la convention pour défiler dans la salle, et lui
+faire entendre tout ce qu'on exige d'elle. On hésite à décider le départ,
+mais les tribunes envahissent la salle, on éteint les lumières, les
+agitateurs l'emportent, et on se divise en deux corps pour se rendre à la
+convention et aux Cordeliers.
+
+Dans ce moment, l'épouse de Louvet, logée avec lui dans la rue
+Saint-Honoré, près des Jacobins, avait entendu les vociférations partant
+de cette salle, et s'y était rendue pour s'instruire de ce qui s'y
+passait. Elle assiste à cette scène; elle accourt en avertir Louvet, qui
+avec beaucoup d'autres membres du côté droit, avait quitté la séance de la
+convention, où l'on disait qu'ils devaient être assassinés. Louvet, armé
+comme on l'était ordinairement, profite de l'obscurité de la nuit, court
+de porte en porte avertir ses amis, et leur assigne un rendez-vous dans un
+lieu caché où ils pourront se soustraire aux coups des assassins. Il les
+trouve chez Pétion, délibérant paisiblement sur des décrets à rendre. Il
+s'efforce de leur communiquer ses alarmes, et ne réussit pas à troubler
+l'impassible Pétion, qui, regardant le ciel et voyant tomber la pluie, dit
+froidement: _Il n'y aura rien cette nuit_. Cependant un rendez-vous est
+fixé, et l'un d'eux, nommé Kervélégan, se rend en toute hâte à la caserne
+du bataillon de Brest, pour le faire mettre sous les armes. Pendant ce
+temps, les ministres réunis chez Lebrun, n'ayant aucune force à leur
+disposition, ne savaient quel moyen prendre pour défendre la convention et
+eux-mêmes, car ils étaient aussi menacés. L'assemblée, plongée dans
+l'effroi, attendait un dénouement terrible; et, à chaque bruit, à chaque
+cri, se croyait au moment d'être envahie par des assassins. Quarante
+membres seulement étaient restés au côté droit, et s'attendaient à voir
+leur vie attaquée; ils avaient des armes, et tenaient leurs pistolets
+préparés. Ils étaient convenus entre eux de se précipiter sur la Montagne
+au premier mouvement, et d'en égorger le plus de membres qu'ils
+pourraient. Les tribunes et la Montagne étaient dans la même attitude, et
+des deux côtés on s'attendait à une scène sanglante et terrible.
+
+Mais il n'y avait pas encore assez d'audace pour qu'un 10 août contre la
+convention fût exécuté: ce n'était ici qu'une scène préliminaire, ce
+n'était qu'un 20 juin. La commune n'osa pas favoriser un mouvement auquel
+les esprits n'étaient pas assez préparés, elle s'en indigna même très
+sincèrement. Le maire, à l'instant où les deux députations des Cordeliers
+et des Quatre-Nations se présentèrent, les repoussa sans vouloir les
+entendre. Complaisant des jacobins, il n'aimait pas les girondins sans
+doute, peut-être même il désirait leur chute, mais il pouvait croire un
+mouvement dangereux; il était d'ailleurs, comme Pétion au 20 juin et au 10
+août, arrêté par l'illégalité, et voulait qu'on lui fît violence pour
+céder. Il repoussa donc les deux députations. Hébert et Chaumette,
+procureurs de la commune, le soutinrent. On envoya des ordres pour tenir
+les barrières ouvertes, on rédigea une adresse aux sections, une autre aux
+jacobins, pour les ramener à l'ordre. Santerre fit le discours le plus
+énergique à la commune, et s'éleva contre ceux qui demandaient une
+nouvelle insurrection. Il dit que, le tyran étant renversé, cette seconde
+insurrection ne pouvait se diriger que contre le peuple, qui actuellement
+régnait seul; que, s'il y avait de mauvais député, il fallait les
+souffrir, comme on avait souffert Maury et Cazalès; que Paris n'était pas
+toute la France, et devait accepter les députés des départemens; que,
+quant au ministre de la guerre, s'il avait fait des destitutions, il en
+avait le droit, puisqu'il était responsable pour ses agens... Qu'à Paris,
+quelques hommes ineptes et égarés croyaient pouvoir gouverner, et
+désorganiseraient tout; qu'enfin il allait mettre la force sur pied, et
+ramener les malveillans à l'ordre...
+
+De son côté Beurnonville, dont l'hôtel était cerné, franchit les murailles
+de son jardin, réunit le plus de monde qu'il put, se mit à la tête du
+bataillon de Brest, et imposa aux agitateurs. La section des
+Quatre-Nations, les cordeliers, les jacobins, rentrèrent chez eux. Ainsi
+la résistance de la commune, la conduite de Santerre, le courage de
+Beurnonville et des Brestois, peut-être aussi la pluie qui tombait avec
+abondance, empêchèrent les progrès de l'insurrection. D'ailleurs la
+passion n'était pas encore assez forte contre ce qu'il y avait de plus
+noble, de plus généreux dans la république naissante. Pétion, Condorcet,
+Vergniaud, allaient montrer quelque temps encore dans la convention leur
+courage, leurs talens et leur entraînante éloquence. Tout se calma. Le
+maire, appelé à la barre de la convention, la rassura, et dans cette nuit
+même on acheva paisiblement le décret qui organisait le tribunal
+révolutionnaire. Ce tribunal était composé d'un jury, de cinq juges, d'un
+accusateur public et de deux adjoints, tous nommés par la convention. Les
+jurés devaient être choisis avant le mois de mai, et provisoirement ils
+pouvaient être pris dans le département de Paris et les qautre départemens
+voisins. Les jurés devaient opiner à haute voix.
+
+La conséquence de l'événement du 10 mars fut de réveiller l'indignation
+des membres du côté droit, et de causer de l'embarras à ceux du côté
+gauche, compromis par ces démonstrations prématurées. De toutes parts on
+désavouait ce mouvement comme illégal, comme attentatoire à la
+représentation nationale. Ceux même qui ne désapprouvaient pas l'idée
+d'une nouvelle insurrection, condamnaient celle-ci comme mal conduite, et
+recommandaient de se garder des désorganisateurs payés par l'émigration et
+l'Angleterre pour provoquer des désordres. Les deux côtés de l'assemblée
+semblaient conspirer pour établir cette opinion; tous deux supposaient une
+influence secrète, et s'accusaient réciproquement d'en être complices. Une
+scène étrange confirma encore cette opinion générale. La section
+Poissonnière, en présentant des volontaires, demanda un acte d'accusation
+contre Dumouriez, le général sur qui reposait dans le moment toute
+l'espérance de l'armée française. A cette pétition, lue par le président
+de la section, un cri général d'indignation s'élève. «C'est un
+aristocrate, s'écrie-t-on, payé par les Anglais!» Au même instant on
+regarde le drapeau que portait la section, et on s'aperçoit avec
+étonnement que la cravate en est blanche, et qu'il est surmonté par des
+fleurs de lis. Des cris de fureur éclatent à cette vue; on déchire les
+fleurs de lis et la cravate, et on les remplace par un ruban tricolore
+qu'une femme jette des tribunes. Isnard prend aussitôt la parole pour
+demander un acte d'accusation contre le président de cette section; plus
+de cent voix appuient cette motion, et dans le nombre, celle qui fixe le
+plus l'attention, est celle de Marat. «Cette pétition, dit-il, est un
+complot, il faut la lire tout entière: on verra qu'on y demande la tête de
+Vergniaud, Guadet, Gensonné... et autres; vous sentez, ajoute-t-il, quel
+triomphe ce serait pour nos ennemis qu'un tel massacre! ce serait la
+désolation de la convention...» Ici des applaudissemens universels
+interrompent Marat; il reprend, dénonce lui-même l'un des principaux
+agitateurs, nommé Fournier, et demande son arrestation. Sur-le-champ elle
+est ordonnée; toute l'affaire est renvoyée au comité de sûreté générale;
+et l'assemblée ordonne qu'il soit envoyé à Dumouriez copie du
+procès-verbal, pour lui prouver qu'elle ne partage pas à son égard les
+torts des calomniateurs.
+
+Le jeune Varlet, ami et compagnon de Fournier, accourt aux Jacobins pour
+demander justice de son arrestation, et proposer d'aller le délivrer.
+«Fournier, dit-il, n'est pas le seul menacé; Lasouski, Desfieux, moi-même
+enfin, le sommes encore. Le tribunal révolutionnaire qu'on vient d'établir
+va tourner contre les patriotes comme celui du 10 août, et les frères qui
+m'entendent ne sont plus jacobins s'ils ne me suivent.» Il veut ensuite
+accuser Dumouriez, et ici un trouble extraordinaire éclate dans la
+société; le président se couvre, et dit qu'on veut perdre les jacobins.
+Billaud-Varennes lui-même monte à la tribune, se plaint de ces
+propositions incendiaires, justifie Dumouriez, qu'il n'aime pas, dit-il,
+mais qui fait maintenant son devoir, et qui a prouvé qu'il voulait se
+battre vigoureusement. Il se plaint d'un projet tendant à désorganiser la
+convention nationale par des attentats; il déclare comme très suspects
+Varlet, Fournier, Desfieux, et appuie le projet d'un scrutin épuratoire
+pour délivrer la société de tous les ennemis secrets qui veulent la
+compromettre. La voix de Billaud-Varennes est écoutée; des nouvelles
+satisfaisantes, telles que le ralliement de l'armée par Dumouriez, et la
+reconnaissance de la république par la Porte, achèvent de ramener le
+calme. Ainsi Marat, Billaud-Varennes et Robespierre, qui parla aussi dans
+le même sens, se prononçaient tous contre les agitateurs, et semblaient
+s'accorder à croire qu'ils étaient payés par l'ennemi. C'est là une
+incontestable preuve qu'il n'existait pas, comme le crurent les girondins,
+un complot secrètement formé. Si ce complot eût existé, assurément
+Billaud-Varennes, Marat et Robespierre en auraient plus ou moins fait
+partie; ils auraient été obligés de se taire, comme le côté gauche de
+l'assemblée législative après le 20 juin, et certainement ils n'auraient
+pas pu demander l'arrestation de l'un de leurs complices. Mais ici le
+mouvement n'était que l'effet d'une effervescence populaire, et on pouvait
+le désavouer s'il était trop précoce ou trop mal combiné. D'ailleurs
+Marat, Robespierre, Billaud-Varennes, quoique désirant la chute des
+girondins, craignaient sincèrement les intrigues de l'étranger,
+redoutaient une désorganisation en présence de l'ennemi victorieux,
+appréhendaient l'opinion des départemens, étaient embarrassés des
+accusations auxquelles ces mouvemens les exposaient, et probablement ne
+songeaient encore qu'à s'emparer de tous les ministères, de tous les
+comités, et à chasser les girondins du gouvernement, sans les exclure
+violemment de la législature. Un seul homme, Danton, aurait pu être
+soupçonné, quoiqu'il fût le moins acharné des ennemis des girondins. Il
+avait toute influence sur les cordeliers, auteurs du mouvement; il n'en
+voulait pas aux membres du côté droit, mais à leur système de modération
+qui, à son gré, ralentissait l'action du gouvernement; il exigeait à tout
+prix un tribunal extraordinaire, et un comité suprême investi d'une
+dictature irrésistible, parce qu'il voulait pardessus tout le succès de la
+révolution; et il est possible qu'il eût conduit secrètement les
+agitateurs du 10 mars, pour intimider les girondins et vaincre leur
+résistance. Il est certain du moins qu'il ne s'empressa pas de désavouer
+les auteurs du trouble, et qu'on le vit au contraire renouveler ses
+instances pour qu'on organisât le gouvernement d'une manière prompte et
+terrible.
