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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:34:58 -0700
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content=
+ "text/html; charset=UTF-8">
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of La Bretagne. Paysages et Récits, by Eugène Loudun.
+ </title>
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+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***</div>
+
+<p><br>
+LA<br>
+BRETAGNE<br>
+<br>
+PAYSAGES ET RÉCITS<br>
+<br>
+<br>
+PAR<br>
+<br>
+EUGÈNE LOUDUN<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+</p>
+<blockquote>La Bretagne, le pays des bons prêtres,<br>
+des bons soldats et des bons serviteurs.</blockquote><br>
+<p>
+<br>
+1861<br>
+</p>
+
+<br>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="PREFACE"></a><h2>PRÉFACE</h2>
+<br>
+
+<p>A une époque où les nations européennes se
+transforment si rapidement et tendent à une unité
+qui leur imprimera une physionomie uniforme,
+c'est un spectacle digne d'intérêt que celui d'un
+peuple qui a gardé son caractère propre, et, au
+milieu d'un changement général, est demeuré le
+même. C'est le spectacle que présente la Bretagne.</p>
+
+<p>Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible
+au mouvement qui emporte le reste du
+monde&nbsp;; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi
+de nombreuses altérations. Des cinq départements
+bretons, le Finistère presque seul a conservé intacts
+ses costumes et sa langue&nbsp;; il est le plus éloigné,
+le bout de la terre, comme le dit son nom&nbsp;;
+le progrès moderne ne l'a pas encore atteint.
+Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord,
+le Morbihan même, le pays du combat des Trente,
+des pèlerinages et des chouans, les hommes presque
+tous ont quitté la braie celtique pour le pantalon
+des villes&nbsp;; il n'y a plus que les femmes qui
+portent encore l'antique costume et la coiffure pittoresque.
+C'est que la femme, gardienne du foyer,
+est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens
+usages et les traditions de la famille&nbsp;; dans
+le costume elle met du sentiment&nbsp;; le quitter, c'est
+rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux
+quand toutes les femmes d'un pays ne tiennent
+plus à leur costume, ce pays ne mérite plus de
+nom particulier, il en change.</p>
+
+<p>La langue s'est un peu mieux maintenue&nbsp;; on
+la parle encore dans les bourgs et les villages&nbsp;;
+c'est en breton que se fait le prône le dimanche,
+en breton l'allocution du recteur aux mariés.
+Déjà aussi, pourtant, la vieille langue se perd&nbsp;: le
+bourgeois des villes ne la comprend plus&nbsp;; le paysan
+parle le breton et entend le français&nbsp;; ses rapports
+journaliers avec l'étranger lui ont appris la valeur
+de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en va un de ces
+vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue,
+et il n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus,
+ce temps où deux troupes de Bretons ennemis, de
+la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient
+tout à coup sur le champ de bataille, entendant
+résonner des deux côtés les mots de la même langue,
+et se reconnaissaient et s'embrassaient&nbsp;; frères
+de la même race, issus de la même terre<span class="noteref">[1]</span>. Dans
+les cimetières qui ceignent toutes les églises de
+campagne, on ne voit plus que rarement sur les
+tombes nouvelles une inscription en langue bretonne&nbsp;;
+elle disparaît aussi, cette coutume nationale
+qui distinguait le paysan breton jusque dans la
+mort, qui l'isolait des étrangers indifférents et réservait
+pour ses enfants seuls la connaissance de
+sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique
+langage sera devenu le domaine des savants et
+l'occupation des académies, et, déjà, comme cédant
+à un fatal pressentiment, un pieux et noble
+fils de l'Armorique s'est empressé de recueillir les
+poésies de ses bardes<span class="noteref">[2]</span>, chants mélancoliques de
+prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne
+sera plus comprise de leur postérité muette.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où se
+rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons du
+pays de Galles.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: <i>Chants bretons</i>, publiés par M. H. de la Villemarqué.]</blockquote>
+
+<p>Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs
+de ce vieux peuple, et le chemin de fer
+qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme
+une flèche au cœur de l'Armorique, consommera
+le changement&nbsp;: il ne faut pas s'en étonner&nbsp;; les
+costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
+variables, peuvent être ou ne pas être&nbsp;; mais
+ce qui n'a pas changé en Bretagne, c'est ce qu'il y
+a de plus intime dans un peuple, la religion, et
+la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages
+comme les Turcs, dit Chateaubriand, n'étaient
+attentifs qu'à mes armes et à ma religion&nbsp;; les armes,
+qui protègent le corps de l'homme, la religion
+qui est son âme même. C'est à ce point de vue que
+la Bretagne a été peinte dans ce livre&nbsp;; la Bretagne
+est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est
+encore la Bretagne.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<h2>LA BRETAGNE</h2>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="I"></a><br>
+<h2>I</h2>
+<h2>Foi et poésie des Bretons.</h2>
+<h3>Le Grand-Bé.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les croix.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les églises.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les clochers.</h3>
+<br><br>
+
+<p>La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers
+sur lesquels on a construit des forts qui protégent la
+ville de leurs feux croisés&nbsp;; le Grand-Bé est un de ces
+îlots&nbsp;; naguère il était armé de canons&nbsp;; aujourd'hui, le
+fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de
+son cap, de loin on aperçoit une croix se dessinant sur
+l'azur du ciel. Cette croix attire tous les regards, et
+c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à
+découvert la grève de sable et de granit, que tendent
+les pas des voyageurs.</p>
+
+<p>Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint
+un plateau nu, aride, où quelques moutons trouvent à
+peine à brouter une herbe rare&nbsp;; on tourne à travers
+un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée,
+tout à coup on se trouve devant une pierre et une croix
+de granit. C'est le tombeau de Chateaubriand.</p>
+
+<p>Il n'est pas de plus poétique tombeau&nbsp;: adossé au
+vieux monde, il regarde le nouveau&nbsp;; il a sous lui l'immense
+mer, et les vaisseaux passent à ses pieds&nbsp;; point
+de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que
+le bruit de la mer incessamment remuante, qui, dans
+les tempêtes, couvre cette pierre nue de l'écume de ses
+flots.</p>
+
+<p>Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours
+s'échangent&nbsp;: on se demande quelle pensée l'inspira
+quand il déclara ne vouloir même pas que son nom fût
+inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité,
+ceux-là d'orgueil&nbsp;; il y a, ce me semble, l'un et
+l'autre, et cette humilité et cet orgueil ont une même
+source, un grand désenchantement. Cet homme qui
+avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues&nbsp;;
+ce voyageur qui avait parcouru l'univers, visité
+l'Orient, berceau de l'ancien monde, et les déserts de
+l'Amérique où naît le monde nouveau&nbsp;; ce poëte qui
+pouvait compter les cycles de sa vie par les révolutions,
+était envahi, à la fin de ses jours, par une tristesse
+sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait préludé
+par des Considérations sur les révolutions, il se complut,
+en ses dernières années, à écrire la Vie du réformateur
+de la Trappe&nbsp;; le silence et la solitude du cloître étaient
+en harmonie avec la tristesse de son âme. Après avoir
+été chargé des plus importantes missions, avoir rempli
+les plus hauts emplois, vu à l'œuvre les hommes les
+plus habiles et les plus puissants, une fois retiré du
+cercle tournoyant du monde, il avait été pénétré d'une
+accablante vérité&nbsp;: combien peu vaut l'homme, combien
+peu il fait, combien moins encore il réussit en ce
+qu'il tente. Ce qui cause la joie, l'orgueil, l'enivrement
+du monde, le faisait sourire&nbsp;; il avait pour tous les
+hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait
+pas lui-même&nbsp;; il savait, selon le mot d'un ancien,
+qu'il y a peu de différence d'un homme à un autre
+homme<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Thucydide.]</blockquote>
+
+<p>Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau
+d'inscription, pas de nom&nbsp;: qu'importe qui lira son
+nom&nbsp;&nbsp;! les hommes sont petits, et il est l'un d'eux&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais,
+par orgueil aussi, il veut une pierre nue&nbsp;: cette
+pierre, elle sera visitée des voyageurs de toutes contrées&nbsp;;
+ils viendront la regarder, et diront&nbsp;: <i>Chateaubriand</i>&nbsp;!
+Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux
+qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions
+lointaines&nbsp;; il prétend obliger les hommes à savoir qui
+il est.</p>
+
+<p>Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine&nbsp;! en lui
+s'unissent les sentiments les plus contraires, le désenchantement
+de la gloire, et la croyance en l'immortalité
+d'un nom&nbsp;; le dédain du scepticisme, et la soif des applaudissements&nbsp;;
+une impression d'humilité de chrétien,
+et un instinct de souverain orgueil.</p>
+
+<p>La vérité, pourtant, est là&nbsp;: cette croix, signe de
+l'éternité sur cette pierre marque de la mort, est l'immuable
+témoignage de l'inanité de l'orgueil humain.
+Mais elle a aussi une autre signification&nbsp;: Chateaubriand
+ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que
+Lamennais, son compatriote, ordonna qu'elle ne fût
+pas plantée sur le sien, tous deux obéissant à la même
+préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La
+croix, dominant la tombe où repose le poëte breton,
+est le symbole du génie de sa patrie, de la catholique
+Bretagne.</p>
+
+<p>La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle
+s'allie à une poésie propre au génie breton&nbsp;: les objets
+matériels parlent en ce pays, les pierres s'animent, les
+campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme
+conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination,
+personne ne s'y peut tromper&nbsp;: dès que l'on entre en
+Bretagne, la physionomie du pays change, et le signe
+de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous
+les carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les
+époques&nbsp;; depuis le XIIe siècle jusqu'au XIXe&nbsp;; il y en a
+de toutes les formes&nbsp;; là, simples croix de granit exhaussées
+de quelques marches&nbsp;; ici, croix portant sur
+leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge,
+sculptures grossières, mais toujours empreintes d'un
+sentiment sincère. La sainte Vierge, les Bretons ne
+comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent
+sa douleur, ils la partagent, ils l'expriment avec une
+énergique vérité. Voyez ce tableau de la Vierge tenant
+son fils mort sur ses genoux, dans l'église de Saint-Michel,
+à Quimperlé&nbsp;; c'est une peinture primitive, par
+une main inhabile qui ignorait les ressources de l'art&nbsp;;
+le dessin en est incorrect&nbsp;; mais quelle expression
+de douleur&nbsp;! Le peintre voulait rendre la vive souffrance
+de la mère&nbsp;: la bouche est tordue, les yeux sont fixes,
+la prunelle est presque seule indiquée&nbsp;; cette fixité du
+regard est saisissante, elle vous arrête, on reste là à
+regarder, on oublie que c'est une représentation, on
+voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur,
+ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée,
+et pourtant vivante.</p>
+
+<p>A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue
+de la Vierge, conçue au contraire dans un sentiment
+délicat et tendre&nbsp;: elle a cette attitude penchée, cette
+tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à
+soi le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis
+nombreux, le manteau l'enveloppe avec une grâce harmonieuse&nbsp;;
+car ce n'est plus la Vierge de douleur, c'est
+la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre
+ses bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir,
+Notre-Dame de <i>Bot scao</i>, la Vierge de Bonne-Nouvelle.</p>
+
+<p>On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des
+marins bretons particulièrement. A Brest, on cherche
+en vain un musée de tableaux&nbsp;: Brest n'est pas une
+ville d'art&nbsp;; on y respire comme un souffle de guerre&nbsp;;
+le port rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses
+canons, ses boulets, ses ancres gigantesques, les forts
+dressés sur les rochers, le mouvement animé des rues
+où vont et viennent des soldats de toutes armes, des
+matelots arrivant de tous les points du monde, tout a
+le caractère précis, positif et puissant de la réalité du
+moment&nbsp;: l'homme a enfoncé dans le roc les pieds de
+granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement
+fixé.</p>
+
+<p>Mais, montez un des escaliers qui mènent de la
+ville basse à la ville haute, et, sous une voûte, vous
+trouverez quatre tableaux appendus à la muraille&nbsp;; c'est
+là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à
+la sainte Vierge&nbsp;: le départ du navire&nbsp;; les femmes et
+les enfants sur la grève, à genoux, pendant la tempête&nbsp;;
+le vaisseau ballotté par les orages, et les bras des matelots
+tendus vers le ciel&nbsp;; et, au retour, les marins
+sauvés s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle
+de Notre-Dame. Et, au-dessous, des légendes
+touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie ou
+rend grâces&nbsp;: <i>Sainte Vierge, secourez-nous&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Sainte
+Vierge, secourez ceux qui sont en mer</i>&nbsp;! Voilà l'homme
+avec sa faiblesse, son aspiration et son espérance,
+l'homme vrai&nbsp;: le reste n'était qu'apparence.</p>
+
+<p>Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de
+tous les prétextes pour témoigner de leur foi&nbsp;: à Saint-Aubin
+d'Aubigné, entre Rennes et Saint-Malo, vous
+longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans
+une épine, une croix qui verdit au printemps, parmi
+les églantines et les roses<span class="noteref">[1]</span>. Vous revenez de visiter
+la lande de Carnac, cette lande pâle et désolée où les
+pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue,
+sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis
+vingt siècles leur impénétrable secret&nbsp;; quelle est cette
+croix qui s'élève sur une éminence&nbsp;? C'est une croix
+qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la
+croix sur un autel druidique, en avant de cette armée
+de pierres qui marquent peut-être le cimetière d'un
+grand peuple.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé en
+forme de croix.]</blockquote>
+
+<p>Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport,
+une source jaillit et s'écoule entre les rochers, à la fois
+fontaine et lavoir&nbsp;: sur les pierres amoncelées, une niche
+dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée
+de fleurs&nbsp;: alentour, les liserons des champs, les pervenches
+et les églantiers ont poussé dans la mousse et
+les herbes, et enlacent la rustique chapelle de leurs
+festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis,
+s'étendent les champs d'ajoncs verts&nbsp;; par-dessus
+leurs longues tiges raides apparaissent les murs à
+demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, ouverte
+au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on
+aperçoit la mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont
+on entend la rumeur prolongée, incessante, qui emplit
+les champs et les airs.</p>
+
+<p>Dans ce pays catholique par excellence, toutes les
+églises sont remarquables&nbsp;: il n'est si petit village dont
+l'église n'ait quelque partie intéressante, ou une de ces
+chaires extérieures, devenues si rares, et que l'on voit
+encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille,
+et d'où le prêtre, dans les temps de mission, en
+certaines circonstances extraordinaires, parlait aux
+peuples assemblés sur la place&nbsp;; ou une voûte entièrement
+peinte, comme à Carnac et à Kernascleden&nbsp;; ou
+des médaillons de pierre et de bois encadrant l'autel
+de naïves sculptures dorées, à Roscoff, à Crozon, etc.&nbsp;;
+ou un tabernacle composé comme un monument architectural,
+une sorte de palais en miniature avec ses
+corps de logis, ses pavillons, ses colonnes, ses dômes,
+ses galeries, ses statues (à Rosporden)&nbsp;; un confessionnal
+antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin)&nbsp;;
+un baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à
+Landivisiau)&nbsp;; ou bien quelque objet particulier, tel que
+cet ornement bizarre qui n'existe plus que dans une
+seule église, la <i>roue de bonne fortune</i>, de Notre-Dame
+de Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une
+grande roue suspendue à la voûte de l'église et tout
+entourée de clochettes&nbsp;; aux jours de fêtes solennelles,
+pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la
+roue, et toutes ces clochettes agitées forment un
+bruyant carillon qui règle la marche de la procession,
+et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
+voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la
+sainte Vierge. Ou bien, enfin, c'est un de ces troncs,
+grossiers piliers équarris, ais de chêne bardés de
+larges bandes de fer, placés au milieu de l'église,
+à côté du catafalque de bois noir semé de larmes
+blanches&nbsp;; le tronc et le cercueil, qui rendent sensibles
+à tous les yeux à la fois la fragilité de la
+vie, et le principe chrétien par excellence, la charité.</p>
+
+<p>Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'œuvre,
+les cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé,
+par exemple, dont les arcades sont si sveltes et si finement
+découpées&nbsp;; ou les bas-reliefs intérieurs du portail
+de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre
+sculptée avec cette délicatesse et cette richesse d'invention,
+qualités charmantes de la jeunesse, qui furent
+celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les églises,
+près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue
+peinte du saint de la paroisse, un de ces saints bretons
+que l'on ne trouve pas ailleurs&nbsp;: saint Cornély, saint
+Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout. Saint
+Yves a le privilége d'être représenté dans presque
+toutes les églises, même celles dont il n'est pas le patron&nbsp;;
+le souvenir de ce grand homme de bien, de ce
+savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté vivant
+dans le cœur des Bretons. Partout vous le voyez en
+robe de juge, la toque sur la tête, entre deux plaideurs,
+le seigneur richement vêtu, en habit de velours rouge,
+tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie et
+l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous
+aux coudes et aux genoux, et pieds nus dans ses sabots.
