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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, IV
+by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de la Révolution française, IV
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: August 24, 2020 [EBook #10678]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RéVOLUTION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Renald Levesque and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
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+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+PAR M.A. THIERS
+
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+
+
+TOME QUATRIÈME
+
+
+
+CONVENTION NATIONALE.
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+SUITE DE NOS REVERS MILITAIRES; DÉFAITE DE NERWINDE.--PREMIÈRES
+NÉGOCIATIONS DE DUMOURIEZ AVEC L'ENNEMI.--SES PROJETS DE CONTRE-ÉVOLUTION;
+IL TRAITE AVEC L'ENNEMI.--ÉVACUATION DE LA BELGIQUE.--PREMIERS TROUBLES DE
+L'OUEST; MOUVEMENTS INSURRECTIONNELS DANS LA VENDÉE.--DÉCRETS
+RÉVOLUTIONNAIRES.--DÉSARMEMENT DES _suspects_.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ
+AVEC DES ÉMISSAIRES DES JACOBINS.--IL FAIT ARRÊTER ET LIVRE AUX
+AUTRICHIENS LES COMMISSAIRES DE LA CONVENTION.--DÉCRET CONTRE LES
+BOURBONS.--MISE EN ARRESTATION DU DUC D'ORLÉANS ET DE SA FAMILLE.
+--DUMOURIEZ, ABANDONNÉ DE SON ARMÉE APRÈS SA TRAHISON, SE RÉFUGIE DANS LE
+CAMP DES IMPÉRIAUX; OPINION SUR CE GÉNÉRAL.--CHANGEMENTS DANS LES
+COMMANDEMENTS DES ARMÉES DU NORD ET DU RHIN.--BOUCHOTTE EST NOMMÉ MINISTRE
+DE LA GUERRE À LA PLACE DE BEURNONVILLE DESTITUÉ.
+
+
+On a vu, dans le précédent chapitre, dans quel état d'exaspération se
+trouvaient les partis de l'intérieur, et les mesures extraordinaires que
+le gouvernement révolutionnaire avait prises pour résister à la coalition
+étrangère et aux factions du dedans. C'est au milieu de ces circonstances,
+de plus en plus imminentes, que Dumouriez, revenu de Hollande, rejoignit
+son armée à Louvain. Nous l'avons vu déployant son autorité contre les
+commissaires du pouvoir exécutif, et repoussant de toutes ses forces le
+jacobinisme qui tâchait de s'introduire en Belgique. A toutes ces
+démarches il en ajouta une plus hardie encore, et qui devait le conduire à
+la même fin que Lafayette. Il écrivit, le 12 mars, une lettre à la
+convention, dans laquelle, revenant sur la désorganisation des armées
+opérée par Pache et les jacobins, sur le décret du 15 décembre, sur les
+vexations exercées contre les Belges, il imputait tous les maux présens à
+l'esprit désorganisateur qui se répandait de Paris sur la France, et de la
+France dans les pays affranchis par nos armées. Cette lettre, pleine
+d'expressions audacieuses, et surtout de remontrances, qu'il n'appartenait
+pas à un général de faire, arriva au comité de sûreté générale, au moment
+même où de si nombreuses accusations s'élevaient contre Dumouriez, et où
+l'on faisait de continuels efforts pour lui conserver la faveur populaire,
+et l'attacher lui-même à la république. Cette lettre fut tenue secrète, et
+sur-le-champ on lui envoya Danton pour l'engager à la rétracter.
+
+Dumouriez rallia son armée en avant de Louvain, ramena ses colonnes
+dispersées, jeta un corps vers sa droite pour garder la Campine, et pour
+lier ses opérations avec les derrières de l'armée hasardée en Hollande.
+Aussitôt après, il se décida à reprendre l'offensive pour rendre la
+confiance à ses soldats. Le prince de Cobourg, après s'être emparé du
+cours de la Meuse depuis Liége jusqu'à Maëstrich, et s'être porté au-delà
+jusqu'à Saint-Tron, avait fait occuper Tirlemont par un corps avancé.
+Dumouriez fit reprendre cette ville; et, voyant que l'ennemi n'avait pas
+songé à garder la position importante de Goidsenhoven, laquelle domine
+tout le terrain entre les deux Gettes, il y dirigea quelques bataillons,
+qui s'y établirent sans difficulté. Le lendemain, 16 mars, l'ennemi voulut
+recouvrer cette position perdue, et l'attaqua avec une grande vigueur.
+Dumouriez, qui s'y attendait, la fit soutenir, et s'attacha à ranimer ses
+troupes par ce combat. Les Impériaux repoussés, après avoir perdu sept à
+huit cents hommes, repassèrent la petite Gette et allèrent se poster entre
+les villages de Neerlanden, Landen, Nerwinden, Overwinden et Racour. Les
+Français, encouragés par cet avantage, se placèrent de leur côté en avant
+de Tirlemont et dans plusieurs villages situés à la gauche de la petite
+Gette, devenue la ligne de séparation des deux armées.
+
+Dumouriez résolut dès lors de donner une grande bataille, et cette pensée
+était aussi sage que hardie. La guerre méthodique ne convenait pas à ses
+troupes peu disciplinées encore. Il fallait redonner de l'éclat à nos
+armes, rassurer la convention, s'attacher les Belges, ramener l'ennemi
+au-delà de la Meuse, le fixer là pour un temps, ensuite voler de nouveau
+en Hollande, pénétrer dans une capitale de la coalition, et y porter la
+révolution. A ces projets Dumouriez ajoutait encore, dit-il, le
+rétablissement de la constitution de 1791, et le renversement des
+démagogues, avec le secours des Hollandais et de son armée. Mais cette
+addition était une folie, ici comme au moment où il était sur le Moerdik:
+ce qu'il y avait de sage, de possible et de vrai dans son plan, c'était de
+recouvrer son influence, de rétablir nos armes, et d'être rendu à ses
+projets militaires par une bataille gagnée. L'ardeur renaissante de son
+armée, sa position militaire, tout lui donnait une espérance fondée de
+succès; d'ailleurs il fallait beaucoup hasarder dans sa situation, et il
+ne devait pas hésiter.
+
+Notre armée s'étendait sur un front de deux lieues, et bordait la petite
+Gette, de Neer-Heylissem à Leaw. Dumouriez résolut d'opérer un mouvement
+de conversion, qui ramènerait l'ennemi entre Leaw et Saint-Tron. Sa gauche
+étant appuyée à Leaw comme sur un pivot, sa droite devait tourner par
+Neer-Heylissem, Racour et Landen, et obliger les Autrichiens à reculer
+devant elle jusqu'à Saint-Tron. Pour cela il fallait traverser la petite
+Gette, franchir ses rives escarpées, prendre Leaw, Orsmaël, Neerwinden,
+Overwinden et Racour. Ces trois derniers villages, faisant face à notre
+droite, qui devait les parcourir dans son mouvement de conversion,
+formaient le principal point d'attaque. Dumouriez, divisant sa droite en
+trois colonnes aux ordres de Valence, leur enjoignit de passer la Gette au
+pont de Neer-Heylissem: l'une devait déborder l'ennemi, l'autre prendre
+vivement la tombe élevée de Middelwinden, foudroyer de cette hauteur le
+village d'Overwinden et s'en emparer, la troisième attaquer le village de
+Neerwinden par sa droite. Le centre, confié au duc de Chartres, et composé
+de deux colonnes, avait ordre de passer au pont d'Esemaël, de traverser
+Laer, et d'attaquer de front Neerwinden, déjà menacé sur son premier flanc
+par la troisième colonne. Enfin, la gauche, aux ordres de Miranda, devait
+se diviser en deux et trois colonnes, occuper Leaw et Orsmaël, et s'y
+maintenir, tandis que le centre et la droite, marchant en avant après la
+victoire, opéreraient le mouvement de conversion, qui était le but de
+la bataille.
+
+Ces dispositions furent arrêtées le 17 mars au soir. Le lendemain 18, dès
+neuf heures du matin, toute l'armée s'ébranla avec ordre et ardeur. La
+Gette fut traversée sur tous les points. Miranda fit occuper Leaw par
+Champmorin, il s'empara lui-même d'Orsmaël, et engagea une canonnade avec
+l'ennemi, qui s'était retiré sur les hauteurs de Halle, et s'y était
+fortement retranché. Le but se trouvait atteint sur ce point. Au centre et
+à droite, le mouvement s'opéra à la même heure, les deux parties de
+l'armée traversèrent Elissem, Esemaël, Neer-Heylissem, et, malgré un feu
+meurtrier, franchirent avec beaucoup de courage les hauteurs escarpées qui
+bordaient la Gette. La colonne de l'extrême droite traversa Racour,
+déborda dans la plaine, et au lieu de s'y étendre, comme elle en avait
+l'ordre, commit la faute de se replier sur Overwinden pour chercher
+l'ennemi. La seconde colonne de la droite, après avoir été retardée dans
+sa marche, se lança avec une impétuosité héroïque sur la tombe élevée de
+Middelwinden, et en chassa les impériaux; mais au lieu de s'y établir
+fortement, elle ne fit que la traverser, et s'empara d'Overwinden. La
+troisième colonne entra dans Neerwinden, et commit une autre faute par
+l'effet d'un malentendu, celle de s'étendre trop tôt hors du village, et
+de s'exposer par là à en être expulsée par un retour des Impériaux.
+L'armée française touchait cependant à son but; mais le prince de Cobourg
+ayant d'abord commis la faute de ne pas attaquer nos troupes à l'instant
+où elles traversaient la Gette, et gravissaient ses bords escarpés, la
+réparait en donnant un ordre général de reprendre les positions
+abandonnées. Des forces supérieures étaient portées sur notre gauche
+contre Miranda. Clerfayt, profitant de ce que la première colonne n'avait
+pas persisté à le déborder, de ce que la seconde ne s'était pas établie
+sur la tombe de Middelwinden, de ce que la troisième et les deux composant
+le centre s'étaient accumulées confusément dans Neerwinden, traversait la
+plaine de Landen, reprenait Racour, la tombe de Middelwinden, Overwinden
+et Neerwinden. Dans ce moment, les Français étaient dans une position
+désastreuse. Chassés de tous les points qu'ils avaient occupés, rejetés
+sur le penchant des hauteurs, débordes par leur droite, foudroyés sur leur
+front par une artillerie supérieure, menacés par deux corps de cavalerie,
+et ayant une rivière à dos, ils pouvaient être détruits, et l'auraient été
+certainement si l'ennemi, au lieu de porter la plus grande partie de ses
+forces sur leur gauche, eût poussé plus vivement leur centre et leur
+droite. Dumouriez, accourant alors sur ce point menacé, rallie ses
+colonnes, fait reprendre la tombe de Middelwinden, et marche lui-même sur
+Neerwinden, déjà pris deux fois par les Français, et repris deux fois
+aussi par les Impériaux. Dumouriez y rentre pour la troisième fois, après
+un horrible carnage. Ce malheureux village était encombré d'hommes et de
+chevaux, et dans la confusion de l'attaque, nos troupes s'y étaient
+accumulées et débandées. Dumouriez, sentant le danger, abandonne ce champ
+embarrassé de débris humains, et recompose ses colonnes à quelque distance
+du village. Là, il s'entoure d'artillerie, et se dispose à se maintenir
+sur ce champ de bataille. Dans ce moment, deux colonnes de cavalerie
+fondent sur lui; l'une de Neerwinden, l'autre d'Overwinden. Valence
+prévient la première à la tête de la cavalerie française, la charge
+impétueusement, la repousse, et, couvert de glorieuses blessures, est
+obligé de céder son commandement au duc de Chartres. Le général Thouvenot
+reçoit la seconde avec calme, la laisse s'engager au sein de notre
+infanterie, dont il fait ouvrir les rangs, puis il ordonne tout à coup une
+double décharge de mitraille et de mousqueterie, qui, faite à bout
+portant, accable la cavalerie impériale et la détruit presque entièrement.
+Dumouriez reste ainsi maître du champ de bataille, et s'y établit pour
+achever le lendemain son mouvement de conversion.
+
+La journée avait été sanglante; mais le plus difficile semblait exécuté.
+La gauche, établie dès le matin à Leaw et Orsmaël, devait n'avoir plus
+rien à faire, et le feu ayant cessé à deux heures après midi, Dumouriez
+croyait qu'elle avait conservé son terrain. Il se regardait comme
+victorieux, puisqu'il occupait tout le champ de bataille. Cependant la
+nuit approchait, la droite et le centre allumaient leurs feux, et aucun
+officier n'était venu apprendre à Dumouriez, de la part de Miranda, ce qui
+se passait sur son flanc gauche. Alors il conçoit des doutes, et bientôt
+des inquiétudes. Il part à cheval avec deux officiers et deux domestiques,
+et trouve le village de Laer abandonné par Dampierre, qui commandait sous
+le duc de Chartres l'une des deux colonnes du centre. Dumouriez apprend là
+que la gauche, entièrement débandée, avait repassé la Gette, et avait fui
+jusqu'à Tirlemont; et que Dampierre, se voyant alors découvert, s'était
+reporté en arrière, au poste qu'il occupait le matin avant la bataille. Il
+part aussitôt ventre à terre, accompagné de ses deux domestiques et de ses
+deux officiers, manque d'être pris par les hulans autrichiens, arrive vers
+minuit à Tirlemont, et trouve Miranda qui s'était replié à deux lieues du
+champ de bataille, et que Valence, transporté là par suite de ses
+blessures, engageait vainement à se reporter en avant. Miranda, entré à
+Orsmaël dès le matin, avait été attaqué au moment où les Impériaux
+reprenaient toutes leurs positions. La plus grande partie des forces de
+l'ennemi avait porté sur son aile, qui formée en partie des volontaires
+nationaux, s'était débandée et avait fui jusqu'à Tirlemont. Miranda,
+entraîné, n'avait eu ni le temps ni la force de rallier ses soldats,
+quoique Miacsinsky fût venu à son secours avec un corps de troupes
+fraîches; il ne songea même pas à en faire prévenir le général en chef.
+Quant à Champmorin, placé à Leaw avec la dernière colonne, il s'y était
+maintenu jusqu'au soir, et n'avait songé à rentrer à Bingen, son point de
+départ, que vers la fin de la journée.
+
+L'armée française se trouva ainsi détachée, partie en arrière de la Gette,
+partie en avant; et si l'ennemi, moins intimidé par une action aussi
+opiniâtre, eût voulu pousser ses avantages, il pouvait couper notre ligne,
+anéantir notre droite campée à Neerwinden, et mettre en fuite la gauche
+déjà repliée. Dumouriez, sans s'épouvanter, se décide froidement à la
+retraite, et dès le lendemain matin il se prépare à l'exécuter. Pour cela,
+il s'empare de l'aile de Miranda, tâche de lui rendre quelque courage, et
+veut la reporter en avant pour arrêter l'ennemi sur la gauche de la ligne,
+tandis que le centre et la droite, faisant leur retraite, essaieront de
+repasser la Gette. Mais cette portion de l'armée, abattue par sa défaite
+de la veille, n'avance qu'avec peine. Heureusement Dampierre, qui avait
+repassé la Gette le jour même avec une colonne du centre, appuie le
+mouvement de Dumouriez, et se conduit avec autant d'intelligence que de
+courage. Dumouriez, toujours au milieu de ses bataillons, les soutient, et
+veut les conduire sur la hauteur de Wommersem, qu'ils avaient occupée la
+veille avant le commencement de la bataille. Les Autrichiens y avaient
+placé des batteries, et faisaient de ce point un feu meurtrier. Dumouriez
+se met à la tête de ces soldats abattus, leur fait sentir qu'il vaut mieux
+tenter l'attaque que de recevoir un feu continu, qu'ils en seront quittes
+pour une charge, bien moins meurtrière pour eux que cette froide
+immobilité en présence d'une artillerie foudroyante. Deux fois il les
+ébranle, et deux fois, comme découragés par le souvenir de la veille, ils
+s'arrêtent; et tandis qu'ils supportent avec une constance héroïque le feu
+Des hauteurs de Wommersem, il n'ont pas le courage beaucoup plus facile de
+charger à la baïonnette. Dans cet instant un boulet emporte le cheval de
+Dumouriez: il est renversé et couvert de terre. Ses soldats épouvantés
+sont prêts à fuir à cette vue, mais il se relève avec une extrême
+promptitude, remonte à cheval, et continue à les maintenir sur le champ de
+bataille.
+
+Pendant ce temps, le duc de Chartres opérait la retraite de la droite et
+de la moitié du centre. Conduisant ses quatre colonnes avec autant
+d'intrépidité que d'intelligence, il se retire froidement en présence d'un
+ennemi formidable, et traverse les trois ponts de la Gette sans avoir été
+entamé. Dumouriez replie alors son aile gauche, ainsi que la colonne de
+Dampierre, et rentre dans les positions de la veille, en présence d'un
+ennemi saisi d'admiration pour sa belle retraite. Le 19, l'armée se
+trouvait, comme le 17, entre Hackenhoven et Goidsenhoven, mais avec une
+perte de quatre mille morts, avec une désertion de plus de dix mille
+fuyards, qui couraient déjà vers l'intérieur, et avec le découragement
+d'une bataille perdue.
+
+Dumouriez, dévoré de chagrins, agité de sentimens contraires, songeait
+tantôt à se battre à outrance contre les Autrichiens, tantôt à détruire la
+faction des jacobins, auxquels il attribuait la désorganisation et les
+revers de son armée. Dans les accès de sa violente humeur, il parlait tout
+haut contre la tyrannie de Paris, et ses propos, répétés par son
+état-major, circulaient dans toute l'armée. Néanmoins, quoique livré à un
+singulier désordre d'esprit, il ne perdit pas le sang-froid nécessaire
+dans une retraite, et il fit les meilleures dispositions pour occuper
+long-temps la Belgique par les places fortes, s'il était obligé de
+l'évacuer avec ses armées. En conséquence il ordonna au général d'Harville
+de jeter une forte garnison dans le château de Namur, et de s'y maintenir
+avec une division. Il envoya le général Ruault à Anvers pour recueillir
+les vingt mille hommes de l'expédition de Hollande, et garder l'Escaut,
+Tandis que de bonnes garnisons occuperaient Breda et Gertruydenberg. Son
+but était de former ainsi un demi-cercle de places fortes, passant par
+Namur, Mons, Tournay, Courtray, Anvers, Breda et Gertruydenberg; de se
+placer au centre de ce demi-cercle, et d'y attendre les renforts
+nécessaires pour agir plus énergiquement. Le 22, il livra, devant Louvain,
+un combat de position aux Impériaux, qui fut aussi grave que celui de
+Goidsenhoven, et leur coûta autant de monde. Le soir, il eut une entrevue
+avec le colonel Mack, officier ennemi qui exerçait une grande influence
+sur les opérations des coalisés, par la réputation dont il jouissait en
+Allemagne. Ils convinrent de ne plus livrer de combats décisifs, de se
+suivre lentement et en bon ordre, pour épargner le sang des soldats et
+ménager les pays qui étaient le théâtre de la guerre. Cette espèce
+d'armistice, toute favorable aux Français, qui se seraient débandés s'ils
+avaient été attaqués vivement, convenait aussi parfaitement au timide
+système de la coalition, qui, après avoir recouvré la Meuse, ne voulait
+plus rien tenter de décisif avant la prise de Mayence. Telle fut la
+première négociation de Dumouriez avec l'ennemi. La politesse du colonel
+Mack, ses manières engageantes, purent disposer l'esprit si agité du
+général à recourir à des secours étrangers. Il commençait à ne plus
+apercevoir d'avenir dans la carrière où il se trouvait engagé: si quelques
+mois auparavant il prévoyait succès, gloire, influence, en commandant les
+armées françaises, et si cette espérance le rendait plus indulgent pour
+les violences révolutionnaires, aujourd'hui battu, dépopularisé,
+attribuant la désorganisation de son armée à ces mêmes violences, il
+voyait avec horreur des désordres qu'il avait pu autrefois ne considérer
+qu'avec indifférence. Élevé dans les cours, ayant vu de ses yeux quelle
+machine fortement organisée il fallait pour assurer la durée d'un état, il
+ne pouvait concevoir que des bourgeois soulevés pussent suffire à une
+opération aussi compliquée que celle du gouvernement. Dans une telle
+situation, si un général, administrateur et guerrier à la fois, tient la
+force dans ses mains, il est difficile que l'idée ne lui vienne pas de
+l'employer pour terminer des désordres qui épouvantent sa pensée et
+menacent même sa personne. Dumouriez était assez hardi pour concevoir une
+pareille idée; et, ne voyant plus d'avenir en servant la révolution par
+des victoires, il songea à s'en former un autre en ramenant cette
+révolution à la constitution de 1791, et en la réconciliant à ce prix avec
+toute l'Europe. Dans ce plan, il fallait un roi, et les hommes importaient
+assez peu à Dumouriez pour qu'il ne s'inquiétât pas beaucoup du choix. On
+lui reprocha alors de vouloir placer sur le trône la maison d'Orléans. Ce
+qui porta à le croire, c'est son affection pour le duc de Chartres, auquel
+il avait ménagé à l'armée le rôle le plus brillant. Mais cette preuve
+était fort insignifiante, car le jeune duc avait mérité tout ce qu'il
+avait obtenu, et d'ailleurs rien ne prouvait dans sa conduite un concert
+avec Dumouriez. Une autre considération persuada tous les esprits: c'est
+que, dans le moment, il n'y avait pas d'autre choix possible, si l'on
+voulait créer une dynastie nouvelle. Le fils du roi mort était trop jeune,
+et d'ailleurs le régicide n'admettait pas une réconciliation aussi prompte
+avec la dynastie. Les oncles étaient en état d'hostilité; et il ne restait
+que la branche d'Orléans, aussi compromise dans la révolution que les
+jacobins eux-mêmes, et seule capable d'écarter toutes les craintes des
+révolutionnaires. Si l'esprit agité de Dumouriez s'arrêta à un choix, il
+ne put en former d'autre alors, et ce fut cette nécessité qui le fit
+accuser de songer à mettre la famille d'Orléans sur le trône. Il le nia
+dans l'émigration; mais cette dénégation intéressée ne prouve rien; et il
+ne faut pas plus le croire sur ce point que sur la date antérieure qu'il a
+prétendu donner à ses desseins. Il a voulu dire en effet que son projet de
+résistance contre les jacobins était plus ancien, mais ce fait est faux.
+Ce n'est qu'alors, c'est-à-dire lorsque la carrière des succès lui fut
+fermée, qu'il songea à s'en ouvrir une autre. Dans ce projet, il entrait
+du ressentiment personnel, du chagrin de ses revers, enfin une indignation
+sincère, mais tardive, contre les désordres sans issue qu'il prévoyait
+maintenant sans aucune illusion.
+
+Le 22, il trouva à Louvain Danton et Lacroix qui venaient lui demander
+raison de la lettre écrite le 12 mars à la convention, et tenue secrète
+par le comité de sûreté générale. Danton, avec lequel il sympathisait,
+espérait le ramener à des sentimens plus calmes, et le rattacher à la
+cause commune. Mais Dumouriez traita les deux commissaires et Danton
+lui-même avec beaucoup d'humeur, et leur laissa découvrir les plus
+sinistres dispositions. Il se répandit en nouvelles plaintes contre la
+convention et les jacobins, et ne voulut pas rétracter sa lettre.
+Seulement il consentit à écrire deux mots, pour dire qu'il en donnerait
+plus tard l'explication. Danton et Lacroix partirent sans avoir rien pu
+obtenir, et le laissant dans la plus violente agitation.
+
+Le 23, après une résistance assez vive pendant toute la journée, plusieurs
+corps abandonnèrent leurs postes, et il fut obligé de quitter Louvain en
+désordre. Heureusement l'ennemi n'aperçut rien de ce mouvement, et n'en
+profita pas pour achever de jeter la confusion dans notre armée, en la
+poursuivant. Dumouriez sépara alors la troupe de ligne des volontaires, la
+réunit à l'artillerie, et en composa un corps d'élite de quinze mille
+Hommes, avec lequel il se plaça lui-même à l'arrière-garde. Là, se
+montrant au milieu de ses soldats, escarmouchant tous les jours avec eux,
+il parvint à donner à sa retraite une attitude plus ferme. Il fit évacuer
+Bruxelles avec beaucoup d'ordre, traversa cette ville le 25, et le 27 vint
+camper à Ath. Là, il eut de nouvelles conférences avec le colonel Mack, en
+fut traité avec beaucoup de délicatesse et d'égards; et cette entrevue,
+qui n'avait pour objet que de régler les détails de l'armistice, se
+changea bientôt en une négociation plus importante. Dumouriez confia tous
+ses ressentimens au colonel étranger, et lui découvrit ses projets de
+renverser la convention nationale. Ici, abusé par le ressentiment,
+s'exaltant sur l'idée d'une désorganisation générale, le sauveur de la
+France dans l'Argonne obscurcit sa gloire en traitant avec un ennemi dont
+l'ambition devait rendre toutes les intentions suspectes, et dont la
+puissance était alors la plus dangereuse pour nous. Il n'y a, comme nous
+l'avons déjà dit, qu'un choix pour l'homme de génie dans ces situations
+difficiles: ou se retirer et abdiquer toute influence, pour ne pas être
+complice d'un système qu'il désapprouve; ou s'isoler du mal qu'il ne peut
+empêcher, et faire une chose, une seule chose, toujours morale, toujours
+glorieuse, travailler à la défense de son pays.
+
+Dumouriez convint avec le colonel Mack qu'il y aurait une suspension
+d'armes entre les deux armées; que les Impériaux n'avanceraient pas sur
+Paris, pendant qu'il y marcherait lui-même, et que l'évacuation de la
+Belgique serait le prix de cette condescendance; il fut aussi stipulé que
+la place de Condé serait temporairement donnée en garantie, et que, dans
+le cas où Dumouriez aurait besoin des Autrichiens, ils seraient à ses
+ordres. Les places fortes devaient recevoir des garnisons composées d'une
+moitié d'impériaux et d'une moitié de Français, mais sous le commandement
+de chefs français, et à la paix toutes les places seraient rendues. Telles
+furent les coupables conventions faites par Dumouriez avec le prince de
+Cobourg, par l'intermédiaire du colonel Mack.
+
+On ne connaissait encore à Paris que la défaite de Neerwinden et
+l'évacuation successive de la Belgique. La perte d'une grande bataille,
+une retraite précipitée, concourant avec les nouvelles qu'on avait reçues
+de l'Ouest, y causèrent la plus grande agitation. Un complot avait été
+découvert à Rennes, et il paraissait tramé par les Anglais, les seigneurs
+bretons et les prêtres non assermentés. Déjà des mouvemens avaient éclaté
+dans l'Ouest, à l'occasion de la cherté des subsistances et de la menace
+de ne plus payer le culte; maintenant c'était dans le but avoué de
+défendre la cause de la monarchie absolue. Des rassemblemens de paysans,
+demandant le rétablissement du clergé et des Bourbons, s'étaient montrés
+aux environs de Rennes et de Nantes. Orléans était en pleine insurrection,
+et le représentant Bourdon avait manqué d'y être assassiné. Les révoltés
+s'élevaient déjà à plusieurs milliers d'hommes. Il ne fallait rien moins
+que des armées et des généraux pour les réduire. Les grandes villes
+dépêchaient leurs gardes nationales; le général Labourdonnaie avançait
+avec son corps, et tout annonçait une guerre civile des plus sanglantes.
+Ainsi, d'une part, nos armées se retiraient devant la coalition, de
+l'autre la Vendée se levait, et jamais la fermentation ordinairement
+produite par le danger n'avait dû être plus grande.
+
+A peu près à cette époque, et à la suite du 10 mars, on avait imaginé de
+réunir les chefs des deux opinions au comité de sûreté générale, pour
+qu'ils pussent s'y expliquer sur les motifs de leurs divisions. C'est
+Danton qui avait provoqué l'entrevue.
+
+Les querelles de tous les jours ne satisfaisaient point des haines qu'il
+n'avait pas, l'exposaient à une discussion de conduite qu'il redoutait,
+et arrêtaient l'oeuvre de la révolution qui lui était si chère. Il en
+désirait donc la fin. Il avait montré une grande bonne foi dans les
+différens entretiens, et s'il prenait l'initiative, s'il accusait les
+girondins, c'était pour écarter les reproches dont il aurait pu être
+l'objet. Les girondins, tels que Buzot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, avec
+leur délicatesse accoutumée, se justifiaient comme si l'accusation eût été
+sérieuse, et prêchaient un converti en argumentant avec Danton. Il n'en
+était pas de même avec Robespierre: on l'irritait en voulant le
+convaincre, et on cherchait à lui démontrer ses torts, comme si cette
+démonstration avait dû l'apaiser. Pour Marat, qui s'était cru nécessaire à
+ces conférences, personne n'avait daigné lui donner une explication, et
+ses amis mêmes, pour n'avoir pas à se justifier de cette alliance, ne lui
+adressaient jamais la parole. De pareilles conférences devaient aigrir
+plutôt que radoucir les chefs opposés: fussent-ils parvenus à se prouver
+réciproquement leurs torts, une telle démonstration ne les eût
+certainement pas conciliés. Les choses en étaient à ce point, lorsque les
+évènemens de la Belgique furent connus à Paris.
+
+Sur-le-champ on s'accusa de part et d'autre; on se reprocha de contribuer
+aux désastres publics, les uns en désorganisant le gouvernement, les
+autres en voulant ralentir son action. On demanda des explications sur la
+conduite de Dumouriez. On lut la lettre du 12 mars, qui avait été tenue
+secrète, et à cette lecture on s'écria que Dumouriez trahissait, que bien
+évidemment il tenait la conduite de Lafayette, et qu'à son exemple il
+commençait sa trahison par des lettres insolentes à l'assemblée. Une
+seconde lettre, écrite le 27 mars, et plus hardie que celle du 12, excita
+encore davantage les soupçons. De tous côtés on pressa Danton d'expliquer
+ce qu'il savait de Dumouriez. Personne n'ignorait que ces deux hommes
+avaient du goût l'un pour l'autre, que Danton avait insisté pour tenir
+secrète la lettre du 12 mars, et qu'il était parti pour en obtenir la
+rétractation. On disait même qu'ils avaient malversé ensemble dans la
+riche Belgique. Aux Jacobins, dans le comité de défense générale, dans
+l'assemblée, on somma Danton de s'expliquer. Celui-ci, embarrassé des
+soupçons des girondins et des doutes des montagnards eux-mêmes, éprouva
+pour la première fois quelque peine à répondre. Il dit que les grands
+talens de Dumouriez avaient paru mériter des ménagemens; qu'on avait cru
+convenable de le voir, avant de le dénoncer, afin de lui faire sentir ses
+torts, et le ramener, s'il était possible, à de meilleurs sentimens; que
+jusqu'ici les commissaires n'avaient vu dans sa conduite que l'effet de
+mauvaises suggestions, et surtout le chagrin de ses derniers revers; mais
+qu'ils avaient cru, et qu'ils croyaient encore, pouvoir conserver ses
+talens à la république.
+
+Robespierre dit que, s'il en était ainsi, il ne fallait pas le ménager, et
+qu'il était inutile de garder tant de mesure avec lui. Il renouvela en
+outre la motion que Louvet avait faite contre les Bourbons restés en
+France, c'est-à-dire contre les membres de la famille d'Orléans; et il
+parut étrange que Robespierre, qui, en janvier, les avait si fortement
+défendus contre les girondins, les attaquât maintenant avec tant de
+fureur. Mais son âme soupçonneuse avait tout de suite supposé de sinistres
+complots. Il s'était dit: Un ancien prince du sang ne peut se résigner à
+son nouvel état, et bien qu'il s'appelle _Égalité_, son sacrifice ne peut
+être sincère; il conspire donc, et en effet tous nos généraux lui
+appartiennent: Biron, qui commande aux Alpes, est son intime; Valence,
+général de l'armée des Ardennes, est gendre de son confident Sillery; ses
+deux fils occupent le premier rang dans l'armée de la Belgique; Dumouriez
+enfin leur est ouvertement dévoué, et il les élève avec un soin
+particulier: les girondins ont attaqué en janvier la famille d'Orléans;
+mais c'est une feinte de leur part qui n'avait d'autre but que d'écarter
+tout soupçon de connivence: Brissot, ami de Sillery, est l'intermédiaire
+de la conspiration: voilà le complot découvert; le trône est relevé et la
+France perdue, si on ne s'empresse de proscrire les conjurés. Telles
+étaient les conjectures de Robespierre; et, ce qu'il y a de plus effrayant
+dans cette manière de raisonner, c'est que Robespierre, inspiré par la
+haine, croyait à ses calomnies. La Montagne étonnée repoussa sa
+proposition. «Donnez donc des preuves, lui disaient ceux qui étaient assis
+à ses côtés.--Des preuves, répondait-il, des preuves! je n'en ai pas, mais
+j'ai la _conviction morale!_»
+
+Sur-le-champ on songea, comme on le faisait toujours dans les momens de
+danger, à accélérer l'action du pouvoir exécutif et celle des tribunaux,
+pour se garantir à la fois de ce qu'on appelait l'ennemi extérieur et
+intérieur.
+
+On fit donc partir à l'instant même les commissaires nommés pour le
+recrutement, et on examina la question de savoir si la convention ne
+devait pas _prendre une plus grande part à l'exécution des lois_. La
+manière dont le pouvoir exécutif était organisé paraissait insuffisante.
+Des ministres placés hors de l'assemblée, agissant de leur chef et sous sa
+surveillance très éloignée, un comité chargé de faire des rapports sur
+toutes les mesures de sûreté générale, toutes ces autorités se contrôlant
+les unes les autres, délibérant éternellement sans agir, paraissaient très
+au-dessous de l'immense tâche qu'elles avaient à remplir. D'ailleurs ce
+ministère, ces comités, étaient composés de membres suspects, parce qu'ils
+étaient modérés; et dans ce temps où la promptitude, la force, étaient des
+conditions indispensables de succès, toute lenteur, toute modération était
+suspecte de conspiration. On songea donc à établir un comité qui réunirait
+à la fois les fonctions du comité diplomatique, du comité militaire, du
+comité de sûreté générale, qui pourrait au besoin ordonner et agir de son
+chef, et arrêter ou suppléer l'action ministérielle. Divers projets
+d'organisation furent présentés pour remplir cet objet, et confiés à une
+commission chargée de les discuter. Immédiatement après, on s'occupa des
+moyens d'atteindre l'ennemi intérieur, c'est-à-dire _les aristocrates, les
+traîtres_, dont on se disait entouré. La France, s'écriait-on, est pleine
+de prêtres réfractaires, de nobles, de leurs anciennes créatures, de leurs
+anciens domestiques, et cette clientèle, encore considérable, nous
+entoure, nous trahit, et nous menace aussi dangereusement que les
+baïonnettes ennemies. Il faut les découvrir, les signaler, et les entourer
+d'une lumière qui les empêche d'agir. Les jacobins avaient donc proposé,
+et la convention avait décrété que, d'après une coutume empruntée à la
+Chine, le nom de toutes les personnes habitant une maison serait inscrit
+sur leurs portes[1].
+
+[Note 1: Décret du 29 mars.]
+
+On avait ensuite ordonné le désarmement de tous les citoyens _suspects_,
+et on avait qualifié tels, les prêtres non assermentés, les nobles, les
+ci-devant seigneurs, les fonctionnaires destitués, etc. Le désarmement
+devait s'opérer par la voie des visites domiciliaires; et le seul
+adoucissement apporté à cette mesure fut que les visites ne pouvaient
+avoir lieu la nuit. Après s'être ainsi assuré le moyen de poursuivre et
+d'atteindre tous ceux qui donnaient le moindre ombrage, on avait enfin
+ajouté celui de les frapper de la manière la plus prompte, en installant
+le tribunal révolutionnaire. C'est sur la proposition de Danton que ce
+terrible instrument de la défiance révolutionnaire fut mis en exercice.
+Cet homme redoutable en avait compris l'abus, mais avait tout sacrifié au
+but. Il savait que frapper vite, c'est examiner moins attentivement;
+qu'examiner moins attentivement, c'est s'exposer à se tromper, surtout en
+temps de partis; et que se tromper, c'est commettre une atroce injustice.
+Mais, à ses yeux, la révolution était la société accélérant son action en
+toutes choses, en matière de justice, d'administration et de guerre. En
+temps calme, la société aime mieux, disait-il, laisser échapper le
+coupable que frapper l'innocent, parce que le coupable est peu dangereux,
+mais à mesure qu'il le devient davantage, elle tend davantage aussi à le
+saisir; et lorsqu'il devient si dangereux qu'il pourrait la faire périr,
+ou du moins quand elle le croit ainsi, elle frappe tout ce qui excite ses
+soupçons, et préfère alors atteindre un innocent que laisser échapper un
+coupable. Telle est la dictature, c'est-à-dire l'action violente dans
+les sociétés menacées; elle est rapide, arbitraire, fautive, mais
+irrésistible.
+
+Ainsi la concentration des pouvoirs dans la convention, l'installation du
+tribunal révolutionnaire, le commencement de l'inquisition contre les
+suspects, un redoublement de haine contre les députés qui résisteraient à
+ces moyens extraordinaires, furent le résultat de la bataille de Nerwinde,
+de la retraite de la Belgique, des menaces de Dumouriez, et des mouvements
+de la Vendée.
+
+L'humeur de Dumouriez s'était accrue avec ses revers. Il venait
+d'apprendre que l'armée de Hollande se retirait en désordre, abandonnait
+Anvers et l'Escaut, en laissant dans Breda et Gertruydenberg les deux
+garnisons françaises; que d'Harville n'avait pu garder le château de
+Namur, et se repliait sur Givet et Maubeuge; que Neuilly enfin, loin de
+pouvoir se maintenir à Mons, s'était vu obligé de se retirer sur Condé et
+Valenciennes, parce que sa division, au lieu de prendre position sur les
+hauteurs de Nimy, avait pillé les magasins et pris la fuite. Ainsi, par
+suite des désordres de cette armée, il voyait s'évanouir le projet de
+former en Belgique un demi-cercle de places fortes, qui aurait passé de
+Namur en Flandre et en Hollande, et au centre duquel il se serait placé
+pour agir avec plus d'avantage. Il n'avait bientôt plus rien à offrir en
+échange aux Impériaux, et il tombait sous leur dépendance en
+s'affaiblissant. Sa colère augmentait en approchant de la France, en
+voyant les désordres de plus près, et en entendant les cris qui
+s'élevaient contre lui. Déjà il ne se cachait plus; et ses paroles,
+proférées en présence de son état-major, et répétées dans l'armée,
+annonçaient les projets qui fermentaient dans sa tête. La soeur du duc
+d'Orléans et Mme de Sillery, fuyant les proscriptions qui les menaçaient,
+s'étaient rendues en Belgique pour chercher une protection auprès de leurs
+frères. Elles étaient à Ath, et ce fut un nouvel aliment donné aux
+soupçons.
+
+Trois envoyés jacobins, un nommé Dubuisson, réfugié de Bruxelles, Proly,
+fils naturel de Kaunitz, et Pereyra, juif portugais, se rendirent à Ath,
+sous le prétexte faux ou vrai d'une mission de Lebrun. Ils se
+transportèrent auprès du général en espions du gouvernement, et n'eurent
+aucune peine à découvrir des projets que Dumouriez ne cachait plus. Ils le
+trouvèrent entouré du général Valence et des fils d'Orléans, furent fort
+mal reçus, et entendirent les paroles les moins flatteuses pour les
+jacobins et la convention. Cependant le lendemain ils revinrent et
+obtinrent un entretien secret. Cette fois Dumouriez se décela entièrement:
+Il commença par leur dire qu'il était assez fort pour se battre devant et
+derrière; que la convention était composée de deux cents brigands et de
+Six cents imbéciles, et qu'il se moquait de ses décrets, qui bientôt
+n'auraient plus de valeur que dans la banlieue de Paris. «Quant au
+tribunal révolutionnaire, ajouta-t-il avec une indignation croissante, je
+saurai l'empêcher, et tant que j'aurai trois pouces de fer à mes côtés,
+cette horreur n'existera jamais.» Ensuite il s'emporta contre les
+volontaires, qu'il appelait des lâches; il dit qu'il ne voulait plus que
+des troupes de ligne, et qu'avec elles il irait mettre fin à tous les
+désordres de Paris. «Vous ne voulez donc pas de constitution? lui
+demandent alors les trois interlocuteurs.--La nouvelle constitution
+imaginée par Condorcet est trop sotte.--Et que mettrez-vous à la place?
+--L'ancienne de 1791, toute mauvaise qu'elle est.--Mais il faudra un roi,
+et le nom de Louis fait horreur.--Qu'il s'appelle Louis ou Jacques, peu
+importe.--Ou Philippe, reprend l'un des envoyés. Mais comment
+remplacerez-vous l'assemblée actuelle?» Dumouriez cherche un moment, puis
+ajoute: «Il y a des administrations locales, toutes choisies par la
+confiance de la nation; et les cinq cents présidens de districts seront
+les cinq cents représentans.--Mais avant leur réunion, qui aura
+l'initiative de cette révolution?--Les Mameluks, c'est-à-dire mon armée.
+Elle émettra ce voeu, les présidens de district le feront confirmer, et je
+ferai la paix avec la coalition, qui, si je ne m'y oppose, est à Paris
+dans quinze jours.»
+
+Les trois envoyés, soit, comme l'a cru Dumouriez, qu'ils vinssent le
+sonder dans l'intérêt des jacobins, soit qu'ils voulussent l'engager à se
+dévoiler davantage, lui suggèrent alors une idée. Pourquoi, lui
+disent-ils, ne mettrait-il pas les jacobins, qui sont un corps délibérant
+tout préparé, à la place de la convention? Une indignation mêlée de mépris
+éclate à ces mots sur le visage du général, et ils retirent leur
+proposition. Ils lui parlent alors du danger auquel son projet exposerait
+les Bourbons qui sont détenus au Temple, et auxquels il paraît
+s'intéresser. Dumouriez réplique aussitôt que, périraient-ils tous
+jusqu'au dernier, à Paris et à Coblentz, la France trouverait un chef et
+serait sauvée; qu'au reste, si Paris commettait de nouvelles barbaries sur
+les infortunés prisonniers du Temple, il y serait sur-le-champ, et qu'avec
+douze mille hommes il en serait le maître. Il n'imiterait pas l'imbécile
+de Broglie, qui, avec trente mille hommes, avait laissé prendre la
+Bastille; mais avec deux postes, à Nogent et à Pont-Saint-Maxence, il
+ferait mourir les Parisiens de faim. «Au reste, ajoute-t-il, vos jacobins
+peuvent expier tous leurs crimes; qu'ils sauvent les infortunés
+prisonniers, et chassent les sept cent quarante-cinq tyrans de la
+convention, et ils sont pardonnés.»
+
+Ses interlocuteurs lui parlent alors de ses dangers. «Il me reste
+toujours, dit-il, un temps de galop vers les Autrichiens.--Vous voulez
+donc partager le sort de Lafayette?--Je passerai à l'ennemi autrement que
+lui; et d'ailleurs les puissances ont une autre opinion de mes talens, et
+ne me reprochent pas les 5 et 6 octobre.»
+
+Dumouriez avait raison de ne pas redouter le sort de Lafayette; on
+estimait trop ses talens, et on n'estimait pas assez la fermeté de ses
+principes, pour l'enfermer à Olmütz. Les trois envoyés le quittèrent en
+lui disant qu'ils allaient sonder Paris et les jacobins sur ce sujet.
+
+Dumouriez, tout en croyant ses interlocuteurs de purs jacobins, ne s'en
+était pas exprimé avec moins d'audace. Dans ce moment en effet ses projets
+devenaient évidens. Les troupes de ligne et les volontaires s'observaient
+avec défiance, et tout annonçait qu'il allait lever le drapeau de la
+révolte.
+
+Le pouvoir exécutif avait reçu des rapports alarmans, et le comité de
+sûreté générale avait proposé et fait rendre un décret par lequel
+Dumouriez était mandé à la barre. Quatre commissaires, accompagnés du
+ministre de la guerre, étaient chargés de se transporter à l'armée pour
+notifier le décret et amener le général à Paris. Ces quatre commissaires
+étaient Bancal, Quinette, Camus et Lamarque. Beurnonville s'était joint à
+eux, et son rôle était difficile à cause de l'amitié qui l'unissait à
+Dumouriez.
+
+Cette commission partit le 30 mars. Le même jour Dumouriez se porta au
+champ de Bruille, d'où il menaçait à la fois les trois places importantes
+de Lille, Condé et Valenciennes. Il était fort incertain sur le parti
+qu'il devait prendre, car son armée était partagée. L'artillerie, la
+troupe de ligne, la cavalerie, tous les corps organisés lui paraissaient
+dévoués; mais les volontaires nationaux commençaient à murmurer et à se
+séparer des autres. Dans cette situation, il ne lui restait qu'une
+ressource, c'était de désarmer les volontaires. Mais il s'exposait à un
+combat, et l'épreuve était difficile, parce que les troupes de ligne
+pouvaient avoir de la répugnance à égorger des compagnons d'armes.
+D'ailleurs, parmi ces volontaires il y en avait qui s'étaient fort bien
+battus, et qui paraissaient lui être attachés. Hésitant sur cette mesure
+de rigueur, il songea à s'emparer des trois places au centre desquelles il
+s'était porté. Par leur moyen il se procurait des vivres, et il avait un
+point d'appui contre l'ennemi, dont il se défiait toujours. Mais l'opinion
+était divisée dans ces trois places. Les sociétés populaires, aidées des
+volontaires, s'y étaient soulevées contre lui, et menaçaient la troupe de
+ligne. A Valenciennes et à Lille, les commissaires de la convention
+excitaient le zèle des républicains, et dans Condé seulement l'influence
+de la division Neuilly donnait l'avantage à ses partisans. Parmi les
+généraux de division, Dampierre se conduisait à son égard, comme lui-même
+avait fait à l'égard de Lafayette après le 10 août; et plusieurs autres,
+sans se déclarer encore, étaient prêts à l'abandonner.
+
+Le 31, six volontaires, portant sur leur chapeau ces mots écrits avec de
+la craie: _République ou la mort_, l'abordèrent dans son camp, et firent
+mine de vouloir s'emparer de sa personne. Aidé de son fidèle Baptiste, il
+les repoussa et les livra à ses hussards. Cet événement causa une grande
+rumeur dans l'armée; les divers corps lui firent dans la journée des
+adresses qui ranimèrent sa confiance. Il leva aussitôt l'étendart, et
+détacha Miacsinsky avec quelques mille hommes pour marcher sur Lille.
+Miacsinsky s'avança sur cette place, et confia au mulâtre Saint-George,
+qui commandait un régiment de la garnison, le secret de son entreprise.
+Celui-ci engagea Miacsinsky à se présenter dans la place avec une légère
+escorte. Le malheureux général se laissa entraîner, et une fois entré dans
+Lille, il fut entouré et livré aux autorités. Les portes furent fermées,
+et la division erra sans général sur les glacis de Lille. Dumouriez envoya
+aussitôt un aide-de-camp pour la rallier. Mais l'aide-de-camp fut pris
+aussi, et la division, dispersée, fut perdue pour lui. Après cette
+tentative malheureuse, il en essaya une pareille sur Valenciennes, où
+commandait le général Ferrand, qu'il croyait très-bien disposé en sa
+faveur. Mais l'officier chargé de surprendre la place trahit ses projets,
+s'unit à Ferrand et aux commissaires de la convention, et il perdit encore
+Valenciennes. Il ne lui restait donc plus que Condé. Placé entre la France
+et l'étranger, il n'avait que ce dernier point d'appui. S'il le perdait,
+il fallait qu'il se soumît aux Impériaux, qu'il se remît entièrement
+dans leurs mains, et qu'il s'exposât à indigner son armée, en les faisant
+marcher avec elle.
+
+Le 1er avril, il transporta son quartier-général aux Boues de Saint-Amand,
+pour être plus rapproché de Condé. Il fit arrêter le fils de Lecointre,
+député de Versailles, et l'envoya comme otage à Tournay, en priant
+l'Autrichien Clerfayt de le faire garder en dépôt dans la citadelle. Le 2
+au soir, les quatres députés de la convention, précédés de Beurnonville,
+arrivèrent chez Dumouriez. Les hussards de Berchiny étaient en bataille
+devant sa porte, et tout son état-major était rangé autour de lui.
+Dumouriez embrassa d'abord son ami Beurnonville, et demanda aux députés
+l'objet de leur mission. Ils refusèrent de s'expliquer devant cette foule
+d'officiers dont les dispositions leur paraissaient peu rassurantes, et
+ils voulurent passer dans un appartement voisin. Dumouriez y consentit,
+mais les officiers exigèrent que la porte en restât ouverte. Camus lui lut
+alors le décret, en lui enjoignant de s'y soumettre. Dumouriez répondit
+que l'état de son armée exigeait sa présence, et que, lorsqu'elle serait
+réorganisée, il verrait ce qu'il aurait à faire. Camus insista avec force;
+mais Dumouriez répondit qu'il ne serait pas assez dupe pour se rendre à
+Paris, et se livrer au tribunal révolutionnaire; que des tigres
+demandaient sa tête, mais qu'il ne voulait pas la leur donner. Les quatre
+commissaires l'assurèrent en vain qu'on n'en voulait pas à sa personne,
+qu'ils répondaient de lui, que cette démarche satisferait la convention,
+et qu'il serait bientôt rendu à son armée. Il ne voulut rien entendre, il
+les pria de ne pas le pousser à l'extrémité, et leur dit qu'ils feraient
+mieux de prendre un arrêté modéré, par lequel ils déclareraient que dans
+le moment le général Dumouriez leur avait paru trop nécessaire pour
+l'arracher à son armée. Il sortit en achevant ces mots, et leur enjoignit
+de se décider. Il repassa alors avec Beurnonville dans la salle où se
+trouvait l'état-major, et attendit au milieu de ses officiers l'arrêté des
+commissaires. Ceux-ci, avec une noble fermeté, sortirent un instant après,
+et lui réitérèrent leur sommation. «Voulez-vous obéir à la convention? lui
+dit Camus.--Non, répliqua le général.--Eh bien! reprit Camus, vous êtes
+suspendu de vos fonctions; vos papiers vont être saisis et votre personne
+arrêtée.--C'est trop fort, s'écria Dumouriez; à moi, hussards!» Les
+hussards accoururent. «Arrêtez ces gens-là, leur dit-il en allemand; mais
+qu'on ne leur fasse aucun mal.» Beurnonville le pria de lui faire partager
+leur sort. «Oui, lui répondit-il, et je crois vous rendre un véritable
+service; je vous arrache au tribunal révolutionnaire.»
+
+Dumouriez leur fit donner à manger, et les envoya ensuite à Tournay, pour
+être gardés en otage par les Autrichiens. Dès le lendemain matin, il monta
+à cheval, fit une proclamation à l'armée et à la France, et trouva dans
+ses soldats, surtout ceux de la ligne, les dispositions en apparence les
+plus favorables.
+
+Toutes ces nouvelles étaient successivement arrivées à Paris. On y avait
+connu l'entrevue de Dumouriez avec Proly, Dubuisson et Pereyra, ses
+tentatives sur Lille et Valenciennes, et enfin l'arrestation des quatre
+commissaires. Sur-le-champ la convention, les assemblées municipales, les
+sociétés populaires, s'étaient déclarées permanentes, la tête de Dumouriez
+avait été mise à prix, tous les parens des officiers de son armée avaient
+été mis en arrestation pour servir d'otages. On ordonna dans Paris et les
+villes voisines la levée d'un corps de quarante mille hommes pour couvrir
+La capitale, et Dampierre reçut le commandement général de l'armée de la
+Belgique. A ces mesures d'urgence se joignirent, comme toujours, des
+calomnies. Partout on rangeait ensemble Dumouriez, d'Orléans, les
+girondins, et on les déclarait complices. Dumouriez était, disait-on, un
+de ces aristocrates militaires, un membre de ces anciens états-majors,
+dont on ne cessait de dévoiler les mauvais principes; d'Orléans était le
+premier de ces grands qui avaient feint pour la liberté un faux
+attachement, et qui se démasquaient après une hypocrisie de quelques
+années; les girondins enfin n'étaient que des députés devenus infidèles
+comme tous les membres de tous les côtés droits, et qui abusaient de leurs
+mandats pour perdre la liberté. Dumouriez ne faisait, un peu plus tard,
+que ce que Bouillé et Lafayette avaient fait plus tôt; d'Orléans tenait la
+même conduite que les autres membres de la famille des Bourbons, et il
+avait seulement persisté dans la révolution un peu plus long-temps que le
+comte de Provence; les girondins, comme Maury et Cazalès dans la
+constituante, comme Vaublanc et Pastoret dans la législative, trahissaient
+leur patrie aussi visiblement, mais seulement à des époques différentes.
+Ainsi, Dumouriez, d'Orléans, Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné, etc.,
+tous complices, étaient les traîtres de cette année.
+
+Les girondins répondaient en disant qu'ils avait toujours poursuivi
+d'Orléans, et que c'étaient les montagnards qui l'avaient défendu; qu'ils
+étaient brouillés avec Dumouriez et sans relation avec lui, et qu'au
+contraire ceux qui avaient été envoyés auprès de lui dans la Belgique,
+ceux qui l'avaient suivi dans toutes ses expéditions, ceux qui s'étaient
+toujours montrés ses amis, et qui avaient même pallié sa conduite, étaient
+des montagnards. Lasource, poussant la hardiesse plus loin, eut
+l'imprudence de désigner Lacroix et Danton, et de les accuser d'avoir
+arrêté le zèle de la convention, en déguisant la conduite de Dumouriez. Ce
+reproche de Lasource réveillait les soupçons élevés déjà sur la conduite
+de Lacroix et de Danton dans la Belgique. On disait en effet qu'ils
+avaient échangé l'indulgence avec Dumouriez: qu'il avait supporté leurs
+rapines, et qu'ils avaient excusé sa défection. Danton, qui ne demandait
+aux girondins que le silence, fut rempli de fureur, s'élança à la tribune,
+leur jura une guerre à mort. «Plus de paix ni de trêve, s'écria-t-il,
+entre vous et nous!» Agitant son visage effrayant, menaçant du poing le
+côté droit de l'assemblée: «Je me suis retranché, dit-il, dans la
+citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je
+pulvériserai les scélérats qui ont voulu m'accuser.»
+
+Le résultat de ces accusations réciproques fut: 1° la nomination d'une
+commission chargée d'examiner la conduite des commissaires envoyés dans la
+Belgique; 2° l'adoption d'un décret qui devait avoir des conséquences
+funestes, et qui portait que, sans avoir égard à l'inviolabilité des
+représentans, ils seraient mis en accusation dès qu'ils seraient fortement
+présumés de complicité avec les ennemis de l'état; 3° enfin, la mise en
+arrestation et la translation dans les prisons de Marseille, de Philippe
+d'Orléans et de toute sa famille[1]. Ainsi, la destinée de ce prince,
+jouet de tous les partis, tour à tour suspect aux jacobins et aux
+girondins, et accusé de conspirer avec tout le monde parce qu'il ne
+conspirait avec personne, était la preuve qu'aucune grandeur passée ne
+pouvait subsister au milieu de la révolution actuelle, et que le plus
+profond, et le plus volontaire abaissement ne pourrait ni calmer les
+défiances, ni conjurer l'échafaud.
+
+[Note 1: Décret du 6 avril.]
+
+Dumouriez ne crut pas devoir perdre un moment. Voyant Dampierre et
+plusieurs généraux de division l'abandonner, d'autres n'attendre que le
+moment favorable, et une foule d'émissaires travailler ses troupes, il
+pensait qu'il fallait les mettre en mouvement, pour entraîner ses
+officiers et ses soldats, et les soustraire à toute autre influence que la
+sienne. D'ailleurs, le temps pressait, il fallait agir. En conséquence,
+il fit fixer un rendez-vous avec le prince de Cobourg, pour le 4 avril au
+matin, afin de régler définitivement avec lui et le colonel Mack les
+opérations qu'il méditait. Le rendez-vous devait avoir lieu près de Condé.
+Son projet était d'entrer ensuite dans la place, de purger la garnison, et
+se portant avec toute son armée sur Orchies, de menacer Lille, et de
+tâcher de la réduire en déployant toutes ses forces.
+
+Le 4 au matin, il partit pour se rendre au lieu du rendez-vous, et de là à
+Condé. Il n'avait commandé qu'une escorte de cinquante chevaux, et comme
+elle tardait d'arriver, il se mit en route, ordonnant qu'on l'envoyât à sa
+suite. Thouvenot, les fils d'Orléans, quelques officiers et un certain
+nombre de domestiques l'accompagnaient. A peine arrivé sur le chemin de
+Condé, il rencontre deux bataillons de volontaires, qu'il est fort étonné
+d'y trouver. N'ayant pas ordonné leur déplacement, il veut mettre pied à
+terre auprès d'une maison, pour écrire l'ordre de les faire retourner,
+lorsqu'il entend pousser des cris et tirer des coups de fusil. Ces
+bataillons en effet se divisent, et les uns le poursuivent en criant
+_arrêtez!_ les autres veulent lui couper la fuite vers un fossé. Il
+s'élance alors avec ceux qui l'accompagnaient, et devance les volontaires
+courant à sa poursuite. Arrivé sur le bord du fossé, et son cheval se
+refusant à le franchir, il se jette dedans, arrive à l'autre bord au
+milieu d'une grêle de coups de fusil, et, acceptant un cheval d'un
+domestique, s'enfuit à toute bride vers Bury. Après avoir couru toute la
+journée, il y arrive le soir, et est rejoint par le colonel Mack, averti
+de ce qui s'était passé. Il emploie toute la nuit à écrire, et à convenir
+avec le colonel Mack et le prince de Cobourg de toutes les conditions
+de leur alliance, et il les étonne par le projet de retourner au milieu de
+son armée après ce qui venait d'arriver.
+
+Dès le matin en effet, il remonta à cheval, et, accompagné par des
+cavaliers impériaux, il rentra par Maulde au milieu de son armée. Quelques
+troupes de ligne l'entourèrent et lui donnèrent encore des démonstrations
+d'attachement; cependant beaucoup de visages étaient mornes. La nouvelle
+de sa fuite à Bury, au milieu des armées ennemies, et la vue des dragons
+impériaux, avaient produit une impression funeste pour lui, honorable pour
+nos soldats, et heureuse pour la fortune de la France. On lui apprit en
+effet que l'artillerie, sur la nouvelle qu'il avait passé aux Autrichiens,
+venait de quitter le camp, et que la retraite de cette portion de l'armée
+si influente avait découragé le reste. Des divisions entières se rendaient
+à Valenciennes, et se ralliaient à Dampierre. Il se vit alors obligé de
+quitter définitivement son armée, et de repasser aux Impériaux. Il y fut
+suivi par un nombreux état-major, dans lequel se trouvaient les deux
+jeunes d'Orléans, et Thouvenot, et par les hussards de Berchiny, dont le
+régiment tout entier voulut l'accompagner.
+
+Le prince de Cobourg et le colonel Mack, dont il était devenu l'ami, le
+traitèrent avec beaucoup d'égards, et on voulut renouveler avec lui les
+projets de la veille, en le faisant le chef d'une nouvelle émigration qui
+serait autre que celle de Coblentz. Mais après deux jours, il dit au
+prince autrichien que c'était avec les soldats de la France, et en
+acceptant les Impériaux seulement comme auxiliaires, qu'il avait cru
+exécuter ses projets contre Paris; mais que sa qualité de Français ne lui
+permettait pas de marcher à la tête des étrangers. Il demanda des
+passeports pour se retirer en Suisse. On les lui accorda sur-le-champ. Le
+grand cas qu'on faisait de ses talens, et le peu de cas qu'on faisait de
+ses principes politiques, lui valurent des égards que n'avait pas obtenus
+Lafayette, qui, dans ce moment, expiait dans les cachots d'Olmutz sa
+constance héroïque. Ainsi finit la carrière de cet homme supérieur, qui
+avait montré tous les talens, ceux du diplomate, de l'administrateur, du
+capitaine; tous les courages, celui de l'homme civil qui résiste aux
+orages de la tribune, celui du soldat qui brave le boulet ennemi, celui du
+général qui affronte et les situations désespérées et les hasards des
+entreprises les plus audacieuses; mais qui, sans principes, sans
+l'ascendant moral qu'ils procurent, sans autre influence que celle du
+génie, bientôt usée dans cette rapide succession de choses et d'hommes,
+essaya fortement de lutter avec la révolution, et prouva par un éclatant
+exemple, qu'un individu ne prévaut contre une passion nationale que
+lorsqu'elle est épuisée. En passant à l'ennemi, Dumouriez n'eut pour
+excuse ni l'entêtement aristocratique de Bouillé, ni la délicatesse de
+principes de Lafayette, car il avait toléré tous les désordres, jusqu'au
+moment où ils avaient contrarié ses projets. Par sa défection, il peut
+s'attribuer d'avoir accéléré la chute des girondins et la grande crise
+révolutionnaire. Cependant il ne faut pas oublier que cet homme, sans
+attachement pour aucune cause, avait pour la liberté une préférence de
+raison; il ne faut pas oublier qu'il chérissait la France; que, lorsque
+personne ne croyait à la possibilité de résister à l'étranger, il
+l'essaya, et crut en nous plus que nous-mêmes; qu'à Saint-Menehould, il
+nous apprit à envisager l'ennemi de sang-froid; qu'à Jemmapes, il nous
+enflamma, et nous replaça au rang des premières puissances: il ne faut pas
+oublier enfin que, s'il nous abandonna, il nous avait sauvés. D'ailleurs
+il a tristement vieilli loin de sa patrie, et on ne peut se défendre d'un
+profond regret, à la vue d'un homme dont cinquante années se passèrent
+dans les intrigues de cour, trente dans l'exil, et dont trois seulement
+furent employées sur un théâtre digne de son génie.
+
+Dampierre reçut le commandement en chef de l'armée du Nord, et retrancha
+ses troupes au camp de Famars, de manière à secourir celles de nos places
+qui seraient menacées. La force de cette position et le plan de campagne
+même des coalisés, d'après lequel ils ne devaient pas pénétrer plus avant
+jusqu'à ce que Mayence fût reprise, retardaient nécessairement de ce côté
+les événemens de la guerre. Custine, qui, pour expier ses fautes, n'avait
+pas cessé d'accuser ses collègues et les ministres, fut écouté avec faveur
+en parlant contre Beurnonville, que l'on regardait comme complice de
+Dumouriez, quoique livré par lui aux Autrichiens; et il obtint tout le
+commandement du Rhin, depuis les Vosges et la Moselle jusqu'à Huningue.
+Comme la défection de Dumouriez avait commencé par des négociations, on
+décréta la peine de mort contre le général qui écouterait les propositions
+de l'ennemi sans que préalablement la souveraineté du peuple et la
+république eussent été reconnues. On nomma ensuite Bouchotte ministre de
+la guerre, et Monge, quoique très agréable aux jacobins par sa
+complaisance, fut remplacé comme ne pouvant suffire à tous les détails de
+son immense ministère. Il fut décidé encore que trois commissaires de la
+convention résideraient constamment auprès des armées, et que chaque mois
+il y en aurait un de renouvelé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+ÉTABLISSEMENT DU _comité de Salut public_.--L'IRRITATION DES PARTIS
+AUGMENTE A PARIS.--RÉUNION DÉMAGOGIQUE DE L'ÉVÊCHÉ; PROJETS DE PÉTITIONS
+INCENDIAIRES.--RENOUVELLEMENT DE LA LUTTE ENTRE LES DEUX CÔTÉS DE
+L'ASSEMBLÉE.--DISCOURS ET ACCUSATION DE ROBESPIERRE CONTRE LES COMPLICES
+DE DUMOURIEZ ET LES GIRONDINS.--RÉPONSE DE VERGNIAUD.--MARAT EST DÉCRÉTÉ
+D'ACCUSATION ET ENVOYÉ DEVANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.--PÉTITION DES
+SECTIONS DE PARIS DEMANDANT L'EXPULSION DE 22 MEMBRES DE LA CONVENTION.
+--RÉSISTANCE DE LA COMMUNE A L'AUTORITÉ DE L'ASSEMBLÉE.--ACCROISSEMENT DE
+SES POUVOIRS.--MARAT EST ACQUITTÉ ET PORTÉ EN TRIOMPHE.--ÉTAT DES OPINIONS
+ET MARCHE DE LA RÉVOLUTION DANS LES PROVINCES.--DISPOSITIONS DES
+PRINCIPALES VILLES, LYON, MARSEILLE, BORDEAUX, ROUEN.--POSITION
+PARTICULIÈRE DE LA BRETAGNE ET DE LA VENDÉE.--DESCRIPTION DE CES PAYS;
+CAUSES QUI AMENÈRENT ET ENTRETINRENT LA GUERRE CIVILE.--PREMIERS SUCCÈS
+DES VENDÉENS; LEURS PRINCIPAUX CHEFS.
+
+
+La défection de Dumouriez, le fâcheux état de nos armées, et les dangers
+imminens où se trouvaient exposés et la révolution et le territoire,
+nécessitèrent toutes les mesures violentes dont nous venons de parler, et
+obligèrent la convention à s'occuper enfin du projet si souvent renouvelé
+de donner plus de force à l'action du gouvernement, en la concentrant dans
+l'assemblée. Après divers plans, on s'arrêta à celui d'un comité _de salut
+public_, composé de neuf membres. Ce comité devait délibérer en secret. Il
+était chargé de surveiller et d'accélérer l'action du pouvoir exécutif, il
+pouvait même suspendre ses arrêtés quand il les croirait contraires à
+l'intérêt général, sauf à en instruire la convention. Il était autorisé
+à prendre, dans les circonstances urgentes, des mesures de défense
+intérieure et extérieure, et les arrêtés signés de la majorité de ses
+membres devaient être exécutés sur-le-champ par le pouvoir exécutif. Il
+n'était institué que pour un mois, et ne pouvait délivrer de mandat
+d'amener que contre les agens d'exécution[1].
+
+[Note 1: Le comité de salut public fut décrété dans la séance du 6 avril.]
+
+Les membres désignés pour en faire partie étaient, Barrère, Delmas,
+Bréard, Cambon, Jean Debry, Danton, Guithon Morveaux, Treilhard, Lacroix
+d'Eure-et-Loir[2].
+
+[Note 2: Il fut adjoint à ces membres trois suppléans, Robert-Lindet,
+Isnard et Cambacérès.]
+
+Ce comité, quoiqu'il ne réunît pas encore tous les pouvoirs, avait
+cependant une influence immense: il correspondait avec les commissaires de
+là convention, leur donnait leurs instructions, pouvait substituer aux
+mesures dès ministres toutes celles qu'il lui plaisait d'imaginer.
+
+Par Cambon il avait les finances, et avec Danton il devait acquérir
+l'audace et l'influence de ce puissant chef de parti. Ainsi, par l'effet
+croissant du danger, on marchait vers la dictature.
+
+Revenus de la terreur causée par la désertion de Dumouriez, les partis
+songeaient maintenant à s'en imputer la complicité, et le plus fort devait
+nécessairement accabler le plus faible. Les sections, les sociétés
+populaires, par lesquelles tout commençait ordinairement, prenaient
+l'initiative et dénonçaient les girondins par des pétitions et des
+adresses.
+
+Il s'était formé, d'après une doctrine de Marat, une nouvelle réunion plus
+violente encore que toutes les autres. Marat avait dit que jusqu'à ce jour
+on n'avait fait que _bavarder_ sur la souveraineté du peuple; que d'après
+cette doctrine bien entendue chaque section était souveraine dans son
+étendue, et pouvait à chaque instant révoquer les pouvoirs qu'elle avait
+donnés. Les plus forcenés agitateurs, s'emparant de ce principe, s'étaient
+en effet prétendus députés par les sections, pour vérifier l'usage qu'on
+faisait de leurs pouvoirs, et aviser au salut de la chose publique. Ils
+s'étaient réunis à l'Évêché, et se disaient autorisés à correspondre avec
+toutes les municipalités de la république. Aussi se nommaient-ils _Comité
+central de salut public_. C'est de là que partaient les propositions les
+plus incendiaires. On y avait résolu d'aller en corps à la convention, lui
+demander si elle avait des moyens de sauver la patrie. Cette réunion, qui
+avait fixé les regards de l'assemblée, attira aussi ceux de la commune et
+des jacobins. Robespierre, qui sans doute désirait le résultat de
+l'insurrection, mais qui redoutait l'emploi de ce moyen, et qui avait eu
+peur à la veille de chaque mouvement, s'éleva contre les résolutions
+violentes discutées dans ces réunions inférieures, et persista dans sa
+politique favorite, qui consistait à diffamer les députés prétendus
+infidèles, et à les perdre dans l'opinion, avant d'employer contre eux
+aucune autre mesure. Aimant l'accusation, il redoutait l'usage de la
+force, et préférait aux insurrections les luttes des tribunes, qui étaient
+sans danger, et dont il avait tout l'honneur. Marat, qui avait parfois la
+vanité de la modération, comme toutes les autres, dénonça la réunion de
+l'Evêché, quoiqu'il eût fourni les principes d'après lesquels on l'avait
+formée. On envoya des commissaires pour s'assurer si les membres qui la
+composaient étaient des hommes d'un zèle outré, ou bien des agitateurs
+payés. Après s'être convaincue que ce n'était que des patriotes trop
+ardens, la société des jacobins, ne voulant pas les exclure de son sein,
+comme on l'avait proposé, fit dresser une liste de leurs noms pour pouvoir
+les surveiller, et elle proposa une désapprobation publique de leur
+conduite, parce que, suivant elle, il ne devait pas y avoir d'autre centre
+de salut public qu'elle-même. Ainsi s'était préparée, et avait été
+critiquée d'avance, l'insurrection du 10 août. Tous ceux qui n'ont pas
+l'audace d'agir, tous ceux qui sont fâchés de se voir devancés,
+désapprouvent les premières tentatives, tout en désirant leur résultat.
+Danton seul gardait sur ces mouvemens un profond silence, et ne désavouait
+ni ne désapprouvait les agitateurs subalternes. Il n'aimait point à
+triompher à la tribune par de longues accusations, et il préférait les
+moyens d'action qui, dans ses mains, étaient immenses, car il avait à sa
+disposition tout ce que Paris renfermait de plus immoral et de plus
+turbulent. On ne sait cependant s'il agissait secrètement, mais il gardait
+un silence menaçant.
+
+Plusieurs sections condamnèrent la réunion de l'Évêché; et celle du Mail
+fit, à ce sujet, une pétition énergique à la convention. Celle de
+Bonne-Nouvelle vint, au contraire, lire une adresse dans laquelle elle
+dénonçait, comme amis et complices de Dumouriez, Brissot, Vergniaud,
+Guadet, Gensonné, etc., et demandait qu'on les frappât du glaive des lois.
+Après de vives agitations, en sens contraires, les pétitionnaires reçurent
+les honneurs de la séance; mais il fut déclaré qu'à l'avenir l'assemblée
+n'entendrait plus d'accusation contre ses membres, et que toute
+dénonciation de ce genre serait déposée au comité de salut public.
+
+La section de la Halle-aux-Blés, qui était l'une des plus violentes, fit
+une nouvelle pétition, sous la présidence de Marat, et l'envoya aux
+Jacobins, aux sections et à la commune, pour qu'elle reçût leur
+approbation, et que, sanctionnée ainsi par toutes les autorités de la
+capitale, elle fût solennellement présentée par le maire Pache à la
+convention. Dans cette pétition, colportée de lieux en lieux, et
+universellement connue, on disait qu'une partie de la convention était
+corrompue, qu'elle conspirait avec les accapareurs, qu'elle était complice
+de Dumouriez, et qu'il fallait la remplacer par les suppléans. Le 10
+avril, tandis que cette pétition circulait de section en section, Pétion,
+indigné, demande la parole pour une motion d'ordre. Il s'élève, avec une
+véhémence qui ne lui était pas ordinaire, contre les calomnies dont une
+partie de la convention est l'objet, et il demande des mesures de
+répression. Danton, au contraire, réclame une mention honorable en faveur
+de la pétition qui se prépare. Pétion, révolté, veut qu'on envoie ses
+auteurs au tribunal révolutionnaire. Danton répond que de vrais
+Représentans, forts de leur conscience, ne doivent pas craindre la
+calomnie, qu'elle est inévitable dans une république, et que d'ailleurs on
+n'a encore ni repoussé les Autrichiens, ni fait une constitution, et que
+par conséquent il est douteux que la convention ait mérité des éloges. Il
+insiste ensuite pour qu'on cesse de s'occuper de querelles particulières,
+et pour que ceux qui se croient calomniés s'adressent aux tribunaux. On
+écarte donc la question; mais Fonfrède la ramène, et on l'écarte encore.
+Robespierre, passionné pour les querelles personnelles, la reproduit de
+nouveau, et demande à déchirer le voile. On lui accorde la parole, et il
+commence contre les girondins la plus amère, la plus atroce diffamation
+qu'il se fût encore permise. Il faut s'arrêter à ce discours, qui montre
+comment la conduite de ses ennemis se peignait dans sa sombre
+intelligence[1].