+
+Quoi qu'il en soit, il fut convenu que les aristocrates étaient les
+provocateurs secrets de ces mouvemens; tout le monde le crut ou feignit de
+le croire. Vergniaud, dans un discours d'une entraînante éloquence, où il
+dénonça toute la conspiration, le supposa ainsi: il fût blâmé à la vérité
+par Louvet, qui aurait voulu qu'on attaquât plus directement les jacobins;
+mais il obtint que le premier soin du tribunal extraordinaire serait de
+poursuivre les auteurs du 10 mars. Le ministre de la justice, chargé de
+faire un rapport sur les événemens, déclara qu'il n'avait trouvé nulle
+part le comité révolutionnaire auquel on les attribuait, qu'il n'avait
+aperçu que des emportemens de clubs, et des propositions faites dans un
+mouvement d'enthousiasme. Tout ce qu'il avait découvert de plus précis
+était une réunion, au café Corrazza, de quelques membres des cordeliers.
+Ces membres des cordeliers étaient Lasouski, Fournier, Gusman, Desfieux,
+Varlet, agitateurs ordinaires des sections. Ils se réunissaient après les
+séances pour s'entretenir de sujets politiques. Personne n'attacha
+d'importance à cette révélation; et, comme on supposait des trames bien
+plus profondes, la réunion au café Corrazza, de quelques individus aussi
+subalternes, ne parut que ridicule.
+
+
+FIN DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES[1] DU TOME TROISIÈME.
+
+[Note 1: J'ai cru devoir ajouter des notes qui me semblent utiles, soit
+comme éclaircissemens de faits peu connus et mal appréciés, soit comme
+monument d'un style et d'un langage aujourd'hui tout à fait oubliés, et
+cependant très caractéristiques. Ces morceaux sont empruntés pour la
+plupart à des sources entièrement négligées, et surtout aux discussions
+des Jacobins, monument politique très rare et très curieux.]
+
+
+
+
+NOTE PAGE 47.
+
+
+(Extrait des _Mémoires de Garat_.)
+
+Voici le tableau que le ministre Garat, l'homme qui a le mieux observé les
+personnages de la révolution, a tracé des deux côtés de la convention.
+
+«C'est dans le côté droit de la convention qu'étaient presque tous les
+hommes dont je viens de parler; je ne pouvais y voir un autre génie que
+celui que je leur avais connu. Là, je voyais donc et ce républicanisme de
+sentiment qui ne consent à obéir à un homme que lorsque cet homme parle
+_au nom_ de la nation et _comme_ la loi, et ce républicanisme, bien plus
+rare, de la pensée qui a décomposé et recomposé tous les ressorts de
+l'organisation d'une société d'hommes semblables en droits comme en
+nature, qui a démêlé par quel heureux et profondartifice on peut associer
+dans une grande république ce qui paraît inassociable, l'égalité
+et la soumission aux magistrats, l'agitation féconde des esprits et des
+âmes, et un ordre constant, immuable, un gouvernement dont la puissance
+soit toujours absolue sur les individus et sur la multitude, et toujours
+soumise à la nation, un pouvoir exécutif dont l'appareil et les formes,
+d'une splendeur utile, réveillent toujours les idées de la splendeur de
+la république, et jamais les idées de la grandeur d'une personne.
+
+«Dans ce même côté, je voyais s'asseoir les hommes qui possédaient le
+mieux ces doctrines de l'économie politique qui enseignent à ouvrir et à
+élargir tous les canaux des richesses particulières et de la richesse
+nationale, à composer le trésor public avec scrupule des portions que lui
+doit la fortune de chaque citoyen; à créer de nouvelles sources et de
+nouveaux fleuves aux fortunes particulières par un bon usage de ce
+qu'elles ont versé dans les caisses de la république; à protéger, à
+laisser sans limites tous les genres d'industrie, sans en favoriser
+aucune; à regarder les grandes propriétés non comme ces lacs stériles qui
+absorbent et gardent toutes les eaux que les montagnes versent dans leur
+sein, mais comme des réservoirs nécessaires pour multiplier et pour
+accroître les germes de la fécondité universelle, pour les épancher de
+proche en proche sur tous les lieux qui seraient restés dans le
+dessèchement et dans la stérilité: doctrines admirables qui ont porté la
+liberté dans les arts et dans le commerce avant qu'elle fût dans les
+gouvernemens, mais particulièrement propres par leur essence à l'essence
+des républiques; seules capables de donner un fondement solide à
+_l'égalité_, non dans une _frugalité_ générale toujours violée, et qui
+enchaîne bien moins les désirs que l'industrie, mais dans une aisance
+universelle, mais dans ces travaux dont la variété ingénieuse et la
+renaissance continuelle peuvent seules absorber, heureusement pour la
+liberté, cette activité turbulente des démocraties qui, après les avoir
+long-temps tourmentées, a fait disparaître les républiques anciennes
+au milieu des orages et des tempêtes dont leur atmosphère était toujours
+enveloppée.
+
+«Dans le côté droit étaient cinq à six hommes dont le génie pouvait
+concevoir ces grandes théories de l'ordre social et de l'ordre économique,
+et un grand nombre d'hommes dont l'intelligence pouvait les comprendre et
+les répandre: c'est là encore qu'étaient allés se ranger un certain nombre
+d'esprits naguère très impétueux, très violens, mais qui, après avoir
+parcouru et épuisé le cercle entier de leurs emportemens démagogiques,
+n'aspiraient qu'à désavouer et à combattre les folies qu'ils avaient
+propagées; c'est là enfin que s'asseyaient, comme les hommes pieux
+s'agenouillent au pied des autels, ces hommes que des passions douces, une
+fortune honnête et une éducation qui n'avait pas été négligée, disposaient
+à honorer de toutes les vertus privées, la république qui les laisserait
+jouir de leur repos, de leur bienveillance facile et de leur bonheur.
+
+«En détournant mes regards de ce côté droit sur le côté gauche, en les
+portant sur la Montagne, quel contraste me frappait! Là, je vois s'agiter
+avec le plus de tumulte un homme à qui la face couverte d'un jaune cuivré
+donnait l'air de sortir des cavernes sanglantes des anthropophages, ou du
+seuil embrasé des enfers; qu'à sa marche convulsive, brusque, coupée, on
+reconnaissait pour un de ces assassins échappés aux bourreaux, mais non
+aux furies, et qui semblent vouloir anéantir le genre humain pour se
+dérober à l'effroi que la vue de chaque homme leur inspire. Sous le
+despotisme, qu'il n'avait pas couvert de sang comme la liberté, cet homme
+avait eu l'ambition de faire une révolution dans les sciences; et on
+l'avait vu attaquer, par des systèmes audacieux et plats, les plus grandes
+découvertes des temps modernes et de l'esprit humain. Ses yeux, errant sur
+l'histoire des siècles, s'étaient arrêtés sur la vie de quatre ou cinq
+grands exterminateurs qui ont changé les cités en déserts, pour repeupler
+ensuite les déserts d'une race formée à leur image ou à celle des tigres;
+c'était là tout ce qu'il avait retenu des annales des peuples, tout ce
+qu'il en savait et qu'il voulait imiter. Par un instinct semblable à celui
+des bêtes féroces, plutôt que par une vue profonde de la perversité, il
+avait aperçu à combien de folies et de forfaits il est possible
+d'entraîner un peuple immense dont on vient de briser les chaînes
+religieuses et les chaînes politiques: c'est l'idée qui a dicté toutes ses
+feuilles, toutes ses paroles, toutes ses actions. Et il n'est tombé que
+sous le poignard d'une femme! et plus de cinquante mille de ses images ont
+été érigées sur le sein de la république!
+
+«A ses côtés se plaçaient des hommes qui n'auraient pas conçu eux-mêmes de
+pareilles atrocités, mais qui, jetés avec lui, par un acte d'une extrême
+audace, dans des événemens dont la hauteur les étourdissait, et dont les
+dangers les faisaient frémir, en désavouant les maximes du monstre, les
+avaient peut-être déjà suivies, et n'étaient pas fâchés qu'on craignît
+qu'ils pussent les suivre encore. Ils avaient horreur de Marat, mais ils
+n'avaient pas horreur de s'en servir. Ils le plaçaient au milieu d'eux,
+ils le mettaient en avant, ils le portaient en quelque sorte sur leur
+poitrine comme une tête de Méduse. Comme l'effroi que répandait un pareil
+homme était partout, on croyait le voir partout lui-même, on croyait en
+quelque sorte qu'il était toute la Montagne, ou que toute la Montagne
+était comme lui. Parmi les chefs, en effet, il y en avait plusieurs qui ne
+reprochaient aux forfaits de Marat que d'être un peu trop sans voile.
+
+«Mais parmi les chefs mêmes ( et c'est ici que la vérité me sépare de
+l'opinion de beaucoup d'honnêtes gens), parmi les chefs mêmes étaient un
+grand nombre d'hommes qui, liés aux autres par les événemens beaucoup plus
+que par leurs sentimens, tournaient des regards et des regrets vers la
+sagesse et l'humanité; qui auraient eu beaucoup de vertus et auraient
+rendu beaucoup de services, à l'instant où on aurait commencé à les en
+croire capables. Sur la Montagne se rendaient, comme à des postes
+militaires, ceux qui avaient beaucoup la passion de la liberté et peu la
+théorie, ceux qui croyaient l'égalité menacée ou même rompue par la
+grandeur des idées et par l'élégance du langage; ceux qui, élus dans les
+hameaux et dans les ateliers, ne pouvaient reconnaître un républicain que
+sous le costume qu'ils portaient eux-mêmes; ceux qui, entrant pour la
+première fois dans la carrière de la révolution, avaient à signaler cette
+impétuosité et cette violence par laquelle avait commencé la gloire de
+presque tous les grands révolutionnaires; ceux qui, jeunes encore et plus
+faits pour servir la république dans les armées que dans le sanctuaire des
+lois, ayant vu naître la république au bruit de la foudre, croyaient que
+c'était toujours au bruit de la foudre qu'il fallait la conserver et
+promulguer ses décrets. A ce côté gauche allaient encore chercher un asile
+plutôt qu'une place plusieurs de ces députés qui, ayant été élevés dans
+les castes proscrites de la noblesse et du sacerdoce, quoique toujours
+purs, étaient toujours exposés aux soupçons, et fuyaient au haut de la
+Montagne l'accusation de ne pas atteindre à la hauteur des principes: là,
+allaient se nourrir de leurs soupçons, et vivre au milieu des fantômes,
+ces caractères graves et mélancoliques qui, ayant aperçu trop souvent la
+fausseté unie à la politesse, ne croient à la vertu que lorsqu'elle est
+sombre, et à la liberté que lorsqu'elle est farouche; là siégeaient
+quelques esprits qui avaient pris dans les sciences exactes de la raideur
+en même temps que de la rectitude; qui, fiers de posséder des lumières
+immédiatement applicables aux arts mécaniques, étaient bien aises de se
+séparer par leur place, comme par leur dédain, de ces hommes de lettres,
+de ces philosophes dont les lumières ne sont pas si promptement utiles aux
+tisserands et aux forgerons, et n'arrivent aux individus qu'après avoir
+éclairé la société tout entière: là enfin devaient aimer à voter, quels
+que fussent d'ailleurs leur esprit et leurs talens, tous ceux qui, par les
+ressorts trop tendus de leur caractère, étaient disposés à aller au-delà
+plutôt qu'à rester en-deçà de la borne qu'il fallait marquer à l'énergie
+et à l'élan révolutionnaire.
+
+«Telle était l'idée que je me formais des _élémens_ des deux côtés de la
+convention nationale.
+
+«A juger chaque côté par la majorité de ses élémens, tous les deux, dans
+des genres et dans des degrés différens, devaient me paraître capables de
+rendre de grands services à la république: le côté droit pour organiser
+l'intérieur avec sagesse et avec grandeur; le côté gauche pour faire
+passer, de leurs âmes dans l'âme de tous les Français, ces passions
+républicaines et populaires si nécessaires à une nation assaillie de
+toutes parts par la meute des rois et par la soldatesque de l'Europe.»
+
+
+
+
+NOTE 1, PAGE 75.
+
+
+_Discours de Collot-d'Herbois à Dumouriez, après la campagne de l'Argonne,
+extrait du_ Journal des Jacobins. (_Séance du dimanche 14 octobre, l'an
+1er de la république_.)