+Le grand seigneur, l'air fier, suffisant, le chapeau
+sur la tête, présente au saint une bourse d'or&nbsp;; le paysan,
+le regard et l'attitude timides, la tête basse, le
+bonnet à la main, attend humblement la sentence. Il
+n'a rien à donner, mais la justice ne lui fera pas défaut.
+Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
+et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui
+donne gain de cause. C'est toute l'histoire du moyen
+âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de l'autre&nbsp;: l'Église
+protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le
+puissant.</p>
+
+<p>Quant aux monuments proprement dits, nulle part
+on ne rencontre davantage de ces belles églises du
+moyen âge, témoignage de la piété, de la science et du
+goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol,
+du meilleur temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante
+par sa masse, sa grandeur, la noble simplicité
+de ses ornements, l'harmonie de ses proportions&nbsp;; le
+granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à
+l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait
+bâties de fer&nbsp;; là, Tréguier et ses boiseries exquises,
+bancs, autels, stalles, lutrin en chêne noir et brillant,
+découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable
+variété&nbsp;; pas un balustre qui se ressemble&nbsp;; il y a de
+quoi fournir des modèles à tous les sculpteurs de notre
+temps&nbsp;; plus loin, Saint-Pol de Léon et sa flèche de
+granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre, inébranlable,
+ceinte de galeries à jour comme de gracieuses
+couronnes, élançant au ciel ses clochetons aux pointes
+aiguës, toute découpée, aérienne, un des joyaux de
+la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un légitime
+orgueil&nbsp;; et le Folgoat, un petit village inconnu, au
+nord de Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il
+faut se détourner de toute route pour le trouver&nbsp;; mais
+dans ce pauvre village, deux princes bretons, le duc
+Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église
+royale, y accumulant tout ce que l'art gothique en sa
+floraison la plus riche, uni aux caprices les plus ingénieux
+de la Renaissance, a imaginé de plus délicat et
+de plus éclatant&nbsp;: portraits sculptés, statues d'un beau
+style, où déjà se reflète l'antiquité, chœur ogival tout
+ciselé, et un jubé (on sait combien sont devenus rares
+ces gracieux et originaux monuments du catholicisme),
+un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont
+taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible.
+Le marteau de la Révolution n'a détaché
+que des fragments insignifiants de ces belles pierres
+si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles
+passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le
+temps.</p>
+
+<p>Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées,
+les clochers à pans coupés de la Renaissance, de la
+Roche-Maurice-lès-Landerneau, de Landivisiau, de Ploaré,
+de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et légers
+clochetons et ornés de balustrades à deux étages,
+comme les minarets de l'Orient&nbsp;; les flèches élevées le
+long des côtes, celle de Tréguier, par exemple, percée
+à jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
+constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de
+croisillons, d'étoiles, comme un chapeau de magicien.
+Puis, les bénitiers exprimant toujours le caractère de
+l'époque&nbsp;: à Dinan, dans une église du XIIe siècle, une
+cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de
+toutes pièces supportent de leurs larges gantelets de
+fer&nbsp;; car le XIIe siècle est le temps des croisades, de la
+chevalerie au service du Christ<span class="noteref">[1]</span>. Dans une église
+du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante
+petite colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine
+guirlande de pampres, et au-dessus, un ange qui ploie
+ses ailes comme s'il descendait du ciel et se venait
+poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien,
+et inspirés par un sentiment plus chrétien encore, les
+bénitiers extérieurs, si communs dans toute la Bretagne,
+et dont les plus remarquables sont à Landivisiau,
+à Morlaix, à Quimperlé&nbsp;; le bénitier intérieur n'est qu'un
+accessoire&nbsp;; le bénitier extérieur, isolé en avant de la
+porte, a une signification plus précise&nbsp;: il dit où l'on va
+entrer, il sollicite un premier mouvement de l'âme&nbsp;: le
+chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête,
+son cœur se recueille et se prépare. Les architectes
+bretons ont bien compris cette grave pensée de
+la religion&nbsp;: les bénitiers extérieurs sont de véritables
+monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré
+d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées
+de leurs ailes&nbsp;; le dais élancé, ciselé, d'où pendent
+les pointes effilées d'une broderie de granit, et,
+sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui
+semble inviter le fidèle à entrer dans la maison de la
+prière.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Il y a un bénitier semblable à Corseul.]</blockquote>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="II"></a><br>
+<h2>II</h2>
+<h2>Foi et poésie des Bretons (suite).</h2>
+<h3>Saint-Thégonec.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les cimetières.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les calvaires.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cast.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne
+pour avoir une idée de ces œuvres de l'architecture
+embellie par la foi&nbsp;: dans un petit bourg, à Saint-Thégonec,
+entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle
+funéraire, sculptures, crypte, calvaire, tous les types
+de l'art chrétien de Bretagne, se sont comme donné
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Les cimetières bretons se ressemblent tous&nbsp;; presque
+partout ils entourent l'église&nbsp;; ceints d'un petit mur
+bas, souvent ils n'ont pas même de portes&nbsp;; une grille
+de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire
+aux bestiaux l'accès de la demeure des morts<span class="noteref">[1]</span>.
+Une croix, un calvaire où sont représentées des scènes
+de la Passion, quelquefois la statue agenouillée d'un
+pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus
+à ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls
+monuments de ces cimetières des villages bretons&nbsp;; les
+tombes sont marquées par de petits tas de terre, serrés
+l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
+recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la
+pierre, on a creusé comme une petite coupe où s'amasse
+l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, l'ami,
+aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et
+prier pour celui qui est couché dans la terre<span class="noteref">[2]</span>. Ces
+cimetières, placés au milieu des bourgs et des villages,
+ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années
+pour que ces champs de la mort soient comblés des
+corps des générations éteintes&nbsp;; les morts bientôt sont
+exhumés pour faire place aux nouveaux venus&nbsp;: dans
+quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir
+déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la
+façade de l'église, les pierres des tombes, pierres debout
+qui ne recouvrent plus aucun corps, froids témoignages
+d'un souvenir qui de jour en jour va s'effaçant.
+Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté
+de l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli
+les os des morts exhumés&nbsp;: si l'on jette un regard à
+travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur ce charnier
+sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements,
+entassés et mêlés comme des brins de paille&nbsp;; ce sont
+les hommes qui ont marché sur terre, solitaires et
+délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A Goueznou, à Plabennec, etc.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans les
+pierres sépulcrales des musulmans&nbsp;; mais cette eau ne sert qu'à désaltérer
+les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la tombe.]</blockquote>
+
+<p>Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux
+ou plus tendre a voulu du moins conserver intacte
+une partie de ces corps arrachés à la terre.
+Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle
+inattendu&nbsp;: à toutes les saillies du bâtiment, sous
+les porches, sur la corniche antérieure, sont alignées,
+accrochées, suspendues l'une à l'autre, une multitude
+de petites boites comme un chapelet&nbsp;; ces petites boîtes,
+surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment
+le crâne des ancêtres, la tête, ou, selon le mot
+expressif de la vieille langue, le <i>chef</i>, ce qu'il y a de
+plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une
+inscription indique la date et le nom&nbsp;:</p>
+
+<p><i>Ci gît le chef de</i>...</p>
+
+<p>On le voit par une petite ouverture en forme de cœur,
+autre symbole touchant. Ce sont les archives funèbres
+des familles, non renfermées dans la maison où l'habitude
+les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église,
+devant lesquelles les générations nouvelles passent et
+se découvrent, le dimanche en venant prier<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à têtes,
+mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous les os, et
+qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme des ballots.]</blockquote>
+
+<p>&Ccedil;à et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques
+crânes de morts qui n'ont pas eu de famille et à
+qui l'on n'a pas donné de cercueil, verdis, les yeux
+pleins de gravier, à travers lesquels pointent des
+brins d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là
+appuyé peut-être sur celui qui fut son ennemi
+en ce monde.</p>
+
+<p>Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils
+suspendus, on entre dans l'église, et cette église est
+comme un résumé de toutes les églises bretonnes&nbsp;:
+tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées,
+chaire en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'œuvre
+de la fin de la Renaissance, une des plus belles chaires
+de Bretagne&nbsp;; tableaux en bois, à fermoirs peints, pyramide
+de patriarches, de rois et de prophètes de l'Ancien
+Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à
+la sainte Vierge&nbsp;; voûte d'or et d'azur au fond tout
+étincelant&nbsp;; le chœur, l'autel et les chapelles latérales,
+chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges,
+fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs,
+un ruissellement d'or, de verdure, de rouge
+éclatant et d'azur.</p>
+
+<p>De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule,
+sur le côté, se détache haute et nue&nbsp;; pas de sculptures,
+pas d'ornement&nbsp;; les pierres suintent l'humidité&nbsp;; les
+assises qui ont pris une teinte noire, séparées par un
+ciment blanc, ont un aspect lugubre&nbsp;; c'est comme un
+grand voile de deuil tendu dans un coin&nbsp;; et, en effet,
+c'est la porte des morts. Vous l'ouvrez, et vous vous
+arrêtez ébloui&nbsp;: c'est là le cimetière, et, dans le cimetière,
+devant vous, à droite, à gauche, une réunion
+inattendue de monuments&nbsp;: sous le porche où
+vous êtes, des deux côtés, les statues alignées des
+douze Apôtres&nbsp;; en face, une large porte à trois arcs,
+d'un style imposant, la porte du cimetière, et l'on
+dirait d'une arche triomphale, comme si ces Bretons
+avaient voulu marquer que celui qui passe sous cette
+porte, couché dans le cercueil, entre non dans la
+terre, mais dans la vie éternelle, le séjour de la joie et
+de la gloire&nbsp;; à droite, une chapelle funéraire, du même
+temps que le Louvre de Henri IV, décorée, sculptée
+du bas en haut, comme une châsse immense taillée en
+granit&nbsp;; enfin, à gauche, monument capital entre tous
+ces monuments, le Calvaire, un de ces calvaires compliqués,
+tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un
+peuple de statues, quatre-vingts ou cent personnages
+en pierre, dans les attitudes les plus naturelles et les
+plus naïves, disciples, prophètes, saintes femmes, larrons
+sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et,
+dominant toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal,
+à plusieurs étages, croix sur croix, aux branches chargées
+de statues, la Vierge, saint Jean, les gardes, et,
+tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde
+et les yeux au ciel&nbsp;; et les anges, suspendus dans les
+airs, recueillant dans des coupes le sang précieux de
+ses mains<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si remarquables
+du reste par leur belle église, sont plus compliqués et plus grands,
+mais non d'un effet plus saisissant.]</blockquote>
+
+<p>Et ce n'est pas tout&nbsp;: entrez dans la crypte de la chapelle
+funéraire&nbsp;; et là, vous vous trouverez en face d'un
+autre chef-d'œuvre, l'ensevelissement du Christ, exécuté
+dans des proportions colossales, cette scène qui
+a inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces
+statues sont peintes, et ici la peinture, au lieu de diminuer
+l'impression, la complète, en donnant à ces
+personnages si vivement émus l'apparence même de
+la vie&nbsp;: vous les entendez crier, vous voyez leurs larmes
+sur leurs visages pâlis&nbsp;; la Vierge, les lèvres pressées
+sur les pieds livides de son divin Fils, la Madeleine
+bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des
+pleurs qui inondent son visage&nbsp;: vous devenez acteur
+en cette scène passionnée, vous êtes saisi, pour ainsi
+dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances vous
+frappe au cœur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de
+l'âme, vous êtes étonné de sentir des larmes qui coulent
+de vos yeux.</p>
+
+<p>Et quand on songe que ces œuvres d'art religieuses
+sont répandues avec la même profusion dans toute la
+Bretagne&nbsp;; que, dans les bourgs les plus éloignés de
+toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les
+montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre,
+qui n'est qu'un petit village voisin du Faouet,
+moins même qu'un village, un misérable hameau de
+cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand,
+près de Quimperlé&nbsp;; modeste manoir qui mérite à peine,
+le nom de château, on rencontre des jubés de bois
+sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de personnages,
+et dont s'enorgueilliraient les plus riches
+églises, œuvres admirables qui reproduisent avec une
+abondance infinie l'histoire, les prodiges et les mystères
+de la religion, et conservent chez le peuple et
+raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut
+s'empêcher de se demander&nbsp;: Quelle est donc la cause
+de cette multitude d'ouvrages d'art qui ont surgi sur
+toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux
+auteurs de ces œuvres tant de qualités si rares&nbsp;: fécondité
+d'invention, vérité du geste, expression de la physionomie,
+sentiment vrai et profond de ces scènes
+divines&nbsp;? Dans tous ces monuments du moyen âge,
+c'est la même vérité, la même puissance d'imagination&nbsp;;
+jamais l'artiste ne se répète, il ne se lasse pas, il
+ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui
+a une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un
+motif que le temps de l'exprimer avec une vivacité
+rapide, et passe à un autre et vous entraîne dans sa
+course inspirée.</p>
+
+<p>Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création&nbsp;:
+cette société, comme un homme qui est parvenu
+à sa maturité, avait accompli tous les travaux nécessaires
+au but qu'elle devait atteindre. Les premiers
+siècles l'avaient préparée, elle s'était dégagée des
+langes de l'antiquité, sa langue était faite, ses idées
+religieuses arrêtées&nbsp;; la république chrétienne est logiquement
+constituée, elle a son unité. Ce peuple,
+alors, est dans la complète possession de sa force&nbsp;; il
+ne lutte pas pour créer&nbsp;; il n'est pas tiré en sens divers
+par plusieurs penchants contraires&nbsp;; il n'est pas emporté
+par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne
+dirige pas, mais qui vous pousse, qui naît du désordre
+des idées et que notre temps a justement appelé d'un
+nom nouveau, la <i>fantaisie</i>. Les âges précédents ont
+cherché, amassé, rapproché&nbsp;; tous les matériaux sont
+prêts sous sa main&nbsp;; il n'a plus qu'à les prendre&nbsp;: c'est
+le génie même de l'époque qui, libre et aisé, produit
+et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli,
+n'a qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors.
