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diff --git a/10385-0.txt b/10385-0.txt new file mode 100644 index 0000000..a3586b7 --- /dev/null +++ b/10385-0.txt @@ -0,0 +1,8506 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10385 *** + +HISTOIRE + +DE LA + +RÉVOLUTION + +FRANÇAISE + + + +Volume III + + + +_PAR M.A. THIERS_ + + + + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. + +CONVENTION NATIONALE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +NOUVEAUX MASSACRES DES PRISONNIERS A VERSAILLES.--ABUS DE POUVOIR ET +DILAPIDATIONS DE LA COMMUNE.--ÉLECTION DES DÉPUTÉS A LA CONVENTION. +--COMPOSITION DE LA DÉPUTATION DE PARIS.--POSITION ET PROJETS DES +GIRONDINS; CARACTÈRE DES CHEFS DE CE PARTI; DU FÉDÉRALISME.--ÉTAT DU PARTI +PARISIEN ET DE LA COMMUNE.--OUVERTURE DE LA CONVENTION NATIONALE LE 20 +SEPTEMBRE 1792; ABOLITION DE LA ROYAUTÉ; ÉTABLISSEMENT DE LA RÉPUBLIQUE. +--PREMIÈRE LUTTE DES GIRONDINS ET DES MONTAGNARDS; DÉNONCIATION DE +ROBESPIERRE ET DE MARAT.--DÉCLARATION DE L'UNITÉ ET DE L'INDIVISIBILITÉ DE +LA RÉPUBLIQUE.--DISTRIBUTION ET FORCES DES PARTIS DANS LA CONVENTION. +--CHANGEMENT DANS LE POUVOIR EXÉCUTIF.--DANTON QUITTE SON MINISTÈRE. +--CRÉATION DE DIVERS COMITÉS ADMINISTRATIFS ET DU COMITÉ DE CONSTITUTION. + + +Tandis que les armées françaises arrêtaient la marche des coalisés, Paris +était toujours dans le trouble et la confusion. On a déjà été témoin des +débordemens de la commune, des fureurs si prolongées de septembre, de +l'impuissance des autorités et de l'inaction de la force publique pendant +ces journées désastreuses: on a vu avec quelle audace le comité de +surveillance avait avoué les massacres, et en avait recommandé l'imitation +aux autres communes de France. Cependant les commissaires envoyés par la +commune avaient été partout repoussés, parce que la France ne partageait +pas les fureurs que le danger avait excitées dans la capitale. Mais dans +les environs de Paris, tous les meurtres ne s'étaient pas bornés à ceux +dont on a déjà lu le récit. Il s'était formé dans cette ville une troupe +d'assassins que les massacres de septembre avaient familiarisés avec le +sang, et qui avaient besoin d'en répandre encore. Déjà quelques cents +hommes étaient partis pour extraire des prisons d'Orléans les accusés de +haute trahison. Ces malheureux, par un dernier décret, devaient être +conduits à Saumur. Cependant leur destination fut changée en route, et ils +furent acheminés vers Paris. Le 9 septembre on apprit qu'ils devaient +arriver le 10 à Versailles. Aussitôt, soit que de nouveaux ordres fussent +donnés à la bande des égorgeurs, soit que la nouvelle de cette arrivée +suffît pour réveiller leur ardeur sanguinaire, ils envahirent Versailles +du 9 au 10. A l'instant le bruit se répandit que de nouveaux massacres +allaient être commis. Le maire de Versailles prit toutes les précautions +pour empêcher de nouveaux malheurs. Le président du tribunal criminel +courut à Paris avertir le ministre Danton du danger qui menaçait les +prisonniers; mais il n'obtint qu'une réponse à toutes ses instances: _Ces +hommes-là sont bien coupables_. «Soit, ajouta le président Alquier, mais +la loi seule doit en faire justice.--Eh! ne voyez-vous pas, reprit Danton +d'une voix terrible, que je vous aurais déjà répondu d'une autre manière +si je le pouvais! Que vous importent ces prisonniers? Retournez à vos +fonctions et ne vous occupez plus d'eux...» + +Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à Versailles. Une foule d'hommes +inconnus se précipitèrent sur les voitures, parvinrent à les entourer et à +les séparer de l'escorte, renversèrent de cheval le commandant Fournier, +enlevèrent le maire, qui voulait généreusement se faire tuer à son poste, +et massacrèrent les infortunés prisonniers, au nombre de cinquante-deux. +Là périrent Delessart et d'Abancourt, mis en accusation comme ministres, +et Brissac, comme chef de la garde constitutionnelle, licenciée sous la +législative. Immédiatement après cette exécution, les assassins coururent +aux prisons de la ville, et renouvelèrent les scènes des premiers jours de +septembre, en employant les mêmes moyens, et en parodiant, comme à Paris, +les formes judiciaires. Ce dernier événement, arrivé à cinq jours +d'intervalle du premier, acheva de produire une terreur universelle. A +Paris, le comité de surveillance ne ralentit point son action: tandis que +les prisons venaient d'être vidées par la mort, il recommença à les +remplir en lançant de nouveaux mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en si +grand nombre, que le ministre de l'intérieur, Roland, dénonçant à +l'assemblée ces nouveaux actes arbitraires, put en déposer cinq à six +cents sur le bureau, les uns signés par une seule personne, les autres par +deux ou trois au plus, la plupart dépourvus de motifs, et beaucoup fondés +sur le simple soupçon _d'incivisme_. + +Pendant que la commune exerçait sa puissance à Paris, elle envoyait des +commissaires dans les départemens pour y justifier sa conduite, y +conseiller son exemple, y recommander aux électeurs des députés de son +choix, et y décrier ceux qui la contrariaient dans l'assemblée +législative. Elle se procurait ensuite des valeurs immenses, en saisissant +les sommes trouvées chez le trésorier de la liste civile, Septeuil, en +s'emparant de l'argenterie des églises et du riche mobilier des émigrés, +en se faisant délivrer enfin par le trésor des sommes considérables, sous +le prétexte de soutenir la caisse de secours, et de faire achever les +travaux du camp. Tous les effets des malheureux massacrés dans les prisons +de Paris et sur la route de Versailles avaient été séquestrés, et déposés +dans les vastes salles du comité de surveillance. Jamais la commune ne +voulut représenter ni les objets, ni leur valeur, et refusa même toute +réponse à cet égard, soit au ministère de l'intérieur, soit au directoire +du département, qui, comme on sait, avait été converti en simple +commission de contributions. Elle fit plus encore, elle se mit à vendre de +sa propre autorité le mobilier des grands hôtels, sur lesquels les scellés +étaient restés apposés depuis le départ des propriétaires. Vainement +l'administration supérieure lui faisait-elle des défenses: toute la classe +des subordonnés chargés de l'exécution des ordres, ou appartenait à la +municipalité, ou était trop faible pour agir. Les ordres ne recevaient +ainsi aucune exécution. + +La garde nationale, recomposée sous la dénomination de sections armées, et +remplie d'hommes de toute espèce, était dans une désorganisation complète. +Tantôt elle se prêtait au mal, tantôt elle le laissait commettre par +négligence. Des postes étaient complètement abandonnés, parce que les +hommes de garde, n'étant pas relevés, même après quarante-huit heures, se +retiraient épuisés de dégoût et de fatigue. Tous les citoyens paisibles +avaient quitté ce corps, naguère si régulier, si utile; et Santerre, qui +le commandait, était trop faible et trop peu intelligent pour le +réorganiser. + +La sûreté de Paris était donc livrée au hasard, et d'une part la commune, +de l'autre la populace, y pouvaient tout entreprendre. Parmi les +dépouilles de la royauté, les plus précieuses, et par conséquent les plus +convoitées, étaient celles que renfermait le Garde-Meuble, riche dépôt de +tous les effets qui servaient autrefois à la splendeur du trône. Depuis le +10 août, ce dépôt avait éveillé la cupidité de la multitude, et plus d'une +circonstance excitait la surveillance de l'inspecteur de l'établissement. +Celui-ci avait fait réquisitions sur réquisitions pour obtenir une garde +suffisante; mais soit désordre, soit difficulté de suffire à tous les +postes, soit enfin négligence volontaire, on ne lui fournissait point les +forces qu'il demandait. Pendant la nuit du 16 septembre, le Garde-Meuble +fut volé, et la plus grande partie de ce qu'il contenait passa dans des +mains inconnues, que l'autorité fit depuis d'inutiles efforts pour +découvrir. On attribua ce nouvel événement aux hommes qui avaient +secrètement ordonné les massacres. Cependant ils n'étaient plus excités +ici ni par le fanatisme, ni par une politique sanguinaire; et, en leur +supposant le motif du vol, ils avaient dans les dépôts de la commune de +quoi satisfaire la plus grande ambition. On a dit, à la vérité, qu'on fit +cet enlèvement pour payer la retraite du roi de Prusse, ce qui est +absurde, et pour fournir aux dépenses du parti, ce qui est plus +vraisemblable, mais ce qui n'est nullement prouvé. Au reste, le vol du +Garde-Meuble doit peu influer sur le jugement qu'il faut porter de la +commune et de ses chefs. Il n'en est pas moins vrai que, dépositaire de +valeurs immenses, la commune n'en rendit jamais aucun compte; que les +scellés apposés sur les armoires furent brisés, sans que les serrures +fussent forcées, ce qui indique une soustraction et point un pillage +populaire, et que tant d'objets précieux disparurent à jamais. Une partie +fut impudemment volée par des subalternes, tels que Sergent, surnommé +_Agathe_ à cause d'un bijou précieux dont il s'était paré; une autre +partie servit aux frais du gouvernement extraordinaire qu'avait institué +la commune. C'était une guerre faite à l'ancienne société, et toute guerre +est souillée du meurtre et du pillage. + +Telle était la situation de Paris, pendant qu'on faisait les élections +pour la convention nationale. C'était de cette nouvelle assemblée que les +citoyens honnêtes attendaient la force et l'énergie nécessaires pour +ramener l'ordre: ils espéraient que les quarante jours de confusion et de +crimes, écoulés depuis le 10 août, ne seraient qu'un accident de +l'insurrection, accident déplorable mais passager. Les députés même, +siégeant avec tant de faiblesse dans l'assemblée législative, ajournaient +l'énergie à la réunion de cette convention, espérance commune de tous les +partis. + +On s'agitait pour les élections dans la France entière. Les clubs +exerçaient à cet égard une grande influence. Les jacobins de Paris avaient +fait imprimer et répandre la liste de tous les votes émis pendant la +session législative, afin qu'elle servît de documens aux électeurs. Les +députés qui avaient voté contre les lois désirées par le parti populaire, +et surtout ceux qui avaient absous Lafayette, étaient particulièrement +désignés. Néanmoins, pour les provinces où les discordes de la capitale +n'avaient pas encore pénétré, les girondins, même les plus odieux aux +agitateurs de Paris, étaient nommés à cause de leurs talens reconnus. +Presque tous les membres de l'assemblée actuelle étaient réélus. Beaucoup +de constituans, que le décret de non-réélection avait exclus de la +première législature, furent appelés à faire partie de cette convention. +Dans le nombre on distinguait Buzot et Pétion. Parmi les nouveaux membres +figuraient naturellement les hommes qui, dans leurs départemens, s'étaient +signalés par leur énergie et leur exaltation, ou les écrivains qui, comme +Louvet, s'étaient fait connaître, par leurs talens, à la capitale et aux +provinces. + +A Paris, la faction violente qui avait dominé depuis le 10 août, se rendit +maîtresse des élections et mit en avant tous les hommes de son choix. +Robespierre, Danton furent les premiers nommés. Les jacobins, le conseil +de la commune accueillirent cette nouvelle par des applaudissemens. Après +eux furent élus Camille Desmoulins, fameux par ses écrits; David, par ses +tableaux; Fabre-d'Églantine, par ses ouvrages comiques et une grande +participation aux troubles révolutionnaires; Legendre, Panis, Sergent, +Billaud-Varennes, par leur conduite à la commune. On y ajouta le +procureur-syndic Manuel, Robespierre jeune, frère du célèbre Maximilien; +Collot-d'Herbois, ancien comédien; le duc d'Orléans, qui avait abdiqué ses +titres, et s'appelait Philippe-Égalité. Enfin, après tous ces noms, on vit +paraître avec étonnement le vieux Dusaulx, l'un des électeurs de 1789, qui +s'était tant opposé aux fureurs de la multitude, qui avait tant versé de +larmes sur ses excès, et qui fut réélu par un dernier souvenir de 89, et +comme un être bon et inoffensif pour tous les partis. Il manquait à cette +étrange réunion le cynique et sanguinaire Marat. Cet homme étrange avait, +par l'audace de ses écrits, quelque chose de surprenant, même pour des +gens qui venaient d'être témoins des journées de septembre. Le capucin +Chabot, qui dominait aux Jacobins par sa verve, et y cherchait les +triomphes qui lui étaient refusés dans l'assemblée législative, fut obligé +de faire l'apologie de Marat; et, comme c'était chez les jacobins que +toute chose se délibérait d'avance, son élection proposée chez eux fut +bientôt consommée dans l'assemblée électorale. Marat, un autre +journaliste, Fréron et quelques individus obscurs, complétèrent cette +députation fameuse qui, renfermant des commerçans, un boucher, un +comédien, un graveur, un peintre, un avocat, trois ou quatre écrivains, un +prince déchu, représentait bien la confusion et la variété des existences +qui s'agitaient dans l'immense capitale de la France. + +Les députés arrivaient successivement à Paris, et à mesure que leur nombre +devenait plus grand, et que les journées qui avaient produit une terreur +si profonde s'éloignaient, on commençait à se rassurer, et à se prononcer +contre les désordres de la capitale. La crainte de l'ennemi était diminuée +par la contenance de Dumouriez dans l'Argonne: la haine des _aristocrates_ +se changeait en pitié, depuis l'horrible sacrifice qu'on en avait fait à +Paris et à Versailles. Ces forfaits, qui avaient trouvé tant +d'approbateurs égarés ou tant de censeurs timides, ces forfaits, devenus +plus hideux par le vol qui venait de se joindre au meurtre, excitaient la +réprobation générale. Les girondins indignés de tant de crimes, et +courroucés de l'oppression personnelle qu'ils avaient subie pendant un +mois entier, devenaient plus fermes et plus énergiques. Brillans de talent +et de courage aux yeux de la France, invoquant la justice et l'humanité, +ils devaient avoir l'opinion publique pour eux, et déjà ils en menaçaient +hautement leurs adversaires. + +Cependant, si les girondins étaient également prononcés contre les excès +de Paris, ils n'éprouvaient et n'excitaient pas tous ces ressentimens +personnels qui enveniment les haines de parti. Brissot par exemple, en ne +cessant aux Jacobins de lutter d'éloquence avec Robespierre, lui avait +inspiré une haine profonde. Avec des lumières, des talens, Brissot +produisait beaucoup d'effet; mais il n'avait ni assez de considération +personnelle, ni assez d'habileté pour être le chef du parti, et la haine +de Robespierre le grandissait en lui imputant ce rôle. Lorsqu'à la veille +de l'insurrection, les girondins écrivirent une lettre à Bose, peintre du +roi, le bruit d'un traité se répandit, et on prétendit que Brissot, chargé +d'or, allait partir pour Londres. Il n'en était rien; mais Marat, à qui +les bruits les plus insignifians, ou même les mieux démentis, suffisaient +pour établir ses accusations, n'en avait pas moins lancé un mandat d'arrêt +contre Brissot, lors de l'emprisonnement général des prétendus +conspirateurs du 10 août. Une grande rumeur s'en était suivie, et le +mandat d'arrêt ne fut pas exécuté. Mais les jacobins n'en disaient pas +moins que Brissot était vendu à Brunswick; Robespierre le répétait et le +croyait, tant sa fausse intelligence était portée à croire coupables ceux +qu'il haïssait. Louvet lui avait inspiré tout autant de haine, en se +faisant le second de Brissot aux Jacobins et dans le journal _la +Sentinelle_. Louvet, plein de talent et de hardiesse, s'attaquait +directement aux hommes. Ses personnalités virulentes, reproduites chaque +jour par la voie d'un journal, en avaient fait l'ennemi le plus dangereux +et le plus détesté du parti Robespierre. + +Le ministre Roland avait déplu à tout le parti jacobin et municipal par sa +courageuse lettre du 3 septembre, et par sa résistance aux empiétemens +de la commune; mais n'ayant rivalisé avec aucun individu, il n'inspirait +qu'une colère d'opinion. Il n'avait offensé personnellement que Danton, en +lui résistant dans le conseil, ce qui était peu dangereux, car de tous les +hommes il n'y en avait pas dont le ressentiment fût moins à craindre que +celui de Danton. Mais dans la personne de Roland c'était principalement sa +femme qu'on détestait, sa femme, fière, sévère, courageuse, spirituelle, +réunissant autour d'elle ces girondins si cultivés, si brillans, les +animant de ses regards, les récompensant de son estime, et conservant dans +son cercle, avec la simplicité républicaine, une politesse odieuse à des +hommes obscurs et grossiers. Déjà ils s'efforçaient de répandre contre +Roland un bas ridicule. Sa femme, disaient-ils, gouvernait pour lui, +dirigeait ses amis, les récompensait même de ses faveurs. Dans son ignoble +langage, Marat l'appelait _la Circé_ du parti. + +Guadet, Vergniaud, Gensonné, quoiqu'ils eussent répandu un grand éclat +dans la législative, et qu'ils se fussent opposés au parti jacobin, +n'avaient cependant pas éveillé encore toute la haine qu'ils excitèrent +plus tard. Guadet même avait plu aux républicains énergiques par ses +attaques hardies contre Lafayette et la cour. Guadet, vif, prompt à +s'élancer en avant, passait du plus grand emportement au plus grand +sang-froid; et, maître de lui à la tribune, il y brillait par l'à-propos +et les mouvemens. Aussi devait-il, comme tous les hommes, aimer un +exercice dans lequel il excellait, en abuser même, et prendre trop de +plaisir à abattre avec la parole un parti qui lui répondrait bientôt avec +la mort. + +Vergniaud n'avait pas aussi bien réussi que Guadet auprès des esprits +violens, parce qu'il ne montra jamais autant d'ardeur contre la cour, +mais il avait été moins exposé aussi à les blesser, parce que, dans son +abandon et sa nonchalance, il heurtait moins les personnes que son ami +Guadet. Les passions éveillaient peu ce tribun, le laissaient sommeiller +au milieu des agitations de parti, et, ne le portant pas au-devant des +hommes, ne l'exposaient guère à leur haine. Cependant il n'était point +indifférent. Il avait un coeur noble, une belle et lucide intelligence, et +le feu oisif de son être, s'y portant par intervalle, l'échauffait, +l'élevait jusqu'à la plus sublime énergie. Il n'avait pas la vivacité des +reparties de Guadet, mais il s'animait à la tribune, il y répandait une +éloquence abondante, et, grâce à une souplesse d'organe extraordinaire, il +rendait ses pensées avec une facilité, une fécondité d'expression, +qu'aucun homme n'a égalées. L'élocution de Mirabeau était, comme son +caractère, inégale et forte; celle de Vergniaud, toujours élégante et +noble, devenait, avec les circonstances, grande et énergique. Mais toutes +les exhortations de l'épouse de Roland ne réussissaient pas toujours à +éveiller cet athlète, souvent dégoûté des hommes, souvent opposé aux +imprudences de ses amis, et peu convaincu surtout de l'utilité des paroles +contre la force. + +Gensonné, plein de sens et de probité, mais doué d'une facilité +d'expression médiocre, et capable seulement de faire de bons rapports, +avait peu figuré encore à la tribune. Cependant des passions fortes, un +caractère obstiné, devaient lui valoir chez ses amis beaucoup d'influence, +et chez ses ennemis la haine, qui atteint le caractère toujours plus que +le talent. + +Condorcet, autrefois marquis et toujours philosophe, esprit élevé, +impartial, jugeant très bien les fautes de son parti, peu propre aux +terribles agitations de la démocratie, se mettait rarement en avant, +n'avait encore aucun ennemi direct pour son compte, et se réservait pour +tous les genres de travaux qui exigeaient des méditations profondes. +Buzot, plein de sens, d'élévation d'âme, de courage, joignant à une belle +figure une élocution ferme et simple, imposait aux passions par toute +la noblesse de sa personne, et exerçait autour de lui le plus grand +ascendant moral. + +Barbaroux, élu par ses concitoyens, venait d'arriver du Midi, avec un de +ses amis député comme lui à la convention nationale. Cet ami se nommait +Rebecqui. C'était un homme peu cultivé, mais hardi, entreprenant, et tout +dévoué à Barbaroux. On se souvient que ce dernier idolâtrait Roland et +Pétion, qu'il regardait Marat comme un fou atroce, Robespierre comme un +ambitieux, surtout depuis que Panis le lui avait proposé comme un +dictateur indispensable. Révolté des crimes commis depuis son absence, il +les imputait volontiers à des hommes qu'il détestait déjà, et il se +prononça, dès son arrivée, avec une énergie qui rendait toute +réconciliation impossible. Inférieur à ses amis par l'esprit, mais doué +d'intelligence et de facilité, beau, héroïque, il se répandit en menaces, +et en quelques jours il obtint autant de haine que ceux qui pendant toute +la législative n'avaient cessé de blesser les opinions et les hommes. + +Le personnage autour duquel se rangeait tout le parti, et qui jouissait +d'une considération universelle, était Pétion. Maire pendant la +législative, il avait, par sa lutte avec la cour, acquis une popularité +immense. A la vérité il avait, le 9 août, préféré une délibération à un +combat; depuis il s'était prononcé contre septembre, et s'était séparé de +la commune, comme Bailly en 1790; mais cette opposition tranquille et +silencieuse, sans le brouiller encore avec la faction, le lui avait rendu +redoutable. Plein de lumières, de calme, parlant rarement, ne voulant +jamais rivaliser de talent avec personne, il exerçait sur tout le monde, +et sur Robespierre lui-même, l'ascendant d'une raison froide, équitable, +et universellement respectée. Quoique réputé girondin, tous les partis +voulaient son suffrage, tous le redoutaient, et, dans la nouvelle +assemblée, il avait pour lui non-seulement le côté droit, mais toute la +masse moyenne, et beaucoup même du côté gauche. + +Telle était donc la situation des girondins en présence de la faction +parisienne: ils avaient pour eux l'opinion générale, qui réprouvait les +excès; ils s'étaient emparés d'une grande partie des députés qui +arrivaient chaque jour à Paris; ils avaient tous les ministres, excepté +Danton, qui souvent dominait le conseil, mais ne se servait pas de sa +puissance contre eux; enfin ils montraient à leur tête le maire de Paris, +l'homme le plus respecté du moment. Mais à Paris, ils n'étaient pas chez +eux, ils se trouvaient au milieu de leurs ennemis, et ils avaient à +redouter la violence des classes inférieures, qui s'agitaient au-dessous +d'eux, et surtout la violence de l'avenir, qui allait croître avec les +passions révolutionnaires. + +Le premier reproche qu'on leur adressa fut de vouloir sacrifier Paris. +Déjà on leur avait imputé de vouloir se réfugier dans les départemens et +au-delà de la Loire. Les torts de Paris à leur égard étant plus grands +depuis les 2 et 3 septembre, on leur supposa d'autant plus l'intention de +l'abandonner, on prétendit qu'ils avaient voulu réunir la convention +ailleurs. Peu à peu les soupçons, s'arrangeant, prirent une forme plus +régulière. On leur reprochait de vouloir rompre l'unité nationale, et +composer des quatre-vingt-trois départements, quatre-vingt-trois états, +tous égaux entre eux, et unis par un simple lien fédératif. On ajoutait +qu'ils voulaient par-là détruire la suprématie de Paris, et s'assurer une +domination personnelle dans leurs départemens respectifs. C'est alors que +fut imaginée la calomnie du fédéralisme. Il est vrai que, lorsque la +France était menacée par l'invasion des Prussiens, ils avaient songé, en +cas d'extrémité, à se retrancher dans les départemens méridionaux; il est +encore vrai qu'en voyant les excès et la tyrannie de Paris, ils avaient +quelquefois reposé leur pensée sur les départemens; mais de là à un projet +de régime fédératif il y avait loin encore. Et d'ailleurs, entre un +gouvernement fédératif et un gouvernement unique et central, toute la +différence consistant dans le plus ou moins d'énergie des institutions +locales, le crime d'une telle idée était bien vague, s'il existait. Les +girondins, n'y voyant au resté rien de coupable, ne s'en défendaient pas, +et beaucoup d'entre eux, indignés de l'absurdité avec laquelle on +poursuivait ce système, demandaient si, après tout, la Nouvelle-Amérique, +la Hollande, la Suisse, n'étaient pas heureuses et libres sous un régime +fédératif, et s'il y aurait une grande erreur ou un grand forfait à +préparer à la France un sort pareil. Buzot surtout soutenait souvent cette +doctrine, et Brissot, grand admirateur des Américains, la défendait +également, plutôt comme opinion philosophique que comme projet applicable +à la France. Ces conversations divulguées donnèrent plus de poids à la +calomnie du fédéralisme. Aux Jacobins, on agita gravement la question du +fédéralisme, et on souleva mille fureurs contre les girondins. On +prétendit qu'ils voulaient détruire le faisceau de la puissance +révolutionnaire, lui enlever cette unité qui en faisait la force, et cela, +pour se faire rois dans leurs provinces. Les girondins répondirent de leur +côté par des reproches plus réels, mais qui malheureusement étaient +exagérés aussi, et qui perdaient de leur force en perdant de leur vérité. +Ils reprochaient à la commune de s'être rendue souveraine, d'avoir par ses +usurpations empiété sur la souveraineté nationale, et de s'être arrogé à +elle seule une puissance qui n'appartenait qu'à la France entière. Ils lui +reprochaient de vouloir dominer la convention, comme elle avait opprimé +l'assemblée législative; ils disaient qu'en siégeant auprès d'elle, les +mandataires nationaux n'étaient pas en sûreté, et qu'ils siégeraient au +milieu des assassins de septembre. Ils l'accusaient d'avoir déshonoré la +révolution pendant les quarante jours qui suivirent le 10 août, et de +n'avoir rempli la députation de Paris que d'hommes signalés pendant ces +horribles saturnales. Jusque-là tout était vrai. Mais ils ajoutaient des +reproches aussi vagues que ceux de fédéralisme dont eux-mêmes étaient +l'objet. Ils accusaient hautement Marat, Danton et Robespierre, d'aspirer +à la suprême puissance; Marat, parce qu'il écrivait tous les jours qu'il +fallait un dictateur pour purger la société des membres impurs qui la +corrompaient; Robespierre, parce qu'il avait dogmatisé à la commune, et +parlé avec insolence à l'assemblée, et parce que, à la veille du 10 août, +Panis l'avait proposé à Barbaroux comme dictateur; Danton enfin, parce +qu'il exerçait sur le ministère, sur le peuple, et partout où il se +montrait, l'influence d'un être puissant. On les nommait les triumvirs, +et cependant il n'y avait guère d'union entre eux. Marat n'était qu'un +systématique insensé; Robespierre n'était encore qu'un jaloux, mais il +n'avait pas assez de grandeur pour être un ambitieux; Danton enfin était +un homme actif, passionné pour le but de la révolution, et qui portait la +main sur toutes choses, par ardeur plus que par ambition personnelle. Mais +parmi ces hommes, il n'y avait encore ni un usurpateur, ni des conjurés +d'accord entre eux; et il était imprudent de donner à des adversaires, +déjà plus forts que soi, l'avantage d'être accusés injustement. Cependant +les girondins ménageaient plus Danton, parce qu'il n'y avait rien de +personnel entre lui et eux, et ils méprisaient trop Marat pour l'attaquer +directement; mais ils se déchaînaient impitoyablement contre Robespierre, +parce que le succès de ce qu'on appelait sa vertu et son éloquence les +irritait davantage: ils avaient pour lui le ressentiment qu'éprouve la +véritable supériorité contre la médiocrité orgueilleuse et trop vantée. + +Cependant on essaya de s'entendre avant l'ouverture de la convention +nationale, et il y eut diverses réunions dans lesquelles on proposa de +s'expliquer franchement, et de terminer des disputes funestes. Danton s'y +prêtait de très bonne foi[1], parce qu'il n'y apportait aucun orgueil, et +qu'il souhaitait avant tout le succès de la révolution. Pétion montra +beaucoup de froideur et de raison; mais Robespierre fut aigre comme un +homme blessé; les girondins furent fiers et sévères comme des hommes +innocens, indignés, et qui croient avoir dans les mains leur vengeance +assurée. Barbaroux dit qu'il n'y avait aucune alliance possible _entre le +crime et la vertu_, et de part et d'autre on se retira plus éloigné d'une +réconciliation qu'avant de s'être vu. Tous les jacobins se rangèrent +autour de Robespierre, les girondins et la masse sage et modérée autour de +Pétion. L'avis de celui-ci et des hommes sensés était de cesser toute +accusation, puisqu'il était impossible de saisir les auteurs des massacres +de septembre et du vol du Garde-Meuble; de ne plus parler des triumvirs, +parce que leur ambition n'était ni assez prouvée ni assez manifeste pour +être punie; de mépriser une vingtaine de mauvais sujets introduits dans +l'assemblée par les élections de Paris; enfin de se hâter de remplir le +but de la convention, en faisant une constitution-et en décidant du sort +de Louis XVI. Tel était l'avis des hommes froids; mais d'autres moins +calmes firent, comme d'usage, des projets qui, ne pouvant être encore +exécutés, avaient le danger d'avertir et d'irriter leurs adversaires. Ils +proposèrent de casser la municipalité, de déplacer au besoin la +convention, de transporter son siège ailleurs qu'à Paris, de la former en +cour de justice, pour juger sans appel les conspirateurs, de lui composer +enfin une garde particulière prise dans les quatre-vingt-trois +départemens. Ces projets n'eurent aucune suite et ne servirent qu'à +irriter les passions. Les girondins s'en reposèrent sur la conscience +publique, qui, suivant eux, allait se soulever aux accens de leur +éloquence et au récit des crimes qu'ils devaient dénoncer. Ils se +donnèrent rendez-vous à la tribune de la convention pour y écraser leurs +adversaires. + +[Note 1: Voyez Durand-Maillanne, Dumouriez, Meillan, et tous les +contemporains.] + +Enfin, le 20 septembre, les députés à la convention se réunirent aux +Tuileries pour constituer la nouvelle assemblée. Leur nombre étant +suffisant, ils se constituèrent provisoirement, vérifièrent leurs +pouvoirs, et procédèrent de suite à la nomination du bureau. Pétion fut +presque à l'unanimité proclamé président. Brissot, Condorcet, Rabaud +Saint-Étienne, Lasource, Vergniaud et Camus, furent élus secrétaires. Ces +choix prouvent quelle était alors dans rassemblée l'influence du parti +girondin. + +L'assemblée législative, qui depuis le 10 août avait été en permanence, +fut informée, le 21, par une députation, que la convention nationale était +formée, et que la législature était terminée. Les deux assemblées n'eurent +qu'à se confondre l'une dans l'autre, et la convention alla occuper la +salle de la législative. + +Dès le 21, Manuel, procureur-syndic de la commune, suspendu après le 20 +juin avec Pétion, devenu très populaire à cause de cette suspension, +enrôlé dès-lors avec les furieux de la commune, mais depuis éloigné d'eux, +et rapproché des girondins à la vue des massacres de l'Abbaye; Manuel fait +le jour même une proposition qui excite une grande rumeur parmi les +ennemis de la Gironde: «Citoyens représentans, dit-il, il faut ici que +tout respire un caractère de dignité et de grandeur qui impose à +l'univers. Je demande que le _président de là France_ soit logé dans le +palais national des Tuileries, qu'il soit précédé de la force publique et +des signes de la loi, et que les citoyens se lèvent à son aspect.» À ces +mots, le capucin Chabot, le secrétaire de la commune Tallien, s'élèvent +avec véhémence contre ce cérémonial, imité de la royauté. Chabot dit que +les représentans du peuple doivent s'assimiler aux citoyens des rangs +desquels ils sortent, aux sans-culottes, qui forment la majorité de la +nation. Tallien ajoute qu'on ira chercher le président de la convention à +un cinquième étage, et que c'est là que logent le génie et la vertu. La +proposition de Manuel est donc rejetée, et les ennemis de la Gironde +prétendent qu'elle a voulu décerner à son chef Pétion les honneurs +souverains. + +Après cette proposition, une foule d'autres se succèdent sans +interruption. De toutes parts on veut constater par des déclarations +authentiques les sentimens qui animent l'assemblée et la France. On +demande que la nouvelle constitution ait pour base l'égalité absolue, que +la souveraineté du peuple soit décrétée, que haine soit jurée à la +royauté, à la dictature, au triumvirat, à toute autorité individuelle, et +que la peine de mort soit décrétée contre quiconque en proposerait une +pareille. Danton met fin à toutes les motions, en faisant décréter que la +nouvelle constitution ne sera valable qu'après avoir été sanctionnée par +le peuple. On ajoute que les lois existantes continueront provisoirement +d'avoir leur effet, que les autorités non remplacées seront provisoirement +maintenues, et que les impôts seront perçus comme par le passé, en +attendant les nouveaux systèmes de contribution. Après ces propositions et +ces décrets, Manuel, Collot-d'Herbois, Grégoire, entreprennent la question +de la royauté, et demandent que son abolition soit prononcée sur-le-champ. +Le peuple, disent-ils, vient d'être déclaré souverain, mais il ne le sera +réellement que lorsque vous l'aurez délivré d'une autorité rivale, celle +des rois. L'assemblée, les tribunes se lèvent pour exprimer une +réprobation unanime contre la royauté. Cependant Bazire voudrait, dit-il, +une discussion solennelle sur une question aussi importante, «Qu'est-il +besoin de discuter, reprend Grégoire, lorsque tout le monde est d'accord? +Les cours sont l'atelier du crime, le foyer de la corruption, l'histoire +des rois est le martyrologe des nations. Dès que nous sommes tous +également pénétrés de ces vérités, qu'est-il besoin de discuter?» + +La discussion est en effet fermée. Il se fait un profond silence, et, sur +la déclaration unanime de l'assemblée, le président déclare que la royauté +est abolie en France. Ce décret est accueilli par des applaudissemens +universels; la publication en est ordonnée sur-le-champ, ainsi que l'envoi +aux armées et à toutes les municipalités. + +Lorsque cette institution de la république fut proclamée, les Prussiens +menaçaient encore le territoire. Dumouriez, comme on l'a vu, s'était porté +à Sainte-Menehould, et la canonnade du 21, si heureuse pour nos armes, +n'était pas encore connue à Paris. Le lendemain 22, Billaud-Varennes +proposa de dater, non plus de l'an 4 de la liberté, mais de l'an 1er de la +république. Cette proposition fut adoptée. L'année 1789 ne fut plus +considérée comme ayant commencé la liberté, et la nouvelle ère +républicaine s'ouvrit ce jour même, 22 septembre 1792. + +Le soir on apprit la canonnade de Valmy, et la joie commença à se +répandre. Sur la demande des citoyens d'Orléans, qui se plaignaient de +leurs magistrats, il fut décrété que tous les membres des corps +administratifs et des tribunaux seraient réélus, et que les conditions +d'éligibilité, fixées par la constitution de 91, seraient considérées +comme nulles. Il n'était plus nécessaire de prendre les juges parmi les +légistes, ni les administrateurs dans une certaine classe de +propriétaires. Déjà l'assemblée législative avait aboli le marc d'argent, +et attribué à tous les citoyens en âge de majorité la capacité électorale. +La convention acheva d'effacer les dernières démarcations, en appelant +tous les citoyens à toutes les fonctions les plus diverses. Ainsi fut +commencé le système de l'égalité absolue. + +Le 23, tous les ministres furent entendus. Le député Gambon fit un rapport +sur l'état des finances. Les précédentes assemblées avaient décrété la +fabrication de deux milliards sept cents millions d'assignats; deux +milliards cinq cents millions avaient été dépensés; restait deux cents +millions, dont cent soixante-seize étaient encore à fabriquer, et dont +vingt-quatre se trouvaient en caisse. Les impôts étaient retenus par les +départemens pour les achats de grains ordonnés par la dernière assemblée; +il fallait de nouvelles ressources extraordinaires. La masse des biens +nationaux s'augmentant tous les jours par l'émigration, on ne craignait +pas d'émettre le papier qui les représentait, et on n'hésita pas à le +faire: une nouvelle création d'assignats fut donc ordonnée. + +Roland fut entendu sur l'état de la France et de la capitale. Aussi sévère +et plus hardi encore qu'au 3 septembre, il exposa avec énergie les +désordres de Paris, les causes et les moyens de les prévenir. Il +recommanda l'institution prompte d'un gouvernement fort et vigoureux, +comme la seule garantie d'ordre dans les états libres. Son rapport, +entendu avec faveur, fut couvert d'applaudissemens, et n'excita cependant +aucune explosion chez ceux qui se regardaient comme accusés dès qu'il +s'agissait des troubles de Paris. + +Mais à peine ce premier coup d'oeil était-il jeté sur la situation de la +France, qu'on apprend la nouvelle de la propagation du désordre dans +certains départemens. Roland écrit une lettre à la convention pour lui +dénoncer de nouveaux excès, et en demander la répression. Aussitôt cette +lecture achevée, les députés Kersaint, Buzot, s'élancent à la tribune pour +dénoncer les violences de tout genre qui commencent à se commettre +partout. «Les assassinats, disent-ils, sont imités dans les départemens. +Ce n'est pas l'anarchie qu'il faut en accuser, mais des tyrans d'une +nouvelle espèce, qui s'élèvent sur la France à peine affranchie. C'est de +Paris que partent tous les jours ces funestes inspirations du crime. Sur +tous les murs de la capitale, on lit des affiches qui provoquent aux +meurtres, aux incendies, aux pillages, et des listes de proscription où +sont désignées chaque jour de nouvelles victimes. Comment préserver le +peuple d'une affreuse misère, si tant de citoyens sont condamnés à cacher +leur existence? Comment faire espérer à la France une constitution, si la +convention, qui doit la décréter, délibère sous les poignards? Il faut, +pour l'honneur de la révolution, arrêter tant d'excès, et distinguer entre +la bravoure civique qui a bravé le despotisme au 10 août, et la cruauté +servant, aux 2 et 3 septembre, une tyrannie muette et cachée.» + +En conséquence, les orateurs demandent l'établissement d'un comité chargé, + +1. De rendre compte de l'état de la république et de Paris en particulier; + +2. De présenter un projet de loi contre les provocateurs au meurtre et à +l'assassinat; + +3. De rendre compte des moyens de donner à la convention nationale une +force publique à sa disposition, prise dans les quatre-vingt-trois +départemens. + +A cette proposition, tous les membres du côté gauche, où s'étaient rangés +les esprits les plus ardens de la nouvelle assemblée, poussent des cris +tumultueux. On exagère, suivant eux, les maux de la France. Les plaintes +hypocrites qu'on vient d'entendre partent du fond des cachots, où ont été +justement plongés les suspects qui, depuis trois ans, appelaient la guerre +civile sur leur patrie. Les maux dont on se plaint étaient inévitables; +le peuple est en état de révolution, et il devait prendre des mesures +énergiques pour son salut. Aujourd'hui, ces momens critiques sont +passés, et les déclarations que vient de faire la convention suffiront +pour apaiser les troubles. D'ailleurs, pourquoi une juridiction +Extraordinaire? Les anciennes lois existent, et suffisent pour les +provocations au meurtre. Serait-ce encore une nouvelle loi martiale qu'on +voudrait établir? + +Par une contradiction bien ordinaire chez les partis, ceux qui avaient +demandé la juridiction extraordinaire du 17 août, ceux qui allaient +demander le tribunal révolutionnaire, s'élevaient contre une loi qui, +disaient-ils, était une loi de sang! «Une loi de sang, répond Kersaint, +lorsque je veux au contraire en prévenir l'effusion!» Cependant +l'ajournement est vivement demandé. «Ajourner la répression des meurtres, +s'écrie Vergniaud, c'est les ordonner! Les ennemis de la France sont en +armes sur notre territoire, et l'on veut que les citoyens français, au +lieu de combattre, s'entr'égorgent comme les soldats de Cadmus!...» + +Enfin la proposition de Kersaint et Buzot est adoptée tout entière. On +décrète qu'il sera préparé des lois pour la punition des provocateurs au +meurtre, et pour l'organisation d'une garde départementale. + +Cette séance du 24 septembre avait causé une grande émotion dans les +esprits; cependant aucun nom n'avait été prononcé, et les accusations +étaient restées générales. Le lendemain, on s'aborde avec les ressentimens +de la veille, et d'une part on murmure contre les décrets rendus, de +l'autre on éprouve le regret de n'avoir pas assez dit contre la façon +appelée _désorganisatrice_. Tandis qu'on attaque les décrets, ou qu'on +les défend, Merlin, autrefois huissier et officier municipal à Thionville, +puis député à la législative, où il se signala parmi les patriotes les +plus prononcés, Merlin, fameux par son ardeur et sa bravoure, demande la +parole. «L'ordre du jour, dit-il, est d'éclaircir si, comme Lasource me +l'a assuré hier, il existe, au sein de la convention nationale, une +faction qui veuille établir un triumvirat ou une dictature: il faut ou que +les défiances cessent, ou que Lasource indique les coupables, et je jure +de les poignarder en face de l'assemblée.» Lasource, si vivement sommé de +s'expliquer, rapporte sa conversation avec Merlin, et désigne de nouveau, +sans les nommer, les ambitieux qui veulent s'élever sur les ruines de la +royauté détruite. «Ce sont ceux qui ont provoqué le meurtre et le pillage, +qui ont lancé des mandats d'arrêt contre des membres de la législative, +qui désignent aux poignards les membres courageux de la convention, et qui +imputent au peuple les excès qu'ils ordonnent eux-mêmes. Lorsqu'il en sera +temps, il arrachera le voile qu'il ne fait que soulever, dût-il périr sous +leurs coups.» + +Cependant les triumvirs n'étaient pas nommés. Osselin monte à la tribune +et désigne la députation de Paris, dont il est membre; il dit que c'est +contre elle qu'on s'étudie à exciter des défiances, qu'elle n'est ni assez +profondément ignorante, ni assez profondément scélérate, pour avoir conçu +des projets de triumvirat et de dictature; qu'il fait serment du +contraire, et demande l'anathème et la mort contre le premier qui serait +surpris méditant de pareils projets. «Que chacun, ajoute-t-il, me suive à +la tribune, et y fasse la même déclaration:--Oui, s'écrie Rebecqui, le +courageux ami de Barbaroux; oui, ce parti accusé de projets tyranniques +existe, et je le nomme: c'est le parti Robespierre. Marseille le connaît, +et nous envoie ici pour le combattre.» + +Cette apostrophe hardie cause une grande rumeur dans l'assemblée. Les yeux +se dirigent sur Robespierre. Danton se hâte de prendre la parole pour +apaiser ces divisions, et écarter des accusations qu'il savait en partie +dirigées contre lui-même. «Ce sera, dit-il, un beau jour pour la +république que celui où une explication franche et fraternelle calmera +toutes ces défiances. On parle de dictateurs, de triumvirs; mais cette +accusation est vague et doit être signée.--Moi je la signerai, s'écrie de +nouveau Rebecqui, en s'élançant au bureau.--Soit, répond Danton; s'il est +des coupables, qu'ils soient immolés, fussent-ils les meilleurs de mes +amis. Pour moi, ma vie est connue. Dans les sociétés patriotiques, au 10 +août, au conseil exécutif, j'ai servi la cause de la liberté sans aucune +vue personnelle, et avec _l'énergie de mon tempérament_. Je ne crains donc +pas les accusations pour moi-même; mais je veux les épargner à tout le +monde. Il est, j'en conviens, dans la députation de Paris, un homme qu'on +pourrait appeler le _Royou_ des républicains: c'est Marat. Souvent on m'a +accusé d'être l'instigateur de ses placards; mais j'invoque le témoignage +du président, et je lui demande de déclarer si, dans la commune et les +comités, il ne m'a pas vu souvent aux prises avec Marat. Au reste, cet +écrivain tant accusé a passé une partie de sa vie dans les souterrains et +les cachots. La souffrance a altéré son humeur, il faut excuser ses +emportemens. Mais laissez là des discussions tout individuelles, et tâchez +de les faire servir à la chose publique. Portez la peine de mort contre +quiconque proposera la dictature ou le triumvirat.» Cette motion est +couverte d'applaudissemens. «Ce n'est pas tout, reprend Danton, il est une +autre crainte répandue dans le public, et il faut la dissiper. On prétend +qu'une partie des députés médite le régime fédératif, et la division de la +France en une foule de sections. Il nous importe de former un tout. +Déclarez donc, par un autre décret, l'unité de la France et de son +gouvernement. Ces bases posées, écartons nos défiances, soyons unis, et +marchons à notre but!» + +Buzot répond à Danton que la dictature se prend, mais ne se demande pas, +et que porter des lois contre cette demande est illusoire; que quant au +système fédératif, personne n'y a songé; que la proposition d'une garde +départementale est un moyen d'unité, puisque tous les départemens seront +appelés à garder en commun la représentation nationale; qu'au reste, il +peut être bon de faire une loi sur ce sujet, mais qu'elle doit être +mûrement réfléchie, et qu'en conséquence il faut renvoyer les propositions +de Danton à la commission des six; décrétée la veille. + +Robespierre, personnellement accusé, demande à son tour la parole. D'abord +il annonce que ce n'est pas lui qu'il va défendre, mais la chose publique, +attaquée dans sa personne. S'adressant à Rebecqui: «Citoyen, lui dit-il, +qui n'avez pas craint de m'accuser, je vous remercie. Je reconnais à votre +courage la cité célèbre qui vous a député. La patrie, vous et moi, nous +gagnerons tous à cette accusation. + +«On désigne, continue-t-il, un parti qui médite une nouvelle tyrannie, et +c'est moi qu'on en nomme le chef. L'accusation est vague; mais, grâce à +tout ce que j'ai fait pour la liberté, il me sera facile d'y répondre. +C'est moi qui, dans la constituante, ai pendant trois ans combattu toutes +les factions, quelque nom qu'elles empruntassent; c'est moi qui ai +combattu contre la cour, dédaigné ses présens; c'est moi...--Ce n'est pas +la question, s'écrient plusieurs députés.--Il faut qu'il se justifie, +répond Tallien.--Puisqu'on m'accuse, reprend Robespierre, de trahir la +patrie, n'ai-je pas le droit d'opposer ma vie toute entière?» Il +recommence alors l'énumération de ses doubles services contre +l'aristocratie et contre les faux patriotes qui prenaient le masque de la +liberté. En disant ces mots, il montrait le côté droit de la Convention. +Osselin lui-même, fatigué de cette énumération, interrompt Robespierre, et +lui demande de donner une explication franche. «Il ne s'agit pas de ce que +tu as fait, dit Lecointe-Puiravaux, mais de ce qu'on t'accuse de faire +aujourd'hui.» Robespierre se replie alors sur la liberté des opinions, sur +le droit sacré de la défense, sur la chose publique, aussi compromise que +lui-même dans cette accusation. On l'invite encore à être plus bref, mais +il continue avec la même diffusion. Rappelant les fameux décrets qu'il a +fait rendre contre la réélection des constituans et contre la nomination +des députés à des places données par le gouvernement, il demande si ce +sont là des preuves d'ambition. Récriminant ensuite contre ses +adversaires, il renouvelle l'accusation de fédéralisme, et finit en +demandant l'adoption des décrets proposés par Danton, et un examen sérieux +de l'accusation intentée contre lui. Barbaroux, impatient, s'élance à la +barre: «Barbaroux de Marseille, s'écrie-t-il, se présente pour signer la +dénonciation faite par Rebecqui contre Robespierre.» Alors il raconte une +histoire fort insignifiante et souvent répétée: c'est qu'avant le 10 août +Panis le conduisit chez Robespierre, et qu'en sortant de cette entrevue +Panis lui présenta Robespierre comme le seul homme, le seul dictateur +capable de sauver la chose publique; et qu'à cela lui, Barbaroux, répondit +que jamais les Marseillais ne baisseraient la tête devant un roi ni devant +un dictateur. + +Déjà nous avons rapporté ces faits, et on a pu juger si ces vagues et +insignifians propos des amis de Robespierre pouvaient servir de base à une +accusation. Barbaroux reprend une à une les imputations adressées aux +girondins; il demande qu'on proscrive le fédéralisme par un décret; que +tous les membres de la convention nationale jurent de se laisser bloquer +dans la capitale, et d'y mourir plutôt que de la quitter. Après beaucoup +d'applaudissemens, Barbaroux reprend, et dit que, quant aux projets de +dictature, on ne saurait les contester; que les usurpations de la commune, +les mandats lancés contre les membres de la représentation nationale, les +commissaires envoyés dans les départemens, tout prouve un projet de +domination; mais que la ville de Marseille veille à la sûreté de ses +députés; que, toujours prompte à devancer les bons décrets, elle envoya le +bataillon des fédérés, malgré le _veto_ royal, et que maintenant encore +elle envoie huit cents de ses citoyens, auxquels leurs pères ont donné +deux pistolets, un sabre, un fusil, et un assignat de cinq cents livres; +qu'elle y a joint deux cents hommes de cavalerie, bien équipés, et que +cette force servira à commencer la garde départementale proposée pour la +sûreté de la convention! «Pour Robespierre, ajoute Barbaroux, j'éprouve un +vif regret de l'avoir accusé, car je l'aimais, je l'estimais autrefois. +Oui, nous l'aimions, et nous l'estimions tous, et cependant nous l'avons +accusé! Mais qu'il reconnaisse ses torts, et nous nous désistons. Qu'il +cesse de se plaindre, car s'il a sauvé la liberté par ses écrits, nous +l'avons défendue de nos personnes. Citoyens, quand le jour du péril sera +arrivé, alors on nous jugera, alors nous verrons si les faiseurs de +placards sauront mourir avec nous!» De nombreux applaudissemens +accompagnent Barbaroux jusqu'à sa place. Au mot de placards, Marat réclame +la parole. Cambon la demande après lui, et obtient la préférence. Il +dénonce alors des placards où la dictature est proposée comme +indispensable, et qui sont signés du nom de Marat. A ces mots, chacun +s'éloigne de celui-ci, et il répond par un sourire aux mépris qu'on lui +témoigne. A Cambon succèdent d'autres accusateurs de Marat et de la +commune. Marat fait de longs efforts pour obtenir la parole; mais Panis +l'obtient encore avant lui, pour répondre aux allégations de Barbaroux. +Panis nie maladroitement des faits vrais, mais peu probans, et qu'il +valait mieux avouer, en se repliant sur leur peu de valeur. Il est alors +interrompu par Brissot, qui lui demande raison du mandat d'arrêt lancé +contre sa personne. Panis se replie sur les circonstances, qu'on a, +dit-il, trop facilement oubliées, sur la terreur et le désordre qui +régnaient alors dans les esprits, sur la multitude des dénonciations +contre les conspirateurs du 10 août, sur la force des bruits répandus +contre Brissot, et sur la nécessité de les éclaircir. + +Après ces longues explications, à tout moment interrompues et reprises, +Marat, insistant toujours pour avoir la parole, l'obtient enfin, lorsqu'il +n'est plus possible de la lui refuser. C'était la première fois qu'il +paraissait à la tribune. Son aspect produit un mouvement d'indignation, et +un bruit affreux s'élève contre lui. _A bas! à bas_! est le cri général. +Négligemment vêtu, portant une casquette, qu'il dépose sur la tribune, et +promenant sur son auditoire un sourire convulsif et méprisant: «J'ai, +dit-il, un grand nombre d'ennemis personnels dans cette assemblée... +--Tous! tous! s'écrient la plupart des députés.--J'ai dans cette +assemblée, reprend Marat avec la même assurance, un grand nombre d'ennemis +personnels, je les rappelle à la pudeur. Qu'ils s'épargnent les clameurs +furibondes contre un homme qui a servi la liberté, et eux-mêmes, plus +qu'ils ne pensent. + +«On parle de triumvirat, de dictature, on en attribue le projet à la +députation de Paris; eh bien! je dois à la justice de déclarer que mes +collègues, et notamment Robespierre et Danton, s'y sont toujours opposés, +et que j'ai toujours eu à les combattre sur ce point. Moi le premier, et +le seul en France, entre tous les écrivains politiques, j'ai songé à cette +mesure, comme au seul moyen d'écraser les traîtres et les conspirateurs. +C'est moi seul qu'il faut punir; mais avant de punir il faut entendre.» +Ici quelques applaudissemens éclatent, mais peu nombreux. Marat reprend: +«Au milieu des machinations éternelles d'un roi perfide, d'une cour +abominable, et des faux patriotes qui, dans les deux assemblées, vendaient +la liberté publique, me reprocherez-vous d'avoir imaginé le seul moyen de +salut, et d'avoir appelé la vengeance sur les têtes criminelles? non, car +le peuple vous désavouerait. Il a senti qu'il ne lui restait plus que ce +moyen, et c'est en se faisant dictateur lui-même qu'il s'est délivré des +traîtres. + +«J'ai frémi plus qu'un autre à l'idée de ces mouvemens terribles, et c'est +pour qu'ils ne fussent pas éternellement vains que j'aurais désiré qu'ils +fussent dirigés par une main juste et ferme! Si, à la prise de la +Bastille, on eût compris la nécessité de cette mesure, cinq cents têtes +scélérates seraient tombées à ma voix; et la paix eût été affermie dès +cette époque. Mais faute d'avoir employé cette énergie aussi sage que +nécessaire, cent mille patriotes ont été égorgés, et cent mille sont +menacés de l'être! Au reste, la preuve que je ne voulais point faire de +cette espèce de dictateur, de tribun, de triumvir (le nom n'y fait rien), +un tyran tel que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime dévouée +à la patrie, dont nul ambitieux n'aurait envié le sort, c'est que je +voulais en même temps que son autorité ne durât que quelques jours, +qu'elle fût bornée au pouvoir de condamner les traîtres, et même qu'on lui +attachât durant ce temps un boulet au pied, afin qu'il fût toujours sous +la main du peuple. Mes idées, quelque révoltantes qu'elles vous parussent, +ne tendaient qu'au bonheur public. Si vous n'étiez point vous-mêmes à la +hauteur de m'entendre, tant pis pour vous! + +Le profond silence qui avait régné jusque-là est interrompu par quelques +éclats de rire, qui ne déconcertent point l'orateur, beaucoup plus +effrayant que risible. Il continue: «Telle était mon opinion, écrite, +signée, publiquement soutenue. Si elle était fausse, il fallait la +combattre, m'éclairer, et ne point me dénoncer au despotisme.» + +«On m'a accusé d'ambition! mais voyez, et jugez-moi. Si j'avais seulement +voulu mettre un prix à mon silence, je serais gorgé d'or, et je suis +pauvre! Poursuivi sans cesse, j'ai erré de souterrains en souterrains, et +j'ai prêché la vérité sur le billot!» + +«Pour vous, ouvrez les yeux; loin de consumer votre temps en discussions +scandaleuses, perfectionnez la déclaration des droits, établissez la +constitution, et posez les bases du gouvernement juste et libre, qui est +le véritable objet de vos travaux.» + +Une attention universelle avait été accordée à cet homme étrange, et +l'assemblée, stupéfaite d'un système aussi effrayant et aussi calculé, +avait gardé le silence. Quelques partisans de Marat, enhardis par ce +silence, avaient applaudi; mais ils n'avaient pas été imités, et Marat +avait repris sa place sans recevoir ni applaudissemens, ni marques de +colère. + +Vergniaud, le plus pur, le plus sage des girondins, croit devoir prendre +la parole pour réveiller l'indignation de l'assemblée. Il déplore le +malheur d'avoir à répondre à un homme chargé de décrets!... Chabot, +Tallien, se récrient à ces mots, et demandent si ce sont les décrets +lancés par le Châtelet pour avoir dévoilé Lafayette. Vergniaud insiste, et +déplore d'avoir à répondre à un homme qui n'a pas purgé les décrets dont +il est chargé, à un homme tout dégouttant de calomnies, de fiel et de +sang! Les murmures se renouvellent; mais il continue avec fermeté, et +après avoir distingué, dans la députation de Paris, David, Dusaulx et +quelques autres membres, il prend en mains la fameuse circulaire de la +commune que nous avons déjà citée, et la lit tout entière. Cependant comme +elle était déjà connue, elle ne produit pas autant d'effet qu'une autre +pièce, dont le député Boileau fait à son tour la lecture. C'est une +feuille imprimée par Marat, le jour même, et dans laquelle il dit: «Une +seule réflexion m'accable, c'est que tous mes efforts pour sauver le +peuple n'aboutiront à rien sans une nouvelle insurrection. A voir la +trempe de la plupart des députés à la convention nationale, je désespère +du salut public. Si dans les huit premières séances les bases de la +constitution ne sont pas posées, n'attendez plus rien de cette assemblée. +Cinquante ans d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un +dictateur, vrai patriote et homme d'état... _O peuple babillard! si tu +savais agir_!...» + +La lecture de cette pièce est souvent interrompue par des cris +d'indignation. A peine est-elle achevée, qu'une foule de membres se +déchaînent contre Marat. Les uns le menacent et crient: A l'Abbaye! à la +guillotine! D'autres l'accablent de paroles de mépris. Il ne répond que +par un nouveau sourire à toutes les attaques dont il est l'objet. Boileau +demande un décret d'accusation, et la plus grande partie de l'assemblée +veut aller aux voix. Marat insiste avec sang-froid pour être entendu. On +ne veut l'écouter qu'à la barre; enfin il obtient la tribune. Selon son +expression accoutumée, _il rappelle ses ennemis à la pudeur_. Quant aux +décrets qu'on n'a pas rougi de lui opposer, il s'en fait gloire, parce +qu'ils sont le prix de son courage. D'ailleurs le peuple, en l'envoyant +dans cette assemblée nationale, a purgé les décrets, et décidé entre ses +accusateurs et lui. Quant à l'écrit dont on vient dé faire la lecture, il +ne le désavouera pas, car le mensonge, dit il, n'approcha jamais de ses +lèvres, et la crainte est étrangère à son coeur. «Me demander une +rétractation, ajoute-il, c'est exiger que je ne voie pas ce que je vois, +que je ne sente pas ce que je sens, et il n'est aucune puissance sous le +soleil qui soit capable de ce renversement d'idées: je puis répondre de la +pureté de mon coeur, mais je ne puis changer mes pensées; elles sont ce +que la nature des choses me suggère.» + +Marat apprend ensuite à l'assemblée que cet écrit, imprimé en placards, il +y a dix jours, a été réimprimé, contre son gré, par son libraire; mais +qu'il vient de donner, dans le premier numéro du _Journal de la +République_, un nouvel exposé de ses principes, dont assurément +l'assemblée sera satisfaite, si elle veut l'écouter. + +On consent en effet à lire l'article, et l'assemblée apaisée par les +expressions modérées de Marat, dans cet article intitulé _Sa nouvelle +marche_, le traite avec moins de rigueur; il obtient même quelques marques +de satisfaction. Mais il remonte à la tribune avec son audace ordinaire, +et prétend donner une leçon à ses collègues sur le danger de l'emportement +et de la prévention. Si son journal n'avait pas paru le jour même, pour le +disculper, on l'envoyait aveuglément dans les fers. «Mais, dit-il, en +montrant un pistolet qu'il portait toujours dans sa poche, et qu'il +s'applique sur le front, j'avais de quoi rester libre, et si vous m'aviez +décrété d'accusation, je me brûlais la cervelle à cette tribune même. +Voilà le fruit de mes travaux, de mes dangers, de mes souffrances! Eh +bien, je resterai parmi vous, pour braver vos fureurs!» A ce dernier mot +de Marat, ses collègues, rendus à leur indignation, s'écrient que c'est un +fou, un scélérat, et se livrent à un long tumulte. + +La discussion avait duré plusieurs heures, et cependant qu'avait-on +appris?... rien sur le projet prétendu d'une dictature au profit d'un +triumvirat, mais beaucoup sur le caractère des partis, et sur leur force +respective. On avait vu Danton, facile et plein de bonne volonté pour ses +collègues, à condition qu'on ne l'inquiéterait pas sur sa conduite; +Robespierre, plein de fiel et d'orgueil; Marat, étonnant de cynisme et +d'audace, repoussé même par son parti, mais tâchant d'habituer les esprits +à ses atroces systèmes: tous trois enfin réussissant dans la révolution +par des facultés et des vices différens, n'étant point d'accord les uns +avec les autres, se désavouant réciproquement, et n'ayant évidemment que +ce goût pour l'influence, naturel à tous les hommes, et qui n'est point +encore un projet de tyrannie. On s'accorda avec les girondins pour +proscrire septembre et ses horreurs; on leur décerna l'estime due à leurs +talens et à leur probité; mais on trouva leurs accusations exagérées et +imprudentes, et on ne put s'empêcher de voir dans leur indignation +quelques sentimens personnels. Dès ce moment l'assemblée se distribua en +côté droit et côté gauche, comme dans les premiers jours de la +constituante. Au côté droit se placèrent tous les girondins, et ceux qui, +sans, être aussi personnellement liés à leur sort, partageaient cependant +leur indignation généreuse. Au centre s'accumulèrent, en nombre +considérable, tous les députés honnêtes, mais paisibles, qui, n'étant +portés ni par leur caractère, ni par leur talent, à prendre part à la +lutte des partis autrement que par leur vote, cherchaient, en se +confondant dans la multitude, l'obscurité et la sécurité. Leur grand +nombre dans l'assemblée, le respect encore très grand qu'on avait pour +elle, l'empressement que le parti jacobin et municipal mettait à se +justifier à ses yeux, tout les rassurait. Ils aimaient à croire que +l'autorité de la convention suffirait, avec le temps, pour dompter les +agitateurs; ils n'étaient pas fâchés d'ajourner l'énergie, et de pouvoir +dire aux girondins que leurs accusations étaient hasardées. Ils ne se +montraient encore que raisonnables et impartiaux, parfois un peu jaloux de +l'éloquence trop fréquente et trop brillante du côté droit; mais bientôt, +en présence de la tyrannie, ils allaient devenir faibles et lâches. On +les nomma _la Plaine_, et par opposition on appela _Montagne_ le côté +gauche, où tous les jacobins s'étaient amoncelés les uns au-dessus des +autres. Sur les degrés de cette Montagne, on voyait les députés de Paris +et ceux des départemens qui devaient leur nomination à la correspondance +des clubs, ou qui avaient été gagnés, depuis leur arrivée, par l'idée +qu'il ne fallait faire aucun quartier aux ennemis de la révolution. On y +comptait aussi quelques esprits distingués, mais exacts, rigoureux, +positifs, auxquels les théories et la philanthropie des girondins +déplaisaient comme de vaines abstractions. Cependant les montagnards +étaient peu nombreux encore. La Plaine, unie au côté droit, composait une +majorité immense, qui avait donné la présidence à Pétion, et qui +approuvait les attaques des girondins contre septembre, sauf les +personnalités, qui semblaient trop précoces et trop peu fondées [1]. + +[Note 1: Voyez un extrait des _Mémoires de Garat_ à la fin du volume.] + +On avait passé à l'ordre du jour sur les accusations réciproques des deux +partis; mais on avait maintenu le décret de la veille, et trois objets +demeuraient arrêtés: 1° demander au ministère de l'intérieur un compte +exact et fidèle de l'état de Paris; 2° rédiger un projet de loi contre les +provocateurs au meurtre et au pillage; 3° aviser au moyen de réunir autour +de la convention une garde départementale. Quant au rapport sur l'état de +Paris, on savait avec quelle énergie et dans quel sens il serait fait, +puisqu'il était confié à Roland: la commission chargée des deux projets +contre les provocations écrites et pour la composition d'une garde, ne +donnait pas moins d'espoir, puisqu'elle était toute composée de girondins: +Buzot, Lasource, Kersaint, en faisaient partie. + +C'est surtout contre ces deux derniers projets que les montagnards étaient +le plus soulevés. Ils demandaient si on voulait renouveler la loi martiale +et les massacres du Champ-de-Mars, si la convention voulait se faire des +satellites et des gardes-du-corps, comme le dernier roi. Ils renouvelaient +ainsi, comme le disaient les girondins, toutes les raisons données par la +cour contre le camp sous Paris. + +Beaucoup des membres du côté gauche, et même les plus ardens, étaient, en +leur qualité de membres de la convention, très prononcés contre les +usurpations de la commune; et, à part les députés de Paris, aucun ne la +défendait lorsqu'elle était attaquée, ce qui avait lieu tous les jours. +Aussi les décrets se succédèrent-ils vivement. Comme la commune tardait à +se renouveler, en exécution du décret qui prescrivait la réélection de +tous les corps administratifs, on ordonna au conseil exécutif de veiller à +son renouvellement, et d'en rendre compte à l'assemblée sous trois jours. +Une commission de six membres fut nommée pour recevoir la déclaration, +signée de tous ceux qui avaient déposé des effets à l'Hôtel-de-Ville, et +pour rechercher l'existence de ces effets, ou vérifier l'emploi qu'en +avait fait la municipalité. Le directoire du département, que la commune +insurrectionnelle avait réduit au titre et aux fonctions de simple +commission administrative, fut réintégré dans toutes ses attributions, et +reprit son titre de directoire. Les élections communales pour la +nomination du maire, de la municipalité, et du conseil général, que les +jacobins avaient récemment imaginé de faire à haute voix, pour intimider +les faibles, furent de nouveau rendues secrètes par une confirmation de la +loi existante. Les élections déjà opérées d'après ce mode illégal, furent +annulées, et les sections se soumirent à les recommencer dans la forme +prescrite. On décréta enfin que tous les prisonniers enfermés sans mandat +d'arrêt, seraient élargis sur-le-champ. C'était là un grand coup porté au +comité de surveillance, acharné surtout contre les personnes. + +Tous ces décrets avaient été rendus dans les premiers jours d'octobre, et +la commune, vivement poussée, se voyait obligée à plier sous l'ascendant +de la convention. Cependant le comité de surveillance n'avait pas voulu se +laisser battre sans résistance. Ses membres s'étaient présentés à +l'assemblée, disant qu'ils venaient confondre leurs ennemis. Dépositaires +des papiers trouvés chez Laporte, intendant de la liste civile, et +condamné, comme on s'en souvient, par le tribunal du 17 août, ils avaient +découvert, disaient-ils, une lettre où il était parlé de ce qu'avaient +coûté certains décrets, rendus dans les précédentes assemblées. Ils +venaient démasquer les députés vendus à la cour, et prouver la fausseté de +leur patriotisme. «Nommez-les! s'était écriée l'assemblée avec +indignation.