+
+«Je voulais parler de nos armées, et je me félicitais d'en parler en
+présence du soldat que vous venez d'entendre. Je voulais blâmer la réponse
+du président: déjà j'ai dit plusieurs fois que le président ne doit jamais
+répondre aux membres de la société; mais il a répondu à tous les soldats
+de l'armée. Cette réponse dorme à tous un témoignage éclatant de votre
+satisfaction; Dumouriez la partage avec tous ses frères d'armes, car il
+sait que sans eux sa gloire ne serait rien. Il faut nous accoutumer à ce
+langage. Dumouriez a fait son devoir; c'est là sa plus belle récompense...
+Ce n'est pas parce qu'il est général que je le loue, mais parce qu'il est
+soldat français.
+
+«N'est-il pas vrai, général, qu'il est beau de commander une armée
+républicaine? que tu as trouvé une grande différence entre cette armée et
+celle du despotisme? Ils n'ont pas seulement de la bravoure, les Français;
+ils ne se contentent pas de mépriser la mort; car, qui est-ce qui craint
+la mort? Mais ces habitans de Lille et de Thionville, qui attendent de
+sang-froid les boulets rouges, qui restent immobiles au milieu de éclats
+des bombes et de la destruction de leurs maisons, n'est-ce pas là le
+développement de toutes les vertus? Ah! Oui, ces vertus sont au-dessus de
+tous les triomphes... Une nouvelle manière de faire la guerre aujourd'hui
+est inventée, et nos ennemis ne la trouveront pas: les tyrans ne pourront
+rien tant qu'il y aura des hommes libres qui voudront se défendre.
+
+«Un grand nombre de confrères sont morts pour la défense de la liberté;
+ils sont morts, mais leur mémoire nous est chère, mais ils ont laissé des
+exemples qui vivent dans nos coeurs; mais vivent-ils ceux qui nous ont
+attaqués? Non, ils ont succombé, et leurs cohortes ne sont plus que des
+monceaux de cadavres qui pourrissent où ils ont combattu: elles ne sont
+plus qu'un fumier infect que le soleil de la liberté ne purifiera qu'avec
+peine... Cette nuée de squelettes ambulans ressemble bien au squelette de
+la tyrannie; et, comme lui, ils ne tarderont pas à succomber... Que sont
+devenus ces anciens généraux à grande renommée? Leur ombre s'évanouit
+devant le génie tout-puissant de la liberté; ils fuient, et n'ont plus que
+des cachots pour retraite; car les cachots ne seront plus bientôt que les
+palais des despotes: ils fuient, parce que les peuples se lèvent.
+
+«Ce n'est pas un roi qui t'a nommé, Dumouriez, ce sont tes concitoyens:
+souviens-toi qu'un général de la république ne doit jamais transiger avec
+les tyrans; souviens-toi que les généraux comme toi ne doivent jamais
+servir que la liberté. Tu as entendu parler de Thémistocle, il venait de
+sauver les Grecs par la bataille de Salamine; il fut calomnié (tu as des
+ennemis, Dumouriez, tu seras calomnié, c'est pourquoi je te parle);
+Thémistocle fut calomnié; il fut puni injustement par ses concitoyens; il
+trouva un asile chez les tyrans, mais il fut toujours Thémistocle. On lui
+proposa de porter les armes contre sa patrie: _Mon épée ne_ _servira
+jamais les tyrans_, dit-il, et il se l'enfonça dans le coeur. Je te
+rappellerai aussi Scipion. Antiochus tenta de séduire ce grand homme en
+offrant de lui rendre un otage précieux, son propre fils. Scipion
+répondit: «Tu n'as pas assez de richesses pour acheter ma conscience, et
+la nature n'a rien au-dessus de l'amour de la patrie.»
+
+«Des peuples gémissent esclaves; bientôt tu les délivreras. Quelle
+glorieuse mission! Le succès n'est pas douteux: les citoyens qui
+t'attendent t'espèrent; et ceux qui sont ici te poussent... Il faut
+cependant te reprocher quelque excès de générosité envers tes ennemis; tu
+as reconduit le roi de Prusse un peu trop à la manière française, à
+l'ancienne manière française s'entend (_applaudi_). Mais, nous l'espérons,
+l'Autriche paiera double; elle est en fonds; ne la ménage pas; tu ne peux
+trop lui faire payer les outrages que sa race a faits au genre humain.
+
+«Tu vas à Bruxelles, Dumouriez (_applaudi_); tu vas passer à Courtray. Là
+le nom français a été profané: un général a abusé l'espoir des peuples; le
+traître Jarry a incendié les maisons. Je n'ai jusqu'ici parlé qu'à ton
+courage, je parle à ton coeur. Souviens-toi de ces malheureux habitans de
+Courtray; ne trompe pas leur espoir cette fois-ci; promets-leur la justice
+de la nation, la nation ne te démentira pas.
+
+«Quand tu seras à Bruxelles... je n'ai rien à te dire sur la conduite que
+tu as à tenir... si tu y trouves une femme exécrable qui, sous les murs de
+Lille, est venue repaître sa férocité du spectacle des boulets rouges...
+Mais cette femme ne t'attend pas... Si tu la trouvais, elle serait la
+prisonnière: nous en avons d'autres aussi qui sont de sa famille... tu
+l'enverrais ici... fais-la raser au moins de manière qu'elle ne puisse
+jamais porter perruque.
+
+«A Bruxelles la liberté va renaître sous tes auspices. Un peuple entier va
+se livrer à l'allégresse; tu rendras les enfans à leurs pères, les épouses
+à leurs époux; le spectacle de leur bonheur te délassera de tes travaux.
+Enfans, citoyens, filles, femmes, tous se presseront autour de toi; tous
+t'embrasseront comme leur père... De quelle félicité tu vas jouir,
+Dumouriez...! Ma femme... elle est de Bruxelles; elle t'embrassera aussi.»
+
+Ce discours a été souvent interrompu par de vifs applaudissemens.
+
+
+
+
+NOTE 2, PAGE 80.
+
+
+_Récit de la visite que Marat fit à Dumouriez chez mademoiselle Candeille,
+extrait du_ Journal de la République française, _et écrit par Marat
+lui-même dans son numéro du mercredi 17 octobre 1792_.
+
+_Déclaration de_ l'Ami du Peuple.
+
+«Moins étonné qu'indigné de voir d'anciens valets de la cour, placés par
+suite des événemens à la tête de nos armées, et depuis le 10 août
+maintenus en place par l'influence, l'intrigue et la sottise, pousser
+l'audace jusqu'à dégrader et traiter en criminels deux bataillons
+patriotes, sous le prétexte ridicule, et très probablement faux, que
+quelques individus avaient massacré quatre déserteurs prussiens, je me
+présentai à la tribune des Jacobins pour dévoiler cette trame odieuse, et
+demander deux commissaires distingués par leur civisme pour m'accompagner
+chez Dumouriez, et être témoins de ses réponses à mes interpellations. Je
+me rendis chez lui avec les citoyens Bentabole et Monteau, deux de mes
+collègues à la convention. On nous répondit qu'il était au spectacle et
+qu'il soupait en ville.
+
+«Nous le savions de retour des Variétés; nous allâmes le chercher au club
+du D. Cypher, où l'on nous dit qu'il devait se rendre: peine perdue. Enfin
+nous apprîmes qu'il devait souper rue Chantereine, dans la petite maison
+de Talma. Une file de voitures et de brillantes illuminations nous
+indiquèrent le temple où le fils de Thalie fêtait un enfant de Mars. Nous
+sommes surpris de trouver garde nationale parisienne en dedans et en
+dehors. Après avoir traversé une antichambre pleine de domestiques mêlés à
+des heiduques, nous arrivâmes dans un salon rempli d'une nombreuse société.
+
+«A la porte était Santerre, général de l'armée parisienne, faisant les
+fonctions de laquais ou d'introducteur. Il m'annonce tout haut dès
+l'instant qu'il m'aperçoit, indiscrétion qui me déplut très fort, en ce
+qu'elle pouvait faire éclipser quelques masques intéressans à connaître.
+Cependant j'en vis assez pour tenir le fil des intrigues. Je ne parlerai
+pas d'une dizaine de fées destinées à parer la fête. Probablement la
+politique n'était pas l'objet de leur réunion. Je ne dirai rien non plus
+des officiers nationaux qui faisaient leur cour au grand général, ni des
+anciens valets de la cour qui formaient son cortège, sous l'habit
+d'aides-de-camp. Enfin je ne dirai rien du maître du logis qui était au
+milieu d'eux en costume d'histrion. Mais je ne puis me dispenser de
+déclarer, pour l'intelligence des opérations de la convention et la
+connaissance des escamoteurs de décrets, que dans l'auguste compagnie
+étaient Kersaint, le grand faiseur de Lebrun, et Roland, Lasource...
+Chénier, tous suppôts de la faction de la république fédérative; Dulaure
+et Gorsas, leurs galopins libellistes. Comme il y avait cohue, je n'ai
+distingué que ces conjurés; peut-être étaient-ils en plus grand nombre: et
+comme il était de bonne heure encore, il est probable qu'ils n'étaient pas
+tous rendus, car les Vergniaud, les Buzot, les Camus, les Rabaut, les
+Lacroix, les Guadet, les Barbaroux et autres meneurs, étaient sans doute
+de la fête, puisqu'ils sont du conciliabule.
+
+«Avant de rendre compte de notre entretien avec Dumouriez, je m'arrête ici
+un instant pour faire, avec le lecteur judicieux, quelques observations
+qui ne seront pas déplacées. Conçoit-on que ce généralissime de la
+république, qui a laissé échapper le roi de Prusse à Verdun, et qui a
+capitulé avec l'ennemi, qu'il pouvait forcer dans ses camps et réduire à
+mettre bas les armes, au lieu de favoriser sa retraite, ait choisi un
+moment aussi critique pour abandonner les armées sous ses ordres, courir
+les spectacles, s'y faire applaudir, et se livrer à des orgies chez un
+acteur avec des nymphes de l'Opéra?
+
+«Dumouriez a couvert les motifs secrets qui l'appellent à Paris du
+prétexte de concerter avec les ministres le plan des opérations de la
+campagne. Quoi! avec un Roland, frère coupe-choux et petit intrigant qui
+ne connaît que les basses menées du mensonge et de l'astuce! avec un
+Lepage, digne acolyte de Roland son protecteur! avec un Clavière, qui ne
+connaît que les rubriques de l'agiotage! avec un Garat, qui ne connaît que
+les phrases précieuses et le manège d'un flagorneur académique! Je ne
+dirai rien de Monge; on le croit patriote; mais il est aussi ignorant des
+opérations militaires que ses collègues, qui n'y entendent rien. Dumouriez
+est venu se concerter avec les meneurs de la clique qui cabale pour
+établir la république fédérative; voilà l'objet de son équipée.
+
+«En entrant dans le salon où le festin était préparé, je m'aperçus très
+bien que ma présence troublait la gaieté; ce qu'on n'a pas de peine à
+concevoir quand on considère que je suis l'épouvantail des ennemis de la
+patrie. Dumouriez surtout paraissait déconcerté; je le priai de passer
+avec nous dans une autre pièce, pour l'entretenir quelques momens en
+particulier. Je portai la parole, et voici notre entretien mot pour mot:
+«Nous sommes membres de la convention nationale, et nous venons, monsieur,
+vous prier de nous donner des éclaircissemens sur le fond de l'affaire des
+deux bataillons, le Mauconseil et le Républicain, accusés par vous d'avoir
+assassiné de sang-froid quatre déserteurs prussiens. Nous avons parcouru
+les bureaux du comité militaire et ceux du département de la guerre; nous
+n'y avons pas trouvé la moindre preuve du délit, et personne ne peut mieux
+nous instruire de toutes ces circonstances que vous.--Messieurs, j'ai
+envoyé toutes les pièces au ministre.--Nous vous assurons, monsieur, que
+nous avons entre les mains un mémoire fait dans ses bureaux et en son nom,
+portant qu'il manque absolument de faits pour prononcer sur ce prétendu
+délit, et qu'il faut s'adresser à vous pour en avoir.--Mais, messieurs,
+j'ai informé la convention, et je me référé à elle.--Permettez-nous,
+monsieur, de vous observer que les informations données ne suffisent pas,
+puisque les comités de la convention, auxquels cette affaire a été
+renvoyée, ont déclaré dans leur rapport qu'ils étaient dans
+l'impossibilité de prononcer, faute de renseignemens et de preuves du
+délit dénoncé. Nous vous prions de nous dire si vous êtes instruit du fond
+de l'affaire.--Certainement, par moi-même.--Et ce n'est pas par une
+dénonciation de confiance faite par vous sur la foi de M. Duchaseau?
