diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:34:57 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:34:57 -0700 |
| commit | dd33d0f1b1d9035e50034ce79e3578a8203afe97 (patch) | |
| tree | ba236e3ebbb13540dfcc0fc1e7a94ca3302bec5b | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 10678-0.txt | 8591 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/10678-8.txt | 9018 | ||||
| -rw-r--r-- | old/10678-8.zip | bin | 0 -> 214271 bytes |
6 files changed, 17625 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/10678-0.txt b/10678-0.txt new file mode 100644 index 0000000..fa025b3 --- /dev/null +++ b/10678-0.txt @@ -0,0 +1,8591 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10678 *** + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + +PAR M.A. THIERS + + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + + +TOME QUATRIÈME + + + +CONVENTION NATIONALE. + + +CHAPITRE VII. + + +SUITE DE NOS REVERS MILITAIRES; DÉFAITE DE NERWINDE.--PREMIÈRES +NÉGOCIATIONS DE DUMOURIEZ AVEC L'ENNEMI.--SES PROJETS DE CONTRE-ÉVOLUTION; +IL TRAITE AVEC L'ENNEMI.--ÉVACUATION DE LA BELGIQUE.--PREMIERS TROUBLES DE +L'OUEST; MOUVEMENTS INSURRECTIONNELS DANS LA VENDÉE.--DÉCRETS +RÉVOLUTIONNAIRES.--DÉSARMEMENT DES _suspects_.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ +AVEC DES ÉMISSAIRES DES JACOBINS.--IL FAIT ARRÊTER ET LIVRE AUX +AUTRICHIENS LES COMMISSAIRES DE LA CONVENTION.--DÉCRET CONTRE LES +BOURBONS.--MISE EN ARRESTATION DU DUC D'ORLÉANS ET DE SA FAMILLE. +--DUMOURIEZ, ABANDONNÉ DE SON ARMÉE APRÈS SA TRAHISON, SE RÉFUGIE DANS LE +CAMP DES IMPÉRIAUX; OPINION SUR CE GÉNÉRAL.--CHANGEMENTS DANS LES +COMMANDEMENTS DES ARMÉES DU NORD ET DU RHIN.--BOUCHOTTE EST NOMMÉ MINISTRE +DE LA GUERRE À LA PLACE DE BEURNONVILLE DESTITUÉ. + + +On a vu, dans le précédent chapitre, dans quel état d'exaspération se +trouvaient les partis de l'intérieur, et les mesures extraordinaires que +le gouvernement révolutionnaire avait prises pour résister à la coalition +étrangère et aux factions du dedans. C'est au milieu de ces circonstances, +de plus en plus imminentes, que Dumouriez, revenu de Hollande, rejoignit +son armée à Louvain. Nous l'avons vu déployant son autorité contre les +commissaires du pouvoir exécutif, et repoussant de toutes ses forces le +jacobinisme qui tâchait de s'introduire en Belgique. A toutes ces +démarches il en ajouta une plus hardie encore, et qui devait le conduire à +la même fin que Lafayette. Il écrivit, le 12 mars, une lettre à la +convention, dans laquelle, revenant sur la désorganisation des armées +opérée par Pache et les jacobins, sur le décret du 15 décembre, sur les +vexations exercées contre les Belges, il imputait tous les maux présens à +l'esprit désorganisateur qui se répandait de Paris sur la France, et de la +France dans les pays affranchis par nos armées. Cette lettre, pleine +d'expressions audacieuses, et surtout de remontrances, qu'il n'appartenait +pas à un général de faire, arriva au comité de sûreté générale, au moment +même où de si nombreuses accusations s'élevaient contre Dumouriez, et où +l'on faisait de continuels efforts pour lui conserver la faveur populaire, +et l'attacher lui-même à la république. Cette lettre fut tenue secrète, et +sur-le-champ on lui envoya Danton pour l'engager à la rétracter. + +Dumouriez rallia son armée en avant de Louvain, ramena ses colonnes +dispersées, jeta un corps vers sa droite pour garder la Campine, et pour +lier ses opérations avec les derrières de l'armée hasardée en Hollande. +Aussitôt après, il se décida à reprendre l'offensive pour rendre la +confiance à ses soldats. Le prince de Cobourg, après s'être emparé du +cours de la Meuse depuis Liége jusqu'à Maëstrich, et s'être porté au-delà +jusqu'à Saint-Tron, avait fait occuper Tirlemont par un corps avancé. +Dumouriez fit reprendre cette ville; et, voyant que l'ennemi n'avait pas +songé à garder la position importante de Goidsenhoven, laquelle domine +tout le terrain entre les deux Gettes, il y dirigea quelques bataillons, +qui s'y établirent sans difficulté. Le lendemain, 16 mars, l'ennemi voulut +recouvrer cette position perdue, et l'attaqua avec une grande vigueur. +Dumouriez, qui s'y attendait, la fit soutenir, et s'attacha à ranimer ses +troupes par ce combat. Les Impériaux repoussés, après avoir perdu sept à +huit cents hommes, repassèrent la petite Gette et allèrent se poster entre +les villages de Neerlanden, Landen, Nerwinden, Overwinden et Racour. Les +Français, encouragés par cet avantage, se placèrent de leur côté en avant +de Tirlemont et dans plusieurs villages situés à la gauche de la petite +Gette, devenue la ligne de séparation des deux armées. + +Dumouriez résolut dès lors de donner une grande bataille, et cette pensée +était aussi sage que hardie. La guerre méthodique ne convenait pas à ses +troupes peu disciplinées encore. Il fallait redonner de l'éclat à nos +armes, rassurer la convention, s'attacher les Belges, ramener l'ennemi +au-delà de la Meuse, le fixer là pour un temps, ensuite voler de nouveau +en Hollande, pénétrer dans une capitale de la coalition, et y porter la +révolution. A ces projets Dumouriez ajoutait encore, dit-il, le +rétablissement de la constitution de 1791, et le renversement des +démagogues, avec le secours des Hollandais et de son armée. Mais cette +addition était une folie, ici comme au moment où il était sur le Moerdik: +ce qu'il y avait de sage, de possible et de vrai dans son plan, c'était de +recouvrer son influence, de rétablir nos armes, et d'être rendu à ses +projets militaires par une bataille gagnée. L'ardeur renaissante de son +armée, sa position militaire, tout lui donnait une espérance fondée de +succès; d'ailleurs il fallait beaucoup hasarder dans sa situation, et il +ne devait pas hésiter. + +Notre armée s'étendait sur un front de deux lieues, et bordait la petite +Gette, de Neer-Heylissem à Leaw. Dumouriez résolut d'opérer un mouvement +de conversion, qui ramènerait l'ennemi entre Leaw et Saint-Tron. Sa gauche +étant appuyée à Leaw comme sur un pivot, sa droite devait tourner par +Neer-Heylissem, Racour et Landen, et obliger les Autrichiens à reculer +devant elle jusqu'à Saint-Tron. Pour cela il fallait traverser la petite +Gette, franchir ses rives escarpées, prendre Leaw, Orsmaël, Neerwinden, +Overwinden et Racour. Ces trois derniers villages, faisant face à notre +droite, qui devait les parcourir dans son mouvement de conversion, +formaient le principal point d'attaque. Dumouriez, divisant sa droite en +trois colonnes aux ordres de Valence, leur enjoignit de passer la Gette au +pont de Neer-Heylissem: l'une devait déborder l'ennemi, l'autre prendre +vivement la tombe élevée de Middelwinden, foudroyer de cette hauteur le +village d'Overwinden et s'en emparer, la troisième attaquer le village de +Neerwinden par sa droite. Le centre, confié au duc de Chartres, et composé +de deux colonnes, avait ordre de passer au pont d'Esemaël, de traverser +Laer, et d'attaquer de front Neerwinden, déjà menacé sur son premier flanc +par la troisième colonne. Enfin, la gauche, aux ordres de Miranda, devait +se diviser en deux et trois colonnes, occuper Leaw et Orsmaël, et s'y +maintenir, tandis que le centre et la droite, marchant en avant après la +victoire, opéreraient le mouvement de conversion, qui était le but de +la bataille. + +Ces dispositions furent arrêtées le 17 mars au soir. Le lendemain 18, dès +neuf heures du matin, toute l'armée s'ébranla avec ordre et ardeur. La +Gette fut traversée sur tous les points. Miranda fit occuper Leaw par +Champmorin, il s'empara lui-même d'Orsmaël, et engagea une canonnade avec +l'ennemi, qui s'était retiré sur les hauteurs de Halle, et s'y était +fortement retranché. Le but se trouvait atteint sur ce point. Au centre et +à droite, le mouvement s'opéra à la même heure, les deux parties de +l'armée traversèrent Elissem, Esemaël, Neer-Heylissem, et, malgré un feu +meurtrier, franchirent avec beaucoup de courage les hauteurs escarpées qui +bordaient la Gette. La colonne de l'extrême droite traversa Racour, +déborda dans la plaine, et au lieu de s'y étendre, comme elle en avait +l'ordre, commit la faute de se replier sur Overwinden pour chercher +l'ennemi. La seconde colonne de la droite, après avoir été retardée dans +sa marche, se lança avec une impétuosité héroïque sur la tombe élevée de +Middelwinden, et en chassa les impériaux; mais au lieu de s'y établir +fortement, elle ne fit que la traverser, et s'empara d'Overwinden. La +troisième colonne entra dans Neerwinden, et commit une autre faute par +l'effet d'un malentendu, celle de s'étendre trop tôt hors du village, et +de s'exposer par là à en être expulsée par un retour des Impériaux. +L'armée française touchait cependant à son but; mais le prince de Cobourg +ayant d'abord commis la faute de ne pas attaquer nos troupes à l'instant +où elles traversaient la Gette, et gravissaient ses bords escarpés, la +réparait en donnant un ordre général de reprendre les positions +abandonnées. Des forces supérieures étaient portées sur notre gauche +contre Miranda. Clerfayt, profitant de ce que la première colonne n'avait +pas persisté à le déborder, de ce que la seconde ne s'était pas établie +sur la tombe de Middelwinden, de ce que la troisième et les deux composant +le centre s'étaient accumulées confusément dans Neerwinden, traversait la +plaine de Landen, reprenait Racour, la tombe de Middelwinden, Overwinden +et Neerwinden. Dans ce moment, les Français étaient dans une position +désastreuse. Chassés de tous les points qu'ils avaient occupés, rejetés +sur le penchant des hauteurs, débordes par leur droite, foudroyés sur leur +front par une artillerie supérieure, menacés par deux corps de cavalerie, +et ayant une rivière à dos, ils pouvaient être détruits, et l'auraient été +certainement si l'ennemi, au lieu de porter la plus grande partie de ses +forces sur leur gauche, eût poussé plus vivement leur centre et leur +droite. Dumouriez, accourant alors sur ce point menacé, rallie ses +colonnes, fait reprendre la tombe de Middelwinden, et marche lui-même sur +Neerwinden, déjà pris deux fois par les Français, et repris deux fois +aussi par les Impériaux. Dumouriez y rentre pour la troisième fois, après +un horrible carnage. Ce malheureux village était encombré d'hommes et de +chevaux, et dans la confusion de l'attaque, nos troupes s'y étaient +accumulées et débandées. Dumouriez, sentant le danger, abandonne ce champ +embarrassé de débris humains, et recompose ses colonnes à quelque distance +du village. Là , il s'entoure d'artillerie, et se dispose à se maintenir +sur ce champ de bataille. Dans ce moment, deux colonnes de cavalerie +fondent sur lui; l'une de Neerwinden, l'autre d'Overwinden. Valence +prévient la première à la tête de la cavalerie française, la charge +impétueusement, la repousse, et, couvert de glorieuses blessures, est +obligé de céder son commandement au duc de Chartres. Le général Thouvenot +reçoit la seconde avec calme, la laisse s'engager au sein de notre +infanterie, dont il fait ouvrir les rangs, puis il ordonne tout à coup une +double décharge de mitraille et de mousqueterie, qui, faite à bout +portant, accable la cavalerie impériale et la détruit presque entièrement. +Dumouriez reste ainsi maître du champ de bataille, et s'y établit pour +achever le lendemain son mouvement de conversion. + +La journée avait été sanglante; mais le plus difficile semblait exécuté. +La gauche, établie dès le matin à Leaw et Orsmaël, devait n'avoir plus +rien à faire, et le feu ayant cessé à deux heures après midi, Dumouriez +croyait qu'elle avait conservé son terrain. Il se regardait comme +victorieux, puisqu'il occupait tout le champ de bataille. Cependant la +nuit approchait, la droite et le centre allumaient leurs feux, et aucun +officier n'était venu apprendre à Dumouriez, de la part de Miranda, ce qui +se passait sur son flanc gauche. Alors il conçoit des doutes, et bientôt +des inquiétudes. Il part à cheval avec deux officiers et deux domestiques, +et trouve le village de Laer abandonné par Dampierre, qui commandait sous +le duc de Chartres l'une des deux colonnes du centre. Dumouriez apprend là +que la gauche, entièrement débandée, avait repassé la Gette, et avait fui +jusqu'à Tirlemont; et que Dampierre, se voyant alors découvert, s'était +reporté en arrière, au poste qu'il occupait le matin avant la bataille. Il +part aussitôt ventre à terre, accompagné de ses deux domestiques et de ses +deux officiers, manque d'être pris par les hulans autrichiens, arrive vers +minuit à Tirlemont, et trouve Miranda qui s'était replié à deux lieues du +champ de bataille, et que Valence, transporté là par suite de ses +blessures, engageait vainement à se reporter en avant. Miranda, entré à +Orsmaël dès le matin, avait été attaqué au moment où les Impériaux +reprenaient toutes leurs positions. La plus grande partie des forces de +l'ennemi avait porté sur son aile, qui formée en partie des volontaires +nationaux, s'était débandée et avait fui jusqu'à Tirlemont. Miranda, +entraîné, n'avait eu ni le temps ni la force de rallier ses soldats, +quoique Miacsinsky fût venu à son secours avec un corps de troupes +fraîches; il ne songea même pas à en faire prévenir le général en chef. +Quant à Champmorin, placé à Leaw avec la dernière colonne, il s'y était +maintenu jusqu'au soir, et n'avait songé à rentrer à Bingen, son point de +départ, que vers la fin de la journée. + +L'armée française se trouva ainsi détachée, partie en arrière de la Gette, +partie en avant; et si l'ennemi, moins intimidé par une action aussi +opiniâtre, eût voulu pousser ses avantages, il pouvait couper notre ligne, +anéantir notre droite campée à Neerwinden, et mettre en fuite la gauche +déjà repliée. Dumouriez, sans s'épouvanter, se décide froidement à la +retraite, et dès le lendemain matin il se prépare à l'exécuter. Pour cela, +il s'empare de l'aile de Miranda, tâche de lui rendre quelque courage, et +veut la reporter en avant pour arrêter l'ennemi sur la gauche de la ligne, +tandis que le centre et la droite, faisant leur retraite, essaieront de +repasser la Gette. Mais cette portion de l'armée, abattue par sa défaite +de la veille, n'avance qu'avec peine. Heureusement Dampierre, qui avait +repassé la Gette le jour même avec une colonne du centre, appuie le +mouvement de Dumouriez, et se conduit avec autant d'intelligence que de +courage. Dumouriez, toujours au milieu de ses bataillons, les soutient, et +veut les conduire sur la hauteur de Wommersem, qu'ils avaient occupée la +veille avant le commencement de la bataille. Les Autrichiens y avaient +placé des batteries, et faisaient de ce point un feu meurtrier. Dumouriez +se met à la tête de ces soldats abattus, leur fait sentir qu'il vaut mieux +tenter l'attaque que de recevoir un feu continu, qu'ils en seront quittes +pour une charge, bien moins meurtrière pour eux que cette froide +immobilité en présence d'une artillerie foudroyante. Deux fois il les +ébranle, et deux fois, comme découragés par le souvenir de la veille, ils +s'arrêtent; et tandis qu'ils supportent avec une constance héroïque le feu +Des hauteurs de Wommersem, il n'ont pas le courage beaucoup plus facile de +charger à la baïonnette. Dans cet instant un boulet emporte le cheval de +Dumouriez: il est renversé et couvert de terre. Ses soldats épouvantés +sont prêts à fuir à cette vue, mais il se relève avec une extrême +promptitude, remonte à cheval, et continue à les maintenir sur le champ de +bataille. + +Pendant ce temps, le duc de Chartres opérait la retraite de la droite et +de la moitié du centre. Conduisant ses quatre colonnes avec autant +d'intrépidité que d'intelligence, il se retire froidement en présence d'un +ennemi formidable, et traverse les trois ponts de la Gette sans avoir été +entamé. Dumouriez replie alors son aile gauche, ainsi que la colonne de +Dampierre, et rentre dans les positions de la veille, en présence d'un +ennemi saisi d'admiration pour sa belle retraite. Le 19, l'armée se +trouvait, comme le 17, entre Hackenhoven et Goidsenhoven, mais avec une +perte de quatre mille morts, avec une désertion de plus de dix mille +fuyards, qui couraient déjà vers l'intérieur, et avec le découragement +d'une bataille perdue. + +Dumouriez, dévoré de chagrins, agité de sentimens contraires, songeait +tantôt à se battre à outrance contre les Autrichiens, tantôt à détruire la +faction des jacobins, auxquels il attribuait la désorganisation et les +revers de son armée. Dans les accès de sa violente humeur, il parlait tout +haut contre la tyrannie de Paris, et ses propos, répétés par son +état-major, circulaient dans toute l'armée. Néanmoins, quoique livré à un +singulier désordre d'esprit, il ne perdit pas le sang-froid nécessaire +dans une retraite, et il fit les meilleures dispositions pour occuper +long-temps la Belgique par les places fortes, s'il était obligé de +l'évacuer avec ses armées. En conséquence il ordonna au général d'Harville +de jeter une forte garnison dans le château de Namur, et de s'y maintenir +avec une division. Il envoya le général Ruault à Anvers pour recueillir +les vingt mille hommes de l'expédition de Hollande, et garder l'Escaut, +Tandis que de bonnes garnisons occuperaient Breda et Gertruydenberg. Son +but était de former ainsi un demi-cercle de places fortes, passant par +Namur, Mons, Tournay, Courtray, Anvers, Breda et Gertruydenberg; de se +placer au centre de ce demi-cercle, et d'y attendre les renforts +nécessaires pour agir plus énergiquement. Le 22, il livra, devant Louvain, +un combat de position aux Impériaux, qui fut aussi grave que celui de +Goidsenhoven, et leur coûta autant de monde. Le soir, il eut une entrevue +avec le colonel Mack, officier ennemi qui exerçait une grande influence +sur les opérations des coalisés, par la réputation dont il jouissait en +Allemagne. Ils convinrent de ne plus livrer de combats décisifs, de se +suivre lentement et en bon ordre, pour épargner le sang des soldats et +ménager les pays qui étaient le théâtre de la guerre. Cette espèce +d'armistice, toute favorable aux Français, qui se seraient débandés s'ils +avaient été attaqués vivement, convenait aussi parfaitement au timide +système de la coalition, qui, après avoir recouvré la Meuse, ne voulait +plus rien tenter de décisif avant la prise de Mayence. Telle fut la +première négociation de Dumouriez avec l'ennemi. La politesse du colonel +Mack, ses manières engageantes, purent disposer l'esprit si agité du +général à recourir à des secours étrangers. Il commençait à ne plus +apercevoir d'avenir dans la carrière où il se trouvait engagé: si quelques +mois auparavant il prévoyait succès, gloire, influence, en commandant les +armées françaises, et si cette espérance le rendait plus indulgent pour +les violences révolutionnaires, aujourd'hui battu, dépopularisé, +attribuant la désorganisation de son armée à ces mêmes violences, il +voyait avec horreur des désordres qu'il avait pu autrefois ne considérer +qu'avec indifférence. Élevé dans les cours, ayant vu de ses yeux quelle +machine fortement organisée il fallait pour assurer la durée d'un état, il +ne pouvait concevoir que des bourgeois soulevés pussent suffire à une +opération aussi compliquée que celle du gouvernement. Dans une telle +situation, si un général, administrateur et guerrier à la fois, tient la +force dans ses mains, il est difficile que l'idée ne lui vienne pas de +l'employer pour terminer des désordres qui épouvantent sa pensée et +menacent même sa personne. Dumouriez était assez hardi pour concevoir une +pareille idée; et, ne voyant plus d'avenir en servant la révolution par +des victoires, il songea à s'en former un autre en ramenant cette +révolution à la constitution de 1791, et en la réconciliant à ce prix avec +toute l'Europe. Dans ce plan, il fallait un roi, et les hommes importaient +assez peu à Dumouriez pour qu'il ne s'inquiétât pas beaucoup du choix. On +lui reprocha alors de vouloir placer sur le trône la maison d'Orléans. Ce +qui porta à le croire, c'est son affection pour le duc de Chartres, auquel +il avait ménagé à l'armée le rôle le plus brillant. Mais cette preuve +était fort insignifiante, car le jeune duc avait mérité tout ce qu'il +avait obtenu, et d'ailleurs rien ne prouvait dans sa conduite un concert +avec Dumouriez. Une autre considération persuada tous les esprits: c'est +que, dans le moment, il n'y avait pas d'autre choix possible, si l'on +voulait créer une dynastie nouvelle. Le fils du roi mort était trop jeune, +et d'ailleurs le régicide n'admettait pas une réconciliation aussi prompte +avec la dynastie. Les oncles étaient en état d'hostilité; et il ne restait +que la branche d'Orléans, aussi compromise dans la révolution que les +jacobins eux-mêmes, et seule capable d'écarter toutes les craintes des +révolutionnaires. Si l'esprit agité de Dumouriez s'arrêta à un choix, il +ne put en former d'autre alors, et ce fut cette nécessité qui le fit +accuser de songer à mettre la famille d'Orléans sur le trône. Il le nia +dans l'émigration; mais cette dénégation intéressée ne prouve rien; et il +ne faut pas plus le croire sur ce point que sur la date antérieure qu'il a +prétendu donner à ses desseins. Il a voulu dire en effet que son projet de +résistance contre les jacobins était plus ancien, mais ce fait est faux. +Ce n'est qu'alors, c'est-à -dire lorsque la carrière des succès lui fut +fermée, qu'il songea à s'en ouvrir une autre. Dans ce projet, il entrait +du ressentiment personnel, du chagrin de ses revers, enfin une indignation +sincère, mais tardive, contre les désordres sans issue qu'il prévoyait +maintenant sans aucune illusion. + +Le 22, il trouva à Louvain Danton et Lacroix qui venaient lui demander +raison de la lettre écrite le 12 mars à la convention, et tenue secrète +par le comité de sûreté générale. Danton, avec lequel il sympathisait, +espérait le ramener à des sentimens plus calmes, et le rattacher à la +cause commune. Mais Dumouriez traita les deux commissaires et Danton +lui-même avec beaucoup d'humeur, et leur laissa découvrir les plus +sinistres dispositions. Il se répandit en nouvelles plaintes contre la +convention et les jacobins, et ne voulut pas rétracter sa lettre. +Seulement il consentit à écrire deux mots, pour dire qu'il en donnerait +plus tard l'explication. Danton et Lacroix partirent sans avoir rien pu +obtenir, et le laissant dans la plus violente agitation. + +Le 23, après une résistance assez vive pendant toute la journée, plusieurs +corps abandonnèrent leurs postes, et il fut obligé de quitter Louvain en +désordre. Heureusement l'ennemi n'aperçut rien de ce mouvement, et n'en +profita pas pour achever de jeter la confusion dans notre armée, en la +poursuivant. Dumouriez sépara alors la troupe de ligne des volontaires, la +réunit à l'artillerie, et en composa un corps d'élite de quinze mille +Hommes, avec lequel il se plaça lui-même à l'arrière-garde. Là , se +montrant au milieu de ses soldats, escarmouchant tous les jours avec eux, +il parvint à donner à sa retraite une attitude plus ferme. Il fit évacuer +Bruxelles avec beaucoup d'ordre, traversa cette ville le 25, et le 27 vint +camper à Ath. Là , il eut de nouvelles conférences avec le colonel Mack, en +fut traité avec beaucoup de délicatesse et d'égards; et cette entrevue, +qui n'avait pour objet que de régler les détails de l'armistice, se +changea bientôt en une négociation plus importante. Dumouriez confia tous +ses ressentimens au colonel étranger, et lui découvrit ses projets de +renverser la convention nationale. Ici, abusé par le ressentiment, +s'exaltant sur l'idée d'une désorganisation générale, le sauveur de la +France dans l'Argonne obscurcit sa gloire en traitant avec un ennemi dont +l'ambition devait rendre toutes les intentions suspectes, et dont la +puissance était alors la plus dangereuse pour nous. Il n'y a, comme nous +l'avons déjà dit, qu'un choix pour l'homme de génie dans ces situations +difficiles: ou se retirer et abdiquer toute influence, pour ne pas être +complice d'un système qu'il désapprouve; ou s'isoler du mal qu'il ne peut +empêcher, et faire une chose, une seule chose, toujours morale, toujours +glorieuse, travailler à la défense de son pays. + +Dumouriez convint avec le colonel Mack qu'il y aurait une suspension +d'armes entre les deux armées; que les Impériaux n'avanceraient pas sur +Paris, pendant qu'il y marcherait lui-même, et que l'évacuation de la +Belgique serait le prix de cette condescendance; il fut aussi stipulé que +la place de Condé serait temporairement donnée en garantie, et que, dans +le cas où Dumouriez aurait besoin des Autrichiens, ils seraient à ses +ordres. Les places fortes devaient recevoir des garnisons composées d'une +moitié d'impériaux et d'une moitié de Français, mais sous le commandement +de chefs français, et à la paix toutes les places seraient rendues. Telles +furent les coupables conventions faites par Dumouriez avec le prince de +Cobourg, par l'intermédiaire du colonel Mack. + +On ne connaissait encore à Paris que la défaite de Neerwinden et +l'évacuation successive de la Belgique. La perte d'une grande bataille, +une retraite précipitée, concourant avec les nouvelles qu'on avait reçues +de l'Ouest, y causèrent la plus grande agitation. Un complot avait été +découvert à Rennes, et il paraissait tramé par les Anglais, les seigneurs +bretons et les prêtres non assermentés. Déjà des mouvemens avaient éclaté +dans l'Ouest, à l'occasion de la cherté des subsistances et de la menace +de ne plus payer le culte; maintenant c'était dans le but avoué de +défendre la cause de la monarchie absolue. Des rassemblemens de paysans, +demandant le rétablissement du clergé et des Bourbons, s'étaient montrés +aux environs de Rennes et de Nantes. Orléans était en pleine insurrection, +et le représentant Bourdon avait manqué d'y être assassiné. Les révoltés +s'élevaient déjà à plusieurs milliers d'hommes. Il ne fallait rien moins +que des armées et des généraux pour les réduire. Les grandes villes +dépêchaient leurs gardes nationales; le général Labourdonnaie avançait +avec son corps, et tout annonçait une guerre civile des plus sanglantes. +Ainsi, d'une part, nos armées se retiraient devant la coalition, de +l'autre la Vendée se levait, et jamais la fermentation ordinairement +produite par le danger n'avait dû être plus grande. + +A peu près à cette époque, et à la suite du 10 mars, on avait imaginé de +réunir les chefs des deux opinions au comité de sûreté générale, pour +qu'ils pussent s'y expliquer sur les motifs de leurs divisions. C'est +Danton qui avait provoqué l'entrevue. + +Les querelles de tous les jours ne satisfaisaient point des haines qu'il +n'avait pas, l'exposaient à une discussion de conduite qu'il redoutait, +et arrêtaient l'oeuvre de la révolution qui lui était si chère. Il en +désirait donc la fin. Il avait montré une grande bonne foi dans les +différens entretiens, et s'il prenait l'initiative, s'il accusait les +girondins, c'était pour écarter les reproches dont il aurait pu être +l'objet. Les girondins, tels que Buzot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, avec +leur délicatesse accoutumée, se justifiaient comme si l'accusation eût été +sérieuse, et prêchaient un converti en argumentant avec Danton. Il n'en +était pas de même avec Robespierre: on l'irritait en voulant le +convaincre, et on cherchait à lui démontrer ses torts, comme si cette +démonstration avait dû l'apaiser. Pour Marat, qui s'était cru nécessaire à +ces conférences, personne n'avait daigné lui donner une explication, et +ses amis mêmes, pour n'avoir pas à se justifier de cette alliance, ne lui +adressaient jamais la parole. De pareilles conférences devaient aigrir +plutôt que radoucir les chefs opposés: fussent-ils parvenus à se prouver +réciproquement leurs torts, une telle démonstration ne les eût +certainement pas conciliés. Les choses en étaient à ce point, lorsque les +évènemens de la Belgique furent connus à Paris. + +Sur-le-champ on s'accusa de part et d'autre; on se reprocha de contribuer +aux désastres publics, les uns en désorganisant le gouvernement, les +autres en voulant ralentir son action. On demanda des explications sur la +conduite de Dumouriez. On lut la lettre du 12 mars, qui avait été tenue +secrète, et à cette lecture on s'écria que Dumouriez trahissait, que bien +évidemment il tenait la conduite de Lafayette, et qu'à son exemple il +commençait sa trahison par des lettres insolentes à l'assemblée. Une +seconde lettre, écrite le 27 mars, et plus hardie que celle du 12, excita +encore davantage les soupçons. De tous côtés on pressa Danton d'expliquer +ce qu'il savait de Dumouriez. Personne n'ignorait que ces deux hommes +avaient du goût l'un pour l'autre, que Danton avait insisté pour tenir +secrète la lettre du 12 mars, et qu'il était parti pour en obtenir la +rétractation. On disait même qu'ils avaient malversé ensemble dans la +riche Belgique. Aux Jacobins, dans le comité de défense générale, dans +l'assemblée, on somma Danton de s'expliquer. Celui-ci, embarrassé des +soupçons des girondins et des doutes des montagnards eux-mêmes, éprouva +pour la première fois quelque peine à répondre. Il dit que les grands +talens de Dumouriez avaient paru mériter des ménagemens; qu'on avait cru +convenable de le voir, avant de le dénoncer, afin de lui faire sentir ses +torts, et le ramener, s'il était possible, à de meilleurs sentimens; que +jusqu'ici les commissaires n'avaient vu dans sa conduite que l'effet de +mauvaises suggestions, et surtout le chagrin de ses derniers revers; mais +qu'ils avaient cru, et qu'ils croyaient encore, pouvoir conserver ses +talens à la république. + +Robespierre dit que, s'il en était ainsi, il ne fallait pas le ménager, et +qu'il était inutile de garder tant de mesure avec lui. Il renouvela en +outre la motion que Louvet avait faite contre les Bourbons restés en +France, c'est-à -dire contre les membres de la famille d'Orléans; et il +parut étrange que Robespierre, qui, en janvier, les avait si fortement +défendus contre les girondins, les attaquât maintenant avec tant de +fureur. Mais son âme soupçonneuse avait tout de suite supposé de sinistres +complots. Il s'était dit: Un ancien prince du sang ne peut se résigner à +son nouvel état, et bien qu'il s'appelle _Égalité_, son sacrifice ne peut +être sincère; il conspire donc, et en effet tous nos généraux lui +appartiennent: Biron, qui commande aux Alpes, est son intime; Valence, +général de l'armée des Ardennes, est gendre de son confident Sillery; ses +deux fils occupent le premier rang dans l'armée de la Belgique; Dumouriez +enfin leur est ouvertement dévoué, et il les élève avec un soin +particulier: les girondins ont attaqué en janvier la famille d'Orléans; +mais c'est une feinte de leur part qui n'avait d'autre but que d'écarter +tout soupçon de connivence: Brissot, ami de Sillery, est l'intermédiaire +de la conspiration: voilà le complot découvert; le trône est relevé et la +France perdue, si on ne s'empresse de proscrire les conjurés. Telles +étaient les conjectures de Robespierre; et, ce qu'il y a de plus effrayant +dans cette manière de raisonner, c'est que Robespierre, inspiré par la +haine, croyait à ses calomnies. La Montagne étonnée repoussa sa +proposition. «Donnez donc des preuves, lui disaient ceux qui étaient assis +à ses côtés.--Des preuves, répondait-il, des preuves! je n'en ai pas, mais +j'ai la _conviction morale!_» + +Sur-le-champ on songea, comme on le faisait toujours dans les momens de +danger, à accélérer l'action du pouvoir exécutif et celle des tribunaux, +pour se garantir à la fois de ce qu'on appelait l'ennemi extérieur et +intérieur. + +On fit donc partir à l'instant même les commissaires nommés pour le +recrutement, et on examina la question de savoir si la convention ne +devait pas _prendre une plus grande part à l'exécution des lois_. La +manière dont le pouvoir exécutif était organisé paraissait insuffisante. +Des ministres placés hors de l'assemblée, agissant de leur chef et sous sa +surveillance très éloignée, un comité chargé de faire des rapports sur +toutes les mesures de sûreté générale, toutes ces autorités se contrôlant +les unes les autres, délibérant éternellement sans agir, paraissaient très +au-dessous de l'immense tâche qu'elles avaient à remplir. D'ailleurs ce +ministère, ces comités, étaient composés de membres suspects, parce qu'ils +étaient modérés; et dans ce temps où la promptitude, la force, étaient des +conditions indispensables de succès, toute lenteur, toute modération était +suspecte de conspiration. On songea donc à établir un comité qui réunirait +à la fois les fonctions du comité diplomatique, du comité militaire, du +comité de sûreté générale, qui pourrait au besoin ordonner et agir de son +chef, et arrêter ou suppléer l'action ministérielle. Divers projets +d'organisation furent présentés pour remplir cet objet, et confiés à une +commission chargée de les discuter. Immédiatement après, on s'occupa des +moyens d'atteindre l'ennemi intérieur, c'est-à -dire _les aristocrates, les +traîtres_, dont on se disait entouré. La France, s'écriait-on, est pleine +de prêtres réfractaires, de nobles, de leurs anciennes créatures, de leurs +anciens domestiques, et cette clientèle, encore considérable, nous +entoure, nous trahit, et nous menace aussi dangereusement que les +baïonnettes ennemies. Il faut les découvrir, les signaler, et les entourer +d'une lumière qui les empêche d'agir. Les jacobins avaient donc proposé, +et la convention avait décrété que, d'après une coutume empruntée à la +Chine, le nom de toutes les personnes habitant une maison serait inscrit +sur leurs portes[1]. + +[Note 1: Décret du 29 mars.] + +On avait ensuite ordonné le désarmement de tous les citoyens _suspects_, +et on avait qualifié tels, les prêtres non assermentés, les nobles, les +ci-devant seigneurs, les fonctionnaires destitués, etc. Le désarmement +devait s'opérer par la voie des visites domiciliaires; et le seul +adoucissement apporté à cette mesure fut que les visites ne pouvaient +avoir lieu la nuit. Après s'être ainsi assuré le moyen de poursuivre et +d'atteindre tous ceux qui donnaient le moindre ombrage, on avait enfin +ajouté celui de les frapper de la manière la plus prompte, en installant +le tribunal révolutionnaire. C'est sur la proposition de Danton que ce +terrible instrument de la défiance révolutionnaire fut mis en exercice. +Cet homme redoutable en avait compris l'abus, mais avait tout sacrifié au +but. Il savait que frapper vite, c'est examiner moins attentivement; +qu'examiner moins attentivement, c'est s'exposer à se tromper, surtout en +temps de partis; et que se tromper, c'est commettre une atroce injustice. +Mais, à ses yeux, la révolution était la société accélérant son action en +toutes choses, en matière de justice, d'administration et de guerre. En +temps calme, la société aime mieux, disait-il, laisser échapper le +coupable que frapper l'innocent, parce que le coupable est peu dangereux, +mais à mesure qu'il le devient davantage, elle tend davantage aussi à le +saisir; et lorsqu'il devient si dangereux qu'il pourrait la faire périr, +ou du moins quand elle le croit ainsi, elle frappe tout ce qui excite ses +soupçons, et préfère alors atteindre un innocent que laisser échapper un +coupable. Telle est la dictature, c'est-à -dire l'action violente dans +les sociétés menacées; elle est rapide, arbitraire, fautive, mais +irrésistible. + +Ainsi la concentration des pouvoirs dans la convention, l'installation du +tribunal révolutionnaire, le commencement de l'inquisition contre les +suspects, un redoublement de haine contre les députés qui résisteraient à +ces moyens extraordinaires, furent le résultat de la bataille de Nerwinde, +de la retraite de la Belgique, des menaces de Dumouriez, et des mouvements +de la Vendée. + +L'humeur de Dumouriez s'était accrue avec ses revers. Il venait +d'apprendre que l'armée de Hollande se retirait en désordre, abandonnait +Anvers et l'Escaut, en laissant dans Breda et Gertruydenberg les deux +garnisons françaises; que d'Harville n'avait pu garder le château de +Namur, et se repliait sur Givet et Maubeuge; que Neuilly enfin, loin de +pouvoir se maintenir à Mons, s'était vu obligé de se retirer sur Condé et +Valenciennes, parce que sa division, au lieu de prendre position sur les +hauteurs de Nimy, avait pillé les magasins et pris la fuite. Ainsi, par +suite des désordres de cette armée, il voyait s'évanouir le projet de +former en Belgique un demi-cercle de places fortes, qui aurait passé de +Namur en Flandre et en Hollande, et au centre duquel il se serait placé +pour agir avec plus d'avantage. Il n'avait bientôt plus rien à offrir en +échange aux Impériaux, et il tombait sous leur dépendance en +s'affaiblissant. Sa colère augmentait en approchant de la France, en +voyant les désordres de plus près, et en entendant les cris qui +s'élevaient contre lui. Déjà il ne se cachait plus; et ses paroles, +proférées en présence de son état-major, et répétées dans l'armée, +annonçaient les projets qui fermentaient dans sa tête. La soeur du duc +d'Orléans et Mme de Sillery, fuyant les proscriptions qui les menaçaient, +s'étaient rendues en Belgique pour chercher une protection auprès de leurs +frères. Elles étaient à Ath, et ce fut un nouvel aliment donné aux +soupçons. + +Trois envoyés jacobins, un nommé Dubuisson, réfugié de Bruxelles, Proly, +fils naturel de Kaunitz, et Pereyra, juif portugais, se rendirent à Ath, +sous le prétexte faux ou vrai d'une mission de Lebrun. Ils se +transportèrent auprès du général en espions du gouvernement, et n'eurent +aucune peine à découvrir des projets que Dumouriez ne cachait plus. Ils le +trouvèrent entouré du général Valence et des fils d'Orléans, furent fort +mal reçus, et entendirent les paroles les moins flatteuses pour les +jacobins et la convention. Cependant le lendemain ils revinrent et +obtinrent un entretien secret. Cette fois Dumouriez se décela entièrement: +Il commença par leur dire qu'il était assez fort pour se battre devant et +derrière; que la convention était composée de deux cents brigands et de +Six cents imbéciles, et qu'il se moquait de ses décrets, qui bientôt +n'auraient plus de valeur que dans la banlieue de Paris. «Quant au +tribunal révolutionnaire, ajouta-t-il avec une indignation croissante, je +saurai l'empêcher, et tant que j'aurai trois pouces de fer à mes côtés, +cette horreur n'existera jamais.» Ensuite il s'emporta contre les +volontaires, qu'il appelait des lâches; il dit qu'il ne voulait plus que +des troupes de ligne, et qu'avec elles il irait mettre fin à tous les +désordres de Paris. «Vous ne voulez donc pas de constitution? lui +demandent alors les trois interlocuteurs.--La nouvelle constitution +imaginée par Condorcet est trop sotte.--Et que mettrez-vous à la place? +--L'ancienne de 1791, toute mauvaise qu'elle est.--Mais il faudra un roi, +et le nom de Louis fait horreur.--Qu'il s'appelle Louis ou Jacques, peu +importe.--Ou Philippe, reprend l'un des envoyés. Mais comment +remplacerez-vous l'assemblée actuelle?» Dumouriez cherche un moment, puis +ajoute: «Il y a des administrations locales, toutes choisies par la +confiance de la nation; et les cinq cents présidens de districts seront +les cinq cents représentans.--Mais avant leur réunion, qui aura +l'initiative de cette révolution?--Les Mameluks, c'est-à -dire mon armée. +Elle émettra ce voeu, les présidens de district le feront confirmer, et je +ferai la paix avec la coalition, qui, si je ne m'y oppose, est à Paris +dans quinze jours.» + +Les trois envoyés, soit, comme l'a cru Dumouriez, qu'ils vinssent le +sonder dans l'intérêt des jacobins, soit qu'ils voulussent l'engager à se +dévoiler davantage, lui suggèrent alors une idée. Pourquoi, lui +disent-ils, ne mettrait-il pas les jacobins, qui sont un corps délibérant +tout préparé, à la place de la convention? Une indignation mêlée de mépris +éclate à ces mots sur le visage du général, et ils retirent leur +proposition. Ils lui parlent alors du danger auquel son projet exposerait +les Bourbons qui sont détenus au Temple, et auxquels il paraît +s'intéresser. Dumouriez réplique aussitôt que, périraient-ils tous +jusqu'au dernier, à Paris et à Coblentz, la France trouverait un chef et +serait sauvée; qu'au reste, si Paris commettait de nouvelles barbaries sur +les infortunés prisonniers du Temple, il y serait sur-le-champ, et qu'avec +douze mille hommes il en serait le maître. Il n'imiterait pas l'imbécile +de Broglie, qui, avec trente mille hommes, avait laissé prendre la +Bastille; mais avec deux postes, à Nogent et à Pont-Saint-Maxence, il +ferait mourir les Parisiens de faim. «Au reste, ajoute-t-il, vos jacobins +peuvent expier tous leurs crimes; qu'ils sauvent les infortunés +prisonniers, et chassent les sept cent quarante-cinq tyrans de la +convention, et ils sont pardonnés.» + +Ses interlocuteurs lui parlent alors de ses dangers. «Il me reste +toujours, dit-il, un temps de galop vers les Autrichiens.--Vous voulez +donc partager le sort de Lafayette?--Je passerai à l'ennemi autrement que +lui; et d'ailleurs les puissances ont une autre opinion de mes talens, et +ne me reprochent pas les 5 et 6 octobre.» + +Dumouriez avait raison de ne pas redouter le sort de Lafayette; on +estimait trop ses talens, et on n'estimait pas assez la fermeté de ses +principes, pour l'enfermer à Olmütz. Les trois envoyés le quittèrent en +lui disant qu'ils allaient sonder Paris et les jacobins sur ce sujet. + +Dumouriez, tout en croyant ses interlocuteurs de purs jacobins, ne s'en +était pas exprimé avec moins d'audace. Dans ce moment en effet ses projets +devenaient évidens. Les troupes de ligne et les volontaires s'observaient +avec défiance, et tout annonçait qu'il allait lever le drapeau de la +révolte. + +Le pouvoir exécutif avait reçu des rapports alarmans, et le comité de +sûreté générale avait proposé et fait rendre un décret par lequel +Dumouriez était mandé à la barre. Quatre commissaires, accompagnés du +ministre de la guerre, étaient chargés de se transporter à l'armée pour +notifier le décret et amener le général à Paris. Ces quatre commissaires +étaient Bancal, Quinette, Camus et Lamarque. Beurnonville s'était joint à +eux, et son rôle était difficile à cause de l'amitié qui l'unissait à +Dumouriez. + +Cette commission partit le 30 mars. Le même jour Dumouriez se porta au +champ de Bruille, d'où il menaçait à la fois les trois places importantes +de Lille, Condé et Valenciennes. Il était fort incertain sur le parti +qu'il devait prendre, car son armée était partagée. L'artillerie, la +troupe de ligne, la cavalerie, tous les corps organisés lui paraissaient +dévoués; mais les volontaires nationaux commençaient à murmurer et à se +séparer des autres. Dans cette situation, il ne lui restait qu'une +ressource, c'était de désarmer les volontaires. Mais il s'exposait à un +combat, et l'épreuve était difficile, parce que les troupes de ligne +pouvaient avoir de la répugnance à égorger des compagnons d'armes. +D'ailleurs, parmi ces volontaires il y en avait qui s'étaient fort bien +battus, et qui paraissaient lui être attachés. Hésitant sur cette mesure +de rigueur, il songea à s'emparer des trois places au centre desquelles il +s'était porté. Par leur moyen il se procurait des vivres, et il avait un +point d'appui contre l'ennemi, dont il se défiait toujours. Mais l'opinion +était divisée dans ces trois places. Les sociétés populaires, aidées des +volontaires, s'y étaient soulevées contre lui, et menaçaient la troupe de +ligne. A Valenciennes et à Lille, les commissaires de la convention +excitaient le zèle des républicains, et dans Condé seulement l'influence +de la division Neuilly donnait l'avantage à ses partisans. Parmi les +généraux de division, Dampierre se conduisait à son égard, comme lui-même +avait fait à l'égard de Lafayette après le 10 août; et plusieurs autres, +sans se déclarer encore, étaient prêts à l'abandonner. + +Le 31, six volontaires, portant sur leur chapeau ces mots écrits avec de +la craie: _République ou la mort_, l'abordèrent dans son camp, et firent +mine de vouloir s'emparer de sa personne. Aidé de son fidèle Baptiste, il +les repoussa et les livra à ses hussards. Cet événement causa une grande +rumeur dans l'armée; les divers corps lui firent dans la journée des +adresses qui ranimèrent sa confiance. Il leva aussitôt l'étendart, et +détacha Miacsinsky avec quelques mille hommes pour marcher sur Lille. +Miacsinsky s'avança sur cette place, et confia au mulâtre Saint-George, +qui commandait un régiment de la garnison, le secret de son entreprise. +Celui-ci engagea Miacsinsky à se présenter dans la place avec une légère +escorte. Le malheureux général se laissa entraîner, et une fois entré dans +Lille, il fut entouré et livré aux autorités. Les portes furent fermées, +et la division erra sans général sur les glacis de Lille. Dumouriez envoya +aussitôt un aide-de-camp pour la rallier. Mais l'aide-de-camp fut pris +aussi, et la division, dispersée, fut perdue pour lui. Après cette +tentative malheureuse, il en essaya une pareille sur Valenciennes, où +commandait le général Ferrand, qu'il croyait très-bien disposé en sa +faveur. Mais l'officier chargé de surprendre la place trahit ses projets, +s'unit à Ferrand et aux commissaires de la convention, et il perdit encore +Valenciennes. Il ne lui restait donc plus que Condé. Placé entre la France +et l'étranger, il n'avait que ce dernier point d'appui. S'il le perdait, +il fallait qu'il se soumît aux Impériaux, qu'il se remît entièrement +dans leurs mains, et qu'il s'exposât à indigner son armée, en les faisant +marcher avec elle. + +Le 1er avril, il transporta son quartier-général aux Boues de Saint-Amand, +pour être plus rapproché de Condé. Il fit arrêter le fils de Lecointre, +député de Versailles, et l'envoya comme otage à Tournay, en priant +l'Autrichien Clerfayt de le faire garder en dépôt dans la citadelle. Le 2 +au soir, les quatres députés de la convention, précédés de Beurnonville, +arrivèrent chez Dumouriez. Les hussards de Berchiny étaient en bataille +devant sa porte, et tout son état-major était rangé autour de lui. +Dumouriez embrassa d'abord son ami Beurnonville, et demanda aux députés +l'objet de leur mission. Ils refusèrent de s'expliquer devant cette foule +d'officiers dont les dispositions leur paraissaient peu rassurantes, et +ils voulurent passer dans un appartement voisin. Dumouriez y consentit, +mais les officiers exigèrent que la porte en restât ouverte. Camus lui lut +alors le décret, en lui enjoignant de s'y soumettre. Dumouriez répondit +que l'état de son armée exigeait sa présence, et que, lorsqu'elle serait +réorganisée, il verrait ce qu'il aurait à faire. Camus insista avec force; +mais Dumouriez répondit qu'il ne serait pas assez dupe pour se rendre à +Paris, et se livrer au tribunal révolutionnaire; que des tigres +demandaient sa tête, mais qu'il ne voulait pas la leur donner. Les quatre +commissaires l'assurèrent en vain qu'on n'en voulait pas à sa personne, +qu'ils répondaient de lui, que cette démarche satisferait la convention, +et qu'il serait bientôt rendu à son armée. Il ne voulut rien entendre, il +les pria de ne pas le pousser à l'extrémité, et leur dit qu'ils feraient +mieux de prendre un arrêté modéré, par lequel ils déclareraient que dans +le moment le général Dumouriez leur avait paru trop nécessaire pour +l'arracher à son armée. Il sortit en achevant ces mots, et leur enjoignit +de se décider. Il repassa alors avec Beurnonville dans la salle où se +trouvait l'état-major, et attendit au milieu de ses officiers l'arrêté des +commissaires. Ceux-ci, avec une noble fermeté, sortirent un instant après, +et lui réitérèrent leur sommation. «Voulez-vous obéir à la convention? lui +dit Camus.--Non, répliqua le général.--Eh bien! reprit Camus, vous êtes +suspendu de vos fonctions; vos papiers vont être saisis et votre personne +arrêtée.--C'est trop fort, s'écria Dumouriez; à moi, hussards!» Les +hussards accoururent. «Arrêtez ces gens-là , leur dit-il en allemand; mais +qu'on ne leur fasse aucun mal.» Beurnonville le pria de lui faire partager +leur sort. «Oui, lui répondit-il, et je crois vous rendre un véritable +service; je vous arrache au tribunal révolutionnaire.» + +Dumouriez leur fit donner à manger, et les envoya ensuite à Tournay, pour +être gardés en otage par les Autrichiens. Dès le lendemain matin, il monta +à cheval, fit une proclamation à l'armée et à la France, et trouva dans +ses soldats, surtout ceux de la ligne, les dispositions en apparence les +plus favorables. + +Toutes ces nouvelles étaient successivement arrivées à Paris. On y avait +connu l'entrevue de Dumouriez avec Proly, Dubuisson et Pereyra, ses +tentatives sur Lille et Valenciennes, et enfin l'arrestation des quatre +commissaires. Sur-le-champ la convention, les assemblées municipales, les +sociétés populaires, s'étaient déclarées permanentes, la tête de Dumouriez +avait été mise à prix, tous les parens des officiers de son armée avaient +été mis en arrestation pour servir d'otages. On ordonna dans Paris et les +villes voisines la levée d'un corps de quarante mille hommes pour couvrir +La capitale, et Dampierre reçut le commandement général de l'armée de la +Belgique. A ces mesures d'urgence se joignirent, comme toujours, des +calomnies. Partout on rangeait ensemble Dumouriez, d'Orléans, les +girondins, et on les déclarait complices. Dumouriez était, disait-on, un +de ces aristocrates militaires, un membre de ces anciens états-majors, +dont on ne cessait de dévoiler les mauvais principes; d'Orléans était le +premier de ces grands qui avaient feint pour la liberté un faux +attachement, et qui se démasquaient après une hypocrisie de quelques +années; les girondins enfin n'étaient que des députés devenus infidèles +comme tous les membres de tous les côtés droits, et qui abusaient de leurs +mandats pour perdre la liberté. Dumouriez ne faisait, un peu plus tard, +que ce que Bouillé et Lafayette avaient fait plus tôt; d'Orléans tenait la +même conduite que les autres membres de la famille des Bourbons, et il +avait seulement persisté dans la révolution un peu plus long-temps que le +comte de Provence; les girondins, comme Maury et Cazalès dans la +constituante, comme Vaublanc et Pastoret dans la législative, trahissaient +leur patrie aussi visiblement, mais seulement à des époques différentes. +Ainsi, Dumouriez, d'Orléans, Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné, etc., +tous complices, étaient les traîtres de cette année. + +Les girondins répondaient en disant qu'ils avait toujours poursuivi +d'Orléans, et que c'étaient les montagnards qui l'avaient défendu; qu'ils +étaient brouillés avec Dumouriez et sans relation avec lui, et qu'au +contraire ceux qui avaient été envoyés auprès de lui dans la Belgique, +ceux qui l'avaient suivi dans toutes ses expéditions, ceux qui s'étaient +toujours montrés ses amis, et qui avaient même pallié sa conduite, étaient +des montagnards. Lasource, poussant la hardiesse plus loin, eut +l'imprudence de désigner Lacroix et Danton, et de les accuser d'avoir +arrêté le zèle de la convention, en déguisant la conduite de Dumouriez. Ce +reproche de Lasource réveillait les soupçons élevés déjà sur la conduite +de Lacroix et de Danton dans la Belgique. On disait en effet qu'ils +avaient échangé l'indulgence avec Dumouriez: qu'il avait supporté leurs +rapines, et qu'ils avaient excusé sa défection. Danton, qui ne demandait +aux girondins que le silence, fut rempli de fureur, s'élança à la tribune, +leur jura une guerre à mort. «Plus de paix ni de trêve, s'écria-t-il, +entre vous et nous!» Agitant son visage effrayant, menaçant du poing le +côté droit de l'assemblée: «Je me suis retranché, dit-il, dans la +citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je +pulvériserai les scélérats qui ont voulu m'accuser.» + +Le résultat de ces accusations réciproques fut: 1° la nomination d'une +commission chargée d'examiner la conduite des commissaires envoyés dans la +Belgique; 2° l'adoption d'un décret qui devait avoir des conséquences +funestes, et qui portait que, sans avoir égard à l'inviolabilité des +représentans, ils seraient mis en accusation dès qu'ils seraient fortement +présumés de complicité avec les ennemis de l'état; 3° enfin, la mise en +arrestation et la translation dans les prisons de Marseille, de Philippe +d'Orléans et de toute sa famille[1]. Ainsi, la destinée de ce prince, +jouet de tous les partis, tour à tour suspect aux jacobins et aux +girondins, et accusé de conspirer avec tout le monde parce qu'il ne +conspirait avec personne, était la preuve qu'aucune grandeur passée ne +pouvait subsister au milieu de la révolution actuelle, et que le plus +profond, et le plus volontaire abaissement ne pourrait ni calmer les +défiances, ni conjurer l'échafaud. + +[Note 1: Décret du 6 avril.] + +Dumouriez ne crut pas devoir perdre un moment. Voyant Dampierre et +plusieurs généraux de division l'abandonner, d'autres n'attendre que le +moment favorable, et une foule d'émissaires travailler ses troupes, il +pensait qu'il fallait les mettre en mouvement, pour entraîner ses +officiers et ses soldats, et les soustraire à toute autre influence que la +sienne. D'ailleurs, le temps pressait, il fallait agir. En conséquence, +il fit fixer un rendez-vous avec le prince de Cobourg, pour le 4 avril au +matin, afin de régler définitivement avec lui et le colonel Mack les +opérations qu'il méditait. Le rendez-vous devait avoir lieu près de Condé. +Son projet était d'entrer ensuite dans la place, de purger la garnison, et +se portant avec toute son armée sur Orchies, de menacer Lille, et de +tâcher de la réduire en déployant toutes ses forces. + +Le 4 au matin, il partit pour se rendre au lieu du rendez-vous, et de là à +Condé. Il n'avait commandé qu'une escorte de cinquante chevaux, et comme +elle tardait d'arriver, il se mit en route, ordonnant qu'on l'envoyât à sa +suite. Thouvenot, les fils d'Orléans, quelques officiers et un certain +nombre de domestiques l'accompagnaient. A peine arrivé sur le chemin de +Condé, il rencontre deux bataillons de volontaires, qu'il est fort étonné +d'y trouver. N'ayant pas ordonné leur déplacement, il veut mettre pied à +terre auprès d'une maison, pour écrire l'ordre de les faire retourner, +lorsqu'il entend pousser des cris et tirer des coups de fusil. Ces +bataillons en effet se divisent, et les uns le poursuivent en criant +_arrêtez!_ les autres veulent lui couper la fuite vers un fossé. Il +s'élance alors avec ceux qui l'accompagnaient, et devance les volontaires +courant à sa poursuite. Arrivé sur le bord du fossé, et son cheval se +refusant à le franchir, il se jette dedans, arrive à l'autre bord au +milieu d'une grêle de coups de fusil, et, acceptant un cheval d'un +domestique, s'enfuit à toute bride vers Bury. Après avoir couru toute la +journée, il y arrive le soir, et est rejoint par le colonel Mack, averti +de ce qui s'était passé. Il emploie toute la nuit à écrire, et à convenir +avec le colonel Mack et le prince de Cobourg de toutes les conditions +de leur alliance, et il les étonne par le projet de retourner au milieu de +son armée après ce qui venait d'arriver. + +Dès le matin en effet, il remonta à cheval, et, accompagné par des +cavaliers impériaux, il rentra par Maulde au milieu de son armée. Quelques +troupes de ligne l'entourèrent et lui donnèrent encore des démonstrations +d'attachement; cependant beaucoup de visages étaient mornes. La nouvelle +de sa fuite à Bury, au milieu des armées ennemies, et la vue des dragons +impériaux, avaient produit une impression funeste pour lui, honorable pour +nos soldats, et heureuse pour la fortune de la France. On lui apprit en +effet que l'artillerie, sur la nouvelle qu'il avait passé aux Autrichiens, +venait de quitter le camp, et que la retraite de cette portion de l'armée +si influente avait découragé le reste. Des divisions entières se rendaient +à Valenciennes, et se ralliaient à Dampierre. Il se vit alors obligé de +quitter définitivement son armée, et de repasser aux Impériaux. Il y fut +suivi par un nombreux état-major, dans lequel se trouvaient les deux +jeunes d'Orléans, et Thouvenot, et par les hussards de Berchiny, dont le +régiment tout entier voulut l'accompagner. + +Le prince de Cobourg et le colonel Mack, dont il était devenu l'ami, le +traitèrent avec beaucoup d'égards, et on voulut renouveler avec lui les +projets de la veille, en le faisant le chef d'une nouvelle émigration qui +serait autre que celle de Coblentz. Mais après deux jours, il dit au +prince autrichien que c'était avec les soldats de la France, et en +acceptant les Impériaux seulement comme auxiliaires, qu'il avait cru +exécuter ses projets contre Paris; mais que sa qualité de Français ne lui +permettait pas de marcher à la tête des étrangers. Il demanda des +passeports pour se retirer en Suisse. On les lui accorda sur-le-champ. Le +grand cas qu'on faisait de ses talens, et le peu de cas qu'on faisait de +ses principes politiques, lui valurent des égards que n'avait pas obtenus +Lafayette, qui, dans ce moment, expiait dans les cachots d'Olmutz sa +constance héroïque. Ainsi finit la carrière de cet homme supérieur, qui +avait montré tous les talens, ceux du diplomate, de l'administrateur, du +capitaine; tous les courages, celui de l'homme civil qui résiste aux +orages de la tribune, celui du soldat qui brave le boulet ennemi, celui du +général qui affronte et les situations désespérées et les hasards des +entreprises les plus audacieuses; mais qui, sans principes, sans +l'ascendant moral qu'ils procurent, sans autre influence que celle du +génie, bientôt usée dans cette rapide succession de choses et d'hommes, +essaya fortement de lutter avec la révolution, et prouva par un éclatant +exemple, qu'un individu ne prévaut contre une passion nationale que +lorsqu'elle est épuisée. En passant à l'ennemi, Dumouriez n'eut pour +excuse ni l'entêtement aristocratique de Bouillé, ni la délicatesse de +principes de Lafayette, car il avait toléré tous les désordres, jusqu'au +moment où ils avaient contrarié ses projets. Par sa défection, il peut +s'attribuer d'avoir accéléré la chute des girondins et la grande crise +révolutionnaire. Cependant il ne faut pas oublier que cet homme, sans +attachement pour aucune cause, avait pour la liberté une préférence de +raison; il ne faut pas oublier qu'il chérissait la France; que, lorsque +personne ne croyait à la possibilité de résister à l'étranger, il +l'essaya, et crut en nous plus que nous-mêmes; qu'à Saint-Menehould, il +nous apprit à envisager l'ennemi de sang-froid; qu'à Jemmapes, il nous +enflamma, et nous replaça au rang des premières puissances: il ne faut pas +oublier enfin que, s'il nous abandonna, il nous avait sauvés. D'ailleurs +il a tristement vieilli loin de sa patrie, et on ne peut se défendre d'un +profond regret, à la vue d'un homme dont cinquante années se passèrent +dans les intrigues de cour, trente dans l'exil, et dont trois seulement +furent employées sur un théâtre digne de son génie. + +Dampierre reçut le commandement en chef de l'armée du Nord, et retrancha +ses troupes au camp de Famars, de manière à secourir celles de nos places +qui seraient menacées. La force de cette position et le plan de campagne +même des coalisés, d'après lequel ils ne devaient pas pénétrer plus avant +jusqu'à ce que Mayence fût reprise, retardaient nécessairement de ce côté +les événemens de la guerre. Custine, qui, pour expier ses fautes, n'avait +pas cessé d'accuser ses collègues et les ministres, fut écouté avec faveur +en parlant contre Beurnonville, que l'on regardait comme complice de +Dumouriez, quoique livré par lui aux Autrichiens; et il obtint tout le +commandement du Rhin, depuis les Vosges et la Moselle jusqu'à Huningue. +Comme la défection de Dumouriez avait commencé par des négociations, on +décréta la peine de mort contre le général qui écouterait les propositions +de l'ennemi sans que préalablement la souveraineté du peuple et la +république eussent été reconnues. On nomma ensuite Bouchotte ministre de +la guerre, et Monge, quoique très agréable aux jacobins par sa +complaisance, fut remplacé comme ne pouvant suffire à tous les détails de +son immense ministère. Il fut décidé encore que trois commissaires de la +convention résideraient constamment auprès des armées, et que chaque mois +il y en aurait un de renouvelé. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +ÉTABLISSEMENT DU _comité de Salut public_.--L'IRRITATION DES PARTIS +AUGMENTE A PARIS.--RÉUNION DÉMAGOGIQUE DE L'ÉVÊCHÉ; PROJETS DE PÉTITIONS +INCENDIAIRES.--RENOUVELLEMENT DE LA LUTTE ENTRE LES DEUX CÔTÉS DE +L'ASSEMBLÉE.--DISCOURS ET ACCUSATION DE ROBESPIERRE CONTRE LES COMPLICES +DE DUMOURIEZ ET LES GIRONDINS.--RÉPONSE DE VERGNIAUD.--MARAT EST DÉCRÉTÉ +D'ACCUSATION ET ENVOYÉ DEVANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.--PÉTITION DES +SECTIONS DE PARIS DEMANDANT L'EXPULSION DE 22 MEMBRES DE LA CONVENTION. +--RÉSISTANCE DE LA COMMUNE A L'AUTORITÉ DE L'ASSEMBLÉE.--ACCROISSEMENT DE +SES POUVOIRS.--MARAT EST ACQUITTÉ ET PORTÉ EN TRIOMPHE.--ÉTAT DES OPINIONS +ET MARCHE DE LA RÉVOLUTION DANS LES PROVINCES.--DISPOSITIONS DES +PRINCIPALES VILLES, LYON, MARSEILLE, BORDEAUX, ROUEN.--POSITION +PARTICULIÈRE DE LA BRETAGNE ET DE LA VENDÉE.--DESCRIPTION DE CES PAYS; +CAUSES QUI AMENÈRENT ET ENTRETINRENT LA GUERRE CIVILE.--PREMIERS SUCCÈS +DES VENDÉENS; LEURS PRINCIPAUX CHEFS. + + +La défection de Dumouriez, le fâcheux état de nos armées, et les dangers +imminens où se trouvaient exposés et la révolution et le territoire, +nécessitèrent toutes les mesures violentes dont nous venons de parler, et +obligèrent la convention à s'occuper enfin du projet si souvent renouvelé +de donner plus de force à l'action du gouvernement, en la concentrant dans +l'assemblée. Après divers plans, on s'arrêta à celui d'un comité _de salut +public_, composé de neuf membres. Ce comité devait délibérer en secret. Il +était chargé de surveiller et d'accélérer l'action du pouvoir exécutif, il +pouvait même suspendre ses arrêtés quand il les croirait contraires à +l'intérêt général, sauf à en instruire la convention. Il était autorisé +à prendre, dans les circonstances urgentes, des mesures de défense +intérieure et extérieure, et les arrêtés signés de la majorité de ses +membres devaient être exécutés sur-le-champ par le pouvoir exécutif. Il +n'était institué que pour un mois, et ne pouvait délivrer de mandat +d'amener que contre les agens d'exécution[1]. + +[Note 1: Le comité de salut public fut décrété dans la séance du 6 avril.] + +Les membres désignés pour en faire partie étaient, Barrère, Delmas, +Bréard, Cambon, Jean Debry, Danton, Guithon Morveaux, Treilhard, Lacroix +d'Eure-et-Loir[2]. + +[Note 2: Il fut adjoint à ces membres trois suppléans, Robert-Lindet, +Isnard et Cambacérès.] + +Ce comité, quoiqu'il ne réunît pas encore tous les pouvoirs, avait +cependant une influence immense: il correspondait avec les commissaires de +là convention, leur donnait leurs instructions, pouvait substituer aux +mesures dès ministres toutes celles qu'il lui plaisait d'imaginer. + +Par Cambon il avait les finances, et avec Danton il devait acquérir +l'audace et l'influence de ce puissant chef de parti. Ainsi, par l'effet +croissant du danger, on marchait vers la dictature. + +Revenus de la terreur causée par la désertion de Dumouriez, les partis +songeaient maintenant à s'en imputer la complicité, et le plus fort devait +nécessairement accabler le plus faible. Les sections, les sociétés +populaires, par lesquelles tout commençait ordinairement, prenaient +l'initiative et dénonçaient les girondins par des pétitions et des +adresses. + +Il s'était formé, d'après une doctrine de Marat, une nouvelle réunion plus +violente encore que toutes les autres. Marat avait dit que jusqu'à ce jour +on n'avait fait que _bavarder_ sur la souveraineté du peuple; que d'après +cette doctrine bien entendue chaque section était souveraine dans son +étendue, et pouvait à chaque instant révoquer les pouvoirs qu'elle avait +donnés. Les plus forcenés agitateurs, s'emparant de ce principe, s'étaient +en effet prétendus députés par les sections, pour vérifier l'usage qu'on +faisait de leurs pouvoirs, et aviser au salut de la chose publique. Ils +s'étaient réunis à l'Évêché, et se disaient autorisés à correspondre avec +toutes les municipalités de la république. Aussi se nommaient-ils _Comité +central de salut public_. C'est de là que partaient les propositions les +plus incendiaires. On y avait résolu d'aller en corps à la convention, lui +demander si elle avait des moyens de sauver la patrie. Cette réunion, qui +avait fixé les regards de l'assemblée, attira aussi ceux de la commune et +des jacobins. Robespierre, qui sans doute désirait le résultat de +l'insurrection, mais qui redoutait l'emploi de ce moyen, et qui avait eu +peur à la veille de chaque mouvement, s'éleva contre les résolutions +violentes discutées dans ces réunions inférieures, et persista dans sa +politique favorite, qui consistait à diffamer les députés prétendus +infidèles, et à les perdre dans l'opinion, avant d'employer contre eux +aucune autre mesure. Aimant l'accusation, il redoutait l'usage de la +force, et préférait aux insurrections les luttes des tribunes, qui étaient +sans danger, et dont il avait tout l'honneur. Marat, qui avait parfois la +vanité de la modération, comme toutes les autres, dénonça la réunion de +l'Evêché, quoiqu'il eût fourni les principes d'après lesquels on l'avait +formée. On envoya des commissaires pour s'assurer si les membres qui la +composaient étaient des hommes d'un zèle outré, ou bien des agitateurs +payés. Après s'être convaincue que ce n'était que des patriotes trop +ardens, la société des jacobins, ne voulant pas les exclure de son sein, +comme on l'avait proposé, fit dresser une liste de leurs noms pour pouvoir +les surveiller, et elle proposa une désapprobation publique de leur +conduite, parce que, suivant elle, il ne devait pas y avoir d'autre centre +de salut public qu'elle-même. Ainsi s'était préparée, et avait été +critiquée d'avance, l'insurrection du 10 août. Tous ceux qui n'ont pas +l'audace d'agir, tous ceux qui sont fâchés de se voir devancés, +désapprouvent les premières tentatives, tout en désirant leur résultat. +Danton seul gardait sur ces mouvemens un profond silence, et ne désavouait +ni ne désapprouvait les agitateurs subalternes. Il n'aimait point à +triompher à la tribune par de longues accusations, et il préférait les +moyens d'action qui, dans ses mains, étaient immenses, car il avait à sa +disposition tout ce que Paris renfermait de plus immoral et de plus +turbulent. On ne sait cependant s'il agissait secrètement, mais il gardait +un silence menaçant. + +Plusieurs sections condamnèrent la réunion de l'Évêché; et celle du Mail +fit, à ce sujet, une pétition énergique à la convention. Celle de +Bonne-Nouvelle vint, au contraire, lire une adresse dans laquelle elle +dénonçait, comme amis et complices de Dumouriez, Brissot, Vergniaud, +Guadet, Gensonné, etc., et demandait qu'on les frappât du glaive des lois. +Après de vives agitations, en sens contraires, les pétitionnaires reçurent +les honneurs de la séance; mais il fut déclaré qu'à l'avenir l'assemblée +n'entendrait plus d'accusation contre ses membres, et que toute +dénonciation de ce genre serait déposée au comité de salut public. + +La section de la Halle-aux-Blés, qui était l'une des plus violentes, fit +une nouvelle pétition, sous la présidence de Marat, et l'envoya aux +Jacobins, aux sections et à la commune, pour qu'elle reçût leur +approbation, et que, sanctionnée ainsi par toutes les autorités de la +capitale, elle fût solennellement présentée par le maire Pache à la +convention. Dans cette pétition, colportée de lieux en lieux, et +universellement connue, on disait qu'une partie de la convention était +corrompue, qu'elle conspirait avec les accapareurs, qu'elle était complice +de Dumouriez, et qu'il fallait la remplacer par les suppléans. Le 10 +avril, tandis que cette pétition circulait de section en section, Pétion, +indigné, demande la parole pour une motion d'ordre. Il s'élève, avec une +véhémence qui ne lui était pas ordinaire, contre les calomnies dont une +partie de la convention est l'objet, et il demande des mesures de +répression. Danton, au contraire, réclame une mention honorable en faveur +de la pétition qui se prépare. Pétion, révolté, veut qu'on envoie ses +auteurs au tribunal révolutionnaire. Danton répond que de vrais +Représentans, forts de leur conscience, ne doivent pas craindre la +calomnie, qu'elle est inévitable dans une république, et que d'ailleurs on +n'a encore ni repoussé les Autrichiens, ni fait une constitution, et que +par conséquent il est douteux que la convention ait mérité des éloges. Il +insiste ensuite pour qu'on cesse de s'occuper de querelles particulières, +et pour que ceux qui se croient calomniés s'adressent aux tribunaux. On +écarte donc la question; mais Fonfrède la ramène, et on l'écarte encore. +Robespierre, passionné pour les querelles personnelles, la reproduit de +nouveau, et demande à déchirer le voile. On lui accorde la parole, et il +commence contre les girondins la plus amère, la plus atroce diffamation +qu'il se fût encore permise. Il faut s'arrêter à ce discours, qui montre +comment la conduite de ses ennemis se peignait dans sa sombre +intelligence[1]. + +[Note 1: Voyez la note 5 à la fin du troisième volume, qui peint le +caractère de Robespierre.] + +Suivant lui, il existait au-dessous de la grande aristocratie, dépossédée +en 1789, une aristocratie bourgeoise, aussi vaniteuse et aussi despotique +que la précédente, et dont les trahisons avaient succédé à celle de la +noblesse. La franche révolution ne lui convenait pas, et il lui fallait un +roi avec la constitution de 1791, pour assurer sa domination. Les +girondins en étaient les chefs. Sous la législative, ils s'étaient emparés +des ministères par Roland, Clavière et Servan; après les avoir perdus, ils +avaient voulu se venger par le 20 juin; et à la veille du 10 août, ils +traitaient avec la cour, et offraient la paix à condition qu'on leur +rendrait le pouvoir. Le 10 août même, ils se contentaient de suspendre le +roi, n'abolissaient pas la royauté, et nommaient un gouverneur au prince +royal. Après le 10 août, ils s'emparaient encore des ministères, et +calomniaient la commune pour ruiner son influence et s'assurer une +domination exclusive. La convention formée, ils envahissaient les comités, +continuaient de calomnier Paris, de présenter cette ville comme le foyer +de tous les crimes, pervertissaient l'opinion publique par le moyen de +leurs journaux, et des sommes immenses que Roland consacrait à la +distribution des écrits les plus perfides. En janvier, enfin, ils +s'opposaient à la mort du tyran, non par intérêt pour sa personne, mais +par intérêt pour la royauté. «Cette faction, continuait Robespierre, est +seule cause de la guerre désastreuse que nous soutenons maintenant. Elle +l'a voulue pour nous exposer à l'invasion de l'Autriche, qui promettait un +congrès avec la constitution bourgeoise de 1791. Elle l'a dirigée avec +perfidie, et après s'être servie du traître Lafayette, elle s'est servie +depuis du traître Dumouriez, pour arriver au but qu'elle poursuit depuis +si long-temps. D'abord, elle a feint d'être brouillée avec Dumouriez, mais +la brouillerie n'était pas sérieuse, car autrefois elle l'a porté au +ministère par Gensonné, son ami, et elle lui a fait allouer six millions +de dépenses secrètes. Dumouriez, s'entendant avec la faction, a sauvé les +Prussiens dans l'Argonne, tandis qu'il aurait pu les anéantir. En +Belgique, à la vérité, il a remporté une grande victoire, mais il lui +fallait un grand succès pour obtenir la confiance publique, et dès qu'il a +eu cette confiance, il en a abusé de toutes les manières. Il n'a pas +envahi la Hollande, qu'il aurait pu occuper dès la première campagne; il a +empêché la réunion à la France des pays conquis, et le comité +diplomatique, d'accord avec lui, n'a rien négligé pour écarter les députés +belges qui demandaient la réunion. Ces envoyés du pouvoir exécutif, que +Dumouriez avait si mal traités parce qu'ils vexaient les Belges, ont tous +été choisis par les girondins, et ils étaient convenus d'envoyer des +désorganisateurs contre lesquels on sévirait publiquement, pour déshonorer +la cause républicaine. Dumouriez, après avoir tardivement attaqué la +Hollande, revient en Belgique, perd la bataille de Nerwinde, et c'est +Miranda, l'ami de Pétion et sa créature, qui, par sa retraite, décide la +perte de cette bataille. Dumouriez se replie alors, et lève l'étendard de +la révolte, au moment même où la faction excitait les soulèvemens du +royalisme dans l'Ouest. Tout était donc préparé pour ce moment. Un +ministre perfide avait été placé à la guerre pour cette circonstance +importante; le comité de sûreté générale, composé de tous les girondins, +excepté sept ou huit députés fidèles qui n'y allaient pas, ce comité ne +faisait rien pour prévenir les dangers publics. Ainsi rien n'avait été +négligé pour le succès de la conspiration. Il fallait un roi, mais les +généraux appartenaient tous à Égalité. La famille _Égalité_ était rangée +autour de Dumouriez; ses fils, sa fille et jusqu'à l'intrigante Sillery, +se trouvaient auprès de lui. Dumouriez commence par des manifestes, et que +dit-il? tout ce que les orateurs et les écrivains de la faction disaient à +la tribune et dans les journaux: que la convention était composée de +scélérats, à part une petite portion saine; que Paris était le foyer de +tous les crimes; que les jacobins étaient des désorganisateurs qui +répandaient le trouble et la guerre civile, etc.» + +Telle est la manière dont Robespierre explique et la défection de +Dumouriez, et l'opposition des girondins. Après avoir longuement développé +cet artificieux tissu de calomnies, il propose d'envoyer au tribunal +révolutionnaire les complices de Dumouriez, tous les d'Orléans et leurs +amis. «Quant aux députés Guadet, Gensonné, Vergniaud, etc., ce serait, +dit-il avec une méchante ironie, un sacrilège que d'accuser d'aussi +honnêtes gens, et sentant mon impuissance à leur égard, je m'en remets à +la sagesse de l'assemblée.» + +Les tribunes et la Montagne applaudirent leur _vertueux_ orateur. Les +girondins étaient indignés de cet infâme système, auquel une haine perfide +avait autant de part qu'une défiance naturelle de caractère, car il y +avait dans ce discours un art singulier à rapprocher les faits, à prévenir +les objections, et Robespierre avait montré dans cette lâche accusation +plus de véritable talent que dans toutes ses déclamations ordinaires. +Vergniaud s'élance à la tribune, le coeur oppressé, et demande la parole +avec tant de vivacité, d'instance, de résolution, qu'on la lui accorde, et +que les tribunes et la Montagne finissent par la lui laisser sans trouble. +Il oppose au discours médité de Robespierre un discours improvisé avec la +chaleur du plus éloquent et du plus innocent des hommes. + +«Il osera, dit-il, répondre à monsieur Robespierre, et il n'emploiera ni +temps ni art pour répondre, car il n'a besoin que de son âme. Il ne +parlera pas pour lui, car il sait que dans les temps de l'évolution, la +lie des nations s'agite, et domine un instant les hommes de bien, mais +pour éclairer la France. Sa voix, qui plus d'une fois a porté la terreur +dans ce palais, d'où elle a concouru à précipiter la tyrannie, la portera +aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur propre +tyrannie à celle de la royauté.» + +Alors il répond à chaque inculpation de Robespierre, ce que chacun y peut +répondre d'après la simple connaissance des faits. Il a provoqué la +déchéance par son discours de juillet. Un peu avant le 10 août, doutant du +succès de l'insurrection, ne sachant même pas si elle aurait lieu, il a +indiqué à un envoyé de la cour ce qu'elle devait faire pour se réconcilier +avec la nation et sauver la patrie. Le 10 août, il a siégé au bruit du +canon, tandis que monsieur Robespierre était dans une cave. Il n'a pas +fait prononcer la déchéance, parce que le combat était douteux; et il a +proposé de nommer un gouverneur au dauphin, parce que, dans le cas où la +royauté eût été maintenue, une bonne éducation donnée au jeune prince +assurait l'avenir de la France. Lui et ses amis ont fait déclarer la +guerre, parce qu'elle l'était déjà de fait, et qu'il valait mieux la +déclarer ouvertement, et se défendre, que la souffrir sans la faire. Lui +et ses amis ont été portés au ministère et dans les comités par la voix +publique. Dans la commission des vingt et un de l'assemblée législative, +ils se sont opposés à ce qu'on quittât Paris, et ils ont préparé les +moyens que la France a déployés dans l'Argonne. Dans le comité de sûreté +générale de la convention, ils ont travaillé constamment, et à la face de +leurs collègues qui pouvaient assister à leurs travaux. Lui, Robespierre, +a déserté le comité et n'y a jamais paru. Ils n'ont pas calomnié Paris, +mais combattu les assassins qui usurpaient le nom de Parisiens, et +déshonoraient Paris et la république. Ils n'ont pas perverti l'opinion +publique, car pour sa part il n'a pas écrit une seule lettre, et ce que +Roland a répondu est connu de tout le monde. Lui et ses amis ont demandé +L'appel au peuple dans le procès de Louis XVI, parce qu'ils ne croyaient +pas que, dans une question aussi importante, on pût se passer de +l'adhésion nationale. Pour lui personnellement, il connaît à peine +Dumouriez, et ne l'a vu que deux fois; la première à son retour de +l'Argonne, la seconde à son retour de la Belgique; mais Danton, Santerre, +le voyaient, le félicitaient, le couvraient de caresses, et le faisaient +dîner tous les jours avec eux. Quant à Égalité, il ne le connaît pas +davantage. Les montagnards seuls l'ont connu et fréquenté; et, lorsque les +girondins l'attaquaient, les montagnards l'ont constamment défendu. Ainsi, +que peut-on reprocher à lui et à ses amis?... D'être des meneurs, des +intrigans? Mais ils ne courent pas les sections pour les agiter; ils ne +remplissent pas les tribunes pour arracher des décrets par la terreur; ils +n'ont jamais voulu laisser prendre les ministres dans les assemblées dont +ils étaient membres. Des modérés?... Mais ils ne l'étaient pas au 10 août, +lorsque Robespierre et Marat se cachaient; ils l'étaient en septembre, +lorsqu'on assassinait les prisonniers et qu'on pillait le Garde-Meuble. + +«Vous savez, dit en finissant Vergniaud, si j'ai dévoré en silence les +amertumes dont on m'abreuve depuis six mois, si j'ai su sacrifier à ma +patrie les plus justes ressentimens; vous savez si, sous peine de lâcheté, +sous peine de m'avouer coupable, sous peine de compromettre le peu de bien +qu'il m'est encore permis de faire, j'ai pu me dispenser de mettre dans +tout leur jour les impostures et la méchanceté de Robespierre. Puisse +cette journée être la dernière que nous perdions en débats scandaleux!» +Vergniaud demande ensuite qu'on mande la section de la Halle-aux-Blés, +et qu'on se fasse apporter ses registres. + +Le talent de Vergniaud avait captivé jusqu'à ses ennemis. Sa bonne foi, sa +touchante éloquence, avaient intéressé et entraîné la grande majorité de +l'assemblée, et on lui prodiguait de toutes parts les plus vifs +témoignages. Guadet demande la parole; mais à sa vue la Montagne +silencieuse s'ébranle, et pousse des cris affreux. La séance fut +suspendue, et ce ne fut que le 12 que Guadet obtint à son tour la faculté +de répondre à Robespierre, et le fit de manière à exciter les passions +bien plus vivement que Vergniaud. Personne, selon lui, n'avait conspiré; +mais les apparences, s'il y en avait, étaient bien plus contre les +montagnards et les jacobins qui avaient eu des relations avec Dumouriez et +Égalité, que contre les girondins qui étaient brouillés avec tous deux. +«Qui était, s'écrie Guadet, qui était avec Dumouriez aux Jacobins, aux +spectacles? Votre Danton.--Ah! tu m'accuses, s'écrie Danton; tu ne connais +pas ma force!» + +La fin du discours de Guadet est remise au lendemain. Il continue à +rejeter toute conspiration, s'il y en a une, sur les Montagnards. Il lit, +en finissant, une adresse qui, comme celle de la Halle-aux-Blés, était +signée par Marat. Elle était des jacobins, et Marat l'avait signée comme +président de la société. Elle renfermait ces paroles que Guadet lit à +l'assemblée: _Citoyens, armons-nous! La contre-révolution est dans le +gouvernement, elle est dans le sein de la convention. Citoyens, +marchons-y, marchons!_ + +«Oui, s'écrie Marat de sa place, oui, marchons!» A ces mots, l'assemblée +se soulève, et demande le décret d'accusation contre Marat. Danton s'y +oppose, en disant que des deux côtés de l'assemblée on paraissait d'accord +pour accuser la famille d'Orléans, qu'il fallait donc l'envoyer devant les +tribunaux, mais qu'on ne pouvait accuser Marat pour un cri jeté au milieu +d'une discussion orageuse. On répond à Danton que les d'Orléans ne doivent +plus être jugés à Paris, mais à Marseille. Il veut parler encore, mais, +sans l'écouter, on donne la priorité au décret d'accusation contre Marat, +et Lacroix demande qu'il soit mis sur-le-champ en arrestation. «Puisque +mes ennemis, s'écrie Marat, ont perdu toute pudeur, je demande une chose: +le décret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi donc accompagner +par deux gendarmes aux Jacobins, pour que j'aille leur recommander la +paix.» Sans écouter ces ridicules boutades, il est mis en arrestation, et +on ordonne la rédaction de l'acte d'accusation pour le lendemain à midi. + +Robespierre courut aux Jacobins exprimer son indignation, célébrer +l'énergie de Danton, la modération de Marat, et leur recommander d'être +calmes, afin qu'on ne pût pas dire que Paris s'était insurgé pour délivrer +un jacobin. + +Le lendemain, l'acte d'accusation fut lu et approuvé par l'assemblée, et +l'accusation, tant de fois proposée contre Marat, fut sérieusement +poursuivie devant le tribunal révolutionnaire. + +C'était le projet d'une pétition contre les girondins qui avait amené ces +violentes explications entre les deux côtés de l'assemblée; mais il ne fut +rien statué à cet égard, et on ne pouvait rien statuer en effet, puisque +l'assemblée n'avait pas la force d'arrêter les mouvemens qui produisaient +les pétitions. On suivit avec activité le projet d'une adresse générale de +toutes les sections, et on convint d'une rédaction uniforme; sur +quarante-trois sections, trente-cinq y avaient adhéré; le conseil général +de la commune l'approuva, et le 15 avril les commissaires des trente-cinq +sections, ayant le maire Pache à leur tête, s'étaient présentés à la +barre. C'était en quelque sorte le manifeste par lequel la commune de +Paris déclarait ses intentions, et menaçait de l'insurrection en cas de +refus. Ainsi elle avait fait avant le 10 août, ainsi elle faisait à la +veille du 31 mai. Rousselin, orateur et commissaire de l'une des sections, +en fit la lecture. Après avoir retracé la conduite criminelle d'un certain +nombre de députés, la pétition demandait leur expulsion de la convention, +et les énumérait l'un après l'autre. Ils étaient vingt-deux: Brissot, +Guadet, Vergniaud, Gensonné, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salles, +Biroteau, Pontécoulant, Pétion, Lanjuinais, Valazé, Hardy, Louvet, +Lehardy, Gorsas, Fauchet, Lanthénas, Lasource, Valady, Chambon. + +Les tribunes applaudissent à la lecture de ces noms. Le président avertit +les pétitionnaires que la loi les oblige à signer leur pétition. Ils +s'empressent de le faire. Pache seul, essayant de prolonger sa neutralité, +demeure en arrière. On lui demande sa signature; il répond qu'il n'est pas +du nombre des pétitionnaires, et qu'il a seulement été chargé par le +conseil général de les accompagner. Mais, voyant qu'il ne peut pas +reculer, il s'avance et signe la pétition. Les tribunes l'en récompensent +par de bruyans applaudissemens. + +Boyer-Fonfrède se présente aussitôt à la tribune, et dit que si la +modestie n'était pas un devoir, il demanderait à être ajouté à la +glorieuse liste des vingt-deux députés. La majorité de l'assemblée, saisie +d'un mouvement généreux, s'écrie: «Qu'on nous inscrive tous, tous!» +Aussitôt on accourt auprès dès vingt-deux députés, on leur donne les +témoignages les plus expressifs d'intérêt, on les embrasse, et la +discussion, interrompue par cette scène, est renvoyée aux jours suivans. + +La discussion s'engage à l'époque fixée. Les reproches et les +justifications recommencent entre les deux côtés de l'assemblée. Des +députés du centre, profitant de quelques lettres écrites sur l'état des +armées, proposent de s'occuper des intérêts généraux de la république, et +de négliger les querelles particulières. On y consent, mais le 18 une +nouvelle pétition contre le côté droit ramène à celle des trente-cinq +sections. On dénonce en même temps divers actes de la commune: par l'un, +elle se déclare en état continuel de révolution, et par un autre, elle +établit dans son sein un comité de correspondance avec toutes les +municipalités du royaume. Depuis long-temps elle cherchait en effet à +donner à son autorité toute locale un caractère de généralité, qui lui +permit de parler au nom de la France, et de rivaliser d'autorité avec la +convention. Le comité de l'Évêché, dissous de l'avis des jacobins, avait +aussi eu pour objet de mettre Paris en communication avec les autres +villes; et maintenant la commune y voulait suppléer, en organisant cette +correspondance dans son propre sein. Vergniaud prend la parole, et +attaquant à la fois la pétition des trente-cinq sections, les actes qu'on +impute à la commune, et les projets que sa conduite décèle, demande que la +pétition soit déclarée calomnieuse, et que la municipalité soit tenue +d'apporter ses registres à l'assemblée pour faire connaître les arrêtés +qu'elle a pris. Ces propositions sont admises, malgré les tribunes et le +côté gauche. Dans ce moment, le côté droit, soutenu par la Plaine, +commençait à emporter toutes les décisions. Il avait fait nommer pour +président Lasource, l'un de ses membres les plus chauds; et il avait +encore la majorité, c'est-à -dire la légalité, faible ressource contre la +force, et qui sert tout au plus à l'irriter davantage. + +Les officiers municipaux, mandés à la barre, viennent hardiment soumettre +leurs registres des délibérations, et semblent attendre l'approbation de +leurs arrêtés. Ces registres portaient, 1º que le conseil-général se +déclarait en état de révolution, tant que les subsistances ne seraient pas +assurées; 2º que le comité de correspondance avec les quarante-quatre +mille municipalités serait composé de neuf membres, et mis incessamment en +activité; 3º que douze mille exemplaires de la pétition contre les +vingt-deux seraient imprimés, et distribués par le comité de +correspondance; 4º enfin, que le conseil général se regarderait comme +frappé lorsqu'un de ses membres, ou bien un président, un secrétaire de +section ou de club, seraient poursuivis pour leurs opinions. Ce dernier +arrêté avait été pris pour garantir Marat, qui était accusé pour avoir +signé, en qualité de président de section, une adresse séditieuse. + +La commune, comme on le voit, résistait pied à pied à l'assemblée, et sur +chaque point débattu prenait une décision contraire à la sienne. +S'agissait-il des subsistances, elle se constituait en révolution, +si les moyens violens étaient refusés. S'agissait-il de Marat, elle le +couvrait de son égide. S'agissait-il des vingt-deux, elle en appelait aux +quarante-quatre mille municipalités, et se mettait en correspondance avec +elles, pour leur demander en quelque sorte des pouvoirs généraux contre la +convention. L'opposition était complète sur tous les points, et de plus +accompagnée de préparatifs d'insurrection. + +A peine la lecture des registres est-elle achevée, que Robespierre jeune +demande aussitôt les honneurs de la séance pour les officiers municipaux. +Le côté droit s'y oppose; la Plaine hésite, et dit qu'il serait peut-être +dangereux de déconsidérer les magistrats aux yeux du peuple, en leur +refusant un honneur banal qu'on ne refusait pas même aux plus simples +pétitionnaires. Au milieu de ces débats tumultueux, la séance se prolonge +jusqu'à onze heures du soir; le côté droit, la Plaine, se retirent, et +cent quarante-trois membres restent seuls à la Montagne pour admettre aux +honneurs de la séance la municipalité parisienne. Dans le même jour, +déclarée calomniatrice, repoussée par la majorité, et admise seulement aux +honneurs de la séance par la Montagne et les tribunes, elle devait être +profondément irritée, et devenir le point de ralliement de tous ceux qui +voulaient briser l'autorité de la convention. + +Marat avait été enfin déféré au tribunal révolutionnaire, et ce fut +l'énergie du côté droit, qui, en entraînant la Plaine, décida son +accusation. Tout mouvement d'énergie honore un parti qui lutte contre un +mouvement supérieur, mais hâte sa chute. Les girondins, en poursuivant +courageusement Marat, n'avaient fait que lui préparer un triomphe. L'acte +portait en substance, que Marat ayant dans ses feuilles provoqué le +meurtre, le carnage, l'avilissement et la dissolution de la convention +nationale, et l'établissement d'un pouvoir destructeur de la liberté, il +était décrété d'accusation, et déféré au tribunal révolutionnaire. Les +jacobins, les cordeliers, tous les agitateurs de Paris, s'étaient mis en +mouvement pour ce _philosophe austère, formé_, disaient-ils, _par le +malheur et la méditation, joignant à une âme de feu une grande sagacité, +une profonde connaissance du coeur humain, sachant pénétrer les traîtres +sur leur char de triomphe, dans le moment où le stupide vulgaire les +encensait encore!--Les traîtres_, s'écriaient-ils, _les traîtres +passeront, et la réputation de Marat commence!_ + +Quoique le tribunal révolutionnaire ne fût pas composé alors comme il le +fut plus tard, néanmoins Marat n'y pouvait être condamné. La discussion +dura à peine quelques instans. L'accusé fut absous à l'unanimité, aux +applaudissemens d'une foule nombreuse accourue pour assister à son +jugement. C'était le 24 avril. Il est aussitôt entouré par un cortège +nombreux composé de femmes, de sans-culottes à piques, et de détachemens +des sections armées. On se saisit de lui, et on se rend à la convention +pour le replacer sur son siège de député. Deux officiers municipaux +ouvrent la marche. Marat, élevé sur les bras de quelques sapeurs, le front +ceint d'une couronne de chêne, est porté en triomphe au milieu de la +salle. Un sapeur se détache du cortège, se présente à la barre et dit: +«Citoyen président, nous vous amenons le brave Marat. Marat a toujours été +l'ami du peuple, et le peuple sera toujours l'ami de Marat! S'il faut que +la tête de Marat tombe, la tête du sapeur tombera avant la sienne.» En +disant ces mots, l'horrible pétitionnaire agitait sa hache, et les +tribunes applaudissaient avec un affreux tumulte. Il demande, pour le +cortège, la permission de défiler dans la salle. «Je vais consulter +l'assemblée,» répond le président Lasource, consterné de cette scène +hideuse. Mais on ne veut pas attendre qu'il ait consulté l'assemblée, et +de toute part la foule se précipite dans la salle. Des femmes, des hommes, +se répandent dans l'enceinte, occupent les places vacantes par le départ +des députés, révoltés de ce spectacle. Marat arrive enfin, transmis de +mains en mains et couvert d'applaudissemens. Des bras des pétitionnaires +il passe dans ceux de ses collègues de la Montagne, et on l'embrasse avec +les plus grandes démonstrations de joie. Il s'arrache enfin du milieu de +ses collègues, court à la tribune, et déclare aux législateurs qu'il vient +leur offrir un coeur pur, un nom justifié, et qu'il est prêt à mourir pour +défendre la liberté et les droits du peuple. + +De nouveaux honneurs l'attendaient aux Jacobins. Les femmes avaient +préparé une grande quantité de couronnes. Le président lui en offre une. +Un enfant de quatre ans, monté sur le bureau, lui en place une sur la +tête. Marat écarte les couronnes avec un dédain insolent. «Citoyens, +s'écrie-t-il, indigné de voir une faction scélérate trahir la république, +j'ai voulu la démasquer, et _lui mettre la corde au cou_. Elle m'a résisté +en me frappant d'un décret d'accusation. Je suis sorti victorieux. La +faction est humiliée, mais n'est pas écrasée. Ne vous occupez point de +décerner des triomphes, défendez-vous d'enthousiasme. Je dépose sur le +bureau les deux couronnes que l'on vient de m'offrir, et j'invite mes +concitoyens à attendre la fin de ma carrière pour se décider.» + +De nombreux applaudissemens accueillent cette impudente modestie. +Robespierre était présent à ce triomphe, dont il dédaignait sans doute le +caractère trop populaire et trop bas. Cependant il allait subir comme tout +autre la vanité du triomphateur. Les réjouissances achevées, on se hâte de +revenir à la discussion ordinaire, c'est-à -dire aux moyens de purger le +gouvernement, et d'en chasser les traîtres, les Rolandins, les Brissotins, +etc.... On propose pour cela de composer une liste des employés de toutes +les administrations, et de désigner ceux qui ont mérité leur renvoi. +«Adressez-moi cette liste, dit Marat, je ferai choix de ceux qu'il faut +renvoyer ou conserver, et je le signifierai aux ministres.» Robespierre +fait une observation; il dit que les ministres sont presque tous complices +des coupables, qu'ils n'écouteront pas la société, qu'il vaut mieux +s'adresser au comité de salut public, placé par ses fonctions au-dessus du +pouvoir exécutif, et que d'ailleurs la société ne peut sans se +compromettre communiquer avec des ministres prévaricateurs. «Ces raisons +sont frivoles, réplique Marat avec dédain; un patriote aussi pur que moi +_pourrait communiquer avec le diable_; je m'adresserai aux ministres, +et je les sommerai de nous satisfaire au nom de la société.» + +Une considération respectueuse entourait toujours _le vertueux, +l'éloquent_ Robespierre; mais l'audace, le cynisme insolent de Marat +étonnaient et saisissaient toutes les têtes ardentes. Sa hideuse +familiarité lui attachait quelques forts des halles, qui étaient flattés +de cette intimité avec _l'ami du peuple_, et qui étaient tous disposés à +prêter à sa chétive personne le secours de leurs bras et de leur influence +dans les places publiques. + +La colère de la Montagne provenait des obstacles qu'elle rencontrait; mais +ces obstacles étaient bien plus grands encore dans les provinces qu'à +Paris, et les contrariétés qu'allaient éprouver sur leur route ses +commissaires envoyés pour presser le recrutement, devaient bientôt pousser +son irritation au dernier terme. Toutes les provinces étaient parfaitement +disposées pour la révolution, mais toutes ne l'avaient pas embrassée avec +autant d'ardeur, et ne s'étaient pas signalées par autant d'excès que la +ville de Paris. Ce sont les ambitions oisives, les esprits ardens, les +talens supérieurs, qui les premiers s'engagent dans les révolutions; une +capitale en renferme toujours beaucoup plus que les provinces, parce +qu'elle est le rendez-vous de tous les hommes qui, par indépendance ou +ambition, abandonnent le sol, la profession et les traditions de leurs +pères. Paris devait donc produire les plus grands révolutionnaires. Placée +en outre à peu de distance des frontières, but de tous les coups de +l'ennemi, cette ville avait couru plus de danger qu'aucune cité de la +France: siège des autorités, elle avait vu s'agiter dans son sein toutes +les grandes questions. Ainsi le danger, la dispute, tout s'était réuni +pour produire chez elle l'emportement et les excès. Les provinces, qui +n'étaient pas soumises aux mêmes causes d'agitation, avaient vu ces excès +avec effroi, et partageaient les sentimens du côté droit et de la Plaine. +Mécontentes surtout des traitemens essuyés par leurs députés, elles +croyaient voir dans la capitale, outre l'exagération révolutionnaire, +l'ambition de dominer la France, comme Rome dominait les provinces +conquises. Telles étaient les dispositions de la masse calme, +industrieuse, modérée, à l'égard des révolutionnaires de Paris. Cependant +ces dispositions étaient plus ou moins prononcées suivant les +circonstances locales. Chaque province, chaque cité avait aussi ses +révolutionnaires emportés, parce qu'en tous lieux se trouvent des esprits +aventureux, des caractères ardens. Presque tous les hommes de cette espèce +s'étaient emparés des municipalités, et ils avaient profité pour cela du +renouvellement général des autorités, ordonné par la législative après le +10 août. La masse inactive et modérée cède toujours le pas aux plus +empressés, et il était naturel que les individus les plus violens +s'emparassent des fonctions municipales, les plus difficiles de toutes, et +qui exigeaient le plus de zèle et d'activité. Les citoyens paisibles, qui +forment le grand nombre, s'étaient retirés dans les sections, où ils +allaient donner quelquefois leurs votes, et exercer leurs droits civiques. +Les fonctions départementales avaient été conférées aux notables les plus +riches et les plus considérés, et par cela même les moins actifs et les +moins énergiques des hommes. Ainsi tous les chauds révolutionnaires +étaient retranchés dans les municipalités, tandis que la masse moyenne et +riche occupait les sections et les fonctions départementales. + +La commune de Paris, sentant cette position, avait voulu se mettre en +correspondance avec toutes les municipalités. Mais, comme on l'a vu, elle +en avait été empêchée par la convention. La société-mère des jacobins y +avait suppléé par sa propre correspondance, et la relation qui n'avait pas +pu s'établir encore de municipalité à municipalité, existait de club à +club, ce qui revenait à peu près au même, car les mêmes hommes qui +Délibéraient dans les clubs jacobins, allaient agir ensuite dans les +conseils généraux des communes. Ainsi tout le parti jacobin de la France, +réuni dans les municipalités et dans les clubs, correspondant d'un bout du +territoire à l'autre, se trouvait en présence de la masse moyenne, masse +immense, mais divisée dans une multitude de sections, n'exerçant pas de +fonctions actives, ne correspondant pas de ville en ville, formant çà et +là quelques clubs modérés, et se réunissant quelquefois dans les sections +ou dans les conseils de départemens pour donner un vote incertain et +timide. + +C'est cette différence de position qui pouvait faire espérer aux +révolutionnaires de dominer la masse de la population. Cette masse +admettait la république, mais la voulait pure d'excès, et dans le moment +elle avait encore l'avantage dans toutes les provinces. Depuis que les +municipalités, armées d'une police terrible, ayant la faculté de faire des +visites domiciliaires, de rechercher les étrangers, de désarmer les +suspects, pouvaient vexer impunément les citoyens paisibles, les sections +avaient essayé de réagir, et elles s'étaient réunies pour imposer aux +municipalités. Dans presque toutes les villes de France, elles avaient +pris un peu de courage, elles étaient en armes, résistaient aux +municipalités, s'élevaient contre leur police inquisitoriale, soutenaient +le côté droit, et réclamaient avec lui l'ordre, la paix, le respect des +Personnes et des propriétés. Les municipalités et les clubs jacobins +demandaient, au contraire, de nouvelles mesures de police, et +l'institution de tribunaux révolutionnaires dans les départemens. Dans +certaines villes on était prêt à en venir aux mains pour ces questions. +Cependant les sections étaient si fortes par le nombre, qu'elles +dominaient l'énergie des municipalités. Les députés montagnards, envoyés +pour presser le recrutement et ranimer le zèle révolutionnaire, +s'effrayaient de cette résistance, et remplissaient Paris de leurs +alarmes. + +Telle était la situation de presque toute la France, et la manière dont +elle était partagée. La lutte se montrait plus ou moins vive, et les +partis plus ou moins menaçans, selon la position et les dangers de chaque +ville. Là où les dangers de la révolution paraissaient plus grands, les +jacobins étaient plus portés à employer des moyens violens, et par +conséquent la masse modérée plus disposée à leur résister. Mais ce qui +exaspérait surtout les passions révolutionnaires, c'était le danger des +trahisons intérieures, plus encore que le danger de la guerre étrangère. +Ainsi sur la frontière du Nord, menacée par les armées ennemies, et peu +travaillée par l'intrigue, on était assez d'accord; les esprits se +réunissaient dans le voeu de la défense commune, et les commissaires +envoyés depuis Lille jusqu'à Lyon, avaient fait à la convention des +rapports assez satisfaisans. Mais à Lyon, où des menées secrètes +concouraient avec la position géographique et militaire de cette ville +pour y rendre le péril plus grand, on avait vu s'élever des orages aussi +terribles que ceux de Paris. Par sa position à l'est, et par son voisinage +du Piémont, Lyon avait toujours fixé les regards de la contre-révolution. +La première émigration de Turin voulut y opérer un mouvement en 1790, et y +envoyer même un prince français. Mirabeau en avait aussi projeté un à sa +manière. Depuis que la grande émigration s'était transportée à Coblentz, +un agent avait été laissé en Suisse pour correspondre avec Lyon, et par +Lyon avec le camp de Jallès et les fanatiques du midi. Ces menées +provoquèrent une réaction de jacobinisme, et les royalistes firent naître +à Lyon des montagnards. Ceux-ci occupaient un club appelé _club central_, +et composé des envoyés de tous les clubs de quartier. A leur tête se +trouvait un Piémontais qu'une inquiétude naturelle avait entraîné de pays +en pays, et fixé enfin à Lyon, où il avait dû à son ardeur révolutionnaire +d'être nommé successivement officier municipal, et président du tribunal +civil. Son nom était _Chalier_. Il tenait dans le _club central_ un +langage qui, chez les jacobins de Paris, l'aurait fait accuser par Marat +de tendre au bouleversement, et d'être payé par l'étranger. Outre ce club, +les montagnards lyonnais avaient toute la municipalité, excepté le maire +Nivière, ami et disciple de Roland, et chef à Lyon du parti girondin. +Fatigué de tant d'orages, Nivière avait comme Pétion donné sa démission, +et comme Pétion il avait été aussi réélu par les sections, plus puissantes +et plus énergiques à Lyon que dans tout le reste de la France. Sur onze +mille votans, neuf mille avaient obligé Nivière à reprendre la mairie; +mais il s'était démis de nouveau, et cette fois la municipalité +montagnarde avait réussi à se compléter en nommant un maire de son choix. +A cette occasion on en était venu aux mains; la jeunesse des sections +avait chassé Chalier du _club central_, et dévasté la salle où il exhalait +son fanatisme. Le départemens effrayé avait appelé des commissaires de la +convention, qui, en se prononçant d'abord contre les sections, puis contre +les excès de la commune, déplurent à tous les partis, se firent dénoncer +par les jacobins et rappeler par la convention. Leur tâche s'était bornée +à recomposer le _club central_, à l'affilier aux jacobins, et, en lui +conservant son énergie, à le délivrer de quelques membres trop impurs. Au +mois de mai, l'irritation était arrivée au plus haut degré. D'un côté, la +commune, composée entièrement de jacobins, et le _club central_ présidé +par Chalier, demandaient pour Lyon un tribunal révolutionnaire, et +promenaient sur les places publiques une guillotine envoyée de Paris, et +qu'on exposait aux regards publics pour effrayer les _traîtres_ et les +aristocrates, etc.; de l'autre côté, les sections en armes étaient prêtes +à réprimer la municipalité, et à empêcher l'établissement du sanglant +tribunal que les girondins n'avaient pu épargner à la capitale. Dans cet +état de choses, les agens secrets du royalisme, répandus à Lyon, +attendaient le moment favorable pour profiter de l'indignation des +Lyonnais, prête à éclater. + +Dans tout le reste du Midi jusqu'à Marseille, l'esprit républicain modéré +régnait d'une manière plus égale, et les girondins possédaient +l'attachement général de la contrée. Marseille jalousait la suprématie de +Paris, était irritée des outrages faits à son député chéri, Barbaroux, et +prête à se soulever contre la convention, si on attaquait la +représentation nationale. Quoique riche, elle n'était pas située d'une +manière favorable pour les contre-révolutionnaires du dehors, car elle ne +touchait qu'à l'Italie, où rien ne se tramait, et son port n'intéressait +pas les Anglais comme celui de Toulon. Les menées secrètes n'y avaient +donc pas autant effarouché les esprits qu'à Lyon et Paris, et la +municipalité, faible et menacée, était près d'être destituée par les +sections toutes puissantes. Le député Moïse-Bayle, assez mal reçu, avait +trouvé là beaucoup d'ardeur pour le recrutement, mais un dévouement absolu +pour la Gironde. + +A partir du Rhône, et de l'est à l'ouest jusqu'aux bords de l'Océan, +cinquante ou soixante départemens manifestaient les mêmes dispositions. A +Bordeaux enfin l'unanimité était complète. Là , les sections, la +municipalité, le club principal, tout le monde était d'accord pour +combattre la violence montagnarde et pour soutenir cette glorieuse +députation de la Gironde, à laquelle on était si fier d'avoir donné le +jour. Le parti contraire n'avait trouvé d'asile que dans une seule +section, et partout ailleurs il se trouvait impuissant et condamné au +silence. Bordeaux ne demandait ni taxe, ni denrées, ni tribunal +révolutionnaire, et préparait à la fois des pétitions contre la commune de +Paris, et des bataillons pour le service de la république. + +Mais le long des côtes de l'Océan, en tirant de la Gironde à la Loire, et +de la Loire aux bouches de la Seine, se présentaient des opinions bien +différentes et des dangers bien plus grands. Là , l'implacable Montagne ne +rencontrait pas seulement pour obstacle le républicanisme clément et +généreux des girondins, mais le royalisme constitutionnel de 89, qui +repoussait la république comme illégale, et le fanatisme des temps +féodaux, qui était armé contre la révolution de 93, contre la révolution +de 89, et qui ne reconnaissait que l'autorité temporelle des châteaux, et +l'autorité spirituelle des églises. + +Dans la Normandie, et particulièrement à Rouen, qui était la principale +ville, on avait voué un grand attachement à Louis XVI, et la +constitution de 1790 avait réuni tous les vœux qu'on formait pour la +liberté et pour le trône. Depuis l'abolition de la royauté et de la +constitution de 1790, c'est-à -dire depuis le 10 août, il régnait en +Normandie un silence improbateur et menaçant. La Bretagne offrait des +dispositions encore plus hostiles, et le peuple y était dominé par +l'influence des prêtres et des seigneurs. Plus près des rives de la Loire, +cet attachement allait jusqu'à l'insurrection, et enfin sur la rive gauche +de ce fleuve, dans le Bocage, le Loroux, la Vendée, l'insurrection était +complète, et de grandes armées de dix et vingt mille hommes tenaient la +campagne. + +C'est ici le lieu de faire connaître ce pays singulier, couvert d'une +population si obstinée, si héroïque, si malheureuse, et si fatale à la +France, qu'elle manqua perdre par une funeste diversion, et dont elle +aggrava les maux en irritant au dernier point la dictature +révolutionnaire. + +Sur les deux rives de la Loire, le peuple avait conservé un grand +attachement pour son ancienne manière d'être, et particulièrement pour ses +prêtres et pour son culte. Lorsque, par l'effet de la constitution civile, +les membres du clergé se trouvèrent partagés, un véritable schisme +s'établit. Les curés qui refusaient de se soumettre à la nouvelle +circonscription des églises, et de prêter serment, furent préférés par le +peuple; et lorsque, dépossédés de leurs curés, ils furent obligés de se +retirer, les paysans les suivirent dans les bois, et se regardèrent comme +persécutés eux et leur culte. Ils se réunirent par petites bandes, +poursuivirent les curés constitutionnels comme intrus, et commirent les +plus graves excès à leur égard. Dans la Bretagne, aux environs de Rennes, +il y eut des révoltes plus générales et plus imposantes, qui avaient pour +cause la cherté des subsistances, et la menace de détruire le culte, +contenue dans ces paroles de Cambon: _Ceux qui voudront la messe la +paieront_. Cependant le gouvernement était parvenu à réprimer ces +mouvemens partiels de la rive droite de la Loire, et il n'avait à redouter +que leur communication avec la rive gauche, où s'était formée la grande +insurrection. + +C'est particulièrement sur cette rive gauche, dans l'Anjou, le bas et le +haut Poitou, qu'avait éclaté la fameuse guerre de la Vendée. C'était la +partie de la France où le temps avait le moins fait sentir son influence, +et le moins altéré les anciennes moeurs. Le régime féodal s'y était +empreint d'un caractère tout patriarcal, et la révolution, loin de +produire une réforme utile dans ce pays, y avait blessé les plus douces +habitudes, et y fut reçue comme une persécution. Le Bocage et le Marais +composent un pays singulier, qu'il faut décrire pour faire comprendre les +moeurs et l'espèce de société qui s'y étaient formées. En partant de +Nantes et Saumur, et en s'étendant depuis la Loire jusqu'aux sables +d'Olonne, Luçon, Fontenay et Niort, on trouve un sol inégal, ondulant, +coupé de ravins, et traversé d'une multitude de haies, qui servent de +clôture à chaque champ, et qui ont fait appeler cette contrée le _Bocage_. +En se rapprochant de la mer, le terrain s'abaisse, se termine en marais +salans, et se trouve coupé partout d'une multitude de petits canaux, qui +en rendent l'accès presque impossible. C'est ce qu'on a appelé le +_Marais_. Les seuls produits abondans dans ce pays sont les pâturages, et +par conséquent les bestiaux. Les paysans y cultivaient seulement la +quantité de blé nécessaire à leur consommation, et se servaient du produit +de leurs troupeaux comme moyen d'échange. On sait que rien n'est plus +simple que les populations vivant de ce genre d'industrie. Peu de grandes +villes s'étaient formées dans ces contrées; on n'y trouvait que de gros +bourgs de deux à trois mille âmes. Entre les deux grandes routes qui +conduisent l'une de Tours à Poitiers, et l'autre de Nantes à La Rochelle, +s'étend un espace de trente lieues de largeur, où il n'y avait alors que +des chemins de traverse, aboutissant à des villages et à des hameaux. Les +Terres étaient divisées en une multitude de petites métairies de cinq à +six cents francs de revenu, confiées chacune à une seule famille, qui +partageait avec le maître de la terre le produit des bestiaux. Par cette +division du fermage, les seigneurs avaient à traiter avec chaque famille, +et entretenaient avec toutes des rapports continuels et faciles. La vie la +plus simple régnait dans les châteaux: on s'y livrait à la chasse à cause +de l'abondance du gibier; les seigneurs et les paysans la faisaient en +commun, et tous étaient célèbres par leur adresse et leur vigueur. Les +prêtres, d'une grande pureté de moeurs, y exerçaient un ministère tout +paternel. La richesse n'avait ni corrompu leur caractère, ni provoqué la +critique sur leur compte. On subissait l'autorité du seigneur, on croyait +les paroles du curé, parce qu'il n'y avait ni oppression ni scandale. +Avant que l'humanité se jette dans la route de la civilisation, il y a +pour elle une époque de simplicité, d'ignorance et de pureté, au milieu de +laquelle on voudrait l'arrêter, si son sort n'était pas de marcher à +travers le mal, vers tous les genres de perfectionnement. + +Lorsque la révolution, si bienfaisante ailleurs, atteignit ce pays avec +son niveau de fer, elle y causa un trouble profond. Il aurait fallu +qu'elle s'y modifiât, mais c'était impossible. Ceux qui l'ont accusée de +ne pas s'adapter aux localités, de ne pas varier avec elles, n'ont pas +compris l'impossibilité des exceptions et la nécessité d'une règle +uniforme et absolue dans les grandes réformes sociales. On ne savait donc, +au milieu de ces campagnes, presque rien de la révolution; on savait +seulement ce que le mécontentement des seigneurs et des curés en avait +appris au peuple. Quoique les droits féodaux fussent abolis, on ne cessa +pas de les payer. Il fallut se réunir, nommer des maires; on le fit, et on +pria les seigneurs de l'être. Mais lorsque la destitution des prêtres non +assermentés priva les paysans des curés qui jouissaient de leur confiance, +ils furent fort irrités, et, comme dans la Bretagne, ils coururent dans +les bois, et allèrent à de grandes distances assister aux cérémonies du +culte, seul véritable à leurs yeux. Dès ce moment une haine violente +s'alluma dans les âmes, et les prêtres n'oublièrent rien pour l'exciter +davantage. Le 10 août rejeta dans leurs terres quelques nobles poitevins; +le 21 janvier les révolta, et ils communiquèrent leur indignation autour +d'eux. Cependant ils ne conspirèrent pas, comme on l'a cru; mais les +dispositions connues du pays inspirèrent à des hommes qui lui étaient +étrangers des projets de conspiration. Il s'en était tramé un en Bretagne, +mais aucun dans le Bocage; il n'y avait là aucun plan arrêté; on s'y +laissait pousser à bout. Enfin la levée de trois cent mille hommes excita +au mois de mars une insurrection générale. Au fond, peu importait aux +paysans du Bas-Poitou ce qui se faisait en France; mais la dispersion de +leur clergé, et surtout l'obligation de se rendre aux armées, les +exaspéra. Dans l'ancien régime, le contingent du pays n'était fourni que +par ceux que leur inquiétude naturelle portait à quitter la terre natale; +mais aujourd'hui la loi les frappait tous, quels que fussent leurs goûts +personnels. Obligés de prendre les armes, ils préférèrent se battre contre +la république que pour elle. Presque en même temps, c'est-à dire au +commencement de mars, le tirage fut l'occasion d'une révolte dans le haut +Bocage et dans le Marais. Le 10 mars, le tirage devait avoir lieu à +Saint-Florent, près d'Ancenis en Anjou: les jeunes gens s'y refusèrent. La +garde voulut les y obliger; le commandant militaire fit pointer une pièce +et tirer sur les mutins. Ils s'élancèrent alors avec leurs bâtons, +s'emparèrent de la pièce, désarmèrent la garde, et furent cependant assez +étonnés de leur témérité. Un voiturier, nommé Cathelineau, homme très +considéré dans les campagnes, très brave, très persuasif, quitta sa ferme +à cette nouvelle, accourut au milieu d'eux, les rallia, leur rendit le +courage, et donna quelque consistance à l'insurrection en sachant la +maintenir. Le jour même il voulut attaquer un poste républicain, composé +de quatre-vingts hommes. Les paysans le suivirent avec leurs bâtons et +leurs fusils. Après une première décharge, dont chaque coup portait parce +qu'ils étaient grands tireurs, ils s'élancèrent sur le poste, le +désarmèrent, et se rendirent maîtres de la position. Le lendemain, +Cathelineau se porta sur Chemillé, et l'enleva encore, malgré deux cents +républicains et trois pièces de canon. Un garde-chasse du château de +Maulevrier, nommé Stofflet, et un jeune paysan du village de Chanzeau, +avaient réuni de leur côté une troupe de paysans. Ils vinrent se joindre +à Cathelineau, qui osa concevoir le projet d'attaquer Cholet, la ville la +plus considérable du pays, chef-lieu de district, et gardée par cinq cents +républicains. Leur manière de combattre fut la même. Profitant des haies, +des inégalités du terrain, ils entourèrent le bataillon ennemi, et se +mirent à tirailler à couvert et à coup sûr. Après avoir ébranlé les +républicains par ce feu terrible, ils profitèrent du premier moment +d'hésitation qui se manifesta parmi eux, s'élancèrent en poussant de +grands cris, renversèrent leurs rangs, les désarmèrent, et les assommèrent +avec leurs bâtons. Telle fut depuis toute leur tactique militaire; la +nature la leur avait indiquée, et c'était la mieux adaptée au pays. Les +troupes qu'ils attaquaient, rangées en ligne et à découvert, recevaient un +feu auquel il leur était impossible de répondre, parce qu'elles ne +pouvaient ni faire usage de leur artillerie, ni marcher à la baïonnette +contre des ennemis dispersés. Dans cette situation, si elles n'étaient pas +vieillies à la guerre, elles devaient être bientôt ébranlées par un feu si +continu et si juste, que jamais les feux réguliers des troupes de ligne +n'ont pu l'égaler. Lorsqu'elles voyaient surtout fondre sur elles ces +furieux, poussant de grands cris, il leur était difficile de ne pas +s'intimider et de ne pas se laisser rompre. Alors elles étaient perdues, +car la fuite, si facile aux gens du pays, était impraticable pour la +troupe de ligne. Il aurait donc fallu les soldats les plus intrépides pour +lutter contre tant de désavantages, et ceux qui dans le premier moment +furent opposés aux rebelles, étaient des gardes nationaux de nouvelle +levée, qu'on prenait dans les bourgs, presque tous très républicains, et +que leur zèle conduisait pour la première fois au combat. + +La troupe victorieuse de Cathelineau entra donc dans Cholet, s'empara de +toutes les armes qu'elle y trouva, et fit des cartouches avec les +gargousses des canons. C'est toujours ainsi que les Vendéens se sont +procuré des munitions. Leurs défaites ne donnaient rien à l'ennemi, parce +qu'ils n'avaient rien qu'un fusil ou un bâton qu'ils emportaient à travers +les champs, et chaque victoire leur valait toujours un matériel de guerre +considérable. Les insurgés, victorieux, célébrèrent leurs succès avec +l'argent qu'ils trouvèrent, et ensuite brûlèrent tous les papiers des +administrations, dans lesquelles ils voyaient un instrument de tyrannie. +Ils rentrèrent ensuite dans leurs villages et dans leurs fermes, qu'ils ne +voulaient jamais quitter pour long-temps. + +Une autre révolte bien plus générale avait éclaté dans le Marais et le +départemens de la Vendée. A Machecoul et à Challans, le recrutement fut +l'occasion d'un soulèvement universel. Un nommé Gaston, perruquier, tua un +officier, prit son uniforme, se mit à la tête des mécontens, et s'empara +de Challans, puis de Machecoul, où sa troupe brûla tous les papiers des +administrations, et commit des massacres dont le Bocage n'avait pas donné +l'exemple. Trois cents républicains furent fusillés par bandes de vingt et +trente. Les insurgés les faisaient confesser d'abord, et les conduisaient +ensuite au bord d'une fosse, à côté de laquelle ils les fusillaient pour +n'avoir pas la peine de les ensevelir. Nantes envoya sur-le-champ quelques +cents hommes à Saint-Philibert; mais, apprenant qu'il y avait du mouvement +à Savenay, elle rappela ses troupes, et les insurgés de Machecoul +restèrent maîtres du pays conquis. + +Dans le départemens de la Vendée, c'est-à -dire vers le midi du théâtre de +cette guerre, l'insurrection prit encore plus de consistance. + +Les gardes nationales de Fontenay, sorties pour marcher sur Chantonnay, +furent repoussées et battues, Chantonnay fut pillé. Le général Verteuil, +qui commandait la onzième division militaire, en apprenant cette défaite, +envoya le général Marcé avec douze cents hommes, partie de troupes de +ligne, partie de gardes nationales. Les rebelles, rencontrés à +Saint-Vincent, furent repoussés. Le général Marcé eut le temps d'ajouter +encore à sa petite armée douze cents hommes et neuf pièces de canon. En +marchant sur Saint-Fulgent, il rencontra de nouveau les Vendéens dans un +fond, et s'arrêta pour rétablir un pont qu'ils avaient détruit. Vers les +quatre heures d'après midi, le 18 mars, les Vendéens, prenant +l'initiative, vinrent l'attaquer. Profitant encore des avantages du sol, +ils commencèrent à tirailler avec leur supériorité ordinaire, cernèrent +peu à peu l'armée républicaine, étonnée de ce feu si meurtrier, et réduite +à l'impuissance d'atteindre un ennemi caché, dispersé dans tous les replis +du terrain. Enfin ils l'assaillirent, répandirent le désordre dans ses +rangs, et s'emparèrent de l'artillerie, des munitions et des armes que les +soldats jetaient en se retirant, pour ètre plus légers dans leur fuite. + +Ces succès, plus prononcés dans le départemens de la Vendée proprement +dit, valurent aux insurgés le nom de _Vendéens_, qu'ils conservèrent +depuis, quoique la guerre fût bien plus active hors de la Vendée. Les +brigandages commis dans le Marais leur firent donner le nom de _brigands_, +quoique le plus grand nombre ne méritât pas ce titre. L'insurrection +s'étendait dans le Marais, depuis les environs de Nantes jusqu'aux Sables, +et dans l'Anjou et le Poitou, jusqu'aux environs de Vihiers et de +Parthenay. La cause des succès des Vendéens était dans le pays, dans sa +configuration, dans leur adresse et leur courage à profiter de ces +avantages naturels, enfin dans l'inexpérience et l'imprudente ardeur des +troupes républicaines, qui, levées à la hâte, venaient les attaquer +précipitamment, et leur procurer ainsi des victoires, et tout ce qui en +est la suite, c'est-à -dire des munitions, de la confiance et du courage. + +La pâque avait ramené tous les insurgés dans leurs demeures, d'où ils ne +consentaient jamais à s'éloigner long-temps. La guerre était pour eux une +espèce de chasse de quelques jours; ils y portaient du pain pour le temps +nécessaire, et revenaient ensuite enflammer leurs voisins par leurs +récits. Il y eut des rendez-vous donnés pour le mois d'avril. +L'insurrection fut alors générale, et s'étendit sur toute la surface du +pays. On pourrait comprendre ce théâtre de la guerre dans une ligne qui, +en partant de Nantes, passerait par Pornic, l'île de Noirmoutiers, les +Sables, Luçon, Fontenay, Niort, Parthenay, et reviendrait par Airvault, +Thouars, Doué et Saint-Florent jusqu'à la Loire. L'insurrection, commencée +par des hommes qui n'étaient supérieurs aux paysans qu'ils commandaient +que par leurs qualités naturelles, fut continuée bientôt par des hommes +d'un rang supérieur. Les paysans allèrent dans les châteaux, et forcèrent +les nobles à se mettre à leur tête. Tout le Marais voulut être commandé +par Charette. Il était d'une famille d'armateurs de Nantes; il avait servi +dans la marine, où il était devenu lieutenant de vaisseau, et à la paix il +s'était retiré dans un château appartenant à un oncle, où il passait sa +vie à chasser. D'une complexion faible et délicate, il semblait peu propre +aux fatigues de la guerre; mais, vivant dans les bois, où il passait des +mois entiers, couchant à terre avec les chasseurs, il s'était renforcé, +avait acquis une parfaite habitude du pays, et s'était fait connaître de +tous les paysans par son adresse et son courage. Il hésita d'abord à +accepter le commandement, en faisant sentir aux insurgés les dangers de +l'entreprise. Cependant il se rendit à leurs instances, et en leur +laissant commettre tous les excès, il les compromit et les engagea +irrévocablement à son service. Habile, rusé, d'un caractère dur et d'une +opiniâtreté indomptable, il devint le plus terrible des chefs vendéens. +Tout le Marais lui obéissait, et avec quinze et quelquefois vingt mille +hommes, il menaçait les Sables et Nantes. A peine tout son monde fut-il +réuni, qu'il s'empara de l'île de Noirmoutiers, île importante dont il +pouvait faire sa place de guerre, et son point de communication avec les +Anglais. + +Dans le Bocage, les paysans s'adressèrent à MM. de Bonchamps, d'Elbée, de +La Rochejaquelein, et les arrachèrent de leurs châteaux pour les mettre à +leur tête. M. de Bonchamps avait autrefois servi sous M. de Suffren, était +devenu un officier habile, et réunissait à une grande intrépidité un +caractère noble et élevé. Il commandait tous les révoltés de l'Anjou et +des bords de la Loire. M. d'Elbée avait servi aussi, et joignait à une +dévotion excessive un caractère obstiné, et une grande intelligence de ce +genre de guerre. C'était dans le moment le chef le plus accrédité de cette +partie du Bocage. Il commandait les paroisses autour de Cholet et de +Beaupréau. Cathelineau et Stofflet gardèrent leur commandement dû à la +confiance qu'ils avaient inspirée, et se réunirent à MM. De Bonchamps et +d'Elbée, pour marcher sur Bressuire, où se trouvait le général Quétineau. +Celui-ci avait fait enlever du château de Clisson la famille de Lescure, +qu'il soupçonnait de conspiration, et la détenait à Bressuire. Henri de La +Rochejaquelein, jeune gentilhomme autrefois enrôlé dans la garde du roi, +et maintenant retiré dans le Bocage, se trouvait à Clisson chez son cousin +de Lescure. Il s'évada, souleva les Aubiers, où il était né, et toutes les +paroisses autour de Châtillon. Il se joignit ensuite aux autres chefs, +avec eux força le général Quétineau à s'éloigner de Bressuire. M. de +Lescure fut alors délivré avec sa famille. C'était un jeune homme de l'âge +de Henri de La Rochejaquelein. Il était calme, prudent, d'une bravoure +froide mais inébranlable, et joignait à ces qualités un rare esprit de +justice. Henri, son cousin, avait une bravoure héroïque et souvent +emportée; il était bouillant et généreux. M. de Lescure se mit alors à la +tête de ses paysans, qui vinrent se réunir à lui, et tous ensemble se +rendirent à Bressuire pour marcher de là sur Thouars. Les femmes de tous +les chefs distribuaient des cocardes et des drapeaux; on s'exaltait par +des chants, on marchait comme à une croisade. L'armée ne traînait point +avec elle de bagages; les paysans, qui ne voulaient jamais rester +long-temps absens, portaient avec eux le pain nécessaire à la durée de +chaque expédition, et, dans les cas extraordinaires, les paroisses +averties préparaient des vivres pour ceux qui en manquaient. Cette armée +se composait d'environ trente mille hommes, et fut appelée la grande armée +royale et catholique. Elle faisait face à Angers, Saumur, Doué, Thouars et +Parthenay. Entre cette armée et celle du Marais, commandée par Charette, +se trouvaient divers rassemblemens intermédiaires, dont le principal, sous +les ordres de M. de Royrand, pouvait s'élever à dix ou douze mille hommes. + +Le grand rassemblement commandé par MM. De Bonchamps, d'Elbée, de Lescure, +de la Rochejaquelein, Cathelineau, Stofflet, arriva devant Thouars le 3 +mai, et se prépara à l'attaquer dès le 4 au matin. Il fallait traverser le +Thoué, qui entoure la ville de Thouars presque de toutes parts. Le général +Quétineau fit défendre les passages. Les Vendéens canonnèrent quelque +temps avec l'artillerie qu'ils avaient prise aux républicains, et +tiraillèrent sur la rive avec leur succès accoutumé. M. de Lescure voulant +alors décider le passage, s'avance au milieu des balles dont son habit est +criblé, et ne peut entraîner qu'un seul paysan. Mais La Rochejaquelein +accourt, ses gens le suivent; on passe le pont, et les républicains sont +refoulés dans la place. Il fallait pratiquer une brèche, mais on manquait +des moyens nécessaires. Henri de La Rochejaquelein se fait élever sur les +épaules de ses soldats, et commence à atteindre les remparts. M. d'Elbée +attaque vigoureusement de son côté, et Quétineau, ne pouvant résister, +consent à se rendre pour éviter des malheurs à la ville. Les Vendéens, +grâce à leurs chefs, se conduisirent avec modération; aucun excès ne fut +commis envers les habitans, et on se contenta de brûler l'arbre de la +liberté et les papiers des administrations. Le généreux Lescure rendit à +Quétineau les égards qu'il en avait reçus pendant sa détention à +Bressuire, et voulut l'engager à rester dans l'armée vendéenne, pour le +soustraire aux sévérités du gouvernement, qui, ne lui tenant pas compte de +l'impossibilité de la résistance, le punirait peut-être de s'être rendu. +Quétineau refusa généreusement, et voulut retourner aux républicains pour +demander des juges. + + + +CHAPITRE IX. + + +LEVÉE D'UNE ARMÉE PARISIENNE DE DOUZE MILLE HOMMES; EMPRUNT FORCÉ; +NOUVELLES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES CONTRE LES SUSPECTS.--EFFERVESCENCE +CROISSANTE DES JACOBINS A LA SUITE DES TROUBLES DES DÉPARTEMENS.--CUSTINE +EST NOMMÉ GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE DU NORD.--ACCUSATIONS ET MENACES DES +JACOBINS; VIOLENTE LUTTE DES DEUX CÔTÉS DE LA CONVENTION.--FORMATION D'UNE +COMMISSION DE DOUZE MEMBRES, DESTINÉE A EXAMINER LES ACTES DE LA COMMUNE. +--ASSEMBLÉE INSURRECTIONNELLE A LA MAIRIE. MOTIONS ET COMPLOTS CONTRE LA +MAJORITÉ DE LA CONVENTION ET CONTRE LA VIE DES DÉPUTÉS GIRONDINS; MÊMES +PROJETS DANS LE CLUB DES CORDELIERS.--LA CONVENTION PREND DES MESURES POUR +SA SÛRETÉ.--ARRESTATION D'HÉBERT, SUBSTITUT DU PROCUREUR DE LA COMMUNE. +--PÉTITIONS IMPÉRIEUSES DE LA COMMUNE. TUMULTE ET SCÈNES DE DÉSORDRE DANS +TOUTES LES SECTIONS.--ÉVÉNEMENS PRINCIPAUX DES 28, 29 ET 30 MAI 1793. +--DERNIÈRE LUTTE DES MONTAGNARDS ET DES GIRONDINS.--JOURNÉES DU 31 MAI ET +DU 2 JUIN.--DÉTAILS ET CIRCONSTANCES DE L'INSURRECTION DITE DU 31 MAI. +--VINGT-NEUF REPRÉSENTANS GIRONDINS SONT MIS EN ARRESTATION.--CARACTÈRE ET +RÉSULTATS POLITIQUES DE CETTE JOURNÉE.--COUP D'OEIL SUR LA MARCHE DE LA +RÉVOLUTION.--JUGEMENT SUR LES GIRONDINS. + + +Les nouvelles des désastres de la Vendée concourant avec celles venues du +Nord, qui annonçaient les revers de Dampierre, avec celles venues du Midi, +qui portaient que les Espagnols devenaient menaçans sur les Pyrénées, avec +tous les renseignemens arrivant de plusieurs provinces, où se +manifestaient les dispositions les moins favorables, ces nouvelles +répandirent la plus grande fermentation. Plusieurs départemens voisins de +la Vendée, en apprenant le succès des insurgés, se crurent autorisés à +envoyer des troupes pour les combattre. Le départemens de l'Hérault leva +six millions et six mille hommes, et envoya une adresse au peuple de +Paris, pour l'engager à en faire autant. La convention, encourageant cet +enthousiasme, approuva la conduite du départemens de l'Hérault, et +autorisa par là toutes les communes de France à faire des actes de +souveraineté, en levant des hommes et de l'argent. + +La commune de Paris ne resta pas en arrière. Elle prétendait que c'était +au peuple parisien à sauver la France, et elle se hâta de prouver son +zèle, et de déployer son autorité en organisant une armée. Elle arrêta +que, d'après _l'approbation solennelle donnée par la convention à la +conduite du départemens de l'Hérault_, il serait levé dans l'enceinte de +Paris une armée de douze mille hommes, pour marcher contre la Vendée. A +l'exemple de la convention, la commune choisit dans le conseil général des +commissaires pour accompagner cette armée. Ces douze mille hommes devaient +être pris dans les compagnies des sections armées, et sur chaque compagnie +de cent vingt-six il devait en partir quatorze. Suivant la coutume +révolutionnaire, une espèce de pouvoir dictatorial était laissé au comité +révolutionnaire de chaque section, pour désigner les hommes dont le départ +était sujet à moins d'inconvéniens. «En conséquence, disait l'arrêté de la +commune, tous les commis non mariés de tous les bureaux existant à Paris, +excepté les chefs et sous-chefs, les clercs de notaires et d'avoués, les +commis de banquiers et de négocians, les garçons marchands, les garçons de +bureaux, etc. ... pourront être requis d'après les proportions ci-après: +sur deux, il en partira un; sur trois, deux; sur quatre, deux; sur cinq, +trois; sur six, trois, sur sept, quatre; sur huit, quatre; et ainsi de +suite. Ceux des commis de bureaux qui partiront conserveront leurs places +et le tiers de leurs appointemens. Nul ne pourra refuser de partir. Les +citoyens requis feront connaître au comité de leur section ce qui manque à +leur équipement, et il y sera pourvu sur-le-champ. Ils se réuniront +immédiatement après pour nommer leurs officiers, et se rendront tout de +suite à leurs ordres.» + +Mais ce n'était pas tout que de lever une armée, et de la former aussi +violemment, il fallait pourvoir aux dépenses de son entretien; et pour +cela, il fut convenu de s'adresser aux riches. Les riches, disait-on, ne +voulaient rien faire pour la défense du pays et de la révolution; ils +vivaient dans une heureuse oisiveté, et laissaient au peuple le soin +de verser son sang pour la patrie; il fallait les obliger à contribuer au +moins de leurs richesses au salut commun. Pour cela, on imagina un emprunt +forcé, fourni par les citoyens de Paris, suivant la quotité de leurs +revenus. Depuis le revenu de mille francs jusqu'à celui de cinquante +mille, ils devaient fournir une somme proportionnelle qui s'élevait depuis +trente francs jusqu'à vingt mille. Tous ceux dont le revenu dépassait +cinquante mille francs devaient s'en réserver trente mille, et abandonner +tout le reste. Les meubles et immeubles de ceux qui n'auraient point +satisfait à cette patriotique contribution, devaient être saisis et vendus +à la réquisition des comités révolutionnaires, et leurs personnes +regardées comme suspectes. + +De telles mesures, qui atteignaient toutes les classes, soit en +s'adressant aux personnes pour les obliger à prendre les armes, soit en +s'adressant aux fortunes pour les faire contribuer, devaient éprouver une +forte résistance dans les sections. On a déjà vu qu'il existait entre +elles des divisions, et qu'elles étaient plus ou moins agitées suivant la +proportion dans laquelle s'y trouvait le bas peuple. Dans quelques-unes, +et notamment celles des Quinze-Vingts, des Gravilliers, de la +Halle-aux-Blés, on déclara qu'on ne partirait pas, tant qu'il resterait à +Paris des fédérés et des troupes soldées, lesquelles servaient, disait-on, +de _gardes-du-corps_ à la convention. Celles-ci résistaient par esprit de +jacobinisme, mais beaucoup d'autres résistaient pour une cause contraire. +La population des clercs, des commis, des garçons de boutique, reparut +dans les sections, et montra une forte opposition aux deux arrêtés de la +commune. Les anciens serviteurs de l'aristocratie en fuite, qui +contribuaient beaucoup à agiter Paris, se réunirent à eux; on se rassembla +dans les rues et sur les places publiques, on cria _à bas les jacobins! à +bas la Montagne!