--Nous ne pouvons les désigner encore, avaient répondu les +membres du comité.» + +Sur-le-champ, pour repousser la calomnie, il fut nommé une commission de +vingt-quatre députés, étrangers à la constituante et à la législative, +chargés de vérifier ces papiers et d'en faire leur rapport. Marat, +inventeur de cette ressource, publia dans son journal qu'il avait rendu +aux _Rolandistes_, accusateurs de la commune, la _monnaie de leur pièce_; +et il annonça la prétendue découverte d'une trahison des girondins. +Cependant les papiers examinés, aucun des députés actuels ne se trouva +compromis, et le comité de surveillance fut déclaré calomniateur. Les +papiers étant trop volumineux pour que les vingt-quatre députés en +continuassent l'examen à l'Hôtel-de-Ville, on les transporta dans l'un des +comités de l'assemblée. Marat, se voyant ainsi privé de riches matériaux +pour ses accusations journalières, s'en irrita beaucoup, et prétendit, +dans son journal, qu'on avait voulu détruire la preuve de toutes les +trahisons. + +Après avoir ainsi réprimé les débordemens de la commune, l'assemblée +s'occupa du pouvoir exécutif, et décida que les ministres ne pourraient +plus être pris dans son sein. Danton, obligé d'opter entre les fonctions +de ministre de la justice et de membre de la convention, préféra, comme +Mirabeau, celles qui lui assuraient la tribune, et quitta le ministère +sans rendre compte des dépenses secrètes, disant qu'il avait rendu ce +compte au conseil. Ce fait n'était pas très-exact; mais on n'y regarda pas +de plus près, et on passa outre. Sur le refus de François de Neuchâteau, +Garat, écrivain distingué, idéologue spirituel, et devenu fameux par +l'excellente rédaction du _Journal de Paris_, occupa la place de ministre +de la justice. Servan, fatigué d'une administration laborieuse, et +au-dessus non de ses facultés, mais de ses forces, préféra le commandement +de l'armée d'observation qu'on formait le long des Pyrénées. Le ministre +Lebrun fut provisoirement chargé d'ajouter le portefeuille de la guerre à +celui des affaires étrangères. Roland enfin offrit aussi sa démission, +fatigué qu'il était d'une anarchie si contraire à sa probité et à son +inflexible amour de l'ordre. Les girondins proposèrent à l'assemblée de +l'inviter à garder le portefeuille. Les montagnards, et particulièrement +Danton, qu'il avait beaucoup contrarié, s'opposèrent à cette démarche +comme peu digne de l'assemblée. Danton se plaignit de ce qu'il était +faible et gouverné par sa femme; on répondit à ce reproche de faiblesse +par la lettre du 3 septembre, et on aurait pu répondre encore en citant +l'opposition que lui, Danton, avait rencontrée dans le conseil. Cependant +on passa à l'ordre du jour. Pressé par les girondins et tous les gens de +bien, Roland demeura au ministère. «J'y reste, écrivit-il noblement à +l'assemblée, puisque la calomnie m'y attaque, puisque des dangers m'y +attendent, puisque la convention a paru désirer que j'y fusse encore. Il +est trop glorieux, ajouta-t-il en finissant sa lettre, qu'on n'ait eu à me +reprocher que mon union avec le courage et la vertu.» + +L'assemblée se partagea ensuite en divers comités. Elle créa un comité de +surveillance composé de trente membres; un second de la guerre, de +vingt-quatre; un troisième des comptes, de quinze; un quatrième de +législation criminelle et civile, de quarante-huit; un cinquième des +assignats, monnaies et finances, de quarante-deux. Un sixième comité, plus +important que tous les autres, fut chargé du principal objet pour lequel +la convention était réunie, c'est-à-dire, de préparer un projet de +constitution. On le composa de neuf membres diversement célèbres, et +presque tous choisis dans les intérêts du côté droit. La philosophie y eut +ses représentans dans la personne de Sieyès, de Condorcet, et de +l'Américain Thomas Payne, récemment élu citoyen français et membre de la +convention nationale; la Gironde y fut particulièrement représentée par +Gensonné, Vergniaud, Pétion et Brissot, le centre par Barrère, et la +Montagne par Danton. On est sans doute étonné de voir ce tribun si +remuant, mais si peu spéculatif, placé dans ce comité tout philosophique, +et il semble que le caractère de Robespierre, sinon ses talens, aurait dû +lui valoir ce rôle. Il est certain que Robespierre ambitionnait bien +davantage cette distinction, et qu'il fut profondément blessé de ne pas +l'obtenir. On l'accorda de préférence à Danton, que son esprit naturel +rendait propre à tout, et qu'aucun ressentiment profond ne séparait encore +de ses collègues. Ce fut cette composition du comité qui fit renvoyer si +long-temps le travail de la constitution. + +Après avoir pourvu de la sorte au rétablissement de l'ordre dans la +capitale, à l'organisation du pouvoir exécutif, à la distribution des +comités et aux préparatifs de la constitution, il restait un dernier objet +à régler, l'un des plus graves dont l'assemblée eût à s'occuper, le sort +de Louis XVI et de sa famille. Le plus profond silence avait été observé à +cet égard dans l'assemblée, et on en parlait partout, aux Jacobins, à la +commune, dans tous les lieux particuliers ou publics, excepté seulement à +la convention. Des émigrés avaient été saisis les armes à la main, et on +les conduisait à Paris pour leur appliquer les lois criminelles. A +ce sujet, une voix s'éleva (c'était la première), et demanda si, au lieu +de s'occuper de ces coupables subalternes, on ne songerait pas à ces +coupables plus élevés renfermés au Temple. A ce mot, un profond silence +régna dans l'assemblée. Barbaroux prit le premier la parole, et demanda +qu'avant de savoir si la convention jugerait Louis XVI, on décidât si la +convention serait corps judiciaire, car elle avait d'autres coupables à +juger que ceux du Temple. En élevant cette question, Barbaroux faisait +allusion au projet d'instituer la convention en cour extraordinaire, pour +juger elle-même _les agitateurs, les triumvirs_, etc. Après quelques +débats, la proposition fut renvoyée au comité de législation, pour +examiner les questions auxquelles elle donnait naissance. + + + + +CHAPITRE II. + + +SITUATION MILITAIRE A LA FIN D'OCTOBRE 1792.--BOMBARDEMENT DE LILLE PAR +LES AUTRICHIENS; PRISE DE WORMS ET DE MAYENCE PAR CUSTINE.--FAUTE DE NOS +GÉNÉRAUX.--MAUVAISES OPÉRATIONS DE CUSTINE.--ARMÉE DES ALPES.--CONQUÊTE DE +LA SAVOIE ET DE NICE.--DUMOURIEZ SE REND A PARIS: SA POSITION A L'ÉGARD +DES PARTIS.--INFLUENCE ET ORGANISATION DU CLUB DES JACOBINS.--ÉTAT DE LA +SOCIÉTÉ FRANÇAISE; SALONS DE PARIS.--ENTREVUE DE MARAT ET DE DUMOURIEZ. +--ANECDOTE.--SECONDE LUTTE DES GIRONDINS AVEC LES MONTAGNARDS; LOUVET +DÉNONCE ROBESPIERRE; RÉPONSE DE ROBESPIERRE; L'ASSEMBLÉE NE DONNE PAS +SUITE A SON ACCUSATION.--PREMIÈRES PROPOSITIONS SUR LE PROCÈS DE +LOUIS XVI. + + +Dans ce moment, la situation militaire de la France était bien changée. On +touchait à la mi-octobre; déjà l'ennemi était repoussé de la Champagne et +de la Flandre, et le sol étranger envahi sur trois points, le Palatinat, +la Savoie et le comté de Nice. + +On a vu les Prussiens se retirant du camp de la Lune, reprenant la route +de l'Argonne, jonchant les défilés de morts et de malades, et n'échappant +à une perte totale que par la négligence de nos généraux qui poursuivaient +chacun un but différent. Le duc de Saxe-Teschen n'avait pas mieux réussi +dans son attaque sur les Pays-Bas. Tandis que les Prussiens marchaient sur +l'Argonne, ce prince, ne voulant pas rester en arrière, avait cru devoir +essayer quelque entreprise éclatante. Cependant, quoique notre frontière +du Nord fût dégarnie, ses moyens n'étaient pas beaucoup plus grands que +les nôtres, et il put à peine réunir quinze mille hommes avec un matériel +médiocre. Feignant alors de fausses attaques sur toute la ligne des places +fortes, il provoqua la déroute de l'un de nos petits camps, et se porta +tout à coup sur Lille, pour essayer un siège que les plus grands généraux +n'avaient pu exécuter avec de puissantes armées et un matériel +considérable. Il n'y a que la possibilité du succès qui justifie à la +guerre les entreprises cruelles. Le duc ne put aborder qu'un point de la +place, et y établit des batteries d'obusiers, qui la bombardèrent pendant +six jours consécutifs, et incendièrent plus de deux cents maisons. On dit +que l'archiduchesse Christine voulut assister elle-même à ce spectacle +horrible. S'il en est ainsi, elle ne put être témoin que de l'héroïsme des +assiégés, et de l'inutilité des barbaries autrichiennes. Les Lillois, +résistant avec une noble obstination, ne consentirent jamais à se rendre; +et, le 8 octobre, tandis que les Prussiens abandonnaient l'Argonne, le duc +Albert était obligé de quitter Lille. Le général Labourdonnaie, arrivant +de Soissons, Beurnonville, revenant de la Champagne, le forcèrent à +s'éloigner rapidement de nos frontières, et la résistance des Lillois, +publiée par toute la France, ne fit qu'augmenter l'enthousiasme général. + +A peu près à la même époque, Custine tentait dans le Palatinat des +entreprises hardies, mais d'un résultat plus brillant que solide. Attaché +à l'armée de Biron, qui campait le long du Rhin, il était placé avec +dix-sept mille hommes à quelque distance de Spire. La grande armée +d'invasion n'avait que faiblement protégé ses derrières, en s'avançant +dans l'intérieur de la France. De faibles détachemens couvraient Spire, +Worms et Mayence. Custine s'en aperçut, marcha sur Spire, et y entra sans +résistance le 30 septembre. Enhardi par le succès, il pénétra le 5 octobre +dans Worms, sans rencontrer plus de difficultés, et obligea une garnison +de deux mille sept cents hommes à mettre bas les armes. Il prit ensuite +Franckenthal, et songea sur-le-champ à l'importante place de Mayence, qui +était le point de retraite le plus important pour les Prussiens, et dans +lequel ils avaient eu l'imprudence de ne laisser qu'une médiocre garnison. +Custine, avec dix-sept mille hommes et sans matériel, ne pouvait tenter un +siège, mais il essaya d'un coup de main. Les idées qui avaient soulevé la +France agitaient toute l'Allemagne, et particulièrement les villes à +université; Mayence en était une, et Custine y pratiqua des intelligences. +Il s'approcha des murs, s'en éloigna sur la fausse nouvelle de l'arrivée +d'un corps autrichien, s'y reporta de nouveau, et, faisant de grands +mouvemens, trompa l'ennemi sur la force de son armée. On délibéra dans la +place. Le projet de capitulation fut fortement appuyé par les partisans +des Français, et le 21 octobre les portes furent ouvertes à Custine. La +garnison mit bas les armes, excepté huit cents Autrichiens, qui +rejoignirent la grande armée. La nouvelle de ces succès se répandit avec +éclat, et causa une sensation extraordinaire. Ils avaient sans doute bien +peu coûté, ils étaient bien peu méritoires, comparés à la constance des +Lillois et au magnanime sang-froid déployé à Sainte-Menehould; mais on +était enchanté de passer de la simple résistance à la conquête. Jusque-là +tout était bien de la part de Custine, si, appréciant sa position, il eût +su terminer la campagne par un mouvement qui était possible et décisif. + +En cet instant, les trois armées de Dumouriez, de Kellermann et de +Custine, étaient, par la plus heureuse rencontre, placées de manière à +détruire les Prussiens et à conquérir par une seule marche toute la ligne +du Rhin jusqu'à la mer. Si Dumouriez, moins préoccupé d'une autre idée, +eût gardé Kellermann sous ses ordres, et eût poursuivi les Prussiens avec +ses quatre-vingt mille hommes; si en même temps Custine, descendant le +Rhin de Mayence à Coblentz, se fût jeté sur leurs derrières, on les aurait +accablés infailliblement. Suivant ensuite le cours du Rhin jusqu'en +Hollande, on prenait le duc Albert à revers, on l'obligeait à déposer les +armes ou à se faire jour, et tous les Pays-Bas étaient soumis. Trèves et +Luxembourg, compris dans la ligne que nous avions décrite, tombaient +nécessairement; tout était France jusqu'au Rhin, et la campagne se +trouvait terminée en un mois. Le génie abondait chez Dumouriez, mais ses +idées avaient pris un autre cours. Brûlant de retourner en Belgique, il ne +songeait qu'à y marcher directement, pour secourir Lille et pousser de +front le duc Albert. Il laissa donc Kellermann seul à la poursuite des +Prussiens. Celui-ci pouvait encore se porter sur Coblentz, en passant +entre Luxembourg et Trèves, tandis que Custine descendrait de Mayence. +Mais Kellermann, peu entreprenant, ne présuma pas assez de ses troupes, +qui paraissaient harassées, et se cantonna autour de Metz. Custine, de son +côté, voulant se rendre indépendant et faire des incursions brillantes, +n'avait aucune envie de se joindre à Kellermann et de se renfermer dans la +limite du Rhin. Il ne pensa donc jamais à venir à Coblentz. Ainsi fut +négligé ce beau plan, si bien saisi et développé par le plus grand de nos +historiens militaires.[1] + +[Note 1: Jomini.] + +Custine, avec de l'esprit, était hautain, emporté et inconséquent. Il +tendait surtout à se rendre indépendant de Biron et de tout autre général, +et il eut l'idée de conquérir autour de lui. Prendre Manheim, l'exposait à +violer la neutralité de l'électeur palatin, ce qui lui était défendu par +le conseil exécutif; il songea donc à désemparer le Rhin pour s'avancer en +Allemagne. Francfort, placé sur le Mein, lui sembla une proie digne +d'envie, et il résolut de s'y porter. Cependant cette ville libre, +commerçante, toujours neutre dans les diverses guerres, et bien disposée +pour les Français, ne méritait pas cette fâcheuse préférence. N'étant +point défendue, il était facile d'y entrer, mais difficile de s'y +maintenir, et par conséquent inutile de l'occuper. Cette excursion ne +pouvait avoir qu'un but, celui de frapper des contributions, et il n'y +avait aucune justice à les imposer à un peuple habituellement neutre, +comptant tout au plus par ses voeux, et par ses voeux mêmes méritant la +bienveillance de la France, dont il approuvait les principes et souhaitait +les succès; Custine commit la faute d'y entrer. Ce fut le 27 octobre. Il +leva des contributions, indisposa les habitans, dont il fit des ennemis +pour les Français, et s'exposa, en se jetant ainsi sur le Mein, à être +coupé du Rhin, ou par les Prussiens, s'ils fussent remontés jusqu'à +Bingen, ou par l'électeur palatin, si, rompant la neutralité, il fût sorti +de Manheim. + +La nouvelle de ces courses sur le territoire ennemi continua de causer une +grande joie à la France, qui était tout étonnée de conquérir, quelques +jours après avoir tant craint d'être conquise elle-même. Les Prussiens +alarmés jetèrent un pont volant sur le Rhin, pour remonter le long de la +rive droite, et chasser les Français. Heureusement pour Custine, ils +mirent douze jours à passer le fleuve. Le découragement, les maladies, et +la séparation des Autrichiens, avaient réduit cette armée à cinquante +mille hommes. Clerfayt, avec ses dix-huit mille Autrichiens, avait suivi +le mouvement général de nos troupes vers la Flandre, et se portait au +secours du duc Albert. Le corps des émigrés avait été licencié, et cette +brillante milice s'était réunie au corps de Condé, ou avait passé à la +solde étrangère. Tandis que ces événements se passaient à la frontière du +Nord et du Rhin, nous remportions d'autres avantages sur la frontière des +Alpes. Montesquiou, placé à l'armée du Midi, envahissait la Savoie et +faisait occuper le comté de Nice par un de ses lieutenans. Ce général, qui +avait fait voir dans la constituante toutes les lumières d'un homme +d'état, et qui n'eut pas le temps de montrer les qualités d'un militaire, +dont on assure qu'il était doué, avait été mandé à la barre de la +législative pour rendre compte de sa conduite, accusée de trop de lenteur. +Il était parvenu à convaincre ses accusateurs que ses retards tenaient au +défaut de moyens, et non au manque de zèle, et il était retourné aux +Alpes. Cependant il appartenait à la première génération révolutionnaire, +et se trouvait ainsi incompatible avec la nouvelle. Mandé encore une fois, +il allait être destitué, lorsqu'on apprit enfin son entrée en Savoie. Sa +destitution fut alors suspendue, et on lui laissa continuer sa conquête. + +D'après le plan conçu par Dumouriez, lorsqu'en qualité de ministre des +affaires étrangères il régissait à la fois la diplomatie et la guerre, la +France devait pousser ses armées jusqu'à ses frontières naturelles, le +Rhin et la haute chaîne des Alpes. Pour cela, il fallait conquérir la +Belgique, la Savoie et Nice. La France avait ainsi l'avantage, en rentrant +dans les principes naturels de sa politique, de ne dépouiller, que les +deux seuls ennemis qui lui fissent la guerre, la maison d'Autriche et la +cour de Turin. C'est de ce plan, manqué en avril dans la Belgique, et +différé jusqu'ici dans la Savoie, que Montesquiou allait exécuter sa +partie. Il donna une division au général Anselme, pour passer le Var et se +porter sur Nice à un signal donné; il marcha lui-même, avec la plus grande +partie de son armée, de Grenoble sur Chambéry; il fit menacer les troupes +sardes par Saint-Geniès; et s'avançant lui-même du fort Barraux sur +Montmélian, il parvint à les diviser et à les rejeter dans les vallées. +Tandis que ses lieutenans les poursuivaient, il se porta sur Chambéry, le +28 septembre, et y fit son entrée triomphale, à la grande satisfaction des +habitans, qui aimaient la liberté en vrais enfans des montagnes, et la +France comme des hommes qui parlent la même langue, ont les mêmes moeurs, +et appartiennent au même bassin. Il forma aussitôt une assemblée de +Savoisiens, pour y faire délibérer sur une question qui ne pouvait pas +être douteuse, cette de la réunion à la France. + +Au même instant, Anselme, renforcé de six mille Marseillais, qu'il avait +demandés comme auxiliaires, s'était approché du Var, torrent inégal, comme +tous ceux qui descendent des hautes montagnes, tour à tour immense ou +desséché, et ne pouvant pas même recevoir un pont fixe. Anselme passa très +hardiment le Var, et occupa Nice que le comte Saint-André venait +d'abandonner, et où les magistrats l'avaient pressé d'entrer pour arrêter +les désordres de la populace, qui se livrait à d'affreux pillages. Les +troupes sardes se rejetèrent vers les hautes vallées; Anselme les +poursuivit; mais il s'arrêta devant un poste redoutable, celui de Saorgio, +dont il ne put jamais chasser les Piémontais. Pendant ce temps, l'escadre +de l'amiral Truguet, combinant ses mouvemens avec ceux du général Anselme, +avait obtenu la reddition de Villefranche, et s'était portée devant la +petite principauté d'Oneille. Beaucoup de corsaires trouvaient +ordinairement un asile dans ce port, et par cette raison, il n'était pas +inutile de le réduire. Mais, tandis qu'un canot français s'avançait pour +parlementer, plusieurs hommes furent, en violation du droit des gens, tués +par une décharge générale. L'amiral, embossant alors ses vaisseaux devant +le port, l'écrasa de ses feux, y débarqua ensuite quelques troupes, qui +saccagèrent la ville, et firent un grand carnage des moines qui s'y +trouvaient en grand nombre, et qui étaient, dit-on, les instigateurs de ce +manque de foi. Telle est la rigueur des lois militaires, et la malheureuse +ville d'Oneille les subit sans aucune miséricorde. Après cette expédition, +l'escadre française retourna devant Nice, où Anselme, séparé par les crues +du Var du reste de son armée, se trouvait dangereusement compromis. +Cependant, en se gardant bien contre le poste de Saorgio, et en ménageant +les habitans plus qu'il ne le faisait, sa position était tenable, et il +pouvait conserver sa conquête. + +Sur ces entrefaites, Montesquiou s'avançait de Chambéry sur Genève, et +allait se trouver en présence de la Suisse, très diversement disposée pour +les Français, et qui prétendait voir dans l'invasion de la Savoie un +danger pour sa neutralité. + +Les sentimens des cantons étaient très partagés à notre égard. Toutes les +républiques aristocratiques condamnaient notre révolution. Berne surtout, +et son avoyer Stinger, la détestaient profondément, et d'autant plus que +le pays de Vaud, si opprimé, la chérissait davantage. L'aristocratie +helvétique, excitée par l'avoyer Stinger et par l'ambassadeur anglais, +demandait la guerre contre nous, et faisait valoir le massacre des +gardes-Suisses au 10 août, le désarmement d'un régiment à Aix, et enfin +l'occupation des gorges du Porentruy, qui dépendaient de l'évêché de Bâle, +et que Biron avait fait occuper pour fermer le Jura. Le parti modéré +l'emporta néanmoins, et on résolut une neutralité armée. Le canton de +Berne, plus irrité et plus défiant, porta un corps d'armée à Nyon, et, +sous le prétexte d'une demande des magistrats de Genève, plaça garnison +dans cette ville. D'après les anciens traités, Genève, en cas dé guerre +entre la France et la Savoie, ne devait recevoir garnison ni de l'une ni +de l'autre puissance. Notre envoyé en sortit aussitôt, et le conseil +exécutif, poussé par Clavière, autrefois exilé de Genève, et jaloux d'y +faire entrer la révolution, ordonna à Montesquiou de faire exécuter les +traités. De plus, on lui enjoignit de mettre lui-même garnison dans la +place, c'est-à-dire d'imiter la faute reprochée aux Bernois. Montesquiou +sentait d'abord qu'il n'avait pas actuellement les moyens de prendre +Genève, et ensuite qu'en rompant la neutralité et en se mettant en guerre +avec la Suisse, on ouvrait l'est de la France, et on découvrait le flanc +droit de notre défensive. Il résolut d'un côté d'intimider Genève, tandis +que de l'autre il tâcherait de faire entendre raison au conseil exécutif. +Il demanda donc hautement la sortie des troupes bernoises, et essaya de +persuader au ministère français qu'on ne pouvait exiger davantage. Son +projet était, en cas d'extrémité, de bombarder Genève, et de se porter par +une marche hardie sur le canton de Vaud, pour le mettre en révolution. +Genève consentit à la sortie des troupes bernoises, à condition que +Montesquiou se retirerait à dix lieues, ce qu'il exécuta sur-le-champ. +Cependant cette concession fut blâmée à Paris, et Montesquiou, placé à +Carouge, où l'entouraient les exilés génevois qui voulaient rentrer dans +leur patrie, se trouvait là entre la crainte de brouiller la France avec +la Suisse, et la crainte de désobéir au conseil exécutif, qui +méconnaissait les vues militaires et politiques les plus sages. Cette +négociation, prolongée par la distance des lieux, n'était pas encore près +de finir, quoiqu'on fût à la fin d'octobre. + +Tel était donc, en octobre 1792, depuis Dunkerque jusqu'à Bâle, et depuis +Bâle jusqu'à Nice, l'état de nos armes. La frontière de la Champagne était +délivrée de la grande invasion; les troupes se portaient de cette province +vers la Flandre, pour secourir Lille et envahir la Belgique. Kellermann +prenait ses quartiers en Lorraine. Custine, échappé des mains de Biron, +maître de Mayence, et courant imprudemment dans le Palatinat et jusqu'au +Mein, réjouissait la France par ses conquêtes, effrayait l'Allemagne, et +s'exposait imprudemment à être coupé par les Prussiens, qui remontaient la +rive droite du Rhin, en troupes malades et battues, mais nombreuses, et +capables encore d'envelopper la petite armée française. Biron campait +toujours le long du Rhin. Montesquiou, maître de la Savoie par la retraite +des Piémontais au-delà des Alpes, et préservé de nouvelles attaques par +les neiges, avait à décider la question de la neutralité suisse ou par les +armes ou par des négociations. Enfin Anselme, maître de Nice, et soutenu, +par une escadre, pouvait résister dans sa position malgré les crues du +Var, et malgré les Piémontais groupés au-dessus de lui dans le poste de +Saorgio. + +Tandis que la guerre allait se transporter de la Champagne dans la +Belgique, Dumouriez avait demandé la permission de se rendre à Paris pour +deux ou trois jours seulement, afin de concerter avec les ministres +l'invasion des Pays-Bas et le plan général de toutes les opérations +militaires. Ses ennemis répandirent qu'il venait se faire applaudir, et +qu'il quittait le soin de son commandement pour une frivole satisfaction +de vanité. Ces reproches étaient exagérés, car le commandement de +Dumouriez ne souffrait pas de cette absence, et de simples marches de +troupes pouvaient se faire sans lui. Sa présence au contraire devait être +fort utile au conseil pour la détermination d'un plan général, et +d'ailleurs on pouvait lui pardonner une impatience de gloire, si générale +chez les hommes, et si excusable quand elle ne nuit pas à des devoirs. + +Il arriva le 11 octobre à Paris. Sa position était embarrassante, car il +ne pouvait se trouver bien avec aucun des deux partis. La violence des +jacobins lui répugnait, et il avait rompu avec les girondins, en les +expulsant quelques mois auparavant du ministère. Cependant, fort bien +accueilli dans toute la Champagne, il le fut encore mieux à Paris, surtout +par les ministres et par Roland lui-même, qui mettait ses ressentimens +personnels au néant, quand il s'agissait de la chose publique. Il se +présenta le 12 à la convention. A peine l'eut-on annoncé, que des +applaudissemens mêlés d'acclamations s'élevèrent de toutes parts. Il +prononça un discours simple, énergique, où était brièvement retracée toute +la campagne de l'Argonne, et où ses troupes et Kellermann lui-même étaient +traités avec les plus grands éloges. Son état-major présenta ensuite un +drapeau pris sur les émigrés, et l'offrit à l'assemblée comme un monument +de la vanité de leurs projets. Aussitôt après, les députés se hâtèrent de +l'entourer, et on leva la séance pour donner un libre cours aux +félicitations. Ce furent surtout les nombreux députés de la Plaine, les +_impartiaux_, comme on les appelait, qui, n'ayant à lui reprocher ni +rupture ni tiédeur révolutionnaire, lui témoignèrent le plus vif et le +plus sincère empressement. Les girondins ne restèrent pas en arrière; +cependant, soit par la faute de Dumouriez, soit par la leur, la +réconciliation ne fut pas entière, et on put apercevoir entre eux un reste +de froideur. Les montagnards, qui lui avaient reproché un moment +d'attachement pour Louis XVI, et qui le trouvaient, par ses manières, son +mérite et son élévation, déjà trop semblable aux girondins, lui surent +mauvais gré des témoignages qu'il obtint de leur part, et supposèrent ces +témoignages plus significatifs qu'ils ne l'étaient réellement. + +Après la convention, restait à visiter les jacobins, et cette puissance +était alors devenue si imposante, que le général victorieux ne pouvait se +dispenser de lui rendre hommage. C'est là que l'opinion en fermentation +formait tous ses projets et rendait tous ses arrêts. S'agissait-il d'une +loi importante, d'une haute question politique, d'une grande mesure +révolutionnaire, les jacobins, toujours plus prompts, se hâtaient d'ouvrir +la discussion et de donner leur avis. Immédiatement après, ils se +répandaient dans la commune, dans les sections, ils écrivaient à tous les +clubs affiliés; et l'opinion qu'ils avaient émise, le voeu qu'ils avaient +formé, revenaient sous forme d'adresse de tous les points de la France, et +sous forme de pétition armée, de tous les quartiers de Paris. Lorsque, +dans les conseils municipaux, dans les sections, et dans toutes les +assemblées revêtues d'une autorité quelconque, on hésitait encore sur une +question, par un dernier respect de la légalité, les jacobins, qui +s'estimaient aussi libres que la pensée, la tranchaient hardiment, et +toute insurrection était proposée chez eux long-temps à l'avance. Ils +avaient pendant tout un mois délibéré sur celle du 10 août. Outre cette +initiative dans chaque question, ils s'arrogeaient encore, dans tous les +détails du gouvernement, une inquisition inexorable. Un ministre, un chef +de bureau, un fournisseur étaient-ils accusés, des commissaires partaient +des Jacobins, se faisaient ouvrir les bureaux, et demandaient des comptes +rigoureux, qu'on leur rendait sans hauteur, sans dédain, sans impatience. +Tout citoyen qui croyait avoir à se plaindre d'un acte quelconque, n'avait +qu'à se présenter à la société, et il y trouvait des défenseurs officieux +pour lui faire rendre justice. Un jour c'étaient des soldats qui se +plaignaient de leurs officiers, des ouvriers de leurs entrepreneurs; un +autre jour on voyait une actrice réclamer contre son directeur; une fois +même un jacobin vint demander réparation de l'adultère commis avec sa +femme par l'un de ses collègues. + +Chacun s'empressait de se faire inscrire sur les registres de la société +pour faire preuve de zèle patriotique. Presque tous les députés +nouvellement arrivés à Paris s'étaient hâtés de s'y présenter; on en avait +compté cent treize dans une semaine, et ceux même qui n'avaient pas +l'intention de suivre les séances ne laissaient pas que de demander leur +admission. Les sociétés affiliées écrivaient du fond des provinces, pour +s'informer si les députés de leurs départemens s'étaient fait recevoir, et +s'ils étaient assidus. Les riches de la capitale tâchaient de se faire +pardonner leur opulence en allant aux Jacobins se couvrir du bonnet rouge, +et leurs équipages encombraient la porte de ce séjour de l'égalité. Tandis +que la salle était remplie du grand nombre de ses membres, que les +tribunes regorgeaient de peuple, une foule immense, mêlée aux équipages, +attendait à la porte, et demandait à grands cris à être introduite. +Quelquefois cette multitude s'irritait, lorsque la pluie, si fréquente +sous le ciel de Paris, ajoutait aux ennuis de l'attente, et alors quelque +membre demandait l'admission du _bon peuple_, qui souffrait aux portes de +la salle. Marat avait souvent réclamé dans de pareilles occasions; et +quand l'admission était accordée, quelquefois même avant, une multitude +immense d'hommes et de femmes venaient inonder la société, et se mêler à +ses membres. C'était à la fin du jour qu'on s'assemblait. La colère, +excitée et contenue à la convention, venait faire là une libre explosion. +La nuit, la multitude des assistans, tout contribuait à échauffer les +têtes; souvent la séance, se prolongeant, dégénérait en un tumulte +épouvantable, et les agitateurs y puisaient, pour le lendemain, le courage +des plus audacieuses tentatives. Cependant cette société, si avancée en +démagogie, n'était pas encore ce qu'elle devint plus tard. On y souffrait +encore à la porte les équipages de ceux qui venaient ab jurer l'inégalité +des conditions. Quelques membres avaient fait de vains efforts pour y +parler le chapeau sur la tête, et on les avait obligés à se découvrir. +Brissot, à la vérité, venait d'en être exclu par une décision solennelle; +mais Pétion continuait d'y présider, au milieu des applaudissemens. +Chabot, Collot-d'Herbois, Fabre d'Églantine, y étaient les orateurs +favorisés. Marat y paraissait étrange encore, et Chabot disait, en langage +du lieu, que Marat était un _porc-épic qu'on ne pouvait saisir d'aucun +côté_. + +Dumouriez fut reçu par Danton, qui présidait la séance. De nombreux +applaudissemens l'accueillirent, et en le voyant on lui pardonna l'amitié +supposée des girondins. Il prononça quelques mots convenables à la +situation, et promit _avant la fin du mois de marcher à la tête de +soixante mille hommes, pour attaquer les rois, et sauver les peuples de la +tyrannie_. + +Danton répondant en style analogue, lui dit que, ralliant les Français au +camp de Sainte-Menehould, il avait bien mérité de la patrie, mais qu'une +nouvelle carrière s'ouvrait, qu'il devait faire tomber les couronnes +devant le bonnet rouge dont la société l'avait honoré, et que son nom +figurerait alors parmi les plus beaux noms de la France. Collot-d'Herbois +le harangua ensuite, et lui tint un discours qui montre et la langue de +l'époque, et les dispositions du moment à l'égard du général. + +«Ce n'est pas un roi qui t'a nommé, ô Dumouriez, ce sont tes concitoyens. +Souviens-toi qu'un général de la république ne doit jamais servir qu'elle +seule. Tu as entendu parler de Thémistocle; il venait de sauver la Grèce à +Salamine; mais, calomnié par ses ennemis, il se vit obligé de chercher un +asile chez les tyrans. On lui offrit de servir contre sa patrie: pour +toute réponse, il s'enfonça son épée dans le coeur. Dumouriez, tu as des +ennemis, tu seras calomnié, souviens-toi de Thémistocle! + +«Des peuples esclaves t'attendent pour les secourir: bientôt tu les +délivreras. Quelle glorieuse mission!... Il faut cependant te défendre de +quelque excès de générosité envers tes ennemis. _Tu as reconduit le roi de +Prusse un peu trop à la manière française_.... Mais, nous l'espérons, +l'Autriche paiera double. + +«Tu iras à Bruxelles, Dumouriez ... je n'ai rien à te dire.... Cependant +si tu y trouvais une femme exécrable qui, sous les murs de Lille, est +venue repaître sa férocité du spectacle des boulets rouges!... Mais cette +femme ne t'attend pas.... + +«A Bruxelles la liberté va renaître sous tes pas ... citoyens, filles, +femmes, enfans, se presseront autour de toi; de quelle félicité tu vas +jouir, Dumouriez!... Ma femme ... est de Bruxelles, elle t'embrassera +aussi[1].» + +[Note 1: Voyez la note 1 à la fin du volume.] + +Danton sortit ensuite avec Dumouriez, dont il s'était emparé, et auquel il +faisait en quelque sorte les honneurs de la nouvelle république. Danton +ayant montré à Paris une contenance aussi ferme que Dumouriez à +Sainte-Menehould, on les regardait l'un et l'autre comme les deux sauveurs +de la révolution, et on les applaudissait ensemble dans tous les +spectacles où ils se montraient. Un certain instinct rapprochait ces deux +hommes, malgré la différence de leurs habitudes. C'étaient les corrompus +des deux régimes qui s'unissaient avec un même génie, un même goût pour +les plaisirs, mais avec une corruption différente. Danton avait celle du +peuple, et Dumouriez celle des cours; mais plus heureux que son collègue, +ce dernier n'avait servi que généreusement et les armes à la main, et +Danton avait eu le malheur de souiller un grand caractère par les +atrocités de septembre. + +Ces salons si brillans, où les hommes célèbres jouissaient autrefois de la +gloire, où, pendant tout le dernier siècle, on avait écouté et applaudi +Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau, ces salons n'existaient plus. Il +restait la société simple et choisie de madame Roland, où se réunissaient +tous les girondins; le beau Barbaroux, le spirituel Louvet, le grave +Buzot, le brillant Guadet, l'entraînant Vergniaud, et où régnaient encore +une langue pure, des entretiens pleins d'intérêt, et des moeurs élégantes +et polies. Les ministres s'y réunissaient deux fois la semaine, et on y +faisait un repas composé d'un seul service. Telle était la nouvelle +société républicaine, qui joignait aux grâces de l'ancienne France le +sérieux de la nouvelle, et qui allait bientôt disparaître devant la +grossièreté démagogique. Dumouriez assista à l'un de ces festins si +simples, éprouva d'abord quelque gêne à l'aspect de ces anciens amis qu'il +avait chassés du ministère, de cette femme qui lui semblait trop sévère, +et à laquelle il paraissait trop licencieux; mais il soutint cette +situation avec son esprit accoutumé, et fut touché surtout de la +cordialité sincère de Roland. Après la société des girondins, celle des +artistes était la seule qui eût survécu à la dispersion de l'ancienne +aristocratie. Presque tous les artistes avaient embrassé chaudement une +révolution qui les vengeait des dédains nobiliaires, et qui ne promettait +de faveur qu'au génie. Ils accueillirent Dumouriez à leur tour, et lui +donnèrent une fête où furent réunis tous les talens que renfermait la +capitale. Mais au milieu même de la fête, une scène étrange vint +l'interrompre, et causer autant de dégoût que de surprise. + +Marat, toujours prompt à devancer les méfiances révolutionnaires, n'était +point satisfait du général. Dénonciateur acharné de tous les hommes +entourés de la faveur publique, il avait toujours provoqué, par ses +dégoûtantes invectives, les disgrâces encourues par les chefs populaires. +Mirabeau, Bailly, Lafayette, Pétion, les girondins, avaient été accablés +de ses outrages, lorsqu'ils jouissaient encore de toute leur popularité. +Depuis le 10 août surtout, il s'était livré à tous les désordres de son +esprit; et, quoique révoltant pour les hommes raisonnables et honnêtes, et +étrange au moins pour les révolutionnaires emportés, il avait été +encouragé par un commencement de succès. Aussi ne manquait-il pas de se +regarder en quelque sorte comme un homme public, essentiel au nouvel ordre +de choses. Il passait une partie de sa vie à recueillir des bruits, à les +répandre dans sa feuille, et à parcourir les bureaux pour y redresser les +torts des administrateurs envers le peuple. Faisant au public la +confidence de sa vie, il disait un jour dans l'un de ses numéros[1], que +ses occupations étaient accablantes; que sur les vingt-quatre heures de la +journée, il n'en donnait que deux au sommeil, et une seule à la table et +aux soins domestiques; qu'en outre des heures consacrées à ses devoirs de +député, il en employait régulièrement six à recueillir et à faire valoir +les plaintes d'une foule de malheureux et d'opprimés; qu'il consacrait les +heures restantes à lire une multitude de lettres et à y répondre, à écrire +ses observations sur les événemens, à recevoir des dénonciations, à +s'assurer de la véracité des dénonciateurs, enfin à faire sa feuille, et à +veiller à l'impression d'un grand ouvrage. Depuis trois années il n'avait +pas pris, disait-il, un quart d'heure de récréation; et on tremble en se +figurant ce que peut produire dans une révolution une intelligence aussi +désordonnée, servie par cette activité dévorante. + +[Note 1: _Journal de la République française;_ N° 93, mercredi 9 janvier +1793.] + +Marat prétendait ne voir dans Dumouriez qu'un aristocrate de mauvaises +moeurs, dont il fallait se défier. Par surcroît de motifs, il apprit que +Dumouriez venait de sévir avec la plus grande rigueur contre deux +bataillons de volontaires qui avaient égorgé des déserteurs émigrés. +Sur-le-champ il se rend aux Jacobins, dénonce le général à leur tribune, +et demande deux commissaires pour aller l'interroger sur sa conduite. On +lui adjoint aussitôt les nommés Montaut et Bentabolle, et sur l'heure il +se met en marche avec eux. Dumouriez n'était point à sa demeure. Marat +court aux divers spectacles, et enfin apprend que Dumouriez assistait à +une fête que lui donnaient les artistes chez mademoiselle Candeille, femme +célèbre alors. Marat n'hésite pas à s'y rendre, malgré son dégoûtant +costume. Les équipages, les détachemens de la garde nationale qu'il trouve +à la porte du lieu où se donnait la fête, la présence du commandant +Santerre, d'une foule de députés, les apprêts d'un festin, irritent son +humeur. Il s'avance hardiment et demande Dumouriez. Une espèce de rumeur +s'élève à son approche. Son nom prononcé fait disparaître une foule de +visages, qui, disait-il, fuyaient des regards accusateurs. Marchant droit +vers Dumouriez, il l'interpelle vivement, et lui demande compte des +traitemens exercés envers les deux bataillons. Le général le regarde, puis +lui dit avec une curiosité méprisante: «Ah! c'est vous qu'on appelle +Marat?» Il le considère encore des pieds à la tête, et lui tourne le dos, +sans lui adresser une parole. Cependant les jacobins qui accompagnaient +Marat paraissant plus doux et plus honnêtes, Dumouriez leur donne quelques +explications, et les renvoie satisfaits. Marat, qui ne l'était pas, pousse +de grands cris dans les antichambres, gourmande Santerre, qui fait, +dit-il, auprès du général le métier d'un laquais; déclame contre les +gardes nationaux qui contribuaient à l'éclat de la fête, et se retire en +menaçant de sa colère tous les aristocrates composant la réunion. Aussitôt +il court transcrire dans son journal cette scène ridicule, qui peint si +bien la situation de Dumouriez, les fureurs de Marat et les moeurs de +cette époque[1]. + +[Note 1: Voyez le récit de Marat lui-même, note 2 à la fin du volume.] + +Dumouriez avait passé quatre jours à Paris, et pendant ce temps il n'avait +pu s'entendre avec les girondins, quoiqu'il eût parmi eux un ami intime +dans la personne de Gensonné. Il s'était borné à conseiller à ce dernier +de se réconcilier avec Danton, comme avec l'homme le plus puissant, et +celui qui, malgré ses vices, pouvait devenir le plus utile aux gens de +bien. Dumouriez ne s'était pas mieux entendu avec les jacobins, dont il +était dégoûté, et auxquels il était suspect à cause de son amitié supposée +avec les girondins. Son séjour à Paris l'avait donc peu servi auprès des +deux partis, mais lui avait été plus utile sous le rapport militaire. + +Suivant son usage, il avait conçu un plan général adopté par le conseil +exécutif. D'après ce plan, Montesquiou devait se maintenir le long des +Alpes, et s'assurer la grande chaîne pour limite, en achevant la conquête +de Nice, et en s'efforçant de conserver la neutralité suisse. Biron devait +être renforcé, afin de garder le Rhin depuis Bâle jusqu'à Landan. Un corps +de douze mille hommes, aux ordres du général Meusnier, était destiné à se +porter sur les derrières de Custine, afin de couvrir ses communications. +Kellermann avait ordre de quitter ses quartiers, de passer rapidement +entre Luxembourg et Trèves, pour courir à Coblentz, et de faire ainsi ce +qu'on lui avait déjà conseillé, et ce que lui et Custine auraient dû +exécuter depuis long-temps. Prenant enfin l'offensive lui-même avec +quatre-vingt mille hommes, Dumouriez devait compléter le territoire +français par l'acquisition projetée de la Belgique. Gardant ainsi la +défensive sur toutes les frontières protégées par la nature du sol, on +n'attaquait hardiment que sur la frontière ouverte, celle des Pays-Bas, là +où, comme le disait Dumouriez, on ne pouvait SE DÉFENDRE QU'EN GAGNANT DES +BATAILLES. + +Il obtint, par le crédit de Santerre, que l'absurde idée du camp sous +Paris serait abandonnée; que tous les rassemblemens qu'on avait faits en +hommes, en artillerie, en munitions, en effets de campement, seraient +reportés en Flandre, pour servir à son armée qui manquait de tout; qu'on y +ajouterait des souliers, des capotes, et six millions de numéraire pour +fournir le prêt aux soldats, en attendant l'entrée dans les Pays-Bas, +après laquelle il espérait se suffire à lui-même. Il partit, vers le 16 +octobre, un peu désabusé de ce qu'on appelle reconnaissance publique, un +peu moins d'accord avec les partis qu'auparavant, et tout au plus +dédommagé de son voyage par quelques arrangemens militaires, faits avec le +conseil exécutif. + +Pendant cet intervalle, la convention avait continué d'agir contre la +commune en pressant son renouvellement, et en surveillant tous ses actes. +Pétion avait été nommé maire à une majorité de treize mille huit cent +quatre-vingt-dix-neuf voix, tandis que Robespierre n'en avait obtenu que +vingt-trois, Billaud-Varennes quatorze, Panis quatre-vingts, et Danton +onze. Cependant il ne faut point mesurer la popularité de Robespierre et +de Pétion d'après cette différence dans le nombre des voix, parce qu'on +avait l'habitude de voir dans l'un un maire, et dans l'autre un député, et +qu'on ne songeait pas à faire autre chose de chacun d'eux; mais cette +immense majorité prouve la popularité dont jouissait encore le principal +chef du parti girondin. Il ne faut pas oublier de dire que Bailly obtint +deux voix, singulier souvenir donné à ce vertueux magistrat de 1789. +Pétion refusa la mairie, fatigué qu'il était des convulsions de la +commune, et préférant les fonctions de député à la convention nationale. + +Les trois mesures principales projetées dans la fameuse séance du 24 +septembre étaient, une loi contre les provocations au meurtre, un décret +sur la formation d'une garde départementale, et enfin un compte exact de +l'état de Paris. Les deux premières, confiées à la commission des neuf, +excitaient un cri continuel aux Jacobins, à la commune et dans les +sections. La commission des neuf n'en continuait pas moins ses travaux, et +de divers départemens, entre autres de Marseille et du Calvados, +arrivaient spontanément et comme avant le 10 août, des bataillons qui +devançaient le décret sur la garde départementale. Roland, chargé de la +troisième mesure, c'est-à-dire du rapport sur l'état de la capitale, le +fit sans faiblesse et avec une rigoureuse vérité. Il peignit et excusa la +confusion inévitable de la première insurrection; mais il retraça avec +énergie et frappa de réprobation les crimes ajoutés par le 2 septembre à +la révolution du 10 août; il montra tous les débordemens de la commune, +ses abus de pouvoir, ses emprisonnemens arbitraires, et ses immenses +dilapidations. Il finit par ces mots: + +«Département sage, mais peu puissant; commune active et despote; peuple +excellent mais dont une partie saine est intimidée ou contrainte, tandis +que l'autre est travaillée par les flatteurs et enflammée par la calomnie; +confusion des pouvoirs, abus et mépris des autorités; force publique +faible et nulle par un mauvais commandement; voilà Paris![1]» + +[Note 1: Séance du 29 octobre.] + +Son rapport fut couvert d'applaudissemens par la majorité ordinaire, bien +que, pendant la lecture, certains murmures eussent éclaté vers la +Montagne. Cependant une lettre écrite par un particulier à un magistrat, +communiquée par ce magistrat au conseil exécutif, et dévoilant le projet +d'un nouveau 2 septembre contre une partie de la convention, excita une +grande agitation. Une phrase de cette lettre, relative aux conspirateurs, +disait: _Ils ne veulent entendre parler que de Robespierre._ A ce mot tous +les regards se dirigèrent sur lui; les uns lui témoignaient de +l'indignation, les autres l'excitaient à prendre la parole. Il la prit +pour s'opposer à l'impression du rapport de Roland, qu'il qualifia de +roman diffamatoire, et il soutint qu'on ne devait pas donner de publicité +à ce rapport, avant que ceux qui s'y trouvaient accusés, et lui-même +particulièrement, eussent été entendus. S'étendant alors sur ce qui lui +était personnel, il commença à se justifier, mais il ne pouvait se faire +entendre, à cause du bruit qui régnait dans la salle. «Parle, lui disait +Danton, parle; les bons citoyens sont là qui t'entendent.» Robespierre, +parvenant à dominer le bruit, recommence son apologie, et défie ses +adversaires de l'accuser en face, et de produire contre lui une seule +preuve positive. A ce défi, Louvet s'élance: «C'est moi, lui dit-il, moi +qui t'accuse.» Et en achevant ces mots il occupait déjà le pied de la +tribune, et Barbaroux, Rebecqui, l'y suivaient pour soutenir l'accusation. +A cette vue, Robespierre est ému, et son visage paraît altéré; il demande +que son accusateur soit entendu, et que lui-même le soit ensuite. Danton, +lui succédant à la tribune, se plaint du système de calomnie organisé +contre la commune et la députation de Paris, et répète sur Marat, qui +était la principale cause de toutes les accusations, ce qu'il avait déjà +déclaré, c'est-à-dire qu'il ne l'aimait pas, qu'il avait fait l'expérience +de son _tempérament volcanique et insociable_, et que toute idée d'une +coalition triumvirale était absurde. Il finit en demandant qu'on fixe un +jour pour discuter le rapport. L'assemblée en décrète l'impression, mais +elle en ajourne la distribution aux départemens jusqu'à ce qu'on ait +entendu Louvet et Robespierre. + +Louvet était plein de hardiesse et de courage; son patriotisme était +sincère; mais dans sa haine contre Robespierre entrait le ressentiment +d'une lutte personnelle, commencée aux Jacobins, continuée dans la +Sentinelle, renouvelée dans l'assemblée électorale, et devenue plus +violente depuis qu'il se trouvait face à face avec son jaloux rival dans +la convention nationale. A une extrême pétulance de caractère Louvet +joignait une imagination romanesque et crédule qui l'égarait, et lui +faisait supposer un concert et des complots là où il n'y avait que l'effet +spontané des passions. Il croyait à ses propres suppositions, et voulait +forcer ses amis à y ajouter la même foi. Mais il rencontrait dans le froid +bon sens de Pétion et de Roland, dans l'indolente impartialité de +Vergniaud, une opposition qui le désolait. Buzot, Barbaroux, Guadet, sans +être aussi crédules, sans supposer des trames aussi compliquées, croyaient +à la méchanceté de leurs adversaires, et secondaient les attaques de +Louvet par indignation et par courage. Salles, député de la Meurthe, +ennemi opiniâtre des anarchistes dans la constituante et dans la +convention; Salles, doué d'une imagination sombre et violente, était seul +accessible à toutes les suggestions de Louvet, et croyait, comme lui, à de +vastes complots tramés dans la commune et aboutissant à l'étranger. Amis +passionnés de la liberté, Louvet et Salles ne pouvaient consentir à lui +imputer tant de maux, et ils aimaient mieux croire que les Montagnards, +surtout Marat, étaient stipendiés par l'émigration et l'Angleterre, pour +pousser la révolution au crime, au déshonneur et à la confusion générale. +Plus incertains sur le compte de Robespierre, ils voyaient au moins en +lui un tyran dévoré d'orgueil et d'ambition, et marchant par tous les +moyens au suprême pouvoir. + +Louvet, résolu d'attaquer hardiment Robespierre et de ne lui laisser aucun +repos, tenait son discours tout prêt, et s'en était muni le jour où Roland +devait faire son rapport: aussi fut-il tout préparé a soutenir +l'accusation lorsqu'on lui donna la parole. Il la prit sur-le-champ, et +immédiatement après Roland. + +Déjà les girondins avaient assez de penchant à mal juger les événemens, et +à supposer des projets criminels là où il n'y avait que des passions +emportées: mais pour le crédule Louvet, la conspiration était encore bien +plus évidente et plus fortement combinée. Dans l'exagération croissante +des jacobins, dans le succès que la morgue de Robespierre y avait obtenu +pendant 1792, il voyait un complot tramé par l'ambitieux tribun. Il le +montra, s'entourant de satellites à la violence desquels il livrait ses +contradicteurs; se rendant lui-même l'objet d'un culte idolâtre, faisant +dire partout, avant le 10 août, que lui seul pouvait sauver la liberté et +la France, et le 10 août arrivé, se cachant à la lumière, reparaissant +deux jours après le danger, marchant alors droit à la commune, malgré la +promesse de ne jamais accepter de place, et, de sa pleine autorité, +s'asseyant lui-même au bureau du conseil-général; là, s'emparant d'une +bourgeoisie aveugle, la poussant à son gré à tous les excès, allant +insulter pour elle l'assemblée législative, et exigeant de cette assemblée +des décrets sous peine du tocsin, ordonnant, sans jamais paraître, les +massacres et les vols de septembre, pour appuyer l'autorité municipale par +la terreur; envoyant ensuite par toute la France des émissaires +qui allaient conseiller les mêmes crimes, et engager les provinces à +reconnaître la supériorité et l'autorité de Paris. Robespierre, ajoute +Louvet, voulait détruire la représentation nationale pour lui substituer +la commune dont il disposait, et nous donner le gouvernement de Rome, où, +sous le nom de municipes, les provinces étaient soumises à la souveraineté +de la métropole. Maître ainsi de Paris, qui l'eût été de la France, il +aurait succédé à la royauté détruite. Cependant, voyant approcher le +moment de la réunion d'une nouvelle assemblée, il avait passé du +conseil-général à l'assemblée électorale, et avait dirigé ses choix par la +terreur, afin d'être maître de la convention par la députation de Paris. + +C'est lui, Robespierre, qui avait désigné aux électeurs cet homme de sang +dont les placards incendiaires remplissaient la France de surprise et +d'épouvante. Ce libelliste, du nom duquel Louvet ne voulait pas, +disait-il, souiller ses lèvres, n'était que l'enfant perdu de +l'assassinat, doué, pour prêcher le crime et calomnier les citoyens les +plus purs, d'un courage qui manquait au cauteleux Robespierre. Quant à +Danton, Louvet le séparaitde l'accusation, et s'étonnait même qu'il se fût +élancé à la tribune pour repousser une attaque qui ne se dirigeait pas +contre lui. Cependant il ne le séparait pas de septembre, parce que dans +ces jours malheureux, lorsque toutes les autorités, l'assemblée, les +ministres, le maire, parlaient en vain pour arrêter les massacres, le +ministre seul de la justice _ne parlait pas_, parce qu'enfin, dans les +fameux placards, il était excepté seul des calomnies répandues contre les +plus purs des citoyens. «Et puisses-tu, s'écriait Louvet, puisses-tu, +«ô Danton, te laver aux yeux de la postérité de «cette déshonorante +exception!» Des applaudissemens avaient accueilli ces paroles aussi +généreuses qu'imprudentes. + +Cette accusation, constamment applaudie, n'avait cependant pas été +entendue sans beaucoup de murmures; mais un mot souvent répété pendant la +séance les avait arrêtés. «Assurez-moi du silence, avait dit Louvet au +président, _car je vais toucher le mal_, et on criera.--Appuie, avait dit +Danton, touche le mal.» Et chaque fois que s'élevaient des murmures:_ +Silence!_ criait-on, _silence, les blessés!_ + +Louvet résume enfin son accusation. «Robespierre, «s'écrie-t-il, je +t'accuse d'avoir calomnié «les plus purs citoyens, et de l'avoir fait le +jour «où les calomnies étaient des proscriptions; je t'accuse de t'être +produit toi-même comme un objet d'idolâtrie, et d'avoir fait répandre que +tu étais le seul homme capable de sauver la France; je t'accuse d'avoir +avili, insulté et persécuté la représentation nationale, d'avoir tyrannisé +l'assemblée électorale de Paris, et d'avoir marché au suprême pouvoir par +la calomnie, la violence et la terreur, et je demande un comité pour +examiner ta conduite.» Louvet propose une loi qui condamne au bannissement +quiconque aura fait de son nom un sujet de division entre les citoyens. Il +veut qu'aux mesures dont la commission des neuf prépare le projet, on en +ajoute une nouvelle, c'est de mettre la force armée à la disposition du +ministre de l'intérieur. «Enfin, dit-il, je demande sur l'heure un décret +d'accusation contre Marat!... Dieux! s'écrie-t-il, dieux! je l'ai nommé!» + +Robespierre, étourdi des applaudissemens prodigués à son adversaire, veut +prendre la parole. Au milieu du bruit et des murmures qu'excite sa +présence, il hésite; ses traits et sa voix sont altérés; il se fait +entendre cependant, et demande un délai pour préparer sa défense. Le délai +lui est accordé, et la défense est ajournée au 5 novembre. Le renvoi était +heureux pour l'accusé, car, excitée par Louvet, l'assemblée ressentait ce +jour-là une vive indignation. + +Le soir, vive rumeur aux Jacobins, où se faisait le contrôle de toutes les +séances de la convention. Une foule de membres accoururent éperdus pour +raconter la _conduite horrible_ de Louvet, et pour demander sa radiation. +Il avait calomnié la société, inculpé Danton, Santerre, Robespierre et +Marat; il avait demandé une accusation contre les deux derniers, proposé +des lois sanguinaires, attentatoires à la liberté de la presse, et enfin +proposé _l'ostracisme d'Athènes_. Legendre dit que c'était _un coup +monté,_ puisque Louvet avait son discours tout prêt, et que bien +évidemment le rapport de Roland n'avait eu d'autre objet que de fournir +une occasion à cette diatribe. + +Fabre d'Églantine se plaint de ce que le scandale augmente tous les jours, +de ce qu'on s'évertue à calomnier Paris et les patriotes. «On lie, dit-il, +de petites conjectures à de petites suppositions, on en fait sortir une +vaste conspiration, et on ne veut nous dire ni où elle est, ni quels en +sont les agens et les moyens. S'il y avait un homme qui eût tout vu, tout +apprécié dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez douter que cet +homme, ami de la vérité, ne fût très propre à la faire connaître. Cet +homme c'est Pétion. Forcez sa vertu à dire tout ce qu'il a vu, et à +prononcer sur les crimes imputés aux patriotes. Quelque condescendance +qu'il puisse avoir pour ses amis, j'ose dire que les intrigues ne l'ont +point corrompu. Pétion est toujours pur et sincère; il voulait parler +aujourd'hui, forcez-le à s'expliquer[1].» + +[Note 1: Voyez la note 3 à la fin du volume.] + +Merlin s'oppose à ce qu'on fasse Pétion juge entre Robespierre et Louvet, +car c'est violer l'égalité que d'instituer ainsi un citoyen juge suprême +des autres. D'ailleurs Pétion est respectable, sans doute; mais s'il +venait à dévier! n'est-il pas homme? Pétion n'est-il pas ami de Brissot, +de Roland? Pétion ne reçoit-il pas Lasource, Vergniaud, Barbaroux? tous +les intrigans qui compromettent la liberté? + +La motion de Fabre est abandonnée, et Robespierre jeune, prenant un ton +lamentable, comme faisaient à Rome les parens des accusés, exprime sa +douleur, et se plaint de n'être pas calomnié comme son frère. «C'est le +moment, dit-il, des plus grands dangers, tout le peuple n'est pas pour +nous. Il n'y a que les citoyens de Paris qui soient suffisamment éclairés; +les autres ne le sont que très imparfaitement... Il serait donc possible +que l'innocence succombât lundi!... car la convention a entendu tout +entier le long mensonge de Louvet. Citoyens, s'écrie-t-il, j'ai eu un +grand effroi; il me semblait que des assassins allaient poignarder mon +frère. J'ai entendu des hommes dire qu'il ne périrait que de leurs mains; +un autre m'a dit qu'il «voulait être son bourreau.» A ces mots, plusieurs +membres se lèvent, et déclarent qu'eux aussi ont été menacés, qu'ils l'ont +été par Barbaroux, par Rebecqui et par plusieurs citoyens des tribunes; +que ceux qui les menaçaient leur ont dit: «Il faut se débarrasser de Marat +et de Robespierre.» On entoure alors Robespierre jeune, on lui promet de +veiller sur son frère, et on décide que tous ceux qui ont des amis ou des +parens dans les départemens écriront pour éclairer l'opinion. Robespierre +jeune, en quittant la tribune, ne manque pas d'ajouter une calomnie. +Anacharsis Clootz, dit-il, lui avait assuré que tous les jours il rompait, +chez Roland, des lances contre le fédéralisme. + +Vient à son tour le fougueux Chabot. Ce qui le blesse surtout dans le +discours de Louvet, c'est qu'il s'attribue le 10 août à lui et à ses amis, +et le 2 septembre à deux cents assassins. «Moi, dit Chabot, je me souviens +que je m'adressai, le 9 août au soir, à messieurs du côté droit, pour leur +proposer l'insurrection, et qu'ils me répondirent par un sourire du bout +des lèvres. Je ne vois donc pas quel droit ils ont de s'attribuer le +10 août. Quant au 2 septembre, l'auteur en est encore ce même peuple qui a +fait le 10 août malgré eux, et qui après la victoire a voulu se venger. +Louvet dit qu'il n'y avait pas deux cents assassins, et moi j'assure que +j'ai passé avec les «commissaires de la législative sous une voûte de dix +mille sabres. J'ai reconnu plus de cent cinquante fédérés. Il n'y a point +de crimes en révolution. Marat, tant accusé, n'est poursuivi que pour des +faits de révolution. Aujourd'hui on accuse Marat, Danton, Robespierre; +demain ce sera Santerre, Chabot, Merlin, etc.» + +Excité par ces audacieuses paroles, un fédéré présent à la séance fait ce +qu'aucun homme n'avait encore publiquement osé: il déclare qu'il +_agissait_ avec un grand nombre de ses camarades aux prisons, et qu'il +avait cru n'égorger que des conspirateurs, des fabricateurs de faux +assignats, et sauver Paris du massacre et de l'incendie; il ajoute qu'il +remercie la société de la bienveillance qu'elle leur a témoignée à tous, +qu'ils partent le lendemain pour l'armée, et n'emportent qu'un regret, +c'est de laisser les patriotes dans d'aussi grands périls. + +Cette affreuse déclaration termina la séance. Robespierre n'avait point +paru, et il ne parut pas de toute cette semaine, préparant sa réponse, et +laissant ses partisans disposer l'opinion. Pendant ce temps, la commune de +Paris persistait dans sa conduite et son système. On disait qu'elle avait +enlevé jusqu'à dix millions, dans la caisse de Septeuil, trésorier de la +liste civile; et, dans le moment même, elle faisait répandre une adresse, +à toutes les municipalités contre le projet de donner une garde à la +convention. Barbaroux proposa aussitôt quatre décrets formidables et +parfaitement conçus. + +Par le premier, la capitale devait perdre le droit de posséder la +représentation nationale, quand elle n'aurait pas su la protéger contre +les insultes ou les violences; + +Par le second, les fédérés et les gendarmes nationaux devaient, +concurremment avec les sections armées de Paris, garder la représentation +nationale et les établissemens publics; + +Par le troisième, la convention devait se constituer en cour de justice +pour juger les conspirateurs; + +Par le quatrième enfin, la convention cassait la municipalité de Paris. + +Ces quatres décrets étaient parfaitement adaptés, aux circonstances, et +convenaient aux vrais dangers du moment; mais, pour les rendre, il aurait +fallu avoir toute la puissance qui ne pouvait résulter que des décrets +mêmes. Pour se créer des moyens d'énergie, il faut l'énergie, et tout +parti modéré qui veut arrêter un parti violent, est dans un cercle vicieux +dont il ne peut jamais sortir. Sans doute la majorité, penchant pour les +girondins, aurait pu rendre les décrets, mais c'était sa modération qui la +faisait pencher pour eux, et sa modération même lui conseillait +d'attendre, de temporiser, de se fier à l'avenir, et d'écarter tout moyen +trop tôt énergique. L'assemblée repoussa même un décret beaucoup moins +rigoureux; c'était le premier de ceux dont on avait confié la rédaction à +la commission des neuf. Buzot le proposait, et il était relatif aux +provocateurs au meurtre et à l'incendie. Toute provocation directe était +punie de mort, et la provocation indirecte punie de dix années de fers. +L'assemblée trouva la provocation directe trop sévèrement punie, et la +provocation indirecte trop vaguement définie et trop difficile à +atteindre. Buzot dit en vain qu'il fallait des mesures révolutionnaires, +et par conséquent arbitraires, contre les adversaires qu'on voulait +combattre; il ne fut pas écouté, et il ne pouvait pas l'être en +s'adressant à une majorité qui condamnait dans le parti violent les +mesures révolutionnaires mêmes, et qui par conséquent était peu propre à +les employer contre lui. La loi fut ajournée; et la commission des neuf, +instituée pour aviser aux moyens de maintenir le bon ordre, devint pour +ainsi dire inutile. + +L'assemblée cependant montrait un peu plus d'énergie, dès qu'il s'agissait +de réprimer les écarts de la commune. Alors elle semblait défendre son +autorité avec une espèce de jalousie et de force. Le conseil-général de la +commune, mandé à la barre à cause de la pétition contre le projet d'une +garde départementale, vint se justifier. Il n'était plus, disait-il, celui +du 10 août. Quelques prévaricateurs s'étaient rencontrés parmi ses +membres, on avait eu raison de les dénoncer, mais ils ne se trouvaient +plus dans son sein. «Ne confondez pas, ajoutait-il, les innocens et les +coupables. Rendez-nous la confiance dont nous avons besoin. Nous voulons +ramener le calme nécessaire à la convention pour l'établissement de bonnes +lois. Quant à l'envoi de cette pétition, ce sont les sections qui l'ont +voulu, nous ne sommes que leurs mandataires; mais on les engagera à s'en +désister.» + +Cette soumission désarma les girondins eux-mêmes, et, à la requête de +Gensonné, les honneurs de la séance furent accordés au conseil général. +Cette docilité des administrateurs pouvait bien satisfaire l'orgueil de +l'assemblée, mais elle ne pouvait rien quant aux véritables dispositions +de Paris. Le tumulte augmentait à mesure qu'on approchait du 5 novembre, +jour fixé pour entendre Robespierre. La veille, il y eut des rumeurs en +sens divers. Des bandes parcoururent Paris, les unes en criant: «A la +guillotine, Robespierre, Danton, Marat!» les autres en criant: «A la mort, +Roland, Lasource, Guadet!» On s'en plaignit aux Jacobins, où il ne fut +parlé que des cris poussés contre Robespierre, Danton et Marat. On +accusait de ces cris des dragons et des fédérés, qui alors étaient encore +dévoués à la convention. Robespierre jeune parut de nouveau à la tribune, +se lamenta sur les dangers de l'innocence, repoussa un projet de +conciliation proposé par un membre de la société, en disant que le parti +opposé était décidément contre-révolutionnaire, et qu'on ne devait garder +avec lui ni paix ni trêve; que sans doute l'innocence périrait dans la +lutte, mais qu'il fallait qu'elle se sacrifiât, et qu'on laissât succomber +Maximilien Robespierre, parce que la perte d'un seul homme n'entraînerait +pas celle de la liberté. Tous les jacobins applaudirent à ces beaux +sentimens, en assurant au jeune Robespierre qu'il n'en serait rien, et que +son frère ne périrait pas. + +Des plaintes toutes différentes furent proférées à l'assemblée, et là, on +dénonça les cris poussés contre Roland, Lasource, Guadet, etc. Roland se +plaignit de l'inutilité de ses réquisitions au département et à la commune +pour obtenir la force armée. On discuta beaucoup, on échangea des +reproches, et la journée s'écoula sans prendre aucune mesure. Le +lendemain, 5 novembre, Robespierre parut enfin à la tribune. + +Le concours était général, et on attendait avec impatience le résultat de +cette discussion solennelle. Le discours de Robespierre était volumineux +et préparé avec soin. Ses réponses aux accusations de Louvet furent celles +qu'on ne manque jamais de faire en pareil cas: «Vous m'accusez, dit-il, +d'aspirer à la tyrannie; mais, pour y parvenir, il faut des moyens, et où +sont mes trésors et mes armées? Vous prétendez que j'ai élevé dans les +Jacobins l'édifice de ma puissance. Mais que prouve cela? c'est que j'y +étais plus écouté, que je m'adressais peut-être mieux que vous à la raison +de cette société, et que vous ne voulez ici venger que les disgrâces de +votre amour-propre. Vous prétendez que cette société célèbre est +dégénérée; mais demandez un décret d'accusation contre elle, alors je +prendrai le soin de la justifier, et nous verrons si vous serez plus +heureux ou plus persuasifs que Léopold et Lafayette. Vous prétendez que je +n'ai paru à la commune que deux jours après le 10 août, et qu'alors je me +suis moi-même installé au bureau. Mais d'abord je n'y ai pas été appelé +plus tôt; et, quand je me suis présenté au bureau, ce n'était pas pour m'y +installer, mais pour faire vérifier mes pouvoirs. Vous ajoutez que j'ai +insulté l'assemblée législative; que je l'ai menacée du tocsin: le fait +est faux. Quelqu'un, placé près de moi, m'accusa de sonner le tocsin; je +répondis à l'interlocuteur que les sonneurs de tocsin étaient ceux qui, +par l'injustice, aigrissaient les esprits; et alors l'un de mes collègues, +moins réservé, ajouta qu'on le sonnerait. Voilà le fait unique sur lequel +mon accusateur a bâti cette fable. Dans l'assemblée électorale, j'ai pris +la parole, mais on était convenu de la prendre; j'y ai présenté quelques +observations, et plusieurs ont usé du même droit. Je n'ai accusé ni +recommandé personne. Cet homme dont vous m'imputez de me servir, Marat, ne +fut jamais ni mon ami ni mon recommandé. Si je jugeais de lui par ceux +qui l'attaquent, il serait absous; mais je ne prononce pas. Je dirai +seulement qu'il me fut constamment étranger; qu'une fois il vint chez moi, +que je lui adressai quelques observations sur ses écrits, sur leur +exagération et sur le regret qu'éprouvaient les patriotes de lui voir +compromettre notre cause par la violence de ses opinions; mais il me +trouva politique à vues étroites, et le publia le lendemain. C'est donc +une calomnie que de me supposer l'instigateur et l'allié de cet homme.» +De ces accusations personnelles passant aux accusations générales dirigées +contre la commune, Robespierre répète avec tous ses défenseurs, que le +2 septembre a été la suite du 10 août; qu'on ne peut après coup marquer le +point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection populaire; +que sans doute les exécutions étaient illégales, mais que sans mesures +illégales on ne pouvait secouer le despotisme; qu'il fallait faire ce même +reproche à toute la révolution; car tout y était illégal, et la chute du +trône, et la prise de la Bastille! Il peint ensuite les dangers de Paris, +l'indignation de ses citoyens, leur concours autour des prisons, leur +irrésistible fureur en songeant qu'ils laissaient derrière eux des +conspirateurs qui égorgeraient leurs familles. «On assure qu'un innocent +a péri, s'écrie l'orateur avec emphase, un seul; c'est beaucoup trop, sans +doute. Citoyens! pleurez cette méprise cruelle! nous l'avons pleurée dès +long-temps; c'était un bon citoyen, c'était un de nos amis! Pleurez même +les victimes qui devaient être réservées à la vengeance des lois, et qui +sont tombées sous le glaive de la justice populaire! Mais que votre +douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons quelques +larmes pour des calamités plus touchantes: pleurez cent mille patriotes +immolés par la tyrannie! pleurez nos citoyens expirant sous leurs toits +embrasés, et les fils des citoyens massacrés au berceau ou dans les bras +de leurs mères! pleurez donc l'humanité abattue sous le joug des +tyrans..... Mais consolez-vous, si, imposant silence à toutes les viles +passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays, et préparer celui +du monde. + +«La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la +liberté m'est suspecte: + +«Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante du tyran, ou je croirai +que vous voulez remettre Rome dans les fers!» + +C'est avec ce mélange de logique astucieuse et de déclamation +révolutionnaire que Robespierre parvint à captiver son auditoire et à +obtenir des applaudissemens unanimes. Tout ce qui lui était personnel +était juste, et il y avait de l'imprudence de la part des girondins à +signaler un projet d'usurpation là où il n'y avait encore qu'une ambition +d'influence, rendue odieuse par un caractère envieux; il y avait de +l'imprudence à vouloir trouver dans les actes de la commune la preuve +d'une vaste conspiration, lorsqu'il n'existait que les effets naturels du +débordement des passions populaires. Les girondins fournissaient ainsi à +l'assemblée l'occasion de leur donner tort contre leurs adversaires. +Flattée, pour ainsi dire, de voir le prétendu chef des conspirateurs +réduit à se justifier, charmée de voir tous les crimes expliqués par une +insurrection désormais impossible, et de rêver un meilleur avenir, la +convention crut plus digne, plus prudent de mettre toutes ces +personnalités au néant. On proposa donc l'ordre du jour. Aussitôt Louvet +s'élance pour le combattre, et demande à répliquer. Une foule d'orateurs +se présentent, et veulent parler pour, sur, ou contre l'ordre du jour. +Barbaroux, désespérant de se faire entendre, s'élance à la barre pour être +écouté au moins comme pétitionnaire. Lanjuinais propose qu'on engage la +discussion sur les importantes questions que renferme le rapport de +Roland. Enfin Barrère parvient à obtenir la parole: «Citoyens, dit-il, +s'il existait dans la république un homme né avec le génie de César ou +l'audace de Cromwell, un homme qui, avec le talent de Sylla, en aurait les +dangereux moyens; s'il existait ici quelque législateur d'un grand génie, +d'une ambition vaste, d'un caractère profond; un général, par exemple, le +front ceint de lauriers, et revenant au milieu de vous pour vous commander +des lois ou insulter aux droits du peuple, je proposerais contre lui un +décret d'accusation. Mais que vous fassiez cet honneur à des hommes d'un +jour, à de petits entrepreneurs d'émeute, à ceux dont les couronnes +civiques sont mêlées de cyprès, voilà ce que je ne puis concevoir!» + +Ce singulier médiateur proposa de motiver ainsi l'ordre du jour: +_Considérant que la convention nationale ne doit s'occuper que des +intérêts de la république..._--«Je ne veux pas de votre ordre du jour, +s'écrie Robespierre, s'il renferme un préambule qui me soit injurieux.» +L'assemblée adopte l'ordre du jour pur et simple. + +On courut aux Jacobins célébrer cette victoire, et Robespierre y fut reçu +en triomphateur. A peine parut-il qu'on le couvrit d'applaudissemens. Un +membre demanda qu'on lui laissât la parole pour faire le récit de la +journée. Un autre assura que sa modestie l'en empêcherait, et qu'il ne +voudrait pas parler. Robespierre, jouissant en silence de cet +enthousiasme, laissa à un autre le soin d'un récit adulateur. Il fut +appelé Aristide. Son éloquence _naïve et mâle_ fut louée avec une +affectation qui prouve combien était connu son goût pour la louange +littéraire. La convention fut réhabilitée, l'estime de la société lui +revint, et on prétendit que le triomphe de la vérité commençait, et qu'il +ne fallait plus désespérer du salut de la république. + +Barrère fut interpellé pour qu'il s'expliquât sur la manière dont il +s'était exprimé à l'égard _des petits faiseurs d'émeute;_ et il se peignit +tout entier en déclarant qu'il avait voulu, par ces mots, désigner non les +chauds patriotes accusés avec Robespierre, mais leurs adversaires. + +Ainsi finit cette célèbre accusation. Elle fut une véritable imprudence. +Toute la conduite des girondins se caractérise par cette démarche. Ils +éprouvaient une généreuse indignation; ils l'exprimaient avec talent; mais +il s'y mêlait assez de ressentimens personnels, assez de fausses +conjectures, de suppositions chimériques, pour donner a ceux qui aimaient +à s'abuser, une raison de ne pas les croire; à ceux qui redoutaient un +acte d'énergie, un motif de l'ajourner; à ceux enfin qui affectaient +l'impartialité, un prétexte pour ne pas adopter leurs conclusions; et ces +trois classes composaient toute la Plaine. Un d'entre ces membres, +cependant, le sage Pétion, ne partagea point leurs exagérations; il fit +imprimer le discours qu'il avait préparé, et où toutes choses étaient +sagement appréciées. Vergniaud, que sa raison et son indolence dédaigneuse +mettaient au-dessus des passions, était exempt aussi de leurs travers, et +il garda un profond silence. Dans le moment, l'accusation des girondins +n'eut d'autre résultat que de rendre définitivement toute réconciliation +impossible, d'avoir même usé dans un combat inutile le plus puissant et le +seul de leurs moyens, la parole et l'indignation, et d'avoir augmenté la +haine et la fureur de leurs ennemis, sans s'être donné une ressource de +plus. + +Malheur aux vaincus lorsque les vainqueurs se divisent! Ceux-ci font +diversion à leurs propres querelles, ils cherchent surtout à se surpasser +en zèle, en écrasant leurs ennemis abattus. Au Temple étaient des +prisonniers sur lesquels allait se décharger toute la fougue des passions +révolutionnaires. La monarchie, l'aristocratie, tout le passé enfin contre +lequel la révolution luttait avec fureur, se trouvaient comme personnifiés +dans le malheureux Louis XVI. Et la manière dont on traiterait le prince +déchu devait, pour chacun, servir à prouver la manière dont on haïssait la +contre-révolution. La législative, trop rapprochée de la constitution qui +déclarait le roi inviolable, n'avait pas osé décider de son sort; elle +l'avait suspendu et enfermé au Temple; elle n'avait pas même aboli la +royauté, et avait légué à une convention le soin de juger le matériel et +le personnel de la vieille monarchie. La royauté abolie, la république +décrétée, et le travail de la constitution confié aux méditations des +esprits les plus distingués de l'assemblée, il restait à s'occuper du sort +de Louis XVI. Un mois et demi s'était écoulé, et des soins infinis, la +direction des approvisionnemens, la surveillance des armées, le soin des +subsistances qui manquaient alors, comme dans tous les temps de troubles, +la police et tous les détails du gouvernement qu'on n'avait transmis, +après la chute de la royauté, à un conseil exécutif qu'avec une extrême +défiance, enfin des querelles violentes, empêchèrent d'abord de s'occuper +des prisonniers du Temple. Une fois il en avait été question, et, comme on +l'a vu, la proposition fut renvoyée au comité de législation. En attendant +on en parlait partout. Aux Jacobins on demandait chaque jour le jugement +de Louis XVI, et on accusait les girondins de l'écarter par des querelles, +auxquelles cependant chacun prenait autant de part et d'intérêt +qu'eux-mêmes. Le 1er novembre, dans l'intervalle de l'accusation de +Robespierre à son apologie, une section s'étant plainte de nouveaux +placards provoquant au meurtre et à la sédition, on réclama, comme on le +faisait toujours, le jugement de Marat. Les girondins prétendaient que lui +et quelques-uns de ses collègues étaient la cause de tout le désordre, et +à chaque fait nouveau ils proposaient de les poursuivre. Leurs ennemis au +contraire disaient que la cause des troubles était au Temple; que la +nouvelle république ne serait fondée, et que le calme et la sécurité n'y +régneraient que quand le ci-devant roi aurait été immolé, et que par ce +coup terrible toute espérance aurait été enlevée aux conspirateurs. Jean +de Bry, ce député qui, à la législative, avait voulu qu'on ne suivît pour +règle de conduite que _la loi du salut public_, prit la parole à ce sujet, +et proposa de juger à la fois Marat et Louis XVI. «Marat, dit-il, a mérité +le titre de mangeur d'hommes: il serait digne d'être roi. Il est la cause +des troubles dont Louis XVI est le prétexte: jugeons-les tous les deux, et +assurons le repos public par ce double exemple.» En conséquence la +convention ordonna que le rapport sur les dénonciations contre Marat lui +serait fait séance tenante, et que, sous huit jours au plus tard, le +comité de législation donnerait son avis sur les formes à observer dans le +jugement de Louis XVI. Si après huit jours le comité n'avait pas présenté +son travail, tout membre aurait le droit de se présenter à la tribune pour +y traiter cette grande question. De nouvelles querelles et de nouveaux +soins empêchèrent le rapport sur Marat, qui ne fut même présenté que +long-temps après, et le comité de législation prépara le sien sur +l'auguste et malheureuse famille enfermée au Temple. + +L'Europe avait en ce moment les yeux sur la France. On regardait avec +étonnement ces sujets d'abord jugés si faibles, maintenant devenus +victorieux et conquérans, et assez audacieux pour faire un défi à tous les +trônes. On observait avec inquiétude ce qu'ils allaient faire, et on +espérait encore que leur audace aurait bientôt un terme. Cependant des +événemens militaires se préparaient, qui allaient doubler leur enivrement, +et ajouter à la surprise et à l'effroi du monde. + + + + +CHAPITRE III. + + +SUITE DES OPÉRATIONS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--MODIFICATIONS DANS LE +MINISTÈRE.