+--Mais, messieurs, quand je dis quelque chose, je crois devoir être cru.
+--Monsieur, si nous pensions là-dessus comme vous, nous ne ferions pas la
+démarche qui nous amène. Nous avons de grandes raisons pour douter;
+plusieurs membres du comité militaire nous annoncent que ces prétendus
+Prussiens sont quatre Français émigrés.--Eh bien, messieurs, quand cela
+serait...--Monsieur, cela changerait absolument l'état de la chose, et
+sans approuver d'avance la conduite des bataillons, peut-être sont-ils
+absolument innocens; ce sont les circonstances qui ont provoqué le
+massacre qu'il importe de connaître; or, des lettres venues de l'armée
+annoncent que ces émigrés ont été reconnus pour espions envoyés par
+l'ennemi, et qu'ils se sont même révoltés contre les gardes nationaux.
+--Comment, monsieur, vous approuvez donc l'insubordination des soldats?
+--Non, monsieur, je n'approuve point l'insubordination des soldats, mais
+je déteste la tyrannie des chefs: j'ai trop lieu de croire que c'est ici
+une machination de Duchaseau contre les bataillons patriotes, et la
+manière dont vous les avez traités est révoltante.--Monsieur Marat, vous
+êtes trop vif; et je ne puis m'expliquer avec vous.» Ici Dumouriez, se
+sentant trop vivement pressé, s'est tiré d'embarras en nous quittant: mes
+deux collègues l'ont suivi, et dans l'entretien qu'ils ont eu avec lui, il
+s'est borné à dire qu'il avait envoyé les pièces au ministre. Pendant leur
+entretien je me suis vu entouré par tous les aides-de-camp de Dumouriez et
+par les officiers de la garde parisienne. Santerre cherchait à m'apaiser;
+il me parlait de la nécessité de la subordination dans les troupes. «Je
+sais cela comme vous, lui répondis-je; mais je suis révolté de la manière
+dont on traite les soldats de la patrie; j'ai encore sur le coeur les
+massacres de Nancy et du Champ-de-Mars.» Ici quelques aides-de-camp de
+Dumouriez se mirent à déclamer contre les agitateurs. «Cessez ces
+ridicules déclamations, m'écriai-je; il n'y a d'agitateurs dans nos armées
+que les infâmes officiers, leurs mouchards et leurs perfides courtisans,
+que nous avons eu la sottise de laisser à la tête de nos troupes.» Je
+parlais à Morcton Chabrillant et à Bourdoin, dont l'un est un ancien valet
+de la cour, et l'autre un mouchard de Lafayette.
+
+«J'étais indigné de tout ce que j'avais entendu, de tout ce que je
+pressentais d'atroce dans l'odieuse conduite de nos généraux. Ne pouvant
+plus y tenir, je quittai la partie, et je vis avec étonnement dans la
+pièce voisine, dont les portes étaient béantes, plusieurs heiduques de
+Dumouriez le sabre nu à l'épaule. J'ignore quel pouvait être le but de
+cette farce ridicule: si elle avait été imaginée pour m'intimider, il faut
+convenir que les valets de Dumouriez ont de grandes idées de la liberté.
+Prenez patience, messieurs, nous vous apprendrons à la connaître. En
+attendant, croyez que votre maître redoute bien plus le bout de ma plume
+que je n'ai peur des sabres de ses chenapans.
+
+
+
+NOTE 3, PAGE 92.
+
+
+Parmi les esprits les plus froids et les plus impartiaux de la révolution,
+il faut citer Pétion. Personne n'a jugé d'une manière plus sensée les deux
+partis qui divisaient la convention. Son équité était si connue, que des
+deux côtés on consentait à s'en remettre à son jugement. Les accusations
+qui eurent lieu dès l'ouverture de l'assemblée, provoquèrent de grandes
+disputes aux Jacobins. Fabre d'Églantine proposa de s'en référer à Pétion
+du jugement à rendre. Voici la manière dont il s'exprima:
+
+_Séance du 29 octobre 1792_.
+
+«Il est un autre moyen que je crois utile et qui produira un plus grand
+effet: presque toujours, lorsqu'une vaste intrigue a voulu se nouer, elle
+a eu besoin de puissance; elle a dû faire de grands efforts pour
+s'attacher un grand crédit personnel. S'il existait un homme qui eût tout
+vu, tout apprécié dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez douter que
+cet homme, ami de la vérité, ne fût très propre à la faire connaître: eh
+bien! je propose que vous invitiez cet homme, membre de votre société, à
+prononcer sur les crimes qu'on impute aux patriotes; forcez sa vertu à
+dire tout ce qu'il a vu: cet homme, c'est Pétion. Quelque condescendance
+que l'homme puisse avoir pour ses amis, j'ose dire que les intrigans n'ont
+point corrompu Pétion; il est toujours pur, il est sincère je le dis ici;
+je vais lui parler souvent, à la convention, dans les momens d'explosion,
+et s'il ne me dit pas toujours qu'il gémit, je vois qu'il gémit
+intérieurement: ce matin, il voulait monter à la tribune. Il ne peut pas
+vous refuser d'écrire ce qu'il pense, et nous verrons si, malgré que
+j'évente ce moyen-là, les intrigans peuvent le détourner. Observez,
+citoyens, que cette démarche seule prouvera que vous ne voulez que la
+vérité; c'est un hommage que vous rendez à la vertu d'un bon patriote,
+avec d'autant plus de motifs, que les meneurs se sont enveloppés de sa
+vertu pour être quelque chose. Je demande que la motion soit mise aux
+voix.» (_Applaudi_.)
+
+_Legendre_. «Le coup était monté, il était clair: la distribution du
+discours de Brissot, le rapport du ministre de l'intérieur, le discours de
+Louvet dans la poche, tout cela prouve que la partie était faite. Le
+discours de Brissot sur la radiation contient tout ce qu'a dit Louvet: le
+rapport de Roland était pour fournir à Louvet une occasion de parler.
+J'approuve la motion de Fabre: la convention va prononcer. Robespierre a
+la parole pour lundi: je demande que la société suspende sa décision: il
+est impossible que dans un pays libre la vertu succombe sous le crime.»
+
+Après cette citation, je crois devoir placer le morceau que Pétion écrivit
+relativement à la dispute engagée entre Louvet et Robespierre; c'est, avec
+les morceaux extraits de Garat, celui qui renferme les renseignemens les
+plus précieux sur la conduite et le caractère des hommes de ce temps, et
+ce sont ceux que l'histoire doit conserver comme les plus capables de
+répandre des idées justes sur cette époque.
+
+«Citoyens, je m'étais promis de garder le silence le plus absolu sur les
+événemens qui se sont passés depuis le 10 août: des motifs de délicatesse
+et de bien public me déterminaient à user de cette réserve.
+
+«Mais il est impossible de me taire plus longtemps: de l'une et de l'autre
+part, on invoque mon témoignage: chacun me presse de dire mon opinion; je
+vais dire avec franchise ce que je sais sur quelques hommes, ce que je
+pense sur les choses.
+
+«J'ai vu de près les scènes de la révolution; j'ai vu les cabales, les
+intrigues, les luttes orageuses entre la tyrannie et la liberté, entre le
+vice et la vertu.
+
+«Quand le jeu des passions humaines paraît à découvert, quand on aperçoit
+les ressorts secrets qui ont dirigé les opérations les plus importantes,
+quand on rapproche les événemens de leurs causes, quand on connaît tous
+les périls que la liberté a courus, quand on pénètre dans l'abîme de
+corruption qui menaçait à chaque instant de nous engloutir, on se demande
+avec étonnement par quelle suite de prodiges nous sommes arrivés au point
+où nous nous trouvons aujourd'hui!
+
+«Les révolutions veulent être vues de loin; ce prestige leur est bien
+nécessaire; les siècles effacent les taches qui les obscurcissent; la
+postérité n'aperçoit que les résultats. Nos neveux nous croiront grands:
+rendons-les meilleurs que nous.
+
+«Je laisse en arrière les faits antérieurs à cette journée à jamais
+mémorable, qui a élevé la liberté sur les ruines de la tyrannie, et qui a
+changé la monarchie en république.
+
+«Les hommes qui se sont attribué la gloire de cette journée sont les
+hommes à qui elle appartient le moins: elle est due à ceux qui l'ont
+préparée; elle est due à la nature impérieuse des choses; elle est due aux
+braves fédérés et à leur directoire secret, qui concertait depuis
+longtemps le plan de l'insurrection; elle est due au peuple, elle est due
+enfin au génie tutélaire qui préside constamment aux destins de la France
+depuis la première assemblée de ses représentans!
+
+«Il faut le dire, un moment le succès fut incertain; et ceux qui sont
+vraiment instruits des détails de cette journée, savent quels furent les
+intrépides défenseurs de la patrie qui empêchèrent les Suisses et tous les
+satellites du despotisme de demeurer maîtres du champ de bataille, quels
+furent ceux qui rallièrent nos phalanges citoyennes, un instant ébranlées.
+
+«Cette journée avait également lieu sans le concours des commissaires de
+plusieurs sections, réunis à la maison commune: les membres de l'ancienne
+municipalité, qui n'avaient pas désemparé pendant la nuit, étaient encore
+en séance à neuf heures et demie du matin.
+
+«Ces commissaires conçurent néanmoins une grande idée, et prirent une
+mesure hardie en s'emparant de tous les pouvoirs municipaux, et en se
+mettant à la place d'un conseil général dont ils redoutaient la faiblesse
+et la corruption; ils exposèrent courageusement leur vie dans le cas où le
+succès ne justifierait pas l'entreprise.
+
+«Si ces commissaires eussent eu la sagesse de savoir déposer à temps leur
+autorité, de rentrer au rang de simples citoyens après la belle action
+qu'ils avaient faite, ils se seraient couverts de gloire; mais ils ne
+surent pas résister à l'attrait du pouvoir, et l'envie de dominer
+s'empara d'eux.
+
+«Dans les premiers momens d'ivresse de la conquête de la liberté, et après
+une commotion aussi violente, il était impossible que tout rentrât à
+l'instant dans le calme et dans l'ordre accoutumé; il eût été injuste de
+l'exiger: on fit alors au nouveau conseil de la commune des reproches qui
+n'étaient pas fondés; ce n'était connaître ni sa position ni les
+irconstances; mais ces commissaires commencèrent à les mériter lorsqu'ils
+prolongèrent eux-mêmes le mouvement révolutionnaire au-delà du terme.
+
+«L'assemblée nationale s'était prononcée; elle avait pris un grand
+caractère, elle avait rendu des décrets qui sauvaient l'empire, elle avait
+suspendu le roi, elle avait effacé la ligne de démarcation qui séparait
+les citoyens en deux classes, elle avait appelé la convention! Le parti
+royaliste était abattu: il fallait dès lors se rallier à elle, la
+fortifier de l'opinion, l'environner de la confiance: le devoir et la
+saine politique le voulaient ainsi.
+
+«La commune trouva plus grand de rivaliser avec l'assemblée; elle établit
+une lutte qui n'était propre qu'à jeter de la défaveur sur tout ce qui
+s'était passé, qu'à faire croire que l'assemblée était sous le joug
+irrésistible des circonstances; elle obéissait ou résistait aux décrets
+suivant qu'ils favorisaient ou contrariaient ses vues; elle prenait, dans
+ses représentations au corps législatif, des formes impérieuses et
+irritantes, elle affectait la puissance, et ne savait ni jouir de ses
+triomphes, ni se les faire pardonner.