_ et les mêmes obstacles que le système révolutionnaire +rencontrait dans les provinces, il les rencontra cette fois à Paris. + +Ce fut alors un cri général contre l'aristocratie des sections. Marat dit +que MM. les épiciers, les procureurs, les commis, conspiraient avec MM. du +côté droit et avec MM. les riches, pour combattre la révolution; qu'il +fallait les arrêter tous comme suspects, et les réduire à la classe des +sans-culottes, _en ne pas leur laissant de quoi se couvrir le derrière_. + +Chaumette, procureur de la commune, fit un long discours où il déplora les +malheurs de la patrie, provenant, disait-il, de la perfidie des +gouvernans, de l'égoïsme des riches, de l'ignorance du peuple, de la +fatigue et du dégoût de beaucoup de citoyens pour la chose publique. Il +proposa donc et fit arrêter qu'on demanderait à la convention des moyens +d'instruction publique, des moyens de vaincre l'égoïsme des riches, et de +venir au secours des pauvres; qu'on formerait une assemblée composée des +présidents des comités révolutionnaires, des sections, et des députés de +tous les corps administratifs; que cette assemblée se réunirait les +dimanches et jeudis à la commune, pour aviser aux dangers de la chose +publique; qu'enfin on inviterait tous les bons citoyens à se rendre dans +les assemblées de section, pour y faire valoir leur patriotisme. + +Danton, toujours prompt à trouver des ressources dans les moments +difficiles, imagina de composer deux armées de sans-culottes, dont l'une +marcherait sur la Vendée, tandis que l'autre resterait dans Paris pour +contenir l'aristocratie, et de les solder toutes deux aux dépens des +riches; et enfin, pour s'assurer la majorité dans les sections, il proposa +de payer les citoyens qui perdraient leur temps pour assister à leurs +séances. Robespierre, empruntant les idées de Danton, les développa aux +Jacobins, et proposa en outre de former de nouvelles classes de suspects, +de ne plus les borner aux ci-devant nobles, ou prêtres, ou financiers, +mais à tous les citoyens qui avaient de quelque manière fait preuve +d'incivisme; de les enfermer jusqu'à la paix; d'accélérer encore l'action +du tribunal révolutionnaire, et de contre-balancer par de nouveaux moyens +de communication l'effet des mauvais journaux. Avec toutes ces ressources, +on pouvait, disait-il, sans moyen illégal, sans violation des lois, +résister au côté droit et à ses machinations. + +Toutes les idées se dirigeaient donc vers un but, qui était d'armer le +peuple, d'en placer une partie au dedans, d'en porter une autre au dehors; +de l'équiper aux frais des riches, de le faire même assister à leurs +dépens à toutes les assemblées délibérantes; d'enfermer tous les ennemis +de la révolution sous le nom de _suspects_, bien plus largement défini +qu'il ne l'avait été jusqu'ici; d'établir entre la commune et les sections +un moyen de correspondance, et pour cela de créer une nouvelle assemblée +révolutionnaire qui prît des moyens nouveaux de salut, c'est-à -dire +l'insurrection. L'assemblée de l'Évêché, précédemment dissoute, et +maintenant renouvelée, sur la proposition de Chaumette, et avec un +caractère bien plus imposant, était évidemment destinée à ce but. + +Du 8 au 10 mai, des nouvelles alarmantes se succèdent. Dampierre a été tué +à l'armée du Nord. Dans l'intérieur, les provinces continuent de se +révolter. La Normandie tout entière semble prête à se joindre à la +Bretagne. Les insurgés de la Vendée se sont avancés de Thouars vers Loudun +et Montreuil, ont pris ces deux villes, et ont ainsi presque atteint les +bords de la Loire. Les Anglais débarquant sur les côtes de la Bretagne +vont, dit-on, se joindre à eux et attaquer la république au cœur. Des +citoyens de Bordeaux, indignés des accusations portées contre leurs +députés, et montrant l'attitude la plus menaçante, ont désarmé une section +où s'étaient retirés les jacobins. A Marseille, les sections sont en +pleine insurrection. Révoltées des excès commis sous le prétexte du +désarmement des suspects, elles se sont réunies, ont destitué la commune, +transporté ses pouvoirs à un comité, dit comité central des sections, et +institué un tribunal populaire, pour rechercher les auteurs des meurtres +et des pillages. Après s'être ainsi conduites dans leur cité, elles ont +envoyé des députés aux sections de la ville d'Aix, et s'efforcent de +propager leur exemple dans tout le départemens. Ne respectant pas même les +commissaires de la convention, elles ont saisi leurs papiers et les ont +sommés de se retirer. A Lyon, le désordre est aussi grave. Les corps +administratifs unis aux jacobins ayant ordonné, à l'imitation de Paris, +une levée de six millions et de six mille hommes, ayant en outre voulu +exécuter le désarmement des suspects, et instituer un tribunal +révolutionnaire, les sections se sont révoltées, et sont prêtes à en venir +aux mains avec la commune. Ainsi, tandis que l'ennemi avance vers le Nord, +l'insurrection partant de la Bretagne et de la Vendée, et soutenue par les +Anglais, peut faire le tour de la France par Bordeaux, Rouen, Nantes, +Marseille et Lyon. Ces nouvelles arrivant l'une après l'autre dans +l'espace de deux ou trois jours, du 12 au 15 mai, font naître les plus +sinistres présages dans l'esprit des montagnards et des jacobins. Les +propositions déjà faites se renouvellent encore avec plus de fureur; on +veut que tous les garçons des cafés et des traiteurs, que tous les +domestiques partent sur-le-champ; que les sociétés populaires marchent +tout entières, que des commissaires de l'assemblée se rendent aussitôt +dans les sections pour les décider à fournir leur contingent; que trente +mille hommes partent en poste dans les voitures de luxe; que les riches +contribuent sans délai et donnent le dixième de leur fortune; que les +suspects soient enfermés et gardés en otages; que la conduite des +ministres soit examinée; que le comité de salut public soit chargé de +rédiger une instruction pour les citoyens dont l'opinion est égarée; que +toute affaire civile cesse, que l'activité des tribunaux civils soit +suspendue, que les spectacles soient fermés, que le tocsin sonne, et que +le canon d'alarme soit tiré. + +Danton, pour apporter quelque assurance au milieu de ce trouble général, +fait deux remarques; la première, c'est que la crainte de dégarnir Paris +des bons citoyens qui sont nécessaires à sa sûreté, ne doit pas empêcher +le recrutement, car il restera toujours à Paris cent cinquante mille +hommes, prêts à se lever, et à exterminer les aristocrates qui oseraient +s'y montrer; la seconde, c'est que l'agitation des guerres civiles, loin +d'être un sujet d'espoir, doit être au contraire un sujet de terreur pour +les ennemis extérieurs. «Montesquieu, dit-il, l'a déjà remarqué en parlant +des Romains; un peuple dont tous les bras sont armés et exercés, dont +toutes les âmes sont aguerries, dont tous les esprits sont exaltés, dont +toutes les passions sont changées en fureur de combattre, un tel peuple +n'a rien à craindre du courage froid et mercenaire des soldats étrangers. +Le plus faible des deux partis que la guerre civile mettrait aux prises, +serait toujours assez fort pour détruire des automates à qui la discipline +ne tient pas lieu de vie et de feu.» + +Il est ordonné aussitôt que quatre-vingt-seize commissaires se rendront +dans les sections pour obtenir leur contingent, et que le comité de salut +public continuera ses fonctions pendant un mois de plus. Custine est nommé +général de l'armée du Nord, Houchard de celle du Rhin. On fait la +distribution des armées autour des frontières. Cambon présente un projet +d'emprunt forcé d'un milliard, qui sera rempli par les riches et +hypothéqué sur les biens des émigrés. «C'est un moyen, dit-il, d'obliger +les riches à prendre part à la révolution, en les réduisant à acquérir une +partie des biens nationaux, s'ils veulent se payer de leur créance sur le +gage lui-même.» + +La commune, de son côté, arrête qu'une seconde armée de sans-culottes sera +formée dans Paris pour contenir l'aristocratie, tandis que la première +marchera contre les rebelles; qu'il sera fait un emprisonnement général de +tous les suspects, et que l'assemblée centrale des sections, composée des +autorités administratives, des présidens des sections, des membres des +comités révolutionnaires, se réunira au plus tôt pour faire la répartition +de l'emprunt forcé, pour rédiger les listes des suspects, etc. + +Le trouble était au comblé. D'une part, on disait que les aristocrates du +dehors et ceux du dedans étaient d'accord; que les conspirateurs de +Marseille, de la Vendée, de la Normandie, se concertaient entre eux; que +les membres du côté droit dirigeaient cette vaste conjuration, et que le +tumulte des sections n'était que le résultat de leurs intrigues dans +Paris; d'autre part, on attribuait à la Montagne tous les excès commis sur +tous les points, et on lui imputait le projet de bouleverser la France, et +d'assassiner vingt-deux députés. Des deux côtés, on se demandait comment +on sortirait de ce péril, et ce qu'on ferait pour sauver la république. +Les membres du côté droit s'excitaient au courage, et se conseillaient +quelque acte d'une grande énergie. Certaines sections, telles que celles +du Mail, de la Butte-des-Moulins, et plusieurs autres, les appuyaient +fortement, et refusaient d'envoyer des commissaires à l'assemblée centrale +formée à la mairie. Elles refusaient aussi de souscrire à l'emprunt forcé, +disant qu'elles pourvoiraient à l'entretien de leurs volontaires, et +s'opposaient à de nouvelles listes de suspects, disant encore que leur +comité révolutionnaire suffisait pour faire la police dans leur ressort. +Les montagnards, au contraire, les jacobins, les cordeliers, les membres +de la commune criaient à la trahison, répétaient en tous lieux qu'il +fallait en finir, qu'on devait se réunir, s'entendre, et sauver la +république de la conspiration des vingt-deux. Aux Cordeliers, on disait +ouvertement qu'il fallait les enlever et les égorger. Dans une assemblée +où se réunissaient des femmes furieuses, on proposait de saisir l'occasion +du premier tumulte à la convention, et de les poignarder. Ces forcenées +portaient des poignards, faisaient tous les jours grand bruit dans les +tribunes, et disaient qu'elles sauveraient elles-mêmes la république. On +parlait partout du nombre de ces poignards, dont un seul armurier du +faubourg Saint-Antoine avait fabriqué plusieurs centaines. De part et +d'autre, on marchait en armes, et avec tous les moyens d'attaquer et de se +défendre. Il n'y avait encore aucun complot d'arrêté, mais les passions en +étaient à ce point d'exaltation où le moindre événement suffit pour amener +une explosion. Aux Jacobins, on proposait des moyens de toute espèce. On +prétendait que les actes d'accusation dirigés par la commune contre les +vingt-deux ne les empêchaient pas de siéger encore, et que, par +conséquent, il fallait un acte d'énergie populaire; que les citoyens +destinés à la Vendée ne devaient pas partir avant d'avoir sauvé la patrie; +que le peuple pouvait la sauver, mais qu'il était nécessaire de lui en +indiquer les moyens, et que pour cela il fallait nommer un comité de cinq +membres, auquel la société permettrait d'avoir des secrets pour elle. +D'autres répondaient qu'on pouvait tout dire dans la société, qu'il était +inutile de vouloir rien cacher, et qu'il était temps d'agir à découvert. +Robespierre, qui trouvait ces déclarations imprudentes, s'opposait à ces +moyens illégaux; il demandait si on avait épuisé tous les moyens utiles et +plus sûrs qu'il avait proposés. «Avez-vous organisé, leur disait-il, votre +armée révolutionnaire? Avez-vous fait ce qu'il fallait pour payer les +sans-culottes appelés aux armes ou siégeant dans les sections? Avez-vous +arrêté les suspects? avez-vous couvert vos places publiques de forges et +d'ateliers? Vous n'avez donc employé aucune des mesures sages et +naturelles qui ne compromettraient pas les patriotes, et vous souffrez que +des hommes qui n'entendent rien à la chose publique vous proposent des +mesures qui sont la cause de toutes les calomnies répandues contré vous! +Ce n'est qu'après avoir épuisé tous les moyens légaux, qu'il faut recourir +aux moyens violens, et encore ne faut-il pas les proposer dans une société +qui doit être sage et politique. Je sais, ajoutait Robespierre, qu'on +m'accusera de _modérantisme_, mais je suis assez connu pour ne pas +craindre, de telles imputations.» + +Ici, comme avant le 10 août, on sentait le besoin de prendre un parti, on +errait de projets en projets, on parlait d'un lieu de réunion pour +parvenir à s'entendre. L'assemblée de la mairie avait été formée, mais le +départemens n'y était pas présent; un seul de ses membres, le jacobin +Dufourny, s'y était rendu; plusieurs sections y manquaient; le maire n'y +avait pas encore paru, et on s'était ajourné au dimanche 19 mai, pour s'y +occuper de l'objet de la réunion. Malgré le but, en apparence assez +circonscrit, que l'arrêté de la commune fixait à cette assemblée, on y +avait tenu les propos qui se tenaient partout, et on y avait dit, comme +ailleurs, qu'il fallait un nouveau 10 août. Cependant on s'était borné à +de nouveaux propos, à des exagérations de club; il s'y était trouvé des +femmes mêlées aux hommes, et ce tumultueux rassemblement n'avait offert +que le même désordre d'esprit et de langage que présentaient tous les +lieux publics. Le 15, le 16 et le 17 mai se passent en agitations, et tout +devient une occasion de querelle et de tumulte dans l'assemblée. Les +Bordelais envoient une adresse, dans laquelle ils annoncent qu'ils vont se +lever pour soutenir leurs députés; ils déclarent qu'une partie d'entre eux +marchera sur la Vendée, pour combattre les rebelles, tandis que l'autre +marchera sur Paris, pour exterminer les anarchistes qui oseraient attenter +à la représentation nationale. Une lettre de Marseille annonce que les +sections de cette ville persistent dans leur résistance. Une pétition de +Lyon réclame du secours pour quinze cents détenus, enfermés sous le nom de +suspects, et menacés du tribunal révolutionnaire par Chalier et les +jacobins. Ces pétitions excitent un tumulte épouvantable. Dans +l'assemblée, dans les tribunes, on semble prêt à en venir aux mains. +Cependant le côté droit, s'animant par le danger, communique son courage à +la Plaine, et on décrète à une grande majorité que la pétition des +Bordelais est un modèle de patriotisme; on casse tout tribunal +révolutionnaire érigé par des autorités locales, et on autorise les +citoyens qu'on voudrait y traduire à repousser la force par la force. Ces +décisions exaltent à la fois l'indignation de la Montagne et le courage du +côté droit. Le 18, l'irritation est portée au comble. La Montagne, privée +d'un grand nombre de ses membres, envoyés comme commissaires dans les +départemens et les armées, crie à l'oppression. Guadet demande aussitôt la +parole pour une application historique aux circonstances présentes, et il +semble prophétiser d'une manière effrayante la destinée des partis. +«Lorsqu'en Angleterre, dit-il, une majorité généreuse voulut résister aux +fureurs d'une minorité factieuse, cette minorité cria à l'oppression, et +parvint avec ce cri à mettre en oppression la majorité elle-même. Elle +appela à elle les patriotes _par excellence_. C'est ainsi que se +qualifiait une multitude égarée, à laquelle on promettait le pillage et le +partage des terres. Cet appel continuel aux patriotes _par excellence_, +contre l'oppression de la majorité, amena l'attentat connu sous le nom de +_purgation du parlement_, attentat dont _Pride_, qui de boucher était +devenu colonel, fut l'auteur et le chef. Cent cinquante membres furent +chassés du parlement, et la minorité, composée de cinquante ou soixante +membres, resta maîtresse de l'état. + +«Qu'en arriva-t-il? Ces patriotes par excellence, instrumens de Cromwell, +et auxquels il fit faire folies sur folies, furent chassés à leur tour. +Leurs propres crimes servirent de prétexte à l'usurpateur.» Ici Guadet +montrant le boucher Legendre, Danton, Lacroix, et tous les autres députés +accusés de mauvaises moeurs et de dilapidations, ajoute: «Cromwell entra +un jour au parlement, et s'adressant à ces mêmes membres, qui seuls, à les +entendre, étaient capables de sauver la patrie, il les en chassa en disant +à l'un: Toi, tu es un voleur; à l'autre: Toi, tu es un ivrogne; à +celui-ci: Toi, tu es gorgé des deniers publics; à celui-là : Toi, tu es un +coureur de filles et de mauvais lieux. Fuyez donc, dit-il à tous, cédez la +place à des hommes de bien. Ils la cédèrent, et Cromwell la prit.» + +Cette allusion grande et terrible touche profondément l'assemblée, qui +demeure silencieuse. Guadet continue, et pour prévenir cette _purgation +pridienne_, propose divers moyens de police que l'assemblée adopte au +milieu des murmures. Mais, tandis qu'il regagne sa place, une scène +scandaleuse éclate dans les tribunes. Une femme veut en enlever un homme +pour le mettre hors de la salle; on la seconde de toutes parts, et le +malheureux qui résiste est près d'être accablé par toute la population des +tribunes. La garde fait de vains efforts pour rétablir le calme. Marat +s'écrie que cet homme qu'on veut chasser est un aristocrate.... +L'assemblée s'indigne contre Marat de ce qu'il augmente le danger de ce +malheureux, exposé à être assassiné. Il répond qu'on ne sera tranquille +Que lorsqu'on sera délivré des aristocrates, des complices de Dumouriez, +des _hommes d'état_ ... c'est ainsi qu'il nommait les membres du côté +droit, à cause de leur réputation de talent. + +Aussitôt le président Isnard se découvre, et demande à faire une +déclaration importante. Il est écouté avec le plus grand silence, et, du +ton de la plus profonde douleur, il dit: «On m'a révélé un projet de +l'Angleterre que je dois faire connaître. Le but de Pitt est d'armer une +partie du peuple contre l'autre, en le poussant à l'insurrection. Cette +insurrection doit commencer par les femmes; on se portera contre +plusieurs députés, on les égorgera, on dissoudra la convention nationale, +et ce moment sera choisi pour faire une descente sur nos côtes. + +«Voilà , dit Isnard, la déclaration que je devais à mon pays.» + +La majorité applaudit Isnard. On ordonne l'impression de sa déclaration; +on décrète de plus que les députés ne se sépareront point, et que tous les +dangers leur seront communs. On s'explique ensuite sur le tumulte des +tribunes. On dit que ces femmes qui les troublent appartiennent à une +société dite de la _Fraternité_, qu'elles viennent occuper la salle, en +exclure les étrangers, les fédérés des départemens, et y troubler les +délibérations par leurs huées. Il est question alors des sociétés +populaires, et les murmures éclatent aussitôt. Marat, qui n'a cessé de +parcourir les corridors et de passer d'un banc de la salle à l'autre, +parlant toujours des _hommes d'état_, désigne l'un des membres du côté +droit, en lui disant: _Tu en es un, toi, mais le peuple fera justice de +toi et des autres_. Guadet s'élance alors à la tribune, pour provoquer au +milieu de ce danger une détermination courageuse. Il rappelle tous les +troubles dont Paris est le théâtre, les propos tenus dans les assemblées +populaires, les affreux discours proférés par les jacobins, les projets +exprimés dans l'assemblée, réunie à la mairie; il dit que le tumulte dont +on est témoin n'a pour but que d'amener une scène de confusion, au milieu +de laquelle on exécutera les assassinats qu'on médite. A chaque instant +interrompu, il parvient néanmoins à se faire entendre jusqu'au bout, et +propose deux mesures d'une énergie héroïque mais impossible. + +«Le mal, dit-il, est dans les autorités anarchiques de Paris; je vous +propose donc de les casser, et de les remplacer par tous les présidens +de sections. + +«La convention n'étant plus libre, il faut réunir ailleurs une autre +assemblée et décréter que tous les suppléans se réuniront à Bourges, et +seront prêts à s'y constituer en convention, au premier signal que vous +leur donnerez, ou au premier avis qu'ils recevront de la dissolution de la +convention.» + +A cette double proposition, un désordre épouvantable éclate dans +l'assemblée. Tous les membres du côté droit se lèvent en criant que c'est +là le seul moyen de salut, et semblent remercier l'audacieux génie de +Guadet, qui a su le découvrir. Le côté gauche se lève de son côté, menace +ses adversaires, crie à son tour que la conspiration est enfin découverte, +que les conjurés se dévoilent, et que leurs projets contre l'unité de la +république sont avoués. Danton veut se précipiter à la tribune, mais on +l'arrête, et on laisse Barrère l'occuper au nom du comité de salut public. + +Barrère, avec sa finesse insinuante et son ton conciliateur, dit que si on +l'avait laissé parler, il aurait depuis plusieurs jours révélé beaucoup de +faits sur l'état de la France. Il rapporte alors, que partout on parle +d'un projet de dissoudre la convention, que le président de sa section a +recueilli de la bouche du procureur Chaumette des propos qui annonceraient +cette intention; qu'à l'Évêché, et dans une autre assemblée de la mairie, +il a été question du même objet; que pour arriver à ce but, on a projeté +d'exciter un tumulte, de se servir des femmes pour le faire naître, et +d'enlever vingt-deux têtes à la faveur du désordre. Barrère ajoute que le +ministre des affaires étrangères et le ministre de l'intérieur doivent +s'être procuré à cet égard des renseignemens, et qu'il faut les entendre. +Passant ensuite aux mesures proposées, il est, ajoute-t-il, de l'avis de +Guadet sur les autorités de Paris; il trouve un départemens faible, des +sections agissant en souveraines, une commune excitée à tous les +débordemens par son procureur Chaumette, ancien moine, et suspect comme +tous les ci-devant prêtres et nobles; mais il croit que la dissolution de +ces autorités causerait un tumulte anarchique. Quant à la réunion des +suppléans à Bourges, elle ne sauverait pas la convention, et ne pourrait +pas la suppléer. Il y a, suivant lui, un moyen de parer à tous les dangers +réels dont on est entouré, sans se jeter dans de trop grands inconvéniens; +c'est de nommer une commission composée de douze membres, qui sera chargée +de vérifier les actes de la commune depuis un mois, de rechercher les +complots tramés dans l'intérieur de la république, et les projets formés +contre la représentation nationale; de prendre auprès de tous les comités, +de tous les ministres, de toutes les autorités, les renseignemens dont +elle aura besoin, et autorisée enfin à disposer de tous les moyens, +nécessaires pour s'assurer de la personne des conspirateurs. + +Le premier élan d'enthousiasme et de courage passé, la majorité est trop +heureuse d'adopter le projet conciliateur de Barrère. Rien n'était plus +ordinaire que de nommer des commissions: à chaque événement, à chaque +danger, pour chaque besoin, on créait un comité chargé d'y pourvoir, et +dès que des individus étaient nommés pour exécuter une chose, l'assemblée +semblait croire que la chose serait exécutée, et que des comités auraient +pour elle ou du courage, ou des lumières, ou des forces. Celui-ci devait +ne pas manquer d'énergie, et il était composé de députés appartenant +presque tous au côté droit. On y comptait entre autres Boyer-Fonfrède, +Rabaut Saint-Étienne, Kervélégan, Henri Larivière, tous membres de la +Gironde. Mais l'énergie même de ce comité allait lui être funeste. +Institué pour mettre la convention à couvert des mouvemens des jacobins, +il allait les exciter davantage, et augmenter le danger même qu'il était +destiné à écarter. Les jacobins avaient menacé les girondins par leurs +cris de chaque jour; les girondins rendaient la menace, en instituant une +commission, et à cette menace les jacobins allaient répondre enfin, par +un coup fatal, en faisant le 31 mai et le 2 juin. + +A peine cette commission fut-elle instituée, que les sociétés populaires +et les sections crièrent, comme d'usage, à l'inquisition et à la loi +martiale. L'assemblée de la mairie, ajournée au dimanche 19, se réunit en +effet, et fut plus nombreuse que dans les séances précédentes. Cependant +le maire n'y était pas, et un administrateur de police présidait. Quelques +sections manquaient au rendez-vous, et il n'y en avait guère que +trente-cinq qui eussent envoyé leurs commissaires. L'assemblée se +qualifiait de _comité central révolutionnaire_. On y convient d'abord de +ne rien écrire, de ne tenir aucun registre, et d'empêcher quiconque voudra +se retirer de sortir avant la fin de la séance. On songe ensuite à fixer +les objets dont il faut s'occuper. L'objet réel et annoncé était l'emprunt +et la liste des suspects; néanmoins, dès les premières paroles, on +commence à dire que les patriotes de la convention sont impuissans pour +sauver la chose publique, qu'il est nécessaire de suppléer à leur +impuissance, et qu'il faut pour cela rechercher les hommes suspects, soit +dans les administrations, soit dans les sections, soit dans la convention +elle-même, et s'emparer d'eux pour les mettre dans l'impossibilité de +nuire. Un membre, parlant froidement et lentement, dit qu'il ne connaît de +suspects que dans la convention, et que c'est là qu'il faut frapper. Il +propose donc un moyen fort simple: c'est d'enlever vingt-deux députés, de +les transporter dans une maison des faubourgs, de les égorger, et de +supposer des lettres, pour faire accroire qu'ils ont émigré. «Nous ne +ferons pas cela nous-mêmes, ajoute cet homme, mais, en payant, il nous +sera facile de trouver des exécuteurs.» Un autre membre répond aussitôt +que cette mesure est inexécutable, et qu'il faut attendre que Marat et +Robespierre aient proposé aux Jacobins leurs moyens d'insurrection, qui +sans doute vaudront mieux. «Silence! s'écrient plusieurs voix, on ne doit +nommer personne.» Un troisième membre, député de la section de 92, +représente qu'il ne convient pas d'assassiner, et qu'il y a des tribunaux +pour juger les ennemis de la révolution. A cette observation, un grand +tumulte s'élève; on se récrie contre la doctrine de celui qui vient de +parler; on dit qu'il ne faut souffrir que des hommes qui soient à la +hauteur des circonstances, et que chacun doit dénoncer son voisin s'il en +suspecte l'énergie. Sur-le-champ celui qui a voulu parler des lois et des +tribunaux est chassé de l'assemblée. On s'aperçoit en même temps qu'un +membre de la section de la Fraternité, section assez mal disposée pour les +jacobins, prenait des notes, et il est expulsé comme le précédent. On +continue sur le même ton à s'occuper de la proscription des députés, du +lieu à choisir pour cette _septembrisation_, et pour l'emprisonnement des +autres suspects, soit de la commune, soit des sections. Un membre veut que +l'exécution se fasse cette nuit même; on lui répond que ce n'est pas +possible; il réplique qu'on a des hommes tout prêts, et il ajoute qu'à +minuit Coligny était à la cour, et qu'à une heure il était mort. + +Cependant le temps s'écoule; on renvoie au lendemain l'examen de ces +divers objets, et on convient de s'occuper de trois choses: 1° de +l'enlèvement des députés; 2° de la liste des suspects; 3° de l'épurement +de tous les bureaux et comités. On s'ajourne au lendemain six heures du +soir. + +Le lendemain lundi 20, l'assemblée se réunit de nouveau. Cette fois Pache +était présent; on lui présente plusieurs listes portant des noms de toute +espèce. Il observe qu'on ne doit pas les nommer autrement que listes de +suspects, ce qui était légal, puisque les listes étaient ordonnées. +Quelques membres observent qu'il ne faut pas que l'écriture d'aucun membre +soit connue, et qu'il faut faire recopier les listes. D'autres disent que +des républicains ne doivent rien craindre. Pache ajoute que peu lui +importe qu'on le sache muni de ces listes, car elles concernent la police +de Paris, dont il est chargé. Le caractère fin et réservé de Pache ne se +démentait pas, et il voulait faire entrer tout ce qu'on exigeait de lui +dans la limite des lois et de ses fonctions. + +Un membre, voyant ces précautions, lui dit alors que sans doute il n'est +pas instruit de ce qui s'est passé dans la séance de la veille, qu'il ne +connaît pas l'ordre des questions, qu'il faut le lui faire connaître, et +que la première a pour objet l'enlèvement de vingt-deux députés. Pache +fait observer alors que la personne de tous les députés est confiée à la +ville de Paris; que porter atteinte à leur sûreté serait compromettre la +capitale avec les départemens, et provoquer la guerre civile. On lui +demande alors comment il se fait qu'il ait signé la pétition présentée le +15 avril au nom des quarante-huit sections de Paris, contre les +vingt-deux. Pache répond qu'alors il fit son devoir en signant une +pétition qu'on l'avait chargé de présenter, mais qu'aujourd'hui la +question proposée sort des attributions de l'assemblée, réunie pour +s'occuper de l'emprunt et des suspects, et qu'il sera obligé de lever la +séance, si on persiste à s'occuper de pareilles discussions. Sur de telles +observations, il s'élève une grande rumeur, et comme on ne peut rien faire +en présence de Pache, et qu'on n'a aucun goût à s'occuper de simples +listes de suspects, on se sépare sans ajournement fixe. + +Le mardi 21, il ne se trouva qu'une douzaine de membres présens à +l'assemblée. Les uns ne voulaient plus se rendre dans une réunion aussi +tumultueuse et aussi violente; les autres trouvaient qu'il n'était pas +possible d'y délibérer avec assez d'énergie. + +Ce fut aux Cordeliers qu'alla se décharger, le lendemain 22, toute la +fureur des conjurés. Femmes et hommes poussèrent d'horribles +vociférations. C'était une prompte insurrection qu'il fallait, et +il ne suffisait plus du sacrifice de vingt-deux députés; on en demandait +maintenant trois cents. Une femme, parlant avec l'emportement de son sexe, +proposa d'assembler tous les citoyens sur la place de la Révolution; +d'aller porter en corps une pétition à la convention, et de ne pas +désemparer qu'on ne lui eût arraché les décrets indispensables au salut +public. Le jeune Varlet, qui se montrait depuis si long-temps dans toutes +les émeutes, présenta en quelques articles un projet d'insurrection. Il +proposait de se rendre à la convention, en portant les Droits de l'Homme +voilés d'un crêpe, d'enlever tous les députés ayant appartenu aux +assemblées législative et constituante, de supprimer tous les ministres, +de détruire tout ce qui restait de la famille des Bourbons, etc. Legendre +se hâte de le remplacer à la tribune pour s'opposer à ces propositions. +Toute la force de sa voix put à peine couvrir les cris et les huées qui +s'élevaient contre lui, et il parvint avec la plus grande peine à +combattre les motions incendiaires du jeune Varlet. Cependant on voulait +assigner un terme fixe à l'insurrection, et prendre jour pour aller exiger +de la convention ce qu'on désirait d'elle; mais la nuit étant déjà +avancée, chacun finit par se retirer sans aucune décision prise. + +Tout Paris était déjà instruit de ce qui s'était dit, soit dans les deux +réunions de la mairie, le 19 et le 20, soit dans la séance des Cordeliers +du 21. Une foule de membres du _comité central révolutionnaire_ avaient +eux-mêmes dénoncé les propos qui s'y étaient tenus, les propositions qu'on +y avait faites, et le bruit d'un complot contre un grand nombre de +citoyens et de députés était universellement répandu. La commission des +douze en était informée avec le plus grand détail, et se préparait à agir +contre les auteurs désignés des propositions les plus violentes. + +La section de la Fraternité les dénonça formellement le 24 par une adresse +à la convention; elle rapporta tout ce qui s'était dit et fait dans +l'assemblée de la mairie, et accusa hautement le maire d'y avoir assisté. +Le côté droit couvrit d'applaudissemens cette courageuse dénonciation, et +demanda que Pache fût appelé à la barre. Marat répondit que les membres du +côté droit étaient eux-mêmes les seuls conspirateurs; que Valazé, chez +lequel ils se réunissaient tous les jours, leur avait donné avis de +s'armer, et qu'ils s'étaient rendus à la convention avec des pistolets. +«Oui, réplique Valazé, j'ai donné cet avis, parce qu'il devenait +nécessaire de défendre notre vie, et certainement nous l'aurions +défendue.---Oui, oui, s'écrient énergiquement tous les membres du côté +droit.» Lasource ajoute un fait des plus graves, c'est que les conjurés, +croyant apparemment que l'exécution était fixée pour la nuit dernière, +s'étaient rendus chez lui pour l'enlever. + +Dans ce moment, on apprend que la commission des douze est munie de tous +les renseignemens nécessaires pour découvrir le complot et en poursuivre +les auteurs, et on annonce un rapport de sa part pour le lendemain. La +convention déclare en attendant que la section de la Fraternité a bien +mérité de la patrie. + +Le soir du même jour, grand tumulte à la municipalité contre la section de +la Fraternité, qui a, dit-on, calomnié le maire et les patriotes, en +supposant qu'ils veulent égorger la représentation nationale. De ce que le +projet n'avait été qu'une proposition, combattue d'ailleurs par le maire, +Chaumette et la commune induisaient que c'était une calomnie que de +supposer une conspiration réelle. Sans doute ce n'en était pas une dans le +vrai sens du mot, ce n'était pas une de ces conspirations profondément et +secrètement ourdies comme on les fait dans les palais, mais c'était une de +ces conspirations telles que la multitude d'une grande ville en peut +former; c'était le commencement de ces mouvemens populaires, +tumultueusement proposés, et tumultueusement exécutés par la foule +entraînée, comme au 14 juillet et au 10 août. En ce sens, il s'agissait +d'une véritable conspiration. Mais celles-là , il est inutile de vouloir +les arrêter, car elles ne surprennent pas l'autorité ignorante et +endormie, mais elles emportent ouvertement et à la face du ciel l'autorité +avertie et éveillée. + +Le lendemain 24, deux autres sections, celles des Tuileries et de la +Butte-des-Moulins, se joignirent à celle de la Fraternité pour dénoncer +les mêmes faits. «Si la raison ne peut l'emporter, disait la +Butte-des-Moulins, faites un appel aux bons citoyens de Paris, et d'avance +nous pouvons vous assurer que notre section ne contribuera pas peu à faire +rentrer dans la poussière ces royalistes déguisés qui prennent insolemment +le titre de _sans-culottes_.» Le même jour, le maire écrivit à l'assemblée +pour expliquer ce qui s'était passé à la mairie. «Ce n'était pas, +disait-il, un complot, c'était une simple délibération sur la composition +de la liste des suspects. Quelques _mauvaises têtes_ avaient bien +interrompu la délibération par quelques propositions déraisonnables, mais +lui, Pache, avait rappelé à l'ordre ceux qui s'en écartaient, et ces +mouvemens d'imagination n'avaient eu aucune suite.» On tint peu de compte +de la lettre de Pache, et on écouta la commission des douze, qui se +présenta pour proposer un décret de sûreté générale. Ce décret mettait la +représentation nationale, et les dépôts renfermant le trésor public, sous +la sauvegarde des bons citoyens. Tous devaient, à l'appel du tambour, se +rendre au lieu du rassemblement de la compagnie du quartier, et marcher au +premier signal qui leur serait donné. Aucun ne pouvait manquer au +rendez-vous; et, en attendant la nomination d'un commandant-général, en +remplacement de Santerre, parti pour la Vendée, le plus ancien chef de +légion devait avoir le commandement supérieur. Les assemblées de section +devaient être fermées à dix heures du soir; les présidens étaient rendus +responsables de l'exécution de cet article. Le projet de décret fut adopté +en totalité, malgré quelques débats, et malgré Danton, qui dit qu'en +mettant ainsi l'assemblée et les établissemens publics sous la sauvegarde +des citoyens de Paris, on _décrétait la peur_. + +Immédiatement après avoir proposé ce décret, la commission des douze fit +arrêter à la fois les nommés Marino et Michel, administrateurs de +police, accusés d'avoir fait à l'assemblée de la mairie les propositions +qui causaient tant de rumeur. Elle fit arrêter en outre le substitut du +procureur de la commune, Hébert, lequel écrivait, sous le nom du _père +Duchêne_, une feuille encore plus ordurière que celle de Marat, et mise, +par un langage hideux et dégoûtant, à la portée de la plus basse populace. +Hébert, dans cette feuille, imprimait ouvertement tout ce que les nommés +Marino et Michel étaient accusés d'avoir verbalement proposé à la mairie. +La commission crut donc devoir poursuivre à la fois et ceux qui prêchaient +et ceux qui voulaient exécuter une nouvelle insurrection. A peine l'ordre +d'arrestation était-il lancé contre Hébert, qu'il se rendit en toute hâte +à la commune pour annoncer ce qui lui arrivait, et montrer au conseil +général le mandat d'arrêt dont il était frappé. On l'arrachait, disait-il, +à ses fonctions, mais il allait obéir. La commune ne devait pas oublier le +serment qu'elle avait fait de se regarder comme frappée lorsqu'un de ses +membres le serait. Il n'invoquait pas ce serment pour lui, car il était +prêt à porter sa tête sur l'échafaud, mais pour ses concitoyens menacés +d'un nouvel esclavage. De nombreux applaudissemens accueillent Hébert. +Chaumette, le procureur en chef, l'embrasse; le président lui donne +l'accolade au nom de tout le conseil. La séance est déclarée permanente +jusqu'à ce qu'on ait des nouvelles d'Hébert. Les membres du conseil sont +invités à porter des consolations et des secours aux femmes et aux enfans +de tous ceux qui sont ou seront détenus. + +La séance fut permanente, et d'heure en heure on envoyait à la commission +des douze pour avoir des nouvelles du magistrat arraché, disait-on, à ses +fonctions. A deux heures et demie de la nuit, on apprit qu'il subissait un +interrogatoire, et que Varlet avait été arrêté aussi. A quatre heures, on +annonça qu'Hébert avait été mis en état d'arrestation à l'Abbaye. A cinq +heures, Chaumette se rendit dans sa prison pour le voir, mais il ne put +être introduit. Le matin, le conseil général rédigea une pétition à la +convention, et la fit porter par des cavaliers dans les sections, afin +d'avoir leur adhésion. Presque dans toutes les sections on se battait; on +voulait changer à chaque instant les bureaux et les présidens, empêcher ou +faire des arrestations, adhérer ou s'opposer au système de la commune, +signer ou rejeter la pétition qu'elle proposait. Enfin cette pétition, +approuvée par un grand nombre de sections, fut présentée dans la journée +du 25 à la convention. La députation de la commune se plaignait des +calomnies répandues contre les magistrats du peuple; elle demandait que la +pétition de la section de la Fraternité fût remise à l'accusateur public, +pour que les coupables, s'il en existait, ou les calomniateurs, fussent +punis. Elle demandait enfin justice de la commission des douze, qui avait +commis un attentat sur la personne d'un magistrat du peuple, en le faisant +enlever à ses fonctions, et enfermer à l'Abbaye. Isnard présidait en ce +moment, et devait répondre à la députation. «Magistrats du peuple, dit-il +d'un ton grave et sévère, il est urgent que vous entendiez des vérités +importantes. La France a confié ses représentans à la ville de Paris, et +elle veut qu'ils y soient en sûreté. Si la représentation nationale était +violée par une de ces conspirations dont nous avons été entourés depuis le +10 mars, et dont les magistrats ont été les derniers à nous avertir, je le +déclare au nom de la république, Paris éprouverait la vengeance de la +France, et serait rayé de la liste des cités.» Cette réponse solennelle et +grande produisit sur l'assemblée une impression profonde. Une foule de +voix en demandaient l'impression. Danton soutint qu'elle était faite pour +augmenter la division qui commençait à éclater entre Paris et les +départemens, et qu'il ne fallait rien faire qui pût accroître ce malheur. +La convention, croyant que c'était assez de l'énergie de la réponse, et de +l'énergie de la commission des douze, passa à l'ordre du jour, sans +ordonner l'impression proposée. + +Les députés de la commune furent donc congédiés sans avoir rien obtenu. +Tout le reste de la journée du 25 et toute la journée du lendemain 26, se +passèrent en scènes tumultueuses dans les sections. On se battait de +toutes parts, et les deux opinions avaient alternativement le dessus, +suivant l'heure du jour, et suivant le nombre variable des membres de +chaque parti. La commune continuait d'envoyer des députés pour s'enquérir +de l'état d'Hébert. Une fois on l'avait trouvé reposant; une autre fois il +avait prié la commune d'être tranquille sur son compte. On se plaignait +qu'il fût sur un misérable grabat. Des sections le prenaient sous leur +protection; d'autres se préparaient à demander de nouveau son +élargissement, et avec plus d'énergie que ne l'avait fait la municipalité; +enfin des femmes, courant les carrefours avec un drapeau, voulaient +entraîner le peuple à l'Abbaye pour délivrer son magistrat chéri. + +Le 27, le tumulte fut poussé à son comble. On se portait d'une section à +l'autre pour y décider l'avantage en s'y battant à coups de chaise. Enfin +vers le soir, à peu près vingt-huit sections avaient concouru à émettre le +voeu de l'élargissement d'Hébert, et à rédiger une pétition impérative à +la convention. La commission des douze, voyant quel désordre se préparait, +avait signifié au commandant de service de requérir la force armée de +trois sections, et elle avait eu soin de désigner les sections de la +Butte-des-Moulins, de Lepelletier et du Mail, qui étaient les plus +dévouées au côté droit, et prêtes même à se battre pour lui. Ces trois +sections s'empressèrent d'accourir, et se placèrent, vers les six heures +du soir, 27 mai, dans les cours du Palais-National, du côté du Carrousel, +avec leurs armes et leurs canons, mèches allumées. Elles composaient ainsi +une force imposante, et capable de protéger la représentation nationale. +Mais la foule qui se pressait autour de leurs rangs et aux diverses portes +du palais, le tumulte qui régnait, la difficulté qu'on avait à pénétrer +dans la salle, donnaient à cette scène les apparences d'un siège. Quelques +députés avaient eu de la peine à entrer, avaient même essuyé quelques +insultes au milieu de cette populace, et ils étaient venus répandre le +trouble dans l'assemblée, en disant qu'elle était assiégée. Il n'en était +rien pourtant, et si les portes étaient obstruées, elles n'étaient +cependant pas interdites. Mais les apparences suffisaient aux imaginations +irritées, et le désordre régnait dans l'assemblée. Isnard présidait. La +section de la Cité se présente, et demande la liberté de son président, +nommé Dobsen, arrêté par ordre de la commission des douze, pour avoir +refusé de lui communiquer les registres de sa section. Elle demande en +outre la liberté des autres détenus, la suppression de la commission des +douze, et la mise en accusation des membres qui la composent. «La +convention, répond Isnard, pardonne à votre jeunesse; elle ne se laissera +jamais influencer par aucune portion du peuple.» La convention approuve la +réponse. Robespierre veut au contraire la blâmer. Le côté droit s'y +oppose, une lutte des plus vives s'engage, et le bruit du dedans, celui du +dehors, concourent à produire un tumulte épouvantable. Dans ce moment, le +maire et le ministre de l'intérieur arrivent à la barre, croyant, comme on +le disait dans Paris, que la convention était assiégée. A la vue du +ministre de l'intérieur, un cri général s'élève de tous côtés, pour lui +demander compte de l'état de Paris et des environs de la salle. La +situation de Garat était embarrassante, car il fallait se prononcer entre +les deux partis, ce qui ne convenait pas plus à la douceur de son +caractère qu'à son scepticisme politique. Cependant ce scepticisme +provenant d'une grande impartialité d'esprit, il eût été heureux qu'on +pût, dans le moment, l'écouter et le comprendre. Il prend la parole, et +remonte à la cause des troubles. La première cause, selon lui, est le +bruit qui s'est répandu d'un conciliabule formé à la mairie pour comploter +contre la représentation nationale. Garat répète alors, d'après Pache, que +ce conciliabule n'était point une réunion de conspirateurs, mais une +réunion légale, ayant un but connu; que si, en l'absence du maire, +quelques esprits ardens avaient fait des propositions coupables, ces +propositions, repoussées avec indignation lorsque le maire était présent, +n'avaient eu aucune suite, et qu'on ne pouvait voir là un véritable +complot; que l'institution de la commission des douze pour la poursuite de +ce prétendu complot, et les arrestations qu'elle avait faites, étaient +devenues la cause du trouble actuel; qu'il ne connaissait pas Hébert; +qu'il n'avait reçu aucun renseignement défavorable sur son compte; qu'il +savait seulement qu'Hébert était l'auteur d'un genre d'écrit méprisable +sans doute, mais regardé à tort comme dangereux; que la constituante et +l'assemblée législative dédaignèrent toujours les écrits dégoûtans +répandus contre elles, et que la rigueur exercée contre Hébert avait dû +paraître nouvelle et peut-être intempestive; que la commission des douze, +composée d'hommes de bien et d'excellens patriotes, était dans de +singulières préventions, qu'elle paraissait trop dominée du désir de +montrer une grande énergie. Ces paroles sont fort applaudies par le côté +gauche et la Montagne. Garat, arrivant ensuite à la situation présente, +assure que la convention n'est point en danger, que les citoyens qui +l'entourent sont pleins de respect pour elle. A ces mots, un député +l'interrompt, en disant qu'il a été insulté. «Soit, reprend Garat, je ne +réponds pas de ce qui peut arriver à un individu, au milieu d'une foule +renfermant des hommes de toute espèce; mais que la convention tout entière +se montre à la porte, et je réponds pour elle que tout le peuple s'ouvrira +devant elle avec respect, qu'il saluera sa présence et obéira à sa voix.» + +Garat termine en présentant quelques vues conciliatoires, et en indiquant, +avec le plus d'adresse possible, que c'est en voulant réprimer les +violences des jacobins qu'on s'exposait à les exciter davantage. Garat +avait raison, sans doute; c'est en voulant se mettre en défense contre un +parti qu'on l'irrite davantage, et qu'on précipite la catastrophe; mais +quand la lutte est inévitable, faut-il succomber sans résistance?... Telle +était la situation des girondins; leur institution de la commission des +douze était une imprudence, mais une imprudence inévitable et généreuse. + +Garat, après avoir achevé, se place noblement au côté droit, qui était +réputé en danger, et la convention vote l'impression et la distribution de +son rapport. Pache est entendu après Garat. Il présente les choses à peu +près sous le même jour; il rapporte que l'assemblée était gardée par trois +sections dévouées, et convoquées par la commission des douze elle-même; il +indique aussi qu'en cela la commission des douze avait transgressé ses +pouvoirs, car elle n'avait pas le droit de requérir la force armée; il +ajoute qu'un fort détachement avait mis les prisons de l'Abbaye à l'abri +de toute infraction des lois, que tout danger était dissipé, et que +l'assemblée pouvait se regarder comme entièrement en sûreté. Il demande, +en finissant que la convention veuille bien entendre des citoyens qui +demandent l'élargissement des détenus. + +A ces mots, il s'élève une grande rumeur dans l'assemblée. «Il est dix +heures, s'écrie-t-on à droite; président, levez la séance!--Non, non, +répondent des voix de gauche, écoutez les pétitionnaires.» Henri Larivière +s'obstine à occuper la tribune. «Si vous voulez, dit-il, entendre +quelqu'un, il faut écouter votre commission des douze, que vous accusez de +tyrannie, et qui doit vous faire connaître ses actes pour vous mettre à +même de les apprécier.» De grands murmures couvrent sa voix. Isnard, ne +pouvant plus tenir à ce désordre, quitte le fauteuil, et il est remplacé +par Hérault-Séchelles, qui est accueilli par les applaudissemens des +tribunes. Il consulte l'assemblée, qui, entraînée par les menaces et le +bruit, vote, au milieu de cette confusion, que la séance sera continuée. + +On introduit les orateurs à la barre; ils sont suivis d'une nuée de +pétitionnaires. Ils demandent insolemment la suppression d'une commission +odieuse et tyrannique, l'élargissement des détenus et _le triomphe de la +vertu_. «Citoyens, leur répond Hérault-Séchelles, _la force de la raison +et la force du peuple sont la même chose._» De bruyans applaudissemens +accueillent cette dogmatique absurdité. «Vous demandez justice, +ajoute-t-il; la justice est notre premier devoir, elle vous sera rendue.» + +D'autres pétitionnaires succèdent aux précédens. Divers orateurs prennent +ensuite la parole, et on rédige un projet de décret, par lequel les +citoyens incarcérés par la commission des douze sont élargis, la +commission des douze est dissoute, et sa conduite livrée à l'examen du +comité de sûreté générale. La nuit était avancée; les pétitionnaires +s'étaient introduits en foule et obstruaient la salle. La nuit, les cris, +le tumulte, la foule, tout contribuait à augmenter la confusion. Le décret +est mis aux voix, et il est rendu sans qu'on puisse savoir s'il a été +voté. Les uns disent que le président n'a pas été entendu; d'autres, que +les votes n'ont pas été en nombre suffisant; d'autres enfin, que les +pétitionnaires ont pris la place des députés absens, et que le décret est +nul. Néanmoins il est proclamé, et les tribunes et les pétitionnaires +s'échappent, et vont annoncer à la commune, aux sections, aux Jacobins, +aux Cordeliers, que les prisonniers sont élargis et que la commission est +cassée. + +Cette nouvelle répandit une grande joie populaire et un moment de calme +dans Paris. Le visage même du maire sembla respirer un contentement +sincère de voir les troubles apaisés! Cependant les girondins, décidés à +combattre en désespérés, et à ne pas céder la victoire à leurs +adversaires, se réunissent le lendemain avec la plus brûlante indignation. +Lanjuinais surtout, qui n'avait pris aucune part aux haines d'orgueil qui +divisaient les deux côtés de la convention, et à qui on pardonnait son +opiniâtreté, parce qu'aucun ressentiment personnel ne semblait l'animer, +Lanjuinais arrive plein de chaleur et de résolution pour faire honte à +l'assemblée de sa faiblesse de la veille. A peine Osselin a-t-il demandé +la lecture du décret et sa rédaction définitive, pour qu'on puisse élargir +sur-le-champ les détenus, que Lanjuinais s'élance à la tribune, et demande +la parole pour soutenir que le décret est nul et n'a pas été rendu. Des +murmures violens l'interrompent. «Accordez-moi du silence, dit-il à la +gauche, car je suis décidé à rester ici jusqu'à ce que vous m'ayez +entendu.» On ne veut entendre Lanjuinais que sur la rédaction du décret; +cependant, après des épreuves douteuses, il est décidé que, dans le doute, +il sera entendu. Il s'explique alors, et soutient que la question qui +s'agite est l'une des plus importantes pour la sûreté générale. «Plus de +cinquante mille citoyens, dit-il, ont été enfermés dans toute la France +par vos commissaires; on a fait plus d'arrestations arbitraires en un mois +que sous l'ancien régime dans un siècle, et vous vous plaignez de ce qu'on +ait enfermé deux ou trois hommes qui prêchent le meurtre et l'anarchie à +deux sous la feuille? Vos commissaires sont des proconsuls qui agissent +loin de vos yeux, et que vous laissez agir; et votre commission, placée à +côté de vous, sous votre surveillance immédiate, vous vous en défiez, vous +la supprimez! Dimanche dernier, on a proposé dans la Jacobinière de faire +un massacre dans Paris, on recommence ce soir la même délibération à +l'Évêché, on vous en fournit les preuves, on vous les offre, et vous les +repoussez! Vous protégez les hommes de sang!» + +Le trouble éclate à ces paroles et couvre la voix de Lanjuinais. «On ne +peut plus délibérer, s'écrie Chambon, il n'y a plus qu'à nous retirer dans +nos départements.--On assiège vos portes, reprend Lanjuinais.--C'est faux, +crie la gauche.--Hier, ajoute Lanjuinais de toutes ses forces, vous +n'étiez pas libres, vous étiez maîtrisés par les prédicateurs du meurtre.» +Legendre, de sa place, élevant alors la voix, dit: «On veut nous faire +perdre la séance; je déclare que si Lanjuinais continue à mentir, je vais +le jeter à bas de la tribune.» A cette scandaleuse menace, l'assemblée se +soulève, et les tribunes applaudissent. Aussitôt Guadet demande que les +paroles de Legendre soient conservées dans le procès-verbal, et connues de +toute la France, pour qu'elle sache comment sont traités ses députés. +Lanjuinais, continuant, soutient que le décret de la veille n'a pas été +rendu, car les pétitionnaires ont voté avec les députés, ou que s'il a été +rendu, il doit être rapporté, parce que l'assemblée n'était pas libre. +«Quand vous êtes libres, ajoute Lanjuinais, vous ne votez pas l'impunité +du crime.» A gauche, on affirme que Lanjuinais altère les faits; que les +pétitionnaires n'ont pas voté, qu'ils se sont retirés dans les couloirs. A +droite, on assure le contraire, et, sans s'être entendu à cet égard, on +met aux voix le rapport du décret. A une majorité de cinquante-une voix, +le décret est rapporté. «Vous avez fait, dit alors Danton, un grand acte +de justice, et j'espère qu'il sera reproduit avant la fin de la séance; +mais si la commission que vous venez de réintégrer conserve ses pouvoirs +tyranniques, si les magistrats du peuple ne sont pas rendus à la liberté +et à leurs fonctions, alors je vous déclare qu'après avoir prouvé que nous +passons nos ennemis en prudence et en sagesse, nous _prouverons que nous +les passons en audace et en vigueur révolutionnaire_.» On met alors aux +voix l'élargissement provisoire des détenus, et il est prononcé à +l'unanimité. Rabaut Saint-Étienne veut être entendu au nom de la +commission des douze, invoque l'attention au nom du salut public, et ne +peut se faire écouter; enfin il donne sa démission. + +Le décret avait été ainsi rapporté, et la majorité, revenue au côté droit, +semblait prouver que les décrets n'appartiendraient au côté gauche que +dans quelques momens de faiblesse. Quoique les magistrats réclamés eussent +été élargis, quoique Hébert fût rendu à la commune, où il recevait des +couronnes, néanmoins le rapport du décret avait soulevé toutes les +passions, et l'orage, qui semblait s'être dissipé un moment, allait enfin +éclater d'une manière plus terrible. + +Le jour même, l'assemblée qui s'était tenue à la mairie, et qui ne s'y +réunissait plus depuis que le maire avait interdit les propositions dites +de _salut public_, fut renouvelée à l'Évêché, dans le club électoral, où +se rendaient parfois quelques électeurs. Elle fut composée de commissaires +des sections, choisis dans les comités de surveillance, de commissaires de +la commune, du départemens et des divers clubs. Les femmes mêmes y étaient +représentées, et sur cinq cents personnes on comptait cent femmes, à la +tête desquelles s'en trouvait une, fameuse par ses emportemens politiques +et son éloquence populaire. Le premier jour, il ne parut à cette réunion +que les envoyés de trente-six sections; il en restait douze qui n'avaient +pas député de commissaires, et on leur adressa une nouvelle convocation. +On s'occupa ensuite de nommer une commission de six membres, chargée +d'imaginer et de présenter le lendemain les moyens de salut public. On se +sépara après cette mesure préliminaire, et on s'ajourna pour le lendemain +29. + +Le même soir, grand tumulte dans les sections. Malgré le décret de la +convention qui les ferme à dix heures, elles se prolongent bien après, se +constituent à cette heure en _sociétés patriotiques_, et, sous ce nouveau +titre, continuent leurs séances fort avant dans la nuit. Dans les unes, on +prépare de nouvelles adresses contre la commission des douze; dans les +autres, on fait des pétitions à l'assemblée, pour lui demander +l'explication de ces paroles d'Isnard: _Paris sera rayé de la liste des +cités_. + +A la commune, long discours de Chaumette sur la conspiration évidente qui +se trame contre la liberté, sur les ministres, sur le côté droit, etc. +Hébert arrive, raconte sa détention, reçoit une couronne qu'il dépose sur +le buste de J.-J. Rousseau, et retourne ensuite à sa section, accompagné +par des commissaires de la commune, qui ramènent en triomphe le magistrat +délivré de ses fers. + +Le lendemain 29, la convention est affligée de deux nouvelles fâcheuses +venant des deux points militaires les plus importans, le Nord et la +Vendée. L'armée du Nord a été repoussée entre Bouchain et Cambray; +Valenciennes et Cambray sont privées de toute communication. A Fontenay, +les troupes républicaines ont été complètement battues par M. de Lescure, +qui s'est emparé de Fontenay même. Ces nouvelles répandent la plus grande +consternation, et rendent plus dangereuse la situation du parti modéré. +Les sections se succèdent, avec des bannières portant ces mots: +_Résistance à l'oppression_. Les unes demandent, comme elles l'avaient +annoncé la veille, l'explication des paroles d'Isnard; les autres +déclarent qu'il n'y a plus d'autre inviolabilité que celle du peuple, que +par conséquent les députés qui ont cherché à armer les départemens contre +Paris, doivent être mis en accusation, que la commission des douze doit +être cassée, qu'une armée révolutionnaire doit être organisée. + +Aux Jacobins, la séance n'était pas moins significative. De toutes parts, +on disait que le moment était arrivé, qu'il fallait enfin sauver le +peuple; et dès qu'un membre se présentait pour détailler les moyens à +employer, on le renvoyait à la commission des six, nommée au club central. +Celle-là , disait-on, est chargée de pourvoir à tout, et de rechercher les +moyens de salut public. Legendre, voulant parler sur les dangers du jour, +et sur la nécessité d'épuiser les moyens légaux, avant de recourir aux +moyens extrêmes, fut traité d'_endormeur_. Robespierre, ne s'expliquant +pas, dit que c'était à la commune _à s'unir intimement au peuple_; que, +pour lui, il était incapable de prescrire les moyens de salut: que cela +n'était pas donné à un seul homme, et moins encore à lui qu'à tout autre, +épuisé qu'il était par quatre ans de révolution, et consumé d'une fièvre +lente et mortelle. + +Ces paroles du tribun firent un grand effet, provoquèrent de vifs +applaudissemens. Elles indiquaient assez qu'il s'en remettait, comme tout +le monde, à ce que feraient les autorités municipales à l'Évêché. Cette +assemblée de l'Évêché s'était encore réunie, et, comme la veille, elle +avait été mêlée de beaucoup de femmes. On s'occupa d'abord de rassurer les +propriétaires, en jurant respect aux propriétés. L'on a respecté, +s'écria-t-on, les propriétés au 10 août et au 14 juillet; et sur-le-champ +on prêta le serment de les respecter au 31 mai 1793. Après quoi Dufourny, +membre de la commission des six, dit que, sans un commandant-général de la +garde parisienne, il était impossible de répondre d'aucun résultat, et +qu'il fallait demander à la commune d'en nommer un sur-le-champ. + +Une femme, la célèbre Lacombe, prenant la parole, insista sur la +proposition de Dufourny, et déclara que, sans des mesures promptes et +vigoureuses, il était impossible de se sauver. Aussitôt on fit partir des +commissaires pour la commune, et celle-ci répondit, à la manière de Pache, +que le mode pour la nomination d'un commandant général était fixé par les +décrets de la convention, et que ce mode lui interdisant de le nommer +elle-même, il ne lui restait que des voeux à former à ce sujet. C'était +inviter le club à ranger cette nomination au nombre des mesures +extraordinaires de salut public, dont il devait se charger. L'assemblée +résolut ensuite d'inviter tous les cantons du départemens à s'unir à elle, +et envoya des députés à Versailles. Une confiance aveugle fut demandée +au nom des six, et on exigea la promesse d'exécuter sans examen tout ce +qu'ils proposeraient. Le silence fut prescrit sur tout ce qui regardait la +grande question _des moyens_, et on s'ajourna au lendemain matin neuf +heures, pour commencer une séance permanente, qui devait être décisive. + +La commission des douze avait été instruite de tout dans la soirée même; +le comité de salut public l'avait été aussi, et il soupçonna en outre, +d'après un placard imprimé dans la journée, qu'il y avait eu à Charenton +des conciliabules où se trouvaient Danton, Marat et Robespierre. Le comité +de salut public, profitant d'un moment où Danton était absent de son sein, +ordonna au ministre de l'intérieur de faire les perquisitions les plus +actives pour découvrir ce conciliabule secret. Rien ne fut découvert, et +tout prouve que le bruit était faux. Il paraît que tout se faisait dans +l'assemblée de la commune. Robespierre désirait vivement une révolution +manifestement dirigée contre ses antagonistes, les girondins, mais il +n'avait pas besoin de se compromettre pour la produire; il lui suffisait +de ne plus s'y opposer, comme il l'avait fait plusieurs fois, pendant le +mois de mai. En effet, son discours aux jacobins, où il avait dit que la +commune devait s'unir au peuple et trouver les moyens que lui ne pouvait +pas découvrir, était un véritable consentement à l'insurrection[1]. + +[Note 1: Voir la note à la fin du volume.] + +Cette approbation était suffisante, et il y avait assez d'ardeur au club +central pour qu'il s'en mêlât. Pour Marat, il favorisait le mouvement par +ses feuilles, par ses scènes de tous les jours à la convention, mais il +n'était pas membre de la commission des six, véritablement chargée de +l'insurrection. Le seul homme qu'on pourrait croire l'auteur caché de ce +mouvement, c'est Danton; mais il était incertain; il désirait l'abolition +de la commission des douze, et cependant il n'aurait pas voulu qu'on +touchât encore à la représentation nationale. Meilhan, le rencontrant dans +la journée au comité de salut public, l'aborda, l'entretint amicalement, +lui fit sentir quelle différence les girondins mettaient entre lui et +Robespierre, quelle considération ils avaient pour ses grands moyens, et +finit par lui dire qu'il pourrait jouer un grand rôle en usant de sa +puissance au profit du bien, et pour le soutien des honnêtes gens. Danton, +que ces paroles touchaient, releva brusquement la tête, et dit à Meilhan: +«Vos girondins n'ont point de confiance en moi.» Meilhan voulut insister +de nouveau: «Ils n'ont point de confiance,» répéta Danton; et il s'éloigna +sans vouloir prolonger l'entretien. Ces paroles peignent parfaitement les +dispositions de cet homme. Il méprisait cette populace municipale, il +n'avait aucun goût pour Robespierre ni pour Marat, et il eût bien mieux +aimé se mettre à la tête des girondins, mais ils n'avaient point de +confiance en lui. Une conduite et des principes différents les séparaient +entièrement. + +D'ailleurs, Danton ne trouvait, ni dans leur caractère, ni dans leur +opinion, l'énergie nécessaire pour sauver la révolution, grand but qu'il +chérissait par dessus toutes choses. Danton, indifférent pour les +personnes, ne cherchait qu'à distinguer celui des deux partis qui devait +assurer à la révolution les progrès les plus sûrs et les plus rapides. +Maître des cordeliers et de la commission des six, il est présumable qu'il +avait une grande part au mouvement qui se préparait, et il paraît qu'il +voulait d'abord renverser la commission des douze, sauf à voir ensuite ce +qu'il faudrait faire à l'égard des girondins. + +Enfin le projet d'insurrection fut arrêté dans la tête des conjurés du +club central révolutionnaire. Ils ne voulaient pas, suivant leur +expression, faire une insurrection _physique_, mais _toute morale_, +respecter les personnes, les propriétés, violer enfin avec le plus grand +ordre les lois, et la liberté de la convention. Leur but était de +constituer la commune en insurrection, de convoquer en son nom toute la +force armée, qu'elle avait le droit de requérir, d'en entourer la +convention, et de lui présenter une adresse qui, en apparence, ne serait +qu'une pétition, et qui en réalité serait un ordre véritable. Ils +voulaient en un mot prier le fer à la main. + +Le jeudi 30, en effet, les commissaires des sections s'assemblent à +l'Évêché, et ils forment ce qu'ils appellent l'_union républicaine_. +Revêtus des pleins pouvoirs de toutes les sections, ils se déclarent en +insurrection pour sauver la chose publique, menacée par _la faction +aristocratique et oppressive de la liberté_. Le maire, persistant dans ses +ménagemens ordinaires, fait quelques représentations sur le caractère de +cette mesure, s'y oppose doucement, et finit par obéir aux insurgés, qui +lui ordonnent de se rendre à la commune pour annoncer ce qu'ils viennent +de décider. Il est ensuite résolu que les quarante-huit sections seront +réunies pour émettre, dans la journée même, leur voeu sur l'insurrection, +et qu'immédiatement après, le tocsin sonnera, les barrières seront +fermées, et la générale battra dans toutes les rues. Les sections se +réunissent en effet, et la journée se passe à recueillir tumultueusement +le voeu de l'insurrection. Le comité de salut public, la commission des +douze, mandent les autorités pour obtenir des renseignements. Le maire +fait connaître, avec un regret du moins apparent, le plan arrêté à +l'Évêché. L'Huillier, procureur-syndic du départemens, déclare +ouvertement, et avec une assurance tranquille, le projet d'une +insurrection _toute morale_, et il se retire paisiblement auprès de ses +collègues. + +La journée s'achève ainsi, et dès le commencement de la nuit le tocsin +retentit, la générale se bat dans toutes les rues, les barrières sont +fermées, et les citoyens étonnés se demandent si de nouveaux massacres +vont ensanglanter la capitale. Tous les députés de la Gironde, les +ministres menacés, passent la nuit hors de leur demeure. Roland va se +cacher chez un ami; Buzot, Louvet, Barbaroux, Guadet, Bergoing, Rabaut +Saint-Etienne, se retranchent dans une chambre écartée, munis de bonnes +armes, et prêts, en cas d'attaque, à se défendre jusqu'à la dernière +goutte de leur sang. A cinq heures du matin, ils en sortent pour se rendre +à la convention, où, à la faveur du jour naissant, se réunissaient déjà +quelques membres, appelés par le tocsin. Leurs armes, qui étaient +apparentes, les font respecter de quelques groupes qu'ils traversent, et +ils arrivent à la convention, où se trouvaient déjà quelques montagnards, +et où Danton s'entretenait avec Garat. «Vois, dit Louvet à Guadet, quel +horrible espoir brille sur ces visages!--Oui, répond Guadet, c'est +Aujourd'hui que Clodius exile Cicéron.» De son côté, Garat, étonné de voir +Danton rendu si matin à l'assemblée, l'observait avec attention. «Pourquoi +tout ce bruit, lui dit Garat, et que veut-on?--Ce ne sera rien, répond +froidement Danton. Il faut leur laisser briser quelques presses, et les +renvoyer avec cela.» Vingt-huit députés étaient présents. Fermont occupe +momentanément le fauteuil; Guadet siège courageusement comme secrétaire. +Le nombre des députés augmente, et on attend le moment d'ouvrir la séance. + +Dans cet instant, l'insurrection se consommait à la commune. Les envoyés +du comité central révolutionnaire, ayant à leur tête le président Dobsen, +se présentent à l'Hôtel-de-Ville, munis de pleins pouvoirs +révolutionnaires. Dobsen prend la parole, et déclare au conseil général +que le peuple de Paris, blessé dans ses droits, vient annuler toutes les +autorités constituées. Le vice-président du conseil demande à connaître +les pouvoirs du comité. Il les vérifie, et y trouvant exprimé le voeu de +trente-trois sections de Paris, il déclare que la majorité des sections +annule les autorités constituées. En conséquence, le conseil général, le +bureau, se retirent. Dobsen, avec les commissaires, prend la place vacante +aux cris de _vive la république!_ Il consulte ensuite la nouvelle +assemblée, et lui propose de réintégrer la municipalité et le conseil +général dans leurs fonctions, vu que l'un et l'autre n'ont jamais manqué à +leurs devoirs envers le peuple. Aussitôt en effet on réintègre l'ancienne +municipalité avec l'ancien conseil général, au milieu des plus vifs +applaudissements. Ces formalités apparentes n'avaient d'autre but que de +renouveler les pouvoirs municipaux, et de les rendre illimités et +suffisants pour l'insurrection. Immédiatement après, on désigne un nouveau +commandant-général provisoire: c'est le nommé Henriot, homme grossier, +dévoué à la commune, et commandant du bataillon des sans-culottes. Pour +s'assurer ensuite le secours du peuple, et le maintenir sous les armes +pendant ces momens d'agitation, on arrête qu'il sera donné quarante sous +par jour à tous les citoyens peu aisés qui seront de service, et que ces +quarante sous seront pris immédiatement sur le produit de l'emprunt forcé +sur les riches. C'était un moyen assuré d'appeler au secours de la +commune, et contre la bourgeoisie des sections, tous les ouvriers qui +aimaient mieux gagner quarante sous en prenant part à des mouvemens +révolutionnaires, que d'en gagner trente en se livrant à leurs travaux +accoutumés. + +Pendant qu'on prenait toutes ces déterminations à la commune, les citoyens +de la capitale se réunissaient au bruit du tocsin, et se rendaient en +armes autour du drapeau, placé à la porte de chaque capitaine de section. +Un grand nombre étaient incertains de ce qu'il fallait penser de ces +mouvemens; beaucoup d'entre eux même se demandaient pourquoi on les +réunissait, et ignoraient les mesures prises la nuit dans les sections +et à la commune. Dans cette disposition, ils étaient incapables d'agir et +de résistera ce qui se ferait contre leur opinion, et ils devaient, tout +en désapprouvant l'insurrection, la seconder de leur présence. Plus de +quatre-vingt mille hommes en armes parcouraient Paris avec la plus grande +tranquillité, et se laissaient conduire avec docilité par l'autorité +audacieuse qui avait pris le commandement. + +Les seules sections de la Butte-des-Moulins, du Mail et des +Champs-Elysées, prononcées depuis long-temps contre la commune et la +Montagne, et un peu encouragées par l'appui des girondins dont elles +partageaient les dangers, étaient prêtes à résister. Elles s'étaient +réunies en armes, et attendaient l'événement, dans l'attitude de gens +menacés et prêts à se défendre. Les jacobins, les sans-culottes, effrayés +de ces dispositions, et se les exagérant, couraient dans le faubourg +Saint-Antoine, disant que ces sections révoltées allaient arborer la +cocarde et le drapeau blancs, et qu'il fallait courir au centre de Paris +pour arrêter une explosion des royalistes. Pour exciter un mouvement plus +général, on voulait faire tirer le canon d'alarme. Il était placé au +Pont-Neuf, et il y avait peine de mort contre celui qui le tirerait sans +un décret de la convention. Henriot avait ordonné de tirer; mais le +commandant du poste avait résisté à cet ordre, et demandait un décret. Les +envoyés d'Henriot étaient revenus en force, avaient vaincu la résistance +du poste, et dans le moment, le bruit du canon d'alarme se joignait à +celui du tocsin et de la générale. + +La convention, réunie dès le matin, comme on l'a vu, avait mandé +sur-le-champ toutes les autorités, pour savoir quelle était la situation +de Paris. Garat, présent dans la salle, et occupé à observer Danton, +paraît le premier à la tribune, et rapporte ce que tout le monde connaît, +c'est qu'une assemblée a été tenue à l'Évêché, qu'elle demande une +réparation des injures faites à Paris, et l'abolition de la commission des +douze. A peine Garat a-t-il achevé de parler, que les nouveaux +commissaires, se qualifiant administration du départemens de la Seine, se +présentent à la barre, et déclarent qu'il ne s'agit que d'une insurrection +_toute morale_, ayant pour but la réparation des outrages faits à la ville +de Paris. Ils ajoutent que le plus grand ordre est observé, que chaque +citoyen a juré de respecter les personnes et les propriétés, que les +sections armées parcourent la ville avec calme, et que toutes les +autorités réunies viendront dans la journée faire à la convention leur +profession de foi et leurs demandes. + +Le président Mallarmé fait immédiatement connaître un billet du commandant +de poste au Pont-Neuf, rapportant la contestation qui s'est élevée à +l'occasion du canon d'alarme. Dufriche-Valazé demande aussitôt qu'on +s'enquière des auteurs de ce mouvement, qu'on recherche les coupables qui +ont sonné le tocsin, et qu'on arrête le commandant-général, assez +audacieux pour faire tirer le canon d'alarme sans décret de la convention. +A cette demande, les tribunes et le côté gauche poussent des cris auxquels +il était naturel de s'attendre. Valazé ne se décourage pas; il dit qu'on +ne le fera pas renoncer à son caractère, qu'il est le représentant de +vingt-cinq millions d'hommes, et qu'il fera son devoir jusqu'au bout; il +demande enfin qu'on entende sur-le-champ cette commission des douze si +calomniée, et qu'on écoute son rapport, car ce qui arrive est la preuve +des complots qu'elle n'a cessé de dénoncer. Thuriot veut répondre à +Valazé, la lutte s'engage et le tumulte commence. Mathieu et Cambon +tâchent de se porter pour médiateurs; ils réclament le silence des +tribunes, la modération des orateurs de la droite, et s'efforcent de faire +sentir que dans le moment actuel un combat dans la capitale serait mortel +pour la cause de la révolution, que le calme est le seul moyen de +maintenir la dignité de la convention, et que la dignité est pour elle le +seul moyen de se faire respecter par les malveillans. Vergniaud, disposé +comme Mathieu et Cambon à employer les moyens conciliatoires, dit qu'il +regarde aussi comme mortel à la liberté et à la révolution le combat prêt +à s'engager; il se borne donc à reprocher modérément à Thuriot d'avoir +aggravé les dangers de la commission des douze, en la peignant comme le +fléau de la France dans un moment où tous les mouvemens populaires sont +dirigés contre elle. Il pense qu'il faut la dissoudre si elle a commis des +actes arbitraires, mais l'entendre auparavant; et, comme son rapport +serait inévitablement de nature à exciter les passions, il demande qu'on +en renvoie l'audition et la discussion à un jour plus calme. C'est, selon +lui, le seul moyen de maintenir la dignité de l'assemblée et de prouver sa +liberté. Pour le moment, il importe avant tout de savoir qui a donné dans +Paris l'ordre de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme; on ne +peut donc se dispenser de mander à la barre le commandant-général +provisoire. «Je vous répète, s'écria Vergniaud en finissant, que, quelle +que fût l'issue du combat qui s'engagerait aujourd'hui, il amènerait la +perte de la liberté; jurons donc de rester fermes à notre devoir, et de +mourir tous à notre poste plutôt que d'abandonner la chose publique!» On +se lève aussitôt avec des acclamations, et on prête le serment proposé par +Vergniaud. On dispute ensuite sur la proposition de mander le +commandant-général à la barre. Danton, sur lequel tousvles regards étaient +fixés dans cet instant, et à qui les girondins et les montagnards +semblaient demander s'il était l'auteur des mouvemens de la journée, se +présente à la tribune, et obtient aussitôt une profonde attention. «Ce +qu'il faut avant tout, dit-il, c'est de supprimer la commission des douze. +Ceci est bien autrement important que de mander à la barre le +commandant-général. C'est aux hommes doués de quelques vues politiques que +je m'adresse. Mander Henriot ne fera rien à l'état des choses, car il ne +faut pas s'adresser à l'instrument, mais à la cause des troubles. Or la +cause est cette commission des douze. Je ne prétends pas juger sa conduite +et ses actes; ce n'est pas comme ayant commis des arrestations arbitraires +que je l'attaque, c'est comme impolitique que je vous demande de la +supprimer.--Impolitique! s'écrie-t-on à droite, nous ne comprenons pas +cela!--Vous ne le comprenez pas! reprend Danton; il faut donc vous +l'expliquer. Cette commission n'a été instituée que pour réprimer +l'énergie populaire; elle n'a été conçue que dans cet esprit de +_modérantisme_ qui perdra la révolution et la France. Elle s'est attachée +à poursuivre des magistrats énergiques dont tout le tort était de +réveiller l'ardeur du peuple. Je n'examine pas encore si elle a dans ses +poursuites obéi à des ressentimens personnels, mais elle a montré des +dispositions qu'aujourd'hui nous devons condamner. Vous-mêmes, sur le +rapport de votre ministre de l'intérieur, dont le caractère est si doux, +dont l'esprit est si impartial, si éclairé, vous avez élargi des hommes +que la commission des douze avait renfermés. Que faites-vous donc de la +commission elle-même, puisque vous annulez ses actes?... Le canon a tonné, +le peuple s'est soulevé, mais il faut remercier le peuple de son énergie, +dans l'intérêt de la cause même que nous défendons; et, si vous êtes des +_législateurs politiques_, vous applaudirez vous-mêmes à son ardeur, vous +réformerez vos propres erreurs, et vous abolirez votre commission. Je ne +m'adresse, répète encore Danton, qu'à ces hommes qui ont quelque +intelligence de notre situation, et non à ces êtres stupides qui, dans ces +grands mouvemens, ne savent écouter que leurs passions. N'hésitez donc pas +à satisfaire ce peuple....--Quel peuple? s'écrie-t-on à droite.--Ce +peuple, répond Danton, ce peuple immense qui est notre sentinelle avancée, +qui hait fortement la tyrannie et le lâche _modérantisme_ qui doit la +ramener. Hâtez-vous de le satisfaire, sauvez-le des aristocrates, +sauvez-le de sa propre colère; et si, lorsqu'il sera satisfait, des hommes +pervers, n'importe à quel parti ils appartiennent, voulaient prolonger un +mouvement devenu inutile, Paris lui-même les ferait rentrer dans le +néant.» + +Rabaut Saint-Étienne veut justifier la commission des douze sous le +rapport politique, et s'attache à prouver que rien n'était plus politique +que de créer une commission pour découvrir les complots de Pitt et de +l'Autriche, qui paient tous les désordres de la France. «A bas! +s'écrie-t-on; ôtez la parole à Rabaut!--Non, s'écrie Bazire, +laissez-la-lui, c'est un menteur; je prouverai que sa commission a +organisé dans Paris la guerre civile.» Rabaut veut continuer; Marat +Demande qu'on introduise une députation de la commune. «Laissez-moi donc +achever, dit Rabaut.--La commune!--La commune! la commune! s'écrie-t-on +dans les tribunes et à la Montagne.--Je déclarerai, reprend Rabaut, que, +lorsque j'ai voulu dire la vérité, vous m'avez interrompu.--Eh bien! +concluez, lui dit-on.» Rabaut finit par demander que la commission soit +supprimée, si l'on veut, mais que le comité de salut public soit +immédiatement chargé de poursuivre toutes les recherches qu'elle avait +commencées. + +La députation de la commune insurrectionnelle est introduite. «Un grand +complot a été formé, dit-elle, mais il est découvert. Le peuple qui s'est +soulevé au 14 juillet et au 10 août pour renverser la tyrannie, se lève de +nouveau pour arrêter la contre-révolution. Le conseil général nous envoie +pour vous faire connaître les mesures qu'il a prises. La première a été de +mettre les propriétés sous la sauvegarde des républicains; la seconde de +donner quarante sous par jour aux républicains qui resteront en armes; la +troisième de former une commission qui corresponde avec la convention, +dans ce moment d'agitation. Le conseil général vous demande de fixer à +cette commission une salle voisine de la vôtre, où elle puisse siéger et +se concerter avec vous.» + +A peine la députation a-t-elle cessé de parler, que Guadet se présente +pour répondre à ses demandes. Ce n'était pas celui des girondins dont la +vue était le plus propre à calmer les passions. «La commune, dit-il, en +prétendant qu'elle a découvert un complot, ne s'est trompée que d'un +mot, c'est qu'elle l'a exécuté.» Les cris des tribunes l'interrompent. +Vergniaud demande qu'elles soient évacuées. Un horrible tumulte s'élève, +et pendant longtemps on n'entend que des cris confus. Le président +Mallarmé répète en vain que, si la convention n'est pas respectée, il +usera de l'autorité que la loi lui donne. Guadet occupe toujours la +tribune, et parvient à peine à faire entendre une phrase, puis une autre, +dans les intervalles de ce grand désordre. Enfin il demande que la +Convention interrompe ses délibérations jusqu'à ce que sa liberté soit +assurée, et que la commission des douze soit chargée de poursuivre +sur-le-champ ceux qui ont sonné le tocsin et tiré le canon d'alarme. Une +telle proposition n'était pas faite pour apaiser le tumulte. Vergniaud +veut reparaître à la tribune pour ramener un peu de calme, mais une +nouvelle députation de la municipalité vient reproduire les réclamations +déjà faites. La convention pressée de nouveau ne peut plus résister, et +décrète que les ouvriers requis pour veiller au respect de l'ordre public +et des propriétés, recevront quarante sous par jour, et qu'une salle sera +donnée aux commissaires des autorités de Paris, pour se concerter avec le +comité de salut public. + +Après ce décret, Couthon veut répondre à Guadet, et la journée déjà fort +avancée se consume en discussions sans résultat. Toute la population de +Paris, réunie sous les armes, continue de parcourir la ville avec le plus +grand ordre, et dans la même incertitude. La commune s'occupe à rédiger de +nouvelles adresses relatives à la commission des douze, et l'assemblée ne +cesse pas de s'agiter pour ou contre cette commission. Vergniaud, qui +venait de sortir un moment de la salle, et qui avait été témoin du +singulier spectacle de toute une population ne sachant quel parti prendre +et obéissant aveuglément à la première autorité qui s'en emparait, pense +qu'il faut profiter de ces dispositions, et il fait une motion qui a pour +but d'établir une distinction entre les agitateurs et le peuple parisien, +et de s'attacher celui-ci par un témoignage de confiance. «Je suis loin, +dit-il à l'assemblée, d'accuser la majorité ni la minorité des habitans de +Paris; ce jour servira à faire voir combien Paris aime la liberté. Il +suffit de parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses +patrouilles qui y circulent; il suffit de voir ce beau spectacle pour +décréter que «Paris a bien mérité de la patrie!» A ces mots, toute +l'assemblée se lève et déclare par acclamation que Paris a bien mérité de +la patrie. La Montagne et les tribunes applaudissent, surprises de voir +une telle proposition sortir de la bouche de Vergniaud. Cette motion était +fort adroite sans doute, mais ce n'était pas avec un témoignage flatteur +qu'on pouvait réveiller le zèle des sections, rallier celles qui +désapprouvaient la commune, et leur donner le courage et l'ensemble +nécessaires pour résister à l'insurrection. + +Dans ce moment, la section du faubourg Saint-Antoine, excitée par les +émissaires qui étaient venus lui dire que la Butte-des-Moulins avait +arboré la cocarde blanche, descend dans l'intérieur de Paris avec ses +canons, et s'arrête à quelques pas du Palais-Royal, où la section de la +Butte-des-Moulins s'était retranchée. Celle-ci s'était mise en bataille +dans le jardin, avait fermé toutes les grilles, et se tenait prête, avec +ses canons, à soutenir un siège en cas d'attaque. Au dehors on continuait +à répandre le bruit qu'elle avait la cocarde et le drapeau blancs, et on +excitait la section du faubourg Saint-Antoine à l'attaquer. Cependant +quelques officiers de cette dernière représentent qu'avant d'en venir à +des extrémités, il faut s'assurer des faits et tâcher de s'entendre. Ils +se présentent aux grilles et demandent à parler aux officiers de la +Butte-des-Moulins. On les reçoit, et ils ne trouvent partout que les +couleurs nationales. Alors on s'explique, on s'embrasse de part et +d'autre. Les officiers retournent à leurs bataillons, et bientôt les deux +sections réunies se confondent et parcourent ensemble les rues de Paris. + +Ainsi la soumission devenait de plus en plus générale, et on laissait la +nouvelle commune poursuivre ses débats avec la convention. Dans ce moment, +Barrère, toujours prêt à fournir les projets moyens, proposait au nom du +comité de salut public d'abolir la commission des douze, mais en même +temps de mettre la force armée à la disposition de la convention. Tandis +qu'il développe son projet, une nouvelle députation vient pour la +troisième fois exprimer ses dernières intentions à l'assemblée, au nom du +départemens, de la commune, et des commissaires des sections +extraordinairement réunis à l'Évêché. + +Le procureur-syndic du départemens, l'Huillier, a la parole. +«Législateurs, dit-il, depuis longtemps la ville et le départemens de +Paris sont calomniés aux yeux de l'univers. Les mêmes hommes qui ont voulu +perdre Paris dans l'opinion publique sont les fauteurs des massacres de +la Vendée; ce sont eux qui flattent et soutiennent les espérances de nos +ennemis; ce sont eux qui avilissent les autorités constituées, qui +cherchent à égarer le peuple pour avoir le droit de s'en plaindre; ce sont +eux qui vous dénoncent des complots imaginaires pour en créer de réels; ce +sont eux qui vous ont demandé le comité des douze pour opprimer la liberté +du peuple; ce sont eux enfin qui, par une fermentation criminelle, par des +adresses controuvées, par leur correspondance, entretiennent les haines et +les divisions dans votre sein, et privent la patrie du plus grand des +bienfaits, d'une bonne constitution qu'elle a achetée par tant de +sacrifices.» + +Après cette véhémente apostrophe, l'Huillier dénonce des projets de +fédéralisme, déclare que la ville de Paris veut périr pour le maintien de +l'unité républicaine; et demande justice des paroles fameuses d'Isnard, +_Paris sera rayé de la liste des cités_. + +«Législateurs, s'écrie-t-il, le projet de détruire Paris serait-il bien +formé! voudriez-vous dissoudre ce dépôt sacré des arts et des +connaissances humaines!» Après ces lamentations affectées, il demande +vengeance contre Isnard, contre les douze, et contre _beaucoup d'autres +coupables_, tels que Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot, +Barbaroux, Roland, Lebrun, Clavière, etc. + +Le côté droit garde le silence. Le côté gauche et les tribunes +applaudissent. Le président Grégoire répond à l'Huillier par des éloges +emphatiques de Paris, et invite la députation aux honneurs de la séance. +Les pétitionnaires qui la composaient étaient mêlés à une foule de gens du +peuple. Trop nombreux pour rester tous à la barre, ils vont se placer du +côté de la Montagne, qui les accueille avec empressement et leur ouvre ses +rangs. Alors une multitude inconnue se répand dans la salle, et se confond +avec l'assemblée. Les tribunes, à ce spectacle de _fraternité_ entre les +représentans et le peuple, retentissent d'applaudissemens. Osselin demande +aussitôt que la pétition soit imprimée, et qu'on délibère sur son contenu, +rédigé en projet par Barrère: «Président, s'écrie Vergniaud, consultez +l'assemblée pour savoir si elle veut délibérer dans l'état où elle se +trouve!--Aux voix le projet de Barrère! s'écrie-t-on à gauche.--Nous +protestons, s'écrie-t-on à droite, contre toute délibération.--La +convention n'est pas libre, dit Doulcet.---Eh bien, reprend Levasseur, que +les membres du côté gauche se portent vers la droite, et alors la +convention sera distincte des pétitionnaires, et pourra délibérer.» A +cette proposition, la Montagne s'empresse de passer à droite. Pour un +moment les deux côtés se confondent et les bancs de la Montagne sont +entièrement abandonnés aux pétitionnaires. On met aux voix l'impression de +l'adresse, et elle est décrétée. «Aux voix! répète-t-on ensuite, le projet +de Barrère!--Nous ne sommes pas libres, répondent plusieurs membres de +l'assemblée.--Je demande, s'écrie Vergniaud, que la convention aille se +réunir à la force armée qui l'entoure, pour y chercher protection contre +la violence qu'elle subit.» En achevant ces mots, il sort suivi d'un grand +nombre de ses collègues. La Montagne et les tribunes applaudissent avec +ironie au départ du côté droit; la Plaine reste indécise et effrayée. «Je +demande, dit aussitôt Chabot, qu'on fasse l'appel nominal pour signaler +les absens qui désertent leur poste.» Dans ce moment, Vergniaud et ceux +qui l'avaient suivi rentrent avec un air de douleur et comme tout-à -fait +accablés; car cette démarche, qui pouvait être grande, si elle eût été +secondée, devenait petite et ridicule en ne l'étant pas. Vergniaud essaie +de parler, mais Robespierre ne veut pas lui céder la tribune qu'il +occupait. Il y reste, et réclame des mesures promptes et énergiques pour +satisfaire le peuple; il demande qu'à la suppression de la commission des +douze on joigne des mesures sévères contre ses membres; il s'étend ensuite +longuement sur la rédaction du projet de Barrère, et s'oppose à l'article +qui attribuait la disposition de la force armée à la convention. «Concluez +donc, lui dit Vergniaud impatient.--Oui, reprend Robespierre, je vais +conclure et contre vous! Contre vous, qui, après la révolution du 10 août, +avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui +n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez +voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez! Ma +conclusion, c'est le décret d'accusation contre tous les complices de +Dumouriez, et contre ceux désignés par les pétitionnaires.» + +Après de longs et nombreux applaudissemens, un décret est rédigé, mis aux +voix, et adopté au milieu d'un tumulte qui permet à peine de distinguer +s'il a réuni un nombre suffisant de suffrages. Il porte: que la commission +des douze est supprimée; que ses papiers seront saisis pour en être fait +le rapport sous trois jours; que la force armée est en réquisition +permanente; que les autorités constituées rendront compte à la convention +des moyens pris pour assurer la tranquillité publique; que les complots +dénoncés seront poursuivis, et qu'une proclamation sera faite pour donner +à la France une juste idée de cette journée, que les malveillans +chercheront sans doute à défigurer. + +Il était dix heures du soir, et déjà les jacobins, la commune, se +plaignaient de ce que la journée s'écoulait sans produire de résultat. Ce +décret rendu, quoiqu'il ne décide encore rien quant à la personne des +girondins, est un premier succès dont on se réjouit, et dont on force la +convention opprimée à se réjouir aussi. La commune ordonne aussitôt +d'illuminer la ville entière; on fait une promenade civique aux flambeaux; +les sections marchent confondues, celle du faubourg Saint-Antoine avec +celles de la Butte-des-Moulins et du Mail. Des députés de la Montagne et +le président sont obligés d'assister à ce cortège, et les vainqueurs +forcent les vaincus eux-mêmes à célébrer leur victoire. + +Le caractère de la journée était assez évident. Les insurgés avaient +prétendu faire toutes choses avec des formes. Ils ne voulaient point +dissoudre la convention, mais en obtenir ce qu'ils exigeaient, en +paraissant lui conserver leur respect. Les faibles membres de la Plaine se +prêtaient volontiers à ce mensonge, qui tendait à les faire regarder +encore comme libres, quoique en fait ils obéissent. On avait en effet +aboli la commission des douze, et renvoyé l'examen de sa conduite à trois +jours, afin de ne pas avoir l'air de céder. On n'avait pas attribué à la +convention la disposition de la force armée, mais on avait décidé qu'il +lui serait rendu compte des mesures prises, pour lui conserver ainsi les +apparences de la souveraineté. On ordonnait enfin une proclamation, pour +répéter officiellement que la convention n'avait pas peur, et qu'elle +était parfaitement libre. + +Le lendemain, Barrère fut chargé de rédiger la proclamation, et il +travestit les événemens du 31 mai avec cette rare dextérité qui le faisait +toujours rechercher quand il s'agissait de fournir aux faibles un prétexte +honnête de céder aux forts. Des mesures trop rigoureuses avaient excité, +disait-il, du mécontentement; le peuple s'était levé avec énergie, mais +avec calme, s'était montré toute la journée couvert de ses armes, avait +proclamé le respect des propriétés, avait respecté la liberté de la +convention, la vie de chacun de ses membres, et demandé une justice qu'on +s'était empressé de lui rendre. C'est ainsi que Barrère s'exprimait à +l'égard de l'abolition de cette commission des douze, dont il était +lui-même l'auteur. + +Le 1er juin, la tranquillité était loin d'être rétablie; la réunion à +l'Évêché continuait ses délibérations; le départemens, la commune, +toujours convoqués extraordinairement, étaient en séance; le bruit n'avait +pas cessé dans les sections; et de toutes part on disait qu'on n'avait +obtenu que la moitié de ce qu'on désirait, puisque les vingt-deux +siégeaient encore dans la convention. Le trouble régnait donc toujours +dans Paris, et on s'attendait à de nouvelles scènes pour le lendemain +dimanche, 2 juin. + +Toute la force positive et matérielle se trouvait dans la réunion +insurrectionnelle de l'Évêché, et la force légale dans le comité de salut +public, revêtu de tous les pouvoirs extraordinaires de la convention. Une +salle avait été assignée dans la journée du 31 mai, pour que les autorités +constituées y vinssent correspondre avec le comité de salut public. +Pendant toute la journée du 1er juin, le comité de salut public ne cessa +de demander les membres de l'assemblée insurrectionnelle, pour savoir ce +que voulait encore cette commune révoltée. Ce qu'elle voulait était trop +évident: c'était ou l'arrestation ou la destitution des députés qui lui +avaient si courageusement résisté. Tous les membres du comité de salut +public étaient profondément affectés de ce projet. Delmas, Treilhard, +Bréard, s'en affligeaient sincèrement. Cambon, grand partisan, comme il le +disait toujours, _du pouvoir révolutionnaire_, mais scrupuleusement +attaché à la légalité, s'indignait de l'audace de la commune, et disait à +Bouchotte, successeur de Beurnonville, et comme Pache, complaisant des +jacobins: «Ministre de la guerre, nous ne sommes pas aveugles; je vois +très bien que des employés de vos bureaux sont parmi les chefs et les +meneurs de tout ceci.» Barrère, malgré ses ménagemens accoutumés, +commençait aussi à s'indigner, et à le dire: «Il faudra voir, répétait-il, +dans cette triste journée, si c'est la commune de Paris qui représente la +république française, ou si c'est la convention.» Le jacobin Lacroix, ami +et lieutenant de Danton, paraissait embarrassé aux yeux de ses collègues +de l'attentat qui se préparait contre les lois et la représentation +nationale. Danton, qui s'était borné à approuver et à désirer fortement +l'abolition de la commission des douze, parce qu'il ne voulait rien de ce +qui arrêtait l'énergie populaire, Danton aurait souhaité qu'on respectât +la représentation nationale; mais il prévoyait de la part des girondins de +nouveaux éclats et une nouvelle résistance à la marche de la révolution, +et eût désiré trouver un moyen de les éloigner sans les proscrire. Garat +lui en offrit un, qu'il saisit avec empressement. Tous les ministres +étaient présens au comité; Garat s'y trouvait avec ses collègues. +Profondément affligé de la situation où se trouvaient, les uns à l'égard +des autres, les chefs de la révolution, il conçut une idée généreuse qui +aurait pu ramener la concorde. «Souvenez-vous, dit-il aux membres du +comité, et particulièrement à Danton, des querelles de Thémistocle et +d'Aristide, de l'obstination de l'un à refuser ce qui était proposé par +l'autre, et des dangers qu'ils firent courir à leur patrie. Souvenez-vous +de la générosité d'Aristide, qui, profondément pénétré des maux qu'ils +causaient tous deux à leur pays, eut la magnanimité de s'écrier: O +Athéniens, vous ne pouvez être tranquilles et heureux, que lorsque vous +nous aurez jetés, Thémistocle et moi, dans le Barathre! Eh bien! ajoute +Garat, que les chefs des deux côtés de l'assemblée se répètent les paroles +d'Aristide, et qu'ils s'exilent volontairement, et en nombre égal, de +l'assemblée. Dès ce jour les discordes se calmeront; il restera dans +l'assemblée assez de talens pour sauver la chose publique, et la patrie +bénira, dans leur magnifique ostracisme, ces hommes qui se seront annulés +pour la pacifier.» A cette idée généreuse, tous les membres du comité sont +émus. Delmas, Barrère, le chaud Cambon, sont enchantés de ce projet. +Danton, qui était ici le premier sacrifié, Danton se lève, les larmes aux +yeux, et dit à Garat: «Vous avez raison, je vais à la convention proposer +cette idée, et je m'offrirai à me rendre le premier en otage à Bordeaux.» +On se sépare tout pleins de ce noble projet, pour aller le communiquer aux +chefs des deux partis. On s'adresse particulièrement à Robespierre, à qui +une telle abnégation ne pouvait convenir, et qui répond que ce n'est là +qu'un piège tendu à la Montagne pour écarter ses plus courageux +défenseurs. De ce projet il ne reste plus alors qu'une seule partie +exécutable, c'est l'exil volontaire des girondins, les montagnards +Refusant de s'y soumettre eux-mêmes. C'est Barrère qui est chargé, au nom +du comité de salut public, de proposer aux uns un sacrifice que les autres +n'avaient pas la générosité d'accepter. Barrère rédige donc un projet pour +proposer aux vingt-deux et aux membres de la commission des douze de se +démettre volontairement de leurs fonctions. + +Dans ce moment, le projet définitif de la seconde insurrection s'arrêtait +à l'assemblée de l'Évêché. On se plaignait, là , ainsi qu'aux Jacobins, de +ce que l'énergie de Danton s'était ralentie depuis l'abolition de la +commission des douze. Marat proposait d'aller exiger de la convention la +mise en accusation des vingt-deux, et conseillait de l'exiger par force. +On rédigeait même une pétition courte et énergique pour cet objet. On +arrêtait le plan de l'insurrection, non dans l'assemblée, mais dans le +comité d'exécution, chargé de ce qu'on appelait _les moyens de salut +public_, et composé des Varlet, des Dobsen, des Gusman, et de tous ces +hommes qui s'étaient constamment agités depuis le 21 janvier. Ce comité +décida de faire entourer la convention par la force armée, et de consigner +ses membres dans la salle, jusqu'à ce qu'elle eût rendu le décret exigé. +Pour cela, on devait faire rentrer dans Paris les bataillons destinés pour +la Vendée, qu'on avait eu soin de retenir, sous divers prétextes, dans les +casernes de Courbevoie. On croyait pouvoir obtenir de ces bataillons, et +de quelques autres dont on disposait, ce qu'on n'aurait peut-être pas +obtenu de la garde des sections. En entourant le Palais-National de ces +hommes dévoués, et en maintenant, comme au 31 mai, le reste de la force +armée dans la docilité et l'ignorance, on devait facilement venir à bout +de la résistance de la convention. C'est Henriot qui fut encore chargé de +commander les troupes autour du Palais-National. + +C'était là ce qu'on s'était promis pour le lendemain dimanche 2 juin; mais +dans la soirée du samedi on voulait voir si une dernière démarche ne +suffirait pas, et essayer quelques nouvelles sommations. Dans cette +soirée, en effet, on fait battre la générale et sonner le tocsin, et le +comité de salut public s'empresse de convoquer la convention, pour siéger +au milieu de cette nouvelle tempête. + +Dans ce moment, les girondins, réunis une dernière fois, dînaient +ensemble, pour se consulter sur ce qui leur restait à faire. Il était +évident à leurs yeux que l'insurrection actuelle ne pouvait plus avoir +pour objet, ni _des presses à briser_, comme avait dit Danton, ni une +commission à supprimer, et qu'il s'agissait définitivement de leurs +personnes. Les uns conseillaient de rester fermes à leur poste, et de +mourir sur la chaise curule, en défendant jusqu'au bout le caractère dont +ils étaient revêtus. Pétion, Buzot, Gensonné, penchaient pour cette grave +et magnanime résolution. Barbaroux, sans calculer les résultats, ne +suivant que les inspirations de son âme héroïque, voulait aller braver ses +ennemis par sa présence et son courage. D'autres enfin, et Louvet était le +plus ardent à soutenir cette dernière opinion, proposaient d'abandonner +sur-le-champ la convention, où ils n'avaient plus rien à faire d'utile, où +la Plaine n'avait plus assez de courage pour leur donner ses suffrages, et +où la Montagne et les tribunes étaient résolues à couvrir leurs voix par +des huées. Ils voulaient se retirer dans leurs départemens, fomenter +l'insurrection déjà presque déclarée, et revenir en force à Paris venger +les lois et la représentation nationale. Chacun soutenait son avis, et on +ne savait auquel s'arrêter. Le bruit du tocsin et de la générale oblige +les infortunés convives à quitter la table, et à chercher un asile avant +d'avoir pris une résolution. Ils se rendent alors chez l'un d'eux, moins +compromis que les autres, et non inscrit sur la fameuse liste des +vingt-deux, chez Meilhan, qui les avait déjà reçus, et qui habitait, rue +des Moulins, un logement vaste, où ils pouvaient se réunir en armes. Ils +s'y rendent en hâte, à part quelques-uns qui avaient d'autres moyens de se +mettre à couvert. + +La convention s'était réunie au bruit du tocsin. Très peu de membres +étaient présens, et tous ceux du côté droit manquaient. Lanjuinais seul, +empressé de braver tous les dangers, s'y était rendu pour dénoncer le +complot, dont la révélation n'apprenait rien à personne. Après une séance +assez orageuse et assez courte, la convention répondit aux pétitionnaires +de l'Évêché, que, vu le décret qui enjoignait au comité de salut public de +lui faire un rapport sur les vingt-deux, elle n'avait pas à statuer sur la +nouvelle demande de la commune. On se sépara en désordre, et les conjurés +renvoyèrent au lendemain matin l'exécution définitive de leur projet. + +La générale et le tocsin se firent entendre toute la nuit du samedi au +dimanche matin, 2 juin 1793. Le canon d'alarme gronda, et toute la +population de Paris fut en armes dès la pointe du jour. Près de +quatre-vingt mille hommes étaient rangés autour de la convention, mais +plus de soixante-quinze mille ne prenaient aucune part à l'événement, et +se contentaient d'y assister l'arme au bras. Quelques bataillons dévoués +de canonniers étaient rangés sous le commandement de Henriot, autour du +Palais-National. Ils avaient cent soixante-trois bouches à feu, des +caissons, des grils à rougir les boulets, des mèches allumées, et tout +l'appareil militaire capable d'imposer aux imaginations. Dès le matin on +avait fait rentrer dans Paris les bataillons dont le départ pour la Vendée +avait été retardé; on les avait irrités en leur persuadant qu'on venait de +découvrir des complots dont les chefs étaient dans la convention, et qu'il +fallait les en arracher. On assure qu'à ces raisons on ajouta des +assignats de cent sous. Ces bataillons, ainsi entraînés, marchèrent des +Champs-Elysées à la Madeleine, de la Madeleine au boulevard, et du +boulevard au Carrousel, prêts à exécuter tout ce que les conjurés +voudraient leur prescrire. + +Ainsi la convention, serrée à peine par quelques forcenés, semblait +assiégée par quatre-vingt mille hommes. Mais quoiqu'elle ne fût réellement +pas assiégée, elle n'en courait pas moins de danger, car les quelques +mille hommes qui l'entouraient étaient disposés à se livrer contre elle +aux derniers excès. + +Les députés de tous les côtés se trouvaient à la séance. La Montagne, la +Plaine, le côté droit, occupaient leurs bancs. Les députés proscrits, +réunis en grande partie chez Meilhan, où ils avaient passé la nuit, +voulaient se rendre aussi à leur poste. Buzot faisait des efforts pour se +détacher de ceux qui le retenaient, et aller expirer au sein de la +convention. Cependant on était parvenu à l'en empêcher. Barbaroux seul, +réussissant à s'échapper, vint à la convention pour déployer dans cette +journée un sublime courage. On engagea les autres à rester réunis dans +leur asile en attendant l'issue de cette séance terrible. + +La séance de la convention commence, et Lanjuinais, résolu aux derniers +efforts pour faire respecter la représentation nationale, Lanjuinais, que +ni les tribunes, ni la Montagne, ni l'imminence du danger, ne peuvent +intimider, est le premier à demander la parole. A sa demande, les murmures +les plus violens retentissent. «Je viens, dit-il, vous occuper des moyens +d'arrêter les nouveaux mouvemens qui vous menacent!--A bas! à bas! +s'écrie-t-on, il veut amener la guerre civile.--Tant qu'il sera permis, +Reprend Lanjuinais, de faire entendre ici ma voix, je ne laisserai pas +avilir dans ma personne le caractère de représentant du peuple! Jusqu'ici, +vous n'avez rien fait, vous avez tout souffert; vous avez sanctionné tout +ce qu'on a exigé de vous. Une assemblée insurrectionnelle se réunit, elle +nomme un comité chargé de préparer la révolte, un commandant provisoire +chargé de commander les révoltés; et cette assemblée, ce comité, ce +commandant, vous souffrez tout cela!» Des cris épouvantables interrompent +à chaque instant les paroles de Lanjuinais; enfin la colère qu'il inspire +devient telle, que plusieurs députés de la Montagne, Drouet, Robespierre, +Lejeune, Julien, Legendre, se lèvent de leurs bancs, courent à la tribune, +et veulent l'en arracher. Lanjuinais résiste et s'y attache de toutes ses +forces. Le désordre est dans toutes les parties de l'assemblée, et les +hurlemens des tribunes achèvent de rendre cette scène la plus effrayante +qu'on eût encore vue. Le président se couvre et parvient à faire entendre +sa voix. «La scène qui vient d'avoir lieu, dit-il, est des plus +affligeantes. La liberté périra si vous continuez à vous conduire de même; +je vous rappelle à l'ordre, vous qui vous êtes ainsi portés à cette +tribune!» Un peu de calme se rétablit, et Lanjuinais, qui ne craignait +pas les propositions chimériques, quand elles étaient courageuses, demande +qu'on casse les autorités révolutionnaires de Paris, c'est-à -dire que ceux +qui sont désarmés sévissent contre ceux qui sont en armes. A peine a-t-il +achevé, que les pétitionnaires de la commune se présentent de nouveau. +Leur langage est plus bref et plus énergique que jamais. _Les citoyens de +Paris n'ont point quitté les armes depuis quatre jours. Depuis quatre +jours, ils réclament auprès de leurs mandataires leurs droits indignement +violés, et depuis quatre jours leurs mandataires se rient de leur calme et +de leur inaction.... Il faut qu'on mette les conspirateurs en état +d'arrestation provisoire, il faut qu'on sauve le peuple sur-le-champ, ou +il _va se sauver lui-même!_ A peine les pétitionnaires ont-ils achevé de +parler que Billaud-Varennes et Tallien demandent le rapport sur cette +pétition, séance tenante et sans désemparer. D'autres en grand nombre +demandent l'ordre du jour. Enfin, au milieu du tumulte, l'assemblée, +animée par le danger, se lève, et vote l'ordre du jour, sur le motif qu'un +rapport a été ordonné au comité de salut public sous trois jours. A cette +décision, les pétitionnaires sortent en poussant des cris, en faisant des +menaces, et en laissant apercevoir des armes cachées. Tous les hommes qui +étaient dans les tribunes se retirent comme pour aller exécuter un projet, +et il n'y reste que les femmes. Un grand bruit se fait au dehors, et on +entend crier _aux armes! aux armes!_ Dans ce moment plusieurs députés +veulent représenter à l'assemblée que la détermination qu'elle a prise est +imprudente, qu'il faut terminer une crise dangereuse, en accordant ce qui +est demandé, et en mettant en arrestation provisoire les vingt-deux +députés accusés. «Nous irons tous, tous en prison,» s'écrie +Larevellière-Lépaux. Cambon annonce alors que, dans une demi-heure, le +comité de salut public fera son rapport. Le rapport était ordonné sous +trois jours, mais le danger, toujours plus pressant, avait engagé les +comités à se hâter. Barrère se présente en effet à la tribune, et propose +l'idée de Garat, qui la veille avait ému tous les membres du comité, que +Danton avait embrassée avec chaleur, que Robespierre avait repoussée, et +qui consistait en un exil volontaire et réciproque des chefs des deux +partis. Barrère, ne pouvant pas la proposer aux montagnards, la propose +aux vingt-deux. «Le comité, dit-il, n'a eu le temps d'éclaircir aucun +fait, d'entendre aucun témoin; mais, vu l'état politique et moral de la +convention, il croit que la suspension volontaire des députés désignés +produirait le plus heureux effet, et sauverait la république d'une crise +funeste, dont l'issue est effrayante à prévoir.» + +A peine a-t-il achevé de parler, qu'Isnard se rend le premier à la +tribune, et dit que, dès qu'on mettra en balance un homme et la patrie, il +n'hésitera jamais, et que non seulement il renonce à ses fonctions, mais à +la vie, s'il le faut. Lanthenas imite l'exemple d'Isnard, et abdique ses +fonctions. Fauchet offre sa démission et sa vie à la république. +Lanjuinais, qui ne pensait pas qu'il fallût céder, se présente à la +tribune, et dit: «Je crois que jusqu'à ce moment j'ai montré assez +d'énergie pour que vous n'attendiez de moi ni suspension, ni +démission....» A ces mots des cris éclatent dans l'assemblée. Il promène +un regard assuré sur ceux qui l'interrompent. «Le sacrificateur, +s'écrie-t-il, qui traînait jadis une victime à l'autel la couvrait de +fleurs et de bandelettes, et ne l'insultait pas.... On veut le sacrifice +de nos pouvoirs, mais les sacrifices doivent être libres, et nous ne le +sommes pas! On ne peut ni sortir d'ici, ni se mettre aux fenêtres; les +canons sont braqués, on ne peut émettre aucun voeu, et je me tais.» +Barbaroux succède à Lanjuinais, et refuse avec autant de courage la +démission qu'on lui demande. «Si la convention, dit-il, ordonne ma +démission, je me soumettrai; mais comment puis-je me démettre de mes +pouvoirs, lorsqu'une foule de départemens m'écrivent et m'assurent que +j'en ai bien usé, et m'engagent à en user encore? J'ai juré de mourir à +mon poste, et je tiendrai mon serment.» Dusaulx offre sa démission. «Quoi! +s'écrie Marat, doit-on donner à des coupables l'honneur du dévouement? Il +faut être pur pour offrir des sacrifices à la patrie; c'est à moi, vrai +martyr, à me dévouer; j'offre donc ma suspension du moment que vous aurez +ordonné la mise en arrestation des députés accusés. Mais, ajoute Marat, la +liste est mal faite; au lieu du vieux radoteur Dusaulx, du pauvre d'esprit +Lanthenas, et de Ducos, coupable seulement de quelques opinions erronées, +il faut y placer Fermont et Valazé, qui méritent d'y être et qui n'y sont +pas.» + +Dans le moment, un grand bruit se fait entendre aux portes de la salle. +Lacroix entre tout agité, et poussant des cris; il dit lui-même qu'on +n'est plus libre, qu'il a voulu sortir de la salle, et qu'il ne l'a pu. +Quoique montagnard et partisan de l'arrestation des vingt-deux, Lacroix +était indigné de l'attentat de la commune, qui faisait consigner les +députés dans le Palais-National. + +Depuis le refus de statuer sur la pétition de la commune, la consigne +avait été donnée, à toutes les portes, de ne plus laisser sortir un seul +député. Plusieurs avaient vainement essayé de s'évader; Gorsas seul était +parvenu à s'échapper, et il était allé engager les girondins, restés chez +Meilhan, à se cacher où ils pourraient, et à ne pas se rendre à +l'assemblée. Tous ceux qui essayèrent de sortir furent forcément retenus. +Boissy-d'Anglas se présente à une porte, reçoit les plus mauvais +traitemens, et rentre en montrant ses vêtemens déchirés. A cette vue, +toute l'assemblée s'indigne, et la Montagne elle-même s'étonne. On mande +les auteurs de cette consigne, et on rend un décret illusoire qui appelle +à la barre le commandant de la force armée. + +Barrère prenant alors la parole, et s'exprimant avec une énergie qui ne +lui était pas ordinaire, dit que l'assemblée n'est pas libre, qu'elle +délibère sous l'empire de tyrans cachés, que dans le comité +insurrectionnel se trouvent des hommes dont on ne peut pas répondre, des +étrangers suspects, tels que l'Espagnol Gusman et autres; qu'à la porte +de la salle on distribue des assignats de cinq livres aux bataillons +destinés pour la Vendée, et qu'il faut s'assurer si la convention est +respectée encore ou ne l'est plus. En conséquence, il propose à +l'assemblée de se rendre tout entière au milieu de la force armée, pour +s'assurer qu'elle n'a rien à craindre, et que son autorité est encore +reconnue. Cette proposition, déjà faite par Garat le 25 mai, renouvelée +par Vergniaud le 31, est aussitôt adoptée. Hérault-Séchelles, dont on se +servait dans toutes les occasions difficiles, est mis à la tête de +l'assemblée comme président, et tout le côté droit et la Plaine se lèvent +pour le suivre. La Montagne seule reste à sa place. Alors les derniers +députés de la droite reviennent, et lui reprochent de ne pas partager le +danger commun. Les tribunes au contraire engagent avec des signes les +montagnards à rester sur leurs bancs, comme si un grand péril les menaçait +au dehors. Cependant les montagnards cèdent par un sentiment de pudeur, et +toute la convention, ayant à sa tête Hérault-Séchelles, se présente dans +les cours du Palais-National, et du côté du Carrousel. Les sentinelles +s'écartent et laissent passer l'assemblée. Elle arrive en présence des +canonniers, à la tête desquels se trouvait Henriot. Le président lui +signifie d'ouvrir passage à l'assemblée. «Vous ne sortirez pas, leur dit +Henriot, que vous n'ayez livré les vingt-deux.--Saisissez ce rebelle,» dit +le président aux soldats. Alors Henriot faisant reculer son cheval, et +s'adressant à ses canonniers, leur dit: «Canonniers, à vos pièces!» +Quelqu'un aussitôt saisit fortement Hérault-Séchelles par le bras, et le +ramène d'un autre côté. On se rend dans le jardin pour renouveler la même +expérience. Quelques groupes criaient _vive la nation!_ d'autres _vive la +convention! vive Marat! à bas le côté droit!_ Hors du jardin, des +bataillons, autrement disposés que ceux qui entouraient le Carrousel, +faisaient signe aux députés de venir les joindre. La convention, pour s'y +rendre, s'avance vers le Pont-Tournant, mais là elle trouve un nouveau +bataillon qui lui ferme la sortie du jardin. Dans ce moment, Marat, +entouré de quelques enfans qui criaient _vive Marat!_ s'approche du +président, et lui dit: «Je somme les députés qui ont abandonné leur poste +d'y retourner.» + +L'assemblée en effet, dont ces épreuves répétées ne faisaient que +prolonger l'humiliation, rentre dans la salle de ses séances, et chacun +reprend sa place. Couthon monte alors à la tribune. «Vous voyez bien, +dit-il avec une assurance qui confond l'assemblée, que vous êtes +respectés, obéis par le peuple; vous voyez que vous êtes libres, et que +vous pouvez voter sur la question qui vous est soumise; hâtez-vous donc de +satisfaire aux voeux du peuple.» Legendre propose de retrancher de la +liste des vingt-deux ceux qui ont offert leur démission, et d'excepter de +la liste des douze Boyer-Fonfrède et Saint-Martin, qui se sont opposés aux +arrestations arbitraires; il propose de les remplacer par Lebrun et +Clavière. Marat insiste pour qu'on raie de la liste Lanthenas, Ducos et +Dusaulx, et qu'on y ajoute Fermont et Valazé. Ces propositions sont +adoptées; et on est prêt à passer aux voix. La Plaine intimidée commençait +à dire qu'après tout les députés mis en arrestation chez eux ne seraient +pas tant à plaindre, et qu'il fallait mettre fin à cette scène terrible. +Le côté droit demande l'appel nominal pour faire honte aux membres du +_ventre_ de leur faiblesse; mais l'un d'eux fournit à ses collègues un +moyen honnête pour sortir de cette situation difficile. Il ne vote pas, +dit-il, parce qu'il n'est pas libre. A son exemple, les autres refusent de +voter. Alors la Montagne seule, et quelques autres membres, décrètent la +mise en arrestation des députés dénoncés par la commune. + +Tel fut le célèbre événement du 2 juin, plus connu sous le nom du 31 mai. +Ce fut contre la représentation nationale un vrai 10 août; car, les +députés une fois en arrestation chez eux, il ne restait plus qu'à les +faire monter sur l'échafaud, et c'était peu difficile. Ici finit une ère +principale de la révolution, qui a servi de préparation à la plus terrible +et à la plus grande de toutes, et dont il faut se rappeler l'ensemble pour +la bien apprécier. Au 10 août, la révolution, ne contenant plus ses +défiances, attaque le palais du monarque, pour se délivrer de craintes +insupportables. La première idée qu'on a, c'est de suspendre Louis XVI, +et d'ajourner son sort à la réunion de la prochaine convention nationale. +Le monarque suspendu, et le pouvoir restant aux mains des différentes +autorités populaires, naît la question de savoir comment on usera de ce +pouvoir. Alors les divisions qui s'étaient déjà prononcées entre les +partisans de la modération et ceux d'une énergie inexorable, éclatent sans +ménagement: la commune, composée de tous les hommes ardens, attaque la +législative et l'insulte en la menaçant du tocsin. Dans ce moment, la +coalition, ranimée par le 10 août, se presse d'avancer; le danger +augmente, provoque de plus en plus la violence, décrie la modération, et +poussé les passions aux plus grands excès. Longwy, Verdun tombent au +pouvoir de l'ennemi. En voyant approcher Brunswick, on devance les +cruautés qu'il annonce dans ses manifestes, et on frappe de terreur ses +partisans cachés, par les épouvantables journées de septembre. Bientôt, +sauvée par le beau sang-froid de Dumouriez, la France a le temps de +s'agiter encore pour cette grande question de l'usage modéré ou +impitoyable du pouvoir. Septembre devient un pénible sujet de reproches: +les modérés s'indignent; les violens veulent qu'on se taise sur des maux +qu'ils disent inévitables et irréparables. De cruelles personnalités +ajoutent les haines individuelles aux haines d'opinion; la discorde est +excitée au plus haut point. Alors arrive le moment de statuer sur le sort +de Louis XVI. On fait sur sa personne l'application des deux systèmes; +celui de la modération est vaincu, celui de la violence l'emporte; et, en +immolant le roi, la révolution rompt définitivement avec la royauté et +avec tous les trônes. + +La coalition, ranimée encore par le 21 janvier, comme elle l'avait été +déjà par le 10 août, réagit de nouveau et nous fait essuyer des revers. +Dumouriez, arrêté dans ses progrès par des circonstances contraires et par +le désordre de toutes les administrations, s'irrite contre les jacobins +auxquels il impute ses revers, sort alors de son indifférence politique, +se prononce tout à coup pour la modération, la compromet en employant pour +elle son épée et l'étranger, et échoue enfin contre la révolution, après +avoir mis la république dans le plus grand péril. Dans ce même moment la +Vendée se lève; les départemens, tous modérés, deviennent menaçans; jamais +le danger ne fut plus grand pour la révolution. Des revers, des trahisons, +fournissent aux jacobins un prétexte pour calomnier les républicains +modérés, et un motif pour demander la dictature judiciaire et exécutive. +Ils proposent un essai de tribunal révolutionnaire et de comité de salut +public. Vive dispute à ce sujet. Les deux partis en viennent, sur ces +questions, aux dernières extrémités; ils ne peuvent plus demeurer en +présence. Au 10 mars, les jacobins tentent de frapper les chefs des +girondins, mais leur tentative, trop prématurée, échoue. Alors ils se +préparent mieux; ils provoquent des pétitions, soulèvent des sections et +s'insurgent légalement. Les girondins résistent en instituant une +commission chargée de poursuivre les complots de leurs adversaires; cette +commission agit contre les jacobins, les soulève et est emportée dans un +orage. Replacée le lendemain, elle est emportée de nouveau dans l'horrible +tempête du 31 mai. Enfin, le 2 juin, ses membres et les députés qu'elle +devait défendre, sont enlevés du sein de la représentation nationale, et, +comme Louis XVI, la décision de leur sort est ajournée à une époque où la +violence sera suffisante pour les conduire à l'échafaud. + +Tel est donc l'espace que nous avons parcouru depuis le 10 août jusqu'au +31 mai. C'est une longue lutte entre les deux systèmes sur l'emploi des +moyens. Le danger toujours croissant a rendu la dispute toujours plus +vive, plus envenimée, et la généreuse députation de la Gironde, épuisée +Pour avoir voulu sauver septembre, pour avoir voulu empêcher le 21 +janvier, le tribunal révolutionnaire et le comité de salut public, expire +lorsque le danger plus grand a rendu la violence plus urgente et la +modération moins admissible. Maintenant, toute légalité étant vaincue, +toute réclamation étouffée avec la suspension des girondins, et le péril +devenant plus effrayant que jamais par l'insurrection même qui s'efforcera +de venger la Gironde, la violence va se déployer sans obstacle et sans +mesure, et la terrible dictature du tribunal révolutionnaire et du comité +de salut public va se compléter. Ici commencent des scènes plus grandes et +plus horribles cent fois que toutes celles qui ont indigné les girondins. +Pour eux leur histoire est finie; il ne reste plus à y ajouter que le +récit de leur mort héroïque. Leur opposition a été dangereuse, +leur indignation impolitique, ils ont compromis la révolution, la liberté +et la France; ils ont compromis même la modération en la défendant avec +aigreur, et en mourant ils ont entraîné dans leur chute tout ce qu'il y +avait de plus généreux et de plus éclairé en France. Cependant, qui ne +voudrait avoir rempli leur rôle? qui ne voudrait avoir commis leurs +fautes? Est-il possible, en effet, de laisser couler le sang sans +résistance et sans indignation? + + + +CHAPITRE X. + + +PROJETS DES JACOBINS APRÈS LE 31 MAI.--RENOUVELLEMENT DES COMITÉS ET DU +MINISTÈRE.--DISPOSITIONS DES DÉPARTEMENS APRÈS LE 31 MAI. LES GIRONDINS +PROSCRITS VONT LES SOULEVER CONTRE LA CONVENTION,--DÉCRETS DE LA +CONVENTION CONTRE LES DÉPARTEMENS INSURGÉS.--ASSEMBLÉES ET ARMÉES +INSURRECTIONNELLES EN BRETAGNE ET EN NORMANDIE.--ÉVÉNEMENS MILITAIRES SUR +LE RHIN ET AU NORD.--ENVAHISSEMENT DES FRONTIÈRES DE L'EST PAR LES +COALISÉS; RETRAITE DE CUSTINE.--SIÈGE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS. +--ÉCHECS DE L'ARMÉE DES ALPES. SITUATION DE L'ARMÉE DES PYRÉNÉES.--LES +VENDÉENS S'EMPARENT DE FONTENAY ET DE SAUMUR.--DANGERS IMMINENS DE LA +RÉPUBLIQUE A L'INTÉRIEUR ET A L'EXTÉRIEUR.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DE LA +CONVENTION; CONSTITUTION DE 1793.--ÉCHECS DES INSURGÉS FÉDÉRALISTES A +ÉVREUX.--DÉFAITE DES VENDÉENS DEVANT NANTES.--VICTOIRE CONTRE LES +ESPAGNOLS DANS LE ROUSSILLON.--MARAT EST ASSASSINÉ PAR CHARLOTTE CORDAY; +HONNEURS FUNÈBRES RENDUS A SA MÉMOIRE; JUGEMENT ET EXÉCUTION DE CHARLOTTE +CORDAY. + + +Le décret rendu le 2 juin contre les vingt-deux députés du côté droit, et +contre les membres de la commission des _douze_, portait qu'ils seraient +détenus chez eux, et gardés à vue par des gendarmes. Quelques-uns se +soumirent volontairement à ce décret, et se constituèrent en état +d'arrestation, pour faire preuve d'obéissance à la loi, et pour provoquer +un jugement qui démontrât leur innocence. Gensonné, Valazé, pouvaient très +facilement se soustraire à la surveillance de leurs gardiens, mais ils se +refusèrent constamment à chercher leur salut dans la fuite. Ils restèrent +prisonniers avec leurs collègues Guadet, Pétion, Vergniaud, Biroteau, +Gardien, Boileau, Bertrand, Mollevaut et Gommaire. Quelques autres, ne +croyant devoir aucune obéissance à une loi arrachée par la force, et +n'espérant aucune justice, s'éloignèrent de Paris, ou s'y cachèrent en +attendant de pouvoir en sortir. Leur projet était de se rendre dans les +départemens, pour exciter un soulèvement contre la capitale. Ceux qui +prirent cette résolution étaient Brissot, Gorsas, Salles, Louvet, Chambon, +Buzot, Lydon, Rabaut Saint-Étienne, Lasource, Grangeneuve, Lesage, Vigée, +Larivière et Bergoing. Les deux ministres Lebrun et Clavière, destitués +immédiatement après le 2 juin, furent frappés d'un mandat d'arrêt par la +commune. Lebrun parvint à s'y soustraire. La même mesure fut prise contre +Roland, qui, démissionnaire depuis le 21 janvier, demandait en vain à +rendre ses comptes. Il échappa aux recherches de la commune, et alla se +cacher à Rouen. Madame Roland, poursuivie aussi, ne songea qu'à favoriser +l'évasion de son mari; remettant ensuite sa fille aux mains d'un ami sûr, +elle se livra avec une noble indifférence au comité de sa section, et fut +jetée dans les prisons avec une multitude d'autres victimes du 31 mai. + +La joie était grande aux Jacobins. On s'y félicitait de l'énergie du +peuple, de sa belle conduite dans les dernières journées, et du +renversement de tous les obstacles que le côté droit n'avait cessé +d'opposer à la marche de la révolution. On convint en même temps, comme +c'était l'usage après tous les grands événements, de la manière dont on +présenterait la dernière insurrection. «Le peuple, dit Robespierre, a +confondu tous ses calomniateurs par sa conduite. Quatre-vingt mille hommes +ont été debout pendant près d'une semaine, sans qu'une propriété ait été +violée, sans qu'une goutte de sang ait été répandue, et ils ont fait voir +par là si leur but était, comme on le disait, de profiter du désordre pour +se livrer au meurtre et au pillage. Leur insurrection a été spontanée, +parce qu'elle était l'effet de la conviction générale; et la Montagne +elle-même, faible, étonnée en voyant ce mouvement, a prouvé qu'elle +n'avait pas concouru à le produire. Ainsi cette insurrection a été _toute +morale_ et toute populaire.» + +C'était là tout à la fois donner une couleur favorable à l'insurrection, +adresser une censure indirecte à la Montagne, qui avait montré quelque +hésitation le 2 juin, repousser le reproche de conspiration adressé aux +meneurs du côté gauche, et flatter agréablement le parti populaire qui +avait tout fait, et si bien, par lui-même. Après cette interprétation, +reçue avec acclamation par les jacobins, et depuis répétée par tous les +échos du parti victorieux, on se hâta de demander compte à Marat d'un mot +qui faisait beaucoup de bruit. Marat, qui ne trouvait jamais qu'un moyen +de terminer les hésitations révolutionnaires, la dictature, Marat, voyant +qu'on tergiversait encore le 2 juin, avait répété, ce jour-là comme tous +les autres: _Il nous faut un chef_. Sommé d'expliquer ce propos, il le +justifia à sa manière, et les jacobins s'en contentèrent bien vite, +satisfaits d'avoir prouvé leurs scrupules et la sévérité de leurs +principes républicains. On présenta aussi quelques observations sur la +tiédeur de Danton, qui semblait s'être amolli depuis la suppression de la +commission des douze, et dont l'énergie, soutenue jusqu'au 31 mai, n'était +pas allée jusqu'au 2 juin. Danton était absent; Camille Desmoulins, son +ami, le défendit chaudement, et on se hâta de mettre fin à cette +explication, par ménagement pour un personnage aussi important, et pour +éviter des discussions trop délicates; car, bien que l'insurrection fût +consommée, elle était loin d'être universellement approuvée dans le parti +victorieux. + +On savait en effet que le comité de salut public, et beaucoup de +montagnards, avaient vu avec effroi ce coup d'état populaire. La chose +faite, il fallait en profiter, sans la remettre en discussion. On s'occupa +donc aussitôt d'user promptement et utilement de la victoire. + +Il y avait pour cela différentes mesures à prendre. Renouveler les comités +où s'étaient placés tous les partisans du côté droit, s'emparer par les +comités de la direction des affaires, changer les ministres, surveiller la +correspondance, arrêter à la poste les écrits dangereux, ne laisser +arriver dans les provinces que les écrits reconnus utiles (car, disait +Robespierre, la liberté de la presse doit être entière, sans doute, mais +ne pas être employée à perdre la liberté), former sur-le-champ l'armée +révolutionnaire dont l'institution avait été décrétée, et dont +l'intervention était indispensable pour faire exécuter à l'intérieur les +décrets de la convention, effectuer l'emprunt forcé d'un milliard sur les +riches: tels furent les moyens proposés et adoptés unanimement par les +jacobins. Mais une mesure dernière fut jugée plus nécessaire encore que +toutes les autres, c'était la rédaction, sous huit jours, de la +constitution républicaine. Il importait de prouver que l'opposition des +girondins avait seule empêché l'accomplissement de cette grande tâche, de +rassurer la France par de bonnes lois, et de lui présenter un pacte +d'union autour duquel elle pût se rallier tout entière. Tel fut le voeu +émis à la fois par les jacobins, les cordeliers, les sections et la +commune. + +La convention, docile à ce voeu irrésistible et répété sous tant de +formes, renouvela tous ses comités de sûreté générale, des finances, de la +guerre, de législation, etc. Le comité de salut public, déjà chargé de +trop d'affaires et qui n'était point encore assez suspect pour qu'on osât +en destituer brusquement tous les membres, fut seul maintenu. Lebrun fut +remplacé aux relations extérieures par Deforgues, et Clavière aux finances +par Destournelles. On regarda comme non avenu le projet de constitution +présenté par Condorcet, d'après les vues des girondins; le comité de salut +public dut en présenter un autre sous huit jours. On lui adjoignit cinq +membres pour ce travail. Enfin il reçut ordre de préparer un mode +d'exécution pour l'emprunt forcé, et un projet d'organisation pour l'armée +révolutionnaire. + +Les séances de la convention avaient un aspect tout nouveau depuis le 31 +mai. Elles étaient silencieuses, et presque tous les décrets étaient +adoptés sans discussion. Le côté droit et une partie du centre ne votaient +plus; ils semblaient protester par leur silence contre toutes les +décisions prises depuis le 2 juin, et attendre les nouvelles des +départemens. Marat avait cru devoir par justice se suspendre lui-même, +jusqu'à ce que ses adversaires les girondins fussent jugés. En attendant, +il renonçait, disait-il, à ses fonctions, et se bornait à éclairer la +convention dans sa feuille. Les deux députés Doulcet et Fonfrède de +Bordeaux rompirent seuls le silence de l'assemblée. Doulcet dénonça le +comité d'insurrection, qui n'avait pas cessé de se réunir à l'Évêché, et +qui, arrêtant les paquets à la poste, les décachetait, et les renvoyait +décachetés à leur adresse, avec son timbre, portant ces mots: _Révolution +du 31 mai_. La convention passa à l'ordre du jour. Fonfrède, membre de la +commission des douze, mais excepté du décret d'arrestation, parce qu'il +s'était opposé aux mesures de cette commission, Fonfrède monta à la +tribune, et demanda l'exécution du décret qui ordonnait sous trois jours +le rapport sur les détenus. Cette réclamation excita quelque tumulte. «Il +faut, dit Fonfrède, prouver au plus tôt l'innocence de nos collègues. Je +ne suis resté ici que pour les défendre, et je vous déclare qu'une force +armée s'avance de Bordeaux pour venger les attentats commis contre eux.» +De grands cris s'élevèrent à ces paroles, l'ordre du jour repoussa la +proposition de Fonfrède, et on retomba aussitôt dans un silence profond. +Ce sont, dirent les jacobins, _les derniers cris des crapauds du marais_. + +La menace faite par Fonfrède du haut de la tribune n'était point vaine, et +non seulement les Bordelais, mais les habitans de presque tous les +départemens étaient prêts à prendre les armes contre la convention. Leur +mécontentement datait de plus loin que le 2 juin; il avait commencé avec +les querelles entre les montagnards et les girondins. On doit se souvenir +que, dans toute la France, les municipalités et les sections étaient +divisées. Les partisans du système montagnard occupaient les municipalités +et les clubs; les républicains modérés, qui, au milieu des crises de la +révolution, voulaient conserver l'équité ordinaire, s'étaient tous +retirés, au contraire, dans les sections. Déjà la rupture avait éclaté +dans plusieurs villes. A Marseille, les sections avaient dépouillé la +municipalité de ses pouvoirs, pour les transporter à un _comité central_; +elles avaient en outre institué de leur chef un tribunal populaire pour +juger les patriotes accusés d'excès révolutionnaires. Les commissaires +Bayle et Boisset cassèrent en vain ce comité et ce tribunal; leur autorité +fut toujours méconnue, et les sections étaient restées en insurrection +permanente contre la révolution. A Lyon, il y avait eu un combat sanglant. +Il s'agissait de savoir si un arrêté municipal, portant l'institution +d'une armée révolutionnaire et d'une taxe de guerre sur les riches, serait +exécuté. Les sections qui s'y refusaient s'étaient déclarées en +permanence: la municipalité avait voulu les dissoudre; mais, aidées du +directoire de départemens, elles avaient résisté. Le 29 mai, on en était +venu aux mains, malgré la présence des deux commissaires de la convention, +qui firent de vains efforts pour empêcher le combat. Les sections +victorieuses, après avoir pris d'assaut l'arsenal et l'hôtel-de-ville, +avaient destitué la municipalité, fermé le club jacobin, où Chalier +excitait les plus grands orages, et s'étaient emparées de la souveraineté +de Lyon. Il y avait eu quelques centaines de morts dans ce combat. Les +représentans Nioche et Gauthier restèrent détenus tout un jour; délivrés +ensuite, ils se retirèrent auprès de leurs collègues Albite et +Dubois-Crancé, qui, comme eux, avaient une mission pour l'armée des Alpes. + +Telle était la situation de Lyon et du Midi dans les derniers jours de +mai. Bordeaux n'offrait pas un aspect plus rassurant. Cette ville, avec +toutes celles de l'Ouest, de la Bretagne et de la Normandie, attendait +pour agir que les menaces, si long-temps répétées contre les députés des +provinces, fussent réalisées. C'est dans ces dispositions que les +départemens apprirent les événemens de la fin de mai. La journée du 27, où +la commission des douze avait été supprimée une première fois, causa déjà +beaucoup d'irritation, et de toutes parts il fut question de prendre des +arrêtés improbateurs de ce qui se passait à Paris. Mais le 31 mai, le 2 +juin, mirent le comble à l'indignation. La renommée, qui grossit toute +chose, exagéra les faits. On répandit que trente-deux députés avaient été +massacrés par la commune; que les caisses publiques étaient livrées au +pillage; que les brigands de Paris s'étaient emparés du pouvoir, et +allaient le transmettre ou à l'étranger, ou à Marat, ou à d'Orléans. On +s'assembla pour faire des pétitions, et pour se disposer à prendre les +armes contre la capitale. Dans ce moment les députés fugitifs vinrent +rapporter eux-mêmes ce qui s'était passé, et donner plus de consistance +aux mouvemens qui éclataient de toutes parts. + +Outre ceux qui s'étaient déjà évadés, plusieurs échappèrent encore aux +gendarmes; d'autres même quittèrent l'assemblée pour aller fomenter +l'insurrection. Gensonné, Valazé, Vergniaud, s'obstinèrent à demeurer, +disant que, s'il était bon qu'une partie d'entre eux allât réveiller le +zèle des départemens, il était utile aussi que les autres restassent en +otages dans les mains de leurs ennemis, pour y faire éclater par un +procès, et au péril de leur tête, l'innocence de tous. Buzot, qui n'avait +jamais voulu se soumettre au décret du 2 juin, se transporta dans son +départemens de l'Eure pour y exciter un mouvement parmi les Normands; +Gorsas l'y suivit dans la même intention. Brissot se rendit à Moulins. +Meilhan, qui n'était point arrêté, mais qui avait donné asile à ses +collègues dans les nuits du 31 mai au 2 juin; Duchâtel, que les +montagnards appelaient le revenant du 21 janvier, parce qu'il était sorti +de son lit pour voter en faveur de Louis XVI, quittèrent la convention +pour aller remuer la Bretagne. Biroteau échappa aux gendarmes, et alla +avec Chasset diriger les mouvemens des Lyonnais. Rebecqui, devançant +Barbaroux, qui était encore retenu, se rendit dans les Bouches-du-Rhône. +Rabaut Saint-Étienne accourut à Nîmes, pour faire concourir le Languedoc +au mouvement général contre les oppresseurs de la convention. + +Dès le 13 juin, le départemens de l'Eure s'assembla et donna le premier le +signal de l'insurrection. La convention, disait-il, n'étant plus libre, et +le devoir de tous les citoyens étant de lui rendre la liberté, il arrêtait +qu'une force de quatre mille hommes serait levée pour marcher sur Paris, +et que des commissaires envoyés à tous les départemens voisins iraient les +engager à imiter leur exemple, et à concerter leurs opérations. Le +départemens du Calvados, séant à Caen, fit arrêter les deux députés, Romme +et Prieur de la Côte-d'Or, envoyés par la convention pour presser +l'organisation de l'armée des côtes de Cherbourg. Il fut convenu que les +départemens de la Normandie s'assembleraient extraordinairement à Caen +pour se fédérer. Tous les départemens de la Bretagne, tels que ceux des +Côtes-du-Nord, du Finistère, du Morbihan, d'Ille-et-Vilaine, de la +Mayenne, de la Loire-Inférieure, prirent des arrêtés semblables, et +députèrent des commissaires à Rennes, pour y établir l'autorité centrale +de la Bretagne. Les départemens du bassin de la Loire, excepté ceux qui +étaient occupés par les Vendéens, suivirent l'exemple général, et +proposèrent même d'envoyer des commissaires à Bourges, d'y former une +convention composée de deux députés de chaque départemens, et d'aller +détruire la convention usurpatrice ou opprimée, siégeant à Paris. + +A Bordeaux, la sensation fut extrêmement vive. Toutes les autorités +constituées se réunirent en assemblée, dite _commission populaire de salut +public_, déclarèrent que la convention n'était plus libre, et qu'il +fallait lui rendre la liberté; en conséquence, elles arrêtèrent qu'une +force armée serait levée sur-le-champ, et qu'en attendant, une pétition +serait adressée à la convention nationale, pour qu'elle s'expliquât et fît +connaître la vérité sur les journées de juin. Elles dépêchèrent ensuite +des commissaires à tous les départemens, pour les inviter à une coalition +générale. Toulouse, ancienne ville parlementaire, où beaucoup de partisans +de l'ancien régime se cachaient derrière les girondins, avaient déjà +institué une force départementale de mille hommes. Ses administrations +déclarèrent, en présence des commissaires envoyés à l'armée des Pyrénées, +qu'elles ne reconnaissaient plus la convention: elles élargirent beaucoup +d'individus emprisonnés, en firent incarcérer beaucoup d'autres accusés +d'être montagnards, et annoncèrent ouvertement qu'elles étaient prêtes à +se fédérer avec les départemens du Midi. Les départemens supérieurs du +Tarn, de Lot-et-Garonne, de l'Aveyron, du Cantal, du Puy-de-Dôme, de +l'Hérault, suivirent l'exemple de Toulouse et de Bordeaux. Nîmes se +déclara en état de résistance; Marseille rédigea une pétition foudroyante, +remit en activité son tribunal populaire, commença une procédure contre +les _tueurs_, et prépara une force de six mille hommes. A Grenoble, les +sections furent convoquées, et leurs présidens, réunis aux autorités +constituées, s'emparèrent de tous les pouvoirs, envoyèrent des députés à +Lyon, et voulaient faire arrêter Dubois-Crancé et Gauthier, commissaires +de la convention à l'armée des Alpes. Le départemens de l'Ain adopta la +même marche. Celui du Jura, qui avait déjà levé un corps de cavalerie et +une force départementale de huit cents hommes, protesta de son côté contre +l'autorité de la convention. A Lyon enfin, où les sections régnaient en +souveraines depuis le combat du 29 mai, on reçut et on envoya des députés +pour se concerter avec Marseille, Bordeaux et Caen; on instruisit +sur-le-champ une procédure contre Chalier, président du club Jacobin, et +contre plusieurs autres montagnards. Il ne restait donc sous l'autorité +de la convention que les départemens du Nord, et ceux qui composaient le +bassin de la Seine. Les départemens insurgés s'élevaient à soixante ou +soixante-dix, et Paris devait, avec quinze ou vingt, résister à tous les +autres, et continuer la guerre avec l'Europe. + +A Paris, les avis étaient partagés sur les moyens à prendre dans ce péril. +Les membres du comité de salut public, Cambon, Barrère, Bréard, Treilhard, +Mathieu, patriotes accrédités, quoiqu'ils eussent improuvé le 2 juin, +auraient voulu qu'on employât les voies de conciliation. Il fallait, +suivant eux, prouver la liberté de la convention par des mesures +énergiques contre les agitateurs, et, au lieu d'irriter les départemens +par des décrets sévères, les ramener en leur montrant le danger d'une +guerre civile en présence de l'étranger. Barrère proposa, au nom du comité +de salut public, un projet de décret tout à fait conçu dans cet esprit. +Dans ce projet, les comités révolutionnaires, qui s'étaient rendus si +redoutables par leurs nombreuses arrestations, devaient être cassés dans +toute la France, ou ramenés au but de leur institution, qui était la +surveillance des étrangers suspects; les assemblées primaires devaient +être réunies à Paris pour nommer un autre commandant de la force armée, à +la place d'Henriot, qui était de la nomination des insurgés; enfin, trente +députés devaient être envoyés aux départemens comme otages. Ces mesures +semblaient propres à calmer et à rassurer les départemens. La suppression +des comités révolutionnaires mettait un terme à l'inquisition exercée +contre les suspects; le choix d'un bon commandant assurait l'ordre à +Paris; les trente députés envoyés devaient servir à la fois d'otages et de +conciliateurs. Mais la Montagne n'était pas du tout disposée à négocier. +Usant avec hauteur de ce qu'elle appelait l'autorité nationale, elle +repoussa tous les moyens de conciliation. Robespierre fit ajourner le +projet du comité. Danton, élevant encore sa voix dans cette circonstance +périlleuse, rappela les crises fameuses de la révolution, les dangers de +septembre au moment de l'invasion de la Champagne et de la prise de +Verdun; les dangers de janvier, avant que la condamnation du dernier roi +fût décidée; enfin les dangers bien plus grands d'avril, alors que +Dumouriez marchait sur Paris, et que la Vendée se soulevait. La +évolution, suivant lui, avait surmonté tous ces périls; elle était sortie +victorieuse de toutes ces crises, elle sortirait victorieuse encore de la +dernière. «C'est au moment, s'écria-t-il, d'une grande production que les +corps politiques, comme les corps physiques, paraissent toujours menacés +d'une destruction prochaine. Eh bien! la foudre gronde, et c'est au milieu +de ses éclats que le grand oeuvre, qui établira le bonheur de vingt-quatre +millions d'hommes, sera produit.» Danton voulait que, par un décret commun +à tous les départemens, il leur fût enjoint de se rétracter vingt-quatre +heures après sa réception, sous peine d'être mis hors la loi. La voix +puissante de Danton, qui n'avait jamais retenti dans les grands périls +sans ranimer les courages, produisit son effet accoutumé. La convention, +quoiqu'elle n'adoptât pas exactement les mesures proposées, rendit +néanmoins les décrets les plus énergiques. Premièrement, elle déclara, +quant au 31 mai et au 2 juin, que le peuple de Paris, en s'insurgeant, +avait bien mérité de la patrie[1]; que les députés, + +[Note 1: Décret du 13 juin.] + +qui d'abord devaient être mis en arrestation chez eux, et dont +quelques-uns s'étaient évadés, seraient transférés dans une maison de +force, pour y être détenus comme les prisonniers ordinaires; qu'un appel +de tous les députés serait fait, et que les absens sans commission ou sans +autorisation, seraient déchus et remplacés par leurs suppléans; que les +autorités départementales ou municipales ne pourraient ni se déplacer, ni +se transporter d'un lieu dans un autre; qu'elles ne pourraient +correspondre entre elles, et que tous commissaires envoyés de départemens +à départemens, dans le but de se coaliser, devaient être saisis +sur-le-champ par les bons citoyens, et envoyés à Paris sous escorte. Après +ces mesures générales, la convention cassa l'arrêté du départemens de +l'Eure; elle mit en accusation les membres du départemens du Calvados, qui +avaient arrêté deux de ses commissaires; elle se conduisit de même à +l'égard de Buzot, instigateur de la révolte des Normands; elle fit partir +deux députés, Mathieu et Treilhard, pour les départemens de la Gironde, de +la Dordogne, de Lot-et-Garonne, qui demandaient des explications avant de +s'insurger. Elle manda les autorités de Toulouse, cassa le tribunal et le +comité central de Marseille; décréta Barbaroux, et mit les patriotes +incarcérés sous la sauvegarde de la loi. Enfin, elle envoya Robert Lindet +à Lyon, pour y aller prendre connaissance des faits, et y faire un rapport +sur l'état de cette ville. + +Ces décrets, rendus successivement dans le courant de juin, ébranlèrent +beaucoup de départemens, peu habitués à lutter avec l'autorité centrale. +Intimidés, incertains, ils résolurent d'attendre l'exemple que leur +donneraient des départemens plus puissans, ou plus engagés dans la +querelle. + +Les administrations de la Normandie, excitées par la présence des députés +qui s'étaient joints à Buzot, tels que Barbaroux, Guadet, Louvet, Salles, +Pétion, Bergoing, Lesage, Cussy, Kervélégan, poursuivirent leurs premières +démarches, et fixèrent à Caen le siège d'un comité central des +départemens. L'Eure, le Calvados, l'Orne, y envoyèrent des commissaires. +Les départemens de la Bretagne, qui s'étaient d'abord confédérés à Rennes, +décidèrent qu'ils se joindraient à l'assemblée centrale de Caen, et qu'ils +y dépêcheraient des députés. Le 30 juin, en effet, les envoyés du +Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord, de la Mayenne, +d'Ille-et-Vilaine, de la Loire-Inférieure, réunis à ceux du Calvados, de +l'Eure et de l'Orne, se constituent en _assemblée centrale de résistance à +l'oppression_, promettent de maintenir l'égalité, l'unité, +l'indivisibilité de la république, mais jurent haine aux anarchistes, et +s'engagent à n'employer leurs pouvoirs que pour assurer le respect des +personnes, des propriétés et de la souveraineté du peuple. Après s'être +ainsi constitués, ils décident qu'il sera fourni par chaque départemens +des contingens destinés à composer une force armée suffisante pour aller à +Paris rétablir la représentation nationale dans son intégrité. Félix +Wimpffen, général de l'armée qui devait s'organiser le long des côtes de +Cherbourg, est nommé commandant de l'armée départementale. Il accepte, et +se revêt aussitôt du titre qu'il vient de recevoir. Mandé à Paris par le +ministre de la guerre, il répond qu'il n'y a qu'un moyen de faire la paix, +c'est de révoquer tous les décrets rendus depuis le 31 mai; qu'à ce prix +les départemens fraterniseront avec la capitale, mais que, dans le cas +contraire, il ne peut aller à Paris qu'à la tête de soixante mille +Normands et Bretons. + +Le ministre, en même temps qu'il appelait Wimpffen à Paris, ordonnait au +régiment des dragons de la Manche, stationné dans la Normandie, de partir +sur-le-champ pour se rendre à Versailles. A cette nouvelle, tous les +fédérés déjà rassemblés à Évreux se mirent en bataille, la garde nationale +se joignit à eux, et on ferma aux dragons le chemin de Versailles. +Ceux-ci, ne