+Alors l'imagination partout éclate, vive et colorée&nbsp;; un
+même esprit, dans les monuments d'art comme dans
+la littérature, crée les ornements variés des églises,
+invente les fabliaux et les contes, trouve à chaque
+instant des images nouvelles pour représenter les opinions,
+les idées et les mœurs&nbsp;; et cette imagination,
+loin de se fatiguer, féconde&nbsp;; car ce n'est pas une production
+factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle
+d'un arbre en son printemps, toute une suite
+de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et voilà
+pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces œuvres,
+sont inconnus. Ces œuvres ne sont pas d'eux, elles sont
+du peuple entier&nbsp;; ce n'est pas leur pensée qu'ils ont
+rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de
+leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été
+élevés et ont vécu, qui a pénétré tout leur être, et est
+devenue comme une partie même de leur âme. Ainsi,
+ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments
+de l'art sont, non la marque de leur talent et
+de leur passage sur terre, mais le témoignage de leur
+piété et de leur foi, de la piété et de la foi de tout un
+peuple.</p>
+
+<p>La même foi des anciens jours persiste encore dans
+la Bretagne&nbsp;: si l'on en doutait, que signifient ces signes
+multipliés d'une piété qui ne s'affaiblit pas, ces
+écharpes de cachemire, dons des femmes de l'aristocratie,
+qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier,
+et ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de
+béquilles appendues au Folgoat par les infirmes guéris&nbsp;?
+et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui,
+chaque année, viennent, comme une armée, entourer
+de leurs longues lignes aux cent replis l'église de
+Sainte-Anne d'Auray&nbsp;? et ces tableaux miraculeux qui
+tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge,
+trop petite pour ce musée chrétien incessamment renouvelé&nbsp;?
+A chaque pas s'élèvent des chapelles et des
+églises neuves&nbsp;: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
+à la fois&nbsp;; Lorient, ville toute peuplée de marins
+et de soldats, vient d'élever à ses portes une église
+dans le goût du XIVe siècle&nbsp;; Vitré donne à son église
+un clocher neuf et une chaire sculptée&nbsp;; les petits villages
+dressent, dans leur cimetière, des calvaires à
+personnages comme au moyen âge&nbsp;; le calvaire de
+Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856&nbsp;;
+Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo&nbsp;;
+Quimper lance dans les airs deux flèches hardies
+sur les tours de sa cathédrale&nbsp;; la chapelle de
+Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute
+blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes
+de sa colonie pieuse&nbsp;; Nantes, en même temps qu'elle
+bâtit plusieurs églises nouvelles, achève son immense
+cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel
+tous les siècles ont mis la main, et construit cette église
+Saint-Nicolas, reproduction presque parfaite de l'art
+religieux au temps de saint Louis, œuvre digne des
+plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à accomplir
+en moins de dix ans le zèle de son pasteur et
+la piété de ses enfants, avec le produit de leurs aumônes
+et de leurs dons. Il y a quelques années, à
+Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle
+placée à l'extérieur de l'église&nbsp;: statues peintes des
+douze Apôtres, autel resplendissant, voûte azurée aux
+étoiles d'or, nulle dépense ne fut épargnée, nulle décoration
+ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
+de la Vierge&nbsp;; il s'y trouva cinquante mille personnes
+le jour de l'inauguration. Ce sont là les fêtes
+nationales des Bretons&nbsp;; ailleurs, les peuples se pressent
+au passage des princes ou aux anniversaires de
+révolutions qui se succèdent&nbsp;; eux accourent de toutes
+les parties de la Bretagne pour assister au couronnement
+de la Reine du ciel.</p>
+
+<p>Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité
+dans le maintien de ces hommes et de ces femmes
+agenouillés sur le pavé des églises&nbsp;! Ce n'est qu'à la
+Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de
+l'être humain dans une pensée qui le remplit&nbsp;: il semble
+que toutes les fonctions de leur vie soient anéanties&nbsp;;
+immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette
+contemplation absolue où l'on se représente les saints,
+envahis par un sentiment de vénération, de soumission
+et d'humilité, où l'homme disparaît et où il ne
+reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif
+que tous les monuments&nbsp;; ces actes journaliers d'une
+dévotion toujours égale montrent l'état habituel de
+l'âme.</p>
+
+<p>Traversez, un jour de marché, la place de quelque
+ville ou bourg du Finistère&nbsp;: l'aspect en est varié et
+animé&nbsp;; ce marché, c'est une file de petites voitures, et
+sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de marchandises,
+des rubans de velours et des boucles pour
+les chapeaux d'hommes, des ornements de laine tressés
+sur des roseaux pour les chaussures des femmes, des
+épingles bariolées, à dessins enroulés avec des perles
+de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes
+microscopiques, de petits instruments pour allumer
+la pipe, etc. Sous les tentes de ces petits magasins
+roulants, une foule d'hommes et de femmes, les
+femmes avec leurs coiffures de diverses formes, leurs
+grands fichus blancs arrondis sur le dos et finissant
+en deux pointes sur la poitrine&nbsp;; les hommes avec leurs
+braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées
+sur les hanches, de manière à laisser passer la
+chemise entre la braie et la veste, le chapeau aux
+grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent
+relevés dessous et le bâton à la main, ne se pressant
+pas, marchant à pas comptés, faisant leurs marchés
+sans hâte. Mais voilà midi&nbsp;: de la haute tour du clocher
+de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi&nbsp;;
+les douze coups lentement résonnent&nbsp;; aussitôt, à ce
+dernier coup, tout mouvement cesse, tout le monde
+s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la
+place&nbsp;; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent
+leurs grands chapeaux, leurs longs cheveux tombent
+sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux, se
+signent et murmurent à voix basse l'<i>Angelus</i>. L'étranger,
+au milieu de cette foule prosternée, s'étonne lui-même
+de rester debout, et s'incline comme involontairement.
+Puis la prière de la Vierge finie, ils se
+relèvent, le mouvement recommence, et l'on entend
+sur la place ce bruit sourd qui ressemble au murmure
+de la mer éloignée.</p>
+
+<p>Il me semble les voir encore dans l'église de Cast
+(Finistère). C'était un dimanche, à l'heure des vêpres&nbsp;;
+la cloche sonnait dans le clocher à jour, et, sur la
+route, devant l'église, était amassée une grande foule,
+hommes et femmes, causant par groupes, doucement
+et sans bruit. La cloche cessa de sonner&nbsp;; les groupes
+se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un
+côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant
+vers l'église. Les femmes entrèrent les premières&nbsp;; en
+un moment, la nef en fut remplie&nbsp;; au milieu, les jeunes
+filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc, mais
+toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent,
+des rubans d'or serrant le bras, des ceintures
+d'argent et d'or ceignant la taille et retombant en
+quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le
+cœur d'or et la croix sur la poitrine&nbsp;; dans les contre-allées,
+les femmes et les mères, en costume plus
+varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus et
+jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin
+brun, des jupes rouges, des bas à coins brodés
+d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, la tête inclinée,
+le chapelet entre les mains, dans un silence
+recueilli.</p>
+
+<p>Puis, quand les femmes furent placées, une autre
+porte s'ouvrit par un côté de l'église, c'était le tour
+des hommes&nbsp;; ils entrèrent, à la file, d'un pas grave
+et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant.
+Autant les femmes, dans leur costume bariolé, étaient
+scintillantes de vives couleurs, autant celui des hommes
+était simple et sévère, ce qui saisissait l'attention,
+ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes,
+leurs longues vestes brunes, seulement bordées
+d'un galon rouge, leurs larges braies bouffantes&nbsp;; c'était
+leur tête carrée, les longs traits de leur physionomie,
+ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs
+fronts comme une toison épaisse, et descendant en
+longues nappes sur leurs épaules et sur leur dos jusqu'au
+milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
+portaient le même costume, tous leurs longs cheveux
+noirs qui, à l'air, prennent une teinte d'un roux sombre,
+et sous ces longs cheveux tombant sur les sourcils
+épais, leurs yeux avaient une expression énergique et
+je ne sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce
+n'étaient point des hommes de notre pays et de notre
+temps&nbsp;; ces visages graves et immobiles, les regards
+brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour
+pénétrer sa pensée, ces chevelures incultes qui chargent
+leurs gosses têtes comme des crinières de bêtes
+fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part&nbsp;; on pensait
+à ces tribus des déserts de l'Amérique qui errent
+encore sur les frontières, des races modernes, et qui,
+avec leur parole brève et sentencieuse, leurs gestes
+rares, leur démarche solennelle, semblent garder
+le mystérieux secret des premiers jours du vieux
+monde.</p>
+
+<p>Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant
+l'autel, et s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre,
+entourant entièrement la grille du chœur. C'était là,
+la vraie assemblée des fidèles&nbsp;; les hommes, comme
+une forte milice, en avant&nbsp;; les femmes derrière, foule
+plus humble&nbsp;; tous ayant oublié tout le reste, ne vivant
+plus que d'une pensée, tout à Dieu. Car Dieu n'est pas
+pour ces barbares ce qu'il est pour nous&nbsp;; nous, habitants
+civilisés des villes, nous cherchons à expliquer
+Dieu&nbsp;; même à genoux dans ses temples, nous l'analysons,
+nous commentons ses actes, nous doutons peut-être
+s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées,
+méditations stériles&nbsp;: pour eux Dieu est, ils le savent,
+ils le croient&nbsp;; il a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui
+produit leurs moissons, il les a faits eux-mêmes, il les
+conserve ou les reprend&nbsp;; c'est l'Invisible qui peut tout,
+au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce Tout-Puissant,
+ils se voient bien petits, ils se prosternent et
+ils adorent.</p>
+
+<p>La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du
+cœur, entretient la vie. Le peuple breton croit et prie&nbsp;;
+une force est au dedans de lui, la religion, source de
+sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe,
+mais qu'il vit.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="III"></a><br>
+<h2>III</h2>
+<h2>Les pierres.</h2>
+<h3>Le Morbihan.&nbsp;&mdash;&nbsp;La presqu'île de Rhuis.&nbsp;&mdash;&nbsp;Locmariaker.&nbsp;&mdash;&nbsp;Plouharnel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Carnac.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien
+costume breton&nbsp;; au premier aspect, il ressemble au
+reste de la France&nbsp;; mais ce n'est là que la surface&nbsp;;
+pour les mœurs, le respect des traditions, le culte de
+la famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède
+à nulle autre partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment
+royaliste ne se montra plus vif au moment de la
+révolution&nbsp;; c'est dans le Morbihan que la guerre des
+chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante&nbsp;;
+ce furent ses côtes que choisirent les émigrés
+pour y débarquer et y recommencer la lutte&nbsp;; c'est à
+Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent,
+à la Chartreuse que sont entassés leurs os, et,
+pour tout dire en un mot, le nom du Morbihan ne se
+sépare pas du nom de Cadoudal.</p>
+
+<p>De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se
+fait le grand pèlerinage de Bretagne&nbsp;: sainte Anne est
+la patronne de la Bretagne, comme saint Yves le patron&nbsp;;
+mais saint Yves n'a que le respect des peuples,
+sainte Anne en a l'amour&nbsp;; ils donnent à sainte Anne une
+part presque égale de l'affection tendre et pour ainsi
+dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le pèlerinage
+de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement
+des habitants du Morbihan&nbsp;; durant plus de quatre
+mois, des points les plus éloignés de la Bretagne, par
+tous les chemins, on voit arriver des hommes, des
+femmes, des enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs
+champs, leurs maisons, leurs travaux, pour vénérer
+en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta
+le Sauveur. Et quelle piété&nbsp;! quelle dévotion&nbsp;! Dès que,
+de loin, dans la lande où ils marchent par groupes, le
+chapelet à la main, ils aperçoivent le clocher de
+l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front
+courbé, murmurant une prière à voix basse&nbsp;; puis ils
+se relèvent, s'alignent sur deux rangs, et, la tête découverte,
+à pas mesurés, s'avancent vers Sainte-Anne,
+où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
+l'arrivée de nouveaux pèlerins.</p>
+
+<p>Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend
+tous les dialectes de Bretagne&nbsp;; le centre de la Bretagne,
+ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même Quimper&nbsp;: c'est
+ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.</p>
+
+<p>Le sol même a un caractère particulier&nbsp;: il n'y a pas
+un étranger qui n'en soit frappé&nbsp;; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des dolmens, des
+carneillous, des tumulus&nbsp;; les champs sont entourés de
+quartiers de roc, débris de dolmens renversés&nbsp;; dans la
+lande, parmi les verts ajoncs, surgit le cône gris d'un
+menhir isolé&nbsp;; sur le bord du chemin est affaissée,
+semblable à un grand animal pétrifié, une pierre
+branlante, masse énorme, qu'un enfant, en la poussant
+du doigt, met en mouvement&nbsp;; partout la terre
+porte les indestructibles marques de son antiquité.</p>
+
+<p>Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère
+si déterminé. Le golfe du Morbihan, qui donne
+son nom à cette partie de la Bretagne, ne communique
+avec l'Océan que par une passe étroite&nbsp;; s'avançant
+longuement dans les terres où il découpe de profondes
+anses, semé d'îles que l'on compte par centaines, qui
+s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de ses flots
+calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les
+barques de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer
+intérieure, la mer de Bretagne. Au fond, la vieille ville
+de Vannes qui armait de grandes flottes pour défendre
+l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de
+chaque côté, s'étendant comme des bras, la longue
+presqu'île de Rhuis et la langue de terre au bout de
+laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
+déjà existait au siècle de César.</p>
+
+<p>Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent
+et se sont comme donné rendez-vous les monuments
+des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de Rhuis, d'abord
+le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné
+à l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent,
+mais au dehors solide et presque entier&nbsp;; gris, triste et
+inébranlable, il est resté debout comme une sentinelle
+qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le
+couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut
+quelque temps Abailard&nbsp;; puis, tout au bout, un haut
+monticule au milieu de la campagne plate, le tumulus
+de Tumiac, amas immense de couches de terres et
+de pierres alternées&nbsp;: de son sommet, vous dominez
+deux mers, le Morbihan aux côtes dentelées, et le vaste
+Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois détachées de
+la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment
+au loin l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine,
+sous vos pieds, sont les chambres sépulcrales
+où ont été ensevelis les chefs des peuples.</p>
+
+<p>Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis&nbsp;; sur l'autre
+rivage, relié à celui-ci par quelques pierres druidiques
+jetées çà et là dans les îles du golfe, vous apercevez
+tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui
+de Tumiac&nbsp;; les dolmens et les grottes se succèdent,
+et les menhirs ne se comptent pas. Tout autour de
+Locmariaker<span class="noteref">[1]</span>, dont le nom si parfaitement breton
+étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments
+qui attestent l'existence d'une cité puissante.