+
+[Note 1: Voyez la note 5 à la fin du troisième volume, qui peint le
+caractère de Robespierre.]
+
+Suivant lui, il existait au-dessous de la grande aristocratie, dépossédée
+en 1789, une aristocratie bourgeoise, aussi vaniteuse et aussi despotique
+que la précédente, et dont les trahisons avaient succédé à celle de la
+noblesse. La franche révolution ne lui convenait pas, et il lui fallait un
+roi avec la constitution de 1791, pour assurer sa domination. Les
+girondins en étaient les chefs. Sous la législative, ils s'étaient emparés
+des ministères par Roland, Clavière et Servan; après les avoir perdus, ils
+avaient voulu se venger par le 20 juin; et à la veille du 10 août, ils
+traitaient avec la cour, et offraient la paix à condition qu'on leur
+rendrait le pouvoir. Le 10 août même, ils se contentaient de suspendre le
+roi, n'abolissaient pas la royauté, et nommaient un gouverneur au prince
+royal. Après le 10 août, ils s'emparaient encore des ministères, et
+calomniaient la commune pour ruiner son influence et s'assurer une
+domination exclusive. La convention formée, ils envahissaient les comités,
+continuaient de calomnier Paris, de présenter cette ville comme le foyer
+de tous les crimes, pervertissaient l'opinion publique par le moyen de
+leurs journaux, et des sommes immenses que Roland consacrait à la
+distribution des écrits les plus perfides. En janvier, enfin, ils
+s'opposaient à la mort du tyran, non par intérêt pour sa personne, mais
+par intérêt pour la royauté. «Cette faction, continuait Robespierre, est
+seule cause de la guerre désastreuse que nous soutenons maintenant. Elle
+l'a voulue pour nous exposer à l'invasion de l'Autriche, qui promettait un
+congrès avec la constitution bourgeoise de 1791. Elle l'a dirigée avec
+perfidie, et après s'être servie du traître Lafayette, elle s'est servie
+depuis du traître Dumouriez, pour arriver au but qu'elle poursuit depuis
+si long-temps. D'abord, elle a feint d'être brouillée avec Dumouriez, mais
+la brouillerie n'était pas sérieuse, car autrefois elle l'a porté au
+ministère par Gensonné, son ami, et elle lui a fait allouer six millions
+de dépenses secrètes. Dumouriez, s'entendant avec la faction, a sauvé les
+Prussiens dans l'Argonne, tandis qu'il aurait pu les anéantir. En
+Belgique, à la vérité, il a remporté une grande victoire, mais il lui
+fallait un grand succès pour obtenir la confiance publique, et dès qu'il a
+eu cette confiance, il en a abusé de toutes les manières. Il n'a pas
+envahi la Hollande, qu'il aurait pu occuper dès la première campagne; il a
+empêché la réunion à la France des pays conquis, et le comité
+diplomatique, d'accord avec lui, n'a rien négligé pour écarter les députés
+belges qui demandaient la réunion. Ces envoyés du pouvoir exécutif, que
+Dumouriez avait si mal traités parce qu'ils vexaient les Belges, ont tous
+été choisis par les girondins, et ils étaient convenus d'envoyer des
+désorganisateurs contre lesquels on sévirait publiquement, pour déshonorer
+la cause républicaine. Dumouriez, après avoir tardivement attaqué la
+Hollande, revient en Belgique, perd la bataille de Nerwinde, et c'est
+Miranda, l'ami de Pétion et sa créature, qui, par sa retraite, décide la
+perte de cette bataille. Dumouriez se replie alors, et lève l'étendard de
+la révolte, au moment même où la faction excitait les soulèvemens du
+royalisme dans l'Ouest. Tout était donc préparé pour ce moment. Un
+ministre perfide avait été placé à la guerre pour cette circonstance
+importante; le comité de sûreté générale, composé de tous les girondins,
+excepté sept ou huit députés fidèles qui n'y allaient pas, ce comité ne
+faisait rien pour prévenir les dangers publics. Ainsi rien n'avait été
+négligé pour le succès de la conspiration. Il fallait un roi, mais les
+généraux appartenaient tous à Égalité. La famille _Égalité_ était rangée
+autour de Dumouriez; ses fils, sa fille et jusqu'à l'intrigante Sillery,
+se trouvaient auprès de lui. Dumouriez commence par des manifestes, et que
+dit-il? tout ce que les orateurs et les écrivains de la faction disaient à
+la tribune et dans les journaux: que la convention était composée de
+scélérats, à part une petite portion saine; que Paris était le foyer de
+tous les crimes; que les jacobins étaient des désorganisateurs qui
+répandaient le trouble et la guerre civile, etc.»
+
+Telle est la manière dont Robespierre explique et la défection de
+Dumouriez, et l'opposition des girondins. Après avoir longuement développé
+cet artificieux tissu de calomnies, il propose d'envoyer au tribunal
+révolutionnaire les complices de Dumouriez, tous les d'Orléans et leurs
+amis. «Quant aux députés Guadet, Gensonné, Vergniaud, etc., ce serait,
+dit-il avec une méchante ironie, un sacrilège que d'accuser d'aussi
+honnêtes gens, et sentant mon impuissance à leur égard, je m'en remets à
+la sagesse de l'assemblée.»
+
+Les tribunes et la Montagne applaudirent leur _vertueux_ orateur. Les
+girondins étaient indignés de cet infâme système, auquel une haine perfide
+avait autant de part qu'une défiance naturelle de caractère, car il y
+avait dans ce discours un art singulier à rapprocher les faits, à prévenir
+les objections, et Robespierre avait montré dans cette lâche accusation
+plus de véritable talent que dans toutes ses déclamations ordinaires.
+Vergniaud s'élance à la tribune, le coeur oppressé, et demande la parole
+avec tant de vivacité, d'instance, de résolution, qu'on la lui accorde, et
+que les tribunes et la Montagne finissent par la lui laisser sans trouble.
+Il oppose au discours médité de Robespierre un discours improvisé avec la
+chaleur du plus éloquent et du plus innocent des hommes.
+
+«Il osera, dit-il, répondre à monsieur Robespierre, et il n'emploiera ni
+temps ni art pour répondre, car il n'a besoin que de son âme. Il ne
+parlera pas pour lui, car il sait que dans les temps de l'évolution, la
+lie des nations s'agite, et domine un instant les hommes de bien, mais
+pour éclairer la France. Sa voix, qui plus d'une fois a porté la terreur
+dans ce palais, d'où elle a concouru à précipiter la tyrannie, la portera
+aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur propre
+tyrannie à celle de la royauté.»
+
+Alors il répond à chaque inculpation de Robespierre, ce que chacun y peut
+répondre d'après la simple connaissance des faits. Il a provoqué la
+déchéance par son discours de juillet. Un peu avant le 10 août, doutant du
+succès de l'insurrection, ne sachant même pas si elle aurait lieu, il a
+indiqué à un envoyé de la cour ce qu'elle devait faire pour se réconcilier
+avec la nation et sauver la patrie. Le 10 août, il a siégé au bruit du
+canon, tandis que monsieur Robespierre était dans une cave. Il n'a pas
+fait prononcer la déchéance, parce que le combat était douteux; et il a
+proposé de nommer un gouverneur au dauphin, parce que, dans le cas où la
+royauté eût été maintenue, une bonne éducation donnée au jeune prince
+assurait l'avenir de la France. Lui et ses amis ont fait déclarer la
+guerre, parce qu'elle l'était déjà de fait, et qu'il valait mieux la
+déclarer ouvertement, et se défendre, que la souffrir sans la faire. Lui
+et ses amis ont été portés au ministère et dans les comités par la voix
+publique. Dans la commission des vingt et un de l'assemblée législative,
+ils se sont opposés à ce qu'on quittât Paris, et ils ont préparé les
+moyens que la France a déployés dans l'Argonne. Dans le comité de sûreté
+générale de la convention, ils ont travaillé constamment, et à la face de
+leurs collègues qui pouvaient assister à leurs travaux. Lui, Robespierre,
+a déserté le comité et n'y a jamais paru. Ils n'ont pas calomnié Paris,
+mais combattu les assassins qui usurpaient le nom de Parisiens, et
+déshonoraient Paris et la république. Ils n'ont pas perverti l'opinion
+publique, car pour sa part il n'a pas écrit une seule lettre, et ce que
+Roland a répondu est connu de tout le monde. Lui et ses amis ont demandé
+L'appel au peuple dans le procès de Louis XVI, parce qu'ils ne croyaient
+pas que, dans une question aussi importante, on pût se passer de
+l'adhésion nationale. Pour lui personnellement, il connaît à peine
+Dumouriez, et ne l'a vu que deux fois; la première à son retour de
+l'Argonne, la seconde à son retour de la Belgique; mais Danton, Santerre,
+le voyaient, le félicitaient, le couvraient de caresses, et le faisaient
+dîner tous les jours avec eux. Quant à Égalité, il ne le connaît pas
+davantage. Les montagnards seuls l'ont connu et fréquenté; et, lorsque les
+girondins l'attaquaient, les montagnards l'ont constamment défendu. Ainsi,
+que peut-on reprocher à lui et à ses amis?... D'être des meneurs, des
+intrigans? Mais ils ne courent pas les sections pour les agiter; ils ne
+remplissent pas les tribunes pour arracher des décrets par la terreur; ils
+n'ont jamais voulu laisser prendre les ministres dans les assemblées dont
+ils étaient membres. Des modérés?... Mais ils ne l'étaient pas au 10 août,
+lorsque Robespierre et Marat se cachaient; ils l'étaient en septembre,
+lorsqu'on assassinait les prisonniers et qu'on pillait le Garde-Meuble.
+
+«Vous savez, dit en finissant Vergniaud, si j'ai dévoré en silence les
+amertumes dont on m'abreuve depuis six mois, si j'ai su sacrifier à ma
+patrie les plus justes ressentimens; vous savez si, sous peine de lâcheté,
+sous peine de m'avouer coupable, sous peine de compromettre le peu de bien
+qu'il m'est encore permis de faire, j'ai pu me dispenser de mettre dans
+tout leur jour les impostures et la méchanceté de Robespierre. Puisse
+cette journée être la dernière que nous perdions en débats scandaleux!»
+Vergniaud demande ensuite qu'on mande la section de la Halle-aux-Blés,
+et qu'on se fasse apporter ses registres.
+
+Le talent de Vergniaud avait captivé jusqu'à ses ennemis. Sa bonne foi, sa
+touchante éloquence, avaient intéressé et entraîné la grande majorité de
+l'assemblée, et on lui prodiguait de toutes parts les plus vifs
+témoignages. Guadet demande la parole; mais à sa vue la Montagne
+silencieuse s'ébranle, et pousse des cris affreux. La séance fut
+suspendue, et ce ne fut que le 12 que Guadet obtint à son tour la faculté
+de répondre à Robespierre, et le fit de manière à exciter les passions
+bien plus vivement que Vergniaud. Personne, selon lui, n'avait conspiré;
+mais les apparences, s'il y en avait, étaient bien plus contre les
+montagnards et les jacobins qui avaient eu des relations avec Dumouriez et
+Égalité, que contre les girondins qui étaient brouillés avec tous deux.
+«Qui était, s'écrie Guadet, qui était avec Dumouriez aux Jacobins, aux
+spectacles? Votre Danton.--Ah! tu m'accuses, s'écrie Danton; tu ne connais
+pas ma force!»
+
+La fin du discours de Guadet est remise au lendemain. Il continue à
+rejeter toute conspiration, s'il y en a une, sur les Montagnards. Il lit,
+en finissant, une adresse qui, comme celle de la Halle-aux-Blés, était
+signée par Marat. Elle était des jacobins, et Marat l'avait signée comme
+président de la société. Elle renfermait ces paroles que Guadet lit à
+l'assemblée: _Citoyens, armons-nous! La contre-révolution est dans le
+gouvernement, elle est dans le sein de la convention. Citoyens,
+marchons-y, marchons!_
+
+«Oui, s'écrie Marat de sa place, oui, marchons!» A ces mots, l'assemblée
+se soulève, et demande le décret d'accusation contre Marat. Danton s'y
+oppose, en disant que des deux côtés de l'assemblée on paraissait d'accord
+pour accuser la famille d'Orléans, qu'il fallait donc l'envoyer devant les
+tribunaux, mais qu'on ne pouvait accuser Marat pour un cri jeté au milieu
+d'une discussion orageuse. On répond à Danton que les d'Orléans ne doivent
+plus être jugés à Paris, mais à Marseille. Il veut parler encore, mais,
+sans l'écouter, on donne la priorité au décret d'accusation contre Marat,
+et Lacroix demande qu'il soit mis sur-le-champ en arrestation. «Puisque
+mes ennemis, s'écrie Marat, ont perdu toute pudeur, je demande une chose:
+le décret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi donc accompagner
+par deux gendarmes aux Jacobins, pour que j'aille leur recommander la
+paix.» Sans écouter ces ridicules boutades, il est mis en arrestation, et
+on ordonne la rédaction de l'acte d'accusation pour le lendemain à midi.
+
+Robespierre courut aux Jacobins exprimer son indignation, célébrer
+l'énergie de Danton, la modération de Marat, et leur recommander d'être
+calmes, afin qu'on ne pût pas dire que Paris s'était insurgé pour délivrer
+un jacobin.
+
+Le lendemain, l'acte d'accusation fut lu et approuvé par l'assemblée, et
+l'accusation, tant de fois proposée contre Marat, fut sérieusement
+poursuivie devant le tribunal révolutionnaire.
+
+C'était le projet d'une pétition contre les girondins qui avait amené ces
+violentes explications entre les deux côtés de l'assemblée; mais il ne fut
+rien statué à cet égard, et on ne pouvait rien statuer en effet, puisque
+l'assemblée n'avait pas la force d'arrêter les mouvemens qui produisaient
+les pétitions. On suivit avec activité le projet d'une adresse générale de
+toutes les sections, et on convint d'une rédaction uniforme; sur
+quarante-trois sections, trente-cinq y avaient adhéré; le conseil général
+de la commune l'approuva, et le 15 avril les commissaires des trente-cinq
+sections, ayant le maire Pache à leur tête, s'étaient présentés à la
+barre. C'était en quelque sorte le manifeste par lequel la commune de
+Paris déclarait ses intentions, et menaçait de l'insurrection en cas de
+refus. Ainsi elle avait fait avant le 10 août, ainsi elle faisait à la
+veille du 31 mai. Rousselin, orateur et commissaire de l'une des sections,
+en fit la lecture. Après avoir retracé la conduite criminelle d'un certain
+nombre de députés, la pétition demandait leur expulsion de la convention,
+et les énumérait l'un après l'autre. Ils étaient vingt-deux: Brissot,
+Guadet, Vergniaud, Gensonné, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salles,
+Biroteau, Pontécoulant, Pétion, Lanjuinais, Valazé, Hardy, Louvet,
+Lehardy, Gorsas, Fauchet, Lanthénas, Lasource, Valady, Chambon.
+
+Les tribunes applaudissent à la lecture de ces noms. Le président avertit
+les pétitionnaires que la loi les oblige à signer leur pétition. Ils
+s'empressent de le faire. Pache seul, essayant de prolonger sa neutralité,
+demeure en arrière. On lui demande sa signature; il répond qu'il n'est pas
+du nombre des pétitionnaires, et qu'il a seulement été chargé par le
+conseil général de les accompagner. Mais, voyant qu'il ne peut pas
+reculer, il s'avance et signe la pétition. Les tribunes l'en récompensent
+par de bruyans applaudissemens.
+
+Boyer-Fonfrède se présente aussitôt à la tribune, et dit que si la
+modestie n'était pas un devoir, il demanderait à être ajouté à la
+glorieuse liste des vingt-deux députés. La majorité de l'assemblée, saisie
+d'un mouvement généreux, s'écrie: «Qu'on nous inscrive tous, tous!»
+Aussitôt on accourt auprès dès vingt-deux députés, on leur donne les
+témoignages les plus expressifs d'intérêt, on les embrasse, et la
+discussion, interrompue par cette scène, est renvoyée aux jours suivans.
+
+La discussion s'engage à l'époque fixée. Les reproches et les
+justifications recommencent entre les deux côtés de l'assemblée. Des
+députés du centre, profitant de quelques lettres écrites sur l'état des
+armées, proposent de s'occuper des intérêts généraux de la république, et
+de négliger les querelles particulières. On y consent, mais le 18 une
+nouvelle pétition contre le côté droit ramène à celle des trente-cinq
+sections. On dénonce en même temps divers actes de la commune: par l'un,
+elle se déclare en état continuel de révolution, et par un autre, elle
+établit dans son sein un comité de correspondance avec toutes les
+municipalités du royaume. Depuis long-temps elle cherchait en effet à
+donner à son autorité toute locale un caractère de généralité, qui lui
+permit de parler au nom de la France, et de rivaliser d'autorité avec la
+convention. Le comité de l'Évêché, dissous de l'avis des jacobins, avait
+aussi eu pour objet de mettre Paris en communication avec les autres
+villes; et maintenant la commune y voulait suppléer, en organisant cette
+correspondance dans son propre sein. Vergniaud prend la parole, et
+attaquant à la fois la pétition des trente-cinq sections, les actes qu'on
+impute à la commune, et les projets que sa conduite décèle, demande que la
+pétition soit déclarée calomnieuse, et que la municipalité soit tenue
+d'apporter ses registres à l'assemblée pour faire connaître les arrêtés
+qu'elle a pris. Ces propositions sont admises, malgré les tribunes et le
+côté gauche. Dans ce moment, le côté droit, soutenu par la Plaine,
+commençait à emporter toutes les décisions. Il avait fait nommer pour
+président Lasource, l'un de ses membres les plus chauds; et il avait
+encore la majorité, c'est-à-dire la légalité, faible ressource contre la
+force, et qui sert tout au plus à l'irriter davantage.
+
+Les officiers municipaux, mandés à la barre, viennent hardiment soumettre
+leurs registres des délibérations, et semblent attendre l'approbation de
+leurs arrêtés. Ces registres portaient, 1º que le conseil-général se
+déclarait en état de révolution, tant que les subsistances ne seraient pas
+assurées; 2º que le comité de correspondance avec les quarante-quatre
+mille municipalités serait composé de neuf membres, et mis incessamment en
+activité; 3º que douze mille exemplaires de la pétition contre les
+vingt-deux seraient imprimés, et distribués par le comité de
+correspondance; 4º enfin, que le conseil général se regarderait comme
+frappé lorsqu'un de ses membres, ou bien un président, un secrétaire de
+section ou de club, seraient poursuivis pour leurs opinions. Ce dernier
+arrêté avait été pris pour garantir Marat, qui était accusé pour avoir
+signé, en qualité de président de section, une adresse séditieuse.
+
+La commune, comme on le voit, résistait pied à pied à l'assemblée, et sur
+chaque point débattu prenait une décision contraire à la sienne.
+S'agissait-il des subsistances, elle se constituait en révolution,
+si les moyens violens étaient refusés. S'agissait-il de Marat, elle le
+couvrait de son égide. S'agissait-il des vingt-deux, elle en appelait aux
+quarante-quatre mille municipalités, et se mettait en correspondance avec
+elles, pour leur demander en quelque sorte des pouvoirs généraux contre la
+convention. L'opposition était complète sur tous les points, et de plus
+accompagnée de préparatifs d'insurrection.
+
+A peine la lecture des registres est-elle achevée, que Robespierre jeune
+demande aussitôt les honneurs de la séance pour les officiers municipaux.
+Le côté droit s'y oppose; la Plaine hésite, et dit qu'il serait peut-être
+dangereux de déconsidérer les magistrats aux yeux du peuple, en leur
+refusant un honneur banal qu'on ne refusait pas même aux plus simples
+pétitionnaires. Au milieu de ces débats tumultueux, la séance se prolonge
+jusqu'à onze heures du soir; le côté droit, la Plaine, se retirent, et
+cent quarante-trois membres restent seuls à la Montagne pour admettre aux
+honneurs de la séance la municipalité parisienne. Dans le même jour,
+déclarée calomniatrice, repoussée par la majorité, et admise seulement aux
+honneurs de la séance par la Montagne et les tribunes, elle devait être
+profondément irritée, et devenir le point de ralliement de tous ceux qui
+voulaient briser l'autorité de la convention.
+
+Marat avait été enfin déféré au tribunal révolutionnaire, et ce fut
+l'énergie du côté droit, qui, en entraînant la Plaine, décida son
+accusation. Tout mouvement d'énergie honore un parti qui lutte contre un
+mouvement supérieur, mais hâte sa chute. Les girondins, en poursuivant
+courageusement Marat, n'avaient fait que lui préparer un triomphe. L'acte
+portait en substance, que Marat ayant dans ses feuilles provoqué le
+meurtre, le carnage, l'avilissement et la dissolution de la convention
+nationale, et l'établissement d'un pouvoir destructeur de la liberté, il
+était décrété d'accusation, et déféré au tribunal révolutionnaire. Les
+jacobins, les cordeliers, tous les agitateurs de Paris, s'étaient mis en
+mouvement pour ce _philosophe austère, formé_, disaient-ils, _par le
+malheur et la méditation, joignant à une âme de feu une grande sagacité,
+une profonde connaissance du coeur humain, sachant pénétrer les traîtres
+sur leur char de triomphe, dans le moment où le stupide vulgaire les
+encensait encore!--Les traîtres_, s'écriaient-ils, _les traîtres
+passeront, et la réputation de Marat commence!_
+
+Quoique le tribunal révolutionnaire ne fût pas composé alors comme il le
+fut plus tard, néanmoins Marat n'y pouvait être condamné. La discussion
+dura à peine quelques instans. L'accusé fut absous à l'unanimité, aux
+applaudissemens d'une foule nombreuse accourue pour assister à son
+jugement. C'était le 24 avril. Il est aussitôt entouré par un cortège
+nombreux composé de femmes, de sans-culottes à piques, et de détachemens
+des sections armées. On se saisit de lui, et on se rend à la convention
+pour le replacer sur son siège de député. Deux officiers municipaux
+ouvrent la marche. Marat, élevé sur les bras de quelques sapeurs, le front
+ceint d'une couronne de chêne, est porté en triomphe au milieu de la
+salle. Un sapeur se détache du cortège, se présente à la barre et dit:
+«Citoyen président, nous vous amenons le brave Marat. Marat a toujours été
+l'ami du peuple, et le peuple sera toujours l'ami de Marat! S'il faut que
+la tête de Marat tombe, la tête du sapeur tombera avant la sienne.» En
+disant ces mots, l'horrible pétitionnaire agitait sa hache, et les
+tribunes applaudissaient avec un affreux tumulte. Il demande, pour le
+cortège, la permission de défiler dans la salle. «Je vais consulter
+l'assemblée,» répond le président Lasource, consterné de cette scène
+hideuse. Mais on ne veut pas attendre qu'il ait consulté l'assemblée, et
+de toute part la foule se précipite dans la salle. Des femmes, des hommes,
+se répandent dans l'enceinte, occupent les places vacantes par le départ
+des députés, révoltés de ce spectacle. Marat arrive enfin, transmis de
+mains en mains et couvert d'applaudissemens. Des bras des pétitionnaires
+il passe dans ceux de ses collègues de la Montagne, et on l'embrasse avec
+les plus grandes démonstrations de joie. Il s'arrache enfin du milieu de
+ses collègues, court à la tribune, et déclare aux législateurs qu'il vient
+leur offrir un coeur pur, un nom justifié, et qu'il est prêt à mourir pour
+défendre la liberté et les droits du peuple.
+
+De nouveaux honneurs l'attendaient aux Jacobins. Les femmes avaient
+préparé une grande quantité de couronnes. Le président lui en offre une.
+Un enfant de quatre ans, monté sur le bureau, lui en place une sur la
+tête. Marat écarte les couronnes avec un dédain insolent. «Citoyens,
+s'écrie-t-il, indigné de voir une faction scélérate trahir la république,
+j'ai voulu la démasquer, et _lui mettre la corde au cou_. Elle m'a résisté
+en me frappant d'un décret d'accusation. Je suis sorti victorieux. La
+faction est humiliée, mais n'est pas écrasée. Ne vous occupez point de
+décerner des triomphes, défendez-vous d'enthousiasme. Je dépose sur le
+bureau les deux couronnes que l'on vient de m'offrir, et j'invite mes
+concitoyens à attendre la fin de ma carrière pour se décider.»
+
+De nombreux applaudissemens accueillent cette impudente modestie.
+Robespierre était présent à ce triomphe, dont il dédaignait sans doute le
+caractère trop populaire et trop bas. Cependant il allait subir comme tout
+autre la vanité du triomphateur. Les réjouissances achevées, on se hâte de
+revenir à la discussion ordinaire, c'est-à-dire aux moyens de purger le
+gouvernement, et d'en chasser les traîtres, les Rolandins, les Brissotins,
+etc.... On propose pour cela de composer une liste des employés de toutes
+les administrations, et de désigner ceux qui ont mérité leur renvoi.
+«Adressez-moi cette liste, dit Marat, je ferai choix de ceux qu'il faut
+renvoyer ou conserver, et je le signifierai aux ministres.» Robespierre
+fait une observation; il dit que les ministres sont presque tous complices
+des coupables, qu'ils n'écouteront pas la société, qu'il vaut mieux
+s'adresser au comité de salut public, placé par ses fonctions au-dessus du
+pouvoir exécutif, et que d'ailleurs la société ne peut sans se
+compromettre communiquer avec des ministres prévaricateurs. «Ces raisons
+sont frivoles, réplique Marat avec dédain; un patriote aussi pur que moi
+_pourrait communiquer avec le diable_; je m'adresserai aux ministres,
+et je les sommerai de nous satisfaire au nom de la société.»
+
+Une considération respectueuse entourait toujours _le vertueux,
+l'éloquent_ Robespierre; mais l'audace, le cynisme insolent de Marat
+étonnaient et saisissaient toutes les têtes ardentes. Sa hideuse
+familiarité lui attachait quelques forts des halles, qui étaient flattés
+de cette intimité avec _l'ami du peuple_, et qui étaient tous disposés à
+prêter à sa chétive personne le secours de leurs bras et de leur influence
+dans les places publiques.
+
+La colère de la Montagne provenait des obstacles qu'elle rencontrait; mais
+ces obstacles étaient bien plus grands encore dans les provinces qu'à
+Paris, et les contrariétés qu'allaient éprouver sur leur route ses
+commissaires envoyés pour presser le recrutement, devaient bientôt pousser
+son irritation au dernier terme. Toutes les provinces étaient parfaitement
+disposées pour la révolution, mais toutes ne l'avaient pas embrassée avec
+autant d'ardeur, et ne s'étaient pas signalées par autant d'excès que la
+ville de Paris. Ce sont les ambitions oisives, les esprits ardens, les
+talens supérieurs, qui les premiers s'engagent dans les révolutions; une
+capitale en renferme toujours beaucoup plus que les provinces, parce
+qu'elle est le rendez-vous de tous les hommes qui, par indépendance ou
+ambition, abandonnent le sol, la profession et les traditions de leurs
+pères. Paris devait donc produire les plus grands révolutionnaires. Placée
+en outre à peu de distance des frontières, but de tous les coups de
+l'ennemi, cette ville avait couru plus de danger qu'aucune cité de la
+France: siège des autorités, elle avait vu s'agiter dans son sein toutes
+les grandes questions. Ainsi le danger, la dispute, tout s'était réuni
+pour produire chez elle l'emportement et les excès. Les provinces, qui
+n'étaient pas soumises aux mêmes causes d'agitation, avaient vu ces excès
+avec effroi, et partageaient les sentimens du côté droit et de la Plaine.
+Mécontentes surtout des traitemens essuyés par leurs députés, elles
+croyaient voir dans la capitale, outre l'exagération révolutionnaire,
+l'ambition de dominer la France, comme Rome dominait les provinces
+conquises. Telles étaient les dispositions de la masse calme,
+industrieuse, modérée, à l'égard des révolutionnaires de Paris. Cependant
+ces dispositions étaient plus ou moins prononcées suivant les
+circonstances locales. Chaque province, chaque cité avait aussi ses
+révolutionnaires emportés, parce qu'en tous lieux se trouvent des esprits
+aventureux, des caractères ardens. Presque tous les hommes de cette espèce
+s'étaient emparés des municipalités, et ils avaient profité pour cela du
+renouvellement général des autorités, ordonné par la législative après le
+10 août. La masse inactive et modérée cède toujours le pas aux plus
+empressés, et il était naturel que les individus les plus violens
+s'emparassent des fonctions municipales, les plus difficiles de toutes, et
+qui exigeaient le plus de zèle et d'activité. Les citoyens paisibles, qui
+forment le grand nombre, s'étaient retirés dans les sections, où ils
+allaient donner quelquefois leurs votes, et exercer leurs droits civiques.
+Les fonctions départementales avaient été conférées aux notables les plus
+riches et les plus considérés, et par cela même les moins actifs et les
+moins énergiques des hommes. Ainsi tous les chauds révolutionnaires
+étaient retranchés dans les municipalités, tandis que la masse moyenne et
+riche occupait les sections et les fonctions départementales.
+
+La commune de Paris, sentant cette position, avait voulu se mettre en
+correspondance avec toutes les municipalités. Mais, comme on l'a vu, elle
+en avait été empêchée par la convention. La société-mère des jacobins y
+avait suppléé par sa propre correspondance, et la relation qui n'avait pas
+pu s'établir encore de municipalité à municipalité, existait de club à
+club, ce qui revenait à peu près au même, car les mêmes hommes qui
+Délibéraient dans les clubs jacobins, allaient agir ensuite dans les
+conseils généraux des communes. Ainsi tout le parti jacobin de la France,
+réuni dans les municipalités et dans les clubs, correspondant d'un bout du
+territoire à l'autre, se trouvait en présence de la masse moyenne, masse
+immense, mais divisée dans une multitude de sections, n'exerçant pas de
+fonctions actives, ne correspondant pas de ville en ville, formant çà et
+là quelques clubs modérés, et se réunissant quelquefois dans les sections
+ou dans les conseils de départemens pour donner un vote incertain et
+timide.
+
+C'est cette différence de position qui pouvait faire espérer aux
+révolutionnaires de dominer la masse de la population. Cette masse
+admettait la république, mais la voulait pure d'excès, et dans le moment
+elle avait encore l'avantage dans toutes les provinces. Depuis que les
+municipalités, armées d'une police terrible, ayant la faculté de faire des
+visites domiciliaires, de rechercher les étrangers, de désarmer les
+suspects, pouvaient vexer impunément les citoyens paisibles, les sections
+avaient essayé de réagir, et elles s'étaient réunies pour imposer aux
+municipalités. Dans presque toutes les villes de France, elles avaient
+pris un peu de courage, elles étaient en armes, résistaient aux
+municipalités, s'élevaient contre leur police inquisitoriale, soutenaient
+le côté droit, et réclamaient avec lui l'ordre, la paix, le respect des
+Personnes et des propriétés. Les municipalités et les clubs jacobins
+demandaient, au contraire, de nouvelles mesures de police, et
+l'institution de tribunaux révolutionnaires dans les départemens. Dans
+certaines villes on était prêt à en venir aux mains pour ces questions.
+Cependant les sections étaient si fortes par le nombre, qu'elles
+dominaient l'énergie des municipalités. Les députés montagnards, envoyés
+pour presser le recrutement et ranimer le zèle révolutionnaire,
+s'effrayaient de cette résistance, et remplissaient Paris de leurs
+alarmes.
+
+Telle était la situation de presque toute la France, et la manière dont
+elle était partagée. La lutte se montrait plus ou moins vive, et les
+partis plus ou moins menaçans, selon la position et les dangers de chaque
+ville. Là où les dangers de la révolution paraissaient plus grands, les
+jacobins étaient plus portés à employer des moyens violens, et par
+conséquent la masse modérée plus disposée à leur résister. Mais ce qui
+exaspérait surtout les passions révolutionnaires, c'était le danger des
+trahisons intérieures, plus encore que le danger de la guerre étrangère.
+Ainsi sur la frontière du Nord, menacée par les armées ennemies, et peu
+travaillée par l'intrigue, on était assez d'accord; les esprits se
+réunissaient dans le voeu de la défense commune, et les commissaires
+envoyés depuis Lille jusqu'à Lyon, avaient fait à la convention des
+rapports assez satisfaisans. Mais à Lyon, où des menées secrètes
+concouraient avec la position géographique et militaire de cette ville
+pour y rendre le péril plus grand, on avait vu s'élever des orages aussi
+terribles que ceux de Paris. Par sa position à l'est, et par son voisinage
+du Piémont, Lyon avait toujours fixé les regards de la contre-révolution.
+La première émigration de Turin voulut y opérer un mouvement en 1790, et y
+envoyer même un prince français. Mirabeau en avait aussi projeté un à sa
+manière. Depuis que la grande émigration s'était transportée à Coblentz,
+un agent avait été laissé en Suisse pour correspondre avec Lyon, et par
+Lyon avec le camp de Jallès et les fanatiques du midi. Ces menées
+provoquèrent une réaction de jacobinisme, et les royalistes firent naître
+à Lyon des montagnards. Ceux-ci occupaient un club appelé _club central_,
+et composé des envoyés de tous les clubs de quartier. A leur tête se
+trouvait un Piémontais qu'une inquiétude naturelle avait entraîné de pays
+en pays, et fixé enfin à Lyon, où il avait dû à son ardeur révolutionnaire
+d'être nommé successivement officier municipal, et président du tribunal
+civil. Son nom était _Chalier_. Il tenait dans le _club central_ un
+langage qui, chez les jacobins de Paris, l'aurait fait accuser par Marat
+de tendre au bouleversement, et d'être payé par l'étranger. Outre ce club,
+les montagnards lyonnais avaient toute la municipalité, excepté le maire
+Nivière, ami et disciple de Roland, et chef à Lyon du parti girondin.
+Fatigué de tant d'orages, Nivière avait comme Pétion donné sa démission,
+et comme Pétion il avait été aussi réélu par les sections, plus puissantes
+et plus énergiques à Lyon que dans tout le reste de la France. Sur onze
+mille votans, neuf mille avaient obligé Nivière à reprendre la mairie;
+mais il s'était démis de nouveau, et cette fois la municipalité
+montagnarde avait réussi à se compléter en nommant un maire de son choix.
+A cette occasion on en était venu aux mains; la jeunesse des sections
+avait chassé Chalier du _club central_, et dévasté la salle où il exhalait
+son fanatisme. Le départemens effrayé avait appelé des commissaires de la
+convention, qui, en se prononçant d'abord contre les sections, puis contre
+les excès de la commune, déplurent à tous les partis, se firent dénoncer
+par les jacobins et rappeler par la convention. Leur tâche s'était bornée
+à recomposer le _club central_, à l'affilier aux jacobins, et, en lui
+conservant son énergie, à le délivrer de quelques membres trop impurs. Au
+mois de mai, l'irritation était arrivée au plus haut degré. D'un côté, la
+commune, composée entièrement de jacobins, et le _club central_ présidé
+par Chalier, demandaient pour Lyon un tribunal révolutionnaire, et
+promenaient sur les places publiques une guillotine envoyée de Paris, et
+qu'on exposait aux regards publics pour effrayer les _traîtres_ et les
+aristocrates, etc.; de l'autre côté, les sections en armes étaient prêtes
+à réprimer la municipalité, et à empêcher l'établissement du sanglant
+tribunal que les girondins n'avaient pu épargner à la capitale. Dans cet
+état de choses, les agens secrets du royalisme, répandus à Lyon,
+attendaient le moment favorable pour profiter de l'indignation des
+Lyonnais, prête à éclater.
+
+Dans tout le reste du Midi jusqu'à Marseille, l'esprit républicain modéré
+régnait d'une manière plus égale, et les girondins possédaient
+l'attachement général de la contrée. Marseille jalousait la suprématie de
+Paris, était irritée des outrages faits à son député chéri, Barbaroux, et
+prête à se soulever contre la convention, si on attaquait la
+représentation nationale. Quoique riche, elle n'était pas située d'une
+manière favorable pour les contre-révolutionnaires du dehors, car elle ne
+touchait qu'à l'Italie, où rien ne se tramait, et son port n'intéressait
+pas les Anglais comme celui de Toulon. Les menées secrètes n'y avaient
+donc pas autant effarouché les esprits qu'à Lyon et Paris, et la
+municipalité, faible et menacée, était près d'être destituée par les
+sections toutes puissantes. Le député Moïse-Bayle, assez mal reçu, avait
+trouvé là beaucoup d'ardeur pour le recrutement, mais un dévouement absolu
+pour la Gironde.
+
+A partir du Rhône, et de l'est à l'ouest jusqu'aux bords de l'Océan,
+cinquante ou soixante départemens manifestaient les mêmes dispositions. A
+Bordeaux enfin l'unanimité était complète. Là, les sections, la
+municipalité, le club principal, tout le monde était d'accord pour
+combattre la violence montagnarde et pour soutenir cette glorieuse
+députation de la Gironde, à laquelle on était si fier d'avoir donné le
+jour. Le parti contraire n'avait trouvé d'asile que dans une seule
+section, et partout ailleurs il se trouvait impuissant et condamné au
+silence. Bordeaux ne demandait ni taxe, ni denrées, ni tribunal
+révolutionnaire, et préparait à la fois des pétitions contre la commune de
+Paris, et des bataillons pour le service de la république.
+
+Mais le long des côtes de l'Océan, en tirant de la Gironde à la Loire, et
+de la Loire aux bouches de la Seine, se présentaient des opinions bien
+différentes et des dangers bien plus grands. Là, l'implacable Montagne ne
+rencontrait pas seulement pour obstacle le républicanisme clément et
+généreux des girondins, mais le royalisme constitutionnel de 89, qui
+repoussait la république comme illégale, et le fanatisme des temps
+féodaux, qui était armé contre la révolution de 93, contre la révolution
+de 89, et qui ne reconnaissait que l'autorité temporelle des châteaux, et
+l'autorité spirituelle des églises.
+
+Dans la Normandie, et particulièrement à Rouen, qui était la principale
+ville, on avait voué un grand attachement à Louis XVI, et la
+constitution de 1790 avait réuni tous les vœux qu'on formait pour la
+liberté et pour le trône. Depuis l'abolition de la royauté et de la
+constitution de 1790, c'est-à-dire depuis le 10 août, il régnait en
+Normandie un silence improbateur et menaçant. La Bretagne offrait des
+dispositions encore plus hostiles, et le peuple y était dominé par
+l'influence des prêtres et des seigneurs. Plus près des rives de la Loire,
+cet attachement allait jusqu'à l'insurrection, et enfin sur la rive gauche
+de ce fleuve, dans le Bocage, le Loroux, la Vendée, l'insurrection était
+complète, et de grandes armées de dix et vingt mille hommes tenaient la
+campagne.
+
+C'est ici le lieu de faire connaître ce pays singulier, couvert d'une
+population si obstinée, si héroïque, si malheureuse, et si fatale à la
+France, qu'elle manqua perdre par une funeste diversion, et dont elle
+aggrava les maux en irritant au dernier point la dictature
+révolutionnaire.
+
+Sur les deux rives de la Loire, le peuple avait conservé un grand
+attachement pour son ancienne manière d'être, et particulièrement pour ses
+prêtres et pour son culte. Lorsque, par l'effet de la constitution civile,
+les membres du clergé se trouvèrent partagés, un véritable schisme
+s'établit. Les curés qui refusaient de se soumettre à la nouvelle
+circonscription des églises, et de prêter serment, furent préférés par le
+peuple; et lorsque, dépossédés de leurs curés, ils furent obligés de se
+retirer, les paysans les suivirent dans les bois, et se regardèrent comme
+persécutés eux et leur culte. Ils se réunirent par petites bandes,
+poursuivirent les curés constitutionnels comme intrus, et commirent les
+plus graves excès à leur égard. Dans la Bretagne, aux environs de Rennes,
+il y eut des révoltes plus générales et plus imposantes, qui avaient pour
+cause la cherté des subsistances, et la menace de détruire le culte,
+contenue dans ces paroles de Cambon: _Ceux qui voudront la messe la
+paieront_. Cependant le gouvernement était parvenu à réprimer ces
+mouvemens partiels de la rive droite de la Loire, et il n'avait à redouter
+que leur communication avec la rive gauche, où s'était formée la grande
+insurrection.
+
+C'est particulièrement sur cette rive gauche, dans l'Anjou, le bas et le
+haut Poitou, qu'avait éclaté la fameuse guerre de la Vendée. C'était la
+partie de la France où le temps avait le moins fait sentir son influence,
+et le moins altéré les anciennes moeurs. Le régime féodal s'y était
+empreint d'un caractère tout patriarcal, et la révolution, loin de
+produire une réforme utile dans ce pays, y avait blessé les plus douces
+habitudes, et y fut reçue comme une persécution. Le Bocage et le Marais
+composent un pays singulier, qu'il faut décrire pour faire comprendre les
+moeurs et l'espèce de société qui s'y étaient formées. En partant de
+Nantes et Saumur, et en s'étendant depuis la Loire jusqu'aux sables
+d'Olonne, Luçon, Fontenay et Niort, on trouve un sol inégal, ondulant,
+coupé de ravins, et traversé d'une multitude de haies, qui servent de
+clôture à chaque champ, et qui ont fait appeler cette contrée le _Bocage_.
+En se rapprochant de la mer, le terrain s'abaisse, se termine en marais
+salans, et se trouve coupé partout d'une multitude de petits canaux, qui
+en rendent l'accès presque impossible. C'est ce qu'on a appelé le
+_Marais_. Les seuls produits abondans dans ce pays sont les pâturages, et
+par conséquent les bestiaux. Les paysans y cultivaient seulement la
+quantité de blé nécessaire à leur consommation, et se servaient du produit
+de leurs troupeaux comme moyen d'échange. On sait que rien n'est plus
+simple que les populations vivant de ce genre d'industrie. Peu de grandes
+villes s'étaient formées dans ces contrées; on n'y trouvait que de gros
+bourgs de deux à trois mille âmes. Entre les deux grandes routes qui
+conduisent l'une de Tours à Poitiers, et l'autre de Nantes à La Rochelle,
+s'étend un espace de trente lieues de largeur, où il n'y avait alors que
+des chemins de traverse, aboutissant à des villages et à des hameaux. Les
+Terres étaient divisées en une multitude de petites métairies de cinq à
+six cents francs de revenu, confiées chacune à une seule famille, qui
+partageait avec le maître de la terre le produit des bestiaux. Par cette
+division du fermage, les seigneurs avaient à traiter avec chaque famille,
+et entretenaient avec toutes des rapports continuels et faciles. La vie la
+plus simple régnait dans les châteaux: on s'y livrait à la chasse à cause
+de l'abondance du gibier; les seigneurs et les paysans la faisaient en
+commun, et tous étaient célèbres par leur adresse et leur vigueur. Les
+prêtres, d'une grande pureté de moeurs, y exerçaient un ministère tout
+paternel. La richesse n'avait ni corrompu leur caractère, ni provoqué la
+critique sur leur compte. On subissait l'autorité du seigneur, on croyait
+les paroles du curé, parce qu'il n'y avait ni oppression ni scandale.
+Avant que l'humanité se jette dans la route de la civilisation, il y a
+pour elle une époque de simplicité, d'ignorance et de pureté, au milieu de
+laquelle on voudrait l'arrêter, si son sort n'était pas de marcher à
+travers le mal, vers tous les genres de perfectionnement.
+
+Lorsque la révolution, si bienfaisante ailleurs, atteignit ce pays avec
+son niveau de fer, elle y causa un trouble profond. Il aurait fallu
+qu'elle s'y modifiât, mais c'était impossible. Ceux qui l'ont accusée de
+ne pas s'adapter aux localités, de ne pas varier avec elles, n'ont pas
+compris l'impossibilité des exceptions et la nécessité d'une règle
+uniforme et absolue dans les grandes réformes sociales. On ne savait donc,
+au milieu de ces campagnes, presque rien de la révolution; on savait
+seulement ce que le mécontentement des seigneurs et des curés en avait
+appris au peuple. Quoique les droits féodaux fussent abolis, on ne cessa
+pas de les payer. Il fallut se réunir, nommer des maires; on le fit, et on
+pria les seigneurs de l'être. Mais lorsque la destitution des prêtres non
+assermentés priva les paysans des curés qui jouissaient de leur confiance,
+ils furent fort irrités, et, comme dans la Bretagne, ils coururent dans
+les bois, et allèrent à de grandes distances assister aux cérémonies du
+culte, seul véritable à leurs yeux. Dès ce moment une haine violente
+s'alluma dans les âmes, et les prêtres n'oublièrent rien pour l'exciter
+davantage. Le 10 août rejeta dans leurs terres quelques nobles poitevins;
+le 21 janvier les révolta, et ils communiquèrent leur indignation autour
+d'eux. Cependant ils ne conspirèrent pas, comme on l'a cru; mais les
+dispositions connues du pays inspirèrent à des hommes qui lui étaient
+étrangers des projets de conspiration. Il s'en était tramé un en Bretagne,
+mais aucun dans le Bocage; il n'y avait là aucun plan arrêté; on s'y
+laissait pousser à bout. Enfin la levée de trois cent mille hommes excita
+au mois de mars une insurrection générale. Au fond, peu importait aux
+paysans du Bas-Poitou ce qui se faisait en France; mais la dispersion de
+leur clergé, et surtout l'obligation de se rendre aux armées, les
+exaspéra. Dans l'ancien régime, le contingent du pays n'était fourni que
+par ceux que leur inquiétude naturelle portait à quitter la terre natale;
+mais aujourd'hui la loi les frappait tous, quels que fussent leurs goûts
+personnels. Obligés de prendre les armes, ils préférèrent se battre contre
+la république que pour elle. Presque en même temps, c'est-à dire au
+commencement de mars, le tirage fut l'occasion d'une révolte dans le haut
+Bocage et dans le Marais. Le 10 mars, le tirage devait avoir lieu à
+Saint-Florent, près d'Ancenis en Anjou: les jeunes gens s'y refusèrent. La
+garde voulut les y obliger; le commandant militaire fit pointer une pièce
+et tirer sur les mutins. Ils s'élancèrent alors avec leurs bâtons,
+s'emparèrent de la pièce, désarmèrent la garde, et furent cependant assez
+étonnés de leur témérité. Un voiturier, nommé Cathelineau, homme très
+considéré dans les campagnes, très brave, très persuasif, quitta sa ferme
+à cette nouvelle, accourut au milieu d'eux, les rallia, leur rendit le
+courage, et donna quelque consistance à l'insurrection en sachant la
+maintenir. Le jour même il voulut attaquer un poste républicain, composé
+de quatre-vingts hommes. Les paysans le suivirent avec leurs bâtons et
+leurs fusils. Après une première décharge, dont chaque coup portait parce
+qu'ils étaient grands tireurs, ils s'élancèrent sur le poste, le
+désarmèrent, et se rendirent maîtres de la position. Le lendemain,
+Cathelineau se porta sur Chemillé, et l'enleva encore, malgré deux cents
+républicains et trois pièces de canon. Un garde-chasse du château de
+Maulevrier, nommé Stofflet, et un jeune paysan du village de Chanzeau,
+avaient réuni de leur côté une troupe de paysans. Ils vinrent se joindre
+à Cathelineau, qui osa concevoir le projet d'attaquer Cholet, la ville la
+plus considérable du pays, chef-lieu de district, et gardée par cinq cents
+républicains. Leur manière de combattre fut la même. Profitant des haies,
+des inégalités du terrain, ils entourèrent le bataillon ennemi, et se
+mirent à tirailler à couvert et à coup sûr. Après avoir ébranlé les
+républicains par ce feu terrible, ils profitèrent du premier moment
+d'hésitation qui se manifesta parmi eux, s'élancèrent en poussant de
+grands cris, renversèrent leurs rangs, les désarmèrent, et les assommèrent
+avec leurs bâtons. Telle fut depuis toute leur tactique militaire; la
+nature la leur avait indiquée, et c'était la mieux adaptée au pays. Les
+troupes qu'ils attaquaient, rangées en ligne et à découvert, recevaient un
+feu auquel il leur était impossible de répondre, parce qu'elles ne
+pouvaient ni faire usage de leur artillerie, ni marcher à la baïonnette
+contre des ennemis dispersés. Dans cette situation, si elles n'étaient pas
+vieillies à la guerre, elles devaient être bientôt ébranlées par un feu si
+continu et si juste, que jamais les feux réguliers des troupes de ligne
+n'ont pu l'égaler. Lorsqu'elles voyaient surtout fondre sur elles ces
+furieux, poussant de grands cris, il leur était difficile de ne pas
+s'intimider et de ne pas se laisser rompre. Alors elles étaient perdues,
+car la fuite, si facile aux gens du pays, était impraticable pour la
+troupe de ligne. Il aurait donc fallu les soldats les plus intrépides pour
+lutter contre tant de désavantages, et ceux qui dans le premier moment
+furent opposés aux rebelles, étaient des gardes nationaux de nouvelle
+levée, qu'on prenait dans les bourgs, presque tous très républicains, et
+que leur zèle conduisait pour la première fois au combat.
+
+La troupe victorieuse de Cathelineau entra donc dans Cholet, s'empara de
+toutes les armes qu'elle y trouva, et fit des cartouches avec les
+gargousses des canons. C'est toujours ainsi que les Vendéens se sont
+procuré des munitions. Leurs défaites ne donnaient rien à l'ennemi, parce
+qu'ils n'avaient rien qu'un fusil ou un bâton qu'ils emportaient à travers
+les champs, et chaque victoire leur valait toujours un matériel de guerre
+considérable. Les insurgés, victorieux, célébrèrent leurs succès avec
+l'argent qu'ils trouvèrent, et ensuite brûlèrent tous les papiers des
+administrations, dans lesquelles ils voyaient un instrument de tyrannie.
+Ils rentrèrent ensuite dans leurs villages et dans leurs fermes, qu'ils ne
+voulaient jamais quitter pour long-temps.
+
+Une autre révolte bien plus générale avait éclaté dans le Marais et le
+départemens de la Vendée. A Machecoul et à Challans, le recrutement fut
+l'occasion d'un soulèvement universel. Un nommé Gaston, perruquier, tua un
+officier, prit son uniforme, se mit à la tête des mécontens, et s'empara
+de Challans, puis de Machecoul, où sa troupe brûla tous les papiers des
+administrations, et commit des massacres dont le Bocage n'avait pas donné
+l'exemple. Trois cents républicains furent fusillés par bandes de vingt et
+trente. Les insurgés les faisaient confesser d'abord, et les conduisaient
+ensuite au bord d'une fosse, à côté de laquelle ils les fusillaient pour
+n'avoir pas la peine de les ensevelir. Nantes envoya sur-le-champ quelques
+cents hommes à Saint-Philibert; mais, apprenant qu'il y avait du mouvement
+à Savenay, elle rappela ses troupes, et les insurgés de Machecoul
+restèrent maîtres du pays conquis.
+
+Dans le départemens de la Vendée, c'est-à-dire vers le midi du théâtre de
+cette guerre, l'insurrection prit encore plus de consistance.
+
+Les gardes nationales de Fontenay, sorties pour marcher sur Chantonnay,
+furent repoussées et battues, Chantonnay fut pillé. Le général Verteuil,
+qui commandait la onzième division militaire, en apprenant cette défaite,
+envoya le général Marcé avec douze cents hommes, partie de troupes de
+ligne, partie de gardes nationales. Les rebelles, rencontrés à
+Saint-Vincent, furent repoussés. Le général Marcé eut le temps d'ajouter
+encore à sa petite armée douze cents hommes et neuf pièces de canon. En
+marchant sur Saint-Fulgent, il rencontra de nouveau les Vendéens dans un
+fond, et s'arrêta pour rétablir un pont qu'ils avaient détruit. Vers les
+quatre heures d'après midi, le 18 mars, les Vendéens, prenant
+l'initiative, vinrent l'attaquer. Profitant encore des avantages du sol,
+ils commencèrent à tirailler avec leur supériorité ordinaire, cernèrent
+peu à peu l'armée républicaine, étonnée de ce feu si meurtrier, et réduite
+à l'impuissance d'atteindre un ennemi caché, dispersé dans tous les replis
+du terrain. Enfin ils l'assaillirent, répandirent le désordre dans ses
+rangs, et s'emparèrent de l'artillerie, des munitions et des armes que les
+soldats jetaient en se retirant, pour ètre plus légers dans leur fuite.
+
+Ces succès, plus prononcés dans le départemens de la Vendée proprement
+dit, valurent aux insurgés le nom de _Vendéens_, qu'ils conservèrent
+depuis, quoique la guerre fût bien plus active hors de la Vendée. Les
+brigandages commis dans le Marais leur firent donner le nom de _brigands_,
+quoique le plus grand nombre ne méritât pas ce titre. L'insurrection
+s'étendait dans le Marais, depuis les environs de Nantes jusqu'aux Sables,
+et dans l'Anjou et le Poitou, jusqu'aux environs de Vihiers et de
+Parthenay. La cause des succès des Vendéens était dans le pays, dans sa
+configuration, dans leur adresse et leur courage à profiter de ces
+avantages naturels, enfin dans l'inexpérience et l'imprudente ardeur des
+troupes républicaines, qui, levées à la hâte, venaient les attaquer
+précipitamment, et leur procurer ainsi des victoires, et tout ce qui en
+est la suite, c'est-à-dire des munitions, de la confiance et du courage.
+
+La pâque avait ramené tous les insurgés dans leurs demeures, d'où ils ne
+consentaient jamais à s'éloigner long-temps. La guerre était pour eux une
+espèce de chasse de quelques jours; ils y portaient du pain pour le temps
+nécessaire, et revenaient ensuite enflammer leurs voisins par leurs
+récits. Il y eut des rendez-vous donnés pour le mois d'avril.
+L'insurrection fut alors générale, et s'étendit sur toute la surface du
+pays. On pourrait comprendre ce théâtre de la guerre dans une ligne qui,
+en partant de Nantes, passerait par Pornic, l'île de Noirmoutiers, les
+Sables, Luçon, Fontenay, Niort, Parthenay, et reviendrait par Airvault,
+Thouars, Doué et Saint-Florent jusqu'à la Loire. L'insurrection, commencée
+par des hommes qui n'étaient supérieurs aux paysans qu'ils commandaient
+que par leurs qualités naturelles, fut continuée bientôt par des hommes
+d'un rang supérieur. Les paysans allèrent dans les châteaux, et forcèrent
+les nobles à se mettre à leur tête. Tout le Marais voulut être commandé
+par Charette. Il était d'une famille d'armateurs de Nantes; il avait servi
+dans la marine, où il était devenu lieutenant de vaisseau, et à la paix il
+s'était retiré dans un château appartenant à un oncle, où il passait sa
+vie à chasser. D'une complexion faible et délicate, il semblait peu propre
+aux fatigues de la guerre; mais, vivant dans les bois, où il passait des
+mois entiers, couchant à terre avec les chasseurs, il s'était renforcé,
+avait acquis une parfaite habitude du pays, et s'était fait connaître de
+tous les paysans par son adresse et son courage. Il hésita d'abord à
+accepter le commandement, en faisant sentir aux insurgés les dangers de
+l'entreprise. Cependant il se rendit à leurs instances, et en leur
+laissant commettre tous les excès, il les compromit et les engagea
+irrévocablement à son service. Habile, rusé, d'un caractère dur et d'une
+opiniâtreté indomptable, il devint le plus terrible des chefs vendéens.
+Tout le Marais lui obéissait, et avec quinze et quelquefois vingt mille
+hommes, il menaçait les Sables et Nantes. A peine tout son monde fut-il
+réuni, qu'il s'empara de l'île de Noirmoutiers, île importante dont il
+pouvait faire sa place de guerre, et son point de communication avec les
+Anglais.
+
+Dans le Bocage, les paysans s'adressèrent à MM. de Bonchamps, d'Elbée, de
+La Rochejaquelein, et les arrachèrent de leurs châteaux pour les mettre à
+leur tête. M. de Bonchamps avait autrefois servi sous M. de Suffren, était
+devenu un officier habile, et réunissait à une grande intrépidité un
+caractère noble et élevé. Il commandait tous les révoltés de l'Anjou et
+des bords de la Loire. M. d'Elbée avait servi aussi, et joignait à une
+dévotion excessive un caractère obstiné, et une grande intelligence de ce
+genre de guerre. C'était dans le moment le chef le plus accrédité de cette
+partie du Bocage. Il commandait les paroisses autour de Cholet et de
+Beaupréau. Cathelineau et Stofflet gardèrent leur commandement dû à la
+confiance qu'ils avaient inspirée, et se réunirent à MM. De Bonchamps et
+d'Elbée, pour marcher sur Bressuire, où se trouvait le général Quétineau.
+Celui-ci avait fait enlever du château de Clisson la famille de Lescure,
+qu'il soupçonnait de conspiration, et la détenait à Bressuire. Henri de La
+Rochejaquelein, jeune gentilhomme autrefois enrôlé dans la garde du roi,
+et maintenant retiré dans le Bocage, se trouvait à Clisson chez son cousin
+de Lescure. Il s'évada, souleva les Aubiers, où il était né, et toutes les
+paroisses autour de Châtillon. Il se joignit ensuite aux autres chefs,
+avec eux força le général Quétineau à s'éloigner de Bressuire. M. de
+Lescure fut alors délivré avec sa famille. C'était un jeune homme de l'âge
+de Henri de La Rochejaquelein. Il était calme, prudent, d'une bravoure
+froide mais inébranlable, et joignait à ces qualités un rare esprit de
+justice. Henri, son cousin, avait une bravoure héroïque et souvent
+emportée; il était bouillant et généreux. M. de Lescure se mit alors à la
+tête de ses paysans, qui vinrent se réunir à lui, et tous ensemble se
+rendirent à Bressuire pour marcher de là sur Thouars. Les femmes de tous
+les chefs distribuaient des cocardes et des drapeaux; on s'exaltait par
+des chants, on marchait comme à une croisade. L'armée ne traînait point
+avec elle de bagages; les paysans, qui ne voulaient jamais rester
+long-temps absens, portaient avec eux le pain nécessaire à la durée de
+chaque expédition, et, dans les cas extraordinaires, les paroisses
+averties préparaient des vivres pour ceux qui en manquaient. Cette armée
+se composait d'environ trente mille hommes, et fut appelée la grande armée
+royale et catholique. Elle faisait face à Angers, Saumur, Doué, Thouars et
+Parthenay. Entre cette armée et celle du Marais, commandée par Charette,
+se trouvaient divers rassemblemens intermédiaires, dont le principal, sous
+les ordres de M. de Royrand, pouvait s'élever à dix ou douze mille hommes.
+
+Le grand rassemblement commandé par MM. De Bonchamps, d'Elbée, de Lescure,
+de la Rochejaquelein, Cathelineau, Stofflet, arriva devant Thouars le 3
+mai, et se prépara à l'attaquer dès le 4 au matin. Il fallait traverser le
+Thoué, qui entoure la ville de Thouars presque de toutes parts. Le général
+Quétineau fit défendre les passages. Les Vendéens canonnèrent quelque
+temps avec l'artillerie qu'ils avaient prise aux républicains, et
+tiraillèrent sur la rive avec leur succès accoutumé. M. de Lescure voulant
+alors décider le passage, s'avance au milieu des balles dont son habit est
+criblé, et ne peut entraîner qu'un seul paysan. Mais La Rochejaquelein
+accourt, ses gens le suivent; on passe le pont, et les républicains sont
+refoulés dans la place. Il fallait pratiquer une brèche, mais on manquait
+des moyens nécessaires. Henri de La Rochejaquelein se fait élever sur les
+épaules de ses soldats, et commence à atteindre les remparts. M. d'Elbée
+attaque vigoureusement de son côté, et Quétineau, ne pouvant résister,
+consent à se rendre pour éviter des malheurs à la ville. Les Vendéens,
+grâce à leurs chefs, se conduisirent avec modération; aucun excès ne fut
+commis envers les habitans, et on se contenta de brûler l'arbre de la
+liberté et les papiers des administrations. Le généreux Lescure rendit à
+Quétineau les égards qu'il en avait reçus pendant sa détention à
+Bressuire, et voulut l'engager à rester dans l'armée vendéenne, pour le
+soustraire aux sévérités du gouvernement, qui, ne lui tenant pas compte de
+l'impossibilité de la résistance, le punirait peut-être de s'être rendu.
+Quétineau refusa généreusement, et voulut retourner aux républicains pour
+demander des juges.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+LEVÉE D'UNE ARMÉE PARISIENNE DE DOUZE MILLE HOMMES; EMPRUNT FORCÉ;
+NOUVELLES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES CONTRE LES SUSPECTS.--EFFERVESCENCE
+CROISSANTE DES JACOBINS A LA SUITE DES TROUBLES DES DÉPARTEMENS.--CUSTINE
+EST NOMMÉ GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE DU NORD.--ACCUSATIONS ET MENACES DES
+JACOBINS; VIOLENTE LUTTE DES DEUX CÔTÉS DE LA CONVENTION.--FORMATION D'UNE
+COMMISSION DE DOUZE MEMBRES, DESTINÉE A EXAMINER LES ACTES DE LA COMMUNE.
+--ASSEMBLÉE INSURRECTIONNELLE A LA MAIRIE. MOTIONS ET COMPLOTS CONTRE LA
+MAJORITÉ DE LA CONVENTION ET CONTRE LA VIE DES DÉPUTÉS GIRONDINS; MÊMES
+PROJETS DANS LE CLUB DES CORDELIERS.--LA CONVENTION PREND DES MESURES POUR
+SA SÛRETÉ.--ARRESTATION D'HÉBERT, SUBSTITUT DU PROCUREUR DE LA COMMUNE.
+--PÉTITIONS IMPÉRIEUSES DE LA COMMUNE. TUMULTE ET SCÈNES DE DÉSORDRE DANS
+TOUTES LES SECTIONS.--ÉVÉNEMENS PRINCIPAUX DES 28, 29 ET 30 MAI 1793.
+--DERNIÈRE LUTTE DES MONTAGNARDS ET DES GIRONDINS.--JOURNÉES DU 31 MAI ET
+DU 2 JUIN.--DÉTAILS ET CIRCONSTANCES DE L'INSURRECTION DITE DU 31 MAI.
+--VINGT-NEUF REPRÉSENTANS GIRONDINS SONT MIS EN ARRESTATION.--CARACTÈRE ET
+RÉSULTATS POLITIQUES DE CETTE JOURNÉE.--COUP D'OEIL SUR LA MARCHE DE LA
+RÉVOLUTION.--JUGEMENT SUR LES GIRONDINS.
+
+
+Les nouvelles des désastres de la Vendée concourant avec celles venues du
+Nord, qui annonçaient les revers de Dampierre, avec celles venues du Midi,
+qui portaient que les Espagnols devenaient menaçans sur les Pyrénées, avec
+tous les renseignemens arrivant de plusieurs provinces, où se
+manifestaient les dispositions les moins favorables, ces nouvelles
+répandirent la plus grande fermentation. Plusieurs départemens voisins de
+la Vendée, en apprenant le succès des insurgés, se crurent autorisés à
+envoyer des troupes pour les combattre. Le départemens de l'Hérault leva
+six millions et six mille hommes, et envoya une adresse au peuple de
+Paris, pour l'engager à en faire autant. La convention, encourageant cet
+enthousiasme, approuva la conduite du départemens de l'Hérault, et
+autorisa par là toutes les communes de France à faire des actes de
+souveraineté, en levant des hommes et de l'argent.
+
+La commune de Paris ne resta pas en arrière. Elle prétendait que c'était
+au peuple parisien à sauver la France, et elle se hâta de prouver son
+zèle, et de déployer son autorité en organisant une armée. Elle arrêta
+que, d'après _l'approbation solennelle donnée par la convention à la
+conduite du départemens de l'Hérault_, il serait levé dans l'enceinte de
+Paris une armée de douze mille hommes, pour marcher contre la Vendée. A
+l'exemple de la convention, la commune choisit dans le conseil général des
+commissaires pour accompagner cette armée. Ces douze mille hommes devaient
+être pris dans les compagnies des sections armées, et sur chaque compagnie
+de cent vingt-six il devait en partir quatorze. Suivant la coutume
+révolutionnaire, une espèce de pouvoir dictatorial était laissé au comité
+révolutionnaire de chaque section, pour désigner les hommes dont le départ
+était sujet à moins d'inconvéniens. «En conséquence, disait l'arrêté de la
+commune, tous les commis non mariés de tous les bureaux existant à Paris,
+excepté les chefs et sous-chefs, les clercs de notaires et d'avoués, les
+commis de banquiers et de négocians, les garçons marchands, les garçons de
+bureaux, etc. ... pourront être requis d'après les proportions ci-après:
+sur deux, il en partira un; sur trois, deux; sur quatre, deux; sur cinq,
+trois; sur six, trois, sur sept, quatre; sur huit, quatre; et ainsi de
+suite. Ceux des commis de bureaux qui partiront conserveront leurs places
+et le tiers de leurs appointemens. Nul ne pourra refuser de partir. Les
+citoyens requis feront connaître au comité de leur section ce qui manque à
+leur équipement, et il y sera pourvu sur-le-champ. Ils se réuniront
+immédiatement après pour nommer leurs officiers, et se rendront tout de
+suite à leurs ordres.»
+
+Mais ce n'était pas tout que de lever une armée, et de la former aussi
+violemment, il fallait pourvoir aux dépenses de son entretien; et pour
+cela, il fut convenu de s'adresser aux riches. Les riches, disait-on, ne
+voulaient rien faire pour la défense du pays et de la révolution; ils
+vivaient dans une heureuse oisiveté, et laissaient au peuple le soin
+de verser son sang pour la patrie; il fallait les obliger à contribuer au
+moins de leurs richesses au salut commun. Pour cela, on imagina un emprunt
+forcé, fourni par les citoyens de Paris, suivant la quotité de leurs
+revenus. Depuis le revenu de mille francs jusqu'à celui de cinquante
+mille, ils devaient fournir une somme proportionnelle qui s'élevait depuis
+trente francs jusqu'à vingt mille. Tous ceux dont le revenu dépassait
+cinquante mille francs devaient s'en réserver trente mille, et abandonner
+tout le reste. Les meubles et immeubles de ceux qui n'auraient point
+satisfait à cette patriotique contribution, devaient être saisis et vendus
+à la réquisition des comités révolutionnaires, et leurs personnes
+regardées comme suspectes.
+
+De telles mesures, qui atteignaient toutes les classes, soit en
+s'adressant aux personnes pour les obliger à prendre les armes, soit en
+s'adressant aux fortunes pour les faire contribuer, devaient éprouver une
+forte résistance dans les sections. On a déjà vu qu'il existait entre
+elles des divisions, et qu'elles étaient plus ou moins agitées suivant la
+proportion dans laquelle s'y trouvait le bas peuple. Dans quelques-unes,
+et notamment celles des Quinze-Vingts, des Gravilliers, de la
+Halle-aux-Blés, on déclara qu'on ne partirait pas, tant qu'il resterait à
+Paris des fédérés et des troupes soldées, lesquelles servaient, disait-on,
+de _gardes-du-corps_ à la convention. Celles-ci résistaient par esprit de
+jacobinisme, mais beaucoup d'autres résistaient pour une cause contraire.
+La population des clercs, des commis, des garçons de boutique, reparut
+dans les sections, et montra une forte opposition aux deux arrêtés de la
+commune. Les anciens serviteurs de l'aristocratie en fuite, qui
+contribuaient beaucoup à agiter Paris, se réunirent à eux; on se rassembla
+dans les rues et sur les places publiques, on cria _à bas les jacobins! à
+bas la Montagne!_ et les mêmes obstacles que le système révolutionnaire
+rencontrait dans les provinces, il les rencontra cette fois à Paris.
+
+Ce fut alors un cri général contre l'aristocratie des sections. Marat dit
+que MM. les épiciers, les procureurs, les commis, conspiraient avec MM. du
+côté droit et avec MM. les riches, pour combattre la révolution; qu'il
+fallait les arrêter tous comme suspects, et les réduire à la classe des
+sans-culottes, _en ne pas leur laissant de quoi se couvrir le derrière_.
+
+Chaumette, procureur de la commune, fit un long discours où il déplora les
+malheurs de la patrie, provenant, disait-il, de la perfidie des
+gouvernans, de l'égoïsme des riches, de l'ignorance du peuple, de la
+fatigue et du dégoût de beaucoup de citoyens pour la chose publique. Il
+proposa donc et fit arrêter qu'on demanderait à la convention des moyens
+d'instruction publique, des moyens de vaincre l'égoïsme des riches, et de
+venir au secours des pauvres; qu'on formerait une assemblée composée des
+présidents des comités révolutionnaires, des sections, et des députés de
+tous les corps administratifs; que cette assemblée se réunirait les
+dimanches et jeudis à la commune, pour aviser aux dangers de la chose
+publique; qu'enfin on inviterait tous les bons citoyens à se rendre dans
+les assemblées de section, pour y faire valoir leur patriotisme.
+
+Danton, toujours prompt à trouver des ressources dans les moments
+difficiles, imagina de composer deux armées de sans-culottes, dont l'une
+marcherait sur la Vendée, tandis que l'autre resterait dans Paris pour
+contenir l'aristocratie, et de les solder toutes deux aux dépens des
+riches; et enfin, pour s'assurer la majorité dans les sections, il proposa
+de payer les citoyens qui perdraient leur temps pour assister à leurs
+séances. Robespierre, empruntant les idées de Danton, les développa aux
+Jacobins, et proposa en outre de former de nouvelles classes de suspects,
+de ne plus les borner aux ci-devant nobles, ou prêtres, ou financiers,
+mais à tous les citoyens qui avaient de quelque manière fait preuve
+d'incivisme; de les enfermer jusqu'à la paix; d'accélérer encore l'action
+du tribunal révolutionnaire, et de contre-balancer par de nouveaux moyens
+de communication l'effet des mauvais journaux. Avec toutes ces ressources,
+on pouvait, disait-il, sans moyen illégal, sans violation des lois,
+résister au côté droit et à ses machinations.
+
+Toutes les idées se dirigeaient donc vers un but, qui était d'armer le
+peuple, d'en placer une partie au dedans, d'en porter une autre au dehors;
+de l'équiper aux frais des riches, de le faire même assister à leurs
+dépens à toutes les assemblées délibérantes; d'enfermer tous les ennemis
+de la révolution sous le nom de _suspects_, bien plus largement défini
+qu'il ne l'avait été jusqu'ici; d'établir entre la commune et les sections
+un moyen de correspondance, et pour cela de créer une nouvelle assemblée
+révolutionnaire qui prît des moyens nouveaux de salut, c'est-à-dire
+l'insurrection. L'assemblée de l'Évêché, précédemment dissoute, et
+maintenant renouvelée, sur la proposition de Chaumette, et avec un
+caractère bien plus imposant, était évidemment destinée à ce but.
+
+Du 8 au 10 mai, des nouvelles alarmantes se succèdent. Dampierre a été tué
+à l'armée du Nord. Dans l'intérieur, les provinces continuent de se
+révolter. La Normandie tout entière semble prête à se joindre à la
+Bretagne. Les insurgés de la Vendée se sont avancés de Thouars vers Loudun
+et Montreuil, ont pris ces deux villes, et ont ainsi presque atteint les
+bords de la Loire. Les Anglais débarquant sur les côtes de la Bretagne
+vont, dit-on, se joindre à eux et attaquer la république au cœur. Des
+citoyens de Bordeaux, indignés des accusations portées contre leurs
+députés, et montrant l'attitude la plus menaçante, ont désarmé une section
+où s'étaient retirés les jacobins. A Marseille, les sections sont en
+pleine insurrection. Révoltées des excès commis sous le prétexte du
+désarmement des suspects, elles se sont réunies, ont destitué la commune,
+transporté ses pouvoirs à un comité, dit comité central des sections, et
+institué un tribunal populaire, pour rechercher les auteurs des meurtres
+et des pillages. Après s'être ainsi conduites dans leur cité, elles ont
+envoyé des députés aux sections de la ville d'Aix, et s'efforcent de
+propager leur exemple dans tout le départemens. Ne respectant pas même les
+commissaires de la convention, elles ont saisi leurs papiers et les ont
+sommés de se retirer. A Lyon, le désordre est aussi grave. Les corps
+administratifs unis aux jacobins ayant ordonné, à l'imitation de Paris,
+une levée de six millions et de six mille hommes, ayant en outre voulu
+exécuter le désarmement des suspects, et instituer un tribunal
+révolutionnaire, les sections se sont révoltées, et sont prêtes à en venir
+aux mains avec la commune. Ainsi, tandis que l'ennemi avance vers le Nord,
+l'insurrection partant de la Bretagne et de la Vendée, et soutenue par les
+Anglais, peut faire le tour de la France par Bordeaux, Rouen, Nantes,
+Marseille et Lyon. Ces nouvelles arrivant l'une après l'autre dans
+l'espace de deux ou trois jours, du 12 au 15 mai, font naître les plus
+sinistres présages dans l'esprit des montagnards et des jacobins. Les
+propositions déjà faites se renouvellent encore avec plus de fureur; on
+veut que tous les garçons des cafés et des traiteurs, que tous les
+domestiques partent sur-le-champ; que les sociétés populaires marchent
+tout entières, que des commissaires de l'assemblée se rendent aussitôt
+dans les sections pour les décider à fournir leur contingent; que trente
+mille hommes partent en poste dans les voitures de luxe; que les riches
+contribuent sans délai et donnent le dixième de leur fortune; que les
+suspects soient enfermés et gardés en otages; que la conduite des
+ministres soit examinée; que le comité de salut public soit chargé de
+rédiger une instruction pour les citoyens dont l'opinion est égarée; que
+toute affaire civile cesse, que l'activité des tribunaux civils soit
+suspendue, que les spectacles soient fermés, que le tocsin sonne, et que
+le canon d'alarme soit tiré.