+
+«On était parvenu à persuader aux uns que tant que l'état révolutionnaire
+durait, le pouvoir était remonté à sa source, que l'assemblée nationale
+était sans caractère, que son existence était précaire, et que les
+assemblées des communes étaient les seules autorités légales et
+puissantes.
+
+«On avait insinué aux autres que les chefs d'opinion dans l'assemblée
+nationale avaient des projets perfides, voulaient renverser la liberté et
+livrer la république aux étrangers.
+
+«De sorte qu'un grand nombre de membres du conseil croyaient user d'un
+droit légitime lorsqu'ils usurpaient l'autorité, croyaient résister à
+l'oppression lorsqu'ils s'opposaient à la loi, croyaient faire un acte de
+civisme lorsqu'ils manquaient à leurs devoirs de citoyens: néanmoins, au
+milieu de cette anarchie, la commune prenait de temps en temps des arrêtés
+salutaires.
+
+«J'avais été conservé dans ma place; mais elle n'était plus qu'un vain
+titre; j'en cherchais inutilement les fonctions, elles étaient éparses
+entre toutes les mains, et chacun les exerçait.
+
+«Je me rendis les premiers jours au conseil; je fus effrayé du désordre
+qui régnait dans cette assemblée, et surtout de l'esprit qui la dominait:
+ce n'était plus un corps administratif délibérant sur les affaires
+communales; c'était une assemblée politique se croyant investie de pleins
+pouvoirs; discutant les grands intérêts de l'état, examinant les lois
+faites et en promulguant de nouvelles; on n'y parlait que de complots
+contre la liberté publique; on y dénonçait des citoyens; on les appelait
+à la barre; on les entendait publiquement; on les jugeait, on les
+renvoyait absous ou on les retenait; les règles ordinaires avaient
+disparu; l'effervescence des esprits était telle, qu'il était impossible
+de retenir ce torrent: toutes les délibérations s'emportaient avec
+l'impétuosité de l'enthousiasme; elles se succédaient avec une rapidité
+effrayante; le jour, la nuit, sans aucune interruption, le conseil était
+toujours en séance.
+
+«Je ne voulus pas que mon nom fût attaché à une multitude d'actes aussi
+irréguliers, aussi contraires aux principes.
+
+«Je sentis également combien il était sage et utile de ne pas approuver,
+de ne pas fortifier par ma présence tout ce qui se passait. Ceux qui dans
+le conseil craignaient de m'y voir, ceux que mon aspect gênait, désiraient
+fortement que le peuple, dont je conservais la confiance, crût que je
+présidais à ses opérations, et que rien ne se faisait que de concert avec
+moi: ma réserve à cet égard accrut leur inimitié; mais ils n'osèrent pas
+la manifester trop ouvertement, crainte de déplaire à ce peuple dont ils
+briguaient la faveur.
+
+«Je parus rarement; et la conduite que je tins dans cette position très
+délicate entre l'ancienne municipalité, qui réclamait contre sa
+destitution, et la nouvelle, qui se prétendait légalement instituée, ne
+fut pas inutile à la tranquillité publique; car, si alors je me fusse
+prononcé fortement pour ou contre, j'occasionnais un déchirement qui
+aurait pu avoir des suites funestes: en tout il est un point de maturité
+qu'il faut savoir saisir.
+
+«L'administration fut négligée, le maire ne fut plus un centre d'unité;
+tous les fils furent coupés entre mes mains; le pouvoir fut dispersé;
+l'action de surveillance fut sans force; l'action réprimante le fut
+également.
+
+«Robespierre prit donc l'ascendant dans le conseil, et il était difficile
+que cela ne fût pas ainsi dans les circonstances où nous nous trouvions,
+et avec la trempe de son esprit. Je lui entendis prononcer un discours qui
+me contrista l'âme: il s'agissait du décret qui ouvrait les barrières, et
+à ce sujet il se livra à des déclamations extrêmement animées, aux écarts
+d'une imagination sombre; il aperçut des précipices sous ses pas, des
+complots liberticides; il signala les prétendus conspirateurs; il
+s'adressa au peuple, échauffa les esprits, et occasionna, parmi ceux qui
+l'entendaient, la plus vive fermentation.
+
+«Je répondis à ce discours pour rétablir le calme, pour dissiper ces
+noires illusions, et ramener la discussion au seul point qui dût occuper
+l'assemblée.
+
+«Robespierre et ses partisans entraînaient ainsi la commune dans des
+démarches inconsidérées, dans les partis extrêmes.
+
+«Je ne suspectais pas pour cela les intentions de Robespierre; j'accusais
+sa tête plus que son coeur; mais les suites de ces noires visions ne m'en
+causaient pas moins d'alarmes.
+
+«Chaque jour les tribunes du conseil retentissaient de diatribes
+violentes; les membres ne pouvaient pas se persuader qu'ils étaient des
+magistrats chargés de veiller à l'exécution des lois et au maintien de
+l'ordre; ils s'envisageaient toujours comme formant une association
+révolutionnaire.
+
+«Les sections assemblées recevaient cette influence, la communiquaient à
+leur tour; de sorte qu'en même temps tout Paris fut en fermentation.
+
+«Le comité de surveillance de la commune remplissait les prisons; on ne
+peut pas se dissimuler que si plusieurs de ces arrestations furent justes
+et nécessaires, d'autres furent légalement hasardées. Il faut moins en
+accuser les chefs que leurs agens: la police était mal entourée; un homme
+entre autres, dont le nom seul est devenu une injure, dont le nom seul
+jette l'épouvante dans l'âme de tous les citoyens paisibles, semblait
+s'être emparé de sa direction et de ses mouvemens; assidu à toutes les
+conférences, il s'immisçait dans toutes les affaires; il parlait, il
+ordonnait en maître; je m'en plaignis hautement à la commune, et je
+terminai mon opinion par ces mots: _Marat est ou le plus insensé ou le
+plus scélérat des hommes_. Depuis je n'ai jamais parlé de lui.
+
+«La justice était lente à prononcer sur le sort des détenus, et ils
+s'entassaient de plus en plus dans les prisons. Une section vint en
+députation au conseil de la commune le 23 août et déclara formellement que
+les citoyens, fatigués, indignés des retards que l'on apportait dans les
+jugemens, forceraient les portes de ces asiles, et immoleraient à leur
+vengeance les coupables qui y étaient renfermés... Cette pétition, conçue
+dans les termes les plus délirans, n'éprouva aucune censure; elle reçut
+même des applaudissemens!
+
+«Le 25, mille à douze cents citoyens armés sortirent de Paris pour enlever
+les prisonniers d'état détenus à Orléans, et les transférer ailleurs.
+
+«Des nouvelles fâcheuses vinrent encore augmenter l'agitation des esprits:
+on annonça la trahison de Longwy, et, quelques jours après, le siège de
+Verdun.
+
+«Le 27, l'assemblée nationale invita le département de Paris et ceux
+environnans à fournir trente mille hommes armés pour voler aux frontières:
+ce décret imprima un nouveau mouvement qui se combina avec ceux qui
+existaient déjà.
+
+«Le 31, l'absolution de Montmorin souleva le peuple; le bruit se répandit
+qu'il avait été sauvé par la perfidie d'un commissaire du roi, qui avait
+induit les jurés en erreur.
+
+«Dans le même moment, on publia la révélation d'un complot, faite par un
+condamné, complot tendant à faire évader tous les prisonniers, qui
+devaient ensuite se répandre dans la ville, s'y livrer à tous les excès et
+enlever le roi.
+
+«L'effervescence était à son comble. La commune, pour exciter
+l'enthousiasme des citoyens, pour les porter en foule aux enrôlemens
+civiques, avait arrêté de les réunir avec appareil au Champ-de-Mars au
+bruit du canon.
+
+«Le 2 septembre arrive: le canon d'alarme tire; le tocsin sonne... O jour
+de deuil! A ce son lugubre et alarmant, on se rassemble, on se précipite
+dans les prisons, on égorge, on assassine! Manuel, plusieurs députés de
+l'assemblée nationale, se rendent dans ces lieux de carnage: leurs efforts
+sont inutiles; on immole les victimes jusque dans leurs bras! Eh bien!
+j'étais dans une fausse sécurité; j'ignorais ces cruautés, depuis quelque
+temps on ne me parlait de rien. Je les apprends enfin, et comment? d'une
+manière vague, indirecte, défigurée: on m'ajoute en même temps que tout
+est fini. Les détails les plus déchirans me parviennent ensuite; mais
+j'étais dans la conviction la plus intime que le jour qui avait éclairé
+ces scènes affreuses ne reparaîtrait plus. Cependant elles continuent;
+j'écris au commandant général, je le requiers de porter des forces aux
+prisons; il ne me répond pas d'abord. J'écris de nouveau: il me dit qu'il
+a donné des ordres; rien n'annonce que ces ordres s'exécutent. Cependant
+elles continuent encore: je vais au conseil de la commune; je me rends de
+là à l'hôtel de la Force avec plusieurs de mes collègues. Des citoyens
+assez paisibles obstruaient la rue qui conduit à cette prison; une très
+faible garde était à la porte: j'entre... Non, jamais ce spectacle ne
+s'effacera de mon coeur! Je vois deux officiers municipaux revêtus de leur
+écharpe, je vois trois hommes tranquillement assis devant une table, les
+registres d'écrous ouverts et sous les yeux, faisant l'appel des
+prisonniers; d'autres hommes les interrogeant; d'autres hommes faisant
+fonctions de jurés et de juges, une douzaine de bourreaux, les bras nus
+couverts de sang, les uns avec des massues, les autres avec des sabres et
+des coutelas qui en dégouttaient, exécutant à l'instant les jugemens; des
+citoyens attendant au dehors ces jugemens avec impatience, gardant le plus
+morne silence aux arrêts de mort, jetant des cris de joie aux arrêts
+d'absolution.
+
+Et les hommes qui jugeaient, et les hommes qui exécutaient avaient la même
+sécurité que si la loi les eût appelés à remplir ces fonctions! Ils me
+vantaient leur justice, leur attention à distinguer les innocens des
+coupables, les services qu'ils avaient rendus; ils demandaient,
+pourrait-on le croire! ils demandaient à être payés du temps qu'ils
+avaient passé!... J'étais réellement confondu de les entendre!
+
+«Je leur parlai le langage austère de la loi; je leur parlai avec le
+sentiment de l'indignation profonde dont j'étais pénétré: je les fis
+sortir tous devant moi. J'étais à peine sorti moi-même qu'ils y
+rentrèrent: je fus de nouveau sur les lieux pour les en chasser; la nuit
+ils achevèrent leur horrible boucherie.
+
+«Ces assassinats furent-ils commandés, furent-ils dirigés par quelques
+hommes? J'ai eu des listes sous les yeux, j'ai reçu des rapports, j'ai
+recueilli quelques faits; si j'avais à prononcer comme juge, je ne
+pourrais pas dire: Voilà le coupable.
+
+«Je pense que ces crimes n'eussent pas eu un aussi libre cours, qu'ils
+eussent été arrêtés si tous ceux qui avaient en main le pouvoir et la
+force les eussent vus avec horreur; mais je dois le dire, parce que cela
+est vrai, plusieurs de ces hommes publics, de ces défenseurs de la patrie,
+croyaient que ces journées désastreuses et déshonorantes étaient
+nécessaires, qu'elles purgeaient l'empire d'hommes dangereux, qu'elles
+portaient l'épouvante dans l'âme des conspirateurs, et que ces crimes,
+odieux en morale, étaient utiles en politique.
+
+«Oui, voilà ce qui a ralenti le zèle de ceux à qui la loi avait confié le
+maintien de l'ordre, de ceux à qui elle avait remis la défense des
+personnes et des propriétés.