---PACHE MINISTRE DE LA GUERRE.--VICTOIRE DE JEMMAPES. +--SITUATION MORALE ET POLITIQUE DE LA BELGIQUE; CONDUITE POLITIQUE DE +DUMOURIEZ.--PRISE DE GAND, DE MONS, DE BRUXELLES, DE NAMUR, D'ANVERS; +CONQUÊTE DE LA BELGIQUE JUSQU'A LA MEUSE.--CHANGEMENS DANS +L'ADMINISTRATION MILITAIRE; MÉSINTELLIGENCE DE DUMOURIEZ AVEC LA +CONVENTION ET LES MINISTRES.--NOTRE POSITION AUX ALPES ET AUX PYRÉNÉES. + + +Dumouriez était parti pour la Belgique à la fin d'octobre, et le 25 il se +trouvait à Valenciennes. Son plan général fut réglé d'après l'idée qui le +dominait, et qui consistait à pousser l'ennemi de front, en profitant de +la grande supériorité numérique qu'on avait sur lui. Dumouriez aurait pu, +en marchant sur la Meuse avec la plus grande partie de ses forces, +empêcher la jonction de Clerfayt, qui arrivait de la Champagne, prendre le +duc Albert à revers, et exécuter ainsi ce qu'il avait eu le tort de ne pas +faire d'abord en négligeant de courir sur le Rhin et de suivre ce fleuve +jusqu'à Clèves; mais son plan était autre, et il préférait à une marche +savante une action éclatante qui redoublât le courage des soldats, déjà +très relevé par la canonnade de Valmy, et qui détruisît l'opinion établie +en Europe, depuis cinquante ans, que les Français, excellens pour des +coups de main, étaient incapables de gagner une bataille rangée. La +supériorité du nombre lui permettait une tentative pareille, et cette idée +avait sa profondeur, aussi bien que les manoeuvres qu'on lui a reproché de +n'avoir pas employées. Cependant il ne négligea pas de tourner l'ennemi et +de le séparer de Clerfayt. Valence, placé à cet effet le long de la Meuse, +devait marcher de Givet sur Namur et sur Liège, avec l'armée des Ardennes, +forte de dix-huit mille hommes. D'Harville, avec douze mille, avait ordre +de se mouvoir entre la grande armée et Valence, pour tourner l'ennemi de +plus près. Telles étaient les dispositions de Dumouriez à sa droite. A sa +gauche, Labourdonnaie devait, en partant de Lille, parcourir la côte de la +Flandre et s'emparer de toutes les places maritimes. Arrivé à Anvers, il +lui avait été prescrit de longer la frontière hollandaise, et de joindre +la Meuse à Ruremonde. La Belgique se trouvant ainsi enfermée dans un +cercle, Dumouriez en occupait le centre avec une masse de quarante mille +hommes, et pouvait accabler les ennemis sur le premier point où ils +voudraient tenir tête aux Français. + +Impatient d'entrer en campagne et de s'ouvrir la vaste carrière où +s'élançait son ardente imagination, Dumouriez pressait l'arrivée des +approvisionnemens qu'on lui avait promis à Paris, et qui auraient dû être +rendus le 25 à Valenciennes. Servan avait quitté le ministère de la +guerre, préférant au chaos de l'administration les fonctions moins agitées +d'un commandement d'armée. Il rétablissait sa tête et sa santé dans son +camp des Pyrénées. Roland avait proposé et fait accepter pour son +successeur, Pache, homme simple, éclairé, laborieux, qui, ayant autrefois +quitté la France pour aller vivre en Suisse, était revenu à l'époque de la +révolution, avait rendu le brevet d'une pension qu'il recevait du maréchal +de Castries, et s'était distingué dans les bureaux de l'intérieur par un +esprit et une application rares. Portant dans sa poche un morceau de pain, +et ne quittant pas même le ministère pour manger, il travaillait pendant +des journées entières, et avait charmé Roland par ses moeurs et son zèle. +Servan avait demandé à le posséder pendant sa difficile administration +d'août et de septembre, et Roland ne le lui avait cédé qu'avec regret et +en considération de l'importance des travaux de la guerre. Pache rendit +dans ce nouveau poste les mêmes services que dans le premier; et, lorsque +la place de ministre de la guerre vint à vaquer, il fut aussitôt proposé +pour la remplir, comme un de ces êtres obscurs, mais précieux, auxquels la +justice et l'intérêt public devaient assurer une faveur rapide. Pache, +doux et modeste, plaisait à tout le monde, et ne pouvait manquer d'être +accepté: les girondins comptaient naturellement sur la modération +politique d'un homme aussi calme, aussi sage, et qui d'ailleurs leur +devait sa fortune. Les jacobins, qui le trouvaient plein de déférence pour +eux, exaltaient sa modestie, et l'opposaient à ce qu'ils appelaient +l'orgueil et la dureté de Roland. Dumouriez, de son côté, fut charmé d'un +ministre qui paraissait plus maniable que les girondins, et plus disposé à +suivre ses vues. Il avait en effet de nouveaux griefs contre Roland. +Celui-ci lui avait écrit, au nom du conseil, une lettre dans laquelle il +lui reprochait de vouloir trop imposer ses plans au ministère, et lui +témoignait d'autant plus de défiance qu'on lui supposait plus de talens. +Roland était loyal, et ce qu'il disait dans le secret de la +correspondance, il l'eût combattu en public. Dumouriez, méconnaissant +l'intention honnête de Roland, avait fait ses plaintes à Pache, qui les +avait reçues, et qui l'avait consolé par ses flatteries des défiances de +ses collègues. Tel était le nouveau ministre de la guerre: placé entre les +jacobins, les girondins et Dumouriez, écoutant les plaintes des uns contre +les autres, il les gagnait tous par ses paroles et sa déférence, et leur +faisait espérer à tous un second et un ami. + +Dumouriez attribua au renouvellement des bureaux les retards qu'essuyait +l'approvisionnement de son armée. Il n'y avait d'arrivé que la moitié des +munitions et des fournitures promises, et il se mit en marche sans +attendre le reste, écrivant à Pache qu'il lui fallait indispensablement +trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille couvertures, des effets +de campement pour quarante mille hommes, et surtout deux millions de +numéraire pour fournir le prêt aux soldats, qui, entrant dans un pays où +les assignats n'avaient pas cours, devaient payer en argent tout ce qu'ils +achèteraient. On promit tout, et Dumouriez, excitant l'ardeur de ses +troupes, les encourageant par la perspective d'une conquête prochaine et +assurée, les porta en avant, quoique dépourvues de ce qui était nécessaire +pour une campagne d'hiver et sous un climat rigoureux. + +La marche de Valence, retardée par une diversion sur Longwy, et par le +dénuement de tous les effets militaires, qui n'arrivèrent qu'en novembre, +permit à Clerfayt de passer sans obstacle du Luxembourg dans la Belgique, +et de joindre le duc Albert avec douze mille hommes. Dumouriez, renonçant +pour le moment à se servir de Valence, rapprocha de lui la division du +général d'Harville, et portant ses troupes entre Quarouble et Quiévrain, +se hâta de joindre l'armée ennemie. Le duc Albert, fidèle au système +autrichien, avait formé un cordon de Tournay jusqu'à Mons, et, quoiqu'il +eût trente mille hommes, il n'en réunissait guère que vingt devant la +ville de Mons. Dumouriez le serrant de près, arriva le 3 novembre devant +le moulin de Boussu, et ordonna à son avant-garde, commandée par le brave +Beurnonville, de chasser l'ennemi posté sur les hauteurs. L'attaque +réussit d'abord, mais repoussée ensuite, notre avant-garde fut obligée de +se retirer. Dumouriez sentant combien il importait de ne pas reculer au +début, reporta Beurnonville en avant, fit enlever tous les postes ennemis, +et le 5 au soir se trouva en présence des Autrichiens, retranchés sur les +hauteurs qui bordent la ville de Mons. + +Ces hauteurs, disposées circulairement en avant de la place, portent trois +villages, Jemmapes, Cuesmes et Berthaimont. Les Autrichiens, qui +s'attendaient à y être attaqués, avaient formé l'imprudente résolution de +s'y maintenir, et avaient mis dès long-temps le plus grand soin à s'y +rendre inexpugnables. Clerfayt occupait Jemmapes et Cuesmes; un peu plus +loin, Beaulieu campait au-dessus de Berthaimont. Des pentes rapides, des +bois, des abatis, quatorze redoutes, une artillerie formidable rangée en +étages, et vingt mille hommes, protégeaient ces positions et en rendaient +l'abord presque impossible. Des chasseurs tyroliens remplissaient les bois +qui s'étendaient au-dessous des hauteurs. La cavalerie, placée dans +l'intervalle des coteaux, et surtout dans la trouée qui séparait Jemmapes +de Cuesmes, était prête à déboucher et à fondre sur nos colonnes, dès +qu'elles seraient ébranlées par le feu des batteries. + +C'est en présence de ce camp si fortement retranché que s'établit +Dumouriez. Il forma son armée en demi-cercle, parallèlement aux positions +de l'ennemi. Le général d'Harville, qui venait d'opérer sa jonction avec +le corps de bataille, dans la soirée du 5, fut destiné à manoeuvrer sur +l'extrême droite de notre ligne. Dès le 6 au matin, il devait, longeant +les positions de Beaulieu, s'efforcer de les tourner, et occuper ensuite +les hauteurs en arrière de Mons, seule retraite des Autrichiens. +Beurnonville, formant la droite même de notre attaque, avait ordre de +marcher sur le village de Cuesmes. Le duc de Chartres, qui servait dans +notre armée avec le grade de général, et qui ce jour-là commandait au +centre, devait aborder Jemmapes de front, et tâcher en même temps de +pénétrer par la trouée qui séparait Jemmapes de Cuesmes. Enfin le général +Ferrand, revêtu du commandement de la gauche, était chargé de traverser un +petit village nommé Quaregnon, et de se porter sur le flanc de Jemmapes. +Toutes ces attaques devaient s'exécuter en colonnes par bataillons, la +cavalerie étant prête à les soutenir par derrière et sur les côtés. Notre +artillerie fut disposée de manière à battre chaque redoute en flanc, et à +éteindre ses feux s'il était possible. Une réserve d'infanterie et de +cavalerie attendait l'événement derrière le ruisseau de Wame. + +Pendant la nuit du 5 au 6, le général Beaulieu ouvrit l'avis de sortir des +retranchemens et de fondre inopinément sur les Français, pour les +déconcerter par une attaque brusque et nocturne. Cet avis énergique ne fut +pas suivi, et le 6 à huit heures du matin, les Français étaient en +bataille, pleins de courage et d'espérance, quoique sous un feu meurtrier +et à la vue de retranchemens presque inabordables. Soixante mille hommes +couvraient le champ de bataille, et cent bouches à feu retentissaient sur +le front des deux armées. + +La canonnade fut engagée dès le matin; Dumouriez ordonna aux généraux +Ferrand et Beurnonville de commencer l'attaque, l'un à gauche et l'autre à +droite, tandis que lui-même attendrait au centre le moment d'agir, et que +d'Harville, longeant les positions de Beaulieu, irait fermer la retraite. +Ferrand attaqua mollement, et Beurnonville ne parvint pas à éteindre le +feu des Autrichiens. + +Il était onze heures, et l'ennemi n'était pas assez ébranlé sur les côtés +pour qu'on pût l'aborder de front. Alors Dumouriez envoya son fidèle +Thouvenot à l'aile gauche pour décider le succès. Thouvenot, faisant +cesser une inutile canonnade, traverse Quaregnon, tourne Jemmapes, et +marchant tête baissée, la baïonnette au bout du fusil, gravit la hauteur +par côté, et arrive sur le flanc des Autrichiens. Dumouriez apprenant ce +mouvement, se résout à commencer l'attaque de front, et porte le centre +directement contre Jemmapes. Il fait avancer son infanterie en colonnes, +et dispose des hussards et des dragons pour couvrir la trouée entre +Jemmapes et Cuesmes, d'où la cavalerie ennemie allait s'élancer. Nos +troupes s'ébranlent et traversent sans hésiter l'espace intermédiaire. +Cependant une brigade voyant déboucher par la trouée la cavalerie +autrichienne, chancèle, recule, et découvre le flanc de nos colonnes. Dans +cet instant, le jeune Baptiste Renard, simple domestique de Dumouriez, +cédant à une inspiration de courage et d'intelligence, court au général de +cette brigade, lui reproche sa faiblesse, lui signale le danger, et le +ramène à la trouée. Un certain ébranlement s'était manifesté dans tout le +centre, et nos bataillons commençaient à tourbillonner sous le feu des +batteries. Le duc de Chartres se jette au milieu des rangs, les rallie, +forme autour de lui un bataillon qu'il appelle _bataillon de Jemmapes,_ et +le porte vigoureusement à l'ennemi. Le combat est ainsi rétabli, et +Clerfayt, déjà pris en flanc, menacé de front, résiste néanmoins avec +une fermeté héroïque. + +Dumouriez, témoin de tous ces mouvemens, mais incertain du succès, court à +la droite, où le combat ne se décidait point, malgré les efforts de +Beurnonville. Son intention était de terminer brusquement l'attaque, ou +bien de replier son aile droite, et de s'en servir pour protéger la +retraite du centre, si un mouvement rétrograde devenait nécessaire. + +Beurnonville avait fait de vains efforts contre le village de Cuesmes, et +il allait se replier lorsque Dampierre, qui commandait un point de +l'attaque, prend avec lui quelques compagnies, et s'élance audacieusement +au milieu d'une redoute. Dumouriez arrive à l'instant même où Dampierre +exécutait cette courageuse tentative; il trouve le reste de ses bataillons +sans chef, exposés à un feu terrible, et hésitant en présence des hussards +impériaux qui se préparaient à les charger. Ces bataillons étaient ceux +qui, au camp de Maulde, s'étaient si fortement attachés à Dumouriez. Il +les rassure, et les dispose à tenir ferme contre la cavalerie ennemie. Une +décharge à bout portant arrête cette cavalerie, et les hussards de +Berchini lancés à propos sur elle, achèvent de la mettre en fuite. Alors +Dumouriez, se mettant à la tête de ses bataillons, et entonnant avec eux +l'hymne des Marseillais, les entraîne à sa suite, les porte sur les +retranchemens, renverse tout devant lui, et enlève le village de Cuesmes. + +Cet exploit à peine terminé, Dumouriez, toujours inquiet pour le centre, +repart au galop, suivi de quelques escadrons. Mais tandis qu'il accourt, +le jeune duc de Montpensier arrive à sa rencontre, pour lui annoncer la +victoire du centre, due principalement à son frère le duc de Chartres. +Ainsi, Jemmapes étant envahi par côté et par devant, et Cuesmes emporté, +Clerfayt ne pouvait plus opposer de résistance, et devait se retirer. Il +cède donc le terrain après une belle défense, et abandonne à Dumouriez une +victoire chèrement disputée. Il était deux heures; nos troupes harassées +de fatigue demandaient un instant de repos: Dumouriez le leur accorde, et +fait halte sur les hauteurs mêmes de Jemmapes et de Cuesmes. Il comptait, +pour la poursuite de l'ennemi, sur d'Harville, qui était chargé de tourner +Berthaimont et d'aller couper les derrières des Autrichiens. Mais l'ordre +n'étant pas assez clair et ayant été mal compris, d'Harville s'était tenu +en présence de Berthaimont, et en avait inutilement canonné les hauteurs. +Clerfayt se retira donc sous la protection de Beaulieu, qui n'avait pas +été entamé, et tous deux prirent la route de Bruxelles, que d'Harville ne +leur fermait pas. + +La bataille avait coûté aux Autrichiens quinze cents prisonniers, quatre +mille cinq cents morts ou blessés, et à peu près autant aux Français. +Dumouriez déguisa sa perte, et n'avoua que quelques cents hommes. On lui a +reproché de n'avoir pas, en marchant sur sa droite, tourné l'ennemi, pour +le prendre ainsi par derrière, au lieu de s'obstiner à l'attaque de gauche +et du centre. Il en avait eu l'idée en ordonnant à d'Harville de longer +Berthaimont, mais il ne s'y attacha pas assez. Sa vivacité, qui souvent +empêchait la réflexion, et le désir d'une action éclatante, lui firent +préférer à Jemmapes, comme dans toute la campagne, une attaque de front. +Au reste, plein de présence d'esprit et d'ardeur au milieu de l'action, il +avait enlevé nos troupes, et leur avait communiqué un courage héroïque. +L'éclat de cette grande action fut prodigieux. La victoire de Jemmapes +remplit en un instant la France de joie, et l'Europe d'une nouvelle +surprise. Il fut question partout de cette artillerie bravée avec tant de +sang-froid, de ces redoutes escaladées avec tant d'audace; on exagéra même +le péril et la victoire, et, par toute l'Europe, la faculté de remporter +de grandes batailles fut de nouveau reconnue aux Français. A Paris, tous +les républicains sincères eurent une grande joie de cette nouvelle, et +préparèrent des fêtes. Le domestique de Dumouriez, le jeune Baptiste +Renard, fut présenté à la convention, et gratifié par elle d'une couronne +civique et d'une épaulette d'officier. Les girondins, par patriotisme, +par justice, applaudirent aux succès du général. Les jacobins, quoique le +suspectant, applaudirent aussi par le besoin d'admirer le succès de la +révolution. Marat seul, reprochant à tous les Français leur engouement, +prétendit que Dumouriez avait dû mentir sur le nombre de ses morts, qu'on +n'attaquait pas une montagne à si peu de frais, qu'il n'avait pris ni +bagage ni artillerie, que les Autrichiens s'en allaient tranquillement, +que c'était une retraite plutôt qu'une défaite, que Dumouriez aurait pu +prendre l'ennemi autrement; et mêlant à cette sagacité une atroce fureur +de calomnie, il ajoutait que cette attaque de front n'avait eu lieu que +pour immoler les braves bataillons de Paris; que ses collègues à la +convention, aux Jacobins, tous les Français enfin, si prompts à admirer, +étaient des étourdis; et que, pour lui, il déclarerait Dumouriez un bon +général, quand toute la Belgique serait soumise, sans qu'un seul +Autrichien s'en échappât; et un bon patriote, lorsque la Belgique serait +profondément révolutionnée, et rendue tout à fait libre.--Vous autres +Français, disait-il, avec cette disposition à tout admirer sur-le-champ, +vous êtes exposés à revenir aussi promptement. Un jour vous proscrivez +Montesquiou; on vous apprend qu'il a conquis la Savoie, vous +l'applaudissez; vous le proscrivez de nouveau, et vous devenez la risée +générale par ces allées et venues. «Pour moi, je me défie, et j'accuse +toujours; et quant aux inconvénients de cette disposition, ils sont +incomparablement moindres que ceux de la disposition contraire, car jamais +ils ne compromettent le salut public. Sans doute ils peuvent m'exposer à +me méprendre sur le compte de quelques individus; mais, vu la corruption +du siècle, et la multitude d'ennemis par éducation, par principes et par +intérêt, de toute liberté, il y a mille à parier contre un que je ne +prendrai pas le change, en les considérant d'emblée comme des intrigans et +des fripons publics tout prêts à machiner. Je suis donc mille fois moins +exposé à être trompé sur le compte des fonctionnaires publics; et, tandis +que la funeste confiance que l'on a en eux les met à même de tramer contre +la patrie avec autant d'audace que de sécurité, la défiance éternelle dont +le public les environnerait, d'après mes principes, ne leur permettrait +pas de faire un pas sans trembler d'être démasqués et punis[1].» + +[Note 1: _Journal de la république française_, par Marat, l'Ami du Peuple, +N° 43, du lundi 12 novembre 1792.] + +Cette bataille venait d'ouvrir la Belgique aux Français; mais là +d'étranges difficultés se présentaient à Dumouriez, et deux tableaux +frappans vont s'offrir: sur le territoire conquis, la révolution française +agissant sur les révolutions voisines pour les hâter ou se les assimiler; +et dans notre armée, la démagogie pénétrant dans les administrations, et +les désorganisant pour les épurer. + +Il y avait en Belgique plusieurs partis: le premier, celui de la +domination autrichienne, n'existait que dans les armées impériales +chassées par Dumouriez; le second, composé de toute la nation, nobles, +prêtres, magistrats, peuple, repoussait unanimement le joug étranger, et +voulait l'indépendance de la nation belge; mais celui-ci se sous-divisait +en deux autres: les prêtres et privilégiés voulaient conserver les anciens +états, les anciennes institutions, les démarcations de classe et de +province, tout enfin, excepté la domination autrichienne, et ils avaient +pour eux une partie de la population, encore très superstitieuse et très +attachée au clergé; enfin les démagogues ou jacobins belges voulaient une +révolution complète et la souveraineté du peuple. Ceux-ci demandaient le +niveau français et l'égalité absolue. Ainsi chacun adoptait de la +révolution ce qui lui convenait; les privilégiés n'y cherchaient que leur +ancien état, les plébéiens voulaient la démagogie et le règne de la +multitude. Entre les divers partis, on conçoit que Dumouriez, par ses +goûts, devait garder un milieu. Repoussant l'Autriche qu'il combattait +avec ses soldats, condamnant les prétentions exclusives des privilégiés, +il ne voulait cependant pas transporter à Bruxelles les jacobins de Paris, +et y faire naître des Chabot et des Marat. Son but était donc, en +ménageant l'ancienne organisation du pays, de réformer ce qu'elle avait de +trop féodal. La partie éclairée de la population se prêtait bien à ces +vues; mais il était difficile d'en faire un ensemble, à cause du peu +d'union des villes et des provinces; et, de plus, en la formant en +assemblée, on l'exposait à être vaincue par le parti violent. Dans le cas +où il pourrait réussir, Dumouriez songeait, soit par une alliance, soit +par une réunion, à rattacher la Belgique à l'empire français, et à +compléter ainsi notre territoire. Il aurait désiré surtout empêcher les +dilapidations, s'assurer les immenses ressources de la contrée pour la +guerre, et n'indisposer aucune classe, pour ne pas faire dévorer son armée +par une insurrection. Il songeait principalement à ménager le clergé, qui +avait encore une grande influence sur l'esprit du peuple. Il voulait enfin +des choses que l'expérience des révolutions démontre impossibles, et +auxquelles tout le génie administratif et politique doit renoncer d'avance +avec une entière résignation. On verra plus tard se développer ses plans +et ses projets. + +En entrant en Belgique, il promit, par une proclamation, de respecter les +propriétés, les personnes et l'indépendance nationale. Il ordonna que tout +fût maintenu, que les autorités demeurassent en fonctions, que les impôts +continuassent d'être perçus, et que sur-le-champ des assemblées primaires +fussent réunies, pour former une convention nationale qui déciderait du +sort de la Belgique. + +Des difficultés bien autrement graves se préparaient pour lui. Des motifs +de politique, de bien public, d'humanité, pouvaient lui faire désirer en +Belgique une révolution prudente et mesurée; mais il avait à faire vivre +son armée, et c'était ici son affaire personnelle. Il était général et +avant tout obligé d'être victorieux. Pour cela, il lui fallait de la +discipline et des ressources. Entré à Mons le 7 novembre au matin, au +milieu de la joie des Brabançons, qui lui décernèrent une couronne ainsi +qu'au brave Dampierre, il se trouva dans les plus grands embarras. Ses +commissaires des guerres étaient à Valenciennes, rien de ce qu'on lui +avait promis n'arrivait. Il lui fallait des vêtemens pour ses soldats à +moitié nus, des vivres, des chevaux pour son artillerie, des charrois très +actifs pour seconder le mouvement de l'invasion, surtout dans un pays où +les transports étaient extrêmement difficiles, enfin du numéraire pour +payer les troupes, parce qu'en Belgique on n'acceptait pas volontiers les +assignats. Les émigrés en avaient répandu une grande quantité de faux, et +les avaient ainsi discrédités; d'ailleurs, aucun peuple n'aime à +participer aux embarras d'un autre, en acceptant le papier qui représente +ses dettes. + +L'impétuosité du caractère de Dumouriez, portée jusqu'à l'imprudence, ne +permet pas de croire qu'il fût demeuré depuis le 7 jusqu'au 11 à Mons, et +qu'il eût laissé le duc de Saxe-Teschen se retirer tranquillement, si des +détails d'administration ne l'eussent retenu malgré lui, et n'eussent +absorbé son attention qui aurait dû être exclusivement fixée sur les +détails militaires. Il forma un plan très bien conçu; c'était de passer +lui-même des marchés avec les Belges, pour les vivres, fourrages et +approvisionnemens. Il y avait à cela une foule d'avantages. Les objets à +consommer étaient sur les lieux, et on n'avait pas à craindre les retards. +Ces achats intéressaient beaucoup de Belges à la présence des armées +françaises. En payant les vendeurs en assignats, ceux-ci étaient obligés +d'en favoriser eux-mêmes la circulation; on se dispensait ainsi de rendre +cette circulation forcée, chose importante, car chaque individu à qui +arrive une monnaie forcée se regarde comme volé par l'autorité qui +l'impose, et c'est le moyen de blesser le plus universellement un peuple. +Dumouriez avait en outre songé à faire des emprunts au clergé, avec la +garantie de la France. Ces emprunts lui fournissaient des fonds et du +numéraire; et le clergé, quoique frappé momentanément, se sentait rassuré +sur son existence et ses biens, puisqu'on traitait avec lui. Enfin la +France ayant à demander aux Belges des indemnités pour les frais d'une +guerre libératrice, on eût affecté ces indemnités au paiement des +emprunts, et, moyennant un léger appoint, toute la guerre eût été payée, +et Dumouriez, comme il l'avait annoncé, aurait vécu aux frais de la +Belgique, sans la vexer ni la désorganiser; Mais c'étaient là des plans de +génie, et, en temps de révolution, il semble que le génie devrait prendre +un parti décidé: il devrait ou prévoir les désordres et les violences qui +vont suivre, et se retirer sur-le-champ; ou en les prévoyant, s'y +résigner, et continuer à être violent pour consentir d'être utile à là +tête des armées ou de l'état. Aucun homme n'a été assez détaché des choses +de ce monde, pour essayer du premier parti; il en est un qui a été grand, +et qui a su demeurer pur en suivant le second. C'est celui qui, placé au +comité de salut public, sans participer à ses actes politiques, se +renferma dans les soins de la guerre, et _organisa la victoire_, chose +pure, permise, et toujours patriotique sous tous les régimes. + +Dumouriez s'était servi pour ses marchés et ses opérations financières de +Malus, commissaire des guerres, qu'il estimait beaucoup parce qu'il le +trouvait habile et actif, sans trop s'inquiéter s'il était modéré ou non +dans ses gains; il avait employé aussi le nommé d'Espagnac, ancien abbé +libertin, et l'un de ces corrompus spirituels de l'ancien régime, qui +faisaient tous les métiers avec beaucoup de grâce et d'habileté, et +laissaient dans tous une réputation équivoque. Dumouriez le dépêcha au +ministère pour expliquer ses plans, et faire ratifier tous les engagemens +qu'il avait pris. + +Il donnait déjà bien assez de prise sur lui par l'espèce de dictature +administrative qu'il s'arrogeait, et par la modération révolutionnaire +qu'il montrait à l'égard des Belges, sans se compromettre encore par son +association avec des hommes déjà suspects, et qui, ne le fussent-ils pas, +allaient bientôt le devenir. Dans ce moment en effet une rumeur générale +s'élevait contre les anciennes administrations, qui étaient remplies, +disait-on, de fripons et d'aristocrates. + +Après avoir donné ses soins à l'entretien de ses soldats, Dumouriez +s'occupa d'accélérer la marche de Labourdonnaie. Ce général, après s'être +obstiné à demeurer en arrière, n'était entré à Tournay que fort tard, et +là il provoquait des scènes dignes des Jacobins, et levait de fortes +contributions. Dumouriez lui ordonna de marcher rapidement sur Gand et +l'Escaut, pour se rendre à Anvers, et achever ensuite le circuit du pays +jusqu'à la Meuse. Valence, enfin arrivé en ligne après des retards +involontaires, eut ordre d'être le 13 ou le 14 à Nivelles. Dumouriez, +croyant que le duc de Saxe-Teschen se retirerait derrière le canal de +Vilvorden, voulait que Valence, tournant la forêt de Soignies, se portât +derrière ce canal, et y reçût le duc au passage de la Dyle. + +Le 11, il partit de Mons, ne joignit que lentement l'armée ennemie, qui +elle-même se retirait avec ordre, mais avec une extrême lenteur. Mal servi +par ses transports, il ne put pas arriver assez promptement pour se venger +des retards qu'il avait été obligé de subir. Le 13, s'avançant lui-même +avec une simple avant-garde, il donna au milieu de l'ennemi à Anderlecht, +et faillit être enveloppé; mais, avec son adresse et sa fermeté +ordinaires, il déploya sa petite troupe, usa avec beaucoup d'appareil de +quelques pièces d'artillerie, et persuada aux Autrichiens qu'il était sur +le champ de bataille avec toute son armée. Il parvint ainsi à les +contenir, et eut le temps d'être secouru par ses soldats, qui, apprenant +sa position critique, accouraient en toute hâte pour le dégager. + +Il entra le 14 dans Bruxelles, et y fut arrêté de nouveau par des embarras +administratifs, n'ayant ni numéraire ni aucune des ressources nécessaires +à l'entretien de ses troupes. Il apprit là que le ministère avait refusé +de consentir ses derniers marchés, excepté un seul, et que toutes les +anciennes administrations militaires étaient renouvelées et remplacées par +un comité dit _des achats_. Ce comité avait seul, à l'avenir, le droit +d'acheter pour l'entretien des armées, sans qu'il fût permis aux généraux +de s'en mêler aucunement. C'était là le commencement d'une révolution, qui +se préparait dans les administrations et qui allait les livrer pour un +temps à une désorganisation complète. + +Les administrations qui exigent une longue pratique ou une application +spéciale, sont ordinairement celles où une révolution pénètre le plus +tard, parce qu'elles excitent moins l'ambition, et que d'ailleurs la +nécessité d'y conserver des sujets capables les garantit de la fureur des +renouvellemens. Ainsi on n'avait opéré presque aucun changement dans les +états-majors, dans les corps savans de l'armée, dans les bureaux des +divers ministères, dans les anciennes régies des vivres, et surtout dans +la marine, qui est de toutes les parties de l'art militaire celle qui +exige les connaissances les plus spéciales. Aussi ne manquait-on pas de +crier contre les aristocrates dont ces corps étaient remplis, et on +reprochait au conseil exécutif de ne pas les renouveler. L'administration +qui soulevait le plus d'irritation était celle des vivres. On adressait de +justes reproches aux fournisseurs, qui, par disposition d'état, et surtout +à la faveur de ce moment de désordre, exigeaient dans tous leurs marchés +des prix exorbitans, donnaient les plus mauvaises marchandises aux +troupes, et volaient l'état avec impudence. Il n'y avait qu'un cri de +toutes parts contre leurs exactions. Us avaient surtout un adversaire +inexorable dans le député Cambon de Montpellier. Passionné pour les +matières de finances et d'économie publique, ce député s'était acquis un +grand ascendant dans les discussions de ce genre, et jouissait de toute la +confiance de l'assemblée. Quoique démocrate prononcé, il m'avait cessé de +tonner contre les exactions de la commune, et il surprenait ceux qui ne +comprenaient pas qu'il poursuivît comme financier les désordres qu'il +aurait peut-être excusés comme jacobin. Il se déchaînait avec une plus +grande énergie encore contre les fournisseurs, et les poursuivait avec +toute la fougue de son caractère. Chaque jour il dénonçait de nouvelles +fraudes, en réclamait la répression, et tout le monde à cet égard était +d'accord avec lui. Les hommes honnêtes voulaient punir des fripons, les +jacobins voulaient persécuter des aristocrates, et les intrigans rendre +des places vacantes. + +On eut donc l'idée de former un comité composé de quelques individus +chargés de faire tous les achats pour le compte de la république. On pensa +que ce comité, unique et responsable, épargnerait à l'état les fraudes de +cette multitude de fournisseurs isolés, et qu'achetant seul pour toutes +les administrations, il ne ferait plus hausser les prix par la +concurrence, comme il arrivait lorsque chaque ministère, chaque armée +traitaient individuellement pour leurs besoins respectifs. Cette +institution fut établie de l'avis de tous les ministres, et Cambon surtout +en était le plus grand partisan, parce que cette forme nouvelle et simple +convenait à son esprit absolu. On signifia donc à Dumouriez qu'il n'aurait +plus aucun marché à passer, et on lui ordonna d'annuler ceux qu'il venait +de signer. On supprima en même temps les caisses des régisseurs, et on +poussa la rigueur de l'exécution jusqu'à faire des difficultés pour +acquitter, à la trésorerie nationale, un prêt qu'un négociant belge avait +fait à l'armée sur un bon de Dumouriez. + +Cette révolution dans l'administration des vivres, dont le motif était +louable, concourait malheureusement avec des circonstances qui allaient en +rendre les effets désastreux. Pendant son ministère, Servan avait eu à +pourvoir aux premiers besoins des troupes hâtivement rassemblées dans la +Champagne, et c'était beaucoup d'avoir suffi aux embarras du premier +moment. Mais, après la campagne de l'Argonne, les approvisionnemens faits +avec tant de peine se trouvaient épuisés; les volontaires, partis de chez +eux avec un seul habit, étaient presque nus, de sorte qu'il fallait +fournir un équipement complet à chacune des armées, et suffire à ce +renouvellement de tout le matériel, au milieu de l'hiver et malgré la +rapidité, de l'invasion en Belgique. Le successeur de Servan, Pache, était +donc chargé d'une tâche immense, et malheureusement, avec beaucoup +d'esprit et d'application, il avait un caractère souple et faible qui, le +portant à plaire à tout le monde, surtout aux jacobins, l'empêchait de +commander à personne, et de communiquer à une vaste administration le nerf +nécessaire. Si on joint donc à l'urgence, à l'immensité des besoins, aux +difficultés de la saison, et à la nécessité d'une grande promptitude, la +faiblesse d'un nouveau ministère, le désordre général de l'état, et +par-dessus tout une révolution dans le système administratif, on concevra +la confusion du premier moment, le dénuement des armées, leurs plaintes +amères, et la violence des reproches entre les généraux et les ministres. + +A la nouvelle de ces changemens administratifs, Dumouriez s'emporta +vivement. En attendant l'organisation du nouveau système, il voyait son +armée exposée à périr de misère, si ses marchés n'étaient pas maintenus et +exécutés. Il prit donc sur lui de les maintenir, et ordonna à ses agens, +Malus, d'Espagnac, et à un troisième nommé Petit-Jean, de continuer leurs +opérations sous sa propre responsabilité. Il écrivit en même temps au +ministre avec une hauteur qui allait le rendre plus suspect encore à des +démagogues défians, ombrageux, mécontens déjà de sa tiédeur +révolutionnaire et de sa dictature administrative. Il déclara qu'il +exigeait pour continuer ses services, qu'on le laissât pourvoir lui-même +aux besoins de son armée; il soutint que le comité des achats était une +absurdité, parce qu'il exporterait laborieusement et de loin ce qu'on +trouverait plus facilement sur les lieux; que les transports exposeraient +à des frais énormes et à des retards, pendant lesquels les armées +mourraient de faim, de froid et de misère; que les Belges perdraient tout +intérêt à la présence des Français, ne seconderaient plus la circulation +des assignats; que le pillage des fournisseurs continuerait tout de même, +parce que la facilité de voler l'état dans les fournitures avait toujours +fait et ferait toujours des voleurs, et que rien n'empêcherait les membres +du comité des achats de se faire entrepreneurs et acheteurs, quoique la +loi le leur défendît; qu'ainsi c'était là un vain rêve d'économie, qui, ne +fût-il pas chimérique, amènerait pour le moment une désastreuse +interruption dans les services. Ce qui ne contribuait pas peu à irriter +Dumouriez contre le comité des achats, c'est qu'il voyait dans les membres +qui le composaient des créatures du ministre Clavière, et croyait +apercevoir dans cette innovation un résultat de la défiance des girondins +contre lui. Cependant c'était une création faite de bonne foi, et +approuvée par tous les côtés, sans aucune intention de parti. + +Pache, en ministre patriote et ferme, aurait dû chercher à satisfaire le +général pour le conserver à la république. Pour cela il aurait fallu +examiner ses demandes, voir ce qu'il y avait de juste, y faire droit, +repousser le reste, et conduire toute chose avec autorité et vigueur, de +manière à empêcher les reproches, les disputes et la confusion. Loin de +là, Pache, accusé déjà de faiblesse par les girondins, et mal disposé pour +eux, laissa se heurter entre eux le général, les girondins et la +convention. Au conseil, il faisait part des lettres irréfléchies où +Dumouriez se plaignait ouvertement des défiances des ministres girondins à +son égard; à la convention, il faisait connaître les demandes impérieuses, +à la suite desquelles Dumouriez offrait sa démission en cas de refus. Ne +blâmant rien, mais n'expliquant rien, et affectant dans ses rapports une +fidélité scrupuleuse, il laissa produire à chaque chose ses plus fâcheux +effets. Les girondins, la convention, les jacobins, chacun fut irrité à sa +manière de la hauteur du général. Cambon tonna contre Malus, d'Espagnac et +Petit-Jean, cita les prix de leurs marchés, qui étaient excessifs, peignit +le luxe désordonné de d'Espagnac, les anciennes malversations de +Petit-Jean, et les fit décréter tous trois par l'assemblée. Il prétendit +que Dumouriez était entouré d'intrigans dont il fallait le délivrer; il +soutint que le comité des achats était une excellente institution; que +prendre les objets de consommation sur le théâtre de la guerre, c'était +priver les ouvriers français de travail, et les exposer aux mutineries de +l'oisiveté; que, quant aux assignats, il n'était nullement nécessaire +d'user d'adresse pour les faire circuler; que le général avait tort de ne +pas les faire recevoir d'autorité, et de ne pas transporter en Belgique la +révolution tout entière avec son régime, ses systèmes et ses monnaies; et +que les Belges, auxquels on donnait la liberté, devaient en accepter les +avantages et les inconvéniens. A la tribune de la convention, Dumouriez ne +fut guère considéré que comme dupé par ses agens; mais, aux Jacobins et +dans la feuille de Marat, il fut dit tout uniment qu'il était d'accord +avec eux, et qu'il recevait une part des bénéfices, ce dont on n'avait +d'autre preuve que l'exemple assez fréquent des généraux. + +Dumouriez fut donc obligé de livrer les trois commissaires, et on lui fit +l'affront de les faire arrêter malgré la garantie qu'il leur avait donnée. +Pache lui écrivit, avec sa douceur accoutumée, qu'on examinerait ses +demandes, qu'on pourvoirait à ses besoins, et que le comité des achats +ferait pour cela des acquisitions considérables; il lui annonçait en même +temps de nombreux arrivages, qui n'avaient pas lieu. Dumouriez, qui ne les +recevait pas, se plaignait sans cesse; de manière qu'à lire d'une part les +lettres du ministre, on aurait cru que tout abondait, et à lire celles du +général, on devait croire à un dénuement absolu. Dumouriez eut recours à +des expédiens, à des emprunts sur les chapitres des églises; il vécut avec +un marché de Malus, qu'on lui avait permis de maintenir, vu l'urgence, et +il fut encore retenu du 14 au 19 à Bruxelles. + +Dans cet intervalle Stengel, détaché avec l'avant-garde, avait pris +Malines: c'était une prise importante, à cause des munitions en poudre et +en armes de toute espèce que cette place renfermait, et qui en faisaient +l'arsenal de la Belgique. Labourdonnaie, qui était entré le 13 à Anvers, +organisait des clubs, indisposait les Belges en encourageant les +agitateurs populaires, et malgré tout cela ne mettait aucune vigueur dans +le siège du château. Dumouriez, ne pouvant plus s'accommoder d'un +lieutenant si fort occupé de clubs, et si peu de la guerre, le remplaça +par Miranda, Péruvien plein de bravoure, qui était venu en France à +l'époque de là révolution, et avait obtenu un haut grade par l'amitié de +Pétion. Labourdonnaie, privé de son armée et ramené dans le département du +Nord, vint y exciter le zèle des jacobins contre _César Dumouriez_. +C'était là le nom que déjà on commençait à donner au général. + +L'ennemi avait songé d'abord à se placer derrière le canal de Vilvorden, +et à se tenir en relation avec Anvers. Il commettait ainsi la même faute +que Dumouriez, en cherchant à se rapprocher de l'Escaut, au lieu de courir +sur la Meuse, comme ils auraient dû le faire tous deux, l'un pour se +retirer, l'autre pour empêcher la retraite. Enfin Clerfayt, qui avait pris +le commandement, sentit la nécessité de repasser promptement la Meuse, et +d'abandonner Anvers à son sort. Dumouriez alors reporta Valence de +Nivelles sur Namur, pour en faire le siège, et il eut le tort très grave +de ne pas le jeter au contraire le long de la Meuse, pour fermer la +retraite aux Autrichiens. La défaite de l'armée défensive eût amené +naturellement la reddition de la place. Mais l'exemple des grandes +manoeuvres stratégiques n'avait pas encore été donné, et d'ailleurs +Dumouriez manqua ici, comme dans une foule d'occasions, de la réflexion +nécessaire. Il partit de Bruxelles le 19. Le 20, il traversa Louvain; le +22, il joignit l'ennemi à Tirlemont, et lui tua trois ou quatre cents +hommes. Là, encore retenu par un dénuement absolu, il ne repartit que le +26. Le 27, il arriva devant Liège, et eut à soutenir un fort engagement à +Varoux, contre l'arrière-garde ennemie. Le général Staray, qui la +commandait, se défendit glorieusement, et reçut une blessure mortelle. +Enfin, le 28 au matin, Dumouriez entra dans Liège, aux acclamations du +peuple, qui était là dans les dispositions les plus révolutionnaires. +Miranda avait pris la citadelle d'Anvers le 29, et pouvait achever le +circuit de la Belgique, en marchant jusqu'à Ruremonde. Valence occupa +Namur le 2 décembre. Clerfayt se porta vers la Roër, et Beaulieu vers le +Luxembourg. + +Dans ce moment, toute la Belgique était occupée jusqu'à la Meuse; mais il +restait à conquérir le pays jusqu'au Rhin, et de grands obstacles se +présentaient encore à Dumouriez. Soit la difficulté des transports, soit +la négligence des bureaux, rien n'arrivait à son armée; et quoiqu'il y eût +d'assez grands approvisionnemens à Valenciennes, tout manquait sur la +Meuse. Pache, pour satisfaire les jacobins, leur avait ouvert ses bureaux, +et la plus grande désorganisation y régnait. On y négligeait le travail, +on y donnait, par inattention, les ordres les plus contradictoires. Tout +service devenait ainsi presque impossible, et tandis que le ministre +croyait les transports effectués, ils ne l'étaient pas. L'institution du +comité des achats avait encore augmenté le désordre. Le nouveau +commissaire, nommé Ronsin, qui avait remplacé Malus et d'Espagnac, en les +dénonçant, était dans le plus grand embarras. Fort mal accueilli à +l'armée, il avait été effrayé de sa tâche, et, sur l'ordre de Dumouriez, +il continua les achats sur les lieux, malgré les dernières décisions. Par +ce moyen, l'armée avait eu du pain et de la viande; mais les vêtemens, les +moyens de transport, le numéraire et les fourrages manquaient absolument, +et tous les chevaux mouraient de faim. Une autre calamité affligeait cette +armée, c'était la désertion. Les volontaires, qui dans le premier +enthousiasme avaient couru en Champagne, s'étaient refroidis depuis que le +moment du péril était passé. D'ailleurs ils étaient dégoûtés par les +privations de tout genre qu'ils essuyaient, et ils désertaient en foule. +Le seul corps de Dumouriez en avait perdu au moins dix mille, et chaque +jour il en perdait davantage. Les levées belges ne s'effectuaient pas, +parce qu'il était presque impossible d'organiser un pays où les diverses +classes de la population et les diverses provinces du territoire n'étaient +nullement disposées à s'entendre. Liège abondait dans le sens de la +révolution; mais le Brabant et la Flandre voyaient avec défiance surgir +les jacobins dans les clubs qu'on avait essayé d'établir à Gand, Anvers, +Bruxelles, etc. Le peuple belge n'était pas trop d'accord avec nos +soldats, qui voulaient payer en assignats; nulle part on ne consentait à +recevoir notre papier-monnaie, et Dumouriez refusait de lui donner une +circulation forcée. Ainsi, quoique victorieuse et maîtresse de la +campagne, l'armée se trouvait dans une situation malheureuse à cause de la +disette, de la désertion, et de la disposition incertaine et presque +défavorable des habitans. La convention assiégée des rapports +contradictoires du général, qui se plaignait avec hauteur, et du ministre +qui certifiait avec modestie, mais avec assurance, que les envois les plus +abondans avaient été faits, dépêcha quatre commissaires dans son sein, +pour aller s'assurer par leurs yeux du véritable état des choses. Ces +quatre commissaires étaient Danton, Camus, Lacroix et Cossuin. + +Tandis que Dumouriez avait employé le mois de novembre à occuper la +Belgique jusqu'à la Meuse, Custine, courant toujours aux environs de +Francfort et du Mein, était menacé par les Prussiens, qui remontaient la +Lahn. Il aurait voulu que tout le versement de la guerre eût lieu de son +côté, pour couvrir ses derrières, et assurer ses folles incursions en +Allemagne. Aussi ne cessait-il de se plaindre contre Dumouriez, qui +n'arrivait pas à Cologne, et contre Kellermann, qui ne se portait pas sur +Coblentz. On vient de voir les difficultés qui empêchaient Dumouriez +d'avancer plus vite; et pour rendre le mouvement de Kellermaun possible, +il aurait fallu que Custine, renonçant à des incursions qui faisaient +retentir d'acclamations la tribune des Jacobins et les journaux, se +renfermât dans la limite du Rhin, et que, fortifiant Mayence, il voulût +descendre lui-même à Coblentz. Mais il désirait qu'on fît tout derrière +lui pour avoir l'honneur de prendre l'offensive en Allemagne. Pressé de +ses sollicitations et de ses plaintes, le conseil exécutif rappela +Kellermann, le remplaça par Beurnonville, et donna à ce dernier la mission +tardive de prendre Trèves, dans une saison très avancée, au milieu d'un +pays pauvre et difficile à occuper. Il n'y avait jamais eu qu'une bonne +voie pour exécuter cette entreprise; c'était, dans l'origine, de marcher +entre Luxembourg et Trèves, et d'arriver ainsi à Coblentz, tandis que +Custine s'y porterait par le Rhin. On aurait alors écrasé les Prussiens, +encore abattus de leur défaite en Champagne, et donné la main à Dumouriez, +gui devait être à Cologne, ou qu'on aurait aidé à s'y porter s'il n'y +avait pas été. De cette manière, Luxembourg et Trèves, qu'il était +impossible de prendre de vive force, tombaient par famine et par défaut de +secours; mais Custine ayant persisté dans ses courses en Wétéravie, +l'armée de la Moselle étant restée dans ses cantonnemens, il n'était plus +temps de marcher sur ces places à la fin de novembre, pour y soutenir +Custine contre les Prussiens ranimés et remontant le Rhin. Beurnonville +fit valoir ces raisons; mais on était en disposition de conquérir, on +voulait punir l'électeur de Trèves de sa conduite envers la France, et +Beurnonville eut ordre de tenter une attaque qu'il essaya avec autant +d'ardeur que s'il l'avait approuvée. Après quelques combats brillans et +opiniâtres, il fut obligé d'y renoncer et de se replier vers la Lorraine. +Dans cette situation, Custine se sentait compromis sur les bords du Mein; +mais il ne voulait pas, en se retirant, avouer sa témérité et le peu de +solidité de sa conquête, et il persistait à s'y maintenir sans aucune +espérance fondée de succès. Il avait placé dans Francfort une garnison de +deux mille quatre cents hommes, et quoique cette force fût tout à fait +insuffisante dans une place ouverte et au milieu d'une population +indisposée par des contributions injustes, il ordonnait au commandant de +s'y maintenir; et lui, posté à Ober-Usel et Hombourg, un peu au-dessous de +Francfort, affectait une constance et'une fierté ridicules. Telle était la +situation de l'armée sur ce point, à la fin de novembre et au commencement +de décembre. + +Rien ne s'était donc encore effectué le long du Rhin. Aux Alpes, +Montesquiou, qu'on a vu négociant avec la Suisse et tâchant à la fois de +faire entendre raison à Genève et au ministère français, Montesquiou avait +été obligé d'émigrer. Une accusation avait été dirigée contre lui, pour +avoir compromis, disait-on, la dignité de la France, en laissant insérer +dans le projet de convention un article par lequel nos troupes devaient +s'éloigner, et surtout en exécutant cet article du projet. Un décret fut +lancé contre lui, et il se réfugia dans Genève; Mais son ouvrage était +garanti par sa modération, et tandis qu'on le mettait en accusation, on +transigeait avec Genève d'après les bases qu'il avait fixées. Les troupes +bernoises se retiraient, les troupes françaises se cantonnaient sur les +limites convenues, la précieuse neutralité suisse était assurée à la +France, et l'un de ses flancs était garanti pour plusieurs années. Cet +important service avait été méconnu, grâce aux inspirations de Clavière, +et grâce aussi à une susceptibilité de parvenus que nous devions à nos +victoires de la veille. + +Dans le comté de Nice on avait glorieusement repris le poste de Sospello, +que les Piémontais nous avaient arraché pour un instant, et qu'ils avaient +perdu de nouveau après un échec considérable. Ce succès était dû à +l'habileté du général Brunet. Nos flottes, qui dominaient dans la +Méditerranée, allaient à Gênes, à Naples, où régnaient des branches de la +maison de Bourbon, et enfin dans tous les états d'Italie, faire +reconnaître la nouvelle république française. Après une canonnade devant +Naples, on avait obtenu la reconnaissance de la république, et nos flottes +revenaient fières des aveux arrachés par elles. Aux Pyrénées régnait une +parfaite immobilité, et Servan, faute de moyens, avait la plus grande +peine à recomposer l'armée d'observation. Malgré des dépenses énormes de +cent quatre-vingts, de deux cents millions par mois, toutes les armées des +Pyrénées, des Alpes, de la Moselle, étaient dans la même détresse, par la +désorganisation des services, et par la confusion qui régnait au ministère +de la guerre. Au milieu de cette misère, nous n'en avions pas moins +l'ivresse et l'orgueil de la victoire. Dans ce moment, les esprits exaltés +par Jemmapes, par la prise de Francfort, par l'occupation de la Savoie et +de Nice, par le subit retour de l'opinion européenne en notre faveur, +crurent entendre s'ébranler les monarchies, et s'imaginèrent un instant +que les peuples allaient renverser les trônes et se former en républiques. +«Ah! s'il était vrai,» s'écriait un membre des Jacobins, à propos de la +réunion de la Savoie à la France, «s'il était vrai que le réveil des +peuples fût arrivé; s'il était vrai que le renversement de tous les trônes +dût être la suite prochaine du succès de nos armées et du volcan +révolutionnaire; s'il était vrai que les vertus républicaines vengeassent +enfin le monde de tous les crimes couronnés; que chaque région, devenue +libre, forme alors un gouvernement conforme à l'étendue plus ou moins +grande que la nature lui aura fixée, et que de toutes ces conventions +nationales, un certain nombre de députés extraordinaires forment au centre +du globe une convention universelle, qui veille sans cesse au maintien des +droits de l'homme, à la liberté générale du commerce et à la paix du genre +humain!...[1]» + +[Note 1: Discours de Milhaud, député du Cantal, prononcé aux Jacobins en +novembre 1792.] + +Dans ce moment, la convention apprenant les vexations commises par le duc +de Deux-Ponts contre quelques sujets de sa dépendance, rendit, dans un +élan d'enthousiasme, le décret suivant: + +«La convention nationale déclare qu'elle accordera secours et fraternité à +tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et elle charge le +pouvoir exécutif de donner des ordres aux généraux des armées françaises, +pour secourir les citoyens qui auraient été ou qui seraient vexés pour la +cause de la liberté. + +«La convention nationale ordonne aux généraux des armées françaises, de +faire imprimer et afficher le présent décret dans tous les lieux où ils +porteront les armes de la république. + +«Paris, le 19 novembre 1792.» + + + + +CHAPITRE IV. + + +ÉTAT DES PARTIS AU MOMENT DU PROCÈS DE LOUIS XVI.--CARACTÈRE ET OPINIONS +DES MEMBRES DU MINISTÈRE A CETTE ÉPOQUE, ROLAND, PACHE, LEBRUN, GABAT, +MONGE ET CLAVIÈRE.--DÉTAILS SUR LA VIE INTÉRIEURE DE LA FAMILLE ROYALE +DANS LA TOUR DU TEMPLE.--COMMENCEMENT DE LA DISCUSSION SUR LA MISE EN +JUGEMENT DE LOUIS XVI; RÉSUMÉ DES DÉBATS; OPINION DE SAINT-JUST.--ÉTAT +FACHEUX DES SUBSISTANCES; DÉTAILS ET QUESTIONS D'ÉCONOMIE POLITIQUE. +--DISCOURS DE ROBESPIERRE SUR LE JUGEMENT DU ROI.--LA CONVENTION DÉCRÈTE +QUE LE ROI SERA JUGÉ PAR ELLE.--PAPIERS TROUVÉS DANS L'_armoire de fer_. +--PREMIER INTERROGATOIRE DE LOUIS XVI A LA CONVENTION.--CHOC DES OPINIONS +ET DES INTÉRÊTS PENDANT LE PROCÈS; INQUIÉTUDE DES JACOBINS.