+
+Danton, pour apporter quelque assurance au milieu de ce trouble général,
+fait deux remarques; la première, c'est que la crainte de dégarnir Paris
+des bons citoyens qui sont nécessaires à sa sûreté, ne doit pas empêcher
+le recrutement, car il restera toujours à Paris cent cinquante mille
+hommes, prêts à se lever, et à exterminer les aristocrates qui oseraient
+s'y montrer; la seconde, c'est que l'agitation des guerres civiles, loin
+d'être un sujet d'espoir, doit être au contraire un sujet de terreur pour
+les ennemis extérieurs. «Montesquieu, dit-il, l'a déjà remarqué en parlant
+des Romains; un peuple dont tous les bras sont armés et exercés, dont
+toutes les âmes sont aguerries, dont tous les esprits sont exaltés, dont
+toutes les passions sont changées en fureur de combattre, un tel peuple
+n'a rien à craindre du courage froid et mercenaire des soldats étrangers.
+Le plus faible des deux partis que la guerre civile mettrait aux prises,
+serait toujours assez fort pour détruire des automates à qui la discipline
+ne tient pas lieu de vie et de feu.»
+
+Il est ordonné aussitôt que quatre-vingt-seize commissaires se rendront
+dans les sections pour obtenir leur contingent, et que le comité de salut
+public continuera ses fonctions pendant un mois de plus. Custine est nommé
+général de l'armée du Nord, Houchard de celle du Rhin. On fait la
+distribution des armées autour des frontières. Cambon présente un projet
+d'emprunt forcé d'un milliard, qui sera rempli par les riches et
+hypothéqué sur les biens des émigrés. «C'est un moyen, dit-il, d'obliger
+les riches à prendre part à la révolution, en les réduisant à acquérir une
+partie des biens nationaux, s'ils veulent se payer de leur créance sur le
+gage lui-même.»
+
+La commune, de son côté, arrête qu'une seconde armée de sans-culottes sera
+formée dans Paris pour contenir l'aristocratie, tandis que la première
+marchera contre les rebelles; qu'il sera fait un emprisonnement général de
+tous les suspects, et que l'assemblée centrale des sections, composée des
+autorités administratives, des présidens des sections, des membres des
+comités révolutionnaires, se réunira au plus tôt pour faire la répartition
+de l'emprunt forcé, pour rédiger les listes des suspects, etc.
+
+Le trouble était au comblé. D'une part, on disait que les aristocrates du
+dehors et ceux du dedans étaient d'accord; que les conspirateurs de
+Marseille, de la Vendée, de la Normandie, se concertaient entre eux; que
+les membres du côté droit dirigeaient cette vaste conjuration, et que le
+tumulte des sections n'était que le résultat de leurs intrigues dans
+Paris; d'autre part, on attribuait à la Montagne tous les excès commis sur
+tous les points, et on lui imputait le projet de bouleverser la France, et
+d'assassiner vingt-deux députés. Des deux côtés, on se demandait comment
+on sortirait de ce péril, et ce qu'on ferait pour sauver la république.
+Les membres du côté droit s'excitaient au courage, et se conseillaient
+quelque acte d'une grande énergie. Certaines sections, telles que celles
+du Mail, de la Butte-des-Moulins, et plusieurs autres, les appuyaient
+fortement, et refusaient d'envoyer des commissaires à l'assemblée centrale
+formée à la mairie. Elles refusaient aussi de souscrire à l'emprunt forcé,
+disant qu'elles pourvoiraient à l'entretien de leurs volontaires, et
+s'opposaient à de nouvelles listes de suspects, disant encore que leur
+comité révolutionnaire suffisait pour faire la police dans leur ressort.
+Les montagnards, au contraire, les jacobins, les cordeliers, les membres
+de la commune criaient à la trahison, répétaient en tous lieux qu'il
+fallait en finir, qu'on devait se réunir, s'entendre, et sauver la
+république de la conspiration des vingt-deux. Aux Cordeliers, on disait
+ouvertement qu'il fallait les enlever et les égorger. Dans une assemblée
+où se réunissaient des femmes furieuses, on proposait de saisir l'occasion
+du premier tumulte à la convention, et de les poignarder. Ces forcenées
+portaient des poignards, faisaient tous les jours grand bruit dans les
+tribunes, et disaient qu'elles sauveraient elles-mêmes la république. On
+parlait partout du nombre de ces poignards, dont un seul armurier du
+faubourg Saint-Antoine avait fabriqué plusieurs centaines. De part et
+d'autre, on marchait en armes, et avec tous les moyens d'attaquer et de se
+défendre. Il n'y avait encore aucun complot d'arrêté, mais les passions en
+étaient à ce point d'exaltation où le moindre événement suffit pour amener
+une explosion. Aux Jacobins, on proposait des moyens de toute espèce. On
+prétendait que les actes d'accusation dirigés par la commune contre les
+vingt-deux ne les empêchaient pas de siéger encore, et que, par
+conséquent, il fallait un acte d'énergie populaire; que les citoyens
+destinés à la Vendée ne devaient pas partir avant d'avoir sauvé la patrie;
+que le peuple pouvait la sauver, mais qu'il était nécessaire de lui en
+indiquer les moyens, et que pour cela il fallait nommer un comité de cinq
+membres, auquel la société permettrait d'avoir des secrets pour elle.
+D'autres répondaient qu'on pouvait tout dire dans la société, qu'il était
+inutile de vouloir rien cacher, et qu'il était temps d'agir à découvert.
+Robespierre, qui trouvait ces déclarations imprudentes, s'opposait à ces
+moyens illégaux; il demandait si on avait épuisé tous les moyens utiles et
+plus sûrs qu'il avait proposés. «Avez-vous organisé, leur disait-il, votre
+armée révolutionnaire? Avez-vous fait ce qu'il fallait pour payer les
+sans-culottes appelés aux armes ou siégeant dans les sections? Avez-vous
+arrêté les suspects? avez-vous couvert vos places publiques de forges et
+d'ateliers? Vous n'avez donc employé aucune des mesures sages et
+naturelles qui ne compromettraient pas les patriotes, et vous souffrez que
+des hommes qui n'entendent rien à la chose publique vous proposent des
+mesures qui sont la cause de toutes les calomnies répandues contré vous!
+Ce n'est qu'après avoir épuisé tous les moyens légaux, qu'il faut recourir
+aux moyens violens, et encore ne faut-il pas les proposer dans une société
+qui doit être sage et politique. Je sais, ajoutait Robespierre, qu'on
+m'accusera de _modérantisme_, mais je suis assez connu pour ne pas
+craindre, de telles imputations.»
+
+Ici, comme avant le 10 août, on sentait le besoin de prendre un parti, on
+errait de projets en projets, on parlait d'un lieu de réunion pour
+parvenir à s'entendre. L'assemblée de la mairie avait été formée, mais le
+départemens n'y était pas présent; un seul de ses membres, le jacobin
+Dufourny, s'y était rendu; plusieurs sections y manquaient; le maire n'y
+avait pas encore paru, et on s'était ajourné au dimanche 19 mai, pour s'y
+occuper de l'objet de la réunion. Malgré le but, en apparence assez
+circonscrit, que l'arrêté de la commune fixait à cette assemblée, on y
+avait tenu les propos qui se tenaient partout, et on y avait dit, comme
+ailleurs, qu'il fallait un nouveau 10 août. Cependant on s'était borné à
+de nouveaux propos, à des exagérations de club; il s'y était trouvé des
+femmes mêlées aux hommes, et ce tumultueux rassemblement n'avait offert
+que le même désordre d'esprit et de langage que présentaient tous les
+lieux publics. Le 15, le 16 et le 17 mai se passent en agitations, et tout
+devient une occasion de querelle et de tumulte dans l'assemblée. Les
+Bordelais envoient une adresse, dans laquelle ils annoncent qu'ils vont se
+lever pour soutenir leurs députés; ils déclarent qu'une partie d'entre eux
+marchera sur la Vendée, pour combattre les rebelles, tandis que l'autre
+marchera sur Paris, pour exterminer les anarchistes qui oseraient attenter
+à la représentation nationale. Une lettre de Marseille annonce que les
+sections de cette ville persistent dans leur résistance. Une pétition de
+Lyon réclame du secours pour quinze cents détenus, enfermés sous le nom de
+suspects, et menacés du tribunal révolutionnaire par Chalier et les
+jacobins. Ces pétitions excitent un tumulte épouvantable. Dans
+l'assemblée, dans les tribunes, on semble prêt à en venir aux mains.
+Cependant le côté droit, s'animant par le danger, communique son courage à
+la Plaine, et on décrète à une grande majorité que la pétition des
+Bordelais est un modèle de patriotisme; on casse tout tribunal
+révolutionnaire érigé par des autorités locales, et on autorise les
+citoyens qu'on voudrait y traduire à repousser la force par la force. Ces
+décisions exaltent à la fois l'indignation de la Montagne et le courage du
+côté droit. Le 18, l'irritation est portée au comble. La Montagne, privée
+d'un grand nombre de ses membres, envoyés comme commissaires dans les
+départemens et les armées, crie à l'oppression. Guadet demande aussitôt la
+parole pour une application historique aux circonstances présentes, et il
+semble prophétiser d'une manière effrayante la destinée des partis.
+«Lorsqu'en Angleterre, dit-il, une majorité généreuse voulut résister aux
+fureurs d'une minorité factieuse, cette minorité cria à l'oppression, et
+parvint avec ce cri à mettre en oppression la majorité elle-même. Elle
+appela à elle les patriotes _par excellence_. C'est ainsi que se
+qualifiait une multitude égarée, à laquelle on promettait le pillage et le
+partage des terres. Cet appel continuel aux patriotes _par excellence_,
+contre l'oppression de la majorité, amena l'attentat connu sous le nom de
+_purgation du parlement_, attentat dont _Pride_, qui de boucher était
+devenu colonel, fut l'auteur et le chef. Cent cinquante membres furent
+chassés du parlement, et la minorité, composée de cinquante ou soixante
+membres, resta maîtresse de l'état.
+
+«Qu'en arriva-t-il? Ces patriotes par excellence, instrumens de Cromwell,
+et auxquels il fit faire folies sur folies, furent chassés à leur tour.
+Leurs propres crimes servirent de prétexte à l'usurpateur.» Ici Guadet
+montrant le boucher Legendre, Danton, Lacroix, et tous les autres députés
+accusés de mauvaises moeurs et de dilapidations, ajoute: «Cromwell entra
+un jour au parlement, et s'adressant à ces mêmes membres, qui seuls, à les
+entendre, étaient capables de sauver la patrie, il les en chassa en disant
+à l'un: Toi, tu es un voleur; à l'autre: Toi, tu es un ivrogne; à
+celui-ci: Toi, tu es gorgé des deniers publics; à celui-là: Toi, tu es un
+coureur de filles et de mauvais lieux. Fuyez donc, dit-il à tous, cédez la
+place à des hommes de bien. Ils la cédèrent, et Cromwell la prit.»
+
+Cette allusion grande et terrible touche profondément l'assemblée, qui
+demeure silencieuse. Guadet continue, et pour prévenir cette _purgation
+pridienne_, propose divers moyens de police que l'assemblée adopte au
+milieu des murmures. Mais, tandis qu'il regagne sa place, une scène
+scandaleuse éclate dans les tribunes. Une femme veut en enlever un homme
+pour le mettre hors de la salle; on la seconde de toutes parts, et le
+malheureux qui résiste est près d'être accablé par toute la population des
+tribunes. La garde fait de vains efforts pour rétablir le calme. Marat
+s'écrie que cet homme qu'on veut chasser est un aristocrate....
+L'assemblée s'indigne contre Marat de ce qu'il augmente le danger de ce
+malheureux, exposé à être assassiné. Il répond qu'on ne sera tranquille
+Que lorsqu'on sera délivré des aristocrates, des complices de Dumouriez,
+des _hommes d'état_ ... c'est ainsi qu'il nommait les membres du côté
+droit, à cause de leur réputation de talent.
+
+Aussitôt le président Isnard se découvre, et demande à faire une
+déclaration importante. Il est écouté avec le plus grand silence, et, du
+ton de la plus profonde douleur, il dit: «On m'a révélé un projet de
+l'Angleterre que je dois faire connaître. Le but de Pitt est d'armer une
+partie du peuple contre l'autre, en le poussant à l'insurrection. Cette
+insurrection doit commencer par les femmes; on se portera contre
+plusieurs députés, on les égorgera, on dissoudra la convention nationale,
+et ce moment sera choisi pour faire une descente sur nos côtes.
+
+«Voilà, dit Isnard, la déclaration que je devais à mon pays.»
+
+La majorité applaudit Isnard. On ordonne l'impression de sa déclaration;
+on décrète de plus que les députés ne se sépareront point, et que tous les
+dangers leur seront communs. On s'explique ensuite sur le tumulte des
+tribunes. On dit que ces femmes qui les troublent appartiennent à une
+société dite de la _Fraternité_, qu'elles viennent occuper la salle, en
+exclure les étrangers, les fédérés des départemens, et y troubler les
+délibérations par leurs huées. Il est question alors des sociétés
+populaires, et les murmures éclatent aussitôt. Marat, qui n'a cessé de
+parcourir les corridors et de passer d'un banc de la salle à l'autre,
+parlant toujours des _hommes d'état_, désigne l'un des membres du côté
+droit, en lui disant: _Tu en es un, toi, mais le peuple fera justice de
+toi et des autres_. Guadet s'élance alors à la tribune, pour provoquer au
+milieu de ce danger une détermination courageuse. Il rappelle tous les
+troubles dont Paris est le théâtre, les propos tenus dans les assemblées
+populaires, les affreux discours proférés par les jacobins, les projets
+exprimés dans l'assemblée, réunie à la mairie; il dit que le tumulte dont
+on est témoin n'a pour but que d'amener une scène de confusion, au milieu
+de laquelle on exécutera les assassinats qu'on médite. A chaque instant
+interrompu, il parvient néanmoins à se faire entendre jusqu'au bout, et
+propose deux mesures d'une énergie héroïque mais impossible.
+
+«Le mal, dit-il, est dans les autorités anarchiques de Paris; je vous
+propose donc de les casser, et de les remplacer par tous les présidens
+de sections.
+
+«La convention n'étant plus libre, il faut réunir ailleurs une autre
+assemblée et décréter que tous les suppléans se réuniront à Bourges, et
+seront prêts à s'y constituer en convention, au premier signal que vous
+leur donnerez, ou au premier avis qu'ils recevront de la dissolution de la
+convention.»
+
+A cette double proposition, un désordre épouvantable éclate dans
+l'assemblée. Tous les membres du côté droit se lèvent en criant que c'est
+là le seul moyen de salut, et semblent remercier l'audacieux génie de
+Guadet, qui a su le découvrir. Le côté gauche se lève de son côté, menace
+ses adversaires, crie à son tour que la conspiration est enfin découverte,
+que les conjurés se dévoilent, et que leurs projets contre l'unité de la
+république sont avoués. Danton veut se précipiter à la tribune, mais on
+l'arrête, et on laisse Barrère l'occuper au nom du comité de salut public.
+
+Barrère, avec sa finesse insinuante et son ton conciliateur, dit que si on
+l'avait laissé parler, il aurait depuis plusieurs jours révélé beaucoup de
+faits sur l'état de la France. Il rapporte alors, que partout on parle
+d'un projet de dissoudre la convention, que le président de sa section a
+recueilli de la bouche du procureur Chaumette des propos qui annonceraient
+cette intention; qu'à l'Évêché, et dans une autre assemblée de la mairie,
+il a été question du même objet; que pour arriver à ce but, on a projeté
+d'exciter un tumulte, de se servir des femmes pour le faire naître, et
+d'enlever vingt-deux têtes à la faveur du désordre. Barrère ajoute que le
+ministre des affaires étrangères et le ministre de l'intérieur doivent
+s'être procuré à cet égard des renseignemens, et qu'il faut les entendre.
+Passant ensuite aux mesures proposées, il est, ajoute-t-il, de l'avis de
+Guadet sur les autorités de Paris; il trouve un départemens faible, des
+sections agissant en souveraines, une commune excitée à tous les
+débordemens par son procureur Chaumette, ancien moine, et suspect comme
+tous les ci-devant prêtres et nobles; mais il croit que la dissolution de
+ces autorités causerait un tumulte anarchique. Quant à la réunion des
+suppléans à Bourges, elle ne sauverait pas la convention, et ne pourrait
+pas la suppléer. Il y a, suivant lui, un moyen de parer à tous les dangers
+réels dont on est entouré, sans se jeter dans de trop grands inconvéniens;
+c'est de nommer une commission composée de douze membres, qui sera chargée
+de vérifier les actes de la commune depuis un mois, de rechercher les
+complots tramés dans l'intérieur de la république, et les projets formés
+contre la représentation nationale; de prendre auprès de tous les comités,
+de tous les ministres, de toutes les autorités, les renseignemens dont
+elle aura besoin, et autorisée enfin à disposer de tous les moyens,
+nécessaires pour s'assurer de la personne des conspirateurs.
+
+Le premier élan d'enthousiasme et de courage passé, la majorité est trop
+heureuse d'adopter le projet conciliateur de Barrère. Rien n'était plus
+ordinaire que de nommer des commissions: à chaque événement, à chaque
+danger, pour chaque besoin, on créait un comité chargé d'y pourvoir, et
+dès que des individus étaient nommés pour exécuter une chose, l'assemblée
+semblait croire que la chose serait exécutée, et que des comités auraient
+pour elle ou du courage, ou des lumières, ou des forces. Celui-ci devait
+ne pas manquer d'énergie, et il était composé de députés appartenant
+presque tous au côté droit. On y comptait entre autres Boyer-Fonfrède,
+Rabaut Saint-Étienne, Kervélégan, Henri Larivière, tous membres de la
+Gironde. Mais l'énergie même de ce comité allait lui être funeste.
+Institué pour mettre la convention à couvert des mouvemens des jacobins,
+il allait les exciter davantage, et augmenter le danger même qu'il était
+destiné à écarter. Les jacobins avaient menacé les girondins par leurs
+cris de chaque jour; les girondins rendaient la menace, en instituant une
+commission, et à cette menace les jacobins allaient répondre enfin, par
+un coup fatal, en faisant le 31 mai et le 2 juin.
+
+A peine cette commission fut-elle instituée, que les sociétés populaires
+et les sections crièrent, comme d'usage, à l'inquisition et à la loi
+martiale. L'assemblée de la mairie, ajournée au dimanche 19, se réunit en
+effet, et fut plus nombreuse que dans les séances précédentes. Cependant
+le maire n'y était pas, et un administrateur de police présidait. Quelques
+sections manquaient au rendez-vous, et il n'y en avait guère que
+trente-cinq qui eussent envoyé leurs commissaires. L'assemblée se
+qualifiait de _comité central révolutionnaire_. On y convient d'abord de
+ne rien écrire, de ne tenir aucun registre, et d'empêcher quiconque voudra
+se retirer de sortir avant la fin de la séance. On songe ensuite à fixer
+les objets dont il faut s'occuper. L'objet réel et annoncé était l'emprunt
+et la liste des suspects; néanmoins, dès les premières paroles, on
+commence à dire que les patriotes de la convention sont impuissans pour
+sauver la chose publique, qu'il est nécessaire de suppléer à leur
+impuissance, et qu'il faut pour cela rechercher les hommes suspects, soit
+dans les administrations, soit dans les sections, soit dans la convention
+elle-même, et s'emparer d'eux pour les mettre dans l'impossibilité de
+nuire. Un membre, parlant froidement et lentement, dit qu'il ne connaît de
+suspects que dans la convention, et que c'est là qu'il faut frapper. Il
+propose donc un moyen fort simple: c'est d'enlever vingt-deux députés, de
+les transporter dans une maison des faubourgs, de les égorger, et de
+supposer des lettres, pour faire accroire qu'ils ont émigré. «Nous ne
+ferons pas cela nous-mêmes, ajoute cet homme, mais, en payant, il nous
+sera facile de trouver des exécuteurs.» Un autre membre répond aussitôt
+que cette mesure est inexécutable, et qu'il faut attendre que Marat et
+Robespierre aient proposé aux Jacobins leurs moyens d'insurrection, qui
+sans doute vaudront mieux. «Silence! s'écrient plusieurs voix, on ne doit
+nommer personne.» Un troisième membre, député de la section de 92,
+représente qu'il ne convient pas d'assassiner, et qu'il y a des tribunaux
+pour juger les ennemis de la révolution. A cette observation, un grand
+tumulte s'élève; on se récrie contre la doctrine de celui qui vient de
+parler; on dit qu'il ne faut souffrir que des hommes qui soient à la
+hauteur des circonstances, et que chacun doit dénoncer son voisin s'il en
+suspecte l'énergie. Sur-le-champ celui qui a voulu parler des lois et des
+tribunaux est chassé de l'assemblée. On s'aperçoit en même temps qu'un
+membre de la section de la Fraternité, section assez mal disposée pour les
+jacobins, prenait des notes, et il est expulsé comme le précédent. On
+continue sur le même ton à s'occuper de la proscription des députés, du
+lieu à choisir pour cette _septembrisation_, et pour l'emprisonnement des
+autres suspects, soit de la commune, soit des sections. Un membre veut que
+l'exécution se fasse cette nuit même; on lui répond que ce n'est pas
+possible; il réplique qu'on a des hommes tout prêts, et il ajoute qu'à
+minuit Coligny était à la cour, et qu'à une heure il était mort.
+
+Cependant le temps s'écoule; on renvoie au lendemain l'examen de ces
+divers objets, et on convient de s'occuper de trois choses: 1° de
+l'enlèvement des députés; 2° de la liste des suspects; 3° de l'épurement
+de tous les bureaux et comités. On s'ajourne au lendemain six heures du
+soir.
+
+Le lendemain lundi 20, l'assemblée se réunit de nouveau. Cette fois Pache
+était présent; on lui présente plusieurs listes portant des noms de toute
+espèce. Il observe qu'on ne doit pas les nommer autrement que listes de
+suspects, ce qui était légal, puisque les listes étaient ordonnées.
+Quelques membres observent qu'il ne faut pas que l'écriture d'aucun membre
+soit connue, et qu'il faut faire recopier les listes. D'autres disent que
+des républicains ne doivent rien craindre. Pache ajoute que peu lui
+importe qu'on le sache muni de ces listes, car elles concernent la police
+de Paris, dont il est chargé. Le caractère fin et réservé de Pache ne se
+démentait pas, et il voulait faire entrer tout ce qu'on exigeait de lui
+dans la limite des lois et de ses fonctions.
+
+Un membre, voyant ces précautions, lui dit alors que sans doute il n'est
+pas instruit de ce qui s'est passé dans la séance de la veille, qu'il ne
+connaît pas l'ordre des questions, qu'il faut le lui faire connaître, et
+que la première a pour objet l'enlèvement de vingt-deux députés. Pache
+fait observer alors que la personne de tous les députés est confiée à la
+ville de Paris; que porter atteinte à leur sûreté serait compromettre la
+capitale avec les départemens, et provoquer la guerre civile. On lui
+demande alors comment il se fait qu'il ait signé la pétition présentée le
+15 avril au nom des quarante-huit sections de Paris, contre les
+vingt-deux. Pache répond qu'alors il fit son devoir en signant une
+pétition qu'on l'avait chargé de présenter, mais qu'aujourd'hui la
+question proposée sort des attributions de l'assemblée, réunie pour
+s'occuper de l'emprunt et des suspects, et qu'il sera obligé de lever la
+séance, si on persiste à s'occuper de pareilles discussions. Sur de telles
+observations, il s'élève une grande rumeur, et comme on ne peut rien faire
+en présence de Pache, et qu'on n'a aucun goût à s'occuper de simples
+listes de suspects, on se sépare sans ajournement fixe.
+
+Le mardi 21, il ne se trouva qu'une douzaine de membres présens à
+l'assemblée. Les uns ne voulaient plus se rendre dans une réunion aussi
+tumultueuse et aussi violente; les autres trouvaient qu'il n'était pas
+possible d'y délibérer avec assez d'énergie.
+
+Ce fut aux Cordeliers qu'alla se décharger, le lendemain 22, toute la
+fureur des conjurés. Femmes et hommes poussèrent d'horribles
+vociférations. C'était une prompte insurrection qu'il fallait, et
+il ne suffisait plus du sacrifice de vingt-deux députés; on en demandait
+maintenant trois cents. Une femme, parlant avec l'emportement de son sexe,
+proposa d'assembler tous les citoyens sur la place de la Révolution;
+d'aller porter en corps une pétition à la convention, et de ne pas
+désemparer qu'on ne lui eût arraché les décrets indispensables au salut
+public. Le jeune Varlet, qui se montrait depuis si long-temps dans toutes
+les émeutes, présenta en quelques articles un projet d'insurrection. Il
+proposait de se rendre à la convention, en portant les Droits de l'Homme
+voilés d'un crêpe, d'enlever tous les députés ayant appartenu aux
+assemblées législative et constituante, de supprimer tous les ministres,
+de détruire tout ce qui restait de la famille des Bourbons, etc. Legendre
+se hâte de le remplacer à la tribune pour s'opposer à ces propositions.
+Toute la force de sa voix put à peine couvrir les cris et les huées qui
+s'élevaient contre lui, et il parvint avec la plus grande peine à
+combattre les motions incendiaires du jeune Varlet. Cependant on voulait
+assigner un terme fixe à l'insurrection, et prendre jour pour aller exiger
+de la convention ce qu'on désirait d'elle; mais la nuit étant déjà
+avancée, chacun finit par se retirer sans aucune décision prise.
+
+Tout Paris était déjà instruit de ce qui s'était dit, soit dans les deux
+réunions de la mairie, le 19 et le 20, soit dans la séance des Cordeliers
+du 21. Une foule de membres du _comité central révolutionnaire_ avaient
+eux-mêmes dénoncé les propos qui s'y étaient tenus, les propositions qu'on
+y avait faites, et le bruit d'un complot contre un grand nombre de
+citoyens et de députés était universellement répandu. La commission des
+douze en était informée avec le plus grand détail, et se préparait à agir
+contre les auteurs désignés des propositions les plus violentes.
+
+La section de la Fraternité les dénonça formellement le 24 par une adresse
+à la convention; elle rapporta tout ce qui s'était dit et fait dans
+l'assemblée de la mairie, et accusa hautement le maire d'y avoir assisté.
+Le côté droit couvrit d'applaudissemens cette courageuse dénonciation, et
+demanda que Pache fût appelé à la barre. Marat répondit que les membres du
+côté droit étaient eux-mêmes les seuls conspirateurs; que Valazé, chez
+lequel ils se réunissaient tous les jours, leur avait donné avis de
+s'armer, et qu'ils s'étaient rendus à la convention avec des pistolets.
+«Oui, réplique Valazé, j'ai donné cet avis, parce qu'il devenait
+nécessaire de défendre notre vie, et certainement nous l'aurions
+défendue.---Oui, oui, s'écrient énergiquement tous les membres du côté
+droit.» Lasource ajoute un fait des plus graves, c'est que les conjurés,
+croyant apparemment que l'exécution était fixée pour la nuit dernière,
+s'étaient rendus chez lui pour l'enlever.
+
+Dans ce moment, on apprend que la commission des douze est munie de tous
+les renseignemens nécessaires pour découvrir le complot et en poursuivre
+les auteurs, et on annonce un rapport de sa part pour le lendemain. La
+convention déclare en attendant que la section de la Fraternité a bien
+mérité de la patrie.
+
+Le soir du même jour, grand tumulte à la municipalité contre la section de
+la Fraternité, qui a, dit-on, calomnié le maire et les patriotes, en
+supposant qu'ils veulent égorger la représentation nationale. De ce que le
+projet n'avait été qu'une proposition, combattue d'ailleurs par le maire,
+Chaumette et la commune induisaient que c'était une calomnie que de
+supposer une conspiration réelle. Sans doute ce n'en était pas une dans le
+vrai sens du mot, ce n'était pas une de ces conspirations profondément et
+secrètement ourdies comme on les fait dans les palais, mais c'était une de
+ces conspirations telles que la multitude d'une grande ville en peut
+former; c'était le commencement de ces mouvemens populaires,
+tumultueusement proposés, et tumultueusement exécutés par la foule
+entraînée, comme au 14 juillet et au 10 août. En ce sens, il s'agissait
+d'une véritable conspiration. Mais celles-là, il est inutile de vouloir
+les arrêter, car elles ne surprennent pas l'autorité ignorante et
+endormie, mais elles emportent ouvertement et à la face du ciel l'autorité
+avertie et éveillée.
+
+Le lendemain 24, deux autres sections, celles des Tuileries et de la
+Butte-des-Moulins, se joignirent à celle de la Fraternité pour dénoncer
+les mêmes faits. «Si la raison ne peut l'emporter, disait la
+Butte-des-Moulins, faites un appel aux bons citoyens de Paris, et d'avance
+nous pouvons vous assurer que notre section ne contribuera pas peu à faire
+rentrer dans la poussière ces royalistes déguisés qui prennent insolemment
+le titre de _sans-culottes_.» Le même jour, le maire écrivit à l'assemblée
+pour expliquer ce qui s'était passé à la mairie. «Ce n'était pas,
+disait-il, un complot, c'était une simple délibération sur la composition
+de la liste des suspects. Quelques _mauvaises têtes_ avaient bien
+interrompu la délibération par quelques propositions déraisonnables, mais
+lui, Pache, avait rappelé à l'ordre ceux qui s'en écartaient, et ces
+mouvemens d'imagination n'avaient eu aucune suite.» On tint peu de compte
+de la lettre de Pache, et on écouta la commission des douze, qui se
+présenta pour proposer un décret de sûreté générale. Ce décret mettait la
+représentation nationale, et les dépôts renfermant le trésor public, sous
+la sauvegarde des bons citoyens. Tous devaient, à l'appel du tambour, se
+rendre au lieu du rassemblement de la compagnie du quartier, et marcher au
+premier signal qui leur serait donné. Aucun ne pouvait manquer au
+rendez-vous; et, en attendant la nomination d'un commandant-général, en
+remplacement de Santerre, parti pour la Vendée, le plus ancien chef de
+légion devait avoir le commandement supérieur. Les assemblées de section
+devaient être fermées à dix heures du soir; les présidens étaient rendus
+responsables de l'exécution de cet article. Le projet de décret fut adopté
+en totalité, malgré quelques débats, et malgré Danton, qui dit qu'en
+mettant ainsi l'assemblée et les établissemens publics sous la sauvegarde
+des citoyens de Paris, on _décrétait la peur_.
+
+Immédiatement après avoir proposé ce décret, la commission des douze fit
+arrêter à la fois les nommés Marino et Michel, administrateurs de
+police, accusés d'avoir fait à l'assemblée de la mairie les propositions
+qui causaient tant de rumeur. Elle fit arrêter en outre le substitut du
+procureur de la commune, Hébert, lequel écrivait, sous le nom du _père
+Duchêne_, une feuille encore plus ordurière que celle de Marat, et mise,
+par un langage hideux et dégoûtant, à la portée de la plus basse populace.
+Hébert, dans cette feuille, imprimait ouvertement tout ce que les nommés
+Marino et Michel étaient accusés d'avoir verbalement proposé à la mairie.
+La commission crut donc devoir poursuivre à la fois et ceux qui prêchaient
+et ceux qui voulaient exécuter une nouvelle insurrection. A peine l'ordre
+d'arrestation était-il lancé contre Hébert, qu'il se rendit en toute hâte
+à la commune pour annoncer ce qui lui arrivait, et montrer au conseil
+général le mandat d'arrêt dont il était frappé. On l'arrachait, disait-il,
+à ses fonctions, mais il allait obéir. La commune ne devait pas oublier le
+serment qu'elle avait fait de se regarder comme frappée lorsqu'un de ses
+membres le serait. Il n'invoquait pas ce serment pour lui, car il était
+prêt à porter sa tête sur l'échafaud, mais pour ses concitoyens menacés
+d'un nouvel esclavage. De nombreux applaudissemens accueillent Hébert.
+Chaumette, le procureur en chef, l'embrasse; le président lui donne
+l'accolade au nom de tout le conseil. La séance est déclarée permanente
+jusqu'à ce qu'on ait des nouvelles d'Hébert. Les membres du conseil sont
+invités à porter des consolations et des secours aux femmes et aux enfans
+de tous ceux qui sont ou seront détenus.
+
+La séance fut permanente, et d'heure en heure on envoyait à la commission
+des douze pour avoir des nouvelles du magistrat arraché, disait-on, à ses
+fonctions. A deux heures et demie de la nuit, on apprit qu'il subissait un
+interrogatoire, et que Varlet avait été arrêté aussi. A quatre heures, on
+annonça qu'Hébert avait été mis en état d'arrestation à l'Abbaye. A cinq
+heures, Chaumette se rendit dans sa prison pour le voir, mais il ne put
+être introduit. Le matin, le conseil général rédigea une pétition à la
+convention, et la fit porter par des cavaliers dans les sections, afin
+d'avoir leur adhésion. Presque dans toutes les sections on se battait; on
+voulait changer à chaque instant les bureaux et les présidens, empêcher ou
+faire des arrestations, adhérer ou s'opposer au système de la commune,
+signer ou rejeter la pétition qu'elle proposait. Enfin cette pétition,
+approuvée par un grand nombre de sections, fut présentée dans la journée
+du 25 à la convention. La députation de la commune se plaignait des
+calomnies répandues contre les magistrats du peuple; elle demandait que la
+pétition de la section de la Fraternité fût remise à l'accusateur public,
+pour que les coupables, s'il en existait, ou les calomniateurs, fussent
+punis. Elle demandait enfin justice de la commission des douze, qui avait
+commis un attentat sur la personne d'un magistrat du peuple, en le faisant
+enlever à ses fonctions, et enfermer à l'Abbaye. Isnard présidait en ce
+moment, et devait répondre à la députation. «Magistrats du peuple, dit-il
+d'un ton grave et sévère, il est urgent que vous entendiez des vérités
+importantes. La France a confié ses représentans à la ville de Paris, et
+elle veut qu'ils y soient en sûreté. Si la représentation nationale était
+violée par une de ces conspirations dont nous avons été entourés depuis le
+10 mars, et dont les magistrats ont été les derniers à nous avertir, je le
+déclare au nom de la république, Paris éprouverait la vengeance de la
+France, et serait rayé de la liste des cités.» Cette réponse solennelle et
+grande produisit sur l'assemblée une impression profonde. Une foule de
+voix en demandaient l'impression. Danton soutint qu'elle était faite pour
+augmenter la division qui commençait à éclater entre Paris et les
+départemens, et qu'il ne fallait rien faire qui pût accroître ce malheur.
+La convention, croyant que c'était assez de l'énergie de la réponse, et de
+l'énergie de la commission des douze, passa à l'ordre du jour, sans
+ordonner l'impression proposée.
+
+Les députés de la commune furent donc congédiés sans avoir rien obtenu.
+Tout le reste de la journée du 25 et toute la journée du lendemain 26, se
+passèrent en scènes tumultueuses dans les sections. On se battait de
+toutes parts, et les deux opinions avaient alternativement le dessus,
+suivant l'heure du jour, et suivant le nombre variable des membres de
+chaque parti. La commune continuait d'envoyer des députés pour s'enquérir
+de l'état d'Hébert. Une fois on l'avait trouvé reposant; une autre fois il
+avait prié la commune d'être tranquille sur son compte. On se plaignait
+qu'il fût sur un misérable grabat. Des sections le prenaient sous leur
+protection; d'autres se préparaient à demander de nouveau son
+élargissement, et avec plus d'énergie que ne l'avait fait la municipalité;
+enfin des femmes, courant les carrefours avec un drapeau, voulaient
+entraîner le peuple à l'Abbaye pour délivrer son magistrat chéri.
+
+Le 27, le tumulte fut poussé à son comble. On se portait d'une section à
+l'autre pour y décider l'avantage en s'y battant à coups de chaise. Enfin
+vers le soir, à peu près vingt-huit sections avaient concouru à émettre le
+voeu de l'élargissement d'Hébert, et à rédiger une pétition impérative à
+la convention. La commission des douze, voyant quel désordre se préparait,
+avait signifié au commandant de service de requérir la force armée de
+trois sections, et elle avait eu soin de désigner les sections de la
+Butte-des-Moulins, de Lepelletier et du Mail, qui étaient les plus
+dévouées au côté droit, et prêtes même à se battre pour lui. Ces trois
+sections s'empressèrent d'accourir, et se placèrent, vers les six heures
+du soir, 27 mai, dans les cours du Palais-National, du côté du Carrousel,
+avec leurs armes et leurs canons, mèches allumées. Elles composaient ainsi
+une force imposante, et capable de protéger la représentation nationale.
+Mais la foule qui se pressait autour de leurs rangs et aux diverses portes
+du palais, le tumulte qui régnait, la difficulté qu'on avait à pénétrer
+dans la salle, donnaient à cette scène les apparences d'un siège. Quelques
+députés avaient eu de la peine à entrer, avaient même essuyé quelques
+insultes au milieu de cette populace, et ils étaient venus répandre le
+trouble dans l'assemblée, en disant qu'elle était assiégée. Il n'en était
+rien pourtant, et si les portes étaient obstruées, elles n'étaient
+cependant pas interdites. Mais les apparences suffisaient aux imaginations
+irritées, et le désordre régnait dans l'assemblée. Isnard présidait. La
+section de la Cité se présente, et demande la liberté de son président,
+nommé Dobsen, arrêté par ordre de la commission des douze, pour avoir
+refusé de lui communiquer les registres de sa section. Elle demande en
+outre la liberté des autres détenus, la suppression de la commission des
+douze, et la mise en accusation des membres qui la composent. «La
+convention, répond Isnard, pardonne à votre jeunesse; elle ne se laissera
+jamais influencer par aucune portion du peuple.» La convention approuve la
+réponse. Robespierre veut au contraire la blâmer. Le côté droit s'y
+oppose, une lutte des plus vives s'engage, et le bruit du dedans, celui du
+dehors, concourent à produire un tumulte épouvantable. Dans ce moment, le
+maire et le ministre de l'intérieur arrivent à la barre, croyant, comme on
+le disait dans Paris, que la convention était assiégée. A la vue du
+ministre de l'intérieur, un cri général s'élève de tous côtés, pour lui
+demander compte de l'état de Paris et des environs de la salle. La
+situation de Garat était embarrassante, car il fallait se prononcer entre
+les deux partis, ce qui ne convenait pas plus à la douceur de son
+caractère qu'à son scepticisme politique. Cependant ce scepticisme
+provenant d'une grande impartialité d'esprit, il eût été heureux qu'on
+pût, dans le moment, l'écouter et le comprendre. Il prend la parole, et
+remonte à la cause des troubles. La première cause, selon lui, est le
+bruit qui s'est répandu d'un conciliabule formé à la mairie pour comploter
+contre la représentation nationale. Garat répète alors, d'après Pache, que
+ce conciliabule n'était point une réunion de conspirateurs, mais une
+réunion légale, ayant un but connu; que si, en l'absence du maire,
+quelques esprits ardens avaient fait des propositions coupables, ces
+propositions, repoussées avec indignation lorsque le maire était présent,
+n'avaient eu aucune suite, et qu'on ne pouvait voir là un véritable
+complot; que l'institution de la commission des douze pour la poursuite de
+ce prétendu complot, et les arrestations qu'elle avait faites, étaient
+devenues la cause du trouble actuel; qu'il ne connaissait pas Hébert;
+qu'il n'avait reçu aucun renseignement défavorable sur son compte; qu'il
+savait seulement qu'Hébert était l'auteur d'un genre d'écrit méprisable
+sans doute, mais regardé à tort comme dangereux; que la constituante et
+l'assemblée législative dédaignèrent toujours les écrits dégoûtans
+répandus contre elles, et que la rigueur exercée contre Hébert avait dû
+paraître nouvelle et peut-être intempestive; que la commission des douze,
+composée d'hommes de bien et d'excellens patriotes, était dans de
+singulières préventions, qu'elle paraissait trop dominée du désir de
+montrer une grande énergie. Ces paroles sont fort applaudies par le côté
+gauche et la Montagne. Garat, arrivant ensuite à la situation présente,
+assure que la convention n'est point en danger, que les citoyens qui
+l'entourent sont pleins de respect pour elle. A ces mots, un député
+l'interrompt, en disant qu'il a été insulté. «Soit, reprend Garat, je ne
+réponds pas de ce qui peut arriver à un individu, au milieu d'une foule
+renfermant des hommes de toute espèce; mais que la convention tout entière
+se montre à la porte, et je réponds pour elle que tout le peuple s'ouvrira
+devant elle avec respect, qu'il saluera sa présence et obéira à sa voix.»
+
+Garat termine en présentant quelques vues conciliatoires, et en indiquant,
+avec le plus d'adresse possible, que c'est en voulant réprimer les
+violences des jacobins qu'on s'exposait à les exciter davantage. Garat
+avait raison, sans doute; c'est en voulant se mettre en défense contre un
+parti qu'on l'irrite davantage, et qu'on précipite la catastrophe; mais
+quand la lutte est inévitable, faut-il succomber sans résistance?... Telle
+était la situation des girondins; leur institution de la commission des
+douze était une imprudence, mais une imprudence inévitable et généreuse.
+
+Garat, après avoir achevé, se place noblement au côté droit, qui était
+réputé en danger, et la convention vote l'impression et la distribution de
+son rapport. Pache est entendu après Garat. Il présente les choses à peu
+près sous le même jour; il rapporte que l'assemblée était gardée par trois
+sections dévouées, et convoquées par la commission des douze elle-même; il
+indique aussi qu'en cela la commission des douze avait transgressé ses
+pouvoirs, car elle n'avait pas le droit de requérir la force armée; il
+ajoute qu'un fort détachement avait mis les prisons de l'Abbaye à l'abri
+de toute infraction des lois, que tout danger était dissipé, et que
+l'assemblée pouvait se regarder comme entièrement en sûreté. Il demande,
+en finissant que la convention veuille bien entendre des citoyens qui
+demandent l'élargissement des détenus.
+
+A ces mots, il s'élève une grande rumeur dans l'assemblée. «Il est dix
+heures, s'écrie-t-on à droite; président, levez la séance!--Non, non,
+répondent des voix de gauche, écoutez les pétitionnaires.» Henri Larivière
+s'obstine à occuper la tribune. «Si vous voulez, dit-il, entendre
+quelqu'un, il faut écouter votre commission des douze, que vous accusez de
+tyrannie, et qui doit vous faire connaître ses actes pour vous mettre à
+même de les apprécier.» De grands murmures couvrent sa voix. Isnard, ne
+pouvant plus tenir à ce désordre, quitte le fauteuil, et il est remplacé
+par Hérault-Séchelles, qui est accueilli par les applaudissemens des
+tribunes. Il consulte l'assemblée, qui, entraînée par les menaces et le
+bruit, vote, au milieu de cette confusion, que la séance sera continuée.
+
+On introduit les orateurs à la barre; ils sont suivis d'une nuée de
+pétitionnaires. Ils demandent insolemment la suppression d'une commission
+odieuse et tyrannique, l'élargissement des détenus et _le triomphe de la
+vertu_. «Citoyens, leur répond Hérault-Séchelles, _la force de la raison
+et la force du peuple sont la même chose._» De bruyans applaudissemens
+accueillent cette dogmatique absurdité. «Vous demandez justice,
+ajoute-t-il; la justice est notre premier devoir, elle vous sera rendue.»
+
+D'autres pétitionnaires succèdent aux précédens. Divers orateurs prennent
+ensuite la parole, et on rédige un projet de décret, par lequel les
+citoyens incarcérés par la commission des douze sont élargis, la
+commission des douze est dissoute, et sa conduite livrée à l'examen du
+comité de sûreté générale. La nuit était avancée; les pétitionnaires
+s'étaient introduits en foule et obstruaient la salle. La nuit, les cris,
+le tumulte, la foule, tout contribuait à augmenter la confusion. Le décret
+est mis aux voix, et il est rendu sans qu'on puisse savoir s'il a été
+voté. Les uns disent que le président n'a pas été entendu; d'autres, que
+les votes n'ont pas été en nombre suffisant; d'autres enfin, que les
+pétitionnaires ont pris la place des députés absens, et que le décret est
+nul. Néanmoins il est proclamé, et les tribunes et les pétitionnaires
+s'échappent, et vont annoncer à la commune, aux sections, aux Jacobins,
+aux Cordeliers, que les prisonniers sont élargis et que la commission est
+cassée.
+
+Cette nouvelle répandit une grande joie populaire et un moment de calme
+dans Paris. Le visage même du maire sembla respirer un contentement
+sincère de voir les troubles apaisés! Cependant les girondins, décidés à
+combattre en désespérés, et à ne pas céder la victoire à leurs
+adversaires, se réunissent le lendemain avec la plus brûlante indignation.
+Lanjuinais surtout, qui n'avait pris aucune part aux haines d'orgueil qui
+divisaient les deux côtés de la convention, et à qui on pardonnait son
+opiniâtreté, parce qu'aucun ressentiment personnel ne semblait l'animer,
+Lanjuinais arrive plein de chaleur et de résolution pour faire honte à
+l'assemblée de sa faiblesse de la veille. A peine Osselin a-t-il demandé
+la lecture du décret et sa rédaction définitive, pour qu'on puisse élargir
+sur-le-champ les détenus, que Lanjuinais s'élance à la tribune, et demande
+la parole pour soutenir que le décret est nul et n'a pas été rendu. Des
+murmures violens l'interrompent. «Accordez-moi du silence, dit-il à la
+gauche, car je suis décidé à rester ici jusqu'à ce que vous m'ayez
+entendu.» On ne veut entendre Lanjuinais que sur la rédaction du décret;
+cependant, après des épreuves douteuses, il est décidé que, dans le doute,
+il sera entendu. Il s'explique alors, et soutient que la question qui
+s'agite est l'une des plus importantes pour la sûreté générale. «Plus de
+cinquante mille citoyens, dit-il, ont été enfermés dans toute la France
+par vos commissaires; on a fait plus d'arrestations arbitraires en un mois
+que sous l'ancien régime dans un siècle, et vous vous plaignez de ce qu'on
+ait enfermé deux ou trois hommes qui prêchent le meurtre et l'anarchie à
+deux sous la feuille? Vos commissaires sont des proconsuls qui agissent
+loin de vos yeux, et que vous laissez agir; et votre commission, placée à
+côté de vous, sous votre surveillance immédiate, vous vous en défiez, vous
+la supprimez! Dimanche dernier, on a proposé dans la Jacobinière de faire
+un massacre dans Paris, on recommence ce soir la même délibération à
+l'Évêché, on vous en fournit les preuves, on vous les offre, et vous les
+repoussez! Vous protégez les hommes de sang!»
+
+Le trouble éclate à ces paroles et couvre la voix de Lanjuinais. «On ne
+peut plus délibérer, s'écrie Chambon, il n'y a plus qu'à nous retirer dans
+nos départements.--On assiège vos portes, reprend Lanjuinais.--C'est faux,
+crie la gauche.--Hier, ajoute Lanjuinais de toutes ses forces, vous
+n'étiez pas libres, vous étiez maîtrisés par les prédicateurs du meurtre.»
+Legendre, de sa place, élevant alors la voix, dit: «On veut nous faire
+perdre la séance; je déclare que si Lanjuinais continue à mentir, je vais
+le jeter à bas de la tribune.» A cette scandaleuse menace, l'assemblée se
+soulève, et les tribunes applaudissent. Aussitôt Guadet demande que les
+paroles de Legendre soient conservées dans le procès-verbal, et connues de
+toute la France, pour qu'elle sache comment sont traités ses députés.
+Lanjuinais, continuant, soutient que le décret de la veille n'a pas été
+rendu, car les pétitionnaires ont voté avec les députés, ou que s'il a été
+rendu, il doit être rapporté, parce que l'assemblée n'était pas libre.
+«Quand vous êtes libres, ajoute Lanjuinais, vous ne votez pas l'impunité
+du crime.» A gauche, on affirme que Lanjuinais altère les faits; que les
+pétitionnaires n'ont pas voté, qu'ils se sont retirés dans les couloirs. A
+droite, on assure le contraire, et, sans s'être entendu à cet égard, on
+met aux voix le rapport du décret. A une majorité de cinquante-une voix,
+le décret est rapporté. «Vous avez fait, dit alors Danton, un grand acte
+de justice, et j'espère qu'il sera reproduit avant la fin de la séance;
+mais si la commission que vous venez de réintégrer conserve ses pouvoirs
+tyranniques, si les magistrats du peuple ne sont pas rendus à la liberté
+et à leurs fonctions, alors je vous déclare qu'après avoir prouvé que nous
+passons nos ennemis en prudence et en sagesse, nous _prouverons que nous
+les passons en audace et en vigueur révolutionnaire_.» On met alors aux
+voix l'élargissement provisoire des détenus, et il est prononcé à
+l'unanimité. Rabaut Saint-Étienne veut être entendu au nom de la
+commission des douze, invoque l'attention au nom du salut public, et ne
+peut se faire écouter; enfin il donne sa démission.
+
+Le décret avait été ainsi rapporté, et la majorité, revenue au côté droit,
+semblait prouver que les décrets n'appartiendraient au côté gauche que
+dans quelques momens de faiblesse. Quoique les magistrats réclamés eussent
+été élargis, quoique Hébert fût rendu à la commune, où il recevait des
+couronnes, néanmoins le rapport du décret avait soulevé toutes les
+passions, et l'orage, qui semblait s'être dissipé un moment, allait enfin
+éclater d'une manière plus terrible.
+
+Le jour même, l'assemblée qui s'était tenue à la mairie, et qui ne s'y
+réunissait plus depuis que le maire avait interdit les propositions dites
+de _salut public_, fut renouvelée à l'Évêché, dans le club électoral, où
+se rendaient parfois quelques électeurs. Elle fut composée de commissaires
+des sections, choisis dans les comités de surveillance, de commissaires de
+la commune, du départemens et des divers clubs. Les femmes mêmes y étaient
+représentées, et sur cinq cents personnes on comptait cent femmes, à la
+tête desquelles s'en trouvait une, fameuse par ses emportemens politiques
+et son éloquence populaire. Le premier jour, il ne parut à cette réunion
+que les envoyés de trente-six sections; il en restait douze qui n'avaient
+pas député de commissaires, et on leur adressa une nouvelle convocation.
+On s'occupa ensuite de nommer une commission de six membres, chargée
+d'imaginer et de présenter le lendemain les moyens de salut public. On se
+sépara après cette mesure préliminaire, et on s'ajourna pour le lendemain
+29.
+
+Le même soir, grand tumulte dans les sections. Malgré le décret de la
+convention qui les ferme à dix heures, elles se prolongent bien après, se
+constituent à cette heure en _sociétés patriotiques_, et, sous ce nouveau
+titre, continuent leurs séances fort avant dans la nuit. Dans les unes, on
+prépare de nouvelles adresses contre la commission des douze; dans les
+autres, on fait des pétitions à l'assemblée, pour lui demander
+l'explication de ces paroles d'Isnard: _Paris sera rayé de la liste des
+cités_.
+
+A la commune, long discours de Chaumette sur la conspiration évidente qui
+se trame contre la liberté, sur les ministres, sur le côté droit, etc.
+Hébert arrive, raconte sa détention, reçoit une couronne qu'il dépose sur
+le buste de J.-J. Rousseau, et retourne ensuite à sa section, accompagné
+par des commissaires de la commune, qui ramènent en triomphe le magistrat
+délivré de ses fers.
+
+Le lendemain 29, la convention est affligée de deux nouvelles fâcheuses
+venant des deux points militaires les plus importans, le Nord et la
+Vendée. L'armée du Nord a été repoussée entre Bouchain et Cambray;
+Valenciennes et Cambray sont privées de toute communication. A Fontenay,
+les troupes républicaines ont été complètement battues par M. de Lescure,
+qui s'est emparé de Fontenay même. Ces nouvelles répandent la plus grande
+consternation, et rendent plus dangereuse la situation du parti modéré.
+Les sections se succèdent, avec des bannières portant ces mots:
+_Résistance à l'oppression_. Les unes demandent, comme elles l'avaient
+annoncé la veille, l'explication des paroles d'Isnard; les autres
+déclarent qu'il n'y a plus d'autre inviolabilité que celle du peuple, que
+par conséquent les députés qui ont cherché à armer les départemens contre
+Paris, doivent être mis en accusation, que la commission des douze doit
+être cassée, qu'une armée révolutionnaire doit être organisée.
+
+Aux Jacobins, la séance n'était pas moins significative. De toutes parts,
+on disait que le moment était arrivé, qu'il fallait enfin sauver le
+peuple; et dès qu'un membre se présentait pour détailler les moyens à
+employer, on le renvoyait à la commission des six, nommée au club central.
+Celle-là, disait-on, est chargée de pourvoir à tout, et de rechercher les
+moyens de salut public. Legendre, voulant parler sur les dangers du jour,
+et sur la nécessité d'épuiser les moyens légaux, avant de recourir aux
+moyens extrêmes, fut traité d'_endormeur_. Robespierre, ne s'expliquant
+pas, dit que c'était à la commune _à s'unir intimement au peuple_; que,
+pour lui, il était incapable de prescrire les moyens de salut: que cela
+n'était pas donné à un seul homme, et moins encore à lui qu'à tout autre,
+épuisé qu'il était par quatre ans de révolution, et consumé d'une fièvre
+lente et mortelle.
+
+Ces paroles du tribun firent un grand effet, provoquèrent de vifs
+applaudissemens. Elles indiquaient assez qu'il s'en remettait, comme tout
+le monde, à ce que feraient les autorités municipales à l'Évêché. Cette
+assemblée de l'Évêché s'était encore réunie, et, comme la veille, elle
+avait été mêlée de beaucoup de femmes. On s'occupa d'abord de rassurer les
+propriétaires, en jurant respect aux propriétés. L'on a respecté,
+s'écria-t-on, les propriétés au 10 août et au 14 juillet; et sur-le-champ
+on prêta le serment de les respecter au 31 mai 1793. Après quoi Dufourny,
+membre de la commission des six, dit que, sans un commandant-général de la
+garde parisienne, il était impossible de répondre d'aucun résultat, et
+qu'il fallait demander à la commune d'en nommer un sur-le-champ.
+
+Une femme, la célèbre Lacombe, prenant la parole, insista sur la
+proposition de Dufourny, et déclara que, sans des mesures promptes et
+vigoureuses, il était impossible de se sauver. Aussitôt on fit partir des
+commissaires pour la commune, et celle-ci répondit, à la manière de Pache,
+que le mode pour la nomination d'un commandant général était fixé par les
+décrets de la convention, et que ce mode lui interdisant de le nommer
+elle-même, il ne lui restait que des voeux à former à ce sujet. C'était
+inviter le club à ranger cette nomination au nombre des mesures
+extraordinaires de salut public, dont il devait se charger. L'assemblée
+résolut ensuite d'inviter tous les cantons du départemens à s'unir à elle,
+et envoya des députés à Versailles. Une confiance aveugle fut demandée
+au nom des six, et on exigea la promesse d'exécuter sans examen tout ce
+qu'ils proposeraient. Le silence fut prescrit sur tout ce qui regardait la
+grande question _des moyens_, et on s'ajourna au lendemain matin neuf
+heures, pour commencer une séance permanente, qui devait être décisive.
+
+La commission des douze avait été instruite de tout dans la soirée même;
+le comité de salut public l'avait été aussi, et il soupçonna en outre,
+d'après un placard imprimé dans la journée, qu'il y avait eu à Charenton
+des conciliabules où se trouvaient Danton, Marat et Robespierre. Le comité
+de salut public, profitant d'un moment où Danton était absent de son sein,
+ordonna au ministre de l'intérieur de faire les perquisitions les plus
+actives pour découvrir ce conciliabule secret. Rien ne fut découvert, et
+tout prouve que le bruit était faux. Il paraît que tout se faisait dans
+l'assemblée de la commune. Robespierre désirait vivement une révolution
+manifestement dirigée contre ses antagonistes, les girondins, mais il
+n'avait pas besoin de se compromettre pour la produire; il lui suffisait
+de ne plus s'y opposer, comme il l'avait fait plusieurs fois, pendant le
+mois de mai. En effet, son discours aux jacobins, où il avait dit que la
+commune devait s'unir au peuple et trouver les moyens que lui ne pouvait
+pas découvrir, était un véritable consentement à l'insurrection[1].
+
+[Note 1: Voir la note à la fin du volume.]
+
+Cette approbation était suffisante, et il y avait assez d'ardeur au club
+central pour qu'il s'en mêlât. Pour Marat, il favorisait le mouvement par
+ses feuilles, par ses scènes de tous les jours à la convention, mais il
+n'était pas membre de la commission des six, véritablement chargée de
+l'insurrection. Le seul homme qu'on pourrait croire l'auteur caché de ce
+mouvement, c'est Danton; mais il était incertain; il désirait l'abolition
+de la commission des douze, et cependant il n'aurait pas voulu qu'on
+touchât encore à la représentation nationale. Meilhan, le rencontrant dans
+la journée au comité de salut public, l'aborda, l'entretint amicalement,
+lui fit sentir quelle différence les girondins mettaient entre lui et
+Robespierre, quelle considération ils avaient pour ses grands moyens, et
+finit par lui dire qu'il pourrait jouer un grand rôle en usant de sa
+puissance au profit du bien, et pour le soutien des honnêtes gens. Danton,
+que ces paroles touchaient, releva brusquement la tête, et dit à Meilhan:
+«Vos girondins n'ont point de confiance en moi.» Meilhan voulut insister
+de nouveau: «Ils n'ont point de confiance,» répéta Danton; et il s'éloigna
+sans vouloir prolonger l'entretien. Ces paroles peignent parfaitement les
+dispositions de cet homme. Il méprisait cette populace municipale, il
+n'avait aucun goût pour Robespierre ni pour Marat, et il eût bien mieux
+aimé se mettre à la tête des girondins, mais ils n'avaient point de
+confiance en lui. Une conduite et des principes différents les séparaient
+entièrement.
+
+D'ailleurs, Danton ne trouvait, ni dans leur caractère, ni dans leur
+opinion, l'énergie nécessaire pour sauver la révolution, grand but qu'il
+chérissait par dessus toutes choses. Danton, indifférent pour les
+personnes, ne cherchait qu'à distinguer celui des deux partis qui devait
+assurer à la révolution les progrès les plus sûrs et les plus rapides.
+Maître des cordeliers et de la commission des six, il est présumable qu'il
+avait une grande part au mouvement qui se préparait, et il paraît qu'il
+voulait d'abord renverser la commission des douze, sauf à voir ensuite ce
+qu'il faudrait faire à l'égard des girondins.
+
+Enfin le projet d'insurrection fut arrêté dans la tête des conjurés du
+club central révolutionnaire. Ils ne voulaient pas, suivant leur
+expression, faire une insurrection _physique_, mais _toute morale_,
+respecter les personnes, les propriétés, violer enfin avec le plus grand
+ordre les lois, et la liberté de la convention. Leur but était de
+constituer la commune en insurrection, de convoquer en son nom toute la
+force armée, qu'elle avait le droit de requérir, d'en entourer la
+convention, et de lui présenter une adresse qui, en apparence, ne serait
+qu'une pétition, et qui en réalité serait un ordre véritable. Ils
+voulaient en un mot prier le fer à la main.
+
+Le jeudi 30, en effet, les commissaires des sections s'assemblent à
+l'Évêché, et ils forment ce qu'ils appellent l'_union républicaine_.
+Revêtus des pleins pouvoirs de toutes les sections, ils se déclarent en
+insurrection pour sauver la chose publique, menacée par _la faction
+aristocratique et oppressive de la liberté_. Le maire, persistant dans ses
+ménagemens ordinaires, fait quelques représentations sur le caractère de
+cette mesure, s'y oppose doucement, et finit par obéir aux insurgés, qui
+lui ordonnent de se rendre à la commune pour annoncer ce qu'ils viennent
+de décider. Il est ensuite résolu que les quarante-huit sections seront
+réunies pour émettre, dans la journée même, leur voeu sur l'insurrection,
+et qu'immédiatement après, le tocsin sonnera, les barrières seront
+fermées, et la générale battra dans toutes les rues. Les sections se
+réunissent en effet, et la journée se passe à recueillir tumultueusement
+le voeu de l'insurrection. Le comité de salut public, la commission des
+douze, mandent les autorités pour obtenir des renseignements. Le maire
+fait connaître, avec un regret du moins apparent, le plan arrêté à
+l'Évêché. L'Huillier, procureur-syndic du départemens, déclare
+ouvertement, et avec une assurance tranquille, le projet d'une
+insurrection _toute morale_, et il se retire paisiblement auprès de ses
+collègues.
+
+La journée s'achève ainsi, et dès le commencement de la nuit le tocsin
+retentit, la générale se bat dans toutes les rues, les barrières sont
+fermées, et les citoyens étonnés se demandent si de nouveaux massacres
+vont ensanglanter la capitale. Tous les députés de la Gironde, les
+ministres menacés, passent la nuit hors de leur demeure. Roland va se
+cacher chez un ami; Buzot, Louvet, Barbaroux, Guadet, Bergoing, Rabaut
+Saint-Etienne, se retranchent dans une chambre écartée, munis de bonnes
+armes, et prêts, en cas d'attaque, à se défendre jusqu'à la dernière
+goutte de leur sang. A cinq heures du matin, ils en sortent pour se rendre
+à la convention, où, à la faveur du jour naissant, se réunissaient déjà
+quelques membres, appelés par le tocsin. Leurs armes, qui étaient
+apparentes, les font respecter de quelques groupes qu'ils traversent, et
+ils arrivent à la convention, où se trouvaient déjà quelques montagnards,
+et où Danton s'entretenait avec Garat. «Vois, dit Louvet à Guadet, quel
+horrible espoir brille sur ces visages!--Oui, répond Guadet, c'est
+Aujourd'hui que Clodius exile Cicéron.» De son côté, Garat, étonné de voir
+Danton rendu si matin à l'assemblée, l'observait avec attention. «Pourquoi
+tout ce bruit, lui dit Garat, et que veut-on?--Ce ne sera rien, répond
+froidement Danton. Il faut leur laisser briser quelques presses, et les
+renvoyer avec cela.» Vingt-huit députés étaient présents. Fermont occupe
+momentanément le fauteuil; Guadet siège courageusement comme secrétaire.
+Le nombre des députés augmente, et on attend le moment d'ouvrir la séance.
+
+Dans cet instant, l'insurrection se consommait à la commune. Les envoyés
+du comité central révolutionnaire, ayant à leur tête le président Dobsen,
+se présentent à l'Hôtel-de-Ville, munis de pleins pouvoirs
+révolutionnaires. Dobsen prend la parole, et déclare au conseil général
+que le peuple de Paris, blessé dans ses droits, vient annuler toutes les
+autorités constituées. Le vice-président du conseil demande à connaître
+les pouvoirs du comité. Il les vérifie, et y trouvant exprimé le voeu de
+trente-trois sections de Paris, il déclare que la majorité des sections
+annule les autorités constituées. En conséquence, le conseil général, le
+bureau, se retirent. Dobsen, avec les commissaires, prend la place vacante
+aux cris de _vive la république!_ Il consulte ensuite la nouvelle
+assemblée, et lui propose de réintégrer la municipalité et le conseil
+général dans leurs fonctions, vu que l'un et l'autre n'ont jamais manqué à
+leurs devoirs envers le peuple. Aussitôt en effet on réintègre l'ancienne
+municipalité avec l'ancien conseil général, au milieu des plus vifs
+applaudissements. Ces formalités apparentes n'avaient d'autre but que de
+renouveler les pouvoirs municipaux, et de les rendre illimités et
+suffisants pour l'insurrection. Immédiatement après, on désigne un nouveau
+commandant-général provisoire: c'est le nommé Henriot, homme grossier,
+dévoué à la commune, et commandant du bataillon des sans-culottes. Pour
+s'assurer ensuite le secours du peuple, et le maintenir sous les armes
+pendant ces momens d'agitation, on arrête qu'il sera donné quarante sous
+par jour à tous les citoyens peu aisés qui seront de service, et que ces
+quarante sous seront pris immédiatement sur le produit de l'emprunt forcé
+sur les riches. C'était un moyen assuré d'appeler au secours de la
+commune, et contre la bourgeoisie des sections, tous les ouvriers qui
+aimaient mieux gagner quarante sous en prenant part à des mouvemens
+révolutionnaires, que d'en gagner trente en se livrant à leurs travaux
+accoutumés.
+
+Pendant qu'on prenait toutes ces déterminations à la commune, les citoyens
+de la capitale se réunissaient au bruit du tocsin, et se rendaient en
+armes autour du drapeau, placé à la porte de chaque capitaine de section.
+Un grand nombre étaient incertains de ce qu'il fallait penser de ces
+mouvemens; beaucoup d'entre eux même se demandaient pourquoi on les
+réunissait, et ignoraient les mesures prises la nuit dans les sections
+et à la commune. Dans cette disposition, ils étaient incapables d'agir et
+de résistera ce qui se ferait contre leur opinion, et ils devaient, tout
+en désapprouvant l'insurrection, la seconder de leur présence. Plus de
+quatre-vingt mille hommes en armes parcouraient Paris avec la plus grande
+tranquillité, et se laissaient conduire avec docilité par l'autorité
+audacieuse qui avait pris le commandement.
+
+Les seules sections de la Butte-des-Moulins, du Mail et des
+Champs-Elysées, prononcées depuis long-temps contre la commune et la
+Montagne, et un peu encouragées par l'appui des girondins dont elles
+partageaient les dangers, étaient prêtes à résister. Elles s'étaient
+réunies en armes, et attendaient l'événement, dans l'attitude de gens
+menacés et prêts à se défendre. Les jacobins, les sans-culottes, effrayés
+de ces dispositions, et se les exagérant, couraient dans le faubourg
+Saint-Antoine, disant que ces sections révoltées allaient arborer la
+cocarde et le drapeau blancs, et qu'il fallait courir au centre de Paris
+pour arrêter une explosion des royalistes. Pour exciter un mouvement plus
+général, on voulait faire tirer le canon d'alarme. Il était placé au
+Pont-Neuf, et il y avait peine de mort contre celui qui le tirerait sans
+un décret de la convention. Henriot avait ordonné de tirer; mais le
+commandant du poste avait résisté à cet ordre, et demandait un décret. Les
+envoyés d'Henriot étaient revenus en force, avaient vaincu la résistance
+du poste, et dans le moment, le bruit du canon d'alarme se joignait à
+celui du tocsin et de la générale.
+
+La convention, réunie dès le matin, comme on l'a vu, avait mandé
+sur-le-champ toutes les autorités, pour savoir quelle était la situation
+de Paris. Garat, présent dans la salle, et occupé à observer Danton,
+paraît le premier à la tribune, et rapporte ce que tout le monde connaît,
+c'est qu'une assemblée a été tenue à l'Évêché, qu'elle demande une
+réparation des injures faites à Paris, et l'abolition de la commission des
+douze. A peine Garat a-t-il achevé de parler, que les nouveaux
+commissaires, se qualifiant administration du départemens de la Seine, se
+présentent à la barre, et déclarent qu'il ne s'agit que d'une insurrection
+_toute morale_, ayant pour but la réparation des outrages faits à la ville
+de Paris. Ils ajoutent que le plus grand ordre est observé, que chaque
+citoyen a juré de respecter les personnes et les propriétés, que les
+sections armées parcourent la ville avec calme, et que toutes les
+autorités réunies viendront dans la journée faire à la convention leur
+profession de foi et leurs demandes.
+
+Le président Mallarmé fait immédiatement connaître un billet du commandant
+de poste au Pont-Neuf, rapportant la contestation qui s'est élevée à
+l'occasion du canon d'alarme. Dufriche-Valazé demande aussitôt qu'on
+s'enquière des auteurs de ce mouvement, qu'on recherche les coupables qui
+ont sonné le tocsin, et qu'on arrête le commandant-général, assez
+audacieux pour faire tirer le canon d'alarme sans décret de la convention.
+A cette demande, les tribunes et le côté gauche poussent des cris auxquels
+il était naturel de s'attendre. Valazé ne se décourage pas; il dit qu'on
+ne le fera pas renoncer à son caractère, qu'il est le représentant de
+vingt-cinq millions d'hommes, et qu'il fera son devoir jusqu'au bout; il
+demande enfin qu'on entende sur-le-champ cette commission des douze si
+calomniée, et qu'on écoute son rapport, car ce qui arrive est la preuve
+des complots qu'elle n'a cessé de dénoncer. Thuriot veut répondre à
+Valazé, la lutte s'engage et le tumulte commence. Mathieu et Cambon
+tâchent de se porter pour médiateurs; ils réclament le silence des
+tribunes, la modération des orateurs de la droite, et s'efforcent de faire
+sentir que dans le moment actuel un combat dans la capitale serait mortel
+pour la cause de la révolution, que le calme est le seul moyen de
+maintenir la dignité de la convention, et que la dignité est pour elle le
+seul moyen de se faire respecter par les malveillans. Vergniaud, disposé
+comme Mathieu et Cambon à employer les moyens conciliatoires, dit qu'il
+regarde aussi comme mortel à la liberté et à la révolution le combat prêt
+à s'engager; il se borne donc à reprocher modérément à Thuriot d'avoir
+aggravé les dangers de la commission des douze, en la peignant comme le
+fléau de la France dans un moment où tous les mouvemens populaires sont
+dirigés contre elle. Il pense qu'il faut la dissoudre si elle a commis des
+actes arbitraires, mais l'entendre auparavant; et, comme son rapport
+serait inévitablement de nature à exciter les passions, il demande qu'on
+en renvoie l'audition et la discussion à un jour plus calme. C'est, selon
+lui, le seul moyen de maintenir la dignité de l'assemblée et de prouver sa
+liberté. Pour le moment, il importe avant tout de savoir qui a donné dans
+Paris l'ordre de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme; on ne
+peut donc se dispenser de mander à la barre le commandant-général
+provisoire. «Je vous répète, s'écria Vergniaud en finissant, que, quelle
+que fût l'issue du combat qui s'engagerait aujourd'hui, il amènerait la
+perte de la liberté; jurons donc de rester fermes à notre devoir, et de
+mourir tous à notre poste plutôt que d'abandonner la chose publique!» On
+se lève aussitôt avec des acclamations, et on prête le serment proposé par
+Vergniaud. On dispute ensuite sur la proposition de mander le
+commandant-général à la barre. Danton, sur lequel tousvles regards étaient
+fixés dans cet instant, et à qui les girondins et les montagnards
+semblaient demander s'il était l'auteur des mouvemens de la journée, se
+présente à la tribune, et obtient aussitôt une profonde attention. «Ce
+qu'il faut avant tout, dit-il, c'est de supprimer la commission des douze.
+Ceci est bien autrement important que de mander à la barre le
+commandant-général. C'est aux hommes doués de quelques vues politiques que
+je m'adresse. Mander Henriot ne fera rien à l'état des choses, car il ne
+faut pas s'adresser à l'instrument, mais à la cause des troubles. Or la
+cause est cette commission des douze. Je ne prétends pas juger sa conduite
+et ses actes; ce n'est pas comme ayant commis des arrestations arbitraires
+que je l'attaque, c'est comme impolitique que je vous demande de la
+supprimer.--Impolitique! s'écrie-t-on à droite, nous ne comprenons pas
+cela!--Vous ne le comprenez pas! reprend Danton; il faut donc vous
+l'expliquer. Cette commission n'a été instituée que pour réprimer
+l'énergie populaire; elle n'a été conçue que dans cet esprit de
+_modérantisme_ qui perdra la révolution et la France. Elle s'est attachée
+à poursuivre des magistrats énergiques dont tout le tort était de
+réveiller l'ardeur du peuple. Je n'examine pas encore si elle a dans ses
+poursuites obéi à des ressentimens personnels, mais elle a montré des
+dispositions qu'aujourd'hui nous devons condamner. Vous-mêmes, sur le
+rapport de votre ministre de l'intérieur, dont le caractère est si doux,
+dont l'esprit est si impartial, si éclairé, vous avez élargi des hommes
+que la commission des douze avait renfermés. Que faites-vous donc de la
+commission elle-même, puisque vous annulez ses actes?... Le canon a tonné,
+le peuple s'est soulevé, mais il faut remercier le peuple de son énergie,
+dans l'intérêt de la cause même que nous défendons; et, si vous êtes des
+_législateurs politiques_, vous applaudirez vous-mêmes à son ardeur, vous
+réformerez vos propres erreurs, et vous abolirez votre commission. Je ne
+m'adresse, répète encore Danton, qu'à ces hommes qui ont quelque
+intelligence de notre situation, et non à ces êtres stupides qui, dans ces
+grands mouvemens, ne savent écouter que leurs passions. N'hésitez donc pas
+à satisfaire ce peuple....--Quel peuple? s'écrie-t-on à droite.--Ce
+peuple, répond Danton, ce peuple immense qui est notre sentinelle avancée,
+qui hait fortement la tyrannie et le lâche _modérantisme_ qui doit la
+ramener. Hâtez-vous de le satisfaire, sauvez-le des aristocrates,
+sauvez-le de sa propre colère; et si, lorsqu'il sera satisfait, des hommes
+pervers, n'importe à quel parti ils appartiennent, voulaient prolonger un
+mouvement devenu inutile, Paris lui-même les ferait rentrer dans le
+néant.»