+
+«On voit comment on peut lier les journées des 2, 3, 4 et 5 septembre à
+l'immortelle journée du 10 août; comment on peut en faire une suite du
+mouvement révolutionnaire imprimé dans ce jour, le premier des annales de
+la république; mais je ne puis me résoudre à confondre la gloire avec
+l'infamie, et à souiller le 10 août des excès du 2 septembre.
+
+«Le comité de surveillance lança en effet un mandat d'arrêt contre le
+ministre Roland; c'était le 4, et les massacres duraient encore. Danton en
+fut instruit; il vint à la mairie: il était avec Robespierre. Il s'emporta
+avec chaleur contre cet acte arbitraire et de démence: il aurait perdu non
+pas Roland, mais ceux qui l'avaient décerné. Danton en provoqua la
+révocation: il fut enseveli dans l'oubli.
+
+«J'eus une explication avec Robespierre; elle fut très vive: je lui ai
+toujours fait en face des reproches que l'amitié a tempérés en son
+absence; je lui dis:--Robespierre, vous faites bien du mal! Vos
+dénonciations, vos alarmes, vos haines, vos soupçons, agitent le peuple.
+Mais enfin, expliquez-vous; avez-vous des faits? avez-vous des preuves? Je
+combats avec vous, je n'aime que la vérité, je ne veux que la liberté.
+
+«--Vous vous laissez entourer, vous vous laissez prévenir, me répondit-il,
+on vous indispose contre moi; vous voyez tous les jours mes ennemis; vous
+voyez Brissot et son parti.
+
+«--Vous vous trompez, Robespierre; personne plus que moi n'est en garde
+contre les préventions, et ne juge avec plus de sang-froid les hommes et
+les choses.
+
+«Vous avez raison, je vois Brissot; néanmoins rarement; mais vous ne le
+connaissez pas, et moi je le connais dès son enfance. Je l'ai vu dans ces
+momens où l'âme se montre tout entière, où l'on s'abandonne sans réserve à
+l'amitié, à la confiance: je connais son désintéressement; je connais ses
+principes, je vous proteste qu'ils sont purs. Ceux qui en font un chef de
+parti n'ont pas la plus légère idée de son caractère; il a des lumières et
+des connaissances, mais il n'a ni la réserve, ni la dissimulation, ni ces
+formes entraînantes, ni cet esprit de suite, qui constituent un chef de
+parti, et ce qui vous surprendra, c'est que, loin de mener les autres, il
+est très-facile à abuser.
+
+«Robespierre insista, mais en se renfermant dans des généralités.--De
+grâce, lui dis-je, expliquons-nous: dites-moi franchement ce que vous avez
+sur le coeur, ce que vous savez?
+
+«--Eh bien! me répondit-il, je crois que Brissot est à Brunswick!
+
+--Quelle erreur est la vôtre! m'écriai-je; c'est véritablement une folie;
+voilà comme votre imagination vous égare: Brunswick ne serait-il pas le
+premier à lui couper la tête? Brissot n'est pas assez fou pour en douter.
+Qui de nous sérieusement peut capituler? qui de nous ne risque sa vie?
+Bannissons d'injustes défiances.
+
+«Je reviens aux événemens dont je vous ai tracé une faible esquisse. Ces
+événemens, et quelques-uns de ceux qui ont précédé la célèbre journée du
+10 août, le rapprochement des faits et d'une foule de circonstances, ont
+porté à croire que des intrigans avaient voulu s'emparer du peuple, pour,
+avec le peuple, s'emparer de l'autorité; on a désigné hautement
+Robespierre: on a examiné ses liaisons, on a analysé sa conduite, on a
+recueilli les paroles qui, dit-on, ont échappé à un de ses amis, et on a
+conclu que Robespierre avait eu l'ambition insensée de devenir le
+dictateur de son pays.
+
+«Le caractère de Robespierre explique ce qu'il a fait. Robespierre est
+extrêmement ombrageux et défiant; il aperçoit partout des complots, des
+trahisons, des précipices; son tempérament bilieux, son imagination
+atrabilaire, lui présentent tous les objets sous de sombres couleurs.
+Impérieux dans son avis, n'écoutant que lui, ne supportant pas la
+contrariété, ne pardonnant jamais à celui qui a pu blesser son
+amour-propre, et ne reconnaissant jamais ses torts; dénonçant avec
+légèreté, s'irritant du plus léger soupçon; croyant toujours qu'on
+s'occupe de lui, et pour le persécuter; vantant ses services, et parlant
+de lui avec peu de réserve; ne connaissant point les convenances, et
+nuisant par cela même aux causes qu'il défend, voulant par-dessus tout
+les faveurs du peuple, lui faisant sans cesse la cour, et cherchant avec
+affectation ses applaudissemens: c'est là, c'est surtout cette dernière
+faiblesse qui, perçant dans les actes de sa vie publique, a pu faire
+croire que Robespierre aspirait à de hautes destinées, et qu'il voulait
+usurper le pouvoir dictatorial.
+
+«Quant à moi, je ne puis me persuader que cette chimère ait sérieusement
+occupé ses pensées, qu'elle ait été l'objet de ses désirs et le but de son
+ambition.
+
+«Il est un homme cependant qui s'est enivré de cette idée fantastique, qui
+n'a cessé d'appeler la dictature sur la France comme un bienfait, comme la
+seule domination qui put nous sauver de l'anarchie qu'il prêchait, qui pût
+nous conduire à la liberté et au bonheur! Il sollicitait ce pouvoir
+tyrannique, pour qui? Vous ne voudrez jamais le croire; vous ne connaissez
+pas assez tout le délire de sa vanité; il le sollicitait pour lui! Oui,
+pour lui Marat! Si sa folie n'était pas féroce, il n'y aurait rien d'aussi
+ridicule que cet être, que la nature semble avoir marqué tout exprès du
+sceau de sa réprobation.»
+
+
+
+NOTE 4, PAGE 211.
+
+
+Parmi les opinions les plus curieuses exprimées sur Marat et Robespierre,
+il ne faut pas omettre celle qui fut émise par la société des jacobins
+dans la séance du dimanche 23 décembre 1792. Je ne connais rien qui
+peigne mieux l'esprit et les dispositions du moment que la discussion qui
+s'éleva sur le caractère de ces deux personnages. En voici un extrait:
+
+«Desfieux donne lecture de la correspondance. Une lettre d'une société,
+dont le nom nous a échappé, donne lieu à une grande discussion propre à
+faire naître des réflexions bien importantes. Cette société annonce à la
+société-mère qu'elle est invariablement attachée aux principes des
+jacobins; elle observe qu'elle ne s'est point laissé aveugler par les
+calomnies répandues avec profusion contre Marat et Robespierre, et qu'elle
+conserve toute son estime et toute sa vénération pour ces deux
+incorruptibles amis du peuple.
+
+«Cette lettre a été vivement applaudie, mais elle a été suivie d'une
+discussion que Brissot et Gorsas, qui sont aussi sûrement des prophètes,
+avaient annoncée la veille.
+
+«_Robert_. Il est bien étonnant que l'on confonde toujours les noms de
+Marat et de Robespierre. Combien l'esprit public est-il corrompu dans les
+départemens, puisque l'on n'y met aucune différence entre ces deux
+défenseurs du peuple! Ils ont tous deux des vertus, il est vrai; Marat est
+patriote, il a des qualités estimables, j'en conviens; mais qu'il est
+différent de Robespierre! Celui-ci est sage, modéré dans ses moyens, au
+lieu que Marat est exagéré, n'a pas cette sagesse qui caractérise
+Robespierre. Il ne suffit pas d'être patriote; il faut, pour servir le
+peuple utilement, être réservé dans les moyens d'exécution, et Robespierre
+l'emporte à coup sûr sur Marat dans les moyens d'exécution.
+
+«Il est temps, citoyens, de déchirer le voile qui cache la vérité aux yeux
+des départemens; il est temps qu'ils sachent que nous savons distinguer
+Robespierre de Marat. Ecrivons aux sociétés affiliées ce que nous pensons
+de ces deux citoyens; car, je vous l'avoue, je suis un grand partisan de
+Robespierre.» (_Murmures dans les tribunes et dans une partie de la
+salle_.)
+
+«_Bourdon_. Il y a longtemps que nous aurions dû manifester aux sociétés
+affiliées ce que nous pensons de Marat. Comment ont-elles jamais pu
+confondre Marat et Robespierre? Robespierre est un homme vraiment
+vertueux, auquel, depuis la révolution, nous n'avons aucun reproche à
+faire; Robespierre est modéré dans ses moyens, au lieu que Marat est un
+écrivain fougueux qui nuit beaucoup aux jacobins (_murmures_); et
+d'ailleurs il est bon d'observer que Marat nous fait beaucoup de tort à la
+convention nationale.
+
+«Les députés s'imaginent que nous sommes partisans de Marat; on nous
+appelle des maratistes; si on s'aperçoit que nous savons apprécier Marat,
+alors vous verrez les députés se rapprocher de la Montagne où nous
+siégeons, vous les verrez venir dans le sein de cette société, vous verrez
+les sociétés affiliées revenir de leur égarement et se rallier de nouveau
+au berceau de la liberté. Si Marat est patriote, il doit accéder à la
+motion que je vais faire. Marat doit se sacrifier à la cause de la
+liberté. Je demande qu'il soit rayé du tableau des membres de la société.»
+
+«Cette motion excite quelques applaudissemens, de violens murmures dans
+une partie de la salle, et une violente agitation dans les tribunes.
+
+«On se rappelle que, huit jours avant cette scène d'un nouveau genre,
+Marat avait été couvert d'applaudissemens dans la société; le peuple des
+tribunes, qui a de la mémoire, se le rappelait fort bien; il ne pouvait
+pas croire qu'il se fût opéré un si prompt changement dans les esprits;
+et, comme l'instinct moral du peuple est toujours juste, il a vivement été
+indigné de la proposition de Bourdon; le peuple a défendu son _vertueux
+ami_; il n'a pas cru que dans huit jours il ait pu démériter de la
+société, car, quoiqu'on ait dit que l'ingratitude était une vertu des
+républiques, on aura beaucoup de peine à familiariser le peuple français
+avec ces sortes de vertus.
+
+«La jonction des noms de Marat et de Robespierre n'a pas révolté le
+peuple; les oreilles étaient accoutumées depuis long-temps à les voir
+réunis dans la correspondance; et après avoir vu plusieurs fois la société
+indignée, lorsque les clubs des autres départemens demandaient la
+radiation de Marat, il n'a pas cru devoir aujourd'hui appuyer la motion de
+Bourdon.
+
+«Un citoyen d'une société affiliée a fait observer à la société combien il
+était dangereux en effet de joindre ensemble les noms de Marat et de
+Robespierre. «Dans les départemens, dit-il, on fait une grande différence
+de Marat et de Robespierre, et l'on est surpris de voir la société se
+taire sur les différences qui existent entre ces deux patriotes. Je
+propose à la société, après avoir prononcé sur le sort de Marat, de ne
+plus parler d'affiliation (ce mot ne doit pas être prononcé dans une
+république), mais de se servir du terme de _fraternisation_.»
+
+«_Dufourny_. Je m'oppose à la motion de rayer Marat de la société.
+(_Applaudissemens très vifs_.) Je ne disconviendrai pas de la différence
+qui existe entre Marat et Robespierre. Ces deux écrivains, qui peuvent se
+ressembler par le patriotisme, ont des différences bien remarquables; ils
+ont tous deux servi la cause du peuple, mais par des moyens bien
+différens. Robespierre a défendu les vrais principes avec méthode, avec
+fermeté, et avec toute la sagesse qui convient; Marat, au contraire, a
+souvent outre-passé les bornes de la saine raison et de la prudence.
+Cependant, en convenant de la différence qui existe entre Marat et
+Robespierre, je ne suis pas d'avis de la radiation: on peut être juste
+sans être ingrat envers Marat. Marat nous a été utile, il a servi la
+révolution avec courage. (_Applaudissemens très vifs de la société et des
+tribunes_.) Il y aurait de l'ingratitude à le rayer. (_Oui! Oui!