--POSITION DU +DUC D'ORLÉANS; ON PROPOSE SON BANNISSEMENT. + + +Le procès de Louis XVI allait enfin commencer, et les partis s'attendaient +ici pour mesurer leurs forces, pour découvrir leurs intentions, et se +juger définitivement. On observait surtout les girondins, pour surprendre +chez eux le moindre mouvement de pitié, et les accuser de royalisme, si la +grandeur déchue parvenait à les toucher. + +Le parti des jacobins, qui poursuivait dans la personne de Louis XVI la +monarchie tout entière, avait fait des progrès sans doute, mais il +trouvait une opposition encore assez forte à Paris, et surtout dans le +reste de la France. Il dominait dans la capitale par son club, par la +commune, par les sections; mais la classe moyenne reprenait courage, et +lui opposait encore quelque résistance. Pétion ayant refusé la mairie, le +médecin Chambon avait obtenu une grande majorité de suffrages, et avait +accepté à regret des fonctions qui convenaient peu à son caractère modéré +et nullement ambitieux. Ce choix prouve la puissance que possédait encore +la bourgeoisie dans Paris même. Et elle en avait une bien plus grande dans +le reste de la France. Les propriétaires, les commerçans, toutes les +classes moyennes enfin, n'avaient déserté ni les conseils municipaux, ni +les conseils de départemens, ni les sociétés populaires, et envoyaient des +adresses à la majorité de la convention, dans le sens des lois et de la +modération. Beaucoup de sociétés affiliées aux jacobins improuvaient la +société-mère, et lui demandaient hautement la radiation de Marat, +quelques-unes même celle de Robespierre. Enfin, des Bouches-du-Rhône, du +Calvados, du Finistère, de la Gironde, partaient de nouveaux fédérés, qui, +devançant les décrets comme au 10 août, venaient protéger la convention et +assurer sort indépendance. + +Les jacobins ne possédaient pas encore les armées; les états-majors et +l'organisation militaire continuaient de les en repousser. Ils avaient +cependant envahi un ministère, celui de la guerre. Pache le leur avait +ouvert par faiblesse, et il avait remplacé par des membres du club tous +ses anciens employés. On se tutoyait dans ses bureaux, on y allait en sale +costume, on y faisait des motions, et il s'y trouvait quantité de prêtres +mariés, introduits par Audoin, gendre de Pache, et prêtre marié lui-même. +L'un des chefs de ce ministère était Hassenfratz, autrefois habitant de +Metz, expatrié pour cause de banqueroute, et comme tant d'autres, parvenu +à de hautes fonctions en déployant beaucoup de zèle démagogique. On +renouvelait ainsi les administrations de l'armée, et, autant que possible, +on remplissait l'armée elle-même d'une nouvelle classe et d'une nouvelle +opinion. Aussi, tandis que Roland était voué à la haine des jacobins, +Pache était chéri, loué par eux. On vantait sa douceur, sa modestie, sa +grande capacité, et on les opposait à la sévérité de Roland qu'on appelait +de l'orgueil. Roland en effet n'avait donné aux jacobins aucun accès dans +son ministère de l'intérieur. Observer les rapports des corps constitués, +l'amener dans les limites ceux qui s'en écartaient, maintenir la +tranquillité publique, surveiller les sociétés populaires, pourvoir aux +subsistances, protéger le commerce et les propriétés, c'est-à-dire veiller +à toute l'administration intérieure de l'état, telles étaient ses immenses +fonctions, et il les remplissait avec une rare énergie. Tous les jours, il +dénonçait la commune, poursuivait ses excès de pouvoir, ses dilapidations, +ses envois de commissaires; il arrêtait ses correspondances, ainsi que +celles des jacobins, et substituait à leurs écrits violens d'autres écrits +pleins de modération, qui produisaient partout le meilleur effet. Il +veillait à toutes les propriétés d'émigrés échues à l'état, donnait un +grand soin aux subsistances, réprimait les désordres dont elles étaient +l'occasion, et se multipliait en quelque sorte pour opposer aux passions +révolutionnaires la loi et la force quand il le pouvait. On conçoit quelle +différence les jacobins devaient mettre entre Pache et Roland. Les +familles des deux ministres contribuaient elles-mêmes à rendre cette +différence plus sensible. La femme, les filles de Pache allaient dans les +clubs, dans les sections, paraissaient même dans les casernes des fédérés, +qu'on voulait gagner à la cause, et se distinguaient par un bas +jacobinisme, de cette épouse de Roland, polie et fière, et surtout +entourée de ces orateurs si brillans et si odieux. + +Pache et Roland étaient donc les deux hommes autour desquels on se +rangeait dans le conseil. Clavière, aux finances, quoiqu'il fût souvent +brouillé avec tous les autres, par l'extrême irascibilité de son +caractère, revenait toujours à Roland quand il était apaisé. Lebrun, +faible, mais attaché aux girondins par ses lumières, travaillait beaucoup +avec Brissot; et les jacobins, appelant ce dernier un intrigant, disaient +qu'il était maître de tout le gouvernement, parce qu'il aidait Lebrun dans +les travaux de la diplomatie. Garat, en contemplant les partis d'une +hauteur métaphysique, se contentait de les juger, et ne se croyait pas +tenu de les combattre. Il semblait se croire dispensé de soutenir les +girondins, parce qu'il leur découvrait des torts, et se faisait de son +inertie une véritable sagesse. Cependant les jacobins acceptaient la +neutralité d'un esprit aussi distingué comme un précieux avantage, et la +payaient de quelques éloges. Monge enfin, esprit mathématique, patriote +prononcé, peu disposé pour les théories un peu vagues des girondins, +suivait l'exemple de Pache, laissait envahir son ministère par les +jacobins, et sans désavouer les girondins auxquels il devait son +élévation, recevait les éloges de leurs adversaires, et partageait la +popularité du ministre de la guerre. + +Ainsi, trouvant deux complaisans dans Pache et Monge, un idéologue +indifférent dans Garat, mais un adversaire inexorable dans Roland, qui +ralliait à lui Lebrun et Clavière, et souvent ramenait les autres, le +parti jacobin n'avait pas encore le gouvernement de l'état, et répétait +partout qu'il n'y avait qu'un roi de moins dans le nouvel ordre de choses, +mais qu'à part cela, c'était le même despotisme, les mêmes intrigues et +les mêmes trahisons. Il disait que la révolution ne serait complète et +sans retour que lorsqu'on aurait détruit l'auteur secret de toutes les +machinations et de toutes les résistances, enfermé au Temple. + +On voit quelles étaient les forces respectives des partis, et l'état de la +révolution à l'instant où fut commencé le procès de Louis XVI. Ce prince +avec sa famille habitait la grande tour du Temple. La commune ayant la +disposition de la force armée et le soin de la police dans la capitale, +avait aussi la garde du Temple, et c'est à son autorité ombrageuse, +inquiète et peu généreuse, que la famille royale était soumise. Cette +famille infortunée étant gardée par une classe d'hommes bien inférieure +à celle dont se composait la convention, ne devait s'attendre ni à la +modération ni aux égards que l'éducation et des moeurs polies inspirent +toujours pour le malheur. Elle avait d'abord été placée dans la petite +tour; mais elle fut ensuite transportée dans la grande, parce qu'on jugea +que la surveillance en serait plus facile et plus sûre. Le roi occupait un +étage, et les princesses avec les enfans en occupaient un autre. On les +réunissait pendant le jour, et on leur permettait de passer ensemble les +tristes instans de leur captivité. Un seul domestique avait obtenu la +permission de les suivre dans leur prison: c'était le fidèle Cléry, qui, +échappé aux massacres du 10 août, était rentré au milieu de Paris, pour +servir dans leur infortune ceux qu'il avait servis jadis dans l'éclat de +leur toute-puissance. Il était levé dès le commencement du jour, et se +multipliait pour remplacer auprès de ses maîtres les nombreux serviteurs +qui les entouraient autrefois. On déjeunait à neuf heures dans la chambre +du roi. A dix heures, toute la famille se réunissait chez la reine. Louis +XVI s'occupait alors de l'éducation de son fils, lui faisait apprendre +quelques vers de _Racine_ et de _Corneille_, et ensuite il lui donnait +les premières notions de la géographie, science qu'il avait cultivé +lui-même avec beaucoup d'ardeur etde succès. La reine, de son coté, +travaillait à l'éducation de sa fille, et puis s'occupait avec sa soeur +à des ouvrages de tapisserie. A une heure, quand le temps était beau, la +famille tout entière était conduite dans les jardins pour y respirer +l'air, et y faire une courte promenade. Plusieurs municipaux et officiers +de garde l'accompagnaient, et suivant les occasions, elle trouvait +quelquefois des visages humains et attendris, quelquefois durs et +méprisans. Les hommes peu cultivés sont peu généreux, et chez eux la +grandeur n'est pas pardonnée aussitôt qu'elle est abattue. Qu'on se figure +des artisans grossiers, sans lumières, maîtres de cette famille dont ils +se reprochaient d'avoir si long-temps souffert le pouvoir et alimenté le +luxe, et on concevra quelles basses vengeances ils devaient quelquefois +exercer sur elle! Souvent le roi et la reine entendaient de cruels propos, +et retrouvaient, sur les murs des cours et des corridors, l'expression +d'une haine que l'ancien gouvernement avait fréquemment méritée, mais que +Louis XVI ni son épouse n'avaient rien fait pour inspirer. Cependant ils +trouvaient parfois un soulagement dans de furtives expressions d'intérêt, +et ils continuaient ces promenades douloureuses à cause de leurs enfans, +auxquels l'exercice était nécessaire. Tandis qu'ils parcouraient +tristement cette cour du Temple, ils apercevaient aux fenêtres des maisons +voisines une foule d'anciens sujets encore attachés à leurs maîtres, et +qui venaient contempler l'espace étroit où était enfermé le monarque +déchu. A deux heures, la promenade finissait, et on servait le dîner. +Après le dîner, le roi prenait quelque repos; pendant son sommeil, son +épouse, sa soeur et sa fille travaillaient en silence, et Cléry, dans une +autre salle, exerçait le jeune prince à des jeux de son âge. On faisait +ensuite une lecture en commun, on soupait, et chacun rentrait dans son +appartement, après un adieu pénible, car ils ne se quittaient jamais sans +douleur. Le roi lisait encore pendant plusieurs heures. Montesquieu, +Buffon, l'historien Hume, l'Imitation de Jésus-Christ, quelques classiques +latins et italiens formaient ses lectures habituelles. Il avait achevé +environ deux cent cinquante volumes à sa sortie du Temple. + +Telle était la vie de ce monarque pendant sa triste captivité. Rendu à la +vie privée, il était rendu à toutes ses vertus, et devenait digne de +l'estime de tous les coeurs honnêtes. Ses ennemis eux-mêmes, en le voyant +si simple, si calme, si pur, n'auraient pu se défendre d'une émotion +involontaire, et auraient, en faveur des vertus de l'homme, pardonné aux +torts du prince. + +La commune, extrêmement méfiante, employait les plus gênantes précautions. +Des officiers municipaux ne perdaient jamais de vue aucune des personnes +de la famille royale, et, au moment seul du coucher, ils consentaient à en +être séparés par une porte fermée. Alors ils plaçaient un lit à l'entrée +de chaque appartement, de manière à en fermer la sortie, et y passaient la +nuit. Santerre, avec son état-major, faisait chaque jour une visite +générale dans toute la tour, et en rendait un compte régulier. Les +officiers municipaux de garde formaient une espèce de conseil permanent, +qui, placé dans une salle de la tour, était chargé de donner des ordres, +et de répondre à toutes les demandes des prisonniers. D'abord on avait +laissé dans la prison, encre, papier et plumes; mais bientôt on enleva +tous ces objets, ainsi que tous les instrumens tranchans, comme couteaux, +rasoirs, ciseaux, canifs, et on fit les recherches les plus minutieuses et +les plus offensantes pour découvrir ceux de ces instrumens qui auraient pu +être cachés. Ce fut une grande peine pour les princesses, qui dès lors +furent privées de leurs ouvrages de couture, et ne purent plus réparer +leurs vêtemens, déjà dans un assez mauvais état, n'ayant pas été +renouvelés depuis la translation au Temple. Dans le sac du château, +presque tout ce qui tenait à l'usage personnel de la famille royale avait +été détruit. L'épouse de l'ambassadeur d'Angleterre envoya du linge à la +reine, et la commune, sur la demande du roi, en fit faire pour toute la +famille. Quant aux habits et vêtemens, ni le roi ni la reine ne songèrent +à en demander; ils en auraient sans doute obtenu s'ils en avaient exprimé +le désir. Quant à l'argent, on leur remit en septembre une somme de 2,000 +francs pour leurs menues dépenses; mais on ne voulut plus leur en donner +depuis, parce qu'on craignait l'usage qu'ils en pourraient faire. Une +somme était déposée dans les mains de l'administrateur du Temple, et sur +la demande des prisonniers on achetait les divers objets dont ils avaient +besoin. + +Il ne faut pas exagérer les torts de la nature humaine, et supposer que, +joignant une exécrable bassesse aux fureurs du fanatisme, les gardiens de +la famille prisonnière lui imposassent à plaisir d'indignes privations, et +voulussent ainsi lui rendre plus pénible le souvenir de sa grandeur +passée. La méfiance était seule cause de certains refus. Ainsi, tandis que +la crainte des complots et des communications empêchait qu'on leur +accordât plus d'un serviteur dans l'intérieur de la prison, un nombreux +domestique était employé à préparer leurs alimens. Treize officiers de +bouche remplissaient la cuisine placée à quelque distance de la tour. Les +rapports de la dépense du Temple, où la plus grande décence est observée, +où les prisonniers sont qualifiés avec égard, où leur sobriété est vantée, +où Louis XVI est justifié du bas reproche de trop se livrer au goût du +vin, ces rapports non suspects portent la dépense de la table à 28,745 +livres en deux mois. Tandis que treize domestiques occupaient la cuisine, +un seul pouvait pénétrer dans la prison, et aidait Cléry à servir les +prisonniers à table. Eh bien, tant est ingénieuse la captivité! C'était +par ce domestique, dont Cléry avait intéressé la sensibilité, que les +nouvelles extérieures pénétraient quelquefois au Temple. On avait toujours +laissé ignorer aux malheureux prisonniers les événemens du dehors. Les +représentans de la commune s'étaient contentés de leur communiquer les +journaux qui mentionnaient les victoires de la république, et qui leur +ôtaient ainsi tout espoir. + +Cléry avait imaginé, pour les tenir au courant, un moyen adroit, et qui +lui réussissait assez bien. Par le moyen des communications qu'il s'était +ménagées au dehors, il avait fait choisir et payer un crieur public, qui +venait se placer sous les fenêtres du Temple, et sous prétexte de vendre +des journaux, en rapportait les principaux détails de toute la force de sa +voix. Cléry, qui était convenu de l'heure, se plaçait auprès de la même +fenêtre, recueillait ce qu'il entendait, et le soir, se penchant sur le +lit du roi, à l'instant où il lui en fermait les rideaux, il lui +rapportait ce qu'il avait appris. Telle était la situation de la famille +infortunée tombée du trône dans les fers, et la manière dont le zèle +industrieux d'un serviteur fidèle luttait avec la défiance ombrageuse de +ses gardiens. + +Les comités avaient enfin présenté leur travail sur le procès de Louis +XVI. Dufriche-Valazé avait fait un premier rapport sur les faits reprochés +au monarque, et sur les pièces qui pouvaient les constater. Ce rapport, +trop long pour être entendu jusqu'au bout, fut imprimé par ordre de la +convention, et distribué à chacun de ses membres. Le 7 novembre, le député +Mailhe, parlant au nom du comité de législation, présenta le rapport sur +les grandes questions auxquelles le procès donnait naissance: + +Louis XVI peut-il être jugé? + +Quel tribunal prononcera le jugement? + +Telles étaient les deux questions essentielles qui allaient occuper les +esprits, et qui devaient les agiter profondément. L'impression du rapport +fut ordonnée sur-le-champ. Traduit dans toutes les langues, distribué à un +nombre considérable d'exemplaires, il remplit bientôt la France et +l'Europe. La discussion fut ajournée au 13, malgré Billaud-Varennes, qui +voulait qu'on décidât par acclamation la question de la mise en jugement. + +Ici allait se livrer la dernière lutte entre les idées de l'assemblée +constituante et les idées de la convention; et cette lutte devait être +d'autant plus violente, que la vie ou la mort d'un roi allait en être le +résultat. L'assemblée constituante était démocratique par ses idées, et +monarchique par ses sentimens. Ainsi, tandis qu'elle constituait l'état +tout entier en république, par un reste d'affection et de ménagement pour +Louis XVI, elle conservait la royauté avec les attributs qu'on est convenu +de lui accorder, dans le système de la monarchie féodale régularisée. +Hérédité, pouvoir exécutif, participation au pouvoir législatif, et +surtout inviolabilité, telles sont les prérogatives que l'on reconnaît au +trône dans les monarchies modernes, et que la première assemblée avait +laissées à la maison régnante. La participation au pouvoir législatif et +le pouvoir exécutif sont des fonctions qui peuvent varier dans leur +étendue, et qui ne constituent pas aussi essentiellement la royauté +moderne que l'hérédité et l'inviolabilité. De ces deux dernières, l'une +assure la transmission perpétuelle et naturelle de la royauté, la seconde +la met hors de toute atteinte dans la personne de chaque héritier; toutes +deux enfin en font quelque chose de perpétuel qui ne s'interrompt pas, et +quelque chose d'inaccessible, qu'aucune pénalité ne peut atteindre. +Condamnée à n'agir que par des ministres qui répondent de ses actions, la +royauté n'est accessible que dans ses agens, et on a ainsi un point pour +la frapper sans l'ébranler. Telle est la monarchie féodale, successivement +modifiée par le temps, et conciliée avec le degré de liberté auquel sont +parvenus les peuples modernes. + +Cependant l'assemblée constituante avait été portée à mettre une +restriction à cette inviolabilité royale. La fuite à Varennes, les +entreprises des émigrés, l'amenèrent enfin à penser que la responsabilité +ministérielle ne garantirait pas une nation de toutes les fautes de la +royauté. Elle avait en conséquence prévu le cas où un monarque se mettrait +à la tête d'une armée ennemie, pour attaquer la constitution de l'état, ou +bien ne s'opposerait pas, par un _acte formel_, à une entreprise de cette +nature faite en son nom. Dans ce cas, elle avait déclaré le monarque non +point justiciable des lois ordinaires contre la félonie, mais déchu; il +était _censé avoir abdiqué la royauté_. Tel est le langage textuel de la +loi qu'elle avait rendue. La proposition d'accepter la constitution, faite +par elle au roi, et l'acceptation de la part du roi, avaient rendu le +contrat irrévocable, et l'assemblée avait pris le solennel engagement de +tenir comme sacrée la personne des monarques. + +C'est en présence d'un engagement pareil que se trouvait la convention, en +décidant du sort de Louis XVI. Mais ces nouveaux constituans, réunis sous +le nom de conventionnels, ne se prétendaient pas plus engagés par les +institutions de leurs prédécesseurs, que ceux-ci ne s'étaient crus engagés +par les vieilles institutions de la féodalité. Les esprits avaient subi un +entraînement si rapide, que les lois de 1791 paraissaient aussi absurdes à +la génération de 1792, que celles du XIIIe siècle l'avaient paru à la +génération de 1789. Les conventionnels ne se croyaient donc pas liés par +une loi qu'ils jugeaient absurde, et se déclaraient en insurrection contre +elle, comme les états-généraux contre celle des trois ordres. + +On vit donc, dès l'ouverture de la discussion, le 13 novembre, se +prononcer deux systèmes opposés: les uns soutenaient l'inviolabilité, les +autres la rejetaient absolument. Les idées avaient tellement changé, +qu'aucun membre de la convention n'osait défendre l'inviolabilité comme +bonne en elle-même, et ceux même qui étaient pour elle ne la défendaient +que comme disposition antérieure, dont le bénéfice était acquis au +monarque, et qu'on ne pouvait lui contester sans manquer à un engagement +national. Encore n'y avait-il que très peu de députés qui la soutinssent à +ce titre d'engagement pris, et les girondins la condamnaient même sous ce +rapport. Cependant ils demeuraient hors du débat, et observaient +froidement la discussion élevée entre les rares partisans de +l'inviolabilité et ses nombreux adversaires. + +«D'abord, disaient les adversaires de l'inviolabilité, pour qu'un +engagement soit valable, il faut que celui qui s'engage ait le droit de +s'engager. Or, la souveraineté nationale est inaliénable, et ne peut pas +se lier pour l'avenir. La nation peut bien, en stipulant l'inviolabilité, +avoir rendu le pouvoir exécutif inaccessible aux coups du pouvoir +législatif: c'est une précaution politique dont on conçoit le motif, dans +le système de l'assemblée constituante; mais, si elle a rendu le roi +inviolable pour tous les corps constitués, elle n'a pu le rendre +inviolable pour elle-même, car elle ne peut jamais renoncer à la faculté +de tout faire et de tout vouloir en tout temps; cette faculté constitue sa +toute-puissance, qui est inaliénable; la nation n'a donc pu s'engager +envers Louis XVI, et on ne peut lui opposer un engagement qu'elle n'a pas +pu prendre. + +«Secondement, il aurait fallu, même en supposant l'engagement possible, +qu'il fût réciproque. Or, il ne l'a jamais été du côté de Louis XVI. Cette +constitution, sur laquelle il veut maintenant s'appuyer, il ne l'a jamais +voulu, il a toujours protesté contre elle, et n'a jamais cessé de +travailler à la détruire, non seulement par des conspirations intérieures, +mais par le fer des ennemis. Quel droit a-t-il donc de s'en prévaloir? + +«Qu'on admette même l'engagement comme possible et comme réciproque, il +faut encore qu'il ne soit pas absurde, pour avoir quelque valeur. Ainsi on +conçoit l'inviolabilité qui s'applique à tous les actes ostensibles dont +un ministre répond à la place du roi. Pour tous les actes de ce genre, il +existe une garantie dans la responsabilité ministérielle, et +l'inviolabilité, n'étant pas l'impunité, cesse d'être absurde. Mais pour +tous les actes secrets, comme les trames cachées, les intelligences avec +l'ennemi, les trahisons enfin, un ministre est-il là pour contre-signer et +répondre? Et ces derniers actes cependant resteraient impunis, quoique les +plus graves et les plus coupables de tous! Voilà ce qui est inadmissible, +et il faut reconnaître que le roi, inviolable pour les actes de son +administration, cesse de l'être pour les actes secrets et criminels qui +attaquent la sûreté publique. Ainsi un député, inviolable pour ses +fonctions législatives, un ambassadeur pour ses fonctions diplomatiques, +ne le sont plus pour tous les autres faits de leur vie privée. +L'inviolabilité a donc des bornes, et il est des points sur lesquels la +personne du roi cesse d'être inattaquable. Dira-t-on que la déchéance est +la peine prononcée contre les perfidies dont un ministre ne répond pas? +C'est-à-dire, que la simple privation du pouvoir serait la seule peine +qu'on infligerait au monarque, pour en avoir si horriblement abusé! Le +peuple qu'il aurait trahi, livré au fer étranger, et à tous les fléaux à +la fois, se bornerait à lui dire: Retirez-vous. Ce serait là une justice +illusoire, et une nation ne peut pas se manquer ainsi à elle-même, en +laissant impuni, le crime commis contre son existence et sa liberté. + +«Il faut, ajoutaient les mêmes orateurs, il faut à la vérité une peine +connue, renfermée dans une loi antérieure, pour pouvoir l'appliquer à un +délit. Mais n'y a-t-il pas les peines ordinaires contre la trahison? Ces +peines ne sont elles pas les mêmes dans tous les codes? Le monarque +n'était-il pas averti, par la morale de nous les temps et de tous les +lieux, que la trahison est un crime; et par la législature de tous les +peuples, que ce crime est puni du plus terrible des châtimens? Il faut, +outre une loi pénale, un tribunal. Mais voici la nation souveraine qui +réunit en elle tous les pouvoirs, celui de juger comme celui de faire les +lois, de faire la paix ou la guerre; elle est ici avec sa toute-puissance, +avec son universalité, et il n'est aucune fonction qu'elle ne soit capable +de remplir; cette nation, c'est la convention qui la représente, avec +mandat de tout faire pour elle, de la venger, de la constituer, de la +sauver. La convention est donc compétente pour juger Louis XVI; elle a des +pouvoirs suffisans; elle est le tribunal le plus indépendant, le plus +élevé, qu'un accusé puisse choisir; et, à moins qu'il ne lui faille des +partisans, ou des stipendiés de l'ennemi, pour obtenir justice, le +monarque ne peut pas désirer d'autres juges. A la vérité, il aura les +mêmes hommes pour accusateurs et juges. Mais si, dans les tribunaux +ordinaires, exposés dans une sphère inférieure à des causes individuelles +et particulières d'erreur, on sépare les fonctions, et on empêche que +l'accusation ait pour arbitres ceux qui l'ont soutenue, dans le +conseil-général de la nation, qui est placé au-dessus de tous les +intérêts, de tous les motifs individuels, les mêmes précautions ne sont +plus nécessaires. _La nation ne saurait errer_, et les députés qui la +représentent partagent son infaillibilité et ses pouvoirs. + +«Ainsi, continuaient les adversaires de l'inviolabilité, l'engagement +contracté en 1791 ne pouvant lier la souveraineté nationale; cet +engagement étant sans aucune réciprocité, et renfermant d'ailleurs une +clause absurde, celle de laisser la trahison impunie, est tout à fait nul, +et Louis XVI peut être mis en cause. Quant à la peine, elle a été connue +de tout temps, elle s'est trouvée dans toutes les lois. Quant au tribunal, +il est dans la convention revêtue de tous les pouvoirs législatifs, +exécutifs et judiciaires.» Ces orateurs demandaient donc, avec le comité: +que Louis XVI fût jugé; qu'il le fût par la convention nationale; qu'un +acte énonciatif des faits à lui imputés fût dressé par des commissaires +choisis; qu'il comparût en personne pour y répondre; que des conseils lui +fussent accordés pour se défendre; et qu'immédiatement après l'avoir +entendu, la convention prononçât son jugement, par appel nominal. + +Les défenseurs de l'inviolabilité n'avaient laissé aucune de ces raisons +sans réponse, et avaient réfuté tout le système de leurs adversaires. + +«On prétend, disaient-ils, que la nation n'a pas pu aliéner sa +souveraineté et s'interdire le droit de punir un attentat commis contre +elle-même; que l'inviolabilité prononcée en 1791 ne liait que le corps +législatif, mais point la nation elle-même. D'abord, s'il est vrai que la +souveraineté nationale ne puisse pas s'aliéner, et s'interdire de +renouveler ses lois, il est vrai aussi qu'elle ne peut rien sur le passé; +ainsi elle ne saurait faire que ce qui a été ne soit pas; elle ne peut +point empêcher que les lois qu'elle avait portées aient eu leur effet, et +que ce qu'elles absolvaient soit absous; elle peut bien pour l'avenir +déclarer que les monarques ne seront plus inviolables, mais, pour le +passé, elle ne peut pas empêcher qu'ils le soient, puisqu'elle les a +déclarés tels; elle ne peut surtout rompre les engagemens pris avec des +tiers, pour lesquels elle devenait simple partie en traitant avec eux. +Ainsi donc la souveraineté nationale a pu se lier pour un temps; elle l'a +voulu d'une manière absolue, non seulement pour le corps législatif, +auquel elle interdisait toute action judiciaire contre le roi, mais pour +elle-même, car le but politique de l'inviolabilité eût été manqué, si la +royauté n'eût pas été mise hors de toute atteinte quelconque de la part +des autorités constituées, comme de la part de la nation elle-même. + +«Quant au défaut de réciprocité dans l'exécution de l'engagement, tout a +été prévu. Le manque de fidélité à l'engagement a été prévu par +l'engagement même. Toutes les manières d'y manquer sont comprises dans une +seule, la plus grave de toutes, la guerre à la nation, et sont punies de +la déchéance, c'est-à-dire de la résolution du contrat existant entre la +nation et le roi. Le défaut de réciprocité n'est donc pas une raison qui +puisse délier la nation de la promesse de l'inviolabilité. + +«L'engagement était donc réel et absolu, commun à la nation comme au corps +législatif; le défaut de réciprocité était prévu, et ne peut être une +cause de nullité; on va voir enfin que, dans le système de la monarchie, +cet engagement n'était point déraisonnable; et qu'il ne peut périr pour +cause d'absurdité. En effet, cette inviolabilité ne laissait, quoi qu'on +en ait dit, aucun crime impuni. La responsabilité ministérielle atteignait +tous les actes, parce qu'un roi ne peut pas plus conspirer que gouverner +sans agens, et ainsi la justice publique avait toujours prise. Enfin ces +crimes secrets, différens des délits ostensibles de l'administration, +étaient prévus, et punis de la déchéance, car toute faute de la part du +roi se réduisait, dans cette législation, à la cessation de ses fonctions. +On a opposé à cela que la déchéance n'était pas une peine, qu'elle n'était +que la privation de l'instrument dont le monarque avait abusé. Mais dans +un système où la personne royale devait être inattaquable, la sévérité de +la peine n'était pas ce qui importait le plus; l'essentiel était son +résultat politique, et ce résultat se trouvait atteint par la privation du +pouvoir. D'ailleurs, n'est-ce donc pas une peine que la perte du premier +trône de l'univers? Est-ce donc sans une affreuse douleur que l'on perd +une couronne qu'en naissant on trouva sur sa tête, et avec laquelle on a +vécu, sous laquelle on a été adoré vingt années? Sur des coeurs nourris +dans le rang suprême, ce supplice n'est-il pas égal à celui de la mort? +D'ailleurs, la peine fût-elle trop douce, elle est telle, d'après une +stipulation expresse, et une insuffisance de peine ne peut être dans une +loi une cause de nullité. Il est convenu en législation criminelle que +toutes les fautes de la législation doivent profiter à l'accusé, parce +qu'il ne faut pas faire porter au faible désarmé les erreurs du fort. +Ainsi donc l'engagement, démontré valable et absolu, ne renfermait rien +d'absurde; aucune impunité n'y était stipulée, et la trahison y trouvait +son châtiment. Il n'est donc besoin de recourir ni au droit naturel, ni à +la nation, puisque la déchéance est déjà prononcée par une loi antérieure. +Cette peine, le roi l'a subie, sans un tribunal qui la prononçât, et +d'après la seule forme possible, celle d'une insurrection nationale. +Détrôné en ce moment, hors de toute possibilité d'agir, la France ne peut +plus rien contre lui, que de prendre des mesures de police pour sa sûreté. +Qu'elle le bannisse hors de son territoire pour sa propre sécurité, +qu'elle le détienne même, si elle veut, jusqu'à la paix, ou qu'elle le +laisse dans son sein redevenir homme, par l'exercice de la vie privée: +voilà tout ce qu'elle doit, et tout ce quelle peut. Il n'est donc pas +nécessaire de constituer un tribunal, d'examiner la compétence de la +convention: le 10 août, tout fut fini pour Louis XVI; le 10 août, il cessa +d'être roi; le 10 août, il fut mis en cause, jugé, déposé, et tout fut +consommé entre lui et la nation.» + +Telle était la réponse que les partisans de l'inviolabilité opposaient à +leurs adversaires. La souveraineté nationale entendue comme on l'entendait +alors, leurs réponses étaient victorieuses, et tous les raisonnemens du +comité de législation n'étaient que de laborieux sophismes, sans franchise +et sans vérité. + +On vient de lire ce qui se disait de part et d'autre dans la discussion +régulière. Mais, de l'exaltation des esprits et des passions, naissaient +un autre système et une autre opinion. Aux Jacobins, dans les rangs de la +Montagne, on se demandait déjà s'il était nécessaire d'une discussion, +d'un jugement, de formes enfin, pour se délivrer de ce qu'on appelait un +tyran, pris les armes à la main, et versant le sang de la nation. Cette +opinion eut un organe terrible dans le jeune Saint-Just, fanatique austère +et froid, qui à vingt ans méditait une société tout idéale, où régneraient +l'égalité absolue, la simplicité, l'austérité et une force indestructible. +Long-temps avant le 10 août, il rêvait, dans les profondeurs de sa sombre +intelligence, cette société surnaturelle, et il était arrivé, par +fanatisme, à cette extrémité des opinions humaines, à laquelle Robespierre +n'était parvenu qu'à force de haine. Neuf au milieu de la révolution, +dans laquelle il entrait à peine, étranger encore à toutes les luttes, à +tous les torts, à tous les crimes, rangé dans le parti des montagnards par +ses opinions violentes, charmant les jacobins par l'audace de son esprit, +captivant la convention par ses talens, il n'avait cependant pas encore +acquis une renommée populaire. Ses idées toujours bien accueillies, mais +pas toujours comprises, n'avaient tout leur effet que lorsqu'elles étaient +devenues, par des plagiats de Robespierre, plus communes, plus claires et +plus déclamatoires. + +Il parla après Morisson, le plus zélé des défenseurs de l'inviolabilité, +et, sans employer les personnalités contre ses adversaires, parce qu'il +n'avait pas encore eu le temps de contracter des haines personnelles, il +ne parut s'indigner d'abord que des petitesses de l'assemblée, et des +arguties de la discussion[1]. «Quoi! dit-il, vous, le comité, +ses adversaires, vous cherchez péniblement des formes pour juger le +ci-devant roi! vous vous efforcez d'en faire un citoyen, de l'élever à +cette qualité, pour trouver des lois qui lui soient applicables! Et moi, +au contraire, je dis que le roi n'est pas un citoyen; qu'il doit être jugé +en ennemi, que nous avons moins à le juger qu'à le combattre, et que +n'étant pour rien dans le contrat qui unit les Français, les formes de la +procédure ne sont point dans la loi civile, mais dans la loi _du droit des +gens_...» + +[Note 1. Séance du 13 novembre.] + +Ainsi donc Saint-Just ne voit pas dans le procès une question de justice, +mais une question de guerre. «Juger un roi comme un citoyen? Ce mot +dit-il, étonnera la postérité froide. Juger, c'est appliquer la loi; une +loi est un rapport de justice: quel rapport de justice y a-t-il donc entre +l'humanité et les rois? + +«Régner seulement est un attentat, une usurpation que rien ne peut +absoudre, qu'un peuple est coupable de souffrir, et contre laquelle chaque +homme a un droit tout personnel. On ne peut régner innocemment, la folie +en est trop grande. Il faut traiter cette usurpation comme les rois +eux-mêmes traitent celle de leur prétendue autorité. Ne fit-on pas le +procès à la mémoire de Cromwell, pour avoir usurpé l'autorité de Charles +Ier? Et certes, l'un n'était pas plus usurpateur que l'autre; car +lorsqu'un peuple est assez lâche pour se laisser dominer par des tyrans, +la domination est le droit du premier venu, et n'est pas plus sacrée, pas +plus légitime sur la tête de l'un que sur celle de l'autre!» + +Passant à la question des formes, Saint-Just n'y voit que de nouvelles et +inconséquentes erreurs. Les formes dans le procès ne sont que de +l'hypocrisie; ce n'est point la manière de procéder qui a justifié toutes +les vengeances connues des peuples contre les rois, c'est le droit de la +force contre la force. + +«Un jour, s'écrie-t-il, on s'étonnera qu'au dix-huitième siècle on ait été +moins avancé que du temps de César: là le tyran fut immolé en plein sénat, +sans autre formalité que vingt-trois coups de poignard, et sans autre loi +que la liberté de Rome. Et aujourd'hui, on fait avec respect le procès +d'un homme assassin d'un peuple, pris en flagrant délit!...» + +Envisageant la question sous un autre rapport, tout étranger à Louis XVI, +Saint-Just s'élève contre la subtilité et la finesse des esprits, qui +nuisent, dit-il, aux grandes choses. La vie de Louis XVI n'est rien, c'est +l'esprit dont ses juges vont faire preuve qui l'inquiète; c'est la mesure +qu'ils vont donner d'eux-mêmes qui le frappe. «Les hommes qui vont juger +Louis ont une république à fonder, et ceux qui attachent quelque +importance au juste châtiment d'un roi ne fonderont jamais une +république... Depuis le rapport, une certaine incertitude s'est +manifestée. Chacun rapproche le procès du roi de ses vues particulières: +les uns semblent craindre de porter plus tard la peine de leur courage; +les autres n'ont point renoncé à la monarchie; ceux-ci craignent un +exemple de vertu qui serait un lien d'unité... + +«Nous nous jugeons tous avec sévérité, je dirai même avec fureur; nous ne +songeons qu'à modifier l'énergie du peuple et de la liberté, tandis qu'on +accuse à peine l'ennemi commun, et que tout le monde, ou rempli de +faiblesse, ou engagé dans le crime, se regarde avant de frapper le premier +coup. + +«Citoyens, si le peuple romain, après six cents ans de vertu et de haine +contre les rois, si la Grande-Bretagne, après Cromwell mort, vit renaître +les rois malgré son énergie, que ne doivent pas craindre parmi nous les +bons citoyens, amis de la liberté, en voyant la hache trembler dans nos +mains, et un peuple, dès le premier jour de sa liberté, respecter le +souvenir de ses fers? Quelle république voulez-vous établir au milieu de +nos combats particuliers et de nos faiblesses communes?... Je ne perdrai +jamais de vue que l'esprit avec lequel on jugera le roi sera le même que +celui avec lequel on établira la république... La mesure de votre +philosophie dans ce jugement sera aussi la mesure de votre liberté dans la +constitution!» + +Il était pourtant des esprits qui, moins fanatisés que Saint-Just, +s'efforçaient de se placer dans des rapports plus vrais, et tâchaient +d'amener l'assemblée, à considérer les choses sous un point de vue plus +juste. «Voyez, avait dit Rouzet (séance du 15 novembre), la véritable +situation du roi dans la constitution de 1791. Il était placé en présence +de la représentation nationale pour rivaliser avec elle. N'était-il pas +naturel qu'il cherchât à recouvrer le plus possible du pouvoir qu'il avait +perdu? N'était-ce pas vous qui lui aviez ouvert cette lice, et qui l'aviez +appelé à y lutter avec la puissance législative? Eh bien! dans cette lice, +il a été vaincu; il est seul, désarmé, abattu aux pieds de vingt-cinq +millions d'hommes, et ces vingt-cinq millions d'hommes auraient l'inutile +lâcheté d'immoler le vaincu! D'ailleurs, ajoutait Rouzet, cet éternel +penchant à dominer, penchant qui remplit le coeur de tous les hommes, +Louis XVI ne l'avait-il pas réprimé dans le sien, plus qu'aucun souverain +du monde? N'a-t-il pas fait, en 1789, un sacrifice volontaire d'une partie +de son autorité? N'a-t-il pas renoncé à une partie des droits que ses +prédécesseurs s'étaient permis d'exercer? N'a-t-il pas aboli la servitude +dans ses domaines? N'a-t-il pas appelé dans ses conseils les ministres +philosophes, et jusqu'à ces empiriques que la voix publique lui désignait? +N'a-t-il pas convoqué les états-généraux, et rendu au tiers-état une +partie de ses droits?» + +Faure, député de la Seine-Inférieure, avait montré plus de hardiesse +encore. Se rappelant la conduite de Louis XVI, il avait osé en réveiller +le souvenir. «La volonté du peuple, avait-il dit, aurait pu sévir contre +Titus, aussi bien que contre Néron, et elle aurait pu lui trouver des +crimes, ne fût-ce que ceux commis devant Jérusalem. Mais où sont ceux que +vous imputez à Louis XVI? J'ai mis toute mon attention aux pièces lues +contre lui; je n'y ai trouvé que la faiblesse d'un homme qui se laisse +aller à toutes les espérances qu'on lui donne de recouvrer son ancienne +autorité; et je soutiens que tous les monarques morts dans leur lit +étaient plus coupables que lui. Le bon Louis XII même, en sacrifiant en +Italie cinquante mille Français pour sa querelle particulière, était mille +fois plus criminel! Liste civile, veto, choix de ses ministres, femmes, +parens, courtisans, voilà les séducteurs de Capet! et quels séducteurs! +J'invoque Aristide, Épictète; qu'ils me disent si leur fermeté eût tenu à +de telles épreuves! C'est sur le coeur des débiles mortels que je fonde +mes principes ou mes erreurs. Élevez-vous donc à toute la grandeur de la +souveraineté nationale; concevez tout ce qu'une telle puissance doit +comporter de magnanimité. Appelez Louis XVI, non comme un coupable, mais +comme un Français, et dites-lui: Ceux qui t'avaient jadis élevé sur le +pavois, et nommé leur roi, te déposent aujourd'hui; tu avais promis d'être +leur père, et tu ne le fus pas... Répare par tes vertus comme citoyen la +conduite que tu as tenue comme roi.» + +Dans l'extraordinaire exaltation des esprits, chacun était conduit à +envisager la question sous des rapports différens. Fauchet, ce prêtre +constitutionnel qui s'était rendu célèbre en 1789, pour avoir porté dans +la chaire le langage de la révolution, avait demandé si la société avait +le droit de porter la peine de mort[1]. «La société, avait-il dit, +a-t-elle le droit d'arracher à un homme la vie qu'elle ne lui a pas +donnée? Sans doute elle doit se conserver; mais est-il vrai qu'elle ne le +puisse que par la mort du coupable? Et si elle le peut par d'autres +moyens, n'a-t-elle pas le droit de les employer? Dans cette cause, +ajoutait-il, plus que dans aucune autre, cette vérité est surtout +applicable. Quoi! c'est pour l'intérêt public, c'est pour l'affermissement +de la république naissante que vous allez immoler Louis XVI! Mais sa +famille entière mourra-t-elle du même coup qui le frappera lui-même? +D'après le système de l'hérédité, un roi ne succède-t-il pas immédiatement +à un autre? Êtes-vous débarrassés, par la mort de Louis XVI, des droits +qu'une famille entière croit avoir reçus d'une possession de plusieurs +siècles? La destruction d'un seul est donc inutile. Au contraire, laissez +subsister le chef actuel qui ferme tout accès aux autres; laissez-le +exister avec la haine qu'il inspire à tous les aristocrates pour ses +incertitudes, ses concessions; laissez-le exister avec sa réputation de +faiblesse, avec l'avilissement de sa défaite, et vous aurez moins à le +craindre que tout autre. Laissez ce roi détrôné errer dans le vaste sein +de votre république, sans ce cortège de grandeur qui l'entourait; montrez +combien un roi est peu de chose réduit à lui-même; témoignez un profond +dédain pour le souvenir de ce qu'il fut, et ce souvenir ne sera plus à +craindre; vous aurez donné une grande leçon aux hommes; vous aurez fait +pour la république, sa sûreté et son instruction, plus qu'en versant un +sang qui ne vous appartient pas. Quant au fils de Louis XVI, ajoute +Fauchet, s'il peut devenir un homme, nous en ferons un citoyen, comme le +jeune Égalité. Il combattra pour la république, et nous n'aurons pas peur +qu'un seul soldat de la liberté le seconde jamais, s'il avait la démence +de vouloir devenir un traître à la patrie. Montrons ainsi aux peuples que +nous ne craignons rien; engageons-les à nous imiter; que tous ensemble +ils forment un congrès européen, qu'ils déposent leurs souverains, qu'ils +envoient ces êtres chétifs traîner leur vie obscure le long des publiques, +et qu'ils leur donnent même de petites pensions, car ces êtres-là sont si +dénués de facultés, que le besoin même ne leur apprendrait pas à gagner du +pain! Donnez donc ce grand exemple de l'abolition d'une peine barbare. +Supprimez ce moyen inique de l'effusion du sang, et surtout guérissez le +peuple du besoin qu'il a de le répandre. Tâchez d'apaiser en lui cette +soif que des hommes pervers voudraient exciter pour s'en servir à +bouleverser la république. Songez que des hommes barbares vous demandent +encore cent cinquante mille têtes, et qu'après leur avoir accordé celle du +ci-devant roi, vous ne pourrez leur en refuser aucune. Empêchez des crimes +qui agiteraient pour long-temps le sein de la république, déshonoreraient +la liberté, ralentiraient ses progrès, et nuiraient à l'accélération du +bonheur du monde.» + +[Note 1: Séance du 13 novembre.] + +Cette discussion avait duré depuis le 13 jusqu'au 30 novembre, et avait +excité une agitation générale. Ceux dont le nouvel ordre de choses n'avait +pas entièrement saisi l'imagination, et qui conservaient quelque souvenir +de 1789, de la bonté du monarque, de l'amour qu'on lui porta, ne pouvaient +comprendre que ce roi, tout à coup transformé en tyran, fût dévoué à +l'échafaud. En admettant même ses intelligences avec l'étranger, ils +imputaient cette faute à sa faiblesse, à ses entours, à cet invincible +amour du pouvoir héréditaire, et l'idée d'un supplice infâme les +révoltait. Cependant ils n'osaient pas prendre ouvertement la défense de +Louis XVI. Le péril récent auquel nous venions d'être exposés par +l'invasion des Prussiens, l'opinion généralement répandue que la cour +était la cause secrète de cet envahissement de nos frontières, avaient +excité une irritation qui retombait sur l'infortuné monarque, et contre +laquelle on n'osait pas s'élever. On se contentait de résister d'une +manière générale contre ceux qui demandaient des vengeances; on les +peignait comme des instigateurs de troubles, comme des septembriseurs, +qui voulaient couvrir la France de sang et de ruines. Sans défendre +nommément Louis XVI, on demandait la modération envers les ennemis +vaincus. On se recommandait d'être en garde contre une énergie hypocrite, +qui, en paraissant défendre la république par des supplices, ne cherchait +qu'à l'asservir par la terreur, ou à la compromettre envers l'Europe. Les +girondins n'avaient pas encore pris la parole. On supposait, plutôt qu'on +ne connaissait, leur opinion, et la Montagne, pour avoir occasion de les +accuser, prétendait qu'ils voulaient sauver Louis XVI. Cependant ils +étaient incertains dans cette cause. D'une part, rejetant l'inviolabilité, +et regardant Louis XVI comme complice de l'invasion étrangère, de l'autre, +émus en présence d'une grande infortune, et portés en toute occasion à +s'opposer à la violence de leurs adversaires, ils ne savaient quel parti +prendre, et ils gardaient un silence équivoque et menaçant. + +Une autre question agitait en ce moment les esprits, et ne produisait pas +moins de troubles que la précédente: c'était celle des subsistances, qui +avaient été une grande cause de discorde à toutes les époques de la +révolution. + +On a déjà vu combien d'inquiétudes et de peines elles avaient causées à +Bailly et à Necker, pendant les premiers temps de 1789. Les mêmes +difficultés se présentaient plus grandes encore à la fin de 1792, +accompagnées des mouvemens les plus dangereux. La suspension du commerce +pour tous les objets qui ne sont pas de première nécessité, peut bien +faire souffrir l'industrie, et à la longue agir sur les classes ouvrières; +mais quand le blé, premier aliment, vient à manquer, le trouble et le +désordre s'ensuivent immédiatement. Aussi l'ancienne police avait-elle +rangé le soin des subsistances au rang de ses attributions, comme un des +objets qui intéressaient le plus la tranquillité publique. + +Les blés ne manquaient pas en 1792; mais la récolte avait été retardée par +la saison, et en outre le battage des grains avait été différé par le +défaut de bras. Cependant la plus grande cause de disette était ailleurs. +En 1792 comme en 1789, le défaut de sûreté, la crainte du pillage sur les +routes, et des vexations dans les marchés, empêchaient les fermiers +d'apporter leurs denrées. On avait crié aussitôt à l'accaparement. On +s'était élevé surtout contre ces riches fermiers qu'on appelait des +aristocrates, et dont les fermages trop étendus devaient, disait-on, être +divisés. Plus on s'irritait contre eux, moins ils étaient disposés à se +montrer dans les marchés, et plus la disette augmentait. Les assignats +avaient aussi contribué à la produire. Beaucoup de fermiers, qui ne +vendaient que pour amasser, ne voulaient pas accumuler un papier variable, +et préféraient garder leurs grains. En outre, comme le blé devenait chaque +jour plus rare et les assignats plus abondans, la disproportion entre le +signe et la chose s'était constamment accrue, et le renchérissement +augmentait d'une manière de plus en plus sensible. Par un accident +ordinaire dans toutes les disettes, la prévoyance étant éveillée par la +crainte, chacun voulait faire des approvisionnemens; les familles, les +municipalités, le gouvernement, faisaient des achats considérables, +et rendaient ainsi la denrée encore plus rare et plus chère. A Paris +surtout, la municipalité commettait un abus très grave et très ancien: +elle achetait des blés dans les départemens voisins, et les vendait +au-dessous du prix, dans la double intention de soulager le peuple et de +se populariser encore davantage. Il résultait de cela que les marchands, +écrasés par la rivalité, se retiraient du marché, et que la population des +campagnes, attirée par le bas prix, venait absorber une partie des +subsistances rassemblées à grands frais par la police. Ces mauvaises +mesures, inspirées par de fausses idées économiques et par une ambition de +popularité excessive, tuaient le commerce, nécessaire surtout à Paris, où +il faut accumuler sur un petit espace une quantité de grains plus grande +que nulle autre part. Les causes de la disette étaient donc très +multipliées: d'abord la terreur des fermiers qui s'éloignaient des +marchés, le renchérissement provenant des assignats, la fureur de +s'approvisionner, et enfin l'intervention de la municipalité parisienne, +qui troublait le commerce par sa puissante concurrence. + +Dans des difficultés pareilles, il est facile de deviner quel parti +devaient prendre les deux classes d'hommes qui se partageaient la +souveraineté de la France. Les esprits violens qui avaient jusqu'ici voulu +écarter toute opposition en détruisant les opposans; qui, pour empêcher +les conspirations, avaient immolé tous ceux qu'ils suspectaient de leur +être contraires, de tels esprits ne concevaient, pour terminer la disette, +qu'un moyen, c'était toujours la force. Ils voulaient qu'on arrachât les +fermiers à leur inertie, qu'on les obligeât à se rendre dans les marchés; +que là ils fussent contraints de vendre leurs denrées à un prix fixé par +les communes; que les grains ne quittassent pas les lieux, et n'allassent +pas s'accumuler dans les greniers de ce qu'on appelait les accapareurs. +Ils demandaient donc la présence forcée des commerçans dans les marchés, +la taxe des prix ou _maximum_, la prohibition de toute circulation, enfin +l'obéissance du commerce à leurs désirs, non par l'attrait ordinaire du +gain, mais par la crainte des peines et de la mort. + +Les esprits modérés désiraient au contraire qu'on laissât le commerce +reprendre son cours, en dissipant les craintes des fermiers, en les +laissant libres de fixer leurs prix, en leur présentant l'attrait d'un +échange libre, sûr et avantageux, en permettant la circulation d'un +département à l'autre, pour pouvoir secourir ceux qui ne produisaient pas +de blé. Ils proscrivaient ainsi la taxe, les prohibitions de toute espèce, +et réclamaient avec les économistes l'entière liberté du commerce des +grains dans l'étendue de la France. D'après l'avis de Barbaroux, assez +versé dans ces matières, ils demandaient que l'exportation à l'étranger +fût soumise à un droit qui augmenterait quand les prix viendraient à +s'élever, et qui rendrait ainsi la sortie plus difficile quand la présence +de la denrée serait plus nécessaire. Ils n'admettaient l'intervention +administrative que pour l'établissement de certains marchés, destinés aux +cas extraordinaires. Ils ne voulaient employer la sévérité que contre les +perturbateurs qui violenteraient les fermiers sur les routes ou dans les +marchés; ils rejetaient enfin l'emploi des châtimens à l'égard du +commerce, car la crainte peut être un moyen de répression, mais elle n'est +jamais un moyen d'action; elle paralyse, mais elle n'anime pas les hommes. + +Quand un parti devient maître dans un état, il se fait gouvernement, et +bientôt forme les voeux et contracte les préjugés ordinaires de tout +gouvernement; il veut à tout prix faire avancer toutes choses, et employer +la force comme moyen universel. C'est ainsi que les ardens amis de la +liberté avaient pour les systèmes prohibitifs la prédilection de tous les +gouvernemens, et qu'ils trouvaient pour adversaires ceux qui, plus +modérés, voulaient non seulement la liberté dans le but, mais dans les +moyens, et réclamaient sûreté pour leurs ennemis, lenteur dans les formes +de la justice, et liberté absolue du commerce. + +Les girondins faisaient donc valoir tous les systèmes imaginés par les +esprits spéculatifs contre la tyrannie administrative; mais ces nouveaux +économistes, au lieu de rencontrer, comme autrefois, un gouvernement +honteux de lui-même, et toujours condamné par l'opinion, trouvaient des +esprits enivrés de l'idée du salut public, et qui croyaient que la force +employée pour ce but n'était que l'énergie du bien. + +Cette discussion amenait un autre sujet de graves reproches: Roland +accusait tous les jours la commune de malverser dans les subsistances, et +de les faire renchérir à Paris, en réduisant les prix par une vaine +ambition de popularité. Les montagnards répondaient à Roland, en +l'accusant lui-même d'abuser de sommes considérables affectées à son +ministère pour l'achat des grains, d'être le chef des accapareurs, et de +se faire le véritable dictateur de la France, en s'emparant des +subsistances. + +Tandis que pour ce sujet on disputait dans l'assemblée, on se révoltait +dans certains départemens, et particulièrement dans celui d'Eure-et-Loir. +Le peuple des campagnes, excité par le défaut de pain, par les +instigations des curés, reprochait à la convention d'être la cause de tous +ses maux; et tandis qu'il se plaignait de ce qu'elle ne voulait pas taxer +les grains, il l'accusait en même temps de vouloir détruire la religion. +C'est Cambon qui était cause de ce dernier reproche. Passionné pour les +économies qui ne portaient pas sur la guerre, il avait annoncé qu'on +supprimerait les frais du culte, et que ceux qui _voudraient la messe la +paieraient_. Aussi les insurgés ne manquaient pas de dire que la religion +était perdue, et, par une contradiction singulière, ils reprochaient à la +convention, d'une part la modération en matière de subsistances, et de +l'autre la violence à l'égard du culte. Deux membres, envoyés par +l'assemblée, trouvèrent aux environs de Courville un rassemblement de +plusieurs mille paysans, armés de fourches et de fusils de chasse, et ils +furent obligés, sous peine d'être assassinés, de signer la taxe des +grains. Ils y consentirent, et la convention les désapprouva. Elle déclara +qu'ils auraient dû mourir, et abolit la taxe qu'ils avaient signée. On +envoya la force armée pour dissiper les rassemblemens. Ainsi commençaient +les troubles de l'Ouest, par la misère et l'attachement au culte. + +Sur la proposition de Danton, l'assemblée, pour apaiser le peuple de +l'Ouest, déclara que son intention n'était pas d'abolir la religion, mais +elle persista à repousser le _maximum_. Ainsi, ferme encore au milieu des +orages, et conservant une suffisante liberté d'esprit, la majorité +conventionnelle se déclarait pour la liberté du commerce contre les +systèmes prohibitifs. Si on considère donc ce qui se passait dans les +armées, dans les administrations, dans le procès de Louis XVI, on verra un +spectacle terrible et singulier. Les hommes ardens s'exaltent, et veulent +recomposer en entier les armées et les administrations pour en écarter les +tièdes et les suspects; ils veulent employer la force contre le commerce +pour l'empêcher de s'arrêter, et déployer des vengeances terribles pour +effrayer tout ennemi. Les hommes modérés, au contraire, craignaient de +désorganiser les armées en les renouvelant, de tuer le commerce en usant +de contrainte, de soulever les esprits en employant la terreur; mais leurs +adversaires s'irritent même de ces craintes, et s'exaltent d'autant plus +dans le projet de tout renouveler, de tout forcer, de tout punir. Tel +était le spectacle donné en ce moment par le côté gauche contre le côté +droit de la convention. + +La séance du 30 avait été fort agitée par les plaintes de Roland contre +les fautes de la municipalité, en matière de subsistances, et par le +rapport des commissaires envoyés dans le département d'Eure-et-Loir. Tout +se rappelle à la fois quand on commence le compte de ses maux. D'une part, +on avait rappelé les massacres, les écrits incendiaires, de l'autre, les +incertitudes, les restes de royalisme, les lenteurs opposées à la +vengeance nationale. Marat avait parlé et excité une rumeur générale. +Robespierre prend la parole au milieu du bruit, et vient proposer, dit-il, +un moyen plus puissant que tous les autres pour rétablir la tranquillité +publique, un moyen qui ramènera au sein de l'assemblée l'impartialité et +la concorde, qui confondra les ennemis de la convention nationale, qui +imposera silence à tous les libellistes, à tous les auteurs de placards, +et déjouera leurs calomnies. «Quel est, s'écrie-t-on, quel est ce moyen?» +Robespierre reprend: «C'est de condamner demain le tyran des Français à la +peine de ses crimes, et de détruire ainsi le point de ralliement de tous +les conspirateurs. Après-demain vous statuerez sur les subsistances, et le +jour suivant vous poserez les bases d'une constitution libre.» + +Cette manière tout à la fois emphatique et astucieuse d'annoncer les +moyens de salut, et de les faire consister dans une mesure combattue par +le côté droit, excite les girondins, et les oblige à s'expliquer sur la +grande question du procès. «Vous parlez du roi, dit Buzot; la faute des +troubles est à ceux qui voudraient le remplacer. Lorsqu'il sera temps de +s'expliquer sur son sort, je saurai le faire avec la sévérité qu'il a +méritée; mais il ne s'agit pas de cela ici: il s'agit des troubles, et ils +viennent de l'anarchie; l'anarchie vient de l'inexécution des lois. Cette +inexécution subsistera tant que la convention n'aura rien fait pour +assurer l'ordre.» Legendre succède aussitôt à Buzot, conjure ses collègues +d'écarter toute personnalité, de ne s'occuper que de la chose publique et +des séditions qui, n'ayant d'autre objet que de sauver le roi, cesseront +quand il ne sera plus. Il propose donc à l'assemblée d'ordonner que les +opinions préparées sur le procès soient déposées sur le bureau, imprimées, +distribuées à tous les membres, et qu'on décide ensuite si Louis XVI doit +être jugé, sans perdre le temps à entendre de trop longs discours. +Jean-Bon-Saint-André s'écrie qu'il n'est pas même besoin de ces questions +préliminaires, et qu'il ne s'agit que de prononcer sur-le-champ la +condamnation et la forme du supplice. La convention décrète enfin la +proposition de Legendre, et l'impression de tous les discours. La +discussion est ajournée au 3 décembre. + +Le 3, on réclame de toutes parts la mise en cause, la rédaction de l'acte +d'accusation, et la détermination des formes d'après lesquelles le procès +doit s'instruire. Robespierre demande la parole, et quoiqu'il eût été +décidé que toutes les opinions seraient imprimées et non lues, il obtient +d'être entendu, parce qu'il voulait parler, non sur le procès, mais contre +le procès lui-même, et pour une condamnation sans jugement. + +Il soutient qu'instruire un procès, c'est ouvrir une délibération; que +permettre de délibérer, c'est permettre le doute, et une solution même +favorable à l'accusé. Or, mettre le crime de Louis XVI en problème, c'est +accuser les Parisiens, les fédérés, tous les patriotes enfin qui ont fait +la révolution du 10 août; c'est absoudre Louis XVI, les aristocrates, les +puissances étrangères et leurs manifestes, c'est en un mot déclarer la +royauté innocente et la république coupable. + +«Voyez aussi, continue Robespierre, quelle audace ont acquise les ennemis +de la liberté depuis que vous avez proposé ce doute! Dans le mois d'août +dernier, les partisans du roi se cachaient. Quiconque eût osé entreprendre +son apologie eût été puni comme un traître... Aujourd'hui, ils relèvent +impunément un front audacieux; aujourd'hui, des écrits insolens inondent +Paris et les départemens; des hommes armés et appelés dans ces murs à +votre insu, contre les lois, ont fait retentir cette cité de cris +séditieux, et demandent l'impunité de Louis XVI! Il ne vous reste plus +qu'à ouvrir cette enceinte à ceux qui briguent déjà l'honneur de le +défendre! Que dis-je! aujourd'hui Louis partage les mandataires du peuple! +On parle pour ou contre lui! Il y a deux mois, qui eût pu soupçonner +qu'ici ce serait une question s'il était inviolable? Mais, ajoute +Robespierre, depuis que le citoyen Pétion a présenté comme une question +sérieuse, et qui devait être traitée à part, celle de savoir si le roi +pouvait être jugé, les doctrines de l'assemblée constituante ont reparu +ici. O crime! ô honte! la tribune du peuple français a retenti du +panégyrique de Louis XVI! Nous avons entendu vanter les vertus et les +bienfaits du tyran. Tandis que nous avons eu la plus grande peine pour +arracher les meilleurs citoyens à l'injustice d'une décision précipitée, +la seule cause du tyran est tellement sacrée, qu'elle ne peut être ni +assez longuement ni assez librement discutée! Si nous en croyons ses +apologistes, le procès durera plusieurs mois: il atteindra l'époque du +printemps prochain, où les despotes doivent nous livrer une attaque +générale. Et quelle carrière ouverte aux conspirateurs! quel aliment donné +à l'intrigue et à l'aristocratie! + +«Juste ciel! les hordes féroces du despotisme s'apprêtent à déchirer de +nouveau le sein de notre patrie au nom de Louis XVI! Louis combat encore +contre nous du fond de sa prison, et l'on doute s'il est coupable, s'il +est permis de le traiter en ennemi! On demande quelles sont les lois qui +le condamnent! On invoque en sa faveur la constitution!... La constitution +vous défendait ce que vous avez fait; s'il ne pouvait être puni que de la +déchéance, vous ne pouviez la prononcer sans avoir instruit son procès; +vous n'aviez point le droit de le retenir en prison; il a celui de +demander des dommages et intérêts et son élargissement: la constitution +vous condamne; allez aux pieds de Louis invoquer sa clémence!» + +Ces déclamations pleines de fiel, qui ne renfermaient rien que Saint-Just +n'eût déjà dit, produisirent cependant une profonde sensation sur +l'assemblée, qui voulut statuer séance tenante. Robespierre avait demandé +que Louis XVI fût jugé sur-le-champ; cependant plusieurs membres et Pétion +s'obstinèrent à proposer qu'avant de fixer la forme du jugement, on +prononçât au moins la mise en jugement; car c'était là, disaient-ils, un +préliminaire indispensable, quelque célérité qu'on voulût mettre dans +cette procédure. Robespierre veut parler encore, et semble exiger la +parole; mais on s'irrite de son insolence, et on lui interdit la tribune. +L'assemblée rend enfin le décret suivant: + +«La convention nationale déclare que Louis XVI sera jugé par elle.» +(3 décembre.) + +Le 4, on met en discussion les formes du procès. Buzot, qui avait entendu +beaucoup parler de royalisme, réclame la parole pour une motion d'ordre; +et pour écarter, dit-il, tout soupçon, il demande la peine de mort contre +quiconque proposerait en France le rétablissement de la royauté. Ce sont +là des moyens que prennent souvent les partis pour prouver qu'ils sont +incapables de ce dont on les accuse. Des applaudissemens nombreux +accueillent cette inutile proposition; mais les montagnards, qui, dans +leur système, n'auraient pas dû l'empêcher, s'y opposent par humeur, et +Bazire demande à la combattre. On crie _aux voix! aux voix_! Philippeaux, +s'unissant à Bazire, pro pose de ne s'occuper que de Louis XVI, et de +tenir une séance permanente jusqu'à ce qu'il ait été jugé. On demande +alors quel intérêt porte les opposans à repousser la proposition de Buzot, +car il n'est personne qui puisse regretter la royauté. Lejeune réplique +que c'est remettre en question ce qui a été décidé en abolissant la +royauté. «Mais, dit Rewbell, il s'agit d'ajouter une disposition pénale au +décret d'abolition; ce n'est donc pas remettre en question une chose déjà +décrétée.» Merlin, plus maladroit que ses prédécesseurs, veut un +amendement, et propose de mettre une exception à l'application de la peine +de mort, dans le cas où la proposition de rétablir la royauté serait faite +dans les assemblées primaires. A ces mots, des cris s'élèvent de toutes +parts. Voilà, dit-on, le mystère découvert! On veut un roi, mais sorti des +assemblées primaires, de ces assemblées d'où se sont élevés Marat, +Robespierre et Danton. Merlin cherche à se justifier en disant qu'il a +voulu rendre hommage à la souveraineté du peuple. On lui impose silence en +le traitant de royaliste, et on propose de le rappeler à l'ordre. Guadet +alors, avec une mauvaise foi que les hommes les plus honnêtes apportent +quelquefois dans une discussion envenimée, soutient qu'il faut respecter +la liberté des opinions, à laquelle on doit d'avoir découvert un secret +important, et qui donne la clef d'une grande machination. «L'assemblée, +dit-il, ne doit pas regretter d'avoir entendu cet amendement, qui lui +démontre qu'un nouveau despotisme doit succéder au despotisme détruit, et +on doit remercier Merlin, loin de le rappeler à l'ordre.» Une explosion de +murmures couvrent la voix de Guadet. Bazire, Merlin, Robespierre, crient à +la calomnie, et il est vrai que le reproche de vouloir substituer un roi +plébéien au roi détrôné était aussi absurde que celui de fédéralisme +adressé aux girondins. L'assemblée décrète enfin la peine de mort contre +quiconque voudrait rétablir en France la royauté, sous quelque +dénomination que ce puisse être. + +On revient aux formes du procès et à la proposition d'une séance +permanente. Robespierre demande de nouveau que le jugement soit prononcé +sur-le-champ. Pétion, victorieux encore par l'appui de la majorité, fait +décider que la séance ne sera pas permanente, ni le jugement instantané, +mais que l'assemblée s'en occupera tous les jours, et toute affaire +cessante, de onze à six heures du soir. + +Les jours suivans furent employés à la lecture des pièces trouvées chez +Laporte, et d'autres trouvées plus récemment au château dans une armoire +secrète, que le roi avait fait construire dans l'épaisseur d'une muraille. +La porte en était en fer, d'où elle fut connue depuis sous le nom +d'_armoire de fer_. L'ouvrier employé à la construire la dénonça à Roland, +qui, empressé de vérifier le fait, eut l'imprudence de s'y rendre +précipitamment, sans se faire accompagner de témoins pris dans +l'assemblée, ce qui donna lieu à ses ennemis de dire qu'il avait soustrait +une partie des papiers. Roland y trouva toutes les pièces relatives aux +communications de la cour avec les émigrés et avec divers membres des +assemblées. Les transactions de Mirabeau y furent connues, et la mémoire +du grand orateur allait être proscrite, lorsqu'à la demande de Manuel, son +admirateur passionné, on chargea le comité d'instruction publique de faire +de ces documens un plus ample examen[1]. + +[Note 1: Cette révélation eut lieu dans la séance du 5 décembre. On +voulait briser immédiatement le buste de Mirabeau, et ordonner que ses +cendres fussent enlevées du Panthéon; mais on se contenta ce jour-là de +voiler son buste.] + +On nomma ensuite une commission pour faire, d'après ces pièces, un acte +énonciatif des faits imputés à Louis XVI. Cet acte énonciatif, une fois +rédigé, devait être approuvé par l'assemblée. Louis XVI devait ensuite +comparaître en personne à la barre de la convention, et être interrogé par +le président sur chaque article de l'acte énonciatif. Après sa +comparution, deux jours lui étaient accordés pour se défendre, et le +lendemain de sa défense, le jugement devait être prononcé par appel +nominal. Le pouvoir exécutif était chargé de prendre toutes les mesures +nécessaires pour assurer la tranquillité publique pendant la translation +du roi à l'assemblée. Ces dispositions avaient été décrétées le 9. + +Le 10, l'acte énonciatif fut représenté à l'assemblée, et la comparution +de Louis XVI fut arrêtée pour le lendemain 11 décembre. + +Ce monarque infortuné allait donc comparaître en présence de la convention +nationale, et y subir un interrogatoire sur tous les actes de son règne. +La nouvelle du procès et de l'ordre de comparution avait pénétré jusqu'à +Cléry, par les secrets moyens de correspondance qu'il s'était ménagés au +dehors, et il ne l'avait transmise qu'en tremblant a cette famille +désolée. N'osant la donner au roi lui-même, il la communiqua à Mme +Élisabeth, et lui apprit en outre que pendant le procès la commune avait +résolu de séparer Louis XVI de sa famille. Il convint avec la princesse +d'un moyen de correspondre pendant cette séparation; ce moyen consistait +dans l'envoi d'un mouchoir que Cléry, destiné à rester auprès du roi, +devait faire parvenir aux princesses si Louis XVI était malade. Voilà tout +ce que les malheureux prisonniers avaient la prétention de se communiquer +les uns aux autres. Le roi fut averti par sa soeur de sa prochaine +comparution, et de la séparation qu'on devait lui faire subir pendant le +procès. Il reçut cette nouvelle avec une parfaite résignation, et se +prépara à subir avec fermeté cette scène douloureuse. + +La commune avait ordonné que, dès le 11 au matin, tous les corps +administratifs seraient en séance, que toutes les sections seraient +armées, que la garde de tous les lieux publics, caisses, dépôts, etc., +serait augmentée de deux cents hommes par poste, que des réserves +nombreuses seraient placées sur divers points, avec une forte artillerie, +et qu'une escorte d'élite accompagnerait la voiture. + +Dès le 11 au matin, la générale annonça dans Paris cette scène si triste +et si nouvelle. Des troupes nombreuses entouraient le Temple, et le bruit +des armes et des chevaux arrivait jusqu'aux prisonniers, qui feignaient +d'ignorer la cause de cette agitation. A neuf heures du matin, la famille, +suivant l'usage, se rendit chez le roi, pour y déjeuner. Les officiers +municipaux, plus vigilans que jamais, empêchaient par leur présence le +moindre épanchement. Enfin on les sépara. Le roi demanda en vain qu'on lui +laissât son fils encore quelques instans. Malgré sa prière, le jeune +enfant lui fut enlevé, et il demeura seul environ deux heures. Alors le +maire de Paris, le procureur de la commune, arrivèrent, et lui +communiquèrent l'arrêt de la convention qui le mandait à sa barre sous le +nom de Louis Capet. «Capet, reprit le prince, est le nom de l'un de mes +ancêtres, et n'est pas le mien.» Il se leva ensuite, et se rendit dans la +voiture du maire, qui l'attendait. Six cents hommes d'élite entouraient la +voiture. Elle était précédée de trois pièces de canon et suivie de trois +autres. Une nombreuse cavalerie formait l'avant-garde et l'arrière-garde. +Une foule immense contemplait en silence ce triste cortège, et souffrait +cette rigueur comme elle avait souffert si longtemps celles de l'ancien +gouvernement. Il y eut quelques cris, mais fort rares. Le prince n'en fut +point ému, et s'entretint paisiblement des objets qui étaient sur la +route. Dès qu'on fut rendu aux Feuillans, on le déposa dans une salle, en +attendant les ordres de l'assemblée. + +Pendant ce temps on faisait diverses motions relativement à la manière de +recevoir Louis XVI. On proposait qu'aucune pétition ne pût être entendue, +qu'aucun député ne pût prendre la parole, qu'aucun signe d'improbation ou +d'approbation ne pût être donné au roi. «Il faut, dit Legendre, l'effrayer +par le silence des tombeaux.» + +Un murmure condamna ces paroles cruelles. Defermont demanda qu'on disposât +un siège pour l'accusé. La proposition fut trouvée trop juste pour être +mise aux voix, et on plaça un siège à la barre. Par une vanité ridicule, +Manuel proposa de discuter la question à l'ordre du jour, pour n'avoir pas +l'air de ne s'occuper que du roi, dût-on, ajouta-t-il, le faire attendre à +la porte. On se mit donc à discuter une loi sur les émigrés. + +Santerre annonce enfin l'arrivée de Louis XVI. Barrère est président. +«Citoyens, dit-il, l'Europe vous regarde. La postérité vous jugera avec +une sévérité inflexible; conservez donc la dignité et l'impassibilité qui +conviennent à des juges. Souvenez-vous du silence terrible qui accompagna +Louis, ramené de Varennes.» + +Louis paraît à la barre vers deux heures et demie. Le maire et les +généraux Santerre et Wittengoff sont à ses côtés. Un silence profond règne +dans l'assemblée. La dignité de Louis, sa contenance tranquille, dans une +aussi grande infortune, touchent tout le monde. Les députés du milieu sont +émus. Les girondins éprouvent un profond attendrissement. Saint-Just, +Robespierre, Marat, sentent défaillir eux-mêmes leur fanatisme, et +s'étonnent de trouver un homme dans le roi dont ils demandent le supplice. + +«Asseyez-vous, dit Barrère à Louis, et répondez aux questions qui vont +vous être adressées.» Louis s'assied, et entend la lecture de l'acte +énonciatif, article par article. Là, toutes les fautes de la cour étaient +rappelées et rendues personnelles à Louis XVI. On lui reprochait +l'interruption des séances le 20 juin 1789, le lit de justice tenu le +23 du même mois, la conspiration aristocratique déjouée par l'insurrection +du 14 juillet, le repas des gardes-du-corps, les outrages faits à la +cocarde nationale, le refus de sanctionner la déclaration des droits, +ainsi que les divers articles constitutionnels; tous les faits enfin qui +manifestaient une nouvelle conspiration en octobre, et qui furent suivis +des scènes des 5 et 6; les discours de réconciliation qui avaient suivi +toutes ces scènes, et qui promettaient un retour qui n'était pas sincère; +le faux serment prêté à la fédération du 14 juillet; les menées de Talon +et de Mirabeau pour opérer une contre-révolution; l'argent donné pour +corrompre une foule de députés; la réunion des chevaliers du poignard le +28 février 1791; la fuite à Varennes; la fusillade du Champ-de-Mars; le +silence gardé sur la convention de Pilnitz; le retard apporté à la +promulgation du décret qui réunissait Avignon à la France; les mouvemens +de Nîmes, Montauban, Mende, Jallès; la continuation de paie accordée aux +gardes-du-corps émigrés et à la garde constitutionnelle licenciée; la +correspondance secrète avec les princes émigrés; l'insuffisance des armées +réunies sur la frontière; le refus de sanctionner le décret pour le camp +de vingt mille hommes; le désarmement de toutes les places fortes; +l'annonce tardive de la marche des Prussiens; l'organisation de compagnies +secrètes dans l'intérieur de Paris; la revue des Suisses et des troupes +qui formaient la garnison du château le matin du 10 août; le doublement de +cette garde; la convocation du maire aux Tuileries; enfin, l'effusion du +sang qui avait été la suite de ces dispositions militaires. + +Si l'on n'admettait pas comme naturel le regret de son ancienne puissance, +tout dans la conduite du roi pouvait être tourné à crime; car sa conduite +n'était qu'un long regret, mêlé de quelques efforts timides pour recouvrer +ce qu'il avait perdu. A chaque article le président s'arrêtait en disant: +_Qu'avez-vous à répondre_? Le roi, répondant toujours d'une voix assurée, +avait nié une partie des faits, rejeté l'autre partie sur ses ministres, +et s'était appuyé constamment sur la constitution, de laquelle il assurait +ne s'être jamais écarté. Ses réponses avaient toujours été mesurées. Mais +à cette interpellation: _Vous avez fait couler le sang du Peuple au 10 +août_, il s'écria d'une voix forte: «Non, Monsieur, non, ce n'est pas +moi!» + +On lui montra ensuite toutes les pièces, et, usant d'un respectable +privilège, il refusa d'en avouer une partie, et il contesta l'existence de +l'armoire de fer. Cette dénégation produisit un effet défavorable, et elle +était impolitique, car le fait était démontré. Il demanda ensuite une +copie de l'acte d'accusation ainsi que des pièces, et un conseil pour +l'aider dans sa défense. + +Le président lui signifia qu'il pouvait se retirer. On lui fît prendre +quelques rafraîchissemens dans la salle voisine, et, le faisant remonter +en voiture, on le ramena au Temple. Il arriva à six heures et demie, et +son premier soin fut de demander à revoir sa famille; on le lui refusa, en +disant que la commune avait ordonné la séparation pendant la durée de la +procédure. A huit heures et demie, lorsqu'on lui annonça le moment du +souper, il demanda de nouveau à embrasser ses enfans. Les ombrages de la +commune rendaient tous les gardiens barbares, et on lui refusa encore +cette consolation. + +Pendant ce temps l'assemblée était livrée au tumulte, par suite de la +demande d'un conseil que Louis XVI avait faite. Treilhard, Pétion, +insistaient avec force pour que cette demande fût accordée: Tallien, +Billaud-Varennes, Chabot, Merlin, s'y opposaient, en disant qu'on allait +encore différer le jugement par des chicanes. Enfin l'assemblée accorda +un conseil. Une députation fut chargée d'aller l'apprendre à Louis XVI, et +de lui demander sur qui tomberait son choix. Le roi désigna Target, ou à +son défaut Tronchet, et tous deux s'il était possible. Il demanda en outre +qu'on lui donnât de l'encre, des plumes et du papier, pour travailler à sa +défense, et qu'on lui permît de voir sa famille. La convention décida +sur-le-champ qu'on lui donnerait tout ce qui était nécessaire pour écrire, +qu'on avertirait les deux défenseurs dont il avait fait choix, qu'il lui +serait permis de communiquer librement avec eux, et qu'il pourrait voir sa +famille. + +Target refusa la commission dont le chargeait Louis XVI, en donnant pour +raison que depuis 1785 il ne pouvait plus se livrer à la plaidoirie. +Tronchet écrivit sur-le-champ qu'il était prêt à accepter la défense qui +lui était confiée; et, tandis qu'on s'occupait à désigner un nouveau +conseil, on reçut une lettre écrite par un citoyen de soixante-dix ans, +par le vénérable Malesherbes, ami et compagnon de Turgot, et le magistrat +le plus respecté de la France. Le noble vieillard écrivait au président: +«J'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans le +temps que cette fonction était ambitionnée par tout le monde: je lui dois +le même service lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent +dangereuse.» + +Il priait le président d'avertir Louis XVI qu'il était prêt à se dévouer à +sa défense. + +Beaucoup d'autres citoyens firent la même offre, et on en instruisit le +roi. Il les remercia tous, et n'accepta que Tronchet et Malesherbes. La +commune décida que les deux défenseurs seraient fouillés jusque dans les +endroits les plus secrets, avant de pénétrer auprès de leur client. +La convention, qui avait ordonné _la libre communication_, renouvela son +ordre, et ils, purent entrer librement dans le Temple. En voyant +Malesherbes, le roi courut au-devant de lui: le vénérable vieillard tomba +à ses pieds en fondant en larmes. Le roi le releva, et ils demeurèrent +longtemps embrassés. Ils commencèrent aussitôt à s'occuper de la défense. +Des commissaires de l'assemblée apportaient tous les jours au Temple les +pièces, et avaient ordre de les communiquer, sans jamais s'en dessaisir. +Le roi les compulsait avec beaucoup d'attention, et avec un calme qui +chaque fois étonnait davantage les commissaires. + +La seule consolation qu'il eût demandée, celle de voir sa famille, ne lui +était point accordée, malgré le décret de la convention. La commune, y +mettant toujours obstacle, avait demandé le rapport de ce décret. «Vous +aurez beau l'ordonner, dit Tallien à la convention, si la commune ne le +veut pas, cela ne sera pas.» Ces insolentes paroles excitèrent un grand +tumulte. Cependant l'assemblée, modifiant son décret, ordonna que le roi +pourrait avoir ses deux enfans auprès de lui, mais à condition que les +enfans ne retourneraient plus auprès de leur mère pendant tout le procès. +Le roi, sentant qu'ils étaient plus nécessaires à leur mère, ne voulut pas +les lui enlever, et se soumit à cette nouvelle douleur avec une +résignation qu'aucun événement ne pouvait altérer. + +A mesure que le procès s'avançait, on sentait davantage l'importance de la +question. Les uns comprenaient que procéder par le régicide envers +l'ancienne royauté, c'était s'engager dans un système inexorable de +vengeances et de cruautés, et déclarer une guerre à mort à l'ancien ordre +de choses, qu'ils voulaient bien abolir, mais non pas détruire d'une +manière aussi violente. Les autres au contraire désiraient cette guerre à +mort, qui n'admettait plus ni faiblesse ni retour, et creusait un abîme +entre la monarchie et la révolution. La personne du roi disparaissait +presque dans cette immense question, et on n'examinait plus qu'une chose, +savoir s'il fallait ou ne fallait pas rompre entièrement avec le passé par +un acte éclatant et terrible. On ne voyait que le résultat, et on perdait +de vue la victime sur laquelle allait tomber le coup. + +Les girondins, constans à poursuivre les jacobins, leur rappelaient sans +cesse les crimes de septembre, et les présentaient comme des anarchistes +qui voulaient dominer la convention par la terreur, et immoler le roi pour +le remplacer par des triumvirs. Guadet réussit presque à les expulser de +la convention, en faisant décréter que les assemblées électorales de toute +la France seraient convoquées pour confirmer ou révoquer leurs députés. +Cette proposition, décrétée et rapportée en quelques minutes, avait +singulièrement effrayé les jacobins. D'autres circonstances les +inquiétaient bien plus encore. Les fédérés continuaient d'arriver de +toutes parts. Les municipalités envoyaient une multitude d'adresses dans +lesquelles, en approuvant la république et en félicitant l'assemblée de +l'avoir instituée, elles condamnaient les crimes et les excès de +l'anarchie. Les sociétés affiliées reprochaient toujours à la société-mère +d'avoir dans son sein des hommes de sang qui pervertissaient la morale +publique, et voulaient attenter à la sûreté de la convention. +Quelques-unes reniaient leur mère, déclaraient ne plus vouloir de +l'affiliation, et annonçaient qu'au premier signal elles voleraient à +Paris pour soutenir l'assemblée. Toutes demandaient surtout la radiation +de Marat, et quelques-unes celle de Robespierre lui-même. + +Les jacobins désolés avouaient que l'opinion se corrompait en France; ils +se recommandaient de se tenir unis, de ne pas perdre de temps pour écrire +dans les provinces, et éclairer leurs frères égarés; ils accusaient le +traître Roland d'arrêter leur correspondance, et d'y substituer des écrits +hypocrites qui pervertissaient les esprits. Ils proposaient un don +volontaire pour répandre les bons écrits, et particulièrement les +_admirables_ discours de Robespierre, et ils cherchaient les moyens de les +faire parvenir malgré Roland, qui violait, disaient-ils, la liberté des +postes. Cependant ils convenaient d'une chose, c'est que Marat les +compromettait par la violence de ses écrits; et il fallait, suivant eux, +que la société-mère apprît à la France, quelle différence elle mettait +entre Marat, que son tempérament enflammé emportait au-delà des bornes, et +le sage, le vertueux Robespierre, qui, toujours dans la véritable limite, +voulait sans faiblesse, mais sans exagération, ce qui était juste et +possible. Une forte dispute s'était engagée sur ces deux hommes. On avait +reconnu que Marat était une tête forte et hardie, mais trop emportée. Il +avait été utile, disait-on, à la cause du peuple, mais il ne savait pas +s'arrêter. Les partisans de Marat avaient répondu qu'il ne croyait pas +nécessaire d'exécuter tout ce qu'il avait dit, et qu'il sentait mieux que +personne le terme où il fallait s'arrêter. Ils citaient diverses paroles +de lui. Marat avait dit: _Il ne faut qu'un Marat dans la république.