+
+Rabaut Saint-Étienne veut justifier la commission des douze sous le
+rapport politique, et s'attache à prouver que rien n'était plus politique
+que de créer une commission pour découvrir les complots de Pitt et de
+l'Autriche, qui paient tous les désordres de la France. «A bas!
+s'écrie-t-on; ôtez la parole à Rabaut!--Non, s'écrie Bazire,
+laissez-la-lui, c'est un menteur; je prouverai que sa commission a
+organisé dans Paris la guerre civile.» Rabaut veut continuer; Marat
+Demande qu'on introduise une députation de la commune. «Laissez-moi donc
+achever, dit Rabaut.--La commune!--La commune! la commune! s'écrie-t-on
+dans les tribunes et à la Montagne.--Je déclarerai, reprend Rabaut, que,
+lorsque j'ai voulu dire la vérité, vous m'avez interrompu.--Eh bien!
+concluez, lui dit-on.» Rabaut finit par demander que la commission soit
+supprimée, si l'on veut, mais que le comité de salut public soit
+immédiatement chargé de poursuivre toutes les recherches qu'elle avait
+commencées.
+
+La députation de la commune insurrectionnelle est introduite. «Un grand
+complot a été formé, dit-elle, mais il est découvert. Le peuple qui s'est
+soulevé au 14 juillet et au 10 août pour renverser la tyrannie, se lève de
+nouveau pour arrêter la contre-révolution. Le conseil général nous envoie
+pour vous faire connaître les mesures qu'il a prises. La première a été de
+mettre les propriétés sous la sauvegarde des républicains; la seconde de
+donner quarante sous par jour aux républicains qui resteront en armes; la
+troisième de former une commission qui corresponde avec la convention,
+dans ce moment d'agitation. Le conseil général vous demande de fixer à
+cette commission une salle voisine de la vôtre, où elle puisse siéger et
+se concerter avec vous.»
+
+A peine la députation a-t-elle cessé de parler, que Guadet se présente
+pour répondre à ses demandes. Ce n'était pas celui des girondins dont la
+vue était le plus propre à calmer les passions. «La commune, dit-il, en
+prétendant qu'elle a découvert un complot, ne s'est trompée que d'un
+mot, c'est qu'elle l'a exécuté.» Les cris des tribunes l'interrompent.
+Vergniaud demande qu'elles soient évacuées. Un horrible tumulte s'élève,
+et pendant longtemps on n'entend que des cris confus. Le président
+Mallarmé répète en vain que, si la convention n'est pas respectée, il
+usera de l'autorité que la loi lui donne. Guadet occupe toujours la
+tribune, et parvient à peine à faire entendre une phrase, puis une autre,
+dans les intervalles de ce grand désordre. Enfin il demande que la
+Convention interrompe ses délibérations jusqu'à ce que sa liberté soit
+assurée, et que la commission des douze soit chargée de poursuivre
+sur-le-champ ceux qui ont sonné le tocsin et tiré le canon d'alarme. Une
+telle proposition n'était pas faite pour apaiser le tumulte. Vergniaud
+veut reparaître à la tribune pour ramener un peu de calme, mais une
+nouvelle députation de la municipalité vient reproduire les réclamations
+déjà faites. La convention pressée de nouveau ne peut plus résister, et
+décrète que les ouvriers requis pour veiller au respect de l'ordre public
+et des propriétés, recevront quarante sous par jour, et qu'une salle sera
+donnée aux commissaires des autorités de Paris, pour se concerter avec le
+comité de salut public.
+
+Après ce décret, Couthon veut répondre à Guadet, et la journée déjà fort
+avancée se consume en discussions sans résultat. Toute la population de
+Paris, réunie sous les armes, continue de parcourir la ville avec le plus
+grand ordre, et dans la même incertitude. La commune s'occupe à rédiger de
+nouvelles adresses relatives à la commission des douze, et l'assemblée ne
+cesse pas de s'agiter pour ou contre cette commission. Vergniaud, qui
+venait de sortir un moment de la salle, et qui avait été témoin du
+singulier spectacle de toute une population ne sachant quel parti prendre
+et obéissant aveuglément à la première autorité qui s'en emparait, pense
+qu'il faut profiter de ces dispositions, et il fait une motion qui a pour
+but d'établir une distinction entre les agitateurs et le peuple parisien,
+et de s'attacher celui-ci par un témoignage de confiance. «Je suis loin,
+dit-il à l'assemblée, d'accuser la majorité ni la minorité des habitans de
+Paris; ce jour servira à faire voir combien Paris aime la liberté. Il
+suffit de parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses
+patrouilles qui y circulent; il suffit de voir ce beau spectacle pour
+décréter que «Paris a bien mérité de la patrie!» A ces mots, toute
+l'assemblée se lève et déclare par acclamation que Paris a bien mérité de
+la patrie. La Montagne et les tribunes applaudissent, surprises de voir
+une telle proposition sortir de la bouche de Vergniaud. Cette motion était
+fort adroite sans doute, mais ce n'était pas avec un témoignage flatteur
+qu'on pouvait réveiller le zèle des sections, rallier celles qui
+désapprouvaient la commune, et leur donner le courage et l'ensemble
+nécessaires pour résister à l'insurrection.
+
+Dans ce moment, la section du faubourg Saint-Antoine, excitée par les
+émissaires qui étaient venus lui dire que la Butte-des-Moulins avait
+arboré la cocarde blanche, descend dans l'intérieur de Paris avec ses
+canons, et s'arrête à quelques pas du Palais-Royal, où la section de la
+Butte-des-Moulins s'était retranchée. Celle-ci s'était mise en bataille
+dans le jardin, avait fermé toutes les grilles, et se tenait prête, avec
+ses canons, à soutenir un siège en cas d'attaque. Au dehors on continuait
+à répandre le bruit qu'elle avait la cocarde et le drapeau blancs, et on
+excitait la section du faubourg Saint-Antoine à l'attaquer. Cependant
+quelques officiers de cette dernière représentent qu'avant d'en venir à
+des extrémités, il faut s'assurer des faits et tâcher de s'entendre. Ils
+se présentent aux grilles et demandent à parler aux officiers de la
+Butte-des-Moulins. On les reçoit, et ils ne trouvent partout que les
+couleurs nationales. Alors on s'explique, on s'embrasse de part et
+d'autre. Les officiers retournent à leurs bataillons, et bientôt les deux
+sections réunies se confondent et parcourent ensemble les rues de Paris.
+
+Ainsi la soumission devenait de plus en plus générale, et on laissait la
+nouvelle commune poursuivre ses débats avec la convention. Dans ce moment,
+Barrère, toujours prêt à fournir les projets moyens, proposait au nom du
+comité de salut public d'abolir la commission des douze, mais en même
+temps de mettre la force armée à la disposition de la convention. Tandis
+qu'il développe son projet, une nouvelle députation vient pour la
+troisième fois exprimer ses dernières intentions à l'assemblée, au nom du
+départemens, de la commune, et des commissaires des sections
+extraordinairement réunis à l'Évêché.
+
+Le procureur-syndic du départemens, l'Huillier, a la parole.
+«Législateurs, dit-il, depuis longtemps la ville et le départemens de
+Paris sont calomniés aux yeux de l'univers. Les mêmes hommes qui ont voulu
+perdre Paris dans l'opinion publique sont les fauteurs des massacres de
+la Vendée; ce sont eux qui flattent et soutiennent les espérances de nos
+ennemis; ce sont eux qui avilissent les autorités constituées, qui
+cherchent à égarer le peuple pour avoir le droit de s'en plaindre; ce sont
+eux qui vous dénoncent des complots imaginaires pour en créer de réels; ce
+sont eux qui vous ont demandé le comité des douze pour opprimer la liberté
+du peuple; ce sont eux enfin qui, par une fermentation criminelle, par des
+adresses controuvées, par leur correspondance, entretiennent les haines et
+les divisions dans votre sein, et privent la patrie du plus grand des
+bienfaits, d'une bonne constitution qu'elle a achetée par tant de
+sacrifices.»
+
+Après cette véhémente apostrophe, l'Huillier dénonce des projets de
+fédéralisme, déclare que la ville de Paris veut périr pour le maintien de
+l'unité républicaine; et demande justice des paroles fameuses d'Isnard,
+_Paris sera rayé de la liste des cités_.
+
+«Législateurs, s'écrie-t-il, le projet de détruire Paris serait-il bien
+formé! voudriez-vous dissoudre ce dépôt sacré des arts et des
+connaissances humaines!» Après ces lamentations affectées, il demande
+vengeance contre Isnard, contre les douze, et contre _beaucoup d'autres
+coupables_, tels que Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot,
+Barbaroux, Roland, Lebrun, Clavière, etc.
+
+Le côté droit garde le silence. Le côté gauche et les tribunes
+applaudissent. Le président Grégoire répond à l'Huillier par des éloges
+emphatiques de Paris, et invite la députation aux honneurs de la séance.
+Les pétitionnaires qui la composaient étaient mêlés à une foule de gens du
+peuple. Trop nombreux pour rester tous à la barre, ils vont se placer du
+côté de la Montagne, qui les accueille avec empressement et leur ouvre ses
+rangs. Alors une multitude inconnue se répand dans la salle, et se confond
+avec l'assemblée. Les tribunes, à ce spectacle de _fraternité_ entre les
+représentans et le peuple, retentissent d'applaudissemens. Osselin demande
+aussitôt que la pétition soit imprimée, et qu'on délibère sur son contenu,
+rédigé en projet par Barrère: «Président, s'écrie Vergniaud, consultez
+l'assemblée pour savoir si elle veut délibérer dans l'état où elle se
+trouve!--Aux voix le projet de Barrère! s'écrie-t-on à gauche.--Nous
+protestons, s'écrie-t-on à droite, contre toute délibération.--La
+convention n'est pas libre, dit Doulcet.---Eh bien, reprend Levasseur, que
+les membres du côté gauche se portent vers la droite, et alors la
+convention sera distincte des pétitionnaires, et pourra délibérer.» A
+cette proposition, la Montagne s'empresse de passer à droite. Pour un
+moment les deux côtés se confondent et les bancs de la Montagne sont
+entièrement abandonnés aux pétitionnaires. On met aux voix l'impression de
+l'adresse, et elle est décrétée. «Aux voix! répète-t-on ensuite, le projet
+de Barrère!--Nous ne sommes pas libres, répondent plusieurs membres de
+l'assemblée.--Je demande, s'écrie Vergniaud, que la convention aille se
+réunir à la force armée qui l'entoure, pour y chercher protection contre
+la violence qu'elle subit.» En achevant ces mots, il sort suivi d'un grand
+nombre de ses collègues. La Montagne et les tribunes applaudissent avec
+ironie au départ du côté droit; la Plaine reste indécise et effrayée. «Je
+demande, dit aussitôt Chabot, qu'on fasse l'appel nominal pour signaler
+les absens qui désertent leur poste.» Dans ce moment, Vergniaud et ceux
+qui l'avaient suivi rentrent avec un air de douleur et comme tout-à-fait
+accablés; car cette démarche, qui pouvait être grande, si elle eût été
+secondée, devenait petite et ridicule en ne l'étant pas. Vergniaud essaie
+de parler, mais Robespierre ne veut pas lui céder la tribune qu'il
+occupait. Il y reste, et réclame des mesures promptes et énergiques pour
+satisfaire le peuple; il demande qu'à la suppression de la commission des
+douze on joigne des mesures sévères contre ses membres; il s'étend ensuite
+longuement sur la rédaction du projet de Barrère, et s'oppose à l'article
+qui attribuait la disposition de la force armée à la convention. «Concluez
+donc, lui dit Vergniaud impatient.--Oui, reprend Robespierre, je vais
+conclure et contre vous! Contre vous, qui, après la révolution du 10 août,
+avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui
+n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez
+voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez! Ma
+conclusion, c'est le décret d'accusation contre tous les complices de
+Dumouriez, et contre ceux désignés par les pétitionnaires.»
+
+Après de longs et nombreux applaudissemens, un décret est rédigé, mis aux
+voix, et adopté au milieu d'un tumulte qui permet à peine de distinguer
+s'il a réuni un nombre suffisant de suffrages. Il porte: que la commission
+des douze est supprimée; que ses papiers seront saisis pour en être fait
+le rapport sous trois jours; que la force armée est en réquisition
+permanente; que les autorités constituées rendront compte à la convention
+des moyens pris pour assurer la tranquillité publique; que les complots
+dénoncés seront poursuivis, et qu'une proclamation sera faite pour donner
+à la France une juste idée de cette journée, que les malveillans
+chercheront sans doute à défigurer.
+
+Il était dix heures du soir, et déjà les jacobins, la commune, se
+plaignaient de ce que la journée s'écoulait sans produire de résultat. Ce
+décret rendu, quoiqu'il ne décide encore rien quant à la personne des
+girondins, est un premier succès dont on se réjouit, et dont on force la
+convention opprimée à se réjouir aussi. La commune ordonne aussitôt
+d'illuminer la ville entière; on fait une promenade civique aux flambeaux;
+les sections marchent confondues, celle du faubourg Saint-Antoine avec
+celles de la Butte-des-Moulins et du Mail. Des députés de la Montagne et
+le président sont obligés d'assister à ce cortège, et les vainqueurs
+forcent les vaincus eux-mêmes à célébrer leur victoire.
+
+Le caractère de la journée était assez évident. Les insurgés avaient
+prétendu faire toutes choses avec des formes. Ils ne voulaient point
+dissoudre la convention, mais en obtenir ce qu'ils exigeaient, en
+paraissant lui conserver leur respect. Les faibles membres de la Plaine se
+prêtaient volontiers à ce mensonge, qui tendait à les faire regarder
+encore comme libres, quoique en fait ils obéissent. On avait en effet
+aboli la commission des douze, et renvoyé l'examen de sa conduite à trois
+jours, afin de ne pas avoir l'air de céder. On n'avait pas attribué à la
+convention la disposition de la force armée, mais on avait décidé qu'il
+lui serait rendu compte des mesures prises, pour lui conserver ainsi les
+apparences de la souveraineté. On ordonnait enfin une proclamation, pour
+répéter officiellement que la convention n'avait pas peur, et qu'elle
+était parfaitement libre.
+
+Le lendemain, Barrère fut chargé de rédiger la proclamation, et il
+travestit les événemens du 31 mai avec cette rare dextérité qui le faisait
+toujours rechercher quand il s'agissait de fournir aux faibles un prétexte
+honnête de céder aux forts. Des mesures trop rigoureuses avaient excité,
+disait-il, du mécontentement; le peuple s'était levé avec énergie, mais
+avec calme, s'était montré toute la journée couvert de ses armes, avait
+proclamé le respect des propriétés, avait respecté la liberté de la
+convention, la vie de chacun de ses membres, et demandé une justice qu'on
+s'était empressé de lui rendre. C'est ainsi que Barrère s'exprimait à
+l'égard de l'abolition de cette commission des douze, dont il était
+lui-même l'auteur.
+
+Le 1er juin, la tranquillité était loin d'être rétablie; la réunion à
+l'Évêché continuait ses délibérations; le départemens, la commune,
+toujours convoqués extraordinairement, étaient en séance; le bruit n'avait
+pas cessé dans les sections; et de toutes part on disait qu'on n'avait
+obtenu que la moitié de ce qu'on désirait, puisque les vingt-deux
+siégeaient encore dans la convention. Le trouble régnait donc toujours
+dans Paris, et on s'attendait à de nouvelles scènes pour le lendemain
+dimanche, 2 juin.
+
+Toute la force positive et matérielle se trouvait dans la réunion
+insurrectionnelle de l'Évêché, et la force légale dans le comité de salut
+public, revêtu de tous les pouvoirs extraordinaires de la convention. Une
+salle avait été assignée dans la journée du 31 mai, pour que les autorités
+constituées y vinssent correspondre avec le comité de salut public.
+Pendant toute la journée du 1er juin, le comité de salut public ne cessa
+de demander les membres de l'assemblée insurrectionnelle, pour savoir ce
+que voulait encore cette commune révoltée. Ce qu'elle voulait était trop
+évident: c'était ou l'arrestation ou la destitution des députés qui lui
+avaient si courageusement résisté. Tous les membres du comité de salut
+public étaient profondément affectés de ce projet. Delmas, Treilhard,
+Bréard, s'en affligeaient sincèrement. Cambon, grand partisan, comme il le
+disait toujours, _du pouvoir révolutionnaire_, mais scrupuleusement
+attaché à la légalité, s'indignait de l'audace de la commune, et disait à
+Bouchotte, successeur de Beurnonville, et comme Pache, complaisant des
+jacobins: «Ministre de la guerre, nous ne sommes pas aveugles; je vois
+très bien que des employés de vos bureaux sont parmi les chefs et les
+meneurs de tout ceci.» Barrère, malgré ses ménagemens accoutumés,
+commençait aussi à s'indigner, et à le dire: «Il faudra voir, répétait-il,
+dans cette triste journée, si c'est la commune de Paris qui représente la
+république française, ou si c'est la convention.» Le jacobin Lacroix, ami
+et lieutenant de Danton, paraissait embarrassé aux yeux de ses collègues
+de l'attentat qui se préparait contre les lois et la représentation
+nationale. Danton, qui s'était borné à approuver et à désirer fortement
+l'abolition de la commission des douze, parce qu'il ne voulait rien de ce
+qui arrêtait l'énergie populaire, Danton aurait souhaité qu'on respectât
+la représentation nationale; mais il prévoyait de la part des girondins de
+nouveaux éclats et une nouvelle résistance à la marche de la révolution,
+et eût désiré trouver un moyen de les éloigner sans les proscrire. Garat
+lui en offrit un, qu'il saisit avec empressement. Tous les ministres
+étaient présens au comité; Garat s'y trouvait avec ses collègues.
+Profondément affligé de la situation où se trouvaient, les uns à l'égard
+des autres, les chefs de la révolution, il conçut une idée généreuse qui
+aurait pu ramener la concorde. «Souvenez-vous, dit-il aux membres du
+comité, et particulièrement à Danton, des querelles de Thémistocle et
+d'Aristide, de l'obstination de l'un à refuser ce qui était proposé par
+l'autre, et des dangers qu'ils firent courir à leur patrie. Souvenez-vous
+de la générosité d'Aristide, qui, profondément pénétré des maux qu'ils
+causaient tous deux à leur pays, eut la magnanimité de s'écrier: O
+Athéniens, vous ne pouvez être tranquilles et heureux, que lorsque vous
+nous aurez jetés, Thémistocle et moi, dans le Barathre! Eh bien! ajoute
+Garat, que les chefs des deux côtés de l'assemblée se répètent les paroles
+d'Aristide, et qu'ils s'exilent volontairement, et en nombre égal, de
+l'assemblée. Dès ce jour les discordes se calmeront; il restera dans
+l'assemblée assez de talens pour sauver la chose publique, et la patrie
+bénira, dans leur magnifique ostracisme, ces hommes qui se seront annulés
+pour la pacifier.» A cette idée généreuse, tous les membres du comité sont
+émus. Delmas, Barrère, le chaud Cambon, sont enchantés de ce projet.
+Danton, qui était ici le premier sacrifié, Danton se lève, les larmes aux
+yeux, et dit à Garat: «Vous avez raison, je vais à la convention proposer
+cette idée, et je m'offrirai à me rendre le premier en otage à Bordeaux.»
+On se sépare tout pleins de ce noble projet, pour aller le communiquer aux
+chefs des deux partis. On s'adresse particulièrement à Robespierre, à qui
+une telle abnégation ne pouvait convenir, et qui répond que ce n'est là
+qu'un piège tendu à la Montagne pour écarter ses plus courageux
+défenseurs. De ce projet il ne reste plus alors qu'une seule partie
+exécutable, c'est l'exil volontaire des girondins, les montagnards
+Refusant de s'y soumettre eux-mêmes. C'est Barrère qui est chargé, au nom
+du comité de salut public, de proposer aux uns un sacrifice que les autres
+n'avaient pas la générosité d'accepter. Barrère rédige donc un projet pour
+proposer aux vingt-deux et aux membres de la commission des douze de se
+démettre volontairement de leurs fonctions.
+
+Dans ce moment, le projet définitif de la seconde insurrection s'arrêtait
+à l'assemblée de l'Évêché. On se plaignait, là, ainsi qu'aux Jacobins, de
+ce que l'énergie de Danton s'était ralentie depuis l'abolition de la
+commission des douze. Marat proposait d'aller exiger de la convention la
+mise en accusation des vingt-deux, et conseillait de l'exiger par force.
+On rédigeait même une pétition courte et énergique pour cet objet. On
+arrêtait le plan de l'insurrection, non dans l'assemblée, mais dans le
+comité d'exécution, chargé de ce qu'on appelait _les moyens de salut
+public_, et composé des Varlet, des Dobsen, des Gusman, et de tous ces
+hommes qui s'étaient constamment agités depuis le 21 janvier. Ce comité
+décida de faire entourer la convention par la force armée, et de consigner
+ses membres dans la salle, jusqu'à ce qu'elle eût rendu le décret exigé.
+Pour cela, on devait faire rentrer dans Paris les bataillons destinés pour
+la Vendée, qu'on avait eu soin de retenir, sous divers prétextes, dans les
+casernes de Courbevoie. On croyait pouvoir obtenir de ces bataillons, et
+de quelques autres dont on disposait, ce qu'on n'aurait peut-être pas
+obtenu de la garde des sections. En entourant le Palais-National de ces
+hommes dévoués, et en maintenant, comme au 31 mai, le reste de la force
+armée dans la docilité et l'ignorance, on devait facilement venir à bout
+de la résistance de la convention. C'est Henriot qui fut encore chargé de
+commander les troupes autour du Palais-National.
+
+C'était là ce qu'on s'était promis pour le lendemain dimanche 2 juin; mais
+dans la soirée du samedi on voulait voir si une dernière démarche ne
+suffirait pas, et essayer quelques nouvelles sommations. Dans cette
+soirée, en effet, on fait battre la générale et sonner le tocsin, et le
+comité de salut public s'empresse de convoquer la convention, pour siéger
+au milieu de cette nouvelle tempête.
+
+Dans ce moment, les girondins, réunis une dernière fois, dînaient
+ensemble, pour se consulter sur ce qui leur restait à faire. Il était
+évident à leurs yeux que l'insurrection actuelle ne pouvait plus avoir
+pour objet, ni _des presses à briser_, comme avait dit Danton, ni une
+commission à supprimer, et qu'il s'agissait définitivement de leurs
+personnes. Les uns conseillaient de rester fermes à leur poste, et de
+mourir sur la chaise curule, en défendant jusqu'au bout le caractère dont
+ils étaient revêtus. Pétion, Buzot, Gensonné, penchaient pour cette grave
+et magnanime résolution. Barbaroux, sans calculer les résultats, ne
+suivant que les inspirations de son âme héroïque, voulait aller braver ses
+ennemis par sa présence et son courage. D'autres enfin, et Louvet était le
+plus ardent à soutenir cette dernière opinion, proposaient d'abandonner
+sur-le-champ la convention, où ils n'avaient plus rien à faire d'utile, où
+la Plaine n'avait plus assez de courage pour leur donner ses suffrages, et
+où la Montagne et les tribunes étaient résolues à couvrir leurs voix par
+des huées. Ils voulaient se retirer dans leurs départemens, fomenter
+l'insurrection déjà presque déclarée, et revenir en force à Paris venger
+les lois et la représentation nationale. Chacun soutenait son avis, et on
+ne savait auquel s'arrêter. Le bruit du tocsin et de la générale oblige
+les infortunés convives à quitter la table, et à chercher un asile avant
+d'avoir pris une résolution. Ils se rendent alors chez l'un d'eux, moins
+compromis que les autres, et non inscrit sur la fameuse liste des
+vingt-deux, chez Meilhan, qui les avait déjà reçus, et qui habitait, rue
+des Moulins, un logement vaste, où ils pouvaient se réunir en armes. Ils
+s'y rendent en hâte, à part quelques-uns qui avaient d'autres moyens de se
+mettre à couvert.
+
+La convention s'était réunie au bruit du tocsin. Très peu de membres
+étaient présens, et tous ceux du côté droit manquaient. Lanjuinais seul,
+empressé de braver tous les dangers, s'y était rendu pour dénoncer le
+complot, dont la révélation n'apprenait rien à personne. Après une séance
+assez orageuse et assez courte, la convention répondit aux pétitionnaires
+de l'Évêché, que, vu le décret qui enjoignait au comité de salut public de
+lui faire un rapport sur les vingt-deux, elle n'avait pas à statuer sur la
+nouvelle demande de la commune. On se sépara en désordre, et les conjurés
+renvoyèrent au lendemain matin l'exécution définitive de leur projet.
+
+La générale et le tocsin se firent entendre toute la nuit du samedi au
+dimanche matin, 2 juin 1793. Le canon d'alarme gronda, et toute la
+population de Paris fut en armes dès la pointe du jour. Près de
+quatre-vingt mille hommes étaient rangés autour de la convention, mais
+plus de soixante-quinze mille ne prenaient aucune part à l'événement, et
+se contentaient d'y assister l'arme au bras. Quelques bataillons dévoués
+de canonniers étaient rangés sous le commandement de Henriot, autour du
+Palais-National. Ils avaient cent soixante-trois bouches à feu, des
+caissons, des grils à rougir les boulets, des mèches allumées, et tout
+l'appareil militaire capable d'imposer aux imaginations. Dès le matin on
+avait fait rentrer dans Paris les bataillons dont le départ pour la Vendée
+avait été retardé; on les avait irrités en leur persuadant qu'on venait de
+découvrir des complots dont les chefs étaient dans la convention, et qu'il
+fallait les en arracher. On assure qu'à ces raisons on ajouta des
+assignats de cent sous. Ces bataillons, ainsi entraînés, marchèrent des
+Champs-Elysées à la Madeleine, de la Madeleine au boulevard, et du
+boulevard au Carrousel, prêts à exécuter tout ce que les conjurés
+voudraient leur prescrire.
+
+Ainsi la convention, serrée à peine par quelques forcenés, semblait
+assiégée par quatre-vingt mille hommes. Mais quoiqu'elle ne fût réellement
+pas assiégée, elle n'en courait pas moins de danger, car les quelques
+mille hommes qui l'entouraient étaient disposés à se livrer contre elle
+aux derniers excès.
+
+Les députés de tous les côtés se trouvaient à la séance. La Montagne, la
+Plaine, le côté droit, occupaient leurs bancs. Les députés proscrits,
+réunis en grande partie chez Meilhan, où ils avaient passé la nuit,
+voulaient se rendre aussi à leur poste. Buzot faisait des efforts pour se
+détacher de ceux qui le retenaient, et aller expirer au sein de la
+convention. Cependant on était parvenu à l'en empêcher. Barbaroux seul,
+réussissant à s'échapper, vint à la convention pour déployer dans cette
+journée un sublime courage. On engagea les autres à rester réunis dans
+leur asile en attendant l'issue de cette séance terrible.
+
+La séance de la convention commence, et Lanjuinais, résolu aux derniers
+efforts pour faire respecter la représentation nationale, Lanjuinais, que
+ni les tribunes, ni la Montagne, ni l'imminence du danger, ne peuvent
+intimider, est le premier à demander la parole. A sa demande, les murmures
+les plus violens retentissent. «Je viens, dit-il, vous occuper des moyens
+d'arrêter les nouveaux mouvemens qui vous menacent!--A bas! à bas!
+s'écrie-t-on, il veut amener la guerre civile.--Tant qu'il sera permis,
+Reprend Lanjuinais, de faire entendre ici ma voix, je ne laisserai pas
+avilir dans ma personne le caractère de représentant du peuple! Jusqu'ici,
+vous n'avez rien fait, vous avez tout souffert; vous avez sanctionné tout
+ce qu'on a exigé de vous. Une assemblée insurrectionnelle se réunit, elle
+nomme un comité chargé de préparer la révolte, un commandant provisoire
+chargé de commander les révoltés; et cette assemblée, ce comité, ce
+commandant, vous souffrez tout cela!» Des cris épouvantables interrompent
+à chaque instant les paroles de Lanjuinais; enfin la colère qu'il inspire
+devient telle, que plusieurs députés de la Montagne, Drouet, Robespierre,
+Lejeune, Julien, Legendre, se lèvent de leurs bancs, courent à la tribune,
+et veulent l'en arracher. Lanjuinais résiste et s'y attache de toutes ses
+forces. Le désordre est dans toutes les parties de l'assemblée, et les
+hurlemens des tribunes achèvent de rendre cette scène la plus effrayante
+qu'on eût encore vue. Le président se couvre et parvient à faire entendre
+sa voix. «La scène qui vient d'avoir lieu, dit-il, est des plus
+affligeantes. La liberté périra si vous continuez à vous conduire de même;
+je vous rappelle à l'ordre, vous qui vous êtes ainsi portés à cette
+tribune!» Un peu de calme se rétablit, et Lanjuinais, qui ne craignait
+pas les propositions chimériques, quand elles étaient courageuses, demande
+qu'on casse les autorités révolutionnaires de Paris, c'est-à-dire que ceux
+qui sont désarmés sévissent contre ceux qui sont en armes. A peine a-t-il
+achevé, que les pétitionnaires de la commune se présentent de nouveau.
+Leur langage est plus bref et plus énergique que jamais. _Les citoyens de
+Paris n'ont point quitté les armes depuis quatre jours. Depuis quatre
+jours, ils réclament auprès de leurs mandataires leurs droits indignement
+violés, et depuis quatre jours leurs mandataires se rient de leur calme et
+de leur inaction.... Il faut qu'on mette les conspirateurs en état
+d'arrestation provisoire, il faut qu'on sauve le peuple sur-le-champ, ou
+il _va se sauver lui-même!_ A peine les pétitionnaires ont-ils achevé de
+parler que Billaud-Varennes et Tallien demandent le rapport sur cette
+pétition, séance tenante et sans désemparer. D'autres en grand nombre
+demandent l'ordre du jour. Enfin, au milieu du tumulte, l'assemblée,
+animée par le danger, se lève, et vote l'ordre du jour, sur le motif qu'un
+rapport a été ordonné au comité de salut public sous trois jours. A cette
+décision, les pétitionnaires sortent en poussant des cris, en faisant des
+menaces, et en laissant apercevoir des armes cachées. Tous les hommes qui
+étaient dans les tribunes se retirent comme pour aller exécuter un projet,
+et il n'y reste que les femmes. Un grand bruit se fait au dehors, et on
+entend crier _aux armes! aux armes!_ Dans ce moment plusieurs députés
+veulent représenter à l'assemblée que la détermination qu'elle a prise est
+imprudente, qu'il faut terminer une crise dangereuse, en accordant ce qui
+est demandé, et en mettant en arrestation provisoire les vingt-deux
+députés accusés. «Nous irons tous, tous en prison,» s'écrie
+Larevellière-Lépaux. Cambon annonce alors que, dans une demi-heure, le
+comité de salut public fera son rapport. Le rapport était ordonné sous
+trois jours, mais le danger, toujours plus pressant, avait engagé les
+comités à se hâter. Barrère se présente en effet à la tribune, et propose
+l'idée de Garat, qui la veille avait ému tous les membres du comité, que
+Danton avait embrassée avec chaleur, que Robespierre avait repoussée, et
+qui consistait en un exil volontaire et réciproque des chefs des deux
+partis. Barrère, ne pouvant pas la proposer aux montagnards, la propose
+aux vingt-deux. «Le comité, dit-il, n'a eu le temps d'éclaircir aucun
+fait, d'entendre aucun témoin; mais, vu l'état politique et moral de la
+convention, il croit que la suspension volontaire des députés désignés
+produirait le plus heureux effet, et sauverait la république d'une crise
+funeste, dont l'issue est effrayante à prévoir.»
+
+A peine a-t-il achevé de parler, qu'Isnard se rend le premier à la
+tribune, et dit que, dès qu'on mettra en balance un homme et la patrie, il
+n'hésitera jamais, et que non seulement il renonce à ses fonctions, mais à
+la vie, s'il le faut. Lanthenas imite l'exemple d'Isnard, et abdique ses
+fonctions. Fauchet offre sa démission et sa vie à la république.
+Lanjuinais, qui ne pensait pas qu'il fallût céder, se présente à la
+tribune, et dit: «Je crois que jusqu'à ce moment j'ai montré assez
+d'énergie pour que vous n'attendiez de moi ni suspension, ni
+démission....» A ces mots des cris éclatent dans l'assemblée. Il promène
+un regard assuré sur ceux qui l'interrompent. «Le sacrificateur,
+s'écrie-t-il, qui traînait jadis une victime à l'autel la couvrait de
+fleurs et de bandelettes, et ne l'insultait pas.... On veut le sacrifice
+de nos pouvoirs, mais les sacrifices doivent être libres, et nous ne le
+sommes pas! On ne peut ni sortir d'ici, ni se mettre aux fenêtres; les
+canons sont braqués, on ne peut émettre aucun voeu, et je me tais.»
+Barbaroux succède à Lanjuinais, et refuse avec autant de courage la
+démission qu'on lui demande. «Si la convention, dit-il, ordonne ma
+démission, je me soumettrai; mais comment puis-je me démettre de mes
+pouvoirs, lorsqu'une foule de départemens m'écrivent et m'assurent que
+j'en ai bien usé, et m'engagent à en user encore? J'ai juré de mourir à
+mon poste, et je tiendrai mon serment.» Dusaulx offre sa démission. «Quoi!
+s'écrie Marat, doit-on donner à des coupables l'honneur du dévouement? Il
+faut être pur pour offrir des sacrifices à la patrie; c'est à moi, vrai
+martyr, à me dévouer; j'offre donc ma suspension du moment que vous aurez
+ordonné la mise en arrestation des députés accusés. Mais, ajoute Marat, la
+liste est mal faite; au lieu du vieux radoteur Dusaulx, du pauvre d'esprit
+Lanthenas, et de Ducos, coupable seulement de quelques opinions erronées,
+il faut y placer Fermont et Valazé, qui méritent d'y être et qui n'y sont
+pas.»
+
+Dans le moment, un grand bruit se fait entendre aux portes de la salle.
+Lacroix entre tout agité, et poussant des cris; il dit lui-même qu'on
+n'est plus libre, qu'il a voulu sortir de la salle, et qu'il ne l'a pu.
+Quoique montagnard et partisan de l'arrestation des vingt-deux, Lacroix
+était indigné de l'attentat de la commune, qui faisait consigner les
+députés dans le Palais-National.
+
+Depuis le refus de statuer sur la pétition de la commune, la consigne
+avait été donnée, à toutes les portes, de ne plus laisser sortir un seul
+député. Plusieurs avaient vainement essayé de s'évader; Gorsas seul était
+parvenu à s'échapper, et il était allé engager les girondins, restés chez
+Meilhan, à se cacher où ils pourraient, et à ne pas se rendre à
+l'assemblée. Tous ceux qui essayèrent de sortir furent forcément retenus.
+Boissy-d'Anglas se présente à une porte, reçoit les plus mauvais
+traitemens, et rentre en montrant ses vêtemens déchirés. A cette vue,
+toute l'assemblée s'indigne, et la Montagne elle-même s'étonne. On mande
+les auteurs de cette consigne, et on rend un décret illusoire qui appelle
+à la barre le commandant de la force armée.
+
+Barrère prenant alors la parole, et s'exprimant avec une énergie qui ne
+lui était pas ordinaire, dit que l'assemblée n'est pas libre, qu'elle
+délibère sous l'empire de tyrans cachés, que dans le comité
+insurrectionnel se trouvent des hommes dont on ne peut pas répondre, des
+étrangers suspects, tels que l'Espagnol Gusman et autres; qu'à la porte
+de la salle on distribue des assignats de cinq livres aux bataillons
+destinés pour la Vendée, et qu'il faut s'assurer si la convention est
+respectée encore ou ne l'est plus. En conséquence, il propose à
+l'assemblée de se rendre tout entière au milieu de la force armée, pour
+s'assurer qu'elle n'a rien à craindre, et que son autorité est encore
+reconnue. Cette proposition, déjà faite par Garat le 25 mai, renouvelée
+par Vergniaud le 31, est aussitôt adoptée. Hérault-Séchelles, dont on se
+servait dans toutes les occasions difficiles, est mis à la tête de
+l'assemblée comme président, et tout le côté droit et la Plaine se lèvent
+pour le suivre. La Montagne seule reste à sa place. Alors les derniers
+députés de la droite reviennent, et lui reprochent de ne pas partager le
+danger commun. Les tribunes au contraire engagent avec des signes les
+montagnards à rester sur leurs bancs, comme si un grand péril les menaçait
+au dehors. Cependant les montagnards cèdent par un sentiment de pudeur, et
+toute la convention, ayant à sa tête Hérault-Séchelles, se présente dans
+les cours du Palais-National, et du côté du Carrousel. Les sentinelles
+s'écartent et laissent passer l'assemblée. Elle arrive en présence des
+canonniers, à la tête desquels se trouvait Henriot. Le président lui
+signifie d'ouvrir passage à l'assemblée. «Vous ne sortirez pas, leur dit
+Henriot, que vous n'ayez livré les vingt-deux.--Saisissez ce rebelle,» dit
+le président aux soldats. Alors Henriot faisant reculer son cheval, et
+s'adressant à ses canonniers, leur dit: «Canonniers, à vos pièces!»
+Quelqu'un aussitôt saisit fortement Hérault-Séchelles par le bras, et le
+ramène d'un autre côté. On se rend dans le jardin pour renouveler la même
+expérience. Quelques groupes criaient _vive la nation!_ d'autres _vive la
+convention! vive Marat! à bas le côté droit!_ Hors du jardin, des
+bataillons, autrement disposés que ceux qui entouraient le Carrousel,
+faisaient signe aux députés de venir les joindre. La convention, pour s'y
+rendre, s'avance vers le Pont-Tournant, mais là elle trouve un nouveau
+bataillon qui lui ferme la sortie du jardin. Dans ce moment, Marat,
+entouré de quelques enfans qui criaient _vive Marat!_ s'approche du
+président, et lui dit: «Je somme les députés qui ont abandonné leur poste
+d'y retourner.»
+
+L'assemblée en effet, dont ces épreuves répétées ne faisaient que
+prolonger l'humiliation, rentre dans la salle de ses séances, et chacun
+reprend sa place. Couthon monte alors à la tribune. «Vous voyez bien,
+dit-il avec une assurance qui confond l'assemblée, que vous êtes
+respectés, obéis par le peuple; vous voyez que vous êtes libres, et que
+vous pouvez voter sur la question qui vous est soumise; hâtez-vous donc de
+satisfaire aux voeux du peuple.» Legendre propose de retrancher de la
+liste des vingt-deux ceux qui ont offert leur démission, et d'excepter de
+la liste des douze Boyer-Fonfrède et Saint-Martin, qui se sont opposés aux
+arrestations arbitraires; il propose de les remplacer par Lebrun et
+Clavière. Marat insiste pour qu'on raie de la liste Lanthenas, Ducos et
+Dusaulx, et qu'on y ajoute Fermont et Valazé. Ces propositions sont
+adoptées; et on est prêt à passer aux voix. La Plaine intimidée commençait
+à dire qu'après tout les députés mis en arrestation chez eux ne seraient
+pas tant à plaindre, et qu'il fallait mettre fin à cette scène terrible.
+Le côté droit demande l'appel nominal pour faire honte aux membres du
+_ventre_ de leur faiblesse; mais l'un d'eux fournit à ses collègues un
+moyen honnête pour sortir de cette situation difficile. Il ne vote pas,
+dit-il, parce qu'il n'est pas libre. A son exemple, les autres refusent de
+voter. Alors la Montagne seule, et quelques autres membres, décrètent la
+mise en arrestation des députés dénoncés par la commune.
+
+Tel fut le célèbre événement du 2 juin, plus connu sous le nom du 31 mai.
+Ce fut contre la représentation nationale un vrai 10 août; car, les
+députés une fois en arrestation chez eux, il ne restait plus qu'à les
+faire monter sur l'échafaud, et c'était peu difficile. Ici finit une ère
+principale de la révolution, qui a servi de préparation à la plus terrible
+et à la plus grande de toutes, et dont il faut se rappeler l'ensemble pour
+la bien apprécier. Au 10 août, la révolution, ne contenant plus ses
+défiances, attaque le palais du monarque, pour se délivrer de craintes
+insupportables. La première idée qu'on a, c'est de suspendre Louis XVI,
+et d'ajourner son sort à la réunion de la prochaine convention nationale.
+Le monarque suspendu, et le pouvoir restant aux mains des différentes
+autorités populaires, naît la question de savoir comment on usera de ce
+pouvoir. Alors les divisions qui s'étaient déjà prononcées entre les
+partisans de la modération et ceux d'une énergie inexorable, éclatent sans
+ménagement: la commune, composée de tous les hommes ardens, attaque la
+législative et l'insulte en la menaçant du tocsin. Dans ce moment, la
+coalition, ranimée par le 10 août, se presse d'avancer; le danger
+augmente, provoque de plus en plus la violence, décrie la modération, et
+poussé les passions aux plus grands excès. Longwy, Verdun tombent au
+pouvoir de l'ennemi. En voyant approcher Brunswick, on devance les
+cruautés qu'il annonce dans ses manifestes, et on frappe de terreur ses
+partisans cachés, par les épouvantables journées de septembre. Bientôt,
+sauvée par le beau sang-froid de Dumouriez, la France a le temps de
+s'agiter encore pour cette grande question de l'usage modéré ou
+impitoyable du pouvoir. Septembre devient un pénible sujet de reproches:
+les modérés s'indignent; les violens veulent qu'on se taise sur des maux
+qu'ils disent inévitables et irréparables. De cruelles personnalités
+ajoutent les haines individuelles aux haines d'opinion; la discorde est
+excitée au plus haut point. Alors arrive le moment de statuer sur le sort
+de Louis XVI. On fait sur sa personne l'application des deux systèmes;
+celui de la modération est vaincu, celui de la violence l'emporte; et, en
+immolant le roi, la révolution rompt définitivement avec la royauté et
+avec tous les trônes.
+
+La coalition, ranimée encore par le 21 janvier, comme elle l'avait été
+déjà par le 10 août, réagit de nouveau et nous fait essuyer des revers.
+Dumouriez, arrêté dans ses progrès par des circonstances contraires et par
+le désordre de toutes les administrations, s'irrite contre les jacobins
+auxquels il impute ses revers, sort alors de son indifférence politique,
+se prononce tout à coup pour la modération, la compromet en employant pour
+elle son épée et l'étranger, et échoue enfin contre la révolution, après
+avoir mis la république dans le plus grand péril. Dans ce même moment la
+Vendée se lève; les départemens, tous modérés, deviennent menaçans; jamais
+le danger ne fut plus grand pour la révolution. Des revers, des trahisons,
+fournissent aux jacobins un prétexte pour calomnier les républicains
+modérés, et un motif pour demander la dictature judiciaire et exécutive.
+Ils proposent un essai de tribunal révolutionnaire et de comité de salut
+public. Vive dispute à ce sujet. Les deux partis en viennent, sur ces
+questions, aux dernières extrémités; ils ne peuvent plus demeurer en
+présence. Au 10 mars, les jacobins tentent de frapper les chefs des
+girondins, mais leur tentative, trop prématurée, échoue. Alors ils se
+préparent mieux; ils provoquent des pétitions, soulèvent des sections et
+s'insurgent légalement. Les girondins résistent en instituant une
+commission chargée de poursuivre les complots de leurs adversaires; cette
+commission agit contre les jacobins, les soulève et est emportée dans un
+orage. Replacée le lendemain, elle est emportée de nouveau dans l'horrible
+tempête du 31 mai. Enfin, le 2 juin, ses membres et les députés qu'elle
+devait défendre, sont enlevés du sein de la représentation nationale, et,
+comme Louis XVI, la décision de leur sort est ajournée à une époque où la
+violence sera suffisante pour les conduire à l'échafaud.
+
+Tel est donc l'espace que nous avons parcouru depuis le 10 août jusqu'au
+31 mai. C'est une longue lutte entre les deux systèmes sur l'emploi des
+moyens. Le danger toujours croissant a rendu la dispute toujours plus
+vive, plus envenimée, et la généreuse députation de la Gironde, épuisée
+Pour avoir voulu sauver septembre, pour avoir voulu empêcher le 21
+janvier, le tribunal révolutionnaire et le comité de salut public, expire
+lorsque le danger plus grand a rendu la violence plus urgente et la
+modération moins admissible. Maintenant, toute légalité étant vaincue,
+toute réclamation étouffée avec la suspension des girondins, et le péril
+devenant plus effrayant que jamais par l'insurrection même qui s'efforcera
+de venger la Gironde, la violence va se déployer sans obstacle et sans
+mesure, et la terrible dictature du tribunal révolutionnaire et du comité
+de salut public va se compléter. Ici commencent des scènes plus grandes et
+plus horribles cent fois que toutes celles qui ont indigné les girondins.
+Pour eux leur histoire est finie; il ne reste plus à y ajouter que le
+récit de leur mort héroïque. Leur opposition a été dangereuse,
+leur indignation impolitique, ils ont compromis la révolution, la liberté
+et la France; ils ont compromis même la modération en la défendant avec
+aigreur, et en mourant ils ont entraîné dans leur chute tout ce qu'il y
+avait de plus généreux et de plus éclairé en France. Cependant, qui ne
+voudrait avoir rempli leur rôle? qui ne voudrait avoir commis leurs
+fautes? Est-il possible, en effet, de laisser couler le sang sans
+résistance et sans indignation?
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+PROJETS DES JACOBINS APRÈS LE 31 MAI.--RENOUVELLEMENT DES COMITÉS ET DU
+MINISTÈRE.--DISPOSITIONS DES DÉPARTEMENS APRÈS LE 31 MAI. LES GIRONDINS
+PROSCRITS VONT LES SOULEVER CONTRE LA CONVENTION,--DÉCRETS DE LA
+CONVENTION CONTRE LES DÉPARTEMENS INSURGÉS.--ASSEMBLÉES ET ARMÉES
+INSURRECTIONNELLES EN BRETAGNE ET EN NORMANDIE.--ÉVÉNEMENS MILITAIRES SUR
+LE RHIN ET AU NORD.--ENVAHISSEMENT DES FRONTIÈRES DE L'EST PAR LES
+COALISÉS; RETRAITE DE CUSTINE.--SIÈGE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS.
+--ÉCHECS DE L'ARMÉE DES ALPES. SITUATION DE L'ARMÉE DES PYRÉNÉES.--LES
+VENDÉENS S'EMPARENT DE FONTENAY ET DE SAUMUR.--DANGERS IMMINENS DE LA
+RÉPUBLIQUE A L'INTÉRIEUR ET A L'EXTÉRIEUR.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DE LA
+CONVENTION; CONSTITUTION DE 1793.--ÉCHECS DES INSURGÉS FÉDÉRALISTES A
+ÉVREUX.--DÉFAITE DES VENDÉENS DEVANT NANTES.--VICTOIRE CONTRE LES
+ESPAGNOLS DANS LE ROUSSILLON.--MARAT EST ASSASSINÉ PAR CHARLOTTE CORDAY;
+HONNEURS FUNÈBRES RENDUS A SA MÉMOIRE; JUGEMENT ET EXÉCUTION DE CHARLOTTE
+CORDAY.
+
+
+Le décret rendu le 2 juin contre les vingt-deux députés du côté droit, et
+contre les membres de la commission des _douze_, portait qu'ils seraient
+détenus chez eux, et gardés à vue par des gendarmes. Quelques-uns se
+soumirent volontairement à ce décret, et se constituèrent en état
+d'arrestation, pour faire preuve d'obéissance à la loi, et pour provoquer
+un jugement qui démontrât leur innocence. Gensonné, Valazé, pouvaient très
+facilement se soustraire à la surveillance de leurs gardiens, mais ils se
+refusèrent constamment à chercher leur salut dans la fuite. Ils restèrent
+prisonniers avec leurs collègues Guadet, Pétion, Vergniaud, Biroteau,
+Gardien, Boileau, Bertrand, Mollevaut et Gommaire. Quelques autres, ne
+croyant devoir aucune obéissance à une loi arrachée par la force, et
+n'espérant aucune justice, s'éloignèrent de Paris, ou s'y cachèrent en
+attendant de pouvoir en sortir. Leur projet était de se rendre dans les
+départemens, pour exciter un soulèvement contre la capitale. Ceux qui
+prirent cette résolution étaient Brissot, Gorsas, Salles, Louvet, Chambon,
+Buzot, Lydon, Rabaut Saint-Étienne, Lasource, Grangeneuve, Lesage, Vigée,
+Larivière et Bergoing. Les deux ministres Lebrun et Clavière, destitués
+immédiatement après le 2 juin, furent frappés d'un mandat d'arrêt par la
+commune. Lebrun parvint à s'y soustraire. La même mesure fut prise contre
+Roland, qui, démissionnaire depuis le 21 janvier, demandait en vain à
+rendre ses comptes. Il échappa aux recherches de la commune, et alla se
+cacher à Rouen. Madame Roland, poursuivie aussi, ne songea qu'à favoriser
+l'évasion de son mari; remettant ensuite sa fille aux mains d'un ami sûr,
+elle se livra avec une noble indifférence au comité de sa section, et fut
+jetée dans les prisons avec une multitude d'autres victimes du 31 mai.
+
+La joie était grande aux Jacobins. On s'y félicitait de l'énergie du
+peuple, de sa belle conduite dans les dernières journées, et du
+renversement de tous les obstacles que le côté droit n'avait cessé
+d'opposer à la marche de la révolution. On convint en même temps, comme
+c'était l'usage après tous les grands événements, de la manière dont on
+présenterait la dernière insurrection. «Le peuple, dit Robespierre, a
+confondu tous ses calomniateurs par sa conduite. Quatre-vingt mille hommes
+ont été debout pendant près d'une semaine, sans qu'une propriété ait été
+violée, sans qu'une goutte de sang ait été répandue, et ils ont fait voir
+par là si leur but était, comme on le disait, de profiter du désordre pour
+se livrer au meurtre et au pillage. Leur insurrection a été spontanée,
+parce qu'elle était l'effet de la conviction générale; et la Montagne
+elle-même, faible, étonnée en voyant ce mouvement, a prouvé qu'elle
+n'avait pas concouru à le produire. Ainsi cette insurrection a été _toute
+morale_ et toute populaire.»
+
+C'était là tout à la fois donner une couleur favorable à l'insurrection,
+adresser une censure indirecte à la Montagne, qui avait montré quelque
+hésitation le 2 juin, repousser le reproche de conspiration adressé aux
+meneurs du côté gauche, et flatter agréablement le parti populaire qui
+avait tout fait, et si bien, par lui-même. Après cette interprétation,
+reçue avec acclamation par les jacobins, et depuis répétée par tous les
+échos du parti victorieux, on se hâta de demander compte à Marat d'un mot
+qui faisait beaucoup de bruit. Marat, qui ne trouvait jamais qu'un moyen
+de terminer les hésitations révolutionnaires, la dictature, Marat, voyant
+qu'on tergiversait encore le 2 juin, avait répété, ce jour-là comme tous
+les autres: _Il nous faut un chef_. Sommé d'expliquer ce propos, il le
+justifia à sa manière, et les jacobins s'en contentèrent bien vite,
+satisfaits d'avoir prouvé leurs scrupules et la sévérité de leurs
+principes républicains. On présenta aussi quelques observations sur la
+tiédeur de Danton, qui semblait s'être amolli depuis la suppression de la
+commission des douze, et dont l'énergie, soutenue jusqu'au 31 mai, n'était
+pas allée jusqu'au 2 juin. Danton était absent; Camille Desmoulins, son
+ami, le défendit chaudement, et on se hâta de mettre fin à cette
+explication, par ménagement pour un personnage aussi important, et pour
+éviter des discussions trop délicates; car, bien que l'insurrection fût
+consommée, elle était loin d'être universellement approuvée dans le parti
+victorieux.
+
+On savait en effet que le comité de salut public, et beaucoup de
+montagnards, avaient vu avec effroi ce coup d'état populaire. La chose
+faite, il fallait en profiter, sans la remettre en discussion. On s'occupa
+donc aussitôt d'user promptement et utilement de la victoire.
+
+Il y avait pour cela différentes mesures à prendre. Renouveler les comités
+où s'étaient placés tous les partisans du côté droit, s'emparer par les
+comités de la direction des affaires, changer les ministres, surveiller la
+correspondance, arrêter à la poste les écrits dangereux, ne laisser
+arriver dans les provinces que les écrits reconnus utiles (car, disait
+Robespierre, la liberté de la presse doit être entière, sans doute, mais
+ne pas être employée à perdre la liberté), former sur-le-champ l'armée
+révolutionnaire dont l'institution avait été décrétée, et dont
+l'intervention était indispensable pour faire exécuter à l'intérieur les
+décrets de la convention, effectuer l'emprunt forcé d'un milliard sur les
+riches: tels furent les moyens proposés et adoptés unanimement par les
+jacobins. Mais une mesure dernière fut jugée plus nécessaire encore que
+toutes les autres, c'était la rédaction, sous huit jours, de la
+constitution républicaine. Il importait de prouver que l'opposition des
+girondins avait seule empêché l'accomplissement de cette grande tâche, de
+rassurer la France par de bonnes lois, et de lui présenter un pacte
+d'union autour duquel elle pût se rallier tout entière. Tel fut le voeu
+émis à la fois par les jacobins, les cordeliers, les sections et la
+commune.
+
+La convention, docile à ce voeu irrésistible et répété sous tant de
+formes, renouvela tous ses comités de sûreté générale, des finances, de la
+guerre, de législation, etc. Le comité de salut public, déjà chargé de
+trop d'affaires et qui n'était point encore assez suspect pour qu'on osât
+en destituer brusquement tous les membres, fut seul maintenu. Lebrun fut
+remplacé aux relations extérieures par Deforgues, et Clavière aux finances
+par Destournelles. On regarda comme non avenu le projet de constitution
+présenté par Condorcet, d'après les vues des girondins; le comité de salut
+public dut en présenter un autre sous huit jours. On lui adjoignit cinq
+membres pour ce travail. Enfin il reçut ordre de préparer un mode
+d'exécution pour l'emprunt forcé, et un projet d'organisation pour l'armée
+révolutionnaire.
+
+Les séances de la convention avaient un aspect tout nouveau depuis le 31
+mai. Elles étaient silencieuses, et presque tous les décrets étaient
+adoptés sans discussion. Le côté droit et une partie du centre ne votaient
+plus; ils semblaient protester par leur silence contre toutes les
+décisions prises depuis le 2 juin, et attendre les nouvelles des
+départemens. Marat avait cru devoir par justice se suspendre lui-même,
+jusqu'à ce que ses adversaires les girondins fussent jugés. En attendant,
+il renonçait, disait-il, à ses fonctions, et se bornait à éclairer la
+convention dans sa feuille. Les deux députés Doulcet et Fonfrède de
+Bordeaux rompirent seuls le silence de l'assemblée. Doulcet dénonça le
+comité d'insurrection, qui n'avait pas cessé de se réunir à l'Évêché, et
+qui, arrêtant les paquets à la poste, les décachetait, et les renvoyait
+décachetés à leur adresse, avec son timbre, portant ces mots: _Révolution
+du 31 mai_. La convention passa à l'ordre du jour. Fonfrède, membre de la
+commission des douze, mais excepté du décret d'arrestation, parce qu'il
+s'était opposé aux mesures de cette commission, Fonfrède monta à la
+tribune, et demanda l'exécution du décret qui ordonnait sous trois jours
+le rapport sur les détenus. Cette réclamation excita quelque tumulte. «Il
+faut, dit Fonfrède, prouver au plus tôt l'innocence de nos collègues. Je
+ne suis resté ici que pour les défendre, et je vous déclare qu'une force
+armée s'avance de Bordeaux pour venger les attentats commis contre eux.»
+De grands cris s'élevèrent à ces paroles, l'ordre du jour repoussa la
+proposition de Fonfrède, et on retomba aussitôt dans un silence profond.
+Ce sont, dirent les jacobins, _les derniers cris des crapauds du marais_.
+
+La menace faite par Fonfrède du haut de la tribune n'était point vaine, et
+non seulement les Bordelais, mais les habitans de presque tous les
+départemens étaient prêts à prendre les armes contre la convention. Leur
+mécontentement datait de plus loin que le 2 juin; il avait commencé avec
+les querelles entre les montagnards et les girondins. On doit se souvenir
+que, dans toute la France, les municipalités et les sections étaient
+divisées. Les partisans du système montagnard occupaient les municipalités
+et les clubs; les républicains modérés, qui, au milieu des crises de la
+révolution, voulaient conserver l'équité ordinaire, s'étaient tous
+retirés, au contraire, dans les sections. Déjà la rupture avait éclaté
+dans plusieurs villes. A Marseille, les sections avaient dépouillé la
+municipalité de ses pouvoirs, pour les transporter à un _comité central_;
+elles avaient en outre institué de leur chef un tribunal populaire pour
+juger les patriotes accusés d'excès révolutionnaires. Les commissaires
+Bayle et Boisset cassèrent en vain ce comité et ce tribunal; leur autorité
+fut toujours méconnue, et les sections étaient restées en insurrection
+permanente contre la révolution. A Lyon, il y avait eu un combat sanglant.
+Il s'agissait de savoir si un arrêté municipal, portant l'institution
+d'une armée révolutionnaire et d'une taxe de guerre sur les riches, serait
+exécuté. Les sections qui s'y refusaient s'étaient déclarées en
+permanence: la municipalité avait voulu les dissoudre; mais, aidées du
+directoire de départemens, elles avaient résisté. Le 29 mai, on en était
+venu aux mains, malgré la présence des deux commissaires de la convention,
+qui firent de vains efforts pour empêcher le combat. Les sections
+victorieuses, après avoir pris d'assaut l'arsenal et l'hôtel-de-ville,
+avaient destitué la municipalité, fermé le club jacobin, où Chalier
+excitait les plus grands orages, et s'étaient emparées de la souveraineté
+de Lyon. Il y avait eu quelques centaines de morts dans ce combat. Les
+représentans Nioche et Gauthier restèrent détenus tout un jour; délivrés
+ensuite, ils se retirèrent auprès de leurs collègues Albite et
+Dubois-Crancé, qui, comme eux, avaient une mission pour l'armée des Alpes.
+
+Telle était la situation de Lyon et du Midi dans les derniers jours de
+mai. Bordeaux n'offrait pas un aspect plus rassurant. Cette ville, avec
+toutes celles de l'Ouest, de la Bretagne et de la Normandie, attendait
+pour agir que les menaces, si long-temps répétées contre les députés des
+provinces, fussent réalisées. C'est dans ces dispositions que les
+départemens apprirent les événemens de la fin de mai. La journée du 27, où
+la commission des douze avait été supprimée une première fois, causa déjà
+beaucoup d'irritation, et de toutes parts il fut question de prendre des
+arrêtés improbateurs de ce qui se passait à Paris. Mais le 31 mai, le 2
+juin, mirent le comble à l'indignation. La renommée, qui grossit toute
+chose, exagéra les faits. On répandit que trente-deux députés avaient été
+massacrés par la commune; que les caisses publiques étaient livrées au
+pillage; que les brigands de Paris s'étaient emparés du pouvoir, et
+allaient le transmettre ou à l'étranger, ou à Marat, ou à d'Orléans. On
+s'assembla pour faire des pétitions, et pour se disposer à prendre les
+armes contre la capitale. Dans ce moment les députés fugitifs vinrent
+rapporter eux-mêmes ce qui s'était passé, et donner plus de consistance
+aux mouvemens qui éclataient de toutes parts.
+
+Outre ceux qui s'étaient déjà évadés, plusieurs échappèrent encore aux
+gendarmes; d'autres même quittèrent l'assemblée pour aller fomenter
+l'insurrection. Gensonné, Valazé, Vergniaud, s'obstinèrent à demeurer,
+disant que, s'il était bon qu'une partie d'entre eux allât réveiller le
+zèle des départemens, il était utile aussi que les autres restassent en
+otages dans les mains de leurs ennemis, pour y faire éclater par un
+procès, et au péril de leur tête, l'innocence de tous. Buzot, qui n'avait
+jamais voulu se soumettre au décret du 2 juin, se transporta dans son
+départemens de l'Eure pour y exciter un mouvement parmi les Normands;
+Gorsas l'y suivit dans la même intention. Brissot se rendit à Moulins.
+Meilhan, qui n'était point arrêté, mais qui avait donné asile à ses
+collègues dans les nuits du 31 mai au 2 juin; Duchâtel, que les
+montagnards appelaient le revenant du 21 janvier, parce qu'il était sorti
+de son lit pour voter en faveur de Louis XVI, quittèrent la convention
+pour aller remuer la Bretagne. Biroteau échappa aux gendarmes, et alla
+avec Chasset diriger les mouvemens des Lyonnais. Rebecqui, devançant
+Barbaroux, qui était encore retenu, se rendit dans les Bouches-du-Rhône.
+Rabaut Saint-Étienne accourut à Nîmes, pour faire concourir le Languedoc
+au mouvement général contre les oppresseurs de la convention.
+
+Dès le 13 juin, le départemens de l'Eure s'assembla et donna le premier le
+signal de l'insurrection. La convention, disait-il, n'étant plus libre, et
+le devoir de tous les citoyens étant de lui rendre la liberté, il arrêtait
+qu'une force de quatre mille hommes serait levée pour marcher sur Paris,
+et que des commissaires envoyés à tous les départemens voisins iraient les
+engager à imiter leur exemple, et à concerter leurs opérations. Le
+départemens du Calvados, séant à Caen, fit arrêter les deux députés, Romme
+et Prieur de la Côte-d'Or, envoyés par la convention pour presser
+l'organisation de l'armée des côtes de Cherbourg. Il fut convenu que les
+départemens de la Normandie s'assembleraient extraordinairement à Caen
+pour se fédérer. Tous les départemens de la Bretagne, tels que ceux des
+Côtes-du-Nord, du Finistère, du Morbihan, d'Ille-et-Vilaine, de la
+Mayenne, de la Loire-Inférieure, prirent des arrêtés semblables, et
+députèrent des commissaires à Rennes, pour y établir l'autorité centrale
+de la Bretagne. Les départemens du bassin de la Loire, excepté ceux qui
+étaient occupés par les Vendéens, suivirent l'exemple général, et
+proposèrent même d'envoyer des commissaires à Bourges, d'y former une
+convention composée de deux députés de chaque départemens, et d'aller
+détruire la convention usurpatrice ou opprimée, siégeant à Paris.
+
+A Bordeaux, la sensation fut extrêmement vive. Toutes les autorités
+constituées se réunirent en assemblée, dite _commission populaire de salut
+public_, déclarèrent que la convention n'était plus libre, et qu'il
+fallait lui rendre la liberté; en conséquence, elles arrêtèrent qu'une
+force armée serait levée sur-le-champ, et qu'en attendant, une pétition
+serait adressée à la convention nationale, pour qu'elle s'expliquât et fît
+connaître la vérité sur les journées de juin. Elles dépêchèrent ensuite
+des commissaires à tous les départemens, pour les inviter à une coalition
+générale. Toulouse, ancienne ville parlementaire, où beaucoup de partisans
+de l'ancien régime se cachaient derrière les girondins, avaient déjà
+institué une force départementale de mille hommes. Ses administrations
+déclarèrent, en présence des commissaires envoyés à l'armée des Pyrénées,
+qu'elles ne reconnaissaient plus la convention: elles élargirent beaucoup
+d'individus emprisonnés, en firent incarcérer beaucoup d'autres accusés
+d'être montagnards, et annoncèrent ouvertement qu'elles étaient prêtes à
+se fédérer avec les départemens du Midi. Les départemens supérieurs du
+Tarn, de Lot-et-Garonne, de l'Aveyron, du Cantal, du Puy-de-Dôme, de
+l'Hérault, suivirent l'exemple de Toulouse et de Bordeaux. Nîmes se
+déclara en état de résistance; Marseille rédigea une pétition foudroyante,
+remit en activité son tribunal populaire, commença une procédure contre
+les _tueurs_, et prépara une force de six mille hommes. A Grenoble, les
+sections furent convoquées, et leurs présidens, réunis aux autorités
+constituées, s'emparèrent de tous les pouvoirs, envoyèrent des députés à
+Lyon, et voulaient faire arrêter Dubois-Crancé et Gauthier, commissaires
+de la convention à l'armée des Alpes. Le départemens de l'Ain adopta la
+même marche. Celui du Jura, qui avait déjà levé un corps de cavalerie et
+une force départementale de huit cents hommes, protesta de son côté contre
+l'autorité de la convention. A Lyon enfin, où les sections régnaient en
+souveraines depuis le combat du 29 mai, on reçut et on envoya des députés
+pour se concerter avec Marseille, Bordeaux et Caen; on instruisit
+sur-le-champ une procédure contre Chalier, président du club Jacobin, et
+contre plusieurs autres montagnards. Il ne restait donc sous l'autorité
+de la convention que les départemens du Nord, et ceux qui composaient le
+bassin de la Seine. Les départemens insurgés s'élevaient à soixante ou
+soixante-dix, et Paris devait, avec quinze ou vingt, résister à tous les
+autres, et continuer la guerre avec l'Europe.
+
+A Paris, les avis étaient partagés sur les moyens à prendre dans ce péril.
+Les membres du comité de salut public, Cambon, Barrère, Bréard, Treilhard,
+Mathieu, patriotes accrédités, quoiqu'ils eussent improuvé le 2 juin,
+auraient voulu qu'on employât les voies de conciliation. Il fallait,
+suivant eux, prouver la liberté de la convention par des mesures
+énergiques contre les agitateurs, et, au lieu d'irriter les départemens
+par des décrets sévères, les ramener en leur montrant le danger d'une
+guerre civile en présence de l'étranger. Barrère proposa, au nom du comité
+de salut public, un projet de décret tout à fait conçu dans cet esprit.
+Dans ce projet, les comités révolutionnaires, qui s'étaient rendus si
+redoutables par leurs nombreuses arrestations, devaient être cassés dans
+toute la France, ou ramenés au but de leur institution, qui était la
+surveillance des étrangers suspects; les assemblées primaires devaient
+être réunies à Paris pour nommer un autre commandant de la force armée, à
+la place d'Henriot, qui était de la nomination des insurgés; enfin, trente
+députés devaient être envoyés aux départemens comme otages. Ces mesures
+semblaient propres à calmer et à rassurer les départemens. La suppression
+des comités révolutionnaires mettait un terme à l'inquisition exercée
+contre les suspects; le choix d'un bon commandant assurait l'ordre à
+Paris; les trente députés envoyés devaient servir à la fois d'otages et de
+conciliateurs. Mais la Montagne n'était pas du tout disposée à négocier.
+Usant avec hauteur de ce qu'elle appelait l'autorité nationale, elle
+repoussa tous les moyens de conciliation. Robespierre fit ajourner le
+projet du comité. Danton, élevant encore sa voix dans cette circonstance
+périlleuse, rappela les crises fameuses de la révolution, les dangers de
+septembre au moment de l'invasion de la Champagne et de la prise de
+Verdun; les dangers de janvier, avant que la condamnation du dernier roi
+fût décidée; enfin les dangers bien plus grands d'avril, alors que
+Dumouriez marchait sur Paris, et que la Vendée se soulevait. La
+évolution, suivant lui, avait surmonté tous ces périls; elle était sortie
+victorieuse de toutes ces crises, elle sortirait victorieuse encore de la
+dernière. «C'est au moment, s'écria-t-il, d'une grande production que les
+corps politiques, comme les corps physiques, paraissent toujours menacés
+d'une destruction prochaine. Eh bien! la foudre gronde, et c'est au milieu
+de ses éclats que le grand oeuvre, qui établira le bonheur de vingt-quatre
+millions d'hommes, sera produit.» Danton voulait que, par un décret commun
+à tous les départemens, il leur fût enjoint de se rétracter vingt-quatre
+heures après sa réception, sous peine d'être mis hors la loi. La voix
+puissante de Danton, qui n'avait jamais retenti dans les grands périls
+sans ranimer les courages, produisit son effet accoutumé. La convention,
+quoiqu'elle n'adoptât pas exactement les mesures proposées, rendit
+néanmoins les décrets les plus énergiques. Premièrement, elle déclara,
+quant au 31 mai et au 2 juin, que le peuple de Paris, en s'insurgeant,
+avait bien mérité de la patrie[1]; que les députés,
+
+[Note 1: Décret du 13 juin.]
+
+qui d'abord devaient être mis en arrestation chez eux, et dont
+quelques-uns s'étaient évadés, seraient transférés dans une maison de
+force, pour y être détenus comme les prisonniers ordinaires; qu'un appel
+de tous les députés serait fait, et que les absens sans commission ou sans
+autorisation, seraient déchus et remplacés par leurs suppléans; que les
+autorités départementales ou municipales ne pourraient ni se déplacer, ni
+se transporter d'un lieu dans un autre; qu'elles ne pourraient
+correspondre entre elles, et que tous commissaires envoyés de départemens
+à départemens, dans le but de se coaliser, devaient être saisis
+sur-le-champ par les bons citoyens, et envoyés à Paris sous escorte. Après
+ces mesures générales, la convention cassa l'arrêté du départemens de
+l'Eure; elle mit en accusation les membres du départemens du Calvados, qui
+avaient arrêté deux de ses commissaires; elle se conduisit de même à
+l'égard de Buzot, instigateur de la révolte des Normands; elle fit partir
+deux députés, Mathieu et Treilhard, pour les départemens de la Gironde, de
+la Dordogne, de Lot-et-Garonne, qui demandaient des explications avant de
+s'insurger. Elle manda les autorités de Toulouse, cassa le tribunal et le
+comité central de Marseille; décréta Barbaroux, et mit les patriotes
+incarcérés sous la sauvegarde de la loi. Enfin, elle envoya Robert Lindet
+à Lyon, pour y aller prendre connaissance des faits, et y faire un rapport
+sur l'état de cette ville.
+
+Ces décrets, rendus successivement dans le courant de juin, ébranlèrent
+beaucoup de départemens, peu habitués à lutter avec l'autorité centrale.
+Intimidés, incertains, ils résolurent d'attendre l'exemple que leur
+donneraient des départemens plus puissans, ou plus engagés dans la
+querelle.
+
+Les administrations de la Normandie, excitées par la présence des députés
+qui s'étaient joints à Buzot, tels que Barbaroux, Guadet, Louvet, Salles,
+Pétion, Bergoing, Lesage, Cussy, Kervélégan, poursuivirent leurs premières
+démarches, et fixèrent à Caen le siège d'un comité central des
+départemens. L'Eure, le Calvados, l'Orne, y envoyèrent des commissaires.
+Les départemens de la Bretagne, qui s'étaient d'abord confédérés à Rennes,
+décidèrent qu'ils se joindraient à l'assemblée centrale de Caen, et qu'ils
+y dépêcheraient des députés. Le 30 juin, en effet, les envoyés du
+Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord, de la Mayenne,
+d'Ille-et-Vilaine, de la Loire-Inférieure, réunis à ceux du Calvados, de
+l'Eure et de l'Orne, se constituent en _assemblée centrale de résistance à
+l'oppression_, promettent de maintenir l'égalité, l'unité,
+l'indivisibilité de la république, mais jurent haine aux anarchistes, et
+s'engagent à n'employer leurs pouvoirs que pour assurer le respect des
+personnes, des propriétés et de la souveraineté du peuple. Après s'être
+ainsi constitués, ils décident qu'il sera fourni par chaque départemens
+des contingens destinés à composer une force armée suffisante pour aller à
+Paris rétablir la représentation nationale dans son intégrité. Félix
+Wimpffen, général de l'armée qui devait s'organiser le long des côtes de
+Cherbourg, est nommé commandant de l'armée départementale. Il accepte, et
+se revêt aussitôt du titre qu'il vient de recevoir. Mandé à Paris par le
+ministre de la guerre, il répond qu'il n'y a qu'un moyen de faire la paix,
+c'est de révoquer tous les décrets rendus depuis le 31 mai; qu'à ce prix
+les départemens fraterniseront avec la capitale, mais que, dans le cas
+contraire, il ne peut aller à Paris qu'à la tête de soixante mille
+Normands et Bretons.