+s'écrie-t-on de toutes parts_.) Marat a été un homme nécessaire: il faut
+dans les révolutions de ces têtes fortes, capables de réunir les états, et
+Marat est du nombre de ces hommes rares qui sont nécessaires pour
+renverser le despotisme. (_Applaudi_.)
+
+«Je conclus à ce que la motion de Bourdon soit rejetée, et que l'on se
+contente d'écrire aux sociétés affiliées pour leur apprendre la différence
+que nous mettons entre Marat et Robespierre.» (_Applaudi_.)
+
+«La société arrête qu'elle ne se servira plus du terme d'affiliation, le
+regardant comme injurieux à l'égalité républicaine; elle y substitue le
+mot fraternisation. La société arrête ensuite que Marat ne sera point rayé
+du tableau de ses membres, mais qu'il sera fait une circulaire à toutes
+les sociétés qui ont le droit de fraternisation, une circulaire dans
+laquelle on détaillera les rapports, ressemblances, dissemblances,
+conformités et difformités qui peuvent se trouver entre Marat et
+Robespierre, afin que tous ceux qui fraternisent avec les jacobins
+puissent prononcer avec connaissance de cause sur ces deux défenseurs du
+peuple, et qu'ils apprennent enfin à séparer deux noms qu'à tort ils
+croient devoir être éternellement unis.
+
+
+
+NOTE 5, PAGE 40.
+
+
+Voici un extrait des Mémoires de Garat, non moins curieux que le
+précédent, et qui est la peinture la plus juste qu'on ait faite de
+Robespierre, et des soupçons qui le tourmentaient. C'est un entretien:
+
+«A peine Robespierre eut compris que j'allais lui parler des querelles de
+la convention:--Tous ces députés de la Gironde, me dit-il, ce Brissot, ce
+Louvet, ce Barbaroux, ce sont des contre-révolutionnaires,
+des conspirateurs.--Je ne pus m'empêcher de rire, et le rire qui m'échappa
+lui donna tout de suite de l'aigreur.
+
+--Vous avez toujours été _comme cela_. Dans l'assemblée constituante, vous
+étiez disposé à croire que les aristocrates aimaient la révolution.--Je
+n'ai pas été tout à fait _comme cela_. J'ai pu croire tout au plus que
+quelques nobles n'étaient pas aristocrates. Je l'ai pensé de plusieurs, et
+vous-même vous le pensez encore de quelques-uns. J'ai pu croire encore que
+nous aurions fait quelques conversions parmi les aristocrates mêmes, si
+des deux moyens qui étaient à notre disposition, la raison et la force,
+nous avions employé plus souvent la raison, qui était pour nous seuls, et
+moins souvent la force, qui peut être pour les tyrans. Croyez-moi,
+oublions ces dangers que nous avons vaincus, et qui n'ont rien de commun
+avec ceux qui nous menacent aujourd'hui. La guerre se faisait alors entre
+les amis et les ennemis de la liberté; elle se fait aujourd'hui entre les
+amis et les ennemis de la république. Si l'occasion s'en présentait, je
+dirais à Louvet qu'il est par trop fort qu'il vous croie un royaliste;
+mais à vous, je crois devoir vous dire que Louvet n'est pas plus royaliste
+que vous. Vous ressemblez dans vos querelles aux molinistes et aux
+jansénistes, dont toute la dispute roulait sur la manière dont la grâce
+divine opère dans nos ames, et qui s'accusaient réciproquement de ne pas
+croire en Dieu.--S'ils ne sont pas royalistes, pourquoi donc ont-ils tant
+travaillé à sauver la vie d'un roi? Je parie que vous étiez aussi, vous,
+pour la grâce, pour la clémence...
+
+Eh! qu'importe quel principe rendait la mort du tyran juste et nécessaire?
+vos girondins, votre Brissot et vos appelans au peuple ne la voulaient
+pas. Ils voulaient donc laisser à la tyrannie tous les moyens de se
+relever?--J'ignore si l'intention des _appelans au peuple_ était
+d'épargner la peine de mort à Capet: _l'appel au peuple_ m'a toujours paru
+imprudent et dangereux; mais je conçois comment ceux qui l'ont voté ont pu
+croire que la vie de Capet prisonnier pourrait être, au milieu des
+événemens, plus utile que sa mort; je conçois comment ils ont pu penser
+que l'appel au peuple était un grand moyen d'honorer une nation
+républicaine aux yeux du monde entier, en lui donnant l'occasion d'exercer
+elle-même un grand acte de générosité par un acte de souveraineté.--C'est
+assurément prêter de belles intentions à des mesures que vous n'approuvez
+pas, et à des hommes qui conspirent de toutes parts.--Et où donc
+conspirent-ils?--Partout: dans Paris, dans toute la France, dans toute
+l'Europe. A Paris, Gensonné conspire dans le faubourg Saint-Antoine, en
+allant, de boutique en boutique, persuader aux marchands que nous autres
+patriotes, nous voulons piller leurs magasins; la Gironde a formé depuis
+long-temps le projet de se séparer de la France pour se réunir à
+l'Angleterre; et les chefs de sa députation sont eux-mêmes les auteurs de
+ce plan, qu'ils veulent exécuter à tout prix: Gensonné ne le cache pas; il
+dit à qui veut l'entendre qu'ils ne sont pas ici des représentans de la
+nation, mais les plénipotentiaires de la Gironde. Brissot conspire dans
+son journal, qui est un tocsin de guerre civile; on sait qu'il est allé en
+Angleterre, et on sait aussi pourquoi il y est allé; nous n'ignorons pas
+ses liaisons intimes avec le ministre des affaires étrangères, avec ce
+Lebrun, qui est un Liégeois et une créature de la maison d'Autriche. Le
+meilleur ami de Brissot c'est Clavière, et Clavière a conspiré partout où
+il a respiré. Rabaut, traître comme un protestant et comme un philosophe
+qu'il est, n'a pas été assez habile pour nous cacher sa correspondance
+avec le courtisan et le traître Montesquiou; il y a six mois qu'ils
+travaillent ensemble à ouvrir la Savoie et la France aux Piémontais.
+Servan n'a été nommé général de l'armée des Pyrénées que pour livrer les
+clefs de la France aux Espagnols. Enfin, voilà Dumouriez qui ne menace
+plus la Hollande, mais Paris; et quand ce charlatan d'héroïsme est venu
+ici, _où je voulais le faire arrêter_, ce n'est pas avec la Montagne qu'il
+a dîné tous les jours, mais bien avec les ministres et avec les
+girondins.--Trois ou quatre fois chez moi, par exemple.--Je suis _bien
+las de la révolution_, je suis malade: jamais la patrie ne fut dans de
+plus grands dangers, et je doute qu'elle s'en tire. Eh bien! avez-vous
+encore envie de rire et de croire que ce sont là d'honnêtes gens, de bons
+républicains?--Non, je ne suis plus tenté de rire, mais j'ai peine à
+retenir les larmes qu'il faut verser sur la patrie, lorsqu'on voit ses
+législateurs en proie à des soupçons si affreux sur des fondemens si
+misérables. Je suis sûr que rien de ce que vous soupçonnez n'est réel;
+mais je suis plus sûr encore que vos soupçons sont un danger très-réel et
+très-grand. Tous ces hommes à peu près sont vos ennemis, mais aucun,
+excepté Dumouriez, n'est l'ennemi de la république; et si de toutes parts
+vous pouviez étouffer vos haines, la république ne courrait plus aucun
+danger.--N'allez-vous pas me proposer de refaire la motion de l'évêque
+Lamourette?--Non; j'ai assez profité des leçons au moins que vous m'avez
+données; et les trois assemblées nationales ont pris la peine de
+m'apprendre que les meilleurs patriotes haïssent encore plus leurs ennemis
+qu'ils n'aiment leur patrie. Mais j'ai une question à vous faire, et je
+vous prie de vous recueillir avant de me répondre: N'avez-vous aucun doute
+sur tout ce que vous venez de me dire?--Aucun.--Je le quittai et me
+retirai dans un long étonnement et dans une grande épouvante de ce que je
+venais d'entendre.
+
+«Quelques jours après, je sortais du conseil exécutif; je rencontre
+Salles, qui sortait de la convention nationale. Les circonstances
+devenaient de plus en plus menaçantes. Tous ceux qui avaient quelque
+estime les uns pour les autres ne pouvaient se voir sans se sentir pressés
+du besoin de s'entretenir de la chose publique.
+
+«Eh bien! dis-je à Salles en l'abordant, n'y a-t-il aucun moyen de
+terminer ces horribles querelles?--Oh! oui, je l'espère; j'espère que
+bientôt je lèverai tous les voiles qui couvrent encore ces affreux
+scélérats et leurs affreuses conspirations. Mais vous, je sais que vous
+avez toujours une confiance aveugle; je sais que votre manie est de ne
+rien croire.--Vous vous trompez: je crois comme un autre, mais sur des
+présomptions, et non sur des soupçons; sur des faits attestés, non pas sur
+des faits imaginés. Pourquoi me supposez-vous donc si incrédule? Est-ce
+parce qu'en 1799 je ne voulus pas vous croire, lorsque vous m'assuriez que
+Necker pillait le trésor, et qu'on avait vu les mules chargées d'or et
+d'argent sur lesquelles il faisait passer des millions à Genève? Cette
+incrédulité, je l'avoue, a été en moi bien incorrigible; car aujourd'hui
+encore je suis persuadé que Necker a laissé ici plus de millions à lui,
+qu'il n'a emporté de millions de nous à Genève.--Necker était un coquin,
+mais ce n'était rien auprès des scélérats dont nous sommes entourés; et
+c'est de ceux-ci que je veux vous parler si vous voulez m'entendre. Je
+veux tout vous dire, car je sais tout; j'ai deviné toutes leurs trames.