+C'est parmi ces monuments que se trouvent la <i>Table de César</i>
+et le <i>Grand Menhir</i>. La voilà, dans une lande,
+cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui,
+depuis deux mille ans, n'ont pas bougé&nbsp;; épaisse et
+large tranche de roc qu'on dirait coupée dans une
+montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la
+taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux
+peuples qu'ils n'ont pas cru qu'elle pût porter un autre
+nom que celui de César, du géant qui les avait
+vaincus.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le village du Loc consacré à Marie.] </blockquote>
+
+<p>Faites quelques pas encore dans la lande, à travers
+les ajoncs épineux, vous êtes arrêté par une masse
+immense étendue sur le sol. C'est le <i>Grand Menhir</i>, le
+plus grand que l'on connaisse&nbsp;: de la pointe à la base,
+il a soixante-quatre pieds de long&nbsp;; obélisque colossal,
+il s'élevait jadis dans la vaste solitude de ces champs,
+au-dessus de tous les menhirs d'alentour. Depuis des
+siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids,
+qu'en tombant il s'est brisé en quatre morceaux&nbsp;; ils
+sont là, à la suite l'un de l'autre, à l'endroit où ils sont
+tombés&nbsp;; on dirait des tronçons d'un formidable serpent
+antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de
+place. Comme soudés au sol, ils dureront autant que
+le sol même.</p>
+
+<p>Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les
+grottes de Plouharnel. En revenant de la presqu'île de
+Quiberon, au moment où l'on jette un regard derrière
+soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à
+l'heure ne se verra plus, on aperçoit, dans un champ,
+de grosses pierres peu élevées au-dessus du sol&nbsp;; de
+loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et
+on est près de les dédaigner&nbsp;; mais entrez dans le
+champ, et le rocher qui vous semblait couché à terre,
+vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un édifice enfoui
+dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs
+pieds pour pénétrer dans l'intérieur&nbsp;: alors vous avez
+devant vous une allée droite, formée de larges rochers
+plantés en terre, comme une muraille&nbsp;; au bout
+de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté,
+une petite chambre communiquant avec la grande et
+qui en est comme le cabinet<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix et le
+cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu d'années.]</blockquote>
+
+<p>Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez
+de loin, et qui, semblables à des dalles monstrueuses,
+scellent ces sépulcres vides. Trois grottes s'alignent à
+côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur,
+sépultures familiales où, près de la dernière demeure
+des parents, avait été réservée la tombe du petit enfant.</p>
+
+<p>Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables
+alignements&nbsp;: à mesure qu'on approche de Carnac, à
+droite et à gauche, se dressent, dans les champs, de
+hautes pierres par groupes de douze ou quinze&nbsp;; l'un
+de ces groupes, le plus considérable et composé des
+plus gros blocs, s'appelle le <i>Camp de César</i>&nbsp;; car c'est
+toujours ce vainqueur que l'on rencontre en notre
+France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme
+Napoléon en Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière&nbsp;:
+l'homme ne créant pas, ce sont les destructeurs
+d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations
+et dont elles consacrent le nom.</p>
+
+<p>Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes
+d'une armée. Bientôt on se trouve au milieu de
+l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas
+cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là,
+comme en toutes les recherches de sa vie, l'homme,
+au milieu des choses où il aspirait, les possédant et
+les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est
+qu'elles soient si peu&nbsp;; dans les montagnes, touchant
+les pics que coupent en deux les nuages, il se demande
+si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même ici&nbsp;:
+entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur
+énormité et leur multitude. Mais si, du haut d'un de
+ces blocs couchés à terre comme un monstrueux animal
+des premiers temps du monde, vous regardez devant
+vous, vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon,
+immobiles et muettes, les longues rangées de pierres
+levées sans nombre.</p>
+
+<p>Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières,
+également séparées l'une de l'autre comme si
+le commandement d'un général eût écarté largement
+les rangs pour en passer la revue&nbsp;; dans ces rangs,
+chaque soldat est un roc roide, le pied profondément
+enfoui dans le sol, les plus petits au bas des files
+comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête&nbsp;;
+l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté
+de ces colosses, atteint à peine leurs genoux. Pas une
+marque d'ailleurs, pas une inscription&nbsp;; blocs informes,
+recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils
+semblent refléter les images mornes d'un éternel ciel
+de décembre.</p>
+
+<p>La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à
+l'entour déserte et silencieuse. Ici, savants et ignorants
+admirent et interrogent. Qui a fait cela&nbsp;? comment l'a-t-on
+fait&nbsp;? dans quel but l'a-t-on fait&nbsp;? Nul ne le sait, nul
+ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable
+de son passage, a amassé, apporté ici ces
+lourdes masses et les a dressées vers le ciel, comme
+les bras pétrifiés de géants ensevelis&nbsp;? Celtes&nbsp;? Gaulois&nbsp;?
+Kymris&nbsp;? Nul ne répond&nbsp;: un peuple nombreux a été,
+on ignore même son nom&nbsp;! Ce peuple connaissait-il
+les secrets d'une mécanique puissante pour avoir
+soulevé ces rochers grands comme les assises de
+Balbeck et de Memphis&nbsp;? Ou si, à force de bras, il les
+a arrachés de la terre, amenés et plantés en rangs
+rigides, quelle pensée l'animait&nbsp;? Est-ce un temple&nbsp;?
+quelle foi&nbsp;! Est-ce une sépulture&nbsp;? quel symbole caché&nbsp;!
+Une catastrophe sans précédents a-t-elle couché dans
+cette lande une race entière&nbsp;? un choc soudain a-t-il
+ouvert la terre&nbsp;? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un
+instant couvert une nation de sa nappe remuante,
+puis, en se retirant, tout emporté&nbsp;? Et les peuples voisins
+auront marqué la place de ce peuple évanoui
+par ces rocs inébranlables, témoignage mystérieux
+d'un désastre qui ne sera jamais raconté&nbsp;!</p>
+
+<p>Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli,
+annoté et traduit les chants bretons, désira
+sauver de la destruction un dolmen qu'une route nouvelle
+allait renverser, et obtint l'autorisation de le
+transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe
+près de Quimperlé. L'entreprise semblait aisée.
+C'était un dolmen de moyenne grandeur, et la distance
+à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais
+lorsque l'on se mit à l'œuvre, on vit surgir les obstacles&nbsp;:
+hommes et chevaux pouvaient à peine ébranler
+la table du dolmen, ce ne fut qu'en augmentant hors
+de toute prévision le nombre des uns et des autres
+qu'on parvint à la mettre en mouvement&nbsp;; on y employa
+dix-huit hommes, cinquante chevaux et l'on mit dix-sept
+jours à l'amener à la place qui lui était destinée&nbsp;; les
+treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées
+de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne
+et ceux dont on suppose que se servaient les peuples
+celtiques, on usa de tout successivement, et il arriva
+plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas dans une
+journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille
+contrée qui avait perdu les traditions des ancêtres,
+émut toutes les populations des environs&nbsp;; on accourait
+de plusieurs lieues, on faisait haie le long des routes
+pour voir marcher la <i>grande pierre</i>&nbsp;; beaucoup doutaient
+qu'elle fût jamais rétablie sur ses piliers, et,
+quand elle s'enfonçait lentement dans les chemins
+rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer.
+Elle arriva enfin à la porte du parc&nbsp;; ce fut un
+jour de fête, elle entra comme en triomphe, un enfant
+était monté dessus, portant des fleurs dans ses
+mains, la foule poussait des acclamations&nbsp;; ce peuple
+célébrait le succès d'avoir remué une pierre, lui
+dont les aïeux dressaient et alignaient les rocs par
+milliers.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="IV"></a><br>
+<h2>IV</h2>
+<h2>Quiberon.</h2>
+<h3>Le combat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le fort Penthièvre.&nbsp;&mdash;&nbsp;La prison.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le jugement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+champ des martyrs.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire&nbsp;:
+les jeunes citoyens du Nouveau Monde, pour
+qui nous sommes des anciens, en longeant la côte armoricaine,
+se montrent, du haut de leurs navires, un
+petit coin de terre, une presqu'île étroite et avancée
+dans la mer&nbsp;: Quiberon, Carnac, Auray, ces bourgs et
+ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements,
+ont entendu sonner d'illustres noms. A Auray,
+la dernière bataille des deux compétiteurs de Bretagne,
+Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
+chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et
+du Guesclin&nbsp;; à Quiberon, la rencontre de deux armées,
+de deux drapeaux, symboles de deux sociétés, gentilshommes
+descendants des preux chevaliers, républicains
+commandés par un fils de palefrenier, Hoche&nbsp;;
+puis l'immolation des débris de l'ancienne noblesse,
+massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la Terreur,
+comme une large effusion de sang termine un
+long sacrifice&nbsp;; voilà les faits et les noms&nbsp;: magnanimité,
+courage, nobles paroles, sentiments sublimes,
+l'antiquité n'a rien de plus grand&nbsp;; nous n'avons rien à
+lui envier.</p>
+
+<p>C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon,
+près de Carnac, que débarquèrent, à la fin du siècle
+dernier, des exilés français venant, les armes à la
+main, reconquérir leur patrie.</p>
+
+<p>On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette
+tentative des émigrés&nbsp;: c'est en 1795, la grande guerre
+de Vendée est finie, les principaux chefs, Bonchamps,
+d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts&nbsp;;
+Stofflet et Charette seuls résistent à peine à la tête
+d'une poignée d'hommes, poursuivis, traqués, chaque
+jour près de succomber. Mais les exilés aisément
+s'abusent&nbsp;: loin de la patrie, les événements sont
+passés avant de retentir à leurs oreilles, comme l'éclair
+du canon se voit avant qu'on entende le coup. Tant
+que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y attachèrent
+peu d'importance&nbsp;: quand les cent mille
+hommes qui avaient franchi la Loire eurent été tués
+et dispersés, quand le fer et l'incendie des colonnes
+infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés
+croyaient encore la Vendée en armes&nbsp;; alors arrivait à
+Charette, du fond de l'Europe, cette lettre de Suwarow,
+écrite avec une emphase orientale, mais non sans grandeur&nbsp;;
+alors le comte de Provence envoyait à Charette
+et à Stofflet des cordons et des brevets de généraux&nbsp;;
+alors on rêvait une expédition décisive dans l'Ouest,
+et l'on décidait une descente des émigrés en Bretagne.</p>
+
+<p>Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise&nbsp;:
+si Stofflet et Charette étaient réduits à une
+grande faiblesse, leur résistance tenait la Vendée en
+éveil&nbsp;; un secours inattendu, un premier succès pouvait
+la remettre debout&nbsp;; les chouans, disséminés par
+toute la Bretagne, occupaient une armée entière&nbsp;: on
+n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche
+contre Tinténiac et Cadoudal&nbsp;; leurs bandes éparses
+se levaient tout à coup devant et derrière les républicains
+comme ces globes fulminants, semés sur le sol,
+qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi
+semblait favorable&nbsp;: maintenant que les décemvirs
+sanguinaires n'existaient plus, on souffrait impatiemment
+le joug de la Convention&nbsp;; on avait horreur et
+mépris de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays
+d'ailleurs où l'on projetait de descendre était un pays
+ami&nbsp;: dès qu'une armée régulière y mettrait le pied,
+autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans
+aguerris&nbsp;; l'Ouest tout entier se lèverait&nbsp;; les républicains,
+dans cette haute marée populaire, seraient engloutis&nbsp;;
+les Vendéens, naguère, s'étaient avancés jusqu'à
+soixante lieues de Paris&nbsp;; cette fois, dès le premier
+jour et sans tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait
+aussi près&nbsp;; un prince apparaîtrait à sa tête, et,
+aux acclamations des peuples, elle marcherait à grands
+pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.</p>
+
+<p>Telles étaient les espérances et les illusions. Pour
+l'accomplissement de ces grands desseins, rien n'avait
+été épargné&nbsp;; les préparatifs furent dignes du but.
+L'Angleterre donna son aide&nbsp;: quelques-uns ont prétendu
+qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion
+d'anéantir les restes de l'ancienne marine française&nbsp;;
+on l'a calomniée, on ne la comprenait pas&nbsp;: un plus
+pressant intérêt la poussait&nbsp;; l'ennemi d'alors, c'était
+la République. Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit
+tout aux émigrés, en abondance, sans compter.
+Les républicains furent étonnés de l'immense matériel
+d'armes et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils
+trouvèrent après la victoire&nbsp;: les commissaires demandaient
+<i>quatre mille voitures</i> pendant quinze jours
+pour transporter ces richesses&nbsp;; Hoche les estimait,
+dans sa lettre à la Convention, à <i>plusieurs centaines
+de millions</i>.</p>
+
+<p>Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants
+préparatifs les avait partout ranimés&nbsp;: il en vint des
+extrémités de l'Europe. Un corps entier qui, depuis
+trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des
+bords de l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil&nbsp;;
+tous les anciens officiers de la marine royale accoururent.