+
+Le ministre, en même temps qu'il appelait Wimpffen à Paris, ordonnait au
+régiment des dragons de la Manche, stationné dans la Normandie, de partir
+sur-le-champ pour se rendre à Versailles. A cette nouvelle, tous les
+fédérés déjà rassemblés à Évreux se mirent en bataille, la garde nationale
+se joignit à eux, et on ferma aux dragons le chemin de Versailles.
+Ceux-ci, ne voulant pas en venir aux mains, promirent de ne pas partir, et
+fraternisèrent en apparence avec les fédérés. Les officiers écrivirent
+secrètement à Paris qu'ils ne pouvaient obéir sans commencer la guerre
+civile. On leur permit alors de rester.
+
+L'assemblée de Caen décida que les bataillons bretons déjà arrivés
+seraient dirigés de Caen sur Évreux, rendez-vous général de toutes les
+forces. On expédia sur ce point des vivres, des armes, des munitions, des
+fonds pris dans les caisses publiques. On y envoya des officiers gagnés à
+la cause du fédéralisme, et beaucoup de royalistes cachés qui se jetaient
+dans tous les soulèvemens, et prenaient le masque du républicanisme pour
+combattre la révolution. Parmi les contre-révolutionnaires de cette espèce
+était le nommé Puisaye, qui affichait un grand zèle pour la cause des
+girondins, et que Wimpffen, royaliste déguisé, nomma général de brigade,
+et chargea du commandement de l'avant-garde déjà réunie à Évreux. Cette
+avant-garde pouvait s'élever à cinq ou six mille hommes, et s'augmentait
+tous les jours de nouveaux contingens. Les braves Bretons accouraient de
+toutes parts, et annonçaient d'autres bataillons qui devaient les suivre
+en plus grand nombre. Une circonstance les empêchait de venir tous en
+masse, c'était la nécessité de garder les côtes de l'Océan contre les
+flottes anglaises, et d'envoyer des bataillons contre la Vendée, qui
+débordait déjà jusqu'à la Loire, et semblait prête à la franchir. Quoique
+les Bretons des campagnes fussent dévoués au clergé, ceux des villes
+étaient républicains sincères, et, tout en combattant Paris, ils n'en
+voulaient pas moins continuer une guerre opiniâtre contre la Vendée.
+
+Telle était la situation des choses dans la Bretagne et la Normandie, vers
+les premiers jours de juillet. Dans les départemens voisins de la Loire,
+on s'était ralenti; des commissaires de la convention, qui se trouvaient
+alors sur les lieux pour diriger les nouvelles levées sur la Vendée,
+avaient engagé les administrateurs à attendre les événemens avant de se
+compromettre davantage. Là, pour le moment, on ne songeait plus à envoyer
+des députés à Bourges, et on observait une grande réserve.
+
+A Bordeaux, l'insurrection était permanente et énergique. Les députés
+Treilhard et Mathieu furent gardés à vue dès leur arrivée, et il fut
+question d'abord de les garder comme otages; cependant, sans en venir à
+cette extrémité, on les somma de comparaître devant la commission
+populaire, où les bourgeois, qui les regardaient comme des envoyés
+_maratistes_, les accueillirent assez mal. On les interrogea sur ce qui
+s'était passé à Paris; et, après les avoir entendus, la commission déclara
+que, d'après leur déposition même, la convention n'avait pas été libre au
+2 juin, ne l'était plus depuis cette époque; qu'ils n'étaient eux-mêmes
+que les envoyés d'une assemblée sans caractère légal, et qu'en conséquence
+ils n'avaient qu'à sortir du départemens.
+
+Ils furent en effet reconduits sur les limites, et immédiatement après on
+décréta à Bordeaux les mesures qui venaient d'être prises à Caen. On
+prépara des subsistances et des armes; on détourna les fonds publics, et
+une avant-garde fut portée à Langon, en attendant le corps principal qui
+devait partir sous peu de jours. Ceci se passait encore dans les derniers
+jours de juin et les premiers de juillet.
+
+Les députés Mathieu et Treilhard, trouvant moins de résistance, et pouvant
+mieux se faire entendre dans les départemens de la Dordogne, de la Vienne,
+de Lot-et-Garonne, parvinrent à calmer les esprits, et réussirent, par
+leur caractère conciliateur, à empêcher des mesures hostiles et à gagner
+du temps dans l'intérêt de la convention. Mais dans les départemens plus
+élevés, dans les montagnes de la Haute-Loire, et sur leur revers, dans
+l'Hérault, le Gard, sur tous les bords du Rhône, l'insurrection fut
+générale: le Gard et l'Hérault mirent leurs bataillons en marche, et les
+envoyèrent au Pont-Saint-Esprit, pour y occuper les passages du Rhône, et
+y faire leur jonction avec les Marseillais qui devaient remonter ce
+fleuve. Les Marseillais, en effet, refusant d'obtempérer aux décrets de la
+convention, maintinrent leur tribunal, n'élargirent point les patriotes
+incarcérés, et firent même commencer les exécutions.
+
+Ils formèrent une armée de six mille hommes, qui s'avança d'Aix sur
+Avignon, et qui, se liant aux Languedociens réunis au Pont-Saint-Esprit,
+devait soulever dans sa marche les rives du Rhône, de l'Isère et de la
+Drôme, et se coaliser enfin avec les Lyonnais et avec les montagnards de
+l'Ain et du Jura. A Grenoble, les administrations fédéralisées luttaient
+contre Dubois-Crancé, et menaçaient même de l'arrêter. N'osant encore
+lever des troupes, elles avaient envoyé des députés pour fraterniser avec
+Lyon. Dubois-Crancé, avec l'armée désorganisée des Alpes, se trouvait au
+milieu d'une ville presque révoltée, qui lui disait chaque jour que le
+Midi pouvait se passer du Nord; il avait à garder la Savoie, où les
+illusions inspirées d'abord par la liberté et par là domination française
+étaient dissipées, où l'on se plaignait des levées d'hommes et des
+assignats, et où l'on ne comprenait rien à cette révolution si agitée et
+si différente de ce qu'on l'avait crue d'abord. Il avait sur ses côtés la
+Suisse, où les émigrés s'agitaient, et où Berne voulait de nouveau envoyer
+garnison à Genève; et sur ses derrières, enfin, Lyon, qui interceptait sa
+correspondance avec le comité de salut public.
+
+A Lyon on avait reçu Robert Lindet; mais on avait prêté en sa présence
+même le serment fédéraliste: UNITÉ, INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE; HAINE
+AUX ANARCHISTES, ET REPRÉSENTATION NATIONALE TOUT ENTIÈRE. Loin d'envoyer
+à Paris les patriotes arrêtés, on avait continué les procédures commencées
+contre eux. Une nouvelle autorité, composée des députés des communes et
+des membres des corps constitués, s'était formée sous le titre de
+_Commission populaire et républicaine de salut public de Rhône-et-Loire_.
+Cette assemblée venait de décréter l'organisation d'une force
+départementale, pour se coaliser avec les frères du Jura, de l'Isère, des
+Bouches-du-Rhône, de la Gironde et du Calvados. Cette force était déjà
+toute prête; on avait décidé en outre la levée d'un subside; et là, comme
+dans tous les autres départemens, on n'attendait plus qu'un signal pour se
+mettre en mouvement. Dans le Jura, dès qu'on apprit la nouvelle que les
+deux députés Bassal et Garnier de Troyes, envoyés pour rétablir
+l'obéissance envers la convention, avaient réuni à Dôle quinze cents
+hommes de troupe de ligne, plus de quatorze mille montagnards avaient pris
+les armes, et se disposaient à les envelopper.
+
+Si l'on considère l'état de la France dans les premiers jours de juillet
+1793[1], on verra qu'une colonne sortie de la Bretagne et de la Normandie,
+
+[Note 1: Rapport de Cambon sur les travaux du comité de salut public,
+depuis le 10 avril jusqu'au 10 juillet.]
+
+et portée jusqu'à Evreux, ne se trouvait qu'à quelques lieues de Paris;
+qu'une autre s'avançait de Bordeaux, et pouvait entraîner à sa suite tous
+les départemens du bassin de la Loire, encore incertains; que six mille
+Marseillais, postés à Avignon, en attendant les Languedociens au
+Pont-Saint-Esprit, occupé déjà par huit cents Nîmois, étaient à portée de
+se réunir à Lyon avec tous les fédérés de Grenoble, de l'Ain et du Jura,
+pour fondre, à travers la Bourgogne, sur Paris. En attendant cette
+jonction générale, les fédéralistes prenaient tous les fonds dans les
+caisses, interceptaient les subsistances et les munitions envoyées aux
+armées, et remettaient en circulation les assignats rentrés par la vente
+des biens nationaux. Une circonstance remarquable, et qui caractérise bien
+l'esprit des partis, c'est que les deux factions s'adressaient les mêmes
+reproches et s'attribuaient le même but. Le parti de Paris et de la
+Montagne imputait aux fédéralistes de vouloir perdre la république en la
+divisant, et de s'entendre avec les Anglais pour faire un roi, qui serait
+ou le duc d'Orléans, ou Louis XVII, ou le duc d'York. De son côté, le
+parti des départemens et des fédéralistes accusait la Montagne de vouloir
+amener la contre-révolution par l'anarchie, et disait que Marat,
+Robespierre, Danton, étaient vendus à l'Angleterre ou à d'Orléans. Ainsi
+des deux côtés, c'était la république qu'on prétendait sauver, et la
+monarchie dont on croyait combattre le retour. Déplorable et ordinaire
+aveuglement des partis!
+
+Mais ce n'était là qu'une portion des dangers de notre malheureuse patrie.
+L'ennemi du dedans n'était à craindre qu'à cause de l'ennemi du dehors,
+devenu plus redoutable que jamais. Tandis que des armées de Français
+s'avançaient des provinces vers le centre, des armées d'étrangers
+entouraient de nouveau la France et la menaçaient d'une invasion presque
+inévitable. Depuis la bataille de Nerwinde et la défection de Dumouriez,
+une suite effrayante de revers nous avait fait perdre nos conquêtes et
+notre frontière du Nord. On se souvient que Dampierre, nommé général en
+chef, avait rallié l'armée sous les murs de Bouchain, et lui avait rendu
+là un peu d'ensemble et de courage. Heureusement pour la révolution, les
+Coalisés, fidèles au plan méthodique arrêté au commencement de la
+campagne, ne voulaient percer sur aucun point, et ne devaient pénétrer en
+France que lorsque le roi de Prusse, après avoir pris Mayence, pourrait
+s'avancer dans le coeur de nos provinces. S'il s'était trouvé chez les
+généraux de la coalition un peu de génie ou un peu d'union, la cause de la
+révolution était perdue. Après Nerwinde et la défection de Dumouriez, ils
+auraient dû marcher en avant, ne laisser aucun repos à notre armée battue,
+divisée et trahie; et, soit qu'on la fît prisonnière, soit qu'on la
+rejetât dans les places fortes, nos campagnes restaient ouvertes à
+l'ennemi victorieux. Mais les alliés tinrent un congrès à Anvers pour
+régler les opérations ultérieures de la guerre. Le duc d'York, le prince
+de Cobourg, le prince d'Orange et divers généraux décidèrent entre eux ce
+qu'il convenait de faire. On résolut de prendre Condé et Valenciennes,
+pour donner à la maison d'Autriche de nouvelles places fortes dans les
+Pays-Bas, et de s'emparer de Dunkerque, pour assurer à l'Angleterre ce
+port si désiré sur le continent. Ces conventions faites, on recommença les
+opérations. Les Anglais, les Hollandais étaient arrivés en ligne. Le duc
+d'York commandait vingt mille Autrichiens et Hanovriens; le prince
+d'Orange quinze mille Hollandais; le prince de Cobourg avait quarante-cinq
+Mille Autrichiens et huit mille Hessois. Le prince de Hohenlohe occupait
+avec trente mille Autrichiens Namur et Luxembourg, et liait l'armée
+coalisée des Pays-Bas avec l'armée prussienne chargée du siège de Mayence.
+Ainsi quatre-vingt ou quatre-vingt dix mille hommes menaçaient le Nord.
+
+Déjà les coalisés faisaient le blocus de Condé, et la plus grande ambition
+du gouvernement français était de débloquer cette place. Dampierre, brave,
+mais se défiant de ses soldats, n'osait pas attaquer ces masses
+formidables. Cependant, pressé par les commissaires de la convention, il
+ramène notre armée au camp de Famars sous Valenciennes, et le 1er mai il
+attaque sur plusieurs colonnes les Autrichiens retranchés dans les bois de
+Vicogne et de Saint-Amand. Les combinaisons militaires étaient timides
+encore; former une masse, saisir le point faible de l'ennemi, et le
+frapper hardiment, était une tactique inconnue aux deux partis. Dampierre
+se jette avec bravoure, mais en petites masses, sur un ennemi divisé
+lui-même, et qu'il eût été facile d'accabler sur un point; puni de sa
+faute, il est repoussé après un combat acharné. Le 9 mai il recommence
+l'attaque; il était moins divisé que la première fois, mais les ennemis
+avertis l'étaient moins aussi; et, tandis qu'il fait des efforts héroïques
+pour décider de la prise d'une redoute qui devait déterminer la jonction
+de deux de ses colonnes, il est atteint d'un boulet de canon, et blessé à
+mort. Le général Lamarche, revêtu du commandement provisoire, ordonne la
+retraite, et ramène l'armée dans le camp de Famars.
+
+Le camp de Famars, situé sous les murs de Valenciennes, et lié à cette
+place, empêchait d'en faire le siège. Les coalisés résolurent de
+l'attaquer le 23 mai. Ils éparpillèrent leurs troupes, suivant leur
+méthode accoutumée, en dispersèrent inutilement une partie sur une foule
+de points que la prudence autrichienne voulait tous garder, et
+n'attaquèrent pas le camp avec toute la puissance qu'ils auraient pu
+déployer. Arrêtés une journée entière par l'artillerie, honneur de l'armée
+française, il ne passèrent que vers le soir la Ronelle, qui défendait le
+front du camp. Lamarche décampa la nuit en bon ordre, et vint se poster au
+camp de César, qui se liait à la place de Bouchain, comme celui de Famars
+à Valenciennes. Ici encore il fallait nous poursuivre et nous disperser;
+mais l'égoïsme et la méthode fixèrent les coalisés autour de Valenciennes.
+Une partie de leur armée, disposée en corps d'observation, se plaça entre
+Valenciennes et Bouchain, et fit face au camp de César. Une autre division
+entreprit le siège de Valenciennes, et le reste continua le blocus de
+Condé, qui manquait de vivres, et qu'on espérait réduire sous peu de
+jours. Le siège régulier de Valenciennes fut commencé. Cent quatre-vingts
+bouches à feu venaient de Vienne, et cent autres de Hollande;
+quatre-vingt-treize mortiers étaient déjà préparés. Ainsi en juin et en
+juillet on affamait Condé, on incendiait Valenciennes, et nos généraux
+occupaient le camp de César avec une armée battue et désorganisée. Condé
+et Valenciennes réduits, tout devenait à craindre.
+
+L'armée de la Moselle, liant l'armée du Nord à celle du Rhin, avait passé
+sous les ordres de Ligneville, quand Beurnonville fut nommé ministre de la
+guerre. Elle se trouvait en présence du prince de Hohenlohe, et n'en avait
+rien à craindre, car ce prince, occupant à la fois Namur, Luxembourg et
+Trêves, avec trente mille hommes au plus, ayant devant lui les places de
+Metz et Thionville, ne pouvait rien tenter de dangereux. On venait de
+l'affaiblir encore en détachant sept à huit mille hommes de son corps pour
+les joindre à l'armée prussienne. Dès lors il devenait plus facile et plus
+convenable que jamais de joindre l'armée active de la Moselle à celle du
+Haut-Rhin, pour tenter des opérations importantes.
+
+Sur le Rhin, la campagne précédente s'était terminée à Mayence. Custine,
+après ses ridicules démonstrations autour de Francfort, avait été
+contraint de se replier et de s'enfermer à Mayence, où il avait rassemblé
+une artillerie assez considérable, tirée de nos places fortes, et
+particulièrement de Strasbourg. Là, il formait mille projets; tantôt il
+voulait prendre l'offensive, tantôt garder Mayence, tantôt même abandonner
+cette place. Enfin il fut résolu qu'il la garderait et il contribua même à
+décider le conseil exécutif à prendre cette détermination. Le roi de
+Prusse se vit alors forcé d'en faire le siège, et c'était la résistance
+qu'il rencontrait sur ce point, qui empêchait les coalisés d'avancer au
+Nord.
+
+Le roi de Prusse passa le Rhin à Bacharach, un peu au-dessous de Mayence;
+Wurmser, avec quinze mille Autrichiens et quelques mille hommes de Condé,
+le franchit un peu au-dessus: le corps hessois de Schoenfeld resta sur la
+rive droite devant le faubourg de Cassel. L'armée prussienne n'était pas
+encore aussi forte qu'elle devait l'être d'après les engagements qu'avait
+pris Frédéric-Guillaume. Ayant envoyé un corps considérable en Pologne, il
+ne lui restait que cinquante-cinq mille hommes; en y comprenant les
+différens contingents, Hessois, Saxons et Bavarois. Ainsi, en comptant les
+sept à huit mille Autrichiens détachés de Hohenlohe, les quinze mille
+Autrichiens de Wurmser, les cinq ou six mille émigrés de Condé, et les
+cinquante-cinq mille hommes du roi de Prusse, on peut évaluer à près de
+quatre-vingt mille soldats l'armée qui menaçait la frontière de l'Est. Nos
+places fortes du Rhin renfermaient à peu près trente-huit mille hommes de
+garnison; l'armée active était de quarante à quarante-cinq mille hommes,
+celle de la Moselle de trente; et si l'on avait réuni ces deux dernières
+sous un seul commandement, et avec un point d'appui comme celui de
+Mayence, on aurait pu aller chercher le roi de Prusse lui-même et
+l'occuper au-delà du Rhin.
+
+Les deux généraux de la Moselle et du Rhin auraient dû au moins
+s'entendre, ils auraient pu disputer, empêcher même le passage du fleuve,
+mais ils n'en firent rien. Dans le courant du mois de mars, le roi de
+Prusse traversa impunément le Rhin, et ne rencontra sur ses pas que des
+avant-gardes qu'il repoussa sans peine. Pendant ce temps, Custine était à
+Worms. Il n'avait pris soin de défendre ni les bords du Rhin, ni les
+revers des Vosges, qui, formant le pourtour de Mayence, auraient pu
+arrêter la marche des Prussiens. Il accourut, mais s'alarma subitement des
+échecs essuyés par ses avant-gardes; il crut avoir cent cinquante mille
+hommes sur les bras, il se figura surtout que Wurmser, qui devait
+déboucher par le Palatinat et au-dessus de Mayence, était sur ses
+derrières, et allait le séparer de l'Alsace; il demanda des secours à
+Ligneville, qui, tremblant de son côté, n'osa pas déplacer un régiment;
+alors il se mit à fuir, se retira tout d'un trait sur Landau, puis sur
+Wissembourg, et songea même à chercher une protection sous le canon de
+Strasbourg. Cette inconcevable retraite ouvrit tous les passages aux
+Prussiens, qui vinrent se grouper sous Mayence, et l'investirent sur les
+deux rives.
+
+Vingt mille hommes s'étaient enfermés dans la place, et si c'était
+beaucoup pour la défense, c'était beaucoup trop pour l'état des vivres,
+qui ne pouvaient pas suffire à une garnison aussi considérable.
+L'incertitude de nos plans militaires avait empêché de prendre aucune
+mesure pour l'approvisionnement de la ville. Heureusement elle renfermait
+deux représentants du peuple, Rewbell et l'héroïque Merlin de Thionville,
+Les généraux Kléber, Aubert-Dubayet et l'ingénieur Meunier, enfin une
+garnison qui avait toutes les vertus guerrières, la bravoure, la sobriété,
+la constance. L'investissement commença en avril. Le général Kalkreuth
+formait le siège avec un corps prussien. Le roi de Prusse et Wurmser
+étaient en observation au pied des Vosges, et faisaient face à Custine. La
+garnison renouvelait fréquemment ses sorties et étendait fort loin sa
+défense. Le gouvernement français, sentant la faute qu'il avait commise en
+séparant les deux armées de la Moselle et du Rhin, les réunit sous
+Custine. Ce général, disposant de soixante à soixante-dix mille hommes,
+ayant les Prussiens et les Autrichiens éparpillés devant lui, et au-delà
+Mayence, gardée par vingt mille Français, ne songeait pas à fondre sur le
+corps d'observation, à le disperser, et à venir joindre la brave garnison
+qui lui tendait la main. Vers le milieu de mai, sentant le danger de son
+inaction, il fit une tentative mal combinée, mal secondée et qui dégénéra
+en une déroute complète. Suivant son usage, il se plaignit des
+subordonnés, et fut transporté à l'armée du Nord pour rendre
+l'organisation et le courage aux troupes retranchées au camp de César.
+Ainsi la coalition qui faisait les sièges de Valenciennes et de Mayence,
+pouvait, après deux places prises, avancer sur notre centre, et effectuer
+sans obstacle l'invasion.
+
+Du Rhin aux Alpes et aux Pyrénées, une chaîne de révoltes menaçait les
+derrières de nos armées et interrompait leurs communications. Les Vosges,
+le Jura, l'Auvergne, la Lozère, forment, du Rhin aux Pyrénées, une masse
+presque continue de montagnes de différente étendue et de diverse hauteur.
+Les pays de montagnes sont, pour les institutions, les moeurs et les
+habitudes, des lieux de conservation. Dans presque toutes celles que nous
+venons de désigner, la population gardait un reste d'attachement pour son
+ancienne manière d'être, et, sans être aussi fanatisée que la Vendée, elle
+était néanmoins assez disposée à s'insurger. Les Vosges, à moitié
+allemandes, étaient travaillées par les nobles, par les prêtres, et
+montraient des dispositions d'autant plus menaçantes, que l'armée du Rhin
+chancelait davantage. Le Jura était tout entier insurgé pour la Gironde;
+et si dans sa rébellion il montrait plus d'esprit de liberté, il n'en
+était pas moins dangereux, car quinze à vingt mille montagnards se
+rassemblaient autour de Lons-le-Saulnier, et se liaient aux révoltés de
+l'Ain et du Rhône. On a vu dans quel état se trouvait Lyon. Les montagnes
+de la Lozère, qui séparent la Haute-Loire du Rhône, se remplissaient de
+révoltés à la manière des Vendéens. Commandés par un ex-constituant nommé
+Charrier, ils s'élevaient déjà au nombre de trente mille, et pouvaient se
+joindre par la Loire à la Vendée. Après, venaient les insurgés
+fédéralistes du midi. Ainsi, de vastes révoltes, différentes de but et de
+principes, mais également formidables, menaçaient les derrières des armées
+du Rhin, des Alpes et des Pyrénées.
+
+Le long des Alpes, les Piémontais étaient en armes, et voulaient reprendre
+sur nous la Savoie et le comté de Nice. Les neiges empêchaient le
+commencement des hostilités le long du Saint-Bernard, et chacun gardait
+ses postes dans les trois vallées de Sallenche, de la Tarentaise et de la
+Maurienne. Aux Alpes maritimes et à l'armée dite d'Italie, il en était
+autrement. Là les hostilités avaient été reprises de bonne heure, et dès
+le mois de mai on avait recommencé à se disputer le poste si important de
+Saorgio, duquel dépendait la tranquille possession de Nice. En effet, ce
+poste une fois occupé, les Français étaient maîtres du Col de Tende, et
+tenaient la clef de la grande chaîne. Aussi les Piémontais avaient mis
+autant d'énergie à le défendre que nous à l'attaquer. Ils avaient, tant en
+Savoie que du côté de Nice, quarante mille hommes, renforcés par huit
+mille Autrichiens auxiliaires. Leurs troupes, disséminées en plusieurs
+corps d'égale force depuis le col de Tende jusqu'au grand Saint-Bernard,
+avaient suivi, comme toutes celles de la coalition, le système des
+cordons, et gardaient toutes les vallées. L'armée française d'Italie était
+dans le plus déplorable état; composée de quinze mille hommes au plus,
+dénuée de tout, faiblement commandée, il n'était pas possible d'en obtenir
+de grands efforts. Le général Biron, qui l'avait commandée un instant,
+l'augmenta de cinq mille hommes, mais il ne put la pourvoir de tout ce qui
+lui était nécessaire. Si une de ces grandes pensées qui nous auraient
+perdus au Nord s'était élevée au Midi, notre ruine n'eût pas été moins
+certaine de ce côté. Les Piémontais pouvaient, à la faveur des glaces qui
+paralysaient forcément toute action du côté des grandes Alpes, transporter
+toutes leurs forces aux Alpes du Midi, et, débouchant sur Nice avec une
+masse de trente mille hommes, culbuter notre armée d'Italie, la refouler
+sur les départemens insurgés, la disperser entièrement, favoriser le
+soulèvement des deux rives du Rhône, s'avancer peut-être jusqu'à Grenoble
+et Lyon, prendre là par derrière notre armée engagée dans les plaines de
+la Savoie, et envahir ainsi toute une partie de la France. Mais il n'y
+avait pas plus un Amédée chez eux qu'un Eugène chez les Autrichiens, ou
+qu'un Marlborough chez les Anglais. Ils s'étaient donc bornés à la défense
+de Saorgio.
+
+Brunet, qui succéda à Anselme, avait fait, sur le poste de Saorgio, les
+mêmes efforts que Dampierre du côté de Condé. Après plusieurs combats
+inutiles et sanglans, on en livra enfin un dernier, le 12 juin, qui fut
+suivi d'une déroute complète. Alors encore, si l'ennemi eût puisé dans son
+succès un peu d'audace, il aurait pu nous disperser, nous faire évacuer
+Nice et repasser le Var. Kellermann était accouru de son quartier-général
+des Alpes, avait rallié l'armée au camp de Donjon, fixé des positions
+défensives, et ordonné, en attendant de nouvelles forces, une inaction
+absolue. Une circonstance rendait encore plus dangereuse la situation de
+cette armée, c'était l'apparition dans la Méditerranée de l'amiral anglais
+Hood, sorti de Gibraltar avec trente-sept vaisseaux, et de l'amiral
+Langara, venu avec des forces à peu près égales des ports d'Espagne. Des
+troupes de débarquement pouvaient occuper la ligne du Var et prendre les
+Français par derrière. La présence des escadres empêchait en outre les
+approvisionnemens par mer, favorisait la révolte du midi, et encourageait
+la Corse à se jeter dans les bras des Anglais. Nos flottes réparaient dans
+Toulon les dommages qu'elles avaient essuyés dans l'expédition si
+malheureuse de Sardaigne, et osaient à peine protéger les caboteurs qui
+apportaient des grains d'Italie. La Méditerranée n'était plus à nous, et
+le commerce du Levant passait de Marseille aux Grecs et aux Anglais. Ainsi
+l'armée d'Italie avait en face les Piémontais victorieux en plusieurs
+combats, et à dos la révolte du Midi et deux escadres.
+
+Aux Pyrénées, la guerre avec l'Espagne, déclarée le 7 mars, à la suite de
+la mort de Louis XVI, venait à peine de commencer. Les préparatifs avaient
+été longs des deux côtés, parce que l'Espagne, lente, paresseuse et
+misérablement administrée, ne pouvait se hâter davantage, et parce que la
+France avait sur les bras d'autres ennemis qui occupaient toute son
+attention. Servan, général aux Pyrénées, avait passé plusieurs mois à
+organiser son armée, et à accuser Pache avec autant d'amertume que le
+faisait Dumouriez. Les choses étaient restées dans le même état sous
+Bouchotte, et, lorsque la campagne s'ouvrit, le général se plaignait
+encore du ministre, qui, disait-il, le laissait manquer de tout. Les deux
+pays communiquent l'un avec l'autre par deux points, Perpignan et Bayonne.
+Porter vigoureusement un corps d'invasion sur Bayonne et Bordeaux, et
+aboutir ainsi à la Vendée, était une tentative trop hardie pour ce
+temps-là; d'ailleurs l'ennemi nous supposait de ce côté de plus grands
+moyens de résistance; il lui aurait fallu traverser les Landes, la Garonne
+et la Dordogne, et de pareilles difficultés auraient suffi pour détourner
+de ce plan, si on y avait songé. La cour de Madrid préféra une attaque par
+Perpignan, parce qu'elle avait de ce côté une base plus solide en places
+fortes, parce qu'elle comptait sur les royalistes du Midi, d'après les
+promesses des émigrés, parce qu'enfin elle n'avait pas oublié ses
+anciennes prétentions sur le Roussillon. Quatre ou cinq mille hommes
+furent laissés à là garde de l'Aragon; quinze ou dix-huit mille, moitié de
+troupes réglées et moitié de milices, durent guerroyer sous le général
+Caro dans les Pyrénées-Occidentales; enfin le général Ricardos, avec
+vingt-quatre mille hommes, fut chargé d'attaquer sérieusement le
+Roussillon.
+
+Deux vallées principales, celle du Tech et celle de la Tet, se détachent
+de la chaîne des Pyrénées, et débouchant vers Perpignan forment nos deux
+premières lignes défensives. Perpignan est placé sur la seconde, celle de
+la Tet. Ricardos, instruit de la faiblesse de nos moyens, débute par une
+pensée hardie, il masque les forts Bellegarde et les Bains, situés sur la
+première ligne, et s'avance hardiment avec le projet de faire tomber tous
+nos détachemens épars dans les vallées, en les dépassant. Cette tentative
+lui réussit. Il débouche le 15 avril, bat les détachemens envoyés sous le
+général Villot pour l'arrêter, et répand une terreur panique sur toute la
+frontière. En avançant avec dix mille hommes, il était maître de
+Perpignan, mais il n'avait pas assez d'audace; d'ailleurs tous ses
+préparatifs n'étaient pas faits, et il laissa aux Français le temps de se
+reconnaître.
+
+Le commandement, qui paraissait trop vaste, fut divisé. Servan eut les
+Pyrénées-Occidentales, et le général Deflers, qu'on a vu employé à
+l'expédition de Hollande, les Pyrénées-Orientales. Celui-ci rallia l'armée
+en avant de Perpignan dans une position dite _le Mas d'Eu_. Le 19 mai,
+Ricardos étant parvenu à réunir dix-huit mille hommes, attaqua le camp
+français. Le combat fut sanglant. Le brave général Dagobert, conservant
+dans un âge avancé toute la fougue d'un jeune homme, et joignant à son
+courage une grande intelligence, réussit à se maintenir sur le champ de
+bataille. Deflers arriva avec dix-huit cents hommes de réserve, et le
+terrain fut conservé. La fin du jour approchait et le combat paraissait
+devoir être heureux; mais vers la nuit nos soldats, accablés par la
+fatigue d'une longue résistance, cèdent tout à coup le terrain et se
+réfugient en désordre sous Perpignan. La garnison effrayée ferme les
+portes et tire sur nos troupes, qu'elle prend pour des Espagnols. C'était
+encore le cas de fondre hardiment sur Perpignan et de s'emparer de cette
+place, qui n'eût pas résisté; mais Ricardos, qui n'avait fait que masquer
+Bellegarde et les Bains, ne crut pas devoir pousser la hardiesse plus
+loin, et revint faire le siège de ces deux petites forteresses. Il s'en
+empara vers la fin de juin, et se porta de nouveau en présence de nos
+troupes, ralliées à peu près dans les mêmes positions qu'auparavant.
+Ainsi, en juillet, un combat malheureux pouvait nous faire perdre le
+Roussillon.
+
+Nous voyons les calamités s'augmenter en nous approchant d'un autre
+théâtre de guerre, plus sanglant, plus terrible que tous ceux qu'on a déjà
+parcourus. La Vendée, en feu et en sang, allait vomir au-delà de la Loire
+une colonne formidable. Nous avons laissé les Vendéens enflammés par des
+succès inespérés, maîtres de la ville de Thouars, qu'ils avaient prise sur
+Quétineau, et commençant à méditer de plus grands projets.
+Au lieu de marcher sur Doué et Saumur, ils s'étaient rabattus au sud du
+théâtre de la guerre, et avaient voulu dégager le pays du côté de Fontenay
+et de Niort. MM. de Lescure et de Larochejacquelein, chargés de cette
+expédition, s'étaient portés sur Fontenay le 16 mai. Repoussés d'abord par
+le général Sandos, ils se replièrent à quelque distance; bientôt,
+profitant de la confiance aveugle que le général républicain venait de
+concevoir d'un premier succès, ils reparurent au nombre de quinze à vingt
+mille, s'emparèrent de Fontenay, malgré les efforts que le jeune Marceau
+déploya dans cette journée, et obligèrent Chalbos et Sandos à se retirer à
+Niort dans le plus grand désordre. Là, ils trouvèrent des armes, des
+munitions en grande quantité, et s'enrichirent de nouvelles ressources,
+qui, jointes à celles qu'ils s'étaient procurées à Thouars, leur
+permettaient de pousser la guerre avec l'espérance de nouveaux succès.
+Lescure fit une proclamation aux habitans et les menaça des plus terribles
+peines s'ils donnaient des secours aux républicains. Après quoi, les
+Vendéens se séparèrent suivant leur coutume, pour retourner aux travaux
+des champs, et un rendez-vous fut fixé pour le 1er juin dans les environs
+de Doué.
+
+Dans la Basse-Vendée, où Charette dominait seul, sans lier encore ses
+mouvemens avec ceux des autres chefs, les succès avaient été balancés.
+Canclaux, commandant à Nantes, s'était maintenu à Machecoul, mais avec
+peine; le général Boulard qui commandait aux Sables, grâce à ses bonnes
+dispositions et à la discipline de son armée, avait occupé pendant deux
+mois la Basse-Vendée, et avait même conservé des postes très avancés
+jusqu'aux environs de Palluau. Le 17 mai cependant, il fut obligé de se
+retirer à la Motte-Achard, très près des Sables, et il se trouvait dans le
+plus grand embarras, parce que ses deux meilleurs bataillons, tous
+composés de citoyens de Bordeaux, voulaient se retirer pour retourner à
+leurs affaires, qu'ils avaient quittées au premier bruit des succès
+remportés par les bandes vendéennes.
+
+Les travaux des champs avaient amené quelque repos, dans la basse comme
+dans la haute Vendée, et, pour quelques jours, la guerre fut un peu moins
+active, et ajournée au commencement de juin.
+
+Le général Berruyer, dont les ordres s'étendaient dans l'origine sur tout
+le théâtre de la guerre, avait été remplacé, et son commandement se
+trouvait divisé entre plusieurs généraux. Saumur, Niort, les Sables,
+composèrent l'armée dite des côtes de la Rochelle, qui fut confiée à
+Biron; Angers, Nantes et la Loire-Inférieure, formèrent l'armée dite des
+côtes de Brest, qu'on remit à Canclaux, général à Nantes. Enfin, les côtes
+de Cherbourg avaient été données à Wimpffen, devenu ensuite, comme on l'a
+vu, général des insurgés du Calvados.
+
+Biron, transporté de la frontière du Rhin à celle d'Italie, et de cette
+dernière en Vendée, ne se rendit qu'avec répugnance sur ce théâtre de
+dévastations, et devait s'y perdre par son aversion à partager les fureurs
+de la guerre civile. Il arriva le 27 mai à Niort, et trouva l'armée dans
+un désordre affreux. Elle était composée de levées en masse, faites par
+force ou par entraînement dans les contrées voisines, et confusément
+jetées sur la Vendée, sans instruction, sans discipline, sans
+approvisionnemens. Formées de paysans et de bourgeois industrieux des
+villes, qui avaient quitté à regret leurs occupations, elles étaient
+prêtes à se dissoudre au premier accident. Il eût beaucoup mieux valu les
+renvoyer pour la plupart, car elles faisaient faute dans les campagnes et
+dans les villes, encombraient inutilement le pays insurgé, l'affamaient
+par leur masse, y répandaient le désordre, les terreurs paniques,
+etentraînaient souvent dans leur fuite des bataillons organisés, qui,
+livrés à eux-mêmes, auraient beaucoup mieux résisté. Toutes ces bandes
+arrivaient avec leur chef, nommé dans la localité, qui se disait général,
+parlait de son armée, ne voulait pas obéir, et contrariait toutes les
+dispositions des chefs supérieurs. Du côté d'Orléans, on formait des
+bataillons, connus dans cette guerre sous le nom de _bataillons
+d'Orléans_. On les composait avec des commis, des garçons de boutique,
+des domestiques, avec tous les jeunes gens enfin recueillis dans les
+sections de Paris, et envoyés à la suite de Santerre. On les amalgamait
+avec des troupes tirées de l'armée du Nord, dont on avait détaché
+cinquante hommes par bataillon. Mais il fallait associer ces élémens
+hétérogènes, trouver des armes et des vêtemens. Tout manquait, la paie
+même ne pouvait être fournie, et comme elle était inégale entre la troupe
+de ligne et les volontaires, elle occasionnait souvent des révoltes.
+
+Pour organiser cette multitude, la convention envoyait commissaires sur
+commissaires. Il y en avait à Tours, à Saumur, à Niort, à la Rochelle, à
+Nantes. Ils se contrariaient entre eux et contrariaient les généraux. Le
+conseil exécutif y entretenait aussi des agens, et le ministre Bouchotte
+avait inondé le pays de ses affidés, choisis tous parmi les jacobins et
+les cordeliers. Ceux-ci se croisaient avec les représentans, croyaient
+faire preuve de zèle en accablant le pays de réquisitions, et accusaient
+de despotisme et de trahison les généraux qui voulaient arrêter
+l'insubordination des troupes, ou empêcher des vexations inutiles. Il
+résultait de ce conflit d'autorités un chaos d'accusations et un désordre
+de commandement effroyable. Biron ne pouvait se faire obéir, et il n'osait
+mettre en marche son armée, de peur qu'elle ne se débandât au premier
+mouvement, ou pillât tout sur son passage. Tel est le tableau exact des
+forces que la république avait à cette époque dans la Vendée.
+
+Biron se rendit à Tours, arrêta un plan éventuel avec les représentans,
+qui consistait, dès qu'on aurait un peu réorganisé cette multitude
+confuse, à porter quatre colonnes de dix mille hommes chacune de la
+circonférence au centre. Les quatre points de départ étaient les ponts de
+Cé, Saumur, Chinon et Niort. En attendant, il alla visiter la
+Basse-Vendée, où il supposait le danger plus grand que partout ailleurs.
+Biron craignait avec raison que des communications ne s'établissent entre
+les Vendéens et les Anglais. Des munitions et des troupes débarquées dans
+le Marais pouvaient aggraver le mal et rendre la guerre interminable. Une
+flotte de dix voiles avait été signalée, et on savait que les émigrés
+bretons avaient reçu l'ordre de se rendre dans les îles de Jersey et
+Guernesey. Ainsi tout justifiait les craintes de Biron, et sa visite dans
+la Basse-Vendée.
+
+Sur ces entrefaites, les Vendéens s'étaient réunis le 1er juin. Ils
+avaient introduit quelque régularité chez eux, et nommé un conseil pour
+gouverner le pays occupé par leurs armées. Un aventurier, qui se faisait
+passer pour évêque d'Agra et envoyé du pape, présidait ce conseil, et, en
+bénissant des drapeaux, en célébrant des messes solennelles, excitait
+l'enthousiasme des Vendéens, et leur rendait ainsi son imposture très
+utile. Ils n'avaient pas encore choisi un généralissime; mais chaque chef
+commandait les paysans de son quartier, et il était convenu qu'ils se
+concerteraient entre eux dans toutes leurs opérations. Ces chefs avaient
+fait une proclamation au nom de Louis XVII et du comte de Provence, régent
+du royaume en la minorité du jeune prince, et ils s'appelaient _commandans
+des armées royales et catholiques_. Ils projetèrent d'abord d'occuper la
+ligne de la Loire, et de s'avancer sur Doué et Saumur. L'entreprise était
+hardie, mais facile en l'état des choses. Le 7 ils entrèrent à Doué, et
+arrivèrent le 9 devant Saumur. Dès que leur marche fut connue, le général
+Salomon, qui était à Thouars avec trois mille hommes de bonnes troupes,
+reçut l'ordre de marcher sur leurs derrières. Salomon obéit, mais les
+trouva trop en force; il n'aurait pu essayer de les entamer sans se faire
+écraser; il revint à Thouars, et de Thouars à Niort. Les troupes de Saumur
+avaient pris position aux environs de la ville, sur le chemin de
+Fontevrault, dans les retranchements de Nantilly et sur les hauteurs de
+Bournan. Les Vendéens s'approchent, attaquent la colonne de Berthier, sont
+repoussés par une artillerie bien dirigée, mais reviennent en force, et
+font plier Berthier, qui est blessé. Les gendarmes à pied, deux bataillons
+d'Orléans et les cuirassiers résistent encore; mais ceux-ci perdent leur
+colonel; alors la défaite commence, et tous sont ramenés dans la place, où
+les Vendéens pénètrent à leur suite. Il restait encore en dehors le
+général Coustard, commandant les bataillons postés sur les hauteurs de
+Bournan. Il se voit séparé des troupes républicaines, qui avaient été
+refoulées dans Saumur, et forme la résolution hardie d'y rentrer, en
+prenant les Vendéens par derrière. Il fallait traverser un pont où les
+vainqueurs venaient de placer une batterie. Le brave Coustard ordonne à un
+corps de cuirassiers qu'il avait à ses ordres, de charger sur la batterie.
+«Où nous envoyez-vous? disent ceux-ci.--A la mort, répond Coustard; le
+salut de la république l'exige.» Les cuirassiers s'élancent, mais les
+bataillons d'Orléans se débandent, et abandonnent le général et les
+cuirassiers qui chargent la batterie. La lâcheté des uns rend inutile
+l'héroïsme des autres, et Coustard ne pouvant rentrer dans Saumur, se
+retire à Angers.
+
+Saumur fut occupé le 9 juin, et le lendemain le château se rendit. Les
+Vendéens, étant maîtres du cours de la Loire, pouvaient marcher ou sur
+Nantes, ou sur la Flèche, le Mans et Paris. La terreur les précédait, et
+tout devait céder devant eux. Pendant ce temps, Biron était dans la
+Basse-Vendée, où il croyait, en s'occupant des côtes, parer aux dangers
+les plus réels et les plus graves.
+
+Tous les périls nous menaçaient à la fois. Les coalisés faisant les sièges
+de Valenciennes, de Condé, de Mayence, étaient à la veille de prendre ces
+places, boulevards de nos frontières. Les Vosges en mouvement, le Jura
+révolté, ouvraient l'accès le plus facile à l'invasion du côté du Rhin.
+L'armée d'Italie, repoussée par les Piémontais, avait à dos la révolte du
+Midi et les escadres anglaises. Les Espagnols, en présence du camp
+français sous Perpignan, menaçaient de l'enlever par une attaque, et de se
+rendre maîtres du Roussillon. Les révoltés de la Lozère étaient prêts à
+donner la main aux Vendéens le long de la Loire, et c'était le projet de
+l'auteur de cette révolte. Les Vendéens, maîtres de Saumur et du cours de
+la Loire, n'avaient qu'à vouloir, et possédaient tous les moyens
+d'exécuter les plus hardies tentatives sur l'intérieur. Enfin les
+fédéralistes, marchant de Caen, de Bordeaux et de Marseille, se
+disposaient à soulever la France sur leurs pas.
+
+Notre situation, dans le mois de juillet 1793, était d'autant plus
+désespérante, qu'il y avait sur tous les points un coup mortel à porter à
+la France. Les coalisés du Nord, en négligeant les places fortes,
+n'avaient qu'à marcher sur Paris, et ils auraient rejeté la convention sur
+la Loire, où elle aurait été reçue par les Vendéens. Les Autrichiens et
+les Piémontais pouvaient exécuter une invasion par les Alpes-Maritimes,
+anéantir notre armée et remonter tout le Midi en vainqueurs. Les Espagnols
+étaient en position de s'avancer par Bayonne et d'aller joindre la Vendée;
+ou bien, s'ils préféraient le Roussillon, de marcher hardiment vers la
+Lozère, peu distante de la frontière, et de mettre le Midi en feu. Enfin
+les Anglais, au lieu de croiser dans la Méditerranée, avaient le moyen de
+débarquer des troupes dans la Vendée, et de les conduire de Saumur à
+Paris.
+
+Mais les ennemis extérieurs et intérieurs de la Convention n'avaient point
+ce qui assure la victoire dans une guerre de révolution. Les coalisés
+agissaient sans union, et, sous les apparences d'une guerre sainte,
+cachaient les vues les plus personnelles. Les Autrichiens voulaient
+Valenciennes; le roi de Prusse, Mayence; les Anglais, Dunkerque; les
+Piémontais aspiraient à recouvrer Chambéry et Nice; les Espagnols, les
+moins intéressés de tous, songeaient néanmoins quelque peu au Roussillon;
+les Anglais enfin pensaient plutôt à couvrir la Méditerranée de leurs
+flottes, et à y gagner quelque port, que de porter d'utiles secours dans
+la Vendée. Outre cet égoïsme universel qui empêchait les coalisés
+d'étendre leur vue au-delà de leur utilité immédiate, ils étaient tous
+méthodiques et timides à la guerre, et défendaient avec la vieille routine
+militaire les vieilles routines politiques pour lesquelles ils s'étaient
+armés. Quant aux Vendéens, insurgés en hommes simples contre le génie de
+la révolution, ils combattaient en tirailleurs braves, mais bornés. Les
+fédéralistes répandus sur tout le sol de la France, ayant à s'entendre à
+de grandes distances pour concentrer leurs opérations, ne se soulevant
+qu'avec timidité contre l'autorité centrale, et n'étant animés que de
+passions médiocres, ne pouvaient agir qu'avec incertitude et lenteur.
+D'ailleurs ils se faisaient un reproche secret, celui de compromettre leur
+patrie par une diversion coupable. Ils commençaient à sentir qu'il était
+criminel de discuter s'il fallait être révolutionnaire comme Pétion et
+Vergniaud, ou comme Robespierre et Danton, dans un moment où toute
+l'Europe fondait sur nous; et ils s'apercevaient que, dans de telles
+circonstances, il n'y avait qu'une bonne manière de l'être, c'est-à-dire
+la plus énergique. Déjà en effet toutes les factions, surgissant autour
+d'eux, les avertissaient de leur faute. Ce n'étaient pas seulement les
+constituants, c'étaient les agents de l'ancienne cour, les sectateurs de
+l'ancien clergé, tous les partisans, en un mot, du pouvoir absolu, qui se
+levaient à la fois, et il devenait évident pour eux que toute opposition à
+la révolution tournait au profit des ennemis de toute liberté et de toute
+nationalité.
+
+Telles étaient les causes qui rendaient les coalisés si malhabiles et si
+timides, les Vendéens si bornés, les fédéralistes si incertains, et qui
+devaient assurer le triomphe de la convention sur les révoltes intérieures
+et sur l'Europe. Les montagnards, animés seuls d'une passion forte, d'une
+pensée unique, le salut de la révolution, éprouvant cette exaltation
+d'esprit qui découvre les moyens les plus neufs et les plus hardis, qui ne
+les croit jamais ni trop hasardeux, ni trop coûteux, s'ils sont
+salutaires, devaient déconcerter, par une défense imprévue et sublime, des
+ennemis lents, routiniers, décousus, et étouffer des factions qui
+voulaient de l'ancien régime à tous les degrés, de la révolution à tous
+les degrés, et qui n'avaient ni accord ni but déterminé.
+
+La convention, au milieu des circonstances extraordinaires où elle était
+placée, n'éprouva pas un seul instant de trouble. Pendant que des places
+fortes ou des camps retranchés arrêtaient un moment les ennemis sur les
+différentes frontières, le comité de salut public travaillait jour et nuit
+à réorganiser les armées, à les compléter au moyen de la levée de trois
+cent mille hommes décrétée en mars, à envoyer des instructions aux
+généraux, à dépêcher des fonds et des munitions. Il parlementait avec
+toutes les administrations locales qui voulaient retenir, au profit de la
+cause fédéraliste, les approvisionnemens destinés aux armées, et parvenait
+à les faire désister par la grande considération du salut public.
+
+Pendant que ces moyens étaient employés à l'égard de l'ennemi du dehors,
+la convention n'en prenait pas de moins efficaces à l'égard de l'ennemi du
+dedans. La meilleure ressource contre un adversaire qui doute de ses
+droits et de ses forces, c'est de ne pas douter des siens. C'est ainsi que
+se conduisit la convention. On a déjà vu les décrets énergiques qu'elle
+avait rendus au premier mouvement de révolte. Beaucoup de villes n'ayant
+pas voulu céder, l'idée ne lui vint pas un instant de transiger avec
+celles dont les actes prenaient le caractère décidé de la rébellion. Les
+Lyonnais ayant refusé d'obéir, et de renvoyer à Paris les patriotes
+incarcérés, elle ordonna à ses commissaires près l'armée des Alpes
+d'employer la force, sans s'inquiéter ni des difficultés, ni des périls
+que ces commissaires couraient à Grenoble, où ils avaient les Piémontais
+en face, et tous les révoltés de l'Isère et du Rhône sur leurs derrières.
+Elle leur prescrivit de faire rentrer Marseille dans le devoir. Elle ne
+laissa que trois jours à toutes les administrations pour rétracter leurs
+arrêtés équivoques, et enfin elle envoya à Vernon quelques gendarmes et
+quelques mille citoyens de Paris, pour soumettre sur-le-champ les insurgés
+du Calvados, les plus rapprochés de la capitale.
+
+La grande ressource de la constitution ne fut pas négligée, et huit jours
+suffirent pour achever cet ouvrage, qui était plutôt un moyen de
+ralliement qu'un véritable plan de législation. Hérault de Séchelles en
+avait été le rédacteur. D'après ce projet, tout Français âgé de vingt-un
+ans était citoyen, et pouvait exercer ses droits politiques, sans aucune
+condition de fortune ni de propriété. Les citoyens réunis nommaient un
+député par cinquante mille âmes. Les députés, composant une seule
+assemblée, ne pouvaient siéger qu'un an. Ils faisaient des décrets pour
+tout ce qui concernait les besoins pressans de l'état, et ces décrets
+étaient exécutoires sur-le-champ. Ils faisaient des lois pour tout ce qui
+concernait les matières d'un intérêt général et moins urgent, et ces lois
+n'étaient sanctionnées que lorsque, dans un délai donné, les assemblées
+primaires n'avaient pas réclamé. Le premier jour de mai, les assemblées
+primaires se formaient de droit et sans convocation, pour renouveler la
+députation. Les assemblées primaires pouvaient demander des conventions
+pour modifier l'acte constitutionnel. Le pouvoir exécutif était confié à
+vingt-quatre membres nommés par des électeurs, et c'était la seule
+élection médiate. Les assemblées primaires nommaient les électeurs, ces
+électeurs nommaient des candidats, et le corps législatif réduisait par
+élimination les candidats à vingt-quatre. Ces vingt-quatre membres du
+conseil choisissaient les généraux, les ministres, les agens de toute
+espèce, et les prenaient hors de leur sein. Ils devaient les diriger, les
+surveiller, et ils étaient continuellement responsables. Le conseil
+exécutif se renouvelait tous les ans par moitié. Enfin, cette
+constitution, si courte, si démocratique, où le gouvernement se réduisait
+à un simple commissariat temporaire, respectait cependant un seul vestige
+de l'ancien régime, les communes, et n'en changeait ni la circonscription
+ni les attributions. L'énergie dont elles avaient fait preuve leur avait
+valu d'être conservées sur cette table rase, où ne subsistait pas une
+seule trace du passé. Presque sans discussion, et en huit jours, cette
+constitution fut adoptée,
+
+[Note: Elle fut décrétée le 24 juin. Le projet avait été présenté le 10.]
+
+et à l'instant où l'ensemble en fut voté, le canon retentit dans Paris, et
+des cris d'allégresse s'élevèrent de toutes parts. Elle fut imprimée à des
+milliers d'exemplaires pour être envoyée à toute la France. Elle n'essuya
+qu'une seule contradiction. Ce fut de la part de quelques-uns des
+agitateurs qui avaient préparé le 31 mai.
+
+On se souvient du jeune Varlet, pérorant sur les places publiques, du
+jeune Lyonnais Leclerc, si violent dans ses discours aux Jacobins, et
+suspect même à Marat par ses emportements; de ce Jacques Roux, si dur
+envers l'infortuné Louis XVI qui voulait lui remettre son testament; tous
+ces hommes s'étaient signalés dans la dernière insurrection, et avaient
+une grande influence au comité de l'Évêché et aux Cordeliers. Ils
+trouvèrent mauvais que la constitution ne renfermât rien contre les
+accapareurs; ils rédigèrent une pétition, la firent signer dans les rues,
+et coururent soulever les cordeliers, en disant que la constitution était
+incomplète, puisqu'elle ne contenait aucune disposition contre les plus
+grands ennemis du peuple. Legendre voulut en vain résister à ce mouvement;
+on le traita de modéré, et la pétition, adoptée par la société, fut
+présentée par elle à la convention. A cette nouvelle, toute la Montagne
+fut indignée. Robespierre, Collot-d'Herbois, s'emportèrent, firent
+repousser la pétition, et se rendirent aux jacobins pour montrer le danger
+de ces exagérations perfides, qui ne tendaient, disaient-ils, qu'à égarer
+le peuple, et ne pouvaient être que l'ouvrage d'hommes payés par les
+ennemis de la république. «La constitution la plus populaire qui ait
+jamais été, dit Robespierre, vient de sortir d'une assemblée jadis
+contre-révolutionnaire, mais purgée maintenant des hommes qui
+contrariaient sa marche et mettaient obstacle à ses opérations.
+Aujourd'hui pure, cette assemblée a produit le plus bel ouvrage, le plus
+populaire qui ait jamais été donné aux hommes; et un individu couvert du
+manteau du patriotisme, qui se vante d'aimer le peuple plus que nous,
+ameute des citoyens de tout état, et veut prouver qu'une constitution, qui
+doit rallier toute la France, ne leur convient pas! Défiez-vous de telles
+manoeuvres, défiez-vous de ces ci-devant prêtres coalisés avec les
+Autrichiens! Prenez garde au nouveau masque dont les aristocrates vont se
+couvrir! J'entrevois un nouveau crime dans l'avenir, qui n'est peut-être
+pas loin d'éclater; mais nous le dévoilerons, et nous écraserons les
+ennemis du peuple sous quelque forme qu'ils puissent se présenter.»
+Collot-d'Herbois parla aussi vivement que Robespierre; il soutint que les
+ennemis de la république voulaient pouvoir dire aux départements: «_Vous
+voyez, Paris approuve le langage de Jacques Roux!_»
+
+Des acclamations unanimes accueillirent les deux orateurs. Les jacobins,
+qui se piquaient de réunir la politique à la passion révolutionnaire, la
+prudence à l'énergie, envoyèrent une députation aux cordeliers.
+Collot-d'Herbois en était l'orateur. Il fut reçu aux Cordeliers avec la
+considération qui était due à l'un des membres les plus renommés des
+Jacobins et de la montagne. On professa pour la société qui l'envoyait un
+respect profond. La pétition fut rétractée, Jacques Roux et Leclerc furent
+exclus. Varlet n'obtint son pardon qu'en raison de son âge, et Legendre
+reçut des excuses pour les paroles peu convenables qu'on lui avait
+adressées dans la séance précédente. La constitution ainsi vengée fut
+envoyée à la France pour être sanctionnée par toutes les assemblées
+Primaires.
+
+Ainsi la Convention présentait aux départements, d'une main la
+Constitution, de l'autre le décret qui ne leur donnait que trois jours
+pour se décider. La Constitution justifiait la Montagne de tout projet
+d'usurpation, fournissait un prétexte de se rallier à une autorité
+justifiée; et le décret des trois jours ne donnait pas le temps d'hésiter,
+et obligeait à préférer le parti de l'obéissance.
+
+Beaucoup de départements en effet cédèrent, et d'autres persistèrent dans
+leurs premières démarches. Mais ceux-ci, échangeant des adresses,
+s'envoyant des députations, semblaient s'attendre les uns les autres pour
+agir. Les distances ne permettaient pas de correspondre rapidement et de
+former un ensemble. En outre, le défaut de génie révolutionnaire empêchait
+de trouver les ressources nécessaires pour réussir. Quelque bien disposées
+que soient les masses, elles ne sont jamais prêtes à tous les sacrifices,
+si des hommes passionnés ne les y obligent pas. Il aurait fallu des moyens
+violents pour soulever les bourgeois modérés des villes, pour les obliger
+à marcher, à contribuer, à se hâter. Mais les girondins, qui condamnaient
+tous ces moyens chez les montagnards, ne pouvaient les employer eux-mêmes.
+Les négociants bordelais croyaient avoir beaucoup fait quand ils avaient
+parlé avec un peu de vivacité dans les sections, mais il n'étaient pas
+sortis de leurs murs. Les Marseillais, un peu plus prompts, avaient envoyé
+six mille hommes à Avignon, mais ils ne composaient pas eux-mêmes cette
+petite armée; ils s'étaient fait remplacer par des soldats payés. Les
+Lyonnais attendaient la jonction des Provençaux et des Languedociens; les
+Normands paraissaient un peu refroidis; les Bretons seuls ne s'étaient pas
+démentis, et avaient rempli eux-mêmes les cadres de leurs bataillons.
+
+On s'agitait beaucoup à Caen, centre principal de l'insurrection.
+C'étaient les colonnes parties de ce point qui devaient rencontrer les
+premières les troupes de la Convention, et ce premier engagement ne
+pouvait qu'avoir une grande importance. Les députés proscrits et assemblés
+Autour de Wimpffen se plaignaient de ses lenteurs, et croyaient entrevoir
+en lui un royaliste. Wimpffen, pressé de toutes parts, ordonna enfin à
+Puisaye de porter, le 13 juillet, son avant-garde à Vernon, et annonça
+qu'il allait marcher lui-même avec toutes ses forces. Le 13, en effet,
+Puisaye s'avança vers Pacy, et rencontra les levées de Paris, accompagnées
+de quelques centaines de gendarmes. Quelques coups de fusil furent tirés
+de part et d'autre dans les bois. Le lendemain 14, les fédéralistes
+occupèrent Pacy et parurent avoir un léger avantage. Mais le jour suivant
+les troupes de la Convention se montrèrent avec du canon. À la première
+décharge, la terreur se répandit dans les rangs des fédéralistes; ils se
+dispersèrent et s'enfuirent confusément à Évreux. Les Bretons, plus
+fermes, se retirèrent avec moins de désordre, mais ils furent entraînés
+dans le mouvement rétrograde des autres. A cette nouvelle, la
+consternation se répandit dans le Calvados, et toutes les administrations
+commencèrent à se repentir de leurs imprudentes démarches. Dès qu'on
+apprit cette déroute à Caen, Wimpffen assembla les députés, leur proposa
+de se retrancher dans cette ville, et d'y faire une résistance opiniâtre.
+Wimpffen, s'ouvrant ensuite davantage, leur dit qu'il ne voyait qu'un
+moyen de soutenir cette lutte, c'était de se ménager un allié puissant, et
+que, s'ils voulaient, il leur en procurerait un; il leur laissa même
+deviner qu'il s'agissait du cabinet anglais. Il ajouta qu'il croyait la
+république impossible, et qu'à ses yeux le retour à la monarchie ne serait
+pas un malheur. Les girondins repoussèrent avec force toute offre de ce
+genre, et témoignèrent la plus franche indignation. Quelques-uns
+Commencèrent à sentir alors l'imprudence de leur tentative, et le danger
+de lever un étendard quelconque, puisque toutes les factions venaient s'y
+rallier pour renverser la république. Ils ne perdirent cependant pas tout
+espoir, et songèrent à se retirer à Bordeaux, où quelques-uns croyaient
+pouvoir opérer un mouvement sincèrement républicain, et plus heureux que
+celui du Calvados et de la Bretagne. Il partirent donc avec les bataillons
+bretons qui retournaient chez eux, et projetèrent d'aller s'embarquer à
+Brest. Ils prirent l'habit de soldat, et se confondirent dans les rangs du
+bataillon du Finistère. Il avaient besoin de se cacher depuis l'échec de
+Vernon, parce que toutes les administrations, empressées de se soumettre
+et de donner des preuves de zèle à la convention, auraient pu les faire
+arrêter. Ils parcoururent ainsi une partie de la Normandie et de la
+Bretagne au milieu de dangers continuels et de souffrances affreuses, et
+vinrent se cacher aux environs de Brest, pour se rendre ensuite à
+Bordeaux. Barbaroux, Pétion, Salles, Louvet, Meilhan, Guadet, Kervélégan,
+Gorsas, Girey-Dupré, collaborateur de Brissot, Marchenna, jeune Espagnol
+qui était venu chercher la liberté en France, Riouffe, jeune homme attaché
+par enthousiasme aux girondins, composaient cette troupe d'illustres
+fugitifs, poursuivis comme traîtres à la patrie, quoique tout prêts
+cependant à donner leur vie pour elle, et croyant même encore la servir
+alors qu'ils la compromettaient par la plus dangereuse diversion.
+
+Dans la Bretagne, dans les départemens de l'Ouest et du bassin supérieur
+de la Loire, les administrations s'empressèrent de se rétracter pour
+éviter d'être mises hors la loi. La constitution, transportée en tous
+lieux, était le prétexte d'une soumission nouvelle. La convention,
+disait-on, n'entendait ni s'éterniser, ni s'emparer du pouvoir,
+puisqu'elle donnait une constitution; cette constitution devait terminer
+bientôt le règne des factions, et paraissait contenir le gouvernement le
+plus simple qu'on eût jamais vu. Pendant ce temps, les municipalités
+montagnardes, les clubs jacobins, redoublaient d'énergie, et les honnêtes
+partisans de la Gironde cédaient devant une révolution qu'ils n'avaient
+pas assez de force pour combattre, et qu'ils n'auraient pas eu assez de
+force pour défendre. Dès ce moment, Toulouse chercha à se justifier. Les
+Bordelais, plus prononcés, ne se soumirent pas formellement, mais ils
+firent rentrer leur avant-garde, et cessèrent d'annoncer leur marche sur
+Paris. Deux autres événemens importans vinrent terminer les dangers de la
+Convention, dans l'Ouest et le Midi: ce fut la défense de Nantes, et la
+dispersion des rebelles de la Lozère.
+
+On a vu les Vendéens à Saumur, maîtres du cours de la Loire, et pouvant,
+s'ils avaient apprécié leur position, faire sur Paris une tentative qui
+eût peut-être réussi, car la Flèche et le Mans étaient sans aucun moyen de
+résistance. Le jeune Bonchamps, qui portait seul ses vues au-delà de la
+Vendée, aurait voulu qu'on fît une incursion en Bretagne, pour se donner
+un port sur l'Océan, et marcher ensuite sur Paris. Mais il n'y avait pas
+assez de génie chez ses compagnons d'armes pour qu'il fût compris. La
+véritable capitale, sur laquelle il fallait marcher, selon eux, c'était
+Nantes: ni leur esprit ni leurs voeux n'allaient au-delà. Il y avait
+cependant plusieurs raisons d'en agir ainsi; car Nantes ouvrait les
+communications avec la mer, assurait la possession de tout le pays, et
+rien n'empêchait les Vendéens, après la prise de cette ville, de tenter
+des projets plus hardis: d'ailleurs ils n'arrachaient pas leurs soldats de
+chez eux, considération importante avec des paysans qui ne voulaient
+jamais perdre leur clocher de vue. Charrette, maître de la Basse-Vendée,
+après avoir fait une fausse démonstration sur les Sables, s'était emparé
+de Machecoul, et se trouvait aux portes de Nantes. Il ne s'était jamais
+concerté avec les chefs de la Haute-Vendée, mais il offrait cette fois de
+s'entendre avec eux. Il promettait d'attaquer Nantes par la rive gauche,
+tandis que la grande armée l'attaquerait par la rive droite, et il
+semblait difficile de ne pas réussir avec un tel concours de moyens.
+
+Les Vendéens évacuèrent donc Saumur, descendirent vers Angers et se
+disposèrent à marcher d'Angers sur Nantes, en filant le long de la rive
+droite de la Loire. Leur armée était fort diminuée, parce que beaucoup de
+paysans ne voulaient pas s'engager dans une expédition aussi longue;
+cependant elle se composait encore de trente mille hommes à peu près. Ils
+nommèrent un généralissime, et firent choix du voiturier Cathelineau, pour
+flatter les paysans et se les attacher davantage. M. de Lescure, blessé,
+dut rester dans l'intérieur du pays pour faire de nouveaux rassemblemens,
+pour tenir les troupes de Niort en échec, et empêcher que le siège de
+Nantes ne fût troublé.
+
+Pendant ce temps, la commission des représentans, séant à Tours, demandait
+des secours à tout le monde, et pressait Biron, qui visitait la côte, de
+se porter en toute hâte sur les derrières des Vendéens. Ne se contentant
+même pas de rappeler Biron, elle ordonnait des mouvemens en son absence,
+et faisait marcher vers Nantes toutes les troupes qu'on avait pu réunir à
+Saumur. Biron répondit aussitôt aux instances de la commission. Il
+consentait, disait-il, au mouvement exécuté sans ses ordres, mais il était
+obligé de garder les Sables et la Rochelle, villes plus importantes à ses
+yeux que Nantes; les bataillons de la Gironde, les meilleurs de l'armée,
+allaient le quitter, et il fallait qu'il les remplaçât; il lui était
+impossible de mouvoir son armée sans la voir se débander et se livrer au
+pillage, tant elle était indisciplinée: il pouvait donc tout au plus en
+détacher trois mille hommes organisés, et il y aurait de la folie,
+ajoutait-il, à marcher sur Saumur, et à s'enfoncer dans le pays avec des
+forces si peu considérables. Biron écrivit en même temps au comité de
+salut public qu'il donnait sa démission, puisque les représentans
+voulaient ainsi s'arroger le commandement. Le comité lui répondit qu'il
+avait toute raison, que les représentans pouvaient conseiller ou proposer
+certaines opérations, mais ne devaient pas les ordonner, et que c'était à
+lui seul à prendre les mesures qu'il croirait convenables pour conserver
+Nantes, la Rochelle et Niort. Biron n'en fit pas moins tous ses efforts
+pour se composer une petite armée plus mobile, et avec laquelle il pût
+aller au secours de la ville assiégée.
+
+Les Vendéens, dans cet intervalle, quittèrent Angers le 27, et se
+trouvèrent le 28 en vue de Nantes. Ils firent une sommation menaçante qui
+ne fut pas même écoutée, et se préparèrent à l'attaque. Elle devait avoir
+lieu sur les deux rives le 29, à deux heures du matin. Canclaux n'avait,
+pour garder un espace immense, coupé par plusieurs bras de la Loire, que
+cinq mille hommes de troupes réglées, et à peu près autant de gardes
+nationales. Il fit les meilleures dispositions, et communiqua le plus
+grand courage à la garnison. Le 29, Charette attaqua, à l'heure convenue,
+du côté des ponts; mais Cathelineau, qui agissait par la rive droite, et
+avait la partie la plus difficile de l'entreprise, fut arrêtée par le
+poste de Nort, où quelques cents hommes firent la résistance la plus
+héroïque. L'attaque retardée de ce côté en devint plus difficile.
+Cependant les Vendéens se répandirent derrière les haies et les jardins,
+et serrèrent la ville de très près. Canclaux, général en chef, et Beysser,
+commandant de la place, maintinrent partout les troupes républicaines. De
+son côté, Cathelineau redoubla d'efforts; déjà il s'était fort avancé dans
+un faubourg, lorsqu'une balle vint le frapper mortellement. Ses soldats se
+retirèrent consternés en l'emportant sur leurs épaules. Dès ce moment,
+l'attaque se ralentit. Après dix-huit heures de combat, les Vendéens se
+dispersèrent, et la place fut sauvée.
+
+Tout le monde dans cette journée avait fait son devoir. La garde nationale
+avait rivalisé avec les troupes de ligne, et le maire lui-même reçut une
+blessure. Le lendemain, les Vendéens se jetèrent dans des barques, et
+rentrèrent dans l'intérieur du pays. Dès ce moment, l'occasion des grandes
+entreprises fut perdue pour eux; ils ne devaient plus aspirer à exécuter
+rien d'important, et ne pouvaient espérer tout au plus que d'occuper leur
+propre pays. Dans ce moment, Biron, se hâtant de secourir Nantes, arrivait
+à Angers avec ce qu'il avait pu réunir de troupes, et Westermann se
+rendait dans la Vendée avec sa légion germanique.
+
+Nantes était à peine délivrée, que l'administration, disposée en faveur
+des girondins, voulut se réunir aux insurgés du Calvados. Elle rendit en
+effet une arrêté hostile contre la convention, Canclaux s'y opposa de
+toutes ses forces, et réussit à ramener les Nantais à l'ordre.
+
+Les dangers les plus graves étaient donc surmontés de ce côté. Un
+événement non moins important se passait dans la Lozère; c'était la
+soumission de trente mille révoltés, qui auraient pu communiquer avec les
+Vendéens, ou avec les Espagnols par le Roussillon.
+
+Par une circonstance des plus heureuses, le député Fabre, envoyé à l'armée
+des Pyrénées-Orientales, se trouvait sur les lieux au moment de la
+révolte; il y déploya l'énergie qui plus tard lui fit chercher et trouver
+la mort aux Pyrénées. Il s'empara des administrations, mit la population
+entière sous les armes, et appela à lui toutes les forces des environs en
+gendarmerie et troupes réglées; il souleva le Cantal, la Haute-Loire, le
+Puy-de-Dôme; et les révoltés frappés, dès le premier moment, poursuivis de
+toutes parts, furent dispersés, rejetés dans les bois, et leur chef,
+l'ex-constituant Charrier, tomba lui-même au pouvoir des vainqueurs. On
+acquit, par ses papiers, la preuve que son projet était lié à la grande
+conspiration découverte six mois auparavant en Bretagne, et dont le chef,
+La Rouarie, était mort sans pouvoir réaliser ses projets. Dans les
+montagnes du Centre et du Midi, la tranquillité était donc assurée, les
+derrières de l'armée des Pyrénées étaient garantis, et la vallée du Rhône
+n'avait plus l'un de ses flancs couvert par des montagnes insurgées.
+
+Une victoire inattendue sur les Espagnols dans le Roussillon achevait
+d'assurer la soumission du Midi. On les a vus, après leur première marche
+dans les vallées du Tech et de la Tet, rétrograder pour prendre Bellegarde
+et les Bains, et revenir ensuite se placer devant le camp français. Après
+l'avoir long-temps observé, ils l'attaquèrent le 17 juillet. Les Français
+avaient à peine douze mille jeunes soldats: les Espagnols au contraire
+comptaient quinze ou seize mille hommes parfaitement aguerris. Ricardos,
+dans l'intention de nous envelopper, avait trop divisé son attaque. Nos
+jeunes volontaires, soutenus par le général Barbantane et le brave
+Dagobert, tenaient ferme dans leurs retranchemens, et après des efforts
+inouïs, les Espagnols parurent décidés à se retirer. Dagobert, qui
+attendait ce moment, se précipite sur eux, mais un de ses bataillons se
+débande tout à coup, et se laisse ramener en désordre. Heureusement à
+cette vue, Deflers, Barbantane, viennent au secours de Dagobert, et tous
+s'élancent avec tant de violence, que l'ennemi est culbuté au loin. Ce
+combat du 17 juillet releva le courage de nos soldats, et, suivant le
+témoignage d'un historien, produisit aux Pyrénées l'effet que Valmy avait
+produit dans la Champagne l'année précédente.
+
+Du côté des Alpes, Dubois-Crancé, placé entre la Savoie mécontente, la
+Suisse incertaine, Grenoble et Lyon révoltés, se conduisait avec autant de
+force que de bonheur. Tandis que les autorités sectionnaires prêtaient
+devant lui le serment fédéraliste, il faisait prêter le serment opposé au
+club et à son armée, et attendait le premier mouvement favorable pour
+agir. Ayant saisi en effet la correspondance des autorités, il y trouva la
+preuve qu'elles cherchaient à se coaliser avec Lyon; alors il les dénonça
+au peuple de Grenoble comme voulant amener la dissolution de la république
+par une guerre civile, et profitant d'un moment de chaleur, il les fit
+destituer, et rendit tous les pouvoirs à l'ancienne municipalité. Dès ce
+moment, tranquille sur Grenoble, il s'occupa de réorganiser l'armée des
+Alpes, afin de conserver la Savoie et de faire exécuter les décrets de la
+convention contre Lyon et Marseille. Il changea tous les états-majors,
+rétablit l'ordre dans ses bataillons, incorpora les recrues provenant de
+la levée des trois cent mille hommes; et quoique les départemens de la
+Lozère, de la Haute-Loire, eussent employé leur contingent à étouffer la
+révolte de leurs montagnes, il tâcha d'y suppléer par des réquisitions.