--Je +demande le plus pour obtenir le moins.--Ma main sécherait plutôt que +d'écrire_, _si je croyais que le peuple exécutât à la lettre tout ce que +je lui conseille.--Je surfais au peuple, parce que je sais qu'il me +marchande_.» Les tribunes avaient appuyé cette justification de Marat par +leurs applaudissemens. Pourtant la société avait résolu de faire une +adresse, dans laquelle, décrivant le caractère de Marat et de Robespierre, +elle montrerait quelle différence elle faisait entre la sagesse de l'un et +la véhémence de l'autre[1]. Après cette mesure, on en proposa plusieurs +autres, et surtout on se promit de demander continuellement le départ des +fédérés pour la frontière. Si on apprenait en effet que l'armée de +Dumouriez s'affaiblissait par la désertion, les jacobins s'écriaient que +le renfort des fédérés lui était indispensable. Marat écrivait que depuis +plus d'un an on retenait les volontaires qui étaient partis les premiers, +et qu'il était temps de les remplacer par ceux qui séjournaient à Paris: +on venait d'apprendre que Custine avait été obligé d'abandonner Francfort, +que Beurnonville avait inutilement attaqué l'électorat de Trèves, et les +jacobins soutenaient que si ces deux généraux avaient eu avec eux les +fédérés qui remplissaient inutilement la capitale, ils n'eussent pas +essuyé cet échec. + +[Note 1: Voyez la note 4 à la fin du volume.] + +Les diverses nouvelles de l'inutile tentative de Beurnonville et de +l'échec de Custine avaient singulièrement agité l'opinion. Elles étaient +faciles à prévoir, car Beurnonville, attaquant par une mauvaise saison, et +sans moyens suffisans, des positions inabordables, ne pouvait réussir; et +Custine, s'obstinant à ne pas reculer spontanément sur le Rhin, pour ne +pas avouer sa témérité, devait infailliblement être réduit à une retraite +à Mayence. Les malheurs publics sont pour les partis une occasion de +reproches. Les jacobins, qui n'aimaient pas les généraux suspects +d'aristocratie, déclamèrent contre eux, et les accusèrent d'être feuillans +et girondins. Marat ne manqua pas de s'élever de nouveau contre la fureur +des conquêtes, qu'il avait, disait-il, toujours blâmée, et qui n'était +qu'une ambition déguisée des généraux pour arriver à un degré de puissance +redoutable. Robespierre, dirigeant le reproche selon les inspirations de +sa haine, soutint que ce n'était pas les généraux qu'il fallait accuser, +mais la faction infâme qui dominait l'assemblée et le pouvoir exécutif. Le +perfide Roland, l'intrigant Brissot, les scélérats Louvet, Guadet, +Vergniaud, étaient les auteurs de tous les maux de la France. Il demandait +à être le premier assassiné par eux; mais il voulait avant tout avoir le +plaisir de les dénoncer. Dumouriez et Custine, ajoutait-il, les +connaissaient et se gardaient bien de se ranger avec eux: mais tout le +monde les craignait parce qu'ils disposaient de l'or, des places et de +tous les moyens de la république. Leur intention était de l'asservir, et +pour cela ils enchaînaient tous les vrais patriotes, ils empêchaient le +développement de leur énergie; et exposaient ainsi la France à être +vaincue; par ses ennemis. Leur intention était principalement de détruire +la société des jacobins, et de poignarder quiconque aurait le courage de +résister. «Et pour moi, s'écriait Robespierre, je demande à être assassiné +par Roland!» (_Séance des Jacobins du 12 décembre_.) + +Cette haine furibonde, se communiquant à toute la société, la soulevait +comme une mer orageuse. On se promettait un combat à mort contre la +faction; on repoussait d'avance toute idée de réconciliation, et comme il +avait été question d'un nouveau projet de transaction, on s'engageait à +refuser à jamais le _baiser Lamourette_. + +Les mêmes scènes se reproduisaient dans l'assemblée pendant le délai qui +avait été accordé à Louis XVI pour préparer sa défense. On ne manquait pas +d'y répéter que partout les royalistes menaçaient les patriotes, et +répandaient des pamphlets en faveur du roi. Thuriot proposa un moyen, +c'était de punir de mort quiconque méditerait de rompre l'unité de la +république ou d'en détacher quelque partie. C'était là un décret contre la +fable du fédéralisme, c'est-à-dire contre les girondins. Buzot se hâte de +répondre par un autre projet de décret, et demande l'exil de la famille +d'Orléans. Les partis échangent les faussetés, et se vengent des calomnies +par d'autres calomnies. Tandis que les jacobins accusaient les girondins +de fédéralisme, ceux-ci reprochaient aux premiers de destiner le duc +d'Orléans au trône, et de ne vouloir immoler Louis XVI que pour rendre la +place vacante. + +Le duc d'Orléans existait à Paris, s'efforçant en vain de se faire oublier +dans le sein de la convention. Cette place sans doute ne lui convenait pas +au milieu de furieux démagogues; mais où fuir? En Europe, l'émigration +l'attendait, et les outrages, peut-être même les supplices, menaçaient +ce parent de la royauté qui avait répudié sa naissance et son rang. En +France, il s'efforçait de cacher son rang sous les titres des plus +humbles, et il se nommait _Égalité_. Mais il restait l'ineffaçable +souvenir de son ancienne existence, et le témoignage toujours présent de +ses immenses richesses. A moins de prendre les haillons, de se rendre +méprisable à force de cynisme, comment échapper aux soupçons? Dans les +rangs girondins, il eût été perdu dès le premier jour, et tous les +reproches de royalisme qu'on leur faisait eussent été justifiés. Dans ceux +des jacobins, il avait la violence de Paris pour appui; mais il ne pouvait +pas échapper aux accusations des girondins, et c'est ce qui lui arriva en +effet. Ceux-ci, ne lui pardonnant pas de se ranger avec leurs ennemis, +supposaient que, pour se rendre supportable, il prodiguait ses trésors aux +anarchistes, et leur fournissait le secours de sa puissante fortune. + +L'ombrageux Louvet croyait mieux, et s'imaginait sincèrement qu'il +nourrissait toujours l'espoir de la royauté. Sans partager cette opinion, +mais pour combattre la sortie de Thuriot par une autre, Buzot monte à la +tribune. «Si le décret proposé par Thuriot doit ramener la confiance, +je vais, dit-il, vous en proposer un qui ne la ramènera pas moins. La +monarchie est renversée, mais elle vit encore dans les habitudes, dans les +souvenirs de ses anciennes créatures. Imitons les Romains, ils ont chassé +Tarquin et sa famille: comme eux, chassons la famille des Bourbons. Une +partie de cette famille est dans les fers, mais il en est une autre bien +plus dangereuse, parce qu'elle fut plus populaire, c'est celle d'Orléans. +Le buste d'Orléans fut promené dans Paris; ses fils, bouillans de courage, +se distinguent dans nos armées, et les mérites mêmes de cette famille la +rendent dangereuse pour la liberté. Qu'elle fasse un dernier sacrifice à +la patrie en s'exilant de son sein; qu'elle aille porter ailleurs le mal +heur d'avoir approché du trône, et le malheur plus grand encore de porter +un nom qui nous est odieux, et dont l'oreille d'un homme libre ne peut +manquer d'être blessée.» Louvet succédant à Buzot, et s'adressant à +d'Orléans lui-même, lui cite l'exil volontaire de Collatin, et l'engage à +l'imiter. Lanjuinais rappelle les élections de Paris dont Égalité fait +partie, et qui se firent sous le poignard de la faction anarchique; il +rappelle les efforts qu'on a tentés pour nommer ministre de la guerre un +chancelier de la maison d'Orléans, l'influence que les fils de cette +famille ont acquise dans les armées, et, par toutes ces raisons, il +demande le bannissement des Bourbons. Bazire, Saint-Just, Chabot, s'y +refusent, plutôt par opposition aux girondins que par intérêt pour +d'Orléans. Ils soutiennent que ce n'est pas le moment de sévir contre le +seul des Bourbons qui se soit loyalement conduit envers la nation, qu'il +faut d'abord punir le Bourbon prisonnier, faire ensuite la constitution, +et qu'après on s'occupera des citoyens devenus dangereux; qu'au reste, +envoyer d'Orléans hors de France, c'est l'envoyer à la mort, et qu'il faut +au moins ajourner cette cruelle mesure. Néanmoins le bannissement est +décrété par acclamation. Il ne s'agit plus que de décider l'époque du +bannissement en rédigeant le décret. «Puisque vous employez l'ostracisme +contre Égalité, dit Merlin, employez-le contre tous les hommes dangereux, +et tout d'abord je le demande contre le pouvoir exécutif.--Contre Roland! +s'écrie Albitte.--Contre Roland et Pache! Ajoute Barrère, qui sont devenus +une cause de division parmi nous. Qu'ils soient bannis l'un et l'autre du +ministère, pour nous rendre le calme et l'union.» Cependant Kersaint +craint que l'Angleterre ne profite de cette désorganisation du ministère +pour nous faire une guerre désastreuse; comme elle fit en 1757, lorsque +d'Argenson et Machau furent disgraciés. + +Rewbell demande si on peut bannir un représentant du peuple, et si +Philippe Égalité n'appartient pas à ce titre à la nation qui l'a nommé. +Ces diverses observations arrêtent le mouvement des esprits. On +s'interrompt, on revient, et sans révoquer le décret de bannissement +contre les Bourbons, on ajourne la discussion à trois jours, pour se +calmer, et pour réfléchir plus mûrement à la question de savoir si on +pouvait bannir Égalité, et destituer sans danger les deux ministres de +l'intérieur et de la guerre. + +Après cette discussion, on devine quel désordre dut régner dans les +sections, à la commune et aux jacobins. On cria de toutes parts à +l'ostracisme, et les pétitions se préparèrent pour la reprise de la +discussion. Les trois jours écoulés, la discussion recommença; le maire +vint à la tête des sections demander le rapport des décrets. L'assemblée +passa à l'ordre du jour après la lecture de l'adresse; mais Pétion, voyant +quel tumulte excitait cette question, en demanda l'ajournement après le +jugement de Louis XVI. Cette espèce de transaction fut adoptée, et on se +jeta de nouveau sur la victime contre laquelle s'acharnaient toutes les +passions. Le célèbre procès fut donc aussitôt repris. + + + + +CHAPITRE V. + + +CONTINUATION DU PROCÈS DE LOUIS XVI.--SA DÉFENSE.--DÉBATS TUMULTUEUX A LA +CONVENTION.--LES GIRONDINS PROPOSENT L'APPEL AU PEUPLE; OPINION DU DÉPUTÉ +SALLE; DISCOURS DE ROBESPIERRE; DISCOURS DE VERGNIAUD.--POSITION DES +QUESTIONS.--LOUIS XVI EST DÉCLARÉ COUPABLE ET CONDAMNÉ A MORT, SANS APPEL +AU PEUPLE ET SANS SURSIS A L'EXÉCUTION.--DÉTAILS SUR LES DÉBATS ET LES +VOTES ÉMIS.--ASSASSINAT DU DÉPUTÉ LEPELLETIER-SAINT-FARGEAU.--AGITATION +DANS PARIS.--LOUIS XVI FAIT SES ADIEUX A SA FAMILLE; SES DERNIERS MOMENS +DANS LA PRISON ET SUR L'ÉCHAFAUD. + + +Le temps accordé à Louis XVI pour préparer sa défense était à peine +suffisant pour compulser les immenses matériaux sur lesquels elle devait +être établie. Ses deux défenseurs demandèrent à s'en adjoindre un +troisième, plus jeune et plus actif, qui rédigerait et prononcerait la +défense, tandis qu'ils en chercheraient et prépareraient les moyens. Ce +jeune adjoint était l'avocat Desèze, qui avait défendu Bezenval après le +14 juillet. La convention, ayant accordé la défense, ne refusa pas un +nouveau conseil, et M. Desèze eut, comme Malesherbes et Tronchet, la +faculté de pénétrer au Temple. Une commission y portait tous les jours les +pièces, les montrait à Louis XVI, qui les recevait avec beaucoup de +sang-froid, et comme si ce procès _eût regardé un autre_, disait un +rapport de la commune. Il montrait aux commissaires la plus grande +politesse, et leur faisait servir à manger quand les séances avaient été +trop longues. Pendant qu'il s'occupait ainsi de son procès, il avait +trouvé un moyen de correspondre avec sa famille. Il écrivait au moyen du +papier et des plumes qu'on lui avait donnés pour travailler à sa défense, +et les princesses traçaient leur réponse sur du papier avec des piqûres +d'épingle. Quelquefois on pliait les billets dans des pelotons de fil, +qu'un garçon de l'office, en servant les repas, jetait sous la table; +quelquefois on les faisait descendre par une ficelle d'un étage à un +autre. Les malheureux prisonniers se donnaient ainsi des nouvelles de leur +santé, et trouvaient une grande consolation à apprendre qu'ils n'étaient +point malades. + +Enfin M. Desèze avait terminé sa défense en y travaillant nuit et jour. Le +roi lui fit retrancher tout ce qui était trop oratoire, et voulut s'en +tenir à la simple discussion des moyens qu'il avait à faire valoir. Le 26, +à neuf heures et demie du matin, toute la force armée était en mouvement +pour le conduire du Temple aux Feuillans, avec les mêmes précautions, et +dans le même ordre que lors de sa première comparution. Monté dans la +voiture du maire, il s'entretint avec lui pendant le trajet avec la même +tranquillité que de coutume; on parla de Sénèque, de Tite-Live, des +hôpitaux; il adressa même une plaisanterie assez fine à un des municipaux, +qui avait dans la voiture le chapeau sur la tête. Arrivés aux Feuillans, +il montra beaucoup de sollicitude pour ses défenseurs; il s'assit à leurs +côtés dans l'assemblée, regarda avec beaucoup de calme les bancs où +siégeaient ses accusateurs et ses juges, sembla rechercher sur leur visage +l'impression que produisait la plaidoirie de M. Desèze, et plus d'une fois +il s'entretint en souriant avec Tronchet et Malesherbes. L'assemblée +accueillit sa défense avec un morne silence, et ne témoigna aucune +improbation. + +Le défenseur s'occupa d'abord des principes du droit, et en second lieu +des faits imputés à Louis XVI. Bien que l'assemblée, en décidant que le +roi serait jugé par elle, eût implicitement décrété que l'inviolabilité ne +pouvait être invoquée, M. Desèze démontra fort bien que rien ne pouvait +limiter la défense, et qu'elle demeurait entière, même après le décret; +que par conséquent, si Louis jugeait l'inviolabilité soutenable, il avait +le droit de la faire valoir. Il fut d'abord obligé de reconnaître la +souveraineté du peuple; et, avec tous les défenseurs de la constitution de +1791, il soutint que la souveraineté, bien que maîtresse absolue, pouvait +s'engager, qu'elle l'avait voulu à l'égard de Louis XVI, en stipulant +l'inviolabilité; qu'elle n'avait pas voulu une chose absurde dans le +système de la monarchie; que par conséquent l'engagement devait être +exécuté; et que tous les crimes possibles, le roi en eût-il commis, ne +pouvaient être punis que de la déchéance. Il dit que sans cela la +constitution de 1791 serait un piège barbare tendu à Louis XVI, puisqu'on +lui aurait promis avec l'intention secrète de ne pas tenir; que, si on +refusait à Louis ses droits de roi, il fallait lui laisser au moins ceux +de citoyen; et il demanda où étaient les formes conservatrices que tout +citoyen avait droit de réclamer, telles que la distinction entre le jury +d'accusation et celui de jugement, la faculté de récusation, la majorité +des deux tiers, le vote secret, et le silence des juges pendant que leur +opinion se formait. Il ajouta, avec une hardiesse qui ne rencontra qu'un +silence absolu, qu'il cherchait partout des juges et ne trouvait que des +accusateurs. Il passa ensuite à la discussion des faits, qu'il rangea sous +deux divisions, ceux qui avaient précédé et ceux qui avaient suivi +l'acceptation de l'acte constitutionnel. Les premiers étaient couverts par +l'acceptation de cet acte, les autres par l'inviolabilité. Cependant il ne +refusait pas de les discuter, et il le fit avec avantage, parce qu'on +avait amassé une foule de faits insignifians, à défaut de la preuve +précise des intelligences avec l'étranger; crime dont on était persuadé, +mais dont la preuve positive manquait encore. Il repoussa victorieusement +l'accusation d'avoir versé le sang français au 10 août. Dans ce jour, en +effet, l'agresseur n'était pas Louis XVI, mais le peuple. Il était +légitime que Louis XVI, attaqué, cherchât à se défendre, et qu'il prît les +précautions nécessaires. Les magistrats eux-mêmes l'avaient approuvé, et +avaient donné aux troupes l'ordre formel de repousser la force par la +force. Malgré cela, disait M. Desèze, le roi n'avait pas voulu faire usage +de cette autorisation, qu'il tenait et de la nature et de la loi, et il +s'était retiré dans le sein du corps législatif pour éviter toute effusion +de sang. Le combat qui avait suivi ne le regardait plus, devait même lui +valoir des actions de grâces plutôt que des vengeances, puisque c'était +sur un ordre de sa main que les Suisses avaient abandonné la défense du +château et de leur vie. Il y avait donc une criante injustice à reprocher +à Louis XVI d'avoir versé le sang français, et sur ce point il avait été +irréprochable; il s'était montré au contraire plein de délicatesse et de +vertu. + +Le défenseur termina par ces mots si courts, si justes, et les seuls où il +fût question des vertus de Louis XVI: + +«Louis était monté sur le trône à vingt ans, et à vingt ans il donna sur +le trône l'exemple des moeurs; il n'y porta aucune faiblesse coupable ni +aucune passion corruptrice; il y fut économe, juste, sévère, et il s'y +montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple désirait la +destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le détruisit; le +peuple demandait l'abolition de la servitude, il commença par l'abolir +lui-même dans ses domaines; le peuple sollicitait des réformes dans la +législation criminelle pour l'adoucissement du sort des accusés, il fit +ces réformes; le peuple voulait que des milliers de Français, que la +rigueur de nos usages avait privés jusqu'alors des droits qui +appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits ou les recouvrassent, +il les en fit jouir par ses lois; le peuple voulut la liberté, et il la +lui donna! Il vint même au-devant de lui par ses sacrifices, et cependant +c'est au nom de ce même peuple qu'on demande aujourd'hui.... Citoyens, je +n'achève pas ... je m'arrête devant l'histoire: songez qu'elle jugera +votre jugement, et que le sien sera celui des siècles!» + +Louis XVI, prenant la parole immédiatement après son défenseur, prononça +quelques mots qu'il avait écrits. «On vient, dit-il, de vous exposer mes +moyens de défense; je ne les renouvellerai point; en vous parlant +peut-être pour la dernière fois, je vous déclare que ma conscience ne me +reproche rien, et que mes défenseurs vous ont dit la vérité. + +«Je n'ai jamais craint que ma conduite fût examinée publiquement; mais mon +coeur est déchiré de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation d'avoir +voulu faire répandre le sang du peuple, et surtout que les malheurs du 10 +août me soient attribués! + +«J'avoue que les preuves multipliées que j'avais données, dans tous les +temps, de mon amour pour le peuple, et la manière dont je m'étais toujours +conduit, me paraissaient devoir prouver que je ne craignais pas de +m'exposer pour épargner son sang, et éloigner à jamais de moi une pareille +imputation.» + +Le président demande ensuite à Louis XVI s'il ne lui restait plus rien à +dire pour sa défense. Louis XVI ayant déclaré qu'il a tout dit, le +président lui annonce qu'il peut se retirer. Conduit dans une salle +voisine avec ses défenseurs, il s'occupe avec sollicitude du jeune Desèze, +qui paraît fatigué d'une longue plaidoirie. Ramené ensuite en voiture, il +parle avec la même sérénité à ceux qui l'escortent, et arrive au Temple à +cinq heures. A peine avait-il quitté la convention, qu'un orage violent +s'y était élevé. Les uns voulaient qu'on ouvrît la discussion; les autres, +se plaignant des délais éternels qu'on apportait à la décision de ce +procès, demandaient sur-le-champ l'appel nominal, en disant que dans tout +tribunal, après avoir ouï l'accusé, on passait aux voix. Lanjuinais +nourrissait depuis le commencement du procès une indignation que son +caractère impétueux ne lui permettait plus de contenir. Il s'élance à la +tribune, et au milieu des cris qu'excite sa présence, il demande non pas +un délai pour la discussion, mais l'annulation même de la procédure; +il s'écrie que le temps des hommes féroces est passé, qu'il ne faut pas +déshonorer l'assemblée en lui faisant juger Louis XVI; que personne n'en a +le droit en France, et que l'assemblée particulièrement n'a aucun titre +pour le faire; que si elle veut agir comme corps politique, elle ne peut +prendre que des mesures de sûreté contre le ci-devant roi; mais que si +elle agit comme tribunal, elle est hors de tous les principes, car c'est +faire juger le vaincu par le vainqueur lui-même, puisque la plupart des +membres présens se sont déclarés les conspirateurs du 10 août. Au mot de +_conspirateurs_, un tumulte épouvantable s'élève de toutes parts. On crie +_à l'ordre! à l'Abbaye! à bas de la tribune_! Lanjumais veut en vain +justifier le mot de _conspirateurs_, en disant qu'il doit être pris ici +dans un sens favorable, et que le 10 août fut une conspiration glorieuse: +il continue au milieu du bruit, et finit en déclarant qu'il aimerait mieux +périr mille fois que de condamner, contre toutes les lois, le tyran même +le plus abominable! + +Une foule d'orateurs lui succèdent, et le tumulte ne fait que s'accroître. +On ne veut plus rien entendre, on quitte sa place, on se mêle, on se forme +par groupes, on s'injurie, on se menace, et le président est obligé de se +couvrir. Après une heure d'agitation, le calme se rétablit enfin, et +l'assemblée, adoptant l'avis de ceux qui demandaient la discussion sur le +procès de Louis XVI, déclare que la discussion est ouverte, et qu'elle +sera continuée, toutes affaires cessantes, jusqu'à ce que l'arrêt soit +rendu. + +La discussion est donc reprise le 27: la foule des orateurs déjà entendus +reparaît à la tribune. Saint-Just s'y montre de nouveau. La présence de +Louis XVI, humilié, vaincu, et serein encore dans l'infortune, a fait +naître quelques objections dans son esprit; mais il répond à ces +objections en appelant Louis un tyran modeste et souple, qui a opprimé +avec modestie, qui se défend avec modestie, et contre la douceur +insinueuse duquel il faut se prémunir avec le plus grand soin. Il a appelé +les états-généraux, mais c'était pour humilier la noblesse et régner en +divisant; aussi, quand il a vu la puissance des états s'élever si +rapidement, il a voulu la détruire. Au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, on +l'a vu amasser secrètement des moyens pour accabler le peuple; mais chaque +fois que ses conspirations étaient déjouées par l'énergie nationale, il +feignait de revenir lui-même, il montrait de sa défaite et de la victoire +du peuple une joie hypocrite et qui n'était pas naturelle. Depuis, ne +pouvant plus faire usage de la force, il corrompait les défenseurs de la +liberté, il complotait avec l'étranger, il désespérait les ministres, dont +l'un était obligé de lui écrire: _Vos relations secrètes m'empêchent +d'exécuter les lois, et je me retire_. Enfin il avait employé tous les +moyens de la plus profonde perfidie jusqu'au 10 août, et maintenant +encore, il affectait une feinte douceur pour ébranler ses juges et leur +échapper. + +C'est ainsi que les incertitudes si naturelles de Louis XVI se peignaient +dans un esprit violent, qui voyait une perfidie forte et calculée là où il +n'y avait que faiblesse et regret du passé. D'autres orateurs succèdent à +Saint-Just, et on attend avec impatience que les Girondins prennent la +parole. Ils ne s'étaient pas prononcés encore, et il était temps qu'ils +s'expliquassent. On a déjà vu quelles étaient et leurs incertitudes, et +leurs dispositions à s'émouvoir, et leur penchant à excuser dans Louis XVI +une résistance qu'ils étaient plus capables de comprendre que leurs +adversaires. Vergniaud convint devant quelques amis de l'attendrissement +qu'il éprouvait. Sans être aussi touchés peut-être, les autres étaient +tous disposés à s'intéresser à la victime, et dans cette situation, ils +imaginèrent un moyen qui décèle leur émotion et l'embarras de leur +position: ce moyen était l'appel au peuple. Se décharger d'une +responsabilité dangereuse, et rejeter sur la nation le reproche de +barbarie si le roi était condamné, ou celui de royalisme s'il était +absous, tel était le but des girondins, et c'était un acte de faiblesse. +Puisqu'ils étaient touchés à la vue de la profonde infortune de Louis XVI, +ils devaient avoir le courage de le défendre eux-mêmes, et ne devaient pas +provoquer la guerre civile en renvoyant aux quarante-quatre mille sections +qui partageaient la France une question qui allait infailliblement mettre +tous les partis en présence, et soulever les passions les plus furieuses. +Il fallait se saisir fortement de l'autorité, avoir le courage d'en user +soi-même, sans se décharger sur la multitude d'un soin dont elle était +incapable, et qui eût exposé le pays à une confusion épouvantable. Ici, +les girondins donnèrent à leurs adversaires un avantage immense, en les +autorisant à répandre qu'ils fomentaient la guerre civile, et en faisant +suspecter leur courage et leur franchise. Aussi ne manqua-t-on pas de dire +chez les jacobins que ceux qui voulaient absoudre Louis XVI étaient plus +francs et plus estimables que ceux qui voulaient en appeler au peuple. +Mais telle est l'ordinaire conduite des partis modérés; se conduisant ici +comme aux 2 et 3 septembre, les girondins hésitaient à se compromettre pour +un roi qu'ils regardaient comme un ennemi, et qui, dans leur persuasion, +avait voulu les détruire par le fer étranger; cependant, émus à la vue de +cet ennemi vaincu, ils essayaient de le défendre, ils s'indignaient de la +violence commise à son égard, et ils faisaient assez pour se perdre +eux-mêmes, sans faire assez pour le sauver. + +Salles, celui de tous qui se prêtait le mieux aux imaginations de Louvet, +et qui même le surpassait dans la supposition de complots imaginaires, +Salles proposa et soutint le premier le système de l'appel au peuple, dans +la séance du 27. Livrant à tout le blâme des républicains la conduite de +Louis XVI, et avouant qu'elle méritait toute la sévérité qu'on pourrait +déployer, il fit observer cependant que ce n'était point une vengeance, +mais un grand acte de politique que l'assemblée devait exercer; il soutint +donc que c'était sous le point de vue de l'intérêt public que la question +devait être jugée. Or, dans les deux cas, de l'absolution et de la +condamnation, il voyait des inconvéniens énormes. + +L'absolution serait une cause éternelle de discorde, et le roi deviendrait +un point de ralliement de tous les partis. Le souvenir de ses attentats +serait constamment rappelé à l'assemblée pour lui reprocher son +indulgence: cette impunité serait un scandale public qui provoquerait +peut-être des révoltes populaires, et qui servirait de prétexte à tous les +agitateurs. Les hommes atroces qui avaient déjà bouleversé l'état par +leurs crimes, ne manqueraient pas de s'autoriser de cet acte de clémence +pour commettre de nouveaux attentats, comme ils s'étaient autorisés de la +lenteur des tribunaux pour exécuter les massacres de septembre. De toutes +parts, enfin, on accuserait la convention de n'avoir pas eu le courage de +terminer tant d'agitations, et de fonder la république par un exemple +énergique et terrible. + +Condamné, le roi léguerait à sa famille toutes les prétentions de sa race, +et les léguerait à des frères plus dangereux, parce qu'ils étaient moins +déconsidérés par leur faiblesse. Le peuple, ne voyant plus les crimes, +mais le supplice, viendrait peut-être à s'apitoyer sur le sort du roi, et +les factieux trouveraient encore dans cette disposition un moyen de +l'irriter contre la convention nationale. Les souverains de l'Europe +gardaient un morne silence, dans l'attente d'un événement qu'ils +espéraient devoir soulever une indignation générale, mais dès que la tête +du roi serait tombée, tous, profitant de ce prétexte, fondraient à la fois +sur la France pour la déchirer. Peut-être alors la France, aveuglée par +ses souffrances, reprocherait à la convention un acte qui lui aurait valu +une guerre cruelle et désastreuse. + +Telle est, disait Salles, la funeste alternative offerte à la convention +nationale. Dans une situation pareille, c'est à la nation elle-même à se +décider, et à fixer son sort en fixant celui de Louis XVI. Le danger de la +guerre civile est chimérique, car la guerre civile n'a pas éclaté en +convoquant les assemblées primaires pour nommer une convention qui devait +décider du sort de la France, et on ne paraît pas la redouter davantage +dans une occasion tout aussi grave, puisqu'on défère à ces mêmes +assemblées primaires la sanction de la constitution. On objecte vainement +les longueurs et les difficultés d'une nouvelle délibération dans +quarante-quatre mille assemblées; car il ne s'agit pas de délibérer, mais +de choisir sans discussions entre les deux propositions présentées par la +convention. On posera ainsi la question aux assemblées primaires: Louis +XVI sera-t-il puni de mort, ou détenu jusqu'à la paix? Et elles répondront +par ces mots: _Détenu_, ou _Mis à mort_. Avec des courriers +extraordinaires, la réponse peut être arrivée en quinze jours des +extrémités les plus éloignées de la France. + +Cette opinion avait été écoutée avec des dispositions très diverses. +Serres, député des Hautes-Alpes, se rétracte de sa première opinion, qui +était pour le jugement, et demande l'appel au peuple. Barbaroux combat la +justification de Louis XVI, sans prendre de conclusions, car il n'osait +absoudre contre le voeu de ses commettans, ni condamner contre celui de +ses amis. Buzot se prononce pour l'appel au peuple; toutefois il modifie +l'opinion de Salles, et demande que la convention prenne elle-même +l'initiative en votant pour la mort, et en n'exigeant des assemblées +primaires que la simple sanction de ce jugement. Rabaut Saint-Étienne, ce +ministre protestant déjà distingué par ses talens dans la constituante, +s'indigne de cette cumulation de pouvoirs qu'exerce la convention. «Quant +à moi, dit-il, je suis las de ma portion de despotisme; je suis fatigué, +harcelé, bourrelé de la tyrannie que j'exerce pour ma part, et je soupire +après le moment où vous aurez créé un tribunal qui me fasse perdre les +formes et la contenance d'un tyran.... Vous cherchez des raisons +politiques; ces raisons sont dans l'histoire.... Ce peuple de Londres, qui +avait tant pressé le supplice du roi, fut le premier à maudire ses juges +et à se prosterner devant son successeur. Lorsque Charles II monta sur le +trône, la ville lui donna un superbe repas, le peuple se livra à la joie +la plus extravagante, et il courut assister au supplice de ces mêmes juges +que Charles immola depuis aux mânes de son père. Peuple de Paris, +parlement de France, m'avez-vous entendu?...» + +Faure demande le rapport de tous les décrets portant la mise en jugement. +Le sombre Robespierre reparaît enfin tout plein de colère et d'amertume. +«Lui aussi, dit-il, avait été touché et avait senti chanceler dans son +coeur la vertu républicaine, en présence du coupable humilié devant la +puissance souveraine. Mais la dernière preuve de dévouement qu'on devait à +la patrie, c'était d'étouffer tout mouvement de sensibilité.» Il répète +alors tout ce qui a été dit sur la compétence de la convention, sur les +délais éternels apportés à la vengeance nationale, sur les ménagemens +gardés envers le tyran, tandis qu'on attaque sans aucune espèce de réserve +les plus chauds amis de la liberté; il prétend que cet appel au peuple +n'est qu'une ressource semblable à celle qu'avait imaginée Guadet, en +demandant le scrutin épuratoire; que cette ressource perfide avait pour +but de remettre tout en question, et la députation actuelle, et le 10 +août, et la république elle-même. Ramenant toujours la question à lui-même +et à ses ennemis, il compare la situation actuelle à celle de juillet +1791, lorsqu'il s'agissait de juger Louis XVI pour sa fuite à Varennes. +Robespierre y avait joué un rôle important. Il rappelle et ses dangers, et +les efforts heureux de ses adversaires pour replacer Louis XVI sur le +trône, et la fusillade du Champ-de-Mars qui s'en était suivie, et les +périls que Louis XVI, replacé sur le trône, avait fait courir à la chose +publique. Il signale perfidement ses adversaires d'aujourd'hui comme étant +les mêmes que ses adversaires d'autrefois; il se présente comme exposé, et +la France avec lui, au même danger qu'alors, et toujours par les intrigues +de ces fripons qui s'appellent exclusivement les honnêtes gens. +«Aujourd'hui, ajoute Robespierre, ils se taisent sur les plus grands +intérêts de la patrie; ils s'abstiennent de prononcer leur opinion sur le +dernier roi; mais leur sourde et pernicieuse activité produit tous les +troubles qui agitent la patrie, et pour égarer la majorité saine, mais +souvent trompée, ils poursuivent les plus chauds patriotes sous le titre +de minorité factieuse. La minorité, s'écrie-t-il, se changea souvent en +majorité, en éclairant les assemblées trompées. La vertu fut toujours en +minorité sur la terre! Sans cela la terre serait-elle peuplée de tyrans et +d'esclaves? + +Ils expirèrent sur un échafaud. Les Critias, les Anitus, les César, les +Clodius, étaient de la majorité, mais Socrate était de la minorité, car il +avala la ciguë; Caton était de la minorité, car il déchira ses +entrailles.» Robespierre recommande ensuite le calme au peuple pour ôter +tout prétexte à ses adversaires, qui présentent de simples applaudissemens +donnés à ses députés fidèles comme une rébellion. «Peuple, s'écrie-t-il, +garde tes applaudissemens, fuis le spectacle de nos débats! Loin de tes +yeux nous n'en combattrons pas moins.» Il termine enfin en demandant que +Louis XVI soit sur-le-champ déclaré coupable et condamné à mort. + +Les orateurs se succèdent le 28, le 29, et jusqu'au 31. Vergniaud prend +enfin la parole pour la première fois, et on écoute avec un empressement +extraordinaire les girondins s'exprimant par la bouche de leur plus grand +orateur, et rompant un silence dont Robespierre n'était pas le seul à +les accuser. + +Vergniaud développe d'abord le principe de la souveraineté du peuple, et +distingue les cas où les représentans doivent s'adresser à elle. Il serait +trop long, trop difficile de recourir à un grand peuple pour tous les +actes législatifs; mais pour certains actes d'une haute importance, il en +est tout autrement. La constitution, par exemple, a été d'avance destinée +à la sanction nationale. Mais cet objet n'est pas le seul qui mérite une +sanction extraordinaire. Le jugement de Louis a de si graves caractères, +soit par la cumulation de pouvoirs qu'exerce l'assemblée, soit par +l'inviolabilité qui avait été constitutionnellement accordée au monarque, +soit enfin par les effets politiques qui doivent résulter d'une +condamnation, qu'on ne saurait contester sa haute importance, et la +nécessité de le soumettre au peuple lui-même. Après avoir développé ce +système, Vergniaud, qui réfute particulièrement Robespierre, arrive enfin +aux inconvéniens politiques de l'appel au peuple, et touche à toutes les +grandes questions qui divisent les deux partis. + +Il s'occupe d'abord des discordes qu'on redoute de voir éclater si on +renvoie au peuple la sanction du jugement du roi. Il reproduit les raisons +données par d'autres girondins, et soutient que si l'on ne craignait pas +la guerre civile en réunissant les assemblées primaires pour sanctionner +la constitution, il ne voyait pas pourquoi on la redouterait en les +réunissant pour sanctionner le jugement du roi. Cette raison, souvent +répétée, était de peu de valeur, car la constitution n'était pas la +véritable question de la révolution, elle ne pouvait être que le règlement +détaillé d'une institution déjà décrétée et consentie, la république. Mais +la mort du roi étant une question formidable, il s'agissait de savoir si, +en procédant par la voie de mort contre la royauté, la révolution romprait +sans retour avec le passé, et marcherait par les vengeances et une énergie +inexorable au but qu'elle se proposait. Or, si une question aussi terrible +divisait déjà si fortement la convention et Paris, il y avait le plus +grand danger à la proposer encore aux quarante-quatre mille sections du +territoire français. Dans tous les théâtres, dans toutes les sociétés +populaires, on disputait tumultueusement, et il fallait que la convention +eût la force de décider elle-même la question, pour ne pas la livrer à la +France, qui l'eût peut-être résolue par les armes. + +Vergniaud, partageant à cet égard l'opinion de ses amis, soutient que la +guerre civile n'est pas à craindre. Il dit que dans les départemens les +agitateurs n'ont pas acquis la prépondérance qu'une lâche faiblesse leur a +laissé usurper à Paris, qu'ils ont bien parcouru la surface de la +république, mais qu'ils n'y ont trouvé partout que le mépris, et qu'on a +donné le plus grand exemple d'obéissance à la loi, en respectant le sang +impur qui coulait dans leurs veines. Il réfute ensuite les craintes qu'on +a exprimées sur la véritable majorité qu'on a dit être composée +d'intrigans, de royalistes, d'aristocrates; il s'élève contre cette +orgueilleuse assertion que la vertu était en minorité sur la terre. +«Citoyens, s'écrie-t-il, Catilina fut en minorité dans le sénat romain, et +si cette minorité eût prévalu, c'en était fait de Rome, du sénat et de la +liberté. Dans l'assemblée constituante, Maury, Cazalès, furent en +minorité, et s'ils avaient prévalu, c'en était fait de vous! Les rois +aussi sont en minorité sur la terre; et pour enchaîner les peuples, ils +disent aussi que la vertu est en minorité! ils disent aussi que la +majorité des peuples est composée d'intrigans auxquels il faut imposer +silence par la terreur, si l'on veut préserver les empires d'un +bouleversement général.» + +Vergniaud demande si, pour faire une majorité conforme aux voeux de +certains hommes, il faut employer le bannissement et la mort, changer +la France en désert, et la livrer ainsi aux conceptions de quelques +scélérats. + +Après avoir vengé la majorité et la France, il se venge lui-même et ses +amis, qu'il montre résistant toujours, et avec un égal courage, à tous +les despotismes, celui de la cour et celui des brigands de septembre. Il +les montre pendant la journée du 10 août, siégeant au bruit du canon du +château, prononçant la déchéance avant la victoire du peuple, tandis, que +ces Brutus, si pressés aujourd'hui d'égorger les tyrans abattus, cachaient +leurs frayeurs dans les entrailles de la terre, et attendaient ainsi +l'issue du combat incertain que la liberté livrait au despotisme. + +Il rejette ensuite sur ses adversaires le reproche de provoquer à la +guerre civile. «Oui, dit-il, ils veulent la guerre civile ceux qui, en +prêchant l'assassinat contre les partisans de la tyrannie, appliquent ce +nom à toutes les victimes que leur haine veut immoler; ceux qui appellent +les poignards sur les représentais du peuple, et demandent la dissolution +du gouvernement et de la convention; ceux qui veulent que la minorité +devienne arbitre de la majorité, qu'elle puisse légitimer ses jugemens par +des insurrections, et que les Catilina soient appelés à régner dans le +sénat. Ils veulent la guerre civile, ceux qui prêchent ces maximes dans +tous les lieux publics, et pervertissent le peuple en accusant la raison +de _feuillantisme_, la justice de pusillanimité, et la sainte humanité de +conspiration. + +«La guerre civile, s'écrie l'orateur, pour avoir invoqué la souveraineté +du peuple!... Cependant en juillet 1791 vous étiez plus modestes, vous +ne vouliez pas la paralyser et régner à sa place. Vous faisiez courir une +pétition pour consulter le peuple sur le jugement à rendre contre Louis +revenu de Varennes! Alors vous vouliez de la souveraineté du peuple, et +vous ne pensiez pas que l'invoquer pût exciter la guerre civile! Serait-ce +qu'alors elle favorisait vos vues secrètes, et qu'aujourd'hui elle les +contrarie?» + +L'orateur passe ensuite à d'autres considérations. On a dit que +l'assemblée devait montrer assez de grandeur et de courage pour faire +exécuter elle-même son jugement sans s'appuyer de l'avis du peuple. «Du +courage, dit-il, il en fallait pour attaquer Louis XVI dans sa +toute-puissance; en faut-il tant pour envoyer au supplice Louis vaincu et +désarmé? Un soldat cimbre entre dans la prison de Marius pour l'égorger; +effrayé à l'aspect de la victime, il s'enfuit sans oser la frapper. Si ce +soldat avait été membre d'un sénat, doutez-vous qu'il eût hésité à voter +la mort d'un tyran? Quel courage trouvez-vous à faire un acte dont un +lâche serait capable?» + +Il parle encore d'un autre genre de courage, de celui qu'il faut déployer +contre les puissances étrangères. «Puisqu'on parle continuellement, +dit-il, d'un grand acte politique, il n'est pas inutile d'examiner la +question sous ce rapport. Il n'est pas douteux que les puissances +n'attendent ce dernier prétexte pour fondre toutes ensemble sur la France. +On les vaincra sans doute; l'héroïsme des soldats français en est un sûr +garant: mais ce sera un surcroît de dépenses, d'efforts de tout genre. Si +la guerre force à de nouvelles émissions d'assignats, qui feront croître +dans une proportion effrayante le prix des denrées de première nécessité; +si elle porte de nouvelles et mortelles atteintes au commerce; si elle +fait verser des torrens de sang sur le continent et sur les mers, quels si +grands services aurez-vous rendus à l'humanité? Quelle reconnaissance vous +devra la patrie pour avoir fait en son nom, et au mépris de sa +souveraineté méconnue, un acte de vengeance devenu la cause ou seulement +le prétexte d'événemens si calamiteux? J'écarte, s'écrie l'orateur, toute +idée de revers, mais oserez-vous lui vanter vos services? Il n'y aura pas +une famille qui n'ait à pleurer ou son père ou son fils; l'agriculture +manquera bientôt de bras; les ateliers seront abandonnés; vos trésors +écoulés appelleront de nouveaux impôts; le corps social, fatigué des +assauts que lui livreront au dehors les ennemis armés, au dedans les +factions soulevées, tombera dans une langueur mortelle. Craignez qu'au +milieu de ces triomphes, la France ne ressemble à ces monumens fameux qui, +dans l'Egypte, ont vaincu le temps: l'étranger qui passe s'étonne de leur +grandeur; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-t-il? Des cendres inanimées, +et le silence des tombeaux.» + +Après ces craintes, il en est d'autres qui se présentent encore à l'esprit +de Vergniaud; elles lui sont suggérées par l'histoire anglaise, et par la +conduite de Cromwell, auteur principal, mais caché, de la mort de Charles +Ier. Celui-ci, poussant toujours les peuples, d'abord contre le roi, puis +contre le parlement lui-même, brisa ensuite son faible instrument, et +s'assit au suprême pouvoir. «N'avez-vous pas, ajoute Vergniaud, +n'avez-vous pas entendu, dans cette enceinte et ailleurs, des hommes +crier: _Si le pain est cher, la cause en est au Temple; si le numéraire +est rare, si nos armées sont mal approvisionnées, la cause en est au +Temple; si nous avons à souffrir chaque jour du spectacle de l'indigence, +la cause en est au Temple_! + +«Ceux qui tiennent ce langage n'ignorent pas cependant que la cherté du +pain, le défaut de circulation des subsistances, la mauvaise +administration dans les armées, et l'indigence dont le spectacle nous +afflige, tiennent à d'autres causes que celles du Temple. Quels sont donc +leurs projets? Qui me garantira que ces mêmes hommes qui s'efforcent +continuellement d'avilir la convention, et qui peut-être y auraient réussi +si la majesté du peuple, qui réside en elle, pouvait dépendre de leurs +perfidies; que ces mêmes hommes qui proclament partout qu'une nouvelle +révolution est nécessaire; qui font déclarer telle ou telle section en +état d'insurrection permanente; qui disent à la commune que, lorsque la +convention a succédé à Louis, on n'a fait que changer de tyrans, et qu'il +faut une autre journée du 10 août; que ces mêmes hommes qui ne parlent que +de complots, de mort, de traîtres, de proscriptions; qui publient dans les +assemblées de sections et dans leurs écrits qu'il faut nommer un +_défenseur_ à la république, qu'il n'y a qu'un chef qui puisse la sauver; +qui me garantira, dis-je, que ces mêmes hommes ne crieront pas, après la +mort de Louis, avec la plus grande violence: _Si le pain est cher, la +cause en est dans la convention; si le numéraire est rare, si nos armées +sont mal approvisionnées, la cause en est dans la convention; si la +machine du gouvernement se traîne avec peine, la cause en est dans la +convention chargée de la diriger; si les calamités de la guerre se sont +accrues par les déclarations de l'Angleterre et de l'Espagne, la cause en +est dans la convention, qui a provoqué ces déclarations par la +condamnation précipitée de Louis_? + +«Qui me garantira qu'à ces cris séditieux de la turbulence anarchique ne +viendront pas se rallier l'aristocratie avide de vengeance, la misère +avide de changement, et jusqu'à la pitié, que des préjugés invétérés +auront excitée sur le sort de Louis? Qui me garantira que de cette tempête +où l'on verra ressortir de leurs repaires les tueurs du 2 septembre, on ne +vous présentera pas tout couvert de sang, et comme un libérateur, ce +_défenseur_, ce chef qu'on dit être si nécessaire? un chef! ah! si telle +était leur audace, il ne paraîtrait que pour être à l'instant percé de +mille coups! Mais à quelles horreurs ne serait pas livré Paris! Paris, +dont la postérité admirera le courage héroïque contre les rois, et ne +concevra jamais l'ignominieux asservissement à une poignée de brigands, +rebut de l'espèce humaine, qui s'agitent dans son sein et le déchirent en +tous sens par les mouvemens convulsifs de leur ambition et de leur fureur! +Qui pourrait habiter une cité où régneraient la terreur et la mort? Et +vous, citoyens industrieux, dont le travail fait toute la richesse, et +pour qui les moyens de travail seraient détruits; vous qui avez fait de si +grands sacrifices à la révolution, et à qui on enlèverait les derniers +moyens d'existence; vous dont les vertus, le patriotisme ardent et la +bonne foi ont rendu la séduction si facile, que deviendriez-vous? quelles +seraient vos ressources? quelles mains essuieraient vos larmes et +porteraient des secours à vos familles désespérées? + +«Irez-vous trouver ces faux amis, ces perfides flatteurs qui vous auraient +précipités dans l'abîme? Ah! fuyez-les plutôt! redoutez leur réponse! je +vais vous l'apprendre. Vous leur demanderiez du pain; ils vous diraient: +_Allez dans les carrières disputer à la terre quelques lambeaux, sanglans +des victimes que vous avez égorgées_! Ou: _Voulez-vous du sang? Prenez, en +voici! du sang et des cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture à vous +offrir_!... Vous frémissez, citoyens! O ma patrie, je demande acte à mon +tour des efforts que je fais pour te sauver de cette crise déplorable!» + +L'improvisation de Vergniaud avait produit sur ses auditeurs de tous les +côtés une impression profonde et une admiration générale. Robespierre +avait été atterré sous cette franche et entraînante éloquence. Cependant +Vergniaud avait ébranlé, mais n'avait pas entraîné l'assemblée, qui +hésitait entre les deux partis. Plusieurs orateurs furent successivement +entendus pour ou contre l'appel au peuple. Brissot, Gensonné, Pétion, le +soutinrent à leur tour. Enfin un orateur eut sur la question une influence +décisive; ce fut Barrère. Par sa souplesse, son éloquence évasive et +froide, il était le modèle et l'oracle du milieu. Il parla longuement sur +le procès, l'envisagea sous tous les rapports, des faits, des lois et de +la politique, et fournit des motifs de condamnation à tous les faibles qui +ne demandaient que des raisons spécieuses pour céder. Sa médiocre +argumentation servit de prétexte à tous ceux qui tremblaient, et dès cet +instant le malheureux roi fut condamné. La discussion s'était prolongée +jusqu'au 7 janvier 1793, et déjà personne ne voulait plus entendre cette +éternelle répétition des mêmes faits et des mêmes raisonnements. La +clôture fut prononcée sans opposition; mais la proposition d'un nouvel +ajournement excita un soulèvement des plus violens, et fut enfin décidée +par un décret qui fixa la position des questions, et l'appel nominal au 14 +janvier. + +Ce jour fatal arrivé, un concours extraordinaire de spectateurs entourait +l'assemblée et remplissait les tribunes. Une foule d'orateurs se pressent +pour proposer différentes manières de poser les questions. Enfin, après de +longs débats, la convention renferme toutes les questions dans les trois +suivantes: + +_Louis Capet est-il coupable de conspiration contre la liberté de la +nation, et d'attentats contre la sûreté générale de l'état? + +Le jugement, quel qu'il soit, sera-t-il envoyé à la sanction du peuple? + +Quelle peine lui sera-t-il infligé_? + +Toute la journée du 14 avait été occupée à poser les questions. Celle du +15 fut réservée à l'appel nominal. L'assemblée décida d'abord que chaque +membre prononcerait son vote à la tribune; que ce vote pourrait être +motivé, et serait écrit et signé; que les absens sans cause seraient +censurés, mais que ceux qui rentreraient pourraient émettre leur voeu, +même après l'appel nominal. Enfin ce fatal appel commence sur la première +question. Huit membres sont absens pour cause de maladie, vingt par +commission de l'assemblée. Trente-sept, en motivant leurs votes de +diverses manières, reconnaissent Louis XVI coupable, mais se déclarent +incompétens pour prononcer un jugement, et ne demandent contre lui que des +mesures de sûreté générale. Enfin six cent quatre-vingt-trois membres +déclarent sans explication Louis XVI coupable. L'assemblée se composait de +sept cent quarante-neuf membres. + +Le président, au nom de la convention nationale, déclare _Louis Capet +coupable de conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentats +contre la sûreté générale de l'état_. + +L'appel nominal recommence sur la seconde question, celle de l'appel au +peuple. Vingt-neuf membres sont absens. Quatre, lesquels sont Lafon, +Waudelaincourt, Morisson et Lacroix, refusent de voter. Le nommé Noël se +récuse. Onze donnent leur opinion avec différentes conditions. Deux cent +quatre-vingt-un votent pour l'appel au peuple; quatre cent vingt-trois le +rejettent. Le président déclare, au nom de la convention nationale, que +_le jugement de Louis Capet ne sera pas envoyé à la ratification du +peuple_. + +La journée du 15 avait été absorbée tout entière par ces deux appels +nominaux, la troisième fut renvoyée à la séance du lendemain. + +L'agitation augmentait dans Paris à mesure que l'instant décisif +s'approchait. Aux théâtres, des voix favorables à Louis XVI s'étaient fait +entendre, à l'occasion de la pièce de _l'Ami des lois_. La commune avait +ordonné la suspension de tous les spectacles, mais le conseil exécutif +avait révoqué cette mesure comme attentatoire à la liberté de la presse, +dans laquelle on comprenait la liberté du théâtre. Dans les prisons, il +régnait une consternation profonde. On avait répandu que les épouvantables +journées de septembre devaient s'y renouveler, et les prisonniers, leurs +parens, assiégeaient les députés de supplications, pour qu'on les arrachât +à la mort. Les jacobins, de leur côté, disaient que de toutes parts on +conspirait pour soustraire Louis XVI au supplice, et pour rétablir la +royauté. Leur colère, excitée par les délais et les obstacles, en devenait +plus menaçante, et les deux partis s'effrayaient ainsi l'un l'autre, en +se supposant des projets sinistres. La séance du 16 avait excité un +concours encore plus considérable que les précédentes. C'était la séance +décisive, car la déclaration de la culpabilité n'était rien si Louis XVI +était condamné au simple bannissement, et le but de ceux qui voulaient son +salut était rempli, puisque tout ce qu'ils pouvaient attendre dans le +moment, c'était de l'arracher à l'échafaud. Les tribunes avaient été +envahies de bonne heure par les jacobins, et leurs regards étaient fixés +sur le bureau où chaque membre allait paraître pour déposer son vote. Une +grande partie du jour est consacrée à des mesures d'ordre public, à +appeler les ministres, à les entendre, à provoquer des explications de la +part du maire, sur la clôture des barrières, qu'on disait avoir été +fermées pendant la journée. La convention décrète qu'elles resteront +ouvertes, et que les fédérés présens à Paris partageront avec les +Parisiens le service de la ville et de tous les établissemens publics. +Comme la journée était avancée, on décide que la séance sera permanente +jusqu'à la fin de l'appel nominal. A l'instant où l'appel nominal allait +commencer, on demande à fixer à quel nombre de voix l'arrêt doit être +rendu. Lehardy propose les deux tiers des voix, comme dans les tribunaux +criminels. Danton, qui venait d'arriver de Belgique, s'y oppose fortement, +et requiert la simple majorité, c'est-à-dire la moitié des voix plus une. +Lanjuinais s'expose à de nouveaux orages, en demandant qu'après tant de +violations des formes de la justice, on observe au moins celle qui exige +les deux tiers des suffrages. «Nous votons, s'écrie-t-il, sous le poignard +et le canon des factieux!» A ces mots, de nombreux cris s'élèvent, et la +convention termine le débat en déclarant que la forme de ses décrets est +unique, et que, d'après cette forme, ils sont tous rendus à la simple +majorité. + +Il est sept heures et demie du soir, et l'appel nominal commence pour +durer toute la nuit. Les uns prononcent simplement la mort; les autres se +déclarent pour la détention et le bannissement à la paix; un certain +nombre vote la mort avec une restriction, c'est d'examiner s'il ne serait +pas convenable de surseoir à l'exécution. Mailhe était l'auteur de cette +restriction, qui pouvait sauver Louis XVI, car le temps était tout ici, et +un délai équivalait à une absolution. Un assez grand nombre de députés +s'étaient rangés à cet avis. L'appel continue au milieu du tumulte. Dans +ce moment, l'intérêt qu'avait inspiré Louis XVI était parvenu à son +comble, et beaucoup de membres étaient arrivés avec l'intention de voter +en sa faveur; mais d'autre part aussi, l'acharnement de ses ennemis +s'était accru, et le peuple avait fini par identifier la cause de la +république avec la mort du dernier roi, et regardait la république comme +condamnée, et la royauté comme rétablie, si Louis XVI était sauvé. +Effrayés de la fureur que soulevait cette conviction populaire, beaucoup +de membres redoutaient la guerre civile, et, quoique fort émus du sort de +Louis XVI, étaient épouvantés des suites d'un acquittement. Cette crainte +devenait plus grande à la vue de l'assemblée et de la scène qui s'y +passait. A mesure que chaque député montait l'escalier du bureau, on se +taisait pour l'entendre, mais après son vote les mouvemens d'approbation +et d'improbation s'élevaient aussitôt, et accompagnaient son retour. Les +tribunes accueillaient par des murmures tout vote qui n'était point pour +la mort; souvent elles adressaient à l'assemblée elle-même des gestes +menaçans. Les députés y répondaient de l'intérieur de la salle, et il en +résultait un échange tumultueux de menaces et de paroles injurieuses. +Cette scène sombre et terrible avait ébranlé toutes les âmes et changé +bien des résolutions. Lecointre de Versailles, dont le courage n'était +point douteux, et qui n'avait cessé de gesticuler contre les tribunes, +arrive au bureau, hésite, et laisse tomber de sa bouche le mot inattendu +et terrible: _La mort_. Vergniaud, qui avait paru profondément touché du +sort de Louis XVI, et qui avait déclaré à des amis que jamais il ne +pourrait condamner ce malheureux prince, Vergniaud, à l'aspect de cette +scène désordonnée, croit voir la guerre civile en France, et prononce un +arrêt de mort, en y ajoutant néanmoins l'amendement de Mailhe. On +l'interroge sur son changement d'opinion, et il répond qu'il a cru voir la +guerre civile prête à éclater, et qu'il n'a pas osé mettre en balance la +vie d'un individu avec le salut de la France. + +Presque tous les girondins adoptèrent l'amendement de Mailhe. Un député +dont le vote excita surtout une vive sensation, fut le duc d'Orléans. +Obligé de se rendre supportable aux jacobins ou de périr, il prononça la +mort de son parent, et retourna à sa place au milieu de l'agitation causée +par son vote. Cette triste séance dura toute la nuit du 16, et toute la +journée du 17, jusqu'à sept heures du soir. On attendait le recensement +des voix avec une impatience extraordinaire. Les avenues étaient remplies +d'une foule immense, au milieu de laquelle on se demandait de proche en +proche le résultat du scrutin. Dans l'assemblée on était incertain encore, +et on croyait avoir entendu les mots de _réclusion_ ou de _bannissement_ +proférés aussi souvent que celui _la mort_. Suivant les uns, il manquait +un suffrage pour la condamnation; suivant les autres, la majorité +existait, mais elle n'était que d'une seule voix. De toutes parts enfin, +on disait qu'un seul avis pouvait décider la question, et on regardait +avec anxiété si un votant nouveau n'arrivait pas. En ce moment parait à la +tribune un homme qui s'avance, avec peine, et dont la tête enveloppée +annonce un malade. C'est Duchastel, député des Deux-Sèvres, qui s'est +arraché de son lit pour venir donner son vote. A cette vue, des cris +tumultueux s'élèvent. On prétend que des machinateurs sont allés le +chercher pour sauver Louis XVI. On veut l'interroger, mais l'assemblée s'y +refuse, et lui donne la faculté de voter en vertu de la décision qui +admettait le suffrage après l'appel nominal. Duchastel monte avec fermeté +à la tribune, et au milieu de l'attente universelle prononce le +bannissement. + +De nouveaux incidens se succèdent. Le ministre des affaires étrangères +demande la parole pour communiquer une note du chevalier d'Ocariz, +ambassadeur d'Espagne. Il offrait la neutralité de l'Espagne, et sa +médiation auprès de toutes les puissances, si on laissait la vie à +Louis XVI. Les montagnards impatiens prétendent que c'est un incident +combiné pour faire naître de nouveaux obstacles, et demandent l'ordre du +jour. Danton veut que sur-le-champ on déclare la guerre à l'Espagne. +L'assemblée adopte l'ordre du jour. On annonce ensuite une nouvelle +demande: ce sont les défenseurs de Louis XVI qui veulent paraître devant +l'assemblée pour lui faire une communication. Nouveaux cris du côté de la +Montagne. Robespierre prétend que toute défense est terminée, que les +conseils n'ont plus rien à faire entendre à la convention, que l'arrêt est +rendu, et qu'il faut prononcer. On décide que les défenseurs ne seront +introduits qu'après la prononciation de l'arrêt. + +Vergniaud présidait. «Citoyens, dit-il, je vais proclamer le résultat du +scrutin. Vous garderez, je l'espère, un profond silence. Quand la justice +a parlé, l'humanité doit avoir son tour.» + +L'assemblée était composée de sept cent quarante-neuf membres: quinze +étaient absens par commission, huit par maladie, cinq n'avaient pas voulu +voter, ce qui réduisait le nombre des députés présens à sept cent +vingt-un, et la majorité absolue à trois cent soixante-une voix. Deux cent +quatre-vingt-six avaient voté pour la détention ou le bannissement avec +différentes conditions. Deux avaient voté pour les fers; quarante-six pour +la mort avec sursis, soit jusqu'à la paix, soit jusqu'à la ratification de +la constitution. Vingt-six s'étaient prononcés pour la mort, mais, comme +Mailhe, ils avaient demandé qu'il fût examiné s'il ne serait pas utile de +surseoir à l'exécution. Leur vote était néanmoins indépendant de cette +dernière clause. Trois cent soixante-un avaient voté pour la mort sans +condition. + +Le président, avec l'accent de la douleur, déclare au nom de la convention +_que la peine prononcée contre Louis Capet est la mort_. + +Dans ce moment, on introduit à la barre les défenseurs de Louis XVI. M. +Desèze prend la parole, et dit qu'il est envoyé par son client pour +interjeter appel auprès du peuple du jugement rendu par la convention. Il +s'appuie sur le petit nombre de voix qui ont décidé la condamnation, et +soutient que, puisque de tels doutes se sont élevés dans les esprits, il +convient d'en référer à la nation elle-même. Tronchet ajoute que le code +pénal ayant été suivi quant à la sévérité de la peine, on aurait dû le +suivre au moins quant à l'humanité des formes; et que celle qui exige les +deux tiers des voix n'aurait pas dû être négligée. Le vénérable +Malesherbes parle à son tour, et, d'une voix entrecoupée par des sanglots: +«Citoyens, dit-il, je n'ai pas l'habitude de la parole... Je vois avec +douleur qu'on me refuse le temps de rallier mes idées sur la manière de +compter les voix... J'ai beaucoup réfléchi autrefois sur ce sujet; j'ai +beaucoup d'observations à vous communiquer... mais... Citoyens... +pardonnez mon trouble... accordez-moi jusqu'à demain pour vous présenter +mes idées.» + +L'assemblée est émue à la vue des larmes et des cheveux blanchis de ce +vénérable vieillard, «Citoyens, dit Vergniaud aux trois défenseurs, la +convention a entendu vos réclamations; elles étaient pour vous un devoir +sacré. Veut-on, ajoute-t-il en s'adressant à l'assemblée, décerner les +honneurs de la séance aux défenseurs de Louis?»