+&laquo;&nbsp;On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents
+épées avec l'ancre sur la garde.&nbsp;&raquo; Les Bretons, surtout,
+étaient en grand nombre&nbsp;; ils allaient revoir leur pays,
+leurs familles, combattre, mourir du moins sur le sol
+où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont
+plusieurs portaient de beaux noms&nbsp;: <i>Rohan, Damas,
+Loyal-Émigrant</i>&nbsp;; l'artillerie avait pour chef un militaire
+savant et éprouvé, le comte de Rotalier. L'enthousiasme
+était haut comme les espérances&nbsp;; beaucoup
+d'officiers convertirent leur fortune en or, et
+l'emportèrent avec eux, nobles joueurs qui risquaient
+tout sur un dernier coup de dés&nbsp;; enfin, spectacle héroïque
+et touchant, on voyait marcher en ligne une
+compagnie de vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis<span class="noteref">[1]</span>,
+qui portaient le mousquet et recevaient la
+paye comme de simples soldats&nbsp;; ils étaient cent vingt,
+tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait
+soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains&nbsp;;
+celui qui animait ces vieillards était aussi
+grand et plus admirable&nbsp;; car l'enthousiasme et le
+désintéressement sont naturels à la jeunesse&nbsp;; mais
+eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie,
+ils avaient gardé entières ces vaillantes et généreuses
+vertus.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban de
+laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]</blockquote>
+
+<p>Oui, les moyens étaient immenses et les qualités
+magnanimes&nbsp;: mais ici, dès le début, même avant le
+départ, se révèlent les défauts qui feront tout échouer,
+défauts de cette génération élevée par le siècle du
+doute, et que Dieu semble avoir condamnée et aveuglée
+jusqu'au bord du précipice, pour qu'elle y pût immanquablement
+tomber. Ils avaient le courage, le
+dévoûment, l'héroïsme, il leur manquait la décision,
+la netteté de vues&nbsp;; il ne se trouva pas un homme pour
+conduire ces bras&nbsp;: Puisaye, négociateur, diplomate,
+plutôt que général, perdit promptement la tête&nbsp;; d'Hervilly,
+officier de détails, n'avait ni initiative ni idées
+d'ensemble&nbsp;; Sombreuil arriva trop tard. Le commandement,
+d'ailleurs, était partagé&nbsp;: Puisaye est le chef
+nominal&nbsp;; d'Hervilly le chef militaire&nbsp;; les chouans ne
+reconnaissent que Puisaye, les émigrés n'obéissent
+qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de partir tous ensemble,
+en une masse compacte, capable d'un énergique effort,
+ils se divisent&nbsp;: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre
+que trois semaines après le premier&nbsp;; celui-ci
+débarque le 27 juin, celui-là le 15 juillet, le troisième,
+le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois,
+attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui
+vint, deux mois plus tard, faire une inutile descente à
+l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter leurs régiments, ils
+enrôlent des soldats républicains, prisonniers en Angleterre&nbsp;:
+ces émigrés fidèles, qui ne connaissent
+qu'un serment, ne songent pas que ces soldats, qui
+s'engagent afin de sortir de prison, au moindre échec
+vont déserter.</p>
+
+<p>Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux&nbsp;: la
+mer était libre&nbsp;; les vaisseaux anglais avaient repoussé
+l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de Brest pour leur
+barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond
+de la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil,
+cinq mille Français mirent le pied sur le sol de la patrie
+et ceux qui ont survécu nous ont dit leur enivrement
+en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en
+vue, des cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux&nbsp;;
+plusieurs se jetèrent dans les flots, pour l'atteindre
+plus tôt, et l'embrassèrent, avec des transports
+et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait
+été signalée&nbsp;; les populations environnantes étaient
+accourues, apportant à l'armée des vivres et des provisions&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
+dans le sable, s'attelaient aux canons... la
+plage retentissait des cris incessamment répétés&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Vive notre religion&nbsp;! vive notre roi<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;!&nbsp;&raquo; En se retrouvant
+et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et
+compagnons d'armes, il semblait aux uns et aux autres
+qu'un souffle invincible les allait porter en avant, et
+balayer les champs devant eux.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Puisaye, <i>Mémoires</i>, édit. de Londres, 1807, t. VI.]</blockquote>
+
+<p>Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de
+suite, et cédèrent le terrain. Elles étaient en petit nombre&nbsp;;
+ordre leur fut donné de se retirer sur Quimper,
+afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à
+perdre la Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois
+sont occupés les villes et les bourgs avoisinants&nbsp;: Carnac,
+Mendon, Landevan, Auray&nbsp;; en quelques heures,
+dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre
+par trois années de combats, soldats par le cœur et
+par les actes, sinon par l'habit.</p>
+
+<p>Mais qui les arrête&nbsp;? pourquoi cette ardente armée
+reste-t-elle comme fixée au sol&nbsp;? C'est que déjà éclate
+parmi eux la désunion, la désunion qui accompagne
+toujours l'exil&nbsp;; alors aussi apparaît la petitesse de vues
+du chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne
+dissimule pas son dédain pour ces paysans. Quoi&nbsp;! pas
+de discipline&nbsp;! ils ne savent ni se mettre en rang, ni manœuvrer&nbsp;!
+on ne saurait s'avancer sans les avoir formés&nbsp;;
+il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à
+marcher au pas. En vain Puisaye s'indigne de ces
+lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du commandement.
+Les chouans, qui avaient bien soutenu le
+choc des régiments républicains, sans connaître la
+charge en douze temps, se voyant méprisés, murmurent
+ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place
+cette fièvre française qui fait tout plier, quand on la
+laisse se jeter au dehors. Et ainsi, dix jours se passent,
+dix jours en luttes intestines, en paroles aigres,
+en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et
+l'on reprend celui-là&nbsp;; avant même d'avoir combattu,
+on doute du succès&nbsp;; il faut attendre le second corps
+d'armée&nbsp;; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au
+lieu de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque
+homme que l'on rencontre serait un soldat ou un hôte,
+où la petite armée républicaine eût été étouffée dans
+la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
+dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le
+fort Penthièvre qui la ferme&nbsp;; on recule à quatre lieues
+en arrière du point qu'on occupait au débarquement.</p>
+
+<p>Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les
+chouans du centre ne voyant pas s'approcher l'armée
+émigrée, n'osent bouger&nbsp;; Hoche qui craignait un soulèvement
+général rassemble en hâte tous ses soldats&nbsp;;
+il va aux émigrés qui ne viennent pas à lui&nbsp;; le 5 juillet,
+il est en face d'eux, et le 7, déjà il les a repoussés dans
+la presqu'île de Quiberon&nbsp;; il les tient là acculés à une
+impasse, sur une misérable langue de terre de deux
+lieues de long et de quelques cents mètres de large,
+entre deux précipices des flots.</p>
+
+<p>Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de
+l'action est venue&nbsp;; ils n'ont plus qu'à se battre et
+à mourir. C'est leur beau moment, et l'on va reconnaître
+la noblesse française, imprévoyante, téméraire
+comme la jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque,
+et perdant la vie avec magnanimité, à Quiberon,
+comme à Azincourt et à Crécy.</p>
+
+<p>Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île&nbsp;:
+après une première tentative infructueuse et mal combinée
+(le 8 juillet), un plan est formé pour forcer le
+camp de Hoche&nbsp;: deux détachements, descendant à
+quelques lieues de là, à droite et à gauche, feront un
+détour, et par derrière attaqueront les républicains&nbsp;; à
+un signal donné, le gros de l'armée émigrée sortira du
+fort Penthièvre et les assaillira de front&nbsp;: pris entre
+deux feux par des troupes supérieures en nombre,
+Hoche ne peut résister (16 juillet). Mais, voilà qu'il
+arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les
+plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont
+pas des coups de hasard, mais que Dieu jette à l'encontre
+des capitaines quand il les veut perdre. Le
+premier détachement est détourné de son chemin par
+un contre-ordre venu on ne sait d'où<span class="noteref">[1]</span>, il s'égare à
+dix lieues de là&nbsp;; son chef même, Tinténiac, est tué&nbsp;;
+la seconde troupe à peine a mis pied à terre qu'elle
+est obligée de se rembarquer&nbsp;; les deux attaques sur
+les flancs et les derrières des républicains manquent
+ainsi à la fois&nbsp;; le signal qui devait avertir de ce
+contre-temps n'est pas aperçu.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Des agents de l'intérieur.] </blockquote>
+
+<p>Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent
+de la presqu'île&nbsp;; ils ne veulent même pas attendre ce
+renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, quinze cents
+vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer.
+Ils marchent en rangs épais contre le camp de Hoche
+placé sur une hauteur et défendu par de formidables
+retranchements&nbsp;; Hoche les laisse s'approcher&nbsp;; puis,
+tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque,
+et une décharge meurtrière, en un instant, en abat
+des centaines&nbsp;; les rangs sont hachés en tronçons. Se
+figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise&nbsp;? Mais
+ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans,
+vont leur prouver du moins qu'ils sont dignes de les
+commander. Un moment troublés et désunis, bientôt
+ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes
+ne les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et
+du même pas, du même pas qu'auparavant, ni plus
+vite, ni plus lentement, ils continuent à monter vers ce
+rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime.
+Les républicains, les voyant de ce rempart, marcher
+impassibles et en bon ordre, ne pouvaient retenir leur
+admiration&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il semblait, leur disaient-ils après la
+défaite, que vous marchiez à la parade.&nbsp;&mdash;&nbsp;On s'est battu
+des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes
+égarés se sont souvenus qu'ils étaient Français et
+qu'ils avaient des Français devant eux.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers,
+qui avaient toute leur vie crié <i>en avant&nbsp;!</i> à leurs
+soldats, soldats aujourd'hui, ne savaient pas reculer.
+De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en périt
+quarante-trois&nbsp;; de cette troupe héroïque de cent
+vingt vieux vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en
+resta soixante-douze couchés par terre. Il fallut enfin
+céder&nbsp;; qu'était le plus intrépide courage contre des
+feux de peloton&nbsp;? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là,
+sans la prévoyance du comte de Rotalier&nbsp;; avec ses
+canons, il arrêta la poursuite des républicains, et,
+couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins
+pour cette fois<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Son fils tomba près de lui&nbsp;: &laquo;&nbsp;Enlevez cet officier,&nbsp;&raquo; dit-il, et il
+continua à commander.]</blockquote>
+
+<p>Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes
+achevées&nbsp;; les premières mailles déchirées, le tissu se
+rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 juillet, chaque jour,
+chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre désertent
+par bandes au camp de Hoche&nbsp;; celui-ci n'a entre
+son armée et les émigrés que le fort Penthièvre, et la
+garnison de ce fort est composée presque entièrement
+d'anciens républicains&nbsp;; la trahison, bientôt, le lui
+livre&nbsp;: quand, une nuit, ses soldats se présentent au
+pied des murs, ceux du dedans leur tendent la crosse
+de leurs fusils pour les aider à escalader les rochers.
+Et alors, c'est une débandade générale, déroute non
+d'une armée, mais d'une population entière, paysans,
+femmes et enfants qui, depuis quelques jours, s'étaient
+réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient devant les bataillons
+vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace,
+tous fuient, et ils n'ont devant eux que la mer,
+une mer bouleversée par la tempête, et une côte de
+rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder.
+Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de
+cette foule éperdue&nbsp;; sauf quelques-uns qui s'échappèrent,
+on les prit par milliers, et on les emmena
+comme des troupeaux.</p>
+
+<p>A cette heure, les deux généraux ont disparu&nbsp;: Puisaye
+s'est hâté d'aller mettre ses papiers à l'abri sur
+la flotte anglaise&nbsp;; d'Hervilly a eu l'honneur d'être
+blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant
+ses fautes par la mort du soldat.</p>
+
+<p>Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil,
+récemment débarquée, un millier d'hommes
+environ, la plupart gentilshommes ou anciens soldats.
+Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des
+forces sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité
+de la presqu'île, près de Portaliguen&nbsp;; là, réunis
+derrière un petit mur à demi écroulé, entre la mer
+agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée
+nombreuse, n'ayant plus qu'une ou deux cartouches
+par homme&nbsp;; ce n'est pas de se rendre que leur vient
+la pensée&nbsp;; &laquo;&nbsp;Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux,
+et il fut alors unanimement décidé que nous sortirions
+tous du fort, et que, secondés par le feu très-vif que
+faisaient les frégates anglaises, nous nous précipiterions,
+l'épée à la main, dans les rangs républicains, où
+du moins, si la victoire ne secondait pas notre courage,
+nous trouverions une mort glorieuse... Déjà Sombreuil
+donnait l'ordre d'ouvrir les portes<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;;&nbsp;&raquo; mais, à leur
+attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette
+poignée d'hommes va-t-elle donc périr&nbsp;? Sûrs de la
+victoire, ils n'ont que de la pitié&nbsp;: &laquo;&nbsp;Rendez-vous, braves
+émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas fait de mal&nbsp;!
+nous sommes tous Français&nbsp;!...&nbsp;&raquo; Ah&nbsp;! si ce ne furent pas
+les généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était
+la voix généreuse de Français qui reconnaissent des
+hommes de leur sang, et leur pardonnent&nbsp;! Sombreuil,
+alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et
+quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Ma sortie de Quiberon</i>, par L.V. de la V... g... o... (le vicomte
+de la Villegourio).]</blockquote>
+
+<p>C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon,
+niée et affirmée avec une égale passion par les partis
+contraires, parce qu'elle fut suivie du massacre des
+émigrés.</p>
+
+<p>J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse,
+avec l'ardent désir de chercher la vérité, tous les récits
+qui ont été écrits de ce moment solennel, et les relations
+émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard
+des prisons<span class="noteref">[1]</span>, et les écrivains hostiles aux royalistes,
+tels que le biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale
+narration des <i>Victoires et conquêtes</i>, où l'on sent une
+âme toute française, et l'historien de la Révolution,
+M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État,
+et les pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna
+Tallien de Quiberon à Paris, et qui peint en traits
+saisissants les hésitations et les angoisses du proconsul
+préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
+enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention&nbsp;;
+j'ai recueilli en Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions
+et les souvenirs&nbsp;; et la conviction m'a été donnée
+qu'il y eut une capitulation, non pas capitulation régulière,
+le temps et les circonstances ne le permettaient
+pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions
+mêmes que l'on imposait sont la preuve d'une
+convention proposée et acceptée.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent sur le
+fait qu'il y eut capitulation.]</blockquote>
+
+<p>Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère
+de la vérité est la relation de Chaumereix, qui, lui,
+écrit, non à la distance de longues années, mais peu de
+temps après son évasion, dans l'année même<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche&nbsp;: Les hommes
+que je commande sont déterminés à périr sous les
+ruines du fort, mais si vous voulez les laisser rembarquer,
+vous épargnerez le sang français. Le général
+Hoche lui répondit&nbsp;: Je ne puis permettre le
+rembarquement, mais si vous voulez mettre bas les
+armes, vous serez traités comme des prisonniers de
+guerre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les émigrés seront-ils compris dans cette
+capitulation&nbsp;? ajouta Sombreuil.&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, dit le général
+Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant
+son nom&nbsp;: Quant à vous, Monsieur, je ne puis
+rien vous promettre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aussi, répondit Sombreuil,
+n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
+mourrai content, si je sauve la vie à mes braves
+compagnons d'armes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de la marine, Londres, 1795.]</blockquote>
+
+<p>Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation
+avec le général républicain<span class="noteref">[1]</span>, et, sur sa
+parole, les émigrés mettent aussitôt bas les armes.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Il n'est pas certain que le général républicain qui conféra avec
+Sombreuil fut Hoche&nbsp;; quelques relations nomment le général Humbert&nbsp;;
+mais cela ne change rien au fait.]</blockquote>
+
+<p>Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des
+événements confirme sa véracité. Une frégate anglaise
+s'était approchée du rivage et tirait de meurtrières bordées
+sur les républicains&nbsp;: &laquo;&nbsp;Du moins, Monsieur, faites
+cesser le feu des Anglais&nbsp;!&nbsp;&raquo; s'écria Hoche. Après avoir
+réservé la vie du jeune capitaine, il demande à Sombreuil
+d'épargner ses troupes, fortifiant son engagement
+d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord,
+que signifie la conduite de Hoche et de Tallien&nbsp;? pourquoi
+hésitent-ils à fusiller immédiatement ces émigrés&nbsp;?