+Tous les complots, tous les crimes de la Montagne ont commencé avec la
+révolution: c'est d'Orléans qui est le chef de cette bande de brigands;
+et c'est l'auteur du roman infernal des _Liaisons dangereuses_ qui a
+dressé le plan de tous les forfaits qu'ils commettent depuis cinq ans. Le
+traître Lafayette était leur complice, et c'est lui qui, en faisant
+semblant de déjouer le complot dès son origine, envoya d'Orléans en
+Angleterre pour tout arranger avec Pitt, le prince de Galles et le cabinet
+de Saint-James. Mirabeau était aussi là-dedans: il recevait de l'argent du
+roi pour cacher ses liaisons avec d'Orléans, mais il en recevait plus
+encore de d'Orléans pour le servir. La grande affaire pour le parti de
+d'Orléans, c'était de faire entrer les jacobins dans ses desseins. Ils
+n'ont pas osé l'entreprendre directement; c'est d'abord aux cordeliers
+qu'ils se sont adressés. Dans les cordeliers, a l'instant tout leur a été
+vendu et dévoué. Observez bien que les cordeliers ont toujours été moins
+nombreux que les jacobins, ont toujours fait moins de bruit: c'est qu'ils
+veulent bien que tout le monde soit leur instrument, mais qu'ils ne
+veulent pas que tout le monde soit dans leur secret. Les cordeliers ont
+toujours été la pépinière des conspirateurs: c'est là que le plus
+dangereux de tous, Danton, les forme et les élève à l'audace et au
+mensonge, tandis que Marat les façonne au meurtre et aux massacres: c'est
+là qu'ils s'exercent au rôle qu'ils doivent jouer ensuite dans les
+jacobins; et les jacobins, qui ont l'air de mener la France, sont menés
+eux-mêmes, sans s'en douter, par les cordeliers. Les cordeliers, qui ont
+l'air d'être cachés dans un trou de Paris, négocient avec l'Europe, et ont
+des envoyés dans toutes les cours, qui ont juré la ruine de notre liberté:
+le fait est certain; j'en ai la preuve. Enfin ce sont les cordeliers qui
+ont englouti un trône dans des flots de sang pour en faire sortir un
+nouveau trône. Ils savent bien que le côté droit, où sont toutes les
+vertus, est aussi le côté où sont tous les vrais républicains; et s'ils
+nous accusent de royalisme, c'est parce qu'il leur faut ce prétexte pour
+déchaîner sur nous les fureurs de la multitude: c'est parce que des
+poignards sont plus faciles à trouver contre nous que des raisons. Dans
+une seule conjuration il y en a trois ou quatre. Quand le côté droit tout
+entier sera égorgé, le duc d'York arrivera pour s'asseoir sur le trône, et
+d'Orléans, qui le lui a promis, l'assassinera; d'Orléans sera assassiné
+lui-même par Marat, Danton et Robespierre, qui lui ont fait la même
+promesse, et les triumvirs se partageront la France, couverte de cendres
+et de sang, jusqu'à ce que le plus habile de tous, et ce sera Danton,
+assassine les deux autres et règne seul, d'abord sous le titre de
+dictateur, ensuite, sans déguisement, sous celui de roi. Voilà leur plan,
+n'en doutez pas; à force d'y rêver, je l'ai trouvé; tout le prouve et le
+rend évident: voyez comme toutes les circonstances se lient et se
+tiennent: il n'y a pas un fait dans la révolution qui ne soit une partie
+et une preuve de ces horribles complots. Vous êtes étonné, je le vois:
+serez-vous encore incrédule?--Je suis étonné, en effet: mais dites-moi, y
+en a-t-il beaucoup parmi vous, c'est-à-dire de votre côté, qui pensent
+comme vous sur tout cela?--Tous, ou presque tous. Condorcet m'a fait une
+fois quelques objections; Sieyès communique peu avec nous; Rabaut, lui, a
+un autre plan, qui quelquefois se rapproche, et quelquefois s'éloigne du
+mien: mais tous les autres n'ont pas plus de doute que moi sur ce que je
+viens de vous dire; tous sentent la nécessité d'agir promptement, _de
+mettre promptement les fers au feu_, pour prévenir tant de crimes et de
+malheurs, pour ne pas perdre tout le fruit d'une révolution qui nous a
+tant coûté. Dans le côté droit, il y a des membres qui n'ont pas assez de
+confiance en vous; mais moi, qui ai été votre collègue, qui vous connais
+pour un honnête homme, pour un ami de la liberté, je leur assure que vous
+serez pour nous, que vous nous aiderez de tous les moyens que votre place
+met à votre disposition. Est-ce qu'il peut vous rester la plus légère
+incertitude sur tout ce que je vous ai dit de ces scélérats?--Je serais
+trop indigne de l'estime que vous me témoignez, si je vous laissais penser
+que je crois à la vérité de tout ce plan, que vous croyez être celui de
+vos ennemis. Plus vous y mettez de faits, de choses et d'hommes, plus il
+vous paraît vraisemblable à vous; et moins il me le paraît à moi. La
+plupart des faits dont vous composez le tissu de ce plan ont eu un but
+qu'on n'a pas besoin de leur prêter, qui se présente de lui-même, et vous
+leur donnez un but qui ne se présente pas de lui-même, et qu'il faut leur
+prêter. Or, il faut des preuves d'abord pour écarter une explication
+naturelle, et il faut d'autres preuves ensuite pour faire adopter une
+explication qui ne se présente pas naturellement. Par exemple, tout le
+monde croit que Lafayette et d'Orléans étaient ennemis, et que c'était
+pour délivrer Paris, la France et l'assemblée nationale, de beaucoup
+d'inquiétudes, que d'Orléans fut engagé ou obligé par Lafayette à
+s'éloigner quelque temps de la France; il faut établir, non par assertion,
+mais par preuve, 1. qu'ils n'étaient pas ennemis; 2. qu'ils étaient
+complices; 3. que le voyage de d'Orléans en Angleterre eut pour objet
+l'exécution de leurs complots. Je sais qu'avec une manière de raisonner
+si rigoureuse, on s'expose à laisser courir les crimes et les malheurs
+devant soi sans les atteindre et sans les arrêter par la prévoyance; mais
+je sais aussi qu'en se livrant à son imagination, on fait des systèmes sur
+les événemens passés et sur les événemens futurs; on perd tous les moyens
+de bien discerner et apprécier les événemens actuels, et rêvant des
+milliers de forfaits que personne ne trame, on s'ôte la faculté de voir
+avec certitude ceux qui nous menacent: on force des ennemis qui ont peu
+de scrupules à la tentation d'en commettre, auxquels ils n'auraient jamais
+pensé. Je ne doute pas qu'il n'y ait autour de nous beaucoup de scélérats:
+le déchaînement de toutes les passions les fait naître, et l'or de
+l'étranger les soudoie. Mais, croyez-moi, si leurs projets sont affreux,
+ils ne sont ni si vastes, ni si grands, ni si compliqués, ni conçus et
+menés si loin. Il y a dans tout cela beaucoup plus de voleurs et
+d'assassins que de profonds conspirateurs. Les véritables conspirateurs
+contre la république, ce sont les rois de l'Europe et les passions des
+républicains. Pour repousser les rois de l'Europe et leurs régimens, nos
+armées suffisent, et de reste: pour empêcher nos passions de nous dévorer,
+il y a un moyen, mais il est unique: hâtez-vous d'organiser un
+gouvernement qui ait de la force et qui mérite de la confiance. Dans
+l'état où vos querelles laissent le gouvernement, une démocratie même de
+vingt-cinq millions d'anges serait bientôt en proie à toutes les fureurs
+et à toutes les dissensions de l'orgueil; comme l'a dit Jean-Jacques, il
+faudrait vingt-cinq millions de dieux, et personne ne s'est avisé d'en
+imaginer tant. Mon cher Salles, les hommes et les grandes assemblées ne
+sont pas faits de manière que d'un côté il n'y ait que des dieux, et de
+l'autre que des diables. Partout où il y a des hommes en conflit
+d'intérêts et d'opinions, les bons mêmes ont des passions méchantes, et
+les mauvais même, si on cherche à pénétrer dans leurs ames avec douceur
+et patience, sont susceptibles d'impressions droites et bonnes. Je trouve
+au fond de mon âme la preuve évidente et invincible de la moitié au moins
+de cette vérité: je suis bon, moi, et aussi bon, à coup sûr, qu'aucun
+d'entre vous; mais quand, au lieu de réfuter mes opinions avec de la
+logique et de la bienveillance, on les repousse avec soupçon et injure, je
+suis prêt à laisser là le raisonnement et à regarder si mes pistolets sont
+bien chargés. Vous m'avez fait deux fois ministre, et deux fois vous
+m'avez rendu un très-mauvais service; ce sont les dangers qui vous
+environnent, et qui m'environnent, qui peuvent seuls me faire rester au
+poste où je suis: un brave homme ne demande pas son congé la veille des
+batailles. La bataille, je le vois, n'est pas loin; en prévoyant que des
+deux côtés vous tirerez sur moi, je suis résolu à rester. Je vous dirai à
+chaque instant ce que je croirai vrai dans ma raison et dans ma
+conscience; mais soyez bien averti que je prendrai pour guides ma
+conscience et ma raison, et non celles d'aucun homme sur la terre. Je
+n'aurai pas travaillé trente ans de ma vie à me faire une lanterne, pour
+laisser ensuite éclairer mon chemin par la lanterne des autres.»
+
+«Salles et moi nous nous séparâmes en nous serrant la main, en nous
+embrassant, comme si nous avions été encore collègues de l'assemblée
+constituante.»
+
+
+
+
+FIN DES NOTES DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Nouveaux massacres des prisonniers à Versailles.--Abus de pouvoir et
+dilapidations de la commune.--Election des députés à la convention.
+--Composition de la députation de Paris.--Position et projets des
+Girondins; caractère des chefs de ce parti; du fédéralisme.--Etat du parti
+parisien et de la commune.--Ouverture de la convention nationale le 20
+septembre 1792; abolition de la royauté; établissement de la
+république.--Première lutte des girondins et des montagnards; dénonciation
+de Robespierre et de Marat.--Déclaration de l'unité et de l'indivisibilité
+de la république.--Distribution et forces des partis dans la convention.
+--Changemens dans le pouvoir exécutif.--Danton quitte son ministère.
+--Création de divers comités administratifs et du comité de constitution.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Situation militaire à la fin d'octobre 1792.--Bombardement de Lille par
+les Autrichiens; prise de Worms et de Mayence par Custine.--Faute de nos
+généraux.--Mauvaise opération de Custine.--Armée des Alpes.--Conquête de
+la Savoie et de Nice.--Dumouriez se rend à Paris; sa position à l'égard
+des partis.--Influence et organisation du club des jacobins.--Etat de la
+société française; salons de Paris.--Entrevue de Marat et de Dumouriez.
+--Anecdotes.--Seconde lutte des girondins avec les montagnards; Louvet
+dénonce Robespierre; réponse de Robespierre; l'assemblée ne donne pas
+suite à son accusation.--Première proposition sur le procès de Louis XVI.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Suite des opérations militaires de Dumouriez.--Modification dans le
+ministère.--Pache ministre de la guerre.--Victoire de Jemmapes.--Situation
+morale et politique de la Belgique; conduite politique de Dumouriez.
+--Prise de Gand, de Mons, de Bruxelles, de Namur, d'Anvers; conquête de la
+Belgique jusqu'à la Meuse.--Changemens dans l'administration militaire;
+mésintelligence de Dumouriez avec la convention et les ministres.--Notre
+position aux Alpes et aux Pyrénées.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+État des partis au moment du procès de Louis XVI.--Caractères et opinion
+des membres du ministère à cette époque, Roland, Pache, Lebrun, Garat,
+Monge et Clavière.--Détails sur la vie intérieure de la famille royale
+dans la tour du Temple.--Commencement de la discussion sur la mise en
+jugement de Louis XVI; résumé des débats; opinion de Saint-Just.--État
+fâcheux des subsistances; détails et questions d'économie politique.
+--Discours de Robespierre sur le jugement du roi.--La convention décrète
+que le roi sera jugé par elle.--Papiers trouvés dans _l'armoire de fer_.
+--Premier interrogatoire de Louis XVI à la convention.--Choc des opinions,
+et des intérêts pendant le procès; inquiétude des jacobins.--Position du
+duc d'Orléans; on propose son bannissement.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Continuation du procès de Louis XVI. Sa défense.--Débats tumultueux à la
+convention.--Les girondins proposent l'appel au peuple; opinion du député
+Salles; discours de Robespierre; discours de Vergniaud.--Position des
+questions. Louis XVI est déclaré coupable et condamné à mort, sans appel
+au peuple et sans sursis à l'exécution. Détails sur les débats et les
+votes émis.--Assassinat du député Lepelletier Saint-Fargeau. Agitation
+dans Paris.--Louis XVI fait ses adieux à sa famille; ses derniers momens
+dans la prison et sur l'échafaud.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Position des partis après la mort de Louis XVI.--Changement dans le
+pouvoir exécutif. Retraite de Roland; Beurnonville est nommé ministre de
+la guerre, en remplacement de Pache.--Situation de la France à l'égard des
+puissances étrangères; rôle de l'Angleterre; politique de Pitt.--État de
+nos armées dans le nord; anarchie dans la Belgique par suite du
+gouvernement révolutionnaire.--Dumouriez vient encore à Paris; son
+opposition aux jacobins.--Deuxième coalition contre la France, plans de
+défense générale proposés par Dumouriez.--Levée de trois cent mille
+hommes.--Invasion de la Hollande par Dumouriez; détails des plans et des
+opérations militaires.--Pache est nommé maire de Paris.--Agitation des
+partis dans la capitale; leur physionomie, leur langage et leurs idées
+dans la commune, dans les Jacobins et dans les sections.--Trouble à Paris
+à l'occasion des subsistances; pillage des boutiques des épiciers.
+--Continuation de la lutte des girondins et des montagnards; leurs forces,
+leurs moyens.--Revers de nos armées dans le nord.--Décrets
+révolutionnaires pour la défense du pays.--Établissement du _tribunal
+criminel extraordinaire_; orageuses discussions dans l'assemblée à ce
+sujet; événement de la soirée du 10 mars; le projet d'attaque contre la
+convention échoue.
+
+
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise,
+III, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10385 ***