--Oui, oui, s'écrie-t-on à +l'unanimité. + +Robespierre prend aussitôt la parole, et rappelant le décret rendu contre +l'appel au peuple, repousse la demande des défenseurs. Guadet veut que, +sans admettre l'appel au peuple, on accorde vingt-quatre heures à +Malesherbes. Merlin de Douai soutient qu'il n'y a rien à dire sur la +manière de compter les voix, car, si le code pénal qu'on invoque exige les +deux tiers des voix pour la déclaration du fait, il n'exige que la simple +majorité pour l'application de la peine. Or, dans le cas actuel, la +culpabilité a été déclarée à la presque unanimité des voix; et dès lors +peu importe que pour la peine on n'ait obtenu que la simple majorité. + +D'après ces diverses observations, la convention passe à l'ordre du jour +sur les réclamations des défenseurs, déclare nul l'appel de Louis, et +renvoie au lendemain la question du sursis. Le lendemain 18, on prétend +que l'énumération des votes ne s'est pas faite exactement, et on demande +qu'elle soit recommencée. Toute la journée se passe en contestations; +enfin le calcul est reconnu exact, et on est obligé de remettre au jour +suivant la question du sursis. + +Le 19 enfin, on agite cette dernière question. C'était remettre en +problème tout le procès, car un délai était pour Louis XVI la vie même. +Aussi, après avoir épuisé toutes les raisons, en discutant la peine et +l'appel, les girondins et ceux qui voulaient sauver Louis XVI ne savaient +plus quels moyens employer; ils alléguèrent encore des raisons politiques; +mais on leur répondit que si Louis XVI était mort, on s'armerait pour le +venger; que s'il était vivant et détenu, on s'armerait encore pour le +délivrer, et que par conséquent les résultats seraient les mêmes. Barrère +prétendit qu'il était indigne de promener ainsi une tête dans les cours +étrangères, et de stipuler la vie ou la mort d'un condamné comme un +article de traité. Il ajouta que ce serait une cruauté pour Louis XVI +lui-même, qui mourrait à chaque mouvement des armées. L'assemblée, fermant +aussitôt la discussion, décida que chaque membre voterait par _oui_ ou par +_non_ sans désemparer. Le 20 janvier à trois heures du matin, l'appel +nominal est terminé, et le président déclare à la majorité de trois cent +quatre-vingts voix sur trois cent dix, qu'il ne sera pas sursis à +l'exécution de Louis Capet. + +Dans cet instant il arrive une lettre de Kersaint. Ce député donne sa +démission. Il ne peut plus, dit-il à l'assemblée, supporter la honte de +s'asseoir dans son enceinte avec des hommes de sang, alors que leur avis, +précédé de la terreur, l'emporte sur celui des gens de bien, alors que +Marat l'emporte sur Pétion. Cette lettre cause une rumeur extraordinaire. +Gensonné prend la parole et choisit cette occasion de se venger sur les +septembriseurs du décret de mort qu'on venait de rendre. «Ce n'était rien, +disait-il, que d'avoir puni les attentats de la tyrannie, si on ne +punissait d'autres attentats plus redoutables. On n'avait rempli que la +moitié de sa tâche, si on ne punissait pas les forfaits de septembre, et +si on n'ordonnait pas une instruction contre leurs auteurs.» A cette +proposition, la plus grande partie de l'assemblée se lève avec +acclamation. Marat et Tallien s'opposent à ce mouvement. «Si vous +punissez, s'écrient-ils, les auteurs de septembre punissez aussi les +conspirateurs qui étaient retranchés au château dans la journée du 10 +août.» Aussitôt l'assemblée, accueillant toutes ces demandes, ordonne au +ministre de la justice de poursuivre tout à la fois les auteurs des +brigandages commis dans les premiers jours de septembre, les individus +trouvés les armes à la main dans le château pendant la nuit du 9 au 10, et +les fonctionnaires qui avaient quitté leur poste pour venir à Paris +conspirer avec la cour. + +Louis XVI était définitivement condamné, aucun sursis ne pouvait différer +le moment de la sentence, et tous les moyens imaginés pour reculer +l'instant fatal étaient épuisés. Tous les membres du côté droit, les +royalistes secrets comme les républicains, étaient également consternés et +de cette sentence cruelle, et de l'ascendant que venait d'acquérir la +Montagne. Dans Paris régnait une stupeur profonde; l'audace du nouveau +gouvernement avait produit l'effet ordinaire de la force sur les masses; +elle avait paralysé, réduit au silence le plus grand nombre, et excité +seulement l'indignation de quelques âmes plus fortes. Il y avait encore +quelques anciens serviteurs de Louis XVI, quelques jeunes seigneurs, +quelques gardes-du-corps, qui se proposaient, dit-on, de voler au secours +du monarque et de l'arracher au supplice. Mais se voir, s'entendre, se +concerter au milieu de la terreur profonde des uns, et de la surveillance +active des autres, était impraticable, et tout ce qui était possible, +c'était de tenter quelques actes isolés de désespoir. Les jacobins, +charmés de leur triomphe, en étaient cependant étonnés, et ils se +recommandaient de se tenir serrés pendant les dernières vingt-quatre +heures, d'envoyer des commissaires à toutes les autorités, à la commune, à +l'état-major de la garde nationale, au département, au conseil exécutif, +pour réveiller leur zèle, et assurer l'exécution de l'arrêt. Ils se +disaient que cette exécution aurait lieu, qu'elle était infaillible; mais +au soin qu'ils mettaient à le répéter, on voyait qu'ils n'y croyaient pas +entièrement. Ce supplice d'un roi, au sein d'un pays, qui trois années +auparavant était, par les moeurs, les usages et les lois, une monarchie +absolue, paraissait encore douteux, et ne devenait croyable qu'après +l'événement. + +Le conseil exécutif était chargé de la douloureuse mission de faire +exécuter la sentence. Tous les ministres étaient réunis dans la salle de +leurs séances, frappés de consternation. Garat, comme ministre de la +justice, était chargé du plus pénible de tous les rôles, celui d'aller +signifier à Louis XVI les décrets de la convention. Il se rend au Temple, +accompagné de Santerre, d'une députation de la commune et du tribunal +criminel, et du secrétaire du conseil exécutif. Louis XVI attendait depuis +quatre jours ses défenseurs, et demandait en vain à les voir. Le 20 +janvier, à deux heures après midi, il les attendait encore, lorsque tout à +coup il entend le bruit d'un cortège nombreux; il s'avance, il aperçoit +les envoyés du conseil exécutif. Il s'arrête avec dignité sur la porte de +sa chambre, et ne paraît point ému. Garat lui dit alors avec tristesse +qu'il est chargé de lui communiquer les décrets de la convention. +Grouvelle, secrétaire du conseil exécutif, en fait la lecture. Le premier +déclare Louis XVI coupable d'attentat contre la sûreté générale de l'état; +le second le condamne à mort; le troisième rejette tout appel au peuple; +le quatrième enfin ordonne l'exécution sous vingt-quatre heures. Louis, +promenant sur tous ceux qui l'entouraient un regard tranquille, prend +l'arrêt des mains de Grouvelle, l'enferme dans sa poche, et lit à Garat +une lettre dans laquelle il demandait à la convention trois jours pour se +préparer à mourir, un confesseur pour l'assister dans ses derniers momens, +la faculté de voir sa famille, et la permission pour elle de sortir de +France. Garat prit la lettre en promettant d'aller la remettre de suite à +la convention. Le roi lui donna en même temps l'adresse de +l'ecclésiastique dont il désirait recevoir les derniers secours. + +Louis XVI rentra avec beaucoup de calme, demanda à dîner, et mangea comme +à l'ordinaire. On avait retiré les couteaux, et on refusait de les lui +donner. «Me croit-on assez lâche, dit-il avec dignité, pour attenter à ma +vie? je suis innocent, et je saurai mourir sans crainte.» Il fut obligé de +se passer de couteau. Il acheva son repas, rentra dans son appartement, et +attendit avec sang-froid la réponse à sa lettre. + +La convention refusa le sursis, mais accorda toutes les autres demandes. +Garat envoya chercher M. Edgeworth de Firmont, l'ecclésiastique dont +Louis XVI avait fait choix; il le fit monter dans sa voiture, et le +conduisit lui-même au Temple. Il arriva à six heures, et se présenta dans +la grande tour accompagné de Santerre. Il apprit au roi que la convention +lui permettait d'appeler un ministre du culte, et de voir sa famille sans +témoins, mais qu'elle rejetait la demande d'un sursis. + +Garat ajouta que M. Edgeworth était arrivé, qu'il était dans la salle du +conseil, et qu'on allait l'introduire. Garat se retira, toujours plus +surpris et plus touché de la tranquille magnanimité du prince. + +A peine introduit auprès du roi, M. Edgeworth voulut se jeter à ses pieds, +mais le roi le releva aussitôt, et versa avec lui des larmes +d'attendrissement. Il lui demanda ensuite avec une vive curiosité des +nouvelles du clergé de France, de plusieurs évêques, et surtout de +l'archevêque de Paris, et le pria d'assurer ce dernier qu'il mourait +fidèlement attaché à sa communion. Huit heures étant sonnées, il se leva, +pria M. Edgeworth d'attendre, et sortit avec émotion, en disant qu'il +allait voir sa famille. Les municipaux, ne voulant pas perdre de vue la +personne du roi, même pendant qu'il serait avec sa famille, avaient décidé +qu'il la verrait dans la salle à manger, qui était fermée par une porte +vitrée, à travers la quelle on pouvait apercevoir tous ses mouvemens sans +entendre ses paroles. Le roi s'y rendit, se fit placer de l'eau sur une +table pour secourir les princesses, si elles en avaient besoin. Il se +promenait avec anxiété, attendant le moment douloureux où paraîtraient +les êtres qui lui étaient si chers. A huit heures et demie la porte +s'ouvrit; la reine, tenant le dauphin par la main; madame Élisabeth, +madame Royale; se précipitèrent dans les bras de Louis XVI, en poussant +des sanglots. La porte fut fermée, et les municipaux, Cléry, M. Edgeworth, +se placèrent devant le vitrage pour être témoins de cette entrevue +déchirante. Ce ne fut pendant le premier moment qu'une scène de confusion +et de désespoir. Les cris, les lamentations empêchaient de rien +distinguer. Enfin les larmes tarirent, la conversation devint plus +tranquille, et les princesses, tenant toujours le roi embrassé, lui +parlèrent quelque temps à voix basse. Après un entretien assez long, mêlé +de silences et d'abattement, il se leva pour se soustraire à cette +situation douloureuse, et promit de les revoir le lendemain matin à huit +heures. «Nous le promettez-vous? lui demandèrent avec instance les +princesses.--Oui, oui,» répondit le roi avec douleur. Dans ce moment la +reine l'avait saisi par le bras, madame Élisabeth par l'autre; madame +Royale tenait son père embrassé par le milieu du corps, et le jeune prince +était devant lui, donnant la main à sa mère et à sa tante. Au moment de +sortir, madame Royale tomba évanouie; on l'emporta aussitôt, et le roi +retourna auprès de M. Edgeworth, accablé de cette scène cruelle. Après +quelques instans, il parvint à se remettre, et recouvra tout son calme. + +M. Edgeworth lui offrit alors de lui dire la messe, qu'il n'avait pas +entendue depuis longtemps. Après quelques difficultés, la commune +consentit à cette cérémonie, et on fit demander à l'église voisine les +ornemens nécessaires pour le lendemain matin. Le roi se coucha vers +minuit, en recommandant à Cléry de l'éveiller avant cinq heures. M. +Edgeworth se jeta sur un lit; Cléry resta debout près du chevet de son +maître, contemplant le sommeil paisible dont il jouissait à la veille de +l'échafaud. + +Pendant que ceci se passait au Temple, une scène épouvantable avait eu +lieu dans Paris. Quelques ames indignées fermentaient çà et là, tandis que +la masse, ou indifférente ou terrifiée, demeurait immobile. Un +garde-du-corps, nommé Pâris, avait résolu de venger la mort de Louis XVI +sur l'un de ses juges. Lepelletier-Saint-Fargeau avait, comme beaucoup +d'hommes de son rang, voté la mort, pour faire oublier sa naissance et sa +fortune. Il avait excité plus d'indignation chez les royalistes, à cause +même de la classe à laquelle il appartenait. Le 20 au soir, chez un +restaurateur du Palais-Royal, on le montra au garde-du-corps Pâris, tandis +qu'il se mettait à table. Le jeune homme, revêtu d'une grande houppelande, +se présente et lui dit: «C'est toi, scélérat de Lepelletier, qui as voté +la mort du roi?--Oui, répond celui-ci; mais je ne suis pas un scélérat, +j'ai voté selon ma conscience.--Tiens, reprend Pâris, voilà pour ta +récompense.» Et il lui enfonce son sabre dans le flanc: Lepelletier tombe, +et Pâris disparaît sans qu'on ait le temps de s'emparer de sa personne. + +La nouvelle de cet événement se répand aussitôt de toutes parts. On le +dénonce à la convention, aux jacobins, à la commune; et cette nouvelle +donne plus de consistance aux bruits d'une conspiration des royalistes, +tendant à massacrer le côté gauche et à délivrer le roi au pied de +l'échafaud. Les jacobins se déclarent en permanence, et envoient de +nouveaux commissaires à toutes les autorités, à toutes les sections, pour +réveiller le zèle et mettre la population entière sous les armes. + +Le lendemain 21 janvier, cinq heures avaient sonné au Temple. Le roi +s'éveille, appelle Cléry, lui demande l'heure, et s'habille avec beaucoup +de calme. Il s'applaudit d'avoir retrouvé ses forces dans le sommeil. +Cléry allume du feu, transporte une commode dont il fait un autel. M. +Edgeworth se revêt des ornemens sacerdotaux, et commence à célébrer la +messe; Cléry la sert, et le roi l'entend à genoux avec le plus grand +recueillement. Il reçoit ensuite la communion des mains de M. Edgeworth, +et après la messe, se relève plein de force, et attendant avec calme le +moment d'aller à l'échafaud. Il demande des ciseaux pour couper ses +cheveux lui-même, et se soustraire à cette humiliante opération faite par +la main des bourreaux; mais la commune les lui refuse par défiance. + +Dans ce moment, le tambour battait dans la capitale. Tous ceux qui +faisaient partie des sections armées se rendaient à leur compagnie avec +une complète soumission; ceux qu'aucune obligation n'appelait à figurer +dans cette terrible journée, se cachaient chez eux. Les portes, les +fenêtres étaient fermées, et chacun attendait chez soi la fin de ce triste +événement. On disait que quatre ou cinq cents hommes dévoués devaient +fondre sur la voiture, et enlever le roi. La convention, la commune, le +conseil exécutif, les jacobins étaient en séance. + +A huit heures du matin, Santerre, avec une députation de la commune, du +département et du tribunal criminel, se rend au Temple. Louis XVI, en +entendant le bruit, se lève et se dispose à partir. Il n'avait pas voulu +revoir sa famille, pour ne pas renouveler la triste scène de la veille. Il +charge Cléry de faire pour lui ses adieux à sa femme, à sa soeur et à ses +enfans; il lui donne un cachet, des cheveux et divers bijoux, avec +commission de les leur remettre. Il lui serre ensuite la main en le +remerciant de ses services. Après cela, il s'adresse à l'un des municipaux +en le priant de transmettre son testament à la commune. Ce municipal était +un ancien prêtre, nommé Jaques Roux, qui lui répond brutalement qu'il est +chargé de le conduire au supplice, et non de faire ses commissions. Un +autre s'en charge, et Louis, se retournant vers le cortège, donne avec +assurance le signal du départ. + +Des officiers de gendarmerie étaient placés sur le devant de la voiture; +le roi et M. Edgeworth étaient assis dans le fond. Pendant la route, qui +fut assez longue, le roi lisait, dans le bréviaire de M. Edgeworth, les +prières des agonisans, et les deux gendarmes étaient confondus de sa piété +et de sa résignation tranquille. Ils avaient, dit-on, la commission de le +frapper si la voiture était attaquée. Cependant aucune démonstration +hostile n'eut lieu depuis le Temple jusqu'à la place de la Révolution. Une +multitude armée bordait la haie: la voiture s'avançait lentement et au +milieu d'un silence universel. Sur la place de la Révolution un grand +espace avait été laissé vide autour de l'échafaud. Des canons +environnaient cet espace; les fédérés les plus exaltés étaient placés +autour de l'échafaud, et la vile populace, toujours prête à outrager le +génie, la vertu, le malheur, quand on lui en donne le signal, se pressait +derrière les rangs des fédérés, et donnait seule quelques signes +extérieurs de satisfaction, tandis que partout on ensevelissait au fond de +son coeur les sentimens qu'on éprouvait. A dix heures dix minutes, la +voiture s'arrête. Louis XVI, se levant avec force, descend sur la place. +Trois bourreaux se présentent; il les repousse et se déshabille lui-même. +Mais voyant qu'ils voulaient lui lier les mains, il éprouve un mouvement +d'indignation et semble prêt à se défendre. M. Edgeworth, dont toutes les +paroles furent alors sublimes, lui adresse un dernier regard, et lui dit: +«Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le Dieu qui va +être votre récompense.» A ces mots, la victime résignée et soumise se +laisse lier et conduire à l'échafaud. Tout à coup Louis fait un pas, se +sépare des bourreaux, et s'avance pour parler au peuple. «Français, dit-il +d'une voix forte, je meurs innocent des crimes qu'on m'impute; je pardonne +aux auteurs de ma mort, et je demande que mon sang ne retombe pas sur la +France.» Il allait continuer, mais aussitôt l'ordre de battre est donné +aux tambours; leur roulement couvre la voix du prince, les bourreaux s'en +emparent, et M. Edgeworth lui dit ces paroles: _Fils de saint Louis, +montez au ciel!_ A peine le sang avait-il coulé, que des furieux y +trempent leurs piques et leurs mouchoirs, se répandent dans Paris en +criant _vive la république! vive la nation!_ et vont jusqu'aux +portes du Temple, montrer la brutale et fausse joie que la multitude +manifeste, à la naissance, à l'avènement et à la chute de tous les +princes. + + + + +CHAPITRE VI. + + +POSITION DES PARTIS APRÈS LA MORT DE LOUIS XVI.--CHANGEMENS DANS LE +POUVOIR EXÉCUTIF. RETRAITE DE ROLAND; BEURNONVILLE EST NOMMÉ MINISTRE DE +LA GUERRE, EN REMPLACEMENT DE PACHE.--SITUATION DE LA FRANCE A L'ÉGARD DES +PUISSANCES ÉTRANGÈRES; RÔLE DE L'ANGLETERRE; POLITIQUE DE PITT.--ÉTAT DE +NOS ARMÉES DANS LE NORD; ANARCHIE DANS LA BELGIQUE PAR SUITE DU +GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE.--DUMOURIEZ VIENT ENCORE A PARIS; SON +OPPOSITION AUX JACOBINS.--DEUXIÈME COALITION CONTRE LA FRANCE; PLAN DE +DÉFENSE GÉNÉRALE PROPOSÉ PAR DUMOURIEZ.--LEVÉE DE TROIS CENT MILLE +HOMMES.--INVASION DE LA HOLLANDE PAR DUMOURIEZ; DÉTAILS DES PLANS ET DES +OPÉRATIONS MILITAIRES.--PACHE EST NOMMÉ MAIRE DE PARIS.--AGITATION DES +PARTIS DANS LA CAPITALE; LEUR PHYSIONOMIE, LEUR LANGAGE ET LEURS IDÉES +DANS LA COMMUNE, DANS LES JACOBINS ET DANS LES SECTIONS.--TROUBLES A PARIS +A L'OCCASION DES SUBSISTANCES; PILLAGE DES BOUTIQUES DES ÉPICIERS. +--CONTINUATION DE LA LUTTE DES GIRONDINS ET DES MONTAGNARDS; LEURS FORCES, +LEURS MOYENS.--REVERS DE NOS ARMÉES DANS LE NORD.--DÉCRETS +RÉVOLUTIONNAIRES POUR LA DÉFENSE DU PAYS.--ÉTABLISSEMENT DU _tribunal +criminel extraordinaire;_ ORAGEUSES DISCUSSIONS DANS L'ASSEMBLÉE A CE +SUJET; ÉVÉNEMENT DE LA SOIRÉE DU 10 MARS; LE PROJET D'ATTAQUE. CONTRE LA +CONVENTION ÉCHOUE. + + +La mort de l'infortuné Louis XVI avait causé en France une terreur +profonde, et en Europe un mélange d'étonnement et d'indignation. Comme +l'avaient prévu les révolutionnaires les plus clairvoyans, la lutte se +trouvait engagée sans retour, et toute retraite était irrévocablement +fermée. Il fallait donc combattre la coalition des trônes, et la vaincre +ou périr sous ses coups. Aussi, dans l'assemblée, aux Jacobins, partout, +on disait qu'on devait s'occuper uniquement de la défense extérieure, et +dès cet instant les questions de guerre et de finances furent constamment +à l'ordre du jour. + +On a vu quelle crainte s'inspiraient l'un à l'autre les deux partis +intérieurs. Les jacobins croyaient voir un dangereux reste de royalisme +dans cette résistance opposée à la condamnation de Louis XVI, et dans +cette horreur qu'inspiraient à beaucoup de départemens les excès commis +depuis le 10 août. Aussi doutèrent-ils de leur victoire jusqu'au dernier +moment; mais la facile exécution du 21 janvier les avait enfin rassurés. +Depuis lors ils commençaient à croire que la cause de la révolution +pouvait être sauvée, et ils préparaient des adresses pour éclairer les +départemens, et achever leur conversion. Les girondins, au contraire, déjà +touchés du sort de la victime, et alarmés en outre de la victoire de leurs +adversaires, commençaient à découvrir dans l'événement du 21 janvier le +prélude de longues et sanglantes fureurs, et le premier fait du système +inexorable qu'ils combattaient. On leur avait bien accordé la poursuite +des auteurs de septembre, mais c'était là une concession sans résultat. En +abandonnant Louis XVI, ils avaient voulu prouver qu'ils n'étaient pas +royalistes; en leur abandonnant les septembriseurs, on voulait leur +prouver qu'on ne protégeait pas le crime; mais cette double preuve n'avait +satisfait ni rassuré personne. On voyait toujours en eux de faibles +républicains et presque des royalistes, et ils voyaient toujours dans +leurs adversaires des ennemis altérés de sang et de carnage. Roland, +complètement découragé, non par le danger, mais par l'impossibilité +manifeste d'être utile, donna sa démission le 23 janvier. Les jacobins +s'en applaudirent, mais s'écrièrent aussitôt qu'il restait encore au +ministère les traîtres Clavière et Lebrun, dont l'intrigant Brissot +s'était rendu maître; que le mal n'était pas entièrement détruit; qu'il ne +fallait pas se ralentir, mais au contraire redoubler de zèle jusqu'à ce +qu'on eût écarté du gouvernement les _intrigans_, les _girondins_, les +_rolandins_, les _brissotins_, etc.... Sur-le-champ les girondins +demandèrent la réorganisation du ministère de la guerre, que Pache, par sa +faiblesse envers les jacobins, avait mis dans l'état le plus déplorable. +Après de violentes discussions, Pache fut renvoyé comme incapable. Ainsi +les deux chefs qui partageaient le ministère, et dont les noms étaient de +venus les deux points opposés de ralliement, furent exclus du +gouvernement. La majorité de la convention crut avoir fait par là quelque +chose pour la paix, comme si en supprimant les noms dont se servaient les +passions ennemies, ces passions elles-mêmes n'eussent pas dû survivre pour +trouver des noms nouveaux et continuer de se combattre. Beurnonville, +l'ami de Dumouriez, et surnommé l'_Ajax français_, fut appelé à +l'administration de la guerre. Il n'était connu encore des partis que par +sa bravoure; mais son attachement à la discipline allait bientôt le mettre +en opposition avec le génie désordonné des jacobins. Après ces mesures, on +mit à l'ordre du jour les questions de finances, qui étaient les plus +importantes dans ce moment suprême où la révolution avait à lutter avec +toute l'Europe. En même temps on décida que dans quinze jours au plus tard +le comité de constitution ferait son rapport, et qu'immédiatement après on +s'occuperait de l'instruction publique. Un grand nombre d'hommes, qui ne +comprenaient pas la cause des troubles révolutionnaires, se figuraient que +c'était le défaut de lois qui amenait tous les malheurs de l'état, et que +la constitution remédierait à tous les désordres. Aussi une partie des +girondins et tous les membres de la Plaine ne cessaient de demander la +constitution, et de se plaindre des retards qu'on y apportait, en disant +que leur mission était de constituer. Ils le croyaient en effet; ils +s'imaginaient tous qu'ils n'avaient été appelés que pour ce but, et que +cette tâche pouvait être terminée en quelques mois. Ils n'avaient pas +encore compris qu'ils étaient appelés, non à constituer, mais à combattre; +que leur terrible mission était de défendre la révolution contre l'Europe +et la Vendée; que bientôt, de corps délibérant qu'ils étaient, ils +allaient se changer en une dictature sanglante, qui tout à la fois +proscrirait les ennemis intérieurs, livrerait des batailles à l'Europe et +aux provinces révoltées, et se défendrait en tous sens par la violence; +que leurs lois, passagères comme une crise, ne seraient considérées que +comme des mouvemens de colère; et que de leur oeuvre, la seule chose qui +devait subsister, c'était la gloire de la défense, unique et terrible +mission qu'ils avaient reçue de la destinée, et qu'ils ne jugeaient pas +eux-mêmes encore devoir être la seule. + +Cependant, soit l'accablement causé par une longue lutte, soit l'unanimité +des avis sur les questions de guerre, tout le monde étant d'accord pour se +défendre, et même pour provoquer l'ennemi, un peu de calme succéda aux +terribles agitations produites par le procès de Louis XVI, et on applaudit +encore Brissot dans ses rapports diplomatiques contre les puissances. + +Telle était la situation intérieure de la France et l'état des partis qui +la divisaient. Sa situation à l'égard de l'Europe était effrayante. +C'était une rupture générale avec toutes les puissances. Jusqu'ici la +France n'avait eu encore que trois ennemis déclarés, le Piémont, +l'Autriche et la Prusse. La révolution, partout approuvée des peuples +selon le degré de leurs lumières, partout odieuse aux gouvernemens selon +le degré de leurs craintes, venait cependant de produire des sensations +toutes nouvelles sur l'opinion du monde, par les terribles événemens du 10 +août, des 2 et 3 septembre, et du 21 janvier. Moins dédaignée depuis +qu'elle s'était si énergiquement défendue, mais moins estimée depuis +qu'elle s'était souillée par des crimes, elle avait cessé d'intéresser +aussi vivement les peuples, et d'être considérée avec autant de mépris par +les gouvernemens. + +La guerre allait donc devenir générale. On a vu l'Autriche se laissant, +par des liaisons de famille, engager dans une guerre peu utile à ses +intérêts; on a vu la Prusse dont l'intérêt naturel était de s'allier avec +la France contre le chef de l'empire, se portant, par les raisons les plus +frivoles, au-delà du Rhin, et compromettant ses armées dans l'Argonne; on +a vu Catherine, autrefois philosophe, désertant comme tous les gens de +cour la cause qu'elle avait d'abord embrassée par vanité, pour suivre la +révolution à la fois par mode et par politique, exciter enfin Gustave; +l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, pour les distraire de la +Pologne et les rejeter sur l'Occident; on a vu le Piémont attaquant la +France contre ses intérêts, mais par des raisons de parenté et de haine +contre la révolution; les petites cours d'Italie, détestant notre nouvelle +république, mais n'osant l'attaquer, la reconnaissant même à la vue de +notre pavillon; la Suisse gardant une parfaite neutralité, la Hollande et +la diète germanique ne s'expliquant pas encore, mais laissant apercevoir +une malveillance profonde; l'Espagne observant une neutralité prudente +sous l'influence du sage comte d'Aranda; et enfin l'Angleterre laissant la +France se déchirer elle-même, le continent s'épuiser, les colonies se +dévaster, et abandonnant ainsi le soin de sa vengeance aux désordres +inévitables des révolutions. + +La nouvelle impétuosité révolutionnaire allait déconcerter toutes ces +neutralités calculées. Jusqu'ici Pitt avait raisonné sa conduite d'une +manière assez juste. Dans sa patrie, une demi-révolution qui n'avait +régénéré qu'à moitié l'état social, avait laissé subsister une foule +d'institutions féodales, qui devaient être un objet d'attachement pour +l'aristocratie et pour la cour, et un objet de réclamations pour +l'opposition. Pitt avait un double but: premièrement, de modérer la haine +aristocratique, de contenir l'esprit de réforme, et de conserver ainsi son +ministère en dominant les deux partis; secondement, d'accabler la France +sous ses propres désastres et sous la haine de tous les gouvernemens +européens; il voulait en un mot rendre sa patrie maîtresse du monde, et +être maître de sa patrie; c'était là le double objet qu'il poursuivait, +avec l'égoïsme et la force d'esprit d'un grand homme d'état. La neutralité +servait à merveille ses projets. En empêchant la guerre, il contenait la +haine aveugle de sa cour pour la liberté; en laissant se développer sans +obstacle tous les excès de la révolution française, il faisait tous les +jours de sanglantes réponses aux apologistes de cette révolution, réponses +qui ne prouvaient rien, mais qui produisaient un effet certain. Au célèbre +Fox, l'homme le plus éloquent de l'opposition et de l'Angleterre, il +répondait en citant les crimes de la France réformée. Burke, déclamateur +véhément, était chargé d'énumérer ces crimes, et s'acquittait de ce soin +avec une violence absurde; un jour même il alla jusqu'à jeter de la +tribune un poignard qui, disait-il, était fabriqué par les propagandistes +jacobins. Tandis qu'à Paris on accusait Pitt de payer des troubles, à +Londres il accusait les révolutionnaires français de répandre l'argent +pour exciter des révolutions, et nos émigrés accréditaient encore ces +bruits en les répétant. Tandis que, par cette logique machiavélique, il +désenchantait les Anglais de la liberté française, il soulevait l'Europe +contre nous, et ses envoyés disposaient toutes les puissances à la guerre. +En Suisse, il n'avait pas réussi; mais à La Haye, le docile stathouder, +éprouvé par une première révolution, se défiant toujours de son peuple, et +n'ayant d'autre appui que les flottes anglaises, lui avait donné toute +espèce de satisfaction, et témoignait, par une foule de démonstrations +hostiles, sa malveillance pour la France. C'est surtout en Espagne que +Pitt employait le plus d'intrigues, pour décider cette puissance à la plus +grande faute qu'elle ait jamais commise, celle de se réunir à l'Angleterre +contre la France, sa seule alliée maritime. Les Espagnols avaient été peu +émus par notre révolution, et c'étaient moins des raisons de sûreté et de +politique que des raisons de parenté et des répugnances communes à tous +les gouvernemens, qui indisposaient le cabinet de Madrid contre la +république française. Le sage comte d'Aranda, résistant aux intrigues des +émigrés, à l'humeur de l'aristocratie espagnole, et aux suggestions de +Pitt, avait eu soin de ménager la susceptibilité de notre nouveau +gouvernement. Renversé néanmoins en dernier lieu, et remplacé par don +Manuel Godoï, depuis prince de la Paix, il laissait sa malheureuse patrie +en proie aux plus mauvais conseils. Jusque là le cabinet de Madrid avait +refusé de s'expliquer à l'égard de la France; au moment du jugement +définitif de Louis XVI, il offrit la reconnaissance politique de la +république, et sa médiation auprès de toutes les puissances, si on +laissait au monarque détrôné la vie sauve. Pour toute réponse, Danton +avait proposé la guerre, et l'assemblée adopta l'ordre du jour. Depuis ce +temps, la disposition à la guerre ne fut plus douteuse. La Catalogne se +remplissait de troupes. Dans tous les ports on armait avec activité, et +une prochaine attaque était résolue. Pitt triomphait donc, et sans se +déclarer encore, sans se compromettre trop précipitamment, il se donnait +le temps d'élever sa marine à un état redoutable, il satisfaisait son +aristocratie par ses préparatifs, il dépopularisait notre révolution par +les déclamations qu'il payait; et tandis qu'il se renforçait ainsi en +silence, il nous préparait une ligue accablante qui, en occupant toutes +nos forces, ne nous permettrait ni de secourir nos colonies, ni d'arrêter +les succès de la puissance anglaise dans l'Inde. + +Jamais à aucune époque on ne vit l'Europe être saisie d'un pareil +aveuglement, et commettre autant de fautes contre elle-même. Dans +l'occident, en effet, on voyait l'Espagne, la Hollande, toutes les +puissances maritimes, égarées par les passions aristocratiques, s'armer +avec leur ennemie l'Angleterre, contre la France, leur seule alliée. On +voyait encore la Prusse, par une inconcevable vanité, s'unir au chef de +l'empire contre cette France dont le grand Frédéric avait toujours +recommandé l'alliance. Le petit roi de Sardaigne tombait dans la même +faute par des motifs à la vérité plus naturels, ceux de la parenté. Dans +l'orient et le nord, on laissait Catherine commettre un crime contre la +Pologne, un attentat contre la sûreté de l'Allemagne, pour le frivole +avantage d'acquérir quelques provinces, et pour pouvoir encore déchirer la +France sans distraction. On méconnaissait donc à la fois toutes les +anciennes et utiles amitiés, et on cédait aux perfides suggestions des +deux dominations les plus redoutables, pour s'armer contre notre +malheureuse patrie, ancienne protectrice ou alliée de ceux qui +l'attaquaient aujourd'hui. Tout le monde y contribuait, tout le monde se +prêtait aux vues de Pitt et de Catherine; d'imprudens Français +parcouraient l'Europe pour hâter ce funeste renversement de la politique +et de la prudence, et pour attirer sur leur pays le plus affreux des +orages. Et quels étaient les motifs d'une aussi étrange conduite! On +livrait la Pologne à Catherine, parce qu'elle avait voulu régulariser son +antique liberté; on livrait la France à Pitt, parce qu'elle avait voulu se +donner la liberté qu'elle n'avait pas encore! Sans doute la France avait +commis des excès: mais ces excès devaient s'accroître encore avec la +violence de la lutte, et on allait, sans parvenir à immoler cette liberté +détestée, préparer trente ans de la guerre la plus meurtrière, provoquer +de vastes invasions, faire naître un conquérant, amener des désordres +immenses, et finir par l'établissement des deux colosses qui dominent +aujourd'hui l'Europe sur les deux élémens, l'Angleterre et la Russie. + +Au milieu de cette conjuration générale, le Danemark seul, conduit par un +ministre habile, et la Suède, délivrée des rêves présomptueux de Gustave, +gardaient une sage réserve, que la Hollande et l'Espagne auraient dû +imiter en se réunissant au système de la neutralité armée. Le gouvernement +français avait parfaitement jugé ces dispositions générales, et +l'impatience qui le caractérisait dans ce moment ne lui permettait pas +d'attendre les déclarations de guerre, mais le portait au contraire à les +provoquer. Depuis le 10 août il n'avait cessé de demander à être reconnu, +mais il avait gardé encore quelque mesure à l'égard de l'Angleterre, dont +la neutralité était précieuse à cause des ennemis qu'on avait déjà à +combattre. Mais après le 21 janvier il avait mis toutes les considérations +de côté, et il était décidé à une guerre universelle. Voyant que les +hostilités cachées n'étaient pas moins dangereuses que les hostilités +ouvertes, il se hâta de faire déclarer ses ennemis; aussi, dès le 22 +janvier, la convention nationale passa en revue tous les cabinets, ordonna +des rapports sur la conduite de chacun d'eux à l'égard de la France, et se +prépara à leur déclarer la guerre s'ils tardaient à s'expliquer d'une +manière catégorique. + +Depuis le 10 août, l'Angleterre avait retiré son ambassadeur de Paris, et +n'avait souffert l'ambassadeur français à Londres, M. de Chauvelin, que +comme envoyé de la royauté renversée. Toutes ces subtilités diplomatiques +n'avaient d'autre but que de satisfaire aux convenances à l'égard du roi +enfermé au Temple, et en même temps de différer les hostilités, qu'il ne +convenait pas de commencer encore. Cependant Pitt feignit de demander un +envoyé secret pour expliquer ses griefs contre le gouvernement français. +On envoya le citoyen Maret dans le mois de décembre. Il eut avec Pitt un +entretien particulier. Après de mutuelles protestations, pour déclarer que +l'entrevue n'avait rien d'officiel, qu'elle était tout amicale, et qu'elle +n'avait d'autre motif que le désir bienveillant de contribuer à éclairer +les deux nations sur leurs griefs réciproques, Pitt se plaignit de ce que +la France menaçait les alliés de l'Angleterre, attaquait même leurs +intérêts, et en preuve il cita la Hollande. Le grief principalement +allégué fut l'ouverture de l'Escaut, mesure peut-être imprudente, mais +généreuse, que les Français avaient prise en entrant dans les Pays-Bas. Il +était absurde en effet que, pour procurer aux Hollandais le monopole de la +navigation, les Pays-Bas, que traverse l'Escaut, ne pussent pas faire +usage de ce fleuve. L'Autriche n'avait pas osé abolir cette servitude, +mais Dumouriez le fit par ordre de son gouvernement, et les habitans +d'Anvers virent avec joie des navires remonter l'Escaut jusque dans leur +ville. La réponse était facile: car la France, en respectant les droits +des voisins neutres, n'avait pas promis de consacrer des iniquités +politiques, parce que des neutres y seraient intéressés. D'ailleurs le +gouvernement hollandais s'était montré assez malveillant pour qu'on ne lui +dût pas de si grands ménagemens. Le second grief allégué était le décret +du 15 novembre, par lequel la convention nationale promettait secours à +tous les peuples qui secoueraient le joug de la tyrannie. Ce décret +imprudent peut-être, rendu dans un moment d'enthousiasme, ne signifiait +pas, comme le prétendait Pitt, qu'on invitait tous les peuples à la +révolte, mais que dans tous les pays en guerre avec la révolution, on +prêterait secours aux peuples contre leurs gouvernemens. Pitt se plaignait +enfin des menaces et des déclamations continuelles qui partaient des +Jacobins contre tous les gouvernemens; et sous ce rapport les gouvernemens +n'étaient pas en reste avec les jacobins, et on ne se devait rien en fait +d'injures. + +Cet entretien n'amena rien, et laissa voir seulement que l'Angleterre +cherchait des longueurs pour différer la guerre, qu'elle voulait sans +doute, mais qu'il ne lui convenait pas encore de déclarer. Cependant le +célèbre procès du mois de janvier précipita les événemens: le parlement +anglais fut soudainement réuni et avant le terme ordinaire. Une loi +inquisitoriale fut rendue contre les Français qui voyageaient en +Angleterre; la Tour de Londres fut armée; on ordonna la levée des milices; +des préparatifs et des proclamations annoncèrent une guerre imminente. On +excita la populace de Londres; on réveilla cette aveugle passion qui, en +Angleterre, fait regarder une guerre contre la France comme un grand +service national; on arrêta enfin des vaisseaux chargés de grains qui +venaient dans nos ports; et à la nouvelle du 21 janvier, l'ambassadeur +français, que jusque-là on avait refusé en quelque sorte de reconnaître, +reçut l'ordre de sortir sous huit jours du royaume. La convention +nationale ordonna aussitôt un rapport sur la conduite du gouvernement +anglais envers la France, sur ses intelligences avec le stathouder des +Provinces-Unies, et le 1er février, après avoir entendu Brissot, qui, pour +un moment réunit les applaudissemens des deux partis, elle déclara +solennellement la guerre à la Hollande et à la Angleterre. La guerre avec +le gouvernement espagnol était imminente, et sans être encore déclarée, on +la regardait comme telle. La France avait ainsi l'Europe tout entière pour +ennemie; et la condamnation du 21 janvier fut l'acte par lequel elle +avait rompu avec tous les trônes, et s'était engagée irrévocablement dans +la carrière de la révolution. + +Il fallait soutenir l'assaut terrible de tant de puissances conjurées, et +quelque riche que fût la France en population et en matériel, il était +difficile qu'elle pût résister à l'effort universel dirigé contre elle. +Cependant, ses chefs n'en étaient pas moins remplis de confiance et +d'audace. Les succès inespérés de la république dans l'Argonne et dans la +Belgique leur avaient persuadé que tout homme, surtout le Français, +pouvait devenir un soldat en six mois. Le mouvement qui agitait la France +leur faisait croire en outre que la population entière pouvait être +transportée sur les champs de bataille, et qu'ainsi il était possible de +réunir jusqu'à trois ou quatre millions d'hommes, qui seraient bientôt +des soldats, et surpasser de la sorte tout ce que pourraient faire tous +les souverains de l'Europe ensemble. «Voyez, disaient-il, tous les +royaumes; c'est une petite quantité d'hommes recrutés avec effort qui +remplissent les cadres des armées; la population entière y est étrangère, +et on voit une petite poignée d'individus enrégimentés décider du sort des +empires les plus vastes. Mais supposez, au contraire, une nation tout +entière arrachée à la vie privée, et s'armant pour sa défense, ne +doit-elle pas détruire tous les calculs ordinaires? Qu'y a-t-il +d'impossible à _vingt-cinq millions d'hommes qui exécutent_? Quant aux +dépenses, elles ne les inquiétaient pas davantage. Le capital des biens +nationaux s'augmentait chaque jour par l'émigration, et il excédait de +beaucoup la dette. Dans le moment, ce capital n'avait pas de valeur par le +défaut d'acheteurs; mais les assignats en tenaient la place, et leur +valeur fictive suppléait à la valeur future des biens qu'ils +représentaient. Au cours, ils étaient réduits à un tiers de leur valeur +nominale; mais ce n'était qu'un tiers à ajouter à la circulation, et ce +capital était si énorme qu'il suffisait au-delà de l'excédant qu'il +fallait émettre. Après tout, ces hommes qu'on allait transporter sur le +champ de bataille, vivaient bien dans leurs foyers, beaucoup même vivaient +avec luxe, pourquoi ne vivraient-ils pas en campagne? La terre et le vivre +peuvent-ils manquer à des hommes, quelque part qu'ils se trouvent? +D'ailleurs l'ordre social tel qu'il existait avait des richesse plus qu'il +n'en fallait pour suffire au besoin de tous; il n'y avait qu'à en faire +une meilleure distribution; et pour cela on se proposait d'imposer les +riches, et de leur faire supporter les frais de la guerre. Enfin, les +états dans lesquels on allait pénétrer, ayant aussi un ancien ordre social +à renverser, des abus à détruire, pourraient réaliser des profits immenses +sur le clergé, la noblesse, la royauté, et ils devaient payer à la France +le secours qu'on leur fournissait. + +C'est ainsi que raisonnait l'ardente imagination de Cambon, et ces idées +envahissaient toutes les têtes. L'ancienne politique des cabinets +calculait autrefois sur cent et deux cent mille soldats, payés avec +quelques taxes ou quelques revenus de domaine; maintenant c'est tout une +masse d'hommes qui se levait elle-même, et se disait: _Je composerai les +armées_; qui regardait à la somme générale des richesses, et se disait +encore: _Cette somme est suffisante, et, partagée entre, tous, elle +suffira au besoin de tous_. Sans doute ce n'était pas la nation entière +qui tenait ce langage; mais c'était la portion la plus exaltée qui formait +ces résolutions, et qui allait par tous les moyens les imposer à la masse +de la nation. + +Avant de montrer la distribution des ressources imaginées par les +révolutionnaires français, il faut se reporter sur nos frontières, et y +voir comment s'était achevée la dernière campagne. Son début avait été +brillant, mais un premier succès, mal soutenu, n'avait servi qu'à étendre +notre ligne d'opérations, et à provoquer de la part de l'ennemi un effort +plus grand et plus décisif. Ainsi notre défense était devenue plus +difficile, parce qu'elle était plus étendue; l'ennemi battu devait réagir +avec énergie, et son effort redoublé allait concourir avec une +désorganisation presque générale de nos armées. Ajoutez que le nombre des +coalisés était doublé, car les Anglais sur nos côtes, les Espagnols sur +les Pyrénées, les Hollandais vers le nord des Pays-Bas, nous menaçaient de +nouvelles attaques. + +Dumouriez s'était arrêté sur les bords de la Meuse, et n'avait pu pousser +jusqu'au Rhin, par des raisons qui n'ont pas été assez appréciées, parce +qu'on n'a pu s'expliquer les lenteurs qui avaient suivi la rapidité de ses +premières opérations. Arrivé à Liège, la désorganisation de son armée +était complète. Les soldats étaient presque nus; faute de chaussure, ils +s'enveloppaient les pieds avec du foin; ils n'avaient, avec quelque +abondance, que la viande et le pain, grâce à un marché que Dumouriez avait +maintenu d'autorité. Mais l'argent manquait pour leur fournir le prêt, et +ils pillaient les paysans, ou se battaient avec eux pour leur faire +recevoir des assignats. Les chevaux mouraient de faim faute de fourrages, +et ceux de l'artillerie avaient péri presque tous. Les privations, le +ralentissement de la guerre, ayant dégoûté les soldats, tous les +volontaires partaient en bandes, s'appuyant sur un décret qui déclarait +que la patrie avait cessé d'être en danger. Il fallut un autre décret de +la convention pour empêcher la désertion, et quelque sévère qu'il fût, la +gendarmerie placée sur les routes suffisait à peine à arrêter les fuyards. +L'armée était réduite d'un tiers. Ces causes réunies empêchèrent de +poursuivre les Autrichiens avec toute la vivacité nécessaire. Clerfayt +avait eu le temps de se retrancher sur les bords de l'Erft, Beaulieu du +côté de Luxembourg; et il était impossible à Dumouriez, avec une armée +réduite à trente ou quarante mille hommes, de chasser devant lui un ennemi +retranché dans des montagnes et des bois; et appuyé sur Luxembourg, l'une +des plus fortes places du monde. Si, comme on le répétait sans cesse, +Custine, au lieu de faire des courses en Allemagne, se fût rabattu sur +Coblentz, s'il s'était joint à Beurnonville pour prendre Trèves, et que +tous deux eussent ensuite descendu sur le Rhin, Dumouriez s'y serait porté +de son côté par Cologne; tous trois se donnant ainsi la main, Luxembourg +se serait trouvé investi, et serait tombé par défaut de communications. +Mais rien de tout cela n'avait eu lieu. Custine, voulant attirer la guerre +de son côté, ne fit que provoquer inutilement une déclaration de la diète +impériale, qu'irriter la vanité du roi de Prusse, et l'engager davantage +dans la coalition; Beurnonville, réduit à ses propres forces, n'avait pu +faire tomber Trèves et l'ennemi s'était maintenu à la fois dans +l'électorat de Trèves et dans le duché de Luxembourg. En cet état de +choses, Dumouriez, en s'avançant vers le Rhin, aurait découvert son flanc +droit et ses derrières, et n'aurait pu d'ailleurs, dans la situation où se +trouvait son armée, envahir le pays immense qui s'étend de la Meuse +jusqu'au Rhin et jusqu'aux frontières de la Hollande, pays difficile, sans +moyens de transports, coupé de bois, de montagnes, et occupé par un ennemi +encore respectable. Certes Dumouriez, s'il en avait eu les moyens, aurait +bien mieux aimé faire des conquêtes sur le Rhin que venir solliciter à +Paris pour Louis XVI. Le zèle pour la royauté, qu'il s'est attribué à +Londres pour se faire valoir, et que les jacobins lui ont imputé à Paris +pour le perdre, n'était pas assez grand pour le faire renoncer à des +victoires, et venir se compromettre au milieu des factions de la capitale. +Il ne quitta le champ de bataille que parce qu'il n'y pouvait plus rien +faire, et parce qu'il voulait, par sa présence auprès du gouvernement, +terminer les difficultés qu'on lui avait suscitées en Belgique. + +On a déjà vu au milieu de quels embarras allait le placer sa conquête. Le +pays conquis désirait une révolution, mais ne la voulait pas entière et +radicale comme la révolution de France. Dumouriez, par goût, par +politique, par raison de prudence militaire, devait se prononcer +naturellement pour les penchans modérés des pays qu'il occupait. Déjà on +l'a vu en lutte pour épargner aux Belges les inconvéniens de la guerre, +pour les faire participer au profit des approvisionnemens, enfin pour leur +insinuer plutôt que leur imposer les assignats. Il n'était payé de tant de +soins que par les invectives des jacobins. Cambon avait préparé une autre +contrariété à Dumouriez en faisant rendre le décret du 15 décembre. «Il +faut,» avait dit Cambon, au milieu des plus vifs applaudissemens, «nous +déclarer _pouvoir révolutionnaire_ dans les pays où nous entrons. Il est +inutile de nous cacher; les despotes savent ce que nous voulons; il faut +donc le proclamer hautement puisqu'on le devine, et que d'ailleurs la +justice en peut être avouée. Il faut que, partout où nos généraux +entreront, ils proclament la souveraineté du peuple, l'abolition de la +féodalité, de la dîme, de tous les abus; que toutes les anciennes +autorités soient dissoutes, que de nouvelles administrations locales +soient provisoirement formées sous la direction de nos généraux; que ces +administrations gouvernent le pays et avisent aux moyens de former des +conventions nationales qui décideront de son sort; que sur-le-champ les +biens de nos ennemis, c'est-à-dire les biens des nobles, de prêtres, des +communautés, laïques ou religieuses, des églises, etc., soient séquestrés +et mis sous la sauve-garde de la nation française, pour qu'il en soit tenu +compte aux administrations locales, et pour qu'ils servent de gage aux +frais de la guerre, dont les pays délivrés devront supporter une partie, +puisque cette guerre a pour but de les affranchir. Il faut qu'après la +campagne on entre en compte. Si la république a reçu en fournitures plus +qu'il ne faut pour la portion de frais qu'on lui devra, elle paiera le +surplus, sinon on le lui paiera à elle. Il faut que nos assignats, fondés +sur la nouvelle distribution de la propriété, soient reçus dans les pays +conquis, et que leur champ s'étende avec les principes qui les ont +produits; qu'enfin le pouvoir exécutif envoie des commissaires pour +s'entendre avec ces administrations provisoires, pour fraterniser avec +elles, tenir les comptes de la république, et exécuter le séquestre +décrété. Point de demi-révolution, ajoutait Cambon. Tout peuple qui ne +voudra pas ce que nous proposons ici sera notre ennemi, et méritera d'être +traité comme tel. Paix et fraternité à tous les amis de la liberté, guerre +aux lâches partisans du despotisme; _guerre aux châteaux, paix aux +chaumières!_» + +Ces dispositions avaient été sur-le-champ consacrées par un décret, et +mises à exécution dans toutes les provinces conquises. Aussitôt une nuée +d'agens, choisis par le pouvoir exécutif dans les jacobins, s'étaient +répandus dans la Belgique. Les administrations provisoires avaient été +formées sous leur influence, et ils les poussaient à la plus excessive +démagogie. Le bas peuple, excité par eux contre les classes moyennes, +commettait les plus grands désordres. C'était l'anarchie de 93, qui, +amenée progressivement chez nous par quatre années de trouble, se +produisait là tout à coup, et sans aucune transition de l'ancien au nouvel +ordre de choses. Ces proconsuls, revêtus de pouvoirs presque absolus, +faisaient emprisonner, séquestrer hommes et biens; en faisant enlever +toute l'argenterie des églises, ils avaient fort indisposé les malheureux +Belges, très attachés à leur culte, et surtout donné lieu à beaucoup de +malversations. Ils avaient formé des espèces de conventions pour décider +du sort de chaque contrée, et, sous leur despotique influence, la réunion +à la France fut votée à Liège, à Bruxelles, à Mons, etc... C'étaient là +des malheurs inévitables, et d'autant plus grands, que la violence +révolutionnaire se joignait, pour les produire, à la brutalité militaire. +Des divisions d'un autre genre éclataient encore dans ce malheureux pays. +Des agens du pouvoir exécutif prétendaient asservir à leurs ordres les +généraux qui se trouvaient dans l'étendue de leur commissariat; et, si ces +généraux n'étaient pas jacobins, comme il arrivait souvent, c'était une +nouvelle occasion de querelles et de luttes, qui contribuaient à augmenter +le désordre général. Dumouriez, indigné de voir ses conquêtes compromises, +et par la désorganisation de son armée, et par la haine qu'on inspirait +aux Belges, avait déjà traité durement quelques-uns de ces proconsuls, et +était venu à Paris exprimer son indignation, avec la vivacité de son +caractère, et la hauteur d'un général victorieux, qui se croyait +nécessaire à la république. + +Telle était notre situation sur ce principal théâtre de la guerre. +Custine, rejeté dans Mayence, y déclamait contre la manière dont +Beurnonville avait exécuté sa tentative sur Trèves. Kellermann se +maintenait aux Alpes, à Chambéry et à Nice. Servan s'efforçait en vain de +composer une armée aux Pyrénées; et Monge, aussi faible pour les jacobins +que l'était Pache, avait laissé décomposer l'administration de la marine. +Il fallait donc porter toute l'attention publique sur la défense des +frontières. Dumouriez avait passé la fin de décembre et le mois de janvier +à Paris, où il s'était compromis par quelques mots en faveur de Louis XVI, +par son absence des Jacobins, où on l'annonçait sans cesse et où il ne +paraissait jamais, enfin par ses liaisons avec son ancien ami Gensonné. Il +avait rédigé quatre mémoires, l'un sur le décret du 15 décembre, l'autre +sur l'organisation de l'armée, le troisième sur les fournitures, et le +dernier sur le plan de campagne pour l'année qui s'ouvrait. Au bas de +chacun de ces mémoires se trouvait sa démission, si on refusait d'admettre +ce qu'il proposait. + +L'assemblée avait, outre son comité diplomatique et son comité militaire, +établi un troisième comité, extraordinaire, dit de _défense générale_, +chargé de s'occuper universellement de tout ce qui intéressait la défense +de la France. Il était fort nombreux, et tous les membres de l'assemblée +pouvaient même, s'il leur plaisait, assister à ses séances. L'objet qu'on +avait eu en le formant était de concilier les membres des partis opposés, +et de les rassurer sur leurs intentions en les faisant travailler ensemble +au salut commun. Robespierre, irrité d'y voir les girondins, y paraissait +peu; ceux-ci étaient au contraire fort assidus. Dumouriez y comparut avec +ses plans, ne fut pas toujours compris, déplut souvent par sa hauteur, et +abandonna ses mémoires à leur sort. Il se retira donc à quelque distance +de Paris, peu disposé à se démettre de son généralat, quoiqu'il en eût +menacé la convention, et attendant le moment d'ouvrir la campagne. + +Il était entièrement dépopularisé aux Jacobins, et calomnié tous les jours +dans les feuilles de Marat, pour avoir soutenu la demi-révolution en +Belgique, et y avoir affiché une grande sévérité contre les démagogues. On +l'accusait d'avoir volontairement laissé échapper les Autrichiens de la +Belgique; et, remontant même plus haut, on assurait publiquement qu'il +avait ouvert les portes de l'Argonne à Frédéric-Guillaume, qu'il aurait pu +détruire. Cependant les membres du conseil et des comités, qui cédaient +moins aveuglément aux passions démagogiques, sentaient son utilité, et le +ménageaient encore. Robespierre même le défendait, en rejetant tous les +torts sur ses prétendus amis les girondins. On se mit ainsi d'accord pour +lui donner toutes les satisfactions possibles, sans déroger cependant aux +décrets rendus et aux principes rigoureux de la révolution. On lui rendit +ses deux commissaires ordonnateurs Malus et Petit-Jean, on lui accorda de +nombreux renforts, on lui promit des approvisionnemens suffisans, on +adopta ses idées pour le plan général de campagne, mais on ne fit aucune +concession, quant au décret du 15 décembre et à la nouvelle administration +de l'armée. La nomination de Beurnonville, son ami, au ministère de la +guerre, fut un nouvel avantage pour lui, et il put espérer de la part de +l'administration le plus grand zèle à le pourvoir de tout ce dont il +aurait besoin. + +Il crût un moment que l'Angleterre le prendrait pour médiateur entre elle +et la France, et il était parti pour Anvers avec cette espérance +flatteuse. Mais la convention, fatiguée des perfidies de Pitt, avait, +comme on l'a vu, déclaré la guerre à la Hollande et à l'Angleterre. Cette +déclaration le trouva donc à Anvers, et voici ce qui fut résolu, en partie +d'après ses plans, pour la défense du territoire. On convint de porter les +armées à cinq cent deux mille hommes, et on trouvera que c'était peu, si +on songe à l'idée qu'on s'était faite de la puissance de la France, et +comparativement à la force à laquelle on les éleva plus tard. On devait +garder la défensive à l'Est et au Midi; demeurer en observation le long +des Pyrénées et des côtes, et déployer toute l'audace de l'offensive dans +le Nord, où, comme l'avait dit Dumouriez, «on ne pouvait se défendre qu'en +gagnant des batailles.» Pour exécuter ce plan, cent cinquante mille hommes +devaient occuper la Belgique et couvrir la frontière de Dunkerque à la +Meuse; cinquante mille devaient garder l'espace compris entre la Meuse et +la Sarre; cent cinquante mille s'étendre le long du Rhin et des Vosges, de +Mayence à Besançon et à Gex. Enfin une réserve était préparée à Châlons, +avec le matériel nécessaire pour se rendre partout où le besoin +l'exigerait. On faisait garder la Savoie et Nice par deux armées de +soixante-dix mille hommes chacune; les Pyrénées par une de quarante mille; +on plaçait sur les côtes de l'Océan et de la Bretagne quarante-six mille +hommes, dont partie servirait à l'embarquement, s'il était nécessaire. Sur +ces cinq cent deux mille hommes, il y en avait cinquante mille de +cavalerie et vingt mille d'artillerie. Telle était la force projetée; mais +la force effective était bien moindre, et se réduisait à deux cent +soixante-dix mille hommes, dont cent mille dans les diverses parties de la +Belgique, vingt-cinq mille sur la Moselle, quarante-cinq mille à Mayence, +sous les ordres de Custine, trente mille sur le Haut-Rhin, quarante mille +en Savoie et à Nice, et trente mille au plus dans l'intérieur. Mais pour +arriver au complet, l'assemblée décréta que le recrutement se ferait dans +les gardes nationales; que tout membre de cette garde, non marié, ou marié +sans enfans, ou veuf sans enfans, était à la disposition du pouvoir +exécutif, depuis dix-huit ans jusqu'à quarante-cinq. Elle ajouta que trois +cent mille hommes étaient encore nécessaires pour résister à la coalition, +et que le recrutement ne s'arrêterait que lorsque ce nombre serait +atteint[1]. + +[Note 1: Décret du 24 février.] + +En même temps on ordonna l'émission de huit cents millions d'assignats, et +la coupe des bois de la Corse pour les constructions de la marine. + +En attendant l'accomplissement de ces projets, on entra en campagne avec +deux cent soixante-dix mille hommes. Dumouriez en avait trente mille sur +l'Escaut, et environ soixante-dix mille sur la Meuse. Envahir rapidement +la Hollande était un projet audacieux qui fermentait dans toutes les +têtes, et auquel Dumouriez était forcément entraîné par l'opinion +générale. Plusieurs plans furent proposés. L'un, imaginé par les réfugiés +bataves sortis de leur patrie après la révolution de 1787, consistait à +envahir la Zélande avec quelques mille hommes, et à s'emparer du +gouvernement, qui voulait s'y retirer. Dumouriez avait feint de se prêter +à ce plan, mais il le trouvait stérile, parce que c'était se réduire à +l'occupation d'une partie peu considérable et d'ailleurs peu importante de +la Hollande. Le second lui appartenait; il consistait à descendre la Meuse +par Venloo jusqu'à Grave, à se rabattre de Grave sur Nimègue, et à fondre +ensuite sur Amsterdam. Ce projet eût été le plus sûr, si on avait pu +prévoir l'avenir. Mais, placé à Anvers, Dumouriez en conçut un troisième, +plus hardi, plus prompt, plus convenable à l'imagination révolutionnaire, +et plus fécond en résultats décisifs, s'il eût réussi. Tandis que ses +lieutenans, Miranda, Valence, Dampierre et autres, descendraient la Meuse, +en occupant Maëstricht, dont on n'avait pas voulu s'emparer l'année +précédente, et Venloo, qui ne devait pas résister long-temps, Dumouriez +avait le projet de prendre avec lui vingt-cinq mille hommes, et de +se porter furtivement entre Berg-op-Zoom et Breda, d'arriver ainsi au +Moerdik, de traverser la petite mer du Bielbos, et de courir par les +embouchures des fleuves jusqu'à Leyde et Amsterdam. Ce plan audacieux +n'était pas moins fondé que beaucoup d'autres qui ont réussi; et, s'il +était hasardeux, il offrait cependant de bien plus grands avantages que +celui d'attaquer directement par Venloo et Nimègue. En prenant ce dernier +parti, Dumouriez attaquait de front les Hollandais, qui avaient déjà fait +tous leurs préparatifs entre Grave et Gorkum, et il leur donnait même le +temps de se renforcer d'Anglais et de Prussiens. Au contraire, en passant +par l'embouchure des fleuves, il pénétrait par l'intérieur de la Hollande, +qui n'était pas défendu, et s'il surmontait l'obstacle des eaux, la +Hollande était à lui. En revenant d'Amsterdam, il prenait les défenses à +revers, et faisait tout tomber entre lui et ses lieutenans, qui devaient +le joindre par Nimègue et Utrecht. + +Il était naturel qu'il prît le commandement de l'armée d'expédition, parce +que c'était là qu'il fallait le plus de promptitude, d'audace et +d'habileté. + +Ce projet avait le danger de tous les plans d'offensive, c'était de +s'exposer soi-même à l'invasion en se découvrant. Ainsi la Meuse restait +ouverte aux Autrichiens; mais, dans le cas d'une offensive réciproque, +l'avantage reste à celui qui résiste le mieux au danger, et cède le moins +vite à la terreur de l'invasion. + +Dumouriez envoya sur la Meuse Thouvenot dans lequel il avait toute +confiance; il fit connaître à ses lieutenans Valence et Miranda les +projets qu'il leur avait cachés jusque-là; il leur enjoignit de hâter les +sièges de Maëstricht et de Venloo, et, en cas de retard, de se succéder +devant ces places, de manière à faire toujours des progrès vers Nimègue. +Il leur recommanda encore de fixer des points de ralliement autour de +Liège et d'Aix-la-Chapelle, afin de réunir les quartiers dispersés, et de +pouvoir résister à l'ennemi, s'il venait en force troubler les sièges +qu'on devait exécuter sur la Meuse. + +Dumouriez partit aussitôt d'Anvers avec dix-huit mille hommes réunis à la +hâte. Il divisa sa petite armée en plusieurs corps, qui avaient ordre de +faire des sommations aux diverses places fortes, sans cependant s'arrêter +à commencer des sièges. Son avant-garde devait se hâter d'enlever les +bateaux et les moyens de transport, tandis que lui, avec un gros de +troupes, se tiendrait à portée de donner secours à ceux de ses lieutenans +qui en auraient besoin. Le 17 février 1793, il pénétra sur le territoire +hollandais en publiant une proclamation où il promettait amitié aux +Bataves, et guerre seulement au stathouder et à l'influence anglaise. On +s'avança en laissant le général Leclerc devant Berg-op-Zoom, en portant le +général Berneron devant Klundert et Willemstadt, et en donnant à +l'excellent ingénieur d'Arçon la mission de feindre une attaque sur +l'importante place de Breda. Dumouriez était avec l'arrière-garde à +Sevenberghe. Le 25, le général Berneron s'empara du fort de Klundert, et +se porta devant Willemstadt. Le général d'Arçon lança quelques bombes +sur Breda. Cette place était réputée très forte; la garnison était +suffisante, mais mal commandée, et, après quelques heures, elle se rendit +à une armée d'assiégeans qui n'était guère plus forte qu'elle-même. Les +Français entrèrent dans Breda le 27 et s'emparèrent d'un matériel +considérable, consistant en deux cent cinquante bouches à feu, trois cents +milliers de poudre et cinq mille fusils. Après avoir laissé garnison dans +Breda, le général d'Arçon se rendit le 1er mars devant Gertruydenberg, +place très forte aussi, et s'empara le même jour de tous les travaux +avancés. Dumouriez s'était rendu au Moerdik, et réparait les retards de +son avant-garde. Cette suite de surprises si heureuses sur des places +capables d'une longue résistance, jetait beaucoup d'éclat sur le début de +cette tentative; mais des retards imprévus contrariaient le passage du +bras de mer, opération la plus difficile de ce projet. Dumouriez avait +d'abord espéré que son avant-garde, agissant plus promptement, +traverserait le Bielbos au moyen de quelques bateaux, occuperait l'île de +Dort, gardée tout au plus par quelques cents hommes, et s'emparant d'une +nombreuse flottille, la ramènerait sur l'autre bord, pour transporter +l'armée. Des délais inévitables empêchèrent l'exécution de cette partie du +plan. Dumouriez tâcha d'y suppléer en s'emparant de tous les bateaux qu'il +put trouver, et en réunissant des charpentiers pour se composer une +flottille. Cependant il avait besoin de se hâter, car l'armée hollandaise +se réunissait à Gorkum, au Stry et à l'île de Dort; quelques chaloupes +ennemies et une frégate anglaise menaçaient son embarquement, et +canonnaient son camp, appelé par nos soldats le camp des Castors. Ils +avaient en effet construit des huttes de paille, et, encouragés par la +présence de leur général, ils bravaient le froid, les privations, les +dangers, l'avenir d'une entreprise aussi audacieuse, et ils attendaient +avec impatience le moment de passer sur la rive opposée. Le 3 mars, le +général Deflers arriva avec une nouvelle division; le 4, Gertruydenberg +ouvrit ses portes, et tout fut préparé pour opérer le passage du Bielbos. + +Pendant ce temps, la lutte continuait entre les deux partis de +l'intérieur. La mort de Lepelletier avait déjà donné occasion aux +montagnards de se dire menacés dans leurs personnes, et on n'avait pu leur +refuser de renouveler dans l'assemblée le comité de surveillance. Ce +comité avait été composé de montagnards qui, pour premier acte, firent +arrêter Gorsas, député et journaliste attaché aux intérêts de la Gironde. +Les jacobins avaient encore obtenu un autre avantage, c'était la +suspension des poursuites décrétées le 20 janvier contre les auteurs de +septembre. A peine ces poursuites avaient-elles été commencées, qu'on +découvrit des preuves accablantes contre les principaux révolutionnaires, +et contre Danton lui-même. Alors les jacobins s'étaient soulevés, avaient +soutenu que tout le monde était coupable dans ces journées, parce que tout +le monde les avait crues nécessaires, et les avait souffertes; ils osèrent +même dire que le seul tort de ces journées était d'être restées +incomplètes; et ils demandèrent la suspension des procédures dont on se +servait pour attaquer les plus purs révolutionnaires. Conformément à leurs +demandes, les procédures furent suspendues, c'est-à-dire abolies, et une +députation de jacobins s'était aussitôt rendue auprès du ministre de la +justice, pour qu'il dépêchât des courriers extraordinaires, à l'effet +d'arrêter les poursuites déjà commencées contre les _frères de Meaux_. + +On a déjà vu que Pache avait été obligé de quitter le ministère, et que +Roland avait donné volontairement sa démission. Cette concession +réciproque ne calma point les haines. Les jacobins peu satisfaits +demandaient qu'on instruisît le procès de Roland. Ils disaient qu'il avait +ravi à l'état des sommes énormes, et placé à Londres plus de douze +millions; que ses richesses étaient employées à pervertir l'opinion par +des écrits, et à exciter des séditions, en accaparant des grains; ils +voulaient qu'on instruisît aussi contre Clavière, Lebrun et Beurnonville, +tous traîtres, suivant eux, et complices des intrigues des girondins. En +même temps, ils préparaient un dédommagement bien autrement précieux à +leur, complaisant destitué. Chambon, le successeur de Pétion dans la +mairie de Paris, avait abdiqué des fonctions trop au-dessus de sa +faiblesse. Les jacobins songèrent aussitôt à Pache, auquel ils trouvèrent +le caractère sage et impassible d'un magistrat. Ils s'applaudirent de +cette idée, la communiquèrent à la commune, aux sections, à tous les +clubs, et les Parisiens entraînés par eux vengèrent Pache de sa disgrâce +en le nommant leur maire. Pourvu que Pache fût aussi docile à la mairie +qu'au ministère de la guerre, la domination des jacobins était assurée +dans Paris, et dans ce choix ils avaient consulté autant leur utilité que +leurs passions. + +La difficulté des subsistances et les embarras du commerce étaient +toujours des sujets continuels de désordre et de plaintes, et de décembre +en février, le mal s'était considérablement accru. La crainte des troubles +et du pillage, la répugnance des cultivateurs à recevoir du papier, la +cherté des prix provenant de la grande abondance du numéraire fictif, +étaient, comme nous l'avons dit, les causes qui empêchaient le facile +commerce des grains, et produisaient la disette. Cependant les efforts +administratifs des communes suppléaient, jusqu'à un certain point, à +l'activité du commerce, et les denrées ne manquaient pas dans les marchés, +mais elles y étaient d'un prix exorbitant. La valeur des assignats +diminuant chaque jour en raison de leur masse, il en fallait toujours +davantage pour acquérir la même somme d'objets, et c'est ainsi que les +prix devenaient excessifs. Le peuple, ne recevant