+la loi n'était-elle pas formelle&nbsp;? Mais non, ils attendent
+la décision de la Convention&nbsp;: Tallien court à Paris&nbsp;; et
+là, son discours se tourne contre lui-même&nbsp;: &laquo;&nbsp;Les émigrés,
+dit-il, envoyèrent plusieurs parlementaires&nbsp;; mais
+quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles&nbsp;?
+Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance
+et la mort&nbsp;?&nbsp;&raquo; Les applaudissements l'ont enivré<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;;
+il ne sent pas que son récit atteste son mensonge&nbsp;;
+car quels hommes consentiraient à se rendre à des
+vainqueurs qui repoussent les parlementaires&nbsp;? Et,
+quand l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous
+la stupéfaction, la douleur, l'indignation de la population,
+de l'armée, des généraux&nbsp;! Devant la commission
+militaire, entendez-vous Sombreuil&nbsp;: &laquo;&nbsp;Prêt à paraître
+devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on
+a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Et, se tournant vers les soldats présents en foule&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;J'en appelle à votre témoignage, grenadiers&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est
+vrai, répondent-ils.&nbsp;&raquo; Et à ce serment d'un soldat,
+la commission militaire se sépare, elle ne les
+jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit&nbsp;! Et tous
+les autres officiers de l'armée refusent de juger les
+émigrés&nbsp;; on est obligé de changer la garnison d'Auray&nbsp;;
+pour former une commission, il faut que l'on choisisse
+des étrangers&nbsp;; c'est à des officiers de la légion belge
+qu'est donnée la mission de condamner ces Français&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]</blockquote>
+
+<p>L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention&nbsp;:
+Quoique un an se fût écoulé depuis la chute de Robespierre,
+c'était bien toujours la même assemblée, de
+son premier jour à son dernier, soumise à deux basses
+passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns,
+la peur chez le plus grand nombre. Les soldats
+furent magnanimes, les législateurs féroces. Hoche leur
+écrivit&nbsp;: &laquo;&nbsp;L'humanité ne peut-elle élever la voix&nbsp;? Songez-y,
+citoyens représentants, cinq mille Français&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Pas un ne se leva pour l'appuyer. Tallien craignait
+d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de ceux qui
+l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés&nbsp;; les Montagnards
+les regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent
+exécuter une loi qu'ils abhorraient&nbsp;; pour être
+atroces, il leur suffit de se taire&nbsp;! Si ce massacre eût dû
+se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé&nbsp;; l'opinion leur
+défendait de frapper encore&nbsp;; mais la mort à cent cinquante
+lieues, la mort qu'on ne voit pas donner, cette
+mort est facile à résoudre&nbsp;! Qu'étaient quelques milliers
+d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait
+égorger&nbsp;? leur mort ne lui apporta pas un remords de
+plus&nbsp;!</p>
+
+<p>Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie,
+une des scènes pathétiques de ce drame de la Terreur
+qui se joua quatorze mois de suite tous les jours, et qui
+chaque jour était dénoué par le même acteur, le bourreau.</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des
+victimes sont des émigrés échappés au même sort&nbsp;; et,
+dans les récits de tous on retrouve le même sentiment&nbsp;;
+soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme
+Chaumereix, ou de longues années après, comme la
+Villegourio, le Charron, Montbron, Villeneuve, ou Berthier
+de Grandry, c'est la même tristesse calme, tant
+elle est profonde<span class="noteref">[1]</span>. Ils ne récriminent pas, ils n'ont
+ni emportement ni amertume&nbsp;: la haine contre leurs
+bourreaux, le dédain pour leurs chefs inhabiles ou imprudents,
+toutes les basses ou mesquines passions se
+sont envolées de leur âme, une seule impression demeure.
+Ces victimes, leurs compagnons d'armes, ces
+officiers qui avaient combattu dans l'Amérique et les
+Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de
+quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de
+son frère, et à qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec
+des étreintes désespérées, qu'elle couvrait de son
+corps, comme si, en se mettant entre lui et la mort, la
+mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles&nbsp;;
+ces paroles sublimes, ces actes héroïques, d'autant
+plus héroïques qu'il semblait qu'ils dussent être à jamais
+ignorés, puisque tous devaient périr&nbsp;; ces prisonniers,
+emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des
+chemins mal frayés, avec une faible escorte<span class="noteref">[2]</span>, et à
+qui les officiers républicains disaient&nbsp;: Sauvez-vous&nbsp;!
+profitez de la nuit&nbsp;! et qui refusent, et dont pas un ne
+manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns
+s'égarèrent, les lignes de soldats se rompant à chaque
+instant, ils appelaient et se joignaient à l'escorte. Car
+ils avaient donné leur parole, et ils comptaient la vie
+pour rien et d'honneur pour tout<span class="noteref">[3]</span>]&nbsp;; et ces dernières
+nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'<i>antichambre
+de la mort</i>&nbsp;; ce jeune Coatudavel qui, n'ayant que six
+mois de plus que l'âge où l'on accordait un sursis, refuse
+de se rajeunir devant ses juges, <i>pour ne pas sauver
+sa vie par un mensonge</i>&nbsp;; ce domestique qui ne veut
+pas vivre sans son maître et qui le suit à la mort&nbsp;; cet
+autre domestique Malherbe, l'histoire a conservé son
+nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du
+souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort
+ses compagnons étonnés de son éloquence, et les conjure
+de pardonner à leurs assassins&nbsp;; et ces vieillards,
+vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé
+la force de leur maturité pour marcher contre les batteries,
+et qui, aujourd'hui, découvrant leurs cheveux
+blancs, lisaient à haute voix la prière des agonisants,
+et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées de
+la religion et ses immortelles espérances&nbsp;; et ce prêtre
+se levant au milieu des prisonniers&nbsp;: &laquo;&nbsp;Chevaliers
+chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un
+acte de contrition, vos péchés vous sont remis&nbsp;!&nbsp;&raquo; et
+les soldats républicains qui les gardaient, tombant à
+genoux à ce spectacle, et répétant les prières des morts
+avec eux&nbsp;; et ces appels de chaque jour qui retiraient
+vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque
+jour plus rétréci&nbsp;; et, à une heure que l'on connaissait,
+le silence se faisant instantanément dans la prison,
+chacun immobile, dans une attente qui serrait le cœur,
+et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade éclatante,
+la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui
+tout à l'heure venaient de sortir vivants&nbsp;; et ces admirables
+femmes de Vannes, de Lorient, d'Auray, sœurs
+de charité volontaires<span class="noteref">[4]</span>, qui envahirent littéralement
+la prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de
+servir les prisonniers,&nbsp;&mdash;&nbsp;car ils demeurèrent douze
+jours dans l'attente de leur sort, douze jours d'anxiété,
+mais aussi d'espoir&nbsp;: la plupart étaient jeunes et ne
+pouvaient se faire à l'idée de mourir&nbsp;; ces femmes dévouées
+qui, plusieurs fois le jour, leur venaient apporter
+le pain, le vin, les vêtements, et, ce qui vaut mieux,
+les douces et consolantes paroles, les soins de la mère,
+de la sœur, de l'épouse, et qui savaient même, don
+charmant qui n'appartient qu'à la femme, mêler à
+leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient le
+cœur et amène le sourire d'un instant sur les mornes
+visages, comme entre deux nuages une échappée de
+soleil&nbsp;; voilà les scènes, les paroles, les souvenirs que
+nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un
+sort heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder
+pour que ces belles actions fussent racontées, pour
+qu'il fût montré une fois de plus à quelle force et à
+quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment
+du devoir et par la foi&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voy. l'<i>Expédition de Quiberon</i>, par Villeneuve de la Roche-Barnaud&nbsp;;
+<i>Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon</i>, par le
+comte de Montbron&nbsp;; <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de marine&nbsp;;
+<i>Témoignage d'un royaliste&nbsp;; Ma sortie de Quiberon</i>, par le
+V. de la V...g...o&nbsp;; <i>Expédition de Quiberon</i>, par le baron Charron&nbsp;;
+<i>Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon</i>, par le chevalier
+Berthier de Grandry (dans la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>)&nbsp;;
+<i>Relation du désastre de Quiberon</i>, par M. de la Touche. Le récit de
+leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont surmontés, est
+une des pages les plus émouvantes de l'histoire de la Révolution.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 3&nbsp;: Chaumereix.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 4&nbsp;: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du
+peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les prisonniers),
+Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc,
+Le Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
+été donnée par M. Théodore Muret (<i>Histoire des guerres de l'Ouest</i>)&nbsp;;
+la liste en a été complétée par la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote>
+
+<p>Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles,
+il en est une qui excite un intérêt plus attendrissant,
+Sombreuil&nbsp;: il était jeune, beau, brave&nbsp;; il avait quitté
+sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de cette
+expédition&nbsp;: il brûlait de cet amour de la gloire qui va
+bien à la jeunesse&nbsp;; il rêvait de lauriers à déposer aux
+pieds de celle qu'il aimait. Membre de cette famille
+qui avait tant de fierté et un cœur si haut, digne fils
+de celui qui commandait les Invalides, digne frère de
+celle qui but un verre de sang le 2 septembre pour
+sauver son père, il était prédestiné à la mort. Tallien,
+en le voyant, ne put retenir un mot de regret&nbsp;: &laquo;&nbsp;Votre
+famille est bien malheureuse&nbsp;!&nbsp;&raquo; lui dit-il. En s'exemptant
+lui-même de la capitulation, il était déjà condamné&nbsp;;
+mais il inspirait une sympathie universelle&nbsp;; les généraux
+semblaient lui fournir les moyens de se sauver&nbsp;:
+une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé
+comme les autres prisonniers, les officiers républicains
+le faisaient manger à leur table&nbsp;; mais leurs
+sentiments et les siens étaient trop contraires&nbsp;; bientôt
+il refusa ces marques de préférence, et retourna avec
+ses compagnons à la tête desquels il ne devait plus
+marcher que pour aller à la mort.</p>
+
+<p>Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur
+d'âme, une suprématie involontaire&nbsp;; les prisonniers
+prenaient courage en voyant sa sérénité. Cette
+sérénité pourtant se démentit un jour&nbsp;: tandis que la
+liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif
+espoir, tout à coup arrive l'ordre de les mettre en jugement.
+A ce moment, le jeune capitaine fut saisi
+d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
+l'âme jusqu'en ses profondeurs&nbsp;: c'est lui qui
+cause la mort de ces braves gens&nbsp;; sans sa condescendance,
+ils eussent péri, mais dans les rangs de l'ennemi,
+glorieusement et en soldats&nbsp;! Ses pensées furent
+troublées par un mouvement de folie&nbsp;; car tout homme
+qui se résout à se donner la mort est frappé dans sa
+raison&nbsp;; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel
+et le plus fort&nbsp;; qui n'aime plus ce don sacré de la vie
+ne s'aime plus, et qui ne s'aime plus a perdu le sens
+de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un pistolet
+et se l'appuya sur le front&nbsp;; Dieu ne permit pas que
+cette grande âme se souillât par un crime. Mais alors
+le remords le transforma, il se jeta aux pieds de l'évêque
+de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand
+la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le
+vieil évêque aux cheveux blancs, suivi de ses prêtres
+vénérables qui s'avançaient sur deux lignes en chantant
+des psaumes, entre les rangs des prisonniers
+agenouillés et courbés sous la bénédiction du vieillard,
+et Sombreuil, la tête haute, marchant le premier de
+ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient émus
+de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au
+lieu du supplice, des mots simples, d'un Français et
+d'un chrétien, de ces mots comme on en trouve dans
+l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et qui
+élèvent l'âme&nbsp;: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;J'ai l'habitude de regarder mon ennemi en face&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Quand on lui commande de se mettre à genoux&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, mais
+je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Ces paroles du jeune capitaine, le soir on les répétait
+parmi les fidèles royalistes emprisonnés et parmi les
+officiers républicains, et les uns et les autres, en le
+louant, disaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;La France a perdu un de ses nobles
+enfants, qui eût été grand pour la gloire de la patrie&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Après lui, les autres prisonniers furent rapidement
+immolés&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ils ont mis le pied sur la terre natale, la
+terre natale les dévorera&nbsp;!&nbsp;&raquo; avait dit Tallien&nbsp;: trois
+commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes
+et à Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par
+douze&nbsp;; en un seul jour, de <i>cent trente-sept</i> renfermés
+le matin dans la prison, il n'en resta, le soir, que <i>huit</i>.
+Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait
+vingt par vingt, au bord d'une fosse ouverte&nbsp;: les soldats,
+attristés et obéissants, se hâtaient d'accomplir
+leur tâche de bourreaux, et s'éloignaient aussitôt de
+ce champ de carnage&nbsp;; les fosses étaient à peine recouvertes&nbsp;;
+souvent les chiens les venaient fouiller, et
+l'on voyait les corbeaux voler dans l'air emportant une
+affreuse pâture.</p>
+
+<p>Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une
+pieuse charité, et on les montre au voyageur, amoncelés
+sous le monument de marbre qui leur a été élevé
+près d'Auray, à la <i>Chartreuse</i>. Mais ces marbres, ces
+statues et ces inscriptions touchent moins que le lieu
+même où ils ont péri&nbsp;: j'ai vu ce champ qu'on appelle
+d'un nom sacré, le <i>Champ des martyrs</i>, une prairie
+longue, verte, entourée de haies&nbsp;; à l'entour, la campagne
+est solitaire et silencieuse. Il n'y a là rien d'eux
+que leur souvenir, et cette inscription au fronton d'un
+petit temple&nbsp;: <i>Hic ceciderunt, là ils sont tombés</i>&nbsp;! C'est
+une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe
+la noblesse française est le plus terrible, il l'atteint au
+cœur. Pendant deux ans, la Révolution l'avait décimée
+en détail&nbsp;; cette fois, elle frappa de cette arme que
+souhaitait un empereur romain pour trancher d'un
+seul coup des milliers de têtes. L'ancienne armée,
+celle qui avait combattu contre le grand Frédéric et
+avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu
+sous d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent&nbsp;;
+plusieurs grandes familles, en perdant leurs fils
+en un même jour, furent éteintes. Parmi les noms
+inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent
+les plus beaux de notre histoire&nbsp;: La Rochefoucauld,
+Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, d'Aiguillon,
+Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon,
+un La Peyrouse, parent du célèbre navigateur,
+Foucault, des anciens intendants de Bretagne, d'Avaray,
+Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs
+fils des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy,
+Goulaine, Cornullier, Coëtlosquet, Chasteignier, du
+Bois-Hue, la Landelle, de la famille de l'écrivain,
+la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont
+l'aïeul était au combat des Trente, Lanoue, descendant
+de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine de Henri IV, et Brisson,
+du loyal et courageux président Brisson au temps
+de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet,
+Soulange, d'Arbouville, de la famille du général qui
+s'est illustré en Afrique, la Voltaye, deux Villeneuve,
+La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, Largentaye,
+Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles
+qui osa noblement résister à Louis XIV, Lusignan, des
+anciens rois de Jérusalem, Kérolan, Vauquelin, Rougé,
+Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la capitulation,
+se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à
+la frégate anglaise de cesser le feu, et revint, autre
+Régulus, partager le sort de ses compagnons, etc., etc.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La <i>Chartreuse</i> occupe la place de la chapelle que
+le duc de Bretagne Jean IV avait érigée sur le champ
+de bataille d'Auray. Ainsi la même terre recouvre les
+compagnons de du Guesclin et les compagnons de
+Sombreuil<span class="noteref">[1]</span>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote>
+
+<p>Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux
+environs, prêtes à secourir ceux qui parviendraient à
+se sauver&nbsp;; une vingtaine à peu près eurent ce bonheur&nbsp;;
+on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à
+terre au moment où l'on tira et qui s'échappa&nbsp;; un
+autre, un jeune homme, Rieux, le dernier rejeton d'une
+des plus illustres familles bretonnes, s'élança des rangs
+des victimes et s'enfuit à travers les champs et les
+marais&nbsp;; il avait franchi une petite rivière à la nage, et
+était près d'atteindre un bois où on l'attendait, quand
+une balle le frappa&nbsp;; il tomba au lieu même où, quatre
+cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de Rieux,
+était mort à côté de Charles de Blois<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le P. Arthur Martin, <i>Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray</i>.]</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont
+descendus les armes à la main sur le sol de la patrie,
+mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi, ils étaient
+salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient
+pour la cause de leur roi&nbsp;; la France donna la mort à
+leur action et des larmes à leur courage&nbsp;; tout dévoûment
+est héroïque<span class="noteref">[1]</span>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Mémoires</i>.]</blockquote>
+
+<p>Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes
+pathétiques, et, comme Shakespeare, déroulera l'histoire
+des guerres civiles de la patrie, l'épopée de nos
+gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos
+martyrs&nbsp;; et il lui suffira, pour être sublime, de représenter
+la vérité.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="V"></a><br>
+<h2>V</h2>
+<h2>Les Rochers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Combourg.</h2>
+<h3>Madame de Sévigné et Chateaubriand.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente&nbsp;;
+à un détour, on longe un mur qui soutient une
+terrasse&nbsp;; une simple barrière, au bout de ce mur,
+sépare le chemin d'un vaste préau&nbsp;: on est arrivé. Ce
+préau c'est la grande cour&nbsp;; à droite, la chapelle, ronde
+comme un pigeonnier&nbsp;; à gauche, les servitudes&nbsp;; au
+fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels
+s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures
+en donnent une assez exacte idée&nbsp;; c'est plus
+qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un château.
+A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception
+de la teinte grise dont le temps a recouvert la
+pierre, tel il devait être au temps de madame de Sévigné.</p>
+
+<p>Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette
+modeste demeure émeut plus que ces grands châteaux
+que l'on rencontre partout et qui s'étalent somptueusement
+dans leur architecture neuve&nbsp;! C'est qu'ici,
+il y a une âme qui vivifie tout, et qui donne un sens
+à ce que l'on voit. On n'est point ici étranger et isolé,
+on marche accompagné d'une personne que l'on ne
+voit pas et qui cependant est présente, cette charmante
+femme, si vive et si gaie que tous ceux avec
+qui elle avait commerce en étaient animés et réjouis,
+une de ces femmes autour desquelles on se groupe,
+qui, en quelque lieu qu'elles aillent, et dès le premier
+moment, deviennent le centre d'un monde et exercent,
+sans y songer et naturellement, le prestige d'une
+douce et légitime royauté.</p>
+
+<p>Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit,
+ses lettres, ses récits reviennent en notre pensée. C'est
+dans cette cour qu'un dimanche, à l'instant où elle finissait
+d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes
+d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant
+par la fenêtre, elle vit arriver un grand et nombreux
+train de seigneurs, &laquo;&nbsp;quatre carrosses à six
+chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs
+chevaux de main, et plusieurs pages à cheval. C'étaient
+M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin,
+MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais,
+les évêques de Rennes, de Saint-Malo...&nbsp;&raquo; On suit
+cette brillante société dans le salon. Ce salon, à peu
+de détails près, est le même qu'en 1672&nbsp;; au rez-de-chaussée,
+éclairé à la fois par la cour et par le jardin,
+tout en boiserie, selon le style du temps, ce qui avait
+autrement de grandeur que nos papiers peints moirés
+et lustrés&nbsp;; une vaste cheminée, large, profonde, avec
+de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui
+se faisait dans ce temps, semblent faits pour durer des
+siècles&nbsp;; sur la cheminée une de ces hautes pendules
+incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit
+dans les palais de Louis XIV&nbsp;; puis, suspendus aux
+panneaux, dans de vieux cadres sculptés, les portraits
+brunis de toute cette famille de guerriers, de magistrats,
+de fins et spirituels courtisans, de saintes même,
+les Rabutin, les Sévigné, les Coulanges, les Chantal,
+noble et grave compagnie parmi laquelle elle vivait, et
+avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son papier, elle
+échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante,
+gracieuse et attachante de ces lettres que l'on
+se passait de main en main et dont on s'arrachait des
+copies.</p>
+
+<p>Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un
+vaste jardin carré, à grandes allées droites, &laquo;&nbsp;tout à
+fait sur le dessin de Lenôtre&nbsp;&raquo; avec des arbres artistement
+taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà
+de son temps, un vrai jardin français, avec une terrasse
+à l'une des extrémités. Les Rochers sont situés
+sur un plateau et la terrasse en est le point le plus
+élevé&nbsp;: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour,
+arrondie comme un vaste cirque, basse au premier
+plan, puis montant en pente douce jusqu'à l'horizon.
+Cette campagne a un aspect monotone&nbsp;: ce ne
+sont que bois et landes&nbsp;; à peine une ou deux maisons
+et un clocher au milieu des arbres&nbsp;: tout fait silence,
+on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se
+retournant, on a devant soi le jardin fermé par les
+arbres du parc comme par un rideau, le jardin plat
+et sans voix dont la solitude prolonge la tristesse du
+paysage&nbsp;: bientôt, le calme universel qui plane autour
+de vous envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de
+parler, et l'on ralentit le pas.</p>
+
+<p>Dans le parc, même solitude&nbsp;: le mail a été abattu,
+mais ils existent toujours ces vieux arbres qu'elle-même
+avait plantés, qu'elle avait vus &laquo;&nbsp;pas plus hauts
+que cela,&nbsp;&raquo; et qui avaient formé ces belles avenues
+couvertes dont elle disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est passer une galerie
+que d'aller au bout.&nbsp;&raquo; C'est là qu'elle se sauve dès le
+matin, emportant avec elle un &laquo;&nbsp;petit livre, un livre de
+dévotion et un livre d'histoire,&nbsp;&raquo; Tacite, la <i>Vie de saint
+Thomas de Cantorbéry</i>, le Tasse, les <i>Iconoclastes</i>, et
+surtout et le plus souvent Nicole, Nicole qui est &laquo;&nbsp;de la
+même étoffe que Pascal,&nbsp;&raquo; qu'elle ne se lasse pas de
+louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont
+elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri,
+&laquo;&nbsp;faire un bouillon pour l'avaler.&nbsp;&raquo; Là, elle passe des
+jours &laquo;&nbsp;toute seule, tête à tête, rêvant un peu à Dieu,
+à sa providence, possédant son âme,&nbsp;&raquo; allant du livre
+de dévotion au livre d'histoire, &laquo;&nbsp;cela fait du divertissement,&nbsp;&raquo;
+de temps en temps interrompant sa lecture
+pour admirer &laquo;&nbsp;ces beaux arbres devenus grands et
+droits,&nbsp;&raquo; ces longues allées &laquo;&nbsp;où l'on est mieux que
+dans une chambre,&nbsp;&raquo; où il ne vient personne, et dont
+&laquo;&nbsp;rien n'égale le silence, la tranquillité et la solitude.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la
+conversation des plus beaux esprits de Paris et de
+Versailles, que le gouverneur de Bretagne et la princesse
+de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué
+aux États de Bretagne, venaient chercher, emmener
+malgré elle, et dont il semblait qu'on ne pouvait se
+passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse
+de ces bois solitaires&nbsp;? afin de la mieux savourer
+&laquo;&nbsp;marchant à l'aventure,&nbsp;&raquo; prêtant l'oreille au chant
+de mille oiseaux, au murmure des feuilles, &laquo;&nbsp;ah&nbsp;! la
+jolie chose qu'une feuille qui chante&nbsp;!&nbsp;&raquo; et s'arrêtant au
+bout d'une allée &laquo;&nbsp;où le couchant fait des merveilles&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature
+une admiration qui dégénère en une adoration
+impie&nbsp;; on n'en parlait pas pour faire des phrases&nbsp;;
+mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se
+fortifie par les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant
+au théâtre, si morne dans le monde, cette femme
+éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du
+spectacle de la terre, sentiment fatal aux cœurs faibles,
+aux caractères faux, mais qui élève les âmes
+droites et sainement trempées.</p>
+
+<p>Elle restait tard en ces bois&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je n'en reviens pas
+que la nuit ne soit bien déclarée, que le feu et les flambeaux
+ne rendent ma chambre d'un bon air.&nbsp;&raquo; Cette
+chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à
+panneaux de boiserie comme le salon, et éclairée par
+une seule fenêtre&nbsp;: au fond, le lit&nbsp;; le long des murs,
+des fauteuils de soie cramoisie&nbsp;; près de la fenêtre, le
+secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre
+où elle recueillait les meilleures pensées des auteurs&nbsp;;
+puis, dans un angle, le cabinet avec l'étroite psyché
+drapée, et les boîtes et les petits ustensiles de toilette,
+et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait pour
+se faire poudrer&nbsp;: tout cela y est encore. Voilà le lieu
+choisi, séparé des grands appartements où elle se retire
+le soir, &laquo;&nbsp;une bonne chambre avec un grand feu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est
+l'heure de la méditation et des fortes lectures&nbsp;: elle les
+fait le plus souvent en compagnie de son fils ou de
+l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que l'on avait
+au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le
+maître, dont on disait <i>un tel, gentilhomme appartenant
+à M. le Prince</i>, et que l'on traitait, à qui l'on parlait
+avec une simplicité aimable qui mettait à l'aise sans humilier.
+Elle préférait lire à deux, car &laquo;&nbsp;il y a une grande
+différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent
+les beaux endroits et qui réveillent l'attention.&nbsp;&raquo;
+Et ces livres (elle fait observer qu'elle garde pour le
+soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des histoires,
+Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités
+de philosophie, Pascal, Descartes, Mallebranche, ou
+les Pères, les <i>Homélies</i> de saint Chrysostome, saint Hilaire,
+saint Prosper, Abbadie, les <i>Variations</i>. Elle a sous
+la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a
+apportés de Paris, et rangés dans son cabinet&nbsp;; peu de
+romans&nbsp;; et si elle &laquo;&nbsp;se laisse prendre à la glu de la
+Calprenède et de sa Cléopâtre,&nbsp;&raquo; ce n'est qu'un moment,
+un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme
+d'une faiblesse.</p>
+
+<p>Telles étaient les études habituelles aux femmes de
+la plus haute société de ce temps, des études sérieuses,
+solides, presque viriles&nbsp;; la plupart, et madame de Sévigné
+la première, savaient et parlaient plusieurs
+langues, l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin.
+Et ces études, elles les continuaient non-seulement
+jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute leur vie,
+non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de
+converser avec les hommes, de connaître les choses
+les plus utiles au vrai but de la vie, pour s'améliorer
+et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement,
+cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine,
+nourrie, qui s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la
+délicatesse propres à la femme, et rendaient leur conversation
+si aimable et leur commerce si attachant.
+Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de
+Sévigné, écrivait un petit livre de récits, de portraits
+faits d'après les modèles qui avaient passé autour
+d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui mettaient
+en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute
+cette société, la plus brillante de notre histoire&nbsp;; et,
+dans ce petit livre qu'on avouait à peine, dans ces
+lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les juges
+les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire
+en s'étonnant la fine observation et la peinture
+fidèle des hommes, des mœurs, des caractères, et la
+pensée, l'éloquence, le style précis, la force comique,
+mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus
+rares qualités des grands écrivains.</p>
+
+<p>Madame de Sévigné n'a pas décrit son château&nbsp;; si
+elle jette çà et là quelques mots sur son parc, son jardin,
+sa chambre, son mail, c'est à propos de ce qui se
+passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse
+ne la fait pas parler&nbsp;; elle ne pouvait moins dire, et,
+cependant, par ce peu de mots, elle donne une idée
+exacte et vraie de ce qui est&nbsp;; lorsqu'on va chez elle,
+ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand,
+au contraire, s'est attaché à faire un imposant
+tableau du lieu où il passa sa jeunesse&nbsp;: pour le haut
+personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre colossal.
+Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture
+de ses Mémoires, c'est un château immense, aux vastes
+salles sans nombre, un désert de pierres, <i>où auraient
+été à l'aise cent chevaliers avec leur suite</i>&nbsp;; du village
+il est à peine question&nbsp;; on voit seule la terrible forteresse,
+noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des
+bois. Les habitants de ce sombre manoir prennent
+alors une proportion énorme&nbsp;: le père, dur, silencieux,
+redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et n'apparaissant
+que quelques heures le soir, comme un
+spectre dont la présence comprime les sentiments, les
+vœux et jusqu'aux paroles de sa femme et de ses enfants&nbsp;;
+la mère brisée et mourante sous cette étreinte
+de fer&nbsp;; la sœur rêvant mélancoliquement d'une passion
+fatale qu'elle combat sans savoir comment la
+nommer&nbsp;; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage comme
+Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un
+fusil à la main, s'enivrant de l'indépendance des
+landes désertes. On dirait d'une famille des temps
+homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge
+de montagnes, qui communique à peine avec le reste
+du monde, et dont les fils sont déjà des héros&nbsp;: par
+son aire haut montée, par ses premiers coups d'aile,
+par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle
+dès le commencement.</p>
+
+<p>A l'exception de quelques bois qui ont été abattus,
+rien n'a changé à Combourg&nbsp;: la grande allée près du
+préau, les servitudes, le préau même, les marronniers
+au pied du perron, le château, sont intacts&nbsp;; l'impression
+que l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord
+avec celle des <i>Mémoires</i>. En arrivant dans le
+bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on le trouve
+à la fois si considérable et si rapproché du château&nbsp;:
+c'est, non pas un petit village, mais presque une petite
+ville, aux rues larges, aux maisons des XVe et XVIe siècles,
+en pierres de taille, séparées, isolées l'une de l'autre
+par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
+Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux.