voulant pas en venir aux mains, promirent de ne pas partir, et +fraternisèrent en apparence avec les fédérés. Les officiers écrivirent +secrètement à Paris qu'ils ne pouvaient obéir sans commencer la guerre +civile. On leur permit alors de rester. + +L'assemblée de Caen décida que les bataillons bretons déjà arrivés +seraient dirigés de Caen sur Évreux, rendez-vous général de toutes les +forces. On expédia sur ce point des vivres, des armes, des munitions, des +fonds pris dans les caisses publiques. On y envoya des officiers gagnés à +la cause du fédéralisme, et beaucoup de royalistes cachés qui se jetaient +dans tous les soulèvemens, et prenaient le masque du républicanisme pour +combattre la révolution. Parmi les contre-révolutionnaires de cette espèce +était le nommé Puisaye, qui affichait un grand zèle pour la cause des +girondins, et que Wimpffen, royaliste déguisé, nomma général de brigade, +et chargea du commandement de l'avant-garde déjà réunie à Évreux. Cette +avant-garde pouvait s'élever à cinq ou six mille hommes, et s'augmentait +tous les jours de nouveaux contingens. Les braves Bretons accouraient de +toutes parts, et annonçaient d'autres bataillons qui devaient les suivre +en plus grand nombre. Une circonstance les empêchait de venir tous en +masse, c'était la nécessité de garder les côtes de l'Océan contre les +flottes anglaises, et d'envoyer des bataillons contre la Vendée, qui +débordait déjà jusqu'à la Loire, et semblait prête à la franchir. Quoique +les Bretons des campagnes fussent dévoués au clergé, ceux des villes +étaient républicains sincères, et, tout en combattant Paris, ils n'en +voulaient pas moins continuer une guerre opiniâtre contre la Vendée. + +Telle était la situation des choses dans la Bretagne et la Normandie, vers +les premiers jours de juillet. Dans les départemens voisins de la Loire, +on s'était ralenti; des commissaires de la convention, qui se trouvaient +alors sur les lieux pour diriger les nouvelles levées sur la Vendée, +avaient engagé les administrateurs à attendre les événemens avant de se +compromettre davantage. Là , pour le moment, on ne songeait plus à envoyer +des députés à Bourges, et on observait une grande réserve. + +A Bordeaux, l'insurrection était permanente et énergique. Les députés +Treilhard et Mathieu furent gardés à vue dès leur arrivée, et il fut +question d'abord de les garder comme otages; cependant, sans en venir à +cette extrémité, on les somma de comparaître devant la commission +populaire, où les bourgeois, qui les regardaient comme des envoyés +_maratistes_, les accueillirent assez mal. On les interrogea sur ce qui +s'était passé à Paris; et, après les avoir entendus, la commission déclara +que, d'après leur déposition même, la convention n'avait pas été libre au +2 juin, ne l'était plus depuis cette époque; qu'ils n'étaient eux-mêmes +que les envoyés d'une assemblée sans caractère légal, et qu'en conséquence +ils n'avaient qu'à sortir du départemens. + +Ils furent en effet reconduits sur les limites, et immédiatement après on +décréta à Bordeaux les mesures qui venaient d'être prises à Caen. On +prépara des subsistances et des armes; on détourna les fonds publics, et +une avant-garde fut portée à Langon, en attendant le corps principal qui +devait partir sous peu de jours. Ceci se passait encore dans les derniers +jours de juin et les premiers de juillet. + +Les députés Mathieu et Treilhard, trouvant moins de résistance, et pouvant +mieux se faire entendre dans les départemens de la Dordogne, de la Vienne, +de Lot-et-Garonne, parvinrent à calmer les esprits, et réussirent, par +leur caractère conciliateur, à empêcher des mesures hostiles et à gagner +du temps dans l'intérêt de la convention. Mais dans les départemens plus +élevés, dans les montagnes de la Haute-Loire, et sur leur revers, dans +l'Hérault, le Gard, sur tous les bords du Rhône, l'insurrection fut +générale: le Gard et l'Hérault mirent leurs bataillons en marche, et les +envoyèrent au Pont-Saint-Esprit, pour y occuper les passages du Rhône, et +y faire leur jonction avec les Marseillais qui devaient remonter ce +fleuve. Les Marseillais, en effet, refusant d'obtempérer aux décrets de la +convention, maintinrent leur tribunal, n'élargirent point les patriotes +incarcérés, et firent même commencer les exécutions. + +Ils formèrent une armée de six mille hommes, qui s'avança d'Aix sur +Avignon, et qui, se liant aux Languedociens réunis au Pont-Saint-Esprit, +devait soulever dans sa marche les rives du Rhône, de l'Isère et de la +Drôme, et se coaliser enfin avec les Lyonnais et avec les montagnards de +l'Ain et du Jura. A Grenoble, les administrations fédéralisées luttaient +contre Dubois-Crancé, et menaçaient même de l'arrêter. N'osant encore +lever des troupes, elles avaient envoyé des députés pour fraterniser avec +Lyon. Dubois-Crancé, avec l'armée désorganisée des Alpes, se trouvait au +milieu d'une ville presque révoltée, qui lui disait chaque jour que le +Midi pouvait se passer du Nord; il avait à garder la Savoie, où les +illusions inspirées d'abord par la liberté et par là domination française +étaient dissipées, où l'on se plaignait des levées d'hommes et des +assignats, et où l'on ne comprenait rien à cette révolution si agitée et +si différente de ce qu'on l'avait crue d'abord. Il avait sur ses côtés la +Suisse, où les émigrés s'agitaient, et où Berne voulait de nouveau envoyer +garnison à Genève; et sur ses derrières, enfin, Lyon, qui interceptait sa +correspondance avec le comité de salut public. + +A Lyon on avait reçu Robert Lindet; mais on avait prêté en sa présence +même le serment fédéraliste: UNITÉ, INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE; HAINE +AUX ANARCHISTES, ET REPRÉSENTATION NATIONALE TOUT ENTIÈRE. Loin d'envoyer +à Paris les patriotes arrêtés, on avait continué les procédures commencées +contre eux. Une nouvelle autorité, composée des députés des communes et +des membres des corps constitués, s'était formée sous le titre de +_Commission populaire et républicaine de salut public de Rhône-et-Loire_. +Cette assemblée venait de décréter l'organisation d'une force +départementale, pour se coaliser avec les frères du Jura, de l'Isère, des +Bouches-du-Rhône, de la Gironde et du Calvados. Cette force était déjà +toute prête; on avait décidé en outre la levée d'un subside; et là , comme +dans tous les autres départemens, on n'attendait plus qu'un signal pour se +mettre en mouvement. Dans le Jura, dès qu'on apprit la nouvelle que les +deux députés Bassal et Garnier de Troyes, envoyés pour rétablir +l'obéissance envers la convention, avaient réuni à Dôle quinze cents +hommes de troupe de ligne, plus de quatorze mille montagnards avaient pris +les armes, et se disposaient à les envelopper. + +Si l'on considère l'état de la France dans les premiers jours de juillet +1793[1], on verra qu'une colonne sortie de la Bretagne et de la Normandie, + +[Note 1: Rapport de Cambon sur les travaux du comité de salut public, +depuis le 10 avril jusqu'au 10 juillet.] + +et portée jusqu'à Evreux, ne se trouvait qu'à quelques lieues de Paris; +qu'une autre s'avançait de Bordeaux, et pouvait entraîner à sa suite tous +les départemens du bassin de la Loire, encore incertains; que six mille +Marseillais, postés à Avignon, en attendant les Languedociens au +Pont-Saint-Esprit, occupé déjà par huit cents Nîmois, étaient à portée de +se réunir à Lyon avec tous les fédérés de Grenoble, de l'Ain et du Jura, +pour fondre, à travers la Bourgogne, sur Paris. En attendant cette +jonction générale, les fédéralistes prenaient tous les fonds dans les +caisses, interceptaient les subsistances et les munitions envoyées aux +armées, et remettaient en circulation les assignats rentrés par la vente +des biens nationaux. Une circonstance remarquable, et qui caractérise bien +l'esprit des partis, c'est que les deux factions s'adressaient les mêmes +reproches et s'attribuaient le même but. Le parti de Paris et de la +Montagne imputait aux fédéralistes de vouloir perdre la république en la +divisant, et de s'entendre avec les Anglais pour faire un roi, qui serait +ou le duc d'Orléans, ou Louis XVII, ou le duc d'York. De son côté, le +parti des départemens et des fédéralistes accusait la Montagne de vouloir +amener la contre-révolution par l'anarchie, et disait que Marat, +Robespierre, Danton, étaient vendus à l'Angleterre ou à d'Orléans. Ainsi +des deux côtés, c'était la république qu'on prétendait sauver, et la +monarchie dont on croyait combattre le retour. Déplorable et ordinaire +aveuglement des partis! + +Mais ce n'était là qu'une portion des dangers de notre malheureuse patrie. +L'ennemi du dedans n'était à craindre qu'à cause de l'ennemi du dehors, +devenu plus redoutable que jamais. Tandis que des armées de Français +s'avançaient des provinces vers le centre, des armées d'étrangers +entouraient de nouveau la France et la menaçaient d'une invasion presque +inévitable. Depuis la bataille de Nerwinde et la défection de Dumouriez, +une suite effrayante de revers nous avait fait perdre nos conquêtes et +notre frontière du Nord. On se souvient que Dampierre, nommé général en +chef, avait rallié l'armée sous les murs de Bouchain, et lui avait rendu +là un peu d'ensemble et de courage. Heureusement pour la révolution, les +Coalisés, fidèles au plan méthodique arrêté au commencement de la +campagne, ne voulaient percer sur aucun point, et ne devaient pénétrer en +France que lorsque le roi de Prusse, après avoir pris Mayence, pourrait +s'avancer dans le coeur de nos provinces. S'il s'était trouvé chez les +généraux de la coalition un peu de génie ou un peu d'union, la cause de la +révolution était perdue. Après Nerwinde et la défection de Dumouriez, ils +auraient dû marcher en avant, ne laisser aucun repos à notre armée battue, +divisée et trahie; et, soit qu'on la fît prisonnière, soit qu'on la +rejetât dans les places fortes, nos campagnes restaient ouvertes à +l'ennemi victorieux. Mais les alliés tinrent un congrès à Anvers pour +régler les opérations ultérieures de la guerre. Le duc d'York, le prince +de Cobourg, le prince d'Orange et divers généraux décidèrent entre eux ce +qu'il convenait de faire. On résolut de prendre Condé et Valenciennes, +pour donner à la maison d'Autriche de nouvelles places fortes dans les +Pays-Bas, et de s'emparer de Dunkerque, pour assurer à l'Angleterre ce +port si désiré sur le continent. Ces conventions faites, on recommença les +opérations. Les Anglais, les Hollandais étaient arrivés en ligne. Le duc +d'York commandait vingt mille Autrichiens et Hanovriens; le prince +d'Orange quinze mille Hollandais; le prince de Cobourg avait quarante-cinq +Mille Autrichiens et huit mille Hessois. Le prince de Hohenlohe occupait +avec trente mille Autrichiens Namur et Luxembourg, et liait l'armée +coalisée des Pays-Bas avec l'armée prussienne chargée du siège de Mayence. +Ainsi quatre-vingt ou quatre-vingt dix mille hommes menaçaient le Nord. + +Déjà les coalisés faisaient le blocus de Condé, et la plus grande ambition +du gouvernement français était de débloquer cette place. Dampierre, brave, +mais se défiant de ses soldats, n'osait pas attaquer ces masses +formidables. Cependant, pressé par les commissaires de la convention, il +ramène notre armée au camp de Famars sous Valenciennes, et le 1er mai il +attaque sur plusieurs colonnes les Autrichiens retranchés dans les bois de +Vicogne et de Saint-Amand. Les combinaisons militaires étaient timides +encore; former une masse, saisir le point faible de l'ennemi, et le +frapper hardiment, était une tactique inconnue aux deux partis. Dampierre +se jette avec bravoure, mais en petites masses, sur un ennemi divisé +lui-même, et qu'il eût été facile d'accabler sur un point; puni de sa +faute, il est repoussé après un combat acharné. Le 9 mai il recommence +l'attaque; il était moins divisé que la première fois, mais les ennemis +avertis l'étaient moins aussi; et, tandis qu'il fait des efforts héroïques +pour décider de la prise d'une redoute qui devait déterminer la jonction +de deux de ses colonnes, il est atteint d'un boulet de canon, et blessé à +mort. Le général Lamarche, revêtu du commandement provisoire, ordonne la +retraite, et ramène l'armée dans le camp de Famars. + +Le camp de Famars, situé sous les murs de Valenciennes, et lié à cette +place, empêchait d'en faire le siège. Les coalisés résolurent de +l'attaquer le 23 mai. Ils éparpillèrent leurs troupes, suivant leur +méthode accoutumée, en dispersèrent inutilement une partie sur une foule +de points que la prudence autrichienne voulait tous garder, et +n'attaquèrent pas le camp avec toute la puissance qu'ils auraient pu +déployer. Arrêtés une journée entière par l'artillerie, honneur de l'armée +française, il ne passèrent que vers le soir la Ronelle, qui défendait le +front du camp. Lamarche décampa la nuit en bon ordre, et vint se poster au +camp de César, qui se liait à la place de Bouchain, comme celui de Famars +à Valenciennes. Ici encore il fallait nous poursuivre et nous disperser; +mais l'égoïsme et la méthode fixèrent les coalisés autour de Valenciennes. +Une partie de leur armée, disposée en corps d'observation, se plaça entre +Valenciennes et Bouchain, et fit face au camp de César. Une autre division +entreprit le siège de Valenciennes, et le reste continua le blocus de +Condé, qui manquait de vivres, et qu'on espérait réduire sous peu de +jours. Le siège régulier de Valenciennes fut commencé. Cent quatre-vingts +bouches à feu venaient de Vienne, et cent autres de Hollande; +quatre-vingt-treize mortiers étaient déjà préparés. Ainsi en juin et en +juillet on affamait Condé, on incendiait Valenciennes, et nos généraux +occupaient le camp de César avec une armée battue et désorganisée. Condé +et Valenciennes réduits, tout devenait à craindre. + +L'armée de la Moselle, liant l'armée du Nord à celle du Rhin, avait passé +sous les ordres de Ligneville, quand Beurnonville fut nommé ministre de la +guerre. Elle se trouvait en présence du prince de Hohenlohe, et n'en avait +rien à craindre, car ce prince, occupant à la fois Namur, Luxembourg et +Trêves, avec trente mille hommes au plus, ayant devant lui les places de +Metz et Thionville, ne pouvait rien tenter de dangereux. On venait de +l'affaiblir encore en détachant sept à huit mille hommes de son corps pour +les joindre à l'armée prussienne. Dès lors il devenait plus facile et plus +convenable que jamais de joindre l'armée active de la Moselle à celle du +Haut-Rhin, pour tenter des opérations importantes. + +Sur le Rhin, la campagne précédente s'était terminée à Mayence. Custine, +après ses ridicules démonstrations autour de Francfort, avait été +contraint de se replier et de s'enfermer à Mayence, où il avait rassemblé +une artillerie assez considérable, tirée de nos places fortes, et +particulièrement de Strasbourg. Là , il formait mille projets; tantôt il +voulait prendre l'offensive, tantôt garder Mayence, tantôt même abandonner +cette place. Enfin il fut résolu qu'il la garderait et il contribua même à +décider le conseil exécutif à prendre cette détermination. Le roi de +Prusse se vit alors forcé d'en faire le siège, et c'était la résistance +qu'il rencontrait sur ce point, qui empêchait les coalisés d'avancer au +Nord. + +Le roi de Prusse passa le Rhin à Bacharach, un peu au-dessous de Mayence; +Wurmser, avec quinze mille Autrichiens et quelques mille hommes de Condé, +le franchit un peu au-dessus: le corps hessois de Schoenfeld resta sur la +rive droite devant le faubourg de Cassel. L'armée prussienne n'était pas +encore aussi forte qu'elle devait l'être d'après les engagements qu'avait +pris Frédéric-Guillaume. Ayant envoyé un corps considérable en Pologne, il +ne lui restait que cinquante-cinq mille hommes; en y comprenant les +différens contingents, Hessois, Saxons et Bavarois. Ainsi, en comptant les +sept à huit mille Autrichiens détachés de Hohenlohe, les quinze mille +Autrichiens de Wurmser, les cinq ou six mille émigrés de Condé, et les +cinquante-cinq mille hommes du roi de Prusse, on peut évaluer à près de +quatre-vingt mille soldats l'armée qui menaçait la frontière de l'Est. Nos +places fortes du Rhin renfermaient à peu près trente-huit mille hommes de +garnison; l'armée active était de quarante à quarante-cinq mille hommes, +celle de la Moselle de trente; et si l'on avait réuni ces deux dernières +sous un seul commandement, et avec un point d'appui comme celui de +Mayence, on aurait pu aller chercher le roi de Prusse lui-même et +l'occuper au-delà du Rhin. + +Les deux généraux de la Moselle et du Rhin auraient dû au moins +s'entendre, ils auraient pu disputer, empêcher même le passage du fleuve, +mais ils n'en firent rien. Dans le courant du mois de mars, le roi de +Prusse traversa impunément le Rhin, et ne rencontra sur ses pas que des +avant-gardes qu'il repoussa sans peine. Pendant ce temps, Custine était à +Worms. Il n'avait pris soin de défendre ni les bords du Rhin, ni les +revers des Vosges, qui, formant le pourtour de Mayence, auraient pu +arrêter la marche des Prussiens. Il accourut, mais s'alarma subitement des +échecs essuyés par ses avant-gardes; il crut avoir cent cinquante mille +hommes sur les bras, il se figura surtout que Wurmser, qui devait +déboucher par le Palatinat et au-dessus de Mayence, était sur ses +derrières, et allait le séparer de l'Alsace; il demanda des secours à +Ligneville, qui, tremblant de son côté, n'osa pas déplacer un régiment; +alors il se mit à fuir, se retira tout d'un trait sur Landau, puis sur +Wissembourg, et songea même à chercher une protection sous le canon de +Strasbourg. Cette inconcevable retraite ouvrit tous les passages aux +Prussiens, qui vinrent se grouper sous Mayence, et l'investirent sur les +deux rives. + +Vingt mille hommes s'étaient enfermés dans la place, et si c'était +beaucoup pour la défense, c'était beaucoup trop pour l'état des vivres, +qui ne pouvaient pas suffire à une garnison aussi considérable. +L'incertitude de nos plans militaires avait empêché de prendre aucune +mesure pour l'approvisionnement de la ville. Heureusement elle renfermait +deux représentants du peuple, Rewbell et l'héroïque Merlin de Thionville, +Les généraux Kléber, Aubert-Dubayet et l'ingénieur Meunier, enfin une +garnison qui avait toutes les vertus guerrières, la bravoure, la sobriété, +la constance. L'investissement commença en avril. Le général Kalkreuth +formait le siège avec un corps prussien. Le roi de Prusse et Wurmser +étaient en observation au pied des Vosges, et faisaient face à Custine. La +garnison renouvelait fréquemment ses sorties et étendait fort loin sa +défense. Le gouvernement français, sentant la faute qu'il avait commise en +séparant les deux armées de la Moselle et du Rhin, les réunit sous +Custine. Ce général, disposant de soixante à soixante-dix mille hommes, +ayant les Prussiens et les Autrichiens éparpillés devant lui, et au-delà +Mayence, gardée par vingt mille Français, ne songeait pas à fondre sur le +corps d'observation, à le disperser, et à venir joindre la brave garnison +qui lui tendait la main. Vers le milieu de mai, sentant le danger de son +inaction, il fit une tentative mal combinée, mal secondée et qui dégénéra +en une déroute complète. Suivant son usage, il se plaignit des +subordonnés, et fut transporté à l'armée du Nord pour rendre +l'organisation et le courage aux troupes retranchées au camp de César. +Ainsi la coalition qui faisait les sièges de Valenciennes et de Mayence, +pouvait, après deux places prises, avancer sur notre centre, et effectuer +sans obstacle l'invasion. + +Du Rhin aux Alpes et aux Pyrénées, une chaîne de révoltes menaçait les +derrières de nos armées et interrompait leurs communications. Les Vosges, +le Jura, l'Auvergne, la Lozère, forment, du Rhin aux Pyrénées, une masse +presque continue de montagnes de différente étendue et de diverse hauteur. +Les pays de montagnes sont, pour les institutions, les moeurs et les +habitudes, des lieux de conservation. Dans presque toutes celles que nous +venons de désigner, la population gardait un reste d'attachement pour son +ancienne manière d'être, et, sans être aussi fanatisée que la Vendée, elle +était néanmoins assez disposée à s'insurger. Les Vosges, à moitié +allemandes, étaient travaillées par les nobles, par les prêtres, et +montraient des dispositions d'autant plus menaçantes, que l'armée du Rhin +chancelait davantage. Le Jura était tout entier insurgé pour la Gironde; +et si dans sa rébellion il montrait plus d'esprit de liberté, il n'en +était pas moins dangereux, car quinze à vingt mille montagnards se +rassemblaient autour de Lons-le-Saulnier, et se liaient aux révoltés de +l'Ain et du Rhône. On a vu dans quel état se trouvait Lyon. Les montagnes +de la Lozère, qui séparent la Haute-Loire du Rhône, se remplissaient de +révoltés à la manière des Vendéens. Commandés par un ex-constituant nommé +Charrier, ils s'élevaient déjà au nombre de trente mille, et pouvaient se +joindre par la Loire à la Vendée. Après, venaient les insurgés +fédéralistes du midi. Ainsi, de vastes révoltes, différentes de but et de +principes, mais également formidables, menaçaient les derrières des armées +du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. + +Le long des Alpes, les Piémontais étaient en armes, et voulaient reprendre +sur nous la Savoie et le comté de Nice. Les neiges empêchaient le +commencement des hostilités le long du Saint-Bernard, et chacun gardait +ses postes dans les trois vallées de Sallenche, de la Tarentaise et de la +Maurienne. Aux Alpes maritimes et à l'armée dite d'Italie, il en était +autrement. Là les hostilités avaient été reprises de bonne heure, et dès +le mois de mai on avait recommencé à se disputer le poste si important de +Saorgio, duquel dépendait la tranquille possession de Nice. En effet, ce +poste une fois occupé, les Français étaient maîtres du Col de Tende, et +tenaient la clef de la grande chaîne. Aussi les Piémontais avaient mis +autant d'énergie à le défendre que nous à l'attaquer. Ils avaient, tant en +Savoie que du côté de Nice, quarante mille hommes, renforcés par huit +mille Autrichiens auxiliaires. Leurs troupes, disséminées en plusieurs +corps d'égale force depuis le col de Tende jusqu'au grand Saint-Bernard, +avaient suivi, comme toutes celles de la coalition, le système des +cordons, et gardaient toutes les vallées. L'armée française d'Italie était +dans le plus déplorable état; composée de quinze mille hommes au plus, +dénuée de tout, faiblement commandée, il n'était pas possible d'en obtenir +de grands efforts. Le général Biron, qui l'avait commandée un instant, +l'augmenta de cinq mille hommes, mais il ne put la pourvoir de tout ce qui +lui était nécessaire. Si une de ces grandes pensées qui nous auraient +perdus au Nord s'était élevée au Midi, notre ruine n'eût pas été moins +certaine de ce côté. Les Piémontais pouvaient, à la faveur des glaces qui +paralysaient forcément toute action du côté des grandes Alpes, transporter +toutes leurs forces aux Alpes du Midi, et, débouchant sur Nice avec une +masse de trente mille hommes, culbuter notre armée d'Italie, la refouler +sur les départemens insurgés, la disperser entièrement, favoriser le +soulèvement des deux rives du Rhône, s'avancer peut-être jusqu'à Grenoble +et Lyon, prendre là par derrière notre armée engagée dans les plaines de +la Savoie, et envahir ainsi toute une partie de la France. Mais il n'y +avait pas plus un Amédée chez eux qu'un Eugène chez les Autrichiens, ou +qu'un Marlborough chez les Anglais. Ils s'étaient donc bornés à la défense +de Saorgio. + +Brunet, qui succéda à Anselme, avait fait, sur le poste de Saorgio, les +mêmes efforts que Dampierre du côté de Condé. Après plusieurs combats +inutiles et sanglans, on en livra enfin un dernier, le 12 juin, qui fut +suivi d'une déroute complète. Alors encore, si l'ennemi eût puisé dans son +succès un peu d'audace, il aurait pu nous disperser, nous faire évacuer +Nice et repasser le Var. Kellermann était accouru de son quartier-général +des Alpes, avait rallié l'armée au camp de Donjon, fixé des positions +défensives, et ordonné, en attendant de nouvelles forces, une inaction +absolue. Une circonstance rendait encore plus dangereuse la situation de +cette armée, c'était l'apparition dans la Méditerranée de l'amiral anglais +Hood, sorti de Gibraltar avec trente-sept vaisseaux, et de l'amiral +Langara, venu avec des forces à peu près égales des ports d'Espagne. Des +troupes de débarquement pouvaient occuper la ligne du Var et prendre les +Français par derrière. La présence des escadres empêchait en outre les +approvisionnemens par mer, favorisait la révolte du midi, et encourageait +la Corse à se jeter dans les bras des Anglais. Nos flottes réparaient dans +Toulon les dommages qu'elles avaient essuyés dans l'expédition si +malheureuse de Sardaigne, et osaient à peine protéger les caboteurs qui +apportaient des grains d'Italie. La Méditerranée n'était plus à nous, et +le commerce du Levant passait de Marseille aux Grecs et aux Anglais. Ainsi +l'armée d'Italie avait en face les Piémontais victorieux en plusieurs +combats, et à dos la révolte du Midi et deux escadres. + +Aux Pyrénées, la guerre avec l'Espagne, déclarée le 7 mars, à la suite de +la mort de Louis XVI, venait à peine de commencer. Les préparatifs avaient +été longs des deux côtés, parce que l'Espagne, lente, paresseuse et +misérablement administrée, ne pouvait se hâter davantage, et parce que la +France avait sur les bras d'autres ennemis qui occupaient toute son +attention. Servan, général aux Pyrénées, avait passé plusieurs mois à +organiser son armée, et à accuser Pache avec autant d'amertume que le +faisait Dumouriez. Les choses étaient restées dans le même état sous +Bouchotte, et, lorsque la campagne s'ouvrit, le général se plaignait +encore du ministre, qui, disait-il, le laissait manquer de tout. Les deux +pays communiquent l'un avec l'autre par deux points, Perpignan et Bayonne. +Porter vigoureusement un corps d'invasion sur Bayonne et Bordeaux, et +aboutir ainsi à la Vendée, était une tentative trop hardie pour ce +temps-là ; d'ailleurs l'ennemi nous supposait de ce côté de plus grands +moyens de résistance; il lui aurait fallu traverser les Landes, la Garonne +et la Dordogne, et de pareilles difficultés auraient suffi pour détourner +de ce plan, si on y avait songé. La cour de Madrid préféra une attaque par +Perpignan, parce qu'elle avait de ce côté une base plus solide en places +fortes, parce qu'elle comptait sur les royalistes du Midi, d'après les +promesses des émigrés, parce qu'enfin elle n'avait pas oublié ses +anciennes prétentions sur le Roussillon. Quatre ou cinq mille hommes +furent laissés à là garde de l'Aragon; quinze ou dix-huit mille, moitié de +troupes réglées et moitié de milices, durent guerroyer sous le général +Caro dans les Pyrénées-Occidentales; enfin le général Ricardos, avec +vingt-quatre mille hommes, fut chargé d'attaquer sérieusement le +Roussillon. + +Deux vallées principales, celle du Tech et celle de la Tet, se détachent +de la chaîne des Pyrénées, et débouchant vers Perpignan forment nos deux +premières lignes défensives. Perpignan est placé sur la seconde, celle de +la Tet. Ricardos, instruit de la faiblesse de nos moyens, débute par une +pensée hardie, il masque les forts Bellegarde et les Bains, situés sur la +première ligne, et s'avance hardiment avec le projet de faire tomber tous +nos détachemens épars dans les vallées, en les dépassant. Cette tentative +lui réussit. Il débouche le 15 avril, bat les détachemens envoyés sous le +général Villot pour l'arrêter, et répand une terreur panique sur toute la +frontière. En avançant avec dix mille hommes, il était maître de +Perpignan, mais il n'avait pas assez d'audace; d'ailleurs tous ses +préparatifs n'étaient pas faits, et il laissa aux Français le temps de se +reconnaître. + +Le commandement, qui paraissait trop vaste, fut divisé. Servan eut les +Pyrénées-Occidentales, et le général Deflers, qu'on a vu employé à +l'expédition de Hollande, les Pyrénées-Orientales. Celui-ci rallia l'armée +en avant de Perpignan dans une position dite _le Mas d'Eu_. Le 19 mai, +Ricardos étant parvenu à réunir dix-huit mille hommes, attaqua le camp +français. Le combat fut sanglant. Le brave général Dagobert, conservant +dans un âge avancé toute la fougue d'un jeune homme, et joignant à son +courage une grande intelligence, réussit à se maintenir sur le champ de +bataille. Deflers arriva avec dix-huit cents hommes de réserve, et le +terrain fut conservé. La fin du jour approchait et le combat paraissait +devoir être heureux; mais vers la nuit nos soldats, accablés par la +fatigue d'une longue résistance, cèdent tout à coup le terrain et se +réfugient en désordre sous Perpignan. La garnison effrayée ferme les +portes et tire sur nos troupes, qu'elle prend pour des Espagnols. C'était +encore le cas de fondre hardiment sur Perpignan et de s'emparer de cette +place, qui n'eût pas résisté; mais Ricardos, qui n'avait fait que masquer +Bellegarde et les Bains, ne crut pas devoir pousser la hardiesse plus +loin, et revint faire le siège de ces deux petites forteresses. Il s'en +empara vers la fin de juin, et se porta de nouveau en présence de nos +troupes, ralliées à peu près dans les mêmes positions qu'auparavant. +Ainsi, en juillet, un combat malheureux pouvait nous faire perdre le +Roussillon. + +Nous voyons les calamités s'augmenter en nous approchant d'un autre +théâtre de guerre, plus sanglant, plus terrible que tous ceux qu'on a déjà +parcourus. La Vendée, en feu et en sang, allait vomir au-delà de la Loire +une colonne formidable. Nous avons laissé les Vendéens enflammés par des +succès inespérés, maîtres de la ville de Thouars, qu'ils avaient prise sur +Quétineau, et commençant à méditer de plus grands projets. +Au lieu de marcher sur Doué et Saumur, ils s'étaient rabattus au sud du +théâtre de la guerre, et avaient voulu dégager le pays du côté de Fontenay +et de Niort. MM. de Lescure et de Larochejacquelein, chargés de cette +expédition, s'étaient portés sur Fontenay le 16 mai. Repoussés d'abord par +le général Sandos, ils se replièrent à quelque distance; bientôt, +profitant de la confiance aveugle que le général républicain venait de +concevoir d'un premier succès, ils reparurent au nombre de quinze à vingt +mille, s'emparèrent de Fontenay, malgré les efforts que le jeune Marceau +déploya dans cette journée, et obligèrent Chalbos et Sandos à se retirer à +Niort dans le plus grand désordre. Là , ils trouvèrent des armes, des +munitions en grande quantité, et s'enrichirent de nouvelles ressources, +qui, jointes à celles qu'ils s'étaient procurées à Thouars, leur +permettaient de pousser la guerre avec l'espérance de nouveaux succès. +Lescure fit une proclamation aux habitans et les menaça des plus terribles +peines s'ils donnaient des secours aux républicains. Après quoi, les +Vendéens se séparèrent suivant leur coutume, pour retourner aux travaux +des champs, et un rendez-vous fut fixé pour le 1er juin dans les environs +de Doué. + +Dans la Basse-Vendée, où Charette dominait seul, sans lier encore ses +mouvemens avec ceux des autres chefs, les succès avaient été balancés. +Canclaux, commandant à Nantes, s'était maintenu à Machecoul, mais avec +peine; le général Boulard qui commandait aux Sables, grâce à ses bonnes +dispositions et à la discipline de son armée, avait occupé pendant deux +mois la Basse-Vendée, et avait même conservé des postes très avancés +jusqu'aux environs de Palluau. Le 17 mai cependant, il fut obligé de se +retirer à la Motte-Achard, très près des Sables, et il se trouvait dans le +plus grand embarras, parce que ses deux meilleurs bataillons, tous +composés de citoyens de Bordeaux, voulaient se retirer pour retourner à +leurs affaires, qu'ils avaient quittées au premier bruit des succès +remportés par les bandes vendéennes. + +Les travaux des champs avaient amené quelque repos, dans la basse comme +dans la haute Vendée, et, pour quelques jours, la guerre fut un peu moins +active, et ajournée au commencement de juin. + +Le général Berruyer, dont les ordres s'étendaient dans l'origine sur tout +le théâtre de la guerre, avait été remplacé, et son commandement se +trouvait divisé entre plusieurs généraux. Saumur, Niort, les Sables, +composèrent l'armée dite des côtes de la Rochelle, qui fut confiée à +Biron; Angers, Nantes et la Loire-Inférieure, formèrent l'armée dite des +côtes de Brest, qu'on remit à Canclaux, général à Nantes. Enfin, les côtes +de Cherbourg avaient été données à Wimpffen, devenu ensuite, comme on l'a +vu, général des insurgés du Calvados. + +Biron, transporté de la frontière du Rhin à celle d'Italie, et de cette +dernière en Vendée, ne se rendit qu'avec répugnance sur ce théâtre de +dévastations, et devait s'y perdre par son aversion à partager les fureurs +de la guerre civile. Il arriva le 27 mai à Niort, et trouva l'armée dans +un désordre affreux. Elle était composée de levées en masse, faites par +force ou par entraînement dans les contrées voisines, et confusément +jetées sur la Vendée, sans instruction, sans discipline, sans +approvisionnemens. Formées de paysans et de bourgeois industrieux des +villes, qui avaient quitté à regret leurs occupations, elles étaient +prêtes à se dissoudre au premier accident. Il eût beaucoup mieux valu les +renvoyer pour la plupart, car elles faisaient faute dans les campagnes et +dans les villes, encombraient inutilement le pays insurgé, l'affamaient +par leur masse, y répandaient le désordre, les terreurs paniques, +etentraînaient souvent dans leur fuite des bataillons organisés, qui, +livrés à eux-mêmes, auraient beaucoup mieux résisté. Toutes ces bandes +arrivaient avec leur chef, nommé dans la localité, qui se disait général, +parlait de son armée, ne voulait pas obéir, et contrariait toutes les +dispositions des chefs supérieurs. Du côté d'Orléans, on formait des +bataillons, connus dans cette guerre sous le nom de _bataillons +d'Orléans_. On les composait avec des commis, des garçons de boutique, +des domestiques, avec tous les jeunes gens enfin recueillis dans les +sections de Paris, et envoyés à la suite de Santerre. On les amalgamait +avec des troupes tirées de l'armée du Nord, dont on avait détaché +cinquante hommes par bataillon. Mais il fallait associer ces élémens +hétérogènes, trouver des armes et des vêtemens. Tout manquait, la paie +même ne pouvait être fournie, et comme elle était inégale entre la troupe +de ligne et les volontaires, elle occasionnait souvent des révoltes. + +Pour organiser cette multitude, la convention envoyait commissaires sur +commissaires. Il y en avait à Tours, à Saumur, à Niort, à la Rochelle, à +Nantes. Ils se contrariaient entre eux et contrariaient les généraux. Le +conseil exécutif y entretenait aussi des agens, et le ministre Bouchotte +avait inondé le pays de ses affidés, choisis tous parmi les jacobins et +les cordeliers. Ceux-ci se croisaient avec les représentans, croyaient +faire preuve de zèle en accablant le pays de réquisitions, et accusaient +de despotisme et de trahison les généraux qui voulaient arrêter +l'insubordination des troupes, ou empêcher des vexations inutiles. Il +résultait de ce conflit d'autorités un chaos d'accusations et un désordre +de commandement effroyable. Biron ne pouvait se faire obéir, et il n'osait +mettre en marche son armée, de peur qu'elle ne se débandât au premier +mouvement, ou pillât tout sur son passage. Tel est le tableau exact des +forces que la république avait à cette époque dans la Vendée. + +Biron se rendit à Tours, arrêta un plan éventuel avec les représentans, +qui consistait, dès qu'on aurait un peu réorganisé cette multitude +confuse, à porter quatre colonnes de dix mille hommes chacune de la +circonférence au centre. Les quatre points de départ étaient les ponts de +Cé, Saumur, Chinon et Niort. En attendant, il alla visiter la +Basse-Vendée, où il supposait le danger plus grand que partout ailleurs. +Biron craignait avec raison que des communications ne s'établissent entre +les Vendéens et les Anglais. Des munitions et des troupes débarquées dans +le Marais pouvaient aggraver le mal et rendre la guerre interminable. Une +flotte de dix voiles avait été signalée, et on savait que les émigrés +bretons avaient reçu l'ordre de se rendre dans les îles de Jersey et +Guernesey. Ainsi tout justifiait les craintes de Biron, et sa visite dans +la Basse-Vendée. + +Sur ces entrefaites, les Vendéens s'étaient réunis le 1er juin. Ils +avaient introduit quelque régularité chez eux, et nommé un conseil pour +gouverner le pays occupé par leurs armées. Un aventurier, qui se faisait +passer pour évêque d'Agra et envoyé du pape, présidait ce conseil, et, en +bénissant des drapeaux, en célébrant des messes solennelles, excitait +l'enthousiasme des Vendéens, et leur rendait ainsi son imposture très +utile. Ils n'avaient pas encore choisi un généralissime; mais chaque chef +commandait les paysans de son quartier, et il était convenu qu'ils se +concerteraient entre eux dans toutes leurs opérations. Ces chefs avaient +fait une proclamation au nom de Louis XVII et du comte de Provence, régent +du royaume en la minorité du jeune prince, et ils s'appelaient _commandans +des armées royales et catholiques_. Ils projetèrent d'abord d'occuper la +ligne de la Loire, et de s'avancer sur Doué et Saumur. L'entreprise était +hardie, mais facile en l'état des choses. Le 7 ils entrèrent à Doué, et +arrivèrent le 9 devant Saumur. Dès que leur marche fut connue, le général +Salomon, qui était à Thouars avec trois mille hommes de bonnes troupes, +reçut l'ordre de marcher sur leurs derrières. Salomon obéit, mais les +trouva trop en force; il n'aurait pu essayer de les entamer sans se faire +écraser; il revint à Thouars, et de Thouars à Niort. Les troupes de Saumur +avaient pris position aux environs de la ville, sur le chemin de +Fontevrault, dans les retranchements de Nantilly et sur les hauteurs de +Bournan. Les Vendéens s'approchent, attaquent la colonne de Berthier, sont +repoussés par une artillerie bien dirigée, mais reviennent en force, et +font plier Berthier, qui est blessé. Les gendarmes à pied, deux bataillons +d'Orléans et les cuirassiers résistent encore; mais ceux-ci perdent leur +colonel; alors la défaite commence, et tous sont ramenés dans la place, où +les Vendéens pénètrent à leur suite. Il restait encore en dehors le +général Coustard, commandant les bataillons postés sur les hauteurs de +Bournan. Il se voit séparé des troupes républicaines, qui avaient été +refoulées dans Saumur, et forme la résolution hardie d'y rentrer, en +prenant les Vendéens par derrière. Il fallait traverser un pont où les +vainqueurs venaient de placer une batterie. Le brave Coustard ordonne à un +corps de cuirassiers qu'il avait à ses ordres, de charger sur la batterie. +«Où nous envoyez-vous? disent ceux-ci.--A la mort, répond Coustard; le +salut de la république l'exige.» Les cuirassiers s'élancent, mais les +bataillons d'Orléans se débandent, et abandonnent le général et les +cuirassiers qui chargent la batterie. La lâcheté des uns rend inutile +l'héroïsme des autres, et Coustard ne pouvant rentrer dans Saumur, se +retire à Angers. + +Saumur fut occupé le 9 juin, et le lendemain le château se rendit. Les +Vendéens, étant maîtres du cours de la Loire, pouvaient marcher ou sur +Nantes, ou sur la Flèche, le Mans et Paris. La terreur les précédait, et +tout devait céder devant eux. Pendant ce temps, Biron était dans la +Basse-Vendée, où il croyait, en s'occupant des côtes, parer aux dangers +les plus réels et les plus graves. + +Tous les périls nous menaçaient à la fois. Les coalisés faisant les sièges +de Valenciennes, de Condé, de Mayence, étaient à la veille de prendre ces +places, boulevards de nos frontières. Les Vosges en mouvement, le Jura +révolté, ouvraient l'accès le plus facile à l'invasion du côté du Rhin. +L'armée d'Italie, repoussée par les Piémontais, avait à dos la révolte du +Midi et les escadres anglaises. Les Espagnols, en présence du camp +français sous Perpignan, menaçaient de l'enlever par une attaque, et de se +rendre maîtres du Roussillon. Les révoltés de la Lozère étaient prêts à +donner la main aux Vendéens le long de la Loire, et c'était le projet de +l'auteur de cette révolte. Les Vendéens, maîtres de Saumur et du cours de +la Loire, n'avaient qu'à vouloir, et possédaient tous les moyens +d'exécuter les plus hardies tentatives sur l'intérieur. Enfin les +fédéralistes, marchant de Caen, de Bordeaux et de Marseille, se +disposaient à soulever la France sur leurs pas. + +Notre situation, dans le mois de juillet 1793, était d'autant plus +désespérante, qu'il y avait sur tous les points un coup mortel à porter à +la France. Les coalisés du Nord, en négligeant les places fortes, +n'avaient qu'à marcher sur Paris, et ils auraient rejeté la convention sur +la Loire, où elle aurait été reçue par les Vendéens. Les Autrichiens et +les Piémontais pouvaient exécuter une invasion par les Alpes-Maritimes, +anéantir notre armée et remonter tout le Midi en vainqueurs. Les Espagnols +étaient en position de s'avancer par Bayonne et d'aller joindre la Vendée; +ou bien, s'ils préféraient le Roussillon, de marcher hardiment vers la +Lozère, peu distante de la frontière, et de mettre le Midi en feu. Enfin +les Anglais, au lieu de croiser dans la Méditerranée, avaient le moyen de +débarquer des troupes dans la Vendée, et de les conduire de Saumur à +Paris. + +Mais les ennemis extérieurs et intérieurs de la Convention n'avaient point +ce qui assure la victoire dans une guerre de révolution. Les coalisés +agissaient sans union, et, sous les apparences d'une guerre sainte, +cachaient les vues les plus personnelles. Les Autrichiens voulaient +Valenciennes; le roi de Prusse, Mayence; les Anglais, Dunkerque; les +Piémontais aspiraient à recouvrer Chambéry et Nice; les Espagnols, les +moins intéressés de tous, songeaient néanmoins quelque peu au Roussillon; +les Anglais enfin pensaient plutôt à couvrir la Méditerranée de leurs +flottes, et à y gagner quelque port, que de porter d'utiles secours dans +la Vendée. Outre cet égoïsme universel qui empêchait les coalisés +d'étendre leur vue au-delà de leur utilité immédiate, ils étaient tous +méthodiques et timides à la guerre, et défendaient avec la vieille routine +militaire les vieilles routines politiques pour lesquelles ils s'étaient +armés. Quant aux Vendéens, insurgés en hommes simples contre le génie de +la révolution, ils combattaient en tirailleurs braves, mais bornés. Les +fédéralistes répandus sur tout le sol de la France, ayant à s'entendre à +de grandes distances pour concentrer leurs opérations, ne se soulevant +qu'avec timidité contre l'autorité centrale, et n'étant animés que de +passions médiocres, ne pouvaient agir qu'avec incertitude et lenteur. +D'ailleurs ils se faisaient un reproche secret, celui de compromettre leur +patrie par une diversion coupable. Ils commençaient à sentir qu'il était +criminel de discuter s'il fallait être révolutionnaire comme Pétion et +Vergniaud, ou comme Robespierre et Danton, dans un moment où toute +l'Europe fondait sur nous; et ils s'apercevaient que, dans de telles +circonstances, il n'y avait qu'une bonne manière de l'être, c'est-à -dire +la plus énergique. Déjà en effet toutes les factions, surgissant autour +d'eux, les avertissaient de leur faute. Ce n'étaient pas seulement les +constituants, c'étaient les agents de l'ancienne cour, les sectateurs de +l'ancien clergé, tous les partisans, en un mot, du pouvoir absolu, qui se +levaient à la fois, et il devenait évident pour eux que toute opposition à +la révolution tournait au profit des ennemis de toute liberté et de toute +nationalité. + +Telles étaient les causes qui rendaient les coalisés si malhabiles et si +timides, les Vendéens si bornés, les fédéralistes si incertains, et qui +devaient assurer le triomphe de la convention sur les révoltes intérieures +et sur l'Europe. Les montagnards, animés seuls d'une passion forte, d'une +pensée unique, le salut de la révolution, éprouvant cette exaltation +d'esprit qui découvre les moyens les plus neufs et les plus hardis, qui ne +les croit jamais ni trop hasardeux, ni trop coûteux, s'ils sont +salutaires, devaient déconcerter, par une défense imprévue et sublime, des +ennemis lents, routiniers, décousus, et étouffer des factions qui +voulaient de l'ancien régime à tous les degrés, de la révolution à tous +les degrés, et qui n'avaient ni accord ni but déterminé. + +La convention, au milieu des circonstances extraordinaires où elle était +placée, n'éprouva pas un seul instant de trouble. Pendant que des places +fortes ou des camps retranchés arrêtaient un moment les ennemis sur les +différentes frontières, le comité de salut public travaillait jour et nuit +à réorganiser les armées, à les compléter au moyen de la levée de trois +cent mille hommes décrétée en mars, à envoyer des instructions aux +généraux, à dépêcher des fonds et des munitions. Il parlementait avec +toutes les administrations locales qui voulaient retenir, au profit de la +cause fédéraliste, les approvisionnemens destinés aux armées, et parvenait +à les faire désister par la grande considération du salut public. + +Pendant que ces moyens étaient employés à l'égard de l'ennemi du dehors, +la convention n'en prenait pas de moins efficaces à l'égard de l'ennemi du +dedans. La meilleure ressource contre un adversaire qui doute de ses +droits et de ses forces, c'est de ne pas douter des siens. C'est ainsi que +se conduisit la convention. On a déjà vu les décrets énergiques qu'elle +avait rendus au premier mouvement de révolte. Beaucoup de villes n'ayant +pas voulu céder, l'idée ne lui vint pas un instant de transiger avec +celles dont les actes prenaient le caractère décidé de la rébellion. Les +Lyonnais ayant refusé d'obéir, et de renvoyer à Paris les patriotes +incarcérés, elle ordonna à ses commissaires près l'armée des Alpes +d'employer la force, sans s'inquiéter ni des difficultés, ni des périls +que ces commissaires couraient à Grenoble, où ils avaient les Piémontais +en face, et tous les révoltés de l'Isère et du Rhône sur leurs derrières. +Elle leur prescrivit de faire rentrer Marseille dans le devoir. Elle ne +laissa que trois jours à toutes les administrations pour rétracter leurs +arrêtés équivoques, et enfin elle envoya à Vernon quelques gendarmes et +quelques mille citoyens de Paris, pour soumettre sur-le-champ les insurgés +du Calvados, les plus rapprochés de la capitale. + +La grande ressource de la constitution ne fut pas négligée, et huit jours +suffirent pour achever cet ouvrage, qui était plutôt un moyen de +ralliement qu'un véritable plan de législation. Hérault de Séchelles en +avait été le rédacteur. D'après ce projet, tout Français âgé de vingt-un +ans était citoyen, et pouvait exercer ses droits politiques, sans aucune +condition de fortune ni de propriété. Les citoyens réunis nommaient un +député par cinquante mille âmes. Les députés, composant une seule +assemblée, ne pouvaient siéger qu'un an. Ils faisaient des décrets pour +tout ce qui concernait les besoins pressans de l'état, et ces décrets +étaient exécutoires sur-le-champ. Ils faisaient des lois pour tout ce qui +concernait les matières d'un intérêt général et moins urgent, et ces lois +n'étaient sanctionnées que lorsque, dans un délai donné, les assemblées +primaires n'avaient pas réclamé. Le premier jour de mai, les assemblées +primaires se formaient de droit et sans convocation, pour renouveler la +députation. Les assemblées primaires pouvaient demander des conventions +pour modifier l'acte constitutionnel. Le pouvoir exécutif était confié à +vingt-quatre membres nommés par des électeurs, et c'était la seule +élection médiate. Les assemblées primaires nommaient les électeurs, ces +électeurs nommaient des candidats, et le corps législatif réduisait par +élimination les candidats à vingt-quatre. Ces vingt-quatre membres du +conseil choisissaient les généraux, les ministres, les agens de toute +espèce, et les prenaient hors de leur sein. Ils devaient les diriger, les +surveiller, et ils étaient continuellement responsables. Le conseil +exécutif se renouvelait tous les ans par moitié. Enfin, cette +constitution, si courte, si démocratique, où le gouvernement se réduisait +à un simple commissariat temporaire, respectait cependant un seul vestige +de l'ancien régime, les communes, et n'en changeait ni la circonscription +ni les attributions. L'énergie dont elles avaient fait preuve leur avait +valu d'être conservées sur cette table rase, où ne subsistait pas une +seule trace du passé. Presque sans discussion, et en huit jours, cette +constitution fut adoptée, + +[Note: Elle fut décrétée le 24 juin. Le projet avait été présenté le 10.] + +et à l'instant où l'ensemble en fut voté, le canon retentit dans Paris, et +des cris d'allégresse s'élevèrent de toutes parts. Elle fut imprimée à des +milliers d'exemplaires pour être envoyée à toute la France. Elle n'essuya +qu'une seule contradiction. Ce fut de la part de quelques-uns des +agitateurs qui avaient préparé le 31 mai. + +On se souvient du jeune Varlet, pérorant sur les places publiques, du +jeune Lyonnais Leclerc, si violent dans ses discours aux Jacobins, et +suspect même à Marat par ses emportements; de ce Jacques Roux, si dur +envers l'infortuné Louis XVI qui voulait lui remettre son testament; tous +ces hommes s'étaient signalés dans la dernière insurrection, et avaient +une grande influence au comité de l'Évêché et aux Cordeliers. Ils +trouvèrent mauvais que la constitution ne renfermât rien contre les +accapareurs; ils rédigèrent une pétition, la firent signer dans les rues, +et coururent soulever les cordeliers, en disant que la constitution était +incomplète, puisqu'elle ne contenait aucune disposition contre les plus +grands ennemis du peuple. Legendre voulut en vain résister à ce mouvement; +on le traita de modéré, et la pétition, adoptée par la société, fut +présentée par elle à la convention. A cette nouvelle, toute la Montagne +fut indignée. Robespierre, Collot-d'Herbois, s'emportèrent, firent +repousser la pétition, et se rendirent aux jacobins pour montrer le danger +de ces exagérations perfides, qui ne tendaient, disaient-ils, qu'à égarer +le peuple, et ne pouvaient être que l'ouvrage d'hommes payés par les +ennemis de la république. «La constitution la plus populaire qui ait +jamais été, dit Robespierre, vient de sortir d'une assemblée jadis +contre-révolutionnaire, mais purgée maintenant des hommes qui +contrariaient sa marche et mettaient obstacle à ses opérations. +Aujourd'hui pure, cette assemblée a produit le plus bel ouvrage, le plus +populaire qui ait jamais été donné aux hommes; et un individu couvert du +manteau du patriotisme, qui se vante d'aimer le peuple plus que nous, +ameute des citoyens de tout état, et veut prouver qu'une constitution, qui +doit rallier toute la France, ne leur convient pas! Défiez-vous de telles +manoeuvres, défiez-vous de ces ci-devant prêtres coalisés avec les +Autrichiens! Prenez garde au nouveau masque dont les aristocrates vont se +couvrir! J'entrevois un nouveau crime dans l'avenir, qui n'est peut-être +pas loin d'éclater; mais nous le dévoilerons, et nous écraserons les +ennemis du peuple sous quelque forme qu'ils puissent se présenter.» +Collot-d'Herbois parla aussi vivement que Robespierre; il soutint que les +ennemis de la république voulaient pouvoir dire aux départements: «_Vous +voyez, Paris approuve le langage de Jacques Roux!_» + +Des acclamations unanimes accueillirent les deux orateurs. Les jacobins, +qui se piquaient de réunir la politique à la passion révolutionnaire, la +prudence à l'énergie, envoyèrent une députation aux cordeliers. +Collot-d'Herbois en était l'orateur. Il fut reçu aux Cordeliers avec la +considération qui était due à l'un des membres les plus renommés des +Jacobins et de la montagne. On professa pour la société qui l'envoyait un +respect profond. La pétition fut rétractée, Jacques Roux et Leclerc furent +exclus. Varlet n'obtint son pardon qu'en raison de son âge, et Legendre +reçut des excuses pour les paroles peu convenables qu'on lui avait +adressées dans la séance précédente. La constitution ainsi vengée fut +envoyée à la France pour être sanctionnée par toutes les assemblées +Primaires. + +Ainsi la Convention présentait aux départements, d'une main la +Constitution, de l'autre le décret qui ne leur donnait que trois jours +pour se décider. La Constitution justifiait la Montagne de tout projet +d'usurpation, fournissait un prétexte de se rallier à une autorité +justifiée; et le décret des trois jours ne donnait pas le temps d'hésiter, +et obligeait à préférer le parti de l'obéissance. + +Beaucoup de départements en effet cédèrent, et d'autres persistèrent dans +leurs premières démarches. Mais ceux-ci, échangeant des adresses, +s'envoyant des députations, semblaient s'attendre les uns les autres pour +agir. Les distances ne permettaient pas de correspondre rapidement et de +former un ensemble. En outre, le défaut de génie révolutionnaire empêchait +de trouver les ressources nécessaires pour réussir. Quelque bien disposées +que soient les masses, elles ne sont jamais prêtes à tous les sacrifices, +si des hommes passionnés ne les y obligent pas. Il aurait fallu des moyens +violents pour soulever les bourgeois modérés des villes, pour les obliger +à marcher, à contribuer, à se hâter. Mais les girondins, qui condamnaient +tous ces moyens chez les montagnards, ne pouvaient les employer eux-mêmes. +Les négociants bordelais croyaient avoir beaucoup fait quand ils avaient +parlé avec un peu de vivacité dans les sections, mais il n'étaient pas +sortis de leurs murs. Les Marseillais, un peu plus prompts, avaient envoyé +six mille hommes à Avignon, mais ils ne composaient pas eux-mêmes cette +petite armée; ils s'étaient fait remplacer par des soldats payés. Les +Lyonnais attendaient la jonction des Provençaux et des Languedociens; les +Normands paraissaient un peu refroidis; les Bretons seuls ne s'étaient pas +démentis, et avaient rempli eux-mêmes les cadres de leurs bataillons. + +On s'agitait beaucoup à Caen, centre principal de l'insurrection. +C'étaient les colonnes parties de ce point qui devaient rencontrer les +premières les troupes de la Convention, et ce premier engagement ne +pouvait qu'avoir une grande importance. Les députés proscrits et assemblés +Autour de Wimpffen se plaignaient de ses lenteurs, et croyaient entrevoir +en lui un royaliste. Wimpffen, pressé de toutes parts, ordonna enfin à +Puisaye de porter, le 13 juillet, son avant-garde à Vernon, et annonça +qu'il allait marcher lui-même avec toutes ses forces. Le 13, en effet, +Puisaye s'avança vers Pacy, et rencontra les levées de Paris, accompagnées +de quelques centaines de gendarmes. Quelques coups de fusil furent tirés +de part et d'autre dans les bois. Le lendemain 14, les fédéralistes +occupèrent Pacy et parurent avoir un léger avantage. Mais le jour suivant +les troupes de la Convention se montrèrent avec du canon. À la première +décharge, la terreur se répandit dans les rangs des fédéralistes; ils se +dispersèrent et s'enfuirent confusément à Évreux. Les Bretons, plus +fermes, se retirèrent avec moins de désordre, mais ils furent entraînés +dans le mouvement rétrograde des autres. A cette nouvelle, la +consternation se répandit dans le Calvados, et toutes les administrations +commencèrent à se repentir de leurs imprudentes démarches. Dès qu'on +apprit cette déroute à Caen, Wimpffen assembla les députés, leur proposa +de se retrancher dans cette ville, et d'y faire une résistance opiniâtre. +Wimpffen, s'ouvrant ensuite davantage, leur dit qu'il ne voyait qu'un +moyen de soutenir cette lutte, c'était de se ménager un allié puissant, et +que, s'ils voulaient, il leur en procurerait un; il leur laissa même +deviner qu'il s'agissait du cabinet anglais. Il ajouta qu'il croyait la +république impossible, et qu'à ses yeux le retour à la monarchie ne serait +pas un malheur. Les girondins repoussèrent avec force toute offre de ce +genre, et témoignèrent la plus franche indignation. Quelques-uns +Commencèrent à sentir alors l'imprudence de leur tentative, et le danger +de lever un étendard quelconque, puisque toutes les factions venaient s'y +rallier pour renverser la république. Ils ne perdirent cependant pas tout +espoir, et songèrent à se retirer à Bordeaux, où quelques-uns croyaient +pouvoir opérer un mouvement sincèrement républicain, et plus heureux que +celui du Calvados et de la Bretagne. Il partirent donc avec les bataillons +bretons qui retournaient chez eux, et projetèrent d'aller s'embarquer à +Brest. Ils prirent l'habit de soldat, et se confondirent dans les rangs du +bataillon du Finistère. Il avaient besoin de se cacher depuis l'échec de +Vernon, parce que toutes les administrations, empressées de se soumettre +et de donner des preuves de zèle à la convention, auraient pu les faire +arrêter. Ils parcoururent ainsi une partie de la Normandie et de la +Bretagne au milieu de dangers continuels et de souffrances affreuses, et +vinrent se cacher aux environs de Brest, pour se rendre ensuite à +Bordeaux. Barbaroux, Pétion, Salles, Louvet, Meilhan, Guadet, Kervélégan, +Gorsas, Girey-Dupré, collaborateur de Brissot, Marchenna, jeune Espagnol +qui était venu chercher la liberté en France, Riouffe, jeune homme attaché +par enthousiasme aux girondins, composaient cette troupe d'illustres +fugitifs, poursuivis comme traîtres à la patrie, quoique tout prêts +cependant à donner leur vie pour elle, et croyant même encore la servir +alors qu'ils la compromettaient par la plus dangereuse diversion. + +Dans la Bretagne, dans les départemens de l'Ouest et du bassin supérieur +de la Loire, les administrations s'empressèrent de se rétracter pour +éviter d'être mises hors la loi. La constitution, transportée en tous +lieux, était le prétexte d'une soumission nouvelle. La convention, +disait-on, n'entendait ni s'éterniser, ni s'emparer du pouvoir, +puisqu'elle donnait une constitution; cette constitution devait terminer +bientôt le règne des factions, et paraissait contenir le gouvernement le +plus simple qu'on eût jamais vu. Pendant ce temps, les municipalités +montagnardes, les clubs jacobins, redoublaient d'énergie, et les honnêtes +partisans de la Gironde cédaient devant une révolution qu'ils n'avaient +pas assez de force pour combattre, et qu'ils n'auraient pas eu assez de +force pour défendre. Dès ce moment, Toulouse chercha à se justifier. Les +Bordelais, plus prononcés, ne se soumirent pas formellement, mais ils +firent rentrer leur avant-garde, et cessèrent d'annoncer leur marche sur +Paris. Deux autres événemens importans vinrent terminer les dangers de la +Convention, dans l'Ouest et le Midi: ce fut la défense de Nantes, et la +dispersion des rebelles de la Lozère. + +On a vu les Vendéens à Saumur, maîtres du cours de la Loire, et pouvant, +s'ils avaient apprécié leur position, faire sur Paris une tentative qui +eût peut-être réussi, car la Flèche et le Mans étaient sans aucun moyen de +résistance. Le jeune Bonchamps, qui portait seul ses vues au-delà de la +Vendée, aurait voulu qu'on fît une incursion en Bretagne, pour se donner +un port sur l'Océan, et marcher ensuite sur Paris. Mais il n'y avait pas +assez de génie chez ses compagnons d'armes pour qu'il fût compris. La +véritable capitale, sur laquelle il fallait marcher, selon eux, c'était +Nantes: ni leur esprit ni leurs voeux n'allaient au-delà . Il y avait +cependant plusieurs raisons d'en agir ainsi; car Nantes ouvrait les +communications avec la mer, assurait la possession de tout le pays, et +rien n'empêchait les Vendéens, après la prise de cette ville, de tenter +des projets plus hardis: d'ailleurs ils n'arrachaient pas leurs soldats de +chez eux, considération importante avec des paysans qui ne voulaient +jamais perdre leur clocher de vue. Charrette, maître de la Basse-Vendée, +après avoir fait une fausse démonstration sur les Sables, s'était emparé +de Machecoul, et se trouvait aux portes de Nantes. Il ne s'était jamais +concerté avec les chefs de la Haute-Vendée, mais il offrait cette fois de +s'entendre avec eux. Il promettait d'attaquer Nantes par la rive gauche, +tandis que la grande armée l'attaquerait par la rive droite, et il +semblait difficile de ne pas réussir avec un tel concours de moyens. + +Les Vendéens évacuèrent donc Saumur, descendirent vers Angers et se +disposèrent à marcher d'Angers sur Nantes, en filant le long de la rive +droite de la Loire. Leur armée était fort diminuée, parce que beaucoup de +paysans ne voulaient pas s'engager dans une expédition aussi longue; +cependant elle se composait encore de trente mille hommes à peu près. Ils +nommèrent un généralissime, et firent choix du voiturier Cathelineau, pour +flatter les paysans et se les attacher davantage. M. de Lescure, blessé, +dut rester dans l'intérieur du pays pour faire de nouveaux rassemblemens, +pour tenir les troupes de Niort en échec, et empêcher que le siège de +Nantes ne fût troublé. + +Pendant ce temps, la commission des représentans, séant à Tours, demandait +des secours à tout le monde, et pressait Biron, qui visitait la côte, de +se porter en toute hâte sur les derrières des Vendéens. Ne se contentant +même pas de rappeler Biron, elle ordonnait des mouvemens en son absence, +et faisait marcher vers Nantes toutes les troupes qu'on avait pu réunir à +Saumur. Biron répondit aussitôt aux instances de la commission. Il +consentait, disait-il, au mouvement exécuté sans ses ordres, mais il était +obligé de garder les Sables et la Rochelle, villes plus importantes à ses +yeux que Nantes; les bataillons de la Gironde, les meilleurs de l'armée, +allaient le quitter, et il fallait qu'il les remplaçât; il lui était +impossible de mouvoir son armée sans la voir se débander et se livrer au +pillage, tant elle était indisciplinée: il pouvait donc tout au plus en +détacher trois mille hommes organisés, et il y aurait de la folie, +ajoutait-il, à marcher sur Saumur, et à s'enfoncer dans le pays avec des +forces si peu considérables. Biron écrivit en même temps au comité de +salut public qu'il donnait sa démission, puisque les représentans +voulaient ainsi s'arroger le commandement. Le comité lui répondit qu'il +avait toute raison, que les représentans pouvaient conseiller ou proposer +certaines opérations, mais ne devaient pas les ordonner, et que c'était à +lui seul à prendre les mesures qu'il croirait convenables pour conserver +Nantes, la Rochelle et Niort. Biron n'en fit pas moins tous ses efforts +pour se composer une petite armée plus mobile, et avec laquelle il pût +aller au secours de la ville assiégée. + +Les Vendéens, dans cet intervalle, quittèrent Angers le 27, et se +trouvèrent le 28 en vue de Nantes. Ils firent une sommation menaçante qui +ne fut pas même écoutée, et se préparèrent à l'attaque. Elle devait avoir +lieu sur les deux rives le 29, à deux heures du matin. Canclaux n'avait, +pour garder un espace immense, coupé par plusieurs bras de la Loire, que +cinq mille hommes de troupes réglées, et à peu près autant de gardes +nationales. Il fit les meilleures dispositions, et communiqua le plus +grand courage à la garnison. Le 29, Charette attaqua, à l'heure convenue, +du côté des ponts; mais Cathelineau, qui agissait par la rive droite, et +avait la partie la plus difficile de l'entreprise, fut arrêtée par le +poste de Nort, où quelques cents hommes firent la résistance la plus +héroïque. L'attaque retardée de ce côté en devint plus difficile. +Cependant les Vendéens se répandirent derrière les haies et les jardins, +et serrèrent la ville de très près. Canclaux, général en chef, et Beysser, +commandant de la place, maintinrent partout les troupes républicaines. De +son côté, Cathelineau redoubla d'efforts; déjà il s'était fort avancé dans +un faubourg, lorsqu'une balle vint le frapper mortellement. Ses soldats se +retirèrent consternés en l'emportant sur leurs épaules. Dès ce moment, +l'attaque se ralentit. Après dix-huit heures de combat, les Vendéens se +dispersèrent, et la place fut sauvée. + +Tout le monde dans cette journée avait fait son devoir. La garde nationale +avait rivalisé avec les troupes de ligne, et le maire lui-même reçut une +blessure. Le lendemain, les Vendéens se jetèrent dans des barques, et +rentrèrent dans l'intérieur du pays. Dès ce moment, l'occasion des grandes +entreprises fut perdue pour eux; ils ne devaient plus aspirer à exécuter +rien d'important, et ne pouvaient espérer tout au plus que d'occuper leur +propre pays. Dans ce moment, Biron, se hâtant de secourir Nantes, arrivait +à Angers avec ce qu'il avait pu réunir de troupes, et Westermann se +rendait dans la Vendée avec sa légion germanique. + +Nantes était à peine délivrée, que l'administration, disposée en faveur +des girondins, voulut se réunir aux insurgés du Calvados. Elle rendit en +effet une arrêté hostile contre la convention, Canclaux s'y opposa de +toutes ses forces, et réussit à ramener les Nantais à l'ordre. + +Les dangers les plus graves étaient donc surmontés de ce côté. Un +événement non moins important se passait dans la Lozère; c'était la +soumission de trente mille révoltés, qui auraient pu communiquer avec les +Vendéens, ou avec les Espagnols par le Roussillon. + +Par une circonstance des plus heureuses, le député Fabre, envoyé à l'armée +des Pyrénées-Orientales, se trouvait sur les lieux au moment de la +révolte; il y déploya l'énergie qui plus tard lui fit chercher et trouver +la mort aux Pyrénées. Il s'empara des administrations, mit la population +entière sous les armes, et appela à lui toutes les forces des environs en +gendarmerie et troupes réglées; il souleva le Cantal, la Haute-Loire, le +Puy-de-Dôme; et les révoltés frappés, dès le premier moment, poursuivis de +toutes parts, furent dispersés, rejetés dans les bois, et leur chef, +l'ex-constituant Charrier, tomba lui-même au pouvoir des vainqueurs. On +acquit, par ses papiers, la preuve que son projet était lié à la grande +conspiration découverte six mois auparavant en Bretagne, et dont le chef, +La Rouarie, était mort sans pouvoir réaliser ses projets. Dans les +montagnes du Centre et du Midi, la tranquillité était donc assurée, les +derrières de l'armée des Pyrénées étaient garantis, et la vallée du Rhône +n'avait plus l'un de ses flancs couvert par des montagnes insurgées. + +Une victoire inattendue sur les Espagnols dans le Roussillon achevait +d'assurer la soumission du Midi. On les a vus, après leur première marche +dans les vallées du Tech et de la Tet, rétrograder pour prendre Bellegarde +et les Bains, et revenir ensuite se placer devant le camp français. Après +l'avoir long-temps observé, ils l'attaquèrent le 17 juillet. Les Français +avaient à peine douze mille jeunes soldats: les Espagnols au contraire +comptaient quinze ou seize mille hommes parfaitement aguerris. Ricardos, +dans l'intention de nous envelopper, avait trop divisé son attaque. Nos +jeunes volontaires, soutenus par le général Barbantane et le brave +Dagobert, tenaient ferme dans leurs retranchemens, et après des efforts +inouïs, les Espagnols parurent décidés à se retirer. Dagobert, qui +attendait ce moment, se précipite sur eux, mais un de ses bataillons se +débande tout à coup, et se laisse ramener en désordre. Heureusement à +cette vue, Deflers, Barbantane, viennent au secours de Dagobert, et tous +s'élancent avec tant de violence, que l'ennemi est culbuté au loin. Ce +combat du 17 juillet releva le courage de nos soldats, et, suivant le +témoignage d'un historien, produisit aux Pyrénées l'effet que Valmy avait +produit dans la Champagne l'année précédente. + +Du côté des Alpes, Dubois-Crancé, placé entre la Savoie mécontente, la +Suisse incertaine, Grenoble et Lyon révoltés, se conduisait avec autant de +force que de bonheur. Tandis que les autorités sectionnaires prêtaient +devant lui le serment fédéraliste, il faisait prêter le serment opposé au +club et à son armée, et attendait le premier mouvement favorable pour +agir. Ayant saisi en effet la correspondance des autorités, il y trouva la +preuve qu'elles cherchaient à se coaliser avec Lyon; alors il les dénonça +au peuple de Grenoble comme voulant amener la dissolution de la république +par une guerre civile, et profitant d'un moment de chaleur, il les fit +destituer, et rendit tous les pouvoirs à l'ancienne municipalité. Dès ce +moment, tranquille sur Grenoble, il s'occupa de réorganiser l'armée des +Alpes, afin de conserver la Savoie et de faire exécuter les décrets de la +convention contre Lyon et Marseille. Il changea tous les états-majors, +rétablit l'ordre dans ses bataillons, incorpora les recrues provenant de +la levée des trois cent mille hommes; et quoique les départemens de la +Lozère, de la Haute-Loire, eussent employé leur contingent à étouffer la +révolte de leurs montagnes, il tâcha d'y suppléer par des réquisitions. +Après ces premiers soins, il fit partir le général Carteaux avec quelques +mille hommes d'infanterie, et avec la légion levée en Savoie sous le nom +de légion des Allobroges, pour se rendre à Valence, y occuper le cours du +Rhône, et empêcher la jonction des Marseillais avec les Lyonnais. +Carteaux, parti dans les premiers jours de juillet, se porta rapidement +sur Valence, et de Valence sur le Pont-Saint-Esprit, où il enleva le corps +des Nîmois, dispersa les uns, s'incorpora les autres, et s'assura les deux +rives du Rhône. Il se jeta immédiatement après sur Avignon, où les +Marseillais s'étaient établis quelque temps auparavant. + +Tandis que ces événemens se passaient à Grenoble, Lyon affectant toujours +la plus grande fidélité à la république, promettant de maintenir son +_unité_, son _indivisibilité_, n'obéissait pourtant pas au décret de la +convention, qui évoquait au tribunal révolutionnaire de Paris les +procédures intentées contre divers patriotes. Sa commission et son +état-major se remplissaient de royalistes cachés. Rambaud, président de la +commission, Précy, commandant de la force départementale, étaient +secrètement dévoués à la cause de l'émigration. Égarés par de dangereuses +suggestions, les malheureux Lyonnais allaient se compromettre avec la +convention qui, désormais obéie et victorieuse, devait faire tomber sur la +dernière ville restée en révolte tout le châtiment réservé au fédéralisme +vaincu. En attendant, ils s'armaient à Saint-Etienne, réunissaient des +déserteurs de toute espèce; mais, cherchant toujours à ne pas se montrer +en révolte ouverte, ils laissaient passer les convois destinés aux +frontières, et ordonnaient l'élargissement des députés Noël Pointe, +Santeyra et Lesterpt-Beauvais, arrêtés par les communes environnantes. + +Le Jura était un peu calmé; les représentans Bassal et Garnier, qu'on y a +vus avec quinze cents hommes enveloppés par quinze mille, avaient éloigné +leurs forces trop insuffisantes, et tâché de négocier. Ils réussirent, et +les administrations révoltées leur avaient promis de mettre fin à ce +mouvement par l'acceptation de la constitution. + +Près de deux mois s'étaient écoulés depuis le 2 juin (car on touchait à la +fin de juillet); Valenciennes et Mayence étaient toujours menacées; mais +la Normandie, la Bretagne et presque tous les départemens de l'Ouest +étaient rentrés sous l'obéissance. Nantes venait d'être délivrée des +Vendéens, les Bordelais n'osaient pas sortir de leurs murs, la Lozère +était soumise; les Pyrénées se trouvaient garanties pour le moment, +Grenoble était pacifiée, Marseille était isolée de Lyon, par les succès de +Carteaux, et Lyon, quoique refusant d'obéir aux décrets, n'osait cependant +pas déclarer la guerre. L'autorité de la convention était donc à peu près +rétablie dans l'intérieur. D'une part, la lenteur des fédéralistes, leur +défaut d'ensemble, leurs demi-moyens; de l'autre, l'énergie de la +convention, l'unité de sa puissance, sa position centrale, son habitude du +commandement, sa politique tour à tour habile et forte, avaient décidé le +triomphe de la Montagne sur ce dernier effort des girondins. +Applaudissons-nous de ce résultat, car dans un moment où la France était +attaquée de toutes parts, le plus digne de commander c'était le plus fort. +Les fédéralistes vaincus se condamnaient par leurs propres paroles: Les +honnêtes gens, disaient-ils, n'ont jamais su avoir de l'énergie. + +Mais tandis que les fédéralistes succombaient de tous côtés, un dernier +accident allait exciter contre eux les plus grandes fureurs. + +A cette époque vivait dans le Calvados une jeune fille, âgée de vingt-cinq +ans, réunissant à une grande beauté un caractère ferme et indépendant. +Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Ses moeurs étaient pures, mais +son esprit était actif et inquiet. Elle avait quitté la maison paternelle +pour aller vivre avec plus de liberté chez une de ses amies à Caen. Son +père avait autrefois, par quelques écrits, réclamé les privilèges de sa +province, à l'époque où la France était réduite encore à réclamer des +privilèges de villes et de provinces. La jeune Corday s'était enflammée +pour la cause de la révolution, comme beaucoup de femmes de son temps, et, +de même que madame Roland, elle était enivrée de l'idée d'une république +soumise aux lois et féconde en vertus. Les girondins lui paraissaient +vouloir réaliser son rêve; les montagnards semblaient seuls y apporter des +obstacles; et, à la nouvelle du 31 mai, elle résolut de venger ses +orateurs chéris. La guerre du Calvados commençait; elle crut que la mort +du chef des anarchistes, concourant avec l'insurrection des départemens, +assurerait la victoire de ces derniers; elle résolut donc de faire un +grand acte de dévouement, et de consacrer à sa patrie une vie dont un +époux, des enfans, une famille, ne faisaient ni l'occupation ni le charme. +Elle trompa son père, et lui écrivit que les troubles de la France +devenant tous les jours plus effrayans, elle allait chercher le calme et +la sécurité en Angleterre. Tout en écrivant cela, elle s'acheminait vers +Paris. Avant son départ, elle voulut voir à Caen les députés, objets de +son enthousiasme et de son dévouement. Pour parvenir jusqu'à eux, elle +imagina un prétexte, et demanda à Barbaroux une lettre de recommandation +auprès du ministre de l'intérieur, ayant, disait-elle, des papiers à +réclamer pour une amie, ancienne chanoinesse. Barbaroux lui en donna une +pour le député Duperret, ami de Garat. Ses collègues, qui la virent comme +lui, et comme lui l'entendirent exprimer sa haine contre les montagnards, +et son enthousiasme pour une république pure et régulière, furent frappés +de sa beauté et touchés de ses sentimens. Tous ignoraient ses projets. + +Arrivée à Paris, Charlotte Corday songea à choisir sa victime. Danton et +Robespierre étaient assez célèbres dans la Montagne pour mériter ses +coups, mais Marat était celui qui avait paru le plus effrayant aux +provinces, et qu'on regardait comme le chef des anarchistes. Elle voulait +d'abord frapper Marat au faîte même de la Montagne et au milieu de ses +amis; mais elle ne le pouvait plus, car Marat se trouvait dans un état qui +l'empêchait de siéger à la convention. On se rappelle sans doute qu'il +s'était suspendu volontairement pendant quinze jours; mais, voyant que le +procès des girondins ne pouvait être vidé encore, il mit fin à cette +ridicule comédie, et reparut à sa place. + +Bientôt une de ces maladies inflammatoires qui, dans les révolutions, +terminent ces existences orageuses que ne termine pas l'échafaud, +l'obligea à se retirer et à rentrer dans sa demeure. Là , rien ne pouvait +calmer sa dévorante activité; il passait une partie du jour dans son bain, +entouré de plumes et de papiers, écrivant sans cesse, rédigeant son +journal, adressant des lettres à la convention, et se plaignant de ce +qu'on ne leur donnait pas assez d'attention. Il en écrivit une dernière, +disant que, si on ne la lisait pas, il allait se faire transporter malade +à la tribune, et la lire lui-même. Dans cette lettre, il dénonçait deux +généraux, Custine et Biron. «Custine, disait-il, transporté du Rhin au +Nord, y faisait comme Dumouriez, il médisait des _anarchistes_, il +composait ses états-majors à sa fantaisie, armait certains bataillons, +désarmait certains autres, et les distribuait conformément à ses plans, +qui, sans doute, étaient ceux d'un conspirateur.» (On se souvient que +Custine profitait du siège de Valenciennes pour réorganiser l'armée du +Nord au camp de César.) «Quant à Biron, c'était un ancien valet de cour; +il affectait une grande crainte des Anglais pour se tenir dans la +Basse-Vendée, et laisser à l'ennemi la possession de la Vendée supérieure. +Évidemment il n'attendait qu'une descente, pour lui-même se réunir aux +Anglais et leur livrer notre armée. La guerre de la Vendée aurait dû être +déjà finie. Un homme judicieux, après avoir vu les Vendéens se battre une +fois, devait trouver le moyen de les détruire. Pour lui, qui possédait +aussi la science militaire, il avait imaginé une manoeuvre infaillible, et +si son état de santé n'avait pas été aussi mauvais, il se serait fait +transporter sur les bords de la Loire pour mettre lui-même ce plan à +exécution. Custine et Biron étaient les deux Dumouriez du moment; et, +après les avoir arrêtés, il fallait prendre une dernière mesure qui +répondrait à toutes les calomnies, et engagerait tous les députés sans +retour dans la révolution, c'était de mettre à mort les Bourbons +prisonniers, et de mettre à prix la tête des Bourbons fugitifs. De cette +manière on n'accuserait plus les uns de destiner Orléans au trône, et on +empêcherait les autres de faire leur paix avec la famille des Capet. + +C'était toujours, comme on le voit, la même vanité, la même fureur, et la +même promptitude à devancer les craintes populaires. Custine et Biron, en +effet, allaient devenir les deux objets de la fureur générale, et c'était +Marat qui, malade et mourant, avait encore eu l'honneur de l'initiative. + +Charlotte Corday, pour l'atteindre, était donc obligée d'aller le chercher +chez lui. D'abord elle remit la lettre qu'elle avait pour Duperret, +remplit sa commission auprès du ministre de l'intérieur, et se prépara à +consommer son projet. Elle demanda à un cocher de fiacre l'adresse de +Marat, s'y rendit, et fut refusée. Alors elle lui écrivit, et lui dit +qu'arrivée du Calvados, elle avait d'importantes choses à lui apprendre. +C'était assez pour obtenir son introduction. Le 13 juillet, en effet, elle +se présente à huit heures du soir. La gouvernante de Marat, jeune femme de +vingt-sept ans, avec laquelle il vivait maritalement, lui oppose quelques +difficultés; Marat, qui était dans son bain, entend Charlotte Corday, et +ordonne qu'on l'introduise. Restée seule avec lui, elle rapporte ce +qu'elle a vu à Caen, puis l'écoute, le considère avant de le frapper. +Marat demande avec empressement le nom des députés présens à Caen; elle +les nomme, et lui, saisissant un crayon, se met à les écrire, en ajoutant: +«C'est bien, ils iront tous à la guillotine.--A la guillotine!...» reprend +la jeune Corday indignée; alors elle tire un couteau de son sein, frappe +Marat sous le téton gauche, et enfonce le fer jusqu'au coeur. «_A moi!_ +s'écrie-t-il, _à moi, ma chère amie!_» Sa gouvernante s'élance à ce cri; +un commissionnaire qui ployait des journaux accourt de son côté; tous deux +trouvent Marat plongé dans son sang, et la jeune Corday calme, sereine, +immobile. Le commissionnaire la renverse d'un coup de chaise, la +gouvernante la foule aux pieds. Le tumulte attire du monde, et bientôt +tout le quartier est en rumeur. La jeune Corday se relève, et brave avec +dignité les outrages et les fureurs de ceux qui l'entourent. Des membres +de la section, accourus à ce bruit, et frappés de sa beauté, de son +courage, du calme avec lequel elle avoue son action, empêchent qu'on ne la +déchire, et la conduisent en prison, où elle continue à tout confesser +avec la même assurance. + +Cet assassinat, comme celui de Lepelletier, causa une rumeur +extraordinaire. On répandit sur-le-champ que c'étaient les girondins qui +avaient armé Charlotte Corday. On avait dit la même chose pour +Lepelletier, et on le répétera dans toutes les occasions semblables. Une +opinion opprimée se signale presque toujours par un coup de poignard; ce +n'est qu'une âme plus exaspérée qui a conçu et exécuté l'acte, on l'impute +cependant à tous les partisans de la même opinion, et on s'autorise ainsi +à exercer sur eux de nouvelles vengeances, et à faire un martyr. On était +embarrassé de trouver des crimes aux députés détenus; la révolte +départementale fournit un premier prétexte de les immoler, en les +déclarant complices des députés fugitifs; la mort de Marat servit de +complément à leurs crimes supposés, et aux raisons qu'on voulait se +procurer pour les envoyer à l'échafaud. + +La Montagne, les jacobins, et surtout les cordeliers, qui se faisaient +gloire d'avoir possédé Marat les premiers, d'être demeurés plus +particulièrement liés avec lui, et de ne l'avoir jamais désavoué, +témoignèrent une grande douleur. Il fut convenu qu'il serait enterré dans +leur jardin, et sous les arbres mêmes où le soir il lisait sa feuille au +peuple. La convention décida qu'elle assisterait en corps à ses +funérailles. Aux Jacobins, on proposa de lui décerner des honneurs +extraordinaires; on voulut lui donner le Panthéon, bien que la loi ne +permît d'y transporter un individu que vingt ans après sa mort. On +demandait que toute la société se rendît en masse à son convoi; que les +presses de l'Ami du Peuple fussent achetées par la société, pour qu'elles +ne tombassent pas en des mains indignes; que son journal fût continué par +des successeurs capables, sinon de l'égaler, du moins de rappeler son +énergie et de remplacer sa vigilance. Robespierre, qui s'attachait à +rendre les jacobins toujours plus imposans, en s'opposant à toutes leurs +vivacités, et qui d'ailleurs voulait ramener à lui l'attention trop fixée +sur le martyr, prit la parole dans cette circonstance. «Si je parle +aujourd'hui, dit-il, c'est que j'ai le droit de le faire. Il s'agit des +poignards, ils m'attendent, je les ai mérités, et c'est l'effet du hasard +si Marat a été frappé avant moi. J'ai donc le droit d'intervenir dans la +discussion, et je le fais pour m'étonner que votre énergie s'épuise ici en +vaines déclamations, et que vous ne songiez qu'à de vaines pompes. Le +meilleur moyen de venger Marat, c'est de poursuivre impitoyablement ses +ennemis. La vengeance qui cherche à se satisfaire en vains honneurs +funéraires s'apaise bientôt, et ne songe plus à s'exercer d'une manière +plus réelle et plus utile. Renoncez donc à d'inutiles discussions, et +vengez Marat d'une manière plus digne de lui.» Toute discussion fut +écartée par ces paroles, et on ne songea plus aux propositions qui avaient +été faites. Néanmoins, les jacobins, la convention, les cordeliers, toutes +les sociétés populaires et les sections, se préparèrent à lui décerner des +honneurs magnifiques. Son corps resta exposé pendant plusieurs jours; Il +était découvert, et on voyait la blessure qu'il avait reçue. Les sociétés +populaires, les sections venaient processionnellement jeter des fleurs sur +son cercueil. Chaque président prononçait un discours. La section de la +République vient la première: «il est mort, s'écrie son président, il est +mort l'ami du peuple.... Il est mort assassiné!... Ne prononçons point son +éloge sur ses dépouilles inanimées. Son éloge c'est sa conduite, ses +écrits, sa plaie sanglante, et sa mort!... Citoyennes, jetez des fleurs +sur le corps pâle de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple, +c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est mort.» +Après ces paroles, des jeunes filles font le tour du cercueil, et jettent +des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: «Mais c'est assez se +lamenter; écoutez la grande âme de Marat, qui se réveille et vous dit: +Républicains, mettez un terme à vos pleurs.... Les républicains ne doivent +verser qu'une larme, et songer ensuite à la patrie. Ce n'est pas moi qu'on +a voulu assassiner, c'est la république: ce n'est pas moi qu'il faut +venger, c'est la république, c'est le peuple, c'est vous!» + +Toutes les sociétés, toutes les sections vinrent ainsi l'une après l'autre +autour du cercueil de Marat; et si l'histoire rappelle de pareilles +scènes, c'est pour apprendre aux hommes à réfléchir sur l'effet des +préoccupations du moment, et pour les engager à bien s'examiner eux-mêmes +lorsqu'ils pleurent les puissances ou maudissent les vaincus du jour. + +Pendant ce temps, le procès de la jeune Corday s'instruisait avec la +rapidité des formes révolutionnaires. On avait impliqué dans son affaire +deux députés; l'un était Duperret, avec lequel elle avait eu des rapports, +et qui l'avait conduite chez le ministre de l'intérieur; l'autre était +Fauchet, ancien évêque, devenu suspect à cause de ses liaisons avec le +côté droit, et qu'une femme, ou folle ou méchante, prétendait faussement +avoir vu aux tribunes avec l'accusée. + +Charlotte Corday, conduite en présence du tribunal, conserve le même +calme. On lui lit son acte d'accusation, après quoi on procède à +l'audition des témoins: Corday interrompt le premier témoin, et ne +laissant pas le temps de commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle, +qui ai tué Marat.--Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui +demande le président.--Ses crimes.--Qu'entendez-vous par ses crimes?--Les +malheurs dont il est cause depuis la révolution.--Qui sont ceux qui vous +ont engagée à cette action?--Moi seule, reprend fièrement la jeune fille. +Je l'avais résolu depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris conseil +des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix à mon +pays.--Mais croyez-vous avoir tué tous les Marat?--Non, reprend tristement +l'accusée, non.» Elle laisse ensuite achever les témoins, et après chaque +déposition, elle répète chaque fois: «C'est vrai, le déposant a raison.» +Elle ne se défend que d'une chose, c'est de sa prétendue complicité avec +les girondins. Elle ne dément qu'un seul témoin, c'est la femme qui +implique Duperret et Fauchet dans sa cause; puis elle se rassied et écoute +le reste de l'instruction avec une parfaite sérénité. «Vous le voyez, dit +pour toute défense son avocat Chauveau-Lagarde, l'accusée avoue tout avec +une inébranlable assurance. Ce calme et cette abnégation, sublimes sous un +rapport, ne peuvent s'expliquer que par le fanatisme politique le plus +exalté. C'est à vous de juger de quel poids cette considération morale +doit être dans la balance de la justice.» + +Charlotte Corday est condamnée à la peine de mort. Son beau visage n'en +paraît pas ému; elle rentre dans sa prison avec le sourire sur les lèvres; +elle écrit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa vie; +elle écrit à Barbaroux, auquel elle raconte son voyage et son action dans +une lettre charmante, pleine de grâce, d'esprit et d'élévation; elle lui +dit que ses amis ne doivent pas la regretter, car une imagination vive, un +coeur sensible, promettent une vie bien orageuse à ceux qui en sont doués. +Elle ajoute qu'elle s'est bien vengée de Pétion, qui à Caen suspecta un +moment ses sentimens politiques. Enfin elle le prie de dire à Wimpffen +qu'elle l'a aidé à gagner plus d'une bataille. Elle termine par ces mots: +«Quel triste peuple pour former une république! il faut au moins fonder la +paix; le gouvernement viendra comme il le pourra.» + +Le 15, Charlotte Corday subit son jugement avec le calme qui ne l'avait +pas quittée. Elle répondit par l'attitude la plus modeste et la plus digne +aux outrages de la vile populace. Cependant tous ne l'outrageaient pas; +beaucoup plaignaient cette fille si jeune, si belle, si désintéressée dans +son action, et l'accompagnaient à l'échafaud d'un regard de pitié et +d'admiration. + +Marat fut transporté en grande pompe au jardin des Cordeliers. «Cette +pompe, disait le rapport de la commune, n'avait rien que de simple et de +patriotique: le peuple, rassemblé sous les bannières des sections, +arrivait paisiblement. Un désordre en quelque sorte imposant, un silence +respectueux, une consternation générale, offraient le spectacle le plus +touchant. La marche a duré depuis six heures du soir jusqu'à minuit; elle +était formée de citoyens de toutes les sections, des membres de la +convention, de ceux de la commune et du départemens, des électeurs et des +sociétés populaires. Arrivé dans le jardin des Cordeliers, le corps de +Marat a été déposé sous les arbres, dont les feuilles, légèrement agitées, +réfléchissaient et multipliaient une lumière douce et tendre. Le peuple +environnait le cercueil en silence. Le président de la convention a +d'abord fait un discours éloquent, dans lequel il a annoncé que le temps +arriverait bientôt où Marat serait vengé, mais qu'il ne fallait pas, par +des démarches hâtives et inconsidérées, s'attirer des reproches des +ennemis de la patrie. Il a ajouté que la liberté ne pouvait périr, et que +la mort de Marat ne ferait que la consolider. Après plusieurs discours qui +ont été vivement applaudis, le corps de Marat a été déposé dans la fosse. +Les larmes ont coulé, et chacun s'est retiré l'âme navrée de douleur.» + +Le coeur de Marat, disputé par plusieurs sociétés, resta aux Cordeliers. +Son buste, répandu partout avec celui de Lepelletier et de Brutus, figura +dans toutes les assemblées et les lieux publics. Le scellé mis sur ses +papiers fut levé; on ne trouva chez lui qu'un assignat de cinq francs, et +sa pauvreté fut un nouveau sujet d'admiration. Sa gouvernante, qu'il +avait, selon les paroles de Chaumette, prise pour épouse, _un jour de beau +temps, à la face du soleil_, fut appelée sa veuve, et nourrie aux frais de +l'état. + +Telle fut la fin de cet homme, le plus étrange de cette époque si féconde +en caractères. Jeté dans la carrière des sciences, il voulut renverser +tous les systèmes; jeté dans les troubles politiques, il conçut tout +d'abord une pensée affreuse, une pensée que les révolutions réalisent +chaque jour, à mesure que leurs dangers s'accroissent, mais qu'elles ne +s'avouent jamais, la destruction de tous leurs adversaires. Marat, voyant +que, tout en les condamnant, la révolution n'en suivait pas moins ses +conseils, que les hommes qu'il avait dénoncés étaient dépopularisés et +immolés au jour qu'il avait prédit, se regarda comme le plus grand +politique des temps modernes, fut saisi d'un orgueil et d'une audace +extraordinaires, et resta toujours horrible pour ses adversaires, et au +moins étrange pour ses amis eux-mêmes. Il finit par un accident aussi +singulier que sa vie, et succomba au moment même où les chefs de la +république, se concertant pour former un gouvernement cruel et sombre, ne +pouvaient plus s'accommoder d'un collègue maniaque, systématique et +audacieux, qui aurait dérangé tous leurs plans par ses saillies. +Incapable, en effet, d'être un chef actif et entraînant, il fut l'apôtre +de la révolution; et lorsqu'il ne fallait plus d'apostolat, mais de +l'énergie et de la tenue, le poignard d'une jeune fille indignée vint à +propos en faire un martyr, et donner un saint au peuple, qui fatigué de +ses anciennes images, avait besoin de s'en créer de nouvelles. + + + +CHAPITRE XI + + +DISTRIBUTION DES PARTIS DEPUIS LE 31 MAI, DANS LA CONVENTION, DANS LE. +COMITÉ DE SALUT PUBLIC ET LA COMMUNE.--DIVISIONS DANS LA _Montagne_. +--DISCRÉDIT DE DANTON.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE.--ÉVÉNEMENS EN VENDÉE. +--DÉFAITE DE WESTERMANN A CHATILLON, ET DU GÉNÉRAL LABAROLIÈRE A VIHIERS. +--SIÈGE ET PRISE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS ET LES AUTRICHIENS.--PRISE +DE VALENCIENNES.--DANGERS EXTRÊMES DE LA RÉPUBLIQUE EN AOUT 1793.--ÉTAT +FINANCIER.--DISCRÉDIT DES ASSIGNATS.--ÉTABLISSEMENT DU _maximum_. +--DÉTRESSE PUBLIQUE.--AGIOTAGE. + + +Des triumvirs si fameux, il ne restait plus que Robespierre et Danton. +Pour se faire une idée de leur influence, il faut voir comment s'étaient +distribués les pouvoirs, et quelle marche avaient suivie les esprits +depuis la suppression du côté droit. + +Dès le jour même de son institution, la convention fut en réalité saisie +de tous les pouvoirs. Elle ne voulut cependant pas les garder +ostensiblement dans ses mains, afin d'éviter les apparences du despotisme; +elle laissa donc exister hors de son sein un fantôme de pouvoir exécutif, +et conserva des ministres. Mécontente de leur administration, dont +l'énergie n'était pas proportionnée aux circonstances, elle établit, +immédiatement après la défection de Dumouriez, un comité de salut public, +qui entra en fonctions le 10 avril, et qui eut sur le gouvernement une +inspection supérieure. Il pouvait suspendre l'exécution des mesures prises +par les ministres, y suppléer quand il les jugeait insuffisantes, ou les +révoquer lorsqu'il les croyait mauvaises. Il rédigeait les instructions +des représentans envoyés en mission, et pouvait seul correspondre avec +eux. Placé de cette manière au-dessus des ministres et des représentans, +qui étaient eux-mêmes placés au-dessus des fonctionnaires de toute espèce, +il avait sous sa main le gouvernement tout entier. Quoique, d'après son +titre, cette autorité ne fût qu'une simple inspection, en réalité elle +devenait l'action même, car un chef d'état n'exécute jamais rien lui-même, +et se borne à tout faire faire sous ses yeux, à choisir les agens, à +diriger les opérations. Or, par son seul droit d'inspection, le comité +pouvait tout cela, et il l'accomplit. Il régla les opérations militaires, +commanda les approvisionnemens, ordonna les mesures de sûreté, nomma les +généraux et les agens de toute espèce, et les ministres tremblans se +trouvaient trop heureux de se décharger de toute responsabilité en se +réduisant au rôle de simples commis. Les membres qui composaient le comité +de salut public étaient Barrère, Delmas, Bréard, Cambon, Robert Lindet, +Danton, Guyton-Morveau, Mathieu et Ramel. Ils étaient reconnus pour des +hommes habiles et laborieux, et quoiqu'ils fussent suspects d'un peu de +modération, on ne les suspectait pas au point de les croire, comme les +girondins, complices de l'étranger. En peu de temps, ils réunirent dans +leurs mains toutes les affaires de l'état, et bien qu'ils n'eussent été +nommés que pour un mois, on ne voulut pas les interrompre dans leurs +travaux, et on les prorogea de mois en mois, du 10 avril au 10 mai, du +10 mai au 10 juin, du 10 juin au 10 juillet. Au-dessous de ce comité, le +comité de sûreté générale exerçait la haute police, chose si importante en +temps de défiance; mais, dans ses fonctions mêmes, il dépendait du comité +de salut public, qui, chargé en général de tout ce qui intéressait le +salut de l'état, devenait compétent pour rechercher les complots contre la +république. + +Ainsi, par ses décrets, la convention avait la volonté suprême; par ses +représentans et son comité, elle avait l'exécution; de manière que, tout +en ne voulant pas réunir les pouvoirs dans ses mains, elle y avait été +invinciblement conduite par les circonstances, et par le besoin de faire +exécuter, sous ses yeux et par ses propres membres, ce qu'elle croyait mal +fait par des agens étrangers. + +Cependant, quoique toute l'autorité s'exerçât dans son sein, elle ne +participait aux opérations du gouvernement que par son approbation, et ne +les discutait plus. Les grandes questions d'organisation sociale étaient +résolues par la constitution, qui établissait la démocratie pure. La +question de savoir si on emploierait, pour se sauver, les moyens les plus +révolutionnaires, et si on s'abandonnerait à tout ce que la passion +pourrait inspirer, était résolue par le 31 mai. Ainsi la constitution +de l'état et la morale politique se trouvaient fixées. Il ne restait donc +plus à examiner que des mesures administratives, financières et +militaires. Or, les sujets de cette nature peuvent rarement être compris +par une nombreuse assemblée, et sont livrés à l'arbitraire des hommes qui +s'en occupent spécialement. La convention s'en remettait volontiers à cet +égard aux comités qu'elle avait chargés des affaires. Elle n'avait à +soupçonner ni leur probité, ni leurs lumières, ni leur zèle. Elle était +donc réduite à se taire; et la dernière révolution, en lui ôtant le +courage de discuter, lui en avait enlevé l'occasion. Elle n'était plus +qu'un conseil d'état, où des comités, chefs des travaux, venaient rendre +des comptes toujours applaudis, et proposer des décrets toujours adoptés. +Les séances, devenues silencieuses, sombres, et assez courtes, ne se +prolongeaient plus, comme auparavant, pendant les journées et les nuits. + +Au-dessous de la convention, qui s'occupait des matières générales de +gouvernement, la commune s'occupait du régime municipal, et y faisait une +véritable révolution. Ne songeant plus, depuis le 31 mai, à conspirer et à +se servir de la force locale de Paris contre la convention, elle +s'occupait de la police, des subsistances, des marchés, des cultes, des +spectacles, des filles publiques même, et rendait, sur tous ces objets de +régime intérieur et privé, des arrêtés, qui devenaient bientôt modèles +dans toute la France. Chaumette, procureur général de la commune, était, +par ses réquisitoires toujours écoutés et applaudis par le peuple, le +rapporteur de cette législature municipale. Cherchant sans cesse de +nouvelles matières à régler, envahissant continuellement sur la liberté +privée, ce législateur des halles et des marchés devenait chaque jour plus +importun et plus redoutable. Pache, toujours impassible, laissait tout +faire sous ses yeux, donnait son approbation aux mesures proposées, et +abandonnait à Chaumette les honneurs de la tribune municipale. + +La convention laissait agir librement ses comités, et la commune étant +exclusivement occupée de ses attributions, la discussion sur les matières +de gouvernement était restée aux jacobins; seuls, ils discutaient avec +leur audace accoutumée les opérations du gouvernement, et la conduite de +chacun de ses agens. Depuis longtemps, comme on l'a vu, ils avaient acquis +une très grande importance par leur nombre, par l'illustration et le haut +rang de la plupart de leurs membres, par le vaste cortège de leurs +sociétés affiliées, enfin par leur ancienneté et leur longue influence sur +la révolution. Mais depuis le 31 mai, ayant fait taire le côté droit de +l'assemblée, et fait prédominer le système d'une énergie sans bornes, ils +avaient acquis une puissance d'opinion immense, et avaient hérité de la +parole abdiquée en quelque sorte par la convention. Ils poursuivaient les +comités d'une surveillance continuelle, examinaient leur conduite ainsi +que celle des représentans, des ministres, des généraux, avec cette fureur +de personnalités qui leur était propre: ils exerçaient ainsi sur tous les +agens une censure inexorable, souvent inique, mais toujours utile par la +terreur qu'elle inspirait et le dévouement qu'elle imposait à tous. Les +autres sociétés populaires avaient aussi leur liberté et leur influence, +mais se soumettaient cependant à l'autorité des jacobins. Les cordeliers, +par exemple, plus turbulens, plus prompts à agir, reconnaissaient +néanmoins la supériorité de raison de leurs aînés, et se laissaient +ramener par leurs conseils, quand il leur arrivait de devancer le moment +d'une proposition, par excès d'impatience révolutionnaire. La pétition de +Jacques Roux contre la constitution, rétractée par les cordeliers à la +voix des jacobins, était une preuve de cette déférence. + +Telle était, depuis le 31 mai, la distribution des pouvoirs et des +influences: on voyait à la fois un comité gouvernant, une commune occupée +de règlemens municipaux, et des jacobins exerçant sur le gouvernement une +censure continuelle et rigoureuse. + +Deux mois ne s'étaient pas écoulés sans que l'opinion s'exerçât sévèrement +contre l'administration actuelle. Les esprits ne pouvaient pas s'arrêter +au 31 mai; leur exigence devait aller au-delà , et il était naturel qu'ils +demandassent toujours et plus d'énergie, et plus de célérité, et plus de +résultats. Dans la réforme générale des comités, réclamée le 2 juin, on +avait épargné le comité de salut public, rempli d'hommes laborieux, +étrangers à tous les partis, et chargés de travaux qu'il était dangereux +d'interrompre; mais on se souvenait qu'il avait hésité au 31 mai et au 2 +juin, qu'il avait voulu négocier avec les départemens, et leur envoyer des +otages, et on ne tarda pas à le trouver insuffisant pour les +circonstances. Institué dans le moment le plus difficile, on lui imputait +des défaites qui étaient le malheur de notre situation et non sa faute. +Centre de toutes les opérations, il était encombré d'affaires, et on lui +reprochait de s'ensevelir dans les papiers, de s'absorber dans les +détails, d'être en un mot usé et incapable. Établi cependant au moment de +la défection de Dumouriez, lorsque toutes les armées étaient +désorganisées, lorsque la Vendée se levait et que l'Espagne commençait la +guerre, il avait réorganisé l'armée du Nord et celle du Rhin, et il avait +créé celles des Pyrénées et de la Vendée, qui n'existaient pas, et +approvisionné cent vingt-six places ou forts; et quoiqu'il restât encore +beaucoup à faire pour mettre nos forces sur le pied nécessaire, c'était +beaucoup d'avoir exécuté de pareils travaux en si peu de temps et à +travers les obstacles de l'insurrection départementale. Mais la défiance +publique exigeait toujours plus qu'on ne faisait, plus qu'on ne pouvait +faire, et c'est en cela même qu'on provoquait une énergie si grande et +proportionnée au danger. Pour augmenter la force du comité, et remonter +son énergie révolutionnaire, on avait adjoint à ses membres Saint-Just, +Jean-Bon-Saint-André et Couthon. Néanmoins, on n'était pas satisfait +encore, et on disait que les derniers venus étaient excellens sans doute, +mais que leur influence était neutralisée par les autres. + +L'opinion ne s'exerçait pas moins sévèrement contre les ministres. Celui +de l'intérieur, Garat, d'abord assez bien vu à cause de sa neutralité +entre les girondins et les jacobins, n'était plus qu'un modéré depuis le 2 +juin. Chargé de préparer un écrit pour éclairer les départemens sur les +derniers événemens, il avait fait une longue dissertation, où il +expliquait et compensait tous les torts avec une impartialité très +philosophique sans doute, mais peu appropriée aux dispositions du moment. +Robespierre, auquel il communiqua cet écrit beaucoup trop sage, le +repoussa. Les jacobins en furent bientôt instruits, et ils reprochèrent à +Garat de n'avoir rien fait pour combattre le poison répandu par Roland. Il +en était de même du ministre de la marine, d'Albarade, qu'on accusait de +laisser dans les états-majors des escadres tous les anciens aristocrates. +Il est vrai en effet qu'il en avait conservé beaucoup, et les événemens de +Toulon le prouvèrent bientôt; mais les épurations étaient plus difficiles +dans les armées de mer que dans celles de terre, parce que les +connaissances spéciales qu'exigé la marine ne permettaient pas de +remplacer les vieux officiers par de nouveaux, et de faire, en six mois, +d'un paysan un soldat, un sous-officier, un général. Le ministre de la +guerre, Bouchotte, s'était seul conservé en faveur, parce que, à l'exemple +de Pache, son prédécesseur, il avait livré ses bureaux aux jacobins et aux +cordeliers, et avait calmé leur défiance en les appelant eux-mêmes dans +son administration. Presque tous les généraux étaient accusés, et +particulièrement les nobles; mais deux surtout étaient devenus +l'épouvantail du jour: Custine au Nord, et Biron à l'Ouest. Marat, comme +on l'a vu, les avait dénoncés quelques jours avant sa mort; et depuis +cette accusation, tous les esprits se demandaient pourquoi Custine restait +au camp de César sans débloquer Valenciennes? pourquoi Biron, inactif dans +la Basse-Vendée, avait laissé prendre Saumur et assiéger Nantes? + +La même défiance régnait à l'intérieur: la calomnie errait sur toutes les +têtes et s'égarait sur les meilleurs patriotes. Comme il n'y avait plus de +côté droit auquel on pût tout attribuer, comme il n'y avait plus un +Roland, un Brissot, un Guadet, à qui on pût, à chaque crainte, imputer une +trahison, le reproche menaçait les républicains les plus décidés. Il +régnait une fureur incroyable de soupçons et d'accusations. La vie +révolutionnaire la plus longue et la mieux soutenue n'était plus une +garantie, et on pouvait, en un jour, en une heure, être assimilé aux plus +grands ennemis de la république. Les imaginations ne pouvaient pas se +désenchanter si tôt de ce Danton, dont l'audace et l'éloquence avaient +soutenu les courages, dans toutes les circonstances décisives; mais Danton +portait dans la révolution la passion la plus violente pour le but, sans +aucune haine contre les individus, et ce n'était pas assez. L'esprit d'une +révolution se compose de passion pour le but, et de haine pour ceux qui +font obstacle: Danton n'avait que l'un de ces deux sentimens. En fait de +mesures révolutionnaires tendant à frapper les riches, à mettre en action +les indifférens, et à développer les ressources de la nation, il n'avait +rien ménagé, et avait imaginé les moyens les plus hardis et les plus +violens; mais, tolérant et facile pour les individus, il ne voyait pas des +ennemis dans tous; il y voyait des hommes divers de caractère, d'esprit, +qu'il fallait ou gagner, ou accepter avec le degré de leur énergie. Il +n'avait pas pris Dumouriez pour un perfide, mais pour un mécontent poussé +à bout. Il n'avait pas vu dans les girondins les complices de Pitt, mais +d'honnêtes gens incapables, et il aurait voulu qu'on les écartât sans les +immoler. On disait même qu'il s'était offensé de la consigne donnée par +Henriot le 2 juin. Il touchait la main à des généraux nobles, dînait avec +des fournisseurs, s'entretenait familièrement avec les hommes de tous les +partis, recherchait les plaisirs, et en avait beaucoup pris dans la +Révolution. On savait tout cela, et on répandait sur son énergie et sa +probité les bruits les plus équivoques. Un jour, on disait que Danton ne +paraissait plus aux Jacobins; on parlait de sa paresse, de ses +continuelles distractions, et on disait que la révolution n'avait pas été +une carrière sans jouissances pour lui. Un autre jour, un jacobin disait à +la tribune: «Danton m'a quitté pour aller toucher la main à un général.» +Quelquefois on se plaignait des individus qu'il avait recommandés aux +ministres. N'osant pas toujours l'attaquer lui-même, on attaquait ses +amis. Le boucher Legendre, son collègue dans la députation de Paris, son +lieutenant dans les rues et les faubourgs, et l'imitateur de son éloquence +brute et sauvage, était traité de modéré par Hébert et les autres +turbulens des Cordeliers. «Moi un modéré! s'écriait Legendre aux Jacobins, +quand je me fais quelquefois des reproches d'exagération; quand on écrit +de Bordeaux que j'ai assommé Guadet; quand on met dans tous les journaux +que j'ai saisi Lanjuinais au collet, et que je l'ai traîné sur le pavé!» +On traitait encore de modéré un autre ami de Danton patriote aussi connu +et aussi éprouvé, Camille Desmoulins, l'écrivain à la fois le plus naïf, +le plus comique et le plus éloquent de la révolution. Camille connaissait +beaucoup le général Dillon, qui, placé par Dumouriez au poste des Islettes +dans l'Argonne, y avait déployé tant de fermeté et de bravoure. Camille +s'était convaincu par lui-même que Dillon n'était qu'un brave homme, sans +opinion politique, mais doué d'un grand instinct guerrier, et ne demandant +qu'à servir la république. Tout à coup, par l'effet de cette incroyable +défiance qui régnait, on répand que Dillon va se mettre à la tête d'une +conspiration pour rétablir Louis XVII sur le trône. Le comité de salut +public le fait aussitôt arrêter. Camille, qui s'était convaincu par ses +yeux qu'un tel bruit n'était qu'une fable, veut défendre Dillon devant la +convention. Alors de toutes parts on lui dit: «Vous dînez avec les +aristocrates.» Billaud-Varennes, en lui coupant la parole, s'écrie: «Qu'on +ne laisse pas Camille se déshonorer.--On me coupe la parole, répond alors +Camille, eh bien! à moi mon écritoire!» Et il écrit aussitôt un pamphlet +intitulé _Lettre à Dillon_, plein de grâce et de raison, où il frappe dans +tous les sens et sur toutes les têtes. Il dit au comité de salut public: +«Vous avez usurpé tous les pouvoirs, amené toutes les affaires à vous, et +vous n'en terminez aucune. Vous étiez trois chargés de la guerre; l'un est +absent, l'autre malade, et le troisième n'y entend rien; vous laissez à la +tête de nos armées les Custine, les Biron, les Menou, les Berthier, tous +aristocrates, ou fayettistes, ou incapables.» Il dit à Cambon: «Je +n'entends rien à ton système de finances, mais ton papier ressemble fort à +celui de Law, et court aussi vite de mains en mains.» Il dit à +Billaud-Varennes: «Tu en veux à Arthur Dillon, parce qu'étant commissaire +à son armée, il te mena au feu;» à Saint-Just: «Tu te respectes, et portes +ta tête comme un _Saint-Sacrement_;» à Bréard, à Delmas, à Barrère et +autres: «Vous avez voulu donner votre démission le 2 juin, parce que vous +ne pouviez pas considérer cette révolution de sang-froid, tant elle vous +paraissait affreuse.» Il ajoute que Dillon n'est ni républicain, ni +fédéraliste, ni aristocrate, qu'il est soldat, et qu'il ne demande qu'à +servir; qu'il vaut en patriotisme le comité de salut public et tous les +états-majors conservés à la tête des armées; que du moins il est grand +militaire, qu'on est trop heureux d'en pouvoir conserver quelques-uns, et +qu'il ne faut pas s'imaginer que tout sergent puisse être général. +«Depuis, ajoute-t-il, qu'un officier inconnu, Dumouriez, a vaincu malgré +lui à Jemmapes, et a pris possession de toute la Belgique et de Breda, +comme un maréchal-des-logis _avec de la craie_, les succès de la +république nous ont donné la même ivresse que les succès de son règne +donnèrent à Louis XIV. Il prenait ses généraux dans son anti-chambre, +et nous croyons pouvoir prendre les nôtres dans les rues; nous sommes même +allés jusqu'à dire que nous avions trois millions de généraux.» + +On voit, à ce langage, à ces attaques croisées, que la confusion régnait +dans la Montagne. Cette situation est ordinairement celle de tout parti +qui vient de vaincre, qui va se diviser, mais dont les fractions ne sont +pas encore clairement détachées. Il ne s'était pas formé encore de nouveau +parti dans le parti vainqueur. L'accusation de modéré ou d'exagéré planait +sur toutes les têtes, sans se fixer positivement sur aucune. Au milieu de +ce désordre d'opinions, une réputation restait toujours inaccessible aux +attaques, c'était celle de Robespierre. Il n'avait certainement jamais eu +de l'indulgence pour les individus; il n'avait aimé aucun proscrit, ni +frayé avec aucun général, avec aucun financier ou député. On ne pouvait +l'accuser d'avoir pris aucun plaisir dans la révolution, car il vivait +obscurément chez un menuisier, et entretenait, dit-on, avec une de ses +filles un commerce tout à fait ignoré. Sévère, réservé, intègre, il était +et passait pour incorruptible. On ne pouvait lui reprocher que l'orgueil, +espèce de vice qui ne souille pas comme la corruption, mais qui fait de +grands maux dans les discordes civiles, et qui devient terrible chez les +hommes austères, chez les dévots religieux ou politiques, parce qu'étant +leur seule passion, ils la satisfont sans distraction et sans pitié. + +Robespierre était le seul individu qui pût réprimer certains mouvemens +d'impatience révolutionnaire, sans qu'on imputât sa modération à des +liaisons de plaisir ou d'intérêt. Sa résistance, quand il en opposait, +n'était jamais attribuée qu'à de la raison. Il sentait cette position, et +il commença alors, pour la première fois, à se faire un système. +Jusque-là , tout entier à sa haine, il n'avait songé qu'à pousser la +révolution sur les girondins; maintenant, voyant, dans un nouveau +débordement des esprits, un danger pour les patriotes, il pensa qu'il +fallait maintenir le respect pour la convention et le comité de salut +public, parce que toute l'autorité résidait en eux, et ne pouvait passer +en d'autres mains sans une confusion épouvantable. + +D'ailleurs il était dans cette convention, il ne pouvait manquer d'être +bientôt dans le comité de salut public, et, en les défendant, il soutenait +à la fois une autorité indispensable, et une autorité dont il allait faire +partie. Comme toute opinion se formait d'abord aux Jacobins, il songea à +s'en emparer toujours davantage, à les rattacher autour de la convention +et des comités, sauf à les déchaîner ensuite s'il le jugeait nécessaire. +Toujours assidu, mais assidu chez eux seuls, il les flattait de sa +présence; ne prenant plus que rarement la parole à la convention, où, +comme nous l'avons dit, on ne parlait presque plus, il se faisait souvent +entendre à leur tribune, et ne laissait jamais passer une proposition +importante sans la discuter, la modifier ou la repousser. En cela, sa +conduite était bien mieux calculée que celle de Danton. Rien ne blesse les +hommes et ne favorise les bruits équivoques comme l'absence. Danton, +négligent comme un génie ardent et passionné, était trop peu chez les +jacobins. Quand il reparaissait, il était réduit à se justifier, à assurer +qu'il serait toujours bon patriote, à dire que «si quelquefois il usait de +certains ménagemens pour ramener des esprits faibles, mais excellens, on +pouvait être assuré que son énergie n'en était pas diminuée; qu'il +veillait toujours avec la même ardeur aux intérêts de la république, et +qu'elle serait victorieuse.» Vaines et dangereuses excuses! Dès qu'on +s'explique, dès qu'on se justifie, on est dominé par ceux auxquels on +s'adresse. Robespierre, au contraire, toujours présent, toujours prêt à +écarter les insinuations, n'était jamais réduit à se justifier, il prenait +au contraire le ton accusateur; il gourmandait ses fidèles jacobins et il +avait justement saisi le point où la passion qu'on inspire, étant bien +prononcée, on ne fait que l'augmenter par des rigueurs. + +On a vu de quelle manière il traita Jacques Roux, qui avait proposé une +pétition contre l'acte constitutionnel; il en faisait de même dans toutes +les circonstances où il s'agissait de la convention. Cette assemblée était +épurée, disait-il; elle ne méritait que des respects; quiconque l'accusait +était un mauvais citoyen. Le comité de salut public n'avait sans doute pas +fait tout ce qu'il devait faire (car tout en les défendant, Robespierre ne +manquait pas de censurer ceux qu'il défendait); mais ce comité était dans +une meilleure voie; l'attaquer, c'était détruire le centre nécessaire de +toutes les autorités, affaiblir l'énergie du gouvernement, et compromettre +la république. Quand on voulait fatiguer le comité ou la convention de +pétitions trop répétées, il s'y opposait en disant qu'on usait l'influence +des jacobins, et qu'on faisait perdre le temps aux dépositaires du +pouvoir. Un jour, on voulait que les séances du comité fussent publiques; +il s'emporta contre cette proposition; il dit qu'il y avait des ennemis +cachés, qui, sous le masque du patriotisme, faisaient les propositions les +plus incendiaires, et il commença à soutenir que l'étranger payait deux +espèces de conspirateurs en France; les exagérés, qui poussaient tout au +désordre, et les modérés, qui voulaient tout paralyser par la mollesse. + +Le comité de salut public avait été prorogé trois fois; le 10 juillet, il +devait être prorogé une quatrième, ou renouvelé. Le 8, grande séance aux +Jacobins. De toutes parts, on dit que les membres du comité doivent être +changés, et qu'il ne faut pas les proroger de nouveau, comme on l'a fait +trois mois de suite. «Sans doute, dit Bourdon, le comité a de bonnes +intentions; je ne veux pas l'inculper; mais un malheur attaché à l'espèce +humaine est de n'avoir d'énergie que quelques jours seulement. Les membres +actuels du comité ont déjà passé cette époque; ils sont usés: +changeons-les. Il nous faut aujourd'hui des hommes révolutionnaires, des +hommes à qui nous puissions confier le sort de la république, et qui nous +en répondent corps pour corps.» + +L'ardent Chabot succède à Bourdon. «Le comité, dit-il, doit être +renouvelé, et il ne faut pas souffrir une nouvelle prorogation. Lui +adjoindre quelques membres de plus, reconnus bons patriotes, +ne suffirait pas, car on en a la preuve dans ce qui est arrivé. Couthon, +Saint-Just, Jean-Bon-Saint-André, adjoints récemment, sont annulés par +leurs collègues. Il ne faut pas non plus qu'on renouvelle le comité au +scrutin secret, car le nouveau ne vaudrait pas mieux que l'ancien, qui ne +vaut rien du tout. J'ai entendu Mathieu, poursuit Chabot, tenir les +discours les plus inciviques à la société des femmes révolutionnaires. +Ramel a écrit à Toulouse que les propriétaires pouvaient seuls sauver la +chose publique, et qu'il fallait se garder de remettre les armes aux mains +des sans-culottes. Cambon est un fou qui voit tous les objets trop gros; +et s'en effraie cent pas à l'avance. Guyton-Morveau est un honnête homme, +un quaker qui tremble toujours. Delmas, qui avait la partie des +nominations, n'a fait que de mauvais choix, et a rempli l'armée de +contre-révolutionnaires; enfin ce comité était l'ami de Lebrun, et il est +ennemi de Bouchotte.» + +Robespierre s'empresse de répondre à Chabot. «A chaque phrase, à chaque +mot, dit-il, du discours de Chabot, je sens respirer le patriotisme le +plus pur; mais j'y vois aussi le patriotisme trop exalté qui s'indigne que +tout ne tourne pas au gré de ses désirs, qui s'irrite de ce que le comité +de salut public n'est pas parvenu dans ses opérations à une perfection +impossible, et que Chabot ne trouvera nulle part. + +«Je le crois comme lui, ce comité n'est pas composé d'hommes également +éclairés, également vertueux; mais quel corps trouvera-t-il composé de +cette manière? Empêchera-t-il les hommes d'être sujets à l'erreur? +N'a-t-il pas vu la convention, depuis qu'elle a vomi de son sein les +traîtres qui la déshonoraient, reprendre une nouvelle énergie, une +grandeur qui lui avait été étrangère jusqu'à ce jour, un caractère plus +auguste dans sa représentation? Cet exemple ne suffit-il pas pour prouver +qu'il n'est pas toujours nécessaire de détruire, et qu'il est plus prudent +quelquefois de s'en tenir à réformer? + +«Oui, sans doute, il est dans le comité de salut public des hommes +capables de remonter la machine et de donner une nouvelle force à ses +moyens. Il ne faut que les y encourager. Qui oubliera les services que ce +comité a rendus à la chose publique, les nombreux complots qu'il a +découverts, les heureux aperçus que nous lui devons, les vues sages et +profondes qu'il nous a développées! + +«L'assemblée n'a point créé un comité de salut public pour l'influencer +elle-même, ni pour diriger ses décrets; mais ce comité lui a été utile +pour démêler, dans les mesures proposées, ce qui était bon d'avec ce qui, +présenté sous une forme séduisante, pouvait entraîner les conséquences les +plus dangereuses; mais il a donné les premières impulsions à plusieurs +déterminations essentielles qui ont sauvé peut-être la patrie; mais il lui +a sauvé les inconvéniens d'un travail pénible, souvent infructueux, en lui +présentant les résultats, déjà heureusement trouvés, d'un travail quelle +ne connaissait qu'à peine, et qui ne lui était pas assez familier. + +«Tout cela suffit pour prouver que le comité de salut public n'a pas été +d'un si petit secours qu'on voudrait avoir l'air de le croire. Il a fait +des fautes sans doute; est-ce à moi de les dissimuler? Pencherais-je vers +l'indulgence, moi qui crois qu'on n'a point assez fait pour la patrie +quand on n'a pas tout fait? Oui, il a fait des fautes, et je veux les lui +reprocher avec vous; mais il serait impolitique en ce moment d'appeler la +défaveur du peuple sur un comité qui a besoin d'être investi de toute sa +confiance, qui est chargé de grands intérêts, et dont la patrie attend de +grands secours; et quoiqu'il n'ait pas l'agrément des citoyennes +républicaines révolutionnaires, je ne le crois pas moins propre à ses +importantes opérations.» + +Toute discussion fut fermée après les réflexions de Robespierre. Le +surlendemain, le comité fut renouvelé et réduit à neuf individus, comme +dans l'origine. Ses nouveaux membres étaient Barrère, Jean-Bon-Saint-André, +Gasparin, Couthon, Hérault-Séchelles, Saint-Just, Thuriot, Robert Lindet, +Prieur de la Marne. Tous les membres accusés de faiblesse étaient congédiés, +excepté Barrère, à qui sa grande facilité à rédiger des rapports, et à se +plier aux circonstances, avait fait pardonner le passé. Robespierre n'y +était pas encore, mais avec quelques jours de plus, avec un peu plus de +danger sur les frontières, et de terreur dans la convention, il allait y +arriver. + +Robespierre eut encore plusieurs autres occasions d'employer sa nouvelle +politique. La marine commençant à donner des inquiétudes, on ne cessait +de se plaindre du ministre d'Albarade, de son prédécesseur Monge, de +l'état déplorable de nos escadres, qui, revenues de Sardaigne dans les +chantiers de Toulon, ne se réparaient pas, et qui étaient commandées par +de vieux officiers presque tous aristocrates. On se plaignait même de +quelques individus nouvellement agrégés au bureau de la marine. On +accusait beaucoup entre autres un nommé Peyron, envoyé pour réorganiser +l'armée à Toulon. Il n'avait pas fait, disait-on, ce qu'il aurait dû +faire: on en rendait le ministre responsable, et le ministre rejetait la +responsabilité sur un grand patriote, qui lui avait recommandé Peyron. On +désignait avec affectation ce patriote célèbre sans oser le nommer. «Son +nom! s'écrient plusieurs voix.--Eh bien! reprend le dénonciateur, ce +patriote célèbre, c'est Danton!» A ces mots, des murmures éclatent. +Robespierre accourt: «Je demande, dit-il, que la farce cesse et que la +séance commence.... On accuse d'Albarade; je ne le connais que par la voix +publique, qui le proclame un ministre patriote; mais que lui reproche-t-on +ici? une erreur. Quel homme n'en est pas capable? Un choix qu'il a fait +n'a pas répondu à l'attente générale! Bouchotte et Pache aussi ont fait +des choix défectueux, et cependant ce sont deux vrais républicains, deux +sincères amis de la patrie. Un homme est en place, il suffit, on le +calomnie. Eh! quand cesserons-nous d'ajouter foi aux contes ridicules ou +perfides dont on nous accable de toutes parts? + +«Je me suis aperçu qu'on avait joint à cette dénonciation assez générale +du ministre une dénonciation particulière contre Danton. Serait-ce lui +qu'on voudrait nous rendre suspect? Mais si, au lieu de décourager les +patriotes en leur cherchant avec tant de soin des crimes où il existe à +peine une erreur légère, on s'occupait un peu des moyens de leur faciliter +leurs opérations, de rendre leur travail plus clair et moins épineux, cela +serait plus honnête, et la patrie en profiterait. On a dénoncé Bouchotte, +on a dénoncé Pache, car il était écrit que les meilleurs patriotes +seraient dénoncés. Il est bien temps de mettre fin à ces scènes ridicules +et affligeantes; je voudrais que la société des jacobins s'en tînt à une +série de matières qu'elle traiterait avec fruit; qu'elle restreignît le +grand nombre de celles qui s'agitent dans son sein, et qui, pour la +plupart, sont aussi futiles que dangereuses.» + +Ainsi, Robespierre, voyant le danger d'un nouveau débordement des esprits, +qui aurait anéanti tout gouvernement, s'efforçait de rattacher les +jacobins autour de la convention, des comités et des vieux patriotes. Tout +était profit pour lui dans cette politique louable et utile. En préparant +la puissance des comités, il préparait la sienne propre; en défendant les +patriotes de même date et de même énergie que lui, il se garantissait, et +empêchait l'opinion de faire des victimes à ses côtés; il plaçait fort +au-dessous de lui ceux dont il devenait le protecteur; enfin il se +faisait, par sa sévérité même, adorer des jacobins, et se donnait une +haute réputation de sagesse. En cela, Robespierre ne mettait d'autre +ambition que celle de tous les chefs révolutionnaires, qui jusque-là +avaient voulu arrêter la révolution au point où ils s'arrêtaient +eux-mêmes; et cette politique, qui les avait tous dépopularisés, ne devait +pas le dépopulariser lui, parce que la révolution approchait du terme de +ses dangers et de ses excès. + +Les députés détenus avaient été mis en accusation immédiatement après la +mort de Marat, et on préparait leur jugement. On disait déjà qu'il fallait +faire tomber les têtes des Bourbons qui restaient encore, quoique ces +têtes fussent celles de deux femmes, l'une épouse, l'autre soeur du +dernier roi; et celle de ce duc d'Orléans, si fidèle à la révolution, et +aujourd'hui prisonnier à Marseille, pour prix de ses services. + +On avait ordonné une fête pour l'acceptation de la constitution. Toutes +les assemblées primaires devaient envoyer des députés qui viendraient +exprimer leur voeu, et se réuniraient au champ de la fédération dans une +fête solennelle. La date n'en était plus fixée au 14 juillet, mais au 10 +août, car la prise des Tuileries avait amené la république, tandis que la +prise de la Bastille, laissant subsister la monarchie, n'avait aboli que +la féodalité. Aussi les républicains et les royalistes constitutionnels +se distinguaient-ils, en ce que les uns célébraient le 10 août, et les +autres le 14 juillet. + +Le fédéralisme expirait, et l'acceptation de la constitution était +générale. Bordeaux gardait toujours la plus grande réserve, ne faisait +aucun acte décisif ni de soumission ni d'hostilité, mais acceptait la +constitution. Lyon poursuivait les procédures évoquées au tribunal +révolutionnaire; mais, rebelle en ce point seul, il se soumettait quant +aux autres, et adhérait aussi à la constitution. Marseille seule refusait +son adhésion. Mais sa petite armée, déjà séparée de celle du Languedoc, +venait, dans les derniers jours de juillet, d'être chassée d'Avignon, et +de repasser la Durance. Ainsi le fédéralisme était vaincu, et la +constitution triomphante. Mais le danger s'aggravait sur les frontières; +il devenait imminent dans la Vendée, sur le Rhin et dans le Nord: de +nouvelles victoires dédommageaient les Vendéens de leur échec devant +Nantes; et Mayence, Valenciennes, étaient pressées plus vivement que +jamais par l'ennemi. + +Nous avons interrompu notre récit des événemens militaires au moment où +les Vendéens, repoussés de Nantes, rentrèrent dans leur pays, et nous +avons vu Biron arriver à Angers, après la délivrance de Nantes, et +convenir d'un plan avec le général Canclaux. Pendant ce temps, Westermann +s'était rendu à Niort avec la légion germanique, et avait obtenu de Biron +la permission de s'avancer dans l'intérieur du pays. Westermann était ce +même Alsacien qui s'était distingué au 10 août, et avait décidé le succès +de cette journée; qui, ensuite, avait servi glorieusement sous Dumouriez, +s'était lié avec lui et avec Danton, et fut enfin dénoncé par Marat, qu'il +avait bâtonné, dit-on, pour diverses injures. Il était du nombre de ces +patriotes dont on reconnaissait les grands services, mais auxquels on +commençait à reprocher les plaisirs qu'ils avaient pris dans la +révolution, et dont on se dégoûtait déjà , parce qu'ils exigeaient de la +discipline dans les armées, des connaissances dans les officiers, et ne +voulaient pas exclure tout général noble, ni qualifier de traître tout +général battu. Westermann avait formé une légion dite _germanique_, de +quatre ou cinq mille hommes, renfermant infanterie, cavalerie et +artillerie. A la tête de cette petite armée, dont il s'était rendu maître, +et où il maintenait une discipline sévère, il avait déployé la plus grande +audace et fait des exploits brillans. Transporté dans la Vendée avec sa +légion, il l'avait réorganisée de nouveau, et en avait chassé les lâches +qui étaient allés le dénoncer. Il témoignait un mépris très haut pour ces +bataillons informes qui pillaient et désolaient le pays; il affichait les +mêmes sentimens que Biron, et était rangé avec lui parmi les aristocrates +militaires. Le ministre de la guerre Bouchotte avait, comme on l'a vu, +répandu ses agens jacobins et cordeliers dans la Vendée. Là , ils +rivalisaient avec les représentans et les généraux, autorisaient les +pillages et les vexations sous le titre de réquisitions de guerre, et +l'indiscipline sous prétexte de défendre le soldat contre le despotisme +des officiers. Le premier commis de la guerre, sous Bouchotte, était +Vincent, jeune cordelier frénétique, l'esprit le plus dangereux et le plus +turbulent de cette époque; il gouvernait Bouchotte, faisait tous les +choix, et poursuivait les généraux avec une rigueur extrême. Ronsin, cet +ordonnateur envoyé à Dumouriez, lorsque ses marchés furent annulés, +était l'ami de Vincent et de Bouchotte, et le chef de leurs agens dans la +Vendée, sous le titre d'adjoint-ministre. Sous lui se trouvaient les +nommés Momoro, imprimeur, Grammont, comédien, et plusieurs autres qui +agissaient dans le même sens et avec la même violence. Westermann, déjà +peu d'accord avec eux, se les aliéna tout à fait par un acte d'énergie. Le +nommé Rossignol, ancien ouvrier orfèvre, qui s'était fait remarquer au 20 +juin et au 10 août, et qui commandait l'un des bataillons de la formation +d'Orléans, était du nombre de ces nouveaux officiers favorisés par le +ministère cordelier. Étant un jour à boire avec des soldats de Westermann, +il disait que les soldats ne devaient pas être les esclaves des officiers, +que Biron était un _ci-devant_, un traître, et que l'on devait chasser les +bourgeois des maisons pour y loger les troupes. Westermann le fit arrêter, +et le livra aux tribunaux militaires. Ronsin se hâta de le réclamer, et +envoya tout de suite à Paris une dénonciation contre Westermann. + +Westermann, sans s'inquiéter de cet événement, se mit en marche avec sa +légion pour pénétrer jusqu'au coeur même de la Vendée. Partant du côté +oppose à la Loire, c'est-à -dire du midi du théâtre de la guerre, il +s'empara d'abord de Parthenay, puis entra dans Amaillou, et mit le feu +dans ce dernier bourg, pour user de représailles envers M. de Lescure. +Celui-ci, en effet, en entrant à Parthenay, avait exercé des rigueurs +contre les habitans, qui étaient accusés d'esprit révolutionnaire. +Westermann fit enlever tous les habitans d'Amaillou, et les envoya à ceux +de Parthenay, comme dédommagement; il brûla ensuite le château de Clisson, +appartenant à Lescure, et répandit partout la terreur par sa marche rapide +et le bruit exagéré de ses exécutions militaires. Westermann n'était pas +cruel, mais il commença ces désastreuses représailles qui ruinèrent les +pays neutres, accusés par chaque parti d'avoir favorisé le parti +contraire. Tout avait fui jusqu'à Châtillon, où s'étaient réunies les +familles des chefs vendéens et les débris de leurs armées. Le 3 juillet, +Westermann, ne craignant pas de se hasarder au centre du pays insurgé, +entra dans Châtillon, et en chassa le conseil supérieur et l'état-major, +qui y siégeaient comme dans leur capitale. Le bruit de cet exploit +audacieux se répandit au loin; mais la position de Westermann était +hasardée. Les chefs vendéens s'étaient repliés, avaient sonné le tocsin, +rassemblé une armée considérable, et se disposaient à surprendre +Westermann du côté où il s'y attendait le moins. Il avait placé sur un +moulin et hors de Châtillon un poste qui commandait tous les environs. Les +Vendéens, s'avançant à la dérobée, suivant leur tactique ordinaire, +entourent ce poste et se mettent à l'assaillir de toutes parts. +Westermann, averti un peu tard, s'empresse de le faire soutenir, mais les +détachemens qu'il envoie sont repoussés et ramenés dans Châtillon. +L'alarme se répand alors dans l'armée républicaine; elle abandonne +Châtillon en désordre; et Westermann lui-même, après avoir fait des +prodiges de bravoure, est emporté dans la fuite, et obligé de se sauver à +la hâte, en laissant derrière lui un grand nombre d'hommes morts ou +prisonniers. Cet échec causa autant de découragement dans les esprits, que +la témérité et le succès de l'expédition avaient causé de présomption et +d'espérance. + +Pendant que ces choses se passaient à Châtillon, Biron venait de convenir +d'un plan avec Canclaux. Ils devaient descendre tous deux jusqu'à Nantes, +balayer la rive gauche de la Loire, tourner ensuite vers Machecoul, donner +la main à Boulard, qui partirait des Sables, et, après avoir ainsi séparé +les Vendéens de la mer, marcher vers la Haute-Vendée pour soumettre tout +le pays. Les représentans ne voulurent pas de ce plan; ils prétendirent +qu'il fallait partir du point même où l'on était, pour pénétrer dans le +pays, marcher en conséquence sur les ponts de Cé avec les troupes réunies +à Angers, et se faire appuyer vis-à -vis par une colonne qui s'avancerait +de Niort. Biron, se voyant contrarié, donna sa démission. Mais, dans ce +moment même, on apprit la déroute de Châtillon, et on imputa tout à Biron. +On lui reprocha d'avoir laissé assiéger Nantes, et de n'avoir pas secondé +Westermann. Sur la dénonciation de Ronsin et de ses agens, il fut mandé à +la barre: Westermann fut mis en jugement, et Rossignol élargi +sur-le-champ. Tel était le sort des généraux dans la Vendée au milieu des +agens jacobins. + +Le général Labarolière prit le commandement des troupes laissées à Angers +par Biron, et se disposa, selon le voeu des représentans, à s'avancer dans +le pays par les ponts de Cé. Après avoir laissé quatorze cents hommes à +Saumur, et quinze cents aux ponts de Cé, il se porta vers Brissac, où il +plaça un poste pour assurer ses communications. Cette armée indisciplinée +commit les plus affreuses dévastations sur un pays dévoué à la république. +Le 15 juillet, elle fut attaquée au camp de Fline par vingt mille +Vendéens. L'avant-garde, composée de troupes régulières, résista avec +vigueur. Cependant le corps de bataille allait céder, lorsque les +Vendéens, plus prompts à lâcher le pied, se retirèrent en désordre. Les +nouveaux bataillons montrèrent alors un peu plus d'ardeur; et, pour les +encourager, on leur donna des éloges qui n'étaient mérités que par +l'avant-garde. Le 17, on s'avança près de Vihiers; et une nouvelle +attaque, reçue et soutenue avec la même vigueur par l'avant-garde, avec la +même hésitation par la masse de l'armée, fut repoussée de nouveau. On +arriva dans le jour à Vihiers même. Plusieurs généraux, pensant que ces +bataillons d'Orléans étaient trop mal organisés pour tenir la campagne, et +qu'on ne pouvait pas avec une telle armée rester au milieu du pays, +étaient d'avis de se retirer. Labarolière décida qu'il fallait attendre à +Vihiers, et se défendre si on y était attaqué. Le 18, à une heure après +midi, les Vendéens se présentent; l'avant-garde républicaine se conduit +avec la même valeur; mais le reste de l'armée chancelle à la vue de +l'ennemi, et se replie malgré les efforts des généraux. Les bataillons de +Paris, aimant mieux crier à la trahison que se battre, se retirent en +désordre. La confusion devient générale. Santerre, qui s'était jeté dans +la mêlée avec le plus grand courage, manque d'être pris. Le représentant +Bourbotte court le même danger; et l'armée fuit si vite, qu'elle est en +quelques heures à Saumur. La division de Niort, qui allait se mettre en +mouvement, s'arrêta; et le 20, il fut décidé qu'elle attendrait la +réorganisation de la colonne de Saumur. Comme il fallait que quelqu'un +répondît de la défaite, Ronsin et ses agens dénoncèrent le chef +d'état-major Berthier et le général Menou, qui passaient tous deux pour +être aristocrates, parce qu'ils recommandaient la discipline. Berthier et +Menou furent aussitôt mandés à Paris, comme l'avaient été Biron et +Westermann. + +Tel avait été jusqu'à cette époque l'état de cette guerre. Les Vendéens se +levant tout à coup en avril et en mai, avaient pris Thouars, Loudun, Doué, +Saumur, grâce à la mauvaise qualité des troupes composées de nouvelles +recrues. Descendus jusqu'à Nantes en juin, ils avaient été repoussés de +Nantes par Canclaux, des Sables par Boulard, deux généraux qui avaient su +introduire parmi leurs soldats l'ordre et la discipline. Westermann, +agissant avec audace, et ayant quelques bonnes troupes, avait pénétré +jusqu'à Châtillon vers les premiers jours de juin; mais, trahi par les +habitans, surpris par les insurgés, il avait essuyé une déroute; enfin la +colonne de Tours, voulant s'avancer dans le pays avec les bataillons +d'Orléans, avait éprouvé le sort ordinaire aux armées désorganisées. A la +fin de juillet, les Vendéens dominaient donc dans toute l'étendue de leur +territoire. Quant au brave et malheureux Biron, accusé de n'être pas à +Nantes, tandis qu'il visitait la Basse-Vendée, de n'être pas auprès de +Westermann, tandis qu'il arrêtait un plan avec Canclaux, contrarié, +interrompu dans toutes ses opérations, il venait d'être enlevé à l'armée +sans avoir eu le temps d'agir, et il n'y avait paru que pour y être +continuellement accusé. Canclaux restait à Nantes; mais le brave Boulard +ne commandait plus aux Sables, et les deux bataillons de la Gironde +venaient de se retirer. Tel est donc le tableau de la Vendée en juillet: +déroute de toutes les colonnes dans le haut pays; plaintes, dénonciations +des agens ministériels contre les généraux prétendus aristocrates, et +plaintes des généraux contre les désorganisateurs envoyés par le ministère +et les jacobins. + +A l'Est et au Nord, les sièges de Mayence et de Valenciennes faisaient des +progrès alarmans. + +Mayence, placée sur la rive gauche du Rhin, du côté de la France, et +vis-à -vis l'embouchure du Mein, forme un grand arc de cercle dont le Rhin +peut être considéré comme la corde. Un faubourg considérable, celui de +Cassel, jeté sur l'autre rive, communique avec la place par un pont de +bateaux. L'île de Petersau, située au-dessous de Mayence, remonte dans le +fleuve, et sa pointe s'avance assez haut pour battre le pont de bateaux, +et prendre les défenses de la place à revers. Du côté du fleuve, Mayence +n'est protégée que par une muraille en briques; mais du côté de la terre, +elle est extrêmement fortifiée. En partant de la rive, à la hauteur de la +pointe de Petersau, elle est défendue par une enceinte et par un fossé, +dans lequel le ruisseau de Zalbach coule pour se rendre dans le Rhin. A +l'extrémité de ce fossé, le fort de Haupstein prend le fossé en long, et +joint la protection de ses feux à celle des eaux. A partir de ce point, +l'enceinte continue et va rejoindre le cours supérieur du Rhin; mais le +fossé se trouve interrompu, et il est remplacé par une double enceinte +parallèle à la première. Ainsi, de ce côté, deux rangs de murailles +exigent un double siège. La citadelle, liée à la double enceinte, vient +encore en augmenter la force. + +Telle était Mayence en 1793, avant même que les fortifications en eussent +été perfectionnées. La garnison s'élevait à vingt mille hommes, parce que +le général Schaal, qui devait se retirer avec une division, avait été +rejeté dans la place et n'avait pu rejoindre l'armée de Custine. Les +vivres n'étaient pas proportionnés à cette garnison. Dans l'incertitude de +savoir si on garderait ou non Mayence, on s'était peu hâté de +l'approvisionner. Custine en avait enfin donné l'ordre. Les juifs +s'étaient présentés, mais ils offraient un marché astucieux; ils voulaient +que tous les convois arrêtés en route par l'ennemi leur fussent payés. +Rewbell et Merlin refusèrent ce marché, de crainte que les juifs ne +fissent eux-mêmes enlever les convois. Néanmoins les grains ne manquaient +pas; mais on prévoyait que si les moulins placés sur le fleuve étaient +détruits, la mouture deviendrait impossible. La viande était en petite +quantité, et les fourrages surtout étaient absolument insuffisans pour les +trois mille chevaux de la garnison. L'artillerie se composait de cent +trente pièces en bronze, et de soixante en fer, qu'on avait trouvées, et +qui étaient fort mauvaises; les Français en avaient apporté quatre-vingts +en bon état. Les pièces de rempart existaient donc en assez grand nombre, +mais la poudre n'était pas en quantité suffisante. Le savant et héroïque +Meunier, qui avait exécuté les travaux de Cherbourg, fut chargé de +défendre Cassel et les postes de la rive droite; Doyré dirigeait les +travaux dans le corps de la place; Aubert-Dubayet et Kléber commandaient +les troupes; les représentans Merlin et Rewbell. animaient la garnison de +leur présence. Elle campait dans l'intervalle des deux enceintes, et +occupait au loin des postes très avancés. Elle était animée du meilleur +esprit, avait grande confiance dans la place, dans ses chefs, dans ses +forces; et de plus, elle savait qu'elle avait à défendre un point très +important pour le salut de la France. + +Le général Schoenfeld, campé sur la rive droite, cernait Cassel avec dix +mille Hessois: Les Autrichiens et les Prussiens réunis faisaient la grande +attaque de Mayence. Les Autrichiens occupaient la droite des assiégeans. +En face de la double enceinte, les Prussiens formaient le centre de +Marienbourg; là , se trouvait le quartier-général du roi de Prusse. La +gauche, composée encore de Prussiens, campait en face du Haupstein, et du +fossé inondé par les eaux du ruisseau de Zalbach. Cinquante mille hommes à +peu près composaient cette armée de siège. Le vieux Kalkreuth la +dirigeait. Brunswick commandait le corps d'observation du côté des Vosges, +où il s'entendait avec Wurmser pour protéger cette grande opération. La +grosse artillerie de siège manquant, on négocia avec les états de +Hollande, qui vidèrent encore une partie de leurs arsenaux pour aider les +progrès de leurs voisins les plus redoutables. + +L'investissement commença en avril. En attendant les convois d'artillerie, +l'offensive appartint à la garnison, qui ne cessa de faire les sorties les +plus vigoureuses. Le 11 avril, et quelques jours après l'investissement, +nos généraux résolurent d'essayer une surprise contre les dix mille +Hessois, qui s'étaient trop étendus sur la rive droite. Le 11, dans la +nuit, ils sortirent de Cassel sur trois colonnes. Meunier marcha devant +lui sur Hochein; les deux autres colonnes descendirent la rive droite vers +Biberik; mais un coup de fusil, parti à l'improviste dans la colonne du +général Schaal, répandit la confusion. Les troupes, toutes neuves encore, +n'avaient pas l'aplomb qu'elles acquirent bientôt sous leurs généraux. Il +fallut se retirer. Kléber, avec sa colonne, protégea la retraite de la +manière la plus imposante. Cette sortie valut aux assiégés quarante boeufs +ou vaches, qui furent salés. + +Le 16, les généraux ennemis voulaient faire enlever le poste de Weissenau +qui, placé près du Rhin et à la droite de leur attaque, les inquiétait +beaucoup. Les Français, malgré l'incendie du village, se retranchèrent +dans un cimetière; le représentant Merlin s'y plaça avec eux, et, par des +prodiges de valeur, ils conservèrent le poste. + +Le 26, les Prussiens dépêchèrent un faux parlementaire, qui se disait +envoyé par le général de l'armée du Rhin pour engager la garnison à se +rendre. Les généraux, les représentans, les soldats déjà attachés à la +place, et convaincus qu'ils rendaient un grand service en arrêtant l'armée +du Rhin sur la frontière, repoussèrent toute proposition. Le 3 mai, le roi +de Prusse voulut faire prendre un poste de la rive droite vis-à -vis +Cassel, celui de Kosteim. Meunier le défendait. L'attaque, tentée le 3 mai +avec une grande opiniâtreté, et recommencée le 8, fut repoussée avec une +perte considérable pour les assiégeans. Meunier, de son côté, essaya +l'attaque des îles placés à l'embouchure du Mein; il les prit, les perdit +ensuite, et déploya à chaque occasion la plus grande audace. + +Le 30 mai, les Français résolurent une sortie générale sur Marienbourg, où +était le roi Frédéric-Guillaume. Favorisés par la nuit, six mille hommes +pénétrèrent à travers la ligne ennemie, s'emparèrent des retranchemens, et +arrivèrent jusqu'au quartier-général. Cependant l'alarme répandue leur mit +toute l'armée sur les bras; ils rentrèrent après avoir perdu beaucoup de +leurs braves. Le lendemain, le roi de Prusse, courroucé, fit couvrir la +place de feux. Ce même jour, Meunier faisait une nouvelle tentative sur +l'une des îles du Mein. Blessé au genou, il expira, moins de sa blessure +que de l'irritation qu'il éprouvait d'être obligé de quitter les travaux +du siège. Toute la garnison assista à ses funérailles; le roi de Prusse +fit suspendre le feu pendant qu'on rendait les derniers honneurs à ce +héros, et le fit saluer d'une salve d'artillerie. Le corps fut déposé à la +pointe du bastion de Cassel, qu'il avait fait élever. + +Les grands convois étaient arrivés de Hollande. Il était temps de +commencer les travaux du siège. Un officier prussien conseillait de +s'emparer de l'île de Petersau, dont la pointe remontait entre Cassel et +Mayence, d'y établir des batteries, de détruire le pont de bateaux et les +moulins, et de donner l'assaut à Cassel, une fois qu'on l'aurait isolé et +privé des secours de la place. Il proposait ensuite de se diriger vers le +fossé où coulait la Zalbach, de s'y jeter sous la protection des batteries +de Petersau qui enfileraient ce fossé, et de tenter un assaut sur ce front +qui n'était formé que d'une seule enceinte. Le projet était hardi et +périlleux, car il fallait débarquer à Petersau, puis se jeter dans un +fossé au milieu des eaux et sous le feu du Haupstein; mais aussi les +résultats devaient être très prompts. On aima mieux ouvrir la tranchée du +côté de la double enceinte, et vis-à -vis la citadelle, sauf à faire un +double siège. Le 16 juin, une première parallèle fut tracée à huit cents +pas de la première enceinte. Les assiégés mirent le désordre dans les +travaux; il fallut reculer. Le 18, une autre parallèle fut tracée beaucoup +plus loin, c'est-à -dire à quinze cents pas, et cette distance excita les +sarcasmes de ceux qui avaient proposé l'attaque hardie par l'île de +Petersau. Du 24 au 25, on se rapprocha; on s'établit à huit cents pas, et +on éleva des batteries. Les assiégés interrompirent encore les travaux et +enclouèrent les canons; mais ils furent enfin repoussés et accablés de +feux continuels. Le 18 et le 19, deux cents pièces étaient dirigées sur la +place, et la couvraient de projectiles de toute espèce. Des batteries +flottantes, placées sur le Rhin, incendiaient l'intérieur de la ville par +le côté le plus ouvert, et lui causaient un dommage considérable. + +Cependant la dernière parallèle n'était pas encore ouverte, la première +enceinte n'était pas encore franchie, et la garnison pleine d'ardeur ne +songeait point à se rendre. Pour se délivrer des batteries flottantes, de +braves Français se jetaient à la nage, et allaient couper les câbles des +bateaux ennemis. On en vit un amener à la nage un bateau chargé de +quatre-vingts soldats, qui furent faits prisonniers. + +Mais la détresse était au comble. Les moulins avaient été incendiés, et il +avait fallu recourir, pour moudre le grain, à des moulins à bras. Encore +les ouvriers ne voulaient-ils pas y travailler, parce que l'ennemi, +averti, ne manquait pas d'accabler d'obus le lieu où ils étaient placés. +D'ailleurs on manquait presque tout à fait de blé; depuis long-temps on +n'avait plus que de la chair de cheval; les soldats mangeaient des rats, +et allaient sur les bords du Rhin pêcher les chevaux morts que le fleuve +entraînait. Cette nourriture devint funeste à plusieurs d'entre eux; il +fallut la leur défendre, et les empêcher même de la rechercher, en plaçant +des gardes au bord du Rhin. Un chat valait six francs; la chair de cheval +Mort quarante-cinq sous la livre. Les officiers ne se traitaient pas mieux +que les soldats, et Aubert-Dubayet, invitant à dîner son état-major, lui +fit servir comme régal, un chat flanqué de douze souris. Ce qu'il y avait +de plus douloureux pour cette malheureuse garnison, c'était la privation +absolue de toute nouvelle. Les communications étaient si bien +interceptées, que depuis trois mois elle ignorait absolument ce qui se +passait en France. Elle avait essayé de faire connaître sa détresse, +tantôt par une dame qui allait voyager en Suisse, tantôt par un prêtre qui +avait pris le chemin des Pays-Bas, tantôt enfin par un espion qui devait +traverser le camp ennemi. Mais aucune de ces dépêches n'était parvenue. +Espérant que peut-être on songerait à leur envoyer des nouvelles du +Haut-Rhin, au moyen de bouteilles jetées dans le fleuve, les assiégés y +placèrent des filets. Ils les levaient chaque jour, mais ils n'y +trouvaient jamais rien. Les Prussiens, qui avaient pratiqué toute espèce +de ruses, avaient fait imprimer à Francfort de faux _Moniteurs_, portant +que Dumouriez avait renversé la convention, et que Louis XVII régnait avec +une régence. Les Prussiens placés aux avant-postes transmettaient ces faux +_Moniteurs_ aux soldats de la garnison; et cette lecture répandait les +plus grandes inquiétudes, et ajoutait aux souffrances qu'on endurait déjà , +la douleur de défendre peut-être une cause perdue. Cependant on attendait +en se disant: L'armée du Rhin va bientôt arriver. Quelquefois on disait: +Elle arrive. Pendant une nuit, on entend une canonnade vigoureuse très +loin de la place. On s'éveille avec joie, on court aux armes, et on +s'apprête à marcher vers le canon français, et à mettre l'ennemi entre +deux feux. Vain espoir! le bruit cesse, et l'armée libératrice ne paraît +pas. Enfin la détresse était devenue si insupportable, que deux mille +habitans demandèrent à sortir. Aubert-Dubayet le leur permit; mais ils ne +furent pas reçus par les assiégeans; restèrent entre deux feux et périrent +en partie sous les murs de la place. Le matin, on vit les soldats +rapporter dans leurs manteaux des enfans blessés. + +Pendant ce temps, l'armée du Rhin et de la Moselle ne s'avançait pas. +Custine l'avait commandée jusqu'au mois de juin. Encore tout abattu de sa +retraite, il n'avait cessé d'hésiter pendant les mois d'avril et de mai. +Il disait qu'il n'était pas assez fort; qu'il avait besoin de beaucoup de +cavalerie pour soutenir, dans les plaines du Palatinat, les efforts de la +cavalerie ennemie; qu'il n'avait point de fourrages pour nourrir ses +chevaux; qu'il lui fallait attendre que les seigles fussent assez avancés +pour en faire du fourrage, et qu'alors il marcherait au secours de +Mayence[1]. Beauharnais, son successeur, hésitant comme lui, perdit +l'occasion de sauver la place. + +[Note 1: Voyez le procès de Custine.] + +La ligne des Vosges, comme on sait, longe le Rhin, et vient finir non loin +de Mayence. En occupant les deux versans de la chaîne et ses principaux +passages, on a un avantage immense, parce qu'on peut se porter ou tout +d'un côté ou tout d'un autre, et accabler l'ennemi de ses masses réunies. +Telle était la position des Français. L'armée du Rhin occupait le revers +oriental, et celle de la Moselle le revers occidental; Brunswick et +Wurmser étaient disséminés, à la terminaison de la chaîne, sur un cordon +fort étendu. Disposant des passages, les deux armées françaises pouvaient +se réunir sur l'un ou l'autre des versans, accabler ou Brunswick ou +Wurmser, venir prendre les assiégeans par derrière et sauver Mayence. +Beauharnais, brave, mais peu entreprenant, ne fit que des mouvemens +incertains, et ne secourut pas la garnison. + +Les représentans et les généraux enfermés dans Mayence, pensant qu'il ne +fallait pas pousser les choses au pire; que si on attendait huit jours de +plus, on pourrait manquer de tout, et être obligé de rendre la garnison +prisonnière; qu'au contraire, en capitulant, on obtiendrait la libre +sortie avec les honneurs de la guerre, et que l'on conserverait vingt +mille hommes, devenus les plus braves soldats du monde sous Kléber et +Dubayet, décidèrent qu'il fallait rendre la place. Sans doute, avec +quelques jours de plus, Beauharnais pouvait la sauver, mais, après avoir +attendu si long-temps, il était permis de ne plus penser à un secours et +les raisons de se rendre étaient déterminantes. Le roi de Prusse fut +facile sur les conditions; il accorda la sortie avec armes et bagages, et +n'imposa qu'une condition, c'est que la garnison ne servirait pas d'une +année contre les coalisés. Mais il restait assez d'ennemis à l'intérieur +pour utiliser ces admirables soldats, nommés depuis les _Mayençais_. Ils +étaient tellement attachés à leur poste, qu'ils ne voulaient pas obéir à +leurs généraux lorsqu'il fallut sortir de la place: singulier exemple de +l'esprit de corps qui s'établit sur un point, et de l'attachement qui se +forme pour un lieu qu'on a défendu quelques mois! Cependant la garnison +céda; et, tandis qu'elle défilait, le roi de Prusse, plein d'admiration +pour sa valeur, appelait par leur nom les officiers qui s'étaient +distingués pendant le siège, et les complimentait avec une courtoisie +chevaleresque. L'évacuation eut lieu le 25 juillet. + +On a vu les Autrichiens bloquant la place de Condé et faisant le siège +régulier de Valenciennes. Ces opérations, conduites simultanément avec +celles du Rhin, approchaient de leur terme. Le prince de Cobourg, à la +tête du corps d'observation, faisait face au camp de César; le duc d'York +commandait le corps de siège. L'attaque, d'abord projetée sur la +citadelle, fut ensuite dirigée entre le faubourg de Marly et la porte de +Mons. Ce front présentait beaucoup plus de développement, mais il était +moins défendu, et fut préféré comme plus accessible. On se proposa de +battre les ouvrages pendant le jour, et d'incendier la ville pendant la +nuit, afin d'augmenter la désolation des habitans et de les ébranler plus +tôt. La place fut sommée le 14 juin. Le général Ferrand et les +représentans Cochon et Briest répondirent avec la plus grande dignité. Ils +avaient réuni une garnison de sept mille hommes, inspiré de très bonnes +dispositions aux habitans, dont ils organisèrent une partie en compagnies +de canonniers, qui rendirent les plus grands services. + +Deux parallèles furent successivement ouvertes dans les nuits des 14 et 19 +juin, et armées de batteries formidables. Elles causèrent dans la place +des ravages affreux. Les habitans et la garnison répondirent à la vigueur +de l'attaque, et détruisirent plusieurs fois tous les travaux des +assiégeans. Le 25 juin surtout fut terrible. L'ennemi incendia la place +jusqu'à midi, sans qu'elle répondît de son côté; mais à cette heure un feu +terrible, parti des remparts, plongea dans les tranchées, y mit la +confusion, et y reporta la terreur et la mort qui avaient régné dans la +ville. Le 28 juin, une troisième parallèle fut tracée, et le courage des +habitans commença à s'ébranler. Déjà une partie de cette ville opulente +était incendiée. Les enfans, les vieillards et les femmes avaient été mis +dans des souterrains. La reddition de Condé, qui venait d'être pris par +famine, augmentait encore le découragement des assiégés. Des émissaires +avaient été envoyés pour les travailler. Des rassemblemens commencèrent à +se former et à demander une capitulation. La municipalité partageait les +dispositions des habitans, et s'entendait secrètement avec eux. Les +représentans et le général Ferrand répondirent avec la plus grande vigueur +aux demandes qui leur furent adressées; et avec le secours de la garnison, +dont le courage était parvenu au plus haut degré d'exaltation, ils +dissipèrent les rassemblemens. + +Le 25 juillet, les assiégeans préparèrent leurs mines et se disposèrent à +l'assaut du chemin couvert. Par bonheur pour eux, trois globes de +compression éclatèrent au moment même où les mines de la garnison allaient +jouer et détruire leurs ouvrages. Ils s'élancèrent alors sur trois +colonnes, franchirent les palissades, et pénétrèrent dans le chemin +couvert. La garnison effrayée se retirait, abandonnant déjà ses batteries; +mais le général Ferrand la ramena sur les remparts. L'artillerie, qui +avait fait des prodiges pendant tout le siège, causa encore de grands +dommages aux assiégeans, et les arrêta presque aux portes de la place. Le +lendemain 26, le duc d'York, somma le général Ferrand de se rendre; il +annonça qu'après la journée écoulée, il n'écouterait plus aucune +proposition, et que la garnison et les habitans seraient passés au fil de +l'épée. A cette menace, les attroupemens devinrent considérables; une +multitude, où se trouvaient en grand nombre des hommes armés de pistolets +et de poignards, entoura la municipalité. Douze individus prirent la +parole pour tous, et firent la réquisition formelle de rendre la place. Le +conseil de guerre se tenait au milieu du tumulte; aucun des membres ne +pouvait en sortir, et ils étaient tous consignés jusqu'à ce qu'ils eussent +décidé la reddition. Deux brèches, des habitans mal disposés, un +assiégeant vigoureux, ne permettaient plus de résister. La place fut +rendue le 28 juillet. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre, +fut contrainte de déposer les armes, mais put rentrer en France, avec la +seule condition de ne pas servir d'un an contre les coalisés. C'était +encore sept mille braves soldats, qui pouvaient rendre de grands services +contre les ennemis de l'intérieur. Valenciennes avait essuyé quarante-un +jours de bombardement, et avait été accablée de quatre-vingt-quatre mille +boulets, de vingt mille obus, et de quarante-huit mille bombes. Le général +et la garnison avaient fait leur devoir, et l'artillerie s'était couverte +de gloire. + +Dans ce même moment, la guerre du fédéralisme se réduisait à ces deux +calamités réelles: la révolte de Lyon d'une part; celle de Marseille et +de Toulon de l'autre. + +Lyon consentait bien à reconnaître la convention, mais refusait +d'obtempérer à deux décrets, celui qui évoquait à Paris les procédures +commencées contre les patriotes, et celui qui destituait les autorités et +ordonnait la formation d'une nouvelle municipalité provisoire. Les +aristocrates cachés dans Lyon effrayaient cette ville du retour de +l'ancienne municipalité montagnarde, et, par la crainte de dangers +incertains, l'entraînaient dans les dangers réels d'une révolte ouverte. +Le 15 juillet, les Lyonnais firent mettre à mort les deux patriotes +Chalier et Riard, et dès ce jour ils furent déclarés en état de rébellion. +Les deux girondins Chasset et Biroteau, voyant surgir le royalisme, se +retirèrent. Cependant le président de la commission populaire, qui était +dévoué aux émigrés, ayant été remplacé, les déterminations étaient +devenues un peu moins hostiles. On reconnaissait la constitution, et on +offrait de se soumettre, mais toujours à condition de ne pas exécuter les +deux principaux décrets. Dans cet intervalle, les chefs fondaient des +canons, accaparaient des munitions, et les difficultés ne semblaient +devoir se terminer que par la voie des armes. + +Marseille était beaucoup moins redoutable. Ses bataillons, rejetés au-delà +de la Durance par Carteaux, ne pouvaient opposer une longue résistance; +mais elle avait communiqué à la ville de Toulon, jusque-là si +républicaine, son esprit de révolte. Ce port, l'un des premiers du monde, +et le premier de la Méditerranée, faisait envie aux Anglais, qui +croisaient devant ses rivages. Des émissaires de l'Angleterre y +intriguaient sourdement, et y préparaient une trahison infâme. Les +sections s'y étaient réunies le 13 juillet, et, procédant comme toutes +celles du Midi, avaient destitué la municipalité et fermé le club jacobin. +L'autorité, transmise aux mains des fédéralistes, risquait de passer +successivement, de factions en factions, aux émigrés et aux Anglais. +L'armée de Nice, dans son état de faiblesse, ne pouvait prévenir un tel +malheur. Tout devenait donc à craindre, et ce vaste orage, amoncelé sur +l'horizon, du Midi, s'était fixé sur deux points, Lyon et Toulon. + +Depuis deux mois, la situation s'était donc expliquée, et le danger, moins +universel, moins étourdissant, était mieux déterminé et plus grave. A +l'Ouest, c'était la plaie dévorante de la Vendée; à Marseille, une +sédition obstinée; à Toulon, une trahison sourde; à Lyon, une résistance +ouverte et un siège. Au Rhin et au Nord, c'était la perte des deux +boulevarts qui avaient si long-temps arrêté la coalition et empêché +l'ennemi de marcher sur la capitale. En septembre 1792, lorsque les +Prussiens marchaient sur Paris et avaient pris Longwy et Verdun; en avril +1793, après la retraite de la Belgique, après la défaite de Nerwinde, la +défection de Dumouriez et le premier soulèvement de la Vendée; au 31 mai +1793, après l'insurrection universelle des départemens, l'invasion du +Roussillon par les Espagnols, et la perte du camp de Famars; à ces trois +époques, les dangers avaient été effrayans, sans doute, mais jamais +peut-être aussi réels qu'à cette quatrième époque d'août 1798. C'était la +quatrième et dernière crise de la révolution. La France était moins +ignorante et moins neuve à la guerre qu'en septembre 1792, moins effrayée +de trahisons qu'en avril 1793, moins embarrassée d'insurrections qu'au +31 mai et au 12 juin; mais, si elle était plus aguerrie et mieux obéie, +elle était envahie à la fois sur tous les points, au Nord, au Rhin, aux +Alpes, aux Pyrénées. + +Cependant on ne connaîtrait pas encore tous les maux qui affligeaient +alors la république, si on se bornait à considérer seulement les cinq ou +six champs de bataille sur lesquels ruisselait le sang humain. L'intérieur +offrait un spectacle tout aussi déplorable. Les grains étaient toujours +chers et rares. Oh se battait à la porte des boulangers pour obtenir une +modique quantité de pain. On se disputait en vain avec les marchands pour +leur faire accepter les assignats en échange des objets de première +nécessité. La souffrance était au comble. Le peuple se plaignait des +accapareurs qui retenaient les denrées, des agioteurs qui les faisaient +renchérir, et qui discréditaient les assignats par leur trafic. Le +gouvernement, tout aussi malheureux que le peuple, n'avait, pour exister +aussi, que les assignats, qu'il fallait donner en quantité trois ou quatre +fois plus considérable pour payer les mêmes services, et qu'on n'osait +plus émettre, de peur de les avilir encore davantage. On ne savait donc +plus comment faire vivre ni le peuple ni le gouvernement. + +La production générale n'avait pourtant pas diminué. Bien que la nuit du 4 +août n'eût pas encore produit ses immenses effets, la France ne manquait +ni de blé, ni de matières premières, ni de matières ouvrées; mais la +distribution égale et paisible en était devenue impossible, par les effets +du papier-monnaie. La révolution qui, en abolissant la monarchie, avait +voulu néanmoins payer sa dette; qui, en détruisant la vénalité des +offices, s'était engagée à en rembourser la valeur; qui, en défendant +enfin le nouvel ordre de choses contre l'Europe conjurée, était obligée de +faire les frais d'une guerre universelle, avait, pour suffire à toutes ces +charges, les biens nationaux enlevés au clergé et aux émigrés. Pour mettre +En circulation la valeur de ces biens, elle avait imaginé les assignats, +qui en étaient la représentation, et qui, par le moyen des achats, +devaient rentrer au trésor et être brûlés. Mais comme on doutait du succès +de la révolution et du maintien des ventes, on n'achetait pas les biens. +Les assignats restaient dans la circulation, comme une lettre de change +non acceptée, et s'avilissaient par le doute et par la quantité. + +Le numéraire seul restait toujours comme mesure réelle des valeurs; et +rien ne nuit à une monnaie contestée, comme la rivalité d'une monnaie +certaine et incontestée. L'une se resserre et refuse de se donner, tandis +que l'autre s'offre en abondance et se discrédite en s'offrant. Tel était +le sort des assignats par rapport au numéraire. La révolution, condamnée à +des moyens violens, ne pouvait plus s'arrêter. Elle avait mis en +circulation _forcée_ la valeur anticipée des biens nationaux; elle devait +essayer de la soutenir par des moyens _forcés_. Le 11 avril, malgré les +girondins qui luttaient généreusement, mais imprudemment, contre la +fatalité de cette situation révolutionnaire, la convention punit de six +ans de fers quiconque vendrait du numéraire, c'est-à -dire échangerait une +certaine quantité d'argent ou d'or contre une quantité nominale plus +grande d'assignats. Elle punit de la même peine quiconque stipulerait pour +les marchandises un prix différent, suivant que le paiement se ferait en +numéraire ou en assignats. + +Ces moyens n'empêchaient pas la différence de se prononcer rapidement. En +juin, un franc métal valait trois francs assignats; et en août, deux mois +après, un franc argent valait six francs assignats. Le rapport de +diminution, qui était de un à trois, s'était donc élevé de un à six. + +Dans une pareille situation, les marchands refusaient de donner leurs +marchandises au même prix qu'autrefois, parce que la monnaie qu'on leur +offrait n'avait plus que le cinquième ou le sixième de sa valeur. Ils les +resserraient donc, et les refusaient aux acheteurs. Sans doute, cette +diminution de valeur eût été pour les assignats un inconvénient absolument +nul, si tout le monde, ne les recevant que pour ce qu'ils valaient +réellement, les avait pris et donnés au même taux. Dans ce cas, ils +auraient toujours pu faire les fonctions de signe dans les échanges, et +servir à la circulation comme toute autre monnaie; mais les capitalistes +qui vivaient de leurs revenus, les créanciers de l'état qui recevaient ou +une rente annuelle ou le remboursement d'un office, étaient obligés +d'accepter le papier suivant sa valeur nominale. Tous les débiteurs +s'empressaient de se libérer, et les créanciers, forcés de prendre une +valeur fictive, ne touchaient que le quart, le cinquième ou le sixième de +leur capital. Enfin le peuple ouvrier, toujours obligé d'offrir ses +services, de les donner à qui veut les accepter, ne sachant pas se +concerter pour faire augmenter les salaires du double, du triple, à mesure +que les assignats diminuaient dans la même proportion, ne recevait qu'une +partie de ce qui lui était nécessaire pour obtenir en échange les objets +de ses besoins. Le capitaliste, à moitié ruiné, était mécontent et +silencieux; mais le peuple furieux appelait accapareurs les marchands qui +ne voulaient pas lui vendre au prix ordinaire, et demandait qu'on envoyât +les accapareurs à la guillotine. + +Cette fâcheuse situation était un résultat nécessaire de la création des +assignats, comme les assignats eux-mêmes furent amenés par la nécessité +de payer des dettes anciennes, des offices et une guerre ruineuse; et, par +les mêmes causes, le _maximum_ devait bientôt résulter des assignats. Peu +importait en effet qu'on eût rendu cette monnaie forcée, si le marchand, +en élevant ses prix, parvenait à se soustraire à la nécessité de la +recevoir. Il fallait rendre le taux des marchandises forcé comme celui de +la monnaie. Dès que la loi avait dit: Le papier vaut six francs, elle +devait dire: Telle marchandise ne vaut que six francs; car autrement le +marchand, en la portant à douze, échappait à l'échange. + +Il avait donc fallu encore, malgré les girondins, qui avaient donné +d'excellentes raisons puisées dans l'économie ordinaire des choses, +établir le _maximum_ des grains. La plus grande souffrance pour le peuple, +c'est le défaut de pain. Les blés ne manquaient pas, mais les fermiers, +qui ne voulaient pas affronter le tumulte des marchés, ni livrer leur blé +au taux des assignats, se cachaient avec leurs denrées. Le peu de grain +qui se montrait était enlevé rapidement par les communes, et par les +individus que la peur engageait à s'approvisionner. La disette se faisait +encore plus sentir à Paris que dans aucune autre ville de France, parce +que les approvisionnemens pour cette cité immense étaient plus difficiles, +les marchés plus tumultueux, la peur des fermiers plus grande. Les 3 et 4 +mai, la convention n'avait pu s'empêcher de rendre un décret par lequel +tous les fermiers ou marchands de grains étaient obligés de déclarer la +quantité de blés qu'ils possédaient, de faire battre ceux qui étaient en +gerbes, de les porter dans les marchés, et exclusivement dans les marchés, +et de les vendre à un prix moyen fixé par chaque commune, et basé sur les +prix antérieurs du 1er janvier au 1er mai. Personne ne pouvait acheter +pour suffire à ses besoins au-delà d'un mois; ceux qui avaient vendu ou +acheté à un prix au-dessus du _maximum_, ou menti dans leurs déclarations, +étaient punis de la confiscation et d'une amende de 300 à 1,000 francs. +Des visites domiciliaires étaient ordonnées pour vérifier la vérité; de +plus, le tableau de toutes les déclarations devait être envoyé par les +municipalités au ministre de l'intérieur, pour faire une statistique +générale des subsistances de la France. La commune de Paris, ajoutant ses +arrêtés de police aux décrets de la convention, avait réglé en outre la +distribution du pain dans les boulangeries. On ne pouvait s'y présenter +qu'avec des cartes de sûreté. Sur cette carte, délivrée par les comités +révolutionnaires, était désignée la quantité de pain qu'on pouvait +demander, et cette quantité était proportionnée au nombre d'individus dont +se composait chaque famille. On avait réglé jusqu'à la manière dont on +devait _faire queue_ à la porte des boulangers. Une corde était attachée à +leur porte; chacun la tenait par la main, de manière à ne pas perdre son +rang et à éviter la confusion. Cependant de méchantes femmes coupaient +souvent la corde; un tumulte épouvantable s'ensuivait, et il fallait la +force armée pour rétablir l'ordre. On voit à combien d'immenses soucis est +condamné un gouvernement, et à quelles mesures vexatoires il se trouve +entraîné, dès qu'il est obligé de tout voir pour tout régler. Mais, dans +cette situation, chaque chose s'enchaînait à une autre. Forcer le cours +des assignats avait conduit à forcer les échanges, à forcer les prix, à +forcer même la quantité, l'heure, le mode des achats; le dernier fait +résultait du premier, et le premier avait été inévitable comme la +révolution elle-même. + +Cependant le renchérissement des subsistances qui avait amené leur +_maximum_, s'étendait à toutes les marchandises de première nécessité. +Viandes, légumes, fruits, épices, matières à éclairer et à brûler, +boissons, étoffes pour vêtement, cuirs pour la chaussure, tout avait +augmenté à mesure que les assignats avaient baissé, et le peuple +S'obstinait chaque jour davantage à voir des accapareurs là où il n'y +avait que des marchands qui refusaient une monnaie sans valeur. On se +souvient qu'en février il avait pillé chez les épiciers d'après l'avis de +Marat. En juillet, il avait pillé des bateaux de savon qui arrivaient par +la Seine à Paris. La commune, indignée avait rendu les arrêtés les plus +sévères, et Pache imprima cet avis simple et laconique: + +LE MAIRE PACHE A SES CONCITOYENS. + +«Paris contient sept cent mille habitans: le sol de Paris ne produit rien +pour leur nourriture, leur habillement, leur entretien; il faut donc que +Paris tire tout des autres départemens et de l'étranger. + +«Lorsqu'il arrive des denrées et des marchandises à Paris, si les habitans +les pillent, on cessera d'en envoyer. + +«Paris n'aura plus rien pour la nourriture, l'habillement, l'entretien de +ses nombreux habitans. + +«Et sept cent mille hommes dépourvus de tout s'entre-dévoreront.» + +Le peuple n'avait plus pillé; mais il demandait toujours des mesures +terribles contre les marchands, et on a vu le prêtre Jacques Roux ameuter +les cordeliers, pour faire insérer dans la constitution un article relatif +aux accapareurs. On se déchaînait beaucoup aussi contre les agioteurs, qui +faisaient, dit-on, augmenter les marchandises, en spéculant sur les +assignats, l'or, l'argent et le papier étranger. + +L'imagination populaire se créait des monstres et partout voyait des +ennemis acharnés, tandis qu'il n'y avait que des joueurs avides, profitant +du mal, mais ne le produisant pas, et n'ayant certainement pas la +puissance de le produire. L'avilissement des assignats tenait à une foule +de causes: leur quantité considérable, l'incertitude de leur gage qui +devait disparaître si la révolution succombait; leur comparaison avec le +numéraire qui ne perdait pas sa réalité, et avec les marchandises qui, +conservant leur valeur, refusaient de se donner contre une monnaie qui +n'avait plus la sienne. Dans cet état de choses, les capitalistes ne +voulaient pas garder leurs fonds sous forme d'assignats, parce que sous +cette forme ils dépérissaient tous les jours. D'abord ils avaient cherché +à se procurer de l'argent; mais six ans de gène effrayaient les vendeurs +et les acheteurs de numéraire. Ils avaient alors songé à acheter des +marchandises; mais elles offraient un placement passager, parce qu'elles +ne pouvaient se garder long-temps, et un placement dangereux parce que la +fureur contre les accapareurs était au comble. On cherchait donc des +sûretés dans les pays étrangers. Tous ceux qui avaient des assignats +s'empressaient de se procurer des lettres de change sur Londres, sur +Amsterdam, sur Hambourg, sur Genève, sur toutes les places de l'Europe; +ils donnaient, pour obtenir ces valeurs étrangères, des valeurs nationales +énormes, et avilissaient ainsi les assignats en les abandonnant. +Quelques-unes de ces lettres de change étaient réalisées hors de France, +et la valeur en était touchée par les émigrés. Des meubles magnifiques, +dépouilles de l'ancien luxe, consistant en ébénisterie, horlogerie, +glaces, bronzes dorés, porcelaines, tableaux, éditions précieuses, +payaient ces lettres de change qui s'étaient transformées en guinées ou en +ducats. Mais on ne cherchait à en réaliser que la plus petite partie. +Recherchées par des capitalistes effrayés qui ne voulaient point émigrer, +mais seulement donner une garantie solide à leur fortune, elles restaient +presque toutes sur la place, où les plus alarmés se les transmettaient les +uns aux autres. Elles formaient ainsi une masse particulière de capitaux, +garantie par l'étranger, et rivale de nos assignats. On a lieu de croire +que Pitt avait engagé les banquiers anglais à signer une grande quantité +de ce papier, et leur avait même ouvert un crédit considérable pour en +augmenter la masse, et contribuer, de cette manière, toujours davantage au +discrédit des assignats. + +On mettait encore beaucoup d'empressement à se procurer les actions des +compagnies de finances, qui semblaient hors des atteintes de la révolution +et de la contre-révolution, et qui offraient en outre un placement +avantageux. Celles de la compagnie d'escompte avaient une grande faveur, +mais celles de la compagnie des Indes étaient surtout recherchées avec la +plus grande avidité, parce qu'elles reposaient en quelque sorte sur un +gage insaisissable, leur hypothèque consistant en vaisseaux et en magasins +situés sur tout le globe. Vainement les avait-on assujetties à un droit de +transfert considérable: les administrateurs échappaient à la loi en +abolissant les actions, et en les remplaçant par une simple inscription +sur les registres de la compagnie, qui se faisait sans formalité. Ils +fraudaient ainsi l'état d'un revenu considérable, car il s'opérait +plusieurs milliers de transmissions par jour, et ils rendaient inutiles +les précautions prises pour empêcher l'agiotage. Vainement encore, pour +diminuer l'attrait de ces actions, avait-on frappé leur produit d'un droit +de cinq pour cent: les dividendes étaient distribués aux actionnaires +comme remboursement d'une partie du capital: et par ce stratagème les +administrateurs échappaient encore à la loi. Aussi de 600 francs ces +actions s'élevèrent à 1,000, 1,200, et même 2,000 francs. C'étaient autant +de valeurs qu'on opposait à la monnaie révolutionnaire, et qui servaient à +la discréditer. + +On opposait encore aux assignats non seulement toutes ces espèces de +fonds, mais certaines parties de la dette publique, et même d'autres +assignats particuliers. Il existait en effet des emprunts souscrits à +toutes les époques, et sous toutes les formes. Il y en avait qui +remontaient jusqu'à Louis XIII. Parmi les derniers, souscrits sous Louis +XVI, il y en avait de différentes créations. On préférait généralement +ceux qui étaient antérieurs à la monarchie constitutionnelle à ceux qui +avaient été ouverts pour le besoin de la révolution. Tous étaient opposés +aux assignats hypothéqués sur les biens du clergé et des émigrés. Enfin, +entre les assignats eux-mêmes, on faisait des différences. Sur cinq +milliards environ émis depuis la création, un milliard était rentré par +les achats de biens nationaux; quatre milliards à peu près restaient en +circulation; et sur ces quatre milliards, on en pouvait compter cinq cents +millions créés sous Louis XVI, et portant l'effigie royale. Ces derniers +seraient mieux traités, disait-on, en cas de contre-révolution, et admis +pour une partie au moins de leur valeur. Aussi gagnaient-ils 10 ou 15 pour +cent sur les autres. Les assignats, républicains, seule ressource du +gouvernement, seule monnaie du peuple, étaient donc tout à fait +discrédités, et luttaient à la fois contre le numéraire; les marchandises, +les papiers étrangers, les actions des compagnies de finances, les +diverses créances sur l'état, et enfin contre les assignats royaux. + +Le remboursement des offices, le paiement des grandes fournitures faites à +l'état pour les besoins de la guerre, l'empressement de beaucoup de +débiteurs à se libérer, avaient produit de grands amas de fonds dans +quelques mains. La guerre, la crainte d'une révolution terrible, avaient +interrompu beaucoup d'opérations commerciales, amené de grandes +liquidations, et augmenté encore la masse des capitaux stagnans et +cherchant des sûretés. Ces capitaux, ainsi accumulés, étaient livrés à un +agiot perpétuel sur la bourse de Paris, et se changeaient tour à tour en +or, argent, denrées, lettres de change, actions des compagnies, vieux +contrats sur l'état, etc. Là , comme d'usage, intervenaient ces joueurs +aventureux, qui se jettent dans toutes les espèces de hasard, qui +spéculent sur les accidents du commerce, sur l'approvisionnement des +armées, sur la bonne foi des gouvernements, etc. Placés en observation à +la bourse, ils faisaient le profit de toutes les hausses sur la baisse +constante des assignats. La baisse de l'assignat commençait d'abord à la +bourse par rapport au numéraire et à toutes les valeurs mobiles. Elle +avait lieu ensuite par rapport aux marchandises, qui renchérissaient dans +les boutiques et les marchés. Cependant les marchandises ne montaient pas +aussi rapidement que le numéraire, parce que les marchés sont éloignés de +la bourse, parce qu'ils ne sont pas aussi sensibles, et que d'ailleurs les +marchands ne peuvent pas se donner le mot aussi rapidement que des +agioteurs réunis dans une salle. La différence, déterminée d'abord à la +bourse, ne se prononçait donc ailleurs qu'après un temps plus ou moins +long; l'assignat de 5 francs, qui déjà n'en valait plus que 2 à la bourse, +en valait encore 3 dans les marchés, et les agioteurs avaient ainsi +l'intervalle nécessaire pour spéculer. Ayant leurs capitaux tout prêts, +ils prenaient du numéraire avant la hausse; dès qu'il montait par rapport +aux assignats, ils l'échangeaient contre ceux-ci; ils en avaient une plus +grande quantité, et, comme la marchandise n'avait pas eu le temps de +monter encore, avec cette plus grande quantité d'assignats ils se +procuraient une plus grande quantité de marchandises, et la revendaient +quand le rapport s'était rétabli. Leur rôle consistait à occuper le +numéraire et la marchandise pendant que l'un et l'autre s'élevaient par +rapport à l'assignat. Leur profit n'était donc que le profit constant de +la hausse de toutes choses sur l'assignat, et il était naturel qu'on leur +en voulût de ce bénéfice toujours fondé sur une calamité publique. Leur +jeu s'étendait sur la variation de toutes les espèces de valeurs, telles +que le papier étranger, les actions des compagnies, etc. Ils profitaient +de tous les accidens qui pouvaient produire des différences, tels qu'une +défaite, une motion, une fausse nouvelle. Ils formaient une classe assez +considérable. On y comptait des banquiers étrangers, des fournisseurs, des +usuriers, d'anciens prêtres ou nobles, de récens parvenus +révolutionnaires, et quelques députés qui, pour l'honneur de la +convention, n'étaient que cinq ou six, et qui avaient l'avantage perfide +de contribuer à la variation des valeurs par des motions faites à propos. +Ils vivaient dans les plaisirs avec des actrices, des ci-devant +religieuses ou comtesses, qui, du rôle de maîtresses, passaient +quelquefois à celui de négociatrices d'affaires. Les deux principaux +députés engagés dans ces intrigues étaient Julien, de Toulouse, et +Delaunay, d'Angers, qui vivaient, le premier avec la comtesse de Beaufort, +le second avec l'actrice Descoings. On prétend que Chabot, dissolu comme +un ex-capucin, et s'occupant quelquefois des questions financières, se +livrait à cet agiotage, de compagnie avec deux frères, nommés Frey, +expulsés de Moravie pour leurs opinions révolutionnaires, et venus à Paris +pour y faire le commerce de la banque. Fabre d'Eglantine s'en mêlait +aussi, et on accusait Danton, mais sans aucune preuve, de n'y être pas +étranger. + +L'intrigue la plus honteuse fut celle que lia le baron de Batz, banquier +et financier habile, avec Julien, de Toulouse, et Delaunay, d'Angers, les +députés les plus décidés à faire fortune. Ils avaient le projet de +dénoncer les malversations de la compagnie des Indes, de faire baisser ses +actions, de les acheter aussitôt, de les relever ensuite au moyen de +motions plus douces, et de réaliser ainsi les profits de la hausse. +D'Espagnac, cet abbé délié, qui fut fournisseur de Dumouriez dans la +Belgique, qui avait obtenu depuis l'entreprise générale des charrois, et +dont Julien protégeait les marchés auprès de la convention, devait fournir +en reconnaissance les fonds de l'agiotage. Julien se proposait d'en +traîner encore dans cette intrigue Fabre, Chabot, et autres, qui pouvaient +devenir utiles comme membres de divers comités. + +La plupart de ces hommes étaient attachés à la révolution, et ne +cherchaient pas à la desservir mais, à tout événement, ils voulaient +s'assurer des jouissances et de la fortune. On ne connaissait pas toutes +leurs trames secrètes; mais, comme ils spéculaient sur le discrédit des +assignats, on leur imputait le mal dont ils profitaient. Comme ils avaient +dans leurs rangs beaucoup de banquiers étrangers, on les disait agens de +Pitt et de la coalition; et on croyait encore voir ici l'influence, +mystérieuse et si redoutée, du ministère anglais. On était, en un mot, +également indigné contre les agioteurs et les accapareurs, et on demandait +contre les uns et les autres les mêmes supplices. + +Ainsi, tandis que le Nord, le Rhin, le Midi, la Vendée, étaient envahis +par nos ennemis, nos moyens de finances consistaient dans une monnaie non +acceptée, dont le gage était incertain comme la révolution elle-même, et +qui, à chaque accident, diminuait d'une valeur proportionnée au péril. +Telle était cette situation singulière: à mesure que le danger augmentait +et que les moyens auraient dû être plus grands, ils diminuaient au +contraire; les munitions s'éloignaient du gouvernement, et les denrées du +peuple. Il fallait donc à la fois créer des soldats, des armes, une +monnaie pour l'état et pour le peuple, et après tout cela s'assurer des +victoires. + + + +CHAPITRE XII. + + +ARRIVÉE ET RÉCEPTION A PARIS DES COMMISSAIRES DES ASSEMBLÉES PRIMAIRES. +--RETRAITE DU CAMP DE CÉSAR PAR L'ARMÉE DU NORD.--FÊTE DE L'ANNIVERSAIRE +DU 10 AOUT, ET INAUGURATION DE LA CONSTITUTION DE 1793.--MESURES +EXTRAORDINAIRES DE SALUT PUBLIC.--DÉCRET ORDONNANT LA LEVÉE EN MASSE. +--MOYENS EMPLOYÉS POUR EN ASSURER L'EXÉCUTION.--INSTITUTION DU _Grand +Livre_; NOUVELLE ORGANISATION DE LA DETTE PUBLIQUE.--EMPRUNT FORCÉ. +--DÉTAILS SUR LES OPÉRATIONS FINANCIÈRES A CETTE ÉPOQUE.--NOUVEAUX DÉCRETS +SUR LE _maximum_--DÉCRETS CONTRE LA VENDÉE, CONTRE LES ÉTRANGERS ET CONTRE +LES BOURBONS. + + +Les commissaires envoyés par les assemblées primaires pour célébrer +l'anniversaire du 10 août, et accepter la constitution au nom de toute la +France, venaient d'arriver à Paris. On voulait saisir ce moment pour +exciter un mouvement d'enthousiasme, réconcilier les provinces avec la +capitale, et provoquer des résolutions héroïques. On prépara une réception +brillante. Des marchands furent appelés de tous les environs. On amassa +des subsistances considérables pour qu'une disette ne vînt pas troubler +ces fêtes, et que les commissaires jouissent à la fois du spectacle de la +paix, de l'abondance et de l'ordre; on poussa les égards jusqu'à ordonner +à toutes les administrations des voitures publiques de leur céder des +places, même celles qui seraient déjà retenues par des voyageurs. +L'administration du départemens, qui avec celle de la commune rivalisait +d'austérité dans son langage et ses proclamations, fit une adresse _aux +frères_ des assemblées primaires. «Ici, leur disait-elle, des hommes +couverts du masque du patriotisme vous parleront avec enthousiasme de +liberté, d'égalité, de république une et indivisible, tandis qu'au fond de +leur coeur ils n'aspirent et ne travaillent qu'au rétablissement de la +royauté et au déchirement de leur patrie. Ceux-là sont les riches; et les +riches dans tous les temps ont abhorré les vertus et tué les moeurs. Là , +vous trouverez des femmes perverses, trop séduisantes par leurs attraits, +qui s'entendront avec eux pour vous entraîner dans le vice.... Craignez, +craignez surtout le ci-devant Palais-Royal, c'est dans ce jardin que vous +trouverez ces perfides. Ce fameux jardin, berceau de la révolution, +naguère l'asile des amis de la liberté, de l'égalité, n'est plus +aujourd'hui, malgré notre active surveillance, que l'égout fangeux de la +société, le repaire des scélérats, l'antre de tous les conspirateurs.... +Fuyez ce lieu empoisonné; préférez au spectacle dangereux du luxe et de la +débauche les utiles tableaux de la vertu laborieuse; visitez les +faubourgs, fondateurs de notre liberté; entrez dans les ateliers où des +hommes actifs, simples et vertueux comme vous, comme vous prêts à défendre +la patrie, vous attendent depuis long-temps pour serrer les liens de la +fraternité. Venez surtout dans nos sociétés populaires. Unissons-nous, +ranimons-nous aux nouveaux dangers de la patrie, et jurons pour la +dernière fois la mort et la destruction des tyrans!» + +Le premier soin fut de les entraîner aux Jacobins, qui les reçurent avec +le plus grand empressement, et leur offrirent leur salle pour s'y réunir. +Les commissaires acceptèrent cette offre, et il fut convenu qu'ils +délibéreraient dans le sein même de la société, et se confondraient avec +elle pendant leur séjour. De cette manière, il n'y avait à Paris que +quatre cents jacobins de plus. La société, qui siégeait tous les deux +jours, voulut alors se réunir tous les jours pour délibérer avec les +commissaires des départemens, sur les mesures de salut public. On disait +que, dans le nombre de ces commissaires, quelques-uns penchaient pour +l'indulgence, et qu'ils avaient la mission de demander une amnistie +générale le jour de l'acceptation de la constitution. En effet, quelques +personnes songeaient à ce moyen de sauver les girondins prisonniers, et +tous les autres détenus pour cause politique. Mais les jacobins ne +voulaient aucune composition, et il leur fallait à la fois énergie et +vengeance. On avait calomnié les commissaires des assemblées primaires, +dit Hassenfratz, en répandant qu'ils voulaient proposer une amnistie; ils +en étaient incapables, et s'uniraient aux jacobins pour demander, avec les +mesures urgentes de salut public, la punition de tous les traîtres. Les +commissaires se tinrent pour avertis, et si quelques-uns, du reste peu +nombreux, songeaient à une amnistie, aucun n'osa plus en faire la +proposition. + +Le 7 août, au matin, ils furent conduits à la commune, et de la commune à +l'Evêché, où se tenait le club des électeurs, et où s'était préparé le 31 +mai. C'est là que devait s'opérer la réconciliation des départemens avec +Paris, puisque c'était de là qu'était partie l'attaque contre la +représentation nationale. Le maire Pache, le procureur Chaumette et toute +la municipalité, marchant à leur tête, introduisent les commissaires à +l'Evêché. De part et d'autre, on s'adresse des discours; les Parisiens +déclarent qu'ils n'avaient jamais voulu ni méconnaître, ni usurper les +droits des départemens; les commissaires reconnaissent à leur tour qu'on a +calomnié Paris; ils s'embrassent alors les uns les autres y et se livrent +au plus vif enthousiasme. Tout à coup l'idée leur vient d'aller à la +convention pour lui faire part de cette réconciliation. Ils s'y rendent en +effet, et sont introduits sur-le-champ. La discussion est interrompue, +l'un des commissaires prend la parole. «Citoyens représentans, dit-il, +nous venons vous faire part de la scène attendrissante qui vient de se +passer dans la salle des électeurs, où nous sommes allés donner le baiser +de paix à nos frères de Paris. Bientôt, nous l'espérons, la tête des +calomniateurs de cette cité républicaine tombera sous le glaive de la loi. +Nous sommes tous montagnards, vive la Montagne!» Un autre demande que les +représentans donnent aux commissaires le baiser fraternel. Aussitôt les +membres de l'assemblée quittent leurs places, et se jettent dans les bras +des commissaires des départements. Après quelques instans d'une scène +d'attendrissement et d'enthousiasme, les commissaires défilent dans la +salle, en poussant les cris de vive la Montagne! vive la république! et en +chantant: + +La Montagne nous a sauvés +En congédiant Gensonné.... +La Montagne nous a sauvés +En congédiant Gensonné. +Au diable les Buzot, +Les Vergniaud, les Brissot! +Dansons la carmagnole, etc. + +Ils se rendent ensuite aux Jacobins, où ils rédigent, au nom de tous les +envoyés des assemblées primaires, une adresse pour déclarer aux +départemens que Paris a été calomnié. «Frères et amis, écrivent-ils, +calmez, calmez vos inquiétudes. Nous n'avons tous ici qu'un sentiment. +Toutes nos âmes sont confondues, et la liberté triomphante ne promène plus +ses regards que sur des jacobins, des frères et des amis. Le _Marais_ +n'est plus. Nous ne formons ici qu'une énorme et terrible MONTAGNE qui va +vomir ses feux sur tous les royalistes et les partisans de la tyrannie. +Périssent les libellistes infâmes qui ont calomnié Paris!... Nous veillons +tous ici jour et nuit, et nous travaillons, de concert avec nos frères de +la capitale, au salut commun.... Nous ne rentrerons dans nos foyers que +pour vous annoncer que la France est libre et que la patrie est sauvée.» +Cette adresse, lue, applaudie avec enthousiasme, est envoyée à la +convention pour qu'elle soit insérée sur-le-champ dans le bulletin de la +séance. L'ivresse devient générale; une foule d'orateurs se précipitent à +la tribune du club, les têtes commencent à s'égarer. Robespierre, en +voyant ce trouble, demande aussitôt la parole. Chacun la lui cède avec +empressement. Jacobins, commissaires, tous applaudissent le célèbre +orateur, que quelques-uns n'avaient encore ni vu ni entendu. + +Il félicite les départemens qui viennent de sauver la France. «Ils la +sauvèrent, dit-il, une première fois en 89, en s'armant spontanément; une +seconde fois, en se rendant à Paris pour exécuter le 10 août; une +troisième, en venant donner au milieu de la capitale le spectacle de +l'union et de la réconciliation générale. Dans ce moment, de sinistres +événemens ont affligé la république, et mis son existence en danger; mais +des républicains ne doivent rien craindre; et ils ont à se défier d'une +émotion qui pourrait les entraîner à des désordres. On voudrait dans le +moment produire une disette factice et amener un tumulte; on voudrait +porter le peuple à l'Arsenal, pour en disperser les munitions, ou y mettre +le feu, comme il vient d'arriver dans plusieurs villes; enfin, on ne +renonce pas à causer encore un événement dans les prisons, pour calomnier +Paris, et rompre l'union qui vient d'être jurée. Défiez-vous de tant de +pièges, ajoute Robespierre; soyez calmes et fermes; envisagez sans crainte +les malheurs de la patrie, et travaillons tous à la sauver.» + +On se calme à ces paroles, et on se sépare après avoir salué le sage +orateur d'applaudissemens réitérés. + +Aucun désordre ne vint troubler Paris pendant les jours suivans, mais rien +ne fut oublié pour ébranler les imaginations et les disposer à un généreux +enthousiasme. On ne cachait aucun danger, on ne dérobait aucune nouvelle +sinistre à la connaissance du peuple; on publiait successivement les +déroutes de la Vendée, les nouvelles toujours plus alarmantes de Toulon, +le mouvement rétrograde de l'armée du Rhin, qui se repliait devant les +vainqueurs de Mayence, et enfin le péril extrême de l'armée du Nord, qui +était retirée au camp de César, et que les Impériaux, les Anglais, les +Hollandais, maîtres de Condé, de Valenciennes, et formant une masse +double, pouvaient enlever en un coup de main. Entre le camp de César et +Paris, il y avait tout au plus quarante lieues, et pas un régiment, pas un +obstacle qui pût arrêter l'ennemi. L'armée du Nord enlevée, tout était +perdu, et on recueillait avec anxiété les moindres bruits arrivant de +cette frontière. + +Les craintes étaient fondées, et dans ce moment en effet le camp de César +se trouvait dans le plus grand péril. Le 7 août, au soir, les coalisés y +étaient arrivés, et le menaçaient de toutes parts. Entre Cambray et +Bouchain, s'étend une ligne de hauteurs. L'Escaut les protège en les +parcourant. C'est là ce qu'on appelle le camp de César, appuyé sur deux +places, et bordé par un cours d'eau. Le 7 au soir, le duc d'York, chargé +de tourner les Français, débouche en vue de Cambray, qui formait la droite +du camp de César. Il somme la place; le commandant répond en fermant ses +portes et en brûlant les faubourgs. Le même soir, Cobourg, avec une masse +de quarante mille hommes, arrive sur deux colonnes aux bords de l'Escaut, +et bivouaque en face de notre camp. Une chaleur étouffante paralyse les +forces des hommes et des chevaux; plusieurs soldats, frappés des rayons du +soleil, ont expiré dans la journée. Kilmaine, nommé pour remplacer +Custine, et n'ayant voulu accepter le commandement que par intérim, ne +croit pas pouvoir tenir dans une position aussi périlleuse. Menacé, vers +sa droite, d'être tourné par le duc d'York, ayant à peine trente-cinq +mille hommes découragés à opposer à soixante-dix mille hommes victorieux, +il croit plus prudent de songer à la retraite, et de gagner du temps en +allant chercher un autre poste. La ligne de la Scarpe, placée derrière +celle de l'Escaut, lui paraît bonne à occuper. Entre Arras et Douay, des +hauteurs bordées par la Scarpe forment un camp semblable au camp de César, +et comme celui-ci appuyé par deux places, et bordé par un cours d'eau, +Kilmaine prépare sa retraite pour le lendemain matin 8. + +Son corps d'armée traversera la Cense, petite rivière longeant les +derrières du terrain qu'il occupe, et lui-même se portera, avec une forte +arrière-garde, vers la droite, où le duc d'York est tout près de +déboucher. Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, la grosse +artillerie, les bagages et l'infanterie se mettent en mouvement, +traversent la Cense, et détruisent tous les passages. Une heure après, +Kilmaine, avec quelques batteries d'artillerie légère, et une forte +division de cavalerie, se porte vers la droite, pour protéger la retraite +contre les Anglais. Il ne pouvait arriver plus à propos. Deux bataillons, +égarés dans leur route, se trouvaient engagés dans le petit village de +Marquion, et faisaient une forte résistance contre les Anglais. +Malgré leurs efforts, ils étaient près d'être enveloppés. Kilmaine, +arrivant aussitôt, place son artillerie légère sur le flanc des ennemis, +lance sur eux sa cavalerie, et les force à reculer; les bataillons sont +alors dégagés, et peuvent rejoindre le reste de l'armée. Dans ce moment, +les Anglais et les Impériaux, débouchant à la fois sur la droite et sur le +front du camp de César, le trouvent entièrement évacué. Enfin, vers la +chute du jour, les Français sont réunis au camp de Gavrelle, appuyés sur +Arras et Douay, et ayant la Scarpe devant eux. + +Ainsi, le 8 août, le camp de César est évacué comme l'avait été celui de +Famars; Cambray et Bouchain sont abandonnés à leurs propres forces, comme +Valenciennes et Condé. La ligne de la Scarpe, placée derrière celle de +l'Escaut, n'est pas, comme on sait, entre Paris et l'Escaut, mais entre +l'Escaut et la mer. Kilmaine vient donc de marcher sur le côté, au lieu de +marcher en arrière; et une partie de la frontière se trouve ainsi +découverte. Les coalisés peuvent se répandre dans tout le départemens du +Nord. Que feront-ils? Iront-ils, marchant une journée de plus, attaquer le +camp de Gavrelle, et enlever l'ennemi qui leur a échappé? Marcheront-ils +sur Paris; ou reviendront-ils à leur ancien projet sur Dunkerque? En +attendant ils poussent des partis jusqu'à Péronne et Saint-Quentin, et +l'alarme se communique à Paris, où l'on répand avec effroi que le camp de +César est perdu, comme celui de Famars; que Cambray est livré comme +Valenciennes. De toutes parts, on se déchaîne contre Kilmaine, oubliant le +service immense qu'il vient de rendre par sa belle retraite. + +La fête solennelle du 10 août, destinée à électriser tous les esprits, se +prépare au milieu de ces bruits sinistres. Le 9, on fait à la convention +le rapport sur le recensement des votes. Les quarante-quatre mille +municipalités ont accepté la constitution. Il ne manque dans le nombre des +votes que ceux de Marseille, de la Corse et de la Vendée. Une seule +commune, celle de Saint-Tonnant, départemens des Côtes-du-Nord, a osé +demander le rétablissement des Bourbons sur le trône. + +Le 10, la fête commence avec le jour. Le célèbre peintre David a été +chargé d'en être l'ordonnateur. A quatre heures du matin, le cortège est +réuni sur la place de la Bastille. La convention, les envoyés des +assemblées primaires, parmi lesquels on a choisi les quatre-vingt-six +doyens d'âge, pour représenter les quatre-vingt-six départemens, les +sociétés populaires, et toutes les sections armées, se rangent autour +d'une grande fontaine, dite de la _Régénération_. Cette fontaine est +formée par une grande statue de la Nature, qui de ses mamelles verse l'eau +dans un vaste bassin. Dès que le soleil a doré le faîte des édifices, on +le salue en chantant des strophes sur l'air de la Marseillaise. Le +président de la convention prend une coupe, verse sur le sol l'eau de la +régénération, en boit ensuite, et transmet la coupe aux doyens des +départemens, qui boivent chacun à leur tour. Après cette cérémonie, le +cortège s'achemine le long des boulevarts. Les sociétés populaires, ayant +une bannière où est peint l'oeil de la surveillance, s'avancent les +premières. Vient ensuite la convention tout entière. Chacun de ses membres +tient un bouquet d'épis de blé, et huit d'entre eux, placés au centre, +portent sur une arche l'Acte constitutionnel et les Droits de l'homme. +Autour de la convention, les doyens d'âge forment une chaîne, et marchent +unis par un cordon tricolore. Ils tiennent dans leurs mains un rameau +d'olivier, signe de la réconciliation des provinces avec Paris, et une +pique destinée à faire partie du faisceau national formé par les +quatre-vingt-six départemens. A la suite de cette portion du cortège, +viennent des groupes de peuple, avec les instrumens des divers métiers. +Au milieu d'eux, s'avance une charrue qui porte un vieillard et sa vieille +épouse, et qui est traînée par leurs jeunes fils. Cette charrue est +immédiatement suivie d'un char de guerre sur lequel repose l'urne +cinéraire des soldats morts pour la patrie. Enfin la marche est fermée par +des tombereaux chargés de sceptres, de couronnes, d'armoiries et de tapis +à fleurs de lys. + +Le cortège parcourt les boulevarts et s'achemine vers la place de la +Révolution. En passant au boulevart Poissonnière, le président de la +convention donne une branche de laurier aux héroïnes des 5 et 6 octobre, +assises sur leurs canons. Sur la place de la Révolution, il s'arrête de +nouveau, et met le feu à tous les insignes de la royauté et de la +noblesse, traînés dans les tombereaux. Ensuite il déchire un voile jeté +sur une statue, qui apparaissant à tous les yeux, laisse voir les traits +de la Liberté. Des salves d'artillerie marquent l'instant de son +inauguration; et, au même moment, des milliers d'oiseaux, portant de +légères banderoles, sont délivrés, et semblent annoncer, en s'élançant +dans les airs, que la terre est affranchie. + +On se rend ensuite au Champ-de-Mars par la place des Invalides, et on +défile devant une figure colossale, représentant le peuple français qui +terrasse le fédéralisme et l'étouffe dans la fange d'un marais. Enfin on +arrive au champ même de la fédération. Là , le cortège se divise en deux +colonnes, qui s'allongent autour de l'autel de la patrie. Le président de +la convention et les quatre-vingt-six doyens occupent le sommet de +l'autel; les membres de la convention et la masse des envoyés des +assemblées primaires en occupent les degrés. Chaque groupe de peuple vient +déposer alternativement autour de l'autel les produits de son métier, des +étoffes, des fruits, des objets de toute espèce. Le président de la +convention, recueillant ensuite les actes sur lesquels les assemblées +primaires ont inscrit leurs votes, les dépose sur l'autel de la patrie. +Une décharge générale d'artillerie retentit aussitôt; un peuple immense +joint ses cris aux éclats du canon, et on jure, avec le même enthousiasme +qu'aux 14 juillet 1790 et 1792, de défendre la constitution: serment bien +vain, si on considère la lettre de la constitution, mais bien héroïque et +bien observé, si on ne considère que le sol et la révolution elle-même! +Les constitutions en effet ont passé, mais le sol et la révolution furent +défendus avec une constance héroïque. + +Après cette cérémonie, les quatre-vingt-six doyens d'âge remettent leurs +piques au président; celui-ci en forme un faisceau, et le confie, avec +l'acte constitutionnel, aux députés des assemblées primaires, en leur +recommandant de réunir toutes leurs forces autour de l'arche de la +nouvelle alliance. On se sépare ensuite; une partie du cortège accompagne +l'urne cinéraire des Français morts pour la patrie, dans un temple destiné +à la recevoir; le reste va déposer l'arche de la constitution dans un lieu +où elle doit rester en dépôt jusqu'au lendemain, pour être rapportée +ensuite dans la salle de la convention. Une grande représentation, +figurant le siège et le bombardement de Lille, et la résistance héroïque +de ses habitans, occupe le reste de la journée, et dispose l'imagination +du peuple aux scènes guerrières. + +Telle fut cette troisième fédération de la France républicaine. On n'y +voyait pas, comme en 1790, toutes les classes d'un grand peuple, riches et +pauvres, nobles et roturiers, confondus un instant dans une même ivresse, +et fatigués de se haïr, se pardonnant pour quelques heures leurs +Différences de rang et d'opinion; on y voyait un peuple immense, ne +parlant plus de pardon, mais de danger, de dévouement, de résolutions +désespérées, et jouissant avec ivresse de ces pompes gigantesques, en +attendant de courir le lendemain sur les champs de bataille. Une +circonstance relevait le caractère de cette scène, et couvrait ce que des +esprits dédaigneux ou hostiles pourraient y trouver de ridicule, c'est le +danger, et l'entraînement avec lequel on le bravait. Au premier 14 juillet +1790, la révolution était innocente encore et bienveillante, mais elle +pouvait n'être pas sérieuse, et être mise à fin comme une farce ridicule, +par les baïonnettes étrangères; en août 1793, elle était tragique, mais +grande, signalée par des victoires et des défaites, et sérieuse comme une +résolution irrévocable et héroïque. + +Le moment de prendre de grandes mesures était arrivé. De toutes parts +fermentaient les idées les plus extraordinaires: on proposait d'exclure +tous les nobles des emplois, de décréter l'emprisonnement général des +suspects contre lesquels il n'existait pas encore de loi assez précise, de +faire lever la population en masse, de s'emparer de toutes les +subsistances, de les transporter dans les magasins de la république, qui +en ferait elle-même la distribution à chaque individu; on cherchait enfin, +sans savoir l'imaginer, un moyen qui fournît sur-le-champ des fonds +suffisans. On exigeait surtout que la convention restât en fonctions, +qu'elle ne cédât pas ses pouvoirs à la nouvelle législature qui devait lui +succéder, et que la constitution fût voilée comme la statue de la Liberté, +jusqu'à la défaite générale des ennemis de la république. + +C'est aux Jacobins que furent successivement proposées toutes ces idées. +Robespierre, ne cherchant plus à modérer l'élan de l'opinion, l'excitant +au contraire, insista particulièrement sur la nécessité de maintenir la +convention nationale dans ses fonctions, et il donnait là un sage conseil. +Dissoudre dans ce moment une assemblée qui était saisie du gouvernement +tout entier, dans le sein de laquelle les divisions avaient cessé, et la +remplacer par une assemblée neuve, inexpérimentée, et qui serait livrée +encore aux factions, était un projet désastreux. Les députés des provinces +entourant Robespierre, s'écrièrent qu'ils avaient juré de rester réunis +jusqu'à ce que la convention eût pris des mesures de salut public, et ils +déclarèrent qu'ils l'obligeraient à rester en fonctions. Audouin, gendre +de Pache, parla ensuite, et proposa de demander la levée en masse et +l'arrestation générale des suspects. Aussitôt, les commissaires des +assemblées primaires rédigent une pétition, et, le lendemain 12, viennent +la présenter à la convention. Ils demandent que la convention se charge de +sauver elle-même la patrie, qu'aucune amnistie ne soit accordée, que les +suspects soient arrêtés, qu'ils soient envoyés les premiers à l'ennemi, et +que le peuple levé en masse marche derrière eux. Une partie de ces +propositions est adoptée. L'arrestation des suspects est décrétée en +principe; mais le projet d'une levée en masse, qui paraissait trop +violent, est renvoyé à l'examen du comité de salut public. Les jacobins, +peu satisfaits, insistent, et continuent de répéter dans leur club, qu'il +ne faut pas un mouvement partiel, mais universel. + +Les jours suivans, le comité fait son rapport, et propose un décret trop +vague, et des proclamations trop froides. + +«Le comité, s'écrie Danton, n'a pas tout dit: il n'a pas dit que si la +France est vaincue, que si elle est déchirée, les riches seront les +premières victimes de la rapacité des tyrans; il n'a pas dit que les +patriotes vaincus déchireront et incendieront cette république, plutôt que +de la voir passer aux mains de leurs insolens vainqueurs! Voilà ce qu'il +faut apprendre à ces riches égoïstes.»--«Qu'espérez-vous, ajoute Danton, +vous qui ne voulez rien faire pour sauver la république? Voyez quel serait +votre sort si la liberté succombait! Une régence dirigée par un imbécile, +un roi enfant dont la minorité serait longue, enfin le morcellement de nos +provinces, et un déchirement épouvantable! Oui, riches, on vous +imposerait, on vous pressurerait davantage et mille fois davantage que +vous n'aurez à dépenser pour sauver votre pays et éterniser la liberté!... +La convention, ajoute Danton, a dans les mains les foudres populaires; +qu'elle en fasse usage et les lance à la tête des tyrans. Elle a les +commissaires des assemblées primaires, elle a ses propres membres; qu'elle +envoie les uns et les autres exécuter un armement général!» + +Les projets de loi sont encore renvoyés au comité. Le lendemain, les +jacobins dépêchent de nouveau les commissaires des assemblées primaires à +la convention. Ceux-ci viennent demander encore une fois, non un +recrutement partiel, mais la levée en masse, parce que, disent-ils, les +demi-mesures sont mortelles, parce que la nation entière est plus facile à +ébranler qu'une partie de ses citoyens! «Si vous demandez, ajoutent-ils, +cent mille soldats, ils ne se trouveront point; mais des millions d'hommes +répondront à un appel général. Qu'il n'y ait aucune dispense pour le +citoyen physiquement constitué pour les armes, quelques fonctions qu'il +exerce; que l'agriculture seule conserve les bras indispensables pour +tirer de la terre les productions alimentaires; que le cours du commerce +soit arrêté momentanément, que toute affaire cesse; que la grande, +l'unique et universelle affaire des Français, soit de sauver la +république!» + +La convention ne peut plus résister à une sommation aussi pressante. +Partageant elle-même l'entraînement des pétitionnaires, elle enjoint à son +comité de se retirer pour rédiger, dans l'instant même, le projet de la +levée en masse. Le comité revient quelques minutes après, et présente le +projet suivant, qui est adopté au milieu d'un transport universel: + +ART. 1er. Le peuple français déclare, par l'organe de ses représentans, +qu'il va se lever tout entier pour la défense de sa liberté, de sa +constitution, et pour délivrer enfin son territoire de ses ennemis. + +2. Le comité de salut public présentera demain le mode d'organisation de +ce grand mouvement national. + +Par d'autres articles, il était nommé dix-huit représentans chargés de se +répandre sur toute la France, et de diriger les envoyés des assemblées +primaires dans leurs réquisitions d'hommes, de chevaux, de munitions, de +subsistances. Cette grande impulsion donnée, tout devenait possible. Une +fois qu'il était déclaré que la France entière, hommes et choses, +appartenait au gouvernement, ce gouvernement, suivant le danger, ses +lumières et son énergie croissante, pouvait tout ce qu'il jugerait utile +et indispensable. Sans doute il ne fallait pas lever la population en +masse, et interrompre la production, et jusqu'au travail nécessaire à la +nutrition, mais il fallait que le gouvernement pût tout exiger, sauf à +n'exiger que ce qui serait suffisant pour les besoins du moment. + +Le mois d'août fut l'époque des grands décrets qui mirent toute la France +en mouvement, toutes ses ressources en activité, et qui terminèrent à +l'avantage de la révolution sa dernière et sa plus terrible crise. + +Il fallait à la fois mettre la population debout, la pourvoir d'armes, et +fournir, par une nouvelle mesure financière, à la dépense de ce grand +déplacement; il fallait mettre en rapport le papier-monnaie avec le prix +des subsistances et des denrées; il fallait distribuer les armées, les +généraux, d'une manière appropriée à chaque théâtre de guerre, et enfin, +satisfaire la colère révolutionnaire par de grandes et terribles +exécutions. On va voir ce que fit le gouvernement pour suffire à la fois à +ces besoins urgens et à ces mauvaises passions qu'il devait subir, +puisqu'elles étaient inséparables de l'énergie qui sauve un peuple en +danger. + +Exiger de chaque localité un contingent déterminé en hommes, ne convenait +pas aux circonstances, c'eût été douter de l'enthousiasme des Français en +ce moment, et on devait supposer cet enthousiasme pour l'inspirer. Cette +manière germanique d'imposer à chaque contrée les hommes comme l'argent, +était d'ailleurs en contradiction avec le principe de la levée en masse. +Un recrutement général par voie de tirage ne convenait pas davantage. Tout +le monde n'étant pas appelé, chacun aurait songé alors à s'exempter, et se +serait plaint du sort qui l'eût obligé à servir. La levée en masse +exposait, il est vrai, la France à un désordre universel, et excitait les +railleries des modérés et des contre-révolutionnaires. Le comité de salut +public imagina le moyen le plus convenable à la circonstance, ce fut de +mettre toute la population en disponibilité, de la diviser par +générations, et de faire partir ces générations par rang d'âge, au fur et +à mesure des besoins. «Dès ce moment, portait le décret[1], jusqu'à celui +où les ennemis auront été chassés du territoire de la république, tous les +Français seront en réquisition permanente pour le service des armées. + +[Note 1: 23 août.] + +Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront des armes et +transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits, +et serviront dans les hôpitaux; les enfans mettront le vieux linge en +charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour +exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois, et l'amour +de la république.» + +Tous les jeunes gens non mariés, ou veufs sans enfans, depuis l'âge de +dix-huit ans jusqu'à celui de vingt-cinq ans, devaient composer la +première levée, dite la _première réquisition_. Ils devaient se réunir +sur-le-champ, non dans les chefs-lieux de départemens, mais dans ceux de +district, car, depuis le fédéralisme, on craignait ces grandes réunions +par départemens, qui leur donnaient le sentiment de leurs forces et l'idée +de la révolte. D'ailleurs, il y avait un autre motif pour agir ainsi, +c'était la difficulté d'amasser dans les chefs-lieux des subsistances et +des approvisionnemens suffisans pour de grandes masses. Les bataillons +formés dans les chefs-lieux de district devaient commencer sur-le-champ +les exercices militaires, et se tenir prêts à partir au premier jour. La +génération de vingt-cinq ans à trente était avertie de se préparer, et, en +attendant, elle était chargée de faire le service de l'intérieur. Le reste +enfin, de trente jusqu'à soixante, était disponible au gré des +représentans envoyés pour opérer cette levée graduelle. Malgré ces +dispositions, la levée en masse et instantanée de toute la population +était ordonnée de droit dans certains lieux plus menacés, comme la Vendée, +Lyon, Toulon, le Rhin, etc. + +Les moyens employés pour armer les levées, les loger, les nourrir, étaient +analogues aux circonstances. Tous les chevaux et bêtes de somme, dont +l'agriculture et les fabriques pouvaient se passer, étaient requis et mis +à la disposition des ordonnateurs des armées. Les armes de calibre +devaient être données à la génération qui partait; les armes de chasse et +les piques étaient réservées au service de l'intérieur. Dans les +départemens où des manufactures d'armes pouvaient être établies, les +places, les promenades publiques, les grandes maisons comprises dans les +biens nationaux, devaient servir à construire des ateliers. Le principal +établissement se trouvait à Paris. On plaçait les forges dans les jardins +du Luxembourg, les machines à forer les canons sur les bords de la Seine. +Tous les ouvriers armuriers étaient requis, ainsi que les ouvriers en +horlogerie, qui, dans le moment, avaient peu de travail, et qui pouvaient +être employés à certaines parties de la fabrication des armes. Trente +millions étaient mis, pour cette seule manufacture, à la disposition du +ministre de là guerre. Ces moyens extraordinaires seraient employés +jusqu'à ce qu'on eût porté la fabrication à mille fusils par jour. On +plaçait ce grand établissement à Paris, parce que là , sous les yeux du +gouvernement et des jacobins, toute négligence devenait impossible, et +tous les prodiges de rapidité et d'énergie étaient assurés. Cette +manufacture ne tarda pas en effet à remplir sa destination. + +Le salpêtre manquant, on songea à l'extraire du sol des caves. On imagina +donc de les faire visiter toutes, pour juger si la terre dans laquelle +elles étaient creusées en contenait quelques parties. En conséquence, +chaque particulier dut souffrir la visite et la fouille des caves, pour en +lessiver la terre lorsqu'elle contiendrait du salpêtre. Les maisons +devenues nationales furent destinées à servir de casernes et de magasins. + +Pour procurer les subsistances à ces grandes masses armées, on prit +diverses mesures qui n'étaient pas moins extraordinaires que les +précédentes. Les jacobins auraient voulu que la république, faisant +achever le tableau général des subsistances, les achetât toutes, et s'en +fît ensuite la distributrice, soit en les donnant aux soldats armés pour +elle, soit en les vendant aux autres citoyens à un prix modéré. Ce +penchant à vouloir tout faire, à suppléer la nature elle-même, quand elle +ne marche pas à notre gré, ne fut point aussi aveuglément suivi que +l'auraient désiré les jacobins. Cependant il fut ordonné que les tableaux +des subsistances, déjà commandés aux municipalités, seraient promptement +terminés, et envoyés au ministère de l'intérieur, pour faire la +statistique générale des besoins et des ressources; que le battage des +grains serait achevé là où il ne l'était pas, et que les municipalités les +feraient battre elles-mêmes si les particuliers s'y refusaient; que les +fermiers ou propriétaires des grains paieraient en nature leurs +contributions arriérées, et les deux tiers de celles de l'année 1793; +qu'enfin les fermiers et régisseurs des biens devenus nationaux en +déposeraient les revenus aussi en nature. + +L'exécution de ces mesures extraordinaires ne pouvait être +qu'extraordinaire aussi. Des pouvoirs limités, confiés à des autorités +locales qui auraient été à chaque instant arrêtées par des résistances, +qui, d'ailleurs, n'auraient pas eu toutes la même énergie et le même +dévouement, ne convenaient ni à la nature des mesures décrétées ni à leur +urgence. La dictature des commissaires de la convention était encore ici +le seul moyen dont on pût faire usage. Ils avaient été employés déjà pour +la première levée des trois cent mille hommes, décrétée en mars, et ils +avaient promptement et complètement rempli leur mission. Envoyés aux +armées, ils surveillaient les généraux et leurs opérations, quelquefois +contrariaient des militaires consommés, mais partout ranimaient le zèle, +et communiquaient une grande vigueur de volonté. Enfermés dans les places +fortes, ils avaient soutenu des sièges héroïques à Valenciennes et à +Mayence; répandus dans l'intérieur, ils avaient puissamment contribué à +étouffer le fédéralisme. Ils furent donc encore employés ici, et reçurent +des pouvoirs illimités, pour exécuter cette réquisition des hommes et des +choses. Ayant sous leurs ordres les commissaires des assemblées primaires, +pouvant les diriger à leur gré, leur confier une partie de leurs pouvoirs, +ils tenaient sous leur main des hommes dévoués, parfaitement instruits de +l'état de chaque localité, et n'ayant d'autorité que ce qu'ils leur en +donneraient eux-mêmes pour le besoin de ce service extraordinaire. + +Il y avait déjà différens représentans dans l'intérieur, soit dans la +Vendée, soit à Lyon et à Grenoble, pour détruire les restes du +fédéralisme; il en fut nommé encore dix-huit, chargés de se partager la +France, et de se concerter avec ceux qui étaient déjà en mission pour +faire mettre en marche les jeunes gens de la première réquisition, pour +les armer, les approvisionner, et les diriger sur les points convenables, +d'après l'avis et les demandes des généraux. Ils devaient en outre achever +la complète soumission des administrations fédéralistes. + +Il fallait à ces mesures militaires joindre des mesures financières pour +fournir aux dépenses de la guerre. On connaît l'état de la France sous ce +rapport. Une dette en désordre, composée de dettes de toute espèce, de +toute date, et qui étaient opposées aux dettes contractées sous la +république; les assignats discrédités, auxquels on opposait le numéraire, +le papier étranger, les actions des compagnies financières, et qui ne +pouvaient plus servir au gouvernement pour payer les services publics, ni +au peuple pour acheter les marchandises dont il avait besoin; telle était +alors notre situation. Que faire dans de pareilles conjonctures? +Fallait-il emprunter, ou émettre des assignats? Emprunter était impossible +dans le désordre où se trouvait la dette, et avec le peu de confiance +qu'inspiraient les engagemens de la république. Emettre des assignats +était facile, et il suffisait pour cela de l'imprimerie nationale. Mais, +pour fournir aux moindres dépenses, il fallait émettre des quantités +énormes de papier, c'est-à -dire cinq ou six fois plus que sa valeur +nominale, et par là on augmentait nécessairement la grande calamité de son +discrédit, et on amenait un nouveau renchérissement dans les marchandises. +On va voir ce que le génie de la nécessité inspira aux hommes qui +s'étaient chargés du salut de la France. + +La première et la plus indispensable mesure était de mettre de l'ordre +dans la dette, et d'empêcher qu'elle ne fût divisée en contrats de toutes +les formes, de toutes les époques, et qui, par leurs différences d'origine +et de nature, donnaient lieu à un agiotage dangereux et +contre-révolutionnaire. La connaissance de ces vieux titres, leur +vérification, leur classement, exigeaient une science particulière, et +introduisaient une effrayante complication dans la comptabilité. Ce +n'était qu'à Paris que chaque rentier pouvait se faire payer, et +quelquefois la division de sa créance en plusieurs portions l'obligeait à +se présenter chez vingt payeurs différens. Il y avait la dette constituée, +la dette exigible à terme fixe, la dette exigible provenant de la +liquidation; et, de cette manière, le trésor était exposé tous les jours à +des échéances, et obligé de se procurer des capitaux pour rembourser des +sommes échues. «Il faut uniformiser et républicaniser la dette,» dit +Cambon; et il proposa de convertir tous les contrats des créanciers de +l'état en une inscription sur un grand livre, qui serait appelé +_Grand-Livre de la dette publique_. Cette inscription et l'extrait qu'on +en délivrerait aux créanciers, seraient désormais leurs seuls titres. Pour +les rassurer sur la conservation de ce livre, il devait en être déposé un +double aux archives de la trésorerie; et, du reste, le feu et les autres +accidens ne le menaçaient pas plus que les registres des notaires. Les +Créanciers devaient donc, dans un délai déterminé, remettre leurs titres +pour qu'ils fussent inscrits et brûlés ensuite. Les notaires avaient ordre +d'apporter tous les titres dont ils étaient dépositaires, et on les +punissait de dix ans de fers si, avant la remise, ils en gardaient ou +délivraient des copies. Si le créancier laissait écouler six mois pour se +faire inscrire, il perdait les intérêts; s'il laissait écouler un an, il +était déchu, et perdait le capital. «De cette manière, disait Cambon, la +dette contractée par le despotisme ne pourra plus être distinguée de celle +contractée depuis la révolution; et je défie _monseigneur le despotisme_, +s'il ressuscite, de reconnaître son ancienne dette lorsqu'elle sera +confondue avec la nouvelle. Cette opération faite, vous verrez le +capitaliste qui désire un roi parce qu'il a un roi pour débiteur, et qui +craint de perdre sa créance si son débiteur n'est pas rétabli, désirer la +république qui sera devenue sa débitrice, parce qu'il craindra de perdre +son capital en la perdant.» + +Ce n'était pas là le seul avantage de cette institution; elle en avait +d'autres encore tout aussi grands, et elle commençait le système du crédit +public. Le capital de chaque créance était converti en une rente +perpétuelle, au taux de cinq pour cent. Ainsi le créancier d'une somme de +1,000 francs se trouvait inscrit sur le Grand-Livre pour une rente de 50 +francs. De cette manière, les anciennes dettes, dont les unes portaient +des intérêts usuraires, dont les autres étaient frappées de retenues +injustes, ou grevées de certains impôts, étaient ramenées à un intérêt +uniforme et équitable. L'état, changeant sa dette en une rente +perpétuelle, n'était plus exposé à des échéances, et ne pouvait jamais +être obligé à rembourser le capital, pourvu qu'il servit les intérêts. Il +trouvait en outre un moyen facile et avantageux de s'acquitter, c'était de +racheter la rente sur la place, lorsqu'elle viendrait à baisser au-dessous +de sa valeur: ainsi, quand une rente de 50 livres de revenu et de 1,000 +francs de capital ne vaudrait que neuf ou huit cents livres, l'état +gagnerait, disait Cambon, un dixième ou un cinquième du capital en +rachetant sur la place. Ce rachat n'était pas encore organisé au moyen +d'un amortissement fixe, mais le moyen était entrevu, et la science du +crédit public commençait à se former. + +Ainsi l'inscription sur le Grand-Livre simplifiait la forme des titres, +rattachait l'existence de la dette à l'existence de la république, et +changeait les créances en une rente perpétuelle, dont le capital était non +remboursable, et dont l'intérêt était le même pour toutes les portions +d'inscriptions. Cette idée était simple et empruntée en partie aux +Anglais; mais il fallait un grand courage d'exécution pour l'appliquer à +la France, et il y avait un grand mérite d'à -propos à le faire dans le +moment. Sans doute, on peut trouver quelque chose de forcé à une opération +destinée à changer ainsi brusquement la nature des titres et des créances, +à ramener l'intérêt à un taux unique, et à frapper de déchéance les +créanciers qui se refuseraient à cette conversion; mais, pour un état, la +justice est le meilleur ordre possible; et cette grande et énergique +uniformisation de la dette convenait à une révolution hardie, complète, +qui avait pour but de tout soumettre au droit commun. + +Le projet de Cambon joignait à cette hardiesse un respect scrupuleux pour +les engagemens pris à l'égard des étrangers, qu'on avait promis de +rembourser à des époques fixes. Il portait que les assignats n'ayant pas +cours hors de France, les créanciers étrangers seraient payés en +numéraire, et aux époques déterminées. En outre, les communes ayant +contracté des dettes particulières, et faisant souffrir leurs créanciers +qu'elles ne payaient pas, l'état se chargeait de leurs dettes, et ne +s'emparait de leurs propriétés que jusqu'à concurrence des sommes +employées au remboursement. Ce projet fut adopté[1] en entier, et aussi +bien exécuté qu'il était bien conçu. + +[Note 1: 24 août.] + +Le capital de la dette ainsi uniformisée fut converti en une masse de +rentes de 200 millions par an. On crut devoir, pour remplacer les anciens +impôts de différente espèce dont elle était grevée, la frapper d'une +imposition foncière d'un cinquième, ce qui réduisait le service des +intérêts à 160 millions. De cette manière tout était simplifié, éclairci; +une grande source d'agiotage se trouvait détruite, et la confiance +renaissait, parce qu'une banqueroute partielle, à l'égard de telle ou +telle espèce de créance, ne pouvait plus avoir lieu, et qu'une banqueroute +générale pour toute la dette n'était pas supposable. + +Dès ce moment, il devenait plus facile de recourir à un emprunt. On va +voir de quelle manière on se servit de cette mesure pour soutenir les +assignats. + +La valeur dont la révolution disposait pour ses dépenses extraordinaires +consistait toujours uniquement dans les biens nationaux. Cette valeur, +représentée par les assignats, flottait dans la circulation. Il fallait +favoriser les ventes pour faire rentrer les assignats, et les relever en +les rendant plus rares. Des victoires étaient le meilleur moyen, mais non +le plus facile, de hâter les ventes. Pour y suppléer, on imagina divers +expédiens. Par exemple, on avait permis aux acquéreurs de diviser leurs +paiemens en plusieurs années. Mais cette mesure, inventée pour favoriser +les paysans et les rendre propriétaires, était plus propre à provoquer +des ventes qu'à faire rentrer des assignats. Afin de diminuer plus +sûrement leur quantité circulante, on avait décidé de faire le +remboursement des offices, partie en assignats, partie en _reconnaissances +de liquidation_. Les remboursements s'élevant à moins de 3,000 francs +devaient être soldés en assignats, les autres devaient l'être en +_reconnaissances de liquidation_, qui n'avaient pas cours de monnaie, qui +ne pouvaient pas être divisées en sommes moindres de 10,000 livres, ni +autrement transmises que les autres effets au porteur, et qui étaient +reçues en paiement des biens nationaux. De cette manière, on diminuait la +portion des biens nationaux convertis en monnaie forcée; tout ce qui était +transformé en _reconnaissances de liquidation_ consistait en sommes peu +divisées, difficilement transmissibles, fixées dans les mains des riches, +et éloignées de la circulation et de l'agiotage. + +Pour contribuer encore à la vente des biens nationaux, on déclara, en +créant le Grand-Livre, que les inscriptions de rentes seraient reçues pour +moitié dans le paiement de ces biens. Cette facilité devait amener de +nouvelles ventes et de nouvelles rentrées d'assignats. + +Mais tous ces moyens adroits ne suffisaient pas, et la masse de +papier-monnaie était encore beaucoup trop considérable. L'assemblée +constituante, l'assemblée législative, et la convention, avaient décrété +successivement la création de 5 milliards et 100 millions d'assignats: 484 +millions n'avaient pas encore été émis et restaient dans les caisses; il +n'avait donc été mis en circulation que 4 milliards 616 millions. Une +partie était rentrée par les ventes; les acheteurs pouvant prendre des +termes pour le paiement, il était dû encore, pour les acquisitions faites, +12 à 15 millions. Il était rentré en tout 840 millions d'assignats qui +avaient été brûlés: il en restait donc en circulation, au mois d'août +1793, 3 milliards 776 millions. + +Le premier soin fut de démonétiser les assignats à effigie royale, qui +étaient accaparés, et nuisaient aux assignats républicains par la +confiance supérieure qu'ils inspiraient. Quoique démonétisés, ils ne +cessèrent pas d'avoir une valeur; ils furent transformés en effets au +porteur, et purent être reçus ou en paiement des contributions, ou en +paiement des domaines nationaux, jusqu'au 1er janvier suivant. Passé cette +époque, ils ne devaient plus avoir aucune espèce de valeur. Ces assignats +s'élevaient à 558 millions. Cette mesure les faisait nécessairement +disparaître de la circulation avant quatre mois, et comme on les savait +tous dans les mains des spéculateurs contre-révolutionnaires, on faisait +preuve de justice en ne les annulant pas et en les obligeant seulement à +rentrer au trésor. + +On se souvient que, pendant le mois de mai, lorsqu'il fut déclaré en +principe qu'il y aurait des armées dites révolutionnaires, on décréta en +même temps qu'il serait établi un emprunt forcé d'un milliard sur les +riches, pour subvenir aux frais d'une guerre dont ils étaient, comme +aristocrates, réputés les auteurs, et à laquelle ils ne voulaient +consacrer ni leurs personnes, ni leurs fortunes. Cet emprunt, réparti +comme on va le voir, fut consacré, d'après le projet de Cambon, à faire +rentrer un milliard d'assignats en circulation. Pour laisser le choix aux +citoyens de meilleure volonté, et leur assurer quelques avantages, il +était ouvert un emprunt volontaire; ceux qui se présentaient pour le +remplir recevaient une inscription de rente au taux déjà décrété de 5 pour +cent, et obtenaient ainsi un intérêt de leurs fonds. Ils pouvaient, avec +cette inscription, s'exempter de contribuer à l'emprunt forcé, ou du moins +jusqu'à concurrence de la valeur placée dans le prêt volontaire. Les +riches de mauvaise volonté, qui attendaient l'exécution de l'emprunt +forcé, recevaient un titre qui ne portait aucun intérêt, et qui n'était, +comme l'inscription de rente, qu'un titre républicain avec 5 pour cent de +moins. Enfin, comme, d'après la nouvelle loi, les inscriptions pouvaient +servir pour moitié dans le paiement des biens nationaux, les prêteurs +volontaires, recevant une inscription de rente, avaient la faculté de se +rembourser immédiatement en biens nationaux; tandis qu'au contraire les +certificats de l'emprunt forcé ne devaient être pris en paiement des +domaines acquis que deux ans après la paix. Il fallait, disait le projet, +intéresser les riches à la prompte fin de la guerre et à la pacification +de l'Europe. + +L'emprunt forcé ou volontaire devait faire rentrer un milliard d'assignats +qui seraient brûlés. Il devait en rentrer, en outre, par les contributions +arriérées, 700 millions, dont 558 millions en assignats royaux déjà +démonétisés, et reçus seulement pour le paiement des impôts. On était donc +assuré, en deux ou trois mois, d'avoir enlevé à la circulation, d'abord le +milliard de l'emprunt, puis 700 millions de contributions. La somme +flottante de 3 milliards 776 millions se trouverait donc réduite à 2 +milliards 76 millions. En supposant, ce qui était probable, que la faculté +de changer les inscriptions de la dette en biens nationaux amènerait de +nouvelles acquisitions, on pouvait par cette voie faire rentrer peut-être +5 à 600 millions. La masse totale se trouverait donc encore peut-être +réduite par-là à 15 ou 16 cents millions. Ainsi, pour le moment, en +réduisant la masse flottante de plus de moitié, on rendait aux assignats +Leur valeur; les 484 millions restant en caisse devenaient disponibles. +Les 700 millions rentrés par les impôts, et dont 558 devaient recevoir +l'effigie républicaine et être remis en circulation, recouvraient aussi +leur valeur, et pouvaient être employés l'année suivante. On avait donc +relevé les assignats pour le moment, et c'était là l'essentiel. Si l'on +parvenait à se sauver, la victoire les relèverait tout à fait, permettrait +de faire de nouvelles émissions, et de réaliser le reste des biens +nationaux, reste qui était considérable et qui s'augmentait chaque jour +par l'émigration. + +Le mode d'exécution de cet emprunt forcé était, de sa nature, prompt et +nécessairement arbitraire. Comment évaluer les fortunes sans erreur, sans +injustice, même à des époques de calme, en prenant le temps nécessaire, et +en consultant toutes les probabilités? Or, ce qui n'est pas possible, même +avec les circonstances les plus propices, devait l'être bien moins encore +dans un temps de violence et de précipitation. Mais lorsqu'on était obligé +de troubler tant d'existences, de frapper tant de têtes, pouvait-on +s'inquiéter beaucoup d'une méprise sur les fortunes, et de quelques +inexactitudes de répartition? On institua donc pour l'emprunt forcé, comme +pour les réquisitions, une espèce de dictature, et on l'attribua aux +communes. Chaque individu était obligé de déclarer l'état de ses revenus. +Dans chaque commune, le conseil général nommait des vérificateurs; ces +vérificateurs décidaient, d'après leurs connaissances des localités, si +les déclarations étaient vraisemblables; et s'ils les supposaient fausses, +ils avaient le droit de les porter au double. Dans le revenu de chaque +famille, il était prélevé 1,000 francs par individu, mari, femme et +enfants; tout ce qui excédait constituait le revenu superflu, et, comme +tel, imposable. De 1,000 fr. à 10,000 fr. de revenu imposable, la taxe +était d'un dixième. 1,000 fr. de superflu payaient 100 fr.; 2,000 fr. de +superflu payaient 200 fr., et ainsi de suite. Tout revenu superflu +excédant 10,000 fr. était imposé d'une somme égale à sa valeur. De cette +manière, toute famille qui, outre les 1,000 fr. accordés par individu, +et les 10,000 de superflu frappés d'un dixième, jouissait encore d'un +revenu supérieur, devait donner à l'emprunt tout cet excédant. Ainsi, une +famille composée de cinq individus, et riche à 50,000 livres de rentes, +avait 5,000 fr. réputés nécessaires, 10,000 fr. imposés d'un dixième, et +réduits à neuf, ce qui faisait en tout quatorze; et elle devait pour cette +année abandonner les 36,000 fr. restants à l'emprunt forcé ou volontaire. +Prendre une année de superflu à toutes les classes opulentes n'était +certainement pas une si grande rigueur, lorsque tant d'individus allaient +expirer sur les champs de bataille; et cette somme, que du reste on aurait +pu prendre sans condition, comme taxe indispensable de guerre, on +l'échangeait contre un titre républicain, conversible ou en rentes sur +l'état, ou en portions de biens nationaux[1]. + +[Note 1: Le décret sur l'emprunt forcé est du 3 septembre.] + +Cette grande opération consistait donc à tirer de la circulation un +milliard d'assignats en le prenant aux riches; d'ôter à ce milliard sa +qualité de monnaie et de valeur circulante, et d'en faire une simple +délégation sur les biens nationaux, que les riches échangeraient ou non en +une portion correspondante de ces biens. De cette manière, on les +obligeait de devenir acquéreurs, ou du moins à fournir la même somme +d'assignats qu'ils auraient fournie s'ils l'étaient devenus. C'était, en +un mot, le placement forcé d'un milliard d'assignats. + +A ces mesures, destinées à soutenir le papier monnaie, on en joignit +d'autres encore. Après avoir détruit la rivalité des anciens contrats sur +l'état, celle des assignats à l'effigie royale, il fallait détruire la +rivalité des actions des compagnies de finances. On décréta donc +l'abolition de la compagnie d'assurances à vie, de la compagnie de la +caisse d'escompte, de toutes celles enfin dont le fonds consistait en +actions au porteur, en effets négociables, en inscriptions sur un livre, +et transmissibles à volonté. Il fut décidé que leur liquidation serait +faite dans un court délai, et que le gouvernement pourrait seul à l'avenir +créer de ces sortes d'établissemens. On ordonna un prompt rapport sur la +compagnie des Indes, qui, par son importance, exigeait un examen +particulier. On ne pouvait pas empêcher l'existence des lettres de change +sur l'étranger, mais on déclara traîtres à la patrie les Français qui +plaçaient leurs fonds sur les banques ou comptoirs des pays avec lesquels +la république était en guerre. Enfin on eut recours à de nouvelles +sévérités contre le numéraire, et le commerce qui s'en faisait. Déjà on +avait puni de six ans de gêne quiconque vendrait ou achèterait du +numéraire, c'est-à -dire qui le recevrait ou le donnerait pour une somme +différente d'assignats; on avait de même soumis à une amende tout vendeur +ou acheteur de marchandises, qui traiterait à un prix différent, suivant +que le paiement serait stipulé en numéraire ou en assignats. De pareils +faits étant difficiles à atteindre, on s'en vengea en augmentant la peine. +Tout individu convaincu d'avoir refusé en paiement des assignats, de les +avoir donnés ou reçus à une perte quelconque, fut condamné à une amende de +3,000 liv., et à six mois de détention pour la première fois; et en cas de +récidive, à une amende double et à vingt ans de fer. Enfin, comme la +monnaie de billon était indispensable dans les marchés, et ne pouvait être +facilement suppléée, on ordonna que les cloches seraient employées à +fabriquer des décimes, des demi-décimes, etc., valant deux sous, un sou. +etc. + +Mais quelques moyens qu'on employât pour faire remonter, les assignats et +détruire les rivalités qui leur étaient si nuisibles, on ne pouvait pas +espérer de les remettre au niveau du prix des marchandises, et il fallait +forcément rabaisser le prix de celles-ci. D'ailleurs le peuple croyait à +de la malveillance de la part des marchands, il croyait à des +accaparemens, et quelle que fût l'opinion des législateurs, ils ne +pouvaient modérer, sous ce rapport, un peuple qu'ils déchaînaient sur tous +les autres. Il fallut donc faire pour toutes les marchandises ce qu'on +avait déjà fait pour le blé. On rendit un décret qui rangeait +l'accaparement au nombre des crimes capitaux, et le punissait de mort. +Était considéré comme accapareur _celui qui dérobait à la circulation les +marchandises de première nécessité_, sans qu'il les mît publiquement en +vente. Les marchandises déclarées _de première nécessité_ étaient le pain, +la viande, les grains, la farine, les légumes, les fruits, les charbons, +le bois, le beurre, le suif, le chanvre, le lin, le sel, le cuir, les +boissons, les salaisons, les draps, la laine, et toutes les étoffes, +excepté les soieries. Les moyens d'exécution, pour un pareil décret, +étaient nécessairement inquisitoriaux et vexatoires. Il devait être fait +par chaque marchand des déclarations préalables de ce qu'il possédait en +magasin. Ces déclarations devaient être vérifiées au moyen de visites +domiciliaires. Toute fraude ou complicité était, comme le fait lui-même, +punie de mort. Des commissaires, nommés par les communes, étaient chargés +de faire exhiber les factures, et d'après ces factures, de fixer un prix +qui, en laissant un profit modique au marchand, n'excédât pas les moyens +du peuple. Si pourtant, ajoutait le décret, le haut prix des factures +rendait le profit des marchands impossible, la vente n'en serait pas moins +effectuée, à un prix auquel l'acheteur pût atteindre. Ainsi, dans ce +décret, comme dans celui qui ordonnait la déclaration des blés et leur +_maximum_, on laissait aux communes le soin de taxer les prix suivant +l'état des choses dans chaque localité. Bientôt on allait être conduit à +généraliser encore ces mesures, et à les rendre plus violentes en les +étendant davantage. + +Les opérations militaires, administratives et financières de cette époque +étaient donc aussi habilement conçues que la situation le permettait, et +aussi vigoureuses que l'exigeait le danger. Toute la population, divisée +en générations, était à la disposition des représentans, et pouvait être +appelée, soit à se battre, soit à fabriquer des armes, soit à panser les +blessés. Toutes les anciennes dettes, converties en une seule dette +républicaine, étaient exposées à partager le même sort, et à n'avoir pas +plus de valeur que les assignats. On détruisait les rivalités multipliées +des anciens contrats, des assignats royaux, des actions des compagnies; on +empêchait les capitaux de se retirer sur ces valeurs privilégiées, en les +assimilant toutes; les assignats ne rentrant pas, on en prenait un +milliard sur les riches, qu'on faisait passer de l'état de monnaie à +l'état d'une simple délégation sur les biens nationaux. Enfin, pour +établir un rapport forcé entre les monnaies et les marchandises de +première nécessité, on laissait aux communes le soin de rechercher toutes +les subsistances, toutes les marchandises, et de les faire vendre à un +prix convenable dans chaque localité. Jamais aucun gouvernement ne prit à +la fois des mesures ni plus vastes ni plus hardiment imaginées, et pour +accuser leurs auteurs de violence, il faudrait oublier le danger d'une +invasion universelle, et la nécessité de vivre sur les biens nationaux +sans acheteurs. Tout le système des moyens forcés dérivait de ces deux +causes. Aujourd'hui, une génération superficielle et ingrate critique ces +opérations, trouve les unes violentes, les autres contraires aux bons +principes d'économie, et joint le tort de l'ingratitude à l'ignorance du +temps et de la situation. Qu'on revienne aux faits, et qu'enfin on soit +juste pour des hommes auxquels il en a coûté tant d'efforts et de périls +pour nous sauver. + +Après ces mesures générales de finances et d'administration, il en fut +pris d'autres plus spécialement appropriées à chaque théâtre de la guerre. +Les moyens extraordinaires, depuis longtemps résolus à l'égard de la +Vendée, furent enfin décrétés. Le caractère de cette guerre était +maintenant bien connu. Les forces de la rébellion ne consistaient pas dans +des troupes organisées qu'on pût détruire par des victoires, mais dans une +population qui, en apparence paisible et occupée de ses travaux agricoles, +se levait tout à coup à un signal donné, accablait de sa masse, surprenait +de son attaque imprévue les troupes républicaines, et, en cas de défaite, +se cachait dans ses bois, dans ses champs, et reprenait ses travaux sans +qu'on pût distinguer celui qui avait été soldat de celui qui n'avait pas +cessé d'être paysan. Une lutte opiniâtre de plus de six mois, des +soulèvements qui avaient été quelquefois de cent mille hommes, des actes +de la plus grande témérité, une renommée formidable, et l'opinion établie +que le plus grand danger de la révolution était dans cette guerre civile +dévorante, devaient appeler toute l'attention du gouvernement sur la +Vendée, et provoquer à son égard les mesures les plus énergiques et les +plus colères. Depuis longtemps on disait que le seul moyen de soumettre ce +malheureux pays était, non de le combattre, mais de le détruire, puisque +ses armées n'étaient nulle part et se trouvaient partout. Ces voeux furent +exaucés par un décret formidable[1], où la Vendée, les derniers Bourbons, +les étrangers, étaient frappés tous à la fois d'extermination. + +[Note 1: 1er août.] + +En conséquence de ce décret, il fut ordonné au ministre de la guerre +d'envoyer dans les départemens révoltés des matières combustibles pour +incendier les bois, les taillis et les genêts. «Les forêts, était-il dit, +seront abattues, les repaires des rebelles seront détruits, les récoltes +seront coupées par des compagnies d'ouvriers, les bestiaux seront saisis, +et le tout transporté hors du pays. Les vieillards, les femmes, les +enfants, seront conduits hors de la contrée, et il sera pourvu à leur +subsistance avec les égards dus à l'humanité.» Il était enjoint en outre +aux généraux et aux représentans en mission de faire tout autour de la +Vendée les approvisionnements nécessaires pour nourrir de grandes masses, +et, aussitôt après, de provoquer dans les départemens environnants, non +pas une levée graduelle, comme dans les autres parties de la France, mais +une levée subite et générale, et de verser ainsi toute une population sur +une autre. Le choix des hommes répondit à la nature de ces mesures. On a +vu Biron, Berthier, Menou, Westermann, compromis et destitués pour avoir +soutenu le système de la discipline, et Rossignol, infracteur de cette +discipline, tiré de prison par les agents du ministère. Le triomphe du +système jacobin fut complet. Rossignol, de simple chef de bataillon, fut +tout à coup nommé général en chef de l'armée des côtes de La Rochelle. +Ronsin, le chef de ces agents du ministère qui portaient dans la Vendée +toutes les passions des jacobins et soutenaient qu'il ne fallait pas des +généraux expérimentés, mais des généraux franchement républicains; non pas +une guerre régulière, mais exterminatrice; que tout homme de nouvelle +levée était soldat, que tout soldat pouvait être général; Ronsin, le chef +de ces agents, fut fait en quatre jours capitaine, chef d'escadron, +général de brigade, et fut adjoint à Rossignol avec tous les pouvoirs du +ministère lui-même pour présider à l'exécution de ce nouveau système de +guerre. On ordonna en même temps que la garnison de Mayence fût conduite +en poste du Rhin dans la Vendée. La méfiance était si grande, que les +généraux de cette brave garnison avaient été mis en arrestation pour avoir +capitulé. Heureusement, le brave Merlin, toujours écouté avec la +considération due à un caractère héroïque, vint rendre témoignage de leur +dévouement et de leur bravoure. Kléber, Aubert-Dubayet, furent rendus à +leurs soldats, qui voulaient les délivrer de vive force, et ils se +rendirent dans la Vendée, où ils devaient, par leur habileté, réparer les +désastres causés par les agents du ministère. Il est une vérité qu'il faut +répéter toujours: la passion n'est jamais ni sage, ni éclairée, mais c'est +la passion seule qui peut sauver les peuples dans les grandes extrémités. +La nomination de Rossignol était une hardiesse étrange, mais elle +annonçait un parti bien pris, elle ne permettait plus les demi-mesures +dans cette funeste guerre de la Vendée, et elle obligeait toutes les +administrations locales qui étaient encore incertaines à se prononcer. Ces +jacobins fougueux, répandus dans les armées, les troublaient souvent, mais +ils y communiquaient cette énergie de résolution sans laquelle il n'y +aurait eu ni armement, ni approvisionnement, ni moyens d'aucune espèce. +Ils étaient d'une injustice inique envers les généraux, mais ils ne +permettaient à aucun de faiblir ou d'hésiter. On verra bientôt leur folle +ardeur, se combinant avec la prudence d'hommes plus calmes, produire les +plus grands et les plus heureux résultats. + +Kilmaine, auteur de la belle retraite qui avait sauvé l'armée du Nord, fut +aussitôt remplacé par Houchard, ci-devant général de l'armée de la +Moselle, et jouissant d'une assez grande réputation de bravoure et de +zèle. Dans le comité de salut public, quelques changements eurent lieu. +Thuriot et Gasparin, malades, donnèrent leur démission. L'un d'eux fut +remplacé par Robespierre, qui pénétra enfin dans le gouvernement, et dont +la puissance immense fut ainsi reconnue et subie par la convention, qui +jusqu'ici ne l'avait nommé d'aucun comité. L'autre eut pour successeur le +célèbre Carnot, qui déjà , envoyé à l'armée du Nord, avait donné de lui +l'idée d'un militaire savant et habile. + +A toutes ces mesures administratives et militaires, furent ajoutées des +mesures de vengeance, suivant l'usage de faire suivre les actes d'énergie +par des actes de cruauté. On a déjà vu que, sur la demande des envoyés des +assemblées primaires, une loi avait été résolue contre les suspects. Il +restait à en présenter le projet. On le demandait chaque jour, parce que +ce n'était pas assez, disait-on, du décret du 27 mars, qui mettait les +aristocrates hors la loi. Ce décret exigeait un jugement, et on en +souhaitait un qui permît d'enfermer, sans les juger et seulement pour +s'assurer de leur personne, les citoyens suspects par leurs opinions. En +attendant ce décret, on décida que les biens de tous ceux qui étaient mis +hors la loi appartiendraient à la république. On exigea ensuite des +dispositions plus sévères envers les étrangers. Déjà ils avaient été mis +sous la surveillance des comités qui s'étaient intitulés révolutionnaires; +mais on voulait davantage. L'idée d'une conspiration étrangère, dont Pitt +était supposé le moteur, remplissait plus que jamais tous les esprits. Un +portefeuille trouvé sur les murs de l'une de nos villes frontières +renfermait des lettres qui étaient écrites en anglais, et que des agens +anglais en France s'adressaient entre eux. Il était question dans ces +lettres de sommes considérables envoyées à des agens secrets répandus dans +nos camps, nos places fortes et nos principales villes. Les uns étaient +chargés de se lier avec les généraux pour les séduire, de prendre des +renseignemens exacts sur l'état de nos forces, de nos places et de nos +approvisionnemens; les autres avaient mission de s'introduire dans les +arsenaux, dans les magasins, avec des mèches phosphoriques, et d'y mettre +le feu. «Faites hausser, disaient encore ces lettres, le change jusqu'à +deux cents livres pour une livre sterling. Il faut discréditer le plus +possible les assignats, et refuser tous ceux qui ne porteront pas +l'effigie royale. Faites hausser le prix de toutes les denrées. Donnez les +ordres à vos marchands d'accaparer tous les objets de première nécessité. +Si vous pouvez persuader à Cott....i d'acheter le suif et la chandelle à +tout prix, faites-la payer au public jusqu'à cinq francs la livre. Milord +est très-satisfait pour la manière dont B--t--z a agi. Nous espérons que +les assassinats se feront avec prudence. Les prêtres déguisés et les +femmes sont les plus propres à cette opération.» + +Ces lettres prouvaient seulement que l'Angleterre avait quelques espions +militaires dans nos armées, quelques agens dans nos places de commerce +pour y aggraver les inconvéniens de la disette, et que peut-être +quelques-uns se faisaient donner de l'argent sous prétexte de commettre à +propos des assassinats. Mais tous ces moyens étaient fort peu redoutables, +et étaient certainement exagérés par la vanterie ordinaire des agens +employés à ce genre de manoeuvres. Il est vrai que des incendies avaient +éclaté à Douai, à Valenciennes, à la voilerie de Lorient, à Bayonne, et +dans les parcs d'artillerie près Chemillé et Saumur. Il est possible que +ces agens fussent les auteurs de ces incendies; mais certainement ils +n'avaient dirigé ni le poignard du garde-du-corps Pâris contre +Lepelletier, ni celui de Charlotte Corday contre Marat; et s'ils +agiotaient sur le papier étranger et les assignats, s'ils achetaient +quelques marchandises moyennant les crédits ouverts à Londres par Pitt, +ils n'avaient qu'une médiocre influence sur notre situation commerciale et +financière, qui tenait à des causes bien plus générales et plus majeures +que ces viles intrigues. Cependant, ces lettres, concourant avec quelques +incendies, deux assassinats, et l'agiotage du papier étranger, excitèrent +une indignation universelle. La convention, par un décret, dénonça le +gouvernement anglais à tous les peuples, et déclara Pitt l'ennemi du genre +humain. En même temps elle ordonna que tous les étrangers domiciliés en +France depuis le 14 juillet 1789, seraient sur-le-champ mis en état +d'arrestation (Décret du 1er août). + +Enfin on décréta le prompt achèvement du procès de Custine. On mit en +jugement Biron et Lamarche. L'acte d'accusation des girondins fut pressé +de nouveau, et ordre fut donné au tribunal révolutionnaire de se saisir de +leur procès dans le plus bref délai. Enfin la colère se porta sur les +restes des Bourbons, et sur la famille infortunée qui déplorait, dans la +tour du Temple, la mort du dernier roi. Il fut décrété que tous les +Bourbons qui restaient en France seraient déportés, excepté ceux qui +étaient sous le glaive des lois[1]; que le duc d'Orléans, qui avait été +transféré, dans le mois de mai, à Marseille, et que les fédéralistes +n'avaient pas voulu faire juger, serait reconduit à Paris, pour y +comparaître devant le tribunal révolutionnaire. + +[Note 1: 1er août.] + +Sa mort devait servir de réponse à ceux qui accusaient la Montagne de +vouloir en faire un roi. L'infortunée Marie-Antoinette, malgré son sexe, +fut, comme son époux, vouée à l'échafaud. Elle passait pour l'instigatrice +de tous les complots de l'ancienne cour, et était regardée comme beaucoup +plus coupable que Louis XVI. Elle avait le malheur surtout d'être fille de +l'Autriche, qui était dans ce moment la plus redoutable de toutes les +puissances ennemies. Suivant la coutume de braver plus audacieusement +l'ennemi le plus dangereux, on voulut, au moment même où les armées +impériales s'avançaient sur notre territoire, faire tomber la tête de +Marie-Antoinette. Elle fut donc transférée à la Conciergerie pour être +jugée comme une accusée ordinaire par le tribunal révolutionnaire. Madame +Elisabeth, destinée à la déportation, fut retenue pour déposer contre sa +soeur. + +Les deux enfans devaient être élevés et gardés par la république, qui +jugerait, à l'époque de la paix, ce qu'il conviendrait de statuer à leur +égard. Jusques alors, la dépense du Temple avait été faite avec une +certaine somptuosité qui rappelait le rang de la famille prisonnière. Il +fut décrété qu'elle serait réduite au nécessaire. Enfin, pour consommer +tous ces actes de la vengeance révolutionnaire, on décréta que les tombes +royales de Saint-Denis seraient détruites. + +Telles furent les mesures que les dangers imminens du mois d'août 1798 +provoquèrent pour la défense et pour la vengeance de la révolution. + + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + + + + + +NOTE +ET +PIÈCES JUSTIFICATIVES +DU TOME QUATRIÈME. + + +NOTE PAGE 143. + +Les véritables dispositions de Robespierre, à l'égard du 31 mai, sont +manifestées par les discours qu'il a tenus aux Jacobins, où on parlait +beaucoup plus librement qu'à l'assemblée, et où l'on conspirait hautement. +Des extraits de ce qu'il a dit aux diverses époques importantes prouveront +la marche de ses idées à l'égard de la grande catastrophe des 31 mai et 2 +juin. Son premier discours prononcé sur les pillages du mois de février +donne une première indication. + +(_Séance du 25 février 1793._) + +_Robespierre_: «Comme j'ai toujours aimé l'humanité et que je n'ai jamais +cherché à flatter personne, je vais dire la vérité. Ceci est une trame +ourdie contre les patriotes eux-mêmes. Ce sont les intrigans qui veulent +perdre les patriotes; il y a dans le coeur du peuple un sentiment juste +d'indignation. J'ai soutenu, au milieu des persécutions et sans appui, que +le peuple n'a jamais tort; j'ai osé proclamer cette vérité dans un temps +où elle n'était pas encore connue; le cours de la révolution l'a +développée. + +«Le peuple a entendu tant de fois invoquer la loi par ceux qui voulaient +le mettre sous son joug, qu'il se méfie de ce langage. + +«Le peuple souffre; il n'a pas encore recueilli le fruit de ses travaux; +il est encore persécuté par les riches, et les riches sont encore ce +qu'ils furent toujours, c'est-à -dire durs et impitoyables. (_Applaudi_.) +Le peuple voit l'insolence de ceux qui l'ont trahi, il voit la fortune +accumulée dans leurs mains, il ne sent pas la nécessité de prendre les +moyens d'arriver au but; et, lorsqu'on lui parle le langage de la raison, +il n'écoute que son indignation contre les riches, et il se laisse +entraîner dans de fausses mesures par ceux qui s'emparent de sa confiance +pour le perdre. + +«Il y a deux causes: la première, une disposition naturelle dans le peuple +à chercher les moyens de soulager sa misère, disposition naturelle et +légitime en elle-même; le peuple croit qu'au défaut des lois protectrices, +il a le droit de veiller lui-même à ses propres besoins. + +«Il y a une autre cause. Cette cause, ce sont les desseins perfides des +ennemis de la liberté, des ennemis du peuple, qui sont bien convaincus que +le seul moyen de nous livrer aux puissances étrangères, c'est d'alarmer le +peuple sur ses subsistances, et de le rendre victime des excès qui en +résultent. J'ai été témoin moi-même des mouvemens. A côté des citoyens +honnêtes, nous avons vu des étrangers et des hommes opulens, revêtus de +l'habit respectable des sans-culottes. Nous avons entendu dire: On nous +promettait l'abondance après la mort du roi, et nous sommes plus +malheureux depuis que ce pauvre roi n'existe plus. Nous en avons entendu +déclamer non pas contre la portion intrigante et contre-révolutionnaire de +la convention, qui siège où siégeaient les aristocrates de l'assemblée +constituante, mais contre la Montagne, mais contre la députation de Paris +et contre les jacobins, qu'ils représentaient comme accapareurs. + +«Je ne vous dis pas que le peuple soit coupable; je ne vous dis pas que +ses mouvemens soient un attentat; mais quand le peuple se lève, ne doit-il +pas avoir un but digne de lui? Mais de chétives marchandises doivent-elles +l'occuper? Il n'en a pas profité, car les pains de sucre ont été +recueillis par les mains des valets de l'aristocratie; et en supposant +qu'il en ait profité, en échange de ce modique avantage, quels sont les +inconvéniens qui peuvent en résulter? Nos adversaires veulent effrayer +tout ce qui a quelque propriété; ils veulent persuader que notre système +de liberté et d'égalité est subversif de tout ordre, de toute sûreté. + +«Le peuple doit se lever, non pour recueillir du sucre, mais pour +terrasser les brigands. (_Applaudi_.) Faut-il vous retracer vos dangers +passés? Vous avez pensé être la proie des Prussiens et des Autrichiens; il +y avait une transaction; et ceux qui avaient alors trafiqué de votre +liberté, sont ceux qui ont excité les troubles actuels. J'articule à la +face des amis de la liberté et de l'égalité, à la face de la nation, qu'au +mois de septembre, après l'affaire du 10 août, il était décidé à Paris que +les Prussiens arriveraient sans obstacle à Paris.» + +(_Séance du mercredi 8 mai 1793._) + +_Robespierre_: «Nous avons à combattre la guerre extérieure et intérieure. +La guerre civile est entretenue par les ennemis de l'intérieur. L'armée de +la Vendée, l'armée de la Bretagne et l'armée de Coblentz, sont dirigées +contre Paris, cette citadelle de la liberté. Peuple de Paris, les tyrans +s'arment contre vous, parce que vous êtes la portion la plus estimable de +l'humanité: les grandes puissances de l'Europe se lèvent contre vous: tout +ce qu'il y a en France d'hommes corrompus secondent leurs efforts. + +«Après avoir conçu ce vaste plan de vos ennemis, vous devez deviner +aisément le moyen de vous défendre. Je ne vous dis point mon secret; je +l'ai manifesté au sein de la convention. + +«Je vais vous révéler ce secret, et, s'il était possible que ce devoir +d'un représentant d'un peuple libre pût être considéré comme un crime, je +saurais braver tous les dangers pour confondre les tyrans et sauver la +liberté. + +«J'ai dit ce matin à la Convention que les partisans de Paris iraient +au-devant des scélérats de la Vendée, qu'ils entraîneraient sur leur route +tous leurs frères des départemens, et qu'ils extermineraient tous, oui, +tous les rebelles à la fois. + +«J'ai dit qu'il fallait que tous les patriotes du dedans se levassent, et +qu'ils réduisissent à l'impuissance de nuire, et les aristocrates de la +Vendée et les aristocrates déguisés sous le masque du patriotisme. + +«J'ai dit que les révoltés de la Vendée avaient une armée à Paris; j'ai +dit que le peuple généreux et sublime, qui depuis cinq ans supporte le +poids de la révolution, devait prendre les précautions nécessaires pour +que nos femmes et nos enfans ne fussent pas livrés au couteau +contre-révolutionnaire des ennemis que Paris renferme dans son sein. +Personne n'a osé contester ce principe. Ces mesures sont d'une nécessité +Pressante, impérieuse. Patriotes! volez à la rencontre des brigands de la +Vendée. + +«Ils ne sont redoutables que parce qu'on avait pris la précaution de +désarmer le peuple. Il faut que Paris envoie des légions républicaines; +mais quand nous ferons trembler nos ennemis intérieurs, il ne faut pas que +nos femmes et nos enfans soient exposés à la fureur de l'aristocratie. +J'ai proposé deux mesures: la première, que Paris envoie deux légions +suffisantes pour exterminer tous les scélérats qui ont osé lever +l'étendard de la révolte. J'ai demandé que tous les aristocrates, que tous +les feuillans, que tous les modérés fussent bannis des sections qu'ils ont +empoisonnées de leur souffle impur. J'ai demandé que tous les citoyens +suspects fussent mis en état d'arrestation. + +«J'ai demandé que la qualité de citoyen suspect ne fût pas déterminée par +la qualité de ci-devant nobles, de procureurs, de financiers, de +marchands. J'ai demandé que tous les citoyens qui ont fait preuve +d'incivisme fussent incarcérés jusqu'à ce que la guerre soit terminée, et +que nous ayons une attitude imposante devant nos ennemis. J'ai dit qu'il +fallait procurer au peuple les moyens de se rendre dans les sections sans +nuire à ses moyens d'existence, et que, pour cet effet, la convention +décrétât que tout artisan vivant de son travail fût soldé, pendant tout le +temps qu'il serait obligé de se tenir sous les armes pour protéger la +tranquillité de Paris. J'ai demandé qu'il fût destiné des millions +nécessaires pour fabriquer des armes et des piques, pour armer tous les +sans-culottes de Paris. + +«J'ai demandé que des fabriques et des forges fussent élevées dans les +places publiques, afin que tous les citoyens fussent témoins de la +fidélité et de l'activité des travaux. J'ai demandé que tous les +fonctionnaires publics fussent destitués par le peuple. + +«J'ai demandé qu'on cessât d'entraver la municipalité, et le départemens +de Paris, qui a la confiance du peuple. + +«J'ai demandé que les factieux qui sont dans la convention cessassent de +calomnier le peuple de Paris, et que les journalistes qui pervertissent +l'opinion publique fussent réduits au silence. Toutes ces mesures sont +nécessaires, et en me résumant, voici l'acquit de la dette que j'ai +contractée envers le peuple: + +«J'ai demandé que le peuple fît un effort pour exterminer les aristocrates +qui existent partout. (_Applaudi_.) + +«J'ai demandé qu'il existât au sein de Paris une armée, une armée non pas +comme celle de Dumouriez, mais une armée populaire qui soit +continuellement sous les armes pour imposer aux feuillans et aux modérés. +Cette armée doit être composée de sans-culottes payés; je demande qu'il +soit assigné des millions suffisans pour armer les artisans, tous les +bons patriotes; je demande qu'ils soient à tous les postes, et que leur +majesté imposante fasse pâlir tous les aristocrates. + +«Je demande que dès demain les forges s'élèvent sur toutes les places +publiques, où l'on fabriquera des armes pour armer le peuple. Je demande +que le conseil exécutif soit chargé d'exécuter ces mesures sous sa +responsabilité. S'il en est qui résistent, s'il en est qui favorisent +les ennemis de la liberté, il faut qu'ils soient chassés dès demain. + +«Je demande que les autorités constituées soient chargées de surveiller +l'exécution de ces mesures, et qu'elles n'oublient pas qu'elles sont les +mandataires d'une ville qui est le boulevart de la liberté, et dont +l'existence rend la contre-révolution impossible. + +«Dans ce moment de crise, le devoir impose à tous les patriotes de sauver +la patrie par les moyens les plus rigoureux; si vous souffrez qu'on égorge +en détail les patriotes, tout ce qu'il y a de vertueux sur la terre sera +anéanti; c'est à vous de voir si vous voulez sauver le genre humain. + +(Tous les membres se lèvent par un élan simultané, et crient en agitant +leurs chapeaux: _Oui, oui, nous le voulons!_) + +«Tous les scélérats du monde ont dressé leurs plans, et tous les +défenseurs de la liberté sont désignés pour victimes. + +«C'est parce qu'il est question de votre gloire, de votre bonheur; ce +n'est que par ce motif que je vous conjure de veiller au salut de la +patrie. Vous croyez peut-être qu'il faut vous révolter, qu'il faut vous +donner un air d'insurrection? point du tout, c'est la loi à la main qu'il +faut exterminer tous nos ennemis. + +«C'est avec une impudence insigne que des mandataires infidèles ont voulu +séparer le peuple de Paris des départemens, qu'ils ont voulu séparer le +peuple des tribunes du peuple de Paris, comme si c'était notre faute à +nous, qui avons fait tous les sacrifices possibles pour étendre nos +tribunes pour tout le peuple de Paris. Je dis que je parle à tout le +peuple de Paris, et s'il était assemblé dans cette enceinte, s'il +m'entendait plaider sa cause contre Buzot et Barbaroux, il est indubitable +qu'il se rangerait de mon côté. + +«Citoyens, on grossit les dangers, on oppose les armées étrangères réunies +aux révoltés de l'intérieur; que peuvent leurs efforts contre des millions +d'intrépides sans-culottes? Et, si vous suivez cette proposition, qu'un +homme libre vaut cent esclaves, vous devez calculer que votre force est +au-dessus de toutes les puissances réunies. + +«Vous avez dans les lois tout ce qu'il faut pour exterminer légalement nos +ennemis. Vous avez des aristocrates dans les sections: chassez-les. Vous +avez la liberté à sauver: proclamez les droits de la liberté, et employez +toute votre énergie. Vous avez un peuple immense de sans-culottes, bien +purs, bien vigoureux; ils ne peuvent pas quitter leurs travaux: faites-les +payer par les riches. Vous avez une convention nationale; il est très +possible que les membres de cette convention ne soient pas également amis +de la liberté et de l'égalité, mais le plus grand nombre est décidé à +soutenir les droits du peuple et à sauver la république. La portion +gangrenée de la convention n'empêchera pas le peuple de combattre les +aristocrates. Croyez vous donc que la Montagne de la convention n'aura pas +assez de force pour contenir tous les partisans de Dumouriez, de +d'Orléans, de Cobourg? En vérité, vous ne pouvez pas le penser. + +«Si la liberté succombe, ce sera moins la faute des mandataires que du +souverain. Peuple, n'oubliez pas que votre destinée est dans vos mains; +vous devez sauver Paris et l'humanité; si vous ne le faites pas, vous êtes +coupable. + +«La Montagne a besoin du peuple; le peuple est appuyé sur la Montagne. On +cherche à vous effrayer de toutes les manières; on veut nous faire croire +que les départements méridionaux sont les ennemis des Jacobins. Je vous +déclare que Marseille est l'amie éternelle de la Montagne; qu'à Lyon les +patriotes ont remporté une victoire complète. + +«Je me résume et je demande, 1° que les sections lèvent une armée +suffisante pour former le noyau d'une armée révolutionnaire qui entraîne +tous les sans-culottes des départemens pour exterminer les rebelles; 2° +qu'on lève à Paris une armée de sans-culottes pour contenir +l'aristocratie; 3° que les intrigans dangereux, que tous les aristocrates +soient mis en état d'arrestation, que les sans-culottes soient payés aux +dépens du trésor public, qui sera alimenté par les riches, et que cette +mesure s'étende dans toute la république. + +«Je demande qu'il soit établi des forges sur toutes les places publiques. + +«Je demande que la commune de Paris alimente de tout son pouvoir le zèle +révolutionnaire du peuple de Paris. + +«Je demande que le tribunal révolutionnaire fasse son devoir, qu'il +punisse ceux qui, dans les derniers jours, ont blasphémé contre la +république. + +«Je demande que ce tribunal ne tarde pas à faire subir une punition +exemplaire à certains généraux pris en flagrant délit, et qui devraient +être jugés. + +«Je demande que les sections de Paris se réunissent à la commune de Paris, +et qu'elles balancent par leur influence les écrits perfides des +journalistes alimentés par les puissances étrangères. + +«En prenant toutes ces mesures, sans fournir aucun prétexte de dire que +vous avez violé les lois, vous donnerez l'impulsion aux départemens, qui +s'uniront à vous pour sauver la liberté.» + +(_Séance du dimanche 12 mai 1793._) + +_Robespierre_: «Je n'ai jamais pu concevoir comment, dans des momens +critiques, il se trouvait tant d'hommes pour faire des propositions qui +compromettent les amis de la liberté, tandis que personne n'appuie celles +qui tendent à sauver la république. Jusqu'à ce qu'on m'ait prouvé qu'il +n'est pas nécessaire d'armer les sans-culottes, qu'il n'est pas bon de les +payer pour monter la garde et assurer la tranquillité de Paris, jusqu'à ce +qu'on m'ait prouvé qu'il n'est pas bon de changer nos places en ateliers +pour fabriquer des armes, je croirai et je dirai que ceux qui, mettant ces +mesures à l'écart, ne vous proposent que des mesures partielles, quelque +violentes qu'elles soient, je dirai que ces hommes n'entendent rien au +moyen de sauver la patrie; car ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les +mesures qui ne compromettent pas la société, qu'on doit avoir recours aux +moyens extrêmes; encore ces moyens ne doivent-ils pas être proposés au +sein d'une société qui doit être sage et politique. Ce n'est pas un +moment, d'effervescence passagère qui doit sauver la patrie. Nous avons +pour ennemis les hommes les plus fins, les plus souples, qui ont à leur +disposition tous les trésors de la république. + +«Les mesures que l'on a proposées n'ont et ne pourront avoir aucun +résultat; elles n'ont servi qu'à alimenter la calomnie, elles n'ont servi +qu'à fournir des prétextes aux journalistes de nous représenter sous les +couleurs les plus odieuses. + +«Lorsqu'on néglige les premiers moyens que la raison indique, et sans +lesquels le salut public ne peut être opéré, il est évident qu'on n'est +point dans la route. Je n'en dirai pas davantage; mais je déclare que je +proteste contre tous les moyens qui ne tendent qu'à compromettre la +société sans contribuer au salut public. Voilà ma profession de foi: le +peuple sera toujours en état de terrasser l'aristocratie; il suffit que la +société ne fasse aucune faute grossière. + +«Quand je vois qu'on cherche à faire inutilement des ennemis à la société, +à encourager les scélérats qui veulent la détruire, je suis tenté de +croire qu'on est aveugle ou malintentionné. + +«Je propose à la société de s'arrêter aux mesures que j'ai proposées, et +je regarde comme très-coupables les hommes qui ne les font pas exécuter. +Comment peut-on se refuser à ces mesures? comment n'en sent-on pas la +nécessité? et, si on la sent, pourquoi balance-t-on à les appuyer et à les +faire adopter? Je proposerai à la société d'entendre une discussion sur +les principes de constitution qu'on prépare à la France; car il faut bien +embrasser tous les plans de nos ennemis. Si la société peut démontrer le +machiavélisme de nos ennemis, elle n'aura pas perdu son temps. Je demande +donc que, écartant les propositions déplacées, la société me permette de +lui lire mon travail sur la constitution.» + +(_Séance du dimanche 26 mai 1793._) + +_Robespierre:_ «Je vous disais que le peuple doit se reposer sur sa force; +mais, quand le peuple est opprimé, quand il ne lui reste plus que +lui-même, celui-là serait un lâche qui ne lui dirait pas de se lever. +C'est quand toutes les lois sont violées, c'est quand le despotisme est à +son comble, c'est quand on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, que +le peuple doit s'insurger. Ce moment est arrivé: nos ennemis oppriment +ouvertement les patriotes; ils veulent, au nom de la loi, replonger le +peuple dans la misère et dans l'esclavage. Je ne serai jamais l'ami de ces +hommes corrompus, quelques trésors qu'ils m'offrent. J'aime mieux mourir +avec les républicains, que de triompher avec ces scélérats. (_Applaudi_.) + +«Je ne connais pour un peuple que deux manières d'exister: ou bien qu'il +se gouverne lui-même, ou bien qu'il confie ce soin à des mandataires. +Nous, députés républicains, nous voulons établir le gouvernement du +peuple, par ses mandataires, avec la responsabilité; c'est à ces principes +que nous rapportons nos opinions, mais le plus souvent on ne veut pas nous +entendre. Un signal rapide, donné par le président, nous dépouille du +droit de suffrage. Je crois que la souveraineté du peuple est violée, +lorsque ses mandataires donnent à leurs créatures les places qui +appartiennent au peuple. D'après ces principes, je suis douloureusement +affecté....» + +L'orateur est interrompu par l'annonce d'une députation. (_Tumulte_). + +«Je vais, s'écrie Robespierre, continuer de parler, non pas pour ceux qui +m'interrompent, mais pour les républicains. + +«J'exhorte chaque citoyen à conserver le sentiment de ses droits; je +l'invite à compter sur sa force et sur celle de toute la nation; j'invite +le peuple à se mettre, dans la convention nationale, en insurrection +contre tous les députés corrompus. (_Applaudi_.) Je déclare qu'ayant reçu +du peuple le droit de défendre ses droits, je regarde comme mon oppresseur +celui qui m'interrompt, ou qui me refuse la parole, et je déclare que, moi +seul, je me mets en insurrection contre le président, et contre tous les +membres qui siègent dans la convention. (_Applaudi._) Lorsqu'on affectera +un mépris coupable pour les sans-culottes, je déclare que je me mets en +insurrection contre les députés corrompus. J'invite tous les députés +montagnards à se rallier et à combattre l'aristocratie, et je dis qu'il +n'y a pour eux qu'une alternative: ou de résister de toutes leurs forces, +de tout leur pouvoir, aux efforts de l'intrigue, ou de donner leur +démission. + +«Il faut en même temps que le peuple français connaisse ses droits; car +les députés fidèles ne peuvent rien sans la parole. + +«Si la trahison appelle les ennemis étrangers dans le sein de la France; +si, lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la foudre qui doit +exterminer les tyrans et leurs satellites, nous voyons l'ennemi approcher +de nos murs, alors je déclare que je punirai moi-même les traîtres, et je +promets de regarder tout conspirateur comme mon ennemi, et de le traiter +comme tel.» (_Applaudi_.) + + +FIN DE LA NOTE ET DES PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME QUATRIÈME. + + + +CHAPITRE VII. + + +Suite de nos revers militaires; défaite de Nerwinde.--Premières +négociations de Dumouriez avec l'ennemi; ses projets de contre-révolution; +il traite avec l'ennemi.--Évacuation de la Belgique.--Premiers troubles de +l'Ouest; mouvemens insurrectionnels dans la Vendée.--Décrets +révolutionnaires. Désarmement des _suspects_.--Entretien de Dumouriez avec +des émissaires des jacobins. Il fait arrêter et livre aux Autrichiens les +commissaires de la convention.--Décret contre les Bourbons.--Mise en +arrestation du duc d'Orléans et de sa famille.--Dumouriez, abandonné de +son armée après sa trahison, se réfugie dans le camp des Impériaux; +opinion sur ce général. Changements dans les commandements des armées du +Nord et du Rhin. Bouchotte est nommé ministre de la guerre à la place de +Beurnonville destitué. + + + +CHAPITRE VIII. + + +Etablissement du _comité de salut public_.--L'irritation des partis +augmente à Paris. Réunion démagogique de l'Évêché; projets de pétitions +incendiaires.--Renouvellement de la lutte entre les deux côtés de +l'assemblée.--Discours et accusation de Robespierre contre les complices +de Dumouriez et les girondins.--Réponse de Vergniaud.--Marat est décrété +d'accusation et envoyé devant le tribunal révolutionnaire.--Pétition des +sections de Paris demandant l'expulsion de vingt-deux membres de la +Convention.--Résistance de la commune à l'autorité de l'assemblée. +Accroissement de ses pouvoirs.--Marat est acquitté et porté en triomphe. +--Etat des opinions et marche de la révolution dans les provinces. +Disposition des principales villes, Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen. +--Position particulière de la Bretagne et de la Vendée. Description de ces +pays; causes qui amenèrent et entretinrent la guerre civile. Premiers +succès des Vendéens, leurs principaux chefs. + + + +CHAPITRE IX. + + +Levée d'une armée parisienne de 12,000 hommes; emprunt forcé; nouvelles +mesures révolutionnaires contre les suspects.--Effervescence croissante +des jacobins à la suite des troubles des départements.--Custine est nommé +général en chef de l'armée du Nord.--Accusations et menaces des jacobins; +violente lutte des deux côtés de la convention.--Formation d'une +commission de douze membres, destinée à examiner les actes de la commune. +--Assemblée insurrectionnelle à la mairie. Motions et complots contre la +majorité de la convention et contre la vie des députés girondins; mêmes +projets dans le club des Cordeliers.--La convention prend des mesures pour +sa sûreté.--Arrestation d'Hébert, substitut du procureur de la commune. +--Pétitions impérieuses de la commune.--Tumulte et scènes de désordres +dans toutes les sections.--Evénements principaux des 28, 29 et 30 mai +1793. Dernières luttes des montagnards et des girondins.--Journées du 31 +mai et du 2 juin. Détails et circonstances de l'insurrection dite du 31 +mai.--Vingt-neuf représentants girondins sont mis en arrestation. +--Caractère et résultats politiques de cette journée. Coup d'oeil sur la +marche de la révolution. Jugement sur les girondins. + + + +CHAPITRE X. + + +Projets des jacobins après le 31 mai.--Renouvellement des comités et du +ministère.--Dispositions des départemens après le 31 mai. Les girondins +proscrits vont les soulever contre la convention.--Décrets de la +convention contre les départemens insurgés.--Assemblées et armées +insurrectionnelles en Bretagne et en Normandie.--Evènemens militaires sur +le Rhin et au Nord. Envahissement des frontières de l'Est par les +coalisés; retraite de Custine. Siège de Mayence par les Prussiens. Echecs +de l'armée des Alpes. Situation de l'armée des Pyrénées.--Les Vendéens +s'emparent de Fontenay et de Saumur.--Dangers imminens de la république à +l'intérieur et à l'extérieur.--Travaux administratifs de la convention; +constitution de 1793.--Echecs des insurgés fédéralistes à Evreux.--Défaite +des Vendéens devant Nantes.--Victoire contre les Espagnols dans le +Roussillon.--Marat est assassiné par Charlotte Corday; honneurs funèbres +rendus à sa mémoire; jugement et exécution de Charlotte Corday. + + + +CHAPITRE XI. + + +Distribution des partis depuis le 31 mai, dans la convention, dans le +comité de salut public et la commune.--Divisions dans la _Montagne_. +--Discrédit de Danton.--Politique de Robespierre.--Evènements en Vendée. +Défaite de Westermann à Châtillon, et du général Labarolière à Vihiers. +--Siège et prise de Mayence par les Prussiens et les Autrichiens.--Prise +de Valenciennes.--Dangers extrêmes de la république en août 1793.--Etat +financier.--Discrédit des assignats.--Etablissement du _maximum_. +--Détresse publique.--Agiotage. + + + +CHAPITRE XII. + + +Arrivée et réception à Paris des commissaires des assemblées primaires. +--Retraite du camp de César par l'armée du Nord.--Fête de l'anniversaire +du 10 août, et inauguration de la constitution de 1793.--Mesures +extraordinaires de salut public. Décret ordonnant la levée en masse. +--Moyens employés pour en assurer l'exécution.--Institution du +_Grand-Livre_; nouvelle organisation de la dette publique.--Emprunt forcé. +--Détails sur les opérations financières à cette époque.--Nouveaux décrets +sur le _maximum_.--Décrets contre la Vendée, contre les étrangers et +contre les Bourbons. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, IV +by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10678 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..9c10c87 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #10678 (https://www.gutenberg.org/ebooks/10678) diff --git a/old/10678-8.txt b/old/10678-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1eea20e --- /dev/null +++ b/old/10678-8.txt @@ -0,0 +1,9018 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, IV +by Adolphe Thiers + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de la Révolution française, IV + +Author: Adolphe Thiers + +Release Date: August 24, 2020 [EBook #10678] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RéVOLUTION *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Renald Levesque and PG +Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously +made available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + +PAR M.A. THIERS + + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + + +TOME QUATRIÈME + + + +CONVENTION NATIONALE. + + +CHAPITRE VII. + + +SUITE DE NOS REVERS MILITAIRES; DÉFAITE DE NERWINDE.--PREMIÈRES +NÉGOCIATIONS DE DUMOURIEZ AVEC L'ENNEMI.--SES PROJETS DE CONTRE-ÉVOLUTION; +IL TRAITE AVEC L'ENNEMI.--ÉVACUATION DE LA BELGIQUE.--PREMIERS TROUBLES DE +L'OUEST; MOUVEMENTS INSURRECTIONNELS DANS LA VENDÉE.--DÉCRETS +RÉVOLUTIONNAIRES.--DÉSARMEMENT DES _suspects_.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ +AVEC DES ÉMISSAIRES DES JACOBINS.--IL FAIT ARRÊTER ET LIVRE AUX +AUTRICHIENS LES COMMISSAIRES DE LA CONVENTION.--DÉCRET CONTRE LES +BOURBONS.--MISE EN ARRESTATION DU DUC D'ORLÉANS ET DE SA FAMILLE. +--DUMOURIEZ, ABANDONNÉ DE SON ARMÉE APRÈS SA TRAHISON, SE RÉFUGIE DANS LE +CAMP DES IMPÉRIAUX; OPINION SUR CE GÉNÉRAL.--CHANGEMENTS DANS LES +COMMANDEMENTS DES ARMÉES DU NORD ET DU RHIN.--BOUCHOTTE EST NOMMÉ MINISTRE +DE LA GUERRE À LA PLACE DE BEURNONVILLE DESTITUÉ. + + +On a vu, dans le précédent chapitre, dans quel état d'exaspération se +trouvaient les partis de l'intérieur, et les mesures extraordinaires que +le gouvernement révolutionnaire avait prises pour résister à la coalition +étrangère et aux factions du dedans. C'est au milieu de ces circonstances, +de plus en plus imminentes, que Dumouriez, revenu de Hollande, rejoignit +son armée à Louvain. Nous l'avons vu déployant son autorité contre les +commissaires du pouvoir exécutif, et repoussant de toutes ses forces le +jacobinisme qui tâchait de s'introduire en Belgique. A toutes ces +démarches il en ajouta une plus hardie encore, et qui devait le conduire à +la même fin que Lafayette. Il écrivit, le 12 mars, une lettre à la +convention, dans laquelle, revenant sur la désorganisation des armées +opérée par Pache et les jacobins, sur le décret du 15 décembre, sur les +vexations exercées contre les Belges, il imputait tous les maux présens à +l'esprit désorganisateur qui se répandait de Paris sur la France, et de la +France dans les pays affranchis par nos armées. Cette lettre, pleine +d'expressions audacieuses, et surtout de remontrances, qu'il n'appartenait +pas à un général de faire, arriva au comité de sûreté générale, au moment +même où de si nombreuses accusations s'élevaient contre Dumouriez, et où +l'on faisait de continuels efforts pour lui conserver la faveur populaire, +et l'attacher lui-même à la république. Cette lettre fut tenue secrète, et +sur-le-champ on lui envoya Danton pour l'engager à la rétracter. + +Dumouriez rallia son armée en avant de Louvain, ramena ses colonnes +dispersées, jeta un corps vers sa droite pour garder la Campine, et pour +lier ses opérations avec les derrières de l'armée hasardée en Hollande. +Aussitôt après, il se décida à reprendre l'offensive pour rendre la +confiance à ses soldats. Le prince de Cobourg, après s'être emparé du +cours de la Meuse depuis Liége jusqu'à Maëstrich, et s'être porté au-delà +jusqu'à Saint-Tron, avait fait occuper Tirlemont par un corps avancé. +Dumouriez fit reprendre cette ville; et, voyant que l'ennemi n'avait pas +songé à garder la position importante de Goidsenhoven, laquelle domine +tout le terrain entre les deux Gettes, il y dirigea quelques bataillons, +qui s'y établirent sans difficulté. Le lendemain, 16 mars, l'ennemi voulut +recouvrer cette position perdue, et l'attaqua avec une grande vigueur. +Dumouriez, qui s'y attendait, la fit soutenir, et s'attacha à ranimer ses +troupes par ce combat. Les Impériaux repoussés, après avoir perdu sept à +huit cents hommes, repassèrent la petite Gette et allèrent se poster entre +les villages de Neerlanden, Landen, Nerwinden, Overwinden et Racour. Les +Français, encouragés par cet avantage, se placèrent de leur côté en avant +de Tirlemont et dans plusieurs villages situés à la gauche de la petite +Gette, devenue la ligne de séparation des deux armées. + +Dumouriez résolut dès lors de donner une grande bataille, et cette pensée +était aussi sage que hardie. La guerre méthodique ne convenait pas à ses +troupes peu disciplinées encore. Il fallait redonner de l'éclat à nos +armes, rassurer la convention, s'attacher les Belges, ramener l'ennemi +au-delà de la Meuse, le fixer là pour un temps, ensuite voler de nouveau +en Hollande, pénétrer dans une capitale de la coalition, et y porter la +révolution. A ces projets Dumouriez ajoutait encore, dit-il, le +rétablissement de la constitution de 1791, et le renversement des +démagogues, avec le secours des Hollandais et de son armée. Mais cette +addition était une folie, ici comme au moment où il était sur le Moerdik: +ce qu'il y avait de sage, de possible et de vrai dans son plan, c'était de +recouvrer son influence, de rétablir nos armes, et d'être rendu à ses +projets militaires par une bataille gagnée. L'ardeur renaissante de son +armée, sa position militaire, tout lui donnait une espérance fondée de +succès; d'ailleurs il fallait beaucoup hasarder dans sa situation, et il +ne devait pas hésiter. + +Notre armée s'étendait sur un front de deux lieues, et bordait la petite +Gette, de Neer-Heylissem à Leaw. Dumouriez résolut d'opérer un mouvement +de conversion, qui ramènerait l'ennemi entre Leaw et Saint-Tron. Sa gauche +étant appuyée à Leaw comme sur un pivot, sa droite devait tourner par +Neer-Heylissem, Racour et Landen, et obliger les Autrichiens à reculer +devant elle jusqu'à Saint-Tron. Pour cela il fallait traverser la petite +Gette, franchir ses rives escarpées, prendre Leaw, Orsmaël, Neerwinden, +Overwinden et Racour. Ces trois derniers villages, faisant face à notre +droite, qui devait les parcourir dans son mouvement de conversion, +formaient le principal point d'attaque. Dumouriez, divisant sa droite en +trois colonnes aux ordres de Valence, leur enjoignit de passer la Gette au +pont de Neer-Heylissem: l'une devait déborder l'ennemi, l'autre prendre +vivement la tombe élevée de Middelwinden, foudroyer de cette hauteur le +village d'Overwinden et s'en emparer, la troisième attaquer le village de +Neerwinden par sa droite. Le centre, confié au duc de Chartres, et composé +de deux colonnes, avait ordre de passer au pont d'Esemaël, de traverser +Laer, et d'attaquer de front Neerwinden, déjà menacé sur son premier flanc +par la troisième colonne. Enfin, la gauche, aux ordres de Miranda, devait +se diviser en deux et trois colonnes, occuper Leaw et Orsmaël, et s'y +maintenir, tandis que le centre et la droite, marchant en avant après la +victoire, opéreraient le mouvement de conversion, qui était le but de +la bataille. + +Ces dispositions furent arrêtées le 17 mars au soir. Le lendemain 18, dès +neuf heures du matin, toute l'armée s'ébranla avec ordre et ardeur. La +Gette fut traversée sur tous les points. Miranda fit occuper Leaw par +Champmorin, il s'empara lui-même d'Orsmaël, et engagea une canonnade avec +l'ennemi, qui s'était retiré sur les hauteurs de Halle, et s'y était +fortement retranché. Le but se trouvait atteint sur ce point. Au centre et +à droite, le mouvement s'opéra à la même heure, les deux parties de +l'armée traversèrent Elissem, Esemaël, Neer-Heylissem, et, malgré un feu +meurtrier, franchirent avec beaucoup de courage les hauteurs escarpées qui +bordaient la Gette. La colonne de l'extrême droite traversa Racour, +déborda dans la plaine, et au lieu de s'y étendre, comme elle en avait +l'ordre, commit la faute de se replier sur Overwinden pour chercher +l'ennemi. La seconde colonne de la droite, après avoir été retardée dans +sa marche, se lança avec une impétuosité héroïque sur la tombe élevée de +Middelwinden, et en chassa les impériaux; mais au lieu de s'y établir +fortement, elle ne fit que la traverser, et s'empara d'Overwinden. La +troisième colonne entra dans Neerwinden, et commit une autre faute par +l'effet d'un malentendu, celle de s'étendre trop tôt hors du village, et +de s'exposer par là à en être expulsée par un retour des Impériaux. +L'armée française touchait cependant à son but; mais le prince de Cobourg +ayant d'abord commis la faute de ne pas attaquer nos troupes à l'instant +où elles traversaient la Gette, et gravissaient ses bords escarpés, la +réparait en donnant un ordre général de reprendre les positions +abandonnées. Des forces supérieures étaient portées sur notre gauche +contre Miranda. Clerfayt, profitant de ce que la première colonne n'avait +pas persisté à le déborder, de ce que la seconde ne s'était pas établie +sur la tombe de Middelwinden, de ce que la troisième et les deux composant +le centre s'étaient accumulées confusément dans Neerwinden, traversait la +plaine de Landen, reprenait Racour, la tombe de Middelwinden, Overwinden +et Neerwinden. Dans ce moment, les Français étaient dans une position +désastreuse. Chassés de tous les points qu'ils avaient occupés, rejetés +sur le penchant des hauteurs, débordes par leur droite, foudroyés sur leur +front par une artillerie supérieure, menacés par deux corps de cavalerie, +et ayant une rivière à dos, ils pouvaient être détruits, et l'auraient été +certainement si l'ennemi, au lieu de porter la plus grande partie de ses +forces sur leur gauche, eût poussé plus vivement leur centre et leur +droite. Dumouriez, accourant alors sur ce point menacé, rallie ses +colonnes, fait reprendre la tombe de Middelwinden, et marche lui-même sur +Neerwinden, déjà pris deux fois par les Français, et repris deux fois +aussi par les Impériaux. Dumouriez y rentre pour la troisième fois, après +un horrible carnage. Ce malheureux village était encombré d'hommes et de +chevaux, et dans la confusion de l'attaque, nos troupes s'y étaient +accumulées et débandées. Dumouriez, sentant le danger, abandonne ce champ +embarrassé de débris humains, et recompose ses colonnes à quelque distance +du village. Là, il s'entoure d'artillerie, et se dispose à se maintenir +sur ce champ de bataille. Dans ce moment, deux colonnes de cavalerie +fondent sur lui; l'une de Neerwinden, l'autre d'Overwinden. Valence +prévient la première à la tête de la cavalerie française, la charge +impétueusement, la repousse, et, couvert de glorieuses blessures, est +obligé de céder son commandement au duc de Chartres. Le général Thouvenot +reçoit la seconde avec calme, la laisse s'engager au sein de notre +infanterie, dont il fait ouvrir les rangs, puis il ordonne tout à coup une +double décharge de mitraille et de mousqueterie, qui, faite à bout +portant, accable la cavalerie impériale et la détruit presque entièrement. +Dumouriez reste ainsi maître du champ de bataille, et s'y établit pour +achever le lendemain son mouvement de conversion. + +La journée avait été sanglante; mais le plus difficile semblait exécuté. +La gauche, établie dès le matin à Leaw et Orsmaël, devait n'avoir plus +rien à faire, et le feu ayant cessé à deux heures après midi, Dumouriez +croyait qu'elle avait conservé son terrain. Il se regardait comme +victorieux, puisqu'il occupait tout le champ de bataille. Cependant la +nuit approchait, la droite et le centre allumaient leurs feux, et aucun +officier n'était venu apprendre à Dumouriez, de la part de Miranda, ce qui +se passait sur son flanc gauche. Alors il conçoit des doutes, et bientôt +des inquiétudes. Il part à cheval avec deux officiers et deux domestiques, +et trouve le village de Laer abandonné par Dampierre, qui commandait sous +le duc de Chartres l'une des deux colonnes du centre. Dumouriez apprend là +que la gauche, entièrement débandée, avait repassé la Gette, et avait fui +jusqu'à Tirlemont; et que Dampierre, se voyant alors découvert, s'était +reporté en arrière, au poste qu'il occupait le matin avant la bataille. Il +part aussitôt ventre à terre, accompagné de ses deux domestiques et de ses +deux officiers, manque d'être pris par les hulans autrichiens, arrive vers +minuit à Tirlemont, et trouve Miranda qui s'était replié à deux lieues du +champ de bataille, et que Valence, transporté là par suite de ses +blessures, engageait vainement à se reporter en avant. Miranda, entré à +Orsmaël dès le matin, avait été attaqué au moment où les Impériaux +reprenaient toutes leurs positions. La plus grande partie des forces de +l'ennemi avait porté sur son aile, qui formée en partie des volontaires +nationaux, s'était débandée et avait fui jusqu'à Tirlemont. Miranda, +entraîné, n'avait eu ni le temps ni la force de rallier ses soldats, +quoique Miacsinsky fût venu à son secours avec un corps de troupes +fraîches; il ne songea même pas à en faire prévenir le général en chef. +Quant à Champmorin, placé à Leaw avec la dernière colonne, il s'y était +maintenu jusqu'au soir, et n'avait songé à rentrer à Bingen, son point de +départ, que vers la fin de la journée. + +L'armée française se trouva ainsi détachée, partie en arrière de la Gette, +partie en avant; et si l'ennemi, moins intimidé par une action aussi +opiniâtre, eût voulu pousser ses avantages, il pouvait couper notre ligne, +anéantir notre droite campée à Neerwinden, et mettre en fuite la gauche +déjà repliée. Dumouriez, sans s'épouvanter, se décide froidement à la +retraite, et dès le lendemain matin il se prépare à l'exécuter. Pour cela, +il s'empare de l'aile de Miranda, tâche de lui rendre quelque courage, et +veut la reporter en avant pour arrêter l'ennemi sur la gauche de la ligne, +tandis que le centre et la droite, faisant leur retraite, essaieront de +repasser la Gette. Mais cette portion de l'armée, abattue par sa défaite +de la veille, n'avance qu'avec peine. Heureusement Dampierre, qui avait +repassé la Gette le jour même avec une colonne du centre, appuie le +mouvement de Dumouriez, et se conduit avec autant d'intelligence que de +courage. Dumouriez, toujours au milieu de ses bataillons, les soutient, et +veut les conduire sur la hauteur de Wommersem, qu'ils avaient occupée la +veille avant le commencement de la bataille. Les Autrichiens y avaient +placé des batteries, et faisaient de ce point un feu meurtrier. Dumouriez +se met à la tête de ces soldats abattus, leur fait sentir qu'il vaut mieux +tenter l'attaque que de recevoir un feu continu, qu'ils en seront quittes +pour une charge, bien moins meurtrière pour eux que cette froide +immobilité en présence d'une artillerie foudroyante. Deux fois il les +ébranle, et deux fois, comme découragés par le souvenir de la veille, ils +s'arrêtent; et tandis qu'ils supportent avec une constance héroïque le feu +Des hauteurs de Wommersem, il n'ont pas le courage beaucoup plus facile de +charger à la baïonnette. Dans cet instant un boulet emporte le cheval de +Dumouriez: il est renversé et couvert de terre. Ses soldats épouvantés +sont prêts à fuir à cette vue, mais il se relève avec une extrême +promptitude, remonte à cheval, et continue à les maintenir sur le champ de +bataille. + +Pendant ce temps, le duc de Chartres opérait la retraite de la droite et +de la moitié du centre. Conduisant ses quatre colonnes avec autant +d'intrépidité que d'intelligence, il se retire froidement en présence d'un +ennemi formidable, et traverse les trois ponts de la Gette sans avoir été +entamé. Dumouriez replie alors son aile gauche, ainsi que la colonne de +Dampierre, et rentre dans les positions de la veille, en présence d'un +ennemi saisi d'admiration pour sa belle retraite. Le 19, l'armée se +trouvait, comme le 17, entre Hackenhoven et Goidsenhoven, mais avec une +perte de quatre mille morts, avec une désertion de plus de dix mille +fuyards, qui couraient déjà vers l'intérieur, et avec le découragement +d'une bataille perdue. + +Dumouriez, dévoré de chagrins, agité de sentimens contraires, songeait +tantôt à se battre à outrance contre les Autrichiens, tantôt à détruire la +faction des jacobins, auxquels il attribuait la désorganisation et les +revers de son armée. Dans les accès de sa violente humeur, il parlait tout +haut contre la tyrannie de Paris, et ses propos, répétés par son +état-major, circulaient dans toute l'armée. Néanmoins, quoique livré à un +singulier désordre d'esprit, il ne perdit pas le sang-froid nécessaire +dans une retraite, et il fit les meilleures dispositions pour occuper +long-temps la Belgique par les places fortes, s'il était obligé de +l'évacuer avec ses armées. En conséquence il ordonna au général d'Harville +de jeter une forte garnison dans le château de Namur, et de s'y maintenir +avec une division. Il envoya le général Ruault à Anvers pour recueillir +les vingt mille hommes de l'expédition de Hollande, et garder l'Escaut, +Tandis que de bonnes garnisons occuperaient Breda et Gertruydenberg. Son +but était de former ainsi un demi-cercle de places fortes, passant par +Namur, Mons, Tournay, Courtray, Anvers, Breda et Gertruydenberg; de se +placer au centre de ce demi-cercle, et d'y attendre les renforts +nécessaires pour agir plus énergiquement. Le 22, il livra, devant Louvain, +un combat de position aux Impériaux, qui fut aussi grave que celui de +Goidsenhoven, et leur coûta autant de monde. Le soir, il eut une entrevue +avec le colonel Mack, officier ennemi qui exerçait une grande influence +sur les opérations des coalisés, par la réputation dont il jouissait en +Allemagne. Ils convinrent de ne plus livrer de combats décisifs, de se +suivre lentement et en bon ordre, pour épargner le sang des soldats et +ménager les pays qui étaient le théâtre de la guerre. Cette espèce +d'armistice, toute favorable aux Français, qui se seraient débandés s'ils +avaient été attaqués vivement, convenait aussi parfaitement au timide +système de la coalition, qui, après avoir recouvré la Meuse, ne voulait +plus rien tenter de décisif avant la prise de Mayence. Telle fut la +première négociation de Dumouriez avec l'ennemi. La politesse du colonel +Mack, ses manières engageantes, purent disposer l'esprit si agité du +général à recourir à des secours étrangers. Il commençait à ne plus +apercevoir d'avenir dans la carrière où il se trouvait engagé: si quelques +mois auparavant il prévoyait succès, gloire, influence, en commandant les +armées françaises, et si cette espérance le rendait plus indulgent pour +les violences révolutionnaires, aujourd'hui battu, dépopularisé, +attribuant la désorganisation de son armée à ces mêmes violences, il +voyait avec horreur des désordres qu'il avait pu autrefois ne considérer +qu'avec indifférence. Élevé dans les cours, ayant vu de ses yeux quelle +machine fortement organisée il fallait pour assurer la durée d'un état, il +ne pouvait concevoir que des bourgeois soulevés pussent suffire à une +opération aussi compliquée que celle du gouvernement. Dans une telle +situation, si un général, administrateur et guerrier à la fois, tient la +force dans ses mains, il est difficile que l'idée ne lui vienne pas de +l'employer pour terminer des désordres qui épouvantent sa pensée et +menacent même sa personne. Dumouriez était assez hardi pour concevoir une +pareille idée; et, ne voyant plus d'avenir en servant la révolution par +des victoires, il songea à s'en former un autre en ramenant cette +révolution à la constitution de 1791, et en la réconciliant à ce prix avec +toute l'Europe. Dans ce plan, il fallait un roi, et les hommes importaient +assez peu à Dumouriez pour qu'il ne s'inquiétât pas beaucoup du choix. On +lui reprocha alors de vouloir placer sur le trône la maison d'Orléans. Ce +qui porta à le croire, c'est son affection pour le duc de Chartres, auquel +il avait ménagé à l'armée le rôle le plus brillant. Mais cette preuve +était fort insignifiante, car le jeune duc avait mérité tout ce qu'il +avait obtenu, et d'ailleurs rien ne prouvait dans sa conduite un concert +avec Dumouriez. Une autre considération persuada tous les esprits: c'est +que, dans le moment, il n'y avait pas d'autre choix possible, si l'on +voulait créer une dynastie nouvelle. Le fils du roi mort était trop jeune, +et d'ailleurs le régicide n'admettait pas une réconciliation aussi prompte +avec la dynastie. Les oncles étaient en état d'hostilité; et il ne restait +que la branche d'Orléans, aussi compromise dans la révolution que les +jacobins eux-mêmes, et seule capable d'écarter toutes les craintes des +révolutionnaires. Si l'esprit agité de Dumouriez s'arrêta à un choix, il +ne put en former d'autre alors, et ce fut cette nécessité qui le fit +accuser de songer à mettre la famille d'Orléans sur le trône. Il le nia +dans l'émigration; mais cette dénégation intéressée ne prouve rien; et il +ne faut pas plus le croire sur ce point que sur la date antérieure qu'il a +prétendu donner à ses desseins. Il a voulu dire en effet que son projet de +résistance contre les jacobins était plus ancien, mais ce fait est faux. +Ce n'est qu'alors, c'est-à-dire lorsque la carrière des succès lui fut +fermée, qu'il songea à s'en ouvrir une autre. Dans ce projet, il entrait +du ressentiment personnel, du chagrin de ses revers, enfin une indignation +sincère, mais tardive, contre les désordres sans issue qu'il prévoyait +maintenant sans aucune illusion. + +Le 22, il trouva à Louvain Danton et Lacroix qui venaient lui demander +raison de la lettre écrite le 12 mars à la convention, et tenue secrète +par le comité de sûreté générale. Danton, avec lequel il sympathisait, +espérait le ramener à des sentimens plus calmes, et le rattacher à la +cause commune. Mais Dumouriez traita les deux commissaires et Danton +lui-même avec beaucoup d'humeur, et leur laissa découvrir les plus +sinistres dispositions. Il se répandit en nouvelles plaintes contre la +convention et les jacobins, et ne voulut pas rétracter sa lettre. +Seulement il consentit à écrire deux mots, pour dire qu'il en donnerait +plus tard l'explication. Danton et Lacroix partirent sans avoir rien pu +obtenir, et le laissant dans la plus violente agitation. + +Le 23, après une résistance assez vive pendant toute la journée, plusieurs +corps abandonnèrent leurs postes, et il fut obligé de quitter Louvain en +désordre. Heureusement l'ennemi n'aperçut rien de ce mouvement, et n'en +profita pas pour achever de jeter la confusion dans notre armée, en la +poursuivant. Dumouriez sépara alors la troupe de ligne des volontaires, la +réunit à l'artillerie, et en composa un corps d'élite de quinze mille +Hommes, avec lequel il se plaça lui-même à l'arrière-garde. Là, se +montrant au milieu de ses soldats, escarmouchant tous les jours avec eux, +il parvint à donner à sa retraite une attitude plus ferme. Il fit évacuer +Bruxelles avec beaucoup d'ordre, traversa cette ville le 25, et le 27 vint +camper à Ath. Là, il eut de nouvelles conférences avec le colonel Mack, en +fut traité avec beaucoup de délicatesse et d'égards; et cette entrevue, +qui n'avait pour objet que de régler les détails de l'armistice, se +changea bientôt en une négociation plus importante. Dumouriez confia tous +ses ressentimens au colonel étranger, et lui découvrit ses projets de +renverser la convention nationale. Ici, abusé par le ressentiment, +s'exaltant sur l'idée d'une désorganisation générale, le sauveur de la +France dans l'Argonne obscurcit sa gloire en traitant avec un ennemi dont +l'ambition devait rendre toutes les intentions suspectes, et dont la +puissance était alors la plus dangereuse pour nous. Il n'y a, comme nous +l'avons déjà dit, qu'un choix pour l'homme de génie dans ces situations +difficiles: ou se retirer et abdiquer toute influence, pour ne pas être +complice d'un système qu'il désapprouve; ou s'isoler du mal qu'il ne peut +empêcher, et faire une chose, une seule chose, toujours morale, toujours +glorieuse, travailler à la défense de son pays. + +Dumouriez convint avec le colonel Mack qu'il y aurait une suspension +d'armes entre les deux armées; que les Impériaux n'avanceraient pas sur +Paris, pendant qu'il y marcherait lui-même, et que l'évacuation de la +Belgique serait le prix de cette condescendance; il fut aussi stipulé que +la place de Condé serait temporairement donnée en garantie, et que, dans +le cas où Dumouriez aurait besoin des Autrichiens, ils seraient à ses +ordres. Les places fortes devaient recevoir des garnisons composées d'une +moitié d'impériaux et d'une moitié de Français, mais sous le commandement +de chefs français, et à la paix toutes les places seraient rendues. Telles +furent les coupables conventions faites par Dumouriez avec le prince de +Cobourg, par l'intermédiaire du colonel Mack. + +On ne connaissait encore à Paris que la défaite de Neerwinden et +l'évacuation successive de la Belgique. La perte d'une grande bataille, +une retraite précipitée, concourant avec les nouvelles qu'on avait reçues +de l'Ouest, y causèrent la plus grande agitation. Un complot avait été +découvert à Rennes, et il paraissait tramé par les Anglais, les seigneurs +bretons et les prêtres non assermentés. Déjà des mouvemens avaient éclaté +dans l'Ouest, à l'occasion de la cherté des subsistances et de la menace +de ne plus payer le culte; maintenant c'était dans le but avoué de +défendre la cause de la monarchie absolue. Des rassemblemens de paysans, +demandant le rétablissement du clergé et des Bourbons, s'étaient montrés +aux environs de Rennes et de Nantes. Orléans était en pleine insurrection, +et le représentant Bourdon avait manqué d'y être assassiné. Les révoltés +s'élevaient déjà à plusieurs milliers d'hommes. Il ne fallait rien moins +que des armées et des généraux pour les réduire. Les grandes villes +dépêchaient leurs gardes nationales; le général Labourdonnaie avançait +avec son corps, et tout annonçait une guerre civile des plus sanglantes. +Ainsi, d'une part, nos armées se retiraient devant la coalition, de +l'autre la Vendée se levait, et jamais la fermentation ordinairement +produite par le danger n'avait dû être plus grande. + +A peu près à cette époque, et à la suite du 10 mars, on avait imaginé de +réunir les chefs des deux opinions au comité de sûreté générale, pour +qu'ils pussent s'y expliquer sur les motifs de leurs divisions. C'est +Danton qui avait provoqué l'entrevue. + +Les querelles de tous les jours ne satisfaisaient point des haines qu'il +n'avait pas, l'exposaient à une discussion de conduite qu'il redoutait, +et arrêtaient l'oeuvre de la révolution qui lui était si chère. Il en +désirait donc la fin. Il avait montré une grande bonne foi dans les +différens entretiens, et s'il prenait l'initiative, s'il accusait les +girondins, c'était pour écarter les reproches dont il aurait pu être +l'objet. Les girondins, tels que Buzot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, avec +leur délicatesse accoutumée, se justifiaient comme si l'accusation eût été +sérieuse, et prêchaient un converti en argumentant avec Danton. Il n'en +était pas de même avec Robespierre: on l'irritait en voulant le +convaincre, et on cherchait à lui démontrer ses torts, comme si cette +démonstration avait dû l'apaiser. Pour Marat, qui s'était cru nécessaire à +ces conférences, personne n'avait daigné lui donner une explication, et +ses amis mêmes, pour n'avoir pas à se justifier de cette alliance, ne lui +adressaient jamais la parole. De pareilles conférences devaient aigrir +plutôt que radoucir les chefs opposés: fussent-ils parvenus à se prouver +réciproquement leurs torts, une telle démonstration ne les eût +certainement pas conciliés. Les choses en étaient à ce point, lorsque les +évènemens de la Belgique furent connus à Paris. + +Sur-le-champ on s'accusa de part et d'autre; on se reprocha de contribuer +aux désastres publics, les uns en désorganisant le gouvernement, les +autres en voulant ralentir son action. On demanda des explications sur la +conduite de Dumouriez. On lut la lettre du 12 mars, qui avait été tenue +secrète, et à cette lecture on s'écria que Dumouriez trahissait, que bien +évidemment il tenait la conduite de Lafayette, et qu'à son exemple il +commençait sa trahison par des lettres insolentes à l'assemblée. Une +seconde lettre, écrite le 27 mars, et plus hardie que celle du 12, excita +encore davantage les soupçons. De tous côtés on pressa Danton d'expliquer +ce qu'il savait de Dumouriez. Personne n'ignorait que ces deux hommes +avaient du goût l'un pour l'autre, que Danton avait insisté pour tenir +secrète la lettre du 12 mars, et qu'il était parti pour en obtenir la +rétractation. On disait même qu'ils avaient malversé ensemble dans la +riche Belgique. Aux Jacobins, dans le comité de défense générale, dans +l'assemblée, on somma Danton de s'expliquer. Celui-ci, embarrassé des +soupçons des girondins et des doutes des montagnards eux-mêmes, éprouva +pour la première fois quelque peine à répondre. Il dit que les grands +talens de Dumouriez avaient paru mériter des ménagemens; qu'on avait cru +convenable de le voir, avant de le dénoncer, afin de lui faire sentir ses +torts, et le ramener, s'il était possible, à de meilleurs sentimens; que +jusqu'ici les commissaires n'avaient vu dans sa conduite que l'effet de +mauvaises suggestions, et surtout le chagrin de ses derniers revers; mais +qu'ils avaient cru, et qu'ils croyaient encore, pouvoir conserver ses +talens à la république. + +Robespierre dit que, s'il en était ainsi, il ne fallait pas le ménager, et +qu'il était inutile de garder tant de mesure avec lui. Il renouvela en +outre la motion que Louvet avait faite contre les Bourbons restés en +France, c'est-à-dire contre les membres de la famille d'Orléans; et il +parut étrange que Robespierre, qui, en janvier, les avait si fortement +défendus contre les girondins, les attaquât maintenant avec tant de +fureur. Mais son âme soupçonneuse avait tout de suite supposé de sinistres +complots. Il s'était dit: Un ancien prince du sang ne peut se résigner à +son nouvel état, et bien qu'il s'appelle _Égalité_, son sacrifice ne peut +être sincère; il conspire donc, et en effet tous nos généraux lui +appartiennent: Biron, qui commande aux Alpes, est son intime; Valence, +général de l'armée des Ardennes, est gendre de son confident Sillery; ses +deux fils occupent le premier rang dans l'armée de la Belgique; Dumouriez +enfin leur est ouvertement dévoué, et il les élève avec un soin +particulier: les girondins ont attaqué en janvier la famille d'Orléans; +mais c'est une feinte de leur part qui n'avait d'autre but que d'écarter +tout soupçon de connivence: Brissot, ami de Sillery, est l'intermédiaire +de la conspiration: voilà le complot découvert; le trône est relevé et la +France perdue, si on ne s'empresse de proscrire les conjurés. Telles +étaient les conjectures de Robespierre; et, ce qu'il y a de plus effrayant +dans cette manière de raisonner, c'est que Robespierre, inspiré par la +haine, croyait à ses calomnies. La Montagne étonnée repoussa sa +proposition. «Donnez donc des preuves, lui disaient ceux qui étaient assis +à ses côtés.--Des preuves, répondait-il, des preuves! je n'en ai pas, mais +j'ai la _conviction morale!_» + +Sur-le-champ on songea, comme on le faisait toujours dans les momens de +danger, à accélérer l'action du pouvoir exécutif et celle des tribunaux, +pour se garantir à la fois de ce qu'on appelait l'ennemi extérieur et +intérieur. + +On fit donc partir à l'instant même les commissaires nommés pour le +recrutement, et on examina la question de savoir si la convention ne +devait pas _prendre une plus grande part à l'exécution des lois_. La +manière dont le pouvoir exécutif était organisé paraissait insuffisante. +Des ministres placés hors de l'assemblée, agissant de leur chef et sous sa +surveillance très éloignée, un comité chargé de faire des rapports sur +toutes les mesures de sûreté générale, toutes ces autorités se contrôlant +les unes les autres, délibérant éternellement sans agir, paraissaient très +au-dessous de l'immense tâche qu'elles avaient à remplir. D'ailleurs ce +ministère, ces comités, étaient composés de membres suspects, parce qu'ils +étaient modérés; et dans ce temps où la promptitude, la force, étaient des +conditions indispensables de succès, toute lenteur, toute modération était +suspecte de conspiration. On songea donc à établir un comité qui réunirait +à la fois les fonctions du comité diplomatique, du comité militaire, du +comité de sûreté générale, qui pourrait au besoin ordonner et agir de son +chef, et arrêter ou suppléer l'action ministérielle. Divers projets +d'organisation furent présentés pour remplir cet objet, et confiés à une +commission chargée de les discuter. Immédiatement après, on s'occupa des +moyens d'atteindre l'ennemi intérieur, c'est-à-dire _les aristocrates, les +traîtres_, dont on se disait entouré. La France, s'écriait-on, est pleine +de prêtres réfractaires, de nobles, de leurs anciennes créatures, de leurs +anciens domestiques, et cette clientèle, encore considérable, nous +entoure, nous trahit, et nous menace aussi dangereusement que les +baïonnettes ennemies. Il faut les découvrir, les signaler, et les entourer +d'une lumière qui les empêche d'agir. Les jacobins avaient donc proposé, +et la convention avait décrété que, d'après une coutume empruntée à la +Chine, le nom de toutes les personnes habitant une maison serait inscrit +sur leurs portes[1]. + +[Note 1: Décret du 29 mars.] + +On avait ensuite ordonné le désarmement de tous les citoyens _suspects_, +et on avait qualifié tels, les prêtres non assermentés, les nobles, les +ci-devant seigneurs, les fonctionnaires destitués, etc. Le désarmement +devait s'opérer par la voie des visites domiciliaires; et le seul +adoucissement apporté à cette mesure fut que les visites ne pouvaient +avoir lieu la nuit. Après s'être ainsi assuré le moyen de poursuivre et +d'atteindre tous ceux qui donnaient le moindre ombrage, on avait enfin +ajouté celui de les frapper de la manière la plus prompte, en installant +le tribunal révolutionnaire. C'est sur la proposition de Danton que ce +terrible instrument de la défiance révolutionnaire fut mis en exercice. +Cet homme redoutable en avait compris l'abus, mais avait tout sacrifié au +but. Il savait que frapper vite, c'est examiner moins attentivement; +qu'examiner moins attentivement, c'est s'exposer à se tromper, surtout en +temps de partis; et que se tromper, c'est commettre une atroce injustice. +Mais, à ses yeux, la révolution était la société accélérant son action en +toutes choses, en matière de justice, d'administration et de guerre. En +temps calme, la société aime mieux, disait-il, laisser échapper le +coupable que frapper l'innocent, parce que le coupable est peu dangereux, +mais à mesure qu'il le devient davantage, elle tend davantage aussi à le +saisir; et lorsqu'il devient si dangereux qu'il pourrait la faire périr, +ou du moins quand elle le croit ainsi, elle frappe tout ce qui excite ses +soupçons, et préfère alors atteindre un innocent que laisser échapper un +coupable. Telle est la dictature, c'est-à-dire l'action violente dans +les sociétés menacées; elle est rapide, arbitraire, fautive, mais +irrésistible. + +Ainsi la concentration des pouvoirs dans la convention, l'installation du +tribunal révolutionnaire, le commencement de l'inquisition contre les +suspects, un redoublement de haine contre les députés qui résisteraient à +ces moyens extraordinaires, furent le résultat de la bataille de Nerwinde, +de la retraite de la Belgique, des menaces de Dumouriez, et des mouvements +de la Vendée. + +L'humeur de Dumouriez s'était accrue avec ses revers. Il venait +d'apprendre que l'armée de Hollande se retirait en désordre, abandonnait +Anvers et l'Escaut, en laissant dans Breda et Gertruydenberg les deux +garnisons françaises; que d'Harville n'avait pu garder le château de +Namur, et se repliait sur Givet et Maubeuge; que Neuilly enfin, loin de +pouvoir se maintenir à Mons, s'était vu obligé de se retirer sur Condé et +Valenciennes, parce que sa division, au lieu de prendre position sur les +hauteurs de Nimy, avait pillé les magasins et pris la fuite. Ainsi, par +suite des désordres de cette armée, il voyait s'évanouir le projet de +former en Belgique un demi-cercle de places fortes, qui aurait passé de +Namur en Flandre et en Hollande, et au centre duquel il se serait placé +pour agir avec plus d'avantage. Il n'avait bientôt plus rien à offrir en +échange aux Impériaux, et il tombait sous leur dépendance en +s'affaiblissant. Sa colère augmentait en approchant de la France, en +voyant les désordres de plus près, et en entendant les cris qui +s'élevaient contre lui. Déjà il ne se cachait plus; et ses paroles, +proférées en présence de son état-major, et répétées dans l'armée, +annonçaient les projets qui fermentaient dans sa tête. La soeur du duc +d'Orléans et Mme de Sillery, fuyant les proscriptions qui les menaçaient, +s'étaient rendues en Belgique pour chercher une protection auprès de leurs +frères. Elles étaient à Ath, et ce fut un nouvel aliment donné aux +soupçons. + +Trois envoyés jacobins, un nommé Dubuisson, réfugié de Bruxelles, Proly, +fils naturel de Kaunitz, et Pereyra, juif portugais, se rendirent à Ath, +sous le prétexte faux ou vrai d'une mission de Lebrun. Ils se +transportèrent auprès du général en espions du gouvernement, et n'eurent +aucune peine à découvrir des projets que Dumouriez ne cachait plus. Ils le +trouvèrent entouré du général Valence et des fils d'Orléans, furent fort +mal reçus, et entendirent les paroles les moins flatteuses pour les +jacobins et la convention. Cependant le lendemain ils revinrent et +obtinrent un entretien secret. Cette fois Dumouriez se décela entièrement: +Il commença par leur dire qu'il était assez fort pour se battre devant et +derrière; que la convention était composée de deux cents brigands et de +Six cents imbéciles, et qu'il se moquait de ses décrets, qui bientôt +n'auraient plus de valeur que dans la banlieue de Paris. «Quant au +tribunal révolutionnaire, ajouta-t-il avec une indignation croissante, je +saurai l'empêcher, et tant que j'aurai trois pouces de fer à mes côtés, +cette horreur n'existera jamais.» Ensuite il s'emporta contre les +volontaires, qu'il appelait des lâches; il dit qu'il ne voulait plus que +des troupes de ligne, et qu'avec elles il irait mettre fin à tous les +désordres de Paris. «Vous ne voulez donc pas de constitution? lui +demandent alors les trois interlocuteurs.--La nouvelle constitution +imaginée par Condorcet est trop sotte.--Et que mettrez-vous à la place? +--L'ancienne de 1791, toute mauvaise qu'elle est.--Mais il faudra un roi, +et le nom de Louis fait horreur.--Qu'il s'appelle Louis ou Jacques, peu +importe.--Ou Philippe, reprend l'un des envoyés. Mais comment +remplacerez-vous l'assemblée actuelle?» Dumouriez cherche un moment, puis +ajoute: «Il y a des administrations locales, toutes choisies par la +confiance de la nation; et les cinq cents présidens de districts seront +les cinq cents représentans.--Mais avant leur réunion, qui aura +l'initiative de cette révolution?--Les Mameluks, c'est-à-dire mon armée. +Elle émettra ce voeu, les présidens de district le feront confirmer, et je +ferai la paix avec la coalition, qui, si je ne m'y oppose, est à Paris +dans quinze jours.» + +Les trois envoyés, soit, comme l'a cru Dumouriez, qu'ils vinssent le +sonder dans l'intérêt des jacobins, soit qu'ils voulussent l'engager à se +dévoiler davantage, lui suggèrent alors une idée. Pourquoi, lui +disent-ils, ne mettrait-il pas les jacobins, qui sont un corps délibérant +tout préparé, à la place de la convention? Une indignation mêlée de mépris +éclate à ces mots sur le visage du général, et ils retirent leur +proposition. Ils lui parlent alors du danger auquel son projet exposerait +les Bourbons qui sont détenus au Temple, et auxquels il paraît +s'intéresser. Dumouriez réplique aussitôt que, périraient-ils tous +jusqu'au dernier, à Paris et à Coblentz, la France trouverait un chef et +serait sauvée; qu'au reste, si Paris commettait de nouvelles barbaries sur +les infortunés prisonniers du Temple, il y serait sur-le-champ, et qu'avec +douze mille hommes il en serait le maître. Il n'imiterait pas l'imbécile +de Broglie, qui, avec trente mille hommes, avait laissé prendre la +Bastille; mais avec deux postes, à Nogent et à Pont-Saint-Maxence, il +ferait mourir les Parisiens de faim. «Au reste, ajoute-t-il, vos jacobins +peuvent expier tous leurs crimes; qu'ils sauvent les infortunés +prisonniers, et chassent les sept cent quarante-cinq tyrans de la +convention, et ils sont pardonnés.» + +Ses interlocuteurs lui parlent alors de ses dangers. «Il me reste +toujours, dit-il, un temps de galop vers les Autrichiens.--Vous voulez +donc partager le sort de Lafayette?--Je passerai à l'ennemi autrement que +lui; et d'ailleurs les puissances ont une autre opinion de mes talens, et +ne me reprochent pas les 5 et 6 octobre.» + +Dumouriez avait raison de ne pas redouter le sort de Lafayette; on +estimait trop ses talens, et on n'estimait pas assez la fermeté de ses +principes, pour l'enfermer à Olmütz. Les trois envoyés le quittèrent en +lui disant qu'ils allaient sonder Paris et les jacobins sur ce sujet. + +Dumouriez, tout en croyant ses interlocuteurs de purs jacobins, ne s'en +était pas exprimé avec moins d'audace. Dans ce moment en effet ses projets +devenaient évidens. Les troupes de ligne et les volontaires s'observaient +avec défiance, et tout annonçait qu'il allait lever le drapeau de la +révolte. + +Le pouvoir exécutif avait reçu des rapports alarmans, et le comité de +sûreté générale avait proposé et fait rendre un décret par lequel +Dumouriez était mandé à la barre. Quatre commissaires, accompagnés du +ministre de la guerre, étaient chargés de se transporter à l'armée pour +notifier le décret et amener le général à Paris. Ces quatre commissaires +étaient Bancal, Quinette, Camus et Lamarque. Beurnonville s'était joint à +eux, et son rôle était difficile à cause de l'amitié qui l'unissait à +Dumouriez. + +Cette commission partit le 30 mars. Le même jour Dumouriez se porta au +champ de Bruille, d'où il menaçait à la fois les trois places importantes +de Lille, Condé et Valenciennes. Il était fort incertain sur le parti +qu'il devait prendre, car son armée était partagée. L'artillerie, la +troupe de ligne, la cavalerie, tous les corps organisés lui paraissaient +dévoués; mais les volontaires nationaux commençaient à murmurer et à se +séparer des autres. Dans cette situation, il ne lui restait qu'une +ressource, c'était de désarmer les volontaires. Mais il s'exposait à un +combat, et l'épreuve était difficile, parce que les troupes de ligne +pouvaient avoir de la répugnance à égorger des compagnons d'armes. +D'ailleurs, parmi ces volontaires il y en avait qui s'étaient fort bien +battus, et qui paraissaient lui être attachés. Hésitant sur cette mesure +de rigueur, il songea à s'emparer des trois places au centre desquelles il +s'était porté. Par leur moyen il se procurait des vivres, et il avait un +point d'appui contre l'ennemi, dont il se défiait toujours. Mais l'opinion +était divisée dans ces trois places. Les sociétés populaires, aidées des +volontaires, s'y étaient soulevées contre lui, et menaçaient la troupe de +ligne. A Valenciennes et à Lille, les commissaires de la convention +excitaient le zèle des républicains, et dans Condé seulement l'influence +de la division Neuilly donnait l'avantage à ses partisans. Parmi les +généraux de division, Dampierre se conduisait à son égard, comme lui-même +avait fait à l'égard de Lafayette après le 10 août; et plusieurs autres, +sans se déclarer encore, étaient prêts à l'abandonner. + +Le 31, six volontaires, portant sur leur chapeau ces mots écrits avec de +la craie: _République ou la mort_, l'abordèrent dans son camp, et firent +mine de vouloir s'emparer de sa personne. Aidé de son fidèle Baptiste, il +les repoussa et les livra à ses hussards. Cet événement causa une grande +rumeur dans l'armée; les divers corps lui firent dans la journée des +adresses qui ranimèrent sa confiance. Il leva aussitôt l'étendart, et +détacha Miacsinsky avec quelques mille hommes pour marcher sur Lille. +Miacsinsky s'avança sur cette place, et confia au mulâtre Saint-George, +qui commandait un régiment de la garnison, le secret de son entreprise. +Celui-ci engagea Miacsinsky à se présenter dans la place avec une légère +escorte. Le malheureux général se laissa entraîner, et une fois entré dans +Lille, il fut entouré et livré aux autorités. Les portes furent fermées, +et la division erra sans général sur les glacis de Lille. Dumouriez envoya +aussitôt un aide-de-camp pour la rallier. Mais l'aide-de-camp fut pris +aussi, et la division, dispersée, fut perdue pour lui. Après cette +tentative malheureuse, il en essaya une pareille sur Valenciennes, où +commandait le général Ferrand, qu'il croyait très-bien disposé en sa +faveur. Mais l'officier chargé de surprendre la place trahit ses projets, +s'unit à Ferrand et aux commissaires de la convention, et il perdit encore +Valenciennes. Il ne lui restait donc plus que Condé. Placé entre la France +et l'étranger, il n'avait que ce dernier point d'appui. S'il le perdait, +il fallait qu'il se soumît aux Impériaux, qu'il se remît entièrement +dans leurs mains, et qu'il s'exposât à indigner son armée, en les faisant +marcher avec elle. + +Le 1er avril, il transporta son quartier-général aux Boues de Saint-Amand, +pour être plus rapproché de Condé. Il fit arrêter le fils de Lecointre, +député de Versailles, et l'envoya comme otage à Tournay, en priant +l'Autrichien Clerfayt de le faire garder en dépôt dans la citadelle. Le 2 +au soir, les quatres députés de la convention, précédés de Beurnonville, +arrivèrent chez Dumouriez. Les hussards de Berchiny étaient en bataille +devant sa porte, et tout son état-major était rangé autour de lui. +Dumouriez embrassa d'abord son ami Beurnonville, et demanda aux députés +l'objet de leur mission. Ils refusèrent de s'expliquer devant cette foule +d'officiers dont les dispositions leur paraissaient peu rassurantes, et +ils voulurent passer dans un appartement voisin. Dumouriez y consentit, +mais les officiers exigèrent que la porte en restât ouverte. Camus lui lut +alors le décret, en lui enjoignant de s'y soumettre. Dumouriez répondit +que l'état de son armée exigeait sa présence, et que, lorsqu'elle serait +réorganisée, il verrait ce qu'il aurait à faire. Camus insista avec force; +mais Dumouriez répondit qu'il ne serait pas assez dupe pour se rendre à +Paris, et se livrer au tribunal révolutionnaire; que des tigres +demandaient sa tête, mais qu'il ne voulait pas la leur donner. Les quatre +commissaires l'assurèrent en vain qu'on n'en voulait pas à sa personne, +qu'ils répondaient de lui, que cette démarche satisferait la convention, +et qu'il serait bientôt rendu à son armée. Il ne voulut rien entendre, il +les pria de ne pas le pousser à l'extrémité, et leur dit qu'ils feraient +mieux de prendre un arrêté modéré, par lequel ils déclareraient que dans +le moment le général Dumouriez leur avait paru trop nécessaire pour +l'arracher à son armée. Il sortit en achevant ces mots, et leur enjoignit +de se décider. Il repassa alors avec Beurnonville dans la salle où se +trouvait l'état-major, et attendit au milieu de ses officiers l'arrêté des +commissaires. Ceux-ci, avec une noble fermeté, sortirent un instant après, +et lui réitérèrent leur sommation. «Voulez-vous obéir à la convention? lui +dit Camus.--Non, répliqua le général.--Eh bien! reprit Camus, vous êtes +suspendu de vos fonctions; vos papiers vont être saisis et votre personne +arrêtée.--C'est trop fort, s'écria Dumouriez; à moi, hussards!» Les +hussards accoururent. «Arrêtez ces gens-là, leur dit-il en allemand; mais +qu'on ne leur fasse aucun mal.» Beurnonville le pria de lui faire partager +leur sort. «Oui, lui répondit-il, et je crois vous rendre un véritable +service; je vous arrache au tribunal révolutionnaire.» + +Dumouriez leur fit donner à manger, et les envoya ensuite à Tournay, pour +être gardés en otage par les Autrichiens. Dès le lendemain matin, il monta +à cheval, fit une proclamation à l'armée et à la France, et trouva dans +ses soldats, surtout ceux de la ligne, les dispositions en apparence les +plus favorables. + +Toutes ces nouvelles étaient successivement arrivées à Paris. On y avait +connu l'entrevue de Dumouriez avec Proly, Dubuisson et Pereyra, ses +tentatives sur Lille et Valenciennes, et enfin l'arrestation des quatre +commissaires. Sur-le-champ la convention, les assemblées municipales, les +sociétés populaires, s'étaient déclarées permanentes, la tête de Dumouriez +avait été mise à prix, tous les parens des officiers de son armée avaient +été mis en arrestation pour servir d'otages. On ordonna dans Paris et les +villes voisines la levée d'un corps de quarante mille hommes pour couvrir +La capitale, et Dampierre reçut le commandement général de l'armée de la +Belgique. A ces mesures d'urgence se joignirent, comme toujours, des +calomnies. Partout on rangeait ensemble Dumouriez, d'Orléans, les +girondins, et on les déclarait complices. Dumouriez était, disait-on, un +de ces aristocrates militaires, un membre de ces anciens états-majors, +dont on ne cessait de dévoiler les mauvais principes; d'Orléans était le +premier de ces grands qui avaient feint pour la liberté un faux +attachement, et qui se démasquaient après une hypocrisie de quelques +années; les girondins enfin n'étaient que des députés devenus infidèles +comme tous les membres de tous les côtés droits, et qui abusaient de leurs +mandats pour perdre la liberté. Dumouriez ne faisait, un peu plus tard, +que ce que Bouillé et Lafayette avaient fait plus tôt; d'Orléans tenait la +même conduite que les autres membres de la famille des Bourbons, et il +avait seulement persisté dans la révolution un peu plus long-temps que le +comte de Provence; les girondins, comme Maury et Cazalès dans la +constituante, comme Vaublanc et Pastoret dans la législative, trahissaient +leur patrie aussi visiblement, mais seulement à des époques différentes. +Ainsi, Dumouriez, d'Orléans, Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné, etc., +tous complices, étaient les traîtres de cette année. + +Les girondins répondaient en disant qu'ils avait toujours poursuivi +d'Orléans, et que c'étaient les montagnards qui l'avaient défendu; qu'ils +étaient brouillés avec Dumouriez et sans relation avec lui, et qu'au +contraire ceux qui avaient été envoyés auprès de lui dans la Belgique, +ceux qui l'avaient suivi dans toutes ses expéditions, ceux qui s'étaient +toujours montrés ses amis, et qui avaient même pallié sa conduite, étaient +des montagnards. Lasource, poussant la hardiesse plus loin, eut +l'imprudence de désigner Lacroix et Danton, et de les accuser d'avoir +arrêté le zèle de la convention, en déguisant la conduite de Dumouriez. Ce +reproche de Lasource réveillait les soupçons élevés déjà sur la conduite +de Lacroix et de Danton dans la Belgique. On disait en effet qu'ils +avaient échangé l'indulgence avec Dumouriez: qu'il avait supporté leurs +rapines, et qu'ils avaient excusé sa défection. Danton, qui ne demandait +aux girondins que le silence, fut rempli de fureur, s'élança à la tribune, +leur jura une guerre à mort. «Plus de paix ni de trêve, s'écria-t-il, +entre vous et nous!» Agitant son visage effrayant, menaçant du poing le +côté droit de l'assemblée: «Je me suis retranché, dit-il, dans la +citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je +pulvériserai les scélérats qui ont voulu m'accuser.» + +Le résultat de ces accusations réciproques fut: 1° la nomination d'une +commission chargée d'examiner la conduite des commissaires envoyés dans la +Belgique; 2° l'adoption d'un décret qui devait avoir des conséquences +funestes, et qui portait que, sans avoir égard à l'inviolabilité des +représentans, ils seraient mis en accusation dès qu'ils seraient fortement +présumés de complicité avec les ennemis de l'état; 3° enfin, la mise en +arrestation et la translation dans les prisons de Marseille, de Philippe +d'Orléans et de toute sa famille[1]. Ainsi, la destinée de ce prince, +jouet de tous les partis, tour à tour suspect aux jacobins et aux +girondins, et accusé de conspirer avec tout le monde parce qu'il ne +conspirait avec personne, était la preuve qu'aucune grandeur passée ne +pouvait subsister au milieu de la révolution actuelle, et que le plus +profond, et le plus volontaire abaissement ne pourrait ni calmer les +défiances, ni conjurer l'échafaud. + +[Note 1: Décret du 6 avril.] + +Dumouriez ne crut pas devoir perdre un moment. Voyant Dampierre et +plusieurs généraux de division l'abandonner, d'autres n'attendre que le +moment favorable, et une foule d'émissaires travailler ses troupes, il +pensait qu'il fallait les mettre en mouvement, pour entraîner ses +officiers et ses soldats, et les soustraire à toute autre influence que la +sienne. D'ailleurs, le temps pressait, il fallait agir. En conséquence, +il fit fixer un rendez-vous avec le prince de Cobourg, pour le 4 avril au +matin, afin de régler définitivement avec lui et le colonel Mack les +opérations qu'il méditait. Le rendez-vous devait avoir lieu près de Condé. +Son projet était d'entrer ensuite dans la place, de purger la garnison, et +se portant avec toute son armée sur Orchies, de menacer Lille, et de +tâcher de la réduire en déployant toutes ses forces. + +Le 4 au matin, il partit pour se rendre au lieu du rendez-vous, et de là à +Condé. Il n'avait commandé qu'une escorte de cinquante chevaux, et comme +elle tardait d'arriver, il se mit en route, ordonnant qu'on l'envoyât à sa +suite. Thouvenot, les fils d'Orléans, quelques officiers et un certain +nombre de domestiques l'accompagnaient. A peine arrivé sur le chemin de +Condé, il rencontre deux bataillons de volontaires, qu'il est fort étonné +d'y trouver. N'ayant pas ordonné leur déplacement, il veut mettre pied à +terre auprès d'une maison, pour écrire l'ordre de les faire retourner, +lorsqu'il entend pousser des cris et tirer des coups de fusil. Ces +bataillons en effet se divisent, et les uns le poursuivent en criant +_arrêtez!_ les autres veulent lui couper la fuite vers un fossé. Il +s'élance alors avec ceux qui l'accompagnaient, et devance les volontaires +courant à sa poursuite. Arrivé sur le bord du fossé, et son cheval se +refusant à le franchir, il se jette dedans, arrive à l'autre bord au +milieu d'une grêle de coups de fusil, et, acceptant un cheval d'un +domestique, s'enfuit à toute bride vers Bury. Après avoir couru toute la +journée, il y arrive le soir, et est rejoint par le colonel Mack, averti +de ce qui s'était passé. Il emploie toute la nuit à écrire, et à convenir +avec le colonel Mack et le prince de Cobourg de toutes les conditions +de leur alliance, et il les étonne par le projet de retourner au milieu de +son armée après ce qui venait d'arriver. + +Dès le matin en effet, il remonta à cheval, et, accompagné par des +cavaliers impériaux, il rentra par Maulde au milieu de son armée. Quelques +troupes de ligne l'entourèrent et lui donnèrent encore des démonstrations +d'attachement; cependant beaucoup de visages étaient mornes. La nouvelle +de sa fuite à Bury, au milieu des armées ennemies, et la vue des dragons +impériaux, avaient produit une impression funeste pour lui, honorable pour +nos soldats, et heureuse pour la fortune de la France. On lui apprit en +effet que l'artillerie, sur la nouvelle qu'il avait passé aux Autrichiens, +venait de quitter le camp, et que la retraite de cette portion de l'armée +si influente avait découragé le reste. Des divisions entières se rendaient +à Valenciennes, et se ralliaient à Dampierre. Il se vit alors obligé de +quitter définitivement son armée, et de repasser aux Impériaux. Il y fut +suivi par un nombreux état-major, dans lequel se trouvaient les deux +jeunes d'Orléans, et Thouvenot, et par les hussards de Berchiny, dont le +régiment tout entier voulut l'accompagner. + +Le prince de Cobourg et le colonel Mack, dont il était devenu l'ami, le +traitèrent avec beaucoup d'égards, et on voulut renouveler avec lui les +projets de la veille, en le faisant le chef d'une nouvelle émigration qui +serait autre que celle de Coblentz. Mais après deux jours, il dit au +prince autrichien que c'était avec les soldats de la France, et en +acceptant les Impériaux seulement comme auxiliaires, qu'il avait cru +exécuter ses projets contre Paris; mais que sa qualité de Français ne lui +permettait pas de marcher à la tête des étrangers. Il demanda des +passeports pour se retirer en Suisse. On les lui accorda sur-le-champ. Le +grand cas qu'on faisait de ses talens, et le peu de cas qu'on faisait de +ses principes politiques, lui valurent des égards que n'avait pas obtenus +Lafayette, qui, dans ce moment, expiait dans les cachots d'Olmutz sa +constance héroïque. Ainsi finit la carrière de cet homme supérieur, qui +avait montré tous les talens, ceux du diplomate, de l'administrateur, du +capitaine; tous les courages, celui de l'homme civil qui résiste aux +orages de la tribune, celui du soldat qui brave le boulet ennemi, celui du +général qui affronte et les situations désespérées et les hasards des +entreprises les plus audacieuses; mais qui, sans principes, sans +l'ascendant moral qu'ils procurent, sans autre influence que celle du +génie, bientôt usée dans cette rapide succession de choses et d'hommes, +essaya fortement de lutter avec la révolution, et prouva par un éclatant +exemple, qu'un individu ne prévaut contre une passion nationale que +lorsqu'elle est épuisée. En passant à l'ennemi, Dumouriez n'eut pour +excuse ni l'entêtement aristocratique de Bouillé, ni la délicatesse de +principes de Lafayette, car il avait toléré tous les désordres, jusqu'au +moment où ils avaient contrarié ses projets. Par sa défection, il peut +s'attribuer d'avoir accéléré la chute des girondins et la grande crise +révolutionnaire. Cependant il ne faut pas oublier que cet homme, sans +attachement pour aucune cause, avait pour la liberté une préférence de +raison; il ne faut pas oublier qu'il chérissait la France; que, lorsque +personne ne croyait à la possibilité de résister à l'étranger, il +l'essaya, et crut en nous plus que nous-mêmes; qu'à Saint-Menehould, il +nous apprit à envisager l'ennemi de sang-froid; qu'à Jemmapes, il nous +enflamma, et nous replaça au rang des premières puissances: il ne faut pas +oublier enfin que, s'il nous abandonna, il nous avait sauvés. D'ailleurs +il a tristement vieilli loin de sa patrie, et on ne peut se défendre d'un +profond regret, à la vue d'un homme dont cinquante années se passèrent +dans les intrigues de cour, trente dans l'exil, et dont trois seulement +furent employées sur un théâtre digne de son génie. + +Dampierre reçut le commandement en chef de l'armée du Nord, et retrancha +ses troupes au camp de Famars, de manière à secourir celles de nos places +qui seraient menacées. La force de cette position et le plan de campagne +même des coalisés, d'après lequel ils ne devaient pas pénétrer plus avant +jusqu'à ce que Mayence fût reprise, retardaient nécessairement de ce côté +les événemens de la guerre. Custine, qui, pour expier ses fautes, n'avait +pas cessé d'accuser ses collègues et les ministres, fut écouté avec faveur +en parlant contre Beurnonville, que l'on regardait comme complice de +Dumouriez, quoique livré par lui aux Autrichiens; et il obtint tout le +commandement du Rhin, depuis les Vosges et la Moselle jusqu'à Huningue. +Comme la défection de Dumouriez avait commencé par des négociations, on +décréta la peine de mort contre le général qui écouterait les propositions +de l'ennemi sans que préalablement la souveraineté du peuple et la +république eussent été reconnues. On nomma ensuite Bouchotte ministre de +la guerre, et Monge, quoique très agréable aux jacobins par sa +complaisance, fut remplacé comme ne pouvant suffire à tous les détails de +son immense ministère. Il fut décidé encore que trois commissaires de la +convention résideraient constamment auprès des armées, et que chaque mois +il y en aurait un de renouvelé. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +ÉTABLISSEMENT DU _comité de Salut public_.--L'IRRITATION DES PARTIS +AUGMENTE A PARIS.--RÉUNION DÉMAGOGIQUE DE L'ÉVÊCHÉ; PROJETS DE PÉTITIONS +INCENDIAIRES.--RENOUVELLEMENT DE LA LUTTE ENTRE LES DEUX CÔTÉS DE +L'ASSEMBLÉE.--DISCOURS ET ACCUSATION DE ROBESPIERRE CONTRE LES COMPLICES +DE DUMOURIEZ ET LES GIRONDINS.--RÉPONSE DE VERGNIAUD.--MARAT EST DÉCRÉTÉ +D'ACCUSATION ET ENVOYÉ DEVANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.--PÉTITION DES +SECTIONS DE PARIS DEMANDANT L'EXPULSION DE 22 MEMBRES DE LA CONVENTION. +--RÉSISTANCE DE LA COMMUNE A L'AUTORITÉ DE L'ASSEMBLÉE.--ACCROISSEMENT DE +SES POUVOIRS.--MARAT EST ACQUITTÉ ET PORTÉ EN TRIOMPHE.--ÉTAT DES OPINIONS +ET MARCHE DE LA RÉVOLUTION DANS LES PROVINCES.--DISPOSITIONS DES +PRINCIPALES VILLES, LYON, MARSEILLE, BORDEAUX, ROUEN.--POSITION +PARTICULIÈRE DE LA BRETAGNE ET DE LA VENDÉE.--DESCRIPTION DE CES PAYS; +CAUSES QUI AMENÈRENT ET ENTRETINRENT LA GUERRE CIVILE.--PREMIERS SUCCÈS +DES VENDÉENS; LEURS PRINCIPAUX CHEFS. + + +La défection de Dumouriez, le fâcheux état de nos armées, et les dangers +imminens où se trouvaient exposés et la révolution et le territoire, +nécessitèrent toutes les mesures violentes dont nous venons de parler, et +obligèrent la convention à s'occuper enfin du projet si souvent renouvelé +de donner plus de force à l'action du gouvernement, en la concentrant dans +l'assemblée. Après divers plans, on s'arrêta à celui d'un comité _de salut +public_, composé de neuf membres. Ce comité devait délibérer en secret. Il +était chargé de surveiller et d'accélérer l'action du pouvoir exécutif, il +pouvait même suspendre ses arrêtés quand il les croirait contraires à +l'intérêt général, sauf à en instruire la convention. Il était autorisé +à prendre, dans les circonstances urgentes, des mesures de défense +intérieure et extérieure, et les arrêtés signés de la majorité de ses +membres devaient être exécutés sur-le-champ par le pouvoir exécutif. Il +n'était institué que pour un mois, et ne pouvait délivrer de mandat +d'amener que contre les agens d'exécution[1]. + +[Note 1: Le comité de salut public fut décrété dans la séance du 6 avril.] + +Les membres désignés pour en faire partie étaient, Barrère, Delmas, +Bréard, Cambon, Jean Debry, Danton, Guithon Morveaux, Treilhard, Lacroix +d'Eure-et-Loir[2]. + +[Note 2: Il fut adjoint à ces membres trois suppléans, Robert-Lindet, +Isnard et Cambacérès.] + +Ce comité, quoiqu'il ne réunît pas encore tous les pouvoirs, avait +cependant une influence immense: il correspondait avec les commissaires de +là convention, leur donnait leurs instructions, pouvait substituer aux +mesures dès ministres toutes celles qu'il lui plaisait d'imaginer. + +Par Cambon il avait les finances, et avec Danton il devait acquérir +l'audace et l'influence de ce puissant chef de parti. Ainsi, par l'effet +croissant du danger, on marchait vers la dictature. + +Revenus de la terreur causée par la désertion de Dumouriez, les partis +songeaient maintenant à s'en imputer la complicité, et le plus fort devait +nécessairement accabler le plus faible. Les sections, les sociétés +populaires, par lesquelles tout commençait ordinairement, prenaient +l'initiative et dénonçaient les girondins par des pétitions et des +adresses. + +Il s'était formé, d'après une doctrine de Marat, une nouvelle réunion plus +violente encore que toutes les autres. Marat avait dit que jusqu'à ce jour +on n'avait fait que _bavarder_ sur la souveraineté du peuple; que d'après +cette doctrine bien entendue chaque section était souveraine dans son +étendue, et pouvait à chaque instant révoquer les pouvoirs qu'elle avait +donnés. Les plus forcenés agitateurs, s'emparant de ce principe, s'étaient +en effet prétendus députés par les sections, pour vérifier l'usage qu'on +faisait de leurs pouvoirs, et aviser au salut de la chose publique. Ils +s'étaient réunis à l'Évêché, et se disaient autorisés à correspondre avec +toutes les municipalités de la république. Aussi se nommaient-ils _Comité +central de salut public_. C'est de là que partaient les propositions les +plus incendiaires. On y avait résolu d'aller en corps à la convention, lui +demander si elle avait des moyens de sauver la patrie. Cette réunion, qui +avait fixé les regards de l'assemblée, attira aussi ceux de la commune et +des jacobins. Robespierre, qui sans doute désirait le résultat de +l'insurrection, mais qui redoutait l'emploi de ce moyen, et qui avait eu +peur à la veille de chaque mouvement, s'éleva contre les résolutions +violentes discutées dans ces réunions inférieures, et persista dans sa +politique favorite, qui consistait à diffamer les députés prétendus +infidèles, et à les perdre dans l'opinion, avant d'employer contre eux +aucune autre mesure. Aimant l'accusation, il redoutait l'usage de la +force, et préférait aux insurrections les luttes des tribunes, qui étaient +sans danger, et dont il avait tout l'honneur. Marat, qui avait parfois la +vanité de la modération, comme toutes les autres, dénonça la réunion de +l'Evêché, quoiqu'il eût fourni les principes d'après lesquels on l'avait +formée. On envoya des commissaires pour s'assurer si les membres qui la +composaient étaient des hommes d'un zèle outré, ou bien des agitateurs +payés. Après s'être convaincue que ce n'était que des patriotes trop +ardens, la société des jacobins, ne voulant pas les exclure de son sein, +comme on l'avait proposé, fit dresser une liste de leurs noms pour pouvoir +les surveiller, et elle proposa une désapprobation publique de leur +conduite, parce que, suivant elle, il ne devait pas y avoir d'autre centre +de salut public qu'elle-même. Ainsi s'était préparée, et avait été +critiquée d'avance, l'insurrection du 10 août. Tous ceux qui n'ont pas +l'audace d'agir, tous ceux qui sont fâchés de se voir devancés, +désapprouvent les premières tentatives, tout en désirant leur résultat. +Danton seul gardait sur ces mouvemens un profond silence, et ne désavouait +ni ne désapprouvait les agitateurs subalternes. Il n'aimait point à +triompher à la tribune par de longues accusations, et il préférait les +moyens d'action qui, dans ses mains, étaient immenses, car il avait à sa +disposition tout ce que Paris renfermait de plus immoral et de plus +turbulent. On ne sait cependant s'il agissait secrètement, mais il gardait +un silence menaçant. + +Plusieurs sections condamnèrent la réunion de l'Évêché; et celle du Mail +fit, à ce sujet, une pétition énergique à la convention. Celle de +Bonne-Nouvelle vint, au contraire, lire une adresse dans laquelle elle +dénonçait, comme amis et complices de Dumouriez, Brissot, Vergniaud, +Guadet, Gensonné, etc., et demandait qu'on les frappât du glaive des lois. +Après de vives agitations, en sens contraires, les pétitionnaires reçurent +les honneurs de la séance; mais il fut déclaré qu'à l'avenir l'assemblée +n'entendrait plus d'accusation contre ses membres, et que toute +dénonciation de ce genre serait déposée au comité de salut public. + +La section de la Halle-aux-Blés, qui était l'une des plus violentes, fit +une nouvelle pétition, sous la présidence de Marat, et l'envoya aux +Jacobins, aux sections et à la commune, pour qu'elle reçût leur +approbation, et que, sanctionnée ainsi par toutes les autorités de la +capitale, elle fût solennellement présentée par le maire Pache à la +convention. Dans cette pétition, colportée de lieux en lieux, et +universellement connue, on disait qu'une partie de la convention était +corrompue, qu'elle conspirait avec les accapareurs, qu'elle était complice +de Dumouriez, et qu'il fallait la remplacer par les suppléans. Le 10 +avril, tandis que cette pétition circulait de section en section, Pétion, +indigné, demande la parole pour une motion d'ordre. Il s'élève, avec une +véhémence qui ne lui était pas ordinaire, contre les calomnies dont une +partie de la convention est l'objet, et il demande des mesures de +répression. Danton, au contraire, réclame une mention honorable en faveur +de la pétition qui se prépare. Pétion, révolté, veut qu'on envoie ses +auteurs au tribunal révolutionnaire. Danton répond que de vrais +Représentans, forts de leur conscience, ne doivent pas craindre la +calomnie, qu'elle est inévitable dans une république, et que d'ailleurs on +n'a encore ni repoussé les Autrichiens, ni fait une constitution, et que +par conséquent il est douteux que la convention ait mérité des éloges. Il +insiste ensuite pour qu'on cesse de s'occuper de querelles particulières, +et pour que ceux qui se croient calomniés s'adressent aux tribunaux. On +écarte donc la question; mais Fonfrède la ramène, et on l'écarte encore. +Robespierre, passionné pour les querelles personnelles, la reproduit de +nouveau, et demande à déchirer le voile. On lui accorde la parole, et il +commence contre les girondins la plus amère, la plus atroce diffamation +qu'il se fût encore permise. Il faut s'arrêter à ce discours, qui montre +comment la conduite de ses ennemis se peignait dans sa sombre +intelligence[1]. + +[Note 1: Voyez la note 5 à la fin du troisième volume, qui peint le +caractère de Robespierre.] + +Suivant lui, il existait au-dessous de la grande aristocratie, dépossédée +en 1789, une aristocratie bourgeoise, aussi vaniteuse et aussi despotique +que la précédente, et dont les trahisons avaient succédé à celle de la +noblesse. La franche révolution ne lui convenait pas, et il lui fallait un +roi avec la constitution de 1791, pour assurer sa domination. Les +girondins en étaient les chefs. Sous la législative, ils s'étaient emparés +des ministères par Roland, Clavière et Servan; après les avoir perdus, ils +avaient voulu se venger par le 20 juin; et à la veille du 10 août, ils +traitaient avec la cour, et offraient la paix à condition qu'on leur +rendrait le pouvoir. Le 10 août même, ils se contentaient de suspendre le +roi, n'abolissaient pas la royauté, et nommaient un gouverneur au prince +royal. Après le 10 août, ils s'emparaient encore des ministères, et +calomniaient la commune pour ruiner son influence et s'assurer une +domination exclusive. La convention formée, ils envahissaient les comités, +continuaient de calomnier Paris, de présenter cette ville comme le foyer +de tous les crimes, pervertissaient l'opinion publique par le moyen de +leurs journaux, et des sommes immenses que Roland consacrait à la +distribution des écrits les plus perfides. En janvier, enfin, ils +s'opposaient à la mort du tyran, non par intérêt pour sa personne, mais +par intérêt pour la royauté. «Cette faction, continuait Robespierre, est +seule cause de la guerre désastreuse que nous soutenons maintenant. Elle +l'a voulue pour nous exposer à l'invasion de l'Autriche, qui promettait un +congrès avec la constitution bourgeoise de 1791. Elle l'a dirigée avec +perfidie, et après s'être servie du traître Lafayette, elle s'est servie +depuis du traître Dumouriez, pour arriver au but qu'elle poursuit depuis +si long-temps. D'abord, elle a feint d'être brouillée avec Dumouriez, mais +la brouillerie n'était pas sérieuse, car autrefois elle l'a porté au +ministère par Gensonné, son ami, et elle lui a fait allouer six millions +de dépenses secrètes. Dumouriez, s'entendant avec la faction, a sauvé les +Prussiens dans l'Argonne, tandis qu'il aurait pu les anéantir. En +Belgique, à la vérité, il a remporté une grande victoire, mais il lui +fallait un grand succès pour obtenir la confiance publique, et dès qu'il a +eu cette confiance, il en a abusé de toutes les manières. Il n'a pas +envahi la Hollande, qu'il aurait pu occuper dès la première campagne; il a +empêché la réunion à la France des pays conquis, et le comité +diplomatique, d'accord avec lui, n'a rien négligé pour écarter les députés +belges qui demandaient la réunion. Ces envoyés du pouvoir exécutif, que +Dumouriez avait si mal traités parce qu'ils vexaient les Belges, ont tous +été choisis par les girondins, et ils étaient convenus d'envoyer des +désorganisateurs contre lesquels on sévirait publiquement, pour déshonorer +la cause républicaine. Dumouriez, après avoir tardivement attaqué la +Hollande, revient en Belgique, perd la bataille de Nerwinde, et c'est +Miranda, l'ami de Pétion et sa créature, qui, par sa retraite, décide la +perte de cette bataille. Dumouriez se replie alors, et lève l'étendard de +la révolte, au moment même où la faction excitait les soulèvemens du +royalisme dans l'Ouest. Tout était donc préparé pour ce moment. Un +ministre perfide avait été placé à la guerre pour cette circonstance +importante; le comité de sûreté générale, composé de tous les girondins, +excepté sept ou huit députés fidèles qui n'y allaient pas, ce comité ne +faisait rien pour prévenir les dangers publics. Ainsi rien n'avait été +négligé pour le succès de la conspiration. Il fallait un roi, mais les +généraux appartenaient tous à Égalité. La famille _Égalité_ était rangée +autour de Dumouriez; ses fils, sa fille et jusqu'à l'intrigante Sillery, +se trouvaient auprès de lui. Dumouriez commence par des manifestes, et que +dit-il? tout ce que les orateurs et les écrivains de la faction disaient à +la tribune et dans les journaux: que la convention était composée de +scélérats, à part une petite portion saine; que Paris était le foyer de +tous les crimes; que les jacobins étaient des désorganisateurs qui +répandaient le trouble et la guerre civile, etc.» + +Telle est la manière dont Robespierre explique et la défection de +Dumouriez, et l'opposition des girondins. Après avoir longuement développé +cet artificieux tissu de calomnies, il propose d'envoyer au tribunal +révolutionnaire les complices de Dumouriez, tous les d'Orléans et leurs +amis. «Quant aux députés Guadet, Gensonné, Vergniaud, etc., ce serait, +dit-il avec une méchante ironie, un sacrilège que d'accuser d'aussi +honnêtes gens, et sentant mon impuissance à leur égard, je m'en remets à +la sagesse de l'assemblée.» + +Les tribunes et la Montagne applaudirent leur _vertueux_ orateur. Les +girondins étaient indignés de cet infâme système, auquel une haine perfide +avait autant de part qu'une défiance naturelle de caractère, car il y +avait dans ce discours un art singulier à rapprocher les faits, à prévenir +les objections, et Robespierre avait montré dans cette lâche accusation +plus de véritable talent que dans toutes ses déclamations ordinaires. +Vergniaud s'élance à la tribune, le coeur oppressé, et demande la parole +avec tant de vivacité, d'instance, de résolution, qu'on la lui accorde, et +que les tribunes et la Montagne finissent par la lui laisser sans trouble. +Il oppose au discours médité de Robespierre un discours improvisé avec la +chaleur du plus éloquent et du plus innocent des hommes. + +«Il osera, dit-il, répondre à monsieur Robespierre, et il n'emploiera ni +temps ni art pour répondre, car il n'a besoin que de son âme. Il ne +parlera pas pour lui, car il sait que dans les temps de l'évolution, la +lie des nations s'agite, et domine un instant les hommes de bien, mais +pour éclairer la France. Sa voix, qui plus d'une fois a porté la terreur +dans ce palais, d'où elle a concouru à précipiter la tyrannie, la portera +aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur propre +tyrannie à celle de la royauté.» + +Alors il répond à chaque inculpation de Robespierre, ce que chacun y peut +répondre d'après la simple connaissance des faits. Il a provoqué la +déchéance par son discours de juillet. Un peu avant le 10 août, doutant du +succès de l'insurrection, ne sachant même pas si elle aurait lieu, il a +indiqué à un envoyé de la cour ce qu'elle devait faire pour se réconcilier +avec la nation et sauver la patrie. Le 10 août, il a siégé au bruit du +canon, tandis que monsieur Robespierre était dans une cave. Il n'a pas +fait prononcer la déchéance, parce que le combat était douteux; et il a +proposé de nommer un gouverneur au dauphin, parce que, dans le cas où la +royauté eût été maintenue, une bonne éducation donnée au jeune prince +assurait l'avenir de la France. Lui et ses amis ont fait déclarer la +guerre, parce qu'elle l'était déjà de fait, et qu'il valait mieux la +déclarer ouvertement, et se défendre, que la souffrir sans la faire. Lui +et ses amis ont été portés au ministère et dans les comités par la voix +publique. Dans la commission des vingt et un de l'assemblée législative, +ils se sont opposés à ce qu'on quittât Paris, et ils ont préparé les +moyens que la France a déployés dans l'Argonne. Dans le comité de sûreté +générale de la convention, ils ont travaillé constamment, et à la face de +leurs collègues qui pouvaient assister à leurs travaux. Lui, Robespierre, +a déserté le comité et n'y a jamais paru. Ils n'ont pas calomnié Paris, +mais combattu les assassins qui usurpaient le nom de Parisiens, et +déshonoraient Paris et la république. Ils n'ont pas perverti l'opinion +publique, car pour sa part il n'a pas écrit une seule lettre, et ce que +Roland a répondu est connu de tout le monde. Lui et ses amis ont demandé +L'appel au peuple dans le procès de Louis XVI, parce qu'ils ne croyaient +pas que, dans une question aussi importante, on pût se passer de +l'adhésion nationale. Pour lui personnellement, il connaît à peine +Dumouriez, et ne l'a vu que deux fois; la première à son retour de +l'Argonne, la seconde à son retour de la Belgique; mais Danton, Santerre, +le voyaient, le félicitaient, le couvraient de caresses, et le faisaient +dîner tous les jours avec eux. Quant à Égalité, il ne le connaît pas +davantage. Les montagnards seuls l'ont connu et fréquenté; et, lorsque les +girondins l'attaquaient, les montagnards l'ont constamment défendu. Ainsi, +que peut-on reprocher à lui et à ses amis?... D'être des meneurs, des +intrigans? Mais ils ne courent pas les sections pour les agiter; ils ne +remplissent pas les tribunes pour arracher des décrets par la terreur; ils +n'ont jamais voulu laisser prendre les ministres dans les assemblées dont +ils étaient membres. Des modérés?... Mais ils ne l'étaient pas au 10 août, +lorsque Robespierre et Marat se cachaient; ils l'étaient en septembre, +lorsqu'on assassinait les prisonniers et qu'on pillait le Garde-Meuble. + +«Vous savez, dit en finissant Vergniaud, si j'ai dévoré en silence les +amertumes dont on m'abreuve depuis six mois, si j'ai su sacrifier à ma +patrie les plus justes ressentimens; vous savez si, sous peine de lâcheté, +sous peine de m'avouer coupable, sous peine de compromettre le peu de bien +qu'il m'est encore permis de faire, j'ai pu me dispenser de mettre dans +tout leur jour les impostures et la méchanceté de Robespierre. Puisse +cette journée être la dernière que nous perdions en débats scandaleux!» +Vergniaud demande ensuite qu'on mande la section de la Halle-aux-Blés, +et qu'on se fasse apporter ses registres. + +Le talent de Vergniaud avait captivé jusqu'à ses ennemis. Sa bonne foi, sa +touchante éloquence, avaient intéressé et entraîné la grande majorité de +l'assemblée, et on lui prodiguait de toutes parts les plus vifs +témoignages. Guadet demande la parole; mais à sa vue la Montagne +silencieuse s'ébranle, et pousse des cris affreux. La séance fut +suspendue, et ce ne fut que le 12 que Guadet obtint à son tour la faculté +de répondre à Robespierre, et le fit de manière à exciter les passions +bien plus vivement que Vergniaud. Personne, selon lui, n'avait conspiré; +mais les apparences, s'il y en avait, étaient bien plus contre les +montagnards et les jacobins qui avaient eu des relations avec Dumouriez et +Égalité, que contre les girondins qui étaient brouillés avec tous deux. +«Qui était, s'écrie Guadet, qui était avec Dumouriez aux Jacobins, aux +spectacles? Votre Danton.--Ah! tu m'accuses, s'écrie Danton; tu ne connais +pas ma force!» + +La fin du discours de Guadet est remise au lendemain. Il continue à +rejeter toute conspiration, s'il y en a une, sur les Montagnards. Il lit, +en finissant, une adresse qui, comme celle de la Halle-aux-Blés, était +signée par Marat. Elle était des jacobins, et Marat l'avait signée comme +président de la société. Elle renfermait ces paroles que Guadet lit à +l'assemblée: _Citoyens, armons-nous! La contre-révolution est dans le +gouvernement, elle est dans le sein de la convention. Citoyens, +marchons-y, marchons!_ + +«Oui, s'écrie Marat de sa place, oui, marchons!» A ces mots, l'assemblée +se soulève, et demande le décret d'accusation contre Marat. Danton s'y +oppose, en disant que des deux côtés de l'assemblée on paraissait d'accord +pour accuser la famille d'Orléans, qu'il fallait donc l'envoyer devant les +tribunaux, mais qu'on ne pouvait accuser Marat pour un cri jeté au milieu +d'une discussion orageuse. On répond à Danton que les d'Orléans ne doivent +plus être jugés à Paris, mais à Marseille. Il veut parler encore, mais, +sans l'écouter, on donne la priorité au décret d'accusation contre Marat, +et Lacroix demande qu'il soit mis sur-le-champ en arrestation. «Puisque +mes ennemis, s'écrie Marat, ont perdu toute pudeur, je demande une chose: +le décret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi donc accompagner +par deux gendarmes aux Jacobins, pour que j'aille leur recommander la +paix.» Sans écouter ces ridicules boutades, il est mis en arrestation, et +on ordonne la rédaction de l'acte d'accusation pour le lendemain à midi. + +Robespierre courut aux Jacobins exprimer son indignation, célébrer +l'énergie de Danton, la modération de Marat, et leur recommander d'être +calmes, afin qu'on ne pût pas dire que Paris s'était insurgé pour délivrer +un jacobin. + +Le lendemain, l'acte d'accusation fut lu et approuvé par l'assemblée, et +l'accusation, tant de fois proposée contre Marat, fut sérieusement +poursuivie devant le tribunal révolutionnaire. + +C'était le projet d'une pétition contre les girondins qui avait amené ces +violentes explications entre les deux côtés de l'assemblée; mais il ne fut +rien statué à cet égard, et on ne pouvait rien statuer en effet, puisque +l'assemblée n'avait pas la force d'arrêter les mouvemens qui produisaient +les pétitions. On suivit avec activité le projet d'une adresse générale de +toutes les sections, et on convint d'une rédaction uniforme; sur +quarante-trois sections, trente-cinq y avaient adhéré; le conseil général +de la commune l'approuva, et le 15 avril les commissaires des trente-cinq +sections, ayant le maire Pache à leur tête, s'étaient présentés à la +barre. C'était en quelque sorte le manifeste par lequel la commune de +Paris déclarait ses intentions, et menaçait de l'insurrection en cas de +refus. Ainsi elle avait fait avant le 10 août, ainsi elle faisait à la +veille du 31 mai. Rousselin, orateur et commissaire de l'une des sections, +en fit la lecture. Après avoir retracé la conduite criminelle d'un certain +nombre de députés, la pétition demandait leur expulsion de la convention, +et les énumérait l'un après l'autre. Ils étaient vingt-deux: Brissot, +Guadet, Vergniaud, Gensonné, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salles, +Biroteau, Pontécoulant, Pétion, Lanjuinais, Valazé, Hardy, Louvet, +Lehardy, Gorsas, Fauchet, Lanthénas, Lasource, Valady, Chambon. + +Les tribunes applaudissent à la lecture de ces noms. Le président avertit +les pétitionnaires que la loi les oblige à signer leur pétition. Ils +s'empressent de le faire. Pache seul, essayant de prolonger sa neutralité, +demeure en arrière. On lui demande sa signature; il répond qu'il n'est pas +du nombre des pétitionnaires, et qu'il a seulement été chargé par le +conseil général de les accompagner. Mais, voyant qu'il ne peut pas +reculer, il s'avance et signe la pétition. Les tribunes l'en récompensent +par de bruyans applaudissemens. + +Boyer-Fonfrède se présente aussitôt à la tribune, et dit que si la +modestie n'était pas un devoir, il demanderait à être ajouté à la +glorieuse liste des vingt-deux députés. La majorité de l'assemblée, saisie +d'un mouvement généreux, s'écrie: «Qu'on nous inscrive tous, tous!» +Aussitôt on accourt auprès dès vingt-deux députés, on leur donne les +témoignages les plus expressifs d'intérêt, on les embrasse, et la +discussion, interrompue par cette scène, est renvoyée aux jours suivans. + +La discussion s'engage à l'époque fixée. Les reproches et les +justifications recommencent entre les deux côtés de l'assemblée. Des +députés du centre, profitant de quelques lettres écrites sur l'état des +armées, proposent de s'occuper des intérêts généraux de la république, et +de négliger les querelles particulières. On y consent, mais le 18 une +nouvelle pétition contre le côté droit ramène à celle des trente-cinq +sections. On dénonce en même temps divers actes de la commune: par l'un, +elle se déclare en état continuel de révolution, et par un autre, elle +établit dans son sein un comité de correspondance avec toutes les +municipalités du royaume. Depuis long-temps elle cherchait en effet à +donner à son autorité toute locale un caractère de généralité, qui lui +permit de parler au nom de la France, et de rivaliser d'autorité avec la +convention. Le comité de l'Évêché, dissous de l'avis des jacobins, avait +aussi eu pour objet de mettre Paris en communication avec les autres +villes; et maintenant la commune y voulait suppléer, en organisant cette +correspondance dans son propre sein. Vergniaud prend la parole, et +attaquant à la fois la pétition des trente-cinq sections, les actes qu'on +impute à la commune, et les projets que sa conduite décèle, demande que la +pétition soit déclarée calomnieuse, et que la municipalité soit tenue +d'apporter ses registres à l'assemblée pour faire connaître les arrêtés +qu'elle a pris. Ces propositions sont admises, malgré les tribunes et le +côté gauche. Dans ce moment, le côté droit, soutenu par la Plaine, +commençait à emporter toutes les décisions. Il avait fait nommer pour +président Lasource, l'un de ses membres les plus chauds; et il avait +encore la majorité, c'est-à-dire la légalité, faible ressource contre la +force, et qui sert tout au plus à l'irriter davantage. + +Les officiers municipaux, mandés à la barre, viennent hardiment soumettre +leurs registres des délibérations, et semblent attendre l'approbation de +leurs arrêtés. Ces registres portaient, 1º que le conseil-général se +déclarait en état de révolution, tant que les subsistances ne seraient pas +assurées; 2º que le comité de correspondance avec les quarante-quatre +mille municipalités serait composé de neuf membres, et mis incessamment en +activité; 3º que douze mille exemplaires de la pétition contre les +vingt-deux seraient imprimés, et distribués par le comité de +correspondance; 4º enfin, que le conseil général se regarderait comme +frappé lorsqu'un de ses membres, ou bien un président, un secrétaire de +section ou de club, seraient poursuivis pour leurs opinions. Ce dernier +arrêté avait été pris pour garantir Marat, qui était accusé pour avoir +signé, en qualité de président de section, une adresse séditieuse. + +La commune, comme on le voit, résistait pied à pied à l'assemblée, et sur +chaque point débattu prenait une décision contraire à la sienne. +S'agissait-il des subsistances, elle se constituait en révolution, +si les moyens violens étaient refusés. S'agissait-il de Marat, elle le +couvrait de son égide. S'agissait-il des vingt-deux, elle en appelait aux +quarante-quatre mille municipalités, et se mettait en correspondance avec +elles, pour leur demander en quelque sorte des pouvoirs généraux contre la +convention. L'opposition était complète sur tous les points, et de plus +accompagnée de préparatifs d'insurrection. + +A peine la lecture des registres est-elle achevée, que Robespierre jeune +demande aussitôt les honneurs de la séance pour les officiers municipaux. +Le côté droit s'y oppose; la Plaine hésite, et dit qu'il serait peut-être +dangereux de déconsidérer les magistrats aux yeux du peuple, en leur +refusant un honneur banal qu'on ne refusait pas même aux plus simples +pétitionnaires. Au milieu de ces débats tumultueux, la séance se prolonge +jusqu'à onze heures du soir; le côté droit, la Plaine, se retirent, et +cent quarante-trois membres restent seuls à la Montagne pour admettre aux +honneurs de la séance la municipalité parisienne. Dans le même jour, +déclarée calomniatrice, repoussée par la majorité, et admise seulement aux +honneurs de la séance par la Montagne et les tribunes, elle devait être +profondément irritée, et devenir le point de ralliement de tous ceux qui +voulaient briser l'autorité de la convention. + +Marat avait été enfin déféré au tribunal révolutionnaire, et ce fut +l'énergie du côté droit, qui, en entraînant la Plaine, décida son +accusation. Tout mouvement d'énergie honore un parti qui lutte contre un +mouvement supérieur, mais hâte sa chute. Les girondins, en poursuivant +courageusement Marat, n'avaient fait que lui préparer un triomphe. L'acte +portait en substance, que Marat ayant dans ses feuilles provoqué le +meurtre, le carnage, l'avilissement et la dissolution de la convention +nationale, et l'établissement d'un pouvoir destructeur de la liberté, il +était décrété d'accusation, et déféré au tribunal révolutionnaire. Les +jacobins, les cordeliers, tous les agitateurs de Paris, s'étaient mis en +mouvement pour ce _philosophe austère, formé_, disaient-ils, _par le +malheur et la méditation, joignant à une âme de feu une grande sagacité, +une profonde connaissance du coeur humain, sachant pénétrer les traîtres +sur leur char de triomphe, dans le moment où le stupide vulgaire les +encensait encore!--Les traîtres_, s'écriaient-ils, _les traîtres +passeront, et la réputation de Marat commence!_ + +Quoique le tribunal révolutionnaire ne fût pas composé alors comme il le +fut plus tard, néanmoins Marat n'y pouvait être condamné. La discussion +dura à peine quelques instans. L'accusé fut absous à l'unanimité, aux +applaudissemens d'une foule nombreuse accourue pour assister à son +jugement. C'était le 24 avril. Il est aussitôt entouré par un cortège +nombreux composé de femmes, de sans-culottes à piques, et de détachemens +des sections armées. On se saisit de lui, et on se rend à la convention +pour le replacer sur son siège de député. Deux officiers municipaux +ouvrent la marche. Marat, élevé sur les bras de quelques sapeurs, le front +ceint d'une couronne de chêne, est porté en triomphe au milieu de la +salle. Un sapeur se détache du cortège, se présente à la barre et dit: +«Citoyen président, nous vous amenons le brave Marat. Marat a toujours été +l'ami du peuple, et le peuple sera toujours l'ami de Marat! S'il faut que +la tête de Marat tombe, la tête du sapeur tombera avant la sienne.» En +disant ces mots, l'horrible pétitionnaire agitait sa hache, et les +tribunes applaudissaient avec un affreux tumulte. Il demande, pour le +cortège, la permission de défiler dans la salle. «Je vais consulter +l'assemblée,» répond le président Lasource, consterné de cette scène +hideuse. Mais on ne veut pas attendre qu'il ait consulté l'assemblée, et +de toute part la foule se précipite dans la salle. Des femmes, des hommes, +se répandent dans l'enceinte, occupent les places vacantes par le départ +des députés, révoltés de ce spectacle. Marat arrive enfin, transmis de +mains en mains et couvert d'applaudissemens. Des bras des pétitionnaires +il passe dans ceux de ses collègues de la Montagne, et on l'embrasse avec +les plus grandes démonstrations de joie. Il s'arrache enfin du milieu de +ses collègues, court à la tribune, et déclare aux législateurs qu'il vient +leur offrir un coeur pur, un nom justifié, et qu'il est prêt à mourir pour +défendre la liberté et les droits du peuple. + +De nouveaux honneurs l'attendaient aux Jacobins. Les femmes avaient +préparé une grande quantité de couronnes. Le président lui en offre une. +Un enfant de quatre ans, monté sur le bureau, lui en place une sur la +tête. Marat écarte les couronnes avec un dédain insolent. «Citoyens, +s'écrie-t-il, indigné de voir une faction scélérate trahir la république, +j'ai voulu la démasquer, et _lui mettre la corde au cou_. Elle m'a résisté +en me frappant d'un décret d'accusation. Je suis sorti victorieux. La +faction est humiliée, mais n'est pas écrasée. Ne vous occupez point de +décerner des triomphes, défendez-vous d'enthousiasme. Je dépose sur le +bureau les deux couronnes que l'on vient de m'offrir, et j'invite mes +concitoyens à attendre la fin de ma carrière pour se décider.» + +De nombreux applaudissemens accueillent cette impudente modestie. +Robespierre était présent à ce triomphe, dont il dédaignait sans doute le +caractère trop populaire et trop bas. Cependant il allait subir comme tout +autre la vanité du triomphateur. Les réjouissances achevées, on se hâte de +revenir à la discussion ordinaire, c'est-à-dire aux moyens de purger le +gouvernement, et d'en chasser les traîtres, les Rolandins, les Brissotins, +etc.... On propose pour cela de composer une liste des employés de toutes +les administrations, et de désigner ceux qui ont mérité leur renvoi. +«Adressez-moi cette liste, dit Marat, je ferai choix de ceux qu'il faut +renvoyer ou conserver, et je le signifierai aux ministres.» Robespierre +fait une observation; il dit que les ministres sont presque tous complices +des coupables, qu'ils n'écouteront pas la société, qu'il vaut mieux +s'adresser au comité de salut public, placé par ses fonctions au-dessus du +pouvoir exécutif, et que d'ailleurs la société ne peut sans se +compromettre communiquer avec des ministres prévaricateurs. «Ces raisons +sont frivoles, réplique Marat avec dédain; un patriote aussi pur que moi +_pourrait communiquer avec le diable_; je m'adresserai aux ministres, +et je les sommerai de nous satisfaire au nom de la société.» + +Une considération respectueuse entourait toujours _le vertueux, +l'éloquent_ Robespierre; mais l'audace, le cynisme insolent de Marat +étonnaient et saisissaient toutes les têtes ardentes. Sa hideuse +familiarité lui attachait quelques forts des halles, qui étaient flattés +de cette intimité avec _l'ami du peuple_, et qui étaient tous disposés à +prêter à sa chétive personne le secours de leurs bras et de leur influence +dans les places publiques. + +La colère de la Montagne provenait des obstacles qu'elle rencontrait; mais +ces obstacles étaient bien plus grands encore dans les provinces qu'à +Paris, et les contrariétés qu'allaient éprouver sur leur route ses +commissaires envoyés pour presser le recrutement, devaient bientôt pousser +son irritation au dernier terme. Toutes les provinces étaient parfaitement +disposées pour la révolution, mais toutes ne l'avaient pas embrassée avec +autant d'ardeur, et ne s'étaient pas signalées par autant d'excès que la +ville de Paris. Ce sont les ambitions oisives, les esprits ardens, les +talens supérieurs, qui les premiers s'engagent dans les révolutions; une +capitale en renferme toujours beaucoup plus que les provinces, parce +qu'elle est le rendez-vous de tous les hommes qui, par indépendance ou +ambition, abandonnent le sol, la profession et les traditions de leurs +pères. Paris devait donc produire les plus grands révolutionnaires. Placée +en outre à peu de distance des frontières, but de tous les coups de +l'ennemi, cette ville avait couru plus de danger qu'aucune cité de la +France: siège des autorités, elle avait vu s'agiter dans son sein toutes +les grandes questions. Ainsi le danger, la dispute, tout s'était réuni +pour produire chez elle l'emportement et les excès. Les provinces, qui +n'étaient pas soumises aux mêmes causes d'agitation, avaient vu ces excès +avec effroi, et partageaient les sentimens du côté droit et de la Plaine. +Mécontentes surtout des traitemens essuyés par leurs députés, elles +croyaient voir dans la capitale, outre l'exagération révolutionnaire, +l'ambition de dominer la France, comme Rome dominait les provinces +conquises. Telles étaient les dispositions de la masse calme, +industrieuse, modérée, à l'égard des révolutionnaires de Paris. Cependant +ces dispositions étaient plus ou moins prononcées suivant les +circonstances locales. Chaque province, chaque cité avait aussi ses +révolutionnaires emportés, parce qu'en tous lieux se trouvent des esprits +aventureux, des caractères ardens. Presque tous les hommes de cette espèce +s'étaient emparés des municipalités, et ils avaient profité pour cela du +renouvellement général des autorités, ordonné par la législative après le +10 août. La masse inactive et modérée cède toujours le pas aux plus +empressés, et il était naturel que les individus les plus violens +s'emparassent des fonctions municipales, les plus difficiles de toutes, et +qui exigeaient le plus de zèle et d'activité. Les citoyens paisibles, qui +forment le grand nombre, s'étaient retirés dans les sections, où ils +allaient donner quelquefois leurs votes, et exercer leurs droits civiques. +Les fonctions départementales avaient été conférées aux notables les plus +riches et les plus considérés, et par cela même les moins actifs et les +moins énergiques des hommes. Ainsi tous les chauds révolutionnaires +étaient retranchés dans les municipalités, tandis que la masse moyenne et +riche occupait les sections et les fonctions départementales. + +La commune de Paris, sentant cette position, avait voulu se mettre en +correspondance avec toutes les municipalités. Mais, comme on l'a vu, elle +en avait été empêchée par la convention. La société-mère des jacobins y +avait suppléé par sa propre correspondance, et la relation qui n'avait pas +pu s'établir encore de municipalité à municipalité, existait de club à +club, ce qui revenait à peu près au même, car les mêmes hommes qui +Délibéraient dans les clubs jacobins, allaient agir ensuite dans les +conseils généraux des communes. Ainsi tout le parti jacobin de la France, +réuni dans les municipalités et dans les clubs, correspondant d'un bout du +territoire à l'autre, se trouvait en présence de la masse moyenne, masse +immense, mais divisée dans une multitude de sections, n'exerçant pas de +fonctions actives, ne correspondant pas de ville en ville, formant çà et +là quelques clubs modérés, et se réunissant quelquefois dans les sections +ou dans les conseils de départemens pour donner un vote incertain et +timide. + +C'est cette différence de position qui pouvait faire espérer aux +révolutionnaires de dominer la masse de la population. Cette masse +admettait la république, mais la voulait pure d'excès, et dans le moment +elle avait encore l'avantage dans toutes les provinces. Depuis que les +municipalités, armées d'une police terrible, ayant la faculté de faire des +visites domiciliaires, de rechercher les étrangers, de désarmer les +suspects, pouvaient vexer impunément les citoyens paisibles, les sections +avaient essayé de réagir, et elles s'étaient réunies pour imposer aux +municipalités. Dans presque toutes les villes de France, elles avaient +pris un peu de courage, elles étaient en armes, résistaient aux +municipalités, s'élevaient contre leur police inquisitoriale, soutenaient +le côté droit, et réclamaient avec lui l'ordre, la paix, le respect des +Personnes et des propriétés. Les municipalités et les clubs jacobins +demandaient, au contraire, de nouvelles mesures de police, et +l'institution de tribunaux révolutionnaires dans les départemens. Dans +certaines villes on était prêt à en venir aux mains pour ces questions. +Cependant les sections étaient si fortes par le nombre, qu'elles +dominaient l'énergie des municipalités. Les députés montagnards, envoyés +pour presser le recrutement et ranimer le zèle révolutionnaire, +s'effrayaient de cette résistance, et remplissaient Paris de leurs +alarmes. + +Telle était la situation de presque toute la France, et la manière dont +elle était partagée. La lutte se montrait plus ou moins vive, et les +partis plus ou moins menaçans, selon la position et les dangers de chaque +ville. Là où les dangers de la révolution paraissaient plus grands, les +jacobins étaient plus portés à employer des moyens violens, et par +conséquent la masse modérée plus disposée à leur résister. Mais ce qui +exaspérait surtout les passions révolutionnaires, c'était le danger des +trahisons intérieures, plus encore que le danger de la guerre étrangère. +Ainsi sur la frontière du Nord, menacée par les armées ennemies, et peu +travaillée par l'intrigue, on était assez d'accord; les esprits se +réunissaient dans le voeu de la défense commune, et les commissaires +envoyés depuis Lille jusqu'à Lyon, avaient fait à la convention des +rapports assez satisfaisans. Mais à Lyon, où des menées secrètes +concouraient avec la position géographique et militaire de cette ville +pour y rendre le péril plus grand, on avait vu s'élever des orages aussi +terribles que ceux de Paris. Par sa position à l'est, et par son voisinage +du Piémont, Lyon avait toujours fixé les regards de la contre-révolution. +La première émigration de Turin voulut y opérer un mouvement en 1790, et y +envoyer même un prince français. Mirabeau en avait aussi projeté un à sa +manière. Depuis que la grande émigration s'était transportée à Coblentz, +un agent avait été laissé en Suisse pour correspondre avec Lyon, et par +Lyon avec le camp de Jallès et les fanatiques du midi. Ces menées +provoquèrent une réaction de jacobinisme, et les royalistes firent naître +à Lyon des montagnards. Ceux-ci occupaient un club appelé _club central_, +et composé des envoyés de tous les clubs de quartier. A leur tête se +trouvait un Piémontais qu'une inquiétude naturelle avait entraîné de pays +en pays, et fixé enfin à Lyon, où il avait dû à son ardeur révolutionnaire +d'être nommé successivement officier municipal, et président du tribunal +civil. Son nom était _Chalier_. Il tenait dans le _club central_ un +langage qui, chez les jacobins de Paris, l'aurait fait accuser par Marat +de tendre au bouleversement, et d'être payé par l'étranger. Outre ce club, +les montagnards lyonnais avaient toute la municipalité, excepté le maire +Nivière, ami et disciple de Roland, et chef à Lyon du parti girondin. +Fatigué de tant d'orages, Nivière avait comme Pétion donné sa démission, +et comme Pétion il avait été aussi réélu par les sections, plus puissantes +et plus énergiques à Lyon que dans tout le reste de la France. Sur onze +mille votans, neuf mille avaient obligé Nivière à reprendre la mairie; +mais il s'était démis de nouveau, et cette fois la municipalité +montagnarde avait réussi à se compléter en nommant un maire de son choix. +A cette occasion on en était venu aux mains; la jeunesse des sections +avait chassé Chalier du _club central_, et dévasté la salle où il exhalait +son fanatisme. Le départemens effrayé avait appelé des commissaires de la +convention, qui, en se prononçant d'abord contre les sections, puis contre +les excès de la commune, déplurent à tous les partis, se firent dénoncer +par les jacobins et rappeler par la convention. Leur tâche s'était bornée +à recomposer le _club central_, à l'affilier aux jacobins, et, en lui +conservant son énergie, à le délivrer de quelques membres trop impurs. Au +mois de mai, l'irritation était arrivée au plus haut degré. D'un côté, la +commune, composée entièrement de jacobins, et le _club central_ présidé +par Chalier, demandaient pour Lyon un tribunal révolutionnaire, et +promenaient sur les places publiques une guillotine envoyée de Paris, et +qu'on exposait aux regards publics pour effrayer les _traîtres_ et les +aristocrates, etc.; de l'autre côté, les sections en armes étaient prêtes +à réprimer la municipalité, et à empêcher l'établissement du sanglant +tribunal que les girondins n'avaient pu épargner à la capitale. Dans cet +état de choses, les agens secrets du royalisme, répandus à Lyon, +attendaient le moment favorable pour profiter de l'indignation des +Lyonnais, prête à éclater. + +Dans tout le reste du Midi jusqu'à Marseille, l'esprit républicain modéré +régnait d'une manière plus égale, et les girondins possédaient +l'attachement général de la contrée. Marseille jalousait la suprématie de +Paris, était irritée des outrages faits à son député chéri, Barbaroux, et +prête à se soulever contre la convention, si on attaquait la +représentation nationale. Quoique riche, elle n'était pas située d'une +manière favorable pour les contre-révolutionnaires du dehors, car elle ne +touchait qu'à l'Italie, où rien ne se tramait, et son port n'intéressait +pas les Anglais comme celui de Toulon. Les menées secrètes n'y avaient +donc pas autant effarouché les esprits qu'à Lyon et Paris, et la +municipalité, faible et menacée, était près d'être destituée par les +sections toutes puissantes. Le député Moïse-Bayle, assez mal reçu, avait +trouvé là beaucoup d'ardeur pour le recrutement, mais un dévouement absolu +pour la Gironde. + +A partir du Rhône, et de l'est à l'ouest jusqu'aux bords de l'Océan, +cinquante ou soixante départemens manifestaient les mêmes dispositions. A +Bordeaux enfin l'unanimité était complète. Là, les sections, la +municipalité, le club principal, tout le monde était d'accord pour +combattre la violence montagnarde et pour soutenir cette glorieuse +députation de la Gironde, à laquelle on était si fier d'avoir donné le +jour. Le parti contraire n'avait trouvé d'asile que dans une seule +section, et partout ailleurs il se trouvait impuissant et condamné au +silence. Bordeaux ne demandait ni taxe, ni denrées, ni tribunal +révolutionnaire, et préparait à la fois des pétitions contre la commune de +Paris, et des bataillons pour le service de la république. + +Mais le long des côtes de l'Océan, en tirant de la Gironde à la Loire, et +de la Loire aux bouches de la Seine, se présentaient des opinions bien +différentes et des dangers bien plus grands. Là, l'implacable Montagne ne +rencontrait pas seulement pour obstacle le républicanisme clément et +généreux des girondins, mais le royalisme constitutionnel de 89, qui +repoussait la république comme illégale, et le fanatisme des temps +féodaux, qui était armé contre la révolution de 93, contre la révolution +de 89, et qui ne reconnaissait que l'autorité temporelle des châteaux, et +l'autorité spirituelle des églises. + +Dans la Normandie, et particulièrement à Rouen, qui était la principale +ville, on avait voué un grand attachement à Louis XVI, et la +constitution de 1790 avait réuni tous les vœux qu'on formait pour la +liberté et pour le trône. Depuis l'abolition de la royauté et de la +constitution de 1790, c'est-à-dire depuis le 10 août, il régnait en +Normandie un silence improbateur et menaçant. La Bretagne offrait des +dispositions encore plus hostiles, et le peuple y était dominé par +l'influence des prêtres et des seigneurs. Plus près des rives de la Loire, +cet attachement allait jusqu'à l'insurrection, et enfin sur la rive gauche +de ce fleuve, dans le Bocage, le Loroux, la Vendée, l'insurrection était +complète, et de grandes armées de dix et vingt mille hommes tenaient la +campagne. + +C'est ici le lieu de faire connaître ce pays singulier, couvert d'une +population si obstinée, si héroïque, si malheureuse, et si fatale à la +France, qu'elle manqua perdre par une funeste diversion, et dont elle +aggrava les maux en irritant au dernier point la dictature +révolutionnaire. + +Sur les deux rives de la Loire, le peuple avait conservé un grand +attachement pour son ancienne manière d'être, et particulièrement pour ses +prêtres et pour son culte. Lorsque, par l'effet de la constitution civile, +les membres du clergé se trouvèrent partagés, un véritable schisme +s'établit. Les curés qui refusaient de se soumettre à la nouvelle +circonscription des églises, et de prêter serment, furent préférés par le +peuple; et lorsque, dépossédés de leurs curés, ils furent obligés de se +retirer, les paysans les suivirent dans les bois, et se regardèrent comme +persécutés eux et leur culte. Ils se réunirent par petites bandes, +poursuivirent les curés constitutionnels comme intrus, et commirent les +plus graves excès à leur égard. Dans la Bretagne, aux environs de Rennes, +il y eut des révoltes plus générales et plus imposantes, qui avaient pour +cause la cherté des subsistances, et la menace de détruire le culte, +contenue dans ces paroles de Cambon: _Ceux qui voudront la messe la +paieront_. Cependant le gouvernement était parvenu à réprimer ces +mouvemens partiels de la rive droite de la Loire, et il n'avait à redouter +que leur communication avec la rive gauche, où s'était formée la grande +insurrection. + +C'est particulièrement sur cette rive gauche, dans l'Anjou, le bas et le +haut Poitou, qu'avait éclaté la fameuse guerre de la Vendée. C'était la +partie de la France où le temps avait le moins fait sentir son influence, +et le moins altéré les anciennes moeurs. Le régime féodal s'y était +empreint d'un caractère tout patriarcal, et la révolution, loin de +produire une réforme utile dans ce pays, y avait blessé les plus douces +habitudes, et y fut reçue comme une persécution. Le Bocage et le Marais +composent un pays singulier, qu'il faut décrire pour faire comprendre les +moeurs et l'espèce de société qui s'y étaient formées. En partant de +Nantes et Saumur, et en s'étendant depuis la Loire jusqu'aux sables +d'Olonne, Luçon, Fontenay et Niort, on trouve un sol inégal, ondulant, +coupé de ravins, et traversé d'une multitude de haies, qui servent de +clôture à chaque champ, et qui ont fait appeler cette contrée le _Bocage_. +En se rapprochant de la mer, le terrain s'abaisse, se termine en marais +salans, et se trouve coupé partout d'une multitude de petits canaux, qui +en rendent l'accès presque impossible. C'est ce qu'on a appelé le +_Marais_. Les seuls produits abondans dans ce pays sont les pâturages, et +par conséquent les bestiaux. Les paysans y cultivaient seulement la +quantité de blé nécessaire à leur consommation, et se servaient du produit +de leurs troupeaux comme moyen d'échange. On sait que rien n'est plus +simple que les populations vivant de ce genre d'industrie. Peu de grandes +villes s'étaient formées dans ces contrées; on n'y trouvait que de gros +bourgs de deux à trois mille âmes. Entre les deux grandes routes qui +conduisent l'une de Tours à Poitiers, et l'autre de Nantes à La Rochelle, +s'étend un espace de trente lieues de largeur, où il n'y avait alors que +des chemins de traverse, aboutissant à des villages et à des hameaux. Les +Terres étaient divisées en une multitude de petites métairies de cinq à +six cents francs de revenu, confiées chacune à une seule famille, qui +partageait avec le maître de la terre le produit des bestiaux. Par cette +division du fermage, les seigneurs avaient à traiter avec chaque famille, +et entretenaient avec toutes des rapports continuels et faciles. La vie la +plus simple régnait dans les châteaux: on s'y livrait à la chasse à cause +de l'abondance du gibier; les seigneurs et les paysans la faisaient en +commun, et tous étaient célèbres par leur adresse et leur vigueur. Les +prêtres, d'une grande pureté de moeurs, y exerçaient un ministère tout +paternel. La richesse n'avait ni corrompu leur caractère, ni provoqué la +critique sur leur compte. On subissait l'autorité du seigneur, on croyait +les paroles du curé, parce qu'il n'y avait ni oppression ni scandale. +Avant que l'humanité se jette dans la route de la civilisation, il y a +pour elle une époque de simplicité, d'ignorance et de pureté, au milieu de +laquelle on voudrait l'arrêter, si son sort n'était pas de marcher à +travers le mal, vers tous les genres de perfectionnement. + +Lorsque la révolution, si bienfaisante ailleurs, atteignit ce pays avec +son niveau de fer, elle y causa un trouble profond. Il aurait fallu +qu'elle s'y modifiât, mais c'était impossible. Ceux qui l'ont accusée de +ne pas s'adapter aux localités, de ne pas varier avec elles, n'ont pas +compris l'impossibilité des exceptions et la nécessité d'une règle +uniforme et absolue dans les grandes réformes sociales. On ne savait donc, +au milieu de ces campagnes, presque rien de la révolution; on savait +seulement ce que le mécontentement des seigneurs et des curés en avait +appris au peuple. Quoique les droits féodaux fussent abolis, on ne cessa +pas de les payer. Il fallut se réunir, nommer des maires; on le fit, et on +pria les seigneurs de l'être. Mais lorsque la destitution des prêtres non +assermentés priva les paysans des curés qui jouissaient de leur confiance, +ils furent fort irrités, et, comme dans la Bretagne, ils coururent dans +les bois, et allèrent à de grandes distances assister aux cérémonies du +culte, seul véritable à leurs yeux. Dès ce moment une haine violente +s'alluma dans les âmes, et les prêtres n'oublièrent rien pour l'exciter +davantage. Le 10 août rejeta dans leurs terres quelques nobles poitevins; +le 21 janvier les révolta, et ils communiquèrent leur indignation autour +d'eux. Cependant ils ne conspirèrent pas, comme on l'a cru; mais les +dispositions connues du pays inspirèrent à des hommes qui lui étaient +étrangers des projets de conspiration. Il s'en était tramé un en Bretagne, +mais aucun dans le Bocage; il n'y avait là aucun plan arrêté; on s'y +laissait pousser à bout. Enfin la levée de trois cent mille hommes excita +au mois de mars une insurrection générale. Au fond, peu importait aux +paysans du Bas-Poitou ce qui se faisait en France; mais la dispersion de +leur clergé, et surtout l'obligation de se rendre aux armées, les +exaspéra. Dans l'ancien régime, le contingent du pays n'était fourni que +par ceux que leur inquiétude naturelle portait à quitter la terre natale; +mais aujourd'hui la loi les frappait tous, quels que fussent leurs goûts +personnels. Obligés de prendre les armes, ils préférèrent se battre contre +la république que pour elle. Presque en même temps, c'est-à dire au +commencement de mars, le tirage fut l'occasion d'une révolte dans le haut +Bocage et dans le Marais. Le 10 mars, le tirage devait avoir lieu à +Saint-Florent, près d'Ancenis en Anjou: les jeunes gens s'y refusèrent. La +garde voulut les y obliger; le commandant militaire fit pointer une pièce +et tirer sur les mutins. Ils s'élancèrent alors avec leurs bâtons, +s'emparèrent de la pièce, désarmèrent la garde, et furent cependant assez +étonnés de leur témérité. Un voiturier, nommé Cathelineau, homme très +considéré dans les campagnes, très brave, très persuasif, quitta sa ferme +à cette nouvelle, accourut au milieu d'eux, les rallia, leur rendit le +courage, et donna quelque consistance à l'insurrection en sachant la +maintenir. Le jour même il voulut attaquer un poste républicain, composé +de quatre-vingts hommes. Les paysans le suivirent avec leurs bâtons et +leurs fusils. Après une première décharge, dont chaque coup portait parce +qu'ils étaient grands tireurs, ils s'élancèrent sur le poste, le +désarmèrent, et se rendirent maîtres de la position. Le lendemain, +Cathelineau se porta sur Chemillé, et l'enleva encore, malgré deux cents +républicains et trois pièces de canon. Un garde-chasse du château de +Maulevrier, nommé Stofflet, et un jeune paysan du village de Chanzeau, +avaient réuni de leur côté une troupe de paysans. Ils vinrent se joindre +à Cathelineau, qui osa concevoir le projet d'attaquer Cholet, la ville la +plus considérable du pays, chef-lieu de district, et gardée par cinq cents +républicains. Leur manière de combattre fut la même. Profitant des haies, +des inégalités du terrain, ils entourèrent le bataillon ennemi, et se +mirent à tirailler à couvert et à coup sûr. Après avoir ébranlé les +républicains par ce feu terrible, ils profitèrent du premier moment +d'hésitation qui se manifesta parmi eux, s'élancèrent en poussant de +grands cris, renversèrent leurs rangs, les désarmèrent, et les assommèrent +avec leurs bâtons. Telle fut depuis toute leur tactique militaire; la +nature la leur avait indiquée, et c'était la mieux adaptée au pays. Les +troupes qu'ils attaquaient, rangées en ligne et à découvert, recevaient un +feu auquel il leur était impossible de répondre, parce qu'elles ne +pouvaient ni faire usage de leur artillerie, ni marcher à la baïonnette +contre des ennemis dispersés. Dans cette situation, si elles n'étaient pas +vieillies à la guerre, elles devaient être bientôt ébranlées par un feu si +continu et si juste, que jamais les feux réguliers des troupes de ligne +n'ont pu l'égaler. Lorsqu'elles voyaient surtout fondre sur elles ces +furieux, poussant de grands cris, il leur était difficile de ne pas +s'intimider et de ne pas se laisser rompre. Alors elles étaient perdues, +car la fuite, si facile aux gens du pays, était impraticable pour la +troupe de ligne. Il aurait donc fallu les soldats les plus intrépides pour +lutter contre tant de désavantages, et ceux qui dans le premier moment +furent opposés aux rebelles, étaient des gardes nationaux de nouvelle +levée, qu'on prenait dans les bourgs, presque tous très républicains, et +que leur zèle conduisait pour la première fois au combat. + +La troupe victorieuse de Cathelineau entra donc dans Cholet, s'empara de +toutes les armes qu'elle y trouva, et fit des cartouches avec les +gargousses des canons. C'est toujours ainsi que les Vendéens se sont +procuré des munitions. Leurs défaites ne donnaient rien à l'ennemi, parce +qu'ils n'avaient rien qu'un fusil ou un bâton qu'ils emportaient à travers +les champs, et chaque victoire leur valait toujours un matériel de guerre +considérable. Les insurgés, victorieux, célébrèrent leurs succès avec +l'argent qu'ils trouvèrent, et ensuite brûlèrent tous les papiers des +administrations, dans lesquelles ils voyaient un instrument de tyrannie. +Ils rentrèrent ensuite dans leurs villages et dans leurs fermes, qu'ils ne +voulaient jamais quitter pour long-temps. + +Une autre révolte bien plus générale avait éclaté dans le Marais et le +départemens de la Vendée. A Machecoul et à Challans, le recrutement fut +l'occasion d'un soulèvement universel. Un nommé Gaston, perruquier, tua un +officier, prit son uniforme, se mit à la tête des mécontens, et s'empara +de Challans, puis de Machecoul, où sa troupe brûla tous les papiers des +administrations, et commit des massacres dont le Bocage n'avait pas donné +l'exemple. Trois cents républicains furent fusillés par bandes de vingt et +trente. Les insurgés les faisaient confesser d'abord, et les conduisaient +ensuite au bord d'une fosse, à côté de laquelle ils les fusillaient pour +n'avoir pas la peine de les ensevelir. Nantes envoya sur-le-champ quelques +cents hommes à Saint-Philibert; mais, apprenant qu'il y avait du mouvement +à Savenay, elle rappela ses troupes, et les insurgés de Machecoul +restèrent maîtres du pays conquis. + +Dans le départemens de la Vendée, c'est-à-dire vers le midi du théâtre de +cette guerre, l'insurrection prit encore plus de consistance. + +Les gardes nationales de Fontenay, sorties pour marcher sur Chantonnay, +furent repoussées et battues, Chantonnay fut pillé. Le général Verteuil, +qui commandait la onzième division militaire, en apprenant cette défaite, +envoya le général Marcé avec douze cents hommes, partie de troupes de +ligne, partie de gardes nationales. Les rebelles, rencontrés à +Saint-Vincent, furent repoussés. Le général Marcé eut le temps d'ajouter +encore à sa petite armée douze cents hommes et neuf pièces de canon. En +marchant sur Saint-Fulgent, il rencontra de nouveau les Vendéens dans un +fond, et s'arrêta pour rétablir un pont qu'ils avaient détruit. Vers les +quatre heures d'après midi, le 18 mars, les Vendéens, prenant +l'initiative, vinrent l'attaquer. Profitant encore des avantages du sol, +ils commencèrent à tirailler avec leur supériorité ordinaire, cernèrent +peu à peu l'armée républicaine, étonnée de ce feu si meurtrier, et réduite +à l'impuissance d'atteindre un ennemi caché, dispersé dans tous les replis +du terrain. Enfin ils l'assaillirent, répandirent le désordre dans ses +rangs, et s'emparèrent de l'artillerie, des munitions et des armes que les +soldats jetaient en se retirant, pour ètre plus légers dans leur fuite. + +Ces succès, plus prononcés dans le départemens de la Vendée proprement +dit, valurent aux insurgés le nom de _Vendéens_, qu'ils conservèrent +depuis, quoique la guerre fût bien plus active hors de la Vendée. Les +brigandages commis dans le Marais leur firent donner le nom de _brigands_, +quoique le plus grand nombre ne méritât pas ce titre. L'insurrection +s'étendait dans le Marais, depuis les environs de Nantes jusqu'aux Sables, +et dans l'Anjou et le Poitou, jusqu'aux environs de Vihiers et de +Parthenay. La cause des succès des Vendéens était dans le pays, dans sa +configuration, dans leur adresse et leur courage à profiter de ces +avantages naturels, enfin dans l'inexpérience et l'imprudente ardeur des +troupes républicaines, qui, levées à la hâte, venaient les attaquer +précipitamment, et leur procurer ainsi des victoires, et tout ce qui en +est la suite, c'est-à-dire des munitions, de la confiance et du courage. + +La pâque avait ramené tous les insurgés dans leurs demeures, d'où ils ne +consentaient jamais à s'éloigner long-temps. La guerre était pour eux une +espèce de chasse de quelques jours; ils y portaient du pain pour le temps +nécessaire, et revenaient ensuite enflammer leurs voisins par leurs +récits. Il y eut des rendez-vous donnés pour le mois d'avril. +L'insurrection fut alors générale, et s'étendit sur toute la surface du +pays. On pourrait comprendre ce théâtre de la guerre dans une ligne qui, +en partant de Nantes, passerait par Pornic, l'île de Noirmoutiers, les +Sables, Luçon, Fontenay, Niort, Parthenay, et reviendrait par Airvault, +Thouars, Doué et Saint-Florent jusqu'à la Loire. L'insurrection, commencée +par des hommes qui n'étaient supérieurs aux paysans qu'ils commandaient +que par leurs qualités naturelles, fut continuée bientôt par des hommes +d'un rang supérieur. Les paysans allèrent dans les châteaux, et forcèrent +les nobles à se mettre à leur tête. Tout le Marais voulut être commandé +par Charette. Il était d'une famille d'armateurs de Nantes; il avait servi +dans la marine, où il était devenu lieutenant de vaisseau, et à la paix il +s'était retiré dans un château appartenant à un oncle, où il passait sa +vie à chasser. D'une complexion faible et délicate, il semblait peu propre +aux fatigues de la guerre; mais, vivant dans les bois, où il passait des +mois entiers, couchant à terre avec les chasseurs, il s'était renforcé, +avait acquis une parfaite habitude du pays, et s'était fait connaître de +tous les paysans par son adresse et son courage. Il hésita d'abord à +accepter le commandement, en faisant sentir aux insurgés les dangers de +l'entreprise. Cependant il se rendit à leurs instances, et en leur +laissant commettre tous les excès, il les compromit et les engagea +irrévocablement à son service. Habile, rusé, d'un caractère dur et d'une +opiniâtreté indomptable, il devint le plus terrible des chefs vendéens. +Tout le Marais lui obéissait, et avec quinze et quelquefois vingt mille +hommes, il menaçait les Sables et Nantes. A peine tout son monde fut-il +réuni, qu'il s'empara de l'île de Noirmoutiers, île importante dont il +pouvait faire sa place de guerre, et son point de communication avec les +Anglais. + +Dans le Bocage, les paysans s'adressèrent à MM. de Bonchamps, d'Elbée, de +La Rochejaquelein, et les arrachèrent de leurs châteaux pour les mettre à +leur tête. M. de Bonchamps avait autrefois servi sous M. de Suffren, était +devenu un officier habile, et réunissait à une grande intrépidité un +caractère noble et élevé. Il commandait tous les révoltés de l'Anjou et +des bords de la Loire. M. d'Elbée avait servi aussi, et joignait à une +dévotion excessive un caractère obstiné, et une grande intelligence de ce +genre de guerre. C'était dans le moment le chef le plus accrédité de cette +partie du Bocage. Il commandait les paroisses autour de Cholet et de +Beaupréau. Cathelineau et Stofflet gardèrent leur commandement dû à la +confiance qu'ils avaient inspirée, et se réunirent à MM. De Bonchamps et +d'Elbée, pour marcher sur Bressuire, où se trouvait le général Quétineau. +Celui-ci avait fait enlever du château de Clisson la famille de Lescure, +qu'il soupçonnait de conspiration, et la détenait à Bressuire. Henri de La +Rochejaquelein, jeune gentilhomme autrefois enrôlé dans la garde du roi, +et maintenant retiré dans le Bocage, se trouvait à Clisson chez son cousin +de Lescure. Il s'évada, souleva les Aubiers, où il était né, et toutes les +paroisses autour de Châtillon. Il se joignit ensuite aux autres chefs, +avec eux força le général Quétineau à s'éloigner de Bressuire. M. de +Lescure fut alors délivré avec sa famille. C'était un jeune homme de l'âge +de Henri de La Rochejaquelein. Il était calme, prudent, d'une bravoure +froide mais inébranlable, et joignait à ces qualités un rare esprit de +justice. Henri, son cousin, avait une bravoure héroïque et souvent +emportée; il était bouillant et généreux. M. de Lescure se mit alors à la +tête de ses paysans, qui vinrent se réunir à lui, et tous ensemble se +rendirent à Bressuire pour marcher de là sur Thouars. Les femmes de tous +les chefs distribuaient des cocardes et des drapeaux; on s'exaltait par +des chants, on marchait comme à une croisade. L'armée ne traînait point +avec elle de bagages; les paysans, qui ne voulaient jamais rester +long-temps absens, portaient avec eux le pain nécessaire à la durée de +chaque expédition, et, dans les cas extraordinaires, les paroisses +averties préparaient des vivres pour ceux qui en manquaient. Cette armée +se composait d'environ trente mille hommes, et fut appelée la grande armée +royale et catholique. Elle faisait face à Angers, Saumur, Doué, Thouars et +Parthenay. Entre cette armée et celle du Marais, commandée par Charette, +se trouvaient divers rassemblemens intermédiaires, dont le principal, sous +les ordres de M. de Royrand, pouvait s'élever à dix ou douze mille hommes. + +Le grand rassemblement commandé par MM. De Bonchamps, d'Elbée, de Lescure, +de la Rochejaquelein, Cathelineau, Stofflet, arriva devant Thouars le 3 +mai, et se prépara à l'attaquer dès le 4 au matin. Il fallait traverser le +Thoué, qui entoure la ville de Thouars presque de toutes parts. Le général +Quétineau fit défendre les passages. Les Vendéens canonnèrent quelque +temps avec l'artillerie qu'ils avaient prise aux républicains, et +tiraillèrent sur la rive avec leur succès accoutumé. M. de Lescure voulant +alors décider le passage, s'avance au milieu des balles dont son habit est +criblé, et ne peut entraîner qu'un seul paysan. Mais La Rochejaquelein +accourt, ses gens le suivent; on passe le pont, et les républicains sont +refoulés dans la place. Il fallait pratiquer une brèche, mais on manquait +des moyens nécessaires. Henri de La Rochejaquelein se fait élever sur les +épaules de ses soldats, et commence à atteindre les remparts. M. d'Elbée +attaque vigoureusement de son côté, et Quétineau, ne pouvant résister, +consent à se rendre pour éviter des malheurs à la ville. Les Vendéens, +grâce à leurs chefs, se conduisirent avec modération; aucun excès ne fut +commis envers les habitans, et on se contenta de brûler l'arbre de la +liberté et les papiers des administrations. Le généreux Lescure rendit à +Quétineau les égards qu'il en avait reçus pendant sa détention à +Bressuire, et voulut l'engager à rester dans l'armée vendéenne, pour le +soustraire aux sévérités du gouvernement, qui, ne lui tenant pas compte de +l'impossibilité de la résistance, le punirait peut-être de s'être rendu. +Quétineau refusa généreusement, et voulut retourner aux républicains pour +demander des juges. + + + +CHAPITRE IX. + + +LEVÉE D'UNE ARMÉE PARISIENNE DE DOUZE MILLE HOMMES; EMPRUNT FORCÉ; +NOUVELLES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES CONTRE LES SUSPECTS.--EFFERVESCENCE +CROISSANTE DES JACOBINS A LA SUITE DES TROUBLES DES DÉPARTEMENS.--CUSTINE +EST NOMMÉ GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE DU NORD.--ACCUSATIONS ET MENACES DES +JACOBINS; VIOLENTE LUTTE DES DEUX CÔTÉS DE LA CONVENTION.--FORMATION D'UNE +COMMISSION DE DOUZE MEMBRES, DESTINÉE A EXAMINER LES ACTES DE LA COMMUNE. +--ASSEMBLÉE INSURRECTIONNELLE A LA MAIRIE. MOTIONS ET COMPLOTS CONTRE LA +MAJORITÉ DE LA CONVENTION ET CONTRE LA VIE DES DÉPUTÉS GIRONDINS; MÊMES +PROJETS DANS LE CLUB DES CORDELIERS.--LA CONVENTION PREND DES MESURES POUR +SA SÛRETÉ.--ARRESTATION D'HÉBERT, SUBSTITUT DU PROCUREUR DE LA COMMUNE. +--PÉTITIONS IMPÉRIEUSES DE LA COMMUNE. TUMULTE ET SCÈNES DE DÉSORDRE DANS +TOUTES LES SECTIONS.--ÉVÉNEMENS PRINCIPAUX DES 28, 29 ET 30 MAI 1793. +--DERNIÈRE LUTTE DES MONTAGNARDS ET DES GIRONDINS.--JOURNÉES DU 31 MAI ET +DU 2 JUIN.--DÉTAILS ET CIRCONSTANCES DE L'INSURRECTION DITE DU 31 MAI. +--VINGT-NEUF REPRÉSENTANS GIRONDINS SONT MIS EN ARRESTATION.--CARACTÈRE ET +RÉSULTATS POLITIQUES DE CETTE JOURNÉE.--COUP D'OEIL SUR LA MARCHE DE LA +RÉVOLUTION.--JUGEMENT SUR LES GIRONDINS. + + +Les nouvelles des désastres de la Vendée concourant avec celles venues du +Nord, qui annonçaient les revers de Dampierre, avec celles venues du Midi, +qui portaient que les Espagnols devenaient menaçans sur les Pyrénées, avec +tous les renseignemens arrivant de plusieurs provinces, où se +manifestaient les dispositions les moins favorables, ces nouvelles +répandirent la plus grande fermentation. Plusieurs départemens voisins de +la Vendée, en apprenant le succès des insurgés, se crurent autorisés à +envoyer des troupes pour les combattre. Le départemens de l'Hérault leva +six millions et six mille hommes, et envoya une adresse au peuple de +Paris, pour l'engager à en faire autant. La convention, encourageant cet +enthousiasme, approuva la conduite du départemens de l'Hérault, et +autorisa par là toutes les communes de France à faire des actes de +souveraineté, en levant des hommes et de l'argent. + +La commune de Paris ne resta pas en arrière. Elle prétendait que c'était +au peuple parisien à sauver la France, et elle se hâta de prouver son +zèle, et de déployer son autorité en organisant une armée. Elle arrêta +que, d'après _l'approbation solennelle donnée par la convention à la +conduite du départemens de l'Hérault_, il serait levé dans l'enceinte de +Paris une armée de douze mille hommes, pour marcher contre la Vendée. A +l'exemple de la convention, la commune choisit dans le conseil général des +commissaires pour accompagner cette armée. Ces douze mille hommes devaient +être pris dans les compagnies des sections armées, et sur chaque compagnie +de cent vingt-six il devait en partir quatorze. Suivant la coutume +révolutionnaire, une espèce de pouvoir dictatorial était laissé au comité +révolutionnaire de chaque section, pour désigner les hommes dont le départ +était sujet à moins d'inconvéniens. «En conséquence, disait l'arrêté de la +commune, tous les commis non mariés de tous les bureaux existant à Paris, +excepté les chefs et sous-chefs, les clercs de notaires et d'avoués, les +commis de banquiers et de négocians, les garçons marchands, les garçons de +bureaux, etc. ... pourront être requis d'après les proportions ci-après: +sur deux, il en partira un; sur trois, deux; sur quatre, deux; sur cinq, +trois; sur six, trois, sur sept, quatre; sur huit, quatre; et ainsi de +suite. Ceux des commis de bureaux qui partiront conserveront leurs places +et le tiers de leurs appointemens. Nul ne pourra refuser de partir. Les +citoyens requis feront connaître au comité de leur section ce qui manque à +leur équipement, et il y sera pourvu sur-le-champ. Ils se réuniront +immédiatement après pour nommer leurs officiers, et se rendront tout de +suite à leurs ordres.» + +Mais ce n'était pas tout que de lever une armée, et de la former aussi +violemment, il fallait pourvoir aux dépenses de son entretien; et pour +cela, il fut convenu de s'adresser aux riches. Les riches, disait-on, ne +voulaient rien faire pour la défense du pays et de la révolution; ils +vivaient dans une heureuse oisiveté, et laissaient au peuple le soin +de verser son sang pour la patrie; il fallait les obliger à contribuer au +moins de leurs richesses au salut commun. Pour cela, on imagina un emprunt +forcé, fourni par les citoyens de Paris, suivant la quotité de leurs +revenus. Depuis le revenu de mille francs jusqu'à celui de cinquante +mille, ils devaient fournir une somme proportionnelle qui s'élevait depuis +trente francs jusqu'à vingt mille. Tous ceux dont le revenu dépassait +cinquante mille francs devaient s'en réserver trente mille, et abandonner +tout le reste. Les meubles et immeubles de ceux qui n'auraient point +satisfait à cette patriotique contribution, devaient être saisis et vendus +à la réquisition des comités révolutionnaires, et leurs personnes +regardées comme suspectes. + +De telles mesures, qui atteignaient toutes les classes, soit en +s'adressant aux personnes pour les obliger à prendre les armes, soit en +s'adressant aux fortunes pour les faire contribuer, devaient éprouver une +forte résistance dans les sections. On a déjà vu qu'il existait entre +elles des divisions, et qu'elles étaient plus ou moins agitées suivant la +proportion dans laquelle s'y trouvait le bas peuple. Dans quelques-unes, +et notamment celles des Quinze-Vingts, des Gravilliers, de la +Halle-aux-Blés, on déclara qu'on ne partirait pas, tant qu'il resterait à +Paris des fédérés et des troupes soldées, lesquelles servaient, disait-on, +de _gardes-du-corps_ à la convention. Celles-ci résistaient par esprit de +jacobinisme, mais beaucoup d'autres résistaient pour une cause contraire. +La population des clercs, des commis, des garçons de boutique, reparut +dans les sections, et montra une forte opposition aux deux arrêtés de la +commune. Les anciens serviteurs de l'aristocratie en fuite, qui +contribuaient beaucoup à agiter Paris, se réunirent à eux; on se rassembla +dans les rues et sur les places publiques, on cria _à bas les jacobins! à +bas la Montagne!