que la même valeur +nominale pour son travail, ne pouvait plus atteindre aux objets de ses +besoins, et se répandait en plaintes et en menaces. Le pain n'était pas +la seule chose dont le prix fût excessivement augmenté: le sucre, le café, +la chandelle, le savon, avaient doublé de valeur. Les blanchisseuses +étaient venues se plaindre à la convention de payer trente sous le savon, +qu'elles ne payaient autrefois que quatorze. En vain on disait au peuple +d'augmenter le prix de son travail, pour rétablir la proportion entre ses +salaires et sa consommation; il ne pouvait se concerter pour y parvenir, +et il criait contre les riches, contre les accapareurs, contre +l'aristocratie marchande; il demandait enfin le moyen le plus simple, la +taxe forcée et le _maximum_. Les jacobins, les membres de la commune, qui +étaient peuple par rapport à l'assemblée, mais qui, par rapport au peuple +lui-même, étaient des assemblées presque éclairées, sentaient les +inconvéniens de la taxe. Quoique plus portés que la convention à +l'admettre, ils résistaient cependant, et on entendait aux Jacobins, +Dubois de Crancé, les deux Robespierre, Thuriot et autres montagnards, +s'élever tous les jours contre le projet du _maximum_. Chaumette et +Hébert faisaient de même à la commune, mais les tribunes murmuraient, et +leur répondaient quelquefois par des huées. Souvent des députations des +sections venaient reprocher à la commune sa modération, et sa connivence +avec les accapareurs. C'était dans ces assemblées de sections que se +réunissaient les dernières classes des agitateurs, et on y voyait régner +un fanatisme révolutionnaire encore plus ignorant et plus emporté qu'à +la commune et aux jacobins. Coalisées avec les Cordeliers, où se rendaient +tous les hommes d'exécution, les sections produisaient tous les troubles +de la capitale. Leur infériorité et leur obscurité, en les exposant à plus +d'agitations, les exposaient aussi à des menées en sens contraires; et +c'était là que les restes de l'aristocratie osaient se montrer, et faire +quelques essais de résistance. Les anciennes créatures de la noblesse, les +anciens domestiques des émigrés, tous les oisifs turbulens qui, entre les +deux causes opposées, avaient préféré la cause aristocratique, se +rendaient dans quelques sections où une bourgeoisie honnête persévérait en +faveur des girondins, et se cachaient derrière cette opposition +raisonnable et sage pour combattre les montagnards, et travailler en +faveur de l'étranger et de l'ancien régime. Dans ces luttes, la +bourgeoisie honnête se retirait le plus souvent; les deux classes extrêmes +d'agitateurs restaient alors en présence, et se combattaient dans cette +région inférieure avec une violence effrayante. Tous les jours, +d'horribles scènes avaient lieu pour des pétitions à faire à la commune, +aux jacobins ou à l'assemblée. Suivant le résultat de la lutte, il sortait +de ces orages des adresses contre septembre et le _maximum_, ou des +adresses contre les appelans, les aristocrates et les accapareurs. + +La commune repoussait les pétitions incendiaires des sections, et les +engageait à se défier des agitateurs secrets qui voulaient y introduire le +désordre. Elle remplissait, par rapport aux sections, le rôle que la +convention emplissait à son égard. Les jacobins n'ayant pas comme la +commune des fonctions déterminées à exercer, s'occupant en revanche à +raisonner sur tous les sujets, avaient de grandes prétentions +philosophiques, et aspiraient à mieux comprendre l'économie sociale que +les sections et le club des Cordeliers. Ils affectaient donc en beaucoup +de choses de ne pas partager les passions vulgaires de ces assemblées +subalternes, et ils condamnaient la taxe comme dangereuse pour la liberté +du commerce. Mais, pour substituer un autre moyen à celui qu'ils +repoussaient, ils proposaient de faire prendre les assignats au pair, et +de punir de mort quiconque refuserait de les recevoir selon la valeur +portée sur leur titre, comme si ce n'eût pas été là une autre manière +d'attaquer la liberté du commerce. Ils voulaient encore qu'on s'engageât +réciproquement à ne plus prendre ni sucre, ni café, pour en faire baisser +forcément la valeur; enfin, ils avaient imaginé d'arrêter la création des +assignats, et d'y suppléer par des emprunts sur les riches, emprunts +forcés, et répartis d'après le nombre des domestiques, des chevaux, etc... +Toutes ces propositions n'empêchaient pas le mal de s'accroître et de +rendre une crise inévitable. En attendant qu'elle éclatât, on se +reprochait réciproquement les malheurs publics. On accusait les girondins +de s'entendre avec les riches et les accapareurs, pour affamer le peuple, +pour le porter à des émeutes, et pour en prendre occasion de porter de +nouvelles lois martiales, on les accusait même de vouloir amener +l'étranger par des désordres, reproche absurde, mais qui devint mortel. +Les girondins répondaient par les mêmes accusations. Ils reprochaient à +leurs adversaires de causer la disette et les troubles par les craintes +qu'ils inspiraient au commerce, et de vouloir arriver par les troubles à +l'anarchie, par l'anarchie au pouvoir, et peut-être à la domination +étrangère. + +Déjà la fin de février approchait, et la difficulté de se procurer les +denrées avait poussé l'irritation du peuple au dernier terme. Les femmes, +apparemment plus touchées de ce genre de souffrances, étaient dans une +extrême agitation. Elles se présentèrent aux Jacobins le 22, pour demander +qu'on leur prêtât la salle, où elles voulaient délibérer sur la cherté des +subsistances, et préparer une pétition à la convention nationale. On +savait que le but de cette pétition serait de proposer le _maximum_, et la +demande fut refusée. Les tribunes traitèrent alors les jacobins comme +elles traitaient quelquefois l'assemblée; _à bas les accapareurs! à bas +les riches_! fut le cri général. Le président fut obligé de se couvrir +pour apaiser le tumulte, et on y expliqua ce manque de respect en disant +qu'il y avait des aristocrates déguisés dans la salle des séances. +Robespierre, Dubois de Crancé, s'élevèrent de nouveau contre le projet de +la taxe, recommandèrent au peuple de se tenir tranquille, pour ne pas +donner prétexte à ses adversaires de le calomnier, et ne pas leur fournir +l'occasion de rendre des lois meurtrières. + +Marat, qui avait la prétention d'imaginer toujours les moyens les plus +simples et les plus prompts, écrivit dans sa feuille, le 25 au matin, que +jamais l'accaparement ne cesserait, si on n'employait des moyens plus sûrs +que tous ceux qu'on avait proposés jusque-là. S'élevant contre _les +monopoleurs, les marchands de luxe, les suppôts de la chicane, les robins, +les ex-nobles_, que les infidèles mandataires du peuple encourageaient au +crime par l'impunité, il ajoutait: «Dans tout pays où les droits du peuple +ne seraient pas de vains titres, consignés fastueusement dans une simple +déclaration, le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on +pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à ces malversations, qui +réduisent cinq millions d'hommes au désespoir, et qui en font périr des +milliers de misère. Les députés du peuple ne sauront-ils donc jamais que +bavarder sur ses maux sans en proposer le remède[1]?» + +[Note 1: _Journal de la République_, numéro du 25 février 1793.] + +C'était le 25 au matin que ce fou orgueilleux écrivait ces paroles. Soit +qu'elles eussent réellement agi sur le peuple, soit que l'irritation +portée à son comble ne pût déjà plus se contenir, une multitude de femmes +s'assemblèrent en tumulte devant les boutiques des épiciers. D'abord on se +plaignit du prix des denrées, et on en demanda tumultueusement la +réduction. La commune n'avait pas été prévenue; le commandant Santerre +était allé à Versailles pour organiser un corps de cavalerie, et aucun +ordre n'était donné pour mettre la force publique en mouvement. Aussi les +perturbateurs ne trouvèrent aucun obstacle, et purent passer des menaces +aux violences et au pillage. Le rassemblement commença dans les rues de la +Vieille-Monnaie, des Cinq-Diamans et des Lombards. On exigea d'abord que +tous les objets fussent réduits à moitié prix; le savon à seize sous, le +sucre à vingt-cinq, la cassonade à quinze, la chandelle à treize. Une +grande quantité de denrées furent forcément arrachées à ce taux, et le +prix en fut compté par les acheteurs aux épiciers. Mais bientôt on ne +voulut plus payer, et on enleva les marchandises sans donner en échange +aucune partie de leur valeur. La force armée accourue sur un point fut +repoussée, et on cria de tous côtés: _A bas les baïonnettes_! L'assemblée, +la commune, les Jacobins, étaient en séance. L'assemblée écoutait un +rapport sur ce sujet; le ministre de l'intérieur lui démontrait que les +denrées abondaient dans Paris, mais que le mal provenait de la +disproportion entre la valeur du numéraire et celle des denrées +elles-mêmes. Aussitôt l'assemblée, voulant parer aux difficultés du +moment, alloua de nouveaux fonds à la commune, pour faire délivrer des +subsistances à meilleur prix. Dans le même instant, la commune, partageant +ses sentimens et son zèle, se faisait rapporter les événemens, et +ordonnait des mesures de police. A chaque nouveau fait qu'on venait lui +dénoncer, les tribunes criaient _tant mieux_! A chaque moyen proposé, +elles criaient _à bas_! Chaumette et Hébert étaient hués pour avoir +proposé de battre la générale et de requérir la force armée. Cependant il +fut arrêté que deux fortes patrouilles, précédées de deux officiers +municipaux, seraient envoyées pour rétablir l'ordre, et que vingt-sept +autres officiers municipaux iraient faire des proclamations dans les +sections. + +Le désordre s'était propagé, on pillait dans différentes rues, et on +proposait même de passer des épiciers chez les marchands. Pendant ce +temps, des gens de tous les partis saisissaient l'occasion de se reprocher +ce désordre, et les maux qui en étaient la cause. «Quand vous aviez un +roi, disaient dans les rues les partisans du régime aboli, vous n'étiez +pas réduits à payer les choses aussi cher, ni exposés à des pillages. +--Voilà, disaient les partisans des girondins, où nous conduiront le +système de la violence et l'impunité des excès révolutionnaires.» + +Les montagnards en étaient désolés, et soutenaient que c'étaient des +aristocrates déguisés, des fayettistes, des rolandins, des brissotins qui, +dans les groupes, excitaient le peuple à ces pillages. Ils assuraient +avoir trouvé dans la foule des femmes de haut rang, des gens à poudre, des +domestiques de grands seigneurs, qui distribuaient des assignats +pour entraîner le peuple dans les boutiques. Enfin, après plusieurs +heures, la force armée se trouva réunie; Santerre revint de Versailles; +les ordres nécessaires furent donnés; le bataillon des Brestois, présent à +Paris, déploya beaucoup de zèle et d'assurance, et on parvint à dissiper +les pillards. + +Le soir il y eut une vive discussion aux Jacobins. On déplora ces +désordres, malgré les cris des tribunes et malgré leurs démentis. +Collot-d'Herbois, Thuriot, Robespierre furent unanimes pour conseiller la +tranquillité, et rejeter les excès sur les aristocrates et les girondins. +Robespierre fit sur ce sujet un long discours où il soutint que le peuple +était _impeccable,_ qu'il ne pouvait jamais avoir tort, et que, si on ne +l'égarait pas, il ne commettrait jamais aucune faute. Il soutint que dans +ces groupes de pillards on plaignait le roi mort, qu'on y disait du bien +du côté droit de l'assemblée, qu'il l'avait entendu lui-même, et que par +conséquent il ne pouvait pas y avoir de doute sur les véritables +instigateurs qui avaient égaré le peuple. Marat lui-même vint conseiller +le bon ordre, condamner les pillages qu'il avait prêchés le matin dans sa +feuille, et les imputer aux girondins et aux royalistes. + +Le lendemain, les plaintes accoutumées et toujours inutiles retentirent +dans l'assemblée. Barrère s'éleva avec force contre les crimes de la +veille. Il fit remarquer les retards apportés par les autorités dans la +répression du désordre. Les pillages en effet avaient commencé à dix +heures du matin, et à cinq heures du soir la force armée n'était pas +encore réunie. Barrère demanda que le maire et le commandant général +fussent mandés pour expliquer les motifs de ce retard. Une députation de +la section de Bon-Conseil appuyait cette demande. + +Salles prend alors la parole; il propose un acte d'accusation contre +l'instigateur des pillages, contre Marat, et lit l'article inséré la +veille dans sa feuille. Souvent on avait demandé une accusation contre les +provocateurs au désordre, et particulièrement contre Marat; l'occasion ne +pouvait être plus favorable pour les poursuivre, car jamais le désordre +n'avait suivi de plus près la provocation. Marat, sans se déconcerter, +soutient à la tribune qu'il est tout naturel que le peuple se fasse +justice des accapareurs, puisque les lois sont insuffisantes, et qu'il +faut _envoyer aux Petites-Maisons ceux qui proposent de l'accuser_. Buzot +demande l'ordre du jour sur la proposition d'accuser _monsieur_ Marat, «La +loi est précise, dit-il, mais _monsieur_ Marat incidentera sur ses +expressions, le jury sera embarrassé, et il ne faut pas préparer un +triomphe à _monsieur_ Marat, en présence de la justice elle-même.» Un +membre demande que la convention déclare à la république qu'hier matin +Marat a conseillé le pillage, et qu'hier soir on a pillé. Une foule de +propositions se succèdent; enfin on s'arrête à celle de renvoyer sans +distinction tous les auteurs des troubles aux tribunaux ordinaires. «Eh +bien! s'écrie alors Marat, rendez un acte d'accusation contre moi-même, +afin que la convention prouve qu'elle a'perdu toute pudeur!» A ces mots, +un grand tumulte s'élève; sur-le-champ la convention renvoie devant les +tribunaux Marat et tous les auteurs des délits commis dans la journée du +25. La proposition de Barrère est adoptée. Santerre et Pache sont mandés +à la barre. De nouvelles dispositions sont prises contre les agens +supposés de l'étranger et de l'émigration. Dans le moment, cette opinion +d'une influence étrangère s'accréditait de toutes parts. La veille, on +avait ordonné de nouvelles visites domiciliaires dans toute la France, +pour arrêter les émigrés et les voyageurs suspects; ce même jour, on +renouvela l'obligation des passe-ports, on enjoignit à tous les +aubergistes ou logeurs de déclarer les étrangers logés chez eux; on +ordonna enfin un nouveau recensement de tous les citoyens des sections. + +Marat devait être enfin accusé, et le lendemain il écrivit dans sa feuille +les lignes suivantes: + +«Indigné de voir les ennemis de la chose publique machiner éternellement +contre le peuple; révolté de voir les accapareurs en tout genre se +coaliser pour le réduire au désespoir par la détresse et la faim; désolé +de voir que les mesures prises par la convention pour arrêter ces +conjurations n'atteignaient pas le but; excédé des gémissemens des +infortunés qui viennent chaque matin me demander du pain, en accusant la +convention de les laisser périr de misère, je prends la plume pour +ventiler les meilleurs moyens de mettre enfin un terme aux conspirations +des ennemis publics et aux souffrances du peuple. Les idées les plus +simples sont celles qui se présentent les premières à un esprit bien fait, +qui ne veut que le bonheur général sans aucun retour sur lui-même: je me +demande donc pourquoi nous ne ferions pas tourner contre des brigands +publics les moyens qu'ils emploient pour ruiner le peuple et détruire la +liberté. En conséquence, j'observe que dans un pays où les droits du +peuple ne seraient pas de vains titres, consignés fastueusement dans une +simple déclaration, le pillage de quelques magasins à la porte desquels on +pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à leurs malversations! Que +font les meneurs de la faction des hommes d'état? ils saisissent avidement +cette phrase, puis ils se hâtent d'envoyer des émissaires parmi les femmes +attroupées devant les boutiques des boulangers, pour les pousser à +enlever, à prix coûtant, du savon, des chandelles et du sucre, de la +boutique des épiciers détaillistes, tandis que ces émissaires pillent +eux-mêmes les boutiques des pauvres épiciers patriotes: puis ces scélérats +gardent le silence tout le jour, ils se concertent la nuit dans un +conciliabule nocturne, tenu rue de Rohan, chez la catin du +contre-révolutionnaire Valazé, et ils viennent le lendemain me dénoncer à +la tribune comme provocateur des excès dont ils sont les premiers +auteurs.» + +La querelle devenait chaque jour plus acharnée. On se menaçait déjà +ouvertement; beaucoup de députés ne marchaient qu'avec des armes, et on +commençait à dire, avec autant de liberté que dans les mois de juillet et +d'août de l'année précédente, qu'il fallait se sauver par l'insurrection, +et supprimer la partie _gangrenée_ de la représentation nationale. Les +girondins se réunissaient le soir en grand nombre chez l'un d'eux, Valazé, +et là ils étaient fort incertains sur ce qu'ils avaient à faire. Les uns +croyaient, les autres ne croyaient pas à des périls prochains. Certains +d'entre eux, comme Salles et Louvet, supposaient des conspirations +imaginaires, et appelant l'attention sur des chimères, la détournaient du +danger véritable. Errant de projets en projets, et placés au milieu de +Paris, sans aucune force à leur disposition, et ne comptant que sur +l'opinion des départemens, immense il est vrai, mais inerte, ils pouvaient +tous les jours succomber sous un coup de main. Ils n'avaient pas réussi à +composer une force départementale; les troupes des fédérés, spontanément +arrivées à Paris depuis la réunion de la convention, étaient en partie +gagnées, en partie rendues aux armées, et ils ne pouvaient guère compter +que sur quatre cents Brestois, dont la ferme contenance avait arrêté les +pillages. A défaut de garde départementale, ils avaient essayé en vain de +transporter la direction de la force publique de la commune au ministère +de l'intérieur. La Montagne, furieuse, avait intimidé la majorité, et +l'avait empêchée de voter une pareille mesure. Déjà même on ne comptait +plus que sur quatre-vingts députés inaccessibles à la crainte et fermes +dans les délibérations. Dans cet état de choses, il ne restait aux +girondins qu'un moyen, aussi impraticable que tous les autres, celui de +dissoudre la convention. Ici encore les fureurs de la Montagne les +empêchaient d'obtenir une majorité. Dans ces incertitudes, qui provenaient +non pas de faiblesse, mais d'impuissance, ils se reposaient sur la +constitution. Par le besoin d'espérer quelque chose, ils se flattaient que +le joug des lois enchaînerait les passions, et mettrait fin à tous les +orages. Les esprits spéculatifs aimaient surtout à se reposer sur cette +idée. + +Condorcet avait lu son rapport au nom du comité de constitution, et il +avait excité un soulèvement général. Condorcet, Pétion, Sieyès, furent +chargés d'imprécations aux Jacobins. On ne vit dans leur république qu'une +aristocratie toute faite pour quelques talens orgueilleux et despotiques. +Aussi les montagnards ne voulaient plus qu'on s'en occupât, et beaucoup de +membres de la convention, sentant déjà que leur occupation ne serait pas +de constituer, mais de défendre la révolution, disaient hardiment qu'il +fallait renvoyer la constitution à l'année suivante, et pour le moment ne +songer qu'à gouverner et se battre. Ainsi le long règne de cette orageuse +assemblée commençait à s'annoncer; elle cessait déjà de croire à la +brièveté de sa mission législative; et les girondins voyaient s'évanouir +leur dernière espérance, celle d'enchaîner promptement les factions avec +des lois. + +Leurs adversaires n'étaient au reste pas moins embarrassés. Ils avaient +bien pour eux les passions violentes; ils avaient les jacobins, la +commune, la majorité des sections; mais ils ne possédaient pas les +ministères, ils redoutaient les départemens, où les deux opinions +s'agitaient avec une extrême fureur, et où la leur avait un désavantage +évident; ils craignaient enfin l'étranger, et quoique les lois ordinaires +des révolutions assurassent la victoire aux passions violentes, ces lois, +à eux inconnues, ne pouvaient les rassurer. Leurs projets étaient aussi +vagues que ceux de leurs adversaires. Attaquer la représentation nationale +était un acte d'audace difficile, et ils ne s'étaient pas encore habitués +à cette idée. Il y avait bien une trentaine d'agitateurs qui osaient et +proposaient tout dans les sections, mais ces projets étaient désapprouvés +par les jacobins, par la commune, par les Montagnards, qui, tous les jours +accusés de conspirer, s'en justifiant tous les jours, sentaient que des +propositions de cette espèce les compromettaient aux yeux de leurs +adversaires et des départemens. Danton, qui avait pris peu de part aux +querelles des partis, ne songeait qu'à deux choses: à se garantir de toute +poursuite pour ses actes révolutionnaires, et à empêcher la révolution de +rétrograder et de succomber sous les coups de l'ennemi. Marat lui-même, si +léger et si atroce quand il s'agissait des moyens, Marat hésitait; et +Robespierre, malgré sa haine contre les girondins, contre Brissot, Roland, +Guadet, Vergniaud, n'osait songer à une attaque contre la représentation +nationale; il ne savait à quel moyen s'arrêter, il était découragé, il +doutait du salut de la révolution, et disait à Garat qu'il en était +fatigué, malade, et qu'il croyait qu'on tramait la porte de tous les +défenseurs de la république[1]. + +[Note 1: Voyez la note 5 à la fin du volume.] + +Tandis qu'à Marseille, à Lyon, à Bordeaux, les deux partis s'agitaient +avec violence, la proposition de se défaire des _appelans_, et de les +exclure de la convention, partit des jacobins de Marseille, luttant avec +les partisans des girondins. Cette pro position portée aux Jacobins de +Paris, y fut discutée. Desfieux soutint que cette demande était appuyée +par assez de sociétés affiliées pour être convertie en pétition, et la +présenter à la convention nationale. Robespierre, qui craignait qu'une +demande pareille n'entraînât tout le renouvellement de l'assemblée, et que +dans la lutte des élections la Montagne ne fût battue, s'y opposa +fortement, et réussit à l'écarter par les raisons ordinairement données +contre tous les projets de dissolution. + +Nos revers militaires vinrent précipiter les événemens. Nous avons laissé +Dumouriez campant sur les bords du Bielbos, et préparant un débarquement +hasardeux, mais possible, en Hollande. Tandis qu'il faisait les +préparatifs de son expédition, deux cent soixante mille combattans +marchaient contre la France, depuis le Haut-Rhin jusqu'en Hollande. +Cinquante-six mille Prussiens, vingt-quatre mille Autrichiens, vingt-cinq +mille Hessois, Saxons, Bavarois, menaçaient le Rhin depuis Bâle jusqu'à +Mayence et Coblentz. De ce point jusqu'à la Meuse, trente mille hommes +occupaient le Luxembourg. Soixante mille Autrichiens, et dix mille +Prussiens marchaient vers nos quartiers de la Meuse, pour interrompre les +sièges de Maëstricht et de Venloo. Enfin quarante mille Anglais, +Hanovriens et Hollandais, demeurés encore en arrière, s'avançaient du fond +de la Hollande sur notre ligne d'opération. Le projet de l'ennemi était de +nous ramener de la Hollande sur l'Escaut, de nous faire repasser la Meuse, +et ensuite de s'arrêter sur cette rivière en attendant que la place de +Mayence eût été reprise. Son plan était de marcher ainsi peu à peu, de +s'avancer également sur tous les points à la fois, et de ne pénétrer +vivement sur aucun, afin de ne pas exposer ses flancs. Ce plan timide et +méthodique aurait pu nous permettre de pousser beaucoup plus loin et plus +activement l'entreprise offensive de la Hollande, si des fautes ou des +accidens malheureux, ou trop de précipitation à s'alarmer, ne nous eussent +obligés d'y renoncer. Le prince de Cobourg, qui s'était distingué dans la +dernière campagne contre les Turcs, commandait les Autrichiens, qui se +dirigeaient sur la Meuse. Le désordre régnait dans nos quartiers, +dispersés entre Maëstricht, Aix-la-Chapelle, Liège et Tongres. Dans les +premiers jours de mars, le prince de Cobourg passa la Roër, et s'avança +par Duren et Aldenhoven sur Aix-la-Chapelle. Nos troupes, attaquées +subitement, se retirèrent en désordre vers Aix-la-Chapelle, et en +abandonnèrent même les portes à l'ennemi. Miacsinsky résista quelque +temps; mais après un combat assez meurtrier dans les rues de la ville, il +fut obligé de céder, et de faire retraite vers Liège. Dans ce moment +Stengel et Neuilly, séparés par ce mouvement, étaient rejetés dans le +Limbourg. Miranda qui assiégeait Maëstricht, et qui pouvait être encore +isolé du principal corps d'armée retiré à Liège, abandonna même la rive de +gauche, et se retira sur Tongres. Les Impériaux entrèrent aussitôt dans +Maëstricht, et l'archiduc Charles, poussant hardiment les poursuites +au-delà de la Meuse, se porta jusqu'à Tongres et y obtint un avantage. +Alors Valence, Dampierre et Miacsinsky, réunis à Liège, pensèrent qu'il +fallait se hâter de rejoindre Miranda, et marchèrent sur Saint-Tron, où +Miranda se rendait de son côté. La retraite fut si précipitée, qu'on +perdit une partie du matériel. Cependant, après de grands dangers, on +parvint à se rejoindre à Saint-Tron. Lamarlière et Champmorin, placés à +Ruremonde, eurent le temps de se rendre par Dietz au même point. Stengel +et Neuilly, tout à fait séparés de l'armée et rejetés vers le Limbourg, +furent recueillis à Namur par la division du général d'Harville. Enfin, +ralliées à Tirlemont, nos troupes reprirent un peu de calme et +d'assurance, et attendirent l'arrivée de Dumouriez, qu'on redemandait +à grands cris. + +A peine avait-il appris cette première déroute, qu'il avait ordonne a +Miranda de rallier tout son monde a Maëstricht et d'en continuer +tranquillement le siège avec soixante-dix mille hommes. Il était persuadé +que les Autrichiens n'oseraient pas livrer bataille, et que l'invasion de +la Hollande ramènerait bientôt les coalisés en arrière. Cette opinion +était juste, et fondée sur cette idée vraie, que, dans le cas d'une +offensive réciproque, la victoire reste à celui qui sait attendre +davantage. Le plan si timide des Impériaux, qui ne voulaient percer sur +aucun point, justifiait pleinement cette manière de voir; mais +l'insouciance des généraux, qui ne s'étaient pas concentrés assez tôt, +leur trouble après l'attaque, l'impossibilité où ils étaient de se rallier +en présence de l'ennemi, et surtout l'absence d'un homme supérieur en +autorité et en influence, rendaient impossible l'exécution de l'ordre +donné par Dumouriez. On lui écrivit donc lettres sur lettres pour le faire +revenir de Hollande. La terreur était devenue générale; plus de dix mille +déserteurs avaient déjà abandonné l'armée, et s'étaient répandus vers +l'intérieur. Les commissaires de la convention coururent à Paris, et +firent intimer à Dumouriez l'ordre de laisser à un autre l'expédition +tentée sur la Hollande, et de revenir au plus tôt se mettre à la tête de +la grande armée de la Meuse. Il reçut cet ordre le 8 mars, et partit le 9, +avec la douleur de voir tous ses projets renversés. Il revint, plus +disposé que jamais à tout critiquer dans le système révolutionnaire +introduit en Belgique, et à s'en prendre aux jacobins du mauvais succès de +ses plans de campagne. Il trouva en effet matière à se plaindre et à +blâmer. Les agens du pouvoir exécutif en Belgique exerçaient une autorité +despotique et vexatoire. Ils avaient partout soulevé la populace, et +souvent employé la violence dans les assemblées où se décidait la réunion +à la France. Ils s'étaient emparés de l'argenterie des églises, ils +avaient séquestré les revenus du clergé, confisqué les biens nobles, et +avaient excité la plus vive indignation chez toutes les classes de la +nation belge. Déjà une insurrection contre les Français commençait à +éclater du côté de Grammont. + +Il n'était pas besoin de faits aussi graves pour disposer Dumouriez à +traiter sévèrement les commissaires du gouvernement. Il commença par en +faire arrêter deux, et par les faire traduire sous escorte à Paris. Il +parla aux autres avec la plus grande hauteur, les fit rentrer dans leurs +fonctions, leur défendit de s'immiscer dans les dispositions militaires +des généraux, et de donner des ordres aux troupes qui étaient dans +l'étendue de leur commissariat. Il destitua le général Moreton, qui avait +fait cause commune avec eux. Il ferma les clubs, il fit rendre aux Belges +une partie du mobilier pris dans les églises, et joignit à ces mesures +une proclamation pour désavouer, au nom de la France, les vexations qu'on +venait de commettre. Il qualifia du nom de _brigands_ ceux qui en étaient +les auteurs, et déploya une dictature qui, tout en lui rattachant la +Belgique, et rendant le séjour du pays plus sûr pour l'armée française, +excita au plus haut point la colère des jacobins. Il eut en effet avec +Camus une discussion fort vive, s'exprima avec mépris sur le gouvernement +du jour; et, oubliant le sort de Lafayette, comptant trop légèrement sur +la puissance militaire, il se conduisit en général certain de pouvoir, +s'il le voulait, ramener la révolution en arrière, et disposé à le +vouloir, si on le poussait à bout. Le même esprit s'était communiqué à son +état-major: on y parla avec dédain de cette populace qui gouvernait Paris, +des imbéciles conventionnels qui se laissaient opprimer par elle; on +maltraitait, on éloignait tous ceux qui étaient soupçonnés de jacobinisme; +et les soldats, joyeux de revoir leur général au milieu d'eux, +affectaient, en présence des commissaires de la convention, d'arrêter son +cheval, et de baiser ses bottes, en l'appelant leur père. + +Ces nouvelles excitèrent à Paris le plus grand tumulte, provoquèrent de +nouveaux cris contre les traîtres et les contre-révolutionnaires. +Sur-le-champ le député Choudieu en profita pour réclamer, comme on l'avait +fait souvent, le renvoi des fédérés séjournant à Paris. A chaque nouvelle +fâcheuse des armées, on redemandait la même chose. Barbaroux voulut +prendre la parole sur ce sujet, mais sa présence excita un soulèvement +encore inconnu. Buzot voulut en vain faire valoir la fermeté des Brestois +pendant les pillages; Boyer-Fonfrède obtint seul, par une espèce +d'accommodement, que les fédérés des départemens maritimes iraient +compléter l'armée encore trop faible des côtes de l'Océan. Les autres +conservèrent la faculté de rester à Paris. + +Le lendemain, 8 mars, la convention ordonna à tous les officiers de +rejoindre leurs corps sur-le-champ. Danton proposa de fournir encore aux +Parisiens l'occasion de sauver la France. «Demandez-leur trente mille +hommes, dit-il, envoyez-les à Dumouriez, et la Belgique nous est assurée, +la Hollande est conquise.» Trente mille hommes en effet n'étaient pas +difficiles à trouver à Paris, ils étaient d'un grand secours à l'armée du +Nord, et donnaient une nouvelle importance à la capitale. Danton proposa +en outre d'envoyer des commissaires de la convention dans les départemens +et les sections, pour accélérer le recrutement par tous les moyens +possibles. Toutes ces propositions furent adoptées. Les sections eurent +ordre de se réunir dans la soirée; des commissaires furent nommés pour s'y +rendre; on ferma les spectacles pour empêcher toute distractions, et le +drapeau noir fut arboré à l'Hôtel-de-Ville en signe de détresse. + +Le soir en effet la réunion eut lieu; les commissaires furent parfaitement +reçus dans les sections. Les imaginations étaient ébranlées, et la +proposition de se rendre sur-le-champ aux armées fut partout bien +accueillie. Mais il arriva ici ce qui était déjà arrivé aux 2 et 3 +septembre, on demanda avant de partir que les traîtres fussent punis. On +avait adopté, depuis cette époque, une phrase toute faite: «On ne voulait +pas, disait-on, laisser derrière soi des conspirateurs prêts à égorger les +familles des absens.» Il fallait donc, si l'on voulait éviter de nouvelles +exécutions populaires, organiser des exécutions légales et terribles, qui +atteignissent sans lenteur, sans appel, les contre-révolutionnaires, les +conspirateurs cachés, qui menaçaient au dedans la révolution déjà menacée +au dehors. Il fallait suspendre le glaive sur la tête des généraux, des +ministres, des députés infidèles, qui compromettaient le salut public. Il +n'était pas juste en outre que les riches égoïstes qui n'aimaient pas le +régime de l'égalité, à qui peu importait d'appartenir à la convention ou à +Brunswick, et qui par conséquent ne se présentaient pas pour remplir les +cadres de l'armée, il n'était pas juste qu'ils restassent étrangers à la +chose publique, et ne fissent rien pour elle. En conséquence, tous ceux +qui avaient au-dessus de quinze cents livres de rente, devaient payer une +taxe proportionnée à leurs moyens, et suffisante pour dédommager ceux qui +se dévoueraient de tous les frais de la campagne. Ce double voeu d'un +nouveau tribunal érigé contre le parti ennemi, et d'une contribution des +riches en faveur des pauvres qui allaient se battre, fut presque général +dans les sections. Plusieurs d'entre elles vinrent l'exprimer à la +commune; les jacobins l'émirent de leur côté, et le lendemain la +convention se trouva en présence d'une opinion universelle et +irrésistible. + +Le jour suivant en effet (le 9 mars), tous les députés montagnards étaient +présens à la séance. Les jacobins remplissaient les tribunes. Ils en +avaient chassé toutes les femmes, _parce qu'il fallait_, disaient-ils, +_faire une expédition_. Plusieurs d'entre eux portaient des pistolets. Le +député Gamon voulut s'en plaindre, mais ne fut pas écouté. La Montagne et +les tribunes, fortement résolues, intimidaient la majorité, et +paraissaient décidées à ne souffrir aucune résistance. Le maire se +présente avec le conseil de la commune, confirme le rapport des +commissaires de la convention sur le dévouement des sections, mais répète +leur voeu d'un tribunal extraordinaire et d'une taxe sur les riches. Une +foule de sections succèdent à la commune, et demandent encore le tribunal +et la taxe. Quelques-unes y ajoutent la demande d'une loi contre les +accapareurs, d'un _maximum_ dans le prix des denrées, et de l'abrogation +du décret qui qualifiait marchandise la monnaie métallique, et permettait +qu'elle circulât à un prix différent du papier. Après toutes ces +pétitions, on insiste pour la mise aux voix des mesures proposées. On veut +d'abord voter sur-le-champ le principe de l'établissement d'un tribunal +extraordinaire. Quelques députés s'y opposent. Lanjuinais prend la parole, +et demande au moins que, si l'on veut absolument consacrer l'iniquité d'un +tribunal sans appel, on borne cette calamité au seul département de Paris. +Guadet, Valazé, font de vains efforts pour appuyer Lanjuinais: ils sont +brutalement interrompus par la Montagne. Quelques députés demandent même +que ce tribunal porte le nom de _révolutionnaire_. Mais la convention, +sans souffrir une plus longue discussion, «décrète l'établissement d'un +tribunal _criminel extraordinaire_, pour juger sans appel, et sans recours +au tribunal de cassation, les conspirateurs et les +contre-révolutionnaires, et charge son comité de législation de lui +présenter demain un projet d'organisation.» + +Immédiatement après ce décret, on en rend un second, qui frappe les riches +d'une taxe extraordinaire de guerre; un troisième qui organise +quarante-une commissions, de deux députés chacune, chargées de se rendre +dans les départemens, pour y accélérer le recrutement par tous les moyens +possibles, pour y désarmer ceux qui ne partent pas, pour faire arrêter les +suspects, pour s'emparer des chevaux de luxe, pour y exercer enfin la +dictature la plus absolue. A ces mesures on en ajouta d'autres encore: les +bourses des collèges n'appartiendront à l'avenir qu'aux fils de ceux qui +seront partis pour les armées; tous les célibataires travaillant dans les +bureaux seront remplacés par des pères de famille, la contrainte par corps +sera abolie. Le droit de tester l'avait été quelques jours auparavant. +Toutes ces mesures furent prises sur la proposition de Danton, qui +connaissait parfaitement l'art de rattacher les intérêts à la cause de +la révolution. + +Les jacobins, satisfaits de cette journée, coururent s'applaudir chez eux +du zèle qu'ils avaient montré, de la manière dont ils avaient composé les +tribunes, et de l'imposante réunion que présentaient les rangs serrés de +la Montagne. Ils se recommandèrent de continuer, et d'être tous présens à +la séance du lendemain, où devait s'organiser le tribunal extraordinaire. +«Robespierre, se disaient-ils, nous l'a bien recommandé.» Cependant ils +n'étaient pas satisfaits encore de ce qu'ils avaient obtenu; l'un d'eux +proposa de rédiger une pétition où ils demanderaient le renouvellement des +comités et du ministère, l'arrestation de tous les fonctionnaires à +l'instant même de leur destitution, et celle de tous les administrateurs +des postes, et des journalistes contre-révolutionnaires. Sur-le-champ on +veut faire la pétition; cependant le président objecte que la société ne +peut pas faire un acte collectif, et on convient d'aller chercher un autre +local pour s'y réunir en qualité de simples pétitionnaires. On se répand +alors dans Paris. Le tumulte y régnait. Une centaine d'individus, +promoteurs ordinaires de tous les désordres, conduits par Lasouski, +s'étaient rendus chez le journaliste Gorsas, armés de pistolets et de +sabres, et avaient brisé ses presses. Gorsas s'était enfui, et n'était +parvenu à se sauver qu'en se défendant avec beaucoup de courage et de +présence d'esprit. Ils avaient fait de même chez l'éditeur de la +_Chronique_, dont ils avaient aussi ravagé l'imprimerie. + +La journée du lendemain 10 menaçait d'être encore plus orageuse. C'était +un dimanche. Un repas était préparé à la section de la Halle-aux-Blés, +pour y fêter les enrôlés qui devaient partir pour l'armée; l'oisiveté du +peuple jointe à l'agitation d'un festin, pouvait conduire aux plus mauvais +projets. La salle de la convention fut aussi remplie que la veille. Dans +les tribunes, à la Montagne, les rangs étaient aussi serrés et aussi +menaçans. La discussion s'ouvre sur plusieurs objets de détail. On +s'occupe d'une lettre de Dumouriez. Robespierre appuie les propositions du +général, et demande la mise en accusation de Lanoue et de Stengel, tous +deux commandant à l'avant-garde, lors de la dernière déroute. L'accusation +est aussitôt portée. Il s'agit ensuite de faire partir les députés +commissaires pour le recrutement. Cependant leur vote étant nécessaire +pour assurer l'établissement du tribunal extraordinaire, on décide de +l'organiser dans la journée, et de dépêcher les commissaires le lendemain. +Cambacérès demande aussitôt et l'organisation du tribunal extraordinaire, +et celle du ministère. Buzot s'élance alors à la tribune; et il est +interrompu par des murmures violens. «Ces murmures, s'écrie-t-il, +m'apprennent ce que je savais déjà, qu'il y a du courage à s'opposer au +despotisme qu'on nous prépare.» Nouvelle rumeur. Il continue: «Je vous +abandonne ma vie, mais je veux sauver ma mémoire du déshonneur, en +m'opposant au despotisme de la convention nationale. On veut que vous +confondiez dans vos mains tous les pouvoirs.--Il faut agir et non +bavarder, s'écrie une voix.--Vous avez raison, reprend Buzot; les +publicistes de la monarchie ont dit aussi qu'il fallait agir, et que par +conséquent le gouvernement despotique d'un seul était le meilleur...» Un +nouveau bruit s'élève, la confusion règne dans l'assemblée; enfin on +convient d'ajourner l'organisation du ministère et de ne s'occuper +actuellement que du tribunal extraordinaire. On demande le rapport du +comité. Ce rapport n'est pas fait, mais à défaut on demande le projet dont +on est convenu. Robert Lindet en fait la lecture en déplorant sa sévérité. +Voici ce qu'il propose du ton de la douleur la plus vive: le tribunal sera +composé de neuf juges, nommés par la convention, indépendans de toute +forme, acquérant la conviction par tous les moyens, divisés en deux +sections toujours permanentes, poursuivant à la requête de la convention +ou directement ceux qui, par leur conduite, ou la manifestation de leurs +opinions, auraient tenté d'égarer le peuple, ceux qui, par les places +qu'ils occupaient sous l'ancien régime, rappellent des prérogatives +usurpées par les despotes. + +A la lecture de ce projet épouvantable, des applaudissemens éclatent à +gauche, une violente agitation se manifeste à droite. «Plutôt mourir, +s'écrie Vergniaud, que de consentir à l'établissement de cette inquisition +vénitienne?--Il faut au peuple, répond Amar, ou cette mesure de salut, ou +l'insurrection!--Mon goût pour le pouvoir révolutionnaire, dit Cambon, est +assez connu; mais si le peuple s'est trompé dans les élections, nous +pourrions nous tromper dans le choix de ces neuf juges, et ce seraient +alors d'insupportables tyrans que nous nous serions imposés à nous-mêmes! +--Ce tribunal, s'écrie Duhem, est encore trop bon pour des scélérats et +des contre-révolutionnaires!» Le tumulte se prolonge, et le temps se +consume en menaces, en outrages, en cris de toute espèce. Nous le voulons! +S'écrient les uns.--Nous ne le voulons pas! répondent les autres. Barrère +demande des jurés, et en soutient la nécessité avec force. Turreau demande +qu'ils soient pris à Paris; Boyer-Fonfrède, dans toute la république, +parce que le nouveau tribunal aura à juger des crimes commis dans les +départements, les armées, et partout. La journée s'écoule, et déjà la nuit +s'approche. Le président Gensonné résume les diverses propositions, et se +dispose à les mettre aux voix. L'assemblée, accablée de fatigue, semble +prête à céder à tant de violence. Les membres de la Plaine commencent à se +retirer, et la Montagne, pour achever de les intimider, demande qu'on vote +à haute voix. «Oui, s'écrie Féraud indigné, oui, votons à haute voix, pour +faire connaître au monde les hommes qui veulent assassiner l'innocence, à +l'ombre de la loi!» Cette véhémente apostrophe ranime le côté droit et le +centre, et, contre toute apparence, la majorité déclare, 1. qu'il y aura +des jurés; 2. que ces jurés seront pris en nombre égal dans les +départemens; 3. qu'ils seront nommés par la convention. + +Après l'admission de ces trois propositions, Gensonné croit devoir +accorder une heure de répit à l'assemblée, qui était accablée de fatigue. +Les députés se lèvent pour se retirer. «Je somme, s'écrie Danton, les bons +citoyens de rester à leurs places!» Chacun se rassied aux éclats de cette +voix terrible. «Quoi! reprend Danton, c'est à l'instant où Miranda peut +être battu, et Dumouriez, pris par derrière, obligé de mettre bas les +armes, que vous songeriez à délaisser votre poste[1]! Il faut terminer +l'établissement de ces lois extraordinaires destinées à épouvanter vos +ennemis intérieurs. Il les faut arbitraires, parce qu'il est impossible de +les rendre précises; parce que, si terribles qu'elles soient, elles seront +préférables encore aux exécutions populaires, qui, aujourd'hui comme en +septembre, seraient la suite des lenteurs de la justice. Après ce +tribunal, il faut organiser un pouvoir exécutif énergique, qui soit en +contact immédiat avec vous, et qui puisse mettre en mouvement +tous vos moyens en hommes et en argent. Aujourd'hui donc le tribunal +extraordinaire, demain le pouvoir exécutif, et après-demain le départ de +vos commissaires pour les départemens. Qu'on me calomnie, si l'on veut; +mais que ma mémoire périsse, et que la république soit sauvée!» + +[Note 1: Dans ce moment on ne savait pas encore que Dumouriez avait quitté +la Hollande pour revenir sur la Meuse.] + +Malgré cette violente exhortation, la suspension d'une heure est accordée, +et les députés vont prendre un repos indispensable. Il était environ sept +heures du soir. L'oisiveté du dimanche, les repas donnés dans la journée, +la question qui s'agitait dans l'assemblée, tout contribuait à augmenter +l'agitation populaire. Sans qu'il y eût de complot formé d'avance, comme +le crurent les girondins, on était amené par la seule disposition des +esprits à une scène éclatante. On était assemblé aux Jacobins; Bentabole +était accouru pour y faire le rapport sur la séance de la convention, et +se plaindre des patriotes, qui n'avaient pas été aussi énergiques ce +jour-là que la veille. Le conseil général de la commune siégeait +pareillement. Les sections, abandonnées par les citoyens paisibles, +étaient livrées à quelques furieux, qui prenaient des arrêtés +incendiaires. Dans celle des Quatre-Nations, dix-huit forcenés avaient +décidé que le département de la Seine devait en ce moment exercer la +souveraineté, et que le corps électoral de Paris devait s'assembler +sur-le-champ pour retrancher de la convention nationale les députés +infidèles, qui conspiraient avec les ennemis de la révolution. Ce même +arrêté fut pris par le club des cordeliers, et une députation de la +section et du club se rendait en ce moment à la commune pour lui en donner +communication. Des perturbateurs, suivant l'usage ordinaire dans tous les +mouvemens, couraient pour faire fermer les barrières. + +Dans ce même instant, les cris d'une populace furieuse retentissaient dans +les rues; les enrôlés qui avaient dîné à la Halle-aux-Blés, remplis de +fureur et de vin, munis de pistolets et de sabres, s'avançaient vers la +salle des Jacobins, en faisant entendre des chants épouvantables. Ils y +arrivaient à l'instant même où Bentabole achevait son rapport sur la +séance de la journée. Parvenus à la porte, ils demandent à défiler dans la +salle. Ils la traversent au milieu des applaudissemens. L'un d'eux prend +la parole et dit: «Citoyens, au moment du danger de la patrie, les +vainqueurs du 10 août se lèvent pour exterminer les ennemis de l'extérieur +et de l'intérieur.--Oui, leur répond le président Collot-d'Herbois, malgré +les intrigans, nous sauverons avec vous la liberté.» Desfieux prend alors +la parole, dit que Miranda est la créature de Pétion, et qu'il trahit; que +Brissot a fait déclarer la guerre à l'Angleterre pour perdre la France. Il +n'y a qu'un moyen, ajoute-t-il, de se sauver, c'est de se débarrasser de +tous ces traîtres, de mettre tous les _appelans_ en état d'arrestation +chez eux, et de faire nommer d'autres députés par le peuple.» Un homme +vêtu d'un habit militaire, et sorti de la foule qui venait de défiler, +soutient que ce n'est pas assez que l'arrestation, et qu'il faut des +vengeances. «Qu'est-ce que l'inviolabilité? dit-il. Je la mets sous les +pieds...» A ces mots, Dubois de Crancé arrive, et veut s'opposer à ces +propositions. Sa résistance cause un tumulte affreux. On propose de se +diviser en deux colonnes, dont l'une ira chercher les frères cordeliers, +et l'autre se rendra à la convention pour défiler dans la salle, et lui +faire entendre tout ce qu'on exige d'elle. On hésite à décider le départ, +mais les tribunes envahissent la salle, on éteint les lumières, les +agitateurs l'emportent, et on se divise en deux corps pour se rendre à la +convention et aux Cordeliers. + +Dans ce moment, l'épouse de Louvet, logée avec lui dans la rue +Saint-Honoré, près des Jacobins, avait entendu les vociférations partant +de cette salle, et s'y était rendue pour s'instruire de ce qui s'y +passait. Elle assiste à cette scène; elle accourt en avertir Louvet, qui +avec beaucoup d'autres membres du côté droit, avait quitté la séance de la +convention, où l'on disait qu'ils devaient être assassinés. Louvet, armé +comme on l'était ordinairement, profite de l'obscurité de la nuit, court +de porte en porte avertir ses amis, et leur assigne un rendez-vous dans un +lieu caché où ils pourront se soustraire aux coups des assassins. Il les +trouve chez Pétion, délibérant paisiblement sur des décrets à rendre. Il +s'efforce de leur communiquer ses alarmes, et ne réussit pas à troubler +l'impassible Pétion, qui, regardant le ciel et voyant tomber la pluie, dit +froidement: _Il n'y aura rien cette nuit_. Cependant un rendez-vous est +fixé, et l'un d'eux, nommé Kervélégan, se rend en toute hâte à la caserne +du bataillon de Brest, pour le faire mettre sous les armes. Pendant ce +temps, les ministres réunis chez Lebrun, n'ayant aucune force à leur +disposition, ne savaient quel moyen prendre pour défendre la convention et +eux-mêmes, car ils étaient aussi menacés. L'assemblée, plongée dans +l'effroi, attendait un dénouement terrible; et, à chaque bruit, à chaque +cri, se croyait au moment d'être envahie par des assassins. Quarante +membres seulement étaient restés au côté droit, et s'attendaient à voir +leur vie attaquée; ils avaient des armes, et tenaient leurs pistolets +préparés. Ils étaient convenus entre eux de se précipiter sur la Montagne +au premier mouvement, et d'en égorger le plus de membres qu'ils +pourraient. Les tribunes et la Montagne étaient dans la même attitude, et +des deux côtés on s'attendait à une scène sanglante et terrible. + +Mais il n'y avait pas encore assez d'audace pour qu'un 10 août contre la +convention fût exécuté: ce n'était ici qu'une scène préliminaire, ce +n'était qu'un 20 juin. La commune n'osa pas favoriser un mouvement auquel +les esprits n'étaient pas assez préparés, elle s'en indigna même très +sincèrement. Le maire, à l'instant où les deux députations des Cordeliers +et des Quatre-Nations se présentèrent, les repoussa sans vouloir les +entendre. Complaisant des jacobins, il n'aimait pas les girondins sans +doute, peut-être même il désirait leur chute, mais il pouvait croire un +mouvement dangereux; il était d'ailleurs, comme Pétion au 20 juin et au 10 +août, arrêté par l'illégalité, et voulait qu'on lui fît violence pour +céder. Il repoussa donc les deux députations. Hébert et Chaumette, +procureurs de la commune, le soutinrent. On envoya des ordres pour tenir +les barrières ouvertes, on rédigea une adresse aux sections, une autre aux +jacobins, pour les ramener à l'ordre. Santerre fit le discours le plus +énergique à la commune, et s'éleva contre ceux qui demandaient une +nouvelle insurrection. Il dit que, le tyran étant renversé, cette seconde +insurrection ne pouvait se diriger que contre le peuple, qui actuellement +régnait seul; que, s'il y avait de mauvais député, il fallait les +souffrir, comme on avait souffert Maury et Cazalès; que Paris n'était pas +toute la France, et devait accepter les députés des départemens; que, +quant au ministre de la guerre, s'il avait fait des destitutions, il en +avait le droit, puisqu'il était responsable pour ses agens... Qu'à Paris, +quelques hommes ineptes et égarés croyaient pouvoir gouverner, et +désorganiseraient tout; qu'enfin il allait mettre la force sur pied, et +ramener les malveillans à l'ordre... + +De son côté Beurnonville, dont l'hôtel était cerné, franchit les murailles +de son jardin, réunit le plus de monde qu'il put, se mit à la tête du +bataillon de Brest, et imposa aux agitateurs. La section des +Quatre-Nations, les cordeliers, les jacobins, rentrèrent chez eux. Ainsi +la résistance de la commune, la conduite de Santerre, le courage de +Beurnonville et des Brestois, peut-être aussi la pluie qui tombait avec +abondance, empêchèrent les progrès de l'insurrection. D'ailleurs la +passion n'était pas encore assez forte contre ce qu'il y avait de plus +noble, de plus généreux dans la république naissante. Pétion, Condorcet, +Vergniaud, allaient montrer quelque temps encore dans la convention leur +courage, leurs talens et leur entraînante éloquence. Tout se calma. Le +maire, appelé à la barre de la convention, la rassura, et dans cette nuit +même on acheva paisiblement le décret qui organisait le tribunal +révolutionnaire. Ce tribunal était composé d'un jury, de cinq juges, d'un +accusateur public et de deux adjoints, tous nommés par la convention. Les +jurés devaient être choisis avant le mois de mai, et provisoirement ils +pouvaient être pris dans le département de Paris et les qautre départemens +voisins. Les jurés devaient opiner à haute voix. + +La conséquence de l'événement du 10 mars fut de réveiller l'indignation +des membres du côté droit, et de causer de l'embarras à ceux du côté +gauche, compromis par ces démonstrations prématurées. De toutes parts on +désavouait ce mouvement comme illégal, comme attentatoire à la +représentation nationale. Ceux même qui ne désapprouvaient pas l'idée +d'une nouvelle insurrection, condamnaient celle-ci comme mal conduite, et +recommandaient de se garder des désorganisateurs payés par l'émigration et +l'Angleterre pour provoquer des désordres. Les deux côtés de l'assemblée +semblaient conspirer pour établir cette opinion; tous deux supposaient une +influence secrète, et s'accusaient réciproquement d'en être complices. Une +scène étrange confirma encore cette opinion générale. La section +Poissonnière, en présentant des volontaires, demanda un acte d'accusation +contre Dumouriez, le général sur qui reposait dans le moment toute +l'espérance de l'armée française. A cette pétition, lue par le président +de la section, un cri général d'indignation s'élève. «C'est un +aristocrate, s'écrie-t-on, payé par les Anglais!» Au même instant on +regarde le drapeau que portait la section, et on s'aperçoit avec +étonnement que la cravate en est blanche, et qu'il est surmonté par des +fleurs de lis. Des cris de fureur éclatent à cette vue; on déchire les +fleurs de lis et la cravate, et on les remplace par un ruban tricolore +qu'une femme jette des tribunes. Isnard prend aussitôt la parole pour +demander un acte d'accusation contre le président de cette section; plus +de cent voix appuient cette motion, et dans le nombre, celle qui fixe le +plus l'attention, est celle de Marat. «Cette pétition, dit-il, est un +complot, il faut la lire tout entière: on verra qu'on y demande la tête de +Vergniaud, Guadet, Gensonné... et autres; vous sentez, ajoute-t-il, quel +triomphe ce serait pour nos ennemis qu'un tel massacre! ce serait la +désolation de la convention...» Ici des applaudissemens universels +interrompent Marat; il reprend, dénonce lui-même l'un des principaux +agitateurs, nommé Fournier, et demande son arrestation. Sur-le-champ elle +est ordonnée; toute l'affaire est renvoyée au comité de sûreté générale; +et l'assemblée ordonne qu'il soit envoyé à Dumouriez copie du +procès-verbal, pour lui prouver qu'elle ne partage pas à son égard les +torts des calomniateurs. + +Le jeune Varlet, ami et compagnon de Fournier, accourt aux Jacobins pour +demander justice de son arrestation, et proposer d'aller le délivrer. +«Fournier, dit-il, n'est pas le seul menacé; Lasouski, Desfieux, moi-même +enfin, le sommes encore. Le tribunal révolutionnaire qu'on vient d'établir +va tourner contre les patriotes comme celui du 10 août, et les frères qui +m'entendent ne sont plus jacobins s'ils ne me suivent.» Il veut ensuite +accuser Dumouriez, et ici un trouble extraordinaire éclate dans la +société; le président se couvre, et dit qu'on veut perdre les jacobins. +Billaud-Varennes lui-même monte à la tribune, se plaint de ces +propositions incendiaires, justifie Dumouriez, qu'il n'aime pas, dit-il, +mais qui fait maintenant son devoir, et qui a prouvé qu'il voulait se +battre vigoureusement. Il se plaint d'un projet tendant à désorganiser la +convention nationale par des attentats; il déclare comme très suspects +Varlet, Fournier, Desfieux, et appuie le projet d'un scrutin épuratoire +pour délivrer la société de tous les ennemis secrets qui veulent la +compromettre. La voix de Billaud-Varennes est écoutée; des nouvelles +satisfaisantes, telles que le ralliement de l'armée par Dumouriez, et la +reconnaissance de la république par la Porte, achèvent de ramener le +calme. Ainsi Marat, Billaud-Varennes et Robespierre, qui parla aussi dans +le même sens, se prononçaient tous contre les agitateurs, et semblaient +s'accorder à croire qu'ils étaient payés par l'ennemi. C'est là une +incontestable preuve qu'il n'existait pas, comme le crurent les girondins, +un complot secrètement formé. Si ce complot eût existé, assurément +Billaud-Varennes, Marat et Robespierre en auraient plus ou moins fait +partie; ils auraient été obligés de se taire, comme le côté gauche de +l'assemblée législative après le 20 juin, et certainement ils n'auraient +pas pu demander l'arrestation de l'un de leurs complices. Mais ici le +mouvement n'était que l'effet d'une effervescence populaire, et on pouvait +le désavouer s'il était trop précoce ou trop mal combiné. D'ailleurs +Marat, Robespierre, Billaud-Varennes, quoique désirant la chute des +girondins, craignaient sincèrement les intrigues de l'étranger, +redoutaient une désorganisation en présence de l'ennemi victorieux, +appréhendaient l'opinion des départemens, étaient embarrassés des +accusations auxquelles ces mouvemens les exposaient, et probablement ne +songeaient encore qu'à s'emparer de tous les ministères, de tous les +comités, et à chasser les girondins du gouvernement, sans les exclure +violemment de la législature. Un seul homme, Danton, aurait pu être +soupçonné, quoiqu'il fût le moins acharné des ennemis des girondins. Il +avait toute influence sur les cordeliers, auteurs du mouvement; il n'en +voulait pas aux membres du côté droit, mais à leur système de modération +qui, à son gré, ralentissait l'action du gouvernement; il exigeait à tout +prix un tribunal extraordinaire, et un comité suprême investi d'une +dictature irrésistible, parce qu'il voulait pardessus tout le succès de la +révolution; et il est possible qu'il eût conduit secrètement les +agitateurs du 10 mars, pour intimider les girondins et vaincre leur +résistance. Il est certain du moins qu'il ne s'empressa pas de désavouer +les auteurs du trouble, et qu'on le vit au contraire renouveler ses +instances pour qu'on organisât le gouvernement d'une manière prompte et +terrible. + +Quoi qu'il en soit, il fut convenu que les aristocrates étaient les +provocateurs secrets de ces mouvemens; tout le monde le crut ou feignit de +le croire. Vergniaud, dans un discours d'une entraînante éloquence, où il +dénonça toute la conspiration, le supposa ainsi: il fût blâmé à la vérité +par Louvet, qui aurait voulu qu'on attaquât plus directement les jacobins; +mais il obtint que le premier soin du tribunal extraordinaire serait de +poursuivre les auteurs du 10 mars. Le ministre de la justice, chargé de +faire un rapport sur les événemens, déclara qu'il n'avait trouvé nulle +part le comité révolutionnaire auquel on les attribuait, qu'il n'avait +aperçu que des emportemens de clubs, et des propositions faites dans un +mouvement d'enthousiasme. Tout ce qu'il avait découvert de plus précis +était une réunion, au café Corrazza, de quelques membres des cordeliers. +Ces membres des cordeliers étaient Lasouski, Fournier, Gusman, Desfieux, +Varlet, agitateurs ordinaires des sections. Ils se réunissaient après les +séances pour s'entretenir de sujets politiques. Personne n'attacha +d'importance à cette révélation; et, comme on supposait des trames bien +plus profondes, la réunion au café Corrazza, de quelques individus aussi +subalternes, ne parut que ridicule. + + +FIN DU TOME TROISIÈME. + + + +NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES[1] DU TOME TROISIÈME. + +[Note 1: J'ai cru devoir ajouter des notes qui me semblent utiles, soit +comme éclaircissemens de faits peu connus et mal appréciés, soit comme +monument d'un style et d'un langage aujourd'hui tout à fait oubliés, et +cependant très caractéristiques. Ces morceaux sont empruntés pour la +plupart à des sources entièrement négligées, et surtout aux discussions +des Jacobins, monument politique très rare et très curieux.] + + + + +NOTE PAGE 47. + + +(Extrait des _Mémoires de Garat_.) + +Voici le tableau que le ministre Garat, l'homme qui a le mieux observé les +personnages de la révolution, a tracé des deux côtés de la convention. + +«C'est dans le côté droit de la convention qu'étaient presque tous les +hommes dont je viens de parler; je ne pouvais y voir un autre génie que +celui que je leur avais connu. Là, je voyais donc et ce républicanisme de +sentiment qui ne consent à obéir à un homme que lorsque cet homme parle +_au nom_ de la nation et _comme_ la loi, et ce républicanisme, bien plus +rare, de la pensée qui a décomposé et recomposé tous les ressorts de +l'organisation d'une société d'hommes semblables en droits comme en +nature, qui a démêlé par quel heureux et profondartifice on peut associer +dans une grande république ce qui paraît inassociable, l'égalité +et la soumission aux magistrats, l'agitation féconde des esprits et des +âmes, et un ordre constant, immuable, un gouvernement dont la puissance +soit toujours absolue sur les individus et sur la multitude, et toujours +soumise à la nation, un pouvoir exécutif dont l'appareil et les formes, +d'une splendeur utile, réveillent toujours les idées de la splendeur de +la république, et jamais les idées de la grandeur d'une personne. + +«Dans ce même côté, je voyais s'asseoir les hommes qui possédaient le +mieux ces doctrines de l'économie politique qui enseignent à ouvrir et à +élargir tous les canaux des richesses particulières et de la richesse +nationale, à composer le trésor public avec scrupule des portions que lui +doit la fortune de chaque citoyen; à créer de nouvelles sources et de +nouveaux fleuves aux fortunes particulières par un bon usage de ce +qu'elles ont versé dans les caisses de la république; à protéger, à +laisser sans limites tous les genres d'industrie, sans en favoriser +aucune; à regarder les grandes propriétés non comme ces lacs stériles qui +absorbent et gardent toutes les eaux que les montagnes versent dans leur +sein, mais comme des réservoirs nécessaires pour multiplier et pour +accroître les germes de la fécondité universelle, pour les épancher de +proche en proche sur tous les lieux qui seraient restés dans le +dessèchement et dans la stérilité: doctrines admirables qui ont porté la +liberté dans les arts et dans le commerce avant qu'elle fût dans les +gouvernemens, mais particulièrement propres par leur essence à l'essence +des républiques; seules capables de donner un fondement solide à +_l'égalité_, non dans une _frugalité_ générale toujours violée, et qui +enchaîne bien moins les désirs que l'industrie, mais dans une aisance +universelle, mais dans ces travaux dont la variété ingénieuse et la +renaissance continuelle peuvent seules absorber, heureusement pour la +liberté, cette activité turbulente des démocraties qui, après les avoir +long-temps tourmentées, a fait disparaître les républiques anciennes +au milieu des orages et des tempêtes dont leur atmosphère était toujours +enveloppée. + +«Dans le côté droit étaient cinq à six hommes dont le génie pouvait +concevoir ces grandes théories de l'ordre social et de l'ordre économique, +et un grand nombre d'hommes dont l'intelligence pouvait les comprendre et +les répandre: c'est là encore qu'étaient allés se ranger un certain nombre +d'esprits naguère très impétueux, très violens, mais qui, après avoir +parcouru et épuisé le cercle entier de leurs emportemens démagogiques, +n'aspiraient qu'à désavouer et à combattre les folies qu'ils avaient +propagées; c'est là enfin que s'asseyaient, comme les hommes pieux +s'agenouillent au pied des autels, ces hommes que des passions douces, une +fortune honnête et une éducation qui n'avait pas été négligée, disposaient +à honorer de toutes les vertus privées, la république qui les laisserait +jouir de leur repos, de leur bienveillance facile et de leur bonheur. + +«En détournant mes regards de ce côté droit sur le côté gauche, en les +portant sur la Montagne, quel contraste me frappait! Là, je vois s'agiter +avec le plus de tumulte un homme à qui la face couverte d'un jaune cuivré +donnait l'air de sortir des cavernes sanglantes des anthropophages, ou du +seuil embrasé des enfers; qu'à sa marche convulsive, brusque, coupée, on +reconnaissait pour un de ces assassins échappés aux bourreaux, mais non +aux furies, et qui semblent vouloir anéantir le genre humain pour se +dérober à l'effroi que la vue de chaque homme leur inspire. Sous le +despotisme, qu'il n'avait pas couvert de sang comme la liberté, cet homme +avait eu l'ambition de faire une révolution dans les sciences; et on +l'avait vu attaquer, par des systèmes audacieux et plats, les plus grandes +découvertes des temps modernes et de l'esprit humain. Ses yeux, errant sur +l'histoire des siècles, s'étaient arrêtés sur la vie de quatre ou cinq +grands exterminateurs qui ont changé les cités en déserts, pour repeupler +ensuite les déserts d'une race formée à leur image ou à celle des tigres; +c'était là tout ce qu'il avait retenu des annales des peuples, tout ce +qu'il en savait et qu'il voulait imiter. Par un instinct semblable à celui +des bêtes féroces, plutôt que par une vue profonde de la perversité, il +avait aperçu à combien de folies et de forfaits il est possible +d'entraîner un peuple immense dont on vient de briser les chaînes +religieuses et les chaînes politiques: c'est l'idée qui a dicté toutes ses +feuilles, toutes ses paroles, toutes ses actions. Et il n'est tombé que +sous le poignard d'une femme! et plus de cinquante mille de ses images ont +été érigées sur le sein de la république! + +«A ses côtés se plaçaient des hommes qui n'auraient pas conçu eux-mêmes de +pareilles atrocités, mais qui, jetés avec lui, par un acte d'une extrême +audace, dans des événemens dont la hauteur les étourdissait, et dont les +dangers les faisaient frémir, en désavouant les maximes du monstre, les +avaient peut-être déjà suivies, et n'étaient pas fâchés qu'on craignît +qu'ils pussent les suivre encore. Ils avaient horreur de Marat, mais ils +n'avaient pas horreur de s'en servir. Ils le plaçaient au milieu d'eux, +ils le mettaient en avant, ils le portaient en quelque sorte sur leur +poitrine comme une tête de Méduse. Comme l'effroi que répandait un pareil +homme était partout, on croyait le voir partout lui-même, on croyait en +quelque sorte qu'il était toute la Montagne, ou que toute la Montagne +était comme lui. Parmi les chefs, en effet, il y en avait plusieurs qui ne +reprochaient aux forfaits de Marat que d'être un peu trop sans voile. + +«Mais parmi les chefs mêmes ( et c'est ici que la vérité me sépare de +l'opinion de beaucoup d'honnêtes gens), parmi les chefs mêmes étaient un +grand nombre d'hommes qui, liés aux autres par les événemens beaucoup plus +que par leurs sentimens, tournaient des regards et des regrets vers la +sagesse et l'humanité; qui auraient eu beaucoup de vertus et auraient +rendu beaucoup de services, à l'instant où on aurait commencé à les en +croire capables. Sur la Montagne se rendaient, comme à des postes +militaires, ceux qui avaient beaucoup la passion de la liberté et peu la +théorie, ceux qui croyaient l'égalité menacée ou même rompue par la +grandeur des idées et par l'élégance du langage; ceux qui, élus dans les +hameaux et dans les ateliers, ne pouvaient reconnaître un républicain que +sous le costume qu'ils portaient eux-mêmes; ceux qui, entrant pour la +première fois dans la carrière de la révolution, avaient à signaler cette +impétuosité et cette violence par laquelle avait commencé la gloire de +presque tous les grands révolutionnaires; ceux qui, jeunes encore et plus +faits pour servir la république dans les armées que dans le sanctuaire des +lois, ayant vu naître la république au bruit de la foudre, croyaient que +c'était toujours au bruit de la foudre qu'il fallait la conserver et +promulguer ses décrets. A ce côté gauche allaient encore chercher un asile +plutôt qu'une place plusieurs de ces députés qui, ayant été élevés dans +les castes proscrites de la noblesse et du sacerdoce, quoique toujours +purs, étaient toujours exposés aux soupçons, et fuyaient au haut de la +Montagne l'accusation de ne pas atteindre à la hauteur des principes: là, +allaient se nourrir de leurs soupçons, et vivre au milieu des fantômes, +ces caractères graves et mélancoliques qui, ayant aperçu trop souvent la +fausseté unie à la politesse, ne croient à la vertu que lorsqu'elle est +sombre, et à la liberté que lorsqu'elle est farouche; là siégeaient +quelques esprits qui avaient pris dans les sciences exactes de la raideur +en même temps que de la rectitude; qui, fiers de posséder des lumières +immédiatement applicables aux arts mécaniques, étaient bien aises de se +séparer par leur place, comme par leur dédain, de ces hommes de lettres, +de ces philosophes dont les lumières ne sont pas si promptement utiles aux +tisserands et aux forgerons, et n'arrivent aux