+Après ces premiers soins, il fit partir le général Carteaux avec quelques
+mille hommes d'infanterie, et avec la légion levée en Savoie sous le nom
+de légion des Allobroges, pour se rendre à Valence, y occuper le cours du
+Rhône, et empêcher la jonction des Marseillais avec les Lyonnais.
+Carteaux, parti dans les premiers jours de juillet, se porta rapidement
+sur Valence, et de Valence sur le Pont-Saint-Esprit, où il enleva le corps
+des Nîmois, dispersa les uns, s'incorpora les autres, et s'assura les deux
+rives du Rhône. Il se jeta immédiatement après sur Avignon, où les
+Marseillais s'étaient établis quelque temps auparavant.
+
+Tandis que ces événemens se passaient à Grenoble, Lyon affectant toujours
+la plus grande fidélité à la république, promettant de maintenir son
+_unité_, son _indivisibilité_, n'obéissait pourtant pas au décret de la
+convention, qui évoquait au tribunal révolutionnaire de Paris les
+procédures intentées contre divers patriotes. Sa commission et son
+état-major se remplissaient de royalistes cachés. Rambaud, président de la
+commission, Précy, commandant de la force départementale, étaient
+secrètement dévoués à la cause de l'émigration. Égarés par de dangereuses
+suggestions, les malheureux Lyonnais allaient se compromettre avec la
+convention qui, désormais obéie et victorieuse, devait faire tomber sur la
+dernière ville restée en révolte tout le châtiment réservé au fédéralisme
+vaincu. En attendant, ils s'armaient à Saint-Etienne, réunissaient des
+déserteurs de toute espèce; mais, cherchant toujours à ne pas se montrer
+en révolte ouverte, ils laissaient passer les convois destinés aux
+frontières, et ordonnaient l'élargissement des députés Noël Pointe,
+Santeyra et Lesterpt-Beauvais, arrêtés par les communes environnantes.
+
+Le Jura était un peu calmé; les représentans Bassal et Garnier, qu'on y a
+vus avec quinze cents hommes enveloppés par quinze mille, avaient éloigné
+leurs forces trop insuffisantes, et tâché de négocier. Ils réussirent, et
+les administrations révoltées leur avaient promis de mettre fin à ce
+mouvement par l'acceptation de la constitution.
+
+Près de deux mois s'étaient écoulés depuis le 2 juin (car on touchait à la
+fin de juillet); Valenciennes et Mayence étaient toujours menacées; mais
+la Normandie, la Bretagne et presque tous les départemens de l'Ouest
+étaient rentrés sous l'obéissance. Nantes venait d'être délivrée des
+Vendéens, les Bordelais n'osaient pas sortir de leurs murs, la Lozère
+était soumise; les Pyrénées se trouvaient garanties pour le moment,
+Grenoble était pacifiée, Marseille était isolée de Lyon, par les succès de
+Carteaux, et Lyon, quoique refusant d'obéir aux décrets, n'osait cependant
+pas déclarer la guerre. L'autorité de la convention était donc à peu près
+rétablie dans l'intérieur. D'une part, la lenteur des fédéralistes, leur
+défaut d'ensemble, leurs demi-moyens; de l'autre, l'énergie de la
+convention, l'unité de sa puissance, sa position centrale, son habitude du
+commandement, sa politique tour à tour habile et forte, avaient décidé le
+triomphe de la Montagne sur ce dernier effort des girondins.
+Applaudissons-nous de ce résultat, car dans un moment où la France était
+attaquée de toutes parts, le plus digne de commander c'était le plus fort.
+Les fédéralistes vaincus se condamnaient par leurs propres paroles: Les
+honnêtes gens, disaient-ils, n'ont jamais su avoir de l'énergie.
+
+Mais tandis que les fédéralistes succombaient de tous côtés, un dernier
+accident allait exciter contre eux les plus grandes fureurs.
+
+A cette époque vivait dans le Calvados une jeune fille, âgée de vingt-cinq
+ans, réunissant à une grande beauté un caractère ferme et indépendant.
+Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Ses moeurs étaient pures, mais
+son esprit était actif et inquiet. Elle avait quitté la maison paternelle
+pour aller vivre avec plus de liberté chez une de ses amies à Caen. Son
+père avait autrefois, par quelques écrits, réclamé les privilèges de sa
+province, à l'époque où la France était réduite encore à réclamer des
+privilèges de villes et de provinces. La jeune Corday s'était enflammée
+pour la cause de la révolution, comme beaucoup de femmes de son temps, et,
+de même que madame Roland, elle était enivrée de l'idée d'une république
+soumise aux lois et féconde en vertus. Les girondins lui paraissaient
+vouloir réaliser son rêve; les montagnards semblaient seuls y apporter des
+obstacles; et, à la nouvelle du 31 mai, elle résolut de venger ses
+orateurs chéris. La guerre du Calvados commençait; elle crut que la mort
+du chef des anarchistes, concourant avec l'insurrection des départemens,
+assurerait la victoire de ces derniers; elle résolut donc de faire un
+grand acte de dévouement, et de consacrer à sa patrie une vie dont un
+époux, des enfans, une famille, ne faisaient ni l'occupation ni le charme.
+Elle trompa son père, et lui écrivit que les troubles de la France
+devenant tous les jours plus effrayans, elle allait chercher le calme et
+la sécurité en Angleterre. Tout en écrivant cela, elle s'acheminait vers
+Paris. Avant son départ, elle voulut voir à Caen les députés, objets de
+son enthousiasme et de son dévouement. Pour parvenir jusqu'à eux, elle
+imagina un prétexte, et demanda à Barbaroux une lettre de recommandation
+auprès du ministre de l'intérieur, ayant, disait-elle, des papiers à
+réclamer pour une amie, ancienne chanoinesse. Barbaroux lui en donna une
+pour le député Duperret, ami de Garat. Ses collègues, qui la virent comme
+lui, et comme lui l'entendirent exprimer sa haine contre les montagnards,
+et son enthousiasme pour une république pure et régulière, furent frappés
+de sa beauté et touchés de ses sentimens. Tous ignoraient ses projets.
+
+Arrivée à Paris, Charlotte Corday songea à choisir sa victime. Danton et
+Robespierre étaient assez célèbres dans la Montagne pour mériter ses
+coups, mais Marat était celui qui avait paru le plus effrayant aux
+provinces, et qu'on regardait comme le chef des anarchistes. Elle voulait
+d'abord frapper Marat au faîte même de la Montagne et au milieu de ses
+amis; mais elle ne le pouvait plus, car Marat se trouvait dans un état qui
+l'empêchait de siéger à la convention. On se rappelle sans doute qu'il
+s'était suspendu volontairement pendant quinze jours; mais, voyant que le
+procès des girondins ne pouvait être vidé encore, il mit fin à cette
+ridicule comédie, et reparut à sa place.
+
+Bientôt une de ces maladies inflammatoires qui, dans les révolutions,
+terminent ces existences orageuses que ne termine pas l'échafaud,
+l'obligea à se retirer et à rentrer dans sa demeure. Là, rien ne pouvait
+calmer sa dévorante activité; il passait une partie du jour dans son bain,
+entouré de plumes et de papiers, écrivant sans cesse, rédigeant son
+journal, adressant des lettres à la convention, et se plaignant de ce
+qu'on ne leur donnait pas assez d'attention. Il en écrivit une dernière,
+disant que, si on ne la lisait pas, il allait se faire transporter malade
+à la tribune, et la lire lui-même. Dans cette lettre, il dénonçait deux
+généraux, Custine et Biron. «Custine, disait-il, transporté du Rhin au
+Nord, y faisait comme Dumouriez, il médisait des _anarchistes_, il
+composait ses états-majors à sa fantaisie, armait certains bataillons,
+désarmait certains autres, et les distribuait conformément à ses plans,
+qui, sans doute, étaient ceux d'un conspirateur.» (On se souvient que
+Custine profitait du siège de Valenciennes pour réorganiser l'armée du
+Nord au camp de César.) «Quant à Biron, c'était un ancien valet de cour;
+il affectait une grande crainte des Anglais pour se tenir dans la
+Basse-Vendée, et laisser à l'ennemi la possession de la Vendée supérieure.
+Évidemment il n'attendait qu'une descente, pour lui-même se réunir aux
+Anglais et leur livrer notre armée. La guerre de la Vendée aurait dû être
+déjà finie. Un homme judicieux, après avoir vu les Vendéens se battre une
+fois, devait trouver le moyen de les détruire. Pour lui, qui possédait
+aussi la science militaire, il avait imaginé une manoeuvre infaillible, et
+si son état de santé n'avait pas été aussi mauvais, il se serait fait
+transporter sur les bords de la Loire pour mettre lui-même ce plan à
+exécution. Custine et Biron étaient les deux Dumouriez du moment; et,
+après les avoir arrêtés, il fallait prendre une dernière mesure qui
+répondrait à toutes les calomnies, et engagerait tous les députés sans
+retour dans la révolution, c'était de mettre à mort les Bourbons
+prisonniers, et de mettre à prix la tête des Bourbons fugitifs. De cette
+manière on n'accuserait plus les uns de destiner Orléans au trône, et on
+empêcherait les autres de faire leur paix avec la famille des Capet.
+
+C'était toujours, comme on le voit, la même vanité, la même fureur, et la
+même promptitude à devancer les craintes populaires. Custine et Biron, en
+effet, allaient devenir les deux objets de la fureur générale, et c'était
+Marat qui, malade et mourant, avait encore eu l'honneur de l'initiative.
+
+Charlotte Corday, pour l'atteindre, était donc obligée d'aller le chercher
+chez lui. D'abord elle remit la lettre qu'elle avait pour Duperret,
+remplit sa commission auprès du ministre de l'intérieur, et se prépara à
+consommer son projet. Elle demanda à un cocher de fiacre l'adresse de
+Marat, s'y rendit, et fut refusée. Alors elle lui écrivit, et lui dit
+qu'arrivée du Calvados, elle avait d'importantes choses à lui apprendre.
+C'était assez pour obtenir son introduction. Le 13 juillet, en effet, elle
+se présente à huit heures du soir. La gouvernante de Marat, jeune femme de
+vingt-sept ans, avec laquelle il vivait maritalement, lui oppose quelques
+difficultés; Marat, qui était dans son bain, entend Charlotte Corday, et
+ordonne qu'on l'introduise. Restée seule avec lui, elle rapporte ce
+qu'elle a vu à Caen, puis l'écoute, le considère avant de le frapper.
+Marat demande avec empressement le nom des députés présens à Caen; elle
+les nomme, et lui, saisissant un crayon, se met à les écrire, en ajoutant:
+«C'est bien, ils iront tous à la guillotine.--A la guillotine!...» reprend
+la jeune Corday indignée; alors elle tire un couteau de son sein, frappe
+Marat sous le téton gauche, et enfonce le fer jusqu'au coeur. «_A moi!_
+s'écrie-t-il, _à moi, ma chère amie!_» Sa gouvernante s'élance à ce cri;
+un commissionnaire qui ployait des journaux accourt de son côté; tous deux
+trouvent Marat plongé dans son sang, et la jeune Corday calme, sereine,
+immobile. Le commissionnaire la renverse d'un coup de chaise, la
+gouvernante la foule aux pieds. Le tumulte attire du monde, et bientôt
+tout le quartier est en rumeur. La jeune Corday se relève, et brave avec
+dignité les outrages et les fureurs de ceux qui l'entourent. Des membres
+de la section, accourus à ce bruit, et frappés de sa beauté, de son
+courage, du calme avec lequel elle avoue son action, empêchent qu'on ne la
+déchire, et la conduisent en prison, où elle continue à tout confesser
+avec la même assurance.
+
+Cet assassinat, comme celui de Lepelletier, causa une rumeur
+extraordinaire. On répandit sur-le-champ que c'étaient les girondins qui
+avaient armé Charlotte Corday. On avait dit la même chose pour
+Lepelletier, et on le répétera dans toutes les occasions semblables. Une
+opinion opprimée se signale presque toujours par un coup de poignard; ce
+n'est qu'une âme plus exaspérée qui a conçu et exécuté l'acte, on l'impute
+cependant à tous les partisans de la même opinion, et on s'autorise ainsi
+à exercer sur eux de nouvelles vengeances, et à faire un martyr. On était
+embarrassé de trouver des crimes aux députés détenus; la révolte
+départementale fournit un premier prétexte de les immoler, en les
+déclarant complices des députés fugitifs; la mort de Marat servit de
+complément à leurs crimes supposés, et aux raisons qu'on voulait se
+procurer pour les envoyer à l'échafaud.
+
+La Montagne, les jacobins, et surtout les cordeliers, qui se faisaient
+gloire d'avoir possédé Marat les premiers, d'être demeurés plus
+particulièrement liés avec lui, et de ne l'avoir jamais désavoué,
+témoignèrent une grande douleur. Il fut convenu qu'il serait enterré dans
+leur jardin, et sous les arbres mêmes où le soir il lisait sa feuille au
+peuple. La convention décida qu'elle assisterait en corps à ses
+funérailles. Aux Jacobins, on proposa de lui décerner des honneurs
+extraordinaires; on voulut lui donner le Panthéon, bien que la loi ne
+permît d'y transporter un individu que vingt ans après sa mort. On
+demandait que toute la société se rendît en masse à son convoi; que les
+presses de l'Ami du Peuple fussent achetées par la société, pour qu'elles
+ne tombassent pas en des mains indignes; que son journal fût continué par
+des successeurs capables, sinon de l'égaler, du moins de rappeler son
+énergie et de remplacer sa vigilance. Robespierre, qui s'attachait à
+rendre les jacobins toujours plus imposans, en s'opposant à toutes leurs
+vivacités, et qui d'ailleurs voulait ramener à lui l'attention trop fixée
+sur le martyr, prit la parole dans cette circonstance. «Si je parle
+aujourd'hui, dit-il, c'est que j'ai le droit de le faire. Il s'agit des
+poignards, ils m'attendent, je les ai mérités, et c'est l'effet du hasard
+si Marat a été frappé avant moi. J'ai donc le droit d'intervenir dans la
+discussion, et je le fais pour m'étonner que votre énergie s'épuise ici en
+vaines déclamations, et que vous ne songiez qu'à de vaines pompes. Le
+meilleur moyen de venger Marat, c'est de poursuivre impitoyablement ses
+ennemis. La vengeance qui cherche à se satisfaire en vains honneurs
+funéraires s'apaise bientôt, et ne songe plus à s'exercer d'une manière
+plus réelle et plus utile. Renoncez donc à d'inutiles discussions, et
+vengez Marat d'une manière plus digne de lui.» Toute discussion fut
+écartée par ces paroles, et on ne songea plus aux propositions qui avaient
+été faites. Néanmoins, les jacobins, la convention, les cordeliers, toutes
+les sociétés populaires et les sections, se préparèrent à lui décerner des
+honneurs magnifiques. Son corps resta exposé pendant plusieurs jours; Il
+était découvert, et on voyait la blessure qu'il avait reçue. Les sociétés
+populaires, les sections venaient processionnellement jeter des fleurs sur
+son cercueil. Chaque président prononçait un discours. La section de la
+République vient la première: «il est mort, s'écrie son président, il est
+mort l'ami du peuple.... Il est mort assassiné!... Ne prononçons point son
+éloge sur ses dépouilles inanimées. Son éloge c'est sa conduite, ses
+écrits, sa plaie sanglante, et sa mort!... Citoyennes, jetez des fleurs
+sur le corps pâle de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple,
+c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est mort.»
+Après ces paroles, des jeunes filles font le tour du cercueil, et jettent
+des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: «Mais c'est assez se
+lamenter; écoutez la grande âme de Marat, qui se réveille et vous dit:
+Républicains, mettez un terme à vos pleurs.... Les républicains ne doivent
+verser qu'une larme, et songer ensuite à la patrie. Ce n'est pas moi qu'on
+a voulu assassiner, c'est la république: ce n'est pas moi qu'il faut
+venger, c'est la république, c'est le peuple, c'est vous!»
+
+Toutes les sociétés, toutes les sections vinrent ainsi l'une après l'autre
+autour du cercueil de Marat; et si l'histoire rappelle de pareilles
+scènes, c'est pour apprendre aux hommes à réfléchir sur l'effet des
+préoccupations du moment, et pour les engager à bien s'examiner eux-mêmes
+lorsqu'ils pleurent les puissances ou maudissent les vaincus du jour.
+
+Pendant ce temps, le procès de la jeune Corday s'instruisait avec la
+rapidité des formes révolutionnaires. On avait impliqué dans son affaire
+deux députés; l'un était Duperret, avec lequel elle avait eu des rapports,
+et qui l'avait conduite chez le ministre de l'intérieur; l'autre était
+Fauchet, ancien évêque, devenu suspect à cause de ses liaisons avec le
+côté droit, et qu'une femme, ou folle ou méchante, prétendait faussement
+avoir vu aux tribunes avec l'accusée.
+
+Charlotte Corday, conduite en présence du tribunal, conserve le même
+calme. On lui lit son acte d'accusation, après quoi on procède à
+l'audition des témoins: Corday interrompt le premier témoin, et ne
+laissant pas le temps de commencer sa déposition: «C'est moi, dit-elle,
+qui ai tué Marat.--Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui
+demande le président.--Ses crimes.--Qu'entendez-vous par ses crimes?--Les
+malheurs dont il est cause depuis la révolution.--Qui sont ceux qui vous
+ont engagée à cette action?--Moi seule, reprend fièrement la jeune fille.
+Je l'avais résolu depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris conseil
+des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix à mon
+pays.--Mais croyez-vous avoir tué tous les Marat?--Non, reprend tristement
+l'accusée, non.» Elle laisse ensuite achever les témoins, et après chaque
+déposition, elle répète chaque fois: «C'est vrai, le déposant a raison.»
+Elle ne se défend que d'une chose, c'est de sa prétendue complicité avec
+les girondins. Elle ne dément qu'un seul témoin, c'est la femme qui
+implique Duperret et Fauchet dans sa cause; puis elle se rassied et écoute
+le reste de l'instruction avec une parfaite sérénité. «Vous le voyez, dit
+pour toute défense son avocat Chauveau-Lagarde, l'accusée avoue tout avec
+une inébranlable assurance. Ce calme et cette abnégation, sublimes sous un
+rapport, ne peuvent s'expliquer que par le fanatisme politique le plus
+exalté. C'est à vous de juger de quel poids cette considération morale
+doit être dans la balance de la justice.»
+
+Charlotte Corday est condamnée à la peine de mort. Son beau visage n'en
+paraît pas ému; elle rentre dans sa prison avec le sourire sur les lèvres;
+elle écrit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa vie;
+elle écrit à Barbaroux, auquel elle raconte son voyage et son action dans
+une lettre charmante, pleine de grâce, d'esprit et d'élévation; elle lui
+dit que ses amis ne doivent pas la regretter, car une imagination vive, un
+coeur sensible, promettent une vie bien orageuse à ceux qui en sont doués.
+Elle ajoute qu'elle s'est bien vengée de Pétion, qui à Caen suspecta un
+moment ses sentimens politiques. Enfin elle le prie de dire à Wimpffen
+qu'elle l'a aidé à gagner plus d'une bataille. Elle termine par ces mots:
+«Quel triste peuple pour former une république! il faut au moins fonder la
+paix; le gouvernement viendra comme il le pourra.»
+
+Le 15, Charlotte Corday subit son jugement avec le calme qui ne l'avait
+pas quittée. Elle répondit par l'attitude la plus modeste et la plus digne
+aux outrages de la vile populace. Cependant tous ne l'outrageaient pas;
+beaucoup plaignaient cette fille si jeune, si belle, si désintéressée dans
+son action, et l'accompagnaient à l'échafaud d'un regard de pitié et
+d'admiration.
+
+Marat fut transporté en grande pompe au jardin des Cordeliers. «Cette
+pompe, disait le rapport de la commune, n'avait rien que de simple et de
+patriotique: le peuple, rassemblé sous les bannières des sections,
+arrivait paisiblement. Un désordre en quelque sorte imposant, un silence
+respectueux, une consternation générale, offraient le spectacle le plus
+touchant. La marche a duré depuis six heures du soir jusqu'à minuit; elle
+était formée de citoyens de toutes les sections, des membres de la
+convention, de ceux de la commune et du départemens, des électeurs et des
+sociétés populaires. Arrivé dans le jardin des Cordeliers, le corps de
+Marat a été déposé sous les arbres, dont les feuilles, légèrement agitées,
+réfléchissaient et multipliaient une lumière douce et tendre. Le peuple
+environnait le cercueil en silence. Le président de la convention a
+d'abord fait un discours éloquent, dans lequel il a annoncé que le temps
+arriverait bientôt où Marat serait vengé, mais qu'il ne fallait pas, par
+des démarches hâtives et inconsidérées, s'attirer des reproches des
+ennemis de la patrie. Il a ajouté que la liberté ne pouvait périr, et que
+la mort de Marat ne ferait que la consolider. Après plusieurs discours qui
+ont été vivement applaudis, le corps de Marat a été déposé dans la fosse.
+Les larmes ont coulé, et chacun s'est retiré l'âme navrée de douleur.»
+
+Le coeur de Marat, disputé par plusieurs sociétés, resta aux Cordeliers.
+Son buste, répandu partout avec celui de Lepelletier et de Brutus, figura
+dans toutes les assemblées et les lieux publics. Le scellé mis sur ses
+papiers fut levé; on ne trouva chez lui qu'un assignat de cinq francs, et
+sa pauvreté fut un nouveau sujet d'admiration. Sa gouvernante, qu'il
+avait, selon les paroles de Chaumette, prise pour épouse, _un jour de beau
+temps, à la face du soleil_, fut appelée sa veuve, et nourrie aux frais de
+l'état.
+
+Telle fut la fin de cet homme, le plus étrange de cette époque si féconde
+en caractères. Jeté dans la carrière des sciences, il voulut renverser
+tous les systèmes; jeté dans les troubles politiques, il conçut tout
+d'abord une pensée affreuse, une pensée que les révolutions réalisent
+chaque jour, à mesure que leurs dangers s'accroissent, mais qu'elles ne
+s'avouent jamais, la destruction de tous leurs adversaires. Marat, voyant
+que, tout en les condamnant, la révolution n'en suivait pas moins ses
+conseils, que les hommes qu'il avait dénoncés étaient dépopularisés et
+immolés au jour qu'il avait prédit, se regarda comme le plus grand
+politique des temps modernes, fut saisi d'un orgueil et d'une audace
+extraordinaires, et resta toujours horrible pour ses adversaires, et au
+moins étrange pour ses amis eux-mêmes. Il finit par un accident aussi
+singulier que sa vie, et succomba au moment même où les chefs de la
+république, se concertant pour former un gouvernement cruel et sombre, ne
+pouvaient plus s'accommoder d'un collègue maniaque, systématique et
+audacieux, qui aurait dérangé tous leurs plans par ses saillies.
+Incapable, en effet, d'être un chef actif et entraînant, il fut l'apôtre
+de la révolution; et lorsqu'il ne fallait plus d'apostolat, mais de
+l'énergie et de la tenue, le poignard d'une jeune fille indignée vint à
+propos en faire un martyr, et donner un saint au peuple, qui fatigué de
+ses anciennes images, avait besoin de s'en créer de nouvelles.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+DISTRIBUTION DES PARTIS DEPUIS LE 31 MAI, DANS LA CONVENTION, DANS LE.
+COMITÉ DE SALUT PUBLIC ET LA COMMUNE.--DIVISIONS DANS LA _Montagne_.
+--DISCRÉDIT DE DANTON.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE.--ÉVÉNEMENS EN VENDÉE.
+--DÉFAITE DE WESTERMANN A CHATILLON, ET DU GÉNÉRAL LABAROLIÈRE A VIHIERS.
+--SIÈGE ET PRISE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS ET LES AUTRICHIENS.--PRISE
+DE VALENCIENNES.--DANGERS EXTRÊMES DE LA RÉPUBLIQUE EN AOUT 1793.--ÉTAT
+FINANCIER.--DISCRÉDIT DES ASSIGNATS.--ÉTABLISSEMENT DU _maximum_.
+--DÉTRESSE PUBLIQUE.--AGIOTAGE.
+
+
+Des triumvirs si fameux, il ne restait plus que Robespierre et Danton.
+Pour se faire une idée de leur influence, il faut voir comment s'étaient
+distribués les pouvoirs, et quelle marche avaient suivie les esprits
+depuis la suppression du côté droit.
+
+Dès le jour même de son institution, la convention fut en réalité saisie
+de tous les pouvoirs. Elle ne voulut cependant pas les garder
+ostensiblement dans ses mains, afin d'éviter les apparences du despotisme;
+elle laissa donc exister hors de son sein un fantôme de pouvoir exécutif,
+et conserva des ministres. Mécontente de leur administration, dont
+l'énergie n'était pas proportionnée aux circonstances, elle établit,
+immédiatement après la défection de Dumouriez, un comité de salut public,
+qui entra en fonctions le 10 avril, et qui eut sur le gouvernement une
+inspection supérieure. Il pouvait suspendre l'exécution des mesures prises
+par les ministres, y suppléer quand il les jugeait insuffisantes, ou les
+révoquer lorsqu'il les croyait mauvaises. Il rédigeait les instructions
+des représentans envoyés en mission, et pouvait seul correspondre avec
+eux. Placé de cette manière au-dessus des ministres et des représentans,
+qui étaient eux-mêmes placés au-dessus des fonctionnaires de toute espèce,
+il avait sous sa main le gouvernement tout entier. Quoique, d'après son
+titre, cette autorité ne fût qu'une simple inspection, en réalité elle
+devenait l'action même, car un chef d'état n'exécute jamais rien lui-même,
+et se borne à tout faire faire sous ses yeux, à choisir les agens, à
+diriger les opérations. Or, par son seul droit d'inspection, le comité
+pouvait tout cela, et il l'accomplit. Il régla les opérations militaires,
+commanda les approvisionnemens, ordonna les mesures de sûreté, nomma les
+généraux et les agens de toute espèce, et les ministres tremblans se
+trouvaient trop heureux de se décharger de toute responsabilité en se
+réduisant au rôle de simples commis. Les membres qui composaient le comité
+de salut public étaient Barrère, Delmas, Bréard, Cambon, Robert Lindet,
+Danton, Guyton-Morveau, Mathieu et Ramel. Ils étaient reconnus pour des
+hommes habiles et laborieux, et quoiqu'ils fussent suspects d'un peu de
+modération, on ne les suspectait pas au point de les croire, comme les
+girondins, complices de l'étranger. En peu de temps, ils réunirent dans
+leurs mains toutes les affaires de l'état, et bien qu'ils n'eussent été
+nommés que pour un mois, on ne voulut pas les interrompre dans leurs
+travaux, et on les prorogea de mois en mois, du 10 avril au 10 mai, du
+10 mai au 10 juin, du 10 juin au 10 juillet. Au-dessous de ce comité, le
+comité de sûreté générale exerçait la haute police, chose si importante en
+temps de défiance; mais, dans ses fonctions mêmes, il dépendait du comité
+de salut public, qui, chargé en général de tout ce qui intéressait le
+salut de l'état, devenait compétent pour rechercher les complots contre la
+république.
+
+Ainsi, par ses décrets, la convention avait la volonté suprême; par ses
+représentans et son comité, elle avait l'exécution; de manière que, tout
+en ne voulant pas réunir les pouvoirs dans ses mains, elle y avait été
+invinciblement conduite par les circonstances, et par le besoin de faire
+exécuter, sous ses yeux et par ses propres membres, ce qu'elle croyait mal
+fait par des agens étrangers.
+
+Cependant, quoique toute l'autorité s'exerçât dans son sein, elle ne
+participait aux opérations du gouvernement que par son approbation, et ne
+les discutait plus. Les grandes questions d'organisation sociale étaient
+résolues par la constitution, qui établissait la démocratie pure. La
+question de savoir si on emploierait, pour se sauver, les moyens les plus
+révolutionnaires, et si on s'abandonnerait à tout ce que la passion
+pourrait inspirer, était résolue par le 31 mai. Ainsi la constitution
+de l'état et la morale politique se trouvaient fixées. Il ne restait donc
+plus à examiner que des mesures administratives, financières et
+militaires. Or, les sujets de cette nature peuvent rarement être compris
+par une nombreuse assemblée, et sont livrés à l'arbitraire des hommes qui
+s'en occupent spécialement. La convention s'en remettait volontiers à cet
+égard aux comités qu'elle avait chargés des affaires. Elle n'avait à
+soupçonner ni leur probité, ni leurs lumières, ni leur zèle. Elle était
+donc réduite à se taire; et la dernière révolution, en lui ôtant le
+courage de discuter, lui en avait enlevé l'occasion. Elle n'était plus
+qu'un conseil d'état, où des comités, chefs des travaux, venaient rendre
+des comptes toujours applaudis, et proposer des décrets toujours adoptés.
+Les séances, devenues silencieuses, sombres, et assez courtes, ne se
+prolongeaient plus, comme auparavant, pendant les journées et les nuits.
+
+Au-dessous de la convention, qui s'occupait des matières générales de
+gouvernement, la commune s'occupait du régime municipal, et y faisait une
+véritable révolution. Ne songeant plus, depuis le 31 mai, à conspirer et à
+se servir de la force locale de Paris contre la convention, elle
+s'occupait de la police, des subsistances, des marchés, des cultes, des
+spectacles, des filles publiques même, et rendait, sur tous ces objets de
+régime intérieur et privé, des arrêtés, qui devenaient bientôt modèles
+dans toute la France. Chaumette, procureur général de la commune, était,
+par ses réquisitoires toujours écoutés et applaudis par le peuple, le
+rapporteur de cette législature municipale. Cherchant sans cesse de
+nouvelles matières à régler, envahissant continuellement sur la liberté
+privée, ce législateur des halles et des marchés devenait chaque jour plus
+importun et plus redoutable. Pache, toujours impassible, laissait tout
+faire sous ses yeux, donnait son approbation aux mesures proposées, et
+abandonnait à Chaumette les honneurs de la tribune municipale.
+
+La convention laissait agir librement ses comités, et la commune étant
+exclusivement occupée de ses attributions, la discussion sur les matières
+de gouvernement était restée aux jacobins; seuls, ils discutaient avec
+leur audace accoutumée les opérations du gouvernement, et la conduite de
+chacun de ses agens. Depuis longtemps, comme on l'a vu, ils avaient acquis
+une très grande importance par leur nombre, par l'illustration et le haut
+rang de la plupart de leurs membres, par le vaste cortège de leurs
+sociétés affiliées, enfin par leur ancienneté et leur longue influence sur
+la révolution. Mais depuis le 31 mai, ayant fait taire le côté droit de
+l'assemblée, et fait prédominer le système d'une énergie sans bornes, ils
+avaient acquis une puissance d'opinion immense, et avaient hérité de la
+parole abdiquée en quelque sorte par la convention. Ils poursuivaient les
+comités d'une surveillance continuelle, examinaient leur conduite ainsi
+que celle des représentans, des ministres, des généraux, avec cette fureur
+de personnalités qui leur était propre: ils exerçaient ainsi sur tous les
+agens une censure inexorable, souvent inique, mais toujours utile par la
+terreur qu'elle inspirait et le dévouement qu'elle imposait à tous. Les
+autres sociétés populaires avaient aussi leur liberté et leur influence,
+mais se soumettaient cependant à l'autorité des jacobins. Les cordeliers,
+par exemple, plus turbulens, plus prompts à agir, reconnaissaient
+néanmoins la supériorité de raison de leurs aînés, et se laissaient
+ramener par leurs conseils, quand il leur arrivait de devancer le moment
+d'une proposition, par excès d'impatience révolutionnaire. La pétition de
+Jacques Roux contre la constitution, rétractée par les cordeliers à la
+voix des jacobins, était une preuve de cette déférence.
+
+Telle était, depuis le 31 mai, la distribution des pouvoirs et des
+influences: on voyait à la fois un comité gouvernant, une commune occupée
+de règlemens municipaux, et des jacobins exerçant sur le gouvernement une
+censure continuelle et rigoureuse.
+
+Deux mois ne s'étaient pas écoulés sans que l'opinion s'exerçât sévèrement
+contre l'administration actuelle. Les esprits ne pouvaient pas s'arrêter
+au 31 mai; leur exigence devait aller au-delà, et il était naturel qu'ils
+demandassent toujours et plus d'énergie, et plus de célérité, et plus de
+résultats. Dans la réforme générale des comités, réclamée le 2 juin, on
+avait épargné le comité de salut public, rempli d'hommes laborieux,
+étrangers à tous les partis, et chargés de travaux qu'il était dangereux
+d'interrompre; mais on se souvenait qu'il avait hésité au 31 mai et au 2
+juin, qu'il avait voulu négocier avec les départemens, et leur envoyer des
+otages, et on ne tarda pas à le trouver insuffisant pour les
+circonstances. Institué dans le moment le plus difficile, on lui imputait
+des défaites qui étaient le malheur de notre situation et non sa faute.
+Centre de toutes les opérations, il était encombré d'affaires, et on lui
+reprochait de s'ensevelir dans les papiers, de s'absorber dans les
+détails, d'être en un mot usé et incapable. Établi cependant au moment de
+la défection de Dumouriez, lorsque toutes les armées étaient
+désorganisées, lorsque la Vendée se levait et que l'Espagne commençait la
+guerre, il avait réorganisé l'armée du Nord et celle du Rhin, et il avait
+créé celles des Pyrénées et de la Vendée, qui n'existaient pas, et
+approvisionné cent vingt-six places ou forts; et quoiqu'il restât encore
+beaucoup à faire pour mettre nos forces sur le pied nécessaire, c'était
+beaucoup d'avoir exécuté de pareils travaux en si peu de temps et à
+travers les obstacles de l'insurrection départementale. Mais la défiance
+publique exigeait toujours plus qu'on ne faisait, plus qu'on ne pouvait
+faire, et c'est en cela même qu'on provoquait une énergie si grande et
+proportionnée au danger. Pour augmenter la force du comité, et remonter
+son énergie révolutionnaire, on avait adjoint à ses membres Saint-Just,
+Jean-Bon-Saint-André et Couthon. Néanmoins, on n'était pas satisfait
+encore, et on disait que les derniers venus étaient excellens sans doute,
+mais que leur influence était neutralisée par les autres.
+
+L'opinion ne s'exerçait pas moins sévèrement contre les ministres. Celui
+de l'intérieur, Garat, d'abord assez bien vu à cause de sa neutralité
+entre les girondins et les jacobins, n'était plus qu'un modéré depuis le 2
+juin. Chargé de préparer un écrit pour éclairer les départemens sur les
+derniers événemens, il avait fait une longue dissertation, où il
+expliquait et compensait tous les torts avec une impartialité très
+philosophique sans doute, mais peu appropriée aux dispositions du moment.
+Robespierre, auquel il communiqua cet écrit beaucoup trop sage, le
+repoussa. Les jacobins en furent bientôt instruits, et ils reprochèrent à
+Garat de n'avoir rien fait pour combattre le poison répandu par Roland. Il
+en était de même du ministre de la marine, d'Albarade, qu'on accusait de
+laisser dans les états-majors des escadres tous les anciens aristocrates.
+Il est vrai en effet qu'il en avait conservé beaucoup, et les événemens de
+Toulon le prouvèrent bientôt; mais les épurations étaient plus difficiles
+dans les armées de mer que dans celles de terre, parce que les
+connaissances spéciales qu'exigé la marine ne permettaient pas de
+remplacer les vieux officiers par de nouveaux, et de faire, en six mois,
+d'un paysan un soldat, un sous-officier, un général. Le ministre de la
+guerre, Bouchotte, s'était seul conservé en faveur, parce que, à l'exemple
+de Pache, son prédécesseur, il avait livré ses bureaux aux jacobins et aux
+cordeliers, et avait calmé leur défiance en les appelant eux-mêmes dans
+son administration. Presque tous les généraux étaient accusés, et
+particulièrement les nobles; mais deux surtout étaient devenus
+l'épouvantail du jour: Custine au Nord, et Biron à l'Ouest. Marat, comme
+on l'a vu, les avait dénoncés quelques jours avant sa mort; et depuis
+cette accusation, tous les esprits se demandaient pourquoi Custine restait
+au camp de César sans débloquer Valenciennes? pourquoi Biron, inactif dans
+la Basse-Vendée, avait laissé prendre Saumur et assiéger Nantes?
+
+La même défiance régnait à l'intérieur: la calomnie errait sur toutes les
+têtes et s'égarait sur les meilleurs patriotes. Comme il n'y avait plus de
+côté droit auquel on pût tout attribuer, comme il n'y avait plus un
+Roland, un Brissot, un Guadet, à qui on pût, à chaque crainte, imputer une
+trahison, le reproche menaçait les républicains les plus décidés. Il
+régnait une fureur incroyable de soupçons et d'accusations. La vie
+révolutionnaire la plus longue et la mieux soutenue n'était plus une
+garantie, et on pouvait, en un jour, en une heure, être assimilé aux plus
+grands ennemis de la république. Les imaginations ne pouvaient pas se
+désenchanter si tôt de ce Danton, dont l'audace et l'éloquence avaient
+soutenu les courages, dans toutes les circonstances décisives; mais Danton
+portait dans la révolution la passion la plus violente pour le but, sans
+aucune haine contre les individus, et ce n'était pas assez. L'esprit d'une
+révolution se compose de passion pour le but, et de haine pour ceux qui
+font obstacle: Danton n'avait que l'un de ces deux sentimens. En fait de
+mesures révolutionnaires tendant à frapper les riches, à mettre en action
+les indifférens, et à développer les ressources de la nation, il n'avait
+rien ménagé, et avait imaginé les moyens les plus hardis et les plus
+violens; mais, tolérant et facile pour les individus, il ne voyait pas des
+ennemis dans tous; il y voyait des hommes divers de caractère, d'esprit,
+qu'il fallait ou gagner, ou accepter avec le degré de leur énergie. Il
+n'avait pas pris Dumouriez pour un perfide, mais pour un mécontent poussé
+à bout. Il n'avait pas vu dans les girondins les complices de Pitt, mais
+d'honnêtes gens incapables, et il aurait voulu qu'on les écartât sans les
+immoler. On disait même qu'il s'était offensé de la consigne donnée par
+Henriot le 2 juin. Il touchait la main à des généraux nobles, dînait avec
+des fournisseurs, s'entretenait familièrement avec les hommes de tous les
+partis, recherchait les plaisirs, et en avait beaucoup pris dans la
+Révolution. On savait tout cela, et on répandait sur son énergie et sa
+probité les bruits les plus équivoques. Un jour, on disait que Danton ne
+paraissait plus aux Jacobins; on parlait de sa paresse, de ses
+continuelles distractions, et on disait que la révolution n'avait pas été
+une carrière sans jouissances pour lui. Un autre jour, un jacobin disait à
+la tribune: «Danton m'a quitté pour aller toucher la main à un général.»
+Quelquefois on se plaignait des individus qu'il avait recommandés aux
+ministres. N'osant pas toujours l'attaquer lui-même, on attaquait ses
+amis. Le boucher Legendre, son collègue dans la députation de Paris, son
+lieutenant dans les rues et les faubourgs, et l'imitateur de son éloquence
+brute et sauvage, était traité de modéré par Hébert et les autres
+turbulens des Cordeliers. «Moi un modéré! s'écriait Legendre aux Jacobins,
+quand je me fais quelquefois des reproches d'exagération; quand on écrit
+de Bordeaux que j'ai assommé Guadet; quand on met dans tous les journaux
+que j'ai saisi Lanjuinais au collet, et que je l'ai traîné sur le pavé!»
+On traitait encore de modéré un autre ami de Danton patriote aussi connu
+et aussi éprouvé, Camille Desmoulins, l'écrivain à la fois le plus naïf,
+le plus comique et le plus éloquent de la révolution. Camille connaissait
+beaucoup le général Dillon, qui, placé par Dumouriez au poste des Islettes
+dans l'Argonne, y avait déployé tant de fermeté et de bravoure. Camille
+s'était convaincu par lui-même que Dillon n'était qu'un brave homme, sans
+opinion politique, mais doué d'un grand instinct guerrier, et ne demandant
+qu'à servir la république. Tout à coup, par l'effet de cette incroyable
+défiance qui régnait, on répand que Dillon va se mettre à la tête d'une
+conspiration pour rétablir Louis XVII sur le trône. Le comité de salut
+public le fait aussitôt arrêter. Camille, qui s'était convaincu par ses
+yeux qu'un tel bruit n'était qu'une fable, veut défendre Dillon devant la
+convention. Alors de toutes parts on lui dit: «Vous dînez avec les
+aristocrates.» Billaud-Varennes, en lui coupant la parole, s'écrie: «Qu'on
+ne laisse pas Camille se déshonorer.--On me coupe la parole, répond alors
+Camille, eh bien! à moi mon écritoire!» Et il écrit aussitôt un pamphlet
+intitulé _Lettre à Dillon_, plein de grâce et de raison, où il frappe dans
+tous les sens et sur toutes les têtes. Il dit au comité de salut public:
+«Vous avez usurpé tous les pouvoirs, amené toutes les affaires à vous, et
+vous n'en terminez aucune. Vous étiez trois chargés de la guerre; l'un est
+absent, l'autre malade, et le troisième n'y entend rien; vous laissez à la
+tête de nos armées les Custine, les Biron, les Menou, les Berthier, tous
+aristocrates, ou fayettistes, ou incapables.» Il dit à Cambon: «Je
+n'entends rien à ton système de finances, mais ton papier ressemble fort à
+celui de Law, et court aussi vite de mains en mains.» Il dit à
+Billaud-Varennes: «Tu en veux à Arthur Dillon, parce qu'étant commissaire
+à son armée, il te mena au feu;» à Saint-Just: «Tu te respectes, et portes
+ta tête comme un _Saint-Sacrement_;» à Bréard, à Delmas, à Barrère et
+autres: «Vous avez voulu donner votre démission le 2 juin, parce que vous
+ne pouviez pas considérer cette révolution de sang-froid, tant elle vous
+paraissait affreuse.» Il ajoute que Dillon n'est ni républicain, ni
+fédéraliste, ni aristocrate, qu'il est soldat, et qu'il ne demande qu'à
+servir; qu'il vaut en patriotisme le comité de salut public et tous les
+états-majors conservés à la tête des armées; que du moins il est grand
+militaire, qu'on est trop heureux d'en pouvoir conserver quelques-uns, et
+qu'il ne faut pas s'imaginer que tout sergent puisse être général.
+«Depuis, ajoute-t-il, qu'un officier inconnu, Dumouriez, a vaincu malgré
+lui à Jemmapes, et a pris possession de toute la Belgique et de Breda,
+comme un maréchal-des-logis _avec de la craie_, les succès de la
+république nous ont donné la même ivresse que les succès de son règne
+donnèrent à Louis XIV. Il prenait ses généraux dans son anti-chambre,
+et nous croyons pouvoir prendre les nôtres dans les rues; nous sommes même
+allés jusqu'à dire que nous avions trois millions de généraux.»
+
+On voit, à ce langage, à ces attaques croisées, que la confusion régnait
+dans la Montagne. Cette situation est ordinairement celle de tout parti
+qui vient de vaincre, qui va se diviser, mais dont les fractions ne sont
+pas encore clairement détachées. Il ne s'était pas formé encore de nouveau
+parti dans le parti vainqueur. L'accusation de modéré ou d'exagéré planait
+sur toutes les têtes, sans se fixer positivement sur aucune. Au milieu de
+ce désordre d'opinions, une réputation restait toujours inaccessible aux
+attaques, c'était celle de Robespierre. Il n'avait certainement jamais eu
+de l'indulgence pour les individus; il n'avait aimé aucun proscrit, ni
+frayé avec aucun général, avec aucun financier ou député. On ne pouvait
+l'accuser d'avoir pris aucun plaisir dans la révolution, car il vivait
+obscurément chez un menuisier, et entretenait, dit-on, avec une de ses
+filles un commerce tout à fait ignoré. Sévère, réservé, intègre, il était
+et passait pour incorruptible. On ne pouvait lui reprocher que l'orgueil,
+espèce de vice qui ne souille pas comme la corruption, mais qui fait de
+grands maux dans les discordes civiles, et qui devient terrible chez les
+hommes austères, chez les dévots religieux ou politiques, parce qu'étant
+leur seule passion, ils la satisfont sans distraction et sans pitié.
+
+Robespierre était le seul individu qui pût réprimer certains mouvemens
+d'impatience révolutionnaire, sans qu'on imputât sa modération à des
+liaisons de plaisir ou d'intérêt. Sa résistance, quand il en opposait,
+n'était jamais attribuée qu'à de la raison. Il sentait cette position, et
+il commença alors, pour la première fois, à se faire un système.
+Jusque-là, tout entier à sa haine, il n'avait songé qu'à pousser la
+révolution sur les girondins; maintenant, voyant, dans un nouveau
+débordement des esprits, un danger pour les patriotes, il pensa qu'il
+fallait maintenir le respect pour la convention et le comité de salut
+public, parce que toute l'autorité résidait en eux, et ne pouvait passer
+en d'autres mains sans une confusion épouvantable.
+
+D'ailleurs il était dans cette convention, il ne pouvait manquer d'être
+bientôt dans le comité de salut public, et, en les défendant, il soutenait
+à la fois une autorité indispensable, et une autorité dont il allait faire
+partie. Comme toute opinion se formait d'abord aux Jacobins, il songea à
+s'en emparer toujours davantage, à les rattacher autour de la convention
+et des comités, sauf à les déchaîner ensuite s'il le jugeait nécessaire.
+Toujours assidu, mais assidu chez eux seuls, il les flattait de sa
+présence; ne prenant plus que rarement la parole à la convention, où,
+comme nous l'avons dit, on ne parlait presque plus, il se faisait souvent
+entendre à leur tribune, et ne laissait jamais passer une proposition
+importante sans la discuter, la modifier ou la repousser. En cela, sa
+conduite était bien mieux calculée que celle de Danton. Rien ne blesse les
+hommes et ne favorise les bruits équivoques comme l'absence. Danton,
+négligent comme un génie ardent et passionné, était trop peu chez les
+jacobins. Quand il reparaissait, il était réduit à se justifier, à assurer
+qu'il serait toujours bon patriote, à dire que «si quelquefois il usait de
+certains ménagemens pour ramener des esprits faibles, mais excellens, on
+pouvait être assuré que son énergie n'en était pas diminuée; qu'il
+veillait toujours avec la même ardeur aux intérêts de la république, et
+qu'elle serait victorieuse.» Vaines et dangereuses excuses! Dès qu'on
+s'explique, dès qu'on se justifie, on est dominé par ceux auxquels on
+s'adresse. Robespierre, au contraire, toujours présent, toujours prêt à
+écarter les insinuations, n'était jamais réduit à se justifier, il prenait
+au contraire le ton accusateur; il gourmandait ses fidèles jacobins et il
+avait justement saisi le point où la passion qu'on inspire, étant bien
+prononcée, on ne fait que l'augmenter par des rigueurs.
+
+On a vu de quelle manière il traita Jacques Roux, qui avait proposé une
+pétition contre l'acte constitutionnel; il en faisait de même dans toutes
+les circonstances où il s'agissait de la convention. Cette assemblée était
+épurée, disait-il; elle ne méritait que des respects; quiconque l'accusait
+était un mauvais citoyen. Le comité de salut public n'avait sans doute pas
+fait tout ce qu'il devait faire (car tout en les défendant, Robespierre ne
+manquait pas de censurer ceux qu'il défendait); mais ce comité était dans
+une meilleure voie; l'attaquer, c'était détruire le centre nécessaire de
+toutes les autorités, affaiblir l'énergie du gouvernement, et compromettre
+la république. Quand on voulait fatiguer le comité ou la convention de
+pétitions trop répétées, il s'y opposait en disant qu'on usait l'influence
+des jacobins, et qu'on faisait perdre le temps aux dépositaires du
+pouvoir. Un jour, on voulait que les séances du comité fussent publiques;
+il s'emporta contre cette proposition; il dit qu'il y avait des ennemis
+cachés, qui, sous le masque du patriotisme, faisaient les propositions les
+plus incendiaires, et il commença à soutenir que l'étranger payait deux
+espèces de conspirateurs en France; les exagérés, qui poussaient tout au
+désordre, et les modérés, qui voulaient tout paralyser par la mollesse.
+
+Le comité de salut public avait été prorogé trois fois; le 10 juillet, il
+devait être prorogé une quatrième, ou renouvelé. Le 8, grande séance aux
+Jacobins. De toutes parts, on dit que les membres du comité doivent être
+changés, et qu'il ne faut pas les proroger de nouveau, comme on l'a fait
+trois mois de suite. «Sans doute, dit Bourdon, le comité a de bonnes
+intentions; je ne veux pas l'inculper; mais un malheur attaché à l'espèce
+humaine est de n'avoir d'énergie que quelques jours seulement. Les membres
+actuels du comité ont déjà passé cette époque; ils sont usés:
+changeons-les. Il nous faut aujourd'hui des hommes révolutionnaires, des
+hommes à qui nous puissions confier le sort de la république, et qui nous
+en répondent corps pour corps.»
+
+L'ardent Chabot succède à Bourdon. «Le comité, dit-il, doit être
+renouvelé, et il ne faut pas souffrir une nouvelle prorogation. Lui
+adjoindre quelques membres de plus, reconnus bons patriotes,
+ne suffirait pas, car on en a la preuve dans ce qui est arrivé. Couthon,
+Saint-Just, Jean-Bon-Saint-André, adjoints récemment, sont annulés par
+leurs collègues. Il ne faut pas non plus qu'on renouvelle le comité au
+scrutin secret, car le nouveau ne vaudrait pas mieux que l'ancien, qui ne
+vaut rien du tout. J'ai entendu Mathieu, poursuit Chabot, tenir les
+discours les plus inciviques à la société des femmes révolutionnaires.
+Ramel a écrit à Toulouse que les propriétaires pouvaient seuls sauver la
+chose publique, et qu'il fallait se garder de remettre les armes aux mains
+des sans-culottes. Cambon est un fou qui voit tous les objets trop gros;
+et s'en effraie cent pas à l'avance. Guyton-Morveau est un honnête homme,
+un quaker qui tremble toujours. Delmas, qui avait la partie des
+nominations, n'a fait que de mauvais choix, et a rempli l'armée de
+contre-révolutionnaires; enfin ce comité était l'ami de Lebrun, et il est
+ennemi de Bouchotte.»
+
+Robespierre s'empresse de répondre à Chabot. «A chaque phrase, à chaque
+mot, dit-il, du discours de Chabot, je sens respirer le patriotisme le
+plus pur; mais j'y vois aussi le patriotisme trop exalté qui s'indigne que
+tout ne tourne pas au gré de ses désirs, qui s'irrite de ce que le comité
+de salut public n'est pas parvenu dans ses opérations à une perfection
+impossible, et que Chabot ne trouvera nulle part.
+
+«Je le crois comme lui, ce comité n'est pas composé d'hommes également
+éclairés, également vertueux; mais quel corps trouvera-t-il composé de
+cette manière? Empêchera-t-il les hommes d'être sujets à l'erreur?
+N'a-t-il pas vu la convention, depuis qu'elle a vomi de son sein les
+traîtres qui la déshonoraient, reprendre une nouvelle énergie, une
+grandeur qui lui avait été étrangère jusqu'à ce jour, un caractère plus
+auguste dans sa représentation? Cet exemple ne suffit-il pas pour prouver
+qu'il n'est pas toujours nécessaire de détruire, et qu'il est plus prudent
+quelquefois de s'en tenir à réformer?
+
+«Oui, sans doute, il est dans le comité de salut public des hommes
+capables de remonter la machine et de donner une nouvelle force à ses
+moyens. Il ne faut que les y encourager. Qui oubliera les services que ce
+comité a rendus à la chose publique, les nombreux complots qu'il a
+découverts, les heureux aperçus que nous lui devons, les vues sages et
+profondes qu'il nous a développées!
+
+«L'assemblée n'a point créé un comité de salut public pour l'influencer
+elle-même, ni pour diriger ses décrets; mais ce comité lui a été utile
+pour démêler, dans les mesures proposées, ce qui était bon d'avec ce qui,
+présenté sous une forme séduisante, pouvait entraîner les conséquences les
+plus dangereuses; mais il a donné les premières impulsions à plusieurs
+déterminations essentielles qui ont sauvé peut-être la patrie; mais il lui
+a sauvé les inconvéniens d'un travail pénible, souvent infructueux, en lui
+présentant les résultats, déjà heureusement trouvés, d'un travail quelle
+ne connaissait qu'à peine, et qui ne lui était pas assez familier.
+
+«Tout cela suffit pour prouver que le comité de salut public n'a pas été
+d'un si petit secours qu'on voudrait avoir l'air de le croire. Il a fait
+des fautes sans doute; est-ce à moi de les dissimuler? Pencherais-je vers
+l'indulgence, moi qui crois qu'on n'a point assez fait pour la patrie
+quand on n'a pas tout fait? Oui, il a fait des fautes, et je veux les lui
+reprocher avec vous; mais il serait impolitique en ce moment d'appeler la
+défaveur du peuple sur un comité qui a besoin d'être investi de toute sa
+confiance, qui est chargé de grands intérêts, et dont la patrie attend de
+grands secours; et quoiqu'il n'ait pas l'agrément des citoyennes
+républicaines révolutionnaires, je ne le crois pas moins propre à ses
+importantes opérations.»
+
+Toute discussion fut fermée après les réflexions de Robespierre. Le
+surlendemain, le comité fut renouvelé et réduit à neuf individus, comme
+dans l'origine. Ses nouveaux membres étaient Barrère, Jean-Bon-Saint-André,
+Gasparin, Couthon, Hérault-Séchelles, Saint-Just, Thuriot, Robert Lindet,
+Prieur de la Marne. Tous les membres accusés de faiblesse étaient congédiés,
+excepté Barrère, à qui sa grande facilité à rédiger des rapports, et à se
+plier aux circonstances, avait fait pardonner le passé. Robespierre n'y
+était pas encore, mais avec quelques jours de plus, avec un peu plus de
+danger sur les frontières, et de terreur dans la convention, il allait y
+arriver.
+
+Robespierre eut encore plusieurs autres occasions d'employer sa nouvelle
+politique. La marine commençant à donner des inquiétudes, on ne cessait
+de se plaindre du ministre d'Albarade, de son prédécesseur Monge, de
+l'état déplorable de nos escadres, qui, revenues de Sardaigne dans les
+chantiers de Toulon, ne se réparaient pas, et qui étaient commandées par
+de vieux officiers presque tous aristocrates. On se plaignait même de
+quelques individus nouvellement agrégés au bureau de la marine. On
+accusait beaucoup entre autres un nommé Peyron, envoyé pour réorganiser
+l'armée à Toulon. Il n'avait pas fait, disait-on, ce qu'il aurait dû
+faire: on en rendait le ministre responsable, et le ministre rejetait la
+responsabilité sur un grand patriote, qui lui avait recommandé Peyron. On
+désignait avec affectation ce patriote célèbre sans oser le nommer. «Son
+nom! s'écrient plusieurs voix.--Eh bien! reprend le dénonciateur, ce
+patriote célèbre, c'est Danton!» A ces mots, des murmures éclatent.
+Robespierre accourt: «Je demande, dit-il, que la farce cesse et que la
+séance commence.... On accuse d'Albarade; je ne le connais que par la voix
+publique, qui le proclame un ministre patriote; mais que lui reproche-t-on
+ici? une erreur. Quel homme n'en est pas capable? Un choix qu'il a fait
+n'a pas répondu à l'attente générale! Bouchotte et Pache aussi ont fait
+des choix défectueux, et cependant ce sont deux vrais républicains, deux
+sincères amis de la patrie. Un homme est en place, il suffit, on le
+calomnie. Eh! quand cesserons-nous d'ajouter foi aux contes ridicules ou
+perfides dont on nous accable de toutes parts?
+
+«Je me suis aperçu qu'on avait joint à cette dénonciation assez générale
+du ministre une dénonciation particulière contre Danton. Serait-ce lui
+qu'on voudrait nous rendre suspect? Mais si, au lieu de décourager les
+patriotes en leur cherchant avec tant de soin des crimes où il existe à
+peine une erreur légère, on s'occupait un peu des moyens de leur faciliter
+leurs opérations, de rendre leur travail plus clair et moins épineux, cela
+serait plus honnête, et la patrie en profiterait. On a dénoncé Bouchotte,
+on a dénoncé Pache, car il était écrit que les meilleurs patriotes
+seraient dénoncés. Il est bien temps de mettre fin à ces scènes ridicules
+et affligeantes; je voudrais que la société des jacobins s'en tînt à une
+série de matières qu'elle traiterait avec fruit; qu'elle restreignît le
+grand nombre de celles qui s'agitent dans son sein, et qui, pour la
+plupart, sont aussi futiles que dangereuses.»
+
+Ainsi, Robespierre, voyant le danger d'un nouveau débordement des esprits,
+qui aurait anéanti tout gouvernement, s'efforçait de rattacher les
+jacobins autour de la convention, des comités et des vieux patriotes. Tout
+était profit pour lui dans cette politique louable et utile. En préparant
+la puissance des comités, il préparait la sienne propre; en défendant les
+patriotes de même date et de même énergie que lui, il se garantissait, et
+empêchait l'opinion de faire des victimes à ses côtés; il plaçait fort
+au-dessous de lui ceux dont il devenait le protecteur; enfin il se
+faisait, par sa sévérité même, adorer des jacobins, et se donnait une
+haute réputation de sagesse. En cela, Robespierre ne mettait d'autre
+ambition que celle de tous les chefs révolutionnaires, qui jusque-là
+avaient voulu arrêter la révolution au point où ils s'arrêtaient
+eux-mêmes; et cette politique, qui les avait tous dépopularisés, ne devait
+pas le dépopulariser lui, parce que la révolution approchait du terme de
+ses dangers et de ses excès.
+
+Les députés détenus avaient été mis en accusation immédiatement après la
+mort de Marat, et on préparait leur jugement. On disait déjà qu'il fallait
+faire tomber les têtes des Bourbons qui restaient encore, quoique ces
+têtes fussent celles de deux femmes, l'une épouse, l'autre soeur du
+dernier roi; et celle de ce duc d'Orléans, si fidèle à la révolution, et
+aujourd'hui prisonnier à Marseille, pour prix de ses services.
+
+On avait ordonné une fête pour l'acceptation de la constitution. Toutes
+les assemblées primaires devaient envoyer des députés qui viendraient
+exprimer leur voeu, et se réuniraient au champ de la fédération dans une
+fête solennelle. La date n'en était plus fixée au 14 juillet, mais au 10
+août, car la prise des Tuileries avait amené la république, tandis que la
+prise de la Bastille, laissant subsister la monarchie, n'avait aboli que
+la féodalité. Aussi les républicains et les royalistes constitutionnels
+se distinguaient-ils, en ce que les uns célébraient le 10 août, et les
+autres le 14 juillet.
+
+Le fédéralisme expirait, et l'acceptation de la constitution était
+générale. Bordeaux gardait toujours la plus grande réserve, ne faisait
+aucun acte décisif ni de soumission ni d'hostilité, mais acceptait la
+constitution. Lyon poursuivait les procédures évoquées au tribunal
+révolutionnaire; mais, rebelle en ce point seul, il se soumettait quant
+aux autres, et adhérait aussi à la constitution. Marseille seule refusait
+son adhésion. Mais sa petite armée, déjà séparée de celle du Languedoc,
+venait, dans les derniers jours de juillet, d'être chassée d'Avignon, et
+de repasser la Durance. Ainsi le fédéralisme était vaincu, et la
+constitution triomphante. Mais le danger s'aggravait sur les frontières;
+il devenait imminent dans la Vendée, sur le Rhin et dans le Nord: de
+nouvelles victoires dédommageaient les Vendéens de leur échec devant
+Nantes; et Mayence, Valenciennes, étaient pressées plus vivement que
+jamais par l'ennemi.
+
+Nous avons interrompu notre récit des événemens militaires au moment où
+les Vendéens, repoussés de Nantes, rentrèrent dans leur pays, et nous
+avons vu Biron arriver à Angers, après la délivrance de Nantes, et
+convenir d'un plan avec le général Canclaux. Pendant ce temps, Westermann
+s'était rendu à Niort avec la légion germanique, et avait obtenu de Biron
+la permission de s'avancer dans l'intérieur du pays. Westermann était ce
+même Alsacien qui s'était distingué au 10 août, et avait décidé le succès
+de cette journée; qui, ensuite, avait servi glorieusement sous Dumouriez,
+s'était lié avec lui et avec Danton, et fut enfin dénoncé par Marat, qu'il
+avait bâtonné, dit-on, pour diverses injures. Il était du nombre de ces
+patriotes dont on reconnaissait les grands services, mais auxquels on
+commençait à reprocher les plaisirs qu'ils avaient pris dans la
+révolution, et dont on se dégoûtait déjà, parce qu'ils exigeaient de la
+discipline dans les armées, des connaissances dans les officiers, et ne
+voulaient pas exclure tout général noble, ni qualifier de traître tout
+général battu. Westermann avait formé une légion dite _germanique_, de
+quatre ou cinq mille hommes, renfermant infanterie, cavalerie et
+artillerie. A la tête de cette petite armée, dont il s'était rendu maître,
+et où il maintenait une discipline sévère, il avait déployé la plus grande
+audace et fait des exploits brillans. Transporté dans la Vendée avec sa
+légion, il l'avait réorganisée de nouveau, et en avait chassé les lâches
+qui étaient allés le dénoncer. Il témoignait un mépris très haut pour ces
+bataillons informes qui pillaient et désolaient le pays; il affichait les
+mêmes sentimens que Biron, et était rangé avec lui parmi les aristocrates
+militaires. Le ministre de la guerre Bouchotte avait, comme on l'a vu,
+répandu ses agens jacobins et cordeliers dans la Vendée. Là, ils
+rivalisaient avec les représentans et les généraux, autorisaient les
+pillages et les vexations sous le titre de réquisitions de guerre, et
+l'indiscipline sous prétexte de défendre le soldat contre le despotisme
+des officiers. Le premier commis de la guerre, sous Bouchotte, était
+Vincent, jeune cordelier frénétique, l'esprit le plus dangereux et le plus
+turbulent de cette époque; il gouvernait Bouchotte, faisait tous les
+choix, et poursuivait les généraux avec une rigueur extrême. Ronsin, cet
+ordonnateur envoyé à Dumouriez, lorsque ses marchés furent annulés,
+était l'ami de Vincent et de Bouchotte, et le chef de leurs agens dans la
+Vendée, sous le titre d'adjoint-ministre. Sous lui se trouvaient les
+nommés Momoro, imprimeur, Grammont, comédien, et plusieurs autres qui
+agissaient dans le même sens et avec la même violence. Westermann, déjà
+peu d'accord avec eux, se les aliéna tout à fait par un acte d'énergie. Le
+nommé Rossignol, ancien ouvrier orfèvre, qui s'était fait remarquer au 20
+juin et au 10 août, et qui commandait l'un des bataillons de la formation
+d'Orléans, était du nombre de ces nouveaux officiers favorisés par le
+ministère cordelier. Étant un jour à boire avec des soldats de Westermann,
+il disait que les soldats ne devaient pas être les esclaves des officiers,
+que Biron était un _ci-devant_, un traître, et que l'on devait chasser les
+bourgeois des maisons pour y loger les troupes. Westermann le fit arrêter,
+et le livra aux tribunaux militaires. Ronsin se hâta de le réclamer, et
+envoya tout de suite à Paris une dénonciation contre Westermann.
+
+Westermann, sans s'inquiéter de cet événement, se mit en marche avec sa
+légion pour pénétrer jusqu'au coeur même de la Vendée. Partant du côté
+oppose à la Loire, c'est-à-dire du midi du théâtre de la guerre, il
+s'empara d'abord de Parthenay, puis entra dans Amaillou, et mit le feu
+dans ce dernier bourg, pour user de représailles envers M. de Lescure.
+Celui-ci, en effet, en entrant à Parthenay, avait exercé des rigueurs
+contre les habitans, qui étaient accusés d'esprit révolutionnaire.
+Westermann fit enlever tous les habitans d'Amaillou, et les envoya à ceux
+de Parthenay, comme dédommagement; il brûla ensuite le château de Clisson,
+appartenant à Lescure, et répandit partout la terreur par sa marche rapide
+et le bruit exagéré de ses exécutions militaires. Westermann n'était pas
+cruel, mais il commença ces désastreuses représailles qui ruinèrent les
+pays neutres, accusés par chaque parti d'avoir favorisé le parti
+contraire. Tout avait fui jusqu'à Châtillon, où s'étaient réunies les
+familles des chefs vendéens et les débris de leurs armées. Le 3 juillet,
+Westermann, ne craignant pas de se hasarder au centre du pays insurgé,
+entra dans Châtillon, et en chassa le conseil supérieur et l'état-major,
+qui y siégeaient comme dans leur capitale. Le bruit de cet exploit
+audacieux se répandit au loin; mais la position de Westermann était
+hasardée. Les chefs vendéens s'étaient repliés, avaient sonné le tocsin,
+rassemblé une armée considérable, et se disposaient à surprendre
+Westermann du côté où il s'y attendait le moins. Il avait placé sur un
+moulin et hors de Châtillon un poste qui commandait tous les environs. Les
+Vendéens, s'avançant à la dérobée, suivant leur tactique ordinaire,
+entourent ce poste et se mettent à l'assaillir de toutes parts.
+Westermann, averti un peu tard, s'empresse de le faire soutenir, mais les
+détachemens qu'il envoie sont repoussés et ramenés dans Châtillon.
+L'alarme se répand alors dans l'armée républicaine; elle abandonne
+Châtillon en désordre; et Westermann lui-même, après avoir fait des
+prodiges de bravoure, est emporté dans la fuite, et obligé de se sauver à
+la hâte, en laissant derrière lui un grand nombre d'hommes morts ou
+prisonniers. Cet échec causa autant de découragement dans les esprits, que
+la témérité et le succès de l'expédition avaient causé de présomption et
+d'espérance.
+
+Pendant que ces choses se passaient à Châtillon, Biron venait de convenir
+d'un plan avec Canclaux. Ils devaient descendre tous deux jusqu'à Nantes,
+balayer la rive gauche de la Loire, tourner ensuite vers Machecoul, donner
+la main à Boulard, qui partirait des Sables, et, après avoir ainsi séparé
+les Vendéens de la mer, marcher vers la Haute-Vendée pour soumettre tout
+le pays. Les représentans ne voulurent pas de ce plan; ils prétendirent
+qu'il fallait partir du point même où l'on était, pour pénétrer dans le
+pays, marcher en conséquence sur les ponts de Cé avec les troupes réunies
+à Angers, et se faire appuyer vis-à-vis par une colonne qui s'avancerait
+de Niort. Biron, se voyant contrarié, donna sa démission. Mais, dans ce
+moment même, on apprit la déroute de Châtillon, et on imputa tout à Biron.
+On lui reprocha d'avoir laissé assiéger Nantes, et de n'avoir pas secondé
+Westermann. Sur la dénonciation de Ronsin et de ses agens, il fut mandé à
+la barre: Westermann fut mis en jugement, et Rossignol élargi
+sur-le-champ. Tel était le sort des généraux dans la Vendée au milieu des
+agens jacobins.
+
+Le général Labarolière prit le commandement des troupes laissées à Angers
+par Biron, et se disposa, selon le voeu des représentans, à s'avancer dans
+le pays par les ponts de Cé. Après avoir laissé quatorze cents hommes à
+Saumur, et quinze cents aux ponts de Cé, il se porta vers Brissac, où il
+plaça un poste pour assurer ses communications. Cette armée indisciplinée
+commit les plus affreuses dévastations sur un pays dévoué à la république.
+Le 15 juillet, elle fut attaquée au camp de Fline par vingt mille
+Vendéens. L'avant-garde, composée de troupes régulières, résista avec
+vigueur. Cependant le corps de bataille allait céder, lorsque les
+Vendéens, plus prompts à lâcher le pied, se retirèrent en désordre. Les
+nouveaux bataillons montrèrent alors un peu plus d'ardeur; et, pour les
+encourager, on leur donna des éloges qui n'étaient mérités que par
+l'avant-garde. Le 17, on s'avança près de Vihiers; et une nouvelle
+attaque, reçue et soutenue avec la même vigueur par l'avant-garde, avec la
+même hésitation par la masse de l'armée, fut repoussée de nouveau. On
+arriva dans le jour à Vihiers même. Plusieurs généraux, pensant que ces
+bataillons d'Orléans étaient trop mal organisés pour tenir la campagne, et
+qu'on ne pouvait pas avec une telle armée rester au milieu du pays,
+étaient d'avis de se retirer. Labarolière décida qu'il fallait attendre à
+Vihiers, et se défendre si on y était attaqué. Le 18, à une heure après
+midi, les Vendéens se présentent; l'avant-garde républicaine se conduit
+avec la même valeur; mais le reste de l'armée chancelle à la vue de
+l'ennemi, et se replie malgré les efforts des généraux. Les bataillons de
+Paris, aimant mieux crier à la trahison que se battre, se retirent en
+désordre. La confusion devient générale. Santerre, qui s'était jeté dans
+la mêlée avec le plus grand courage, manque d'être pris. Le représentant
+Bourbotte court le même danger; et l'armée fuit si vite, qu'elle est en
+quelques heures à Saumur. La division de Niort, qui allait se mettre en
+mouvement, s'arrêta; et le 20, il fut décidé qu'elle attendrait la
+réorganisation de la colonne de Saumur. Comme il fallait que quelqu'un
+répondît de la défaite, Ronsin et ses agens dénoncèrent le chef
+d'état-major Berthier et le général Menou, qui passaient tous deux pour
+être aristocrates, parce qu'ils recommandaient la discipline. Berthier et
+Menou furent aussitôt mandés à Paris, comme l'avaient été Biron et
+Westermann.
+
+Tel avait été jusqu'à cette époque l'état de cette guerre. Les Vendéens se
+levant tout à coup en avril et en mai, avaient pris Thouars, Loudun, Doué,
+Saumur, grâce à la mauvaise qualité des troupes composées de nouvelles
+recrues. Descendus jusqu'à Nantes en juin, ils avaient été repoussés de
+Nantes par Canclaux, des Sables par Boulard, deux généraux qui avaient su
+introduire parmi leurs soldats l'ordre et la discipline. Westermann,
+agissant avec audace, et ayant quelques bonnes troupes, avait pénétré
+jusqu'à Châtillon vers les premiers jours de juin; mais, trahi par les
+habitans, surpris par les insurgés, il avait essuyé une déroute; enfin la
+colonne de Tours, voulant s'avancer dans le pays avec les bataillons
+d'Orléans, avait éprouvé le sort ordinaire aux armées désorganisées. A la
+fin de juillet, les Vendéens dominaient donc dans toute l'étendue de leur
+territoire. Quant au brave et malheureux Biron, accusé de n'être pas à
+Nantes, tandis qu'il visitait la Basse-Vendée, de n'être pas auprès de
+Westermann, tandis qu'il arrêtait un plan avec Canclaux, contrarié,
+interrompu dans toutes ses opérations, il venait d'être enlevé à l'armée
+sans avoir eu le temps d'agir, et il n'y avait paru que pour y être
+continuellement accusé. Canclaux restait à Nantes; mais le brave Boulard
+ne commandait plus aux Sables, et les deux bataillons de la Gironde
+venaient de se retirer. Tel est donc le tableau de la Vendée en juillet:
+déroute de toutes les colonnes dans le haut pays; plaintes, dénonciations
+des agens ministériels contre les généraux prétendus aristocrates, et
+plaintes des généraux contre les désorganisateurs envoyés par le ministère
+et les jacobins.
+
+A l'Est et au Nord, les sièges de Mayence et de Valenciennes faisaient des
+progrès alarmans.
+
+Mayence, placée sur la rive gauche du Rhin, du côté de la France, et
+vis-à-vis l'embouchure du Mein, forme un grand arc de cercle dont le Rhin
+peut être considéré comme la corde. Un faubourg considérable, celui de
+Cassel, jeté sur l'autre rive, communique avec la place par un pont de
+bateaux. L'île de Petersau, située au-dessous de Mayence, remonte dans le
+fleuve, et sa pointe s'avance assez haut pour battre le pont de bateaux,
+et prendre les défenses de la place à revers. Du côté du fleuve, Mayence
+n'est protégée que par une muraille en briques; mais du côté de la terre,
+elle est extrêmement fortifiée. En partant de la rive, à la hauteur de la
+pointe de Petersau, elle est défendue par une enceinte et par un fossé,
+dans lequel le ruisseau de Zalbach coule pour se rendre dans le Rhin. A
+l'extrémité de ce fossé, le fort de Haupstein prend le fossé en long, et
+joint la protection de ses feux à celle des eaux. A partir de ce point,
+l'enceinte continue et va rejoindre le cours supérieur du Rhin; mais le
+fossé se trouve interrompu, et il est remplacé par une double enceinte
+parallèle à la première. Ainsi, de ce côté, deux rangs de murailles
+exigent un double siège. La citadelle, liée à la double enceinte, vient
+encore en augmenter la force.