_ et les mêmes obstacles que le système révolutionnaire +rencontrait dans les provinces, il les rencontra cette fois à Paris. + +Ce fut alors un cri général contre l'aristocratie des sections. Marat dit +que MM. les épiciers, les procureurs, les commis, conspiraient avec MM. du +côté droit et avec MM. les riches, pour combattre la révolution; qu'il +fallait les arrêter tous comme suspects, et les réduire à la classe des +sans-culottes, _en ne pas leur laissant de quoi se couvrir le derrière_. + +Chaumette, procureur de la commune, fit un long discours où il déplora les +malheurs de la patrie, provenant, disait-il, de la perfidie des +gouvernans, de l'égoïsme des riches, de l'ignorance du peuple, de la +fatigue et du dégoût de beaucoup de citoyens pour la chose publique. Il +proposa donc et fit arrêter qu'on demanderait à la convention des moyens +d'instruction publique, des moyens de vaincre l'égoïsme des riches, et de +venir au secours des pauvres; qu'on formerait une assemblée composée des +présidents des comités révolutionnaires, des sections, et des députés de +tous les corps administratifs; que cette assemblée se réunirait les +dimanches et jeudis à la commune, pour aviser aux dangers de la chose +publique; qu'enfin on inviterait tous les bons citoyens à se rendre dans +les assemblées de section, pour y faire valoir leur patriotisme. + +Danton, toujours prompt à trouver des ressources dans les moments +difficiles, imagina de composer deux armées de sans-culottes, dont l'une +marcherait sur la Vendée, tandis que l'autre resterait dans Paris pour +contenir l'aristocratie, et de les solder toutes deux aux dépens des +riches; et enfin, pour s'assurer la majorité dans les sections, il proposa +de payer les citoyens qui perdraient leur temps pour assister à leurs +séances. Robespierre, empruntant les idées de Danton, les développa aux +Jacobins, et proposa en outre de former de nouvelles classes de suspects, +de ne plus les borner aux ci-devant nobles, ou prêtres, ou financiers, +mais à tous les citoyens qui avaient de quelque manière fait preuve +d'incivisme; de les enfermer jusqu'à la paix; d'accélérer encore l'action +du tribunal révolutionnaire, et de contre-balancer par de nouveaux moyens +de communication l'effet des mauvais journaux. Avec toutes ces ressources, +on pouvait, disait-il, sans moyen illégal, sans violation des lois, +résister au côté droit et à ses machinations. + +Toutes les idées se dirigeaient donc vers un but, qui était d'armer le +peuple, d'en placer une partie au dedans, d'en porter une autre au dehors; +de l'équiper aux frais des riches, de le faire même assister à leurs +dépens à toutes les assemblées délibérantes; d'enfermer tous les ennemis +de la révolution sous le nom de _suspects_, bien plus largement défini +qu'il ne l'avait été jusqu'ici; d'établir entre la commune et les sections +un moyen de correspondance, et pour cela de créer une nouvelle assemblée +révolutionnaire qui prît des moyens nouveaux de salut, c'est-à-dire +l'insurrection. L'assemblée de l'Évêché, précédemment dissoute, et +maintenant renouvelée, sur la proposition de Chaumette, et avec un +caractère bien plus imposant, était évidemment destinée à ce but. + +Du 8 au 10 mai, des nouvelles alarmantes se succèdent. Dampierre a été tué +à l'armée du Nord. Dans l'intérieur, les provinces continuent de se +révolter. La Normandie tout entière semble prête à se joindre à la +Bretagne. Les insurgés de la Vendée se sont avancés de Thouars vers Loudun +et Montreuil, ont pris ces deux villes, et ont ainsi presque atteint les +bords de la Loire. Les Anglais débarquant sur les côtes de la Bretagne +vont, dit-on, se joindre à eux et attaquer la république au cœur. Des +citoyens de Bordeaux, indignés des accusations portées contre leurs +députés, et montrant l'attitude la plus menaçante, ont désarmé une section +où s'étaient retirés les jacobins. A Marseille, les sections sont en +pleine insurrection. Révoltées des excès commis sous le prétexte du +désarmement des suspects, elles se sont réunies, ont destitué la commune, +transporté ses pouvoirs à un comité, dit comité central des sections, et +institué un tribunal populaire, pour rechercher les auteurs des meurtres +et des pillages. Après s'être ainsi conduites dans leur cité, elles ont +envoyé des députés aux sections de la ville d'Aix, et s'efforcent de +propager leur exemple dans tout le départemens. Ne respectant pas même les +commissaires de la convention, elles ont saisi leurs papiers et les ont +sommés de se retirer. A Lyon, le désordre est aussi grave. Les corps +administratifs unis aux jacobins ayant ordonné, à l'imitation de Paris, +une levée de six millions et de six mille hommes, ayant en outre voulu +exécuter le désarmement des suspects, et instituer un tribunal +révolutionnaire, les sections se sont révoltées, et sont prêtes à en venir +aux mains avec la commune. Ainsi, tandis que l'ennemi avance vers le Nord, +l'insurrection partant de la Bretagne et de la Vendée, et soutenue par les +Anglais, peut faire le tour de la France par Bordeaux, Rouen, Nantes, +Marseille et Lyon. Ces nouvelles arrivant l'une après l'autre dans +l'espace de deux ou trois jours, du 12 au 15 mai, font naître les plus +sinistres présages dans l'esprit des montagnards et des jacobins. Les +propositions déjà faites se renouvellent encore avec plus de fureur; on +veut que tous les garçons des cafés et des traiteurs, que tous les +domestiques partent sur-le-champ; que les sociétés populaires marchent +tout entières, que des commissaires de l'assemblée se rendent aussitôt +dans les sections pour les décider à fournir leur contingent; que trente +mille hommes partent en poste dans les voitures de luxe; que les riches +contribuent sans délai et donnent le dixième de leur fortune; que les +suspects soient enfermés et gardés en otages; que la conduite des +ministres soit examinée; que le comité de salut public soit chargé de +rédiger une instruction pour les citoyens dont l'opinion est égarée; que +toute affaire civile cesse, que l'activité des tribunaux civils soit +suspendue, que les spectacles soient fermés, que le tocsin sonne, et que +le canon d'alarme soit tiré. + +Danton, pour apporter quelque assurance au milieu de ce trouble général, +fait deux remarques; la première, c'est que la crainte de dégarnir Paris +des bons citoyens qui sont nécessaires à sa sûreté, ne doit pas empêcher +le recrutement, car il restera toujours à Paris cent cinquante mille +hommes, prêts à se lever, et à exterminer les aristocrates qui oseraient +s'y montrer; la seconde, c'est que l'agitation des guerres civiles, loin +d'être un sujet d'espoir, doit être au contraire un sujet de terreur pour +les ennemis extérieurs. «Montesquieu, dit-il, l'a déjà remarqué en parlant +des Romains; un peuple dont tous les bras sont armés et exercés, dont +toutes les âmes sont aguerries, dont tous les esprits sont exaltés, dont +toutes les passions sont changées en fureur de combattre, un tel peuple +n'a rien à craindre du courage froid et mercenaire des soldats étrangers. +Le plus faible des deux partis que la guerre civile mettrait aux prises, +serait toujours assez fort pour détruire des automates à qui la discipline +ne tient pas lieu de vie et de feu.» + +Il est ordonné aussitôt que quatre-vingt-seize commissaires se rendront +dans les sections pour obtenir leur contingent, et que le comité de salut +public continuera ses fonctions pendant un mois de plus. Custine est nommé +général de l'armée du Nord, Houchard de celle du Rhin. On fait la +distribution des armées autour des frontières. Cambon présente un projet +d'emprunt forcé d'un milliard, qui sera rempli par les riches et +hypothéqué sur les biens des émigrés. «C'est un moyen, dit-il, d'obliger +les riches à prendre part à la révolution, en les réduisant à acquérir une +partie des biens nationaux, s'ils veulent se payer de leur créance sur le +gage lui-même.» + +La commune, de son côté, arrête qu'une seconde armée de sans-culottes sera +formée dans Paris pour contenir l'aristocratie, tandis que la première +marchera contre les rebelles; qu'il sera fait un emprisonnement général de +tous les suspects, et que l'assemblée centrale des sections, composée des +autorités administratives, des présidens des sections, des membres des +comités révolutionnaires, se réunira au plus tôt pour faire la répartition +de l'emprunt forcé, pour rédiger les listes des suspects, etc. + +Le trouble était au comblé. D'une part, on disait que les aristocrates du +dehors et ceux du dedans étaient d'accord; que les conspirateurs de +Marseille, de la Vendée, de la Normandie, se concertaient entre eux; que +les membres du côté droit dirigeaient cette vaste conjuration, et que le +tumulte des sections n'était que le résultat de leurs intrigues dans +Paris; d'autre part, on attribuait à la Montagne tous les excès commis sur +tous les points, et on lui imputait le projet de bouleverser la France, et +d'assassiner vingt-deux députés. Des deux côtés, on se demandait comment +on sortirait de ce péril, et ce qu'on ferait pour sauver la république. +Les membres du côté droit s'excitaient au courage, et se conseillaient +quelque acte d'une grande énergie. Certaines sections, telles que celles +du Mail, de la Butte-des-Moulins, et plusieurs autres, les appuyaient +fortement, et refusaient d'envoyer des commissaires à l'assemblée centrale +formée à la mairie. Elles refusaient aussi de souscrire à l'emprunt forcé, +disant qu'elles pourvoiraient à l'entretien de leurs volontaires, et +s'opposaient à de nouvelles listes de suspects, disant encore que leur +comité révolutionnaire suffisait pour faire la police dans leur ressort. +Les montagnards, au contraire, les jacobins, les cordeliers, les membres +de la commune criaient à la trahison, répétaient en tous lieux qu'il +fallait en finir, qu'on devait se réunir, s'entendre, et sauver la +république de la conspiration des vingt-deux. Aux Cordeliers, on disait +ouvertement qu'il fallait les enlever et les égorger. Dans une assemblée +où se réunissaient des femmes furieuses, on proposait de saisir l'occasion +du premier tumulte à la convention, et de les poignarder. Ces forcenées +portaient des poignards, faisaient tous les jours grand bruit dans les +tribunes, et disaient qu'elles sauveraient elles-mêmes la république. On +parlait partout du nombre de ces poignards, dont un seul armurier du +faubourg Saint-Antoine avait fabriqué plusieurs centaines. De part et +d'autre, on marchait en armes, et avec tous les moyens d'attaquer et de se +défendre. Il n'y avait encore aucun complot d'arrêté, mais les passions en +étaient à ce point d'exaltation où le moindre événement suffit pour amener +une explosion. Aux Jacobins, on proposait des moyens de toute espèce. On +prétendait que les actes d'accusation dirigés par la commune contre les +vingt-deux ne les empêchaient pas de siéger encore, et que, par +conséquent, il fallait un acte d'énergie populaire; que les citoyens +destinés à la Vendée ne devaient pas partir avant d'avoir sauvé la patrie; +que le peuple pouvait la sauver, mais qu'il était nécessaire de lui en +indiquer les moyens, et que pour cela il fallait nommer un comité de cinq +membres, auquel la société permettrait d'avoir des secrets pour elle. +D'autres répondaient qu'on pouvait tout dire dans la société, qu'il était +inutile de vouloir rien cacher, et qu'il était temps d'agir à découvert. +Robespierre, qui trouvait ces déclarations imprudentes, s'opposait à ces +moyens illégaux; il demandait si on avait épuisé tous les moyens utiles et +plus sûrs qu'il avait proposés. «Avez-vous organisé, leur disait-il, votre +armée révolutionnaire? Avez-vous fait ce qu'il fallait pour payer les +sans-culottes appelés aux armes ou siégeant dans les sections? Avez-vous +arrêté les suspects? avez-vous couvert vos places publiques de forges et +d'ateliers? Vous n'avez donc employé aucune des mesures sages et +naturelles qui ne compromettraient pas les patriotes, et vous souffrez que +des hommes qui n'entendent rien à la chose publique vous proposent des +mesures qui sont la cause de toutes les calomnies répandues contré vous! +Ce n'est qu'après avoir épuisé tous les moyens légaux, qu'il faut recourir +aux moyens violens, et encore ne faut-il pas les proposer dans une société +qui doit être sage et politique. Je sais, ajoutait Robespierre, qu'on +m'accusera de _modérantisme_, mais je suis assez connu pour ne pas +craindre, de telles imputations.» + +Ici, comme avant le 10 août, on sentait le besoin de prendre un parti, on +errait de projets en projets, on parlait d'un lieu de réunion pour +parvenir à s'entendre. L'assemblée de la mairie avait été formée, mais le +départemens n'y était pas présent; un seul de ses membres, le jacobin +Dufourny, s'y était rendu; plusieurs sections y manquaient; le maire n'y +avait pas encore paru, et on s'était ajourné au dimanche 19 mai, pour s'y +occuper de l'objet de la réunion. Malgré le but, en apparence assez +circonscrit, que l'arrêté de la commune fixait à cette assemblée, on y +avait tenu les propos qui se tenaient partout, et on y avait dit, comme +ailleurs, qu'il fallait un nouveau 10 août. Cependant on s'était borné à +de nouveaux propos, à des exagérations de club; il s'y était trouvé des +femmes mêlées aux hommes, et ce tumultueux rassemblement n'avait offert +que le même désordre d'esprit et de langage que présentaient tous les +lieux publics. Le 15, le 16 et le 17 mai se passent en agitations, et tout +devient une occasion de querelle et de tumulte dans l'assemblée. Les +Bordelais envoient une adresse, dans laquelle ils annoncent qu'ils vont se +lever pour soutenir leurs députés; ils déclarent qu'une partie d'entre eux +marchera sur la Vendée, pour combattre les rebelles, tandis que l'autre +marchera sur Paris, pour exterminer les anarchistes qui oseraient attenter +à la représentation nationale. Une lettre de Marseille annonce que les +sections de cette ville persistent dans leur résistance. Une pétition de +Lyon réclame du secours pour quinze cents détenus, enfermés sous le nom de +suspects, et menacés du tribunal révolutionnaire par Chalier et les +jacobins. Ces pétitions excitent un tumulte épouvantable. Dans +l'assemblée, dans les tribunes, on semble prêt à en venir aux mains. +Cependant le côté droit, s'animant par le danger, communique son courage à +la Plaine, et on décrète à une grande majorité que la pétition des +Bordelais est un modèle de patriotisme; on casse tout tribunal +révolutionnaire érigé par des autorités locales, et on autorise les +citoyens qu'on voudrait y traduire à repousser la force par la force. Ces +décisions exaltent à la fois l'indignation de la Montagne et le courage du +côté droit. Le 18, l'irritation est portée au comble. La Montagne, privée +d'un grand nombre de ses membres, envoyés comme commissaires dans les +départemens et les armées, crie à l'oppression. Guadet demande aussitôt la +parole pour une application historique aux circonstances présentes, et il +semble prophétiser d'une manière effrayante la destinée des partis. +«Lorsqu'en Angleterre, dit-il, une majorité généreuse voulut résister aux +fureurs d'une minorité factieuse, cette minorité cria à l'oppression, et +parvint avec ce cri à mettre en oppression la majorité elle-même. Elle +appela à elle les patriotes _par excellence_. C'est ainsi que se +qualifiait une multitude égarée, à laquelle on promettait le pillage et le +partage des terres. Cet appel continuel aux patriotes _par excellence_, +contre l'oppression de la majorité, amena l'attentat connu sous le nom de +_purgation du parlement_, attentat dont _Pride_, qui de boucher était +devenu colonel, fut l'auteur et le chef. Cent cinquante membres furent +chassés du parlement, et la minorité, composée de cinquante ou soixante +membres, resta maîtresse de l'état. + +«Qu'en arriva-t-il? Ces patriotes par excellence, instrumens de Cromwell, +et auxquels il fit faire folies sur folies, furent chassés à leur tour. +Leurs propres crimes servirent de prétexte à l'usurpateur.» Ici Guadet +montrant le boucher Legendre, Danton, Lacroix, et tous les autres députés +accusés de mauvaises moeurs et de dilapidations, ajoute: «Cromwell entra +un jour au parlement, et s'adressant à ces mêmes membres, qui seuls, à les +entendre, étaient capables de sauver la patrie, il les en chassa en disant +à l'un: Toi, tu es un voleur; à l'autre: Toi, tu es un ivrogne; à +celui-ci: Toi, tu es gorgé des deniers publics; à celui-là: Toi, tu es un +coureur de filles et de mauvais lieux. Fuyez donc, dit-il à tous, cédez la +place à des hommes de bien. Ils la cédèrent, et Cromwell la prit.» + +Cette allusion grande et terrible touche profondément l'assemblée, qui +demeure silencieuse. Guadet continue, et pour prévenir cette _purgation +pridienne_, propose divers moyens de police que l'assemblée adopte au +milieu des murmures. Mais, tandis qu'il regagne sa place, une scène +scandaleuse éclate dans les tribunes. Une femme veut en enlever un homme +pour le mettre hors de la salle; on la seconde de toutes parts, et le +malheureux qui résiste est près d'être accablé par toute la population des +tribunes. La garde fait de vains efforts pour rétablir le calme. Marat +s'écrie que cet homme qu'on veut chasser est un aristocrate.... +L'assemblée s'indigne contre Marat de ce qu'il augmente le danger de ce +malheureux, exposé à être assassiné. Il répond qu'on ne sera tranquille +Que lorsqu'on sera délivré des aristocrates, des complices de Dumouriez, +des _hommes d'état_ ... c'est ainsi qu'il nommait les membres du côté +droit, à cause de leur réputation de talent. + +Aussitôt le président Isnard se découvre, et demande à faire une +déclaration importante. Il est écouté avec le plus grand silence, et, du +ton de la plus profonde douleur, il dit: «On m'a révélé un projet de +l'Angleterre que je dois faire connaître. Le but de Pitt est d'armer une +partie du peuple contre l'autre, en le poussant à l'insurrection. Cette +insurrection doit commencer par les femmes; on se portera contre +plusieurs députés, on les égorgera, on dissoudra la convention nationale, +et ce moment sera choisi pour faire une descente sur nos côtes. + +«Voilà, dit Isnard, la déclaration que je devais à mon pays.» + +La majorité applaudit Isnard. On ordonne l'impression de sa déclaration; +on décrète de plus que les députés ne se sépareront point, et que tous les +dangers leur seront communs. On s'explique ensuite sur le tumulte des +tribunes. On dit que ces femmes qui les troublent appartiennent à une +société dite de la _Fraternité_, qu'elles viennent occuper la salle, en +exclure les étrangers, les fédérés des départemens, et y troubler les +délibérations par leurs huées. Il est question alors des sociétés +populaires, et les murmures éclatent aussitôt. Marat, qui n'a cessé de +parcourir les corridors et de passer d'un banc de la salle à l'autre, +parlant toujours des _hommes d'état_, désigne l'un des membres du côté +droit, en lui disant: _Tu en es un, toi, mais le peuple fera justice de +toi et des autres_. Guadet s'élance alors à la tribune, pour provoquer au +milieu de ce danger une détermination courageuse. Il rappelle tous les +troubles dont Paris est le théâtre, les propos tenus dans les assemblées +populaires, les affreux discours proférés par les jacobins, les projets +exprimés dans l'assemblée, réunie à la mairie; il dit que le tumulte dont +on est témoin n'a pour but que d'amener une scène de confusion, au milieu +de laquelle on exécutera les assassinats qu'on médite. A chaque instant +interrompu, il parvient néanmoins à se faire entendre jusqu'au bout, et +propose deux mesures d'une énergie héroïque mais impossible. + +«Le mal, dit-il, est dans les autorités anarchiques de Paris; je vous +propose donc de les casser, et de les remplacer par tous les présidens +de sections. + +«La convention n'étant plus libre, il faut réunir ailleurs une autre +assemblée et décréter que tous les suppléans se réuniront à Bourges, et +seront prêts à s'y constituer en convention, au premier signal que vous +leur donnerez, ou au premier avis qu'ils recevront de la dissolution de la +convention.» + +A cette double proposition, un désordre épouvantable éclate dans +l'assemblée. Tous les membres du côté droit se lèvent en criant que c'est +là le seul moyen de salut, et semblent remercier l'audacieux génie de +Guadet, qui a su le découvrir. Le côté gauche se lève de son côté, menace +ses adversaires, crie à son tour que la conspiration est enfin découverte, +que les conjurés se dévoilent, et que leurs projets contre l'unité de la +république sont avoués. Danton veut se précipiter à la tribune, mais on +l'arrête, et on laisse Barrère l'occuper au nom du comité de salut public. + +Barrère, avec sa finesse insinuante et son ton conciliateur, dit que si on +l'avait laissé parler, il aurait depuis plusieurs jours révélé beaucoup de +faits sur l'état de la France. Il rapporte alors, que partout on parle +d'un projet de dissoudre la convention, que le président de sa section a +recueilli de la bouche du procureur Chaumette des propos qui annonceraient +cette intention; qu'à l'Évêché, et dans une autre assemblée de la mairie, +il a été question du même objet; que pour arriver à ce but, on a projeté +d'exciter un tumulte, de se servir des femmes pour le faire naître, et +d'enlever vingt-deux têtes à la faveur du désordre. Barrère ajoute que le +ministre des affaires étrangères et le ministre de l'intérieur doivent +s'être procuré à cet égard des renseignemens, et qu'il faut les entendre. +Passant ensuite aux mesures proposées, il est, ajoute-t-il, de l'avis de +Guadet sur les autorités de Paris; il trouve un départemens faible, des +sections agissant en souveraines, une commune excitée à tous les +débordemens par son procureur Chaumette, ancien moine, et suspect comme +tous les ci-devant prêtres et nobles; mais il croit que la dissolution de +ces autorités causerait un tumulte anarchique. Quant à la réunion des +suppléans à Bourges, elle ne sauverait pas la convention, et ne pourrait +pas la suppléer. Il y a, suivant lui, un moyen de parer à tous les dangers +réels dont on est entouré, sans se jeter dans de trop grands inconvéniens; +c'est de nommer une commission composée de douze membres, qui sera chargée +de vérifier les actes de la commune depuis un mois, de rechercher les +complots tramés dans l'intérieur de la république, et les projets formés +contre la représentation nationale; de prendre auprès de tous les comités, +de tous les ministres, de toutes les autorités, les renseignemens dont +elle aura besoin, et autorisée enfin à disposer de tous les moyens, +nécessaires pour s'assurer de la personne des conspirateurs. + +Le premier élan d'enthousiasme et de courage passé, la majorité est trop +heureuse d'adopter le projet conciliateur de Barrère. Rien n'était plus +ordinaire que de nommer des commissions: à chaque événement, à chaque +danger, pour chaque besoin, on créait un comité chargé d'y pourvoir, et +dès que des individus étaient nommés pour exécuter une chose, l'assemblée +semblait croire que la chose serait exécutée, et que des comités auraient +pour elle ou du courage, ou des lumières, ou des forces. Celui-ci devait +ne pas manquer d'énergie, et il était composé de députés appartenant +presque tous au côté droit. On y comptait entre autres Boyer-Fonfrède, +Rabaut Saint-Étienne, Kervélégan, Henri Larivière, tous membres de la +Gironde. Mais l'énergie même de ce comité allait lui être funeste. +Institué pour mettre la convention à couvert des mouvemens des jacobins, +il allait les exciter davantage, et augmenter le danger même qu'il était +destiné à écarter. Les jacobins avaient menacé les girondins par leurs +cris de chaque jour; les girondins rendaient la menace, en instituant une +commission, et à cette menace les jacobins allaient répondre enfin, par +un coup fatal, en faisant le 31 mai et le 2 juin. + +A peine cette commission fut-elle instituée, que les sociétés populaires +et les sections crièrent, comme d'usage, à l'inquisition et à la loi +martiale. L'assemblée de la mairie, ajournée au dimanche 19, se réunit en +effet, et fut plus nombreuse que dans les séances précédentes. Cependant +le maire n'y était pas, et un administrateur de police présidait. Quelques +sections manquaient au rendez-vous, et il n'y en avait guère que +trente-cinq qui eussent envoyé leurs commissaires. L'assemblée se +qualifiait de _comité central révolutionnaire_. On y convient d'abord de +ne rien écrire, de ne tenir aucun registre, et d'empêcher quiconque voudra +se retirer de sortir avant la fin de la séance. On songe ensuite à fixer +les objets dont il faut s'occuper. L'objet réel et annoncé était l'emprunt +et la liste des suspects; néanmoins, dès les premières paroles, on +commence à dire que les patriotes de la convention sont impuissans pour +sauver la chose publique, qu'il est nécessaire de suppléer à leur +impuissance, et qu'il faut pour cela rechercher les hommes suspects, soit +dans les administrations, soit dans les sections, soit dans la convention +elle-même, et s'emparer d'eux pour les mettre dans l'impossibilité de +nuire. Un membre, parlant froidement et lentement, dit qu'il ne connaît de +suspects que dans la convention, et que c'est là qu'il faut frapper. Il +propose donc un moyen fort simple: c'est d'enlever vingt-deux députés, de +les transporter dans une maison des faubourgs, de les égorger, et de +supposer des lettres, pour faire accroire qu'ils ont émigré. «Nous ne +ferons pas cela nous-mêmes, ajoute cet homme, mais, en payant, il nous +sera facile de trouver des exécuteurs.» Un autre membre répond aussitôt +que cette mesure est inexécutable, et qu'il faut attendre que Marat et +Robespierre aient proposé aux Jacobins leurs moyens d'insurrection, qui +sans doute vaudront mieux. «Silence! s'écrient plusieurs voix, on ne doit +nommer personne.» Un troisième membre, député de la section de 92, +représente qu'il ne convient pas d'assassiner, et qu'il y a des tribunaux +pour juger les ennemis de la révolution. A cette observation, un grand +tumulte s'élève; on se récrie contre la doctrine de celui qui vient de +parler; on dit qu'il ne faut souffrir que des hommes qui soient à la +hauteur des circonstances, et que chacun doit dénoncer son voisin s'il en +suspecte l'énergie. Sur-le-champ celui qui a voulu parler des lois et des +tribunaux est chassé de l'assemblée. On s'aperçoit en même temps qu'un +membre de la section de la Fraternité, section assez mal disposée pour les +jacobins, prenait des notes, et il est expulsé comme le précédent. On +continue sur le même ton à s'occuper de la proscription des députés, du +lieu à choisir pour cette _septembrisation_, et pour l'emprisonnement des +autres suspects, soit de la commune, soit des sections. Un membre veut que +l'exécution se fasse cette nuit même; on lui répond que ce n'est pas +possible; il réplique qu'on a des hommes tout prêts, et il ajoute qu'à +minuit Coligny était à la cour, et qu'à une heure il était mort. + +Cependant le temps s'écoule; on renvoie au lendemain l'examen de ces +divers objets, et on convient de s'occuper de trois choses: 1° de +l'enlèvement des députés; 2° de la liste des suspects; 3° de l'épurement +de tous les bureaux et comités. On s'ajourne au lendemain six heures du +soir. + +Le lendemain lundi 20, l'assemblée se réunit de nouveau. Cette fois Pache +était présent; on lui présente plusieurs listes portant des noms de toute +espèce. Il observe qu'on ne doit pas les nommer autrement que listes de +suspects, ce qui était légal, puisque les listes étaient ordonnées. +Quelques membres observent qu'il ne faut pas que l'écriture d'aucun membre +soit connue, et qu'il faut faire recopier les listes. D'autres disent que +des républicains ne doivent rien craindre. Pache ajoute que peu lui +importe qu'on le sache muni de ces listes, car elles concernent la police +de Paris, dont il est chargé. Le caractère fin et réservé de Pache ne se +démentait pas, et il voulait faire entrer tout ce qu'on exigeait de lui +dans la limite des lois et de ses fonctions. + +Un membre, voyant ces précautions, lui dit alors que sans doute il n'est +pas instruit de ce qui s'est passé dans la séance de la veille, qu'il ne +connaît pas l'ordre des questions, qu'il faut le lui faire connaître, et +que la première a pour objet l'enlèvement de vingt-deux députés. Pache +fait observer alors que la personne de tous les députés est confiée à la +ville de Paris; que porter atteinte à leur sûreté serait compromettre la +capitale avec les départemens, et provoquer la guerre civile. On lui +demande alors comment il se fait qu'il ait signé la pétition présentée le +15 avril au nom des quarante-huit sections de Paris, contre les +vingt-deux. Pache répond qu'alors il fit son devoir en signant une +pétition qu'on l'avait chargé de présenter, mais qu'aujourd'hui la +question proposée sort des attributions de l'assemblée, réunie pour +s'occuper de l'emprunt et des suspects, et qu'il sera obligé de lever la +séance, si on persiste à s'occuper de pareilles discussions. Sur de telles +observations, il s'élève une grande rumeur, et comme on ne peut rien faire +en présence de Pache, et qu'on n'a aucun goût à s'occuper de simples +listes de suspects, on se sépare sans ajournement fixe. + +Le mardi 21, il ne se trouva qu'une douzaine de membres présens à +l'assemblée. Les uns ne voulaient plus se rendre dans une réunion aussi +tumultueuse et aussi violente; les autres trouvaient qu'il n'était pas +possible d'y délibérer avec assez d'énergie. + +Ce fut aux Cordeliers qu'alla se décharger, le lendemain 22, toute la +fureur des conjurés. Femmes et hommes poussèrent d'horribles +vociférations. C'était une prompte insurrection qu'il fallait, et +il ne suffisait plus du sacrifice de vingt-deux députés; on en demandait +maintenant trois cents. Une femme, parlant avec l'emportement de son sexe, +proposa d'assembler tous les citoyens sur la place de la Révolution; +d'aller porter en corps une pétition à la convention, et de ne pas +désemparer qu'on ne lui eût arraché les décrets indispensables au salut +public. Le jeune Varlet, qui se montrait depuis si long-temps dans toutes +les émeutes, présenta en quelques articles un projet d'insurrection. Il +proposait de se rendre à la convention, en portant les Droits de l'Homme +voilés d'un crêpe, d'enlever tous les députés ayant appartenu aux +assemblées législative et constituante, de supprimer tous les ministres, +de détruire tout ce qui restait de la famille des Bourbons, etc. Legendre +se hâte de le remplacer à la tribune pour s'opposer à ces propositions. +Toute la force de sa voix put à peine couvrir les cris et les huées qui +s'élevaient contre lui, et il parvint avec la plus grande peine à +combattre les motions incendiaires du jeune Varlet. Cependant on voulait +assigner un terme fixe à l'insurrection, et prendre jour pour aller exiger +de la convention ce qu'on désirait d'elle; mais la nuit étant déjà +avancée, chacun finit par se retirer sans aucune décision prise. + +Tout Paris était déjà instruit de ce qui s'était dit, soit dans les deux +réunions de la mairie, le 19 et le 20, soit dans la séance des Cordeliers +du 21. Une foule de membres du _comité central révolutionnaire_ avaient +eux-mêmes dénoncé les propos qui s'y étaient tenus, les propositions qu'on +y avait faites, et le bruit d'un complot contre un grand nombre de +citoyens et de députés était universellement répandu. La commission des +douze en était informée avec le plus grand détail, et se préparait à agir +contre les auteurs désignés des propositions les plus violentes. + +La section de la Fraternité les dénonça formellement le 24 par une adresse +à la convention; elle rapporta tout ce qui s'était dit et fait dans +l'assemblée de la mairie, et accusa hautement le maire d'y avoir assisté. +Le côté droit couvrit d'applaudissemens cette courageuse dénonciation, et +demanda que Pache fût appelé à la barre. Marat répondit que les membres du +côté droit étaient eux-mêmes les seuls conspirateurs; que Valazé, chez +lequel ils se réunissaient tous les jours, leur avait donné avis de +s'armer, et qu'ils s'étaient rendus à la convention avec des pistolets. +«Oui, réplique Valazé, j'ai donné cet avis, parce qu'il devenait +nécessaire de défendre notre vie, et certainement nous l'aurions +défendue.---Oui, oui, s'écrient énergiquement tous les membres du côté +droit.» Lasource ajoute un fait des plus graves, c'est que les conjurés, +croyant apparemment que l'exécution était fixée pour la nuit dernière, +s'étaient rendus chez lui pour l'enlever. + +Dans ce moment, on apprend que la commission des douze est munie de tous +les renseignemens nécessaires pour découvrir le complot et en poursuivre +les auteurs, et on annonce un rapport de sa part pour le lendemain. La +convention déclare en attendant que la section de la Fraternité a bien +mérité de la patrie. + +Le soir du même jour, grand tumulte à la municipalité contre la section de +la Fraternité, qui a, dit-on, calomnié le maire et les patriotes, en +supposant qu'ils veulent égorger la représentation nationale. De ce que le +projet n'avait été qu'une proposition, combattue d'ailleurs par le maire, +Chaumette et la commune induisaient que c'était une calomnie que de +supposer une conspiration réelle. Sans doute ce n'en était pas une dans le +vrai sens du mot, ce n'était pas une de ces conspirations profondément et +secrètement ourdies comme on les fait dans les palais, mais c'était une de +ces conspirations telles que la multitude d'une grande ville en peut +former; c'était le commencement de ces mouvemens populaires, +tumultueusement proposés, et tumultueusement exécutés par la foule +entraînée, comme au 14 juillet et au 10 août. En ce sens, il s'agissait +d'une véritable conspiration. Mais celles-là, il est inutile de vouloir +les arrêter, car elles ne surprennent pas l'autorité ignorante et +endormie, mais elles emportent ouvertement et à la face du ciel l'autorité +avertie et éveillée. + +Le lendemain 24, deux autres sections, celles des Tuileries et de la +Butte-des-Moulins, se joignirent à celle de la Fraternité pour dénoncer +les mêmes faits. «Si la raison ne peut l'emporter, disait la +Butte-des-Moulins, faites un appel aux bons citoyens de Paris, et d'avance +nous pouvons vous assurer que notre section ne contribuera pas peu à faire +rentrer dans la poussière ces royalistes déguisés qui prennent insolemment +le titre de _sans-culottes_.» Le même jour, le maire écrivit à l'assemblée +pour expliquer ce qui s'était passé à la mairie. «Ce n'était pas, +disait-il, un complot, c'était une simple délibération sur la composition +de la liste des suspects. Quelques _mauvaises têtes_ avaient bien +interrompu la délibération par quelques propositions déraisonnables, mais +lui, Pache, avait rappelé à l'ordre ceux qui s'en écartaient, et ces +mouvemens d'imagination n'avaient eu aucune suite.» On tint peu de compte +de la lettre de Pache, et on écouta la commission des douze, qui se +présenta pour proposer un décret de sûreté générale. Ce décret mettait la +représentation nationale, et les dépôts renfermant le trésor public, sous +la sauvegarde des bons citoyens. Tous devaient, à l'appel du tambour, se +rendre au lieu du rassemblement de la compagnie du quartier, et marcher au +premier signal qui leur serait donné. Aucun ne pouvait manquer au +rendez-vous; et, en attendant la nomination d'un commandant-général, en +remplacement de Santerre, parti pour la Vendée, le plus ancien chef de +légion devait avoir le commandement supérieur. Les assemblées de section +devaient être fermées à dix heures du soir; les présidens étaient rendus +responsables de l'exécution de cet article. Le projet de décret fut adopté +en totalité, malgré quelques débats, et malgré Danton, qui dit qu'en +mettant ainsi l'assemblée et les établissemens publics sous la sauvegarde +des citoyens de Paris, on _décrétait la peur_. + +Immédiatement après avoir proposé ce décret, la commission des douze fit +arrêter à la fois les nommés Marino et Michel, administrateurs de +police, accusés d'avoir fait à l'assemblée de la mairie les propositions +qui causaient tant de rumeur. Elle fit arrêter en outre le substitut du +procureur de la commune, Hébert, lequel écrivait, sous le nom du _père +Duchêne_, une feuille encore plus ordurière que celle de Marat, et mise, +par un langage hideux et dégoûtant, à la portée de la plus basse populace. +Hébert, dans cette feuille, imprimait ouvertement tout ce que les nommés +Marino et Michel étaient accusés d'avoir verbalement proposé à la mairie. +La commission crut donc devoir poursuivre à la fois et ceux qui prêchaient +et ceux qui voulaient exécuter une nouvelle insurrection. A peine l'ordre +d'arrestation était-il lancé contre Hébert, qu'il se rendit en toute hâte +à la commune pour annoncer ce qui lui arrivait, et montrer au conseil +général le mandat d'arrêt dont il était frappé. On l'arrachait, disait-il, +à ses fonctions, mais il allait obéir. La commune ne devait pas oublier le +serment qu'elle avait fait de se regarder comme frappée lorsqu'un de ses +membres le serait. Il n'invoquait pas ce serment pour lui, car il était +prêt à porter sa tête sur l'échafaud, mais pour ses concitoyens menacés +d'un nouvel esclavage. De nombreux applaudissemens accueillent Hébert. +Chaumette, le procureur en chef, l'embrasse; le président lui donne +l'accolade au nom de tout le conseil. La séance est déclarée permanente +jusqu'à ce qu'on ait des nouvelles d'Hébert. Les membres du conseil sont +invités à porter des consolations et des secours aux femmes et aux enfans +de tous ceux qui sont ou seront détenus. + +La séance fut permanente, et d'heure en heure on envoyait à la commission +des douze pour avoir des nouvelles du magistrat arraché, disait-on, à ses +fonctions. A deux heures et demie de la nuit, on apprit qu'il subissait un +interrogatoire, et que Varlet avait été arrêté aussi. A quatre heures, on +annonça qu'Hébert avait été mis en état d'arrestation à l'Abbaye. A cinq +heures, Chaumette se rendit dans sa prison pour le voir, mais il ne put +être introduit. Le matin, le conseil général rédigea une pétition à la +convention, et la fit porter par des cavaliers dans les sections, afin +d'avoir leur adhésion. Presque dans toutes les sections on se battait; on +voulait changer à chaque instant les bureaux et les présidens, empêcher ou +faire des arrestations, adhérer ou s'opposer au système de la commune, +signer ou rejeter la pétition qu'elle proposait. Enfin cette pétition, +approuvée par un grand nombre de sections, fut présentée dans la journée +du 25 à la convention. La députation de la commune se plaignait des +calomnies répandues contre les magistrats du peuple; elle demandait que la +pétition de la section de la Fraternité fût remise à l'accusateur public, +pour que les coupables, s'il en existait, ou les calomniateurs, fussent +punis. Elle demandait enfin justice de la commission des douze, qui avait +commis un attentat sur la personne d'un magistrat du peuple, en le faisant +enlever à ses fonctions, et enfermer à l'Abbaye. Isnard présidait en ce +moment, et devait répondre à la députation. «Magistrats du peuple, dit-il +d'un ton grave et sévère, il est urgent que vous entendiez des vérités +importantes. La France a confié ses représentans à la ville de Paris, et +elle veut qu'ils y soient en sûreté. Si la représentation nationale était +violée par une de ces conspirations dont nous avons été entourés depuis le +10 mars, et dont les magistrats ont été les derniers à nous avertir, je le +déclare au nom de la république, Paris éprouverait la vengeance de la +France, et serait rayé de la liste des cités.» Cette réponse solennelle et +grande produisit sur l'assemblée une impression profonde. Une foule de +voix en demandaient l'impression. Danton soutint qu'elle était faite pour +augmenter la division qui commençait à éclater entre Paris et les +départemens, et qu'il ne fallait rien faire qui pût accroître ce malheur. +La convention, croyant que c'était assez de l'énergie de la réponse, et de +l'énergie de la commission des douze, passa à l'ordre du jour, sans +ordonner l'impression proposée. + +Les députés de la commune furent donc congédiés sans avoir rien obtenu. +Tout le reste de la journée du 25 et toute la journée du lendemain 26, se +passèrent en scènes tumultueuses dans les sections. On se battait de +toutes parts, et les deux opinions avaient alternativement le dessus, +suivant l'heure du jour, et suivant le nombre variable des membres de +chaque parti. La commune continuait d'envoyer des députés pour s'enquérir +de l'état d'Hébert. Une fois on l'avait trouvé reposant; une autre fois il +avait prié la commune d'être tranquille sur son compte. On se plaignait +qu'il fût sur un misérable grabat. Des sections le prenaient sous leur +protection; d'autres se préparaient à demander de nouveau son +élargissement, et avec plus d'énergie que ne l'avait fait la municipalité; +enfin des femmes, courant les carrefours avec un drapeau, voulaient +entraîner le peuple à l'Abbaye pour délivrer son magistrat chéri. + +Le 27, le tumulte fut poussé à son comble. On se portait d'une section à +l'autre pour y décider l'avantage en s'y battant à coups de chaise. Enfin +vers le soir, à peu près vingt-huit sections avaient concouru à émettre le +voeu de l'élargissement d'Hébert, et à rédiger une pétition impérative à +la convention. La commission des douze, voyant quel désordre se préparait, +avait signifié au commandant de service de requérir la force armée de +trois sections, et elle avait eu soin de désigner les sections de la +Butte-des-Moulins, de Lepelletier et du Mail, qui étaient les plus +dévouées au côté droit, et prêtes même à se battre pour lui. Ces trois +sections s'empressèrent d'accourir, et se placèrent, vers les six heures +du soir, 27 mai, dans les cours du Palais-National, du côté du Carrousel, +avec leurs armes et leurs canons, mèches allumées. Elles composaient ainsi +une force imposante, et capable de protéger la représentation nationale. +Mais la foule qui se pressait autour de leurs rangs et aux diverses portes +du palais, le tumulte qui régnait, la difficulté qu'on avait à pénétrer +dans la salle, donnaient à cette scène les apparences d'un siège. Quelques +députés avaient eu de la peine à entrer, avaient même essuyé quelques +insultes au milieu de cette populace, et ils étaient venus répandre le +trouble dans l'assemblée, en disant qu'elle était assiégée. Il n'en était +rien pourtant, et si les portes étaient obstruées, elles n'étaient +cependant pas interdites. Mais les apparences suffisaient aux imaginations +irritées, et le désordre régnait dans l'assemblée. Isnard présidait. La +section de la Cité se présente, et demande la liberté de son président, +nommé Dobsen, arrêté par ordre de la commission des douze, pour avoir +refusé de lui communiquer les registres de sa section. Elle demande en +outre la liberté des autres détenus, la suppression de la commission des +douze, et la mise en accusation des membres qui la composent. «La +convention, répond Isnard, pardonne à votre jeunesse; elle ne se laissera +jamais influencer par aucune portion du peuple.» La convention approuve la +réponse. Robespierre veut au contraire la blâmer. Le côté droit s'y +oppose, une lutte des plus vives s'engage, et le bruit du dedans, celui du +dehors, concourent à produire un tumulte épouvantable. Dans ce moment, le +maire et le ministre de l'intérieur arrivent à la barre, croyant, comme on +le disait dans Paris, que la convention était assiégée. A la vue du +ministre de l'intérieur, un cri général s'élève de tous côtés, pour lui +demander compte de l'état de Paris et des environs de la salle. La +situation de Garat était embarrassante, car il fallait se prononcer entre +les deux partis, ce qui ne convenait pas plus à la douceur de son +caractère qu'à son scepticisme politique. Cependant ce scepticisme +provenant d'une grande impartialité d'esprit, il eût été heureux qu'on +pût, dans le moment, l'écouter et le comprendre. Il prend la parole, et +remonte à la cause des troubles. La première cause, selon lui, est le +bruit qui s'est répandu d'un conciliabule formé à la mairie pour comploter +contre la représentation nationale. Garat répète alors, d'après Pache, que +ce conciliabule n'était point une réunion de conspirateurs, mais une +réunion légale, ayant un but connu; que si, en l'absence du maire, +quelques esprits ardens avaient fait des propositions coupables, ces +propositions, repoussées avec indignation lorsque le maire était présent, +n'avaient eu aucune suite, et qu'on ne pouvait voir là un véritable +complot; que l'institution de la commission des douze pour la poursuite de +ce prétendu complot, et les arrestations qu'elle avait faites, étaient +devenues la cause du trouble actuel; qu'il ne connaissait pas Hébert; +qu'il n'avait reçu aucun renseignement défavorable sur son compte; qu'il +savait seulement qu'Hébert était l'auteur d'un genre d'écrit méprisable +sans doute, mais regardé à tort comme dangereux; que la constituante et +l'assemblée législative dédaignèrent toujours les écrits dégoûtans +répandus contre elles, et que la rigueur exercée contre Hébert avait dû +paraître nouvelle et peut-être intempestive; que la commission des douze, +composée d'hommes de bien et d'excellens patriotes, était dans de +singulières préventions, qu'elle paraissait trop dominée du désir de +montrer une grande énergie. Ces paroles sont fort applaudies par le côté +gauche et la Montagne. Garat, arrivant ensuite à la situation présente, +assure que la convention n'est point en danger, que les citoyens qui +l'entourent sont pleins de respect pour elle. A ces mots, un député +l'interrompt, en disant qu'il a été insulté. «Soit, reprend Garat, je ne +réponds pas de ce qui peut arriver à un individu, au milieu d'une foule +renfermant des hommes de toute espèce; mais que la convention tout entière +se montre à la porte, et je réponds pour elle que tout le peuple s'ouvrira +devant elle avec respect, qu'il saluera sa présence et obéira à sa voix.» + +Garat termine en présentant quelques vues conciliatoires, et en indiquant, +avec le plus d'adresse possible, que c'est en voulant réprimer les +violences des jacobins qu'on s'exposait à les exciter davantage. Garat +avait raison, sans doute; c'est en voulant se mettre en défense contre un +parti qu'on l'irrite davantage, et qu'on précipite la catastrophe; mais +quand la lutte est inévitable, faut-il succomber sans résistance?... Telle +était la situation des girondins; leur institution de la commission des +douze était une imprudence, mais une imprudence inévitable et généreuse. + +Garat, après avoir achevé, se place noblement au côté droit, qui était +réputé en danger, et la convention vote l'impression et la distribution de +son rapport. Pache est entendu après Garat. Il présente les choses à peu +près sous le même jour; il rapporte que l'assemblée était gardée par trois +sections dévouées, et convoquées par la commission des douze elle-même; il +indique aussi qu'en cela la commission des douze avait transgressé ses +pouvoirs, car elle n'avait pas le droit de requérir la force armée; il +ajoute qu'un fort détachement avait mis les prisons de l'Abbaye à l'abri +de toute infraction des lois, que tout danger était dissipé, et que +l'assemblée pouvait se regarder comme entièrement en sûreté. Il demande, +en finissant que la convention veuille bien entendre des citoyens qui +demandent l'élargissement des détenus. + +A ces mots, il s'élève une grande rumeur dans l'assemblée. «Il est dix +heures, s'écrie-t-on à droite; président, levez la séance!--Non, non, +répondent des voix de gauche, écoutez les pétitionnaires.» Henri Larivière +s'obstine à occuper la tribune. «Si vous voulez, dit-il, entendre +quelqu'un, il faut écouter votre commission des douze, que vous accusez de +tyrannie, et qui doit vous faire connaître ses actes pour vous mettre à +même de les apprécier.» De grands murmures couvrent sa voix. Isnard, ne +pouvant plus tenir à ce désordre, quitte le fauteuil, et il est remplacé +par Hérault-Séchelles, qui est accueilli par les applaudissemens des +tribunes. Il consulte l'assemblée, qui, entraînée par les menaces et le +bruit, vote, au milieu de cette confusion, que la séance sera continuée. + +On introduit les orateurs à la barre; ils sont suivis d'une nuée de +pétitionnaires. Ils demandent insolemment la suppression d'une commission +odieuse et tyrannique, l'élargissement des détenus et _le triomphe de la +vertu_. «Citoyens, leur répond Hérault-Séchelles, _la force de la raison +et la force du peuple sont la même chose._» De bruyans applaudissemens +accueillent cette dogmatique absurdité. «Vous demandez justice, +ajoute-t-il; la justice est notre premier devoir, elle vous sera rendue.» + +D'autres pétitionnaires succèdent aux précédens. Divers orateurs prennent +ensuite la parole, et on rédige un projet de décret, par lequel les +citoyens incarcérés par la commission des douze sont élargis, la +commission des douze est dissoute, et sa conduite livrée à l'examen du +comité de sûreté générale. La nuit était avancée; les pétitionnaires +s'étaient introduits en foule et obstruaient la salle. La nuit, les cris, +le tumulte, la foule, tout contribuait à augmenter la confusion. Le décret +est mis aux voix, et il est rendu sans qu'on puisse savoir s'il a été +voté. Les uns disent que le président n'a pas été entendu; d'autres, que +les votes n'ont pas été en nombre suffisant; d'autres enfin, que les +pétitionnaires ont pris la place des députés absens, et que le décret est +nul. Néanmoins il est proclamé, et les tribunes et les pétitionnaires +s'échappent, et vont annoncer à la commune, aux sections, aux Jacobins, +aux Cordeliers, que les prisonniers sont élargis et que la commission est +cassée. + +Cette nouvelle répandit une grande joie populaire et un moment de calme +dans Paris. Le visage même du maire sembla respirer un contentement +sincère de voir les troubles apaisés! Cependant les girondins, décidés à +combattre en désespérés, et à ne pas céder la victoire à leurs +adversaires, se réunissent le lendemain avec la plus brûlante indignation. +Lanjuinais surtout, qui n'avait pris aucune part aux haines d'orgueil qui +divisaient les deux côtés de la convention, et à qui on pardonnait son +opiniâtreté, parce qu'aucun ressentiment personnel ne semblait l'animer, +Lanjuinais arrive plein de chaleur et de résolution pour faire honte à +l'assemblée de sa faiblesse de la veille. A peine Osselin a-t-il demandé +la lecture du décret et sa rédaction définitive, pour qu'on puisse élargir +sur-le-champ les détenus, que Lanjuinais s'élance à la tribune, et demande +la parole pour soutenir que le décret est nul et n'a pas été rendu. Des +murmures violens l'interrompent. «Accordez-moi du silence, dit-il à la +gauche, car je suis décidé à rester ici jusqu'à ce que vous m'ayez +entendu.» On ne veut entendre Lanjuinais que sur la rédaction du décret; +cependant, après des épreuves douteuses, il est décidé que, dans le doute, +il sera entendu. Il s'explique alors, et soutient que la question qui +s'agite est l'une des plus importantes pour la sûreté générale. «Plus de +cinquante mille citoyens, dit-il, ont été enfermés dans toute la France +par vos commissaires; on a fait plus d'arrestations arbitraires en un mois +que sous l'ancien régime dans un siècle, et vous vous plaignez de ce qu'on +ait enfermé deux ou trois hommes qui prêchent le meurtre et l'anarchie à +deux sous la feuille? Vos commissaires sont des proconsuls qui agissent +loin de vos yeux, et que vous laissez agir; et votre commission, placée à +côté de vous, sous votre surveillance immédiate, vous vous en défiez, vous +la supprimez! Dimanche dernier, on a proposé dans la Jacobinière de faire +un massacre dans Paris, on recommence ce soir la même délibération à +l'Évêché, on vous en fournit les preuves, on vous les offre, et vous les +repoussez! Vous protégez les hommes de sang!» + +Le trouble éclate à ces paroles et couvre la voix de Lanjuinais. «On ne +peut plus délibérer, s'écrie Chambon, il n'y a plus qu'à nous retirer dans +nos départements.--On assiège vos portes, reprend Lanjuinais.--C'est faux, +crie la gauche.--Hier, ajoute Lanjuinais de toutes ses forces, vous +n'étiez pas libres, vous étiez maîtrisés par les prédicateurs du meurtre.» +Legendre, de sa place, élevant alors la voix, dit: «On veut nous faire +perdre la séance; je déclare que si Lanjuinais continue à mentir, je vais +le jeter à bas de la tribune.» A cette scandaleuse menace, l'assemblée se +soulève, et les tribunes applaudissent. Aussitôt Guadet demande que les +paroles de Legendre soient conservées dans le procès-verbal, et connues de +toute la France, pour qu'elle sache comment sont traités ses députés. +Lanjuinais, continuant, soutient que le décret de la veille n'a pas été +rendu, car les pétitionnaires ont voté avec les députés, ou que s'il a été +rendu, il doit être rapporté, parce que l'assemblée n'était pas libre. +«Quand vous êtes libres, ajoute Lanjuinais, vous ne votez pas l'impunité +du crime.» A gauche, on affirme que Lanjuinais altère les faits; que les +pétitionnaires n'ont pas voté, qu'ils se sont retirés dans les couloirs. A +droite, on assure le contraire, et, sans s'être entendu à cet égard, on +met aux voix le rapport du décret. A une majorité de cinquante-une voix, +le décret est rapporté. «Vous avez fait, dit alors Danton, un grand acte +de justice, et j'espère qu'il sera reproduit avant la fin de la séance; +mais si la commission que vous venez de réintégrer conserve ses pouvoirs +tyranniques, si les magistrats du peuple ne sont pas rendus à la liberté +et à leurs fonctions, alors je vous déclare qu'après avoir prouvé que nous +passons nos ennemis en prudence et en sagesse, nous _prouverons que nous +les passons en audace et en vigueur révolutionnaire_.» On met alors aux +voix l'élargissement provisoire des détenus, et il est prononcé à +l'unanimité. Rabaut Saint-Étienne veut être entendu au nom de la +commission des douze, invoque l'attention au nom du salut public, et ne +peut se faire écouter; enfin il donne sa démission. + +Le décret avait été ainsi rapporté, et la majorité, revenue au côté droit, +semblait prouver que les décrets n'appartiendraient au côté gauche que +dans quelques momens de faiblesse. Quoique les magistrats réclamés eussent +été élargis, quoique Hébert fût rendu à la commune, où il recevait des +couronnes, néanmoins le rapport du décret avait soulevé toutes les +passions, et l'orage, qui semblait s'être dissipé un moment, allait enfin +éclater d'une manière plus terrible. + +Le jour même, l'assemblée qui s'était tenue à la mairie, et qui ne s'y +réunissait plus depuis que le maire avait interdit les propositions dites +de _salut public_, fut renouvelée à l'Évêché, dans le club électoral, où +se rendaient parfois quelques électeurs. Elle fut composée de commissaires +des sections, choisis dans les comités de surveillance, de commissaires de +la commune, du départemens et des divers clubs. Les femmes mêmes y étaient +représentées, et sur cinq cents personnes on comptait cent femmes, à la +tête desquelles s'en trouvait une, fameuse par ses emportemens politiques +et son éloquence populaire. Le premier jour, il ne parut à cette réunion +que les envoyés de trente-six sections; il en restait douze qui n'avaient +pas député de commissaires, et on leur adressa une nouvelle convocation. +On s'occupa ensuite de nommer une commission de six membres, chargée +d'imaginer et de présenter le lendemain les moyens de salut public. On se +sépara après cette mesure préliminaire, et on s'ajourna pour le lendemain +29. + +Le même soir, grand tumulte dans les sections. Malgré le décret de la +convention qui les ferme à dix heures, elles se prolongent bien après, se +constituent à cette heure en _sociétés patriotiques_, et, sous ce nouveau +titre, continuent leurs séances fort avant dans la nuit. Dans les unes, on +prépare de nouvelles adresses contre la commission des douze; dans les +autres, on fait des pétitions à l'assemblée, pour lui demander +l'explication de ces paroles d'Isnard: _Paris sera rayé de la liste des +cités_. + +A la commune, long discours de Chaumette sur la conspiration évidente qui +se trame contre la liberté, sur les ministres, sur le côté droit, etc. +Hébert arrive, raconte sa détention, reçoit une couronne qu'il dépose sur +le buste de J.-J. Rousseau, et retourne ensuite à sa section, accompagné +par des commissaires de la commune, qui ramènent en triomphe le magistrat +délivré de ses fers. + +Le lendemain 29, la convention est affligée de deux nouvelles fâcheuses +venant des deux points militaires les plus importans, le Nord et la +Vendée. L'armée du Nord a été repoussée entre Bouchain et Cambray; +Valenciennes et Cambray sont privées de toute communication. A Fontenay, +les troupes républicaines ont été complètement battues par M. de Lescure, +qui s'est emparé de Fontenay même. Ces nouvelles répandent la plus grande +consternation, et rendent plus dangereuse la situation du parti modéré. +Les sections se succèdent, avec des bannières portant ces mots: +_Résistance à l'oppression_. Les unes demandent, comme elles l'avaient +annoncé la veille, l'explication des paroles d'Isnard; les autres +déclarent qu'il n'y a plus d'autre inviolabilité que celle du peuple, que +par conséquent les députés qui ont cherché à armer les départemens contre +Paris, doivent être mis en accusation, que la commission des douze doit +être cassée, qu'une armée révolutionnaire doit être organisée. + +Aux Jacobins, la séance n'était pas moins significative. De toutes parts, +on disait que le moment était arrivé, qu'il fallait enfin sauver le +peuple; et dès qu'un membre se présentait pour détailler les moyens à +employer, on le renvoyait à la commission des six, nommée au club central. +Celle-là, disait-on, est chargée de pourvoir à tout, et de rechercher les +moyens de salut public. Legendre, voulant parler sur les dangers du jour, +et sur la nécessité d'épuiser les moyens légaux, avant de recourir aux +moyens extrêmes, fut traité d'_endormeur_. Robespierre, ne s'expliquant +pas, dit que c'était à la commune _à s'unir intimement au peuple_; que, +pour lui, il était incapable de prescrire les moyens de salut: que cela +n'était pas donné à un seul homme, et moins encore à lui qu'à tout autre, +épuisé qu'il était par quatre ans de révolution, et consumé d'une fièvre +lente et mortelle. + +Ces paroles du tribun firent un grand effet, provoquèrent de vifs +applaudissemens. Elles indiquaient assez qu'il s'en remettait, comme tout +le monde, à ce que feraient les autorités municipales à l'Évêché. Cette +assemblée de l'Évêché s'était encore réunie, et, comme la veille, elle +avait été mêlée de beaucoup de femmes. On s'occupa d'abord de rassurer les +propriétaires, en jurant respect aux propriétés. L'on a respecté, +s'écria-t-on, les propriétés au 10 août et au 14 juillet; et sur-le-champ +on prêta le serment de les respecter au 31 mai 1793. Après quoi Dufourny, +membre de la commission des six, dit que, sans un commandant-général de la +garde parisienne, il était impossible de répondre d'aucun résultat, et +qu'il fallait demander à la commune d'en nommer un sur-le-champ. + +Une femme, la célèbre Lacombe, prenant la parole, insista sur la +proposition de Dufourny, et déclara que, sans des mesures promptes et +vigoureuses, il était impossible de se sauver. Aussitôt on fit partir des +commissaires pour la commune, et celle-ci répondit, à la manière de Pache, +que le mode pour la nomination d'un commandant général était fixé par les +décrets de la convention, et que ce mode lui interdisant de le nommer +elle-même, il ne lui restait que des voeux à former à ce sujet. C'était +inviter le club à ranger cette nomination au nombre des mesures +extraordinaires de salut public, dont il devait se charger. L'assemblée +résolut ensuite d'inviter tous les cantons du départemens à s'unir à elle, +et envoya des députés à Versailles. Une confiance aveugle fut demandée +au nom des six, et on exigea la promesse d'exécuter sans examen tout ce +qu'ils proposeraient. Le silence fut prescrit sur tout ce qui regardait la +grande question _des moyens_, et on s'ajourna au lendemain matin neuf +heures, pour commencer une séance permanente, qui devait être décisive. + +La commission des douze avait été instruite de tout dans la soirée même; +le comité de salut public l'avait été aussi, et il soupçonna en outre, +d'après un placard imprimé dans la journée, qu'il y avait eu à Charenton +des conciliabules où se trouvaient Danton, Marat et Robespierre. Le comité +de salut public, profitant d'un moment où Danton était absent de son sein, +ordonna au ministre de l'intérieur de faire les perquisitions les plus +actives pour découvrir ce conciliabule secret. Rien ne fut découvert, et +tout prouve que le bruit était faux. Il paraît que tout se faisait dans +l'assemblée de la commune. Robespierre désirait vivement une révolution +manifestement dirigée contre ses antagonistes, les girondins, mais il +n'avait pas besoin de se compromettre pour la produire; il lui suffisait +de ne plus s'y opposer, comme il l'avait fait plusieurs fois, pendant le +mois de mai. En effet, son discours aux jacobins, où il avait dit que la +commune devait s'unir au peuple et trouver les moyens que lui ne pouvait +pas découvrir, était un véritable consentement à l'insurrection[1]. + +[Note 1: Voir la note à la fin du volume.] + +Cette approbation était suffisante, et il y avait assez d'ardeur au club +central pour qu'il s'en mêlât. Pour Marat, il favorisait le mouvement par +ses feuilles, par ses scènes de tous les jours à la convention, mais il +n'était pas membre de la commission des six, véritablement chargée de +l'insurrection. Le seul homme qu'on pourrait croire l'auteur caché de ce +mouvement, c'est Danton; mais il était incertain; il désirait l'abolition +de la commission des douze, et cependant il n'aurait pas voulu qu'on +touchât encore à la représentation nationale. Meilhan, le rencontrant dans +la journée au comité de salut public, l'aborda, l'entretint amicalement, +lui fit sentir quelle différence les girondins mettaient entre lui et +Robespierre, quelle considération ils avaient pour ses grands moyens, et +finit par lui dire qu'il pourrait jouer un grand rôle en usant de sa +puissance au profit du bien, et pour le soutien des honnêtes gens. Danton, +que ces paroles touchaient, releva brusquement la tête, et dit à Meilhan: +«Vos girondins n'ont point de confiance en moi.» Meilhan voulut insister +de nouveau: «Ils n'ont point de confiance,» répéta Danton; et il s'éloigna +sans vouloir prolonger l'entretien. Ces paroles peignent parfaitement les +dispositions de cet homme. Il méprisait cette populace municipale, il +n'avait aucun goût pour Robespierre ni pour Marat, et il eût bien mieux +aimé se mettre à la tête des girondins, mais ils n'avaient point de +confiance en lui. Une conduite et des principes différents les séparaient +entièrement. + +D'ailleurs, Danton ne trouvait, ni dans leur caractère, ni dans leur +opinion, l'énergie nécessaire pour sauver la révolution, grand but qu'il +chérissait par dessus toutes choses. Danton, indifférent pour les +personnes, ne cherchait qu'à distinguer celui des deux partis qui devait +assurer à la révolution les progrès les plus sûrs et les plus rapides. +Maître des cordeliers et de la commission des six, il est présumable qu'il +avait une grande part au mouvement qui se préparait, et il paraît qu'il +voulait d'abord renverser la commission des douze, sauf à voir ensuite ce +qu'il faudrait faire à l'égard des girondins. + +Enfin le projet d'insurrection fut arrêté dans la tête des conjurés du +club central révolutionnaire. Ils ne voulaient pas, suivant leur +expression, faire une insurrection _physique_, mais _toute morale_, +respecter les personnes, les propriétés, violer enfin avec le plus grand +ordre les lois, et la liberté de la convention. Leur but était de +constituer la commune en insurrection, de convoquer en son nom toute la +force armée, qu'elle avait le droit de requérir, d'en entourer la +convention, et de lui présenter une adresse qui, en apparence, ne serait +qu'une pétition, et qui en réalité serait un ordre véritable. Ils +voulaient en un mot prier le fer à la main. + +Le jeudi 30, en effet, les commissaires des sections s'assemblent à +l'Évêché, et ils forment ce qu'ils appellent l'_union républicaine_. +Revêtus des pleins pouvoirs de toutes les sections, ils se déclarent en +insurrection pour sauver la chose publique, menacée par _la faction +aristocratique et oppressive de la liberté_. Le maire, persistant dans ses +ménagemens ordinaires, fait quelques représentations sur le caractère de +cette mesure, s'y oppose doucement, et finit par obéir aux insurgés, qui +lui ordonnent de se rendre à la commune pour annoncer ce qu'ils viennent +de décider. Il est ensuite résolu que les quarante-huit sections seront +réunies pour émettre, dans la journée même, leur voeu sur l'insurrection, +et qu'immédiatement après, le tocsin sonnera, les barrières seront +fermées, et la générale battra dans toutes les rues. Les sections se +réunissent en effet, et la journée se passe à recueillir tumultueusement +le voeu de l'insurrection. Le comité de salut public, la commission des +douze, mandent les autorités pour obtenir des renseignements. Le maire +fait connaître, avec un regret du moins apparent, le plan arrêté à +l'Évêché. L'Huillier, procureur-syndic du départemens, déclare +ouvertement, et avec une assurance tranquille, le projet d'une +insurrection _toute morale_, et il se retire paisiblement auprès de ses +collègues. + +La journée s'achève ainsi, et dès le commencement de la nuit le tocsin +retentit, la générale se bat dans toutes les rues, les barrières sont +fermées, et les citoyens étonnés se demandent si de nouveaux massacres +vont ensanglanter la capitale. Tous les députés de la Gironde, les +ministres menacés, passent la nuit hors de leur demeure. Roland va se +cacher chez un ami; Buzot, Louvet, Barbaroux, Guadet, Bergoing, Rabaut +Saint-Etienne, se retranchent dans une chambre écartée, munis de bonnes +armes, et prêts, en cas d'attaque, à se défendre jusqu'à la dernière +goutte de leur sang. A cinq heures du matin, ils en sortent pour se rendre +à la convention, où, à la faveur du jour naissant, se réunissaient déjà +quelques membres, appelés par le tocsin. Leurs armes, qui étaient +apparentes, les font respecter de quelques groupes qu'ils traversent, et +ils arrivent à la convention, où se trouvaient déjà quelques montagnards, +et où Danton s'entretenait avec Garat. «Vois, dit Louvet à Guadet, quel +horrible espoir brille sur ces visages!--Oui, répond Guadet, c'est +Aujourd'hui que Clodius exile Cicéron.» De son côté, Garat, étonné de voir +Danton rendu si matin à l'assemblée, l'observait avec attention. «Pourquoi +tout ce bruit, lui dit Garat, et que veut-on?--Ce ne sera rien, répond +froidement Danton. Il faut leur laisser briser quelques presses, et les +renvoyer avec cela.» Vingt-huit députés étaient présents. Fermont occupe +momentanément le fauteuil; Guadet siège courageusement comme secrétaire. +Le nombre des députés augmente, et on attend le moment d'ouvrir la séance. + +Dans cet instant, l'insurrection se consommait à la commune. Les envoyés +du comité central révolutionnaire, ayant à leur tête le président Dobsen, +se présentent à l'Hôtel-de-Ville, munis de pleins pouvoirs +révolutionnaires. Dobsen prend la parole, et déclare au conseil général +que le peuple de Paris, blessé dans ses droits, vient annuler toutes les +autorités constituées. Le vice-président du conseil demande à connaître +les pouvoirs du comité. Il les vérifie, et y trouvant exprimé le voeu de +trente-trois sections de Paris, il déclare que la majorité des sections +annule les autorités constituées. En conséquence, le conseil général, le +bureau, se retirent. Dobsen, avec les commissaires, prend la place vacante +aux cris de _vive la république!_ Il consulte ensuite la nouvelle +assemblée, et lui propose de réintégrer la municipalité et le conseil +général dans leurs fonctions, vu que l'un et l'autre n'ont jamais manqué à +leurs devoirs envers le peuple. Aussitôt en effet on réintègre l'ancienne +municipalité avec l'ancien conseil général, au milieu des plus vifs +applaudissements. Ces formalités apparentes n'avaient d'autre but que de +renouveler les pouvoirs municipaux, et de les rendre illimités et +suffisants pour l'insurrection. Immédiatement après, on désigne un nouveau +commandant-général provisoire: c'est le nommé Henriot, homme grossier, +dévoué à la commune, et commandant du bataillon des sans-culottes. Pour +s'assurer ensuite le secours du peuple, et le maintenir sous les armes +pendant ces momens d'agitation, on arrête qu'il sera donné quarante sous +par jour à tous les citoyens peu aisés qui seront de service, et que ces +quarante sous seront pris immédiatement sur le produit de l'emprunt forcé +sur les riches. C'était un moyen assuré d'appeler au secours de la +commune, et contre la bourgeoisie des sections, tous les ouvriers qui +aimaient mieux gagner quarante sous en prenant part à des mouvemens +révolutionnaires, que d'en gagner trente en se livrant à leurs travaux +accoutumés. + +Pendant qu'on prenait toutes ces déterminations à la commune, les citoyens +de la capitale se réunissaient au bruit du tocsin, et se rendaient en +armes autour du drapeau, placé à la porte de chaque capitaine de section. +Un grand nombre étaient incertains de ce qu'il fallait penser de ces +mouvemens; beaucoup d'entre eux même se demandaient pourquoi on les +réunissait, et ignoraient les mesures prises la nuit dans les sections +et à la commune. Dans cette disposition, ils étaient incapables d'agir et +de résistera ce qui se ferait contre leur opinion, et ils devaient, tout +en désapprouvant l'insurrection, la seconder de leur présence. Plus de +quatre-vingt mille hommes en armes parcouraient Paris avec la plus grande +tranquillité, et se laissaient conduire avec docilité par l'autorité +audacieuse qui avait pris le commandement. + +Les seules sections de la Butte-des-Moulins, du Mail et des +Champs-Elysées, prononcées depuis long-temps contre la commune et la +Montagne, et un peu encouragées par l'appui des girondins dont elles +partageaient les dangers, étaient prêtes à résister. Elles s'étaient +réunies en armes, et attendaient l'événement, dans l'attitude de gens +menacés et prêts à se défendre. Les jacobins, les sans-culottes, effrayés +de ces dispositions, et se les exagérant, couraient dans le faubourg +Saint-Antoine, disant que ces sections révoltées allaient arborer la +cocarde et le drapeau blancs, et qu'il fallait courir au centre de Paris +pour arrêter une explosion des royalistes. Pour exciter un mouvement plus +général, on voulait faire tirer le canon d'alarme. Il était placé au +Pont-Neuf, et il y avait peine de mort contre celui qui le tirerait sans +un décret de la convention. Henriot avait ordonné de tirer; mais le +commandant du poste avait résisté à cet ordre, et demandait un décret. Les +envoyés d'Henriot étaient revenus en force, avaient vaincu la résistance +du poste, et dans le moment, le bruit du canon d'alarme se joignait à +celui du tocsin et de la générale. + +La convention, réunie dès le matin, comme on l'a vu, avait mandé +sur-le-champ toutes les autorités, pour savoir quelle était la situation +de Paris. Garat, présent dans la salle, et occupé à observer Danton, +paraît le premier à la tribune, et rapporte ce que tout le monde connaît, +c'est qu'une assemblée a été tenue à l'Évêché, qu'elle demande une +réparation des injures faites à Paris, et l'abolition de la commission des +douze. A peine Garat a-t-il achevé de parler, que les nouveaux +commissaires, se qualifiant administration du départemens de la Seine, se +présentent à la barre, et déclarent qu'il ne s'agit que d'une insurrection +_toute morale_, ayant pour but la réparation des outrages faits à la ville +de Paris. Ils ajoutent que le plus grand ordre est observé, que chaque +citoyen a juré de respecter les personnes et les propriétés, que les +sections armées parcourent la ville avec calme, et que toutes les +autorités réunies viendront dans la journée faire à la convention leur +profession de foi et leurs demandes. + +Le président Mallarmé fait immédiatement connaître un billet du commandant +de poste au Pont-Neuf, rapportant la contestation qui s'est élevée à +l'occasion du canon d'alarme. Dufriche-Valazé demande aussitôt qu'on +s'enquière des auteurs de ce mouvement, qu'on recherche les coupables qui +ont sonné le tocsin, et qu'on arrête le commandant-général, assez +audacieux pour faire tirer le canon d'alarme sans décret de la convention. +A cette demande, les tribunes et le côté gauche poussent des cris auxquels +il était naturel de s'attendre. Valazé ne se décourage pas; il dit qu'on +ne le fera pas renoncer à son caractère, qu'il est le représentant de +vingt-cinq millions d'hommes, et qu'il fera son devoir jusqu'au bout; il +demande enfin qu'on entende sur-le-champ cette commission des douze si +calomniée, et qu'on écoute son rapport, car ce qui arrive est la preuve +des complots qu'elle n'a cessé de dénoncer. Thuriot veut répondre à +Valazé, la lutte s'engage et le tumulte commence. Mathieu et Cambon +tâchent de se porter pour médiateurs; ils réclament le silence des +tribunes, la modération des orateurs de la droite, et s'efforcent de faire +sentir que dans le moment actuel un combat dans la capitale serait mortel +pour la cause de la révolution, que le calme est le seul moyen de +maintenir la dignité de la convention, et que la dignité est pour elle le +seul moyen de se faire respecter par les malveillans. Vergniaud, disposé +comme Mathieu et Cambon à employer les moyens conciliatoires, dit qu'il +regarde aussi comme mortel à la liberté et à la révolution le combat prêt +à s'engager; il se borne donc à reprocher modérément à Thuriot d'avoir +aggravé les dangers de la commission des douze, en la peignant comme le +fléau de la France dans un moment où tous les mouvemens populaires sont +dirigés contre elle. Il pense qu'il faut la dissoudre si elle a commis des +actes arbitraires, mais l'entendre auparavant; et, comme son rapport +serait inévitablement de nature à exciter les passions, il demande qu'on +en renvoie l'audition et la discussion à un jour plus calme. C'est, selon +lui, le seul moyen de maintenir la dignité de l'assemblée et de prouver sa +liberté. Pour le moment, il importe avant tout de savoir qui a donné dans +Paris l'ordre de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme; on ne +peut donc se dispenser de mander à la barre le commandant-général +provisoire. «Je vous répète, s'écria Vergniaud en finissant, que, quelle +que fût l'issue du combat qui s'engagerait aujourd'hui, il amènerait la +perte de la liberté; jurons donc de rester fermes à notre devoir, et de +mourir tous à notre poste plutôt que d'abandonner la chose publique!» On +se lève aussitôt avec des acclamations, et on prête le serment proposé par +Vergniaud. On dispute ensuite sur la proposition de mander le +commandant-général à la barre. Danton, sur lequel tousvles regards étaient +fixés dans cet instant, et à qui les girondins et les montagnards +semblaient demander s'il était l'auteur des mouvemens de la journée, se +présente à la tribune, et obtient aussitôt une profonde attention. «Ce +qu'il faut avant tout, dit-il, c'est de supprimer la commission des douze. +Ceci est bien autrement important que de mander à la barre le +commandant-général. C'est aux hommes doués de quelques vues politiques que +je m'adresse. Mander Henriot ne fera rien à l'état des choses, car il ne +faut pas s'adresser à l'instrument, mais à la cause des troubles. Or la +cause est cette commission des douze. Je ne prétends pas juger sa conduite +et ses actes; ce n'est pas comme ayant commis des arrestations arbitraires +que je l'attaque, c'est comme impolitique que je vous demande de la +supprimer.--Impolitique! s'écrie-t-on à droite, nous ne comprenons pas +cela!--Vous ne le comprenez pas! reprend Danton; il faut donc vous +l'expliquer. Cette commission n'a été instituée que pour réprimer +l'énergie populaire; elle n'a été conçue que dans cet esprit de +_modérantisme_ qui perdra la révolution et la France. Elle s'est attachée +à poursuivre des magistrats énergiques dont tout le tort était de +réveiller l'ardeur du peuple. Je n'examine pas encore si elle a dans ses +poursuites obéi à des ressentimens personnels, mais elle a montré des +dispositions qu'aujourd'hui nous devons condamner. Vous-mêmes, sur le +rapport de votre ministre de l'intérieur, dont le caractère est si doux, +dont l'esprit est si impartial, si éclairé, vous avez élargi des hommes +que la commission des douze avait renfermés. Que faites-vous donc de la +commission elle-même, puisque vous annulez ses actes?... Le canon a tonné, +le peuple s'est soulevé, mais il faut remercier le peuple de son énergie, +dans l'intérêt de la cause même que nous défendons; et, si vous êtes des +_législateurs politiques_, vous applaudirez vous-mêmes à son ardeur, vous +réformerez vos propres erreurs, et vous abolirez votre commission. Je ne +m'adresse, répète encore Danton, qu'à ces hommes qui ont quelque +intelligence de notre situation, et non à ces êtres stupides qui, dans ces +grands mouvemens, ne savent écouter que leurs passions. N'hésitez donc pas +à satisfaire ce peuple....--Quel peuple? s'écrie-t-on à droite.--Ce +peuple, répond Danton, ce peuple immense qui est notre sentinelle avancée, +qui hait fortement la tyrannie et le lâche _modérantisme_ qui doit la +ramener. Hâtez-vous de le satisfaire, sauvez-le des aristocrates, +sauvez-le de sa propre colère; et si, lorsqu'il sera satisfait, des hommes +pervers, n'importe à quel parti ils appartiennent, voulaient prolonger un +mouvement devenu inutile, Paris lui-même les ferait rentrer dans le +néant.» + +Rabaut Saint-Étienne veut justifier la commission des douze sous le +rapport politique, et s'attache à prouver que rien n'était plus politique +que de créer une commission pour découvrir les complots de Pitt et de +l'Autriche, qui paient tous les désordres de la France. «A bas! +s'écrie-t-on; ôtez la parole à Rabaut!--Non, s'écrie Bazire, +laissez-la-lui, c'est un menteur; je prouverai que sa commission a +organisé dans Paris la guerre civile.» Rabaut veut continuer; Marat +Demande qu'on introduise une députation de la commune. «Laissez-moi donc +achever, dit Rabaut.--La commune!--La commune! la commune! s'écrie-t-on +dans les tribunes et à la Montagne.--Je déclarerai, reprend Rabaut, que, +lorsque j'ai voulu dire la vérité, vous m'avez interrompu.--Eh bien! +concluez, lui dit-on.» Rabaut finit par demander que la commission soit +supprimée, si l'on veut, mais que le comité de salut public soit +immédiatement chargé de poursuivre toutes les recherches qu'elle avait +commencées. + +La députation de la commune insurrectionnelle est introduite. «Un grand +complot a été formé, dit-elle, mais il est découvert. Le peuple qui s'est +soulevé au 14 juillet et au 10 août pour renverser la tyrannie, se lève de +nouveau pour arrêter la contre-révolution. Le conseil général nous envoie +pour vous faire connaître les mesures qu'il a prises. La première a été de +mettre les propriétés sous la sauvegarde des républicains; la seconde de +donner quarante sous par jour aux républicains qui resteront en armes; la +troisième de former une commission qui corresponde avec la convention, +dans ce moment d'agitation. Le conseil général vous demande de fixer à +cette commission une salle voisine de la vôtre, où elle puisse siéger et +se concerter avec vous.» + +A peine la députation a-t-elle cessé de parler, que Guadet se présente +pour répondre à ses demandes. Ce n'était pas celui des girondins dont la +vue était le plus propre à calmer les passions. «La commune, dit-il, en +prétendant qu'elle a découvert un complot, ne s'est trompée que d'un +mot, c'est qu'elle l'a exécuté.» Les cris des tribunes l'interrompent. +Vergniaud demande qu'elles soient évacuées. Un horrible tumulte s'élève, +et pendant longtemps on n'entend que des cris confus. Le président +Mallarmé répète en vain que, si la convention n'est pas respectée, il +usera de l'autorité que la loi lui donne. Guadet occupe toujours la +tribune, et parvient à peine à faire entendre une phrase, puis une autre, +dans les intervalles de ce grand désordre. Enfin il demande que la +Convention interrompe ses délibérations jusqu'à ce que sa liberté soit +assurée, et que la commission des douze soit chargée de poursuivre +sur-le-champ ceux qui ont sonné le tocsin et tiré le canon d'alarme. Une +telle proposition n'était pas faite pour apaiser le tumulte. Vergniaud +veut reparaître à la tribune pour ramener un peu de calme, mais une +nouvelle députation de la municipalité vient reproduire les réclamations +déjà faites. La convention pressée de nouveau ne peut plus résister, et +décrète que les ouvriers requis pour veiller au respect de l'ordre public +et des propriétés, recevront quarante sous par jour, et qu'une salle sera +donnée aux commissaires des autorités de Paris, pour se concerter avec le +comité de salut public. + +Après ce décret, Couthon veut répondre à Guadet, et la journée déjà fort +avancée se consume en discussions sans résultat. Toute la population de +Paris, réunie sous les armes, continue de parcourir la ville avec le plus +grand ordre, et dans la même incertitude. La commune s'occupe à rédiger de +nouvelles adresses relatives à la commission des douze, et l'assemblée ne +cesse pas de s'agiter pour ou contre cette commission. Vergniaud, qui +venait de sortir un moment de la salle, et qui avait été témoin du +singulier spectacle de toute une population ne sachant quel parti prendre +et obéissant aveuglément à la première autorité qui s'en emparait, pense +qu'il faut profiter de ces dispositions, et il fait une motion qui a pour +but d'établir une distinction entre les agitateurs et le peuple parisien, +et de s'attacher celui-ci par un témoignage de confiance. «Je suis loin, +dit-il à l'assemblée, d'accuser la majorité ni la minorité des habitans de +Paris; ce jour servira à faire voir combien Paris aime la liberté. Il +suffit de parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses +patrouilles qui y circulent; il suffit de voir ce beau spectacle pour +décréter que «Paris a bien mérité de la patrie!» A ces mots, toute +l'assemblée se lève et déclare par acclamation que Paris a bien mérité de +la patrie. La Montagne et les tribunes applaudissent, surprises de voir +une telle proposition sortir de la bouche de Vergniaud. Cette motion était +fort adroite sans doute, mais ce n'était pas avec un témoignage flatteur +qu'on pouvait réveiller le zèle des sections, rallier celles qui +désapprouvaient la commune, et leur donner le courage et l'ensemble +nécessaires pour résister à l'insurrection. + +Dans ce moment, la section du faubourg Saint-Antoine, excitée par les +émissaires qui étaient venus lui dire que la Butte-des-Moulins avait +arboré la cocarde blanche, descend dans l'intérieur de Paris avec ses +canons, et s'arrête à quelques pas du Palais-Royal, où la section de la +Butte-des-Moulins s'était retranchée. Celle-ci s'était mise en bataille +dans le jardin, avait fermé toutes les grilles, et se tenait prête, avec +ses canons, à soutenir un siège en cas d'attaque. Au dehors on continuait +à répandre le bruit qu'elle avait la cocarde et le drapeau blancs, et on +excitait la section du faubourg Saint-Antoine à l'attaquer. Cependant +quelques officiers de cette dernière représentent qu'avant d'en venir à +des extrémités, il faut s'assurer des faits et tâcher de s'entendre. Ils +se présentent aux grilles et demandent à parler aux officiers de la +Butte-des-Moulins. On les reçoit, et ils ne trouvent partout que les +couleurs nationales. Alors on s'explique, on s'embrasse de part et +d'autre. Les officiers retournent à leurs bataillons, et bientôt les deux +sections réunies se confondent et parcourent ensemble les rues de Paris. + +Ainsi la soumission devenait de plus en plus générale, et on laissait la +nouvelle commune poursuivre ses débats avec la convention. Dans ce moment, +Barrère, toujours prêt à fournir les projets moyens, proposait au nom du +comité de salut public d'abolir la commission des douze, mais en même +temps de mettre la force armée à la disposition de la convention. Tandis +qu'il développe son projet, une nouvelle députation vient pour la +troisième fois exprimer ses dernières intentions à l'assemblée, au nom du +départemens, de la commune, et des commissaires des sections +extraordinairement réunis à l'Évêché. + +Le procureur-syndic du départemens, l'Huillier, a la parole. +«Législateurs, dit-il, depuis longtemps la ville et le départemens de +Paris sont calomniés aux yeux de l'univers. Les mêmes hommes qui ont voulu +perdre Paris dans l'opinion publique sont les fauteurs des massacres de +la Vendée; ce sont eux qui flattent et soutiennent les espérances de nos +ennemis; ce sont eux qui avilissent les autorités constituées, qui +cherchent à égarer le peuple pour avoir le droit de s'en plaindre; ce sont +eux qui vous dénoncent des complots imaginaires pour en créer de réels; ce +sont eux qui vous ont demandé le comité des douze pour opprimer la liberté +du peuple; ce sont eux enfin qui, par une fermentation criminelle, par des +adresses controuvées, par leur correspondance, entretiennent les haines et +les divisions dans votre sein, et privent la patrie du plus grand des +bienfaits, d'une bonne constitution qu'elle a achetée par tant de +sacrifices.» + +Après cette véhémente apostrophe, l'Huillier dénonce des projets de +fédéralisme, déclare que la ville de Paris veut périr pour le maintien de +l'unité républicaine; et demande justice des paroles fameuses d'Isnard, +_Paris sera rayé de la liste des cités_. + +«Législateurs, s'écrie-t-il, le projet de détruire Paris serait-il bien +formé! voudriez-vous dissoudre ce dépôt sacré des arts et des +connaissances humaines!» Après ces lamentations affectées, il demande +vengeance contre Isnard, contre les douze, et contre _beaucoup d'autres +coupables_, tels que Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot, +Barbaroux, Roland, Lebrun, Clavière, etc. + +Le côté droit garde le silence. Le côté gauche et les tribunes +applaudissent. Le président Grégoire répond à l'Huillier par des éloges +emphatiques de Paris, et invite la députation aux honneurs de la séance. +Les pétitionnaires qui la composaient étaient mêlés à une foule de gens du +peuple. Trop nombreux pour rester tous à la barre, ils vont se placer du +côté de la Montagne, qui les accueille avec empressement et leur ouvre ses +rangs. Alors une multitude inconnue se répand dans la salle, et se confond +avec l'assemblée. Les tribunes, à ce spectacle de _fraternité_ entre les +représentans et le peuple, retentissent d'applaudissemens. Osselin demande +aussitôt que la pétition soit imprimée, et qu'on délibère sur son contenu, +rédigé en projet par Barrère: «Président, s'écrie Vergniaud, consultez +l'assemblée pour savoir si elle veut délibérer dans l'état où elle se +trouve!--Aux voix le projet de Barrère! s'écrie-t-on à gauche.--Nous +protestons, s'écrie-t-on à droite, contre toute délibération.--La +convention n'est pas libre, dit Doulcet.---Eh bien, reprend Levasseur, que +les membres du côté gauche se portent vers la droite, et alors la +convention sera distincte des pétitionnaires, et pourra délibérer.» A +cette proposition, la Montagne s'empresse de passer à droite. Pour un +moment les deux côtés se confondent et les bancs de la Montagne sont +entièrement abandonnés aux pétitionnaires. On met aux voix l'impression de +l'adresse, et elle est décrétée. «Aux voix! répète-t-on ensuite, le projet +de Barrère!--Nous ne sommes pas libres, répondent plusieurs membres de +l'assemblée.--Je demande, s'écrie Vergniaud, que la convention aille se +réunir à la force armée qui l'entoure, pour y chercher protection contre +la violence qu'elle subit.» En achevant ces mots, il sort suivi d'un grand +nombre de ses collègues. La Montagne et les tribunes applaudissent avec +ironie au départ du côté droit; la Plaine reste indécise et effrayée. «Je +demande, dit aussitôt Chabot, qu'on fasse l'appel nominal pour signaler +les absens qui désertent leur poste.» Dans ce moment, Vergniaud et ceux +qui l'avaient suivi rentrent avec un air de douleur et comme tout-à-fait +accablés; car cette démarche, qui pouvait être grande, si elle eût été +secondée, devenait petite et ridicule en ne l'étant pas. Vergniaud essaie +de parler, mais Robespierre ne veut pas lui céder la tribune qu'il +occupait. Il y reste, et réclame des mesures promptes et énergiques pour +satisfaire le peuple; il demande qu'à la suppression de la commission des +douze on joigne des mesures sévères contre ses membres; il s'étend ensuite +longuement sur la rédaction du projet de Barrère, et s'oppose à l'article +qui attribuait la disposition de la force armée à la convention. «Concluez +donc, lui dit Vergniaud impatient.--Oui, reprend Robespierre, je vais +conclure et contre vous! Contre vous, qui, après la révolution du 10 août, +avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui +n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez +voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez! Ma +conclusion, c'est le décret d'accusation contre tous les complices de +Dumouriez, et contre ceux désignés par les pétitionnaires.» + +Après de longs et nombreux applaudissemens, un décret est rédigé, mis aux +voix, et adopté au milieu d'un tumulte qui permet à peine de distinguer +s'il a réuni un nombre suffisant de suffrages. Il porte: que la commission +des douze est supprimée; que ses papiers seront saisis pour en être fait +le rapport sous trois jours; que la force armée est en réquisition +permanente; que les autorités constituées rendront compte à la convention +des moyens pris pour assurer la tranquillité publique; que les complots +dénoncés seront poursuivis, et qu'une proclamation sera faite pour donner +à la France une juste idée de cette journée, que les malveillans +chercheront sans doute à défigurer. + +Il était dix heures du soir, et déjà les jacobins, la commune, se +plaignaient de ce que la journée s'écoulait sans produire de résultat. Ce +décret rendu, quoiqu'il ne décide encore rien quant à la personne des +girondins, est un premier succès dont on se réjouit, et dont on force la +convention opprimée à se réjouir aussi. La commune ordonne aussitôt +d'illuminer la ville entière; on fait une promenade civique aux flambeaux; +les sections marchent confondues, celle du faubourg Saint-Antoine avec +celles de la Butte-des-Moulins et du Mail. Des députés de la Montagne et +le président sont obligés d'assister à ce cortège, et les vainqueurs +forcent les vaincus eux-mêmes à célébrer leur victoire. + +Le caractère de la journée était assez évident. Les insurgés avaient +prétendu faire toutes choses avec des formes. Ils ne voulaient point +dissoudre la convention, mais en obtenir ce qu'ils exigeaient, en +paraissant lui conserver leur respect. Les faibles membres de la Plaine se +prêtaient volontiers à ce mensonge, qui tendait à les faire regarder +encore comme libres, quoique en fait ils obéissent. On avait en effet +aboli la commission des douze, et renvoyé l'examen de sa conduite à trois +jours, afin de ne pas avoir l'air de céder. On n'avait pas attribué à la +convention la disposition de la force armée, mais on avait décidé qu'il +lui serait rendu compte des mesures prises, pour lui conserver ainsi les +apparences de la souveraineté. On ordonnait enfin une proclamation, pour +répéter officiellement que la convention n'avait pas peur, et qu'elle +était parfaitement libre. + +Le lendemain, Barrère fut chargé de rédiger la proclamation, et il +travestit les événemens du 31 mai avec cette rare dextérité qui le faisait +toujours rechercher quand il s'agissait de fournir aux faibles un prétexte +honnête de céder aux forts. Des mesures trop rigoureuses avaient excité, +disait-il, du mécontentement; le peuple s'était levé avec énergie, mais +avec calme, s'était montré toute la journée couvert de ses armes, avait +proclamé le respect des propriétés, avait respecté la liberté de la +convention, la vie de chacun de ses membres, et demandé une justice qu'on +s'était empressé de lui rendre. C'est ainsi que Barrère s'exprimait à +l'égard de l'abolition de cette commission des douze, dont il était +lui-même l'auteur. + +Le 1er juin, la tranquillité était loin d'être rétablie; la réunion à +l'Évêché continuait ses délibérations; le départemens, la commune, +toujours convoqués extraordinairement, étaient en séance; le bruit n'avait +pas cessé dans les sections; et de toutes part on disait qu'on n'avait +obtenu que la moitié de ce qu'on désirait, puisque les vingt-deux +siégeaient encore dans la convention. Le trouble régnait donc toujours +dans Paris, et on s'attendait à de nouvelles scènes pour le lendemain +dimanche, 2 juin. + +Toute la force positive et matérielle se trouvait dans la réunion +insurrectionnelle de l'Évêché, et la force légale dans le comité de salut +public, revêtu de tous les pouvoirs extraordinaires de la convention. Une +salle avait été assignée dans la journée du 31 mai, pour que les autorités +constituées y vinssent correspondre avec le comité de salut public. +Pendant toute la journée du 1er juin, le comité de salut public ne cessa +de demander les membres de l'assemblée insurrectionnelle, pour savoir ce +que voulait encore cette commune révoltée. Ce qu'elle voulait était trop +évident: c'était ou l'arrestation ou la destitution des députés qui lui +avaient si courageusement résisté. Tous les membres du comité de salut +public étaient profondément affectés de ce projet. Delmas, Treilhard, +Bréard, s'en affligeaient sincèrement. Cambon, grand partisan, comme il le +disait toujours, _du pouvoir révolutionnaire_, mais scrupuleusement +attaché à la légalité, s'indignait de l'audace de la commune, et disait à +Bouchotte, successeur de Beurnonville, et comme Pache, complaisant des +jacobins: «Ministre de la guerre, nous ne sommes pas aveugles; je vois +très bien que des employés de vos bureaux sont parmi les chefs et les +meneurs de tout ceci.» Barrère, malgré ses ménagemens accoutumés, +commençait aussi à s'indigner, et à le dire: «Il faudra voir, répétait-il, +dans cette triste journée, si c'est la commune de Paris qui représente la +république française, ou si c'est la convention.» Le jacobin Lacroix, ami +et lieutenant de Danton, paraissait embarrassé aux yeux de ses collègues +de l'attentat qui se préparait contre les lois et la représentation +nationale. Danton, qui s'était borné à approuver et à désirer fortement +l'abolition de la commission des douze, parce qu'il ne voulait rien de ce +qui arrêtait l'énergie populaire, Danton aurait souhaité qu'on respectât +la représentation nationale; mais il prévoyait de la part des girondins de +nouveaux éclats et une nouvelle résistance à la marche de la révolution, +et eût désiré trouver un moyen de les éloigner sans les proscrire. Garat +lui en offrit un, qu'il saisit avec empressement. Tous les ministres +étaient présens au comité; Garat s'y trouvait avec ses collègues. +Profondément affligé de la situation où se trouvaient, les uns à l'égard +des autres, les chefs de la révolution, il conçut une idée généreuse qui +aurait pu ramener la concorde. «Souvenez-vous, dit-il aux membres du +comité, et particulièrement à Danton, des querelles de Thémistocle et +d'Aristide, de l'obstination de l'un à refuser ce qui était proposé par +l'autre, et des dangers qu'ils firent courir à leur patrie. Souvenez-vous +de la générosité d'Aristide, qui, profondément pénétré des maux qu'ils +causaient tous deux à leur pays, eut la magnanimité de s'écrier: O +Athéniens, vous ne pouvez être tranquilles et heureux, que lorsque vous +nous aurez jetés, Thémistocle et moi, dans le Barathre! Eh bien! ajoute +Garat, que les chefs des deux côtés de l'assemblée se répètent les paroles +d'Aristide, et qu'ils s'exilent volontairement, et en nombre égal, de +l'assemblée. Dès ce jour les discordes se calmeront; il restera dans +l'assemblée assez de talens pour sauver la chose publique, et la patrie +bénira, dans leur magnifique ostracisme, ces hommes qui se seront annulés +pour la pacifier.» A cette idée généreuse, tous les membres du comité sont +émus. Delmas, Barrère, le chaud Cambon, sont enchantés de ce projet. +Danton, qui était ici le premier sacrifié, Danton se lève, les larmes aux +yeux, et dit à Garat: «Vous avez raison, je vais à la convention proposer +cette idée, et je m'offrirai à me rendre le premier en otage à Bordeaux.» +On se sépare tout pleins de ce noble projet, pour aller le communiquer aux +chefs des deux partis. On s'adresse particulièrement à Robespierre, à qui +une telle abnégation ne pouvait convenir, et qui répond que ce n'est là +qu'un piège tendu à la Montagne pour écarter ses plus courageux +défenseurs. De ce projet il ne reste plus alors qu'une seule partie +exécutable, c'est l'exil volontaire des girondins, les montagnards +Refusant de s'y soumettre eux-mêmes. C'est Barrère qui est chargé, au nom +du comité de salut public, de proposer aux uns un sacrifice que les autres +n'avaient pas la générosité d'accepter. Barrère rédige donc un projet pour +proposer aux vingt-deux et aux membres de la commission des douze de se +démettre volontairement de leurs fonctions. + +Dans ce moment, le projet définitif de la seconde insurrection s'arrêtait +à l'assemblée de l'Évêché. On se plaignait, là, ainsi qu'aux Jacobins, de +ce que l'énergie de Danton s'était ralentie depuis l'abolition de la +commission des douze. Marat proposait d'aller exiger de la convention la +mise en accusation des vingt-deux, et conseillait de l'exiger par force. +On rédigeait même une pétition courte et énergique pour cet objet. On +arrêtait le plan de l'insurrection, non dans l'assemblée, mais dans le +comité d'exécution, chargé de ce qu'on appelait _les moyens de salut +public_, et composé des Varlet, des Dobsen, des Gusman, et de tous ces +hommes qui s'étaient constamment agités depuis le 21 janvier. Ce comité +décida de faire entourer la convention par la force armée, et de consigner +ses membres dans la salle, jusqu'à ce qu'elle eût rendu le décret exigé. +Pour cela, on devait faire rentrer dans Paris les bataillons destinés pour +la Vendée, qu'on avait eu soin de retenir, sous divers prétextes, dans les +casernes de Courbevoie. On croyait pouvoir obtenir de ces bataillons, et +de quelques autres dont on disposait, ce qu'on n'aurait peut-être pas +obtenu de la garde des sections. En entourant le Palais-National de ces +hommes dévoués, et en maintenant, comme au 31 mai, le reste de la force +armée dans la docilité et l'ignorance, on devait facilement venir à bout +de la résistance de la convention. C'est Henriot qui fut encore chargé de +commander les troupes autour du Palais-National. + +C'était là ce qu'on s'était promis pour le lendemain dimanche 2 juin; mais +dans la soirée du samedi on voulait voir si une dernière démarche ne +suffirait pas, et essayer quelques nouvelles sommations. Dans cette +soirée, en effet, on fait battre la générale et sonner le tocsin, et le +comité de salut public s'empresse de convoquer la convention, pour siéger +au milieu de cette nouvelle tempête. + +Dans ce moment, les girondins, réunis une dernière fois, dînaient +ensemble, pour se consulter sur ce qui leur restait à faire. Il était +évident à leurs yeux que l'insurrection actuelle ne pouvait plus avoir +pour objet, ni _des presses à briser_, comme avait dit Danton, ni une +commission à supprimer, et qu'il s'agissait définitivement de leurs +personnes. Les uns conseillaient de rester fermes à leur poste, et de +mourir sur la chaise curule, en défendant jusqu'au bout le caractère dont +ils étaient revêtus. Pétion, Buzot, Gensonné, penchaient pour cette grave +et magnanime résolution. Barbaroux, sans calculer les résultats, ne +suivant que les inspirations de son âme héroïque, voulait aller braver ses +ennemis par sa présence et son courage. D'autres enfin, et Louvet était le +plus ardent à soutenir cette dernière opinion, proposaient d'abandonner +sur-le-champ la convention, où ils n'avaient plus rien à faire d'utile, où +la Plaine n'avait plus assez de courage pour leur donner ses suffrages, et +où la Montagne et les tribunes étaient résolues à couvrir leurs voix par +des huées. Ils voulaient se retirer dans leurs départemens, fomenter +l'insurrection déjà presque déclarée, et revenir en force à Paris venger +les lois et la représentation nationale. Chacun soutenait son avis, et on +ne savait auquel s'arrêter. Le bruit du tocsin et de la générale oblige +les infortunés convives à quitter la table, et à chercher un asile avant +d'avoir pris une résolution. Ils se rendent alors chez l'un d'eux, moins +compromis que les autres, et non inscrit sur la fameuse liste des +vingt-deux, chez Meilhan, qui les avait déjà reçus, et qui habitait, rue +des Moulins, un logement vaste, où ils pouvaient se réunir en armes. Ils +s'y rendent en hâte, à part quelques-uns qui avaient d'autres moyens de se +mettre à couvert. + +La convention s'était réunie au bruit du tocsin. Très peu de membres +étaient présens, et tous ceux du côté droit manquaient. Lanjuinais seul, +empressé de braver tous les dangers, s'y était rendu pour dénoncer le +complot, dont la révélation n'apprenait rien à personne. Après une séance +assez orageuse et assez courte, la convention répondit aux pétitionnaires +de l'Évêché, que, vu le décret qui enjoignait au comité de salut public de +lui faire un rapport sur les vingt-deux, elle n'avait pas à statuer sur la +nouvelle demande de la commune. On se sépara en désordre, et les conjurés +renvoyèrent au lendemain matin l'exécution définitive de leur projet. + +La générale et le tocsin se firent entendre toute la nuit du samedi au +dimanche matin, 2 juin 1793. Le canon d'alarme gronda, et toute la +population de Paris fut en armes dès la pointe du jour. Près de +quatre-vingt mille hommes étaient rangés autour de la convention, mais +plus de soixante-quinze mille ne prenaient aucune part à l'événement, et +se contentaient d'y assister l'arme au bras. Quelques bataillons dévoués +de canonniers étaient rangés sous le commandement de Henriot, autour du +Palais-National. Ils avaient cent soixante-trois bouches à feu, des +caissons, des grils à rougir les boulets, des mèches allumées, et tout +l'appareil militaire capable d'imposer aux imaginations. Dès le matin on +avait fait rentrer dans Paris les bataillons dont le départ pour la Vendée +avait été retardé; on les avait irrités en leur persuadant qu'on venait de +découvrir des complots dont les chefs étaient dans la convention, et qu'il +fallait les en arracher. On assure qu'à ces raisons on ajouta des +assignats de cent sous. Ces bataillons, ainsi entraînés, marchèrent des +Champs-Elysées à la Madeleine, de la Madeleine au boulevard, et du +boulevard au Carrousel, prêts à exécuter tout ce que les conjurés +voudraient leur prescrire. + +Ainsi la convention, serrée à peine par quelques forcenés, semblait +assiégée par quatre-vingt mille hommes. Mais quoiqu'elle ne fût réellement +pas assiégée, elle n'en courait pas moins de danger, car les quelques +mille hommes qui l'entouraient étaient disposés à se livrer contre elle +aux derniers excès. + +Les députés de tous les côtés se trouvaient à la séance. La Montagne, la +Plaine, le côté droit, occupaient leurs bancs. Les députés proscrits, +réunis en grande partie chez Meilhan, où ils avaient passé la nuit, +voulaient se rendre aussi à leur poste. Buzot faisait des efforts pour se +détacher de ceux qui le retenaient, et aller expirer au sein de la +convention. Cependant on était parvenu à l'en empêcher. Barbaroux seul, +réussissant à s'échapper, vint à la convention pour déployer dans cette +journée un sublime courage. On engagea les autres à rester réunis dans +leur asile en attendant l'issue de cette séance terrible. + +La séance de la convention commence, et Lanjuinais, résolu aux derniers +efforts pour faire respecter la représentation nationale, Lanjuinais, que +ni les tribunes, ni la Montagne, ni l'imminence du danger, ne peuvent +intimider, est le premier à demander la parole. A sa demande, les murmures +les plus violens retentissent. «Je viens, dit-il, vous occuper des moyens +d'arrêter les nouveaux mouvemens qui vous menacent!--A bas! à bas! +s'écrie-t-on, il veut amener la guerre civile.--Tant qu'il sera permis, +Reprend Lanjuinais, de faire entendre ici ma voix, je ne laisserai pas +avilir dans ma personne le caractère de représentant du peuple! Jusqu'ici, +vous n'avez rien fait, vous avez tout souffert; vous avez sanctionné tout +ce qu'on a exigé de vous. Une assemblée insurrectionnelle se réunit, elle +nomme un comité chargé de préparer la révolte, un commandant provisoire +chargé de commander les révoltés; et cette assemblée, ce comité, ce +commandant, vous souffrez tout cela!» Des cris épouvantables interrompent +à chaque instant les paroles de Lanjuinais; enfin la colère qu'il inspire +devient telle, que plusieurs députés de la Montagne, Drouet, Robespierre, +Lejeune, Julien, Legendre, se lèvent de leurs bancs, courent à la tribune, +et veulent l'en arracher. Lanjuinais résiste et s'y attache de toutes ses +forces. Le désordre est dans toutes les parties de l'assemblée, et les +hurlemens des tribunes achèvent de rendre cette scène la plus effrayante +qu'on eût encore vue. Le président se couvre et parvient à faire entendre +sa voix. «La scène qui vient d'avoir lieu, dit-il, est des plus +affligeantes. La liberté périra si vous continuez à vous conduire de même; +je vous rappelle à l'ordre, vous qui vous êtes ainsi portés à cette +tribune!» Un peu de calme se rétablit, et Lanjuinais, qui ne craignait +pas les propositions chimériques, quand elles étaient courageuses, demande +qu'on casse les autorités révolutionnaires de Paris, c'est-à-dire que ceux +qui sont désarmés sévissent contre ceux qui sont en armes. A peine a-t-il +achevé, que les pétitionnaires de la commune se présentent de nouveau. +Leur langage est plus bref et plus énergique que jamais. _Les citoyens de +Paris n'ont point quitté les armes depuis quatre jours. Depuis quatre +jours, ils réclament auprès de leurs mandataires leurs droits indignement +violés, et depuis quatre jours leurs mandataires se rient de leur calme et +de leur inaction.... Il faut qu'on mette les conspirateurs en état +d'arrestation provisoire, il faut qu'on sauve le peuple sur-le-champ, ou +il _va se sauver lui-même!_ A peine les pétitionnaires ont-ils achevé de +parler que Billaud-Varennes et Tallien demandent le rapport sur cette +pétition, séance tenante et sans désemparer. D'autres en grand nombre +demandent l'ordre du jour. Enfin, au milieu du tumulte, l'assemblée, +animée par le danger, se lève, et vote l'ordre du jour, sur le motif qu'un +rapport a été ordonné au comité de salut public sous trois jours. A cette +décision, les pétitionnaires sortent en poussant des cris, en faisant des +menaces, et en laissant apercevoir des armes cachées. Tous les hommes qui +étaient dans les tribunes se retirent comme pour aller exécuter un projet, +et il n'y reste que les femmes. Un grand bruit se fait au dehors, et on +entend crier _aux armes! aux armes!_ Dans ce moment plusieurs députés +veulent représenter à l'assemblée que la détermination qu'elle a prise est +imprudente, qu'il faut terminer une crise dangereuse, en accordant ce qui +est demandé, et en mettant en arrestation provisoire les vingt-deux +députés accusés. «Nous irons tous, tous en prison,» s'écrie +Larevellière-Lépaux. Cambon annonce alors que, dans une demi-heure, le +comité de salut public fera son rapport. Le rapport était ordonné sous +trois jours, mais le danger, toujours plus pressant, avait engagé les +comités à se hâter. Barrère se présente en effet à la tribune, et propose +l'idée de Garat, qui la veille avait ému tous les membres du comité, que +Danton avait embrassée avec chaleur, que Robespierre avait repoussée, et +qui consistait en un exil volontaire et réciproque des chefs des deux +partis. Barrère, ne pouvant pas la proposer aux montagnards, la propose +aux vingt-deux. «Le comité, dit-il, n'a eu le temps d'éclaircir aucun +fait, d'entendre aucun témoin; mais, vu l'état politique et moral de la +convention, il croit que la suspension volontaire des députés désignés +produirait le plus heureux effet, et sauverait la république d'une crise +funeste, dont l'issue est effrayante à prévoir.» + +A peine a-t-il achevé de parler, qu'Isnard se rend le premier à la +tribune, et dit que, dès qu'on mettra en balance un homme et la patrie, il +n'hésitera jamais, et que non seulement il renonce à ses fonctions, mais à +la vie, s'il le faut. Lanthenas imite l'exemple d'Isnard, et abdique ses +fonctions. Fauchet offre sa démission et sa vie à la république. +Lanjuinais, qui ne pensait pas qu'il fallût céder, se présente à la +tribune, et dit: «Je crois que jusqu'à ce moment j'ai montré assez +d'énergie pour que vous n'attendiez de moi ni suspension, ni +démission....» A ces mots des cris éclatent dans l'assemblée. Il promène +un regard assuré sur ceux qui l'interrompent. «Le sacrificateur, +s'écrie-t-il, qui traînait jadis une victime à l'autel la couvrait de +fleurs et de bandelettes, et ne l'insultait pas.... On veut le sacrifice +de nos pouvoirs, mais les sacrifices doivent être libres, et nous ne le +sommes pas! On ne peut ni sortir d'ici, ni se mettre aux fenêtres; les +canons sont braqués, on ne peut émettre aucun voeu, et je me tais.» +Barbaroux succède à Lanjuinais, et refuse avec autant de courage la +démission qu'on lui demande. «Si la convention, dit-il, ordonne ma +démission, je me soumettrai; mais comment puis-je me démettre de mes +pouvoirs, lorsqu'une foule de départemens m'écrivent et m'assurent que +j'en ai bien usé, et m'engagent à en user encore? J'ai juré de mourir à +mon poste, et je tiendrai mon serment.» Dusaulx offre sa démission. «Quoi! +s'écrie Marat, doit-on donner à des coupables l'honneur du dévouement? Il +faut être pur pour offrir des sacrifices à la patrie; c'est à moi, vrai +martyr, à me dévouer; j'offre donc ma suspension du moment que vous aurez +ordonné la mise en arrestation des députés accusés. Mais, ajoute Marat, la +liste est mal faite; au lieu du vieux radoteur Dusaulx, du pauvre d'esprit +Lanthenas, et de Ducos, coupable seulement de quelques opinions erronées, +il faut y placer Fermont et Valazé, qui méritent d'y être et qui n'y sont +pas.» + +Dans le moment, un grand bruit se fait entendre aux portes de la salle. +Lacroix entre tout agité, et poussant des cris; il dit lui-même qu'on +n'est plus libre, qu'il a voulu sortir de la salle, et qu'il ne l'a pu. +Quoique montagnard et partisan de l'arrestation des vingt-deux, Lacroix +était indigné de l'attentat de la commune, qui faisait consigner les +députés dans le Palais-National. + +Depuis le refus de statuer sur la pétition de la commune, la consigne +avait été donnée, à toutes les portes, de ne plus laisser sortir un seul +député. Plusieurs avaient vainement essayé de s'évader; Gorsas seul était +parvenu à s'échapper, et il était allé engager les girondins, restés chez +Meilhan, à se cacher où ils pourraient, et à ne pas se rendre à +l'assemblée. Tous ceux qui essayèrent de sortir furent forcément retenus. +Boissy-d'Anglas se présente à une porte, reçoit les plus mauvais +traitemens, et rentre en montrant ses vêtemens déchirés. A cette vue, +toute l'assemblée s'indigne, et la Montagne elle-même s'étonne. On mande +les auteurs de cette consigne, et on rend un décret illusoire qui appelle +à la barre le commandant de la force armée. + +Barrère prenant alors la parole, et s'exprimant avec une énergie qui ne +lui était pas ordinaire, dit que l'assemblée n'est pas libre, qu'elle +délibère sous l'empire de tyrans cachés, que dans le comité +insurrectionnel se trouvent des hommes dont on ne peut pas répondre, des +étrangers suspects, tels que l'Espagnol Gusman et autres; qu'à la porte +de la salle on distribue des assignats de cinq livres aux bataillons +destinés pour la Vendée, et qu'il faut s'assurer si la convention est +respectée encore ou ne l'est plus. En conséquence, il propose à +l'assemblée de se rendre tout entière au milieu de la force armée, pour +s'assurer qu'elle n'a rien à craindre, et que son autorité est encore +reconnue. Cette proposition, déjà faite par Garat le 25 mai, renouvelée +par Vergniaud le 31, est aussitôt adoptée. Hérault-Séchelles, dont on se +servait dans toutes les occasions difficiles, est mis à la tête de +l'assemblée comme président, et tout le côté droit et la Plaine se lèvent +pour le suivre. La Montagne seule reste à sa place. Alors les derniers +députés de la droite reviennent, et lui reprochent de ne pas partager le +danger commun. Les tribunes au contraire engagent avec des signes les +montagnards à rester sur leurs bancs, comme si un grand péril les menaçait +au dehors. Cependant les montagnards cèdent par un sentiment de pudeur, et +toute la convention, ayant à sa tête Hérault-Séchelles, se présente dans +les cours du Palais-National, et du côté du Carrousel. Les sentinelles +s'écartent et laissent passer l'assemblée. Elle arrive en présence des +canonniers, à la tête desquels se trouvait Henriot. Le président lui +signifie d'ouvrir passage à l'assemblée. «Vous ne sortirez pas, leur dit +Henriot, que vous n'ayez livré les vingt-deux.--Saisissez ce rebelle,» dit +le président aux soldats. Alors Henriot faisant reculer son cheval, et +s'adressant à ses canonniers, leur dit: «Canonniers, à vos pièces!» +Quelqu'un aussitôt saisit fortement Hérault-Séchelles par le bras, et le +ramène d'un autre côté. On se rend dans le jardin pour renouveler la même +expérience. Quelques groupes criaient _vive la nation!_ d'autres _vive la +convention! vive Marat! à bas le côté droit!_ Hors du jardin, des +bataillons, autrement disposés que ceux qui entouraient le Carrousel, +faisaient signe aux députés de venir les joindre. La convention, pour s'y +rendre, s'avance vers le Pont-Tournant, mais là elle trouve un nouveau +bataillon qui lui ferme la sortie du jardin. Dans ce moment, Marat, +entouré de quelques enfans qui criaient _vive Marat!_ s'approche du +président, et lui dit: «Je somme les députés qui ont abandonné leur poste +d'y retourner.» + +L'assemblée en effet, dont ces épreuves répétées ne faisaient que +prolonger l'humiliation, rentre dans la salle de ses séances, et chacun +reprend sa place. Couthon monte alors à la tribune. «Vous voyez bien, +dit-il avec une assurance qui confond l'assemblée, que vous êtes +respectés, obéis par le peuple; vous voyez que vous êtes libres, et que +vous pouvez voter sur la question qui vous est soumise; hâtez-vous donc de +satisfaire aux voeux du peuple.» Legendre propose de retrancher de la +liste des vingt-deux ceux qui ont offert leur démission, et d'excepter de +la liste des douze Boyer-Fonfrède et Saint-Martin, qui se sont opposés aux +arrestations arbitraires; il propose de les remplacer par Lebrun et +Clavière. Marat insiste pour qu'on raie de la liste Lanthenas, Ducos et +Dusaulx, et qu'on y ajoute Fermont et Valazé. Ces propositions sont +adoptées; et on est prêt à passer aux voix. La Plaine intimidée commençait +à dire qu'après tout les députés mis en arrestation chez eux ne seraient +pas tant à plaindre, et qu'il fallait mettre fin à cette scène terrible. +Le côté droit demande l'appel nominal pour faire honte aux membres du +_ventre_ de leur faiblesse; mais l'un d'eux fournit à ses collègues un +moyen honnête pour sortir de cette situation difficile. Il ne vote pas, +dit-il, parce qu'il n'est pas libre. A son exemple, les autres refusent de +voter. Alors la Montagne seule, et quelques autres membres, décrètent la +mise en arrestation des députés dénoncés par la commune. + +Tel fut le célèbre événement du 2 juin, plus connu sous le nom du 31 mai. +Ce fut contre la représentation nationale un vrai 10 août; car, les +députés une fois en arrestation chez eux, il ne restait plus qu'à les +faire monter sur l'échafaud, et c'était peu difficile. Ici finit une ère +principale de la révolution, qui a servi de préparation à la plus terrible +et à la plus grande de toutes, et dont il faut se rappeler l'ensemble pour +la bien apprécier. Au 10 août, la révolution, ne contenant plus ses +défiances, attaque le palais du monarque, pour se délivrer de craintes +insupportables. La première idée qu'on a, c'est de suspendre Louis XVI, +et d'ajourner son sort à la réunion de la prochaine convention nationale. +Le monarque suspendu, et le pouvoir restant aux mains des différentes +autorités populaires, naît la question de savoir comment on usera de ce +pouvoir. Alors les divisions qui s'étaient déjà prononcées entre les +partisans de la modération et ceux d'une énergie inexorable, éclatent sans +ménagement: la commune, composée de tous les hommes ardens, attaque la +législative et l'insulte en la menaçant du tocsin. Dans ce moment, la +coalition, ranimée par le 10 août, se presse d'avancer; le danger +augmente, provoque de plus en plus la violence, décrie la modération, et +poussé les passions aux plus grands excès. Longwy, Verdun tombent au +pouvoir de l'ennemi. En voyant approcher Brunswick, on devance les +cruautés qu'il annonce dans ses manifestes, et on frappe de terreur ses +partisans cachés, par les épouvantables journées de septembre. Bientôt, +sauvée par le beau sang-froid de Dumouriez, la France a le temps de +s'agiter encore pour cette grande question de l'usage modéré ou +impitoyable du pouvoir. Septembre devient un pénible sujet de reproches: +les modérés s'indignent; les violens veulent qu'on se taise sur des maux +qu'ils disent inévitables et irréparables. De cruelles personnalités +ajoutent les haines individuelles aux haines d'opinion; la discorde est +excitée au plus haut point. Alors arrive le moment de statuer sur le sort +de Louis XVI. On fait sur sa personne l'application des deux systèmes; +celui de la modération est vaincu, celui de la violence l'emporte; et, en +immolant le roi, la révolution rompt définitivement avec la royauté et +avec tous les trônes. + +La coalition, ranimée encore par le 21 janvier, comme elle l'avait été +déjà par le 10 août, réagit de nouveau et nous fait essuyer des revers. +Dumouriez, arrêté dans ses progrès par des circonstances contraires et par +le désordre de toutes les administrations, s'irrite contre les jacobins +auxquels il impute ses revers, sort alors de son indifférence politique, +se prononce tout à coup pour la modération, la compromet en employant pour +elle son épée et l'étranger, et échoue enfin contre la révolution, après +avoir mis la république dans le plus grand péril. Dans ce même moment la +Vendée se lève; les départemens, tous modérés, deviennent menaçans; jamais +le danger ne fut plus grand pour la révolution. Des revers, des trahisons, +fournissent aux jacobins un prétexte pour calomnier les républicains +modérés, et un motif pour demander la dictature judiciaire et exécutive. +Ils proposent un essai de tribunal révolutionnaire et de comité de salut +public. Vive dispute à ce sujet. Les deux partis en viennent, sur ces +questions, aux dernières extrémités; ils ne peuvent plus demeurer en +présence. Au 10 mars, les jacobins tentent de frapper les chefs des +girondins, mais leur tentative, trop prématurée, échoue. Alors ils se +préparent mieux; ils provoquent des pétitions, soulèvent des sections et +s'insurgent légalement. Les girondins résistent en instituant une +commission chargée de poursuivre les complots de leurs adversaires; cette +commission agit contre les jacobins, les soulève et est emportée dans un +orage. Replacée le lendemain, elle est emportée de nouveau dans l'horrible +tempête du 31 mai. Enfin, le 2 juin, ses membres et les députés qu'elle +devait défendre, sont enlevés du sein de la représentation nationale, et, +comme Louis XVI, la décision de leur sort est ajournée à une époque où la +violence sera suffisante pour les conduire à l'échafaud. + +Tel est donc l'espace que nous avons parcouru depuis le 10 août jusqu'au +31 mai. C'est une longue lutte entre les deux systèmes sur l'emploi des +moyens. Le danger toujours croissant a rendu la dispute toujours plus +vive, plus envenimée, et la généreuse députation de la Gironde, épuisée +Pour avoir voulu sauver septembre, pour avoir voulu empêcher le 21 +janvier, le tribunal révolutionnaire et le comité de salut public, expire +lorsque le danger plus grand a rendu la violence plus urgente et la +modération moins admissible. Maintenant, toute légalité étant vaincue, +toute réclamation étouffée avec la suspension des girondins, et le péril +devenant plus effrayant que jamais par l'insurrection même qui s'efforcera +de venger la Gironde, la violence va se déployer sans obstacle et sans +mesure, et la terrible dictature du tribunal révolutionnaire et du comité +de salut public va se compléter. Ici commencent des scènes plus grandes et +plus horribles cent fois que toutes celles qui ont indigné les girondins. +Pour eux leur histoire est finie; il ne reste plus à y ajouter que le +récit de leur mort héroïque. Leur opposition a été dangereuse, +leur indignation impolitique, ils ont compromis la révolution, la liberté +et la France; ils ont compromis même la modération en la défendant avec +aigreur, et en mourant ils ont entraîné dans leur chute tout ce qu'il y +avait de plus généreux et de plus éclairé en France. Cependant, qui ne +voudrait avoir rempli leur rôle? qui ne voudrait avoir commis leurs +fautes? Est-il possible, en effet, de laisser couler le sang sans +résistance et sans indignation? + + + +CHAPITRE X. + + +PROJETS DES JACOBINS APRÈS LE 31 MAI.--RENOUVELLEMENT DES COMITÉS ET DU +MINISTÈRE.--DISPOSITIONS DES DÉPARTEMENS APRÈS LE 31 MAI. LES GIRONDINS +PROSCRITS VONT LES SOULEVER CONTRE LA CONVENTION,--DÉCRETS DE LA +CONVENTION CONTRE LES DÉPARTEMENS INSURGÉS.--ASSEMBLÉES ET ARMÉES +INSURRECTIONNELLES EN BRETAGNE ET EN NORMANDIE.--ÉVÉNEMENS MILITAIRES SUR +LE RHIN ET AU NORD.--ENVAHISSEMENT DES FRONTIÈRES DE L'EST PAR LES +COALISÉS; RETRAITE DE CUSTINE.--SIÈGE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS. +--ÉCHECS DE L'ARMÉE DES ALPES. SITUATION DE L'ARMÉE DES PYRÉNÉES.--LES +VENDÉENS S'EMPARENT DE FONTENAY ET DE SAUMUR.--DANGERS IMMINENS DE LA +RÉPUBLIQUE A L'INTÉRIEUR ET A L'EXTÉRIEUR.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DE LA +CONVENTION; CONSTITUTION DE 1793.--ÉCHECS DES INSURGÉS FÉDÉRALISTES A +ÉVREUX.--DÉFAITE DES VENDÉENS DEVANT NANTES.--VICTOIRE CONTRE LES +ESPAGNOLS DANS LE ROUSSILLON.--MARAT EST ASSASSINÉ PAR CHARLOTTE CORDAY; +HONNEURS FUNÈBRES RENDUS A SA MÉMOIRE; JUGEMENT ET EXÉCUTION DE CHARLOTTE +CORDAY. + + +Le décret rendu le 2 juin contre les vingt-deux députés du côté droit, et +contre les membres de la commission des _douze_, portait qu'ils seraient +détenus chez eux, et gardés à vue par des gendarmes. Quelques-uns se +soumirent volontairement à ce décret, et se constituèrent en état +d'arrestation, pour faire preuve d'obéissance à la loi, et pour provoquer +un jugement qui démontrât leur innocence. Gensonné, Valazé, pouvaient très +facilement se soustraire à la surveillance de leurs gardiens, mais ils se +refusèrent constamment à chercher leur salut dans la fuite. Ils restèrent +prisonniers avec leurs collègues Guadet, Pétion, Vergniaud, Biroteau, +Gardien, Boileau, Bertrand, Mollevaut et Gommaire. Quelques autres, ne +croyant devoir aucune obéissance à une loi arrachée par la force, et +n'espérant aucune justice, s'éloignèrent de Paris, ou s'y cachèrent en +attendant de pouvoir en sortir. Leur projet était de se rendre dans les +départemens, pour exciter un soulèvement contre la capitale. Ceux qui +prirent cette résolution étaient Brissot, Gorsas, Salles, Louvet, Chambon, +Buzot, Lydon, Rabaut Saint-Étienne, Lasource, Grangeneuve, Lesage, Vigée, +Larivière et Bergoing. Les deux ministres Lebrun et Clavière, destitués +immédiatement après le 2 juin, furent frappés d'un mandat d'arrêt par la +commune. Lebrun parvint à s'y soustraire. La même mesure fut prise contre +Roland, qui, démissionnaire depuis le 21 janvier, demandait en vain à +rendre ses comptes. Il échappa aux recherches de la commune, et alla se +cacher à Rouen. Madame Roland, poursuivie aussi, ne songea qu'à favoriser +l'évasion de son mari; remettant ensuite sa fille aux mains d'un ami sûr, +elle se livra avec une noble indifférence au comité de sa section, et fut +jetée dans les prisons avec une multitude d'autres victimes du 31 mai. + +La joie était grande aux Jacobins. On s'y félicitait de l'énergie du +peuple, de sa belle conduite dans les dernières journées, et du +renversement de tous les obstacles que le côté droit n'avait cessé +d'opposer à la marche de la révolution. On convint en même temps, comme +c'était l'usage après tous les grands événements, de la manière dont on +présenterait la dernière insurrection. «Le peuple, dit Robespierre, a +confondu tous ses calomniateurs par sa conduite. Quatre-vingt mille hommes +ont été debout pendant près d'une semaine, sans qu'une propriété ait été +violée, sans qu'une goutte de sang ait été répandue, et ils ont fait voir +par là si leur but était, comme on le disait, de profiter du désordre pour +se livrer au meurtre et au pillage. Leur insurrection a été spontanée, +parce qu'elle était l'effet de la conviction générale; et la Montagne +elle-même, faible, étonnée en voyant ce mouvement, a prouvé qu'elle +n'avait pas concouru à le produire. Ainsi cette insurrection a été _toute +morale_ et toute populaire.» + +C'était là tout à la fois donner une couleur favorable à l'insurrection, +adresser une censure indirecte à la Montagne, qui avait montré quelque +hésitation le 2 juin, repousser le reproche de conspiration adressé aux +meneurs du côté gauche, et flatter agréablement le parti populaire qui +avait tout fait, et si bien, par lui-même. Après cette interprétation, +reçue avec acclamation par les jacobins, et depuis répétée par tous les +échos du parti victorieux, on se hâta de demander compte à Marat d'un mot +qui faisait beaucoup de bruit. Marat, qui ne trouvait jamais qu'un moyen +de terminer les hésitations révolutionnaires, la dictature, Marat, voyant +qu'on tergiversait encore le 2 juin, avait répété, ce jour-là comme tous +les autres: _Il nous faut un chef_. Sommé d'expliquer ce propos, il le +justifia à sa manière, et les jacobins s'en contentèrent bien vite, +satisfaits d'avoir prouvé leurs scrupules et la sévérité de leurs +principes républicains. On présenta aussi quelques observations sur la +tiédeur de Danton, qui semblait s'être amolli depuis la suppression de la +commission des douze, et dont l'énergie, soutenue jusqu'au 31 mai, n'était +pas allée jusqu'au 2 juin. Danton était absent; Camille Desmoulins, son +ami, le défendit chaudement, et on se hâta de mettre fin à cette +explication, par ménagement pour un personnage aussi important, et pour +éviter des discussions trop délicates; car, bien que l'insurrection fût +consommée, elle était loin d'être universellement approuvée dans le parti +victorieux. + +On savait en effet que le comité de salut public, et beaucoup de +montagnards, avaient vu avec effroi ce coup d'état populaire. La chose +faite, il fallait en profiter, sans la remettre en discussion. On s'occupa +donc aussitôt d'user promptement et utilement de la victoire. + +Il y avait pour cela différentes mesures à prendre. Renouveler les comités +où s'étaient placés tous les partisans du côté droit, s'emparer par les +comités de la direction des affaires, changer les ministres, surveiller la +correspondance, arrêter à la poste les écrits dangereux, ne laisser +arriver dans les provinces que les écrits reconnus utiles (car, disait +Robespierre, la liberté de la presse doit être entière, sans doute, mais +ne pas être employée à perdre la liberté), former sur-le-champ l'armée +révolutionnaire dont l'institution avait été décrétée, et dont +l'intervention était indispensable pour faire exécuter à l'intérieur les +décrets de la convention, effectuer l'emprunt forcé d'un milliard sur les +riches: tels furent les moyens proposés et adoptés unanimement par les +jacobins. Mais une mesure dernière fut jugée plus nécessaire encore que +toutes les autres, c'était la rédaction, sous huit jours, de la +constitution républicaine. Il importait de prouver que l'opposition des +girondins avait seule empêché l'accomplissement de cette grande tâche, de +rassurer la France par de bonnes lois, et de lui présenter un pacte +d'union autour duquel elle pût se rallier tout entière. Tel fut le voeu +émis à la fois par les jacobins, les cordeliers, les sections et la +commune. + +La convention, docile à ce voeu irrésistible et répété sous tant de +formes, renouvela tous ses comités de sûreté générale, des finances, de la +guerre, de législation, etc. Le comité de salut public, déjà chargé de +trop d'affaires et qui n'était point encore assez suspect pour qu'on osât +en destituer brusquement tous les membres, fut seul maintenu. Lebrun fut +remplacé aux relations extérieures par Deforgues, et Clavière aux finances +par Destournelles. On regarda comme non avenu le projet de constitution +présenté par Condorcet, d'après les vues des girondins; le comité de salut +public dut en présenter un autre sous huit jours. On lui adjoignit cinq +membres pour ce travail. Enfin il reçut ordre de préparer un mode +d'exécution pour l'emprunt forcé, et un projet d'organisation pour l'armée +révolutionnaire. + +Les séances de la convention avaient un aspect tout nouveau depuis le 31 +mai. Elles étaient silencieuses, et presque tous les décrets étaient +adoptés sans discussion. Le côté droit et une partie du centre ne votaient +plus; ils semblaient protester par leur silence contre toutes les +décisions prises depuis le 2 juin, et attendre les nouvelles des +départemens. Marat avait cru devoir par justice se suspendre lui-même, +jusqu'à ce que ses adversaires les girondins fussent jugés. En attendant, +il renonçait, disait-il, à ses fonctions, et se bornait à éclairer la +convention dans sa feuille. Les deux députés Doulcet et Fonfrède de +Bordeaux rompirent seuls le silence de l'assemblée. Doulcet dénonça le +comité d'insurrection, qui n'avait pas cessé de se réunir à l'Évêché, et +qui, arrêtant les paquets à la poste, les décachetait, et les renvoyait +décachetés à leur adresse, avec son timbre, portant ces mots: _Révolution +du 31 mai_. La convention passa à l'ordre du jour. Fonfrède, membre de la +commission des douze, mais excepté du décret d'arrestation, parce qu'il +s'était opposé aux mesures de cette commission, Fonfrède monta à la +tribune, et demanda l'exécution du décret qui ordonnait sous trois jours +le rapport sur les détenus. Cette réclamation excita quelque tumulte. «Il +faut, dit Fonfrède, prouver au plus tôt l'innocence de nos collègues. Je +ne suis resté ici que pour les défendre, et je vous déclare qu'une force +armée s'avance de Bordeaux pour venger les attentats commis contre eux.» +De grands cris s'élevèrent à ces paroles, l'ordre du jour repoussa la +proposition de Fonfrède, et on retomba aussitôt dans un silence profond. +Ce sont, dirent les jacobins, _les derniers cris des crapauds du marais_. + +La menace faite par Fonfrède du haut de la tribune n'était point vaine, et +non seulement les Bordelais, mais les habitans de presque tous les +départemens étaient prêts à prendre les armes contre la convention. Leur +mécontentement datait de plus loin que le 2 juin; il avait commencé avec +les querelles entre les montagnards et les girondins. On doit se souvenir +que, dans toute la France, les municipalités et les sections étaient +divisées. Les partisans du système montagnard occupaient les municipalités +et les clubs; les républicains modérés, qui, au milieu des crises de la +révolution, voulaient conserver l'équité ordinaire, s'étaient tous +retirés, au contraire, dans les sections. Déjà la rupture avait éclaté +dans plusieurs villes. A Marseille, les sections avaient dépouillé la +municipalité de ses pouvoirs, pour les transporter à un _comité central_; +elles avaient en outre institué de leur chef un tribunal populaire pour +juger les patriotes accusés d'excès révolutionnaires. Les commissaires +Bayle et Boisset cassèrent en vain ce comité et ce tribunal; leur autorité +fut toujours méconnue, et les sections étaient restées en insurrection +permanente contre la révolution. A Lyon, il y avait eu un combat sanglant. +Il s'agissait de savoir si un arrêté municipal, portant l'institution +d'une armée révolutionnaire et d'une taxe de guerre sur les riches, serait +exécuté. Les sections qui s'y refusaient s'étaient déclarées en +permanence: la municipalité avait voulu les dissoudre; mais, aidées du +directoire de départemens, elles avaient résisté. Le 29 mai, on en était +venu aux mains, malgré la présence des deux commissaires de la convention, +qui firent de vains efforts pour empêcher le combat. Les sections +victorieuses, après avoir pris d'assaut l'arsenal et l'hôtel-de-ville, +avaient destitué la municipalité, fermé le club jacobin, où Chalier +excitait les plus grands orages, et s'étaient emparées de la souveraineté +de Lyon. Il y avait eu quelques centaines de morts dans ce combat. Les +représentans Nioche et Gauthier restèrent détenus tout un jour; délivrés +ensuite, ils se retirèrent auprès de leurs collègues Albite et +Dubois-Crancé, qui, comme eux, avaient une mission pour l'armée des Alpes. + +Telle était la situation de Lyon et du Midi dans les derniers jours de +mai. Bordeaux n'offrait pas un aspect plus rassurant. Cette ville, avec +toutes celles de l'Ouest, de la Bretagne et de la Normandie, attendait +pour agir que les menaces, si long-temps répétées contre les députés des +provinces, fussent réalisées. C'est dans ces dispositions que les +départemens apprirent les événemens de la fin de mai. La journée du 27, où +la commission des douze avait été supprimée une première fois, causa déjà +beaucoup d'irritation, et de toutes parts il fut question de prendre des +arrêtés improbateurs de ce qui se passait à Paris. Mais le 31 mai, le 2 +juin, mirent le comble à l'indignation. La renommée, qui grossit toute +chose, exagéra les faits. On répandit que trente-deux députés avaient été +massacrés par la commune; que les caisses publiques étaient livrées au +pillage; que les brigands de Paris s'étaient emparés du pouvoir, et +allaient le transmettre ou à l'étranger, ou à Marat, ou à d'Orléans. On +s'assembla pour faire des pétitions, et pour se disposer à prendre les +armes contre la capitale. Dans ce moment les députés fugitifs vinrent +rapporter eux-mêmes ce qui s'était passé, et donner plus de consistance +aux mouvemens qui éclataient de toutes parts. + +Outre ceux qui s'étaient déjà évadés, plusieurs échappèrent encore aux +gendarmes; d'autres même quittèrent l'assemblée pour aller fomenter +l'insurrection. Gensonné, Valazé, Vergniaud, s'obstinèrent à demeurer, +disant que, s'il était bon qu'une partie d'entre eux allât réveiller le +zèle des départemens, il était utile aussi que les autres restassent en +otages dans les mains de leurs ennemis, pour y faire éclater par un +procès, et au péril de leur tête, l'innocence de tous. Buzot, qui n'avait +jamais voulu se soumettre au décret du 2 juin, se transporta dans son +départemens de l'Eure pour y exciter un mouvement parmi les Normands; +Gorsas l'y suivit dans la même intention. Brissot se rendit à Moulins. +Meilhan, qui n'était point arrêté, mais qui avait donné asile à ses +collègues dans les nuits du 31 mai au 2 juin; Duchâtel, que les +montagnards appelaient le revenant du 21 janvier, parce qu'il était sorti +de son lit pour voter en faveur de Louis XVI, quittèrent la convention +pour aller remuer la Bretagne. Biroteau échappa aux gendarmes, et alla +avec Chasset diriger les mouvemens des Lyonnais. Rebecqui, devançant +Barbaroux, qui était encore retenu, se rendit dans les Bouches-du-Rhône. +Rabaut Saint-Étienne accourut à Nîmes, pour faire concourir le Languedoc +au mouvement général contre les oppresseurs de la convention. + +Dès le 13 juin, le départemens de l'Eure s'assembla et donna le premier le +signal de l'insurrection. La convention, disait-il, n'étant plus libre, et +le devoir de tous les citoyens étant de lui rendre la liberté, il arrêtait +qu'une force de quatre mille hommes serait levée pour marcher sur Paris, +et que des commissaires envoyés à tous les départemens voisins iraient les +engager à imiter leur exemple, et à concerter leurs opérations. Le +départemens du Calvados, séant à Caen, fit arrêter les deux députés, Romme +et Prieur de la Côte-d'Or, envoyés par la convention pour presser +l'organisation de l'armée des côtes de Cherbourg. Il fut convenu que les +départemens de la Normandie s'assembleraient extraordinairement à Caen +pour se fédérer. Tous les départemens de la Bretagne, tels que ceux des +Côtes-du-Nord, du Finistère, du Morbihan, d'Ille-et-Vilaine, de la +Mayenne, de la Loire-Inférieure, prirent des arrêtés semblables, et +députèrent des commissaires à Rennes, pour y établir l'autorité centrale +de la Bretagne. Les départemens du bassin de la Loire, excepté ceux qui +étaient occupés par les Vendéens, suivirent l'exemple général, et +proposèrent même d'envoyer des commissaires à Bourges, d'y former une +convention composée de deux députés de chaque départemens, et d'aller +détruire la convention usurpatrice ou opprimée, siégeant à Paris. + +A Bordeaux, la sensation fut extrêmement vive. Toutes les autorités +constituées se réunirent en assemblée, dite _commission populaire de salut +public_, déclarèrent que la convention n'était plus libre, et qu'il +fallait lui rendre la liberté; en conséquence, elles arrêtèrent qu'une +force armée serait levée sur-le-champ, et qu'en attendant, une pétition +serait adressée à la convention nationale, pour qu'elle s'expliquât et fît +connaître la vérité sur les journées de juin. Elles dépêchèrent ensuite +des commissaires à tous les départemens, pour les inviter à une coalition +générale. Toulouse, ancienne ville parlementaire, où beaucoup de partisans +de l'ancien régime se cachaient derrière les girondins, avaient déjà +institué une force départementale de mille hommes. Ses administrations +déclarèrent, en présence des commissaires envoyés à l'armée des Pyrénées, +qu'elles ne reconnaissaient plus la convention: elles élargirent beaucoup +d'individus emprisonnés, en firent incarcérer beaucoup d'autres accusés +d'être montagnards, et annoncèrent ouvertement qu'elles étaient prêtes à +se fédérer avec les départemens du Midi. Les départemens supérieurs du +Tarn, de Lot-et-Garonne, de l'Aveyron, du Cantal, du Puy-de-Dôme, de +l'Hérault, suivirent l'exemple de Toulouse et de Bordeaux. Nîmes se +déclara en état de résistance; Marseille rédigea une pétition foudroyante, +remit en activité son tribunal populaire, commença une procédure contre +les _tueurs_, et prépara une force de six mille hommes. A Grenoble, les +sections furent convoquées, et leurs présidens, réunis aux autorités +constituées, s'emparèrent de tous les pouvoirs, envoyèrent des députés à +Lyon, et voulaient faire arrêter Dubois-Crancé et Gauthier, commissaires +de la convention à l'armée des Alpes. Le départemens de l'Ain adopta la +même marche. Celui du Jura, qui avait déjà levé un corps de cavalerie et +une force départementale de huit cents hommes, protesta de son côté contre +l'autorité de la convention. A Lyon enfin, où les sections régnaient en +souveraines depuis le combat du 29 mai, on reçut et on envoya des députés +pour se concerter avec Marseille, Bordeaux et Caen; on instruisit +sur-le-champ une procédure contre Chalier, président du club Jacobin, et +contre plusieurs autres montagnards. Il ne restait donc sous l'autorité +de la convention que les départemens du Nord, et ceux qui composaient le +bassin de la Seine. Les départemens insurgés s'élevaient à soixante ou +soixante-dix, et Paris devait, avec quinze ou vingt, résister à tous les +autres, et continuer la guerre avec l'Europe. + +A Paris, les avis étaient partagés sur les moyens à prendre dans ce péril. +Les membres du comité de salut public, Cambon, Barrère, Bréard, Treilhard, +Mathieu, patriotes accrédités, quoiqu'ils eussent improuvé le 2 juin, +auraient voulu qu'on employât les voies de conciliation. Il fallait, +suivant eux, prouver la liberté de la convention par des mesures +énergiques contre les agitateurs, et, au lieu d'irriter les départemens +par des décrets sévères, les ramener en leur montrant le danger d'une +guerre civile en présence de l'étranger. Barrère proposa, au nom du comité +de salut public, un projet de décret tout à fait conçu dans cet esprit. +Dans ce projet, les comités révolutionnaires, qui s'étaient rendus si +redoutables par leurs nombreuses arrestations, devaient être cassés dans +toute la France, ou ramenés au but de leur institution, qui était la +surveillance des étrangers suspects; les assemblées primaires devaient +être réunies à Paris pour nommer un autre commandant de la force armée, à +la place d'Henriot, qui était de la nomination des insurgés; enfin, trente +députés devaient être envoyés aux départemens comme otages. Ces mesures +semblaient propres à calmer et à rassurer les départemens. La suppression +des comités révolutionnaires mettait un terme à l'inquisition exercée +contre les suspects; le choix d'un bon commandant assurait l'ordre à +Paris; les trente députés envoyés devaient servir à la fois d'otages et de +conciliateurs. Mais la Montagne n'était pas du tout disposée à négocier. +Usant avec hauteur de ce qu'elle appelait l'autorité nationale, elle +repoussa tous les moyens de conciliation. Robespierre fit ajourner le +projet du comité. Danton, élevant encore sa voix dans cette circonstance +périlleuse, rappela les crises fameuses de la révolution, les dangers de +septembre au moment de l'invasion de la Champagne et de la prise de +Verdun; les dangers de janvier, avant que la condamnation du dernier roi +fût décidée; enfin les dangers bien plus grands d'avril, alors que +Dumouriez marchait sur Paris, et que la Vendée se soulevait. La +évolution, suivant lui, avait surmonté tous ces périls; elle était sortie +victorieuse de toutes ces crises, elle sortirait victorieuse encore de la +dernière. «C'est au moment, s'écria-t-il, d'une grande production que les +corps politiques, comme les corps physiques, paraissent toujours menacés +d'une destruction prochaine. Eh bien! la foudre gronde, et c'est au milieu +de ses éclats que le grand oeuvre, qui établira le bonheur de vingt-quatre +millions d'hommes, sera produit.» Danton voulait que, par un décret commun +à tous les départemens, il leur fût enjoint de se rétracter vingt-quatre +heures après sa réception, sous peine d'être mis hors la loi. La voix +puissante de Danton, qui n'avait jamais retenti dans les grands périls +sans ranimer les courages, produisit son effet accoutumé. La convention, +quoiqu'elle n'adoptât pas exactement les mesures proposées, rendit +néanmoins les décrets les plus énergiques. Premièrement, elle déclara, +quant au 31 mai et au 2 juin, que le peuple de Paris, en s'insurgeant, +avait bien mérité de la patrie[1]; que les députés, + +[Note 1: Décret du 13 juin.] + +qui d'abord devaient être mis en arrestation chez eux, et dont +quelques-uns s'étaient évadés, seraient transférés dans une maison de +force, pour y être détenus comme les prisonniers ordinaires; qu'un appel +de tous les députés serait fait, et que les absens sans commission ou sans +autorisation, seraient déchus et remplacés par leurs suppléans; que les +autorités départementales ou municipales ne pourraient ni se déplacer, ni +se transporter d'un lieu dans un autre; qu'elles ne pourraient +correspondre entre elles, et que tous commissaires envoyés de départemens +à départemens, dans le but de se coaliser, devaient être saisis +sur-le-champ par les bons citoyens, et envoyés à Paris sous escorte. Après +ces mesures générales, la convention cassa l'arrêté du départemens de +l'Eure; elle mit en accusation les membres du départemens du Calvados, qui +avaient arrêté deux de ses commissaires; elle se conduisit de même à +l'égard de Buzot, instigateur de la révolte des Normands; elle fit partir +deux députés, Mathieu et Treilhard, pour les départemens de la Gironde, de +la Dordogne, de Lot-et-Garonne, qui demandaient des explications avant de +s'insurger. Elle manda les autorités de Toulouse, cassa le tribunal et le +comité central de Marseille; décréta Barbaroux, et mit les patriotes +incarcérés sous la sauvegarde de la loi. Enfin, elle envoya Robert Lindet +à Lyon, pour y aller prendre connaissance des faits, et y faire un rapport +sur l'état de cette ville. + +Ces décrets, rendus successivement dans le courant de juin, ébranlèrent +beaucoup de départemens, peu habitués à lutter avec l'autorité centrale. +Intimidés, incertains, ils résolurent d'attendre l'exemple que leur +donneraient des départemens plus puissans, ou plus engagés dans la +querelle. + +Les administrations de la Normandie, excitées par la présence des députés +qui s'étaient joints à Buzot, tels que Barbaroux, Guadet, Louvet, Salles, +Pétion, Bergoing, Lesage, Cussy, Kervélégan, poursuivirent leurs premières +démarches, et fixèrent à Caen le siège d'un comité central des +départemens. L'Eure, le Calvados, l'Orne, y envoyèrent des commissaires. +Les départemens de la Bretagne, qui s'étaient d'abord confédérés à Rennes, +décidèrent qu'ils se joindraient à l'assemblée centrale de Caen, et qu'ils +y dépêcheraient des députés. Le 30 juin, en effet, les envoyés du +Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord, de la Mayenne, +d'Ille-et-Vilaine, de la Loire-Inférieure, réunis à ceux du Calvados, de +l'Eure et de l'Orne, se constituent en _assemblée centrale de résistance à +l'oppression_, promettent de maintenir l'égalité, l'unité, +l'indivisibilité de la république, mais jurent haine aux anarchistes, et +s'engagent à n'employer leurs pouvoirs que pour assurer le respect des +personnes, des propriétés et de la souveraineté du peuple. Après s'être +ainsi constitués, ils décident qu'il sera fourni par chaque départemens +des contingens destinés à composer une force armée suffisante pour aller à +Paris rétablir la représentation nationale dans son intégrité. Félix +Wimpffen, général de l'armée qui devait s'organiser le long des côtes de +Cherbourg, est nommé commandant de l'armée départementale. Il accepte, et +se revêt aussitôt du titre qu'il vient de recevoir. Mandé à Paris par le +ministre de la guerre, il répond qu'il n'y a qu'un moyen de faire la paix, +c'est de révoquer tous les décrets rendus depuis le 31 mai; qu'à ce prix +les départemens fraterniseront avec la capitale, mais que, dans le cas +contraire, il ne peut aller à Paris qu'à la tête de soixante mille +Normands et Bretons. + +Le ministre, en même temps qu'il appelait Wimpffen à Paris, ordonnait au +régiment des dragons de la Manche, stationné dans la Normandie, de partir +sur-le-champ pour se rendre à Versailles. A cette nouvelle, tous les +fédérés déjà rassemblés à Évreux se mirent en bataille, la garde nationale +se joignit à eux, et on ferma aux dragons le chemin de Versailles. +Ceux-ci, ne voulant pas en venir aux mains, promirent de ne pas partir, et +fraternisèrent en apparence avec les fédérés. Les officiers écrivirent +secrètement à Paris qu'ils ne pouvaient obéir sans commencer la guerre +civile. On leur permit alors de rester. + +L'assemblée de Caen décida que les bataillons bretons déjà arrivés +seraient dirigés de Caen sur Évreux, rendez-vous général de toutes les +forces. On expédia sur ce point des vivres, des armes, des munitions, des +fonds pris dans les caisses publiques. On y envoya des officiers gagnés à +la cause du fédéralisme, et beaucoup de royalistes cachés qui se jetaient +dans tous les soulèvemens, et prenaient le masque du républicanisme pour +combattre la révolution. Parmi les contre-révolutionnaires de cette espèce +était le nommé Puisaye, qui affichait un grand zèle pour la cause des +girondins, et que Wimpffen, royaliste déguisé, nomma général de brigade, +et chargea du commandement de l'avant-garde déjà réunie à Évreux. Cette +avant-garde pouvait s'élever à cinq ou six mille hommes, et s'augmentait +tous les jours de nouveaux contingens. Les braves Bretons accouraient de +toutes parts, et annonçaient d'autres bataillons qui devaient les suivre +en plus grand nombre. Une circonstance les empêchait de venir tous en +masse, c'était la nécessité de garder les côtes de l'Océan contre les +flottes anglaises, et d'envoyer des bataillons contre la Vendée, qui +débordait déjà jusqu'à la Loire, et semblait prête à la franchir. Quoique +les Bretons des campagnes fussent dévoués au clergé, ceux des villes +étaient républicains sincères, et, tout en combattant Paris, ils n'en +voulaient pas moins continuer une guerre opiniâtre contre la Vendée. + +Telle était la situation des choses dans la Bretagne et la Normandie, vers +les premiers jours de juillet. Dans les départemens voisins de la Loire, +on s'était ralenti; des commissaires de la convention, qui se trouvaient +alors sur les lieux pour diriger les nouvelles levées sur la Vendée, +avaient engagé les administrateurs à attendre les événemens avant de se +compromettre davantage. Là, pour le moment, on ne songeait plus à envoyer +des députés à Bourges, et on observait une grande réserve. + +A Bordeaux, l'insurrection était permanente et énergique. Les députés +Treilhard et Mathieu furent gardés à vue dès leur arrivée, et il fut +question d'abord de les garder comme otages; cependant, sans en venir à +cette extrémité, on les somma de comparaître devant la commission +populaire, où les bourgeois, qui les regardaient comme des envoyés +_maratistes_, les accueillirent assez mal. On les interrogea sur ce qui +s'était passé à Paris; et, après les avoir entendus, la commission déclara +que, d'après leur déposition même, la convention n'avait pas été libre au +2 juin, ne l'était plus depuis cette époque; qu'ils n'étaient eux-mêmes +que les envoyés d'une assemblée sans caractère légal, et qu'en conséquence +ils n'avaient qu'à sortir du départemens. + +Ils furent en effet reconduits sur les limites, et immédiatement après on +décréta à Bordeaux les mesures qui venaient d'être prises à Caen. On +prépara des subsistances et des armes; on détourna les fonds publics, et +une avant-garde fut portée à Langon, en attendant le corps principal qui +devait partir sous peu de jours. Ceci se passait encore dans les derniers +jours de juin et les premiers de juillet. + +Les députés Mathieu et Treilhard, trouvant moins de résistance, et pouvant +mieux se faire entendre dans les départemens de la Dordogne, de la Vienne, +de Lot-et-Garonne, parvinrent à calmer les esprits, et réussirent, par +leur caractère conciliateur, à empêcher des mesures hostiles et à gagner +du temps dans l'intérêt de la convention. Mais dans les départemens plus +élevés, dans les montagnes de la Haute-Loire, et sur leur revers, dans +l'Hérault, le Gard, sur tous les bords du Rhône, l'insurrection fut +générale: le Gard et l'Hérault mirent leurs bataillons en marche, et les +envoyèrent au Pont-Saint-Esprit, pour y occuper les passages du Rhône, et +y faire leur jonction avec les Marseillais qui devaient remonter ce +fleuve. Les Marseillais, en effet, refusant d'obtempérer aux décrets de la +convention, maintinrent leur tribunal, n'élargirent point les patriotes +incarcérés, et firent même commencer les exécutions. + +Ils formèrent une armée de six mille hommes, qui s'avança d'Aix sur +Avignon, et qui, se liant aux Languedociens réunis au Pont-Saint-Esprit, +devait soulever dans sa marche les rives du Rhône, de l'Isère et de la +Drôme, et se coaliser enfin avec les Lyonnais et avec les montagnards de +l'Ain et du Jura. A Grenoble, les administrations fédéralisées luttaient +contre Dubois-Crancé, et menaçaient même de l'arrêter. N'osant encore +lever des troupes, elles avaient envoyé des députés pour fraterniser avec +Lyon. Dubois-Crancé, avec l'armée désorganisée des Alpes, se trouvait au +milieu d'une ville presque révoltée, qui lui disait chaque jour que le +Midi pouvait se passer du Nord; il avait à garder la Savoie, où les +illusions inspirées d'abord par la liberté et par là domination française +étaient dissipées, où l'on se plaignait des levées d'hommes et des +assignats, et où l'on ne comprenait rien à cette révolution si agitée et +si différente de ce qu'on l'avait crue d'abord. Il avait sur ses côtés la +Suisse, où les émigrés s'agitaient, et où Berne voulait de nouveau envoyer +garnison à Genève; et sur ses derrières, enfin, Lyon, qui interceptait sa +correspondance avec le comité de salut public. + +A Lyon on avait reçu Robert Lindet; mais on avait prêté en sa présence +même le serment fédéraliste: UNITÉ, INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE; HAINE +AUX ANARCHISTES, ET REPRÉSENTATION NATIONALE TOUT ENTIÈRE. Loin d'envoyer +à Paris les patriotes arrêtés, on avait continué les procédures commencées +contre eux. Une nouvelle autorité, composée des députés des communes et +des membres des corps constitués, s'était formée sous le titre de +_Commission populaire et républicaine de salut public de Rhône-et-Loire_. +Cette assemblée venait de décréter l'organisation d'une force +départementale, pour se coaliser avec les frères du Jura, de l'Isère, des +Bouches-du-Rhône, de la Gironde et du Calvados. Cette force était déjà +toute prête; on avait décidé en outre la levée d'un subside; et là, comme +dans tous les autres départemens, on n'attendait plus qu'un signal pour se +mettre en mouvement. Dans le Jura, dès qu'on apprit la nouvelle que les +deux députés Bassal et Garnier de Troyes, envoyés pour rétablir +l'obéissance envers la convention, avaient réuni à Dôle quinze cents +hommes de troupe de ligne, plus de quatorze mille montagnards avaient pris +les armes, et se disposaient à les envelopper. + +Si l'on considère l'état de la France dans les premiers jours de juillet +1793[1], on verra qu'une colonne sortie de la Bretagne et de la Normandie, + +[Note 1: Rapport de Cambon sur les travaux du comité de salut public, +depuis le 10 avril jusqu'au 10 juillet.] + +et portée jusqu'à Evreux, ne se trouvait qu'à quelques lieues de Paris; +qu'une autre s'avançait de Bordeaux, et pouvait entraîner à sa suite tous +les départemens du bassin de la Loire, encore incertains; que six mille +Marseillais, postés à Avignon, en attendant les Languedociens au +Pont-Saint-Esprit, occupé déjà par huit cents Nîmois, étaient à portée de +se réunir à Lyon avec tous les fédérés de Grenoble, de l'Ain et du Jura, +pour fondre, à travers la Bourgogne, sur Paris. En attendant cette +jonction générale, les fédéralistes prenaient tous les fonds dans les +caisses, interceptaient les subsistances et les munitions envoyées aux +armées, et remettaient en circulation les assignats rentrés par la vente +des biens nationaux. Une circonstance remarquable, et qui caractérise bien +l'esprit des partis, c'est que les deux factions s'adressaient les mêmes +reproches et s'attribuaient le même but. Le parti de Paris et de la +Montagne imputait aux fédéralistes de vouloir perdre la république en la +divisant, et de s'entendre avec les Anglais pour faire un roi, qui serait +ou le duc d'Orléans, ou Louis XVII, ou le duc d'York. De son côté, le +parti des départemens et des fédéralistes accusait la Montagne de vouloir +amener la contre-révolution par l'anarchie, et disait que Marat, +Robespierre, Danton, étaient vendus à l'Angleterre ou à d'Orléans. Ainsi +des deux côtés, c'était la république qu'on prétendait sauver, et la +monarchie dont on croyait combattre le retour. Déplorable et ordinaire +aveuglement des partis! + +Mais ce n'était là qu'une portion des dangers de notre malheureuse patrie. +L'ennemi du dedans n'était à craindre qu'à cause de l'ennemi du dehors, +devenu plus redoutable que jamais. Tandis que des armées de Français +s'avançaient des provinces vers le centre, des armées d'étrangers +entouraient de nouveau la France et la menaçaient d'une invasion presque +inévitable. Depuis la bataille de Nerwinde et la défection de Dumouriez, +une suite effrayante de revers nous avait fait perdre nos conquêtes et +notre frontière du Nord. On se souvient que Dampierre, nommé général en +chef, avait rallié l'armée sous les murs de Bouchain, et lui avait rendu +là un peu d'ensemble et de courage. Heureusement pour la révolution, les +Coalisés, fidèles au plan méthodique arrêté au commencement de la +campagne, ne voulaient percer sur aucun point, et ne devaient pénétrer en +France que lorsque le roi de Prusse, après avoir pris Mayence, pourrait +s'avancer dans le coeur de nos provinces. S'il s'était trouvé chez les +généraux de la coalition un peu de génie ou un peu d'union, la cause de la +révolution était perdue. Après Nerwinde et la défection de Dumouriez, ils +auraient dû marcher en avant, ne laisser aucun repos à notre armée battue, +divisée et trahie; et, soit qu'on la fît prisonnière, soit qu'on la +rejetât dans les places fortes, nos campagnes restaient ouvertes à +l'ennemi victorieux. Mais les alliés tinrent un congrès à Anvers pour +régler les opérations ultérieures de la guerre. Le duc d'York, le prince +de Cobourg, le prince d'Orange et divers généraux décidèrent entre eux ce +qu'il convenait de faire. On résolut de prendre Condé et Valenciennes, +pour donner à la maison d'Autriche de nouvelles places fortes dans les +Pays-Bas, et de s'emparer de Dunkerque, pour assurer à l'Angleterre ce +port si désiré sur le continent. Ces conventions faites, on recommença les +opérations. Les Anglais, les Hollandais étaient arrivés en ligne. Le duc +d'York commandait vingt mille Autrichiens et Hanovriens; le prince +d'Orange quinze mille Hollandais; le prince de Cobourg avait quarante-cinq +Mille Autrichiens et huit mille Hessois. Le prince de Hohenlohe occupait +avec trente mille Autrichiens Namur et Luxembourg, et liait l'armée +coalisée des Pays-Bas avec l'armée prussienne chargée du siège de Mayence. +Ainsi quatre-vingt ou quatre-vingt dix mille hommes menaçaient le Nord. + +Déjà les coalisés faisaient le blocus de Condé, et la plus grande ambition +du gouvernement français était de débloquer cette place. Dampierre, brave, +mais se défiant de ses soldats, n'osait pas attaquer ces masses +formidables. Cependant, pressé par les commissaires de la convention, il +ramène notre armée au camp de Famars sous Valenciennes, et le 1er mai il +attaque sur plusieurs colonnes les Autrichiens retranchés dans les bois de +Vicogne et de Saint-Amand. Les combinaisons militaires étaient timides +encore; former une masse, saisir le point faible de l'ennemi, et le +frapper hardiment, était une tactique inconnue aux deux partis. Dampierre +se jette avec bravoure, mais en petites masses, sur un ennemi divisé +lui-même, et qu'il eût été facile d'accabler sur un point; puni de sa +faute, il est repoussé après un combat acharné. Le 9 mai il recommence +l'attaque; il était moins divisé que la première fois, mais les ennemis +avertis l'étaient moins aussi; et, tandis qu'il fait des efforts héroïques +pour décider de la prise d'une redoute qui devait déterminer la jonction +de deux de ses colonnes, il est atteint d'un boulet de canon, et blessé à +mort. Le général Lamarche, revêtu du commandement provisoire, ordonne la +retraite, et ramène l'armée dans le camp de Famars. + +Le camp de Famars, situé sous les murs de Valenciennes, et lié à cette +place, empêchait d'en faire le siège. Les coalisés résolurent de +l'attaquer le 23 mai. Ils éparpillèrent leurs troupes, suivant leur +méthode accoutumée, en dispersèrent inutilement une partie sur une foule +de points que la prudence autrichienne voulait tous garder, et +n'attaquèrent pas le camp avec toute la puissance qu'ils auraient pu +déployer. Arrêtés une journée entière par l'artillerie, honneur de l'armée +française, il ne passèrent que vers le soir la Ronelle, qui défendait le +front du camp. Lamarche décampa la nuit en bon ordre, et vint se poster au +camp de César, qui se liait à la place de Bouchain, comme celui de Famars +à Valenciennes. Ici encore il fallait nous poursuivre et nous disperser; +mais l'égoïsme et la méthode fixèrent les coalisés autour de Valenciennes. +Une partie de leur armée, disposée en corps d'observation, se plaça entre +Valenciennes et Bouchain, et fit face au camp de César. Une autre division +entreprit le siège de Valenciennes, et le reste continua le blocus de +Condé, qui manquait de vivres, et qu'on espérait réduire sous peu de +jours. Le siège régulier de Valenciennes fut commencé. Cent quatre-vingts +bouches à feu venaient de Vienne, et cent autres de Hollande; +quatre-vingt-treize mortiers étaient déjà préparés. Ainsi en juin et en +juillet on affamait Condé, on incendiait Valenciennes, et nos généraux +occupaient le camp de César avec une armée battue et désorganisée. Condé +et Valenciennes réduits, tout devenait à craindre. + +L'armée de la Moselle, liant l'armée du Nord à celle du Rhin, avait passé +sous les ordres de Ligneville, quand Beurnonville fut nommé ministre de la +guerre. Elle se trouvait en présence du prince de Hohenlohe, et n'en avait +rien à craindre, car ce prince, occupant à la fois Namur, Luxembourg et +Trêves, avec trente mille hommes au plus, ayant devant lui les places de +Metz et Thionville, ne pouvait rien tenter de dangereux. On venait de +l'affaiblir encore en détachant sept à huit mille hommes de son corps pour +les joindre à l'armée prussienne. Dès lors il devenait plus facile et plus +convenable que jamais de joindre l'armée active de la Moselle à celle du +Haut-Rhin, pour tenter des opérations importantes. + +Sur le Rhin, la campagne précédente s'était terminée à Mayence. Custine, +après ses ridicules démonstrations autour de Francfort, avait été +contraint de se replier et de s'enfermer à Mayence, où il avait rassemblé +une artillerie assez considérable, tirée de nos places fortes, et +particulièrement de Strasbourg. Là, il formait mille projets; tantôt il +voulait prendre l'offensive, tantôt garder Mayence, tantôt même abandonner +cette place. Enfin il fut résolu qu'il la garderait et il contribua même à +décider le conseil exécutif à prendre cette détermination. Le roi de +Prusse se vit alors forcé d'en faire le siège, et c'était la résistance +qu'il rencontrait sur ce point, qui empêchait les coalisés d'avancer au +Nord. + +Le roi de Prusse passa le Rhin à Bacharach, un peu au-dessous de Mayence; +Wurmser, avec quinze mille Autrichiens et quelques mille hommes de Condé, +le franchit un peu au-dessus: le corps hessois de Schoenfeld resta sur la +rive droite devant le faubourg de Cassel. L'armée prussienne n'était pas +encore aussi forte qu'elle devait l'être d'après les engagements qu'avait +pris Frédéric-Guillaume. Ayant envoyé un corps considérable en Pologne, il +ne lui restait que cinquante-cinq mille hommes; en y comprenant les +différens contingents, Hessois, Saxons et Bavarois. Ainsi, en comptant les +sept à huit mille Autrichiens détachés de Hohenlohe, les quinze mille +Autrichiens de Wurmser, les cinq ou six mille émigrés de Condé, et les +cinquante-cinq mille hommes du roi de Prusse, on peut évaluer à près de +quatre-vingt mille soldats l'armée qui menaçait la frontière de l'Est. Nos +places fortes du Rhin renfermaient à peu près trente-huit mille hommes de +garnison; l'armée active était de quarante à quarante-cinq mille hommes, +celle de la Moselle de trente; et si l'on avait réuni ces deux dernières +sous un seul commandement, et avec un point d'appui comme celui de +Mayence, on aurait pu aller chercher le roi de Prusse lui-même et +l'occuper au-delà du Rhin. + +Les deux généraux de la Moselle et du Rhin auraient dû au moins +s'entendre, ils auraient pu disputer, empêcher même le passage du fleuve, +mais ils n'en firent rien. Dans le courant du mois de mars, le roi de +Prusse traversa impunément le Rhin, et ne rencontra sur ses pas que des +avant-gardes qu'il repoussa sans peine. Pendant ce temps, Custine était à +Worms. Il n'avait pris soin de défendre ni les bords du Rhin, ni les +revers des Vosges, qui, formant le pourtour de Mayence, auraient pu +arrêter la marche des Prussiens. Il accourut, mais s'alarma subitement des +échecs essuyés par ses avant-gardes; il crut avoir cent cinquante mille +hommes sur les bras, il se figura surtout que Wurmser, qui devait +déboucher par le Palatinat et au-dessus de Mayence, était sur ses +derrières, et allait le séparer de l'Alsace; il demanda des secours à +Ligneville, qui, tremblant de son côté, n'osa pas déplacer un régiment; +alors il se mit à fuir, se retira tout d'un trait sur Landau, puis sur +Wissembourg, et songea même à chercher une protection sous le canon de +Strasbourg. Cette inconcevable retraite ouvrit tous les passages aux +Prussiens, qui vinrent se grouper sous Mayence, et l'investirent sur les +deux rives. + +Vingt mille hommes s'étaient enfermés dans la place, et si c'était +beaucoup pour la défense, c'était beaucoup trop pour l'état des vivres, +qui ne pouvaient pas suffire à une garnison aussi considérable. +L'incertitude de nos plans militaires avait empêché de prendre aucune +mesure pour l'approvisionnement de la ville. Heureusement elle renfermait +deux représentants du peuple, Rewbell et l'héroïque Merlin de Thionville, +Les généraux Kléber, Aubert-Dubayet et l'ingénieur Meunier, enfin une +garnison qui avait toutes les vertus guerrières, la bravoure, la sobriété, +la constance. L'investissement commença en avril. Le général Kalkreuth +formait le siège avec un corps prussien. Le roi de Prusse et Wurmser +étaient en observation au pied des Vosges, et faisaient face à Custine. La +garnison renouvelait fréquemment ses sorties et étendait fort loin sa +défense. Le gouvernement français, sentant la faute qu'il avait commise en +séparant les deux armées de la Moselle et du Rhin, les réunit sous +Custine. Ce général, disposant de soixante à soixante-dix mille hommes, +ayant les Prussiens et les Autrichiens éparpillés devant lui, et au-delà +Mayence, gardée par vingt mille Français, ne songeait pas à fondre sur le +corps d'observation, à le disperser, et à venir joindre la brave garnison +qui lui tendait la main. Vers le milieu de mai, sentant le danger de son +inaction, il fit une tentative mal combinée, mal secondée et qui dégénéra +en une déroute complète. Suivant son usage, il se plaignit des +subordonnés, et fut transporté à l'armée du Nord pour rendre +l'organisation et le courage aux troupes retranchées au camp de César. +Ainsi la coalition qui faisait les sièges de Valenciennes et de Mayence, +pouvait, après deux places prises, avancer sur notre centre, et effectuer +sans obstacle l'invasion. + +Du Rhin aux Alpes et aux Pyrénées, une chaîne de révoltes menaçait les +derrières de nos armées et interrompait leurs communications. Les Vosges, +le Jura, l'Auvergne, la Lozère, forment, du Rhin aux Pyrénées, une masse +presque continue de montagnes de différente étendue et de diverse hauteur. +Les pays de montagnes sont, pour les institutions, les moeurs et les +habitudes, des lieux de conservation. Dans presque toutes celles que nous +venons de désigner, la population gardait un reste d'attachement pour son +ancienne manière d'être, et, sans être aussi fanatisée que la Vendée, elle +était néanmoins assez disposée à s'insurger. Les Vosges, à moitié +allemandes, étaient travaillées par les nobles, par les prêtres, et +montraient des dispositions d'autant plus menaçantes, que l'armée du Rhin +chancelait davantage. Le Jura était tout entier insurgé pour la Gironde; +et si dans sa rébellion il montrait plus d'esprit de liberté, il n'en +était pas moins dangereux, car quinze à vingt mille montagnards se +rassemblaient autour de Lons-le-Saulnier, et se liaient aux révoltés de +l'Ain et du Rhône. On a vu dans quel état se trouvait Lyon. Les montagnes +de la Lozère, qui séparent la Haute-Loire du Rhône, se remplissaient de +révoltés à la manière des Vendéens. Commandés par un ex-constituant nommé +Charrier, ils s'élevaient déjà au nombre de trente mille, et pouvaient se +joindre par la Loire à la Vendée. Après, venaient les insurgés +fédéralistes du midi. Ainsi, de vastes révoltes, différentes de but et de +principes, mais également formidables, menaçaient les derrières des armées +du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. + +Le long des Alpes, les Piémontais étaient en armes, et voulaient reprendre +sur nous la Savoie et le comté de Nice. Les neiges empêchaient le +commencement des hostilités le long du Saint-Bernard, et chacun gardait +ses postes dans les trois vallées de Sallenche, de la Tarentaise et de la +Maurienne. Aux Alpes maritimes et à l'armée dite d'Italie, il en était +autrement. Là les hostilités avaient été reprises de bonne heure, et dès +le mois de mai on avait recommencé à se disputer le poste si important de +Saorgio, duquel dépendait la tranquille possession de Nice. En effet, ce +poste une fois occupé, les Français étaient maîtres du Col de Tende, et +tenaient la clef de la grande chaîne. Aussi les Piémontais avaient mis +autant d'énergie à le défendre que nous à l'attaquer. Ils avaient, tant en +Savoie que du côté de Nice, quarante mille hommes, renforcés par huit +mille Autrichiens auxiliaires. Leurs troupes, disséminées en plusieurs +corps d'égale force depuis le col de Tende jusqu'au grand Saint-Bernard, +avaient suivi, comme toutes celles de la coalition, le système des +cordons, et gardaient toutes les vallées. L'armée française d'Italie était +dans le plus déplorable état; composée de quinze mille hommes au plus, +dénuée de tout, faiblement commandée, il n'était pas possible d'en obtenir +de grands efforts. Le général Biron, qui l'avait commandée un instant, +l'augmenta de cinq mille hommes, mais il ne put la pourvoir de tout ce qui +lui était nécessaire. Si une de ces grandes pensées qui nous auraient +perdus au Nord s'était élevée au Midi, notre ruine n'eût pas été moins +certaine de ce côté. Les Piémontais pouvaient, à la faveur des glaces qui +paralysaient forcément toute action du côté des grandes Alpes, transporter +toutes leurs forces aux Alpes du Midi, et, débouchant sur Nice avec une +masse de trente mille hommes, culbuter notre armée d'Italie, la refouler +sur les départemens insurgés, la disperser entièrement, favoriser le +soulèvement des deux rives du Rhône, s'avancer peut-être jusqu'à Grenoble +et Lyon, prendre là par derrière notre armée engagée dans les plaines de +la Savoie, et envahir ainsi toute une partie de la France. Mais il n'y +avait pas plus un Amédée chez eux qu'un Eugène chez les Autrichiens, ou +qu'un Marlborough chez les Anglais. Ils s'étaient donc bornés à la défense +de Saorgio. + +Brunet, qui succéda à Anselme, avait fait, sur le poste de Saorgio, les +mêmes efforts que Dampierre du côté de Condé. Après plusieurs combats +inutiles et sanglans, on en livra enfin un dernier, le 12 juin, qui fut +suivi d'une déroute complète. Alors encore, si l'ennemi eût puisé dans son +succès un peu d'audace, il aurait pu nous disperser, nous faire évacuer +Nice et repasser le Var. Kellermann était accouru de son quartier-général +des Alpes, avait rallié l'armée au camp de Donjon, fixé des positions +défensives, et ordonné, en attendant de nouvelles forces, une inaction +absolue. Une circonstance rendait encore plus dangereuse la situation de +cette armée, c'était l'apparition dans la Méditerranée de l'amiral anglais +Hood, sorti de Gibraltar avec trente-sept vaisseaux, et de l'amiral +Langara, venu avec des forces à peu près égales des ports d'Espagne. Des +troupes de débarquement pouvaient occuper la ligne du Var et prendre les +Français par derrière. La présence des escadres empêchait en outre les +approvisionnemens par mer, favorisait la révolte du midi, et encourageait +la Corse à se jeter dans les bras des Anglais. Nos flottes réparaient dans +Toulon les dommages qu'elles avaient essuyés dans l'expédition si +malheureuse de Sardaigne, et osaient à peine protéger les caboteurs qui +apportaient des grains d'Italie. La Méditerranée n'était plus à nous, et +le commerce du Levant passait de Marseille aux Grecs et aux Anglais. Ainsi +l'armée d'Italie avait en face les Piémontais victorieux en plusieurs +combats, et à dos la révolte du Midi et deux escadres. + +Aux Pyrénées, la guerre avec l'Espagne, déclarée le 7 mars, à la suite de +la mort de Louis XVI, venait à peine de commencer. Les préparatifs avaient +été longs des deux côtés, parce que l'Espagne, lente, paresseuse et +misérablement administrée, ne pouvait se hâter davantage, et parce que la +France avait sur les bras d'autres ennemis qui occupaient toute son +attention. Servan, général aux Pyrénées, avait passé plusieurs mois à +organiser son armée, et à accuser Pache avec autant d'amertume que le +faisait Dumouriez. Les choses étaient restées dans le même état sous +Bouchotte, et, lorsque la campagne s'ouvrit, le général se plaignait +encore du ministre, qui, disait-il, le laissait manquer de tout. Les deux +pays communiquent l'un avec l'autre par deux points, Perpignan et Bayonne. +Porter vigoureusement un corps d'invasion sur Bayonne et Bordeaux, et +aboutir ainsi à la Vendée, était une tentative trop hardie pour ce +temps-là; d'ailleurs l'ennemi nous supposait de ce côté de plus grands +moyens de résistance; il lui aurait fallu traverser les Landes, la Garonne +et la Dordogne, et de pareilles difficultés auraient suffi pour détourner +de ce plan, si on y avait songé. La cour de Madrid préféra une attaque par +Perpignan, parce qu'elle avait de ce côté une base plus solide en places +fortes, parce qu'elle comptait sur les royalistes du Midi, d'après les +promesses des émigrés, parce qu'enfin elle n'avait pas oublié ses +anciennes prétentions sur le Roussillon. Quatre ou cinq mille hommes +furent laissés à là garde de l'Aragon; quinze ou dix-huit mille, moitié de +troupes réglées et moitié de milices, durent guerroyer sous le général +Caro dans les Pyrénées-Occidentales; enfin le général Ricardos, avec +vingt-quatre mille hommes, fut chargé d'attaquer sérieusement le +Roussillon. + +Deux vallées principales, celle du Tech et celle de la Tet, se détachent +de la chaîne des Pyrénées, et débouchant vers Perpignan forment nos deux +premières lignes défensives. Perpignan est placé sur la seconde, celle de +la Tet. Ricardos, instruit de la faiblesse de nos moyens, débute par une +pensée hardie, il masque les forts Bellegarde et les Bains, situés sur la +première ligne, et s'avance hardiment avec le projet de faire tomber tous +nos détachemens épars dans les vallées, en les dépassant. Cette tentative +lui réussit. Il débouche le 15 avril, bat les détachemens envoyés sous le +général Villot pour l'arrêter, et répand une terreur panique sur toute la +frontière. En avançant avec dix mille hommes, il était maître de +Perpignan, mais il n'avait pas assez d'audace; d'ailleurs tous ses +préparatifs n'étaient pas faits, et il laissa aux Français le temps de se +reconnaître. + +Le commandement, qui paraissait trop vaste, fut divisé. Servan eut les +Pyrénées-Occidentales, et le général Deflers, qu'on a vu employé à +l'expédition de Hollande, les Pyrénées-Orientales. Celui-ci rallia l'armée +en avant de Perpignan dans une position dite _le Mas d'Eu_. Le 19 mai, +Ricardos étant parvenu à réunir dix-huit mille hommes, attaqua le camp +français. Le combat fut sanglant. Le brave général Dagobert, conservant +dans un âge avancé toute la fougue d'un jeune homme, et joignant à son +courage une grande intelligence, réussit à se maintenir sur le champ de +bataille. Deflers arriva avec dix-huit cents hommes de réserve, et le +terrain fut conservé. La fin du jour approchait et le combat paraissait +devoir être heureux; mais vers la nuit nos soldats, accablés par la +fatigue d'une longue résistance, cèdent tout à coup le terrain et se +réfugient en désordre sous Perpignan. La garnison effrayée ferme les +portes et tire sur nos troupes, qu'elle prend pour des Espagnols. C'était +encore le cas de fondre hardiment sur Perpignan et de s'emparer de cette +place, qui n'eût pas résisté; mais Ricardos, qui n'avait fait que masquer +Bellegarde et les Bains, ne crut pas devoir pousser la hardiesse plus +loin, et revint faire le siège de ces deux petites forteresses. Il s'en +empara vers la fin de juin, et se porta de nouveau en présence de nos +troupes, ralliées à peu près dans les mêmes positions qu'auparavant. +Ainsi, en juillet, un combat malheureux pouvait nous faire perdre le +Roussillon. + +Nous voyons les calamités s'augmenter en nous approchant d'un autre +théâtre de guerre, plus sanglant, plus terrible que tous ceux qu'on a déjà +parcourus. La Vendée, en feu et en sang, allait vomir au-delà de la Loire +une colonne formidable. Nous avons laissé les Vendéens enflammés par des +succès inespérés, maîtres de la ville de Thouars, qu'ils avaient prise sur +Quétineau, et commençant à méditer de plus grands projets. +Au lieu de marcher sur Doué et Saumur, ils s'étaient rabattus au sud du +théâtre de la guerre, et avaient voulu dégager le pays du côté de Fontenay +et de Niort. MM. de Lescure et de Larochejacquelein, chargés de cette +expédition, s'étaient portés sur Fontenay le 16 mai. Repoussés d'abord par +le général Sandos, ils se replièrent à quelque distance; bientôt, +profitant de la confiance aveugle que le général républicain venait de +concevoir d'un premier succès, ils reparurent au nombre de quinze à vingt +mille, s'emparèrent de Fontenay, malgré les efforts que le jeune Marceau +déploya dans cette journée, et obligèrent Chalbos et Sandos à se retirer à +Niort dans le plus grand désordre. Là, ils trouvèrent des armes, des +munitions en grande quantité, et s'enrichirent de nouvelles ressources, +qui, jointes à celles qu'ils s'étaient procurées à Thouars, leur +permettaient de pousser la guerre avec l'espérance de nouveaux succès. +Lescure fit une proclamation aux habitans et les menaça des plus terribles +peines s'ils donnaient des secours aux républicains. Après quoi, les +Vendéens se séparèrent suivant leur coutume, pour retourner aux travaux +des champs, et un rendez-vous fut fixé pour le 1er juin dans les environs +de Doué. + +Dans la Basse-Vendée, où Charette dominait seul, sans lier encore ses +mouvemens avec ceux des autres chefs, les succès avaient été balancés. +Canclaux, commandant à Nantes, s'était maintenu à Machecoul, mais avec +peine; le général Boulard qui commandait aux Sables, grâce à ses bonnes +dispositions et à la discipline de son armée, avait occupé pendant deux +mois la Basse-Vendée, et avait même conservé des postes très avancés +jusqu'aux environs de Palluau. Le 17 mai cependant, il fut obligé de se +retirer à la Motte-Achard, très près des Sables, et il se trouvait dans le +plus grand embarras, parce que ses deux meilleurs bataillons, tous +composés de citoyens de Bordeaux, voulaient se retirer pour retourner à +leurs affaires, qu'ils avaient quittées au premier bruit des succès +remportés par les bandes vendéennes. + +Les travaux des champs avaient amené quelque repos, dans la basse comme +dans la haute Vendée, et, pour quelques jours, la guerre fut un peu moins +active, et ajournée au commencement de juin. + +Le général Berruyer, dont les ordres s'étendaient dans l'origine sur tout +le théâtre de la guerre, avait été remplacé, et son commandement se +trouvait divisé entre plusieurs généraux. Saumur, Niort, les Sables, +composèrent l'armée dite des côtes de la Rochelle, qui fut confiée à +Biron; Angers, Nantes et la Loire-Inférieure, formèrent l'armée dite des +côtes de Brest, qu'on remit à Canclaux, général à Nantes. Enfin, les côtes +de Cherbourg avaient été données à Wimpffen, devenu ensuite, comme on l'a +vu, général des insurgés du Calvados. + +Biron, transporté de la frontière du Rhin à celle d'Italie, et de cette +dernière en Vendée, ne se rendit qu'avec répugnance sur ce théâtre de +dévastations, et devait s'y perdre par son aversion à partager les fureurs +de la guerre civile. Il arriva le 27 mai à Niort, et trouva l'armée dans +un désordre affreux. Elle était composée de levées en masse, faites par +force ou par entraînement dans les contrées voisines, et confusément +jetées sur la Vendée, sans instruction, sans discipline, sans +approvisionnemens. Formées de paysans et de bourgeois industrieux des +villes, qui avaient quitté à regret leurs occupations, elles étaient +prêtes à se dissoudre au premier accident. Il eût beaucoup mieux valu les +renvoyer pour la plupart, car elles faisaient faute dans les campagnes et +dans les villes, encombraient inutilement le pays insurgé, l'affamaient +par leur masse, y répandaient le désordre, les terreurs paniques, +etentraînaient souvent dans leur fuite des bataillons organisés, qui, +livrés à eux-mêmes, auraient beaucoup mieux résisté. Toutes ces bandes +arrivaient avec leur chef, nommé dans la localité, qui se disait général, +parlait de son armée, ne voulait pas obéir, et contrariait toutes les +dispositions des chefs supérieurs. Du côté d'Orléans, on formait des +bataillons, connus dans cette guerre sous le nom de _bataillons +d'Orléans_. On les composait avec des commis, des garçons de boutique, +des domestiques, avec tous les jeunes gens enfin recueillis dans les +sections de Paris, et envoyés à la suite de Santerre. On les amalgamait +avec des troupes tirées de l'armée du Nord, dont on avait détaché +cinquante hommes par bataillon. Mais il fallait associer ces élémens +hétérogènes, trouver des armes et des vêtemens. Tout manquait, la paie +même ne pouvait être fournie, et comme elle était inégale entre la troupe +de ligne et les volontaires, elle occasionnait souvent des révoltes. + +Pour organiser cette multitude, la convention envoyait commissaires sur +commissaires. Il y en avait à Tours, à Saumur, à Niort, à la Rochelle, à +Nantes. Ils se contrariaient entre eux et contrariaient les généraux. Le +conseil exécutif y entretenait aussi des agens, et le ministre Bouchotte +avait inondé le pays de ses affidés, choisis tous parmi les jacobins et +les cordeliers. Ceux-ci se croisaient avec les représentans, croyaient +faire preuve de zèle en accablant le pays de réquisitions, et accusaient +de despotisme et de trahison les généraux qui voulaient arrêter +l'insubordination des troupes, ou empêcher des vexations inutiles. Il +résultait de ce conflit d'autorités un chaos d'accusations et un désordre +de commandement effroyable. Biron ne pouvait se faire obéir, et il n'osait +mettre en marche son armée, de peur qu'elle ne se débandât au premier +mouvement, ou pillât tout sur son passage. Tel est le tableau exact des +forces que la république avait à cette époque dans la Vendée. + +Biron se rendit à Tours, arrêta un plan éventuel avec les représentans, +qui consistait, dès qu'on aurait un peu réorganisé cette multitude +confuse, à porter quatre colonnes de dix mille hommes chacune de la +circonférence au centre. Les quatre points de départ étaient les ponts de +Cé, Saumur, Chinon et Niort. En attendant, il alla visiter la +Basse-Vendée, où il supposait le danger plus grand que partout ailleurs. +Biron craignait avec raison que des communications ne s'établissent entre +les Vendéens et les Anglais. Des munitions et des troupes débarquées dans +le Marais pouvaient aggraver le mal et rendre la guerre interminable. Une +flotte de dix voiles avait été signalée, et on savait que les émigrés +bretons avaient reçu l'ordre de se rendre dans les îles de Jersey et +Guernesey. Ainsi tout justifiait les craintes de Biron, et sa visite dans +la Basse-Vendée. + +Sur ces entrefaites, les Vendéens s'étaient réunis le 1er juin. Ils +avaient introduit quelque régularité chez eux, et nommé un conseil pour +gouverner le pays occupé par leurs armées. Un aventurier, qui se faisait +passer pour évêque d'Agra et envoyé du pape, présidait ce conseil, et, en +bénissant des drapeaux, en célébrant des messes solennelles, excitait +l'enthousiasme des Vendéens, et leur rendait ainsi son imposture très +utile. Ils n'avaient pas encore choisi un généralissime; mais chaque chef +commandait les paysans de son quartier, et il était convenu qu'ils se +concerteraient entre eux dans toutes leurs opérations. Ces chefs avaient +fait une proclamation au nom de Louis XVII et du comte de Provence, régent +du royaume en la minorité du jeune prince, et ils s'appelaient _commandans +des armées royales et catholiques_. Ils projetèrent d'abord d'occuper la +ligne de la Loire, et de s'avancer sur Doué et Saumur. L'entreprise était +hardie, mais facile en l'état des choses. Le 7 ils entrèrent à Doué, et +arrivèrent le 9 devant Saumur. Dès que leur marche fut connue, le général +Salomon, qui était à Thouars avec trois mille hommes de bonnes troupes, +reçut l'ordre de marcher sur leurs derrières. Salomon obéit, mais les +trouva trop en force; il n'aurait pu essayer de les entamer sans se faire +écraser; il revint à Thouars, et de Thouars à Niort. Les troupes de Saumur +avaient pris position aux environs de la ville, sur le chemin de +Fontevrault, dans les retranchements de Nantilly et sur les hauteurs de +Bournan. Les Vendéens s'approchent, attaquent la colonne de Berthier, sont +repoussés par une artillerie bien dirigée, mais reviennent en force, et +font plier Berthier, qui est blessé. Les gendarmes à pied, deux bataillons +d'Orléans et les cuirassiers résistent encore; mais ceux-ci perdent leur +colonel; alors la défaite commence, et tous sont ramenés dans la place, où +les Vendéens pénètrent à leur suite. Il restait encore en dehors le +général Coustard, commandant les bataillons postés sur les hauteurs de +Bournan. Il se voit séparé des troupes républicaines, qui avaient été +refoulées dans Saumur, et forme la résolution hardie d'y rentrer, en +prenant les Vendéens par derrière. Il fallait traverser un pont où les +vainqueurs venaient de placer une batterie. Le brave Coustard ordonne à un +corps de cuirassiers qu'il avait à ses ordres, de charger sur la batterie. +«Où nous envoyez-vous? disent ceux-ci.--A la mort, répond Coustard; le +salut de la république l'exige.» Les cuirassiers s'élancent, mais les +bataillons d'Orléans se débandent, et abandonnent le général et les +cuirassiers qui chargent la batterie. La lâcheté des uns rend inutile +l'héroïsme des autres, et Coustard ne pouvant rentrer dans Saumur, se +retire à Angers. + +Saumur fut occupé le 9 juin, et le lendemain le château se rendit. Les +Vendéens, étant maîtres du cours de la Loire, pouvaient marcher ou sur +Nantes, ou sur la Flèche, le Mans et Paris. La terreur les précédait, et +tout devait céder devant eux. Pendant ce temps, Biron était dans la +Basse-Vendée, où il croyait, en s'occupant des côtes, parer aux dangers +les plus réels et les plus graves. + +Tous les périls nous menaçaient à la fois. Les coalisés faisant les sièges +de Valenciennes, de Condé, de Mayence, étaient à la veille de prendre ces +places, boulevards de nos frontières. Les Vosges en mouvement, le Jura +révolté, ouvraient l'accès le plus facile à l'invasion du côté du Rhin. +L'armée d'Italie, repoussée par les Piémontais, avait à dos la révolte du +Midi et les escadres anglaises. Les Espagnols, en présence du camp +français sous Perpignan, menaçaient de l'enlever par une attaque, et de se +rendre maîtres du Roussillon. Les révoltés de la Lozère étaient prêts à +donner la main aux Vendéens le long de la Loire, et c'était le projet de +l'auteur de cette révolte. Les Vendéens, maîtres de Saumur et du cours de +la Loire, n'avaient qu'à vouloir, et possédaient tous les moyens +d'exécuter les plus hardies tentatives sur l'intérieur. Enfin les +fédéralistes, marchant de Caen, de Bordeaux et de Marseille, se +disposaient à soulever la France sur leurs pas. + +Notre situation, dans le mois de juillet 1793, était d'autant plus +désespérante, qu'il y avait sur tous les points un coup mortel à porter à +la France. Les coalisés du Nord, en négligeant les places fortes, +n'avaient qu'à marcher sur Paris, et ils auraient rejeté la convention sur +la Loire, où elle aurait été reçue par les Vendéens. Les Autrichiens et +les Piémontais pouvaient exécuter une invasion par les Alpes-Maritimes, +anéantir notre armée et remonter tout le Midi en vainqueurs. Les Espagnols +étaient en position de s'avancer par Bayonne et d'aller joindre la Vendée; +ou bien, s'ils préféraient le Roussillon, de marcher hardiment vers la +Lozère, peu distante de la frontière, et de mettre le Midi en feu. Enfin +les Anglais, au lieu de croiser dans la Méditerranée, avaient le moyen de +débarquer des troupes dans la Vendée, et de les conduire de Saumur à +Paris. + +Mais les ennemis extérieurs et intérieurs de la Convention n'avaient point +ce qui assure la victoire dans une guerre de révolution. Les coalisés +agissaient sans union, et, sous les apparences d'une guerre sainte, +cachaient les vues les plus personnelles. Les Autrichiens voulaient +Valenciennes; le roi de Prusse, Mayence; les Anglais, Dunkerque; les +Piémontais aspiraient à recouvrer Chambéry et Nice; les Espagnols, les +moins intéressés de tous, songeaient néanmoins quelque peu au Roussillon; +les Anglais enfin pensaient plutôt à couvrir la Méditerranée de leurs +flottes, et à y gagner quelque port, que de porter d'utiles secours dans +la Vendée. Outre cet égoïsme universel qui empêchait les coalisés +d'étendre leur vue au-delà de leur utilité immédiate, ils étaient tous +méthodiques et timides à la guerre, et défendaient avec la vieille routine +militaire les vieilles routines politiques pour lesquelles ils s'étaient +armés. Quant aux Vendéens, insurgés en hommes simples contre le génie de +la révolution, ils combattaient en tirailleurs braves, mais bornés. Les +fédéralistes répandus sur tout le sol de la France, ayant à s'entendre à +de grandes distances pour concentrer leurs opérations, ne se soulevant +qu'avec timidité contre l'autorité centrale, et n'étant animés que de +passions médiocres, ne pouvaient agir qu'avec incertitude et lenteur. +D'ailleurs ils se faisaient un reproche secret, celui de compromettre leur +patrie par une diversion coupable. Ils commençaient à sentir qu'il était +criminel de discuter s'il fallait être révolutionnaire comme Pétion et +Vergniaud, ou comme Robespierre et Danton, dans un moment où toute +l'Europe fondait sur nous; et ils s'apercevaient que, dans de telles +circonstances, il n'y avait qu'une bonne manière de l'être, c'est-à-dire +la plus énergique. Déjà en effet toutes les factions, surgissant autour +d'eux, les avertissaient de leur faute. Ce n'étaient pas seulement les +constituants, c'étaient les agents de l'ancienne cour, les sectateurs de +l'ancien clergé, tous les partisans, en un mot, du pouvoir absolu, qui se +levaient à la fois, et il devenait évident pour eux que toute opposition à +la révolution tournait au profit des ennemis de toute liberté et de toute +nationalité. + +Telles étaient les causes qui rendaient les coalisés si malhabiles et si +timides, les Vendéens si bornés, les fédéralistes si incertains, et qui +devaient assurer le triomphe de la convention sur les révoltes intérieures +et sur l'Europe. Les montagnards, animés seuls d'une passion forte, d'une +pensée unique, le salut de la révolution, éprouvant cette exaltation +d'esprit qui découvre les moyens les plus neufs et les plus hardis, qui ne +les croit jamais ni trop hasardeux, ni trop coûteux, s'ils sont +salutaires, devaient déconcerter, par une défense imprévue et sublime, des +ennemis lents, routiniers, décousus, et étouffer des factions qui +voulaient de l'ancien régime à tous les degrés, de la révolution à tous +les degrés, et qui n'avaient ni accord ni but déterminé. + +La convention, au milieu des circonstances extraordinaires où elle était +placée, n'éprouva pas un seul instant de trouble. Pendant que des places +fortes ou des camps retranchés arrêtaient un moment les ennemis sur les +différentes frontières, le comité de salut public travaillait jour et nuit +à réorganiser les armées, à les compléter au moyen de la levée de trois +cent mille hommes décrétée en mars, à envoyer des instructions aux +généraux, à dépêcher des fonds et des munitions. Il parlementait avec +toutes les administrations locales qui voulaient retenir, au profit de la +cause fédéraliste, les approvisionnemens destinés aux armées, et parvenait +à les faire désister par la grande considération du salut public. + +Pendant que ces moyens étaient employés à l'égard de l'ennemi du dehors, +la convention n'en prenait pas de moins efficaces à l'égard de l'ennemi du +dedans. La meilleure ressource contre un adversaire qui doute de ses +droits et de ses forces, c'est de ne pas douter des siens. C'est ainsi que +se conduisit la convention. On a déjà vu les décrets énergiques qu'elle +avait rendus au premier mouvement de révolte. Beaucoup de villes n'ayant +pas voulu céder, l'idée ne lui vint pas un instant de transiger avec +celles dont les actes prenaient le caractère décidé de la rébellion. Les +Lyonnais ayant refusé d'obéir, et de renvoyer à Paris les patriotes +incarcérés, elle ordonna à ses commissaires près l'armée des Alpes +d'employer la force, sans s'inquiéter ni des difficultés, ni des périls +que ces commissaires couraient à Grenoble, où ils avaient les Piémontais +en face, et tous les révoltés de l'Isère et du Rhône sur leurs derrières. +Elle leur prescrivit de faire rentrer Marseille dans le devoir. Elle ne +laissa que trois jours à toutes les administrations pour rétracter leurs +arrêtés équivoques, et enfin elle envoya à Vernon quelques gendarmes et +quelques mille citoyens de Paris, pour soumettre sur-le-champ les insurgés +du Calvados, les plus rapprochés de la capitale. + +La grande ressource de la constitution ne fut pas négligée, et huit jours +suffirent pour achever cet ouvrage, qui était plutôt un moyen de +ralliement qu'un véritable plan de législation. Hérault de Séchelles en +avait été le rédacteur. D'après ce projet, tout Français âgé de vingt-un +ans était citoyen, et pouvait exercer ses droits politiques, sans aucune +condition de fortune ni de propriété. Les citoyens réunis nommaient un +député par cinquante mille âmes. Les députés, composant une seule +assemblée, ne pouvaient siéger qu'un an. Ils faisaient des décrets pour +tout ce qui concernait les besoins pressans de l'état, et ces décrets +étaient exécutoires sur-le-champ. Ils faisaient des lois pour tout ce qui +concernait les matières d'un intérêt général et moins urgent, et ces lois +n'étaient sanctionnées que lorsque, dans un délai donné, les assemblées +primaires n'avaient pas réclamé. Le premier jour de mai, les assemblées +primaires se formaient de droit et sans convocation, pour renouveler la +députation. Les assemblées primaires pouvaient demander des conventions +pour modifier l'acte constitutionnel. Le pouvoir exécutif était confié à +vingt-quatre membres nommés par des électeurs, et c'était la seule +élection médiate. Les assemblées primaires nommaient les électeurs, ces +électeurs nommaient des candidats, et le corps législatif réduisait par +élimination les candidats à vingt-quatre. Ces vingt-quatre membres du +conseil choisissaient les généraux, les ministres, les agens de toute +espèce, et les prenaient hors de leur sein. Ils devaient les diriger, les +surveiller, et ils étaient continuellement responsables. Le conseil +exécutif se renouvelait tous les ans par moitié. Enfin, cette +constitution, si courte, si démocratique, où le gouvernement se réduisait +à un simple commissariat temporaire, respectait cependant un seul vestige +de l'ancien régime, les communes, et n'en changeait ni la circonscription +ni les attributions. L'énergie dont elles avaient fait preuve leur avait +valu d'être conservées sur cette table rase, où ne subsistait pas une +seule trace du passé. Presque sans discussion, et en huit jours, cette +constitution fut adoptée, + +[Note: Elle fut décrétée le 24 juin. Le projet avait été présenté le 10.] + +et à l'instant où l'ensemble en fut voté, le canon retentit dans Paris, et +des cris d'allégresse s'élevèrent de toutes parts. Elle fut imprimée à des +milliers d'exemplaires pour être envoyée à toute la France. Elle n'essuya +qu'une seule contradiction. Ce fut de la part de quelques-uns des +agitateurs qui avaient préparé le 31 mai. + +On se souvient du jeune Varlet, pérorant sur les places publiques, du +jeune Lyonnais Leclerc, si violent dans ses discours aux Jacobins, et +suspect même à Marat par ses emportements; de ce Jacques Roux, si dur +envers l'infortuné Louis XVI qui voulait lui remettre son testament; tous +ces hommes s'étaient signalés dans la dernière insurrection, et avaient +une grande influence au comité de l'Évêché et aux Cordeliers. Ils +trouvèrent mauvais que la constitution ne renfermât rien contre les +accapareurs; ils rédigèrent une pétition, la firent signer dans les rues, +et coururent soulever les cordeliers, en disant que la constitution était +incomplète, puisqu'elle ne contenait aucune disposition contre les plus +grands ennemis du peuple. Legendre voulut en vain résister à ce mouvement; +on le traita de modéré, et la pétition, adoptée par la société, fut +présentée par elle à la convention. A cette nouvelle, toute la Montagne +fut indignée. Robespierre, Collot-d'Herbois, s'emportèrent, firent +repousser la pétition, et se rendirent aux jacobins pour montrer le danger +de ces exagérations perfides, qui ne tendaient, disaient-ils, qu'à égarer +le peuple, et ne pouvaient être que l'ouvrage d'hommes payés par les +ennemis de la république. «La constitution la plus populaire qui ait +jamais été, dit Robespierre, vient de sortir d'une assemblée jadis +contre-révolutionnaire, mais purgée maintenant des hommes qui +contrariaient sa marche et mettaient obstacle à ses opérations. +Aujourd'hui pure, cette assemblée a produit le plus bel ouvrage, le plus +populaire qui ait jamais été donné aux hommes; et un individu couvert du +manteau du patriotisme, qui se vante d'aimer le peuple plus que nous, +ameute des citoyens de tout état, et veut prouver qu'une constitution, qui +doit rallier toute la France, ne leur convient pas! Défiez-vous de telles +manoeuvres, défiez-vous de ces ci-devant prêtres coalisés avec les +Autrichiens! Prenez garde au nouveau masque dont les aristocrates vont se +couvrir! J'entrevois un nouveau crime dans l'avenir, qui n'est peut-être +pas loin d'éclater; mais nous le dévoilerons, et nous écraserons les +ennemis du peuple sous quelque forme qu'ils puissent se présenter.» +Collot-d'Herbois parla aussi vivement que Robespierre; il soutint que les +ennemis de la république voulaient pouvoir dire aux départements: «_Vous +voyez, Paris approuve le langage de Jacques Roux!_» + +Des acclamations unanimes accueillirent les deux orateurs. Les jacobins, +qui se piquaient de réunir la politique à la passion révolutionnaire, la +prudence à l'énergie, envoyèrent une députation aux cordeliers. +Collot-d'Herbois en était l'orateur. Il fut reçu aux Cordeliers avec la +considération qui était due à l'un des membres les plus renommés des +Jacobins et de la montagne. On professa pour la société qui l'envoyait un +respect profond. La pétition fut rétractée, Jacques Roux et Leclerc furent +exclus. Varlet n'obtint son pardon qu'en raison de son âge, et Legendre +reçut des excuses pour les paroles peu convenables qu'on lui avait +adressées dans la séance précédente. La constitution ainsi vengée fut +envoyée à la France pour être sanctionnée par toutes les assemblées +Primaires. + +Ainsi la Convention présentait aux départements, d'une main la +Constitution, de l'autre le décret qui ne leur donnait que trois jours +pour se décider. La Constitution justifiait la Montagne de tout projet +d'usurpation, fournissait un prétexte de se rallier à une autorité +justifiée; et le décret des trois jours ne donnait pas le temps d'hésiter, +et obligeait à préférer le parti de l'obéissance. + +Beaucoup de départements en effet cédèrent, et d'autres persistèrent dans +leurs premières démarches. Mais ceux-ci, échangeant des adresses, +s'envoyant des députations, semblaient s'attendre les uns les autres pour +agir. Les distances ne permettaient pas de correspondre rapidement et de +former un ensemble. En outre, le défaut de génie révolutionnaire empêchait +de trouver les ressources nécessaires pour réussir. Quelque bien disposées +que soient les masses, elles ne sont jamais prêtes à tous les sacrifices, +si des hommes passionnés ne les y obligent pas. Il aurait fallu des moyens +violents pour soulever les bourgeois modérés des villes, pour les obliger +à marcher, à contribuer, à se hâter. Mais les girondins, qui condamnaient +tous ces moyens chez les montagnards, ne pouvaient les employer eux-mêmes. +Les négociants bordelais croyaient avoir beaucoup fait quand ils avaient +parlé avec un peu de vivacité dans les sections, mais il n'étaient pas +sortis de leurs murs. Les Marseillais, un peu plus prompts, avaient envoyé +six mille hommes à Avignon, mais ils ne composaient pas eux-mêmes cette +petite armée; ils s'étaient fait remplacer par des soldats payés. Les +Lyonnais attendaient la jonction des Provençaux et des Languedociens; les +Normands paraissaient un peu refroidis; les Bretons seuls ne s'étaient pas +démentis, et avaient rempli eux-mêmes les cadres de leurs bataillons. + +On s'agitait beaucoup à Caen, centre principal de l'insurrection. +C'étaient les colonnes parties de ce point qui devaient rencontrer les +premières les troupes de la Convention, et ce premier engagement ne +pouvait qu'avoir une grande importance. Les députés proscrits et assemblés +Autour de Wimpffen se plaignaient de ses lenteurs, et croyaient entrevoir +en lui un royaliste. Wimpffen, pressé de toutes parts, ordonna enfin à +Puisaye de porter, le 13 juillet, son avant-garde à Vernon, et annonça +qu'il allait marcher lui-même avec toutes ses forces. Le 13, en effet, +Puisaye s'avança vers Pacy, et rencontra les levées de Paris, accompagnées +de quelques centaines de gendarmes. Quelques coups de fusil furent tirés +de part et d'autre dans les bois. Le lendemain 14, les fédéralistes +occupèrent Pacy et parurent avoir un léger avantage. Mais le jour suivant +les troupes de la Convention se montrèrent avec du canon. À la première +décharge, la terreur se répandit dans les rangs des fédéralistes; ils se +dispersèrent et s'enfuirent confusément à Évreux. Les Bretons, plus +fermes, se retirèrent avec moins de désordre, mais ils furent entraînés +dans le mouvement rétrograde des autres. A cette nouvelle, la +consternation se répandit dans le Calvados, et toutes les administrations +commencèrent à se repentir de leurs imprudentes démarches. Dès qu'on +apprit cette déroute à Caen, Wimpffen assembla les députés, leur proposa +de se retrancher dans cette ville, et d'y faire une résistance opiniâtre. +Wimpffen, s'ouvrant ensuite davantage, leur dit qu'il ne voyait qu'un +moyen de soutenir cette lutte, c'était de se ménager un allié puissant, et +que, s'ils voulaient, il leur en procurerait un; il leur laissa même +deviner qu'il s'agissait du cabinet anglais. Il ajouta qu'il croyait la +république impossible, et qu'à ses yeux le retour à la monarchie ne serait +pas un malheur. Les girondins repoussèrent avec force toute offre de ce +genre, et témoignèrent la plus franche indignation. Quelques-uns +Commencèrent à sentir alors l'imprudence de leur tentative, et le danger +de lever un étendard quelconque, puisque toutes les factions venaient s'y +rallier pour renverser la république. Ils ne perdirent cependant pas tout +espoir, et songèrent à se retirer à Bordeaux, où quelques-uns croyaient +pouvoir opérer un mouvement sincèrement républicain, et plus heureux que +celui du Calvados et de la Bretagne. Il partirent donc avec les bataillons +bretons qui retournaient chez eux, et projetèrent d'aller s'embarquer à +Brest. Ils prirent l'habit de soldat, et se confondirent dans les rangs du +bataillon du Finistère. Il avaient besoin de se cacher depuis l'échec de +Vernon, parce que toutes les administrations, empressées de se soumettre +et de donner des preuves de zèle à la convention, auraient pu les faire +arrêter. Ils parcoururent ainsi une partie de la Normandie et de la +Bretagne au milieu de dangers continuels et de souffrances affreuses, et +vinrent se cacher aux environs de Brest, pour se rendre ensuite à +Bordeaux. Barbaroux, Pétion, Salles, Louvet, Meilhan, Guadet, Kervélégan, +Gorsas, Girey-Dupré, collaborateur de Brissot, Marchenna, jeune Espagnol +qui était venu chercher la liberté en France, Riouffe, jeune homme attaché +par enthousiasme aux girondins, composaient cette troupe d'illustres +fugitifs, poursuivis comme traîtres à la patrie, quoique tout prêts +cependant à donner leur vie pour elle, et croyant même encore la servir +alors qu'ils la compromettaient par la plus dangereuse diversion. + +Dans la Bretagne, dans les départemens de l'Ouest et du bassin supérieur +de la Loire, les administrations s'empressèrent de se rétracter pour +éviter d'être mises hors la loi. La constitution, transportée en tous +lieux, était le prétexte d'une soumission nouvelle. La convention, +disait-on, n'entendait ni s'éterniser, ni s'emparer du pouvoir, +puisqu'elle donnait une constitution; cette constitution devait terminer +bientôt le règne des factions, et paraissait contenir le gouvernement le +plus simple qu'on eût jamais vu. Pendant ce temps, les municipalités +montagnardes, les clubs jacobins, redoublaient d'énergie, et les honnêtes +partisans de la Gironde cédaient devant une révolution qu'ils n'avaient +pas assez de force pour combattre, et qu'ils n'auraient pas eu assez de +force pour défendre. Dès ce moment, Toulouse chercha à se justifier. Les +Bordelais, plus prononcés, ne se soumirent pas formellement, mais ils +firent rentrer leur avant-garde, et cessèrent d'annoncer leur marche sur +Paris. Deux autres événemens importans vinrent terminer les dangers de la +Convention, dans l'Ouest et le Midi: ce fut la défense de Nantes, et la +dispersion des rebelles de la Lozère. + +On a vu les Vendéens à Saumur, maîtres du cours de la Loire, et pouvant, +s'ils avaient apprécié leur position, faire sur Paris une tentative qui +eût peut-être réussi, car la Flèche et le Mans étaient sans aucun moyen de +résistance. Le jeune Bonchamps, qui portait seul ses vues au-delà de la +Vendée, aurait voulu qu'on fît une incursion en Bretagne, pour se donner +un port sur l'Océan, et marcher ensuite sur Paris. Mais il n'y avait pas +assez de génie chez ses compagnons d'armes pour qu'il fût compris. La +véritable capitale, sur laquelle il fallait marcher, selon eux, c'était +Nantes: ni leur esprit ni leurs voeux n'allaient au-delà. Il y avait +cependant plusieurs raisons d'en agir ainsi; car Nantes ouvrait les +communications avec la mer, assurait la possession de tout le pays, et +rien n'empêchait les Vendéens, après la prise de cette ville, de tenter +des projets plus hardis: d'ailleurs ils n'arrachaient pas leurs soldats de +chez eux, considération importante avec des paysans qui ne voulaient +jamais perdre leur clocher de vue. Charrette, maître de la Basse-Vendée, +après avoir fait une fausse démonstration sur les Sables, s'était emparé +de Machecoul, et se trouvait aux portes de Nantes. Il ne s'était jamais +concerté avec les chefs de la Haute-Vendée, mais il offrait cette fois de +s'entendre avec eux. Il promettait d'attaquer Nantes par la rive gauche, +tandis que la grande armée l'attaquerait par la rive droite, et il +semblait difficile de ne pas réussir avec un tel concours de moyens. + +Les Vendéens évacuèrent donc Saumur, descendirent vers Angers et se +disposèrent à marcher d'Angers sur Nantes, en filant le long de la rive +droite de la Loire. Leur armée était fort diminuée, parce que beaucoup de +paysans ne voulaient pas s'engager dans une expédition aussi longue; +cependant elle se composait encore de trente mille hommes à peu près. Ils +nommèrent un généralissime, et firent choix du voiturier Cathelineau, pour +flatter les paysans et se les attacher davantage. M. de Lescure, blessé, +dut rester dans l'intérieur du pays pour faire de nouveaux rassemblemens, +pour tenir les troupes de Niort en échec, et empêcher que le siège de +Nantes ne fût troublé. + +Pendant ce temps, la commission des représentans, séant à Tours, demandait +des secours à tout le monde, et pressait Biron, qui visitait la côte, de +se porter en toute hâte sur les derrières des Vendéens. Ne se contentant +même pas de rappeler Biron, elle ordonnait des mouvemens en son absence, +et faisait marcher vers Nantes toutes les troupes qu'on avait pu réunir à +Saumur. Biron répondit aussitôt aux instances de la commission. Il +consentait, disait-il, au mouvement exécuté sans ses ordres, mais il était +obligé de garder les Sables et la Rochelle, villes plus importantes à ses +yeux que Nantes; les bataillons de la Gironde, les meilleurs de l'armée, +allaient le quitter, et il fallait qu'il les remplaçât; il lui était +impossible de mouvoir son armée sans la voir se débander et se livrer au +pillage, tant elle était indisciplinée: il pouvait donc tout au plus en +détacher trois mille hommes organisés, et il y aurait de la folie, +ajoutait-il, à marcher sur Saumur, et à s'enfoncer dans le pays avec des +forces si peu considérables. Biron écrivit en même temps au comité de +salut public qu'il donnait sa démission, puisque les représentans +voulaient ainsi s'arroger le commandement. Le comité lui répondit qu'il +avait toute raison, que les représentans pouvaient conseiller ou proposer +certaines opérations, mais ne devaient pas les ordonner, et que c'était à +lui seul à prendre les mesures qu'il croirait convenables pour conserver +Nantes, la Rochelle et Niort. Biron n'en fit pas moins tous ses efforts +pour se composer une petite armée plus mobile, et avec laquelle il pût +aller au secours de la ville assiégée. + +Les Vendéens, dans cet intervalle, quittèrent Angers le 27, et se +trouvèrent le 28 en vue de Nantes. Ils firent une sommation menaçante qui +ne fut pas même écoutée, et se préparèrent à l'attaque. Elle devait avoir +lieu sur les deux rives le 29, à deux heures du matin. Canclaux n'avait, +pour garder un espace immense, coupé par plusieurs bras de la Loire, que +cinq mille hommes de troupes réglées, et à peu près autant de gardes +nationales. Il fit les meilleures dispositions, et communiqua le plus +grand courage à la garnison. Le 29, Charette attaqua, à l'heure convenue, +du côté des ponts; mais Cathelineau, qui agissait par la rive droite, et +avait la partie la plus difficile de l'entreprise, fut arrêtée par le +poste de Nort, où quelques cents hommes firent la résistance la plus +héroïque. L'attaque retardée de ce côté en devint plus difficile. +Cependant les Vendéens se répandirent derrière les haies et les jardins, +et serrèrent la ville de très près. Canclaux, général en chef, et Beysser, +commandant de la place, maintinrent partout les troupes républicaines. De +son côté, Cathelineau redoubla d'efforts; déjà il s'était fort avancé dans +un faubourg, lorsqu'une balle vint le frapper mortellement. Ses soldats se +retirèrent consternés en l'emportant sur leurs épaules. Dès ce moment, +l'attaque se ralentit. Après dix-huit heures de combat, les Vendéens se +dispersèrent, et la place fut sauvée. + +Tout le monde dans cette journée avait fait son devoir. La garde nationale +avait rivalisé avec les troupes de ligne, et le maire lui-même reçut une +blessure. Le lendemain, les Vendéens se jetèrent dans des barques, et +rentrèrent dans l'intérieur du pays. Dès ce moment, l'occasion des grandes +entreprises fut perdue pour eux; ils ne devaient plus aspirer à exécuter +rien d'important, et ne pouvaient espérer tout au plus que d'occuper leur +propre pays. Dans ce moment, Biron, se hâtant de secourir Nantes, arrivait +à Angers avec ce qu'il avait pu réunir de troupes, et Westermann se +rendait dans la Vendée avec sa légion germanique. + +Nantes était à peine délivrée, que l'administration, disposée en faveur +des girondins, voulut se réunir aux insurgés du Calvados. Elle rendit en +effet une arrêté hostile contre la convention, Canclaux s'y opposa de +toutes ses forces, et réussit à ramener les Nantais à l'ordre. + +Les dangers les plus graves étaient donc surmontés de ce côté. Un +événement non moins important se passait dans la Lozère; c'était la +soumission de trente mille révoltés, qui auraient pu communiquer avec les +Vendéens, ou avec les Espagnols par le Roussillon. + +Par une circonstance des plus heureuses, le député Fabre, envoyé à l'armée +des Pyrénées-Orientales, se trouvait sur les lieux au moment de la +révolte; il y déploya l'énergie qui plus tard lui fit chercher et trouver +la mort aux Pyrénées. Il s'empara des administrations, mit la population +entière sous les armes, et appela à lui toutes les forces des environs en +gendarmerie et troupes réglées; il souleva le Cantal, la Haute-Loire, le +Puy-de-Dôme; et les révoltés frappés, dès le premier moment, poursuivis de +toutes parts, furent dispersés, rejetés dans les bois, et leur chef, +l'ex-constituant Charrier, tomba lui-même au pouvoir des vainqueurs. On +acquit, par ses papiers, la preuve que son projet était lié à la grande +conspiration découverte six mois auparavant en Bretagne, et dont le chef, +La Rouarie, était mort sans pouvoir réaliser ses projets. Dans les +montagnes du Centre et du Midi, la tranquillité était donc assurée, les +derrières de l'armée des Pyrénées étaient garantis, et la vallée du Rhône +n'avait plus l'un de ses flancs couvert par des montagnes insurgées. + +Une victoire inattendue sur les Espagnols dans le Roussillon achevait +d'assurer la soumission du Midi. On les a vus, après leur première marche +dans les vallées du Tech et de la Tet, rétrograder pour prendre Bellegarde +et les Bains, et revenir ensuite se placer devant le camp français. Après +l'avoir long-temps observé, ils l'attaquèrent le 17 juillet. Les Français +avaient à peine douze mille jeunes soldats: les Espagnols au contraire +comptaient quinze ou seize mille hommes parfaitement aguerris. Ricardos, +dans l'intention de nous envelopper, avait trop divisé son attaque. Nos +jeunes volontaires, soutenus par le général Barbantane et le brave +Dagobert, tenaient ferme dans leurs retranchemens, et après des efforts +inouïs, les Espagnols parurent décidés à se retirer. Dagobert, qui +attendait ce moment, se précipite sur eux, mais un de ses bataillons se +débande tout à coup, et se laisse ramener en désordre. Heureusement à +cette vue, Deflers, Barbantane, viennent au secours de Dagobert, et tous +s'élancent avec tant de violence, que l'ennemi est culbuté au loin. Ce +combat du 17 juillet releva le courage de nos soldats, et, suivant le +témoignage d'un historien, produisit aux Pyrénées l'effet que Valmy avait +produit dans la Champagne l'année précédente. + +Du côté des Alpes, Dubois-Crancé, placé entre la Savoie mécontente, la +Suisse incertaine, Grenoble et Lyon révoltés, se conduisait avec autant de +force que de bonheur. Tandis que les autorités sectionnaires prêtaient +devant lui le serment fédéraliste, il faisait prêter le serment opposé au +club et à son armée, et attendait le premier mouvement favorable pour +agir. Ayant saisi en effet la correspondance des autorités, il y trouva la +preuve qu'elles cherchaient à se coaliser avec Lyon; alors il les dénonça +au peuple de Grenoble comme voulant amener la dissolution de la république +par une guerre civile, et profitant d'un moment de chaleur, il les fit +destituer, et rendit tous les pouvoirs à l'ancienne municipalité. Dès ce +moment, tranquille sur Grenoble, il s'occupa de réorganiser l'armée des +Alpes, afin de conserver la Savoie et de faire exécuter les décrets de la +convention contre Lyon et Marseille. Il changea tous les états-majors, +rétablit l'ordre dans ses bataillons, incorpora les recrues provenant de +la levée des trois cent mille hommes; et quoique les départemens de la +Lozère, de la Haute-Loire, eussent employé leur contingent à étouffer la +révolte de leurs montagnes, il tâcha d'y suppléer par des réquisitions. +Après ces premiers soins, il fit partir le général Carteaux avec quelques +mille hommes d'infanterie, et avec la légion levée en Savoie sous le nom +de légion des Allobroges, pour se rendre à Valence, y occuper le cours du +Rhône, et empêcher la jonction des Marseillais avec les Lyonnais. +Carteaux, parti dans les premiers jours de juillet, se porta rapidement +sur Valence, et de Valence sur le Pont-Saint-Esprit, où il enleva le corps +des Nîmois, dispersa les uns, s'incorpora les autres, et s'assura les deux +rives du Rhône. Il se jeta immédiatement après sur Avignon, où les +Marseillais s'étaient établis quelque temps auparavant. + +Tandis que ces événemens se passaient à Grenoble, Lyon affectant toujours +la plus grande fidélité à la république, promettant de maintenir son +_unité_, son _indivisibilité_, n'obéissait pourtant pas au décret de la +convention, qui évoquait au tribunal révolutionnaire de Paris les +procédures intentées contre divers patriotes. Sa commission et son +état-major se remplissaient de royalistes cachés. Rambaud, président de la +commission, Précy, commandant de la force départementale, étaient +secrètement dévoués à la cause de l'émigration. Égarés par de dangereuses +suggestions, les malheureux Lyonnais allaient se compromettre avec la +convention qui, désormais obéie et victorieuse, devait faire tomber sur la +dernière ville restée en révolte tout le châtiment réservé au fédéralisme +vaincu. En attendant, ils s'armaient à Saint-Etienne, réunissaient des +déserteurs de toute espèce; mais, cherchant toujours à ne pas se montrer +en révolte ouverte, ils laissaient passer les convois destinés aux +frontières, et ordonnaient l'élargissement des députés Noël Pointe, +Santeyra et Lesterpt-Beauvais, arrêtés par les communes environnantes. + +Le Jura était un peu calmé; les représentans Bassal et Garnier, qu'on y a +vus avec quinze cents hommes enveloppés par quinze mille, avaient éloigné +leurs forces trop insuffisantes, et tâché de négocier. Ils réussirent, et +les administrations révoltées leur avaient promis de mettre fin à ce +mouvement par l'acceptation de la constitution. + +Près de deux mois s'étaient écoulés depuis le 2 juin (car on touchait à la +fin de juillet); Valenciennes et Mayence étaient toujours menacées; mais +la Normandie, la Bretagne et presque tous les départemens de l'Ouest +étaient rentrés sous l'obéissance. Nantes venait d'être délivrée des +Vendéens, les Bordelais n'osaient pas sortir de leurs murs, la Lozère +était soumise; les Pyrénées se trouvaient garanties pour le moment, +Grenoble était pacifiée, Marseille était isolée de Lyon, par les succès de +Carteaux, et Lyon, quoique refusant d'obéir aux décrets, n'osait cependant +pas déclarer la guerre. L'autorité de la convention était donc à peu près +rétablie dans l'intérieur. D'une part, la lenteur des fédéralistes, leur +défaut d'ensemble, leurs demi-moyens; de l'autre, l'énergie de la +convention, l'unité de sa puissance, sa position centrale, son habitude du +commandement, sa politique tour à tour habile et forte, avaient décidé le +triomphe de la Montagne sur ce dernier effort des girondins. +Applaudissons-nous de ce résultat, car dans un moment où la France était +attaquée de toutes parts, le plus digne de commander c'était le plus fort. +Les fédéralistes vaincus se condamnaient par leurs propres paroles: Les +honnêtes gens, disaient-ils, n'ont jamais su avoir de l'énergie. + +Mais tandis que les fédéralistes succombaient de tous côtés, un dernier +accident allait exciter contre eux les plus grandes fureurs. + +A cette époque vivait dans le Calvados une jeune fille, âgée de vingt-cinq +ans, réunissant à une grande beauté un caractère ferme et indépendant. +Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Ses moeurs étaient pures, mais +son esprit était actif et inquiet. Elle avait quitté la maison paternelle +pour aller vivre avec plus de liberté chez une de ses amies à Caen. Son +père avait autrefois, par quelques écrits, réclamé les privilèges de sa +province, à l'époque où la France était réduite encore à réclamer des +privilèges de villes et de provinces. La jeune Corday s'était enflammée +pour la cause de la révolution, comme beaucoup de femmes de son temps, et, +de même que madame Roland, elle était enivrée de l'idée d'une république +soumise aux lois et féconde en vertus. Les girondins lui paraissaient +vouloir réaliser son rêve; les montagnards semblaient seuls y apporter des +obstacles; et, à la nouvelle du 31 mai, elle résolut de venger ses +orateurs chéris. La guerre du Calvados commençait; elle crut que la mort +du chef des anarchistes, concourant avec l'insurrection des départemens, +assurerait la victoire de ces derniers; elle résolut donc de faire un +grand acte de dévouement, et de consacrer à sa patrie une vie dont un +époux, des enfans, une famille, ne faisaient ni l'occupation ni le charme. +Elle trompa son père, et lui écrivit que les troubles de la France +devenant tous les jours plus effrayans, elle allait chercher le calme et +la sécurité en Angleterre. Tout en écrivant cela, elle s'acheminait vers +Paris. Avant son départ, elle voulut voir à Caen les députés, objets de +son enthousiasme et de son dévouement. Pour parvenir jusqu'à eux, elle +imagina un prétexte, et demanda à Barbaroux une lettre de recommandation +auprès du ministre de l'intérieur, ayant, disait-elle, des papiers à +réclamer pour une amie, ancienne chanoinesse. Barbaroux lui en donna une +pour le député Duperret, ami de Garat. Ses collègues, qui la virent comme +lui, et comme lui l'entendirent exprimer sa haine contre les montagnards, +et son enthousiasme pour une république pure et régulière, furent frappés +de sa beauté et touchés de ses sentimens. Tous ignoraient ses projets. + +Arrivée à Paris, Charlotte Corday songea à choisir sa victime. Danton et +Robespierre étaient assez célèbres dans la Montagne pour mériter ses +coups, mais Marat était celui qui avait paru le plus effrayant aux +provinces, et qu'on regardait comme le chef des anarchistes. Elle voulait +d'abord frapper Marat au faîte même de la Montagne et au milieu de ses +amis; mais elle ne le pouvait plus, car Marat se trouvait dans un état qui +l'empêchait de siéger à la convention. On se rappelle sans doute qu'il +s'était suspendu volontairement pendant quinze jours; mais, voyant que le +procès des girondins ne pouvait être vidé encore, il mit fin à cette +ridicule comédie, et reparut à sa place. + +Bientôt une de ces maladies inflammatoires qui, dans les révolutions, +terminent ces existences orageuses que ne termine pas l'échafaud, +l'obligea à se retirer et à rentrer dans sa demeure. Là, rien ne pouvait +calmer sa dévorante activité; il passait une partie du jour dans son bain, +entouré de plumes et de papiers, écrivant sans cesse, rédigeant son +journal, adressant des lettres à la convention, et se plaignant de ce +qu'on ne leur donnait pas assez d'attention. Il en écrivit une dernière, +disant que, si on ne la lisait pas, il allait se faire transporter malade +à la tribune, et la lire lui-même. Dans cette lettre, il dénonçait deux +généraux, Custine et Biron. «Custine, disait-il, transporté du Rhin au +Nord, y faisait comme Dumouriez, il médisait des _anarchistes_, il +composait ses états-majors à sa fantaisie, armait certains bataillons, +désarmait certains autres, et les distribuait conformément à ses plans, +qui, sans doute, étaient ceux d'un conspirateur.» (On se souvient que +Custine profitait du siège de Valenciennes pour réorganiser l'armée du +Nord au camp de César.) «Quant à Biron, c'était un ancien valet de cour; +il affectait une grande crainte des Anglais pour se tenir dans la +Basse-Vendée, et laisser à l'ennemi la possession de la Vendée supérieure. +Évidemment il n'attendait qu'une descente, pour lui-même se réunir aux +Anglais et leur livrer notre armée. La guerre de la Vendée aurait dû être +déjà finie. Un homme judicieux, après avoir vu les Vendéens se battre une +fois, devait trouver le moyen de les détruire. Pour lui, qui possédait +aussi la science militaire, il avait imaginé une manoeuvre infaillible, et +si son état de santé n'avait pas été aussi mauvais, il se serait fait +transporter sur les bords de la Loire pour mettre lui-même ce plan à +exécution. Custine et Biron étaient les deux Dumouriez du moment; et, +après les avoir arrêtés, il fallait prendre une dernière mesure qui +répondrait à toutes les calomnies, et engagerait tous les députés sans +retour dans la révolution, c'était de mettre à mort les Bourbons +prisonniers, et de mettre à prix la tête des Bourbons fugitifs. De cette +manière on n'accuserait plus les uns de destiner Orléans au trône, et on +empêcherait les autres de faire leur paix avec la famille des Capet. + +C'était toujours, comme on le voit, la même vanité, la même fureur, et la +même promptitude à devancer les craintes populaires. Custine et Biron, en +effet, allaient devenir les deux objets de la fureur générale, et c'était +Marat qui, malade et mourant, avait encore eu l'honneur de l'initiative. + +Charlotte Corday, pour l'atteindre, était donc obligée d'aller le chercher +chez lui. D'abord elle remit la lettre qu'elle avait pour Duperret, +remplit sa commission auprès du ministre de l'intérieur, et se prépara à +consommer son projet. Elle demanda à un cocher de fiacre l'adresse de +Marat, s'y rendit, et fut refusée. Alors elle lui écrivit, et lui dit +qu'arrivée du Calvados, elle avait d'importantes choses à lui apprendre. +C'était assez pour obtenir son introduction. Le 13 juillet, en effet, elle +se présente à huit heures du soir. La gouvernante de Marat, jeune femme de +vingt-sept ans, avec laquelle il vivait maritalement, lui oppose quelques +difficultés; Marat, qui était dans son bain, entend Charlotte Corday, et +ordonne qu'on l'introduise. Restée seule avec lui, elle rapporte ce +qu'elle a vu à Caen, puis l'écoute, le considère avant de le frapper. +Marat demande avec empressement le nom des députés présens à Caen; elle +les nomme, et lui, saisissant un crayon, se met à les écrire, en ajoutant: +«C'est bien, ils iront tous à la guillotine.--A la guillotine!...» reprend +la jeune Corday indignée; alors elle tire un couteau de son sein, frappe +Marat sous le téton gauche, et enfonce le fer jusqu'au coeur. «_A moi!_ +s'écrie-t-il, _à moi, ma chère amie!_» Sa gouvernante s'élance à ce cri; +un commissionnaire qui ployait des journaux accourt de son côté; tous deux +trouvent Marat plongé dans son sang, et la jeune Corday calme, sereine, +immobile. Le commissionnaire la renverse d'un coup de chaise, la +gouvernante la foule aux pieds. Le tumulte attire du monde, et bientôt +tout le quartier est en rumeur. La jeune Corday se relève, et brave avec +dignité les outrages et les fureurs de ceux qui l'entourent. Des membres +de la section, accourus à ce bruit, et frappés de sa beauté, de son +courage, du calme avec lequel elle avoue son action, empêchent qu'on ne la +déchire, et la conduisent en prison, où elle continue à tout confesser +avec la même assurance. + +Cet assassinat, comme celui de Lepelletier, causa une rumeur +extraordinaire. On répandit sur-le-champ que c'étaient les girondins qui +avaient armé Charlotte Corday. On avait dit la même chose pour +Lepelletier, et on le répétera dans toutes les occasions semblables. Une +opinion opprimée se signale presque toujours par un coup de poignard; ce +n'est qu'une âme plus exaspérée qui a conçu et exécuté l'acte, on l'impute +cependant à tous les partisans de la même opinion, et on s'autorise ainsi +à exercer sur eux de nouvelles vengeances, et à faire un martyr. On était +embarrassé de trouver des crimes aux députés détenus; la révolte +départementale fournit un premier prétexte de les immoler, en les +déclarant complices des députés fugitifs; la mort de Marat servit de +complément à leurs crimes supposés, et aux raisons qu'on voulait se +procurer pour les envoyer à l'échafaud. + +La Montagne, les jacobins, et surtout les cordeliers, qui se faisaient +gloire d'avoir possédé Marat les premiers, d'être demeurés plus +particulièrement liés avec lui, et de ne l'avoir jamais désavoué, +témoignèrent une grande douleur. Il fut convenu qu'il serait enterré dans +leur jardin, et sous les arbres mêmes où le soir il lisait sa feuille au +peuple. La convention décida qu'elle assisterait en corps à ses +funérailles. Aux Jacobins, on proposa de lui décerner des honneurs +extraordinaires; on voulut lui donner le Panthéon, bien que la loi ne +permît d'y transporter un individu que vingt ans après sa mort. On +demandait que toute la société se rendît en masse à son convoi; que les +presses de l'Ami du Peuple fussent achetées par la société, pour qu'elles +ne tombassent pas en des mains indignes; que son journal fût continué par +des successeurs capables, sinon de l'égaler, du moins de rappeler son +énergie et de remplacer sa vigilance. Robespierre, qui s'attachait à +rendre les jacobins toujours plus imposans, en s'opposant à toutes leurs +vivacités, et qui d'ailleurs voulait ramener à lui l'attention trop fixée +sur le martyr, prit la parole dans cette circonstance. «Si je parle +aujourd'hui, dit-il, c'est que j'ai le droit de le faire. Il s'agit des +poignards, ils m'attendent, je les ai mérités, et c'est l'effet du hasard +si Marat a été frappé avant moi. J'ai donc le droit d'intervenir dans la +discussion, et je le fais pour m'étonner que votre énergie s'épuise ici en +vaines déclamations, et que vous ne songiez qu'à de vaines pompes. Le +meilleur moyen de venger Marat, c'est de poursuivre impitoyablement ses +ennemis. La vengeance qui cherche à se satisfaire en vains honneurs +funéraires s'apaise bientôt, et ne songe plus à s'exercer d'une manière +plus réelle et plus utile. Renoncez donc à d'inutiles discussions, et +vengez Marat d'une manière plus digne de lui.» Toute discussion fut +écartée par ces paroles, et on ne songea plus aux propositions qui avaient +été faites. Néanmoins, les jacobins, la convention, les cordeliers, toutes +les sociétés populaires et les sections, se préparèrent à lui décerner des +honneurs magnifiques. Son corps resta exposé pendant plusieurs jours; Il +était découvert, et on voyait la blessure qu'il avait reçue. Les sociétés +populaires, les sections venaient processionnellement jeter des fleurs sur +son cercueil. Chaque président prononçait un discours. La section de la +République vient la première: «il est mort, s'écrie son président, il est +mort l'ami du peuple.... Il est mort assassiné!... Ne prononçons point son +éloge sur ses dépouilles inanimées. Son éloge c'est sa conduite, ses +écrits, sa plaie sanglante, et sa mort!... Citoyennes, jetez des fleurs +sur le corps pâle de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple, +c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est mort.» +Après ces paroles, des jeunes filles font le tour du cercueil, et jettent +des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: «Mais c'est assez se +lamenter; écoutez la grande âme de Marat, qui se réveille et vous dit: +Républicains, mettez un terme à vos pleurs.... Les républicains ne doivent +verser qu'une larme, et songer ensuite à la patrie. Ce n'est pas moi qu'on +a voulu assassiner, c'est la république: ce n'est pas moi qu'il faut +venger, c'est la république, c'est le peuple, c'est vous!» + +Toutes les sociétés, toutes les sections vinrent ainsi l'une après l'autre +autour du cercueil de Marat; et si l'histoire rappelle de pareilles +scènes, c'est pour apprendre aux hommes à réfléchir sur l'effet des +préoccupations du moment, et pour les engager à bien s'examiner eux-mêmes +lorsqu'ils pleurent les puissances ou maudissent les vaincus du jour. + +Pendant ce temps, le procès de la jeune Corday s'instruisait avec la +rapidité des formes révolutionnaires. On avait impliqué dans son affaire +deux députés; l'un était Duperret, avec lequel elle avait eu des rapports, +et qui l'avait conduite chez le ministre de l'intérieur; l'autre était +Fauchet, ancien évêque, devenu suspect à cause de ses liaisons avec le +côté droit, et qu'une femme, ou folle ou méchante, prétendait faussement +avoir vu aux tribunes avec l'accusée. + +Charlotte Corday, conduite en présence du tribunal, conserve le même +calme. On lui lit son acte d'accusation, après quoi on procède à +l'audition des témoins: Corday interrompt le premier témoin, et ne +laissant pas le temps de commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle, +qui ai tué Marat.--Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui +demande le président.--Ses crimes.--Qu'entendez-vous par ses crimes?--Les +malheurs dont il est cause depuis la révolution.--Qui sont ceux qui vous +ont engagée à cette action?--Moi seule, reprend fièrement la jeune fille. +Je l'avais résolu depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris conseil +des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix à mon +pays.--Mais croyez-vous avoir tué tous les Marat?--Non, reprend tristement +l'accusée, non.» Elle laisse ensuite achever les témoins, et après chaque +déposition, elle répète chaque fois: «C'est vrai, le déposant a raison.» +Elle ne se défend que d'une chose, c'est de sa prétendue complicité avec +les girondins. Elle ne dément qu'un seul témoin, c'est la femme qui +implique Duperret et Fauchet dans sa cause; puis elle se rassied et écoute +le reste de l'instruction avec une parfaite sérénité. «Vous le voyez, dit +pour toute défense son avocat Chauveau-Lagarde, l'accusée avoue tout avec +une inébranlable assurance. Ce calme et cette abnégation, sublimes sous un +rapport, ne peuvent s'expliquer que par le fanatisme politique le plus +exalté. C'est à vous de juger de quel poids cette considération morale +doit être dans la balance de la justice.» + +Charlotte Corday est condamnée à la peine de mort. Son beau visage n'en +paraît pas ému; elle rentre dans sa prison avec le sourire sur les lèvres; +elle écrit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa vie; +elle écrit à Barbaroux, auquel elle raconte son voyage et son action dans +une lettre charmante, pleine de grâce, d'esprit et d'élévation; elle lui +dit que ses amis ne doivent pas la regretter, car une imagination vive, un +coeur sensible, promettent une vie bien orageuse à ceux qui en sont doués. +Elle ajoute qu'elle s'est bien vengée de Pétion, qui à Caen suspecta un +moment ses sentimens politiques. Enfin elle le prie de dire à Wimpffen +qu'elle l'a aidé à gagner plus d'une bataille. Elle termine par ces mots: +«Quel triste peuple pour former une république! il faut au moins fonder la +paix; le gouvernement viendra comme il le pourra.» + +Le 15, Charlotte Corday subit son jugement avec le calme qui ne l'avait +pas quittée. Elle répondit par l'attitude la plus modeste et la plus digne +aux outrages de la vile populace. Cependant tous ne l'outrageaient pas; +beaucoup plaignaient cette fille si jeune, si belle, si désintéressée dans +son action, et l'accompagnaient à l'échafaud d'un regard de pitié et +d'admiration. + +Marat fut transporté en grande pompe au jardin des Cordeliers. «Cette +pompe, disait le rapport de la commune, n'avait rien que de simple et de +patriotique: le peuple, rassemblé sous les bannières des sections, +arrivait paisiblement. Un désordre en quelque sorte imposant, un silence +respectueux, une consternation générale, offraient le spectacle le plus +touchant. La marche a duré depuis six heures du soir jusqu'à minuit; elle +était formée de citoyens de toutes les sections, des membres de la +convention, de ceux de la commune et du départemens, des électeurs et des +sociétés populaires. Arrivé dans le jardin des Cordeliers, le corps de +Marat a été déposé sous les arbres, dont les feuilles, légèrement agitées, +réfléchissaient et multipliaient une lumière douce et tendre. Le peuple +environnait le cercueil en silence. Le président de la convention a +d'abord fait un discours éloquent, dans lequel il a annoncé que le temps +arriverait bientôt où Marat serait vengé, mais qu'il ne fallait pas, par +des démarches hâtives et inconsidérées, s'attirer des reproches des +ennemis de la patrie. Il a ajouté que la liberté ne pouvait périr, et que +la mort de Marat ne ferait que la consolider. Après plusieurs discours qui +ont été vivement applaudis, le corps de Marat a été déposé dans la fosse. +Les larmes ont coulé, et chacun s'est retiré l'âme navrée de douleur.» + +Le coeur de Marat, disputé par plusieurs sociétés, resta aux Cordeliers. +Son buste, répandu partout avec celui de Lepelletier et de Brutus, figura +dans toutes les assemblées et les lieux publics. Le scellé mis sur ses +papiers fut levé; on ne trouva chez lui qu'un assignat de cinq francs, et +sa pauvreté fut un nouveau sujet d'admiration. Sa gouvernante, qu'il +avait, selon les paroles de Chaumette, prise pour épouse, _un jour de beau +temps, à la face du soleil_, fut appelée sa veuve, et nourrie aux frais de +l'état. + +Telle fut la fin de cet homme, le plus étrange de cette époque si féconde +en caractères. Jeté dans la carrière des sciences, il voulut renverser +tous les systèmes; jeté dans les troubles politiques, il conçut tout +d'abord une pensée affreuse, une pensée que les révolutions réalisent +chaque jour, à mesure que leurs dangers s'accroissent, mais qu'elles ne +s'avouent jamais, la destruction de tous leurs adversaires. Marat, voyant +que, tout en les condamnant, la révolution n'en suivait pas moins ses +conseils, que les hommes qu'il avait dénoncés étaient dépopularisés et +immolés au jour qu'il avait prédit, se regarda comme le plus grand +politique des temps modernes, fut saisi d'un orgueil et d'une audace +extraordinaires, et resta toujours horrible pour ses adversaires, et au +moins étrange pour ses amis eux-mêmes. Il finit par un accident aussi +singulier que sa vie, et succomba au moment même où les chefs de la +république, se concertant pour former un gouvernement cruel et sombre, ne +pouvaient plus s'accommoder d'un collègue maniaque, systématique et +audacieux, qui aurait dérangé tous leurs plans par ses saillies. +Incapable, en effet, d'être un chef actif et entraînant, il fut l'apôtre +de la révolution; et lorsqu'il ne fallait plus d'apostolat, mais de +l'énergie et de la tenue, le poignard d'une jeune fille indignée vint à +propos en faire un martyr, et donner un saint au peuple, qui fatigué de +ses anciennes images, avait besoin de s'en créer de nouvelles. + + + +CHAPITRE XI + + +DISTRIBUTION DES PARTIS DEPUIS LE 31 MAI, DANS LA CONVENTION, DANS LE. +COMITÉ DE SALUT PUBLIC ET LA COMMUNE.--DIVISIONS DANS LA _Montagne_. +--DISCRÉDIT DE DANTON.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE.--ÉVÉNEMENS EN VENDÉE. +--DÉFAITE DE WESTERMANN A CHATILLON, ET DU GÉNÉRAL LABAROLIÈRE A VIHIERS. +--SIÈGE ET PRISE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS ET LES AUTRICHIENS.--PRISE +DE VALENCIENNES.--DANGERS EXTRÊMES DE LA RÉPUBLIQUE EN AOUT 1793.--ÉTAT +FINANCIER.--DISCRÉDIT DES ASSIGNATS.--ÉTABLISSEMENT DU _maximum_. +--DÉTRESSE PUBLIQUE.--AGIOTAGE. + + +Des triumvirs si fameux, il ne restait plus que Robespierre et Danton. +Pour se faire une idée de leur influence, il faut voir comment s'étaient +distribués les pouvoirs, et quelle marche avaient suivie les esprits +depuis la suppression du côté droit. + +Dès le jour même de son institution, la convention fut en réalité saisie +de tous les pouvoirs. Elle ne voulut cependant pas les garder +ostensiblement dans ses mains, afin d'éviter les apparences du despotisme; +elle laissa donc exister hors de son sein un fantôme de pouvoir exécutif, +et conserva des ministres. Mécontente de leur administration, dont +l'énergie n'était pas proportionnée aux circonstances, elle établit, +immédiatement après la défection de Dumouriez, un comité de salut public, +qui entra en fonctions le 10 avril, et qui eut sur le gouvernement une +inspection supérieure. Il pouvait suspendre l'exécution des mesures prises +par les ministres, y suppléer quand il les jugeait insuffisantes, ou les +révoquer lorsqu'il les croyait mauvaises. Il rédigeait les instructions +des représentans envoyés en mission, et pouvait seul correspondre avec +eux. Placé de cette manière au-dessus des ministres et des représentans, +qui étaient eux-mêmes placés au-dessus des fonctionnaires de toute espèce, +il avait sous sa main le gouvernement tout entier. Quoique, d'après son +titre, cette autorité ne fût qu'une simple inspection, en réalité elle +devenait l'action même, car un chef d'état n'exécute jamais rien lui-même, +et se borne à tout faire faire sous ses yeux, à choisir les agens, à +diriger les opérations. Or, par son seul droit d'inspection, le comité +pouvait tout cela, et il l'accomplit. Il régla les opérations militaires, +commanda les approvisionnemens, ordonna les mesures de sûreté, nomma les +généraux et les agens de toute espèce, et les ministres tremblans se +trouvaient trop heureux de se décharger de toute responsabilité en se +réduisant au rôle de simples commis. Les membres qui composaient le comité +de salut public étaient Barrère, Delmas, Bréard, Cambon, Robert Lindet, +Danton, Guyton-Morveau, Mathieu et Ramel. Ils étaient reconnus pour des +hommes habiles et laborieux, et quoiqu'ils fussent suspects d'un peu de +modération, on ne les suspectait pas au point de les croire, comme les +girondins, complices de l'étranger. En peu de temps, ils réunirent dans +leurs mains toutes les affaires de l'état, et bien qu'ils n'eussent été +nommés que pour un mois, on ne voulut pas les interrompre dans leurs +travaux, et on les prorogea de mois en mois, du 10 avril au 10 mai, du +10 mai au 10 juin, du 10 juin au 10 juillet. Au-dessous de ce comité, le +comité de sûreté générale exerçait la haute police, chose si importante en +temps de défiance; mais, dans ses fonctions mêmes, il dépendait du comité +de salut public, qui, chargé en général de tout ce qui intéressait le +salut de l'état, devenait compétent pour rechercher les complots contre la +république. + +Ainsi, par ses décrets, la convention avait la volonté suprême; par ses +représentans et son comité, elle avait l'exécution; de manière que, tout +en ne voulant pas réunir les pouvoirs dans ses mains, elle y avait été +invinciblement conduite par les circonstances, et par le besoin de faire +exécuter, sous ses yeux et par ses propres membres, ce qu'elle croyait mal +fait par des agens étrangers. + +Cependant, quoique toute l'autorité s'exerçât dans son sein, elle ne +participait aux opérations du gouvernement que par son approbation, et ne +les discutait plus. Les grandes questions d'organisation sociale étaient +résolues par la constitution, qui établissait la démocratie pure. La +question de savoir si on emploierait, pour se sauver, les moyens les plus +révolutionnaires, et si on s'abandonnerait à tout ce que la passion +pourrait inspirer, était résolue par le 31 mai. Ainsi la constitution +de l'état et la morale politique se trouvaient fixées. Il ne restait donc +plus à examiner que des mesures administratives, financières et +militaires. Or, les sujets de cette nature peuvent rarement être compris +par une nombreuse assemblée, et sont livrés à l'arbitraire des hommes qui +s'en occupent spécialement. La convention s'en remettait volontiers à cet +égard aux comités qu'elle avait chargés des affaires. Elle n'avait à +soupçonner ni leur probité, ni leurs lumières, ni leur zèle. Elle était +donc réduite à se taire; et la dernière révolution, en lui ôtant le +courage de discuter, lui en avait enlevé l'occasion. Elle n'était plus +qu'un conseil d'état, où des comités, chefs des travaux, venaient rendre +des comptes toujours applaudis, et proposer des décrets toujours adoptés. +Les séances, devenues silencieuses, sombres, et assez courtes, ne se +prolongeaient plus, comme auparavant, pendant les journées et les nuits. + +Au-dessous de la convention, qui s'occupait des matières générales de +gouvernement, la commune s'occupait du régime municipal, et y faisait une +véritable révolution. Ne songeant plus, depuis le 31 mai, à conspirer et à +se servir de la force locale de Paris contre la convention, elle +s'occupait de la police, des subsistances, des marchés, des cultes, des +spectacles, des filles publiques même, et rendait, sur tous ces objets de +régime intérieur et privé, des arrêtés, qui devenaient bientôt modèles +dans toute la France. Chaumette, procureur général de la commune, était, +par ses réquisitoires toujours écoutés et applaudis par le peuple, le +rapporteur de cette législature municipale. Cherchant sans cesse de +nouvelles matières à régler, envahissant continuellement sur la liberté +privée, ce législateur des halles et des marchés devenait chaque jour plus +importun et plus redoutable. Pache, toujours impassible, laissait tout +faire sous ses yeux, donnait son approbation aux mesures proposées, et +abandonnait à Chaumette les honneurs de la tribune municipale. + +La convention laissait agir librement ses comités, et la commune étant +exclusivement occupée de ses attributions, la discussion sur les matières +de gouvernement était restée aux jacobins; seuls, ils discutaient avec +leur audace accoutumée les opérations du gouvernement, et la conduite de +chacun de ses agens. Depuis longtemps, comme on l'a vu, ils avaient acquis +une très grande importance par leur nombre, par l'illustration et le haut +rang de la plupart de leurs membres, par le vaste cortège de leurs +sociétés affiliées, enfin par leur ancienneté et leur longue influence sur +la révolution. Mais depuis le 31 mai, ayant fait taire le côté droit de +l'assemblée, et fait prédominer le système d'une énergie sans bornes, ils +avaient acquis une puissance d'opinion immense, et avaient hérité de la +parole abdiquée en quelque sorte par la convention. Ils poursuivaient les +comités d'une surveillance continuelle, examinaient leur conduite ainsi +que celle des représentans, des ministres, des généraux, avec cette fureur +de personnalités qui leur était propre: ils exerçaient ainsi sur tous les +agens une censure inexorable, souvent inique, mais toujours utile par la +terreur qu'elle inspirait et le dévouement qu'elle imposait à tous. Les +autres sociétés populaires avaient aussi leur liberté et leur influence, +mais se soumettaient cependant à l'autorité des jacobins. Les cordeliers, +par exemple, plus turbulens, plus prompts à agir, reconnaissaient +néanmoins la supériorité de raison de leurs aînés, et se laissaient +ramener par leurs conseils, quand il leur arrivait de devancer le moment +d'une proposition, par excès d'impatience révolutionnaire. La pétition de +Jacques Roux contre la constitution, rétractée par les cordeliers à la +voix des jacobins, était une preuve de cette déférence. + +Telle était, depuis le 31 mai, la distribution des pouvoirs et des +influences: on voyait à la fois un comité gouvernant, une commune occupée +de règlemens municipaux, et des jacobins exerçant sur le gouvernement une +censure continuelle et rigoureuse. + +Deux mois ne s'étaient pas écoulés sans que l'opinion s'exerçât sévèrement +contre l'administration actuelle. Les esprits ne pouvaient pas s'arrêter +au 31 mai; leur exigence devait aller au-delà, et il était naturel qu'ils +demandassent toujours et plus d'énergie, et plus de célérité, et plus de +résultats. Dans la réforme générale des comités, réclamée le 2 juin, on +avait épargné le comité de salut public, rempli d'hommes laborieux, +étrangers à tous les partis, et chargés de travaux qu'il était dangereux +d'interrompre; mais on se souvenait qu'il avait hésité au 31 mai et au 2 +juin, qu'il avait voulu négocier avec les départemens, et leur envoyer des +otages, et on ne tarda pas à le trouver insuffisant pour les +circonstances. Institué dans le moment le plus difficile, on lui imputait +des défaites qui étaient le malheur de notre situation et non sa faute. +Centre de toutes les opérations, il était encombré d'affaires, et on lui +reprochait de s'ensevelir dans les papiers, de s'absorber dans les +détails, d'être en un mot usé et incapable. Établi cependant au moment de +la défection de Dumouriez, lorsque toutes les armées étaient +désorganisées, lorsque la Vendée se levait et que l'Espagne commençait la +guerre, il avait réorganisé l'armée du Nord et celle du Rhin, et il avait +créé celles des Pyrénées et de la Vendée, qui n'existaient pas, et +approvisionné cent vingt-six places ou forts; et quoiqu'il restât encore +beaucoup à faire pour mettre nos forces sur le pied nécessaire, c'était +beaucoup d'avoir exécuté de pareils travaux en si peu de temps et à +travers les obstacles de l'insurrection départementale. Mais la défiance +publique exigeait toujours plus qu'on ne faisait, plus qu'on ne pouvait +faire, et c'est en cela même qu'on provoquait une énergie si grande et +proportionnée au danger. Pour augmenter la force du comité, et remonter +son énergie révolutionnaire, on avait adjoint à ses membres Saint-Just, +Jean-Bon-Saint-André et Couthon. Néanmoins, on n'était pas satisfait +encore, et on disait que les derniers venus étaient excellens sans doute, +mais que leur influence était neutralisée par les autres. + +L'opinion ne s'exerçait pas moins sévèrement contre les ministres. Celui +de l'intérieur, Garat, d'abord assez bien vu à cause de sa neutralité +entre les girondins et les jacobins, n'était plus qu'un modéré depuis le 2 +juin. Chargé de préparer un écrit pour éclairer les départemens sur les +derniers événemens, il avait fait une longue dissertation, où il +expliquait et compensait tous les torts avec une impartialité très +philosophique sans doute, mais peu appropriée aux dispositions du moment. +Robespierre, auquel il communiqua cet écrit beaucoup trop sage, le +repoussa. Les jacobins en furent bientôt instruits, et ils reprochèrent à +Garat de n'avoir rien fait pour combattre le poison répandu par Roland. Il +en était de même du ministre de la marine, d'Albarade, qu'on accusait de +laisser dans les états-majors des escadres tous les anciens aristocrates. +Il est vrai en effet qu'il en avait conservé beaucoup, et les événemens de +Toulon le prouvèrent bientôt; mais les épurations étaient plus difficiles +dans les armées de mer que dans celles de terre, parce que les +connaissances spéciales qu'exigé la marine ne permettaient pas de +remplacer les vieux officiers par de nouveaux, et de faire, en six mois, +d'un paysan un soldat, un sous-officier, un général. Le ministre de la +guerre, Bouchotte, s'était seul conservé en faveur, parce que, à l'exemple +de Pache, son prédécesseur, il avait livré ses bureaux aux jacobins et aux +cordeliers, et avait calmé leur défiance en les appelant eux-mêmes dans +son administration. Presque tous les généraux étaient accusés, et +particulièrement les nobles; mais deux surtout étaient devenus +l'épouvantail du jour: Custine au Nord, et Biron à l'Ouest. Marat, comme +on l'a vu, les avait dénoncés quelques jours avant sa mort; et depuis +cette accusation, tous les esprits se demandaient pourquoi Custine restait +au camp de César sans débloquer Valenciennes? pourquoi Biron, inactif dans +la Basse-Vendée, avait laissé prendre Saumur et assiéger Nantes? + +La même défiance régnait à l'intérieur: la calomnie errait sur toutes les +têtes et s'égarait sur les meilleurs patriotes. Comme il n'y avait plus de +côté droit auquel on pût tout attribuer, comme il n'y avait plus un +Roland, un Brissot, un Guadet, à qui on pût, à chaque crainte, imputer une +trahison, le reproche menaçait les républicains les plus décidés. Il +régnait une fureur incroyable de soupçons et d'accusations. La vie +révolutionnaire la plus longue et la mieux soutenue n'était plus une +garantie, et on pouvait, en un jour, en une heure, être assimilé aux plus +grands ennemis de la république. Les imaginations ne pouvaient pas se +désenchanter si tôt de ce Danton, dont l'audace et l'éloquence avaient +soutenu les courages, dans toutes les circonstances décisives; mais Danton +portait dans la révolution la passion la plus violente pour le but, sans +aucune haine contre les individus, et ce n'était pas assez. L'esprit d'une +révolution se compose de passion pour le but, et de haine pour ceux qui +font obstacle: Danton n'avait que l'un de ces deux sentimens. En fait de +mesures révolutionnaires tendant à frapper les riches, à mettre en action +les indifférens, et à développer les ressources de la nation, il n'avait +rien ménagé, et avait imaginé les moyens les plus hardis et les plus +violens; mais, tolérant et facile pour les individus, il ne voyait pas des +ennemis dans tous; il y voyait des hommes divers de caractère, d'esprit, +qu'il fallait ou gagner, ou accepter avec le degré de leur énergie. Il +n'avait pas pris Dumouriez pour un perfide, mais pour un mécontent poussé +à bout. Il n'avait pas vu dans les girondins les complices de Pitt, mais +d'honnêtes gens incapables, et il aurait voulu qu'on les écartât sans les +immoler. On disait même qu'il s'était offensé de la consigne donnée par +Henriot le 2 juin. Il touchait la main à des généraux nobles, dînait avec +des fournisseurs, s'entretenait familièrement avec les hommes de tous les +partis, recherchait les plaisirs, et en avait beaucoup pris dans la +Révolution. On savait tout cela, et on répandait sur son énergie et sa +probité les bruits les plus équivoques. Un jour, on disait que Danton ne +paraissait plus aux Jacobins; on parlait de sa paresse, de ses +continuelles distractions, et on disait que la révolution n'avait pas été +une carrière sans jouissances pour lui. Un autre jour, un jacobin disait à +la tribune: «Danton m'a quitté pour aller toucher la main à un général.» +Quelquefois on se plaignait des individus qu'il avait recommandés aux +ministres. N'osant pas toujours l'attaquer lui-même, on attaquait ses +amis. Le boucher Legendre, son collègue dans la députation de Paris, son +lieutenant dans les rues et les faubourgs, et l'imitateur de son éloquence +brute et sauvage, était traité de modéré par Hébert et les autres +turbulens des Cordeliers. «Moi un modéré! s'écriait Legendre aux Jacobins, +quand je me fais quelquefois des reproches d'exagération; quand on écrit +de Bordeaux que j'ai assommé Guadet; quand on met dans tous les journaux +que j'ai saisi Lanjuinais au collet, et que je l'ai traîné sur le pavé!» +On traitait encore de modéré un autre ami de Danton patriote aussi connu +et aussi éprouvé, Camille Desmoulins, l'écrivain à la fois le plus naïf, +le plus comique et le plus éloquent de la révolution. Camille connaissait +beaucoup le général Dillon, qui, placé par Dumouriez au poste des Islettes +dans l'Argonne, y avait déployé tant de fermeté et de bravoure. Camille +s'était convaincu par lui-même que Dillon n'était qu'un brave homme, sans +opinion politique, mais doué d'un grand instinct guerrier, et ne demandant +qu'à servir la république. Tout à coup, par l'effet de cette incroyable +défiance qui régnait, on répand que Dillon va se mettre à la tête d'une +conspiration pour rétablir Louis XVII sur le trône. Le comité de salut +public le fait aussitôt arrêter. Camille, qui s'était convaincu par ses +yeux qu'un tel bruit n'était qu'une fable, veut défendre Dillon devant la +convention. Alors de toutes parts on lui dit: «Vous dînez avec les +aristocrates.» Billaud-Varennes, en lui coupant la parole, s'écrie: «Qu'on +ne laisse pas Camille se déshonorer.--On me coupe la parole, répond alors +Camille, eh bien! à moi mon écritoire!» Et il écrit aussitôt un pamphlet +intitulé _Lettre à Dillon_, plein de grâce et de raison, où il frappe dans +tous les sens et sur toutes les têtes. Il dit au comité de salut public: +«Vous avez usurpé tous les pouvoirs, amené toutes les affaires à vous, et +vous n'en terminez aucune. Vous étiez trois chargés de la guerre; l'un est +absent, l'autre malade, et le troisième n'y entend rien; vous laissez à la +tête de nos armées les Custine, les Biron, les Menou, les Berthier, tous +aristocrates, ou fayettistes, ou incapables.» Il dit à Cambon: «Je +n'entends rien à ton système de finances, mais ton papier ressemble fort à +celui de Law, et court aussi vite de mains en mains.» Il dit à +Billaud-Varennes: «Tu en veux à Arthur Dillon, parce qu'étant commissaire +à son armée, il te mena au feu;» à Saint-Just: «Tu te respectes, et portes +ta tête comme un _Saint-Sacrement_;» à Bréard, à Delmas, à Barrère et +autres: «Vous avez voulu donner votre démission le 2 juin, parce que vous +ne pouviez pas considérer cette révolution de sang-froid, tant elle vous +paraissait affreuse.» Il ajoute que Dillon n'est ni républicain, ni +fédéraliste, ni aristocrate, qu'il est soldat, et qu'il ne demande qu'à +servir; qu'il vaut en patriotisme le comité de salut public et tous les +états-majors conservés à la tête des armées; que du moins il est grand +militaire, qu'on est trop heureux d'en pouvoir conserver quelques-uns, et +qu'il ne faut pas s'imaginer que tout sergent puisse être général. +«Depuis, ajoute-t-il, qu'un officier inconnu, Dumouriez, a vaincu malgré +lui à Jemmapes, et a pris possession de toute la Belgique et de Breda, +comme un maréchal-des-logis _avec de la craie_, les succès de la +république nous ont donné la même ivresse que les succès de son règne +donnèrent à Louis XIV. Il prenait ses généraux dans son anti-chambre, +et nous croyons pouvoir prendre les nôtres dans les rues; nous sommes même +allés jusqu'à dire que nous avions trois millions de généraux.» + +On voit, à ce langage, à ces attaques croisées, que la confusion régnait +dans la Montagne. Cette situation est ordinairement celle de tout parti +qui vient de vaincre, qui va se diviser, mais dont les fractions ne sont +pas encore clairement détachées. Il ne s'était pas formé encore de nouveau +parti dans le parti vainqueur. L'accusation de modéré ou d'exagéré planait +sur toutes les têtes, sans se fixer positivement sur aucune. Au milieu de +ce désordre d'opinions, une réputation restait toujours inaccessible aux +attaques, c'était celle de Robespierre. Il n'avait certainement jamais eu +de l'indulgence pour les individus; il n'avait aimé aucun proscrit, ni +frayé avec aucun général, avec aucun financier ou député. On ne pouvait +l'accuser d'avoir pris aucun plaisir dans la révolution, car il vivait +obscurément chez un menuisier, et entretenait, dit-on, avec une de ses +filles un commerce tout à fait ignoré. Sévère, réservé, intègre, il était +et passait pour incorruptible. On ne pouvait lui reprocher que l'orgueil, +espèce de vice qui ne souille pas comme la corruption, mais qui fait de +grands maux dans les discordes civiles, et qui devient terrible chez les +hommes austères, chez les dévots religieux ou politiques, parce qu'étant +leur seule passion, ils la satisfont sans distraction et sans pitié. + +Robespierre était le seul individu qui pût réprimer certains mouvemens +d'impatience révolutionnaire, sans qu'on imputât sa modération à des +liaisons de plaisir ou d'intérêt. Sa résistance, quand il en opposait, +n'était jamais attribuée qu'à de la raison. Il sentait cette position, et +il commença alors, pour la première fois, à se faire un système. +Jusque-là, tout entier à sa haine, il n'avait songé qu'à pousser la +révolution sur les girondins; maintenant, voyant, dans un nouveau +débordement des esprits, un danger pour les patriotes, il pensa qu'il +fallait maintenir le respect pour la convention et le comité de salut +public, parce que toute l'autorité résidait en eux, et ne pouvait passer +en d'autres mains sans une confusion épouvantable. + +D'ailleurs il était dans cette convention, il ne pouvait manquer d'être +bientôt dans le comité de salut public, et, en les défendant, il soutenait +à la fois une autorité indispensable, et une autorité dont il allait faire +partie. Comme toute opinion se formait d'abord aux Jacobins, il songea à +s'en emparer toujours davantage, à les rattacher autour de la convention +et des comités, sauf à les déchaîner ensuite s'il le jugeait nécessaire. +Toujours assidu, mais assidu chez eux seuls, il les flattait de sa +présence; ne prenant plus que rarement la parole à la convention, où, +comme nous l'avons dit, on ne parlait presque plus, il se faisait souvent +entendre à leur tribune, et ne laissait jamais passer une proposition +importante sans la discuter, la modifier ou la repousser. En cela, sa +conduite était bien mieux calculée que celle de Danton. Rien ne blesse les +hommes et ne favorise les bruits équivoques comme l'absence. Danton, +négligent comme un génie ardent et passionné, était trop peu chez les +jacobins. Quand il reparaissait, il était réduit à se justifier, à assurer +qu'il serait toujours bon patriote, à dire que «si quelquefois il usait de +certains ménagemens pour ramener des esprits faibles, mais excellens, on +pouvait être assuré que son énergie n'en était pas diminuée; qu'il +veillait toujours avec la même ardeur aux intérêts de la république, et +qu'elle serait victorieuse.» Vaines et dangereuses excuses! Dès qu'on +s'explique, dès qu'on se justifie, on est dominé par ceux auxquels on +s'adresse. Robespierre, au contraire, toujours présent, toujours prêt à +écarter les insinuations, n'était jamais réduit à se justifier, il prenait +au contraire le ton accusateur; il gourmandait ses fidèles jacobins et il +avait justement saisi le point où la passion qu'on inspire, étant bien +prononcée, on ne fait que l'augmenter par des rigueurs. + +On a vu de quelle manière il traita Jacques Roux, qui avait proposé une +pétition contre l'acte constitutionnel; il en faisait de même dans toutes +les circonstances où il s'agissait de la convention. Cette assemblée était +épurée, disait-il; elle ne méritait que des respects; quiconque l'accusait +était un mauvais citoyen. Le comité de salut public n'avait sans doute pas +fait tout ce qu'il devait faire (car tout en les défendant, Robespierre ne +manquait pas de censurer ceux qu'il défendait); mais ce comité était dans +une meilleure voie; l'attaquer, c'était détruire le centre nécessaire de +toutes les autorités, affaiblir l'énergie du gouvernement, et compromettre +la république. Quand on voulait fatiguer le comité ou la convention de +pétitions trop répétées, il s'y opposait en disant qu'on usait l'influence +des jacobins, et qu'on faisait perdre le temps aux dépositaires du +pouvoir. Un jour, on voulait que les séances du comité fussent publiques; +il s'emporta contre cette proposition; il dit qu'il y avait des ennemis +cachés, qui, sous le masque du patriotisme, faisaient les propositions les +plus incendiaires, et il commença à soutenir que l'étranger payait deux +espèces de conspirateurs en France; les exagérés, qui poussaient tout au +désordre, et les modérés, qui voulaient tout paralyser par la mollesse. + +Le comité de salut public avait été prorogé trois fois; le 10 juillet, il +devait être prorogé une quatrième, ou renouvelé. Le 8, grande séance aux +Jacobins. De toutes parts, on dit que les membres du comité doivent être +changés, et qu'il ne faut pas les proroger de nouveau, comme on l'a fait +trois mois de suite. «Sans doute, dit Bourdon, le comité a de bonnes +intentions; je ne veux pas l'inculper; mais un malheur attaché à l'espèce +humaine est de n'avoir d'énergie que quelques jours seulement. Les membres +actuels du comité ont déjà passé cette époque; ils sont usés: +changeons-les. Il nous faut aujourd'hui des hommes révolutionnaires, des +hommes à qui nous puissions confier le sort de la république, et qui nous +en répondent corps pour corps.» + +L'ardent Chabot succède à Bourdon. «Le comité, dit-il, doit être +renouvelé, et il ne faut pas souffrir une nouvelle prorogation. Lui +adjoindre quelques membres de plus, reconnus bons patriotes, +ne suffirait pas, car on en a la preuve dans ce qui est arrivé. Couthon, +Saint-Just, Jean-Bon-Saint-André, adjoints récemment, sont annulés par +leurs collègues. Il ne faut pas non plus qu'on renouvelle le comité au +scrutin secret, car le nouveau ne vaudrait pas mieux que l'ancien, qui ne +vaut rien du tout. J'ai entendu Mathieu, poursuit Chabot, tenir les +discours les plus inciviques à la société des femmes révolutionnaires. +Ramel a écrit à Toulouse que les propriétaires pouvaient seuls sauver la +chose publique, et qu'il fallait se garder de remettre les armes aux mains +des sans-culottes. Cambon est un fou qui voit tous les objets trop gros; +et s'en effraie cent pas à l'avance. Guyton-Morveau est un honnête homme, +un quaker qui tremble toujours. Delmas, qui avait la partie des +nominations, n'a fait que de mauvais choix, et a rempli l'armée de +contre-révolutionnaires; enfin ce comité était l'ami de Lebrun, et il est +ennemi de Bouchotte.» + +Robespierre s'empresse de répondre à Chabot. «A chaque phrase, à chaque +mot, dit-il, du discours de Chabot, je sens respirer le patriotisme le +plus pur; mais j'y vois aussi le patriotisme trop exalté qui s'indigne que +tout ne tourne pas au gré de ses désirs, qui s'irrite de ce que le comité +de salut public n'est pas parvenu dans ses opérations à une perfection +impossible, et que Chabot ne trouvera nulle part. + +«Je le crois comme lui, ce comité n'est pas composé d'hommes également +éclairés, également vertueux; mais quel corps trouvera-t-il composé de +cette manière? Empêchera-t-il les hommes d'être sujets à l'erreur? +N'a-t-il pas vu la convention, depuis qu'elle a vomi de son sein les +traîtres qui la déshonoraient, reprendre une nouvelle énergie, une +grandeur qui lui avait été étrangère jusqu'à ce jour, un caractère plus +auguste dans sa représentation? Cet exemple ne suffit-il pas pour prouver +qu'il n'est pas toujours nécessaire de détruire, et qu'il est plus prudent +quelquefois de s'en tenir à réformer? + +«Oui, sans doute, il est dans le comité de salut public des hommes +capables de remonter la machine et de donner une nouvelle force à ses +moyens. Il ne faut que les y encourager. Qui oubliera les services que ce +comité a rendus à la chose publique, les nombreux complots qu'il a +découverts, les heureux aperçus que nous lui devons, les vues sages et +profondes qu'il nous a développées! + +«L'assemblée n'a point créé un comité de salut public pour l'influencer +elle-même, ni pour diriger ses décrets; mais ce comité lui a été utile +pour démêler, dans les mesures proposées, ce qui était bon d'avec ce qui, +présenté sous une forme séduisante, pouvait entraîner les conséquences les +plus dangereuses; mais il a donné les premières impulsions à plusieurs +déterminations essentielles qui ont sauvé peut-être la patrie; mais il lui +a sauvé les inconvéniens d'un travail pénible, souvent infructueux, en lui +présentant les résultats, déjà heureusement trouvés, d'un travail quelle +ne connaissait qu'à peine, et qui ne lui était pas assez familier. + +«Tout cela suffit pour prouver que le comité de salut public n'a pas été +d'un si petit secours qu'on voudrait avoir l'air de le croire. Il a fait +des fautes sans doute; est-ce à moi de les dissimuler? Pencherais-je vers +l'indulgence, moi qui crois qu'on n'a point assez fait pour la patrie +quand on n'a pas tout fait? Oui, il a fait des fautes, et je veux les lui +reprocher avec vous; mais il serait impolitique en ce moment d'appeler la +défaveur du peuple sur un comité qui a besoin d'être investi de toute sa +confiance, qui est chargé de grands intérêts, et dont la patrie attend de +grands secours; et quoiqu'il n'ait pas l'agrément des citoyennes +républicaines révolutionnaires, je ne le crois pas moins propre à ses +importantes opérations.» + +Toute discussion fut fermée après les réflexions de Robespierre. Le +surlendemain, le comité fut renouvelé et réduit à neuf individus, comme +dans l'origine. Ses nouveaux membres étaient Barrère, Jean-Bon-Saint-André, +Gasparin, Couthon, Hérault-Séchelles, Saint-Just, Thuriot, Robert Lindet, +Prieur de la Marne. Tous les membres accusés de faiblesse étaient congédiés, +excepté Barrère, à qui sa grande facilité à rédiger des rapports, et à se +plier aux circonstances, avait fait pardonner le passé. Robespierre n'y +était pas encore, mais avec quelques jours de plus, avec un peu plus de +danger sur les frontières, et de terreur dans la convention, il allait y +arriver. + +Robespierre eut encore plusieurs autres occasions d'employer sa nouvelle +politique. La marine commençant à donner des inquiétudes, on ne cessait +de se plaindre du ministre d'Albarade, de son prédécesseur Monge, de +l'état déplorable de nos escadres, qui, revenues de Sardaigne dans les +chantiers de Toulon, ne se réparaient pas, et qui étaient commandées par +de vieux officiers presque tous aristocrates. On se plaignait même de +quelques individus nouvellement agrégés au bureau de la marine. On +accusait beaucoup entre autres un nommé Peyron, envoyé pour réorganiser +l'armée à Toulon. Il n'avait pas fait, disait-on, ce qu'il aurait dû +faire: on en rendait le ministre responsable, et le ministre rejetait la +responsabilité sur un grand patriote, qui lui avait recommandé Peyron. On +désignait avec affectation ce patriote célèbre sans oser le nommer. «Son +nom! s'écrient plusieurs voix.--Eh bien! reprend le dénonciateur, ce +patriote célèbre, c'est Danton!» A ces mots, des murmures éclatent. +Robespierre accourt: «Je demande, dit-il, que la farce cesse et que la +séance commence.... On accuse d'Albarade; je ne le connais que par la voix +publique, qui le proclame un ministre patriote; mais que lui reproche-t-on +ici? une erreur. Quel homme n'en est pas capable? Un choix qu'il a fait +n'a pas répondu à l'attente générale! Bouchotte et Pache aussi ont fait +des choix défectueux, et cependant ce sont deux vrais républicains, deux +sincères amis de la patrie. Un homme est en place, il suffit, on le +calomnie. Eh! quand cesserons-nous d'ajouter foi aux contes ridicules ou +perfides dont on nous accable de toutes parts? + +«Je me suis aperçu qu'on avait joint à cette dénonciation assez générale +du ministre une dénonciation particulière contre Danton. Serait-ce lui +qu'on voudrait nous rendre suspect? Mais si, au lieu de décourager les +patriotes en leur cherchant avec tant de soin des crimes où il existe à +peine une erreur légère, on s'occupait un peu des moyens de leur faciliter +leurs opérations, de rendre leur travail plus clair et moins épineux, cela +serait plus honnête, et la patrie en profiterait. On a dénoncé Bouchotte, +on a dénoncé Pache, car il était écrit que les meilleurs patriotes +seraient dénoncés. Il est bien temps de mettre fin à ces scènes ridicules +et affligeantes; je voudrais que la société des jacobins s'en tînt à une +série de matières qu'elle traiterait avec fruit; qu'elle restreignît le +grand nombre de celles qui s'agitent dans son sein, et qui, pour la +plupart, sont aussi futiles que dangereuses.» + +Ainsi, Robespierre, voyant le danger d'un nouveau débordement des esprits, +qui aurait anéanti tout gouvernement, s'efforçait de rattacher les +jacobins autour de la convention, des comités et des vieux patriotes. Tout +était profit pour lui dans cette politique louable et utile. En préparant +la puissance des comités, il préparait la sienne propre; en défendant les +patriotes de même date et de même énergie que lui, il se garantissait, et +empêchait l'opinion de faire des victimes à ses côtés; il plaçait fort +au-dessous de lui ceux dont il devenait le protecteur; enfin il se +faisait, par sa sévérité même, adorer des jacobins, et se donnait une +haute réputation de sagesse. En cela, Robespierre ne mettait d'autre +ambition que celle de tous les chefs révolutionnaires, qui jusque-là +avaient voulu arrêter la révolution au point où ils s'arrêtaient +eux-mêmes; et cette politique, qui les avait tous dépopularisés, ne devait +pas le dépopulariser lui, parce que la révolution approchait du terme de +ses dangers et de ses excès. + +Les députés détenus avaient été mis en accusation immédiatement après la +mort de Marat, et on préparait leur jugement. On disait déjà qu'il fallait +faire tomber les têtes des Bourbons qui restaient encore, quoique ces +têtes fussent celles de deux femmes, l'une épouse, l'autre soeur du +dernier roi; et celle de ce duc d'Orléans, si fidèle à la révolution, et +aujourd'hui prisonnier à Marseille, pour prix de ses services. + +On avait ordonné une fête pour l'acceptation de la constitution. Toutes +les assemblées primaires devaient envoyer des députés qui viendraient +exprimer leur voeu, et se réuniraient au champ de la fédération dans une +fête solennelle. La date n'en était plus fixée au 14 juillet, mais au 10 +août, car la prise des Tuileries avait amené la république, tandis que la +prise de la Bastille, laissant subsister la monarchie, n'avait aboli que +la féodalité. Aussi les républicains et les royalistes constitutionnels +se distinguaient-ils, en ce que les uns célébraient le 10 août, et les +autres le 14 juillet. + +Le fédéralisme expirait, et l'acceptation de la constitution était +générale. Bordeaux gardait toujours la plus grande réserve, ne faisait +aucun acte décisif ni de soumission ni d'hostilité, mais acceptait la +constitution. Lyon poursuivait les procédures évoquées au tribunal +révolutionnaire; mais, rebelle en ce point seul, il se soumettait quant +aux autres, et adhérait aussi à la constitution. Marseille seule refusait +son adhésion. Mais sa petite armée, déjà séparée de celle du Languedoc, +venait, dans les derniers jours de juillet, d'être chassée d'Avignon, et +de repasser la Durance. Ainsi le fédéralisme était vaincu, et la +constitution triomphante. Mais le danger s'aggravait sur les frontières; +il devenait imminent dans la Vendée, sur le Rhin et dans le Nord: de +nouvelles victoires dédommageaient les Vendéens de leur échec devant +Nantes; et Mayence, Valenciennes, étaient pressées plus vivement que +jamais par l'ennemi. + +Nous avons interrompu notre récit des événemens militaires au moment où +les Vendéens, repoussés de Nantes, rentrèrent dans leur pays, et nous +avons vu Biron arriver à Angers, après la délivrance de Nantes, et +convenir d'un plan avec le général Canclaux. Pendant ce temps, Westermann +s'était rendu à Niort avec la légion germanique, et avait obtenu de Biron +la permission de s'avancer dans l'intérieur du pays. Westermann était ce +même Alsacien qui s'était distingué au 10 août, et avait décidé le succès +de cette journée; qui, ensuite, avait servi glorieusement sous Dumouriez, +s'était lié avec lui et avec Danton, et fut enfin dénoncé par Marat, qu'il +avait bâtonné, dit-on, pour diverses injures. Il était du nombre de ces +patriotes dont on reconnaissait les grands services, mais auxquels on +commençait à reprocher les plaisirs qu'ils avaient pris dans la +révolution, et dont on se dégoûtait déjà, parce qu'ils exigeaient de la +discipline dans les armées, des connaissances dans les officiers, et ne +voulaient pas exclure tout général noble, ni qualifier de traître tout +général battu. Westermann avait formé une légion dite _germanique_, de +quatre ou cinq mille hommes, renfermant infanterie, cavalerie et +artillerie. A la tête de cette petite armée, dont il s'était rendu maître, +et où il maintenait une discipline sévère, il avait déployé la plus grande +audace et fait des exploits brillans. Transporté dans la Vendée avec sa +légion, il l'avait réorganisée de nouveau, et en avait chassé les lâches +qui étaient allés le dénoncer. Il témoignait un mépris très haut pour ces +bataillons informes qui pillaient et désolaient le pays; il affichait les +mêmes sentimens que Biron, et était rangé avec lui parmi les aristocrates +militaires. Le ministre de la guerre Bouchotte avait, comme on l'a vu, +répandu ses agens jacobins et cordeliers dans la Vendée. Là, ils +rivalisaient avec les représentans et les généraux, autorisaient les +pillages et les vexations sous le titre de réquisitions de guerre, et +l'indiscipline sous prétexte de défendre le soldat contre le despotisme +des officiers. Le premier commis de la guerre, sous Bouchotte, était +Vincent, jeune cordelier frénétique, l'esprit le plus dangereux et le plus +turbulent de cette époque; il gouvernait Bouchotte, faisait tous les +choix, et poursuivait les généraux avec une rigueur extrême. Ronsin, cet +ordonnateur envoyé à Dumouriez, lorsque ses marchés furent annulés, +était l'ami de Vincent et de Bouchotte, et le chef de leurs agens dans la +Vendée, sous le titre d'adjoint-ministre. Sous lui se trouvaient les +nommés Momoro, imprimeur, Grammont, comédien, et plusieurs autres qui +agissaient dans le même sens et avec la même violence. Westermann, déjà +peu d'accord avec eux, se les aliéna tout à fait par un acte d'énergie. Le +nommé Rossignol, ancien ouvrier orfèvre, qui s'était fait remarquer au 20 +juin et au 10 août, et qui commandait l'un des bataillons de la formation +d'Orléans, était du nombre de ces nouveaux officiers favorisés par le +ministère cordelier. Étant un jour à boire avec des soldats de Westermann, +il disait que les soldats ne devaient pas être les esclaves des officiers, +que Biron était un _ci-devant_, un traître, et que l'on devait chasser les +bourgeois des maisons pour y loger les troupes. Westermann le fit arrêter, +et le livra aux tribunaux militaires. Ronsin se hâta de le réclamer, et +envoya tout de suite à Paris une dénonciation contre Westermann. + +Westermann, sans s'inquiéter de cet événement, se mit en marche avec sa +légion pour pénétrer jusqu'au coeur même de la Vendée. Partant du côté +oppose à la Loire, c'est-à-dire du midi du théâtre de la guerre, il +s'empara d'abord de Parthenay, puis entra dans Amaillou, et mit le feu +dans ce dernier bourg, pour user de représailles envers M. de Lescure. +Celui-ci, en effet, en entrant à Parthenay, avait exercé des rigueurs +contre les habitans, qui étaient accusés d'esprit révolutionnaire. +Westermann fit enlever tous les habitans d'Amaillou, et les envoya à ceux +de Parthenay, comme dédommagement; il brûla ensuite le château de Clisson, +appartenant à Lescure, et répandit partout la terreur par sa marche rapide +et le bruit exagéré de ses exécutions militaires. Westermann n'était pas +cruel, mais il commença ces désastreuses représailles qui ruinèrent les +pays neutres, accusés par chaque parti d'avoir favorisé le parti +contraire. Tout avait fui jusqu'à Châtillon, où s'étaient réunies les +familles des chefs vendéens et les débris de leurs armées. Le 3 juillet, +Westermann, ne craignant pas de se hasarder au centre du pays insurgé, +entra dans Châtillon, et en chassa le conseil supérieur et l'état-major, +qui y siégeaient comme dans leur capitale. Le bruit de cet exploit +audacieux se répandit au loin; mais la position de Westermann était +hasardée. Les chefs vendéens s'étaient repliés, avaient sonné le tocsin, +rassemblé une armée considérable, et se disposaient à surprendre +Westermann du côté où il s'y attendait le moins. Il avait placé sur un +moulin et hors de Châtillon un poste qui commandait tous les environs. Les +Vendéens, s'avançant à la dérobée, suivant leur tactique ordinaire, +entourent ce poste et se mettent à l'assaillir de toutes parts. +Westermann, averti un peu tard, s'empresse de le faire soutenir, mais les +détachemens qu'il envoie sont repoussés et ramenés dans Châtillon. +L'alarme se répand alors dans l'armée républicaine; elle abandonne +Châtillon en désordre; et Westermann lui-même, après avoir fait des +prodiges de bravoure, est emporté dans la fuite, et obligé de se sauver à +la hâte, en laissant derrière lui un grand nombre d'hommes morts ou +prisonniers. Cet échec causa autant de découragement dans les esprits, que +la témérité et le succès de l'expédition avaient causé de présomption et +d'espérance. + +Pendant que ces choses se passaient à Châtillon, Biron venait de convenir +d'un plan avec Canclaux. Ils devaient descendre tous deux jusqu'à Nantes, +balayer la rive gauche de la Loire, tourner ensuite vers Machecoul, donner +la main à Boulard, qui partirait des Sables, et, après avoir ainsi séparé +les Vendéens de la mer, marcher vers la Haute-Vendée pour soumettre tout +le pays. Les représentans ne voulurent pas de ce plan; ils prétendirent +qu'il fallait partir du point même où l'on était, pour pénétrer dans le +pays, marcher en conséquence sur les ponts de Cé avec les troupes réunies +à Angers, et se faire appuyer vis-à-vis par une colonne qui s'avancerait +de Niort. Biron, se voyant contrarié, donna sa démission. Mais, dans ce +moment même, on apprit la déroute de Châtillon, et on imputa tout à Biron. +On lui reprocha d'avoir laissé assiéger Nantes, et de n'avoir pas secondé +Westermann. Sur la dénonciation de Ronsin et de ses agens, il fut mandé à +la barre: Westermann fut mis en jugement, et Rossignol élargi +sur-le-champ. Tel était le sort des généraux dans la Vendée au milieu des +agens jacobins. + +Le général Labarolière prit le commandement des troupes laissées à Angers +par Biron, et se disposa, selon le voeu des représentans, à s'avancer dans +le pays par les ponts de Cé. Après avoir laissé quatorze cents hommes à +Saumur, et quinze cents aux ponts de Cé, il se porta vers Brissac, où il +plaça un poste pour assurer ses communications. Cette armée indisciplinée +commit les plus affreuses dévastations sur un pays dévoué à la république. +Le 15 juillet, elle fut attaquée au camp de Fline par vingt mille +Vendéens. L'avant-garde, composée de troupes régulières, résista avec +vigueur. Cependant le corps de bataille allait céder, lorsque les +Vendéens, plus prompts à lâcher le pied, se retirèrent en désordre. Les +nouveaux bataillons montrèrent alors un peu plus d'ardeur; et, pour les +encourager, on leur donna des éloges qui n'étaient mérités que par +l'avant-garde. Le 17, on s'avança près de Vihiers; et une nouvelle +attaque, reçue et soutenue avec la même vigueur par l'avant-garde, avec la +même hésitation par la masse de l'armée, fut repoussée de nouveau. On +arriva dans le jour à Vihiers même. Plusieurs généraux, pensant que ces +bataillons d'Orléans étaient trop mal organisés pour tenir la campagne, et +qu'on ne pouvait pas avec une telle armée rester au milieu du pays, +étaient d'avis de se retirer. Labarolière décida qu'il fallait attendre à +Vihiers, et se défendre si on y était attaqué. Le 18, à une heure après +midi, les Vendéens se présentent; l'avant-garde républicaine se conduit +avec la même valeur; mais le reste de l'armée chancelle à la vue de +l'ennemi, et se replie malgré les efforts des généraux. Les bataillons de +Paris, aimant mieux crier à la trahison que se battre, se retirent en +désordre. La confusion devient générale. Santerre, qui s'était jeté dans +la mêlée avec le plus grand courage, manque d'être pris. Le représentant +Bourbotte court le même danger; et l'armée fuit si vite, qu'elle est en +quelques heures à Saumur. La division de Niort, qui allait se mettre en +mouvement, s'arrêta; et le 20, il fut décidé qu'elle attendrait la +réorganisation de la colonne de Saumur. Comme il fallait que quelqu'un +répondît de la défaite, Ronsin et ses agens dénoncèrent le chef +d'état-major Berthier et le général Menou, qui passaient tous deux pour +être aristocrates, parce qu'ils recommandaient la discipline. Berthier et +Menou furent aussitôt mandés à Paris, comme l'avaient été Biron et +Westermann. + +Tel avait été jusqu'à cette époque l'état de cette guerre. Les Vendéens se +levant tout à coup en avril et en mai, avaient pris Thouars, Loudun, Doué, +Saumur, grâce à la mauvaise qualité des troupes composées de nouvelles +recrues. Descendus jusqu'à Nantes en juin, ils avaient été repoussés de +Nantes par Canclaux, des Sables par Boulard, deux généraux qui avaient su +introduire parmi leurs soldats l'ordre et la discipline. Westermann, +agissant avec audace, et ayant quelques bonnes troupes, avait pénétré +jusqu'à Châtillon vers les premiers jours de juin; mais, trahi par les +habitans, surpris par les insurgés, il avait essuyé une déroute; enfin la +colonne de Tours, voulant s'avancer dans le pays avec les bataillons +d'Orléans, avait éprouvé le sort ordinaire aux armées désorganisées. A la +fin de juillet, les Vendéens dominaient donc dans toute l'étendue de leur +territoire. Quant au brave et malheureux Biron, accusé de n'être pas à +Nantes, tandis qu'il visitait la Basse-Vendée, de n'être pas auprès de +Westermann, tandis qu'il arrêtait un plan avec Canclaux, contrarié, +interrompu dans toutes ses opérations, il venait d'être enlevé à l'armée +sans avoir eu le temps d'agir, et il n'y avait paru que pour y être +continuellement accusé. Canclaux restait à Nantes; mais le brave Boulard +ne commandait plus aux Sables, et les deux bataillons de la Gironde +venaient de se retirer. Tel est donc le tableau de la Vendée en juillet: +déroute de toutes les colonnes dans le haut pays; plaintes, dénonciations +des agens ministériels contre les généraux prétendus aristocrates, et +plaintes des généraux contre les désorganisateurs envoyés par le ministère +et les jacobins. + +A l'Est et au Nord, les sièges de Mayence et de Valenciennes faisaient des +progrès alarmans. + +Mayence, placée sur la rive gauche du Rhin, du côté de la France, et +vis-à-vis l'embouchure du Mein, forme un grand arc de cercle dont le Rhin +peut être considéré comme la corde. Un faubourg considérable, celui de +Cassel, jeté sur l'autre rive, communique avec la place par un pont de +bateaux. L'île de Petersau, située au-dessous de Mayence, remonte dans le +fleuve, et sa pointe s'avance assez haut pour battre le pont de bateaux, +et prendre les défenses de la place à revers. Du côté du fleuve, Mayence +n'est protégée que par une muraille en briques; mais du côté de la terre, +elle est extrêmement fortifiée. En partant de la rive, à la hauteur de la +pointe de Petersau, elle est défendue par une enceinte et par un fossé, +dans lequel le ruisseau de Zalbach coule pour se rendre dans le Rhin. A +l'extrémité de ce fossé, le fort de Haupstein prend le fossé en long, et +joint la protection de ses feux à celle des eaux. A partir de ce point, +l'enceinte continue et va rejoindre le cours supérieur du Rhin; mais le +fossé se trouve interrompu, et il est remplacé par une double enceinte +parallèle à la première. Ainsi, de ce côté, deux rangs de murailles +exigent un double siège. La citadelle, liée à la double enceinte, vient +encore en augmenter la force. + +Telle était Mayence en 1793, avant même que les fortifications en eussent +été perfectionnées. La garnison s'élevait à vingt mille hommes, parce que +le général Schaal, qui devait se retirer avec une division, avait été +rejeté dans la place et n'avait pu rejoindre l'armée de Custine. Les +vivres n'étaient pas proportionnés à cette garnison. Dans l'incertitude de +savoir si on garderait ou non Mayence, on s'était peu hâté de +l'approvisionner. Custine en avait enfin donné l'ordre. Les juifs +s'étaient présentés, mais ils offraient un marché astucieux; ils voulaient +que tous les convois arrêtés en route par l'ennemi leur fussent payés. +Rewbell et Merlin refusèrent ce marché, de crainte que les juifs ne +fissent eux-mêmes enlever les convois. Néanmoins les grains ne manquaient +pas; mais on prévoyait que si les moulins placés sur le fleuve étaient +détruits, la mouture deviendrait impossible. La viande était en petite +quantité, et les fourrages surtout étaient absolument insuffisans pour les +trois mille chevaux de la garnison. L'artillerie se composait de cent +trente pièces en bronze, et de soixante en fer, qu'on avait trouvées, et +qui étaient fort mauvaises; les Français en avaient apporté quatre-vingts +en bon état. Les pièces de rempart existaient donc en assez grand nombre, +mais la poudre n'était pas en quantité suffisante. Le savant et héroïque +Meunier, qui avait exécuté les travaux de Cherbourg, fut chargé de +défendre Cassel et les postes de la rive droite; Doyré dirigeait les +travaux dans le corps de la place; Aubert-Dubayet et Kléber commandaient +les troupes; les représentans Merlin et Rewbell. animaient la garnison de +leur présence. Elle campait dans l'intervalle des deux enceintes, et +occupait au loin des postes très avancés. Elle était animée du meilleur +esprit, avait grande confiance dans la place, dans ses chefs, dans ses +forces; et de plus, elle savait qu'elle avait à défendre un point très +important pour le salut de la France. + +Le général Schoenfeld, campé sur la rive droite, cernait Cassel avec dix +mille Hessois: Les Autrichiens et les Prussiens réunis faisaient la grande +attaque de Mayence. Les Autrichiens occupaient la droite des assiégeans. +En face de la double enceinte, les Prussiens formaient le centre de +Marienbourg; là, se trouvait le quartier-général du roi de Prusse. La +gauche, composée encore de Prussiens, campait en face du Haupstein, et du +fossé inondé par les eaux du ruisseau de Zalbach. Cinquante mille hommes à +peu près composaient cette armée de siège. Le vieux Kalkreuth la +dirigeait. Brunswick commandait le corps d'observation du côté des Vosges, +où il s'entendait avec Wurmser pour protéger cette grande opération. La +grosse artillerie de siège manquant, on négocia avec les états de +Hollande, qui vidèrent encore une partie de leurs arsenaux pour aider les +progrès de leurs voisins les plus redoutables. + +L'investissement commença en avril. En attendant les convois d'artillerie, +l'offensive appartint à la garnison, qui ne cessa de faire les sorties les +plus vigoureuses. Le 11 avril, et quelques jours après l'investissement, +nos généraux résolurent d'essayer une surprise contre les dix mille +Hessois, qui s'étaient trop étendus sur la rive droite. Le 11, dans la +nuit, ils sortirent de Cassel sur trois colonnes. Meunier marcha devant +lui sur Hochein; les deux autres colonnes descendirent la rive droite vers +Biberik; mais un coup de fusil, parti à l'improviste dans la colonne du +général Schaal, répandit la confusion. Les troupes, toutes neuves encore, +n'avaient pas l'aplomb qu'elles acquirent bientôt sous leurs généraux. Il +fallut se retirer. Kléber, avec sa colonne, protégea la retraite de la +manière la plus imposante. Cette sortie valut aux assiégés quarante boeufs +ou vaches, qui furent salés. + +Le 16, les généraux ennemis voulaient faire enlever le poste de Weissenau +qui, placé près du Rhin et à la droite de leur attaque, les inquiétait +beaucoup. Les Français, malgré l'incendie du village, se retranchèrent +dans un cimetière; le représentant Merlin s'y plaça avec eux, et, par des +prodiges de valeur, ils conservèrent le poste. + +Le 26, les Prussiens dépêchèrent un faux parlementaire, qui se disait +envoyé par le général de l'armée du Rhin pour engager la garnison à se +rendre. Les généraux, les représentans, les soldats déjà attachés à la +place, et convaincus qu'ils rendaient un grand service en arrêtant l'armée +du Rhin sur la frontière, repoussèrent toute proposition. Le 3 mai, le roi +de Prusse voulut faire prendre un poste de la rive droite vis-à-vis +Cassel, celui de Kosteim. Meunier le défendait. L'attaque, tentée le 3 mai +avec une grande opiniâtreté, et recommencée le 8, fut repoussée avec une +perte considérable pour les assiégeans. Meunier, de son côté, essaya +l'attaque des îles placés à l'embouchure du Mein; il les prit, les perdit +ensuite, et déploya à chaque occasion la plus grande audace. + +Le 30 mai, les Français résolurent une sortie générale sur Marienbourg, où +était le roi Frédéric-Guillaume. Favorisés par la nuit, six mille hommes +pénétrèrent à travers la ligne ennemie, s'emparèrent des retranchemens, et +arrivèrent jusqu'au quartier-général. Cependant l'alarme répandue leur mit +toute l'armée sur les bras; ils rentrèrent après avoir perdu beaucoup de +leurs braves. Le lendemain, le roi de Prusse, courroucé, fit couvrir la +place de feux. Ce même jour, Meunier faisait une nouvelle tentative sur +l'une des îles du Mein. Blessé au genou, il expira, moins de sa blessure +que de l'irritation qu'il éprouvait d'être obligé de quitter les travaux +du siège. Toute la garnison assista à ses funérailles; le roi de Prusse +fit suspendre le feu pendant qu'on rendait les derniers honneurs à ce +héros, et le fit saluer d'une salve d'artillerie. Le corps fut déposé à la +pointe du bastion de Cassel, qu'il avait fait élever. + +Les grands convois étaient arrivés de Hollande. Il était temps de +commencer les travaux du siège. Un officier prussien conseillait de +s'emparer de l'île de Petersau, dont la pointe remontait entre Cassel et +Mayence, d'y établir des batteries, de détruire le pont de bateaux et les +moulins, et de donner l'assaut à Cassel, une fois qu'on l'aurait isolé et +privé des secours de la place. Il proposait ensuite de se diriger vers le +fossé où coulait la Zalbach, de s'y jeter sous la protection des batteries +de Petersau qui enfileraient ce fossé, et de tenter un assaut sur ce front +qui n'était formé que d'une seule enceinte. Le projet était hardi et +périlleux, car il fallait débarquer à Petersau, puis se jeter dans un +fossé au milieu des eaux et sous le feu du Haupstein; mais aussi les +résultats devaient être très prompts. On aima mieux ouvrir la tranchée du +côté de la double enceinte, et vis-à-vis la citadelle, sauf à faire un +double siège. Le 16 juin, une première parallèle fut tracée à huit cents +pas de la première enceinte. Les assiégés mirent le désordre dans les +travaux; il fallut reculer. Le 18, une autre parallèle fut tracée beaucoup +plus loin, c'est-à-dire à quinze cents pas, et cette distance excita les +sarcasmes de ceux qui avaient proposé l'attaque hardie par l'île de +Petersau. Du 24 au 25, on se rapprocha; on s'établit à huit cents pas, et +on éleva des batteries. Les assiégés interrompirent encore les travaux et +enclouèrent les canons; mais ils furent enfin repoussés et accablés de +feux continuels. Le 18 et le 19, deux cents pièces étaient dirigées sur la +place, et la couvraient de projectiles de toute espèce. Des batteries +flottantes, placées sur le Rhin, incendiaient l'intérieur de la ville par +le côté le plus ouvert, et lui causaient un dommage considérable. + +Cependant la dernière parallèle n'était pas encore ouverte, la première +enceinte n'était pas encore franchie, et la garnison pleine d'ardeur ne +songeait point à se rendre. Pour se délivrer des batteries flottantes, de +braves Français se jetaient à la nage, et allaient couper les câbles des +bateaux ennemis. On en vit un amener à la nage un bateau chargé de +quatre-vingts soldats, qui furent faits prisonniers. + +Mais la détresse était au comble. Les moulins avaient été incendiés, et il +avait fallu recourir, pour moudre le grain, à des moulins à bras. Encore +les ouvriers ne voulaient-ils pas y travailler, parce que l'ennemi, +averti, ne manquait pas d'accabler d'obus le lieu où ils étaient placés. +D'ailleurs on manquait presque tout à fait de blé; depuis long-temps on +n'avait plus que de la chair de cheval; les soldats mangeaient des rats, +et allaient sur les bords du Rhin pêcher les chevaux morts que le fleuve +entraînait. Cette nourriture devint funeste à plusieurs d'entre eux; il +fallut la leur défendre, et les empêcher même de la rechercher, en plaçant +des gardes au bord du Rhin. Un chat valait six francs; la chair de cheval +Mort quarante-cinq sous la livre. Les officiers ne se traitaient pas mieux +que les soldats, et Aubert-Dubayet, invitant à dîner son état-major, lui +fit servir comme régal, un chat flanqué de douze souris. Ce qu'il y avait +de plus douloureux pour cette malheureuse garnison, c'était la privation +absolue de toute nouvelle. Les communications étaient si bien +interceptées, que depuis trois mois elle ignorait absolument ce qui se +passait en France. Elle avait essayé de faire connaître sa détresse, +tantôt par une dame qui allait voyager en Suisse, tantôt par un prêtre qui +avait pris le chemin des Pays-Bas, tantôt enfin par un espion qui devait +traverser le camp ennemi. Mais aucune de ces dépêches n'était parvenue. +Espérant que peut-être on songerait à leur envoyer des nouvelles du +Haut-Rhin, au moyen de bouteilles jetées dans le fleuve, les assiégés y +placèrent des filets. Ils les levaient chaque jour, mais ils n'y +trouvaient jamais rien. Les Prussiens, qui avaient pratiqué toute espèce +de ruses, avaient fait imprimer à Francfort de faux _Moniteurs_, portant +que Dumouriez avait renversé la convention, et que Louis XVII régnait avec +une régence. Les Prussiens placés aux avant-postes transmettaient ces faux +_Moniteurs_ aux soldats de la garnison; et cette lecture répandait les +plus grandes inquiétudes, et ajoutait aux souffrances qu'on endurait déjà, +la douleur de défendre peut-être une cause perdue. Cependant on attendait +en se disant: L'armée du Rhin va bientôt arriver. Quelquefois on disait: +Elle arrive. Pendant une nuit, on entend une canonnade vigoureuse très +loin de la place. On s'éveille avec joie, on court aux armes, et on +s'apprête à marcher vers le canon français, et à mettre l'ennemi entre +deux feux. Vain espoir! le bruit cesse, et l'armée libératrice ne paraît +pas. Enfin la détresse était devenue si insupportable, que deux mille +habitans demandèrent à sortir. Aubert-Dubayet le leur permit; mais ils ne +furent pas reçus par les assiégeans; restèrent entre deux feux et périrent +en partie sous les murs de la place. Le matin, on vit les soldats +rapporter dans leurs manteaux des enfans blessés. + +Pendant ce temps, l'armée du Rhin et de la Moselle ne s'avançait pas. +Custine l'avait commandée jusqu'au mois de juin. Encore tout abattu de sa +retraite, il n'avait cessé d'hésiter pendant les mois d'avril et de mai. +Il disait qu'il n'était pas assez fort; qu'il avait besoin de beaucoup de +cavalerie pour soutenir, dans les plaines du Palatinat, les efforts de la +cavalerie ennemie; qu'il n'avait point de fourrages pour nourrir ses +chevaux; qu'il lui fallait attendre que les seigles fussent assez avancés +pour en faire du fourrage, et qu'alors il marcherait au secours de +Mayence[1]. Beauharnais, son successeur, hésitant comme lui, perdit +l'occasion de sauver la place. + +[Note 1: Voyez le procès de Custine.] + +La ligne des Vosges, comme on sait, longe le Rhin, et vient finir non loin +de Mayence. En occupant les deux versans de la chaîne et ses principaux +passages, on a un avantage immense, parce qu'on peut se porter ou tout +d'un côté ou tout d'un autre, et accabler l'ennemi de ses masses réunies. +Telle était la position des Français. L'armée du Rhin occupait le revers +oriental, et celle de la Moselle le revers occidental; Brunswick et +Wurmser étaient disséminés, à la terminaison de la chaîne, sur un cordon +fort étendu. Disposant des passages, les deux armées françaises pouvaient +se réunir sur l'un ou l'autre des versans, accabler ou Brunswick ou +Wurmser, venir prendre les assiégeans par derrière et sauver Mayence. +Beauharnais, brave, mais peu entreprenant, ne fit que des mouvemens +incertains, et ne secourut pas la garnison. + +Les représentans et les généraux enfermés dans Mayence, pensant qu'il ne +fallait pas pousser les choses au pire; que si on attendait huit jours de +plus, on pourrait manquer de tout, et être obligé de rendre la garnison +prisonnière; qu'au contraire, en capitulant, on obtiendrait la libre +sortie avec les honneurs de la guerre, et que l'on conserverait vingt +mille hommes, devenus les plus braves soldats du monde sous Kléber et +Dubayet, décidèrent qu'il fallait rendre la place. Sans doute, avec +quelques jours de plus, Beauharnais pouvait la sauver, mais, après avoir +attendu si long-temps, il était permis de ne plus penser à un secours et +les raisons de se rendre étaient déterminantes. Le roi de Prusse fut +facile sur les conditions; il accorda la sortie avec armes et bagages, et +n'imposa qu'une condition, c'est que la garnison ne servirait pas d'une +année contre les coalisés. Mais il restait assez d'ennemis à l'intérieur +pour utiliser ces admirables soldats, nommés depuis les _Mayençais_. Ils +étaient tellement attachés à leur poste, qu'ils ne voulaient pas obéir à +leurs généraux lorsqu'il fallut sortir de la place: singulier exemple de +l'esprit de corps qui s'établit sur un point, et de l'attachement qui se +forme pour un lieu qu'on a défendu quelques mois! Cependant la garnison +céda; et, tandis qu'elle défilait, le roi de Prusse, plein d'admiration +pour sa valeur, appelait par leur nom les officiers qui s'étaient +distingués pendant le siège, et les complimentait avec une courtoisie +chevaleresque. L'évacuation eut lieu le 25 juillet. + +On a vu les Autrichiens bloquant la place de Condé et faisant le siège +régulier de Valenciennes. Ces opérations, conduites simultanément avec +celles du Rhin, approchaient de leur terme. Le prince de Cobourg, à la +tête du corps d'observation, faisait face au camp de César; le duc d'York +commandait le corps de siège. L'attaque, d'abord projetée sur la +citadelle, fut ensuite dirigée entre le faubourg de Marly et la porte de +Mons. Ce front présentait beaucoup plus de développement, mais il était +moins défendu, et fut préféré comme plus accessible. On se proposa de +battre les ouvrages pendant le jour, et d'incendier la ville pendant la +nuit, afin d'augmenter la désolation des habitans et de les ébranler plus +tôt. La place fut sommée le 14 juin. Le général Ferrand et les +représentans Cochon et Briest répondirent avec la plus grande dignité. Ils +avaient réuni une garnison de sept mille hommes, inspiré de très bonnes +dispositions aux habitans, dont ils organisèrent une partie en compagnies +de canonniers, qui rendirent les plus grands services. + +Deux parallèles furent successivement ouvertes dans les nuits des 14 et 19 +juin, et armées de batteries formidables. Elles causèrent dans la place +des ravages affreux. Les habitans et la garnison répondirent à la vigueur +de l'attaque, et détruisirent plusieurs fois tous les travaux des +assiégeans. Le 25 juin surtout fut terrible. L'ennemi incendia la place +jusqu'à midi, sans qu'elle répondît de son côté; mais à cette heure un feu +terrible, parti des remparts, plongea dans les tranchées, y mit la +confusion, et y reporta la terreur et la mort qui avaient régné dans la +ville. Le 28 juin, une troisième parallèle fut tracée, et le courage des +habitans commença à s'ébranler. Déjà une partie de cette ville opulente +était incendiée. Les enfans, les vieillards et les femmes avaient été mis +dans des souterrains. La reddition de Condé, qui venait d'être pris par +famine, augmentait encore le découragement des assiégés. Des émissaires +avaient été envoyés pour les travailler. Des rassemblemens commencèrent à +se former et à demander une capitulation. La municipalité partageait les +dispositions des habitans, et s'entendait secrètement avec eux. Les +représentans et le général Ferrand répondirent avec la plus grande vigueur +aux demandes qui leur furent adressées; et avec le secours de la garnison, +dont le courage était parvenu au plus haut degré d'exaltation, ils +dissipèrent les rassemblemens. + +Le 25 juillet, les assiégeans préparèrent leurs mines et se disposèrent à +l'assaut du chemin couvert. Par bonheur pour eux, trois globes de +compression éclatèrent au moment même où les mines de la garnison allaient +jouer et détruire leurs ouvrages. Ils s'élancèrent alors sur trois +colonnes, franchirent les palissades, et pénétrèrent dans le chemin +couvert. La garnison effrayée se retirait, abandonnant déjà ses batteries; +mais le général Ferrand la ramena sur les remparts. L'artillerie, qui +avait fait des prodiges pendant tout le siège, causa encore de grands +dommages aux assiégeans, et les arrêta presque aux portes de la place. Le +lendemain 26, le duc d'York, somma le général Ferrand de se rendre; il +annonça qu'après la journée écoulée, il n'écouterait plus aucune +proposition, et que la garnison et les habitans seraient passés au fil de +l'épée. A cette menace, les attroupemens devinrent considérables; une +multitude, où se trouvaient en grand nombre des hommes armés de pistolets +et de poignards, entoura la municipalité. Douze individus prirent la +parole pour tous, et firent la réquisition formelle de rendre la place. Le +conseil de guerre se tenait au milieu du tumulte; aucun des membres ne +pouvait en sortir, et ils étaient tous consignés jusqu'à ce qu'ils eussent +décidé la reddition. Deux brèches, des habitans mal disposés, un +assiégeant vigoureux, ne permettaient plus de résister. La place fut +rendue le 28 juillet. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre, +fut contrainte de déposer les armes, mais put rentrer en France, avec la +seule condition de ne pas servir d'un an contre les coalisés. C'était +encore sept mille braves soldats, qui pouvaient rendre de grands services +contre les ennemis de l'intérieur. Valenciennes avait essuyé quarante-un +jours de bombardement, et avait été accablée de quatre-vingt-quatre mille +boulets, de vingt mille obus, et de quarante-huit mille bombes. Le général +et la garnison avaient fait leur devoir, et l'artillerie s'était couverte +de gloire. + +Dans ce même moment, la guerre du fédéralisme se réduisait à ces deux +calamités réelles: la révolte de Lyon d'une part; celle de Marseille et +de Toulon de l'autre. + +Lyon consentait bien à reconnaître la convention, mais refusait +d'obtempérer à deux décrets, celui qui évoquait à Paris les procédures +commencées contre les patriotes, et celui qui destituait les autorités et +ordonnait la formation d'une nouvelle municipalité provisoire. Les +aristocrates cachés dans Lyon effrayaient cette ville du retour de +l'ancienne municipalité montagnarde, et, par la crainte de dangers +incertains, l'entraînaient dans les dangers réels d'une révolte ouverte. +Le 15 juillet, les Lyonnais firent mettre à mort les deux patriotes +Chalier et Riard, et dès ce jour ils furent déclarés en état de rébellion. +Les deux girondins Chasset et Biroteau, voyant surgir le royalisme, se +retirèrent. Cependant le président de la commission populaire, qui était +dévoué aux émigrés, ayant été remplacé, les déterminations étaient +devenues un peu moins hostiles. On reconnaissait la constitution, et on +offrait de se soumettre, mais toujours à condition de ne pas exécuter les +deux principaux décrets. Dans cet intervalle, les chefs fondaient des +canons, accaparaient des munitions, et les difficultés ne semblaient +devoir se terminer que par la voie des armes. + +Marseille était beaucoup moins redoutable. Ses bataillons, rejetés au-delà +de la Durance par Carteaux, ne pouvaient opposer une longue résistance; +mais elle avait communiqué à la ville de Toulon, jusque-là si +républicaine, son esprit de révolte. Ce port, l'un des premiers du monde, +et le premier de la Méditerranée, faisait envie aux Anglais, qui +croisaient devant ses rivages. Des émissaires de l'Angleterre y +intriguaient sourdement, et y préparaient une trahison infâme. Les +sections s'y étaient réunies le 13 juillet, et, procédant comme toutes +celles du Midi, avaient destitué la municipalité et fermé le club jacobin. +L'autorité, transmise aux mains des fédéralistes, risquait de passer +successivement, de factions en factions, aux émigrés et aux Anglais. +L'armée de Nice, dans son état de faiblesse, ne pouvait prévenir un tel +malheur. Tout devenait donc à craindre, et ce vaste orage, amoncelé sur +l'horizon, du Midi, s'était fixé sur deux points, Lyon et Toulon. + +Depuis deux mois, la situation s'était donc expliquée, et le danger, moins +universel, moins étourdissant, était mieux déterminé et plus grave. A +l'Ouest, c'était la plaie dévorante de la Vendée; à Marseille, une +sédition obstinée; à Toulon, une trahison sourde; à Lyon, une résistance +ouverte et un siège. Au Rhin et au Nord, c'était la perte des deux +boulevarts qui avaient si long-temps arrêté la coalition et empêché +l'ennemi de marcher sur la capitale. En septembre 1792, lorsque les +Prussiens marchaient sur Paris et avaient pris Longwy et Verdun; en avril +1793, après la retraite de la Belgique, après la défaite de Nerwinde, la +défection de Dumouriez et le premier soulèvement de la Vendée; au 31 mai +1793, après l'insurrection universelle des départemens, l'invasion du +Roussillon par les Espagnols, et la perte du camp de Famars; à ces trois +époques, les dangers avaient été effrayans, sans doute, mais jamais +peut-être aussi réels qu'à cette quatrième époque d'août 1798. C'était la +quatrième et dernière crise de la révolution. La France était moins +ignorante et moins neuve à la guerre qu'en septembre 1792, moins effrayée +de trahisons qu'en avril 1793, moins embarrassée d'insurrections qu'au +31 mai et au 12 juin; mais, si elle était plus aguerrie et mieux obéie, +elle était envahie à la fois sur tous les points, au Nord, au Rhin, aux +Alpes, aux Pyrénées. + +Cependant on ne connaîtrait pas encore tous les maux qui affligeaient +alors la république, si on se bornait à considérer seulement les cinq ou +six champs de bataille sur lesquels ruisselait le sang humain. L'intérieur +offrait un spectacle tout aussi déplorable. Les grains étaient toujours +chers et rares. Oh se battait à la porte des boulangers pour obtenir une +modique quantité de pain. On se disputait en vain avec les marchands pour +leur faire accepter les assignats en échange des objets de première +nécessité. La souffrance était au comble. Le peuple se plaignait des +accapareurs qui retenaient les denrées, des agioteurs qui les faisaient +renchérir, et qui discréditaient les assignats par leur trafic. Le +gouvernement, tout aussi malheureux que le peuple, n'avait, pour exister +aussi, que les assignats, qu'il fallait donner en quantité trois ou quatre +fois plus considérable pour payer les mêmes services, et qu'on n'osait +plus émettre, de peur de les avilir encore davantage. On ne savait donc +plus comment faire vivre ni le peuple ni le gouvernement. + +La production générale n'avait pourtant pas diminué. Bien que la nuit du 4 +août n'eût pas encore produit ses immenses effets, la France ne manquait +ni de blé, ni de matières premières, ni de matières ouvrées; mais la +distribution égale et paisible en était devenue impossible, par les effets +du papier-monnaie. La révolution qui, en abolissant la monarchie, avait +voulu néanmoins payer sa dette; qui, en détruisant la vénalité des +offices, s'était engagée à en rembourser la valeur; qui, en défendant +enfin le nouvel ordre de choses contre l'Europe conjurée, était obligée de +faire les frais d'une guerre universelle, avait, pour suffire à toutes ces +charges, les biens nationaux enlevés au clergé et aux émigrés. Pour mettre +En circulation la valeur de ces biens, elle avait imaginé les assignats, +qui en étaient la représentation, et qui, par le moyen des achats, +devaient rentrer au trésor et être brûlés. Mais comme on doutait du succès +de la révolution et du maintien des ventes, on n'achetait pas les biens. +Les assignats restaient dans la circulation, comme une lettre de change +non acceptée, et s'avilissaient par le doute et par la quantité. + +Le numéraire seul restait toujours comme mesure réelle des valeurs; et +rien ne nuit à une monnaie contestée, comme la rivalité d'une monnaie +certaine et incontestée. L'une se resserre et refuse de se donner, tandis +que l'autre s'offre en abondance et se discrédite en s'offrant. Tel était +le sort des assignats par rapport au numéraire. La révolution, condamnée à +des moyens violens, ne pouvait plus s'arrêter. Elle avait mis en +circulation _forcée_ la valeur anticipée des biens nationaux; elle devait +essayer de la soutenir par des moyens _forcés_. Le 11 avril, malgré les +girondins qui luttaient généreusement, mais imprudemment, contre la +fatalité de cette situation révolutionnaire, la convention punit de six +ans de fers quiconque vendrait du numéraire, c'est-à-dire échangerait une +certaine quantité d'argent ou d'or contre une quantité nominale plus +grande d'assignats. Elle punit de la même peine quiconque stipulerait pour +les marchandises un prix différent, suivant que le paiement se ferait en +numéraire ou en assignats. + +Ces moyens n'empêchaient pas la différence de se prononcer rapidement. En +juin, un franc métal valait trois francs assignats; et en août, deux mois +après, un franc argent valait six francs assignats. Le rapport de +diminution, qui était de un à trois, s'était donc élevé de un à six. + +Dans une pareille situation, les marchands refusaient de donner leurs +marchandises au même prix qu'autrefois, parce que la monnaie qu'on leur +offrait n'avait plus que le cinquième ou le sixième de sa valeur. Ils les +resserraient donc, et les refusaient aux acheteurs. Sans doute, cette +diminution de valeur eût été pour les assignats un inconvénient absolument +nul, si tout le monde, ne les recevant que pour ce qu'ils valaient +réellement, les avait pris et donnés au même taux. Dans ce cas, ils +auraient toujours pu faire les fonctions de signe dans les échanges, et +servir à la circulation comme toute autre monnaie; mais les capitalistes +qui vivaient de leurs revenus, les créanciers de l'état qui recevaient ou +une rente annuelle ou le remboursement d'un office, étaient obligés +d'accepter le papier suivant sa valeur nominale. Tous les débiteurs +s'empressaient de se libérer, et les créanciers, forcés de prendre une +valeur fictive, ne touchaient que le quart, le cinquième ou le sixième de +leur capital. Enfin le peuple ouvrier, toujours obligé d'offrir ses +services, de les donner à qui veut les accepter, ne sachant pas se +concerter pour faire augmenter les salaires du double, du triple, à mesure +que les assignats diminuaient dans la même proportion, ne recevait qu'une +partie de ce qui lui était nécessaire pour obtenir en échange les objets +de ses besoins. Le capitaliste, à moitié ruiné, était mécontent et +silencieux; mais le peuple furieux appelait accapareurs les marchands qui +ne voulaient pas lui vendre au prix ordinaire, et demandait qu'on envoyât +les accapareurs à la guillotine. + +Cette fâcheuse situation était un résultat nécessaire de la création des +assignats, comme les assignats eux-mêmes furent amenés par la nécessité +de payer des dettes anciennes, des offices et une guerre ruineuse; et, par +les mêmes causes, le _maximum_ devait bientôt résulter des assignats. Peu +importait en effet qu'on eût rendu cette monnaie forcée, si le marchand, +en élevant ses prix, parvenait à se soustraire à la nécessité de la +recevoir. Il fallait rendre le taux des marchandises forcé comme celui de +la monnaie. Dès que la loi avait dit: Le papier vaut six francs, elle +devait dire: Telle marchandise ne vaut que six francs; car autrement le +marchand, en la portant à douze, échappait à l'échange. + +Il avait donc fallu encore, malgré les girondins, qui avaient donné +d'excellentes raisons puisées dans l'économie ordinaire des choses, +établir le _maximum_ des grains. La plus grande souffrance pour le peuple, +c'est le défaut de pain. Les blés ne manquaient pas, mais les fermiers, +qui ne voulaient pas affronter le tumulte des marchés, ni livrer leur blé +au taux des assignats, se cachaient avec leurs denrées. Le peu de grain +qui se montrait était enlevé rapidement par les communes, et par les +individus que la peur engageait à s'approvisionner. La disette se faisait +encore plus sentir à Paris que dans aucune autre ville de France, parce +que les approvisionnemens pour cette cité immense étaient plus difficiles, +les marchés plus tumultueux, la peur des fermiers plus grande. Les 3 et 4 +mai, la convention n'avait pu s'empêcher de rendre un décret par lequel +tous les fermiers ou marchands de grains étaient obligés de déclarer la +quantité de blés qu'ils possédaient, de faire battre ceux qui étaient en +gerbes, de les porter dans les marchés, et exclusivement dans les marchés, +et de les vendre à un prix moyen fixé par chaque commune, et basé sur les +prix antérieurs du 1er janvier au 1er mai. Personne ne pouvait acheter +pour suffire à ses besoins au-delà d'un mois; ceux qui avaient vendu ou +acheté à un prix au-dessus du _maximum_, ou menti dans leurs déclarations, +étaient punis de la confiscation et d'une amende de 300 à 1,000 francs. +Des visites domiciliaires étaient ordonnées pour vérifier la vérité; de +plus, le tableau de toutes les déclarations devait être envoyé par les +municipalités au ministre de l'intérieur, pour faire une statistique +générale des subsistances de la France. La commune de Paris, ajoutant ses +arrêtés de police aux décrets de la convention, avait réglé en outre la +distribution du pain dans les boulangeries. On ne pouvait s'y présenter +qu'avec des cartes de sûreté. Sur cette carte, délivrée par les comités +révolutionnaires, était désignée la quantité de pain qu'on pouvait +demander, et cette quantité était proportionnée au nombre d'individus dont +se composait chaque famille. On avait réglé jusqu'à la manière dont on +devait _faire queue_ à la porte des boulangers. Une corde était attachée à +leur porte; chacun la tenait par la main, de manière à ne pas perdre son +rang et à éviter la confusion. Cependant de méchantes femmes coupaient +souvent la corde; un tumulte épouvantable s'ensuivait, et il fallait la +force armée pour rétablir l'ordre. On voit à combien d'immenses soucis est +condamné un gouvernement, et à quelles mesures vexatoires il se trouve +entraîné, dès qu'il est obligé de tout voir pour tout régler. Mais, dans +cette situation, chaque chose s'enchaînait à une autre. Forcer le cours +des assignats avait conduit à forcer les échanges, à forcer les prix, à +forcer même la quantité, l'heure, le mode des achats; le dernier fait +résultait du premier, et le premier avait été inévitable comme la +révolution elle-même. + +Cependant le renchérissement des subsistances qui avait amené leur +_maximum_, s'étendait à toutes les marchandises de première nécessité. +Viandes, légumes, fruits, épices, matières à éclairer et à brûler, +boissons, étoffes pour vêtement, cuirs pour la chaussure, tout avait +augmenté à mesure que les assignats avaient baissé, et le peuple +S'obstinait chaque jour davantage à voir des accapareurs là où il n'y +avait que des marchands qui refusaient une monnaie sans valeur. On se +souvient qu'en février il avait pillé chez les épiciers d'après l'avis de +Marat. En juillet, il avait pillé des bateaux de savon qui arrivaient par +la Seine à Paris. La commune, indignée avait rendu les arrêtés les plus +sévères, et Pache imprima cet avis simple et laconique: + +LE MAIRE PACHE A SES CONCITOYENS. + +«Paris contient sept cent mille habitans: le sol de Paris ne produit rien +pour leur nourriture, leur habillement, leur entretien; il faut donc que +Paris tire tout des autres départemens et de l'étranger. + +«Lorsqu'il arrive des denrées et des marchandises à Paris, si les habitans +les pillent, on cessera d'en envoyer. + +«Paris n'aura plus rien pour la nourriture, l'habillement, l'entretien de +ses nombreux habitans. + +«Et sept cent mille hommes dépourvus de tout s'entre-dévoreront.» + +Le peuple n'avait plus pillé; mais il demandait toujours des mesures +terribles contre les marchands, et on a vu le prêtre Jacques Roux ameuter +les cordeliers, pour faire insérer dans la constitution un article relatif +aux accapareurs. On se déchaînait beaucoup aussi contre les agioteurs, qui +faisaient, dit-on, augmenter les marchandises, en spéculant sur les +assignats, l'or, l'argent et le papier étranger. + +L'imagination populaire se créait des monstres et partout voyait des +ennemis acharnés, tandis qu'il n'y avait que des joueurs avides, profitant +du mal, mais ne le produisant pas, et n'ayant certainement pas la +puissance de le produire. L'avilissement des assignats tenait à une foule +de causes: leur quantité considérable, l'incertitude de leur gage qui +devait disparaître si la révolution succombait; leur comparaison avec le +numéraire qui ne perdait pas sa réalité, et avec les marchandises qui, +conservant leur valeur, refusaient de se donner contre une monnaie qui +n'avait plus la sienne. Dans cet état de choses, les capitalistes ne +voulaient pas garder leurs fonds sous forme d'assignats, parce que sous +cette forme ils dépérissaient tous les jours. D'abord ils avaient cherché +à se procurer de l'argent; mais six ans de gène effrayaient les vendeurs +et les acheteurs de numéraire. Ils avaient alors songé à acheter des +marchandises; mais elles offraient un placement passager, parce qu'elles +ne pouvaient se garder long-temps, et un placement dangereux parce que la +fureur contre les accapareurs était au comble. On cherchait donc des +sûretés dans les pays étrangers. Tous ceux qui avaient des assignats +s'empressaient de se procurer des lettres de change sur Londres, sur +Amsterdam, sur Hambourg, sur Genève, sur toutes les places de l'Europe; +ils donnaient, pour obtenir ces valeurs étrangères, des valeurs nationales +énormes, et avilissaient ainsi les assignats en les abandonnant. +Quelques-unes de ces lettres de change étaient réalisées hors de France, +et la valeur en était touchée par les émigrés. Des meubles magnifiques, +dépouilles de l'ancien luxe, consistant en ébénisterie, horlogerie, +glaces, bronzes dorés, porcelaines, tableaux, éditions précieuses, +payaient ces lettres de change qui s'étaient transformées en guinées ou en +ducats. Mais on ne cherchait à en réaliser que la plus petite partie. +Recherchées par des capitalistes effrayés qui ne voulaient point émigrer, +mais seulement donner une garantie solide à leur fortune, elles restaient +presque toutes sur la place, où les plus alarmés se les transmettaient les +uns aux autres. Elles formaient ainsi une masse particulière de capitaux, +garantie par l'étranger, et rivale de nos assignats. On a lieu de croire +que Pitt avait engagé les banquiers anglais à signer une grande quantité +de ce papier, et leur avait même ouvert un crédit considérable pour en +augmenter la masse, et contribuer, de cette manière, toujours davantage au +discrédit des assignats. + +On mettait encore beaucoup d'empressement à se procurer les actions des +compagnies de finances, qui semblaient hors des atteintes de la révolution +et de la contre-révolution, et qui offraient en outre un placement +avantageux. Celles de la compagnie d'escompte avaient une grande faveur, +mais celles de la compagnie des Indes étaient surtout recherchées avec la +plus grande avidité, parce qu'elles reposaient en quelque sorte sur un +gage insaisissable, leur hypothèque consistant en vaisseaux et en magasins +situés sur tout le globe. Vainement les avait-on assujetties à un droit de +transfert considérable: les administrateurs échappaient à la loi en +abolissant les actions, et en les remplaçant par une simple inscription +sur les registres de la compagnie, qui se faisait sans formalité. Ils +fraudaient ainsi l'état d'un revenu considérable, car il s'opérait +plusieurs milliers de transmissions par jour, et ils rendaient inutiles +les précautions prises pour empêcher l'agiotage. Vainement encore, pour +diminuer l'attrait de ces actions, avait-on frappé leur produit d'un droit +de cinq pour cent: les dividendes étaient distribués aux actionnaires +comme remboursement d'une partie du capital: et par ce stratagème les +administrateurs échappaient encore à la loi. Aussi de 600 francs ces +actions s'élevèrent à 1,000, 1,200, et même 2,000 francs. C'étaient autant +de valeurs qu'on opposait à la monnaie révolutionnaire, et qui servaient à +la discréditer. + +On opposait encore aux assignats non seulement toutes ces espèces de +fonds, mais certaines parties de la dette publique, et même d'autres +assignats particuliers. Il existait en effet des emprunts souscrits à +toutes les époques, et sous toutes les formes. Il y en avait qui +remontaient jusqu'à Louis XIII. Parmi les derniers, souscrits sous Louis +XVI, il y en avait de différentes créations. On préférait généralement +ceux qui étaient antérieurs à la monarchie constitutionnelle à ceux qui +avaient été ouverts pour le besoin de la révolution. Tous étaient opposés +aux assignats hypothéqués sur les biens du clergé et des émigrés. Enfin, +entre les assignats eux-mêmes, on faisait des différences. Sur cinq +milliards environ émis depuis la création, un milliard était rentré par +les achats de biens nationaux; quatre milliards à peu près restaient en +circulation; et sur ces quatre milliards, on en pouvait compter cinq cents +millions créés sous Louis XVI, et portant l'effigie royale. Ces derniers +seraient mieux traités, disait-on, en cas de contre-révolution, et admis +pour une partie au moins de leur valeur. Aussi gagnaient-ils 10 ou 15 pour +cent sur les autres. Les assignats, républicains, seule ressource du +gouvernement, seule monnaie du peuple, étaient donc tout à fait +discrédités, et luttaient à la fois contre le numéraire; les marchandises, +les papiers étrangers, les actions des compagnies de finances, les +diverses créances sur l'état, et enfin contre les assignats royaux. + +Le remboursement des offices, le paiement des grandes fournitures faites à +l'état pour les besoins de la guerre, l'empressement de beaucoup de +débiteurs à se libérer, avaient produit de grands amas de fonds dans +quelques mains. La guerre, la crainte d'une révolution terrible, avaient +interrompu beaucoup d'opérations commerciales, amené de grandes +liquidations, et augmenté encore la masse des capitaux stagnans et +cherchant des sûretés. Ces capitaux, ainsi accumulés, étaient livrés à un +agiot perpétuel sur la bourse de Paris, et se changeaient tour à tour en +or, argent, denrées, lettres de change, actions des compagnies, vieux +contrats sur l'état, etc. Là, comme d'usage, intervenaient ces joueurs +aventureux, qui se jettent dans toutes les espèces de hasard, qui +spéculent sur les accidents du commerce, sur l'approvisionnement des +armées, sur la bonne foi des gouvernements, etc. Placés en observation à +la bourse, ils faisaient le profit de toutes les hausses sur la baisse +constante des assignats. La baisse de l'assignat commençait d'abord à la +bourse par rapport au numéraire et à toutes les valeurs mobiles. Elle +avait lieu ensuite par rapport aux marchandises, qui renchérissaient dans +les boutiques et les marchés. Cependant les marchandises ne montaient pas +aussi rapidement que le numéraire, parce que les marchés sont éloignés de +la bourse, parce qu'ils ne sont pas aussi sensibles, et que d'ailleurs les +marchands ne peuvent pas se donner le mot aussi rapidement que des +agioteurs réunis dans une salle. La différence, déterminée d'abord à la +bourse, ne se prononçait donc ailleurs qu'après un temps plus ou moins +long; l'assignat de 5 francs, qui déjà n'en valait plus que 2 à la bourse, +en valait encore 3 dans les marchés, et les agioteurs avaient ainsi +l'intervalle nécessaire pour spéculer. Ayant leurs capitaux tout prêts, +ils prenaient du numéraire avant la hausse; dès qu'il montait par rapport +aux assignats, ils l'échangeaient contre ceux-ci; ils en avaient une plus +grande quantité, et, comme la marchandise n'avait pas eu le temps de +monter encore, avec cette plus grande quantité d'assignats ils se +procuraient une plus grande quantité de marchandises, et la revendaient +quand le rapport s'était rétabli. Leur rôle consistait à occuper le +numéraire et la marchandise pendant que l'un et l'autre s'élevaient par +rapport à l'assignat. Leur profit n'était donc que le profit constant de +la hausse de toutes choses sur l'assignat, et il était naturel qu'on leur +en voulût de ce bénéfice toujours fondé sur une calamité publique. Leur +jeu s'étendait sur la variation de toutes les espèces de valeurs, telles +que le papier étranger, les actions des compagnies, etc. Ils profitaient +de tous les accidens qui pouvaient produire des différences, tels qu'une +défaite, une motion, une fausse nouvelle. Ils formaient une classe assez +considérable. On y comptait des banquiers étrangers, des fournisseurs, des +usuriers, d'anciens prêtres ou nobles, de récens parvenus +révolutionnaires, et quelques députés qui, pour l'honneur de la +convention, n'étaient que cinq ou six, et qui avaient l'avantage perfide +de contribuer à la variation des valeurs par des motions faites à propos. +Ils vivaient dans les plaisirs avec des actrices, des ci-devant +religieuses ou comtesses, qui, du rôle de maîtresses, passaient +quelquefois à celui de négociatrices d'affaires. Les deux principaux +députés engagés dans ces intrigues étaient Julien, de Toulouse, et +Delaunay, d'Angers, qui vivaient, le premier avec la comtesse de Beaufort, +le second avec l'actrice Descoings. On prétend que Chabot, dissolu comme +un ex-capucin, et s'occupant quelquefois des questions financières, se +livrait à cet agiotage, de compagnie avec deux frères, nommés Frey, +expulsés de Moravie pour leurs opinions révolutionnaires, et venus à Paris +pour y faire le commerce de la banque. Fabre d'Eglantine s'en mêlait +aussi, et on accusait Danton, mais sans aucune preuve, de n'y être pas +étranger. + +L'intrigue la plus honteuse fut celle que lia le baron de Batz, banquier +et financier habile, avec Julien, de Toulouse, et Delaunay, d'Angers, les +députés les plus décidés à faire fortune. Ils avaient le projet de +dénoncer les malversations de la compagnie des Indes, de faire baisser ses +actions, de les acheter aussitôt, de les relever ensuite au moyen de +motions plus douces, et de réaliser ainsi les profits de la hausse. +D'Espagnac, cet abbé délié, qui fut fournisseur de Dumouriez dans la +Belgique, qui avait obtenu depuis l'entreprise générale des charrois, et +dont Julien protégeait les marchés auprès de la convention, devait fournir +en reconnaissance les fonds de l'agiotage. Julien se proposait d'en +traîner encore dans cette intrigue Fabre, Chabot, et autres, qui pouvaient +devenir utiles comme membres de divers comités. + +La plupart de ces hommes étaient attachés à la révolution, et ne +cherchaient pas à la desservir mais, à tout événement, ils voulaient +s'assurer des jouissances et de la fortune. On ne connaissait pas toutes +leurs trames secrètes; mais, comme ils spéculaient sur le discrédit des +assignats, on leur imputait le mal dont ils profitaient. Comme ils avaient +dans leurs rangs beaucoup de banquiers étrangers, on les disait agens de +Pitt et de la coalition; et on croyait encore voir ici l'influence, +mystérieuse et si redoutée, du ministère anglais. On était, en un mot, +également indigné contre les agioteurs et les accapareurs, et on demandait +contre les uns et les autres les mêmes supplices. + +Ainsi, tandis que le Nord, le Rhin, le Midi, la Vendée, étaient envahis +par nos ennemis, nos moyens de finances consistaient dans une monnaie non +acceptée, dont le gage était incertain comme la révolution elle-même, et +qui, à chaque accident, diminuait d'une valeur proportionnée au péril. +Telle était cette situation singulière: à mesure que le danger augmentait +et que les moyens auraient dû être plus grands, ils diminuaient au +contraire; les munitions s'éloignaient du gouvernement, et les denrées du +peuple. Il fallait donc à la fois créer des soldats, des armes, une +monnaie pour l'état et pour le peuple, et après tout cela s'assurer des +victoires. + + + +CHAPITRE XII. + + +ARRIVÉE ET RÉCEPTION A PARIS DES COMMISSAIRES DES ASSEMBLÉES PRIMAIRES. +--RETRAITE DU CAMP DE CÉSAR PAR L'ARMÉE DU NORD.--FÊTE DE L'ANNIVERSAIRE +DU 10 AOUT, ET INAUGURATION DE LA CONSTITUTION DE 1793.--MESURES +EXTRAORDINAIRES DE SALUT PUBLIC.--DÉCRET ORDONNANT LA LEVÉE EN MASSE. +--MOYENS EMPLOYÉS POUR EN ASSURER L'EXÉCUTION.--INSTITUTION DU _Grand +Livre_; NOUVELLE ORGANISATION DE LA DETTE PUBLIQUE.--EMPRUNT FORCÉ. +--DÉTAILS SUR LES OPÉRATIONS FINANCIÈRES A CETTE ÉPOQUE.--NOUVEAUX DÉCRETS +SUR LE _maximum_--DÉCRETS CONTRE LA VENDÉE, CONTRE LES ÉTRANGERS ET CONTRE +LES BOURBONS. + + +Les commissaires envoyés par les assemblées primaires pour célébrer +l'anniversaire du 10 août, et accepter la constitution au nom de toute la +France, venaient d'arriver à Paris. On voulait saisir ce moment pour +exciter un mouvement d'enthousiasme, réconcilier les provinces avec la +capitale, et provoquer des résolutions héroïques. On prépara une réception +brillante. Des marchands furent appelés de tous les environs. On amassa +des subsistances considérables pour qu'une disette ne vînt pas troubler +ces fêtes, et que les commissaires jouissent à la fois du spectacle de la +paix, de l'abondance et de l'ordre; on poussa les égards jusqu'à ordonner +à toutes les administrations des voitures publiques de leur céder des +places, même celles qui seraient déjà retenues par des voyageurs. +L'administration du départemens, qui avec celle de la commune rivalisait +d'austérité dans son langage et ses proclamations, fit une adresse _aux +frères_ des assemblées primaires. «Ici, leur disait-elle, des hommes +couverts du masque du patriotisme vous parleront avec enthousiasme de +liberté, d'égalité, de république une et indivisible, tandis qu'au fond de +leur coeur ils n'aspirent et ne travaillent qu'au rétablissement de la +royauté et au déchirement de leur patrie. Ceux-là sont les riches; et les +riches dans tous les temps ont abhorré les vertus et tué les moeurs. Là, +vous trouverez des femmes perverses, trop séduisantes par leurs attraits, +qui s'entendront avec eux pour vous entraîner dans le vice.... Craignez, +craignez surtout le ci-devant Palais-Royal, c'est dans ce jardin que vous +trouverez ces perfides. Ce fameux jardin, berceau de la révolution, +naguère l'asile des amis de la liberté, de l'égalité, n'est plus +aujourd'hui, malgré notre active surveillance, que l'égout fangeux de la +société, le repaire des scélérats, l'antre de tous les conspirateurs.... +Fuyez ce lieu empoisonné; préférez au spectacle dangereux du luxe et de la +débauche les utiles tableaux de la vertu laborieuse; visitez les +faubourgs, fondateurs de notre liberté; entrez dans les ateliers où des +hommes actifs, simples et vertueux comme vous, comme vous prêts à défendre +la patrie, vous attendent depuis long-temps pour serrer les liens de la +fraternité. Venez surtout dans nos sociétés populaires. Unissons-nous, +ranimons-nous aux nouveaux dangers de la patrie, et jurons pour la +dernière fois la mort et la destruction des tyrans!» + +Le premier soin fut de les entraîner aux Jacobins, qui les reçurent avec +le plus grand empressement, et leur offrirent leur salle pour s'y réunir. +Les commissaires acceptèrent cette offre, et il fut convenu qu'ils +délibéreraient dans le sein même de la société, et se confondraient avec +elle pendant leur séjour. De cette manière, il n'y avait à Paris que +quatre cents jacobins de plus. La société, qui siégeait tous les deux +jours, voulut alors se réunir tous les jours pour délibérer avec les +commissaires des départemens, sur les mesures de salut public. On disait +que, dans le nombre de ces commissaires, quelques-uns penchaient pour +l'indulgence, et qu'ils avaient la mission de demander une amnistie +générale le jour de l'acceptation de la constitution. En effet, quelques +personnes songeaient à ce moyen de sauver les girondins prisonniers, et +tous les autres détenus pour cause politique. Mais les jacobins ne +voulaient aucune composition, et il leur fallait à la fois énergie et +vengeance. On avait calomnié les commissaires des assemblées primaires, +dit Hassenfratz, en répandant qu'ils voulaient proposer une amnistie; ils +en étaient incapables, et s'uniraient aux jacobins pour demander, avec les +mesures urgentes de salut public, la punition de tous les traîtres. Les +commissaires se tinrent pour avertis, et si quelques-uns, du reste peu +nombreux, songeaient à une amnistie, aucun n'osa plus en faire la +proposition. + +Le 7 août, au matin, ils furent conduits à la commune, et de la commune à +l'Evêché, où se tenait le club des électeurs, et où s'était préparé le 31 +mai. C'est là que devait s'opérer la réconciliation des départemens avec +Paris, puisque c'était de là qu'était partie l'attaque contre la +représentation nationale. Le maire Pache, le procureur Chaumette et toute +la municipalité, marchant à leur tête, introduisent les commissaires à +l'Evêché. De part et d'autre, on s'adresse des discours; les Parisiens +déclarent qu'ils n'avaient jamais voulu ni méconnaître, ni usurper les +droits des départemens; les commissaires reconnaissent à leur tour qu'on a +calomnié Paris; ils s'embrassent alors les uns les autres y et se livrent +au plus vif enthousiasme. Tout à coup l'idée leur vient d'aller à la +convention pour lui faire part de cette réconciliation. Ils s'y rendent en +effet, et sont introduits sur-le-champ. La discussion est interrompue, +l'un des commissaires prend la parole. «Citoyens représentans, dit-il, +nous venons vous faire part de la scène attendrissante qui vient de se +passer dans la salle des électeurs, où nous sommes allés donner le baiser +de paix à nos frères de Paris. Bientôt, nous l'espérons, la tête des +calomniateurs de cette cité républicaine tombera sous le glaive de la loi. +Nous sommes tous montagnards, vive la Montagne!» Un autre demande que les +représentans donnent aux commissaires le baiser fraternel. Aussitôt les +membres de l'assemblée quittent leurs places, et se jettent dans les bras +des commissaires des départements. Après quelques instans d'une scène +d'attendrissement et d'enthousiasme, les commissaires défilent dans la +salle, en poussant les cris de vive la Montagne! vive la république! et en +chantant: + +La Montagne nous a sauvés +En congédiant Gensonné.... +La Montagne nous a sauvés +En congédiant Gensonné. +Au diable les Buzot, +Les Vergniaud, les Brissot! +Dansons la carmagnole, etc. + +Ils se rendent ensuite aux Jacobins, où ils rédigent, au nom de tous les +envoyés des assemblées primaires, une adresse pour déclarer aux +départemens que Paris a été calomnié. «Frères et amis, écrivent-ils, +calmez, calmez vos inquiétudes. Nous n'avons tous ici qu'un sentiment. +Toutes nos âmes sont confondues, et la liberté triomphante ne promène plus +ses regards que sur des jacobins, des frères et des amis. Le _Marais_ +n'est plus. Nous ne formons ici qu'une énorme et terrible MONTAGNE qui va +vomir ses feux sur tous les royalistes et les partisans de la tyrannie. +Périssent les libellistes infâmes qui ont calomnié Paris!... Nous veillons +tous ici jour et nuit, et nous travaillons, de concert avec nos frères de +la capitale, au salut commun.... Nous ne rentrerons dans nos foyers que +pour vous annoncer que la France est libre et que la patrie est sauvée.» +Cette adresse, lue, applaudie avec enthousiasme, est envoyée à la +convention pour qu'elle soit insérée sur-le-champ dans le bulletin de la +séance. L'ivresse devient générale; une foule d'orateurs se précipitent à +la tribune du club, les têtes commencent à s'égarer. Robespierre, en +voyant ce trouble, demande aussitôt la parole. Chacun la lui cède avec +empressement. Jacobins, commissaires, tous applaudissent le célèbre +orateur, que quelques-uns n'avaient encore ni vu ni entendu. + +Il félicite les départemens qui viennent de sauver la France. «Ils la +sauvèrent, dit-il, une première fois en 89, en s'armant spontanément; une +seconde fois, en se rendant à Paris pour exécuter le 10 août; une +troisième, en venant donner au milieu de la capitale le spectacle de +l'union et de la réconciliation générale. Dans ce moment, de sinistres +événemens ont affligé la république, et mis son existence en danger; mais +des républicains ne doivent rien craindre; et ils ont à se défier d'une +émotion qui pourrait les entraîner à des désordres. On voudrait dans le +moment produire une disette factice et amener un tumulte; on voudrait +porter le peuple à l'Arsenal, pour en disperser les munitions, ou y mettre +le feu, comme il vient d'arriver dans plusieurs villes; enfin, on ne +renonce pas à causer encore un événement dans les prisons, pour calomnier +Paris, et rompre l'union qui vient d'être jurée. Défiez-vous de tant de +pièges, ajoute Robespierre; soyez calmes et fermes; envisagez sans crainte +les malheurs de la patrie, et travaillons tous à la sauver.» + +On se calme à ces paroles, et on se sépare après avoir salué le sage +orateur d'applaudissemens réitérés. + +Aucun désordre ne vint troubler Paris pendant les jours suivans, mais rien +ne fut oublié pour ébranler les imaginations et les disposer à un généreux +enthousiasme. On ne cachait aucun danger, on ne dérobait aucune nouvelle +sinistre à la connaissance du peuple; on publiait successivement les +déroutes de la Vendée, les nouvelles toujours plus alarmantes de Toulon, +le mouvement rétrograde de l'armée du Rhin, qui se repliait devant les +vainqueurs de Mayence, et enfin le péril extrême de l'armée du Nord, qui +était retirée au camp de César, et que les Impériaux, les Anglais, les +Hollandais, maîtres de Condé, de Valenciennes, et formant une masse +double, pouvaient enlever en un coup de main. Entre le camp de César et +Paris, il y avait tout au plus quarante lieues, et pas un régiment, pas un +obstacle qui pût arrêter l'ennemi. L'armée du Nord enlevée, tout était +perdu, et on recueillait avec anxiété les moindres bruits arrivant de +cette frontière. + +Les craintes étaient fondées, et dans ce moment en effet le camp de César +se trouvait dans le plus grand péril. Le 7 août, au soir, les coalisés y +étaient arrivés, et le menaçaient de toutes parts. Entre Cambray et +Bouchain, s'étend une ligne de hauteurs. L'Escaut les protège en les +parcourant. C'est là ce qu'on appelle le camp de César, appuyé sur deux +places, et bordé par un cours d'eau. Le 7 au soir, le duc d'York, chargé +de tourner les Français, débouche en vue de Cambray, qui formait la droite +du camp de César. Il somme la place; le commandant répond en fermant ses +portes et en brûlant les faubourgs. Le même soir, Cobourg, avec une masse +de quarante mille hommes, arrive sur deux colonnes aux bords de l'Escaut, +et bivouaque en face de notre camp. Une chaleur étouffante paralyse les +forces des hommes et des chevaux; plusieurs soldats, frappés des rayons du +soleil, ont expiré dans la journée. Kilmaine, nommé pour remplacer +Custine, et n'ayant voulu accepter le commandement que par intérim, ne +croit pas pouvoir tenir dans une position aussi périlleuse. Menacé, vers +sa droite, d'être tourné par le duc d'York, ayant à peine trente-cinq +mille hommes découragés à opposer à soixante-dix mille hommes victorieux, +il croit plus prudent de songer à la retraite, et de gagner du temps en +allant chercher un autre poste. La ligne de la Scarpe, placée derrière +celle de l'Escaut, lui paraît bonne à occuper. Entre Arras et Douay, des +hauteurs bordées par la Scarpe forment un camp semblable au camp de César, +et comme celui-ci appuyé par deux places, et bordé par un cours d'eau, +Kilmaine prépare sa retraite pour le lendemain matin 8. + +Son corps d'armée traversera la Cense, petite rivière longeant les +derrières du terrain qu'il occupe, et lui-même se portera, avec une forte +arrière-garde, vers la droite, où le duc d'York est tout près de +déboucher. Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, la grosse +artillerie, les bagages et l'infanterie se mettent en mouvement, +traversent la Cense, et détruisent tous les passages. Une heure après, +Kilmaine, avec quelques batteries d'artillerie légère, et une forte +division de cavalerie, se porte vers la droite, pour protéger la retraite +contre les Anglais. Il ne pouvait arriver plus à propos. Deux bataillons, +égarés dans leur route, se trouvaient engagés dans le petit village de +Marquion, et faisaient une forte résistance contre les Anglais. +Malgré leurs efforts, ils étaient près d'être enveloppés. Kilmaine, +arrivant aussitôt, place son artillerie légère sur le flanc des ennemis, +lance sur eux sa cavalerie, et les force à reculer; les bataillons sont +alors dégagés, et peuvent rejoindre le reste de l'armée. Dans ce moment, +les Anglais et les Impériaux, débouchant à la fois sur la droite et sur le +front du camp de César, le trouvent entièrement évacué. Enfin, vers la +chute du jour, les Français sont réunis au camp de Gavrelle, appuyés sur +Arras et Douay, et ayant la Scarpe devant eux. + +Ainsi, le 8 août, le camp de César est évacué comme l'avait été celui de +Famars; Cambray et Bouchain sont abandonnés à leurs propres forces, comme +Valenciennes et Condé. La ligne de la Scarpe, placée derrière celle de +l'Escaut, n'est pas, comme on sait, entre Paris et l'Escaut, mais entre +l'Escaut et la mer. Kilmaine vient donc de marcher sur le côté, au lieu de +marcher en arrière; et une partie de la frontière se trouve ainsi +découverte. Les coalisés peuvent se répandre dans tout le départemens du +Nord. Que feront-ils? Iront-ils, marchant une journée de plus, attaquer le +camp de Gavrelle, et enlever l'ennemi qui leur a échappé? Marcheront-ils +sur Paris; ou reviendront-ils à leur ancien projet sur Dunkerque? En +attendant ils poussent des partis jusqu'à Péronne et Saint-Quentin, et +l'alarme se communique à Paris, où l'on répand avec effroi que le camp de +César est perdu, comme celui de Famars; que Cambray est livré comme +Valenciennes. De toutes parts, on se déchaîne contre Kilmaine, oubliant le +service immense qu'il vient de rendre par sa belle retraite. + +La fête solennelle du 10 août, destinée à électriser tous les esprits, se +prépare au milieu de ces bruits sinistres. Le 9, on fait à la convention +le rapport sur le recensement des votes. Les quarante-quatre mille +municipalités ont accepté la constitution. Il ne manque dans le nombre des +votes que ceux de Marseille, de la Corse et de la Vendée. Une seule +commune, celle de Saint-Tonnant, départemens des Côtes-du-Nord, a osé +demander le rétablissement des Bourbons sur le trône. + +Le 10, la fête commence avec le jour. Le célèbre peintre David a été +chargé d'en être l'ordonnateur. A quatre heures du matin, le cortège est +réuni sur la place de la Bastille. La convention, les envoyés des +assemblées primaires, parmi lesquels on a choisi les quatre-vingt-six +doyens d'âge, pour représenter les quatre-vingt-six départemens, les +sociétés populaires, et toutes les sections armées, se rangent autour +d'une grande fontaine, dite de la _Régénération_. Cette fontaine est +formée par une grande statue de la Nature, qui de ses mamelles verse l'eau +dans un vaste bassin. Dès que le soleil a doré le faîte des édifices, on +le salue en chantant des strophes sur l'air de la Marseillaise. Le +président de la convention prend une coupe, verse sur le sol l'eau de la +régénération, en boit ensuite, et transmet la coupe aux doyens des +départemens, qui boivent chacun à leur tour. Après cette cérémonie, le +cortège s'achemine le long des boulevarts. Les sociétés populaires, ayant +une bannière où est peint l'oeil de la surveillance, s'avancent les +premières. Vient ensuite la convention tout entière. Chacun de ses membres +tient un bouquet d'épis de blé, et huit d'entre eux, placés au centre, +portent sur une arche l'Acte constitutionnel et les Droits de l'homme. +Autour de la convention, les doyens d'âge forment une chaîne, et marchent +unis par un cordon tricolore. Ils tiennent dans leurs mains un rameau +d'olivier, signe de la réconciliation des provinces avec Paris, et une +pique destinée à faire partie du faisceau national formé par les +quatre-vingt-six départemens. A la suite de cette portion du cortège, +viennent des groupes de peuple, avec les instrumens des divers métiers. +Au milieu d'eux, s'avance une charrue qui porte un vieillard et sa vieille +épouse, et qui est traînée par leurs jeunes fils. Cette charrue est +immédiatement suivie d'un char de guerre sur lequel repose l'urne +cinéraire des soldats morts pour la patrie. Enfin la marche est fermée par +des tombereaux chargés de sceptres, de couronnes, d'armoiries et de tapis +à fleurs de lys. + +Le cortège parcourt les boulevarts et s'achemine vers la place de la +Révolution. En passant au boulevart Poissonnière, le président de la +convention donne une branche de laurier aux héroïnes des 5 et 6 octobre, +assises sur leurs canons. Sur la place de la Révolution, il s'arrête de +nouveau, et met le feu à tous les insignes de la royauté et de la +noblesse, traînés dans les tombereaux. Ensuite il déchire un voile jeté +sur une statue, qui apparaissant à tous les yeux, laisse voir les traits +de la Liberté. Des salves d'artillerie marquent l'instant de son +inauguration; et, au même moment, des milliers d'oiseaux, portant de +légères banderoles, sont délivrés, et semblent annoncer, en s'élançant +dans les airs, que la terre est affranchie. + +On se rend ensuite au Champ-de-Mars par la place des Invalides, et on +défile devant une figure colossale, représentant le peuple français qui +terrasse le fédéralisme et l'étouffe dans la fange d'un marais. Enfin on +arrive au champ même de la fédération. Là, le cortège se divise en deux +colonnes, qui s'allongent autour de l'autel de la patrie. Le président de +la convention et les quatre-vingt-six doyens occupent le sommet de +l'autel; les membres de la convention et la masse des envoyés des +assemblées primaires en occupent les degrés. Chaque groupe de peuple vient +déposer alternativement autour de l'autel les produits de son métier, des +étoffes, des fruits, des objets de toute espèce. Le président de la +convention, recueillant ensuite les actes sur lesquels les assemblées +primaires ont inscrit leurs votes, les dépose sur l'autel de la patrie. +Une décharge générale d'artillerie retentit aussitôt; un peuple immense +joint ses cris aux éclats du canon, et on jure, avec le même enthousiasme +qu'aux 14 juillet 1790 et 1792, de défendre la constitution: serment bien +vain, si on considère la lettre de la constitution, mais bien héroïque et +bien observé, si on ne considère que le sol et la révolution elle-même! +Les constitutions en effet ont passé, mais le sol et la révolution furent +défendus avec une constance héroïque. + +Après cette cérémonie, les quatre-vingt-six doyens d'âge remettent leurs +piques au président; celui-ci en forme un faisceau, et le confie, avec +l'acte constitutionnel, aux députés des assemblées primaires, en leur +recommandant de réunir toutes leurs forces autour de l'arche de la +nouvelle alliance. On se sépare ensuite; une partie du cortège accompagne +l'urne cinéraire des Français morts pour la patrie, dans un temple destiné +à la recevoir; le reste va déposer l'arche de la constitution dans un lieu +où elle doit rester en dépôt jusqu'au lendemain, pour être rapportée +ensuite dans la salle de la convention. Une grande représentation, +figurant le siège et le bombardement de Lille, et la résistance héroïque +de ses habitans, occupe le reste de la journée, et dispose l'imagination +du peuple aux scènes guerrières. + +Telle fut cette troisième fédération de la France républicaine. On n'y +voyait pas, comme en 1790, toutes les classes d'un grand peuple, riches et +pauvres, nobles et roturiers, confondus un instant dans une même ivresse, +et fatigués de se haïr, se pardonnant pour quelques heures leurs +Différences de rang et d'opinion; on y voyait un peuple immense, ne +parlant plus de pardon, mais de danger, de dévouement, de résolutions +désespérées, et jouissant avec ivresse de ces pompes gigantesques, en +attendant de courir le lendemain sur les champs de bataille. Une +circonstance relevait le caractère de cette scène, et couvrait ce que des +esprits dédaigneux ou hostiles pourraient y trouver de ridicule, c'est le +danger, et l'entraînement avec lequel on le bravait. Au premier 14 juillet +1790, la révolution était innocente encore et bienveillante, mais elle +pouvait n'être pas sérieuse, et être mise à fin comme une farce ridicule, +par les baïonnettes étrangères; en août 1793, elle était tragique, mais +grande, signalée par des victoires et des défaites, et sérieuse comme une +résolution irrévocable et héroïque. + +Le moment de prendre de grandes mesures était arrivé. De toutes parts +fermentaient les idées les plus extraordinaires: on proposait d'exclure +tous les nobles des emplois, de décréter l'emprisonnement général des +suspects contre lesquels il n'existait pas encore de loi assez précise, de +faire lever la population en masse, de s'emparer de toutes les +subsistances, de les transporter dans les magasins de la république, qui +en ferait elle-même la distribution à chaque individu; on cherchait enfin, +sans savoir l'imaginer, un moyen qui fournît sur-le-champ des fonds +suffisans. On exigeait surtout que la convention restât en fonctions, +qu'elle ne cédât pas ses pouvoirs à la nouvelle législature qui devait lui +succéder, et que la constitution fût voilée comme la statue de la Liberté, +jusqu'à la défaite générale des ennemis de la république. + +C'est aux Jacobins que furent successivement proposées toutes ces idées. +Robespierre, ne cherchant plus à modérer l'élan de l'opinion, l'excitant +au contraire, insista particulièrement sur la nécessité de maintenir la +convention nationale dans ses fonctions, et il donnait là un sage conseil. +Dissoudre dans ce moment une assemblée qui était saisie du gouvernement +tout entier, dans le sein de laquelle les divisions avaient cessé, et la +remplacer par une assemblée neuve, inexpérimentée, et qui serait livrée +encore aux factions, était un projet désastreux. Les députés des provinces +entourant Robespierre, s'écrièrent qu'ils avaient juré de rester réunis +jusqu'à ce que la convention eût pris des mesures de salut public, et ils +déclarèrent qu'ils l'obligeraient à rester en fonctions. Audouin, gendre +de Pache, parla ensuite, et proposa de demander la levée en masse et +l'arrestation générale des suspects. Aussitôt, les commissaires des +assemblées primaires rédigent une pétition, et, le lendemain 12, viennent +la présenter à la convention. Ils demandent que la convention se charge de +sauver elle-même la patrie, qu'aucune amnistie ne soit accordée, que les +suspects soient arrêtés, qu'ils soient envoyés les premiers à l'ennemi, et +que le peuple levé en masse marche derrière eux. Une partie de ces +propositions est adoptée. L'arrestation des suspects est décrétée en +principe; mais le projet d'une levée en masse, qui paraissait trop +violent, est renvoyé à l'examen du comité de salut public. Les jacobins, +peu satisfaits, insistent, et continuent de répéter dans leur club, qu'il +ne faut pas un mouvement partiel, mais universel. + +Les jours suivans, le comité fait son rapport, et propose un décret trop +vague, et des proclamations trop froides. + +«Le comité, s'écrie Danton, n'a pas tout dit: il n'a pas dit que si la +France est vaincue, que si elle est déchirée, les riches seront les +premières victimes de la rapacité des tyrans; il n'a pas dit que les +patriotes vaincus déchireront et incendieront cette république, plutôt que +de la voir passer aux mains de leurs insolens vainqueurs! Voilà ce qu'il +faut apprendre à ces riches égoïstes.»--«Qu'espérez-vous, ajoute Danton, +vous qui ne voulez rien faire pour sauver la république? Voyez quel serait +votre sort si la liberté succombait! Une régence dirigée par un imbécile, +un roi enfant dont la minorité serait longue, enfin le morcellement de nos +provinces, et un déchirement épouvantable! Oui, riches, on vous +imposerait, on vous pressurerait davantage et mille fois davantage que +vous n'aurez à dépenser pour sauver votre pays et éterniser la liberté!... +La convention, ajoute Danton, a dans les mains les foudres populaires; +qu'elle en fasse usage et les lance à la tête des tyrans. Elle a les +commissaires des assemblées primaires, elle a ses propres membres; qu'elle +envoie les uns et les autres exécuter un armement général!» + +Les projets de loi sont encore renvoyés au comité. Le lendemain, les +jacobins dépêchent de nouveau les commissaires des assemblées primaires à +la convention. Ceux-ci viennent demander encore une fois, non un +recrutement partiel, mais la levée en masse, parce que, disent-ils, les +demi-mesures sont mortelles, parce que la nation entière est plus facile à +ébranler qu'une partie de ses citoyens! «Si vous demandez, ajoutent-ils, +cent mille soldats, ils ne se trouveront point; mais des millions d'hommes +répondront à un appel général. Qu'il n'y ait aucune dispense pour le +citoyen physiquement constitué pour les armes, quelques fonctions qu'il +exerce; que l'agriculture seule conserve les bras indispensables pour +tirer de la terre les productions alimentaires; que le cours du commerce +soit arrêté momentanément, que toute affaire cesse; que la grande, +l'unique et universelle affaire des Français, soit de sauver la +république!» + +La convention ne peut plus résister à une sommation aussi pressante. +Partageant elle-même l'entraînement des pétitionnaires, elle enjoint à son +comité de se retirer pour rédiger, dans l'instant même, le projet de la +levée en masse. Le comité revient quelques minutes après, et présente le +projet suivant, qui est adopté au milieu d'un transport universel: + +ART. 1er. Le peuple français déclare, par l'organe de ses représentans, +qu'il va se lever tout entier pour la défense de sa liberté, de sa +constitution, et pour délivrer enfin son territoire de ses ennemis. + +2. Le comité de salut public présentera demain le mode d'organisation de +ce grand mouvement national. + +Par d'autres articles, il était nommé dix-huit représentans chargés de se +répandre sur toute la France, et de diriger les envoyés des assemblées +primaires dans leurs réquisitions d'hommes, de chevaux, de munitions, de +subsistances. Cette grande impulsion donnée, tout devenait possible. Une +fois qu'il était déclaré que la France entière, hommes et choses, +appartenait au gouvernement, ce gouvernement, suivant le danger, ses +lumières et son énergie croissante, pouvait tout ce qu'il jugerait utile +et indispensable. Sans doute il ne fallait pas lever la population en +masse, et interrompre la production, et jusqu'au travail nécessaire à la +nutrition, mais il fallait que le gouvernement pût tout exiger, sauf à +n'exiger que ce qui serait suffisant pour les besoins du moment. + +Le mois d'août fut l'époque des grands décrets qui mirent toute la France +en mouvement, toutes ses ressources en activité, et qui terminèrent à +l'avantage de la révolution sa dernière et sa plus terrible crise. + +Il fallait à la fois mettre la population debout, la pourvoir d'armes, et +fournir, par une nouvelle mesure financière, à la dépense de ce grand +déplacement; il fallait mettre en rapport le papier-monnaie avec le prix +des subsistances et des denrées; il fallait distribuer les armées, les +généraux, d'une manière appropriée à chaque théâtre de guerre, et enfin, +satisfaire la colère révolutionnaire par de grandes et terribles +exécutions. On va voir ce que fit le gouvernement pour suffire à la fois à +ces besoins urgens et à ces mauvaises passions qu'il devait subir, +puisqu'elles étaient inséparables de l'énergie qui sauve un peuple en +danger. + +Exiger de chaque localité un contingent déterminé en hommes, ne convenait +pas aux circonstances, c'eût été douter de l'enthousiasme des Français en +ce moment, et on devait supposer cet enthousiasme pour l'inspirer. Cette +manière germanique d'imposer à chaque contrée les hommes comme l'argent, +était d'ailleurs en contradiction avec le principe de la levée en masse. +Un recrutement général par voie de tirage ne convenait pas davantage. Tout +le monde n'étant pas appelé, chacun aurait songé alors à s'exempter, et se +serait plaint du sort qui l'eût obligé à servir. La levée en masse +exposait, il est vrai, la France à un désordre universel, et excitait les +railleries des modérés et des contre-révolutionnaires. Le comité de salut +public imagina le moyen le plus convenable à la circonstance, ce fut de +mettre toute la population en disponibilité, de la diviser par +générations, et de faire partir ces générations par rang d'âge, au fur et +à mesure des besoins. «Dès ce moment, portait le décret[1], jusqu'à celui +où les ennemis auront été chassés du territoire de la république, tous les +Français seront en réquisition permanente pour le service des armées. + +[Note 1: 23 août.] + +Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront des armes et +transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits, +et serviront dans les hôpitaux; les enfans mettront le vieux linge en +charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour +exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois, et l'amour +de la république.» + +Tous les jeunes gens non mariés, ou veufs sans enfans, depuis l'âge de +dix-huit ans jusqu'à celui de vingt-cinq ans, devaient composer la +première levée, dite la _première réquisition_. Ils devaient se réunir +sur-le-champ, non dans les chefs-lieux de départemens, mais dans ceux de +district, car, depuis le fédéralisme, on craignait ces grandes réunions +par départemens, qui leur donnaient le sentiment de leurs forces et l'idée +de la révolte. D'ailleurs, il y avait un autre motif pour agir ainsi, +c'était la difficulté d'amasser dans les chefs-lieux des subsistances et +des approvisionnemens suffisans pour de grandes masses. Les bataillons +formés dans les chefs-lieux de district devaient commencer sur-le-champ +les exercices militaires, et se tenir prêts à partir au premier jour. La +génération de vingt-cinq ans à trente était avertie de se préparer, et, en +attendant, elle était chargée de faire le service de l'intérieur. Le reste +enfin, de trente jusqu'à soixante, était disponible au gré des +représentans envoyés pour opérer cette levée graduelle. Malgré ces +dispositions, la levée en masse et instantanée de toute la population +était ordonnée de droit dans certains lieux plus menacés, comme la Vendée, +Lyon, Toulon, le Rhin, etc. + +Les moyens employés pour armer les levées, les loger, les nourrir, étaient +analogues aux circonstances. Tous les chevaux et bêtes de somme, dont +l'agriculture et les fabriques pouvaient se passer, étaient requis et mis +à la disposition des ordonnateurs des armées. Les armes de calibre +devaient être données à la génération qui partait; les armes de chasse et +les piques étaient réservées au service de l'intérieur. Dans les +départemens où des manufactures d'armes pouvaient être établies, les +places, les promenades publiques, les grandes maisons comprises dans les +biens nationaux, devaient servir à construire des ateliers. Le principal +établissement se trouvait à Paris. On plaçait les forges dans les jardins +du Luxembourg, les machines à forer les canons sur les bords de la Seine. +Tous les ouvriers armuriers étaient requis, ainsi que les ouvriers en +horlogerie, qui, dans le moment, avaient peu de travail, et qui pouvaient +être employés à certaines parties de la fabrication des armes. Trente +millions étaient mis, pour cette seule manufacture, à la disposition du +ministre de là guerre. Ces moyens extraordinaires seraient employés +jusqu'à ce qu'on eût porté la fabrication à mille fusils par jour. On +plaçait ce grand établissement à Paris, parce que là, sous les yeux du +gouvernement et des jacobins, toute négligence devenait impossible, et +tous les prodiges de rapidité et d'énergie étaient assurés. Cette +manufacture ne tarda pas en effet à remplir sa destination. + +Le salpêtre manquant, on songea à l'extraire du sol des caves. On imagina +donc de les faire visiter toutes, pour juger si la terre dans laquelle +elles étaient creusées en contenait quelques parties. En conséquence, +chaque particulier dut souffrir la visite et la fouille des caves, pour en +lessiver la terre lorsqu'elle contiendrait du salpêtre. Les maisons +devenues nationales furent destinées à servir de casernes et de magasins. + +Pour procurer les subsistances à ces grandes masses armées, on prit +diverses mesures qui n'étaient pas moins extraordinaires que les +précédentes. Les jacobins auraient voulu que la république, faisant +achever le tableau général des subsistances, les achetât toutes, et s'en +fît ensuite la distributrice, soit en les donnant aux soldats armés pour +elle, soit en les vendant aux autres citoyens à un prix modéré. Ce +penchant à vouloir tout faire, à suppléer la nature elle-même, quand elle +ne marche pas à notre gré, ne fut point aussi aveuglément suivi que +l'auraient désiré les jacobins. Cependant il fut ordonné que les tableaux +des subsistances, déjà commandés aux municipalités, seraient promptement +terminés, et envoyés au ministère de l'intérieur, pour faire la +statistique générale des besoins et des ressources; que le battage des +grains serait achevé là où il ne l'était pas, et que les municipalités les +feraient battre elles-mêmes si les particuliers s'y refusaient; que les +fermiers ou propriétaires des grains paieraient en nature leurs +contributions arriérées, et les deux tiers de celles de l'année 1793; +qu'enfin les fermiers et régisseurs des biens devenus nationaux en +déposeraient les revenus aussi en nature. + +L'exécution de ces mesures extraordinaires ne pouvait être +qu'extraordinaire aussi. Des pouvoirs limités, confiés à des autorités +locales qui auraient été à chaque instant arrêtées par des résistances, +qui, d'ailleurs, n'auraient pas eu toutes la même énergie et le même +dévouement, ne convenaient ni à la nature des mesures décrétées ni à leur +urgence. La dictature des commissaires de la convention était encore ici +le seul moyen dont on pût faire usage. Ils avaient été employés déjà pour +la première levée des trois cent mille hommes, décrétée en mars, et ils +avaient promptement et complètement rempli leur mission. Envoyés aux +armées, ils surveillaient les généraux et leurs opérations, quelquefois +contrariaient des militaires consommés, mais partout ranimaient le zèle, +et communiquaient une grande vigueur de volonté. Enfermés dans les places +fortes, ils avaient soutenu des sièges héroïques à Valenciennes et à +Mayence; répandus dans l'intérieur, ils avaient puissamment contribué à +étouffer le fédéralisme. Ils furent donc encore employés ici, et reçurent +des pouvoirs illimités, pour exécuter cette réquisition des hommes et des +choses. Ayant sous leurs ordres les commissaires des assemblées primaires, +pouvant les diriger à leur gré, leur confier une partie de leurs pouvoirs, +ils tenaient sous leur main des hommes dévoués, parfaitement instruits de +l'état de chaque localité, et n'ayant d'autorité que ce qu'ils leur en +donneraient eux-mêmes pour le besoin de ce service extraordinaire. + +Il y avait déjà différens représentans dans l'intérieur, soit dans la +Vendée, soit à Lyon et à Grenoble, pour détruire les restes du +fédéralisme; il en fut nommé encore dix-huit, chargés de se partager la +France, et de se concerter avec ceux qui étaient déjà en mission pour +faire mettre en marche les jeunes gens de la première réquisition, pour +les armer, les approvisionner, et les diriger sur les points convenables, +d'après l'avis et les demandes des généraux. Ils devaient en outre achever +la complète soumission des administrations fédéralistes. + +Il fallait à ces mesures militaires joindre des mesures financières pour +fournir aux dépenses de la guerre. On connaît l'état de la France sous ce +rapport. Une dette en désordre, composée de dettes de toute espèce, de +toute date, et qui étaient opposées aux dettes contractées sous la +république; les assignats discrédités, auxquels on opposait le numéraire, +le papier étranger, les actions des compagnies financières, et qui ne +pouvaient plus servir au gouvernement pour payer les services publics, ni +au peuple pour acheter les marchandises dont il avait besoin; telle était +alors notre situation. Que faire dans de pareilles conjonctures? +Fallait-il emprunter, ou émettre des assignats? Emprunter était impossible +dans le désordre où se trouvait la dette, et avec le peu de confiance +qu'inspiraient les engagemens de la république. Emettre des assignats +était facile, et il suffisait pour cela de l'imprimerie nationale. Mais, +pour fournir aux moindres dépenses, il fallait émettre des quantités +énormes de papier, c'est-à-dire cinq ou six fois plus que sa valeur +nominale, et par là on augmentait nécessairement la grande calamité de son +discrédit, et on amenait un nouveau renchérissement dans les marchandises. +On va voir ce que le génie de la nécessité inspira aux hommes qui +s'étaient chargés du salut de la France. + +La première et la plus indispensable mesure était de mettre de l'ordre +dans la dette, et d'empêcher qu'elle ne fût divisée en contrats de toutes +les formes, de toutes les époques, et qui, par leurs différences d'origine +et de nature, donnaient lieu à un agiotage dangereux et +contre-révolutionnaire. La connaissance de ces vieux titres, leur +vérification, leur classement, exigeaient une science particulière, et +introduisaient une effrayante complication dans la comptabilité. Ce +n'était qu'à Paris que chaque rentier pouvait se faire payer, et +quelquefois la division de sa créance en plusieurs portions l'obligeait à +se présenter chez vingt payeurs différens. Il y avait la dette constituée, +la dette exigible à terme fixe, la dette exigible provenant de la +liquidation; et, de cette manière, le trésor était exposé tous les jours à +des échéances, et obligé de se procurer des capitaux pour rembourser des +sommes échues. «Il faut uniformiser et républicaniser la dette,» dit +Cambon; et il proposa de convertir tous les contrats des créanciers de +l'état en une inscription sur un grand livre, qui serait appelé +_Grand-Livre de la dette publique_. Cette inscription et l'extrait qu'on +en délivrerait aux créanciers, seraient désormais leurs seuls titres. Pour +les rassurer sur la conservation de ce livre, il devait en être déposé un +double aux archives de la trésorerie; et, du reste, le feu et les autres +accidens ne le menaçaient pas plus que les registres des notaires. Les +Créanciers devaient donc, dans un délai déterminé, remettre leurs titres +pour qu'ils fussent inscrits et brûlés ensuite. Les notaires avaient ordre +d'apporter tous les titres dont ils étaient dépositaires, et on les +punissait de dix ans de fers si, avant la remise, ils en gardaient ou +délivraient des copies. Si le créancier laissait écouler six mois pour se +faire inscrire, il perdait les intérêts; s'il laissait écouler un an, il +était déchu, et perdait le capital. «De cette manière, disait Cambon, la +dette contractée par le despotisme ne pourra plus être distinguée de celle +contractée depuis la révolution; et je défie _monseigneur le despotisme_, +s'il ressuscite, de reconnaître son ancienne dette lorsqu'elle sera +confondue avec la nouvelle. Cette opération faite, vous verrez le +capitaliste qui désire un roi parce qu'il a un roi pour débiteur, et qui +craint de perdre sa créance si son débiteur n'est pas rétabli, désirer la +république qui sera devenue sa débitrice, parce qu'il craindra de perdre +son capital en la perdant.» + +Ce n'était pas là le seul avantage de cette institution; elle en avait +d'autres encore tout aussi grands, et elle commençait le système du crédit +public. Le capital de chaque créance était converti en une rente +perpétuelle, au taux de cinq pour cent. Ainsi le créancier d'une somme de +1,000 francs se trouvait inscrit sur le Grand-Livre pour une rente de 50 +francs. De cette manière, les anciennes dettes, dont les unes portaient +des intérêts usuraires, dont les autres étaient frappées de retenues +injustes, ou grevées de certains impôts, étaient ramenées à un intérêt +uniforme et équitable. L'état, changeant sa dette en une rente +perpétuelle, n'était plus exposé à des échéances, et ne pouvait jamais +être obligé à rembourser le capital, pourvu qu'il servit les intérêts. Il +trouvait en outre un moyen facile et avantageux de s'acquitter, c'était de +racheter la rente sur la place, lorsqu'elle viendrait à baisser au-dessous +de sa valeur: ainsi, quand une rente de 50 livres de revenu et de 1,000 +francs de capital ne vaudrait que neuf ou huit cents livres, l'état +gagnerait, disait Cambon, un dixième ou un cinquième du capital en +rachetant sur la place. Ce rachat n'était pas encore organisé au moyen +d'un amortissement fixe, mais le moyen était entrevu, et la science du +crédit public commençait à se former. + +Ainsi l'inscription sur le Grand-Livre simplifiait la forme des titres, +rattachait l'existence de la dette à l'existence de la république, et +changeait les créances en une rente perpétuelle, dont le capital était non +remboursable, et dont l'intérêt était le même pour toutes les portions +d'inscriptions. Cette idée était simple et empruntée en partie aux +Anglais; mais il fallait un grand courage d'exécution pour l'appliquer à +la France, et il y avait un grand mérite d'à-propos à le faire dans le +moment. Sans doute, on peut trouver quelque chose de forcé à une opération +destinée à changer ainsi brusquement la nature des titres et des créances, +à ramener l'intérêt à un taux unique, et à frapper de déchéance les +créanciers qui se refuseraient à cette conversion; mais, pour un état, la +justice est le meilleur ordre possible; et cette grande et énergique +uniformisation de la dette convenait à une révolution hardie, complète, +qui avait pour but de tout soumettre au droit commun. + +Le projet de Cambon joignait à cette hardiesse un respect scrupuleux pour +les engagemens pris à l'égard des étrangers, qu'on avait promis de +rembourser à des époques fixes. Il portait que les assignats n'ayant pas +cours hors de France, les créanciers étrangers seraient payés en +numéraire, et aux époques déterminées. En outre, les communes ayant +contracté des dettes particulières, et faisant souffrir leurs créanciers +qu'elles ne payaient pas, l'état se chargeait de leurs dettes, et ne +s'emparait de leurs propriétés que jusqu'à concurrence des sommes +employées au remboursement. Ce projet fut adopté[1] en entier, et aussi +bien exécuté qu'il était bien conçu. + +[Note 1: 24 août.] + +Le capital de la dette ainsi uniformisée fut converti en une masse de +rentes de 200 millions par an. On crut devoir, pour remplacer les anciens +impôts de différente espèce dont elle était grevée, la frapper d'une +imposition foncière d'un cinquième, ce qui réduisait le service des +intérêts à 160 millions. De cette manière tout était simplifié, éclairci; +une grande source d'agiotage se trouvait détruite, et la confiance +renaissait, parce qu'une banqueroute partielle, à l'égard de telle ou +telle espèce de créance, ne pouvait plus avoir lieu, et qu'une banqueroute +générale pour toute la dette n'était pas supposable. + +Dès ce moment, il devenait plus facile de recourir à un emprunt. On va +voir de quelle manière on se servit de cette mesure pour soutenir les +assignats. + +La valeur dont la révolution disposait pour ses dépenses extraordinaires +consistait toujours uniquement dans les biens nationaux. Cette valeur, +représentée par les assignats, flottait dans la circulation. Il fallait +favoriser les ventes pour faire rentrer les assignats, et les relever en +les rendant plus rares. Des victoires étaient le meilleur moyen, mais non +le plus facile, de hâter les ventes. Pour y suppléer, on imagina divers +expédiens. Par exemple, on avait permis aux acquéreurs de diviser leurs +paiemens en plusieurs années. Mais cette mesure, inventée pour favoriser +les paysans et les rendre propriétaires, était plus propre à provoquer +des ventes qu'à faire rentrer des assignats. Afin de diminuer plus +sûrement leur quantité circulante, on avait décidé de faire le +remboursement des offices, partie en assignats, partie en _reconnaissances +de liquidation_. Les remboursements s'élevant à moins de 3,000 francs +devaient être soldés en assignats, les autres devaient l'être en +_reconnaissances de liquidation_, qui n'avaient pas cours de monnaie, qui +ne pouvaient pas être divisées en sommes moindres de 10,000 livres, ni +autrement transmises que les autres effets au porteur, et qui étaient +reçues en paiement des biens nationaux. De cette manière, on diminuait la +portion des biens nationaux convertis en monnaie forcée; tout ce qui était +transformé en _reconnaissances de liquidation_ consistait en sommes peu +divisées, difficilement transmissibles, fixées dans les mains des riches, +et éloignées de la circulation et de l'agiotage. + +Pour contribuer encore à la vente des biens nationaux, on déclara, en +créant le Grand-Livre, que les inscriptions de rentes seraient reçues pour +moitié dans le paiement de ces biens. Cette facilité devait amener de +nouvelles ventes et de nouvelles rentrées d'assignats. + +Mais tous ces moyens adroits ne suffisaient pas, et la masse de +papier-monnaie était encore beaucoup trop considérable. L'assemblée +constituante, l'assemblée législative, et la convention, avaient décrété +successivement la création de 5 milliards et 100 millions d'assignats: 484 +millions n'avaient pas encore été émis et restaient dans les caisses; il +n'avait donc été mis en circulation que 4 milliards 616 millions. Une +partie était rentrée par les ventes; les acheteurs pouvant prendre des +termes pour le paiement, il était dû encore, pour les acquisitions faites, +12 à 15 millions. Il était rentré en tout 840 millions d'assignats qui +avaient été brûlés: il en restait donc en circulation, au mois d'août +1793, 3 milliards 776 millions. + +Le premier soin fut de démonétiser les assignats à effigie royale, qui +étaient accaparés, et nuisaient aux assignats républicains par la +confiance supérieure qu'ils inspiraient. Quoique démonétisés, ils ne +cessèrent pas d'avoir une valeur; ils furent transformés en effets au +porteur, et purent être reçus ou en paiement des contributions, ou en +paiement des domaines nationaux, jusqu'au 1er janvier suivant. Passé cette +époque, ils ne devaient plus avoir aucune espèce de valeur. Ces assignats +s'élevaient à 558 millions. Cette mesure les faisait nécessairement +disparaître de la circulation avant quatre mois, et comme on les savait +tous dans les mains des spéculateurs contre-révolutionnaires, on faisait +preuve de justice en ne les annulant pas et en les obligeant seulement à +rentrer au trésor. + +On se souvient que, pendant le mois de mai, lorsqu'il fut déclaré en +principe qu'il y aurait des armées dites révolutionnaires, on décréta en +même temps qu'il serait établi un emprunt forcé d'un milliard sur les +riches, pour subvenir aux frais d'une guerre dont ils étaient, comme +aristocrates, réputés les auteurs, et à laquelle ils ne voulaient +consacrer ni leurs personnes, ni leurs fortunes. Cet emprunt, réparti +comme on va le voir, fut consacré, d'après le projet de Cambon, à faire +rentrer un milliard d'assignats en circulation. Pour laisser le choix aux +citoyens de meilleure volonté, et leur assurer quelques avantages, il +était ouvert un emprunt volontaire; ceux qui se présentaient pour le +remplir recevaient une inscription de rente au taux déjà décrété de 5 pour +cent, et obtenaient ainsi un intérêt de leurs fonds. Ils pouvaient, avec +cette inscription, s'exempter de contribuer à l'emprunt forcé, ou du moins +jusqu'à concurrence de la valeur placée dans le prêt volontaire. Les +riches de mauvaise volonté, qui attendaient l'exécution de l'emprunt +forcé, recevaient un titre qui ne portait aucun intérêt, et qui n'était, +comme l'inscription de rente, qu'un titre républicain avec 5 pour cent de +moins. Enfin, comme, d'après la nouvelle loi, les inscriptions pouvaient +servir pour moitié dans le paiement des biens nationaux, les prêteurs +volontaires, recevant une inscription de rente, avaient la faculté de se +rembourser immédiatement en biens nationaux; tandis qu'au contraire les +certificats de l'emprunt forcé ne devaient être pris en paiement des +domaines acquis que deux ans après la paix. Il fallait, disait le projet, +intéresser les riches à la prompte fin de la guerre et à la pacification +de l'Europe. + +L'emprunt forcé ou volontaire devait faire rentrer un milliard d'assignats +qui seraient brûlés. Il devait en rentrer, en outre, par les contributions +arriérées, 700 millions, dont 558 millions en assignats royaux déjà +démonétisés, et reçus seulement pour le paiement des impôts. On était donc +assuré, en deux ou trois mois, d'avoir enlevé à la circulation, d'abord le +milliard de l'emprunt, puis 700 millions de contributions. La somme +flottante de 3 milliards 776 millions se trouverait donc réduite à 2 +milliards 76 millions. En supposant, ce qui était probable, que la faculté +de changer les inscriptions de la dette en biens nationaux amènerait de +nouvelles acquisitions, on pouvait par cette voie faire rentrer peut-être +5 à 600 millions. La masse totale se trouverait donc encore peut-être +réduite par-là à 15 ou 16 cents millions. Ainsi, pour le moment, en +réduisant la masse flottante de plus de moitié, on rendait aux assignats +Leur valeur; les 484 millions restant en caisse devenaient disponibles. +Les 700 millions rentrés par les impôts, et dont 558 devaient recevoir +l'effigie républicaine et être remis en circulation, recouvraient aussi +leur valeur, et pouvaient être employés l'année suivante. On avait donc +relevé les assignats pour le moment, et c'était là l'essentiel. Si l'on +parvenait à se sauver, la victoire les relèverait tout à fait, permettrait +de faire de nouvelles émissions, et de réaliser le reste des biens +nationaux, reste qui était considérable et qui s'augmentait chaque jour +par l'émigration. + +Le mode d'exécution de cet emprunt forcé était, de sa nature, prompt et +nécessairement arbitraire. Comment évaluer les fortunes sans erreur, sans +injustice, même à des époques de calme, en prenant le temps nécessaire, et +en consultant toutes les probabilités? Or, ce qui n'est pas possible, même +avec les circonstances les plus propices, devait l'être bien moins encore +dans un temps de violence et de précipitation. Mais lorsqu'on était obligé +de troubler tant d'existences, de frapper tant de têtes, pouvait-on +s'inquiéter beaucoup d'une méprise sur les fortunes, et de quelques +inexactitudes de répartition? On institua donc pour l'emprunt forcé, comme +pour les réquisitions, une espèce de dictature, et on l'attribua aux +communes. Chaque individu était obligé de déclarer l'état de ses revenus. +Dans chaque commune, le conseil général nommait des vérificateurs; ces +vérificateurs décidaient, d'après leurs connaissances des localités, si +les déclarations étaient vraisemblables; et s'ils les supposaient fausses, +ils avaient le droit de les porter au double. Dans le revenu de chaque +famille, il était prélevé 1,000 francs par individu, mari, femme et +enfants; tout ce qui excédait constituait le revenu superflu, et, comme +tel, imposable. De 1,000 fr. à 10,000 fr. de revenu imposable, la taxe +était d'un dixième. 1,000 fr. de superflu payaient 100 fr.; 2,000 fr. de +superflu payaient 200 fr., et ainsi de suite. Tout revenu superflu +excédant 10,000 fr. était imposé d'une somme égale à sa valeur. De cette +manière, toute famille qui, outre les 1,000 fr. accordés par individu, +et les 10,000 de superflu frappés d'un dixième, jouissait encore d'un +revenu supérieur, devait donner à l'emprunt tout cet excédant. Ainsi, une +famille composée de cinq individus, et riche à 50,000 livres de rentes, +avait 5,000 fr. réputés nécessaires, 10,000 fr. imposés d'un dixième, et +réduits à neuf, ce qui faisait en tout quatorze; et elle devait pour cette +année abandonner les 36,000 fr. restants à l'emprunt forcé ou volontaire. +Prendre une année de superflu à toutes les classes opulentes n'était +certainement pas une si grande rigueur, lorsque tant d'individus allaient +expirer sur les champs de bataille; et cette somme, que du reste on aurait +pu prendre sans condition, comme taxe indispensable de guerre, on +l'échangeait contre un titre républicain, conversible ou en rentes sur +l'état, ou en portions de biens nationaux[1]. + +[Note 1: Le décret sur l'emprunt forcé est du 3 septembre.] + +Cette grande opération consistait donc à tirer de la circulation un +milliard d'assignats en le prenant aux riches; d'ôter à ce milliard sa +qualité de monnaie et de valeur circulante, et d'en faire une simple +délégation sur les biens nationaux, que les riches échangeraient ou non en +une portion correspondante de ces biens. De cette manière, on les +obligeait de devenir acquéreurs, ou du moins à fournir la même somme +d'assignats qu'ils auraient fournie s'ils l'étaient devenus. C'était, en +un mot, le placement forcé d'un milliard d'assignats. + +A ces mesures, destinées à soutenir le papier monnaie, on en joignit +d'autres encore. Après avoir détruit la rivalité des anciens contrats sur +l'état, celle des assignats à l'effigie royale, il fallait détruire la +rivalité des actions des compagnies de finances. On décréta donc +l'abolition de la compagnie d'assurances à vie, de la compagnie de la +caisse d'escompte, de toutes celles enfin dont le fonds consistait en +actions au porteur, en effets négociables, en inscriptions sur un livre, +et transmissibles à volonté. Il fut décidé que leur liquidation serait +faite dans un court délai, et que le gouvernement pourrait seul à l'avenir +créer de ces sortes d'établissemens. On ordonna un prompt rapport sur la +compagnie des Indes, qui, par son importance, exigeait un examen +particulier. On ne pouvait pas empêcher l'existence des lettres de change +sur l'étranger, mais on déclara traîtres à la patrie les Français qui +plaçaient leurs fonds sur les banques ou comptoirs des pays avec lesquels +la république était en guerre. Enfin on eut recours à de nouvelles +sévérités contre le numéraire, et le commerce qui s'en faisait. Déjà on +avait puni de six ans de gêne quiconque vendrait ou achèterait du +numéraire, c'est-à-dire qui le recevrait ou le donnerait pour une somme +différente d'assignats; on avait de même soumis à une amende tout vendeur +ou acheteur de marchandises, qui traiterait à un prix différent, suivant +que le paiement serait stipulé en numéraire ou en assignats. De pareils +faits étant difficiles à atteindre, on s'en vengea en augmentant la peine. +Tout individu convaincu d'avoir refusé en paiement des assignats, de les +avoir donnés ou reçus à une perte quelconque, fut condamné à une amende de +3,000 liv., et à six mois de détention pour la première fois; et en cas de +récidive, à une amende double et à vingt ans de fer. Enfin, comme la +monnaie de billon était indispensable dans les marchés, et ne pouvait être +facilement suppléée, on ordonna que les cloches seraient employées à +fabriquer des décimes, des demi-décimes, etc., valant deux sous, un sou. +etc. + +Mais quelques moyens qu'on employât pour faire remonter, les assignats et +détruire les rivalités qui leur étaient si nuisibles, on ne pouvait pas +espérer de les remettre au niveau du prix des marchandises, et il fallait +forcément rabaisser le prix de celles-ci. D'ailleurs le peuple croyait à +de la malveillance de la part des marchands, il croyait à des +accaparemens, et quelle que fût l'opinion des législateurs, ils ne +pouvaient modérer, sous ce rapport, un peuple qu'ils déchaînaient sur tous +les autres. Il fallut donc faire pour toutes les marchandises ce qu'on +avait déjà fait pour le blé. On rendit un décret qui rangeait +l'accaparement au nombre des crimes capitaux, et le punissait de mort. +Était considéré comme accapareur _celui qui dérobait à la circulation les +marchandises de première nécessité_, sans qu'il les mît publiquement en +vente. Les marchandises déclarées _de première nécessité_ étaient le pain, +la viande, les grains, la farine, les légumes, les fruits, les charbons, +le bois, le beurre, le suif, le chanvre, le lin, le sel, le cuir, les +boissons, les salaisons, les draps, la laine, et toutes les étoffes, +excepté les soieries. Les moyens d'exécution, pour un pareil décret, +étaient nécessairement inquisitoriaux et vexatoires. Il devait être fait +par chaque marchand des déclarations préalables de ce qu'il possédait en +magasin. Ces déclarations devaient être vérifiées au moyen de visites +domiciliaires. Toute fraude ou complicité était, comme le fait lui-même, +punie de mort. Des commissaires, nommés par les communes, étaient chargés +de faire exhiber les factures, et d'après ces factures, de fixer un prix +qui, en laissant un profit modique au marchand, n'excédât pas les moyens +du peuple. Si pourtant, ajoutait le décret, le haut prix des factures +rendait le profit des marchands impossible, la vente n'en serait pas moins +effectuée, à un prix auquel l'acheteur pût atteindre. Ainsi, dans ce +décret, comme dans celui qui ordonnait la déclaration des blés et leur +_maximum_, on laissait aux communes le soin de taxer les prix suivant +l'état des choses dans chaque localité. Bientôt on allait être conduit à +généraliser encore ces mesures, et à les rendre plus violentes en les +étendant davantage. + +Les opérations militaires, administratives et financières de cette époque +étaient donc aussi habilement conçues que la situation le permettait, et +aussi vigoureuses que l'exigeait le danger. Toute la population, divisée +en générations, était à la disposition des représentans, et pouvait être +appelée, soit à se battre, soit à fabriquer des armes, soit à panser les +blessés. Toutes les anciennes dettes, converties en une seule dette +républicaine, étaient exposées à partager le même sort, et à n'avoir pas +plus de valeur que les assignats. On détruisait les rivalités multipliées +des anciens contrats, des assignats royaux, des actions des compagnies; on +empêchait les capitaux de se retirer sur ces valeurs privilégiées, en les +assimilant toutes; les assignats ne rentrant pas, on en prenait un +milliard sur les riches, qu'on faisait passer de l'état de monnaie à +l'état d'une simple délégation sur les biens nationaux. Enfin, pour +établir un rapport forcé entre les monnaies et les marchandises de +première nécessité, on laissait aux communes le soin de rechercher toutes +les subsistances, toutes les marchandises, et de les faire vendre à un +prix convenable dans chaque localité. Jamais aucun gouvernement ne prit à +la fois des mesures ni plus vastes ni plus hardiment imaginées, et pour +accuser leurs auteurs de violence, il faudrait oublier le danger d'une +invasion universelle, et la nécessité de vivre sur les biens nationaux +sans acheteurs. Tout le système des moyens forcés dérivait de ces deux +causes. Aujourd'hui, une génération superficielle et ingrate critique ces +opérations, trouve les unes violentes, les autres contraires aux bons +principes d'économie, et joint le tort de l'ingratitude à l'ignorance du +temps et de la situation. Qu'on revienne aux faits, et qu'enfin on soit +juste pour des hommes auxquels il en a coûté tant d'efforts et de périls +pour nous sauver. + +Après ces mesures générales de finances et d'administration, il en fut +pris d'autres plus spécialement appropriées à chaque théâtre de la guerre. +Les moyens extraordinaires, depuis longtemps résolus à l'égard de la +Vendée, furent enfin décrétés. Le caractère de cette guerre était +maintenant bien connu. Les forces de la rébellion ne consistaient pas dans +des troupes organisées qu'on pût détruire par des victoires, mais dans une +population qui, en apparence paisible et occupée de ses travaux agricoles, +se levait tout à coup à un signal donné, accablait de sa masse, surprenait +de son attaque imprévue les troupes républicaines, et, en cas de défaite, +se cachait dans ses bois, dans ses champs, et reprenait ses travaux sans +qu'on pût distinguer celui qui avait été soldat de celui qui n'avait pas +cessé d'être paysan. Une lutte opiniâtre de plus de six mois, des +soulèvements qui avaient été quelquefois de cent mille hommes, des actes +de la plus grande témérité, une renommée formidable, et l'opinion établie +que le plus grand danger de la révolution était dans cette guerre civile +dévorante, devaient appeler toute l'attention du gouvernement sur la +Vendée, et provoquer à son égard les mesures les plus énergiques et les +plus colères. Depuis longtemps on disait que le seul moyen de soumettre ce +malheureux pays était, non de le combattre, mais de le détruire, puisque +ses armées n'étaient nulle part et se trouvaient partout. Ces voeux furent +exaucés par un décret formidable[1], où la Vendée, les derniers Bourbons, +les étrangers, étaient frappés tous à la fois d'extermination. + +[Note 1: 1er août.] + +En conséquence de ce décret, il fut ordonné au ministre de la guerre +d'envoyer dans les départemens révoltés des matières combustibles pour +incendier les bois, les taillis et les genêts. «Les forêts, était-il dit, +seront abattues, les repaires des rebelles seront détruits, les récoltes +seront coupées par des compagnies d'ouvriers, les bestiaux seront saisis, +et le tout transporté hors du pays. Les vieillards, les femmes, les +enfants, seront conduits hors de la contrée, et il sera pourvu à leur +subsistance avec les égards dus à l'humanité.» Il était enjoint en outre +aux généraux et aux représentans en mission de faire tout autour de la +Vendée les approvisionnements nécessaires pour nourrir de grandes masses, +et, aussitôt après, de provoquer dans les départemens environnants, non +pas une levée graduelle, comme dans les autres parties de la France, mais +une levée subite et générale, et de verser ainsi toute une population sur +une autre. Le choix des hommes répondit à la nature de ces mesures. On a +vu Biron, Berthier, Menou, Westermann, compromis et destitués pour avoir +soutenu le système de la discipline, et Rossignol, infracteur de cette +discipline, tiré de prison par les agents du ministère. Le triomphe du +système jacobin fut complet. Rossignol, de simple chef de bataillon, fut +tout à coup nommé général en chef de l'armée des côtes de La Rochelle. +Ronsin, le chef de ces agents du ministère qui portaient dans la Vendée +toutes les passions des jacobins et soutenaient qu'il ne fallait pas des +généraux expérimentés, mais des généraux franchement républicains; non pas +une guerre régulière, mais exterminatrice; que tout homme de nouvelle +levée était soldat, que tout soldat pouvait être général; Ronsin, le chef +de ces agents, fut fait en quatre jours capitaine, chef d'escadron, +général de brigade, et fut adjoint à Rossignol avec tous les pouvoirs du +ministère lui-même pour présider à l'exécution de ce nouveau système de +guerre. On ordonna en même temps que la garnison de Mayence fût conduite +en poste du Rhin dans la Vendée. La méfiance était si grande, que les +généraux de cette brave garnison avaient été mis en arrestation pour avoir +capitulé. Heureusement, le brave Merlin, toujours écouté avec la +considération due à un caractère héroïque, vint rendre témoignage de leur +dévouement et de leur bravoure. Kléber, Aubert-Dubayet, furent rendus à +leurs soldats, qui voulaient les délivrer de vive force, et ils se +rendirent dans la Vendée, où ils devaient, par leur habileté, réparer les +désastres causés par les agents du ministère. Il est une vérité qu'il faut +répéter toujours: la passion n'est jamais ni sage, ni éclairée, mais c'est +la passion seule qui peut sauver les peuples dans les grandes extrémités. +La nomination de Rossignol était une hardiesse étrange, mais elle +annonçait un parti bien pris, elle ne permettait plus les demi-mesures +dans cette funeste guerre de la Vendée, et elle obligeait toutes les +administrations locales qui étaient encore incertaines à se prononcer. Ces +jacobins fougueux, répandus dans les armées, les troublaient souvent, mais +ils y communiquaient cette énergie de résolution sans laquelle il n'y +aurait eu ni armement, ni approvisionnement, ni moyens d'aucune espèce. +Ils étaient d'une injustice inique envers les généraux, mais ils ne +permettaient à aucun de faiblir ou d'hésiter. On verra bientôt leur folle +ardeur, se combinant avec la prudence d'hommes plus calmes, produire les +plus grands et les plus heureux résultats. + +Kilmaine, auteur de la belle retraite qui avait sauvé l'armée du Nord, fut +aussitôt remplacé par Houchard, ci-devant général de l'armée de la +Moselle, et jouissant d'une assez grande réputation de bravoure et de +zèle. Dans le comité de salut public, quelques changements eurent lieu. +Thuriot et Gasparin, malades, donnèrent leur démission. L'un d'eux fut +remplacé par Robespierre, qui pénétra enfin dans le gouvernement, et dont +la puissance immense fut ainsi reconnue et subie par la convention, qui +jusqu'ici ne l'avait nommé d'aucun comité. L'autre eut pour successeur le +célèbre Carnot, qui déjà, envoyé à l'armée du Nord, avait donné de lui +l'idée d'un militaire savant et habile. + +A toutes ces mesures administratives et militaires, furent ajoutées des +mesures de vengeance, suivant l'usage de faire suivre les actes d'énergie +par des actes de cruauté. On a déjà vu que, sur la demande des envoyés des +assemblées primaires, une loi avait été résolue contre les suspects. Il +restait à en présenter le projet. On le demandait chaque jour, parce que +ce n'était pas assez, disait-on, du décret du 27 mars, qui mettait les +aristocrates hors la loi. Ce décret exigeait un jugement, et on en +souhaitait un qui permît d'enfermer, sans les juger et seulement pour +s'assurer de leur personne, les citoyens suspects par leurs opinions. En +attendant ce décret, on décida que les biens de tous ceux qui étaient mis +hors la loi appartiendraient à la république. On exigea ensuite des +dispositions plus sévères envers les étrangers. Déjà ils avaient été mis +sous la surveillance des comités qui s'étaient intitulés révolutionnaires; +mais on voulait davantage. L'idée d'une conspiration étrangère, dont Pitt +était supposé le moteur, remplissait plus que jamais tous les esprits. Un +portefeuille trouvé sur les murs de l'une de nos villes frontières +renfermait des lettres qui étaient écrites en anglais, et que des agens +anglais en France s'adressaient entre eux. Il était question dans ces +lettres de sommes considérables envoyées à des agens secrets répandus dans +nos camps, nos places fortes et nos principales villes. Les uns étaient +chargés de se lier avec les généraux pour les séduire, de prendre des +renseignemens exacts sur l'état de nos forces, de nos places et de nos +approvisionnemens; les autres avaient mission de s'introduire dans les +arsenaux, dans les magasins, avec des mèches phosphoriques, et d'y mettre +le feu. «Faites hausser, disaient encore ces lettres, le change jusqu'à +deux cents livres pour une livre sterling. Il faut discréditer le plus +possible les assignats, et refuser tous ceux qui ne porteront pas +l'effigie royale. Faites hausser le prix de toutes les denrées. Donnez les +ordres à vos marchands d'accaparer tous les objets de première nécessité. +Si vous pouvez persuader à Cott....i d'acheter le suif et la chandelle à +tout prix, faites-la payer au public jusqu'à cinq francs la livre. Milord +est très-satisfait pour la manière dont B--t--z a agi. Nous espérons que +les assassinats se feront avec prudence. Les prêtres déguisés et les +femmes sont les plus propres à cette opération.» + +Ces lettres prouvaient seulement que l'Angleterre avait quelques espions +militaires dans nos armées, quelques agens dans nos places de commerce +pour y aggraver les inconvéniens de la disette, et que peut-être +quelques-uns se faisaient donner de l'argent sous prétexte de commettre à +propos des assassinats. Mais tous ces moyens étaient fort peu redoutables, +et étaient certainement exagérés par la vanterie ordinaire des agens +employés à ce genre de manoeuvres. Il est vrai que des incendies avaient +éclaté à Douai, à Valenciennes, à la voilerie de Lorient, à Bayonne, et +dans les parcs d'artillerie près Chemillé et Saumur. Il est possible que +ces agens fussent les auteurs de ces incendies; mais certainement ils +n'avaient dirigé ni le poignard du garde-du-corps Pâris contre +Lepelletier, ni celui de Charlotte Corday contre Marat; et s'ils +agiotaient sur le papier étranger et les assignats, s'ils achetaient +quelques marchandises moyennant les crédits ouverts à Londres par Pitt, +ils n'avaient qu'une médiocre influence sur notre situation commerciale et +financière, qui tenait à des causes bien plus générales et plus majeures +que ces viles intrigues. Cependant, ces lettres, concourant avec quelques +incendies, deux assassinats, et l'agiotage du papier étranger, excitèrent +une indignation universelle. La convention, par un décret, dénonça le +gouvernement anglais à tous les peuples, et déclara Pitt l'ennemi du genre +humain. En même temps elle ordonna que tous les étrangers domiciliés en +France depuis le 14 juillet 1789, seraient sur-le-champ mis en état +d'arrestation (Décret du 1er août). + +Enfin on décréta le prompt achèvement du procès de Custine. On mit en +jugement Biron et Lamarche. L'acte d'accusation des girondins fut pressé +de nouveau, et ordre fut donné au tribunal révolutionnaire de se saisir de +leur procès dans le plus bref délai. Enfin la colère se porta sur les +restes des Bourbons, et sur la famille infortunée qui déplorait, dans la +tour du Temple, la mort du dernier roi. Il fut décrété que tous les +Bourbons qui restaient en France seraient déportés, excepté ceux qui +étaient sous le glaive des lois[1]; que le duc d'Orléans, qui avait été +transféré, dans le mois de mai, à Marseille, et que les fédéralistes +n'avaient pas voulu faire juger, serait reconduit à Paris, pour y +comparaître devant le tribunal révolutionnaire. + +[Note 1: 1er août.] + +Sa mort devait servir de réponse à ceux qui accusaient la Montagne de +vouloir en faire un roi. L'infortunée Marie-Antoinette, malgré son sexe, +fut, comme son époux, vouée à l'échafaud. Elle passait pour l'instigatrice +de tous les complots de l'ancienne cour, et était regardée comme beaucoup +plus coupable que Louis XVI. Elle avait le malheur surtout d'être fille de +l'Autriche, qui était dans ce moment la plus redoutable de toutes les +puissances ennemies. Suivant la coutume de braver plus audacieusement +l'ennemi le plus dangereux, on voulut, au moment même où les armées +impériales s'avançaient sur notre territoire, faire tomber la tête de +Marie-Antoinette. Elle fut donc transférée à la Conciergerie pour être +jugée comme une accusée ordinaire par le tribunal révolutionnaire. Madame +Elisabeth, destinée à la déportation, fut retenue pour déposer contre sa +soeur. + +Les deux enfans devaient être élevés et gardés par la république, qui +jugerait, à l'époque de la paix, ce qu'il conviendrait de statuer à leur +égard. Jusques alors, la dépense du Temple avait été faite avec une +certaine somptuosité qui rappelait le rang de la famille prisonnière. Il +fut décrété qu'elle serait réduite au nécessaire. Enfin, pour consommer +tous ces actes de la vengeance révolutionnaire, on décréta que les tombes +royales de Saint-Denis seraient détruites. + +Telles furent les mesures que les dangers imminens du mois d'août 1798 +provoquèrent pour la défense et pour la vengeance de la révolution. + + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + + + + + +NOTE +ET +PIÈCES JUSTIFICATIVES +DU TOME QUATRIÈME. + + +NOTE PAGE 143. + +Les véritables dispositions de Robespierre, à l'égard du 31 mai, sont +manifestées par les discours qu'il a tenus aux Jacobins, où on parlait +beaucoup plus librement qu'à l'assemblée, et où l'on conspirait hautement. +Des extraits de ce qu'il a dit aux diverses époques importantes prouveront +la marche de ses idées à l'égard de la grande catastrophe des 31 mai et 2 +juin. Son premier discours prononcé sur les pillages du mois de février +donne une première indication. + +(_Séance du 25 février 1793._) + +_Robespierre_: «Comme j'ai toujours aimé l'humanité et que je n'ai jamais +cherché à flatter personne, je vais dire la vérité. Ceci est une trame +ourdie contre les patriotes eux-mêmes. Ce sont les intrigans qui veulent +perdre les patriotes; il y a dans le coeur du peuple un sentiment juste +d'indignation. J'ai soutenu, au milieu des persécutions et sans appui, que +le peuple n'a jamais tort; j'ai osé proclamer cette vérité dans un temps +où elle n'était pas encore connue; le cours de la révolution l'a +développée. + +«Le peuple a entendu tant de fois invoquer la loi par ceux qui voulaient +le mettre sous son joug, qu'il se méfie de ce langage. + +«Le peuple souffre; il n'a pas encore recueilli le fruit de ses travaux; +il est encore persécuté par les riches, et les riches sont encore ce +qu'ils furent toujours, c'est-à-dire durs et impitoyables. (_Applaudi_.) +Le peuple voit l'insolence de ceux qui l'ont trahi, il voit la fortune +accumulée dans leurs mains, il ne sent pas la nécessité de prendre les +moyens d'arriver au but; et, lorsqu'on lui parle le langage de la raison, +il n'écoute que son indignation contre les riches, et il se laisse +entraîner dans de fausses mesures par ceux qui s'emparent de sa confiance +pour le perdre. + +«Il y a deux causes: la première, une disposition naturelle dans le peuple +à chercher les moyens de soulager sa misère, disposition naturelle et +légitime en elle-même; le peuple croit qu'au défaut des lois protectrices, +il a le droit de veiller lui-même à ses propres besoins. + +«Il y a une autre cause. Cette cause, ce sont les desseins perfides des +ennemis de la liberté, des ennemis du peuple, qui sont bien convaincus que +le seul moyen de nous livrer aux puissances étrangères, c'est d'alarmer le +peuple sur ses subsistances, et de le rendre victime des excès qui en +résultent. J'ai été témoin moi-même des mouvemens. A côté des citoyens +honnêtes, nous avons vu des étrangers et des hommes opulens, revêtus de +l'habit respectable des sans-culottes. Nous avons entendu dire: On nous +promettait l'abondance après la mort du roi, et nous sommes plus +malheureux depuis que ce pauvre roi n'existe plus. Nous en avons entendu +déclamer non pas contre la portion intrigante et contre-révolutionnaire de +la convention, qui siège où siégeaient les aristocrates de l'assemblée +constituante, mais contre la Montagne, mais contre la députation de Paris +et contre les jacobins, qu'ils représentaient comme accapareurs. + +«Je ne vous dis pas que le peuple soit coupable; je ne vous dis pas que +ses mouvemens soient un attentat; mais quand le peuple se lève, ne doit-il +pas avoir un but digne de lui? Mais de chétives marchandises doivent-elles +l'occuper? Il n'en a pas profité, car les pains de sucre ont été +recueillis par les mains des valets de l'aristocratie; et en supposant +qu'il en ait profité, en échange de ce modique avantage, quels sont les +inconvéniens qui peuvent en résulter? Nos adversaires veulent effrayer +tout ce qui a quelque propriété; ils veulent persuader que notre système +de liberté et d'égalité est subversif de tout ordre, de toute sûreté. + +«Le peuple doit se lever, non pour recueillir du sucre, mais pour +terrasser les brigands. (_Applaudi_.) Faut-il vous retracer vos dangers +passés? Vous avez pensé être la proie des Prussiens et des Autrichiens; il +y avait une transaction; et ceux qui avaient alors trafiqué de votre +liberté, sont ceux qui ont excité les troubles actuels. J'articule à la +face des amis de la liberté et de l'égalité, à la face de la nation, qu'au +mois de septembre, après l'affaire du 10 août, il était décidé à Paris que +les Prussiens arriveraient sans obstacle à Paris.» + +(_Séance du mercredi 8 mai 1793._) + +_Robespierre_: «Nous avons à combattre la guerre extérieure et intérieure. +La guerre civile est entretenue par les ennemis de l'intérieur. L'armée de +la Vendée, l'armée de la Bretagne et l'armée de Coblentz, sont dirigées +contre Paris, cette citadelle de la liberté. Peuple de Paris, les tyrans +s'arment contre vous, parce que vous êtes la portion la plus estimable de +l'humanité: les grandes puissances de l'Europe se lèvent contre vous: tout +ce qu'il y a en France d'hommes corrompus secondent leurs efforts. + +«Après avoir conçu ce vaste plan de vos ennemis, vous devez deviner +aisément le moyen de vous défendre. Je ne vous dis point mon secret; je +l'ai manifesté au sein de la convention. + +«Je vais vous révéler ce secret, et, s'il était possible que ce devoir +d'un représentant d'un peuple libre pût être considéré comme un crime, je +saurais braver tous les dangers pour confondre les tyrans et sauver la +liberté. + +«J'ai dit ce matin à la Convention que les partisans de Paris iraient +au-devant des scélérats de la Vendée, qu'ils entraîneraient sur leur route +tous leurs frères des départemens, et qu'ils extermineraient tous, oui, +tous les rebelles à la fois. + +«J'ai dit qu'il fallait que tous les patriotes du dedans se levassent, et +qu'ils réduisissent à l'impuissance de nuire, et les aristocrates de la +Vendée et les aristocrates déguisés sous le masque du patriotisme. + +«J'ai dit que les révoltés de la Vendée avaient une armée à Paris; j'ai +dit que le peuple généreux et sublime, qui depuis cinq ans supporte le +poids de la révolution, devait prendre les précautions nécessaires pour +que nos femmes et nos enfans ne fussent pas livrés au couteau +contre-révolutionnaire des ennemis que Paris renferme dans son sein. +Personne n'a osé contester ce principe. Ces mesures sont d'une nécessité +Pressante, impérieuse. Patriotes! volez à la rencontre des brigands de la +Vendée. + +«Ils ne sont redoutables que parce qu'on avait pris la précaution de +désarmer le peuple. Il faut que Paris envoie des légions républicaines; +mais quand nous ferons trembler nos ennemis intérieurs, il ne faut pas que +nos femmes et nos enfans soient exposés à la fureur de l'aristocratie. +J'ai proposé deux mesures: la première, que Paris envoie deux légions +suffisantes pour exterminer tous les scélérats qui ont osé lever +l'étendard de la révolte. J'ai demandé que tous les aristocrates, que tous +les feuillans, que tous les modérés fussent bannis des sections qu'ils ont +empoisonnées de leur souffle impur. J'ai demandé que tous les citoyens +suspects fussent mis en état d'arrestation. + +«J'ai demandé que la qualité de citoyen suspect ne fût pas déterminée par +la qualité de ci-devant nobles, de procureurs, de financiers, de +marchands. J'ai demandé que tous les citoyens qui ont fait preuve +d'incivisme fussent incarcérés jusqu'à ce que la guerre soit terminée, et +que nous ayons une attitude imposante devant nos ennemis. J'ai dit qu'il +fallait procurer au peuple les moyens de se rendre dans les sections sans +nuire à ses moyens d'existence, et que, pour cet effet, la convention +décrétât que tout artisan vivant de son travail fût soldé, pendant tout le +temps qu'il serait obligé de se tenir sous les armes pour protéger la +tranquillité de Paris. J'ai demandé qu'il fût destiné des millions +nécessaires pour fabriquer des armes et des piques, pour armer tous les +sans-culottes de Paris. + +«J'ai demandé que des fabriques et des forges fussent élevées dans les +places publiques, afin que tous les citoyens fussent témoins de la +fidélité et de l'activité des travaux. J'ai demandé que tous les +fonctionnaires publics fussent destitués par le peuple. + +«J'ai demandé qu'on cessât d'entraver la municipalité, et le départemens +de Paris, qui a la confiance du peuple. + +«J'ai demandé que les factieux qui sont dans la convention cessassent de +calomnier le peuple de Paris, et que les journalistes qui pervertissent +l'opinion publique fussent réduits au silence. Toutes ces mesures sont +nécessaires, et en me résumant, voici l'acquit de la dette que j'ai +contractée envers le peuple: + +«J'ai demandé que le peuple fît un effort pour exterminer les aristocrates +qui existent partout. (_Applaudi_.) + +«J'ai demandé qu'il existât au sein de Paris une armée, une armée non pas +comme celle de Dumouriez, mais une armée populaire qui soit +continuellement sous les armes pour imposer aux feuillans et aux modérés. +Cette armée doit être composée de sans-culottes payés; je demande qu'il +soit assigné des millions suffisans pour armer les artisans, tous les +bons patriotes; je demande qu'ils soient à tous les postes, et que leur +majesté imposante fasse pâlir tous les aristocrates. + +«Je demande que dès demain les forges s'élèvent sur toutes les places +publiques, où l'on fabriquera des armes pour armer le peuple. Je demande +que le conseil exécutif soit chargé d'exécuter ces mesures sous sa +responsabilité. S'il en est qui résistent, s'il en est qui favorisent +les ennemis de la liberté, il faut qu'ils soient chassés dès demain. + +«Je demande que les autorités constituées soient chargées de surveiller +l'exécution de ces mesures, et qu'elles n'oublient pas qu'elles sont les +mandataires d'une ville qui est le boulevart de la liberté, et dont +l'existence rend la contre-révolution impossible. + +«Dans ce moment de crise, le devoir impose à tous les patriotes de sauver +la patrie par les moyens les plus rigoureux; si vous souffrez qu'on égorge +en détail les patriotes, tout ce qu'il y a de vertueux sur la terre sera +anéanti; c'est à vous de voir si vous voulez sauver le genre humain. + +(Tous les membres se lèvent par un élan simultané, et crient en agitant +leurs chapeaux: _Oui, oui, nous le voulons!_) + +«Tous les scélérats du monde ont dressé leurs plans, et tous les +défenseurs de la liberté sont désignés pour victimes. + +«C'est parce qu'il est question de votre gloire, de votre bonheur; ce +n'est que par ce motif que je vous conjure de veiller au salut de la +patrie. Vous croyez peut-être qu'il faut vous révolter, qu'il faut vous +donner un air d'insurrection? point du tout, c'est la loi à la main qu'il +faut exterminer tous nos ennemis. + +«C'est avec une impudence insigne que des mandataires infidèles ont voulu +séparer le peuple de Paris des départemens, qu'ils ont voulu séparer le +peuple des tribunes du peuple de Paris, comme si c'était notre faute à +nous, qui avons fait tous les sacrifices possibles pour étendre nos +tribunes pour tout le peuple de Paris. Je dis que je parle à tout le +peuple de Paris, et s'il était assemblé dans cette enceinte, s'il +m'entendait plaider sa cause contre Buzot et Barbaroux, il est indubitable +qu'il se rangerait de mon côté. + +«Citoyens, on grossit les dangers, on oppose les armées étrangères réunies +aux révoltés de l'intérieur; que peuvent leurs efforts contre des millions +d'intrépides sans-culottes? Et, si vous suivez cette proposition, qu'un +homme libre vaut cent esclaves, vous devez calculer que votre force est +au-dessus de toutes les puissances réunies. + +«Vous avez dans les lois tout ce qu'il faut pour exterminer légalement nos +ennemis. Vous avez des aristocrates dans les sections: chassez-les. Vous +avez la liberté à sauver: proclamez les droits de la liberté, et employez +toute votre énergie. Vous avez un peuple immense de sans-culottes, bien +purs, bien vigoureux; ils ne peuvent pas quitter leurs travaux: faites-les +payer par les riches. Vous avez une convention nationale; il est très +possible que les membres de cette convention ne soient pas également amis +de la liberté et de l'égalité, mais le plus grand nombre est décidé à +soutenir les droits du peuple et à sauver la république. La portion +gangrenée de la convention n'empêchera pas le peuple de combattre les +aristocrates. Croyez vous donc que la Montagne de la convention n'aura pas +assez de force pour contenir tous les partisans de Dumouriez, de +d'Orléans, de Cobourg? En vérité, vous ne pouvez pas le penser. + +«Si la liberté succombe, ce sera moins la faute des mandataires que du +souverain. Peuple, n'oubliez pas que votre destinée est dans vos mains; +vous devez sauver Paris et l'humanité; si vous ne le faites pas, vous êtes +coupable. + +«La Montagne a besoin du peuple; le peuple est appuyé sur la Montagne. On +cherche à vous effrayer de toutes les manières; on veut nous faire croire +que les départements méridionaux sont les ennemis des Jacobins. Je vous +déclare que Marseille est l'amie éternelle de la Montagne; qu'à Lyon les +patriotes ont remporté une victoire complète. + +«Je me résume et je demande, 1° que les sections lèvent une armée +suffisante pour former le noyau d'une armée révolutionnaire qui entraîne +tous les sans-culottes des départemens pour exterminer les rebelles; 2° +qu'on lève à Paris une armée de sans-culottes pour contenir +l'aristocratie; 3° que les intrigans dangereux, que tous les aristocrates +soient mis en état d'arrestation, que les sans-culottes soient payés aux +dépens du trésor public, qui sera alimenté par les riches, et que cette +mesure s'étende dans toute la république. + +«Je demande qu'il soit établi des forges sur toutes les places publiques. + +«Je demande que la commune de Paris alimente de tout son pouvoir le zèle +révolutionnaire du peuple de Paris. + +«Je demande que le tribunal révolutionnaire fasse son devoir, qu'il +punisse ceux qui, dans les derniers jours, ont blasphémé contre la +république. + +«Je demande que ce tribunal ne tarde pas à faire subir une punition +exemplaire à certains généraux pris en flagrant délit, et qui devraient +être jugés. + +«Je demande que les sections de Paris se réunissent à la commune de Paris, +et qu'elles balancent par leur influence les écrits perfides des +journalistes alimentés par les puissances étrangères. + +«En prenant toutes ces mesures, sans fournir aucun prétexte de dire que +vous avez violé les lois, vous donnerez l'impulsion aux départemens, qui +s'uniront à vous pour sauver la liberté.» + +(_Séance du dimanche 12 mai 1793._) + +_Robespierre_: «Je n'ai jamais pu concevoir comment, dans des momens +critiques, il se trouvait tant d'hommes pour faire des propositions qui +compromettent les amis de la liberté, tandis que personne n'appuie celles +qui tendent à sauver la république. Jusqu'à ce qu'on m'ait prouvé qu'il +n'est pas nécessaire d'armer les sans-culottes, qu'il n'est pas bon de les +payer pour monter la garde et assurer la tranquillité de Paris, jusqu'à ce +qu'on m'ait prouvé qu'il n'est pas bon de changer nos places en ateliers +pour fabriquer des armes, je croirai et je dirai que ceux qui, mettant ces +mesures à l'écart, ne vous proposent que des mesures partielles, quelque +violentes qu'elles soient, je dirai que ces hommes n'entendent rien au +moyen de sauver la patrie; car ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les +mesures qui ne compromettent pas la société, qu'on doit avoir recours aux +moyens extrêmes; encore ces moyens ne doivent-ils pas être proposés au +sein d'une société qui doit être sage et politique. Ce n'est pas un +moment, d'effervescence passagère qui doit sauver la patrie. Nous avons +pour ennemis les hommes les plus fins, les plus souples, qui ont à leur +disposition tous les trésors de la république. + +«Les mesures que l'on a proposées n'ont et ne pourront avoir aucun +résultat; elles n'ont servi qu'à alimenter la calomnie, elles n'ont servi +qu'à fournir des prétextes aux journalistes de nous représenter sous les +couleurs les plus odieuses. + +«Lorsqu'on néglige les premiers moyens que la raison indique, et sans +lesquels le salut public ne peut être opéré, il est évident qu'on n'est +point dans la route. Je n'en dirai pas davantage; mais je déclare que je +proteste contre tous les moyens qui ne tendent qu'à compromettre la +société sans contribuer au salut public. Voilà ma profession de foi: le +peuple sera toujours en état de terrasser l'aristocratie; il suffit que la +société ne fasse aucune faute grossière. + +«Quand je vois qu'on cherche à faire inutilement des ennemis à la société, +à encourager les scélérats qui veulent la détruire, je suis tenté de +croire qu'on est aveugle ou malintentionné. + +«Je propose à la société de s'arrêter aux mesures que j'ai proposées, et +je regarde comme très-coupables les hommes qui ne les font pas exécuter. +Comment peut-on se refuser à ces mesures? comment n'en sent-on pas la +nécessité? et, si on la sent, pourquoi balance-t-on à les appuyer et à les +faire adopter? Je proposerai à la société d'entendre une discussion sur +les principes de constitution qu'on prépare à la France; car il faut bien +embrasser tous les plans de nos ennemis. Si la société peut démontrer le +machiavélisme de nos ennemis, elle n'aura pas perdu son temps. Je demande +donc que, écartant les propositions déplacées, la société me permette de +lui lire mon travail sur la constitution.» + +(_Séance du dimanche 26 mai 1793._) + +_Robespierre:_ «Je vous disais que le peuple doit se reposer sur sa force; +mais, quand le peuple est opprimé, quand il ne lui reste plus que +lui-même, celui-là serait un lâche qui ne lui dirait pas de se lever. +C'est quand toutes les lois sont violées, c'est quand le despotisme est à +son comble, c'est quand on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, que +le peuple doit s'insurger. Ce moment est arrivé: nos ennemis oppriment +ouvertement les patriotes; ils veulent, au nom de la loi, replonger le +peuple dans la misère et dans l'esclavage. Je ne serai jamais l'ami de ces +hommes corrompus, quelques trésors qu'ils m'offrent. J'aime mieux mourir +avec les républicains, que de triompher avec ces scélérats. (_Applaudi_.) + +«Je ne connais pour un peuple que deux manières d'exister: ou bien qu'il +se gouverne lui-même, ou bien qu'il confie ce soin à des mandataires. +Nous, députés républicains, nous voulons établir le gouvernement du +peuple, par ses mandataires, avec la responsabilité; c'est à ces principes +que nous rapportons nos opinions, mais le plus souvent on ne veut pas nous +entendre. Un signal rapide, donné par le président, nous dépouille du +droit de suffrage. Je crois que la souveraineté du peuple est violée, +lorsque ses mandataires donnent à leurs créatures les places qui +appartiennent au peuple. D'après ces principes, je suis douloureusement +affecté....» + +L'orateur est interrompu par l'annonce d'une députation. (_Tumulte_). + +«Je vais, s'écrie Robespierre, continuer de parler, non pas pour ceux qui +m'interrompent, mais pour les républicains. + +«J'exhorte chaque citoyen à conserver le sentiment de ses droits; je +l'invite à compter sur sa force et sur celle de toute la nation; j'invite +le peuple à se mettre, dans la convention nationale, en insurrection +contre tous les députés corrompus. (_Applaudi_.) Je déclare qu'ayant reçu +du peuple le droit de défendre ses droits, je regarde comme mon oppresseur +celui qui m'interrompt, ou qui me refuse la parole, et je déclare que, moi +seul, je me mets en insurrection contre le président, et contre tous les +membres qui siègent dans la convention. (_Applaudi._) Lorsqu'on affectera +un mépris coupable pour les sans-culottes, je déclare que je me mets en +insurrection contre les députés corrompus. J'invite tous les députés +montagnards à se rallier et à combattre l'aristocratie, et je dis qu'il +n'y a pour eux qu'une alternative: ou de résister de toutes leurs forces, +de tout leur pouvoir, aux efforts de l'intrigue, ou de donner leur +démission. + +«Il faut en même temps que le peuple français connaisse ses droits; car +les députés fidèles ne peuvent rien sans la parole. + +«Si la trahison appelle les ennemis étrangers dans le sein de la France; +si, lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la foudre qui doit +exterminer les tyrans et leurs satellites, nous voyons l'ennemi approcher +de nos murs, alors je déclare que je punirai moi-même les traîtres, et je +promets de regarder tout conspirateur comme mon ennemi, et de le traiter +comme tel.» (_Applaudi_.) + + +FIN DE LA NOTE ET DES PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME QUATRIÈME. + + + +CHAPITRE VII. + + +Suite de nos revers militaires; défaite de Nerwinde.--Premières +négociations de Dumouriez avec l'ennemi; ses projets de contre-révolution; +il traite avec l'ennemi.--Évacuation de la Belgique.--Premiers troubles de +l'Ouest; mouvemens insurrectionnels dans la Vendée.--Décrets +révolutionnaires. Désarmement des _suspects_.--Entretien de Dumouriez avec +des émissaires des jacobins. Il fait arrêter et livre aux Autrichiens les +commissaires de la convention.--Décret contre les Bourbons.--Mise en +arrestation du duc d'Orléans et de sa famille.--Dumouriez, abandonné de +son armée après sa trahison, se réfugie dans le camp des Impériaux; +opinion sur ce général. Changements dans les commandements des armées du +Nord et du Rhin. Bouchotte est nommé ministre de la guerre à la place de +Beurnonville destitué. + + + +CHAPITRE VIII. + + +Etablissement du _comité de salut public_.--L'irritation des partis +augmente à Paris. Réunion démagogique de l'Évêché; projets de pétitions +incendiaires.--Renouvellement de la lutte entre les deux côtés de +l'assemblée.--Discours et accusation de Robespierre contre les complices +de Dumouriez et les girondins.--Réponse de Vergniaud.--Marat est décrété +d'accusation et envoyé devant le tribunal révolutionnaire.--Pétition des +sections de Paris demandant l'expulsion de vingt-deux membres de la +Convention.--Résistance de la commune à l'autorité de l'assemblée. +Accroissement de ses pouvoirs.--Marat est acquitté et porté en triomphe. +--Etat des opinions et marche de la révolution dans les provinces. +Disposition des principales villes, Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen. +--Position particulière de la Bretagne et de la Vendée. Description de ces +pays; causes qui amenèrent et entretinrent la guerre civile. Premiers +succès des Vendéens, leurs principaux chefs. + + + +CHAPITRE IX. + + +Levée d'une armée parisienne de 12,000 hommes; emprunt forcé; nouvelles +mesures révolutionnaires contre les suspects.--Effervescence croissante +des jacobins à la suite des troubles des départements.--Custine est nommé +général en chef de l'armée du Nord.--Accusations et menaces des jacobins; +violente lutte des deux côtés de la convention.--Formation d'une +commission de douze membres, destinée à examiner les actes de la commune. +--Assemblée insurrectionnelle à la mairie. Motions et complots contre la +majorité de la convention et contre la vie des députés girondins; mêmes +projets dans le club des Cordeliers.--La convention prend des mesures pour +sa sûreté.--Arrestation d'Hébert, substitut du procureur de la commune. +--Pétitions impérieuses de la commune.--Tumulte et scènes de désordres +dans toutes les sections.--Evénements principaux des 28, 29 et 30 mai +1793. Dernières luttes des montagnards et des girondins.--Journées du 31 +mai et du 2 juin. Détails et circonstances de l'insurrection dite du 31 +mai.--Vingt-neuf représentants girondins sont mis en arrestation. +--Caractère et résultats politiques de cette journée. Coup d'oeil sur la +marche de la révolution. Jugement sur les girondins. + + + +CHAPITRE X. + + +Projets des jacobins après le 31 mai.--Renouvellement des comités et du +ministère.--Dispositions des départemens après le 31 mai. Les girondins +proscrits vont les soulever contre la convention.--Décrets de la +convention contre les départemens insurgés.--Assemblées et armées +insurrectionnelles en Bretagne et en Normandie.--Evènemens militaires sur +le Rhin et au Nord. Envahissement des frontières de l'Est par les +coalisés; retraite de Custine. Siège de Mayence par les Prussiens. Echecs +de l'armée des Alpes. Situation de l'armée des Pyrénées.--Les Vendéens +s'emparent de Fontenay et de Saumur.--Dangers imminens de la république à +l'intérieur et à l'extérieur.--Travaux administratifs de la convention; +constitution de 1793.--Echecs des insurgés fédéralistes à Evreux.--Défaite +des Vendéens devant Nantes.--Victoire contre les Espagnols dans le +Roussillon.--Marat est assassiné par Charlotte Corday; honneurs funèbres +rendus à sa mémoire; jugement et exécution de Charlotte Corday. + + + +CHAPITRE XI. + + +Distribution des partis depuis le 31 mai, dans la convention, dans le +comité de salut public et la commune.--Divisions dans la _Montagne_. +--Discrédit de Danton.--Politique de Robespierre.--Evènements en Vendée. +Défaite de Westermann à Châtillon, et du général Labarolière à Vihiers. +--Siège et prise de Mayence par les Prussiens et les Autrichiens.--Prise +de Valenciennes.--Dangers extrêmes de la république en août 1793.--Etat +financier.--Discrédit des assignats.--Etablissement du _maximum_. +--Détresse publique.--Agiotage. + + + +CHAPITRE XII. + + +Arrivée et réception à Paris des commissaires des assemblées primaires. +--Retraite du camp de César par l'armée du Nord.--Fête de l'anniversaire +du 10 août, et inauguration de la constitution de 1793.--Mesures +extraordinaires de salut public. Décret ordonnant la levée en masse. +--Moyens employés pour en assurer l'exécution.--Institution du +_Grand-Livre_; nouvelle organisation de la dette publique.--Emprunt forcé. +--Détails sur les opérations financières à cette époque.--Nouveaux décrets +sur le _maximum_.--Décrets contre la Vendée, contre les étrangers et +contre les Bourbons. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, IV +by Adolphe Thiers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RéVOLUTION *** + +***** This file should be named 10678-8.txt or 10678-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/7/10678/ + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Renald Levesque and PG +Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously +made available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10678-8.zip b/old/10678-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a0f4b86 --- /dev/null +++ b/old/10678-8.zip |