individus qu'après avoir +éclairé la société tout entière: là enfin devaient aimer à voter, quels +que fussent d'ailleurs leur esprit et leurs talens, tous ceux qui, par les +ressorts trop tendus de leur caractère, étaient disposés à aller au-delà +plutôt qu'à rester en-deçà de la borne qu'il fallait marquer à l'énergie +et à l'élan révolutionnaire. + +«Telle était l'idée que je me formais des _élémens_ des deux côtés de la +convention nationale. + +«A juger chaque côté par la majorité de ses élémens, tous les deux, dans +des genres et dans des degrés différens, devaient me paraître capables de +rendre de grands services à la république: le côté droit pour organiser +l'intérieur avec sagesse et avec grandeur; le côté gauche pour faire +passer, de leurs âmes dans l'âme de tous les Français, ces passions +républicaines et populaires si nécessaires à une nation assaillie de +toutes parts par la meute des rois et par la soldatesque de l'Europe.» + + + + +NOTE 1, PAGE 75. + + +_Discours de Collot-d'Herbois à Dumouriez, après la campagne de l'Argonne, +extrait du_ Journal des Jacobins. (_Séance du dimanche 14 octobre, l'an +1er de la république_.) + +«Je voulais parler de nos armées, et je me félicitais d'en parler en +présence du soldat que vous venez d'entendre. Je voulais blâmer la réponse +du président: déjà j'ai dit plusieurs fois que le président ne doit jamais +répondre aux membres de la société; mais il a répondu à tous les soldats +de l'armée. Cette réponse dorme à tous un témoignage éclatant de votre +satisfaction; Dumouriez la partage avec tous ses frères d'armes, car il +sait que sans eux sa gloire ne serait rien. Il faut nous accoutumer à ce +langage. Dumouriez a fait son devoir; c'est là sa plus belle récompense... +Ce n'est pas parce qu'il est général que je le loue, mais parce qu'il est +soldat français. + +«N'est-il pas vrai, général, qu'il est beau de commander une armée +républicaine? que tu as trouvé une grande différence entre cette armée et +celle du despotisme? Ils n'ont pas seulement de la bravoure, les Français; +ils ne se contentent pas de mépriser la mort; car, qui est-ce qui craint +la mort? Mais ces habitans de Lille et de Thionville, qui attendent de +sang-froid les boulets rouges, qui restent immobiles au milieu de éclats +des bombes et de la destruction de leurs maisons, n'est-ce pas là le +développement de toutes les vertus? Ah! Oui, ces vertus sont au-dessus de +tous les triomphes... Une nouvelle manière de faire la guerre aujourd'hui +est inventée, et nos ennemis ne la trouveront pas: les tyrans ne pourront +rien tant qu'il y aura des hommes libres qui voudront se défendre. + +«Un grand nombre de confrères sont morts pour la défense de la liberté; +ils sont morts, mais leur mémoire nous est chère, mais ils ont laissé des +exemples qui vivent dans nos coeurs; mais vivent-ils ceux qui nous ont +attaqués? Non, ils ont succombé, et leurs cohortes ne sont plus que des +monceaux de cadavres qui pourrissent où ils ont combattu: elles ne sont +plus qu'un fumier infect que le soleil de la liberté ne purifiera qu'avec +peine... Cette nuée de squelettes ambulans ressemble bien au squelette de +la tyrannie; et, comme lui, ils ne tarderont pas à succomber... Que sont +devenus ces anciens généraux à grande renommée? Leur ombre s'évanouit +devant le génie tout-puissant de la liberté; ils fuient, et n'ont plus que +des cachots pour retraite; car les cachots ne seront plus bientôt que les +palais des despotes: ils fuient, parce que les peuples se lèvent. + +«Ce n'est pas un roi qui t'a nommé, Dumouriez, ce sont tes concitoyens: +souviens-toi qu'un général de la république ne doit jamais transiger avec +les tyrans; souviens-toi que les généraux comme toi ne doivent jamais +servir que la liberté. Tu as entendu parler de Thémistocle, il venait de +sauver les Grecs par la bataille de Salamine; il fut calomnié (tu as des +ennemis, Dumouriez, tu seras calomnié, c'est pourquoi je te parle); +Thémistocle fut calomnié; il fut puni injustement par ses concitoyens; il +trouva un asile chez les tyrans, mais il fut toujours Thémistocle. On lui +proposa de porter les armes contre sa patrie: _Mon épée ne_ _servira +jamais les tyrans_, dit-il, et il se l'enfonça dans le coeur. Je te +rappellerai aussi Scipion. Antiochus tenta de séduire ce grand homme en +offrant de lui rendre un otage précieux, son propre fils. Scipion +répondit: «Tu n'as pas assez de richesses pour acheter ma conscience, et +la nature n'a rien au-dessus de l'amour de la patrie.» + +«Des peuples gémissent esclaves; bientôt tu les délivreras. Quelle +glorieuse mission! Le succès n'est pas douteux: les citoyens qui +t'attendent t'espèrent; et ceux qui sont ici te poussent... Il faut +cependant te reprocher quelque excès de générosité envers tes ennemis; tu +as reconduit le roi de Prusse un peu trop à la manière française, à +l'ancienne manière française s'entend (_applaudi_). Mais, nous l'espérons, +l'Autriche paiera double; elle est en fonds; ne la ménage pas; tu ne peux +trop lui faire payer les outrages que sa race a faits au genre humain. + +«Tu vas à Bruxelles, Dumouriez (_applaudi_); tu vas passer à Courtray. Là +le nom français a été profané: un général a abusé l'espoir des peuples; le +traître Jarry a incendié les maisons. Je n'ai jusqu'ici parlé qu'à ton +courage, je parle à ton coeur. Souviens-toi de ces malheureux habitans de +Courtray; ne trompe pas leur espoir cette fois-ci; promets-leur la justice +de la nation, la nation ne te démentira pas. + +«Quand tu seras à Bruxelles... je n'ai rien à te dire sur la conduite que +tu as à tenir... si tu y trouves une femme exécrable qui, sous les murs de +Lille, est venue repaître sa férocité du spectacle des boulets rouges... +Mais cette femme ne t'attend pas... Si tu la trouvais, elle serait la +prisonnière: nous en avons d'autres aussi qui sont de sa famille... tu +l'enverrais ici... fais-la raser au moins de manière qu'elle ne puisse +jamais porter perruque. + +«A Bruxelles la liberté va renaître sous tes auspices. Un peuple entier va +se livrer à l'allégresse; tu rendras les enfans à leurs pères, les épouses +à leurs époux; le spectacle de leur bonheur te délassera de tes travaux. +Enfans, citoyens, filles, femmes, tous se presseront autour de toi; tous +t'embrasseront comme leur père... De quelle félicité tu vas jouir, +Dumouriez...! Ma femme... elle est de Bruxelles; elle t'embrassera aussi.» + +Ce discours a été souvent interrompu par de vifs applaudissemens. + + + + +NOTE 2, PAGE 80. + + +_Récit de la visite que Marat fit à Dumouriez chez mademoiselle Candeille, +extrait du_ Journal de la République française, _et écrit par Marat +lui-même dans son numéro du mercredi 17 octobre 1792_. + +_Déclaration de_ l'Ami du Peuple. + +«Moins étonné qu'indigné de voir d'anciens valets de la cour, placés par +suite des événemens à la tête de nos armées, et depuis le 10 août +maintenus en place par l'influence, l'intrigue et la sottise, pousser +l'audace jusqu'à dégrader et traiter en criminels deux bataillons +patriotes, sous le prétexte ridicule, et très probablement faux, que +quelques individus avaient massacré quatre déserteurs prussiens, je me +présentai à la tribune des Jacobins pour dévoiler cette trame odieuse, et +demander deux commissaires distingués par leur civisme pour m'accompagner +chez Dumouriez, et être témoins de ses réponses à mes interpellations. Je +me rendis chez lui avec les citoyens Bentabole et Monteau, deux de mes +collègues à la convention. On nous répondit qu'il était au spectacle et +qu'il soupait en ville. + +«Nous le savions de retour des Variétés; nous allâmes le chercher au club +du D. Cypher, où l'on nous dit qu'il devait se rendre: peine perdue. Enfin +nous apprîmes qu'il devait souper rue Chantereine, dans la petite maison +de Talma. Une file de voitures et de brillantes illuminations nous +indiquèrent le temple où le fils de Thalie fêtait un enfant de Mars. Nous +sommes surpris de trouver garde nationale parisienne en dedans et en +dehors. Après avoir traversé une antichambre pleine de domestiques mêlés à +des heiduques, nous arrivâmes dans un salon rempli d'une nombreuse société. + +«A la porte était Santerre, général de l'armée parisienne, faisant les +fonctions de laquais ou d'introducteur. Il m'annonce tout haut dès +l'instant qu'il m'aperçoit, indiscrétion qui me déplut très fort, en ce +qu'elle pouvait faire éclipser quelques masques intéressans à connaître. +Cependant j'en vis assez pour tenir le fil des intrigues. Je ne parlerai +pas d'une dizaine de fées destinées à parer la fête. Probablement la +politique n'était pas l'objet de leur réunion. Je ne dirai rien non plus +des officiers nationaux qui faisaient leur cour au grand général, ni des +anciens valets de la cour qui formaient son cortège, sous l'habit +d'aides-de-camp. Enfin je ne dirai rien du maître du logis qui était au +milieu d'eux en costume d'histrion. Mais je ne puis me dispenser de +déclarer, pour l'intelligence des opérations de la convention et la +connaissance des escamoteurs de décrets, que dans l'auguste compagnie +étaient Kersaint, le grand faiseur de Lebrun, et Roland, Lasource... +Chénier, tous suppôts de la faction de la république fédérative; Dulaure +et Gorsas, leurs galopins libellistes. Comme il y avait cohue, je n'ai +distingué que ces conjurés; peut-être étaient-ils en plus grand nombre: et +comme il était de bonne heure encore, il est probable qu'ils n'étaient pas +tous rendus, car les Vergniaud, les Buzot, les Camus, les Rabaut, les +Lacroix, les Guadet, les Barbaroux et autres meneurs, étaient sans doute +de la fête, puisqu'ils sont du conciliabule. + +«Avant de rendre compte de notre entretien avec Dumouriez, je m'arrête ici +un instant pour faire, avec le lecteur judicieux, quelques observations +qui ne seront pas déplacées. Conçoit-on que ce généralissime de la +république, qui a laissé échapper le roi de Prusse à Verdun, et qui a +capitulé avec l'ennemi, qu'il pouvait forcer dans ses camps et réduire à +mettre bas les armes, au lieu de favoriser sa retraite, ait choisi un +moment aussi critique pour abandonner les armées sous ses ordres, courir +les spectacles, s'y faire applaudir, et se livrer à des orgies chez un +acteur avec des nymphes de l'Opéra? + +«Dumouriez a couvert les motifs secrets qui l'appellent à Paris du +prétexte de concerter avec les ministres le plan des opérations de la +campagne. Quoi! avec un Roland, frère coupe-choux et petit intrigant qui +ne connaît que les basses menées du mensonge et de l'astuce! avec un +Lepage, digne acolyte de Roland son protecteur! avec un Clavière, qui ne +connaît que les rubriques de l'agiotage! avec un Garat, qui ne connaît que +les phrases précieuses et le manège d'un flagorneur académique! Je ne +dirai rien de Monge; on le croit patriote; mais il est aussi ignorant des +opérations militaires que ses collègues, qui n'y entendent rien. Dumouriez +est venu se concerter avec les meneurs de la clique qui cabale pour +établir la république fédérative; voilà l'objet de son équipée. + +«En entrant dans le salon où le festin était préparé, je m'aperçus très +bien que ma présence troublait la gaieté; ce qu'on n'a pas de peine à +concevoir quand on considère que je suis l'épouvantail des ennemis de la +patrie. Dumouriez surtout paraissait déconcerté; je le priai de passer +avec nous dans une autre pièce, pour l'entretenir quelques momens en +particulier. Je portai la parole, et voici notre entretien mot pour mot: +«Nous sommes membres de la convention nationale, et nous venons, monsieur, +vous prier de nous donner des éclaircissemens sur le fond de l'affaire des +deux bataillons, le Mauconseil et le Républicain, accusés par vous d'avoir +assassiné de sang-froid quatre déserteurs prussiens. Nous avons parcouru +les bureaux du comité militaire et ceux du département de la guerre; nous +n'y avons pas trouvé la moindre preuve du délit, et personne ne peut mieux +nous instruire de toutes ces circonstances que vous.--Messieurs, j'ai +envoyé toutes les pièces au ministre.--Nous vous assurons, monsieur, que +nous avons entre les mains un mémoire fait dans ses bureaux et en son nom, +portant qu'il manque absolument de faits pour prononcer sur ce prétendu +délit, et qu'il faut s'adresser à vous pour en avoir.--Mais, messieurs, +j'ai informé la convention, et je me référé à elle.--Permettez-nous, +monsieur, de vous observer que les informations données ne suffisent pas, +puisque les comités de la convention, auxquels cette affaire a été +renvoyée, ont déclaré dans leur rapport qu'ils étaient dans +l'impossibilité de prononcer, faute de renseignemens et de preuves du +délit dénoncé. Nous vous prions de nous dire si vous êtes instruit du fond +de l'affaire.--Certainement, par moi-même.--Et ce n'est pas par une +dénonciation de confiance faite par vous sur la foi de M. Duchaseau? +--Mais, messieurs, quand je dis quelque chose, je crois devoir être cru. +--Monsieur, si nous pensions là-dessus comme vous, nous ne ferions pas la +démarche qui nous amène. Nous avons de grandes raisons pour douter; +plusieurs membres du comité militaire nous annoncent que ces prétendus +Prussiens sont quatre Français émigrés.--Eh bien, messieurs, quand cela +serait...--Monsieur, cela changerait absolument l'état de la chose, et +sans approuver d'avance la conduite des bataillons, peut-être sont-ils +absolument innocens; ce sont les circonstances qui ont provoqué le +massacre qu'il importe de connaître; or, des lettres venues de l'armée +annoncent que ces émigrés ont été reconnus pour espions envoyés par +l'ennemi, et qu'ils se sont même révoltés contre les gardes nationaux. +--Comment, monsieur, vous approuvez donc l'insubordination des soldats? +--Non, monsieur, je n'approuve point l'insubordination des soldats, mais +je déteste la tyrannie des chefs: j'ai trop lieu de croire que c'est ici +une machination de Duchaseau contre les bataillons patriotes, et la +manière dont vous les avez traités est révoltante.--Monsieur Marat, vous +êtes trop vif; et je ne puis m'expliquer avec vous.» Ici Dumouriez, se +sentant trop vivement pressé, s'est tiré d'embarras en nous quittant: mes +deux collègues l'ont suivi, et dans l'entretien qu'ils ont eu avec lui, il +s'est borné à dire qu'il avait envoyé les pièces au ministre. Pendant leur +entretien je me suis vu entouré par tous les aides-de-camp de Dumouriez et +par les officiers de la garde parisienne. Santerre cherchait à m'apaiser; +il me parlait de la nécessité de la subordination dans les troupes. «Je +sais cela comme vous, lui répondis-je; mais je suis révolté de la manière +dont on traite les soldats de la patrie; j'ai encore sur le coeur les +massacres de Nancy et du Champ-de-Mars.» Ici quelques aides-de-camp de +Dumouriez se mirent à déclamer contre les agitateurs. «Cessez ces +ridicules déclamations, m'écriai-je; il n'y a d'agitateurs dans nos armées +que les infâmes officiers, leurs mouchards et leurs perfides courtisans, +que nous avons eu la sottise de laisser à la tête de nos troupes.» Je +parlais à Morcton Chabrillant et à Bourdoin, dont l'un est un ancien valet +de la cour, et l'autre un mouchard de Lafayette. + +«J'étais indigné de tout ce que j'avais entendu, de tout ce que je +pressentais d'atroce dans l'odieuse conduite de nos généraux. Ne pouvant +plus y tenir, je quittai la partie, et je vis avec étonnement dans la +pièce voisine, dont les portes étaient béantes, plusieurs heiduques de +Dumouriez le sabre nu à l'épaule. J'ignore quel pouvait être le but de +cette farce ridicule: si elle avait été imaginée pour m'intimider, il faut +convenir que les valets de Dumouriez ont de grandes idées de la liberté. +Prenez patience, messieurs, nous vous apprendrons à la connaître. En +attendant, croyez que votre maître redoute bien plus le bout de ma plume +que je n'ai peur des sabres de ses chenapans. + + + +NOTE 3, PAGE 92. + + +Parmi les esprits les plus froids et les plus impartiaux de la révolution, +il faut citer Pétion. Personne n'a jugé d'une manière plus sensée les deux +partis qui divisaient la convention. Son équité était si connue, que des +deux côtés on consentait à s'en remettre à son jugement. Les accusations +qui eurent lieu dès l'ouverture de l'assemblée, provoquèrent de grandes +disputes aux Jacobins. Fabre d'Églantine proposa de s'en référer à Pétion +du jugement à rendre. Voici la manière dont il s'exprima: + +_Séance du 29 octobre 1792_. + +«Il est un autre moyen que je crois utile et qui produira un plus grand +effet: presque toujours, lorsqu'une vaste intrigue a voulu se nouer, elle +a eu besoin de puissance; elle a dû faire de grands efforts pour +s'attacher un grand crédit personnel. S'il existait un homme qui eût tout +vu, tout apprécié dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez douter que +cet homme, ami de la vérité, ne fût très propre à la faire connaître: eh +bien! je propose que vous invitiez cet homme, membre de votre société, à +prononcer sur les crimes qu'on impute aux patriotes; forcez sa vertu à +dire tout ce qu'il a vu: cet homme, c'est Pétion. Quelque condescendance +que l'homme puisse avoir pour ses amis, j'ose dire que les intrigans n'ont +point corrompu Pétion; il est toujours pur, il est sincère je le dis ici; +je vais lui parler souvent, à la convention, dans les momens d'explosion, +et s'il ne me dit pas toujours qu'il gémit, je vois qu'il gémit +intérieurement: ce matin, il voulait monter à la tribune. Il ne peut pas +vous refuser d'écrire ce qu'il pense, et nous verrons si, malgré que +j'évente ce moyen-là, les intrigans peuvent le détourner. Observez, +citoyens, que cette démarche seule prouvera que vous ne voulez que la +vérité; c'est un hommage que vous rendez à la vertu d'un bon patriote, +avec d'autant plus de motifs, que les meneurs se sont enveloppés de sa +vertu pour être quelque chose. Je demande que la motion soit mise aux +voix.» (_Applaudi_.) + +_Legendre_. «Le coup était monté, il était clair: la distribution du +discours de Brissot, le rapport du ministre de l'intérieur, le discours de +Louvet dans la poche, tout cela prouve que la partie était faite. Le +discours de Brissot sur la radiation contient tout ce qu'a dit Louvet: le +rapport de Roland était pour fournir à Louvet une occasion de parler. +J'approuve la motion de Fabre: la convention va prononcer. Robespierre a +la parole pour lundi: je demande que la société suspende sa décision: il +est impossible que dans un pays libre la vertu succombe sous le crime.» + +Après cette citation, je crois devoir placer le morceau que Pétion écrivit +relativement à la dispute engagée entre Louvet et Robespierre; c'est, avec +les morceaux extraits de Garat, celui qui renferme les renseignemens les +plus précieux sur la conduite et le caractère des hommes de ce temps, et +ce sont ceux que l'histoire doit conserver comme les plus capables de +répandre des idées justes sur cette époque. + +«Citoyens, je m'étais promis de garder le silence le plus absolu sur les +événemens qui se sont passés depuis le 10 août: des motifs de délicatesse +et de bien public me déterminaient à user de cette réserve. + +«Mais il est impossible de me taire plus longtemps: de l'une et de l'autre +part, on invoque mon témoignage: chacun me presse de dire mon opinion; je +vais dire avec franchise ce que je sais sur quelques hommes, ce que je +pense sur les choses. + +«J'ai vu de près les scènes de la révolution; j'ai vu les cabales, les +intrigues, les luttes orageuses entre la tyrannie et la liberté, entre le +vice et la vertu. + +«Quand le jeu des passions humaines paraît à découvert, quand on aperçoit +les ressorts secrets qui ont dirigé les opérations les plus importantes, +quand on rapproche les événemens de leurs causes, quand on connaît tous +les périls que la liberté a courus, quand on pénètre dans l'abîme de +corruption qui menaçait à chaque instant de nous engloutir, on se demande +avec étonnement par quelle suite de prodiges nous sommes arrivés au point +où nous nous trouvons aujourd'hui! + +«Les révolutions veulent être vues de loin; ce prestige leur est bien +nécessaire; les siècles effacent les taches qui les obscurcissent; la +postérité n'aperçoit que les résultats. Nos neveux nous croiront grands: +rendons-les meilleurs que nous. + +«Je laisse en arrière les faits antérieurs à cette journée à jamais +mémorable, qui a élevé la liberté sur les ruines de la tyrannie, et qui a +changé la monarchie en république. + +«Les hommes qui se sont attribué la gloire de cette journée sont les +hommes à qui elle appartient le moins: elle est due à ceux qui l'ont +préparée; elle est due à la nature impérieuse des choses; elle est due aux +braves fédérés et à leur directoire secret, qui concertait depuis +longtemps le plan de l'insurrection; elle est due au peuple, elle est due +enfin au génie tutélaire qui préside constamment aux destins de la France +depuis la première assemblée de ses représentans! + +«Il faut le dire, un moment le succès fut incertain; et ceux qui sont +vraiment instruits des détails de cette journée, savent quels furent les +intrépides défenseurs de la patrie qui empêchèrent les Suisses et tous les +satellites du despotisme de demeurer maîtres du champ de bataille, quels +furent ceux qui rallièrent nos phalanges citoyennes, un instant ébranlées. + +«Cette journée avait également lieu sans le concours des commissaires de +plusieurs sections, réunis à la maison commune: les membres de l'ancienne +municipalité, qui n'avaient pas désemparé pendant la nuit, étaient encore +en séance à neuf heures et demie du matin. + +«Ces commissaires conçurent néanmoins une grande idée, et prirent une +mesure hardie en s'emparant de tous les pouvoirs municipaux, et en se +mettant à la place d'un conseil général dont ils redoutaient la faiblesse +et la corruption; ils exposèrent courageusement leur vie dans le cas où le +succès ne justifierait pas l'entreprise. + +«Si ces commissaires eussent eu la sagesse de savoir déposer à temps leur +autorité, de rentrer au rang de simples citoyens après la belle action +qu'ils avaient faite, ils se seraient couverts de gloire; mais ils ne +surent pas résister à l'attrait du pouvoir, et l'envie de dominer +s'empara d'eux. + +«Dans les premiers momens d'ivresse de la conquête de la liberté, et après +une commotion aussi violente, il était impossible que tout rentrât à +l'instant dans le calme et dans l'ordre accoutumé; il eût été injuste de +l'exiger: on fit alors au nouveau conseil de la commune des reproches qui +n'étaient pas fondés; ce n'était connaître ni sa position ni les +irconstances; mais ces commissaires commencèrent à les mériter lorsqu'ils +prolongèrent eux-mêmes le mouvement révolutionnaire au-delà du terme. + +«L'assemblée nationale s'était prononcée; elle avait pris un grand +caractère, elle avait rendu des décrets qui sauvaient l'empire, elle avait +suspendu le roi, elle avait effacé la ligne de démarcation qui séparait +les citoyens en deux classes, elle avait appelé la convention! Le parti +royaliste était abattu: il fallait dès lors se rallier à elle, la +fortifier de l'opinion, l'environner de la confiance: le devoir et la +saine politique le voulaient ainsi. + +«La commune trouva plus grand de rivaliser avec l'assemblée; elle établit +une lutte qui n'était propre qu'à jeter de la défaveur sur tout ce qui +s'était passé, qu'à faire croire que l'assemblée était sous le joug +irrésistible des circonstances; elle obéissait ou résistait aux décrets +suivant qu'ils favorisaient ou contrariaient ses vues; elle prenait, dans +ses représentations au corps législatif, des formes impérieuses et +irritantes, elle affectait la puissance, et ne savait ni jouir de ses +triomphes, ni se les faire pardonner. + +«On était parvenu à persuader aux uns que tant que l'état révolutionnaire +durait, le pouvoir était remonté à sa source, que l'assemblée nationale +était sans caractère, que son existence était précaire, et que les +assemblées des communes étaient les seules autorités légales et +puissantes. + +«On avait insinué aux autres que les chefs d'opinion dans l'assemblée +nationale avaient des projets perfides, voulaient renverser la liberté et +livrer la république aux étrangers. + +«De sorte qu'un grand nombre de membres du conseil croyaient user d'un +droit légitime lorsqu'ils usurpaient l'autorité, croyaient résister à +l'oppression lorsqu'ils s'opposaient à la loi, croyaient faire un acte de +civisme lorsqu'ils manquaient à leurs devoirs de citoyens: néanmoins, au +milieu de cette anarchie, la commune prenait de temps en temps des arrêtés +salutaires. + +«J'avais été conservé dans ma place; mais elle n'était plus qu'un vain +titre; j'en cherchais inutilement les fonctions, elles étaient éparses +entre toutes les mains, et chacun les exerçait. + +«Je me rendis les premiers jours au conseil; je fus effrayé du désordre +qui régnait dans cette assemblée, et surtout de l'esprit qui la dominait: +ce n'était plus un corps administratif délibérant sur les affaires +communales; c'était une assemblée politique se croyant investie de pleins +pouvoirs; discutant les grands intérêts de l'état, examinant les lois +faites et en promulguant de nouvelles; on n'y parlait que de complots +contre la liberté publique; on y dénonçait des citoyens; on les appelait +à la barre; on les entendait publiquement; on les jugeait, on les +renvoyait absous ou on les retenait; les règles ordinaires avaient +disparu; l'effervescence des esprits était telle, qu'il était impossible +de retenir ce torrent: toutes les délibérations s'emportaient avec +l'impétuosité de l'enthousiasme; elles se succédaient avec une rapidité +effrayante; le jour, la nuit, sans aucune interruption, le conseil était +toujours en séance. + +«Je ne voulus pas que mon nom fût attaché à une multitude d'actes aussi +irréguliers, aussi contraires aux principes. + +«Je sentis également combien il était sage et utile de ne pas approuver, +de ne pas fortifier par ma présence tout ce qui se passait. Ceux qui dans +le conseil craignaient de m'y voir, ceux que mon aspect gênait, désiraient +fortement que le peuple, dont je conservais la confiance, crût que je +présidais à ses opérations, et que rien ne se faisait que de concert avec +moi: ma réserve à cet égard accrut leur inimitié; mais ils n'osèrent pas +la manifester trop ouvertement, crainte de déplaire à ce peuple dont ils +briguaient la faveur. + +«Je parus rarement; et la conduite que je tins dans cette position très +délicate entre l'ancienne municipalité, qui réclamait contre sa +destitution, et la nouvelle, qui se prétendait légalement instituée, ne +fut pas inutile à la tranquillité publique; car, si alors je me fusse +prononcé fortement pour ou contre, j'occasionnais un déchirement qui +aurait pu avoir des suites funestes: en tout il est un point de maturité +qu'il faut savoir saisir. + +«L'administration fut négligée, le maire ne fut plus un centre d'unité; +tous les fils furent coupés entre mes mains; le pouvoir fut dispersé; +l'action de surveillance fut sans force; l'action réprimante le fut +également. + +«Robespierre prit donc l'ascendant dans le conseil, et il était difficile +que cela ne fût pas ainsi dans les circonstances où nous nous trouvions, +et avec la trempe de son esprit. Je lui entendis prononcer un discours qui +me contrista l'âme: il s'agissait du décret qui ouvrait les barrières, et +à ce sujet il se livra à des déclamations extrêmement animées, aux écarts +d'une imagination sombre; il aperçut des précipices sous ses pas, des +complots liberticides; il signala les prétendus conspirateurs; il +s'adressa au peuple, échauffa les esprits, et occasionna, parmi ceux qui +l'entendaient, la plus vive fermentation. + +«Je répondis à ce discours pour rétablir le calme, pour dissiper ces +noires illusions, et ramener la discussion au seul point qui dût occuper +l'assemblée. + +«Robespierre et ses partisans entraînaient ainsi la commune dans des +démarches inconsidérées, dans les partis extrêmes. + +«Je ne suspectais pas pour cela les intentions de Robespierre; j'accusais +sa tête plus que son coeur; mais les suites de ces noires visions ne m'en +causaient pas moins d'alarmes. + +«Chaque jour les tribunes du conseil retentissaient de diatribes +violentes; les membres ne pouvaient pas se persuader qu'ils étaient des +magistrats chargés de veiller à l'exécution des lois et au maintien de +l'ordre; ils s'envisageaient toujours comme formant une association +révolutionnaire. + +«Les sections assemblées recevaient cette influence, la communiquaient à +leur tour; de sorte qu'en même temps tout Paris fut en fermentation. + +«Le comité de surveillance de la commune remplissait les prisons; on ne +peut pas se dissimuler que si plusieurs de ces arrestations furent justes +et nécessaires, d'autres furent légalement hasardées. Il faut moins en +accuser les chefs que leurs agens: la police était mal entourée; un homme +entre autres, dont le nom seul est devenu une injure, dont le nom seul +jette l'épouvante dans l'âme de tous les citoyens paisibles, semblait +s'être emparé de sa direction et de ses mouvemens; assidu à toutes les +conférences, il s'immisçait dans toutes les affaires; il parlait, il +ordonnait en maître; je m'en plaignis hautement à la commune, et je +terminai mon opinion par ces mots: _Marat est ou le plus insensé ou le +plus scélérat des hommes_. Depuis je n'ai jamais parlé de lui. + +«La justice était lente à prononcer sur le sort des détenus, et ils +s'entassaient de plus en plus dans les prisons. Une section vint en +députation au conseil de la commune le 23 août et déclara formellement que +les citoyens, fatigués, indignés des retards que l'on apportait dans les +jugemens, forceraient les portes de ces asiles, et immoleraient à leur +vengeance les coupables qui y étaient renfermés... Cette pétition, conçue +dans les termes les plus délirans, n'éprouva aucune censure; elle reçut +même des applaudissemens! + +«Le 25, mille à douze cents citoyens armés sortirent de Paris pour enlever +les prisonniers d'état détenus à Orléans, et les transférer ailleurs. + +«Des nouvelles fâcheuses vinrent encore augmenter l'agitation des esprits: +on annonça la trahison de Longwy, et, quelques jours après, le siège de +Verdun. + +«Le 27, l'assemblée nationale invita le département de Paris et ceux +environnans à fournir trente mille hommes armés pour voler aux frontières: +ce décret imprima un nouveau mouvement qui se combina avec ceux qui +existaient déjà. + +«Le 31, l'absolution de Montmorin souleva le peuple; le bruit se répandit +qu'il avait été sauvé par la perfidie d'un commissaire du roi, qui avait +induit les jurés en erreur. + +«Dans le même moment, on publia la révélation d'un complot, faite par un +condamné, complot tendant à faire évader tous les prisonniers, qui +devaient ensuite se répandre dans la ville, s'y livrer à tous les excès et +enlever le roi. + +«L'effervescence était à son comble. La commune, pour exciter +l'enthousiasme des citoyens, pour les porter en foule aux enrôlemens +civiques, avait arrêté de les réunir avec appareil au Champ-de-Mars au +bruit du canon. + +«Le 2 septembre arrive: le canon d'alarme tire; le tocsin sonne... O jour +de deuil! A ce son lugubre et alarmant, on se rassemble, on se précipite +dans les prisons, on égorge, on assassine! Manuel, plusieurs députés de +l'assemblée nationale, se rendent dans ces lieux de carnage: leurs efforts +sont inutiles; on immole les victimes jusque dans leurs bras! Eh bien! +j'étais dans une fausse sécurité; j'ignorais ces cruautés, depuis quelque +temps on ne me parlait de rien. Je les apprends enfin, et comment? d'une +manière vague, indirecte, défigurée: on m'ajoute en même temps que tout +est fini. Les détails les plus déchirans me parviennent ensuite; mais +j'étais dans la conviction la plus intime que le jour qui avait éclairé +ces scènes affreuses ne reparaîtrait plus. Cependant elles continuent; +j'écris au commandant général, je le requiers de porter des forces aux +prisons; il ne me répond pas d'abord. J'écris de nouveau: il me dit qu'il +a donné des ordres; rien n'annonce que ces ordres s'exécutent. Cependant +elles continuent encore: je vais au conseil de la commune; je me rends de +là à l'hôtel de la Force avec plusieurs de mes collègues. Des citoyens +assez paisibles obstruaient la rue qui conduit à cette prison; une très +faible garde était à la porte: j'entre... Non, jamais ce spectacle ne +s'effacera de mon coeur! Je vois deux officiers municipaux revêtus de leur +écharpe, je vois trois hommes tranquillement assis devant une table, les +registres d'écrous ouverts et sous les yeux, faisant l'appel des +prisonniers; d'autres hommes les interrogeant; d'autres hommes faisant +fonctions de jurés et de juges, une douzaine de bourreaux, les bras nus +couverts de sang, les uns avec des massues, les autres avec des sabres et +des coutelas qui en dégouttaient, exécutant à l'instant les jugemens; des +citoyens attendant au dehors ces jugemens avec impatience, gardant le plus +morne silence aux arrêts de mort, jetant des cris de joie aux arrêts +d'absolution. + +Et les hommes qui jugeaient, et les hommes qui exécutaient avaient la même +sécurité que si la loi les eût appelés à remplir ces fonctions! Ils me +vantaient leur justice, leur attention à distinguer les innocens des +coupables, les services qu'ils avaient rendus; ils demandaient, +pourrait-on le croire! ils demandaient à être payés du temps qu'ils +avaient passé!... J'étais réellement confondu de les entendre! + +«Je leur parlai le langage austère de la loi; je leur parlai avec le +sentiment de l'indignation profonde dont j'étais pénétré: je les fis +sortir tous devant moi. J'étais à peine sorti moi-même qu'ils y +rentrèrent: je fus de nouveau sur les lieux pour les en chasser; la nuit +ils achevèrent leur horrible boucherie. + +«Ces assassinats furent-ils commandés, furent-ils dirigés par quelques +hommes? J'ai eu des listes sous les yeux, j'ai reçu des rapports, j'ai +recueilli quelques faits; si j'avais à prononcer comme juge, je ne +pourrais pas dire: Voilà le coupable. + +«Je pense que ces crimes n'eussent pas eu un aussi libre cours, qu'ils +eussent été arrêtés si tous ceux qui avaient en main le pouvoir et la +force les eussent vus avec horreur; mais je dois le dire, parce que cela +est vrai, plusieurs de ces hommes publics, de ces défenseurs de la patrie, +croyaient que ces journées désastreuses et déshonorantes étaient +nécessaires, qu'elles purgeaient l'empire d'hommes dangereux, qu'elles +portaient l'épouvante dans l'âme des conspirateurs, et que ces crimes, +odieux en morale, étaient utiles en politique. + +«Oui, voilà ce qui a ralenti le zèle de ceux à qui la loi avait confié le +maintien de l'ordre, de ceux à qui elle avait remis la défense des +personnes et des propriétés. + +«On voit comment on peut lier les journées des 2, 3, 4 et 5 septembre à +l'immortelle journée du 10 août; comment on peut en faire une suite du +mouvement révolutionnaire imprimé dans ce jour, le premier des annales de +la république; mais je ne puis me résoudre à confondre la gloire avec +l'infamie, et à souiller le 10 août des excès du 2 septembre. + +«Le comité de surveillance lança en effet un mandat d'arrêt contre le +ministre Roland; c'était le 4, et les massacres duraient encore. Danton en +fut instruit; il vint à la mairie: il était avec Robespierre. Il s'emporta +avec chaleur contre cet acte arbitraire et de démence: il aurait perdu non +pas Roland, mais ceux qui l'avaient décerné. Danton en provoqua la +révocation: il fut enseveli dans l'oubli. + +«J'eus une explication avec Robespierre; elle fut très vive: je lui ai +toujours fait en face des reproches que l'amitié a tempérés en son +absence; je lui dis:--Robespierre, vous faites bien du mal! Vos +dénonciations, vos alarmes, vos haines, vos soupçons, agitent le peuple. +Mais enfin, expliquez-vous; avez-vous des faits? avez-vous des preuves? Je +combats avec vous, je n'aime que la vérité, je ne veux que la liberté. + +«--Vous vous laissez entourer, vous vous laissez prévenir, me répondit-il, +on vous indispose contre moi; vous voyez tous les jours mes ennemis; vous +voyez Brissot et son parti. + +«--Vous vous trompez, Robespierre; personne plus que moi n'est en garde +contre les préventions, et ne juge avec plus de sang-froid les hommes et +les choses. + +«Vous avez raison, je vois Brissot; néanmoins rarement; mais vous ne le +connaissez pas, et moi je le connais dès son enfance. Je l'ai vu dans ces +momens où l'âme se montre tout entière, où l'on s'abandonne sans réserve à +l'amitié, à la confiance: je connais son désintéressement; je connais ses +principes, je vous proteste qu'ils sont purs. Ceux qui en font un chef de +parti n'ont pas la plus légère idée de son caractère; il a des lumières et +des connaissances, mais il n'a ni la réserve, ni la dissimulation, ni ces +formes entraînantes, ni cet esprit de suite, qui constituent un chef de +parti, et ce qui vous surprendra, c'est que, loin de mener les autres, il +est très-facile à abuser. + +«Robespierre insista, mais en se renfermant dans des généralités.--De +grâce, lui dis-je, expliquons-nous: dites-moi franchement ce que vous avez +sur le coeur, ce que vous savez? + +«--Eh bien! me répondit-il, je crois que Brissot est à Brunswick! + +--Quelle erreur est la vôtre! m'écriai-je; c'est véritablement une folie; +voilà comme votre imagination vous égare: Brunswick ne serait-il pas le +premier à lui couper la tête? Brissot n'est pas assez fou pour en douter. +Qui de nous sérieusement peut capituler? qui de nous ne risque sa vie? +Bannissons d'injustes défiances. + +«Je reviens aux événemens dont je vous ai tracé une faible esquisse. Ces +événemens, et quelques-uns de ceux qui ont précédé la célèbre journée du +10 août, le rapprochement des faits et d'une foule de circonstances, ont +porté à croire que des intrigans avaient voulu s'emparer du peuple, pour, +avec le peuple, s'emparer de l'autorité; on a désigné hautement +Robespierre: on a examiné ses liaisons, on a analysé sa conduite, on a +recueilli les paroles qui, dit-on, ont échappé à un de ses amis, et on a +conclu que Robespierre avait eu l'ambition insensée de devenir le +dictateur de son pays. + +«Le caractère de Robespierre explique ce qu'il a fait. Robespierre est +extrêmement ombrageux et défiant; il aperçoit partout des complots, des +trahisons, des précipices; son tempérament bilieux, son imagination +atrabilaire, lui présentent tous les objets sous de sombres couleurs. +Impérieux dans son avis, n'écoutant que lui, ne supportant pas la +contrariété, ne pardonnant jamais à celui qui a pu blesser son +amour-propre, et ne reconnaissant jamais ses torts; dénonçant avec +légèreté, s'irritant du plus léger soupçon; croyant toujours qu'on +s'occupe de lui, et pour le persécuter; vantant ses services, et parlant +de lui avec peu de réserve; ne connaissant point les convenances, et +nuisant par cela même aux causes qu'il défend, voulant par-dessus tout +les faveurs du peuple, lui faisant sans cesse la cour, et cherchant avec +affectation ses applaudissemens: c'est là, c'est surtout cette dernière +faiblesse qui, perçant dans les actes de sa vie publique, a pu faire +croire que Robespierre aspirait à de hautes destinées, et qu'il voulait +usurper le pouvoir dictatorial. + +«Quant à moi, je ne puis me persuader que cette chimère ait sérieusement +occupé ses pensées, qu'elle ait été l'objet de ses désirs et le but de son +ambition. + +«Il est un homme cependant qui s'est enivré de cette idée fantastique, qui +n'a cessé d'appeler la dictature sur la France comme un bienfait, comme la +seule domination qui put nous sauver de l'anarchie qu'il prêchait, qui pût +nous conduire à la liberté et au bonheur! Il sollicitait ce pouvoir +tyrannique, pour qui? Vous ne voudrez jamais le croire; vous ne connaissez +pas assez tout le délire de sa vanité; il le sollicitait pour lui! Oui, +pour lui Marat! Si sa folie n'était pas féroce, il n'y aurait rien d'aussi +ridicule que cet être, que la nature semble avoir marqué tout exprès du +sceau de sa réprobation.» + + + +NOTE 4, PAGE 211. + + +Parmi les opinions les plus curieuses exprimées sur Marat et Robespierre, +il ne faut pas omettre celle qui fut émise par la société des jacobins +dans la séance du dimanche 23 décembre 1792. Je ne connais rien qui +peigne mieux l'esprit et les dispositions du moment que la discussion qui +s'éleva sur le caractère de ces deux personnages. En voici un extrait: + +«Desfieux donne lecture de la correspondance. Une lettre d'une société, +dont le nom nous a échappé, donne lieu à une grande discussion propre à +faire naître des réflexions bien importantes. Cette société annonce à la +société-mère qu'elle est invariablement attachée aux principes des +jacobins; elle observe qu'elle ne s'est point laissé aveugler par les +calomnies répandues avec profusion contre Marat et Robespierre, et qu'elle +conserve toute son estime et toute sa vénération pour ces deux +incorruptibles amis du peuple. + +«Cette lettre a été vivement applaudie, mais elle a été suivie d'une +discussion que Brissot et Gorsas, qui sont aussi sûrement des prophètes, +avaient annoncée la veille. + +«_Robert_. Il est bien étonnant que l'on confonde toujours les noms de +Marat et de Robespierre. Combien l'esprit public est-il corrompu dans les +départemens, puisque l'on n'y met aucune différence entre ces deux +défenseurs du peuple! Ils ont tous deux des vertus, il est vrai; Marat est +patriote, il a des qualités estimables, j'en conviens; mais qu'il est +différent de Robespierre! Celui-ci est sage, modéré dans ses moyens, au +lieu que Marat est exagéré, n'a pas cette sagesse qui caractérise +Robespierre. Il ne suffit pas d'être patriote; il faut, pour servir le +peuple utilement, être réservé dans les moyens d'exécution, et Robespierre +l'emporte à coup sûr sur Marat dans les moyens d'exécution. + +«Il est temps, citoyens, de déchirer le voile qui cache la vérité aux yeux +des départemens; il est temps qu'ils sachent que nous savons distinguer +Robespierre de Marat. Ecrivons aux sociétés affiliées ce que nous pensons +de ces deux citoyens; car, je vous l'avoue, je suis un grand partisan de +Robespierre.» (_Murmures dans les tribunes et dans une partie de la +salle_.) + +«_Bourdon_. Il y a longtemps que nous aurions dû manifester aux sociétés +affiliées ce que nous pensons de Marat. Comment ont-elles jamais pu +confondre Marat et Robespierre? Robespierre est un homme vraiment +vertueux, auquel, depuis la révolution, nous n'avons aucun reproche à +faire; Robespierre est modéré dans ses moyens, au lieu que Marat est un +écrivain fougueux qui nuit beaucoup aux jacobins (_murmures_); et +d'ailleurs il est bon d'observer que Marat nous fait beaucoup de tort à la +convention nationale. + +«Les députés s'imaginent que nous sommes partisans de Marat; on nous +appelle des maratistes; si on s'aperçoit que nous savons apprécier Marat, +alors vous verrez les députés se rapprocher de la Montagne où nous +siégeons, vous les verrez venir dans le sein de cette société, vous verrez +les sociétés affiliées revenir de leur égarement et se rallier de nouveau +au berceau de la liberté. Si Marat est patriote, il doit accéder à la +motion que je vais faire. Marat doit se sacrifier à la cause de la +liberté. Je demande qu'il soit rayé du tableau des membres de la société.» + +«Cette motion excite quelques applaudissemens, de violens murmures dans +une partie de la salle, et une violente agitation dans les tribunes. + +«On se rappelle que, huit jours avant cette scène d'un nouveau genre, +Marat avait été couvert d'applaudissemens dans la société; le peuple des +tribunes, qui a de la mémoire, se le rappelait fort bien; il ne pouvait +pas croire qu'il se fût opéré un si prompt changement dans les esprits; +et, comme l'instinct moral du peuple est toujours juste, il a vivement été +indigné de la proposition de Bourdon; le peuple a défendu son _vertueux +ami_; il n'a pas cru que dans huit jours il ait pu démériter de la +société, car, quoiqu'on ait dit que l'ingratitude était une vertu des +républiques, on aura beaucoup de peine à familiariser le peuple français +avec ces sortes de vertus. + +«La jonction des noms de Marat et de Robespierre n'a pas révolté le +peuple; les oreilles étaient accoutumées depuis long-temps à les voir +réunis dans la correspondance; et après avoir vu plusieurs fois la société +indignée, lorsque les clubs des autres départemens demandaient la +radiation de Marat, il n'a pas cru devoir aujourd'hui appuyer la motion de +Bourdon. + +«Un citoyen d'une société affiliée a fait observer à la société combien il +était dangereux en effet de joindre ensemble les noms de Marat et de +Robespierre. «Dans les départemens, dit-il, on fait une grande différence +de Marat et de Robespierre, et l'on est surpris de voir la société se +taire sur les différences qui existent entre ces deux patriotes. Je +propose à la société, après avoir prononcé sur le sort de Marat, de ne +plus parler d'affiliation (ce mot ne doit pas être prononcé dans une +république), mais de se servir du terme de _fraternisation_.» + +«_Dufourny_. Je m'oppose à la motion de rayer Marat de la société. +(_Applaudissemens très vifs_.) Je ne disconviendrai pas de la différence +qui existe entre Marat et Robespierre. Ces deux écrivains, qui peuvent se +ressembler par le patriotisme, ont des différences bien remarquables; ils +ont tous deux servi la cause du peuple, mais par des moyens bien +différens. Robespierre a défendu les vrais principes avec méthode, avec +fermeté, et avec toute la sagesse qui convient; Marat, au contraire, a +souvent outre-passé les bornes de la saine raison et de la prudence. +Cependant, en convenant de la différence qui existe entre Marat et +Robespierre, je ne suis pas d'avis de la radiation: on peut être juste +sans être ingrat envers Marat. Marat nous a été utile, il a servi la +révolution avec courage. (_Applaudissemens très vifs de la société et des +tribunes_.) Il y aurait de l'ingratitude à le rayer. (_Oui! Oui! +s'écrie-t-on de toutes parts_.) Marat a été un homme nécessaire: il faut +dans les révolutions de ces têtes fortes, capables de réunir les états, et +Marat est du nombre de ces hommes rares qui sont nécessaires pour +renverser le despotisme. (_Applaudi_.) + +«Je conclus à ce que la motion de Bourdon soit rejetée, et que l'on se +contente d'écrire aux sociétés affiliées pour leur apprendre la différence +que nous mettons entre Marat et Robespierre.» (_Applaudi_.) + +«La société arrête qu'elle ne se servira plus du terme d'affiliation, le +regardant comme injurieux à l'égalité républicaine; elle y substitue le +mot fraternisation. La société arrête ensuite que Marat ne sera point rayé +du tableau de ses membres, mais qu'il sera fait une circulaire à toutes +les sociétés qui ont le droit de fraternisation, une circulaire dans +laquelle on détaillera les rapports, ressemblances, dissemblances, +conformités et difformités qui peuvent se trouver entre Marat et +Robespierre, afin que tous ceux qui fraternisent avec les jacobins +puissent prononcer avec connaissance de cause sur ces deux défenseurs du +peuple, et qu'ils apprennent enfin à séparer deux noms qu'à tort ils +croient devoir être éternellement unis. + + + +NOTE 5, PAGE 40. + + +Voici un extrait des Mémoires de Garat, non moins curieux que le +précédent, et qui est la peinture la plus juste qu'on ait faite de +Robespierre, et des soupçons qui le tourmentaient. C'est un entretien: + +«A peine Robespierre eut compris que j'allais lui parler des querelles de +la convention:--Tous ces députés de la Gironde, me dit-il, ce Brissot, ce +Louvet, ce Barbaroux, ce sont des contre-révolutionnaires, +des conspirateurs.--Je ne pus m'empêcher de rire, et le rire qui m'échappa +lui donna tout de suite de l'aigreur. + +--Vous avez toujours été _comme cela_. Dans l'assemblée constituante, vous +étiez disposé à croire que les aristocrates aimaient la révolution.--Je +n'ai pas été tout à fait _comme cela_. J'ai pu croire tout au plus que +quelques nobles n'étaient pas aristocrates. Je l'ai pensé de plusieurs, et +vous-même vous le pensez encore de quelques-uns. J'ai pu croire encore que +nous aurions fait quelques conversions parmi les aristocrates mêmes, si +des deux moyens qui étaient à notre disposition, la raison et la force, +nous avions employé plus souvent la raison, qui était pour nous seuls, et +moins souvent la force, qui peut être pour les tyrans. Croyez-moi, +oublions ces dangers que nous avons vaincus, et qui n'ont rien de commun +avec ceux qui nous menacent aujourd'hui. La guerre se faisait alors entre +les amis et les ennemis de la liberté; elle se fait aujourd'hui entre les +amis et les ennemis de la république. Si l'occasion s'en présentait, je +dirais à Louvet qu'il est par trop fort qu'il vous croie un royaliste; +mais à vous, je crois devoir vous dire que Louvet n'est pas plus royaliste +que vous. Vous ressemblez dans vos querelles aux molinistes et aux +jansénistes, dont toute la dispute roulait sur la manière dont la grâce +divine opère dans nos ames, et qui s'accusaient réciproquement de ne pas +croire en Dieu.--S'ils ne sont pas royalistes, pourquoi donc ont-ils tant +travaillé à sauver la vie d'un roi? Je parie que vous étiez aussi, vous, +pour la grâce, pour la clémence... + +Eh! qu'importe quel principe rendait la mort du tyran juste et nécessaire? +vos girondins, votre Brissot et vos appelans au peuple ne la voulaient +pas. Ils voulaient donc laisser à la tyrannie tous les moyens de se +relever?--J'ignore si l'intention des _appelans au peuple_ était +d'épargner la peine de mort à Capet: _l'appel au peuple_ m'a toujours paru +imprudent et dangereux; mais je conçois comment ceux qui l'ont voté ont pu +croire que la vie de Capet prisonnier pourrait être, au milieu des +événemens, plus utile que sa mort; je conçois comment ils ont pu penser +que l'appel au peuple était un grand moyen d'honorer une nation +républicaine aux yeux du monde entier, en lui donnant l'occasion d'exercer +elle-même un grand acte de générosité par un acte de souveraineté.--C'est +assurément prêter de belles intentions à des mesures que vous n'approuvez +pas, et à des hommes qui conspirent de toutes parts.--Et où donc +conspirent-ils?--Partout: dans Paris, dans toute la France, dans toute +l'Europe. A Paris, Gensonné conspire dans le faubourg Saint-Antoine, en +allant, de boutique en boutique, persuader aux marchands que nous autres +patriotes, nous voulons piller leurs magasins; la Gironde a formé depuis +long-temps le projet de se séparer de la France pour se réunir à +l'Angleterre; et les chefs de sa députation sont eux-mêmes les auteurs de +ce plan, qu'ils veulent exécuter à tout prix: Gensonné ne le cache pas; il +dit à qui veut l'entendre qu'ils ne sont pas ici des représentans de la +nation, mais les plénipotentiaires de la Gironde. Brissot conspire dans +son journal, qui est un tocsin de guerre civile; on sait qu'il est allé en +Angleterre, et on sait aussi pourquoi il y est allé; nous n'ignorons pas +ses liaisons intimes avec le ministre des affaires étrangères, avec ce +Lebrun, qui est un Liégeois et une créature de la maison d'Autriche. Le +meilleur ami de Brissot c'est Clavière, et Clavière a conspiré partout où +il a respiré. Rabaut, traître comme un protestant et comme un philosophe +qu'il est, n'a pas été assez habile pour nous cacher sa correspondance +avec le courtisan et le traître Montesquiou; il y a six mois qu'ils +travaillent ensemble à ouvrir la Savoie et la France aux Piémontais. +Servan n'a été nommé général de l'armée des Pyrénées que pour livrer les +clefs de la France aux Espagnols. Enfin, voilà Dumouriez qui ne menace +plus la Hollande, mais Paris; et quand ce charlatan d'héroïsme est venu +ici, _où je voulais le faire arrêter_, ce n'est pas avec la Montagne qu'il +a dîné tous les jours, mais bien avec les ministres et avec les +girondins.--Trois ou quatre fois chez moi, par exemple.--Je suis _bien +las de la révolution_, je suis malade: jamais la patrie ne fut dans de +plus grands dangers, et je doute qu'elle s'en tire. Eh bien! avez-vous +encore envie de rire et de croire que ce sont là d'honnêtes gens, de bons +républicains?--Non, je ne suis plus tenté de rire, mais j'ai peine à +retenir les larmes qu'il faut verser sur la patrie, lorsqu'on voit ses +législateurs en proie à des soupçons si affreux sur des fondemens si +misérables. Je suis sûr que rien de ce que vous soupçonnez n'est réel; +mais je suis plus sûr encore que vos soupçons sont un danger très-réel et +très-grand. Tous ces hommes à peu près sont vos ennemis, mais aucun, +excepté Dumouriez, n'est l'ennemi de la république; et si de toutes parts +vous pouviez étouffer vos haines, la république ne courrait plus aucun +danger.--N'allez-vous pas me proposer de refaire la motion de l'évêque +Lamourette?--Non; j'ai assez profité des leçons au moins que vous m'avez +données; et les trois assemblées nationales ont pris la peine de +m'apprendre que les meilleurs patriotes haïssent encore plus leurs ennemis +qu'ils n'aiment leur patrie. Mais j'ai une question à vous faire, et je +vous prie de vous recueillir avant de me répondre: N'avez-vous aucun doute +sur tout ce que vous venez de me dire?--Aucun.--Je le quittai et me +retirai dans un long étonnement et dans une grande épouvante de ce que je +venais d'entendre. + +«Quelques jours après, je sortais du conseil exécutif; je rencontre +Salles, qui sortait de la convention nationale. Les circonstances +devenaient de plus en plus menaçantes. Tous ceux qui avaient quelque +estime les uns pour les autres ne pouvaient se voir sans se sentir pressés +du besoin de s'entretenir de la chose publique. + +«Eh bien! dis-je à Salles en l'abordant, n'y a-t-il aucun moyen de +terminer ces horribles querelles?--Oh! oui, je l'espère; j'espère que +bientôt je lèverai tous les voiles qui couvrent encore ces affreux +scélérats et leurs affreuses conspirations. Mais vous, je sais que vous +avez toujours une confiance aveugle; je sais que votre manie est de ne +rien croire.--Vous vous trompez: je crois comme un autre, mais sur des +présomptions, et non sur des soupçons; sur des faits attestés, non pas sur +des faits imaginés. Pourquoi me supposez-vous donc si incrédule? Est-ce +parce qu'en 1799 je ne voulus pas vous croire, lorsque vous m'assuriez que +Necker pillait le trésor, et qu'on avait vu les mules chargées d'or et +d'argent sur lesquelles il faisait passer des millions à Genève? Cette +incrédulité, je l'avoue, a été en moi bien incorrigible; car aujourd'hui +encore je suis persuadé que Necker a laissé ici plus de millions à lui, +qu'il n'a emporté de millions de nous à Genève.--Necker était un coquin, +mais ce n'était rien auprès des scélérats dont nous sommes entourés; et +c'est de ceux-ci que je veux vous parler si vous voulez m'entendre. Je +veux tout vous dire, car je sais tout; j'ai deviné toutes leurs trames. +Tous les complots, tous les crimes de la Montagne ont commencé avec la +révolution: c'est d'Orléans qui est le chef de cette bande de brigands; +et c'est l'auteur du roman infernal des _Liaisons dangereuses_ qui a +dressé le plan de tous les forfaits qu'ils commettent depuis cinq ans. Le +traître Lafayette était leur complice, et c'est lui qui, en faisant +semblant de déjouer le complot dès son origine, envoya d'Orléans en +Angleterre pour tout arranger avec Pitt, le prince de Galles et le cabinet +de Saint-James. Mirabeau était aussi là-dedans: il recevait de l'argent du +roi pour cacher ses liaisons avec d'Orléans, mais il en recevait plus +encore de d'Orléans pour le servir. La grande affaire pour le parti de +d'Orléans, c'était de faire entrer les jacobins dans ses desseins. Ils +n'ont pas osé l'entreprendre directement; c'est d'abord aux cordeliers +qu'ils se sont adressés. Dans les cordeliers, a l'instant tout leur a été +vendu et dévoué. Observez bien que les cordeliers ont toujours été moins +nombreux que les jacobins, ont toujours fait moins de bruit: c'est qu'ils +veulent bien que tout le monde soit leur instrument, mais qu'ils ne +veulent pas que tout le monde soit dans leur secret. Les cordeliers ont +toujours été la pépinière des conspirateurs: c'est là que le plus +dangereux de tous, Danton, les forme et les élève à l'audace et au +mensonge, tandis que Marat les façonne au meurtre et aux massacres: c'est +là qu'ils s'exercent au rôle qu'ils doivent jouer ensuite dans les +jacobins; et les jacobins, qui ont l'air de mener la France, sont menés +eux-mêmes, sans s'en douter, par les cordeliers. Les cordeliers, qui ont +l'air d'être cachés dans un trou de Paris, négocient avec l'Europe, et ont +des envoyés dans toutes les cours, qui ont juré la ruine de notre liberté: +le fait est certain; j'en ai la preuve. Enfin ce sont les cordeliers qui +ont englouti un trône dans des flots de sang pour en faire sortir un +nouveau trône. Ils savent bien que le côté droit, où sont toutes les +vertus, est aussi le côté où sont tous les vrais républicains; et s'ils +nous accusent de royalisme, c'est parce qu'il leur faut ce prétexte pour +déchaîner sur nous les fureurs de la multitude: c'est parce que des +poignards sont plus faciles à trouver contre nous que des raisons. Dans +une seule conjuration il y en a trois ou quatre. Quand le côté droit tout +entier sera égorgé, le duc d'York arrivera pour s'asseoir sur le trône, et +d'Orléans, qui le lui a promis, l'assassinera; d'Orléans sera assassiné +lui-même par Marat, Danton et Robespierre, qui lui ont fait la même +promesse, et les triumvirs se partageront la France, couverte de cendres +et de sang, jusqu'à ce que le plus habile de tous, et ce sera Danton, +assassine les deux autres et règne seul, d'abord sous le titre de +dictateur, ensuite, sans déguisement, sous celui de roi. Voilà leur plan, +n'en doutez pas; à force d'y rêver, je l'ai trouvé; tout le prouve et le +rend évident: voyez comme toutes les circonstances se lient et se +tiennent: il n'y a pas un fait dans la révolution qui ne soit une partie +et une preuve de ces horribles complots. Vous êtes étonné, je le vois: +serez-vous encore incrédule?--Je suis étonné, en effet: mais dites-moi, y +en a-t-il beaucoup parmi vous, c'est-à-dire de votre côté, qui pensent +comme vous sur tout cela?--Tous, ou presque tous. Condorcet m'a fait une +fois quelques objections; Sieyès communique peu avec nous; Rabaut, lui, a +un autre plan, qui quelquefois se rapproche, et quelquefois s'éloigne du +mien: mais tous les autres n'ont pas plus de doute que moi sur ce que je +viens de vous dire; tous sentent la nécessité d'agir promptement, _de +mettre promptement les fers au feu_, pour prévenir tant de crimes et de +malheurs, pour ne pas perdre tout le fruit d'une révolution qui nous a +tant coûté. Dans le côté droit, il y a des membres qui n'ont pas assez de +confiance en vous; mais moi, qui ai été votre collègue, qui vous connais +pour un honnête homme, pour un ami de la liberté, je leur assure que vous +serez pour nous, que vous nous aiderez de tous les moyens que votre place +met à votre disposition. Est-ce qu'il peut vous rester la plus légère +incertitude sur tout ce que je vous ai dit de ces scélérats?--Je serais +trop indigne de l'estime que vous me témoignez, si je vous laissais penser +que je crois à la vérité de tout ce plan, que vous croyez être celui de +vos ennemis. Plus vous y mettez de faits, de choses et d'hommes, plus il +vous paraît vraisemblable à vous; et moins il me le paraît à moi. La +plupart des faits dont vous composez le tissu de ce plan ont eu un but +qu'on n'a pas besoin de leur prêter, qui se présente de lui-même, et vous +leur donnez un but qui ne se présente pas de lui-même, et qu'il faut leur +prêter. Or, il faut des preuves d'abord pour écarter une explication +naturelle, et il faut d'autres preuves ensuite pour faire adopter une +explication qui ne se présente pas naturellement. Par exemple, tout le +monde croit que Lafayette et d'Orléans étaient ennemis, et que c'était +pour délivrer Paris, la France et l'assemblée nationale, de beaucoup +d'inquiétudes, que d'Orléans fut engagé ou obligé par Lafayette à +s'éloigner quelque temps de la France; il faut établir, non par assertion, +mais par preuve, 1. qu'ils n'étaient pas ennemis; 2. qu'ils étaient +complices; 3. que le voyage de d'Orléans en Angleterre eut pour objet +l'exécution de leurs complots. Je sais qu'avec une manière de raisonner +si rigoureuse, on s'expose à laisser courir les crimes et les malheurs +devant soi sans les atteindre et sans les arrêter par la prévoyance; mais +je sais aussi qu'en se livrant à son imagination, on fait des systèmes sur +les événemens passés et sur les événemens futurs; on perd tous les moyens +de bien discerner et apprécier les événemens actuels, et rêvant des +milliers de forfaits que personne ne trame, on s'ôte la faculté de voir +avec certitude ceux qui nous menacent: on force des ennemis qui ont peu +de scrupules à la tentation d'en commettre, auxquels ils n'auraient jamais +pensé. Je ne doute pas qu'il n'y ait autour de nous beaucoup de scélérats: +le déchaînement de toutes les passions les fait naître, et l'or de +l'étranger les soudoie. Mais, croyez-moi, si leurs projets sont affreux, +ils ne sont ni si vastes, ni si grands, ni si compliqués, ni conçus et +menés si loin. Il y a dans tout cela beaucoup plus de voleurs et +d'assassins que de profonds conspirateurs. Les véritables conspirateurs +contre la république, ce sont les rois de l'Europe et les passions des +républicains. Pour repousser les rois de l'Europe et leurs régimens, nos +armées suffisent, et de reste: pour empêcher nos passions de nous dévorer, +il y a un moyen, mais il est unique: hâtez-vous d'organiser un +gouvernement qui ait de la force et qui mérite de la confiance. Dans +l'état où vos querelles laissent le gouvernement, une démocratie même de +vingt-cinq millions d'anges serait bientôt en proie à toutes les fureurs +et à toutes les dissensions de l'orgueil; comme l'a dit Jean-Jacques, il +faudrait vingt-cinq millions de dieux, et personne ne s'est avisé d'en +imaginer tant. Mon cher Salles, les hommes et les grandes assemblées ne +sont pas faits de manière que d'un côté il n'y ait que des dieux, et de +l'autre que des diables. Partout où il y a des hommes en conflit +d'intérêts et d'opinions, les bons mêmes ont des passions méchantes, et +les mauvais même, si on cherche à pénétrer dans leurs ames avec douceur +et patience, sont susceptibles d'impressions droites et bonnes. Je trouve +au fond de mon âme la preuve évidente et invincible de la moitié au moins +de cette vérité: je suis bon, moi, et aussi bon, à coup sûr, qu'aucun +d'entre vous; mais quand, au lieu de réfuter mes opinions avec de la +logique et de la bienveillance, on les repousse avec soupçon et injure, je +suis prêt à laisser là le raisonnement et à regarder si mes pistolets sont +bien chargés. Vous m'avez fait deux fois ministre, et deux fois vous +m'avez rendu un très-mauvais service; ce sont les dangers qui vous +environnent, et qui m'environnent, qui peuvent seuls me faire rester au +poste où je suis: un brave homme ne demande pas son congé la veille des +batailles. La bataille, je le vois, n'est pas loin; en prévoyant que des +deux côtés vous tirerez sur moi, je suis résolu à rester. Je vous dirai à +chaque instant ce que je croirai vrai dans ma raison et dans ma +conscience; mais soyez bien averti que je prendrai pour guides ma +conscience et ma raison, et non celles d'aucun homme sur la terre. Je +n'aurai pas travaillé trente ans de ma vie à me faire une lanterne, pour +laisser ensuite éclairer mon chemin par la lanterne des autres.» + +«Salles et moi nous nous séparâmes en nous serrant la main, en nous +embrassant, comme si nous avions été encore collègues de l'assemblée +constituante.» + + + + +FIN DES NOTES DU TOME TROISIÈME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME TROISIÈME. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Nouveaux massacres des prisonniers à Versailles.--Abus de pouvoir et +dilapidations de la commune.--Election des députés à la convention. +--Composition de la députation de Paris.--Position et projets des +Girondins; caractère des chefs de ce parti; du fédéralisme.--Etat du parti +parisien et de la commune.--Ouverture de la convention nationale le 20 +septembre 1792; abolition de la royauté; établissement de la +république.--Première lutte des girondins et des montagnards; dénonciation +de Robespierre et de Marat.--Déclaration de l'unité et de l'indivisibilité +de la république.--Distribution et forces des partis dans la convention. +--Changemens dans le pouvoir exécutif.--Danton quitte son ministère. +--Création de divers comités administratifs et du comité de constitution. + + + + +CHAPITRE II. + +Situation militaire à la fin d'octobre 1792.--Bombardement de Lille par +les Autrichiens; prise de Worms et de Mayence par Custine.--Faute de nos +généraux.--Mauvaise opération de Custine.--Armée des Alpes.--Conquête de +la Savoie et de Nice.--Dumouriez se rend à Paris; sa position à l'égard +des partis.--Influence et organisation du club des jacobins.--Etat de la +société française; salons de Paris.--Entrevue de Marat et de Dumouriez. +--Anecdotes.--Seconde lutte des girondins avec les montagnards; Louvet +dénonce Robespierre; réponse de Robespierre; l'assemblée ne donne pas +suite à son accusation.--Première proposition sur le procès de Louis XVI. + + + + +CHAPITRE III. + +Suite des opérations militaires de Dumouriez.--Modification dans le +ministère.--Pache ministre de la guerre.--Victoire de Jemmapes.--Situation +morale et politique de la Belgique; conduite politique de Dumouriez. +--Prise de Gand, de Mons, de Bruxelles, de Namur, d'Anvers; conquête de la +Belgique jusqu'à la Meuse.--Changemens dans l'administration militaire; +mésintelligence de Dumouriez avec la convention et les ministres.--Notre +position aux Alpes et aux Pyrénées. + + + + + +CHAPITRE IV. + +État des partis au moment du procès de Louis XVI.--Caractères et opinion +des membres du ministère à cette époque, Roland, Pache, Lebrun, Garat, +Monge et Clavière.--Détails sur la vie intérieure de la famille royale +dans la tour du Temple.--Commencement de la discussion sur la mise en +jugement de Louis XVI; résumé des débats; opinion de Saint-Just.--État +fâcheux des subsistances; détails et questions d'économie politique. +--Discours de Robespierre sur le jugement du roi.--La convention décrète +que le roi sera jugé par elle.--Papiers trouvés dans _l'armoire de fer_. +--Premier interrogatoire de Louis XVI à la convention.--Choc des opinions, +et des intérêts pendant le procès; inquiétude des jacobins.--Position du +duc d'Orléans; on propose son bannissement. + + + + + +CHAPITRE V. + +Continuation du procès de Louis XVI. Sa défense.--Débats tumultueux à la +convention.--Les girondins proposent l'appel au peuple; opinion du député +Salles; discours de Robespierre; discours de Vergniaud.--Position des +questions. Louis XVI est déclaré coupable et condamné à mort, sans appel +au peuple et sans sursis à l'exécution. Détails sur les débats et les +votes émis.--Assassinat du député Lepelletier Saint-Fargeau. Agitation +dans Paris.--Louis XVI fait ses adieux à sa famille; ses derniers momens +dans la prison et sur l'échafaud. + + + + +CHAPITRE VI. + +Position des partis après la mort de Louis XVI.--Changement dans le +pouvoir exécutif. Retraite de Roland; Beurnonville est nommé ministre de +la guerre, en remplacement de Pache.--Situation de la France à l'égard des +puissances étrangères; rôle de l'Angleterre; politique de Pitt.--État de +nos armées dans le nord; anarchie dans la Belgique par suite du +gouvernement révolutionnaire.--Dumouriez vient encore à Paris; son +opposition aux jacobins.--Deuxième coalition contre la France, plans de +défense générale proposés par Dumouriez.--Levée de trois cent mille +hommes.--Invasion de la Hollande par Dumouriez; détails des plans et des +opérations militaires.--Pache est nommé maire de Paris.--Agitation des +partis dans la capitale; leur physionomie, leur langage et leurs idées +dans la commune, dans les Jacobins et dans les sections.--Trouble à Paris +à l'occasion des subsistances; pillage des boutiques des épiciers. +--Continuation de la lutte des girondins et des montagnards; leurs forces, +leurs moyens.--Revers de nos armées dans le nord.--Décrets +révolutionnaires pour la défense du pays.--Établissement du _tribunal +criminel extraordinaire_; orageuses discussions dans l'assemblée à ce +sujet; événement de la soirée du 10 mars; le projet d'attaque contre la +convention échoue. + + + + +FIN DE LA TABLE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, +III, by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10385 *** |