+
+Telle était Mayence en 1793, avant même que les fortifications en eussent
+été perfectionnées. La garnison s'élevait à vingt mille hommes, parce que
+le général Schaal, qui devait se retirer avec une division, avait été
+rejeté dans la place et n'avait pu rejoindre l'armée de Custine. Les
+vivres n'étaient pas proportionnés à cette garnison. Dans l'incertitude de
+savoir si on garderait ou non Mayence, on s'était peu hâté de
+l'approvisionner. Custine en avait enfin donné l'ordre. Les juifs
+s'étaient présentés, mais ils offraient un marché astucieux; ils voulaient
+que tous les convois arrêtés en route par l'ennemi leur fussent payés.
+Rewbell et Merlin refusèrent ce marché, de crainte que les juifs ne
+fissent eux-mêmes enlever les convois. Néanmoins les grains ne manquaient
+pas; mais on prévoyait que si les moulins placés sur le fleuve étaient
+détruits, la mouture deviendrait impossible. La viande était en petite
+quantité, et les fourrages surtout étaient absolument insuffisans pour les
+trois mille chevaux de la garnison. L'artillerie se composait de cent
+trente pièces en bronze, et de soixante en fer, qu'on avait trouvées, et
+qui étaient fort mauvaises; les Français en avaient apporté quatre-vingts
+en bon état. Les pièces de rempart existaient donc en assez grand nombre,
+mais la poudre n'était pas en quantité suffisante. Le savant et héroïque
+Meunier, qui avait exécuté les travaux de Cherbourg, fut chargé de
+défendre Cassel et les postes de la rive droite; Doyré dirigeait les
+travaux dans le corps de la place; Aubert-Dubayet et Kléber commandaient
+les troupes; les représentans Merlin et Rewbell. animaient la garnison de
+leur présence. Elle campait dans l'intervalle des deux enceintes, et
+occupait au loin des postes très avancés. Elle était animée du meilleur
+esprit, avait grande confiance dans la place, dans ses chefs, dans ses
+forces; et de plus, elle savait qu'elle avait à défendre un point très
+important pour le salut de la France.
+
+Le général Schoenfeld, campé sur la rive droite, cernait Cassel avec dix
+mille Hessois: Les Autrichiens et les Prussiens réunis faisaient la grande
+attaque de Mayence. Les Autrichiens occupaient la droite des assiégeans.
+En face de la double enceinte, les Prussiens formaient le centre de
+Marienbourg; là, se trouvait le quartier-général du roi de Prusse. La
+gauche, composée encore de Prussiens, campait en face du Haupstein, et du
+fossé inondé par les eaux du ruisseau de Zalbach. Cinquante mille hommes à
+peu près composaient cette armée de siège. Le vieux Kalkreuth la
+dirigeait. Brunswick commandait le corps d'observation du côté des Vosges,
+où il s'entendait avec Wurmser pour protéger cette grande opération. La
+grosse artillerie de siège manquant, on négocia avec les états de
+Hollande, qui vidèrent encore une partie de leurs arsenaux pour aider les
+progrès de leurs voisins les plus redoutables.
+
+L'investissement commença en avril. En attendant les convois d'artillerie,
+l'offensive appartint à la garnison, qui ne cessa de faire les sorties les
+plus vigoureuses. Le 11 avril, et quelques jours après l'investissement,
+nos généraux résolurent d'essayer une surprise contre les dix mille
+Hessois, qui s'étaient trop étendus sur la rive droite. Le 11, dans la
+nuit, ils sortirent de Cassel sur trois colonnes. Meunier marcha devant
+lui sur Hochein; les deux autres colonnes descendirent la rive droite vers
+Biberik; mais un coup de fusil, parti à l'improviste dans la colonne du
+général Schaal, répandit la confusion. Les troupes, toutes neuves encore,
+n'avaient pas l'aplomb qu'elles acquirent bientôt sous leurs généraux. Il
+fallut se retirer. Kléber, avec sa colonne, protégea la retraite de la
+manière la plus imposante. Cette sortie valut aux assiégés quarante boeufs
+ou vaches, qui furent salés.
+
+Le 16, les généraux ennemis voulaient faire enlever le poste de Weissenau
+qui, placé près du Rhin et à la droite de leur attaque, les inquiétait
+beaucoup. Les Français, malgré l'incendie du village, se retranchèrent
+dans un cimetière; le représentant Merlin s'y plaça avec eux, et, par des
+prodiges de valeur, ils conservèrent le poste.
+
+Le 26, les Prussiens dépêchèrent un faux parlementaire, qui se disait
+envoyé par le général de l'armée du Rhin pour engager la garnison à se
+rendre. Les généraux, les représentans, les soldats déjà attachés à la
+place, et convaincus qu'ils rendaient un grand service en arrêtant l'armée
+du Rhin sur la frontière, repoussèrent toute proposition. Le 3 mai, le roi
+de Prusse voulut faire prendre un poste de la rive droite vis-à-vis
+Cassel, celui de Kosteim. Meunier le défendait. L'attaque, tentée le 3 mai
+avec une grande opiniâtreté, et recommencée le 8, fut repoussée avec une
+perte considérable pour les assiégeans. Meunier, de son côté, essaya
+l'attaque des îles placés à l'embouchure du Mein; il les prit, les perdit
+ensuite, et déploya à chaque occasion la plus grande audace.
+
+Le 30 mai, les Français résolurent une sortie générale sur Marienbourg, où
+était le roi Frédéric-Guillaume. Favorisés par la nuit, six mille hommes
+pénétrèrent à travers la ligne ennemie, s'emparèrent des retranchemens, et
+arrivèrent jusqu'au quartier-général. Cependant l'alarme répandue leur mit
+toute l'armée sur les bras; ils rentrèrent après avoir perdu beaucoup de
+leurs braves. Le lendemain, le roi de Prusse, courroucé, fit couvrir la
+place de feux. Ce même jour, Meunier faisait une nouvelle tentative sur
+l'une des îles du Mein. Blessé au genou, il expira, moins de sa blessure
+que de l'irritation qu'il éprouvait d'être obligé de quitter les travaux
+du siège. Toute la garnison assista à ses funérailles; le roi de Prusse
+fit suspendre le feu pendant qu'on rendait les derniers honneurs à ce
+héros, et le fit saluer d'une salve d'artillerie. Le corps fut déposé à la
+pointe du bastion de Cassel, qu'il avait fait élever.
+
+Les grands convois étaient arrivés de Hollande. Il était temps de
+commencer les travaux du siège. Un officier prussien conseillait de
+s'emparer de l'île de Petersau, dont la pointe remontait entre Cassel et
+Mayence, d'y établir des batteries, de détruire le pont de bateaux et les
+moulins, et de donner l'assaut à Cassel, une fois qu'on l'aurait isolé et
+privé des secours de la place. Il proposait ensuite de se diriger vers le
+fossé où coulait la Zalbach, de s'y jeter sous la protection des batteries
+de Petersau qui enfileraient ce fossé, et de tenter un assaut sur ce front
+qui n'était formé que d'une seule enceinte. Le projet était hardi et
+périlleux, car il fallait débarquer à Petersau, puis se jeter dans un
+fossé au milieu des eaux et sous le feu du Haupstein; mais aussi les
+résultats devaient être très prompts. On aima mieux ouvrir la tranchée du
+côté de la double enceinte, et vis-à-vis la citadelle, sauf à faire un
+double siège. Le 16 juin, une première parallèle fut tracée à huit cents
+pas de la première enceinte. Les assiégés mirent le désordre dans les
+travaux; il fallut reculer. Le 18, une autre parallèle fut tracée beaucoup
+plus loin, c'est-à-dire à quinze cents pas, et cette distance excita les
+sarcasmes de ceux qui avaient proposé l'attaque hardie par l'île de
+Petersau. Du 24 au 25, on se rapprocha; on s'établit à huit cents pas, et
+on éleva des batteries. Les assiégés interrompirent encore les travaux et
+enclouèrent les canons; mais ils furent enfin repoussés et accablés de
+feux continuels. Le 18 et le 19, deux cents pièces étaient dirigées sur la
+place, et la couvraient de projectiles de toute espèce. Des batteries
+flottantes, placées sur le Rhin, incendiaient l'intérieur de la ville par
+le côté le plus ouvert, et lui causaient un dommage considérable.
+
+Cependant la dernière parallèle n'était pas encore ouverte, la première
+enceinte n'était pas encore franchie, et la garnison pleine d'ardeur ne
+songeait point à se rendre. Pour se délivrer des batteries flottantes, de
+braves Français se jetaient à la nage, et allaient couper les câbles des
+bateaux ennemis. On en vit un amener à la nage un bateau chargé de
+quatre-vingts soldats, qui furent faits prisonniers.
+
+Mais la détresse était au comble. Les moulins avaient été incendiés, et il
+avait fallu recourir, pour moudre le grain, à des moulins à bras. Encore
+les ouvriers ne voulaient-ils pas y travailler, parce que l'ennemi,
+averti, ne manquait pas d'accabler d'obus le lieu où ils étaient placés.
+D'ailleurs on manquait presque tout à fait de blé; depuis long-temps on
+n'avait plus que de la chair de cheval; les soldats mangeaient des rats,
+et allaient sur les bords du Rhin pêcher les chevaux morts que le fleuve
+entraînait. Cette nourriture devint funeste à plusieurs d'entre eux; il
+fallut la leur défendre, et les empêcher même de la rechercher, en plaçant
+des gardes au bord du Rhin. Un chat valait six francs; la chair de cheval
+Mort quarante-cinq sous la livre. Les officiers ne se traitaient pas mieux
+que les soldats, et Aubert-Dubayet, invitant à dîner son état-major, lui
+fit servir comme régal, un chat flanqué de douze souris. Ce qu'il y avait
+de plus douloureux pour cette malheureuse garnison, c'était la privation
+absolue de toute nouvelle. Les communications étaient si bien
+interceptées, que depuis trois mois elle ignorait absolument ce qui se
+passait en France. Elle avait essayé de faire connaître sa détresse,
+tantôt par une dame qui allait voyager en Suisse, tantôt par un prêtre qui
+avait pris le chemin des Pays-Bas, tantôt enfin par un espion qui devait
+traverser le camp ennemi. Mais aucune de ces dépêches n'était parvenue.
+Espérant que peut-être on songerait à leur envoyer des nouvelles du
+Haut-Rhin, au moyen de bouteilles jetées dans le fleuve, les assiégés y
+placèrent des filets. Ils les levaient chaque jour, mais ils n'y
+trouvaient jamais rien. Les Prussiens, qui avaient pratiqué toute espèce
+de ruses, avaient fait imprimer à Francfort de faux _Moniteurs_, portant
+que Dumouriez avait renversé la convention, et que Louis XVII régnait avec
+une régence. Les Prussiens placés aux avant-postes transmettaient ces faux
+_Moniteurs_ aux soldats de la garnison; et cette lecture répandait les
+plus grandes inquiétudes, et ajoutait aux souffrances qu'on endurait déjà,
+la douleur de défendre peut-être une cause perdue. Cependant on attendait
+en se disant: L'armée du Rhin va bientôt arriver. Quelquefois on disait:
+Elle arrive. Pendant une nuit, on entend une canonnade vigoureuse très
+loin de la place. On s'éveille avec joie, on court aux armes, et on
+s'apprête à marcher vers le canon français, et à mettre l'ennemi entre
+deux feux. Vain espoir! le bruit cesse, et l'armée libératrice ne paraît
+pas. Enfin la détresse était devenue si insupportable, que deux mille
+habitans demandèrent à sortir. Aubert-Dubayet le leur permit; mais ils ne
+furent pas reçus par les assiégeans; restèrent entre deux feux et périrent
+en partie sous les murs de la place. Le matin, on vit les soldats
+rapporter dans leurs manteaux des enfans blessés.
+
+Pendant ce temps, l'armée du Rhin et de la Moselle ne s'avançait pas.
+Custine l'avait commandée jusqu'au mois de juin. Encore tout abattu de sa
+retraite, il n'avait cessé d'hésiter pendant les mois d'avril et de mai.
+Il disait qu'il n'était pas assez fort; qu'il avait besoin de beaucoup de
+cavalerie pour soutenir, dans les plaines du Palatinat, les efforts de la
+cavalerie ennemie; qu'il n'avait point de fourrages pour nourrir ses
+chevaux; qu'il lui fallait attendre que les seigles fussent assez avancés
+pour en faire du fourrage, et qu'alors il marcherait au secours de
+Mayence[1]. Beauharnais, son successeur, hésitant comme lui, perdit
+l'occasion de sauver la place.
+
+[Note 1: Voyez le procès de Custine.]
+
+La ligne des Vosges, comme on sait, longe le Rhin, et vient finir non loin
+de Mayence. En occupant les deux versans de la chaîne et ses principaux
+passages, on a un avantage immense, parce qu'on peut se porter ou tout
+d'un côté ou tout d'un autre, et accabler l'ennemi de ses masses réunies.
+Telle était la position des Français. L'armée du Rhin occupait le revers
+oriental, et celle de la Moselle le revers occidental; Brunswick et
+Wurmser étaient disséminés, à la terminaison de la chaîne, sur un cordon
+fort étendu. Disposant des passages, les deux armées françaises pouvaient
+se réunir sur l'un ou l'autre des versans, accabler ou Brunswick ou
+Wurmser, venir prendre les assiégeans par derrière et sauver Mayence.
+Beauharnais, brave, mais peu entreprenant, ne fit que des mouvemens
+incertains, et ne secourut pas la garnison.
+
+Les représentans et les généraux enfermés dans Mayence, pensant qu'il ne
+fallait pas pousser les choses au pire; que si on attendait huit jours de
+plus, on pourrait manquer de tout, et être obligé de rendre la garnison
+prisonnière; qu'au contraire, en capitulant, on obtiendrait la libre
+sortie avec les honneurs de la guerre, et que l'on conserverait vingt
+mille hommes, devenus les plus braves soldats du monde sous Kléber et
+Dubayet, décidèrent qu'il fallait rendre la place. Sans doute, avec
+quelques jours de plus, Beauharnais pouvait la sauver, mais, après avoir
+attendu si long-temps, il était permis de ne plus penser à un secours et
+les raisons de se rendre étaient déterminantes. Le roi de Prusse fut
+facile sur les conditions; il accorda la sortie avec armes et bagages, et
+n'imposa qu'une condition, c'est que la garnison ne servirait pas d'une
+année contre les coalisés. Mais il restait assez d'ennemis à l'intérieur
+pour utiliser ces admirables soldats, nommés depuis les _Mayençais_. Ils
+étaient tellement attachés à leur poste, qu'ils ne voulaient pas obéir à
+leurs généraux lorsqu'il fallut sortir de la place: singulier exemple de
+l'esprit de corps qui s'établit sur un point, et de l'attachement qui se
+forme pour un lieu qu'on a défendu quelques mois! Cependant la garnison
+céda; et, tandis qu'elle défilait, le roi de Prusse, plein d'admiration
+pour sa valeur, appelait par leur nom les officiers qui s'étaient
+distingués pendant le siège, et les complimentait avec une courtoisie
+chevaleresque. L'évacuation eut lieu le 25 juillet.
+
+On a vu les Autrichiens bloquant la place de Condé et faisant le siège
+régulier de Valenciennes. Ces opérations, conduites simultanément avec
+celles du Rhin, approchaient de leur terme. Le prince de Cobourg, à la
+tête du corps d'observation, faisait face au camp de César; le duc d'York
+commandait le corps de siège. L'attaque, d'abord projetée sur la
+citadelle, fut ensuite dirigée entre le faubourg de Marly et la porte de
+Mons. Ce front présentait beaucoup plus de développement, mais il était
+moins défendu, et fut préféré comme plus accessible. On se proposa de
+battre les ouvrages pendant le jour, et d'incendier la ville pendant la
+nuit, afin d'augmenter la désolation des habitans et de les ébranler plus
+tôt. La place fut sommée le 14 juin. Le général Ferrand et les
+représentans Cochon et Briest répondirent avec la plus grande dignité. Ils
+avaient réuni une garnison de sept mille hommes, inspiré de très bonnes
+dispositions aux habitans, dont ils organisèrent une partie en compagnies
+de canonniers, qui rendirent les plus grands services.
+
+Deux parallèles furent successivement ouvertes dans les nuits des 14 et 19
+juin, et armées de batteries formidables. Elles causèrent dans la place
+des ravages affreux. Les habitans et la garnison répondirent à la vigueur
+de l'attaque, et détruisirent plusieurs fois tous les travaux des
+assiégeans. Le 25 juin surtout fut terrible. L'ennemi incendia la place
+jusqu'à midi, sans qu'elle répondît de son côté; mais à cette heure un feu
+terrible, parti des remparts, plongea dans les tranchées, y mit la
+confusion, et y reporta la terreur et la mort qui avaient régné dans la
+ville. Le 28 juin, une troisième parallèle fut tracée, et le courage des
+habitans commença à s'ébranler. Déjà une partie de cette ville opulente
+était incendiée. Les enfans, les vieillards et les femmes avaient été mis
+dans des souterrains. La reddition de Condé, qui venait d'être pris par
+famine, augmentait encore le découragement des assiégés. Des émissaires
+avaient été envoyés pour les travailler. Des rassemblemens commencèrent à
+se former et à demander une capitulation. La municipalité partageait les
+dispositions des habitans, et s'entendait secrètement avec eux. Les
+représentans et le général Ferrand répondirent avec la plus grande vigueur
+aux demandes qui leur furent adressées; et avec le secours de la garnison,
+dont le courage était parvenu au plus haut degré d'exaltation, ils
+dissipèrent les rassemblemens.
+
+Le 25 juillet, les assiégeans préparèrent leurs mines et se disposèrent à
+l'assaut du chemin couvert. Par bonheur pour eux, trois globes de
+compression éclatèrent au moment même où les mines de la garnison allaient
+jouer et détruire leurs ouvrages. Ils s'élancèrent alors sur trois
+colonnes, franchirent les palissades, et pénétrèrent dans le chemin
+couvert. La garnison effrayée se retirait, abandonnant déjà ses batteries;
+mais le général Ferrand la ramena sur les remparts. L'artillerie, qui
+avait fait des prodiges pendant tout le siège, causa encore de grands
+dommages aux assiégeans, et les arrêta presque aux portes de la place. Le
+lendemain 26, le duc d'York, somma le général Ferrand de se rendre; il
+annonça qu'après la journée écoulée, il n'écouterait plus aucune
+proposition, et que la garnison et les habitans seraient passés au fil de
+l'épée. A cette menace, les attroupemens devinrent considérables; une
+multitude, où se trouvaient en grand nombre des hommes armés de pistolets
+et de poignards, entoura la municipalité. Douze individus prirent la
+parole pour tous, et firent la réquisition formelle de rendre la place. Le
+conseil de guerre se tenait au milieu du tumulte; aucun des membres ne
+pouvait en sortir, et ils étaient tous consignés jusqu'à ce qu'ils eussent
+décidé la reddition. Deux brèches, des habitans mal disposés, un
+assiégeant vigoureux, ne permettaient plus de résister. La place fut
+rendue le 28 juillet. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre,
+fut contrainte de déposer les armes, mais put rentrer en France, avec la
+seule condition de ne pas servir d'un an contre les coalisés. C'était
+encore sept mille braves soldats, qui pouvaient rendre de grands services
+contre les ennemis de l'intérieur. Valenciennes avait essuyé quarante-un
+jours de bombardement, et avait été accablée de quatre-vingt-quatre mille
+boulets, de vingt mille obus, et de quarante-huit mille bombes. Le général
+et la garnison avaient fait leur devoir, et l'artillerie s'était couverte
+de gloire.
+
+Dans ce même moment, la guerre du fédéralisme se réduisait à ces deux
+calamités réelles: la révolte de Lyon d'une part; celle de Marseille et
+de Toulon de l'autre.
+
+Lyon consentait bien à reconnaître la convention, mais refusait
+d'obtempérer à deux décrets, celui qui évoquait à Paris les procédures
+commencées contre les patriotes, et celui qui destituait les autorités et
+ordonnait la formation d'une nouvelle municipalité provisoire. Les
+aristocrates cachés dans Lyon effrayaient cette ville du retour de
+l'ancienne municipalité montagnarde, et, par la crainte de dangers
+incertains, l'entraînaient dans les dangers réels d'une révolte ouverte.
+Le 15 juillet, les Lyonnais firent mettre à mort les deux patriotes
+Chalier et Riard, et dès ce jour ils furent déclarés en état de rébellion.
+Les deux girondins Chasset et Biroteau, voyant surgir le royalisme, se
+retirèrent. Cependant le président de la commission populaire, qui était
+dévoué aux émigrés, ayant été remplacé, les déterminations étaient
+devenues un peu moins hostiles. On reconnaissait la constitution, et on
+offrait de se soumettre, mais toujours à condition de ne pas exécuter les
+deux principaux décrets. Dans cet intervalle, les chefs fondaient des
+canons, accaparaient des munitions, et les difficultés ne semblaient
+devoir se terminer que par la voie des armes.
+
+Marseille était beaucoup moins redoutable. Ses bataillons, rejetés au-delà
+de la Durance par Carteaux, ne pouvaient opposer une longue résistance;
+mais elle avait communiqué à la ville de Toulon, jusque-là si
+républicaine, son esprit de révolte. Ce port, l'un des premiers du monde,
+et le premier de la Méditerranée, faisait envie aux Anglais, qui
+croisaient devant ses rivages. Des émissaires de l'Angleterre y
+intriguaient sourdement, et y préparaient une trahison infâme. Les
+sections s'y étaient réunies le 13 juillet, et, procédant comme toutes
+celles du Midi, avaient destitué la municipalité et fermé le club jacobin.
+L'autorité, transmise aux mains des fédéralistes, risquait de passer
+successivement, de factions en factions, aux émigrés et aux Anglais.
+L'armée de Nice, dans son état de faiblesse, ne pouvait prévenir un tel
+malheur. Tout devenait donc à craindre, et ce vaste orage, amoncelé sur
+l'horizon, du Midi, s'était fixé sur deux points, Lyon et Toulon.
+
+Depuis deux mois, la situation s'était donc expliquée, et le danger, moins
+universel, moins étourdissant, était mieux déterminé et plus grave. A
+l'Ouest, c'était la plaie dévorante de la Vendée; à Marseille, une
+sédition obstinée; à Toulon, une trahison sourde; à Lyon, une résistance
+ouverte et un siège. Au Rhin et au Nord, c'était la perte des deux
+boulevarts qui avaient si long-temps arrêté la coalition et empêché
+l'ennemi de marcher sur la capitale. En septembre 1792, lorsque les
+Prussiens marchaient sur Paris et avaient pris Longwy et Verdun; en avril
+1793, après la retraite de la Belgique, après la défaite de Nerwinde, la
+défection de Dumouriez et le premier soulèvement de la Vendée; au 31 mai
+1793, après l'insurrection universelle des départemens, l'invasion du
+Roussillon par les Espagnols, et la perte du camp de Famars; à ces trois
+époques, les dangers avaient été effrayans, sans doute, mais jamais
+peut-être aussi réels qu'à cette quatrième époque d'août 1798. C'était la
+quatrième et dernière crise de la révolution. La France était moins
+ignorante et moins neuve à la guerre qu'en septembre 1792, moins effrayée
+de trahisons qu'en avril 1793, moins embarrassée d'insurrections qu'au
+31 mai et au 12 juin; mais, si elle était plus aguerrie et mieux obéie,
+elle était envahie à la fois sur tous les points, au Nord, au Rhin, aux
+Alpes, aux Pyrénées.
+
+Cependant on ne connaîtrait pas encore tous les maux qui affligeaient
+alors la république, si on se bornait à considérer seulement les cinq ou
+six champs de bataille sur lesquels ruisselait le sang humain. L'intérieur
+offrait un spectacle tout aussi déplorable. Les grains étaient toujours
+chers et rares. Oh se battait à la porte des boulangers pour obtenir une
+modique quantité de pain. On se disputait en vain avec les marchands pour
+leur faire accepter les assignats en échange des objets de première
+nécessité. La souffrance était au comble. Le peuple se plaignait des
+accapareurs qui retenaient les denrées, des agioteurs qui les faisaient
+renchérir, et qui discréditaient les assignats par leur trafic. Le
+gouvernement, tout aussi malheureux que le peuple, n'avait, pour exister
+aussi, que les assignats, qu'il fallait donner en quantité trois ou quatre
+fois plus considérable pour payer les mêmes services, et qu'on n'osait
+plus émettre, de peur de les avilir encore davantage. On ne savait donc
+plus comment faire vivre ni le peuple ni le gouvernement.
+
+La production générale n'avait pourtant pas diminué. Bien que la nuit du 4
+août n'eût pas encore produit ses immenses effets, la France ne manquait
+ni de blé, ni de matières premières, ni de matières ouvrées; mais la
+distribution égale et paisible en était devenue impossible, par les effets
+du papier-monnaie. La révolution qui, en abolissant la monarchie, avait
+voulu néanmoins payer sa dette; qui, en détruisant la vénalité des
+offices, s'était engagée à en rembourser la valeur; qui, en défendant
+enfin le nouvel ordre de choses contre l'Europe conjurée, était obligée de
+faire les frais d'une guerre universelle, avait, pour suffire à toutes ces
+charges, les biens nationaux enlevés au clergé et aux émigrés. Pour mettre
+En circulation la valeur de ces biens, elle avait imaginé les assignats,
+qui en étaient la représentation, et qui, par le moyen des achats,
+devaient rentrer au trésor et être brûlés. Mais comme on doutait du succès
+de la révolution et du maintien des ventes, on n'achetait pas les biens.
+Les assignats restaient dans la circulation, comme une lettre de change
+non acceptée, et s'avilissaient par le doute et par la quantité.
+
+Le numéraire seul restait toujours comme mesure réelle des valeurs; et
+rien ne nuit à une monnaie contestée, comme la rivalité d'une monnaie
+certaine et incontestée. L'une se resserre et refuse de se donner, tandis
+que l'autre s'offre en abondance et se discrédite en s'offrant. Tel était
+le sort des assignats par rapport au numéraire. La révolution, condamnée à
+des moyens violens, ne pouvait plus s'arrêter. Elle avait mis en
+circulation _forcée_ la valeur anticipée des biens nationaux; elle devait
+essayer de la soutenir par des moyens _forcés_. Le 11 avril, malgré les
+girondins qui luttaient généreusement, mais imprudemment, contre la
+fatalité de cette situation révolutionnaire, la convention punit de six
+ans de fers quiconque vendrait du numéraire, c'est-à-dire échangerait une
+certaine quantité d'argent ou d'or contre une quantité nominale plus
+grande d'assignats. Elle punit de la même peine quiconque stipulerait pour
+les marchandises un prix différent, suivant que le paiement se ferait en
+numéraire ou en assignats.
+
+Ces moyens n'empêchaient pas la différence de se prononcer rapidement. En
+juin, un franc métal valait trois francs assignats; et en août, deux mois
+après, un franc argent valait six francs assignats. Le rapport de
+diminution, qui était de un à trois, s'était donc élevé de un à six.
+
+Dans une pareille situation, les marchands refusaient de donner leurs
+marchandises au même prix qu'autrefois, parce que la monnaie qu'on leur
+offrait n'avait plus que le cinquième ou le sixième de sa valeur. Ils les
+resserraient donc, et les refusaient aux acheteurs. Sans doute, cette
+diminution de valeur eût été pour les assignats un inconvénient absolument
+nul, si tout le monde, ne les recevant que pour ce qu'ils valaient
+réellement, les avait pris et donnés au même taux. Dans ce cas, ils
+auraient toujours pu faire les fonctions de signe dans les échanges, et
+servir à la circulation comme toute autre monnaie; mais les capitalistes
+qui vivaient de leurs revenus, les créanciers de l'état qui recevaient ou
+une rente annuelle ou le remboursement d'un office, étaient obligés
+d'accepter le papier suivant sa valeur nominale. Tous les débiteurs
+s'empressaient de se libérer, et les créanciers, forcés de prendre une
+valeur fictive, ne touchaient que le quart, le cinquième ou le sixième de
+leur capital. Enfin le peuple ouvrier, toujours obligé d'offrir ses
+services, de les donner à qui veut les accepter, ne sachant pas se
+concerter pour faire augmenter les salaires du double, du triple, à mesure
+que les assignats diminuaient dans la même proportion, ne recevait qu'une
+partie de ce qui lui était nécessaire pour obtenir en échange les objets
+de ses besoins. Le capitaliste, à moitié ruiné, était mécontent et
+silencieux; mais le peuple furieux appelait accapareurs les marchands qui
+ne voulaient pas lui vendre au prix ordinaire, et demandait qu'on envoyât
+les accapareurs à la guillotine.
+
+Cette fâcheuse situation était un résultat nécessaire de la création des
+assignats, comme les assignats eux-mêmes furent amenés par la nécessité
+de payer des dettes anciennes, des offices et une guerre ruineuse; et, par
+les mêmes causes, le _maximum_ devait bientôt résulter des assignats. Peu
+importait en effet qu'on eût rendu cette monnaie forcée, si le marchand,
+en élevant ses prix, parvenait à se soustraire à la nécessité de la
+recevoir. Il fallait rendre le taux des marchandises forcé comme celui de
+la monnaie. Dès que la loi avait dit: Le papier vaut six francs, elle
+devait dire: Telle marchandise ne vaut que six francs; car autrement le
+marchand, en la portant à douze, échappait à l'échange.
+
+Il avait donc fallu encore, malgré les girondins, qui avaient donné
+d'excellentes raisons puisées dans l'économie ordinaire des choses,
+établir le _maximum_ des grains. La plus grande souffrance pour le peuple,
+c'est le défaut de pain. Les blés ne manquaient pas, mais les fermiers,
+qui ne voulaient pas affronter le tumulte des marchés, ni livrer leur blé
+au taux des assignats, se cachaient avec leurs denrées. Le peu de grain
+qui se montrait était enlevé rapidement par les communes, et par les
+individus que la peur engageait à s'approvisionner. La disette se faisait
+encore plus sentir à Paris que dans aucune autre ville de France, parce
+que les approvisionnemens pour cette cité immense étaient plus difficiles,
+les marchés plus tumultueux, la peur des fermiers plus grande. Les 3 et 4
+mai, la convention n'avait pu s'empêcher de rendre un décret par lequel
+tous les fermiers ou marchands de grains étaient obligés de déclarer la
+quantité de blés qu'ils possédaient, de faire battre ceux qui étaient en
+gerbes, de les porter dans les marchés, et exclusivement dans les marchés,
+et de les vendre à un prix moyen fixé par chaque commune, et basé sur les
+prix antérieurs du 1er janvier au 1er mai. Personne ne pouvait acheter
+pour suffire à ses besoins au-delà d'un mois; ceux qui avaient vendu ou
+acheté à un prix au-dessus du _maximum_, ou menti dans leurs déclarations,
+étaient punis de la confiscation et d'une amende de 300 à 1,000 francs.
+Des visites domiciliaires étaient ordonnées pour vérifier la vérité; de
+plus, le tableau de toutes les déclarations devait être envoyé par les
+municipalités au ministre de l'intérieur, pour faire une statistique
+générale des subsistances de la France. La commune de Paris, ajoutant ses
+arrêtés de police aux décrets de la convention, avait réglé en outre la
+distribution du pain dans les boulangeries. On ne pouvait s'y présenter
+qu'avec des cartes de sûreté. Sur cette carte, délivrée par les comités
+révolutionnaires, était désignée la quantité de pain qu'on pouvait
+demander, et cette quantité était proportionnée au nombre d'individus dont
+se composait chaque famille. On avait réglé jusqu'à la manière dont on
+devait _faire queue_ à la porte des boulangers. Une corde était attachée à
+leur porte; chacun la tenait par la main, de manière à ne pas perdre son
+rang et à éviter la confusion. Cependant de méchantes femmes coupaient
+souvent la corde; un tumulte épouvantable s'ensuivait, et il fallait la
+force armée pour rétablir l'ordre. On voit à combien d'immenses soucis est
+condamné un gouvernement, et à quelles mesures vexatoires il se trouve
+entraîné, dès qu'il est obligé de tout voir pour tout régler. Mais, dans
+cette situation, chaque chose s'enchaînait à une autre. Forcer le cours
+des assignats avait conduit à forcer les échanges, à forcer les prix, à
+forcer même la quantité, l'heure, le mode des achats; le dernier fait
+résultait du premier, et le premier avait été inévitable comme la
+révolution elle-même.
+
+Cependant le renchérissement des subsistances qui avait amené leur
+_maximum_, s'étendait à toutes les marchandises de première nécessité.
+Viandes, légumes, fruits, épices, matières à éclairer et à brûler,
+boissons, étoffes pour vêtement, cuirs pour la chaussure, tout avait
+augmenté à mesure que les assignats avaient baissé, et le peuple
+S'obstinait chaque jour davantage à voir des accapareurs là où il n'y
+avait que des marchands qui refusaient une monnaie sans valeur. On se
+souvient qu'en février il avait pillé chez les épiciers d'après l'avis de
+Marat. En juillet, il avait pillé des bateaux de savon qui arrivaient par
+la Seine à Paris. La commune, indignée avait rendu les arrêtés les plus
+sévères, et Pache imprima cet avis simple et laconique:
+
+LE MAIRE PACHE A SES CONCITOYENS.
+
+«Paris contient sept cent mille habitans: le sol de Paris ne produit rien
+pour leur nourriture, leur habillement, leur entretien; il faut donc que
+Paris tire tout des autres départemens et de l'étranger.
+
+«Lorsqu'il arrive des denrées et des marchandises à Paris, si les habitans
+les pillent, on cessera d'en envoyer.
+
+«Paris n'aura plus rien pour la nourriture, l'habillement, l'entretien de
+ses nombreux habitans.
+
+«Et sept cent mille hommes dépourvus de tout s'entre-dévoreront.»
+
+Le peuple n'avait plus pillé; mais il demandait toujours des mesures
+terribles contre les marchands, et on a vu le prêtre Jacques Roux ameuter
+les cordeliers, pour faire insérer dans la constitution un article relatif
+aux accapareurs. On se déchaînait beaucoup aussi contre les agioteurs, qui
+faisaient, dit-on, augmenter les marchandises, en spéculant sur les
+assignats, l'or, l'argent et le papier étranger.
+
+L'imagination populaire se créait des monstres et partout voyait des
+ennemis acharnés, tandis qu'il n'y avait que des joueurs avides, profitant
+du mal, mais ne le produisant pas, et n'ayant certainement pas la
+puissance de le produire. L'avilissement des assignats tenait à une foule
+de causes: leur quantité considérable, l'incertitude de leur gage qui
+devait disparaître si la révolution succombait; leur comparaison avec le
+numéraire qui ne perdait pas sa réalité, et avec les marchandises qui,
+conservant leur valeur, refusaient de se donner contre une monnaie qui
+n'avait plus la sienne. Dans cet état de choses, les capitalistes ne
+voulaient pas garder leurs fonds sous forme d'assignats, parce que sous
+cette forme ils dépérissaient tous les jours. D'abord ils avaient cherché
+à se procurer de l'argent; mais six ans de gène effrayaient les vendeurs
+et les acheteurs de numéraire. Ils avaient alors songé à acheter des
+marchandises; mais elles offraient un placement passager, parce qu'elles
+ne pouvaient se garder long-temps, et un placement dangereux parce que la
+fureur contre les accapareurs était au comble. On cherchait donc des
+sûretés dans les pays étrangers. Tous ceux qui avaient des assignats
+s'empressaient de se procurer des lettres de change sur Londres, sur
+Amsterdam, sur Hambourg, sur Genève, sur toutes les places de l'Europe;
+ils donnaient, pour obtenir ces valeurs étrangères, des valeurs nationales
+énormes, et avilissaient ainsi les assignats en les abandonnant.
+Quelques-unes de ces lettres de change étaient réalisées hors de France,
+et la valeur en était touchée par les émigrés. Des meubles magnifiques,
+dépouilles de l'ancien luxe, consistant en ébénisterie, horlogerie,
+glaces, bronzes dorés, porcelaines, tableaux, éditions précieuses,
+payaient ces lettres de change qui s'étaient transformées en guinées ou en
+ducats. Mais on ne cherchait à en réaliser que la plus petite partie.
+Recherchées par des capitalistes effrayés qui ne voulaient point émigrer,
+mais seulement donner une garantie solide à leur fortune, elles restaient
+presque toutes sur la place, où les plus alarmés se les transmettaient les
+uns aux autres. Elles formaient ainsi une masse particulière de capitaux,
+garantie par l'étranger, et rivale de nos assignats. On a lieu de croire
+que Pitt avait engagé les banquiers anglais à signer une grande quantité
+de ce papier, et leur avait même ouvert un crédit considérable pour en
+augmenter la masse, et contribuer, de cette manière, toujours davantage au
+discrédit des assignats.
+
+On mettait encore beaucoup d'empressement à se procurer les actions des
+compagnies de finances, qui semblaient hors des atteintes de la révolution
+et de la contre-révolution, et qui offraient en outre un placement
+avantageux. Celles de la compagnie d'escompte avaient une grande faveur,
+mais celles de la compagnie des Indes étaient surtout recherchées avec la
+plus grande avidité, parce qu'elles reposaient en quelque sorte sur un
+gage insaisissable, leur hypothèque consistant en vaisseaux et en magasins
+situés sur tout le globe. Vainement les avait-on assujetties à un droit de
+transfert considérable: les administrateurs échappaient à la loi en
+abolissant les actions, et en les remplaçant par une simple inscription
+sur les registres de la compagnie, qui se faisait sans formalité. Ils
+fraudaient ainsi l'état d'un revenu considérable, car il s'opérait
+plusieurs milliers de transmissions par jour, et ils rendaient inutiles
+les précautions prises pour empêcher l'agiotage. Vainement encore, pour
+diminuer l'attrait de ces actions, avait-on frappé leur produit d'un droit
+de cinq pour cent: les dividendes étaient distribués aux actionnaires
+comme remboursement d'une partie du capital: et par ce stratagème les
+administrateurs échappaient encore à la loi. Aussi de 600 francs ces
+actions s'élevèrent à 1,000, 1,200, et même 2,000 francs. C'étaient autant
+de valeurs qu'on opposait à la monnaie révolutionnaire, et qui servaient à
+la discréditer.
+
+On opposait encore aux assignats non seulement toutes ces espèces de
+fonds, mais certaines parties de la dette publique, et même d'autres
+assignats particuliers. Il existait en effet des emprunts souscrits à
+toutes les époques, et sous toutes les formes. Il y en avait qui
+remontaient jusqu'à Louis XIII. Parmi les derniers, souscrits sous Louis
+XVI, il y en avait de différentes créations. On préférait généralement
+ceux qui étaient antérieurs à la monarchie constitutionnelle à ceux qui
+avaient été ouverts pour le besoin de la révolution. Tous étaient opposés
+aux assignats hypothéqués sur les biens du clergé et des émigrés. Enfin,
+entre les assignats eux-mêmes, on faisait des différences. Sur cinq
+milliards environ émis depuis la création, un milliard était rentré par
+les achats de biens nationaux; quatre milliards à peu près restaient en
+circulation; et sur ces quatre milliards, on en pouvait compter cinq cents
+millions créés sous Louis XVI, et portant l'effigie royale. Ces derniers
+seraient mieux traités, disait-on, en cas de contre-révolution, et admis
+pour une partie au moins de leur valeur. Aussi gagnaient-ils 10 ou 15 pour
+cent sur les autres. Les assignats, républicains, seule ressource du
+gouvernement, seule monnaie du peuple, étaient donc tout à fait
+discrédités, et luttaient à la fois contre le numéraire; les marchandises,
+les papiers étrangers, les actions des compagnies de finances, les
+diverses créances sur l'état, et enfin contre les assignats royaux.
+
+Le remboursement des offices, le paiement des grandes fournitures faites à
+l'état pour les besoins de la guerre, l'empressement de beaucoup de
+débiteurs à se libérer, avaient produit de grands amas de fonds dans
+quelques mains. La guerre, la crainte d'une révolution terrible, avaient
+interrompu beaucoup d'opérations commerciales, amené de grandes
+liquidations, et augmenté encore la masse des capitaux stagnans et
+cherchant des sûretés. Ces capitaux, ainsi accumulés, étaient livrés à un
+agiot perpétuel sur la bourse de Paris, et se changeaient tour à tour en
+or, argent, denrées, lettres de change, actions des compagnies, vieux
+contrats sur l'état, etc. Là, comme d'usage, intervenaient ces joueurs
+aventureux, qui se jettent dans toutes les espèces de hasard, qui
+spéculent sur les accidents du commerce, sur l'approvisionnement des
+armées, sur la bonne foi des gouvernements, etc. Placés en observation à
+la bourse, ils faisaient le profit de toutes les hausses sur la baisse
+constante des assignats. La baisse de l'assignat commençait d'abord à la
+bourse par rapport au numéraire et à toutes les valeurs mobiles. Elle
+avait lieu ensuite par rapport aux marchandises, qui renchérissaient dans
+les boutiques et les marchés. Cependant les marchandises ne montaient pas
+aussi rapidement que le numéraire, parce que les marchés sont éloignés de
+la bourse, parce qu'ils ne sont pas aussi sensibles, et que d'ailleurs les
+marchands ne peuvent pas se donner le mot aussi rapidement que des
+agioteurs réunis dans une salle. La différence, déterminée d'abord à la
+bourse, ne se prononçait donc ailleurs qu'après un temps plus ou moins
+long; l'assignat de 5 francs, qui déjà n'en valait plus que 2 à la bourse,
+en valait encore 3 dans les marchés, et les agioteurs avaient ainsi
+l'intervalle nécessaire pour spéculer. Ayant leurs capitaux tout prêts,
+ils prenaient du numéraire avant la hausse; dès qu'il montait par rapport
+aux assignats, ils l'échangeaient contre ceux-ci; ils en avaient une plus
+grande quantité, et, comme la marchandise n'avait pas eu le temps de
+monter encore, avec cette plus grande quantité d'assignats ils se
+procuraient une plus grande quantité de marchandises, et la revendaient
+quand le rapport s'était rétabli. Leur rôle consistait à occuper le
+numéraire et la marchandise pendant que l'un et l'autre s'élevaient par
+rapport à l'assignat. Leur profit n'était donc que le profit constant de
+la hausse de toutes choses sur l'assignat, et il était naturel qu'on leur
+en voulût de ce bénéfice toujours fondé sur une calamité publique. Leur
+jeu s'étendait sur la variation de toutes les espèces de valeurs, telles
+que le papier étranger, les actions des compagnies, etc. Ils profitaient
+de tous les accidens qui pouvaient produire des différences, tels qu'une
+défaite, une motion, une fausse nouvelle. Ils formaient une classe assez
+considérable. On y comptait des banquiers étrangers, des fournisseurs, des
+usuriers, d'anciens prêtres ou nobles, de récens parvenus
+révolutionnaires, et quelques députés qui, pour l'honneur de la
+convention, n'étaient que cinq ou six, et qui avaient l'avantage perfide
+de contribuer à la variation des valeurs par des motions faites à propos.
+Ils vivaient dans les plaisirs avec des actrices, des ci-devant
+religieuses ou comtesses, qui, du rôle de maîtresses, passaient
+quelquefois à celui de négociatrices d'affaires. Les deux principaux
+députés engagés dans ces intrigues étaient Julien, de Toulouse, et
+Delaunay, d'Angers, qui vivaient, le premier avec la comtesse de Beaufort,
+le second avec l'actrice Descoings. On prétend que Chabot, dissolu comme
+un ex-capucin, et s'occupant quelquefois des questions financières, se
+livrait à cet agiotage, de compagnie avec deux frères, nommés Frey,
+expulsés de Moravie pour leurs opinions révolutionnaires, et venus à Paris
+pour y faire le commerce de la banque. Fabre d'Eglantine s'en mêlait
+aussi, et on accusait Danton, mais sans aucune preuve, de n'y être pas
+étranger.
+
+L'intrigue la plus honteuse fut celle que lia le baron de Batz, banquier
+et financier habile, avec Julien, de Toulouse, et Delaunay, d'Angers, les
+députés les plus décidés à faire fortune. Ils avaient le projet de
+dénoncer les malversations de la compagnie des Indes, de faire baisser ses
+actions, de les acheter aussitôt, de les relever ensuite au moyen de
+motions plus douces, et de réaliser ainsi les profits de la hausse.
+D'Espagnac, cet abbé délié, qui fut fournisseur de Dumouriez dans la
+Belgique, qui avait obtenu depuis l'entreprise générale des charrois, et
+dont Julien protégeait les marchés auprès de la convention, devait fournir
+en reconnaissance les fonds de l'agiotage. Julien se proposait d'en
+traîner encore dans cette intrigue Fabre, Chabot, et autres, qui pouvaient
+devenir utiles comme membres de divers comités.
+
+La plupart de ces hommes étaient attachés à la révolution, et ne
+cherchaient pas à la desservir mais, à tout événement, ils voulaient
+s'assurer des jouissances et de la fortune. On ne connaissait pas toutes
+leurs trames secrètes; mais, comme ils spéculaient sur le discrédit des
+assignats, on leur imputait le mal dont ils profitaient. Comme ils avaient
+dans leurs rangs beaucoup de banquiers étrangers, on les disait agens de
+Pitt et de la coalition; et on croyait encore voir ici l'influence,
+mystérieuse et si redoutée, du ministère anglais. On était, en un mot,
+également indigné contre les agioteurs et les accapareurs, et on demandait
+contre les uns et les autres les mêmes supplices.
+
+Ainsi, tandis que le Nord, le Rhin, le Midi, la Vendée, étaient envahis
+par nos ennemis, nos moyens de finances consistaient dans une monnaie non
+acceptée, dont le gage était incertain comme la révolution elle-même, et
+qui, à chaque accident, diminuait d'une valeur proportionnée au péril.
+Telle était cette situation singulière: à mesure que le danger augmentait
+et que les moyens auraient dû être plus grands, ils diminuaient au
+contraire; les munitions s'éloignaient du gouvernement, et les denrées du
+peuple. Il fallait donc à la fois créer des soldats, des armes, une
+monnaie pour l'état et pour le peuple, et après tout cela s'assurer des
+victoires.
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+ARRIVÉE ET RÉCEPTION A PARIS DES COMMISSAIRES DES ASSEMBLÉES PRIMAIRES.
+--RETRAITE DU CAMP DE CÉSAR PAR L'ARMÉE DU NORD.--FÊTE DE L'ANNIVERSAIRE
+DU 10 AOUT, ET INAUGURATION DE LA CONSTITUTION DE 1793.--MESURES
+EXTRAORDINAIRES DE SALUT PUBLIC.--DÉCRET ORDONNANT LA LEVÉE EN MASSE.
+--MOYENS EMPLOYÉS POUR EN ASSURER L'EXÉCUTION.--INSTITUTION DU _Grand
+Livre_; NOUVELLE ORGANISATION DE LA DETTE PUBLIQUE.--EMPRUNT FORCÉ.
+--DÉTAILS SUR LES OPÉRATIONS FINANCIÈRES A CETTE ÉPOQUE.--NOUVEAUX DÉCRETS
+SUR LE _maximum_--DÉCRETS CONTRE LA VENDÉE, CONTRE LES ÉTRANGERS ET CONTRE
+LES BOURBONS.
+
+
+Les commissaires envoyés par les assemblées primaires pour célébrer
+l'anniversaire du 10 août, et accepter la constitution au nom de toute la
+France, venaient d'arriver à Paris. On voulait saisir ce moment pour
+exciter un mouvement d'enthousiasme, réconcilier les provinces avec la
+capitale, et provoquer des résolutions héroïques. On prépara une réception
+brillante. Des marchands furent appelés de tous les environs. On amassa
+des subsistances considérables pour qu'une disette ne vînt pas troubler
+ces fêtes, et que les commissaires jouissent à la fois du spectacle de la
+paix, de l'abondance et de l'ordre; on poussa les égards jusqu'à ordonner
+à toutes les administrations des voitures publiques de leur céder des
+places, même celles qui seraient déjà retenues par des voyageurs.
+L'administration du départemens, qui avec celle de la commune rivalisait
+d'austérité dans son langage et ses proclamations, fit une adresse _aux
+frères_ des assemblées primaires. «Ici, leur disait-elle, des hommes
+couverts du masque du patriotisme vous parleront avec enthousiasme de
+liberté, d'égalité, de république une et indivisible, tandis qu'au fond de
+leur coeur ils n'aspirent et ne travaillent qu'au rétablissement de la
+royauté et au déchirement de leur patrie. Ceux-là sont les riches; et les
+riches dans tous les temps ont abhorré les vertus et tué les moeurs. Là,
+vous trouverez des femmes perverses, trop séduisantes par leurs attraits,
+qui s'entendront avec eux pour vous entraîner dans le vice.... Craignez,
+craignez surtout le ci-devant Palais-Royal, c'est dans ce jardin que vous
+trouverez ces perfides. Ce fameux jardin, berceau de la révolution,
+naguère l'asile des amis de la liberté, de l'égalité, n'est plus
+aujourd'hui, malgré notre active surveillance, que l'égout fangeux de la
+société, le repaire des scélérats, l'antre de tous les conspirateurs....
+Fuyez ce lieu empoisonné; préférez au spectacle dangereux du luxe et de la
+débauche les utiles tableaux de la vertu laborieuse; visitez les
+faubourgs, fondateurs de notre liberté; entrez dans les ateliers où des
+hommes actifs, simples et vertueux comme vous, comme vous prêts à défendre
+la patrie, vous attendent depuis long-temps pour serrer les liens de la
+fraternité. Venez surtout dans nos sociétés populaires. Unissons-nous,
+ranimons-nous aux nouveaux dangers de la patrie, et jurons pour la
+dernière fois la mort et la destruction des tyrans!»
+
+Le premier soin fut de les entraîner aux Jacobins, qui les reçurent avec
+le plus grand empressement, et leur offrirent leur salle pour s'y réunir.
+Les commissaires acceptèrent cette offre, et il fut convenu qu'ils
+délibéreraient dans le sein même de la société, et se confondraient avec
+elle pendant leur séjour. De cette manière, il n'y avait à Paris que
+quatre cents jacobins de plus. La société, qui siégeait tous les deux
+jours, voulut alors se réunir tous les jours pour délibérer avec les
+commissaires des départemens, sur les mesures de salut public. On disait
+que, dans le nombre de ces commissaires, quelques-uns penchaient pour
+l'indulgence, et qu'ils avaient la mission de demander une amnistie
+générale le jour de l'acceptation de la constitution. En effet, quelques
+personnes songeaient à ce moyen de sauver les girondins prisonniers, et
+tous les autres détenus pour cause politique. Mais les jacobins ne
+voulaient aucune composition, et il leur fallait à la fois énergie et
+vengeance. On avait calomnié les commissaires des assemblées primaires,
+dit Hassenfratz, en répandant qu'ils voulaient proposer une amnistie; ils
+en étaient incapables, et s'uniraient aux jacobins pour demander, avec les
+mesures urgentes de salut public, la punition de tous les traîtres. Les
+commissaires se tinrent pour avertis, et si quelques-uns, du reste peu
+nombreux, songeaient à une amnistie, aucun n'osa plus en faire la
+proposition.
+
+Le 7 août, au matin, ils furent conduits à la commune, et de la commune à
+l'Evêché, où se tenait le club des électeurs, et où s'était préparé le 31
+mai. C'est là que devait s'opérer la réconciliation des départemens avec
+Paris, puisque c'était de là qu'était partie l'attaque contre la
+représentation nationale. Le maire Pache, le procureur Chaumette et toute
+la municipalité, marchant à leur tête, introduisent les commissaires à
+l'Evêché. De part et d'autre, on s'adresse des discours; les Parisiens
+déclarent qu'ils n'avaient jamais voulu ni méconnaître, ni usurper les
+droits des départemens; les commissaires reconnaissent à leur tour qu'on a
+calomnié Paris; ils s'embrassent alors les uns les autres y et se livrent
+au plus vif enthousiasme. Tout à coup l'idée leur vient d'aller à la
+convention pour lui faire part de cette réconciliation. Ils s'y rendent en
+effet, et sont introduits sur-le-champ. La discussion est interrompue,
+l'un des commissaires prend la parole. «Citoyens représentans, dit-il,
+nous venons vous faire part de la scène attendrissante qui vient de se
+passer dans la salle des électeurs, où nous sommes allés donner le baiser
+de paix à nos frères de Paris. Bientôt, nous l'espérons, la tête des
+calomniateurs de cette cité républicaine tombera sous le glaive de la loi.
+Nous sommes tous montagnards, vive la Montagne!» Un autre demande que les
+représentans donnent aux commissaires le baiser fraternel. Aussitôt les
+membres de l'assemblée quittent leurs places, et se jettent dans les bras
+des commissaires des départements. Après quelques instans d'une scène
+d'attendrissement et d'enthousiasme, les commissaires défilent dans la
+salle, en poussant les cris de vive la Montagne! vive la république! et en
+chantant:
+
+La Montagne nous a sauvés
+En congédiant Gensonné....
+La Montagne nous a sauvés
+En congédiant Gensonné.
+Au diable les Buzot,
+Les Vergniaud, les Brissot!
+Dansons la carmagnole, etc.
+
+Ils se rendent ensuite aux Jacobins, où ils rédigent, au nom de tous les
+envoyés des assemblées primaires, une adresse pour déclarer aux
+départemens que Paris a été calomnié. «Frères et amis, écrivent-ils,
+calmez, calmez vos inquiétudes. Nous n'avons tous ici qu'un sentiment.
+Toutes nos âmes sont confondues, et la liberté triomphante ne promène plus
+ses regards que sur des jacobins, des frères et des amis. Le _Marais_
+n'est plus. Nous ne formons ici qu'une énorme et terrible MONTAGNE qui va
+vomir ses feux sur tous les royalistes et les partisans de la tyrannie.
+Périssent les libellistes infâmes qui ont calomnié Paris!... Nous veillons
+tous ici jour et nuit, et nous travaillons, de concert avec nos frères de
+la capitale, au salut commun.... Nous ne rentrerons dans nos foyers que
+pour vous annoncer que la France est libre et que la patrie est sauvée.»
+Cette adresse, lue, applaudie avec enthousiasme, est envoyée à la
+convention pour qu'elle soit insérée sur-le-champ dans le bulletin de la
+séance. L'ivresse devient générale; une foule d'orateurs se précipitent à
+la tribune du club, les têtes commencent à s'égarer. Robespierre, en
+voyant ce trouble, demande aussitôt la parole. Chacun la lui cède avec
+empressement. Jacobins, commissaires, tous applaudissent le célèbre
+orateur, que quelques-uns n'avaient encore ni vu ni entendu.
+
+Il félicite les départemens qui viennent de sauver la France. «Ils la
+sauvèrent, dit-il, une première fois en 89, en s'armant spontanément; une
+seconde fois, en se rendant à Paris pour exécuter le 10 août; une
+troisième, en venant donner au milieu de la capitale le spectacle de
+l'union et de la réconciliation générale. Dans ce moment, de sinistres
+événemens ont affligé la république, et mis son existence en danger; mais
+des républicains ne doivent rien craindre; et ils ont à se défier d'une
+émotion qui pourrait les entraîner à des désordres. On voudrait dans le
+moment produire une disette factice et amener un tumulte; on voudrait
+porter le peuple à l'Arsenal, pour en disperser les munitions, ou y mettre
+le feu, comme il vient d'arriver dans plusieurs villes; enfin, on ne
+renonce pas à causer encore un événement dans les prisons, pour calomnier
+Paris, et rompre l'union qui vient d'être jurée. Défiez-vous de tant de
+pièges, ajoute Robespierre; soyez calmes et fermes; envisagez sans crainte
+les malheurs de la patrie, et travaillons tous à la sauver.»
+
+On se calme à ces paroles, et on se sépare après avoir salué le sage
+orateur d'applaudissemens réitérés.
+
+Aucun désordre ne vint troubler Paris pendant les jours suivans, mais rien
+ne fut oublié pour ébranler les imaginations et les disposer à un généreux
+enthousiasme. On ne cachait aucun danger, on ne dérobait aucune nouvelle
+sinistre à la connaissance du peuple; on publiait successivement les
+déroutes de la Vendée, les nouvelles toujours plus alarmantes de Toulon,
+le mouvement rétrograde de l'armée du Rhin, qui se repliait devant les
+vainqueurs de Mayence, et enfin le péril extrême de l'armée du Nord, qui
+était retirée au camp de César, et que les Impériaux, les Anglais, les
+Hollandais, maîtres de Condé, de Valenciennes, et formant une masse
+double, pouvaient enlever en un coup de main. Entre le camp de César et
+Paris, il y avait tout au plus quarante lieues, et pas un régiment, pas un
+obstacle qui pût arrêter l'ennemi. L'armée du Nord enlevée, tout était
+perdu, et on recueillait avec anxiété les moindres bruits arrivant de
+cette frontière.
+
+Les craintes étaient fondées, et dans ce moment en effet le camp de César
+se trouvait dans le plus grand péril. Le 7 août, au soir, les coalisés y
+étaient arrivés, et le menaçaient de toutes parts. Entre Cambray et
+Bouchain, s'étend une ligne de hauteurs. L'Escaut les protège en les
+parcourant. C'est là ce qu'on appelle le camp de César, appuyé sur deux
+places, et bordé par un cours d'eau. Le 7 au soir, le duc d'York, chargé
+de tourner les Français, débouche en vue de Cambray, qui formait la droite
+du camp de César. Il somme la place; le commandant répond en fermant ses
+portes et en brûlant les faubourgs. Le même soir, Cobourg, avec une masse
+de quarante mille hommes, arrive sur deux colonnes aux bords de l'Escaut,
+et bivouaque en face de notre camp. Une chaleur étouffante paralyse les
+forces des hommes et des chevaux; plusieurs soldats, frappés des rayons du
+soleil, ont expiré dans la journée. Kilmaine, nommé pour remplacer
+Custine, et n'ayant voulu accepter le commandement que par intérim, ne
+croit pas pouvoir tenir dans une position aussi périlleuse. Menacé, vers
+sa droite, d'être tourné par le duc d'York, ayant à peine trente-cinq
+mille hommes découragés à opposer à soixante-dix mille hommes victorieux,
+il croit plus prudent de songer à la retraite, et de gagner du temps en
+allant chercher un autre poste. La ligne de la Scarpe, placée derrière
+celle de l'Escaut, lui paraît bonne à occuper. Entre Arras et Douay, des
+hauteurs bordées par la Scarpe forment un camp semblable au camp de César,
+et comme celui-ci appuyé par deux places, et bordé par un cours d'eau,
+Kilmaine prépare sa retraite pour le lendemain matin 8.
+
+Son corps d'armée traversera la Cense, petite rivière longeant les
+derrières du terrain qu'il occupe, et lui-même se portera, avec une forte
+arrière-garde, vers la droite, où le duc d'York est tout près de
+déboucher. Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, la grosse
+artillerie, les bagages et l'infanterie se mettent en mouvement,
+traversent la Cense, et détruisent tous les passages. Une heure après,
+Kilmaine, avec quelques batteries d'artillerie légère, et une forte
+division de cavalerie, se porte vers la droite, pour protéger la retraite
+contre les Anglais. Il ne pouvait arriver plus à propos. Deux bataillons,
+égarés dans leur route, se trouvaient engagés dans le petit village de
+Marquion, et faisaient une forte résistance contre les Anglais.
+Malgré leurs efforts, ils étaient près d'être enveloppés. Kilmaine,
+arrivant aussitôt, place son artillerie légère sur le flanc des ennemis,
+lance sur eux sa cavalerie, et les force à reculer; les bataillons sont
+alors dégagés, et peuvent rejoindre le reste de l'armée. Dans ce moment,
+les Anglais et les Impériaux, débouchant à la fois sur la droite et sur le
+front du camp de César, le trouvent entièrement évacué. Enfin, vers la
+chute du jour, les Français sont réunis au camp de Gavrelle, appuyés sur
+Arras et Douay, et ayant la Scarpe devant eux.
+
+Ainsi, le 8 août, le camp de César est évacué comme l'avait été celui de
+Famars; Cambray et Bouchain sont abandonnés à leurs propres forces, comme
+Valenciennes et Condé. La ligne de la Scarpe, placée derrière celle de
+l'Escaut, n'est pas, comme on sait, entre Paris et l'Escaut, mais entre
+l'Escaut et la mer. Kilmaine vient donc de marcher sur le côté, au lieu de
+marcher en arrière; et une partie de la frontière se trouve ainsi
+découverte. Les coalisés peuvent se répandre dans tout le départemens du
+Nord. Que feront-ils? Iront-ils, marchant une journée de plus, attaquer le
+camp de Gavrelle, et enlever l'ennemi qui leur a échappé? Marcheront-ils
+sur Paris; ou reviendront-ils à leur ancien projet sur Dunkerque? En
+attendant ils poussent des partis jusqu'à Péronne et Saint-Quentin, et
+l'alarme se communique à Paris, où l'on répand avec effroi que le camp de
+César est perdu, comme celui de Famars; que Cambray est livré comme
+Valenciennes. De toutes parts, on se déchaîne contre Kilmaine, oubliant le
+service immense qu'il vient de rendre par sa belle retraite.
+
+La fête solennelle du 10 août, destinée à électriser tous les esprits, se
+prépare au milieu de ces bruits sinistres. Le 9, on fait à la convention
+le rapport sur le recensement des votes. Les quarante-quatre mille
+municipalités ont accepté la constitution. Il ne manque dans le nombre des
+votes que ceux de Marseille, de la Corse et de la Vendée. Une seule
+commune, celle de Saint-Tonnant, départemens des Côtes-du-Nord, a osé
+demander le rétablissement des Bourbons sur le trône.
+
+Le 10, la fête commence avec le jour. Le célèbre peintre David a été
+chargé d'en être l'ordonnateur. A quatre heures du matin, le cortège est
+réuni sur la place de la Bastille. La convention, les envoyés des
+assemblées primaires, parmi lesquels on a choisi les quatre-vingt-six
+doyens d'âge, pour représenter les quatre-vingt-six départemens, les
+sociétés populaires, et toutes les sections armées, se rangent autour
+d'une grande fontaine, dite de la _Régénération_. Cette fontaine est
+formée par une grande statue de la Nature, qui de ses mamelles verse l'eau
+dans un vaste bassin. Dès que le soleil a doré le faîte des édifices, on
+le salue en chantant des strophes sur l'air de la Marseillaise. Le
+président de la convention prend une coupe, verse sur le sol l'eau de la
+régénération, en boit ensuite, et transmet la coupe aux doyens des
+départemens, qui boivent chacun à leur tour. Après cette cérémonie, le
+cortège s'achemine le long des boulevarts. Les sociétés populaires, ayant
+une bannière où est peint l'oeil de la surveillance, s'avancent les
+premières. Vient ensuite la convention tout entière. Chacun de ses membres
+tient un bouquet d'épis de blé, et huit d'entre eux, placés au centre,
+portent sur une arche l'Acte constitutionnel et les Droits de l'homme.
+Autour de la convention, les doyens d'âge forment une chaîne, et marchent
+unis par un cordon tricolore. Ils tiennent dans leurs mains un rameau
+d'olivier, signe de la réconciliation des provinces avec Paris, et une
+pique destinée à faire partie du faisceau national formé par les
+quatre-vingt-six départemens. A la suite de cette portion du cortège,
+viennent des groupes de peuple, avec les instrumens des divers métiers.
+Au milieu d'eux, s'avance une charrue qui porte un vieillard et sa vieille
+épouse, et qui est traînée par leurs jeunes fils. Cette charrue est
+immédiatement suivie d'un char de guerre sur lequel repose l'urne
+cinéraire des soldats morts pour la patrie. Enfin la marche est fermée par
+des tombereaux chargés de sceptres, de couronnes, d'armoiries et de tapis
+à fleurs de lys.
+
+Le cortège parcourt les boulevarts et s'achemine vers la place de la
+Révolution. En passant au boulevart Poissonnière, le président de la
+convention donne une branche de laurier aux héroïnes des 5 et 6 octobre,
+assises sur leurs canons. Sur la place de la Révolution, il s'arrête de
+nouveau, et met le feu à tous les insignes de la royauté et de la
+noblesse, traînés dans les tombereaux. Ensuite il déchire un voile jeté
+sur une statue, qui apparaissant à tous les yeux, laisse voir les traits
+de la Liberté. Des salves d'artillerie marquent l'instant de son
+inauguration; et, au même moment, des milliers d'oiseaux, portant de
+légères banderoles, sont délivrés, et semblent annoncer, en s'élançant
+dans les airs, que la terre est affranchie.
+
+On se rend ensuite au Champ-de-Mars par la place des Invalides, et on
+défile devant une figure colossale, représentant le peuple français qui
+terrasse le fédéralisme et l'étouffe dans la fange d'un marais. Enfin on
+arrive au champ même de la fédération. Là, le cortège se divise en deux
+colonnes, qui s'allongent autour de l'autel de la patrie. Le président de
+la convention et les quatre-vingt-six doyens occupent le sommet de
+l'autel; les membres de la convention et la masse des envoyés des
+assemblées primaires en occupent les degrés. Chaque groupe de peuple vient
+déposer alternativement autour de l'autel les produits de son métier, des
+étoffes, des fruits, des objets de toute espèce. Le président de la
+convention, recueillant ensuite les actes sur lesquels les assemblées
+primaires ont inscrit leurs votes, les dépose sur l'autel de la patrie.
+Une décharge générale d'artillerie retentit aussitôt; un peuple immense
+joint ses cris aux éclats du canon, et on jure, avec le même enthousiasme
+qu'aux 14 juillet 1790 et 1792, de défendre la constitution: serment bien
+vain, si on considère la lettre de la constitution, mais bien héroïque et
+bien observé, si on ne considère que le sol et la révolution elle-même!
+Les constitutions en effet ont passé, mais le sol et la révolution furent
+défendus avec une constance héroïque.
+
+Après cette cérémonie, les quatre-vingt-six doyens d'âge remettent leurs
+piques au président; celui-ci en forme un faisceau, et le confie, avec
+l'acte constitutionnel, aux députés des assemblées primaires, en leur
+recommandant de réunir toutes leurs forces autour de l'arche de la
+nouvelle alliance. On se sépare ensuite; une partie du cortège accompagne
+l'urne cinéraire des Français morts pour la patrie, dans un temple destiné
+à la recevoir; le reste va déposer l'arche de la constitution dans un lieu
+où elle doit rester en dépôt jusqu'au lendemain, pour être rapportée
+ensuite dans la salle de la convention. Une grande représentation,
+figurant le siège et le bombardement de Lille, et la résistance héroïque
+de ses habitans, occupe le reste de la journée, et dispose l'imagination
+du peuple aux scènes guerrières.
+
+Telle fut cette troisième fédération de la France républicaine. On n'y
+voyait pas, comme en 1790, toutes les classes d'un grand peuple, riches et
+pauvres, nobles et roturiers, confondus un instant dans une même ivresse,
+et fatigués de se haïr, se pardonnant pour quelques heures leurs
+Différences de rang et d'opinion; on y voyait un peuple immense, ne
+parlant plus de pardon, mais de danger, de dévouement, de résolutions
+désespérées, et jouissant avec ivresse de ces pompes gigantesques, en
+attendant de courir le lendemain sur les champs de bataille. Une
+circonstance relevait le caractère de cette scène, et couvrait ce que des
+esprits dédaigneux ou hostiles pourraient y trouver de ridicule, c'est le
+danger, et l'entraînement avec lequel on le bravait. Au premier 14 juillet
+1790, la révolution était innocente encore et bienveillante, mais elle
+pouvait n'être pas sérieuse, et être mise à fin comme une farce ridicule,
+par les baïonnettes étrangères; en août 1793, elle était tragique, mais
+grande, signalée par des victoires et des défaites, et sérieuse comme une
+résolution irrévocable et héroïque.
+
+Le moment de prendre de grandes mesures était arrivé. De toutes parts
+fermentaient les idées les plus extraordinaires: on proposait d'exclure
+tous les nobles des emplois, de décréter l'emprisonnement général des
+suspects contre lesquels il n'existait pas encore de loi assez précise, de
+faire lever la population en masse, de s'emparer de toutes les
+subsistances, de les transporter dans les magasins de la république, qui
+en ferait elle-même la distribution à chaque individu; on cherchait enfin,
+sans savoir l'imaginer, un moyen qui fournît sur-le-champ des fonds
+suffisans. On exigeait surtout que la convention restât en fonctions,
+qu'elle ne cédât pas ses pouvoirs à la nouvelle législature qui devait lui
+succéder, et que la constitution fût voilée comme la statue de la Liberté,
+jusqu'à la défaite générale des ennemis de la république.
+
+C'est aux Jacobins que furent successivement proposées toutes ces idées.
+Robespierre, ne cherchant plus à modérer l'élan de l'opinion, l'excitant
+au contraire, insista particulièrement sur la nécessité de maintenir la
+convention nationale dans ses fonctions, et il donnait là un sage conseil.
+Dissoudre dans ce moment une assemblée qui était saisie du gouvernement
+tout entier, dans le sein de laquelle les divisions avaient cessé, et la
+remplacer par une assemblée neuve, inexpérimentée, et qui serait livrée
+encore aux factions, était un projet désastreux. Les députés des provinces
+entourant Robespierre, s'écrièrent qu'ils avaient juré de rester réunis
+jusqu'à ce que la convention eût pris des mesures de salut public, et ils
+déclarèrent qu'ils l'obligeraient à rester en fonctions. Audouin, gendre
+de Pache, parla ensuite, et proposa de demander la levée en masse et
+l'arrestation générale des suspects. Aussitôt, les commissaires des
+assemblées primaires rédigent une pétition, et, le lendemain 12, viennent
+la présenter à la convention. Ils demandent que la convention se charge de
+sauver elle-même la patrie, qu'aucune amnistie ne soit accordée, que les
+suspects soient arrêtés, qu'ils soient envoyés les premiers à l'ennemi, et
+que le peuple levé en masse marche derrière eux. Une partie de ces
+propositions est adoptée. L'arrestation des suspects est décrétée en
+principe; mais le projet d'une levée en masse, qui paraissait trop
+violent, est renvoyé à l'examen du comité de salut public. Les jacobins,
+peu satisfaits, insistent, et continuent de répéter dans leur club, qu'il
+ne faut pas un mouvement partiel, mais universel.
+
+Les jours suivans, le comité fait son rapport, et propose un décret trop
+vague, et des proclamations trop froides.
+
+«Le comité, s'écrie Danton, n'a pas tout dit: il n'a pas dit que si la
+France est vaincue, que si elle est déchirée, les riches seront les
+premières victimes de la rapacité des tyrans; il n'a pas dit que les
+patriotes vaincus déchireront et incendieront cette république, plutôt que
+de la voir passer aux mains de leurs insolens vainqueurs! Voilà ce qu'il
+faut apprendre à ces riches égoïstes.»--«Qu'espérez-vous, ajoute Danton,
+vous qui ne voulez rien faire pour sauver la république? Voyez quel serait
+votre sort si la liberté succombait! Une régence dirigée par un imbécile,
+un roi enfant dont la minorité serait longue, enfin le morcellement de nos
+provinces, et un déchirement épouvantable! Oui, riches, on vous
+imposerait, on vous pressurerait davantage et mille fois davantage que
+vous n'aurez à dépenser pour sauver votre pays et éterniser la liberté!...
+La convention, ajoute Danton, a dans les mains les foudres populaires;
+qu'elle en fasse usage et les lance à la tête des tyrans. Elle a les
+commissaires des assemblées primaires, elle a ses propres membres; qu'elle
+envoie les uns et les autres exécuter un armement général!»
+
+Les projets de loi sont encore renvoyés au comité. Le lendemain, les
+jacobins dépêchent de nouveau les commissaires des assemblées primaires à
+la convention. Ceux-ci viennent demander encore une fois, non un
+recrutement partiel, mais la levée en masse, parce que, disent-ils, les
+demi-mesures sont mortelles, parce que la nation entière est plus facile à
+ébranler qu'une partie de ses citoyens! «Si vous demandez, ajoutent-ils,
+cent mille soldats, ils ne se trouveront point; mais des millions d'hommes
+répondront à un appel général. Qu'il n'y ait aucune dispense pour le
+citoyen physiquement constitué pour les armes, quelques fonctions qu'il
+exerce; que l'agriculture seule conserve les bras indispensables pour
+tirer de la terre les productions alimentaires; que le cours du commerce
+soit arrêté momentanément, que toute affaire cesse; que la grande,
+l'unique et universelle affaire des Français, soit de sauver la
+république!»
+
+La convention ne peut plus résister à une sommation aussi pressante.
+Partageant elle-même l'entraînement des pétitionnaires, elle enjoint à son
+comité de se retirer pour rédiger, dans l'instant même, le projet de la
+levée en masse. Le comité revient quelques minutes après, et présente le
+projet suivant, qui est adopté au milieu d'un transport universel:
+
+ART. 1er. Le peuple français déclare, par l'organe de ses représentans,
+qu'il va se lever tout entier pour la défense de sa liberté, de sa
+constitution, et pour délivrer enfin son territoire de ses ennemis.
+
+2. Le comité de salut public présentera demain le mode d'organisation de
+ce grand mouvement national.
+
+Par d'autres articles, il était nommé dix-huit représentans chargés de se
+répandre sur toute la France, et de diriger les envoyés des assemblées
+primaires dans leurs réquisitions d'hommes, de chevaux, de munitions, de
+subsistances. Cette grande impulsion donnée, tout devenait possible. Une
+fois qu'il était déclaré que la France entière, hommes et choses,
+appartenait au gouvernement, ce gouvernement, suivant le danger, ses
+lumières et son énergie croissante, pouvait tout ce qu'il jugerait utile
+et indispensable. Sans doute il ne fallait pas lever la population en
+masse, et interrompre la production, et jusqu'au travail nécessaire à la
+nutrition, mais il fallait que le gouvernement pût tout exiger, sauf à
+n'exiger que ce qui serait suffisant pour les besoins du moment.
+
+Le mois d'août fut l'époque des grands décrets qui mirent toute la France
+en mouvement, toutes ses ressources en activité, et qui terminèrent à
+l'avantage de la révolution sa dernière et sa plus terrible crise.
+
+Il fallait à la fois mettre la population debout, la pourvoir d'armes, et
+fournir, par une nouvelle mesure financière, à la dépense de ce grand
+déplacement; il fallait mettre en rapport le papier-monnaie avec le prix
+des subsistances et des denrées; il fallait distribuer les armées, les
+généraux, d'une manière appropriée à chaque théâtre de guerre, et enfin,
+satisfaire la colère révolutionnaire par de grandes et terribles
+exécutions. On va voir ce que fit le gouvernement pour suffire à la fois à
+ces besoins urgens et à ces mauvaises passions qu'il devait subir,
+puisqu'elles étaient inséparables de l'énergie qui sauve un peuple en
+danger.
+
+Exiger de chaque localité un contingent déterminé en hommes, ne convenait
+pas aux circonstances, c'eût été douter de l'enthousiasme des Français en
+ce moment, et on devait supposer cet enthousiasme pour l'inspirer. Cette
+manière germanique d'imposer à chaque contrée les hommes comme l'argent,
+était d'ailleurs en contradiction avec le principe de la levée en masse.
+Un recrutement général par voie de tirage ne convenait pas davantage. Tout
+le monde n'étant pas appelé, chacun aurait songé alors à s'exempter, et se
+serait plaint du sort qui l'eût obligé à servir. La levée en masse
+exposait, il est vrai, la France à un désordre universel, et excitait les
+railleries des modérés et des contre-révolutionnaires. Le comité de salut
+public imagina le moyen le plus convenable à la circonstance, ce fut de
+mettre toute la population en disponibilité, de la diviser par
+générations, et de faire partir ces générations par rang d'âge, au fur et
+à mesure des besoins. «Dès ce moment, portait le décret[1], jusqu'à celui
+où les ennemis auront été chassés du territoire de la république, tous les
+Français seront en réquisition permanente pour le service des armées.
+
+[Note 1: 23 août.]
+
+Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront des armes et
+transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits,
+et serviront dans les hôpitaux; les enfans mettront le vieux linge en
+charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour
+exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois, et l'amour
+de la république.»
+
+Tous les jeunes gens non mariés, ou veufs sans enfans, depuis l'âge de
+dix-huit ans jusqu'à celui de vingt-cinq ans, devaient composer la
+première levée, dite la _première réquisition_. Ils devaient se réunir
+sur-le-champ, non dans les chefs-lieux de départemens, mais dans ceux de
+district, car, depuis le fédéralisme, on craignait ces grandes réunions
+par départemens, qui leur donnaient le sentiment de leurs forces et l'idée
+de la révolte. D'ailleurs, il y avait un autre motif pour agir ainsi,
+c'était la difficulté d'amasser dans les chefs-lieux des subsistances et
+des approvisionnemens suffisans pour de grandes masses. Les bataillons
+formés dans les chefs-lieux de district devaient commencer sur-le-champ
+les exercices militaires, et se tenir prêts à partir au premier jour. La
+génération de vingt-cinq ans à trente était avertie de se préparer, et, en
+attendant, elle était chargée de faire le service de l'intérieur. Le reste
+enfin, de trente jusqu'à soixante, était disponible au gré des
+représentans envoyés pour opérer cette levée graduelle. Malgré ces
+dispositions, la levée en masse et instantanée de toute la population
+était ordonnée de droit dans certains lieux plus menacés, comme la Vendée,
+Lyon, Toulon, le Rhin, etc.
+
+Les moyens employés pour armer les levées, les loger, les nourrir, étaient
+analogues aux circonstances. Tous les chevaux et bêtes de somme, dont
+l'agriculture et les fabriques pouvaient se passer, étaient requis et mis
+à la disposition des ordonnateurs des armées. Les armes de calibre
+devaient être données à la génération qui partait; les armes de chasse et
+les piques étaient réservées au service de l'intérieur. Dans les
+départemens où des manufactures d'armes pouvaient être établies, les
+places, les promenades publiques, les grandes maisons comprises dans les
+biens nationaux, devaient servir à construire des ateliers. Le principal
+établissement se trouvait à Paris. On plaçait les forges dans les jardins
+du Luxembourg, les machines à forer les canons sur les bords de la Seine.
+Tous les ouvriers armuriers étaient requis, ainsi que les ouvriers en
+horlogerie, qui, dans le moment, avaient peu de travail, et qui pouvaient
+être employés à certaines parties de la fabrication des armes. Trente
+millions étaient mis, pour cette seule manufacture, à la disposition du
+ministre de là guerre. Ces moyens extraordinaires seraient employés
+jusqu'à ce qu'on eût porté la fabrication à mille fusils par jour. On
+plaçait ce grand établissement à Paris, parce que là, sous les yeux du
+gouvernement et des jacobins, toute négligence devenait impossible, et
+tous les prodiges de rapidité et d'énergie étaient assurés. Cette
+manufacture ne tarda pas en effet à remplir sa destination.
+
+Le salpêtre manquant, on songea à l'extraire du sol des caves. On imagina
+donc de les faire visiter toutes, pour juger si la terre dans laquelle
+elles étaient creusées en contenait quelques parties. En conséquence,
+chaque particulier dut souffrir la visite et la fouille des caves, pour en
+lessiver la terre lorsqu'elle contiendrait du salpêtre. Les maisons
+devenues nationales furent destinées à servir de casernes et de magasins.
+
+Pour procurer les subsistances à ces grandes masses armées, on prit
+diverses mesures qui n'étaient pas moins extraordinaires que les
+précédentes. Les jacobins auraient voulu que la république, faisant
+achever le tableau général des subsistances, les achetât toutes, et s'en
+fît ensuite la distributrice, soit en les donnant aux soldats armés pour
+elle, soit en les vendant aux autres citoyens à un prix modéré. Ce
+penchant à vouloir tout faire, à suppléer la nature elle-même, quand elle
+ne marche pas à notre gré, ne fut point aussi aveuglément suivi que
+l'auraient désiré les jacobins. Cependant il fut ordonné que les tableaux
+des subsistances, déjà commandés aux municipalités, seraient promptement
+terminés, et envoyés au ministère de l'intérieur, pour faire la
+statistique générale des besoins et des ressources; que le battage des
+grains serait achevé là où il ne l'était pas, et que les municipalités les
+feraient battre elles-mêmes si les particuliers s'y refusaient; que les
+fermiers ou propriétaires des grains paieraient en nature leurs
+contributions arriérées, et les deux tiers de celles de l'année 1793;
+qu'enfin les fermiers et régisseurs des biens devenus nationaux en
+déposeraient les revenus aussi en nature.
+
+L'exécution de ces mesures extraordinaires ne pouvait être
+qu'extraordinaire aussi. Des pouvoirs limités, confiés à des autorités
+locales qui auraient été à chaque instant arrêtées par des résistances,
+qui, d'ailleurs, n'auraient pas eu toutes la même énergie et le même
+dévouement, ne convenaient ni à la nature des mesures décrétées ni à leur
+urgence. La dictature des commissaires de la convention était encore ici
+le seul moyen dont on pût faire usage. Ils avaient été employés déjà pour
+la première levée des trois cent mille hommes, décrétée en mars, et ils
+avaient promptement et complètement rempli leur mission. Envoyés aux
+armées, ils surveillaient les généraux et leurs opérations, quelquefois
+contrariaient des militaires consommés, mais partout ranimaient le zèle,
+et communiquaient une grande vigueur de volonté. Enfermés dans les places
+fortes, ils avaient soutenu des sièges héroïques à Valenciennes et à
+Mayence; répandus dans l'intérieur, ils avaient puissamment contribué à
+étouffer le fédéralisme. Ils furent donc encore employés ici, et reçurent
+des pouvoirs illimités, pour exécuter cette réquisition des hommes et des
+choses. Ayant sous leurs ordres les commissaires des assemblées primaires,
+pouvant les diriger à leur gré, leur confier une partie de leurs pouvoirs,
+ils tenaient sous leur main des hommes dévoués, parfaitement instruits de
+l'état de chaque localité, et n'ayant d'autorité que ce qu'ils leur en
+donneraient eux-mêmes pour le besoin de ce service extraordinaire.
+
+Il y avait déjà différens représentans dans l'intérieur, soit dans la
+Vendée, soit à Lyon et à Grenoble, pour détruire les restes du
+fédéralisme; il en fut nommé encore dix-huit, chargés de se partager la
+France, et de se concerter avec ceux qui étaient déjà en mission pour
+faire mettre en marche les jeunes gens de la première réquisition, pour
+les armer, les approvisionner, et les diriger sur les points convenables,
+d'après l'avis et les demandes des généraux. Ils devaient en outre achever
+la complète soumission des administrations fédéralistes.
+
+Il fallait à ces mesures militaires joindre des mesures financières pour
+fournir aux dépenses de la guerre. On connaît l'état de la France sous ce
+rapport. Une dette en désordre, composée de dettes de toute espèce, de
+toute date, et qui étaient opposées aux dettes contractées sous la
+république; les assignats discrédités, auxquels on opposait le numéraire,
+le papier étranger, les actions des compagnies financières, et qui ne
+pouvaient plus servir au gouvernement pour payer les services publics, ni
+au peuple pour acheter les marchandises dont il avait besoin; telle était
+alors notre situation. Que faire dans de pareilles conjonctures?
+Fallait-il emprunter, ou émettre des assignats? Emprunter était impossible
+dans le désordre où se trouvait la dette, et avec le peu de confiance
+qu'inspiraient les engagemens de la république. Emettre des assignats
+était facile, et il suffisait pour cela de l'imprimerie nationale. Mais,
+pour fournir aux moindres dépenses, il fallait émettre des quantités
+énormes de papier, c'est-à-dire cinq ou six fois plus que sa valeur
+nominale, et par là on augmentait nécessairement la grande calamité de son
+discrédit, et on amenait un nouveau renchérissement dans les marchandises.
+On va voir ce que le génie de la nécessité inspira aux hommes qui
+s'étaient chargés du salut de la France.
+
+La première et la plus indispensable mesure était de mettre de l'ordre
+dans la dette, et d'empêcher qu'elle ne fût divisée en contrats de toutes
+les formes, de toutes les époques, et qui, par leurs différences d'origine
+et de nature, donnaient lieu à un agiotage dangereux et
+contre-révolutionnaire. La connaissance de ces vieux titres, leur
+vérification, leur classement, exigeaient une science particulière, et
+introduisaient une effrayante complication dans la comptabilité. Ce
+n'était qu'à Paris que chaque rentier pouvait se faire payer, et
+quelquefois la division de sa créance en plusieurs portions l'obligeait à
+se présenter chez vingt payeurs différens. Il y avait la dette constituée,
+la dette exigible à terme fixe, la dette exigible provenant de la
+liquidation; et, de cette manière, le trésor était exposé tous les jours à
+des échéances, et obligé de se procurer des capitaux pour rembourser des
+sommes échues. «Il faut uniformiser et républicaniser la dette,» dit
+Cambon; et il proposa de convertir tous les contrats des créanciers de
+l'état en une inscription sur un grand livre, qui serait appelé
+_Grand-Livre de la dette publique_. Cette inscription et l'extrait qu'on
+en délivrerait aux créanciers, seraient désormais leurs seuls titres. Pour
+les rassurer sur la conservation de ce livre, il devait en être déposé un
+double aux archives de la trésorerie; et, du reste, le feu et les autres
+accidens ne le menaçaient pas plus que les registres des notaires. Les
+Créanciers devaient donc, dans un délai déterminé, remettre leurs titres
+pour qu'ils fussent inscrits et brûlés ensuite. Les notaires avaient ordre
+d'apporter tous les titres dont ils étaient dépositaires, et on les
+punissait de dix ans de fers si, avant la remise, ils en gardaient ou
+délivraient des copies. Si le créancier laissait écouler six mois pour se
+faire inscrire, il perdait les intérêts; s'il laissait écouler un an, il
+était déchu, et perdait le capital. «De cette manière, disait Cambon, la
+dette contractée par le despotisme ne pourra plus être distinguée de celle
+contractée depuis la révolution; et je défie _monseigneur le despotisme_,
+s'il ressuscite, de reconnaître son ancienne dette lorsqu'elle sera
+confondue avec la nouvelle. Cette opération faite, vous verrez le
+capitaliste qui désire un roi parce qu'il a un roi pour débiteur, et qui
+craint de perdre sa créance si son débiteur n'est pas rétabli, désirer la
+république qui sera devenue sa débitrice, parce qu'il craindra de perdre
+son capital en la perdant.»
+
+Ce n'était pas là le seul avantage de cette institution; elle en avait
+d'autres encore tout aussi grands, et elle commençait le système du crédit
+public. Le capital de chaque créance était converti en une rente
+perpétuelle, au taux de cinq pour cent. Ainsi le créancier d'une somme de
+1,000 francs se trouvait inscrit sur le Grand-Livre pour une rente de 50
+francs. De cette manière, les anciennes dettes, dont les unes portaient
+des intérêts usuraires, dont les autres étaient frappées de retenues
+injustes, ou grevées de certains impôts, étaient ramenées à un intérêt
+uniforme et équitable. L'état, changeant sa dette en une rente
+perpétuelle, n'était plus exposé à des échéances, et ne pouvait jamais
+être obligé à rembourser le capital, pourvu qu'il servit les intérêts. Il
+trouvait en outre un moyen facile et avantageux de s'acquitter, c'était de
+racheter la rente sur la place, lorsqu'elle viendrait à baisser au-dessous
+de sa valeur: ainsi, quand une rente de 50 livres de revenu et de 1,000
+francs de capital ne vaudrait que neuf ou huit cents livres, l'état
+gagnerait, disait Cambon, un dixième ou un cinquième du capital en
+rachetant sur la place. Ce rachat n'était pas encore organisé au moyen
+d'un amortissement fixe, mais le moyen était entrevu, et la science du
+crédit public commençait à se former.
+
+Ainsi l'inscription sur le Grand-Livre simplifiait la forme des titres,
+rattachait l'existence de la dette à l'existence de la république, et
+changeait les créances en une rente perpétuelle, dont le capital était non
+remboursable, et dont l'intérêt était le même pour toutes les portions
+d'inscriptions. Cette idée était simple et empruntée en partie aux
+Anglais; mais il fallait un grand courage d'exécution pour l'appliquer à
+la France, et il y avait un grand mérite d'à-propos à le faire dans le
+moment. Sans doute, on peut trouver quelque chose de forcé à une opération
+destinée à changer ainsi brusquement la nature des titres et des créances,
+à ramener l'intérêt à un taux unique, et à frapper de déchéance les
+créanciers qui se refuseraient à cette conversion; mais, pour un état, la
+justice est le meilleur ordre possible; et cette grande et énergique
+uniformisation de la dette convenait à une révolution hardie, complète,
+qui avait pour but de tout soumettre au droit commun.
+
+Le projet de Cambon joignait à cette hardiesse un respect scrupuleux pour
+les engagemens pris à l'égard des étrangers, qu'on avait promis de
+rembourser à des époques fixes. Il portait que les assignats n'ayant pas
+cours hors de France, les créanciers étrangers seraient payés en
+numéraire, et aux époques déterminées. En outre, les communes ayant
+contracté des dettes particulières, et faisant souffrir leurs créanciers
+qu'elles ne payaient pas, l'état se chargeait de leurs dettes, et ne
+s'emparait de leurs propriétés que jusqu'à concurrence des sommes
+employées au remboursement. Ce projet fut adopté[1] en entier, et aussi
+bien exécuté qu'il était bien conçu.
+
+[Note 1: 24 août.]
+
+Le capital de la dette ainsi uniformisée fut converti en une masse de
+rentes de 200 millions par an. On crut devoir, pour remplacer les anciens
+impôts de différente espèce dont elle était grevée, la frapper d'une
+imposition foncière d'un cinquième, ce qui réduisait le service des
+intérêts à 160 millions. De cette manière tout était simplifié, éclairci;
+une grande source d'agiotage se trouvait détruite, et la confiance
+renaissait, parce qu'une banqueroute partielle, à l'égard de telle ou
+telle espèce de créance, ne pouvait plus avoir lieu, et qu'une banqueroute
+générale pour toute la dette n'était pas supposable.
+
+Dès ce moment, il devenait plus facile de recourir à un emprunt. On va
+voir de quelle manière on se servit de cette mesure pour soutenir les
+assignats.
+
+La valeur dont la révolution disposait pour ses dépenses extraordinaires
+consistait toujours uniquement dans les biens nationaux. Cette valeur,
+représentée par les assignats, flottait dans la circulation. Il fallait
+favoriser les ventes pour faire rentrer les assignats, et les relever en
+les rendant plus rares. Des victoires étaient le meilleur moyen, mais non
+le plus facile, de hâter les ventes. Pour y suppléer, on imagina divers
+expédiens. Par exemple, on avait permis aux acquéreurs de diviser leurs
+paiemens en plusieurs années. Mais cette mesure, inventée pour favoriser
+les paysans et les rendre propriétaires, était plus propre à provoquer
+des ventes qu'à faire rentrer des assignats. Afin de diminuer plus
+sûrement leur quantité circulante, on avait décidé de faire le
+remboursement des offices, partie en assignats, partie en _reconnaissances
+de liquidation_. Les remboursements s'élevant à moins de 3,000 francs
+devaient être soldés en assignats, les autres devaient l'être en
+_reconnaissances de liquidation_, qui n'avaient pas cours de monnaie, qui
+ne pouvaient pas être divisées en sommes moindres de 10,000 livres, ni
+autrement transmises que les autres effets au porteur, et qui étaient
+reçues en paiement des biens nationaux. De cette manière, on diminuait la
+portion des biens nationaux convertis en monnaie forcée; tout ce qui était
+transformé en _reconnaissances de liquidation_ consistait en sommes peu
+divisées, difficilement transmissibles, fixées dans les mains des riches,
+et éloignées de la circulation et de l'agiotage.
+
+Pour contribuer encore à la vente des biens nationaux, on déclara, en
+créant le Grand-Livre, que les inscriptions de rentes seraient reçues pour
+moitié dans le paiement de ces biens. Cette facilité devait amener de
+nouvelles ventes et de nouvelles rentrées d'assignats.
+
+Mais tous ces moyens adroits ne suffisaient pas, et la masse de
+papier-monnaie était encore beaucoup trop considérable. L'assemblée
+constituante, l'assemblée législative, et la convention, avaient décrété
+successivement la création de 5 milliards et 100 millions d'assignats: 484
+millions n'avaient pas encore été émis et restaient dans les caisses; il
+n'avait donc été mis en circulation que 4 milliards 616 millions. Une
+partie était rentrée par les ventes; les acheteurs pouvant prendre des
+termes pour le paiement, il était dû encore, pour les acquisitions faites,
+12 à 15 millions. Il était rentré en tout 840 millions d'assignats qui
+avaient été brûlés: il en restait donc en circulation, au mois d'août
+1793, 3 milliards 776 millions.
+
+Le premier soin fut de démonétiser les assignats à effigie royale, qui
+étaient accaparés, et nuisaient aux assignats républicains par la
+confiance supérieure qu'ils inspiraient. Quoique démonétisés, ils ne
+cessèrent pas d'avoir une valeur; ils furent transformés en effets au
+porteur, et purent être reçus ou en paiement des contributions, ou en
+paiement des domaines nationaux, jusqu'au 1er janvier suivant. Passé cette
+époque, ils ne devaient plus avoir aucune espèce de valeur. Ces assignats
+s'élevaient à 558 millions. Cette mesure les faisait nécessairement
+disparaître de la circulation avant quatre mois, et comme on les savait
+tous dans les mains des spéculateurs contre-révolutionnaires, on faisait
+preuve de justice en ne les annulant pas et en les obligeant seulement à
+rentrer au trésor.
+
+On se souvient que, pendant le mois de mai, lorsqu'il fut déclaré en
+principe qu'il y aurait des armées dites révolutionnaires, on décréta en
+même temps qu'il serait établi un emprunt forcé d'un milliard sur les
+riches, pour subvenir aux frais d'une guerre dont ils étaient, comme
+aristocrates, réputés les auteurs, et à laquelle ils ne voulaient
+consacrer ni leurs personnes, ni leurs fortunes. Cet emprunt, réparti
+comme on va le voir, fut consacré, d'après le projet de Cambon, à faire
+rentrer un milliard d'assignats en circulation. Pour laisser le choix aux
+citoyens de meilleure volonté, et leur assurer quelques avantages, il
+était ouvert un emprunt volontaire; ceux qui se présentaient pour le
+remplir recevaient une inscription de rente au taux déjà décrété de 5 pour
+cent, et obtenaient ainsi un intérêt de leurs fonds. Ils pouvaient, avec
+cette inscription, s'exempter de contribuer à l'emprunt forcé, ou du moins
+jusqu'à concurrence de la valeur placée dans le prêt volontaire. Les
+riches de mauvaise volonté, qui attendaient l'exécution de l'emprunt
+forcé, recevaient un titre qui ne portait aucun intérêt, et qui n'était,
+comme l'inscription de rente, qu'un titre républicain avec 5 pour cent de
+moins. Enfin, comme, d'après la nouvelle loi, les inscriptions pouvaient
+servir pour moitié dans le paiement des biens nationaux, les prêteurs
+volontaires, recevant une inscription de rente, avaient la faculté de se
+rembourser immédiatement en biens nationaux; tandis qu'au contraire les
+certificats de l'emprunt forcé ne devaient être pris en paiement des
+domaines acquis que deux ans après la paix. Il fallait, disait le projet,
+intéresser les riches à la prompte fin de la guerre et à la pacification
+de l'Europe.
+
+L'emprunt forcé ou volontaire devait faire rentrer un milliard d'assignats
+qui seraient brûlés. Il devait en rentrer, en outre, par les contributions
+arriérées, 700 millions, dont 558 millions en assignats royaux déjà
+démonétisés, et reçus seulement pour le paiement des impôts. On était donc
+assuré, en deux ou trois mois, d'avoir enlevé à la circulation, d'abord le
+milliard de l'emprunt, puis 700 millions de contributions. La somme
+flottante de 3 milliards 776 millions se trouverait donc réduite à 2
+milliards 76 millions. En supposant, ce qui était probable, que la faculté
+de changer les inscriptions de la dette en biens nationaux amènerait de
+nouvelles acquisitions, on pouvait par cette voie faire rentrer peut-être
+5 à 600 millions. La masse totale se trouverait donc encore peut-être
+réduite par-là à 15 ou 16 cents millions. Ainsi, pour le moment, en
+réduisant la masse flottante de plus de moitié, on rendait aux assignats
+Leur valeur; les 484 millions restant en caisse devenaient disponibles.
+Les 700 millions rentrés par les impôts, et dont 558 devaient recevoir
+l'effigie républicaine et être remis en circulation, recouvraient aussi
+leur valeur, et pouvaient être employés l'année suivante. On avait donc
+relevé les assignats pour le moment, et c'était là l'essentiel. Si l'on
+parvenait à se sauver, la victoire les relèverait tout à fait, permettrait
+de faire de nouvelles émissions, et de réaliser le reste des biens
+nationaux, reste qui était considérable et qui s'augmentait chaque jour
+par l'émigration.
+
+Le mode d'exécution de cet emprunt forcé était, de sa nature, prompt et
+nécessairement arbitraire. Comment évaluer les fortunes sans erreur, sans
+injustice, même à des époques de calme, en prenant le temps nécessaire, et
+en consultant toutes les probabilités? Or, ce qui n'est pas possible, même
+avec les circonstances les plus propices, devait l'être bien moins encore
+dans un temps de violence et de précipitation. Mais lorsqu'on était obligé
+de troubler tant d'existences, de frapper tant de têtes, pouvait-on
+s'inquiéter beaucoup d'une méprise sur les fortunes, et de quelques
+inexactitudes de répartition? On institua donc pour l'emprunt forcé, comme
+pour les réquisitions, une espèce de dictature, et on l'attribua aux
+communes. Chaque individu était obligé de déclarer l'état de ses revenus.
+Dans chaque commune, le conseil général nommait des vérificateurs; ces
+vérificateurs décidaient, d'après leurs connaissances des localités, si
+les déclarations étaient vraisemblables; et s'ils les supposaient fausses,
+ils avaient le droit de les porter au double. Dans le revenu de chaque
+famille, il était prélevé 1,000 francs par individu, mari, femme et
+enfants; tout ce qui excédait constituait le revenu superflu, et, comme
+tel, imposable. De 1,000 fr. à 10,000 fr. de revenu imposable, la taxe
+était d'un dixième. 1,000 fr. de superflu payaient 100 fr.; 2,000 fr. de
+superflu payaient 200 fr., et ainsi de suite. Tout revenu superflu
+excédant 10,000 fr. était imposé d'une somme égale à sa valeur. De cette
+manière, toute famille qui, outre les 1,000 fr. accordés par individu,
+et les 10,000 de superflu frappés d'un dixième, jouissait encore d'un
+revenu supérieur, devait donner à l'emprunt tout cet excédant. Ainsi, une
+famille composée de cinq individus, et riche à 50,000 livres de rentes,
+avait 5,000 fr. réputés nécessaires, 10,000 fr. imposés d'un dixième, et
+réduits à neuf, ce qui faisait en tout quatorze; et elle devait pour cette
+année abandonner les 36,000 fr. restants à l'emprunt forcé ou volontaire.
+Prendre une année de superflu à toutes les classes opulentes n'était
+certainement pas une si grande rigueur, lorsque tant d'individus allaient
+expirer sur les champs de bataille; et cette somme, que du reste on aurait
+pu prendre sans condition, comme taxe indispensable de guerre, on
+l'échangeait contre un titre républicain, conversible ou en rentes sur
+l'état, ou en portions de biens nationaux[1].
+
+[Note 1: Le décret sur l'emprunt forcé est du 3 septembre.]
+
+Cette grande opération consistait donc à tirer de la circulation un
+milliard d'assignats en le prenant aux riches; d'ôter à ce milliard sa
+qualité de monnaie et de valeur circulante, et d'en faire une simple
+délégation sur les biens nationaux, que les riches échangeraient ou non en
+une portion correspondante de ces biens. De cette manière, on les
+obligeait de devenir acquéreurs, ou du moins à fournir la même somme
+d'assignats qu'ils auraient fournie s'ils l'étaient devenus. C'était, en
+un mot, le placement forcé d'un milliard d'assignats.
+
+A ces mesures, destinées à soutenir le papier monnaie, on en joignit
+d'autres encore. Après avoir détruit la rivalité des anciens contrats sur
+l'état, celle des assignats à l'effigie royale, il fallait détruire la
+rivalité des actions des compagnies de finances. On décréta donc
+l'abolition de la compagnie d'assurances à vie, de la compagnie de la
+caisse d'escompte, de toutes celles enfin dont le fonds consistait en
+actions au porteur, en effets négociables, en inscriptions sur un livre,
+et transmissibles à volonté. Il fut décidé que leur liquidation serait
+faite dans un court délai, et que le gouvernement pourrait seul à l'avenir
+créer de ces sortes d'établissemens. On ordonna un prompt rapport sur la
+compagnie des Indes, qui, par son importance, exigeait un examen
+particulier. On ne pouvait pas empêcher l'existence des lettres de change
+sur l'étranger, mais on déclara traîtres à la patrie les Français qui
+plaçaient leurs fonds sur les banques ou comptoirs des pays avec lesquels
+la république était en guerre. Enfin on eut recours à de nouvelles
+sévérités contre le numéraire, et le commerce qui s'en faisait. Déjà on
+avait puni de six ans de gêne quiconque vendrait ou achèterait du
+numéraire, c'est-à-dire qui le recevrait ou le donnerait pour une somme
+différente d'assignats; on avait de même soumis à une amende tout vendeur
+ou acheteur de marchandises, qui traiterait à un prix différent, suivant
+que le paiement serait stipulé en numéraire ou en assignats. De pareils
+faits étant difficiles à atteindre, on s'en vengea en augmentant la peine.
+Tout individu convaincu d'avoir refusé en paiement des assignats, de les
+avoir donnés ou reçus à une perte quelconque, fut condamné à une amende de
+3,000 liv., et à six mois de détention pour la première fois; et en cas de
+récidive, à une amende double et à vingt ans de fer. Enfin, comme la
+monnaie de billon était indispensable dans les marchés, et ne pouvait être
+facilement suppléée, on ordonna que les cloches seraient employées à
+fabriquer des décimes, des demi-décimes, etc., valant deux sous, un sou.
+etc.
+
+Mais quelques moyens qu'on employât pour faire remonter, les assignats et
+détruire les rivalités qui leur étaient si nuisibles, on ne pouvait pas
+espérer de les remettre au niveau du prix des marchandises, et il fallait
+forcément rabaisser le prix de celles-ci. D'ailleurs le peuple croyait à
+de la malveillance de la part des marchands, il croyait à des
+accaparemens, et quelle que fût l'opinion des législateurs, ils ne
+pouvaient modérer, sous ce rapport, un peuple qu'ils déchaînaient sur tous
+les autres. Il fallut donc faire pour toutes les marchandises ce qu'on
+avait déjà fait pour le blé. On rendit un décret qui rangeait
+l'accaparement au nombre des crimes capitaux, et le punissait de mort.
+Était considéré comme accapareur _celui qui dérobait à la circulation les
+marchandises de première nécessité_, sans qu'il les mît publiquement en
+vente. Les marchandises déclarées _de première nécessité_ étaient le pain,
+la viande, les grains, la farine, les légumes, les fruits, les charbons,
+le bois, le beurre, le suif, le chanvre, le lin, le sel, le cuir, les
+boissons, les salaisons, les draps, la laine, et toutes les étoffes,
+excepté les soieries. Les moyens d'exécution, pour un pareil décret,
+étaient nécessairement inquisitoriaux et vexatoires. Il devait être fait
+par chaque marchand des déclarations préalables de ce qu'il possédait en
+magasin. Ces déclarations devaient être vérifiées au moyen de visites
+domiciliaires. Toute fraude ou complicité était, comme le fait lui-même,
+punie de mort. Des commissaires, nommés par les communes, étaient chargés
+de faire exhiber les factures, et d'après ces factures, de fixer un prix
+qui, en laissant un profit modique au marchand, n'excédât pas les moyens
+du peuple. Si pourtant, ajoutait le décret, le haut prix des factures
+rendait le profit des marchands impossible, la vente n'en serait pas moins
+effectuée, à un prix auquel l'acheteur pût atteindre. Ainsi, dans ce
+décret, comme dans celui qui ordonnait la déclaration des blés et leur
+_maximum_, on laissait aux communes le soin de taxer les prix suivant
+l'état des choses dans chaque localité. Bientôt on allait être conduit à
+généraliser encore ces mesures, et à les rendre plus violentes en les
+étendant davantage.
+
+Les opérations militaires, administratives et financières de cette époque
+étaient donc aussi habilement conçues que la situation le permettait, et
+aussi vigoureuses que l'exigeait le danger. Toute la population, divisée
+en générations, était à la disposition des représentans, et pouvait être
+appelée, soit à se battre, soit à fabriquer des armes, soit à panser les
+blessés. Toutes les anciennes dettes, converties en une seule dette
+républicaine, étaient exposées à partager le même sort, et à n'avoir pas
+plus de valeur que les assignats. On détruisait les rivalités multipliées
+des anciens contrats, des assignats royaux, des actions des compagnies; on
+empêchait les capitaux de se retirer sur ces valeurs privilégiées, en les
+assimilant toutes; les assignats ne rentrant pas, on en prenait un
+milliard sur les riches, qu'on faisait passer de l'état de monnaie à
+l'état d'une simple délégation sur les biens nationaux. Enfin, pour
+établir un rapport forcé entre les monnaies et les marchandises de
+première nécessité, on laissait aux communes le soin de rechercher toutes
+les subsistances, toutes les marchandises, et de les faire vendre à un
+prix convenable dans chaque localité. Jamais aucun gouvernement ne prit à
+la fois des mesures ni plus vastes ni plus hardiment imaginées, et pour
+accuser leurs auteurs de violence, il faudrait oublier le danger d'une
+invasion universelle, et la nécessité de vivre sur les biens nationaux
+sans acheteurs. Tout le système des moyens forcés dérivait de ces deux
+causes. Aujourd'hui, une génération superficielle et ingrate critique ces
+opérations, trouve les unes violentes, les autres contraires aux bons
+principes d'économie, et joint le tort de l'ingratitude à l'ignorance du
+temps et de la situation. Qu'on revienne aux faits, et qu'enfin on soit
+juste pour des hommes auxquels il en a coûté tant d'efforts et de périls
+pour nous sauver.
+
+Après ces mesures générales de finances et d'administration, il en fut
+pris d'autres plus spécialement appropriées à chaque théâtre de la guerre.
+Les moyens extraordinaires, depuis longtemps résolus à l'égard de la
+Vendée, furent enfin décrétés. Le caractère de cette guerre était
+maintenant bien connu. Les forces de la rébellion ne consistaient pas dans
+des troupes organisées qu'on pût détruire par des victoires, mais dans une
+population qui, en apparence paisible et occupée de ses travaux agricoles,
+se levait tout à coup à un signal donné, accablait de sa masse, surprenait
+de son attaque imprévue les troupes républicaines, et, en cas de défaite,
+se cachait dans ses bois, dans ses champs, et reprenait ses travaux sans
+qu'on pût distinguer celui qui avait été soldat de celui qui n'avait pas
+cessé d'être paysan. Une lutte opiniâtre de plus de six mois, des
+soulèvements qui avaient été quelquefois de cent mille hommes, des actes
+de la plus grande témérité, une renommée formidable, et l'opinion établie
+que le plus grand danger de la révolution était dans cette guerre civile
+dévorante, devaient appeler toute l'attention du gouvernement sur la
+Vendée, et provoquer à son égard les mesures les plus énergiques et les
+plus colères. Depuis longtemps on disait que le seul moyen de soumettre ce
+malheureux pays était, non de le combattre, mais de le détruire, puisque
+ses armées n'étaient nulle part et se trouvaient partout. Ces voeux furent
+exaucés par un décret formidable[1], où la Vendée, les derniers Bourbons,
+les étrangers, étaient frappés tous à la fois d'extermination.
+
+[Note 1: 1er août.]
+
+En conséquence de ce décret, il fut ordonné au ministre de la guerre
+d'envoyer dans les départemens révoltés des matières combustibles pour
+incendier les bois, les taillis et les genêts. «Les forêts, était-il dit,
+seront abattues, les repaires des rebelles seront détruits, les récoltes
+seront coupées par des compagnies d'ouvriers, les bestiaux seront saisis,
+et le tout transporté hors du pays. Les vieillards, les femmes, les
+enfants, seront conduits hors de la contrée, et il sera pourvu à leur
+subsistance avec les égards dus à l'humanité.» Il était enjoint en outre
+aux généraux et aux représentans en mission de faire tout autour de la
+Vendée les approvisionnements nécessaires pour nourrir de grandes masses,
+et, aussitôt après, de provoquer dans les départemens environnants, non
+pas une levée graduelle, comme dans les autres parties de la France, mais
+une levée subite et générale, et de verser ainsi toute une population sur
+une autre. Le choix des hommes répondit à la nature de ces mesures. On a
+vu Biron, Berthier, Menou, Westermann, compromis et destitués pour avoir
+soutenu le système de la discipline, et Rossignol, infracteur de cette
+discipline, tiré de prison par les agents du ministère. Le triomphe du
+système jacobin fut complet. Rossignol, de simple chef de bataillon, fut
+tout à coup nommé général en chef de l'armée des côtes de La Rochelle.
+Ronsin, le chef de ces agents du ministère qui portaient dans la Vendée
+toutes les passions des jacobins et soutenaient qu'il ne fallait pas des
+généraux expérimentés, mais des généraux franchement républicains; non pas
+une guerre régulière, mais exterminatrice; que tout homme de nouvelle
+levée était soldat, que tout soldat pouvait être général; Ronsin, le chef
+de ces agents, fut fait en quatre jours capitaine, chef d'escadron,
+général de brigade, et fut adjoint à Rossignol avec tous les pouvoirs du
+ministère lui-même pour présider à l'exécution de ce nouveau système de
+guerre. On ordonna en même temps que la garnison de Mayence fût conduite
+en poste du Rhin dans la Vendée. La méfiance était si grande, que les
+généraux de cette brave garnison avaient été mis en arrestation pour avoir
+capitulé. Heureusement, le brave Merlin, toujours écouté avec la
+considération due à un caractère héroïque, vint rendre témoignage de leur
+dévouement et de leur bravoure. Kléber, Aubert-Dubayet, furent rendus à
+leurs soldats, qui voulaient les délivrer de vive force, et ils se
+rendirent dans la Vendée, où ils devaient, par leur habileté, réparer les
+désastres causés par les agents du ministère. Il est une vérité qu'il faut
+répéter toujours: la passion n'est jamais ni sage, ni éclairée, mais c'est
+la passion seule qui peut sauver les peuples dans les grandes extrémités.
+La nomination de Rossignol était une hardiesse étrange, mais elle
+annonçait un parti bien pris, elle ne permettait plus les demi-mesures
+dans cette funeste guerre de la Vendée, et elle obligeait toutes les
+administrations locales qui étaient encore incertaines à se prononcer. Ces
+jacobins fougueux, répandus dans les armées, les troublaient souvent, mais
+ils y communiquaient cette énergie de résolution sans laquelle il n'y
+aurait eu ni armement, ni approvisionnement, ni moyens d'aucune espèce.
+Ils étaient d'une injustice inique envers les généraux, mais ils ne
+permettaient à aucun de faiblir ou d'hésiter. On verra bientôt leur folle
+ardeur, se combinant avec la prudence d'hommes plus calmes, produire les
+plus grands et les plus heureux résultats.
+
+Kilmaine, auteur de la belle retraite qui avait sauvé l'armée du Nord, fut
+aussitôt remplacé par Houchard, ci-devant général de l'armée de la
+Moselle, et jouissant d'une assez grande réputation de bravoure et de
+zèle. Dans le comité de salut public, quelques changements eurent lieu.
+Thuriot et Gasparin, malades, donnèrent leur démission. L'un d'eux fut
+remplacé par Robespierre, qui pénétra enfin dans le gouvernement, et dont
+la puissance immense fut ainsi reconnue et subie par la convention, qui
+jusqu'ici ne l'avait nommé d'aucun comité. L'autre eut pour successeur le
+célèbre Carnot, qui déjà, envoyé à l'armée du Nord, avait donné de lui
+l'idée d'un militaire savant et habile.
+
+A toutes ces mesures administratives et militaires, furent ajoutées des
+mesures de vengeance, suivant l'usage de faire suivre les actes d'énergie
+par des actes de cruauté. On a déjà vu que, sur la demande des envoyés des
+assemblées primaires, une loi avait été résolue contre les suspects. Il
+restait à en présenter le projet. On le demandait chaque jour, parce que
+ce n'était pas assez, disait-on, du décret du 27 mars, qui mettait les
+aristocrates hors la loi. Ce décret exigeait un jugement, et on en
+souhaitait un qui permît d'enfermer, sans les juger et seulement pour
+s'assurer de leur personne, les citoyens suspects par leurs opinions. En
+attendant ce décret, on décida que les biens de tous ceux qui étaient mis
+hors la loi appartiendraient à la république. On exigea ensuite des
+dispositions plus sévères envers les étrangers. Déjà ils avaient été mis
+sous la surveillance des comités qui s'étaient intitulés révolutionnaires;
+mais on voulait davantage. L'idée d'une conspiration étrangère, dont Pitt
+était supposé le moteur, remplissait plus que jamais tous les esprits. Un
+portefeuille trouvé sur les murs de l'une de nos villes frontières
+renfermait des lettres qui étaient écrites en anglais, et que des agens
+anglais en France s'adressaient entre eux. Il était question dans ces
+lettres de sommes considérables envoyées à des agens secrets répandus dans
+nos camps, nos places fortes et nos principales villes. Les uns étaient
+chargés de se lier avec les généraux pour les séduire, de prendre des
+renseignemens exacts sur l'état de nos forces, de nos places et de nos
+approvisionnemens; les autres avaient mission de s'introduire dans les
+arsenaux, dans les magasins, avec des mèches phosphoriques, et d'y mettre
+le feu. «Faites hausser, disaient encore ces lettres, le change jusqu'à
+deux cents livres pour une livre sterling. Il faut discréditer le plus
+possible les assignats, et refuser tous ceux qui ne porteront pas
+l'effigie royale. Faites hausser le prix de toutes les denrées. Donnez les
+ordres à vos marchands d'accaparer tous les objets de première nécessité.
+Si vous pouvez persuader à Cott....i d'acheter le suif et la chandelle à
+tout prix, faites-la payer au public jusqu'à cinq francs la livre. Milord
+est très-satisfait pour la manière dont B--t--z a agi. Nous espérons que
+les assassinats se feront avec prudence. Les prêtres déguisés et les
+femmes sont les plus propres à cette opération.»
+
+Ces lettres prouvaient seulement que l'Angleterre avait quelques espions
+militaires dans nos armées, quelques agens dans nos places de commerce
+pour y aggraver les inconvéniens de la disette, et que peut-être
+quelques-uns se faisaient donner de l'argent sous prétexte de commettre à
+propos des assassinats. Mais tous ces moyens étaient fort peu redoutables,
+et étaient certainement exagérés par la vanterie ordinaire des agens
+employés à ce genre de manoeuvres. Il est vrai que des incendies avaient
+éclaté à Douai, à Valenciennes, à la voilerie de Lorient, à Bayonne, et
+dans les parcs d'artillerie près Chemillé et Saumur. Il est possible que
+ces agens fussent les auteurs de ces incendies; mais certainement ils
+n'avaient dirigé ni le poignard du garde-du-corps Pâris contre
+Lepelletier, ni celui de Charlotte Corday contre Marat; et s'ils
+agiotaient sur le papier étranger et les assignats, s'ils achetaient
+quelques marchandises moyennant les crédits ouverts à Londres par Pitt,
+ils n'avaient qu'une médiocre influence sur notre situation commerciale et
+financière, qui tenait à des causes bien plus générales et plus majeures
+que ces viles intrigues. Cependant, ces lettres, concourant avec quelques
+incendies, deux assassinats, et l'agiotage du papier étranger, excitèrent
+une indignation universelle. La convention, par un décret, dénonça le
+gouvernement anglais à tous les peuples, et déclara Pitt l'ennemi du genre
+humain. En même temps elle ordonna que tous les étrangers domiciliés en
+France depuis le 14 juillet 1789, seraient sur-le-champ mis en état
+d'arrestation (Décret du 1er août).
+
+Enfin on décréta le prompt achèvement du procès de Custine. On mit en
+jugement Biron et Lamarche. L'acte d'accusation des girondins fut pressé
+de nouveau, et ordre fut donné au tribunal révolutionnaire de se saisir de
+leur procès dans le plus bref délai. Enfin la colère se porta sur les
+restes des Bourbons, et sur la famille infortunée qui déplorait, dans la
+tour du Temple, la mort du dernier roi. Il fut décrété que tous les
+Bourbons qui restaient en France seraient déportés, excepté ceux qui
+étaient sous le glaive des lois[1]; que le duc d'Orléans, qui avait été
+transféré, dans le mois de mai, à Marseille, et que les fédéralistes
+n'avaient pas voulu faire juger, serait reconduit à Paris, pour y
+comparaître devant le tribunal révolutionnaire.
+
+[Note 1: 1er août.]
+
+Sa mort devait servir de réponse à ceux qui accusaient la Montagne de
+vouloir en faire un roi. L'infortunée Marie-Antoinette, malgré son sexe,
+fut, comme son époux, vouée à l'échafaud. Elle passait pour l'instigatrice
+de tous les complots de l'ancienne cour, et était regardée comme beaucoup
+plus coupable que Louis XVI. Elle avait le malheur surtout d'être fille de
+l'Autriche, qui était dans ce moment la plus redoutable de toutes les
+puissances ennemies. Suivant la coutume de braver plus audacieusement
+l'ennemi le plus dangereux, on voulut, au moment même où les armées
+impériales s'avançaient sur notre territoire, faire tomber la tête de
+Marie-Antoinette. Elle fut donc transférée à la Conciergerie pour être
+jugée comme une accusée ordinaire par le tribunal révolutionnaire. Madame
+Elisabeth, destinée à la déportation, fut retenue pour déposer contre sa
+soeur.
+
+Les deux enfans devaient être élevés et gardés par la république, qui
+jugerait, à l'époque de la paix, ce qu'il conviendrait de statuer à leur
+égard. Jusques alors, la dépense du Temple avait été faite avec une
+certaine somptuosité qui rappelait le rang de la famille prisonnière. Il
+fut décrété qu'elle serait réduite au nécessaire. Enfin, pour consommer
+tous ces actes de la vengeance révolutionnaire, on décréta que les tombes
+royales de Saint-Denis seraient détruites.
+
+Telles furent les mesures que les dangers imminens du mois d'août 1798
+provoquèrent pour la défense et pour la vengeance de la révolution.
+
+
+FIN DU TOME QUATRIÈME.
+
+
+
+
+
+NOTE
+ET
+PIÈCES JUSTIFICATIVES
+DU TOME QUATRIÈME.
+
+
+NOTE PAGE 143.
+
+Les véritables dispositions de Robespierre, à l'égard du 31 mai, sont
+manifestées par les discours qu'il a tenus aux Jacobins, où on parlait
+beaucoup plus librement qu'à l'assemblée, et où l'on conspirait hautement.
+Des extraits de ce qu'il a dit aux diverses époques importantes prouveront
+la marche de ses idées à l'égard de la grande catastrophe des 31 mai et 2
+juin. Son premier discours prononcé sur les pillages du mois de février
+donne une première indication.
+
+(_Séance du 25 février 1793._)
+
+_Robespierre_: «Comme j'ai toujours aimé l'humanité et que je n'ai jamais
+cherché à flatter personne, je vais dire la vérité. Ceci est une trame
+ourdie contre les patriotes eux-mêmes. Ce sont les intrigans qui veulent
+perdre les patriotes; il y a dans le coeur du peuple un sentiment juste
+d'indignation. J'ai soutenu, au milieu des persécutions et sans appui, que
+le peuple n'a jamais tort; j'ai osé proclamer cette vérité dans un temps
+où elle n'était pas encore connue; le cours de la révolution l'a
+développée.
+
+«Le peuple a entendu tant de fois invoquer la loi par ceux qui voulaient
+le mettre sous son joug, qu'il se méfie de ce langage.
+
+«Le peuple souffre; il n'a pas encore recueilli le fruit de ses travaux;
+il est encore persécuté par les riches, et les riches sont encore ce
+qu'ils furent toujours, c'est-à-dire durs et impitoyables. (_Applaudi_.)
+Le peuple voit l'insolence de ceux qui l'ont trahi, il voit la fortune
+accumulée dans leurs mains, il ne sent pas la nécessité de prendre les
+moyens d'arriver au but; et, lorsqu'on lui parle le langage de la raison,
+il n'écoute que son indignation contre les riches, et il se laisse
+entraîner dans de fausses mesures par ceux qui s'emparent de sa confiance
+pour le perdre.
+
+«Il y a deux causes: la première, une disposition naturelle dans le peuple
+à chercher les moyens de soulager sa misère, disposition naturelle et
+légitime en elle-même; le peuple croit qu'au défaut des lois protectrices,
+il a le droit de veiller lui-même à ses propres besoins.
+
+«Il y a une autre cause. Cette cause, ce sont les desseins perfides des
+ennemis de la liberté, des ennemis du peuple, qui sont bien convaincus que
+le seul moyen de nous livrer aux puissances étrangères, c'est d'alarmer le
+peuple sur ses subsistances, et de le rendre victime des excès qui en
+résultent. J'ai été témoin moi-même des mouvemens. A côté des citoyens
+honnêtes, nous avons vu des étrangers et des hommes opulens, revêtus de
+l'habit respectable des sans-culottes. Nous avons entendu dire: On nous
+promettait l'abondance après la mort du roi, et nous sommes plus
+malheureux depuis que ce pauvre roi n'existe plus. Nous en avons entendu
+déclamer non pas contre la portion intrigante et contre-révolutionnaire de
+la convention, qui siège où siégeaient les aristocrates de l'assemblée
+constituante, mais contre la Montagne, mais contre la députation de Paris
+et contre les jacobins, qu'ils représentaient comme accapareurs.
+
+«Je ne vous dis pas que le peuple soit coupable; je ne vous dis pas que
+ses mouvemens soient un attentat; mais quand le peuple se lève, ne doit-il
+pas avoir un but digne de lui? Mais de chétives marchandises doivent-elles
+l'occuper? Il n'en a pas profité, car les pains de sucre ont été
+recueillis par les mains des valets de l'aristocratie; et en supposant
+qu'il en ait profité, en échange de ce modique avantage, quels sont les
+inconvéniens qui peuvent en résulter? Nos adversaires veulent effrayer
+tout ce qui a quelque propriété; ils veulent persuader que notre système
+de liberté et d'égalité est subversif de tout ordre, de toute sûreté.
+
+«Le peuple doit se lever, non pour recueillir du sucre, mais pour
+terrasser les brigands. (_Applaudi_.) Faut-il vous retracer vos dangers
+passés? Vous avez pensé être la proie des Prussiens et des Autrichiens; il
+y avait une transaction; et ceux qui avaient alors trafiqué de votre
+liberté, sont ceux qui ont excité les troubles actuels. J'articule à la
+face des amis de la liberté et de l'égalité, à la face de la nation, qu'au
+mois de septembre, après l'affaire du 10 août, il était décidé à Paris que
+les Prussiens arriveraient sans obstacle à Paris.»
+
+(_Séance du mercredi 8 mai 1793._)
+
+_Robespierre_: «Nous avons à combattre la guerre extérieure et intérieure.
+La guerre civile est entretenue par les ennemis de l'intérieur. L'armée de
+la Vendée, l'armée de la Bretagne et l'armée de Coblentz, sont dirigées
+contre Paris, cette citadelle de la liberté. Peuple de Paris, les tyrans
+s'arment contre vous, parce que vous êtes la portion la plus estimable de
+l'humanité: les grandes puissances de l'Europe se lèvent contre vous: tout
+ce qu'il y a en France d'hommes corrompus secondent leurs efforts.
+
+«Après avoir conçu ce vaste plan de vos ennemis, vous devez deviner
+aisément le moyen de vous défendre. Je ne vous dis point mon secret; je
+l'ai manifesté au sein de la convention.
+
+«Je vais vous révéler ce secret, et, s'il était possible que ce devoir
+d'un représentant d'un peuple libre pût être considéré comme un crime, je
+saurais braver tous les dangers pour confondre les tyrans et sauver la
+liberté.
+
+«J'ai dit ce matin à la Convention que les partisans de Paris iraient
+au-devant des scélérats de la Vendée, qu'ils entraîneraient sur leur route
+tous leurs frères des départemens, et qu'ils extermineraient tous, oui,
+tous les rebelles à la fois.
+
+«J'ai dit qu'il fallait que tous les patriotes du dedans se levassent, et
+qu'ils réduisissent à l'impuissance de nuire, et les aristocrates de la
+Vendée et les aristocrates déguisés sous le masque du patriotisme.
+
+«J'ai dit que les révoltés de la Vendée avaient une armée à Paris; j'ai
+dit que le peuple généreux et sublime, qui depuis cinq ans supporte le
+poids de la révolution, devait prendre les précautions nécessaires pour
+que nos femmes et nos enfans ne fussent pas livrés au couteau
+contre-révolutionnaire des ennemis que Paris renferme dans son sein.
+Personne n'a osé contester ce principe. Ces mesures sont d'une nécessité
+Pressante, impérieuse. Patriotes! volez à la rencontre des brigands de la
+Vendée.
+
+«Ils ne sont redoutables que parce qu'on avait pris la précaution de
+désarmer le peuple. Il faut que Paris envoie des légions républicaines;
+mais quand nous ferons trembler nos ennemis intérieurs, il ne faut pas que
+nos femmes et nos enfans soient exposés à la fureur de l'aristocratie.
+J'ai proposé deux mesures: la première, que Paris envoie deux légions
+suffisantes pour exterminer tous les scélérats qui ont osé lever
+l'étendard de la révolte. J'ai demandé que tous les aristocrates, que tous
+les feuillans, que tous les modérés fussent bannis des sections qu'ils ont
+empoisonnées de leur souffle impur. J'ai demandé que tous les citoyens
+suspects fussent mis en état d'arrestation.
+
+«J'ai demandé que la qualité de citoyen suspect ne fût pas déterminée par
+la qualité de ci-devant nobles, de procureurs, de financiers, de
+marchands. J'ai demandé que tous les citoyens qui ont fait preuve
+d'incivisme fussent incarcérés jusqu'à ce que la guerre soit terminée, et
+que nous ayons une attitude imposante devant nos ennemis. J'ai dit qu'il
+fallait procurer au peuple les moyens de se rendre dans les sections sans
+nuire à ses moyens d'existence, et que, pour cet effet, la convention
+décrétât que tout artisan vivant de son travail fût soldé, pendant tout le
+temps qu'il serait obligé de se tenir sous les armes pour protéger la
+tranquillité de Paris. J'ai demandé qu'il fût destiné des millions
+nécessaires pour fabriquer des armes et des piques, pour armer tous les
+sans-culottes de Paris.
+
+«J'ai demandé que des fabriques et des forges fussent élevées dans les
+places publiques, afin que tous les citoyens fussent témoins de la
+fidélité et de l'activité des travaux. J'ai demandé que tous les
+fonctionnaires publics fussent destitués par le peuple.
+
+«J'ai demandé qu'on cessât d'entraver la municipalité, et le départemens
+de Paris, qui a la confiance du peuple.
+
+«J'ai demandé que les factieux qui sont dans la convention cessassent de
+calomnier le peuple de Paris, et que les journalistes qui pervertissent
+l'opinion publique fussent réduits au silence. Toutes ces mesures sont
+nécessaires, et en me résumant, voici l'acquit de la dette que j'ai
+contractée envers le peuple:
+
+«J'ai demandé que le peuple fît un effort pour exterminer les aristocrates
+qui existent partout. (_Applaudi_.)
+
+«J'ai demandé qu'il existât au sein de Paris une armée, une armée non pas
+comme celle de Dumouriez, mais une armée populaire qui soit
+continuellement sous les armes pour imposer aux feuillans et aux modérés.
+Cette armée doit être composée de sans-culottes payés; je demande qu'il
+soit assigné des millions suffisans pour armer les artisans, tous les
+bons patriotes; je demande qu'ils soient à tous les postes, et que leur
+majesté imposante fasse pâlir tous les aristocrates.
+
+«Je demande que dès demain les forges s'élèvent sur toutes les places
+publiques, où l'on fabriquera des armes pour armer le peuple. Je demande
+que le conseil exécutif soit chargé d'exécuter ces mesures sous sa
+responsabilité. S'il en est qui résistent, s'il en est qui favorisent
+les ennemis de la liberté, il faut qu'ils soient chassés dès demain.
+
+«Je demande que les autorités constituées soient chargées de surveiller
+l'exécution de ces mesures, et qu'elles n'oublient pas qu'elles sont les
+mandataires d'une ville qui est le boulevart de la liberté, et dont
+l'existence rend la contre-révolution impossible.
+
+«Dans ce moment de crise, le devoir impose à tous les patriotes de sauver
+la patrie par les moyens les plus rigoureux; si vous souffrez qu'on égorge
+en détail les patriotes, tout ce qu'il y a de vertueux sur la terre sera
+anéanti; c'est à vous de voir si vous voulez sauver le genre humain.
+
+(Tous les membres se lèvent par un élan simultané, et crient en agitant
+leurs chapeaux: _Oui, oui, nous le voulons!_)
+
+«Tous les scélérats du monde ont dressé leurs plans, et tous les
+défenseurs de la liberté sont désignés pour victimes.
+
+«C'est parce qu'il est question de votre gloire, de votre bonheur; ce
+n'est que par ce motif que je vous conjure de veiller au salut de la
+patrie. Vous croyez peut-être qu'il faut vous révolter, qu'il faut vous
+donner un air d'insurrection? point du tout, c'est la loi à la main qu'il
+faut exterminer tous nos ennemis.
+
+«C'est avec une impudence insigne que des mandataires infidèles ont voulu
+séparer le peuple de Paris des départemens, qu'ils ont voulu séparer le
+peuple des tribunes du peuple de Paris, comme si c'était notre faute à
+nous, qui avons fait tous les sacrifices possibles pour étendre nos
+tribunes pour tout le peuple de Paris. Je dis que je parle à tout le
+peuple de Paris, et s'il était assemblé dans cette enceinte, s'il
+m'entendait plaider sa cause contre Buzot et Barbaroux, il est indubitable
+qu'il se rangerait de mon côté.
+
+«Citoyens, on grossit les dangers, on oppose les armées étrangères réunies
+aux révoltés de l'intérieur; que peuvent leurs efforts contre des millions
+d'intrépides sans-culottes? Et, si vous suivez cette proposition, qu'un
+homme libre vaut cent esclaves, vous devez calculer que votre force est
+au-dessus de toutes les puissances réunies.
+
+«Vous avez dans les lois tout ce qu'il faut pour exterminer légalement nos
+ennemis. Vous avez des aristocrates dans les sections: chassez-les. Vous
+avez la liberté à sauver: proclamez les droits de la liberté, et employez
+toute votre énergie. Vous avez un peuple immense de sans-culottes, bien
+purs, bien vigoureux; ils ne peuvent pas quitter leurs travaux: faites-les
+payer par les riches. Vous avez une convention nationale; il est très
+possible que les membres de cette convention ne soient pas également amis
+de la liberté et de l'égalité, mais le plus grand nombre est décidé à
+soutenir les droits du peuple et à sauver la république. La portion
+gangrenée de la convention n'empêchera pas le peuple de combattre les
+aristocrates. Croyez vous donc que la Montagne de la convention n'aura pas
+assez de force pour contenir tous les partisans de Dumouriez, de
+d'Orléans, de Cobourg? En vérité, vous ne pouvez pas le penser.
+
+«Si la liberté succombe, ce sera moins la faute des mandataires que du
+souverain. Peuple, n'oubliez pas que votre destinée est dans vos mains;
+vous devez sauver Paris et l'humanité; si vous ne le faites pas, vous êtes
+coupable.
+
+«La Montagne a besoin du peuple; le peuple est appuyé sur la Montagne. On
+cherche à vous effrayer de toutes les manières; on veut nous faire croire
+que les départements méridionaux sont les ennemis des Jacobins. Je vous
+déclare que Marseille est l'amie éternelle de la Montagne; qu'à Lyon les
+patriotes ont remporté une victoire complète.
+
+«Je me résume et je demande, 1° que les sections lèvent une armée
+suffisante pour former le noyau d'une armée révolutionnaire qui entraîne
+tous les sans-culottes des départemens pour exterminer les rebelles; 2°
+qu'on lève à Paris une armée de sans-culottes pour contenir
+l'aristocratie; 3° que les intrigans dangereux, que tous les aristocrates
+soient mis en état d'arrestation, que les sans-culottes soient payés aux
+dépens du trésor public, qui sera alimenté par les riches, et que cette
+mesure s'étende dans toute la république.
+
+«Je demande qu'il soit établi des forges sur toutes les places publiques.
+
+«Je demande que la commune de Paris alimente de tout son pouvoir le zèle
+révolutionnaire du peuple de Paris.
+
+«Je demande que le tribunal révolutionnaire fasse son devoir, qu'il
+punisse ceux qui, dans les derniers jours, ont blasphémé contre la
+république.
+
+«Je demande que ce tribunal ne tarde pas à faire subir une punition
+exemplaire à certains généraux pris en flagrant délit, et qui devraient
+être jugés.
+
+«Je demande que les sections de Paris se réunissent à la commune de Paris,
+et qu'elles balancent par leur influence les écrits perfides des
+journalistes alimentés par les puissances étrangères.
+
+«En prenant toutes ces mesures, sans fournir aucun prétexte de dire que
+vous avez violé les lois, vous donnerez l'impulsion aux départemens, qui
+s'uniront à vous pour sauver la liberté.»
+
+(_Séance du dimanche 12 mai 1793._)
+
+_Robespierre_: «Je n'ai jamais pu concevoir comment, dans des momens
+critiques, il se trouvait tant d'hommes pour faire des propositions qui
+compromettent les amis de la liberté, tandis que personne n'appuie celles
+qui tendent à sauver la république. Jusqu'à ce qu'on m'ait prouvé qu'il
+n'est pas nécessaire d'armer les sans-culottes, qu'il n'est pas bon de les
+payer pour monter la garde et assurer la tranquillité de Paris, jusqu'à ce
+qu'on m'ait prouvé qu'il n'est pas bon de changer nos places en ateliers
+pour fabriquer des armes, je croirai et je dirai que ceux qui, mettant ces
+mesures à l'écart, ne vous proposent que des mesures partielles, quelque
+violentes qu'elles soient, je dirai que ces hommes n'entendent rien au
+moyen de sauver la patrie; car ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les
+mesures qui ne compromettent pas la société, qu'on doit avoir recours aux
+moyens extrêmes; encore ces moyens ne doivent-ils pas être proposés au
+sein d'une société qui doit être sage et politique. Ce n'est pas un
+moment, d'effervescence passagère qui doit sauver la patrie. Nous avons
+pour ennemis les hommes les plus fins, les plus souples, qui ont à leur
+disposition tous les trésors de la république.
+
+«Les mesures que l'on a proposées n'ont et ne pourront avoir aucun
+résultat; elles n'ont servi qu'à alimenter la calomnie, elles n'ont servi
+qu'à fournir des prétextes aux journalistes de nous représenter sous les
+couleurs les plus odieuses.
+
+«Lorsqu'on néglige les premiers moyens que la raison indique, et sans
+lesquels le salut public ne peut être opéré, il est évident qu'on n'est
+point dans la route. Je n'en dirai pas davantage; mais je déclare que je
+proteste contre tous les moyens qui ne tendent qu'à compromettre la
+société sans contribuer au salut public. Voilà ma profession de foi: le
+peuple sera toujours en état de terrasser l'aristocratie; il suffit que la
+société ne fasse aucune faute grossière.
+
+«Quand je vois qu'on cherche à faire inutilement des ennemis à la société,
+à encourager les scélérats qui veulent la détruire, je suis tenté de
+croire qu'on est aveugle ou malintentionné.
+
+«Je propose à la société de s'arrêter aux mesures que j'ai proposées, et
+je regarde comme très-coupables les hommes qui ne les font pas exécuter.
+Comment peut-on se refuser à ces mesures? comment n'en sent-on pas la
+nécessité? et, si on la sent, pourquoi balance-t-on à les appuyer et à les
+faire adopter? Je proposerai à la société d'entendre une discussion sur
+les principes de constitution qu'on prépare à la France; car il faut bien
+embrasser tous les plans de nos ennemis. Si la société peut démontrer le
+machiavélisme de nos ennemis, elle n'aura pas perdu son temps. Je demande
+donc que, écartant les propositions déplacées, la société me permette de
+lui lire mon travail sur la constitution.»
+
+(_Séance du dimanche 26 mai 1793._)
+
+_Robespierre:_ «Je vous disais que le peuple doit se reposer sur sa force;
+mais, quand le peuple est opprimé, quand il ne lui reste plus que
+lui-même, celui-là serait un lâche qui ne lui dirait pas de se lever.
+C'est quand toutes les lois sont violées, c'est quand le despotisme est à
+son comble, c'est quand on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, que
+le peuple doit s'insurger. Ce moment est arrivé: nos ennemis oppriment
+ouvertement les patriotes; ils veulent, au nom de la loi, replonger le
+peuple dans la misère et dans l'esclavage. Je ne serai jamais l'ami de ces
+hommes corrompus, quelques trésors qu'ils m'offrent. J'aime mieux mourir
+avec les républicains, que de triompher avec ces scélérats. (_Applaudi_.)
+
+«Je ne connais pour un peuple que deux manières d'exister: ou bien qu'il
+se gouverne lui-même, ou bien qu'il confie ce soin à des mandataires.
+Nous, députés républicains, nous voulons établir le gouvernement du
+peuple, par ses mandataires, avec la responsabilité; c'est à ces principes
+que nous rapportons nos opinions, mais le plus souvent on ne veut pas nous
+entendre. Un signal rapide, donné par le président, nous dépouille du
+droit de suffrage. Je crois que la souveraineté du peuple est violée,
+lorsque ses mandataires donnent à leurs créatures les places qui
+appartiennent au peuple. D'après ces principes, je suis douloureusement
+affecté....»
+
+L'orateur est interrompu par l'annonce d'une députation. (_Tumulte_).
+
+«Je vais, s'écrie Robespierre, continuer de parler, non pas pour ceux qui
+m'interrompent, mais pour les républicains.
+
+«J'exhorte chaque citoyen à conserver le sentiment de ses droits; je
+l'invite à compter sur sa force et sur celle de toute la nation; j'invite
+le peuple à se mettre, dans la convention nationale, en insurrection
+contre tous les députés corrompus. (_Applaudi_.) Je déclare qu'ayant reçu
+du peuple le droit de défendre ses droits, je regarde comme mon oppresseur
+celui qui m'interrompt, ou qui me refuse la parole, et je déclare que, moi
+seul, je me mets en insurrection contre le président, et contre tous les
+membres qui siègent dans la convention. (_Applaudi._) Lorsqu'on affectera
+un mépris coupable pour les sans-culottes, je déclare que je me mets en
+insurrection contre les députés corrompus. J'invite tous les députés
+montagnards à se rallier et à combattre l'aristocratie, et je dis qu'il
+n'y a pour eux qu'une alternative: ou de résister de toutes leurs forces,
+de tout leur pouvoir, aux efforts de l'intrigue, ou de donner leur
+démission.
+
+«Il faut en même temps que le peuple français connaisse ses droits; car
+les députés fidèles ne peuvent rien sans la parole.
+
+«Si la trahison appelle les ennemis étrangers dans le sein de la France;
+si, lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la foudre qui doit
+exterminer les tyrans et leurs satellites, nous voyons l'ennemi approcher
+de nos murs, alors je déclare que je punirai moi-même les traîtres, et je
+promets de regarder tout conspirateur comme mon ennemi, et de le traiter
+comme tel.» (_Applaudi_.)
+
+
+FIN DE LA NOTE ET DES PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME QUATRIÈME.
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+Suite de nos revers militaires; défaite de Nerwinde.--Premières
+négociations de Dumouriez avec l'ennemi; ses projets de contre-révolution;
+il traite avec l'ennemi.--Évacuation de la Belgique.--Premiers troubles de
+l'Ouest; mouvemens insurrectionnels dans la Vendée.--Décrets
+révolutionnaires. Désarmement des _suspects_.--Entretien de Dumouriez avec
+des émissaires des jacobins. Il fait arrêter et livre aux Autrichiens les
+commissaires de la convention.--Décret contre les Bourbons.--Mise en
+arrestation du duc d'Orléans et de sa famille.--Dumouriez, abandonné de
+son armée après sa trahison, se réfugie dans le camp des Impériaux;
+opinion sur ce général. Changements dans les commandements des armées du
+Nord et du Rhin. Bouchotte est nommé ministre de la guerre à la place de
+Beurnonville destitué.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+Etablissement du _comité de salut public_.--L'irritation des partis
+augmente à Paris. Réunion démagogique de l'Évêché; projets de pétitions
+incendiaires.--Renouvellement de la lutte entre les deux côtés de
+l'assemblée.--Discours et accusation de Robespierre contre les complices
+de Dumouriez et les girondins.--Réponse de Vergniaud.--Marat est décrété
+d'accusation et envoyé devant le tribunal révolutionnaire.--Pétition des
+sections de Paris demandant l'expulsion de vingt-deux membres de la
+Convention.--Résistance de la commune à l'autorité de l'assemblée.
+Accroissement de ses pouvoirs.--Marat est acquitté et porté en triomphe.
+--Etat des opinions et marche de la révolution dans les provinces.
+Disposition des principales villes, Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen.
+--Position particulière de la Bretagne et de la Vendée. Description de ces
+pays; causes qui amenèrent et entretinrent la guerre civile. Premiers
+succès des Vendéens, leurs principaux chefs.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+Levée d'une armée parisienne de 12,000 hommes; emprunt forcé; nouvelles
+mesures révolutionnaires contre les suspects.--Effervescence croissante
+des jacobins à la suite des troubles des départements.--Custine est nommé
+général en chef de l'armée du Nord.--Accusations et menaces des jacobins;
+violente lutte des deux côtés de la convention.--Formation d'une
+commission de douze membres, destinée à examiner les actes de la commune.
+--Assemblée insurrectionnelle à la mairie. Motions et complots contre la
+majorité de la convention et contre la vie des députés girondins; mêmes
+projets dans le club des Cordeliers.--La convention prend des mesures pour
+sa sûreté.--Arrestation d'Hébert, substitut du procureur de la commune.
+--Pétitions impérieuses de la commune.--Tumulte et scènes de désordres
+dans toutes les sections.--Evénements principaux des 28, 29 et 30 mai
+1793. Dernières luttes des montagnards et des girondins.--Journées du 31
+mai et du 2 juin. Détails et circonstances de l'insurrection dite du 31
+mai.--Vingt-neuf représentants girondins sont mis en arrestation.
+--Caractère et résultats politiques de cette journée. Coup d'oeil sur la
+marche de la révolution. Jugement sur les girondins.
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+Projets des jacobins après le 31 mai.--Renouvellement des comités et du
+ministère.--Dispositions des départemens après le 31 mai. Les girondins
+proscrits vont les soulever contre la convention.--Décrets de la
+convention contre les départemens insurgés.--Assemblées et armées
+insurrectionnelles en Bretagne et en Normandie.--Evènemens militaires sur
+le Rhin et au Nord. Envahissement des frontières de l'Est par les
+coalisés; retraite de Custine. Siège de Mayence par les Prussiens. Echecs
+de l'armée des Alpes. Situation de l'armée des Pyrénées.--Les Vendéens
+s'emparent de Fontenay et de Saumur.--Dangers imminens de la république à
+l'intérieur et à l'extérieur.--Travaux administratifs de la convention;
+constitution de 1793.--Echecs des insurgés fédéralistes à Evreux.--Défaite
+des Vendéens devant Nantes.--Victoire contre les Espagnols dans le
+Roussillon.--Marat est assassiné par Charlotte Corday; honneurs funèbres
+rendus à sa mémoire; jugement et exécution de Charlotte Corday.
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+Distribution des partis depuis le 31 mai, dans la convention, dans le
+comité de salut public et la commune.--Divisions dans la _Montagne_.
+--Discrédit de Danton.--Politique de Robespierre.--Evènements en Vendée.
+Défaite de Westermann à Châtillon, et du général Labarolière à Vihiers.
+--Siège et prise de Mayence par les Prussiens et les Autrichiens.--Prise
+de Valenciennes.--Dangers extrêmes de la république en août 1793.--Etat
+financier.--Discrédit des assignats.--Etablissement du _maximum_.
+--Détresse publique.--Agiotage.
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+Arrivée et réception à Paris des commissaires des assemblées primaires.
+--Retraite du camp de César par l'armée du Nord.--Fête de l'anniversaire
+du 10 août, et inauguration de la constitution de 1793.--Mesures
+extraordinaires de salut public. Décret ordonnant la levée en masse.
+--Moyens employés pour en assurer l'exécution.--Institution du
+_Grand-Livre_; nouvelle organisation de la dette publique.--Emprunt forcé.
+--Détails sur les opérations financières à cette époque.--Nouveaux décrets
+sur le _maximum_.--Décrets contre la Vendée, contre les étrangers et
+contre les Bourbons.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, IV
+by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RéVOLUTION ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation
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+ways including including checks, online payments and credit card
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+works.
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
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+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+