+Le portail de l'avant-cour du château s'ouvre
+directement sur l'une des rues&nbsp;; le château est ainsi,
+sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg.
+Il en fait partie intégrante&nbsp;; ce voisinage amoindrit un
+peu son importance.</p>
+
+<p>Vu du préau, le château, avec ses grosses tours
+rondes, ses toits aigus, ses mâchecoulis, sa façade
+morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut
+perron, a un aspect imposant&nbsp;; mais, à l'intérieur, l'effet
+n'est plus le même. La salle qui sert de vestibule est
+basse et mesquine, la cour petite, étroite, comme ces
+cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits
+entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois
+pièces qui seraient grandes à la ville, mais pas une de
+ces vastes salles des vraiment grands châteaux de
+Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio&nbsp;; le reste
+n'est que chambres de dimension médiocre et petits
+cabinets dans les tours&nbsp;; on cherche cette multitude de
+chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les a
+vite comptées et visitées&nbsp;: non-seulement cent chevaliers
+et leur suite n'y auraient pas été à l'aise, mais,
+on le peut affirmer, trente personnes y seraient
+gênées. </p>
+
+<p>Cette exagération sur un point si facile à vérifier
+donne quelques doutes sur le reste. Puis, en parcourant
+le château, on vous montre la chambre de Chateaubriand
+enfant&nbsp;: c'est une petite chambre, ronde,
+dans une tour, à fenêtres étroites, qui l'empêchent
+d'être sombre plutôt qu'elles ne l'éclairent. On y a
+apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à
+Paris, en ses dernières années&nbsp;: un petit lit de fer, des
+rideaux de calicot attachés à un ciel-de-lit en fer, un
+crucifix de fer, un encrier de fer, un bénitier de fer,
+une table du bois le plus commun. Voilà les meubles
+de M. de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur&nbsp;!
+Quoi&nbsp;! c'est là la table où il écrivit cette
+pompeuse description du château de ses pères, et où,
+tout en protestant n'y attacher aucune importance, il
+eut soin de rédiger, en tête de ses mémoires, une si
+complète généalogie de sa famille&nbsp;! tant d'orgueil avec
+un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
+moine&nbsp;! A la fois la superbe montant au faîte et
+s'écriant&nbsp;: Voyez comme je suis grand&nbsp;! et l'humilité
+descendant plus bas que le dernier des visiteurs&nbsp;! On
+ne s'abuse pas à cette simplicité affectée&nbsp;; ce n'est pas
+l'imagination qui l'a égaré&nbsp;; il y a parti pris&nbsp;: il a voulu
+forcer l'admiration par un contraste sensible à tout le
+monde&nbsp;; il faut, comme en face de son tombeau, que
+l'on dise&nbsp;: Quelle modestie&nbsp;! Oui, la modestie de ce
+philosophe au manteau de mendiant dont les trous
+laissaient voir son orgueil, cette humilité s'étale si publiquement
+qu'elle produit le même effet que la plus
+dédaigneuse fierté&nbsp;: on en est blessé, on la dédaigne
+aussi et l'on n'en tient compte.</p>
+
+<p>Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés&nbsp;;
+telle est madame de Sévigné. L'homme n'aime rien
+tant que de trouver l'homme dans un auteur&nbsp;; c'est ce
+qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier,
+et madame de Sévigné, en écrivant, est restée
+femme. M. de Chateaubriand, au contraire, tend sans
+cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être
+en dehors, au-dessus de l'humanité&nbsp;; il ne songe qu'à
+se faire admirer&nbsp;; il n'a ni naturel ni naïveté, on sent
+partout l'effort, dans son style comme dans sa vie&nbsp;: aussi
+n'inspire-t-il pas de sympathie&nbsp;; on consent parfois à
+l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer&nbsp;; et l'on ne va
+pas volontiers chercher un maître qui vous parle toujours
+de haut. Madame de Sévigné se fait tout d'abord
+aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
+plus on la connaît, plus on désire la visiter.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="VI"></a><br>
+<h2>VI</h2>
+<h2>Saint-Ilan.</h2>
+<h3>Colonie agricole.&nbsp;&mdash;&nbsp;un poëte et un soldat bretons.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de
+Saint-Brieuc, à une lieue environ de la ville on aperçoit
+une flèche neuve et élégamment découpée qui domine
+la campagne&nbsp;: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
+chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette
+colonie d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité
+ouvert au repentir, à la renaissance morale et au dévoûment.</p>
+
+<p>Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme,
+les étables, les ateliers, les bâtiments d'exploitation
+groupés sur une pente douce qui descend à la mer.
+Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres
+plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus
+fraîches&nbsp;: on sent partout une sollicitude intelligente
+et toujours présente. Dans les sentiers sinueux passent,
+conduisant de beaux attelages, des hommes, de
+jeunes garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail&nbsp;:
+à leur air, à leur tenue régulière, on reconnaît
+que ce ne sont pas des paysans ordinaires&nbsp;; en les disciplinant
+la règle les a ennoblis. Les enfants ont une
+allure heureuse, le visage gai, un regard ouvert qui
+semble interroger et vouloir saisir la réponse&nbsp;; les
+hommes, une démarche grave, une physionomie sereine
+et sérieuse à la fois, quelque chose de concentré
+et d'ardent, comme on se figure les premiers chrétiens&nbsp;:
+ce sont, en effet, des chrétiens, et les enfants, des orphelins,
+de pauvres petits abandonnés, retirés du vagabondage
+ou du vice, rendus par la religion et le travail
+à la vie de l'âme et à la santé du corps&nbsp;; les <i>frères laboureurs</i>,
+d'énergiques successeurs des moines qui défrichèrent
+du même coup, en Bretagne, les champs et les
+cœurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques
+prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan
+fondée par un poëte<span class="noteref">[1]</span>, ruche d'où se sont déjà élancés
+des essaims nombreux d'agriculteurs, mère féconde
+dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique
+de leurs associations laborieuses, réalisant,
+sans emphase et sans discours, l'alliance fraternelle du
+riche et du pauvre, avec la charrue et sous le signe de
+la croix.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: M. Ach. du Clésieux.]</blockquote>
+
+<p>Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la
+colonie, le <i>naïf manoir</i><span class="noteref">[1]</span> entouré et surmonté de
+grands arbres entre lesquels on voit la mer. Partout un
+silence immense, ce silence des champs qui étonne
+l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste,
+mais dont ensuite il se sent pénétré, dont il jouit et
+goûte la saine quiétude&nbsp;; le silence sur la terre, et dans
+l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des flots
+qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que
+le cœur écoute, toujours attentif et également charmé
+de cette plainte monotone, lui qui change incessamment.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: M. Sainte-Beuve.] </blockquote>
+
+<p>On entre dans cette paisible demeure&nbsp;; un petit salon,
+sanctuaire de la famille, est décoré de tableaux
+recueillis avec un soin délicat et sous l'inspiration
+d'une pensée unique&nbsp;: des sujets religieux, une vue de
+Rome, le <i>forum</i> semé de ruines, image immortelle de
+la société païenne détruite, quelques portraits, celui de
+Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du prince
+Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la
+première pierre de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une
+place choisie, présent inappréciable du peintre, une
+reproduction excellente du <i>Saint Augustin et sainte
+Monique</i> d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte,
+et le fils, ce <i>Platon purifié</i>, selon le mot du grand
+philosophe chrétien<span class="noteref">[1]</span>, ils conversent un soir, appuyés
+à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en leurs regards
+l'infini des cieux&nbsp;; les sublimes pensées montent
+de leur âme, ils ont cette aspiration de l'immortalité
+qui, dans les natures élues, se change en une passion
+épurée, et les soulève de la terre et les transfigure,
+comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Saint Thomas d'Aquin.]</blockquote>
+
+<p>Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on
+se recueille et l'on médite&nbsp;; voyageur venu des grandes
+villes, une atmosphère calme descend sur vous et vous
+enveloppe&nbsp;; vous sentez un apaisement inaccoutumé.</p>
+
+<p>Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte
+qui, naguère, au temps des vives luttes littéraires,
+combattit au premier rang, et qui, sorti jeune encore
+de la bataille, a fait de la charité la mission et le but
+de sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à
+ces enfants qu'il instruit par sa parole et son exemple,
+s'occupant aux travaux des champs, sous le ciel, à
+cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où
+l'on revient toujours le cœur content et le front dégagé&nbsp;;
+la vaste étendue des champs qui s'enfoncent
+à l'horizon, la terre où le germe croît sans bruit, donnent
+le sentiment d'une force puissante qui produit
+sans hâte, avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de
+son foyer la famille réunie, l'épouse pieuse, les filles
+belles de cette beauté éclatante et ferme des filles de la
+mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il
+a vus naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce
+tutoiement du maître respecté qui, au lieu de blesser,
+attache. C'est une vraie demeure bretonne&nbsp;; on y a des
+sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
+de la vieille race armoricaine, et comme un reste de
+cette fierté nationale qui semble protester et revendiquer
+son antique gloire.</p>
+
+<p>Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous
+étrangers de France, nous demandions un soir une
+chanson de son pays. Elle commença un chant de
+guerre, <i>Lez-Breiz</i>, le Chevalier breton, héroïque récit
+d'une lutte corps à corps de Bretons contre Français,
+et où les Bretons étaient vainqueurs&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,</p>
+<p class="i2">S'apprête un combat, combat de renom.</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait
+cadencé comme le pas d'un cheval de guerre qui fait
+sonner l'armure, tantôt il semblait suivre les coups répétés
+des épées sur les casques d'acier. Et la jeune
+Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano
+muet, sans autre accompagnement que le murmure
+de la mer qui se brisait au pied des murs, s'animait en
+cette bataille, de sa main tendue donnant le signal&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,</p>
+<p class="i2">Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents&nbsp;;</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de
+Lez-Breiz&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Treize combattants tombés sous ses coups&nbsp;!</p>
+<p class="i2">L'insolent Lorgnez, le premier de tous.</p>
+<p class="i2">Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,</p>
+<p class="i2">Et se délassait à les regarder<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A. Brizeux, <i>Histoires poétiques</i>.]</blockquote>
+
+<p>Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions
+sa beauté pure, et cette noble jeune fille nous
+apparaissait comme la figure idéale de la Bretagne des
+anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques
+et chantant d'héroïques morts.</p>
+
+<p>Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique&nbsp;:
+à la fin du repas qui rassemble la famille, entre
+dans la salle un ancien soldat, naguère vaillant serviteur
+du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de
+Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial,
+lui montre une place entre ses deux filles&nbsp;; et le vieux
+soldat, qui porte sur sa poitrine la croix qu'il a payée
+du prix de ses blessures, s'asseoit à la table hospitalière
+où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son
+cœur. La tête droite, la physionomie grave, de cette
+gravité que donne l'habitude de l'obéissance, le regard
+calme et ferme, il se tient immobile et attentif, en cette
+placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur
+vie, se recueillent silencieux dans le souvenir des combats
+éloignés.</p>
+
+<p>Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs
+profonds, les étrangers l'interrogent, et le grenadier de
+la vieille garde ouvre les pages depuis longtemps fermées
+du livre de son passé. On se sent grandir à ces
+récits de guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés,
+mais qui réveillent en nous les plus nobles sentiments&nbsp;:
+l'amour de la patrie et de la gloire, le dévoûment et le
+mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il
+se trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs,
+des rues, des maisons, où les assiégés furent dignes de
+leurs vainqueurs, la campagne de France, Champ-Aubert,
+Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle
+blessé au haut des airs. Il était du petit nombre
+des soldats d'élite qui accompagnèrent l'Empereur à
+l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et soucieux errer sur
+la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la
+France, fixant sur l'horizon son long regard, comme
+s'il eût voulu passer par delà. Et quelques jours après
+c'était le départ, et la marche rapide à travers la
+France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course,
+entraînant avec elle les volontés et les cœurs, puis
+courant vers le nord heurter les nations, et se dissipant
+et s'évanouissant enfin aux coups de la foudre.</p>
+
+<p>Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts
+d'un héros qui combat le monde et ce désastre
+sans retour, lorsque ses lèvres se fermaient, le vieux
+soldat demeurait accablé et morne&nbsp;; les yeux baissés,
+il écoutait comme les derniers bruits de la bataille,
+la rumeur lointaine d'une armée qui fuit dans
+les ombres.</p>
+
+<p>Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte
+affectueuse&nbsp;: Marc Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers&nbsp;;
+un jour, quinze ans aujourd'hui se sont passés,</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Je te dis&nbsp;: d'un projet je sens la noble envie&nbsp;:</p>
+<p class="i2">Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie&nbsp;?</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Une larme brilla dans ton œil expressif,</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Et ton front devint fier comme un jour de combat.</p>
+<p class="i2">Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,</p>
+<p class="i2">D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.</p>
+<p class="i2">Le matin, le clairon annonçait le réveil&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Je te vois, devançant le lever du soleil,</p>
+<p class="i2">Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,</p>
+<p class="i2">Et par des chants pieux ranimer leur courage.</p>
+<p class="i2">La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,</p>
+<p class="i2">Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,</p>
+<p class="i2">Le mien était d'ouvrir à ces intelligences</p>
+<p class="i2">Les régions de l'âme et des humbles sciences&nbsp;; </p>
+<p class="i2">Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,</p>
+<p class="i2">Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,</p>
+<p class="i2">Retenant mieux que lui le sens de la parole,</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,</p>
+<p class="i2">Que de fois je serrai ta main forte avec larmes&nbsp;!</p>
+<p class="i2">Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: UNE VOIX DANS LA FOULE&nbsp;: <i>à Marc Jaffrain</i>.]</blockquote>
+
+<p>Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui <i>au
+signal du travail a saisi la charrue</i>, la <i>terre fécondée</i>
+par les sueurs, la pensée marchant <i>dans des sentiers
+nouveaux</i>, les <i>biens réparateurs</i> répandus <i>par la
+grâce d'en haut</i>, l'œuvre enfin, <i>complète et bénie</i>,</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une
+langue harmonieuse, ces quinze ans de travaux, de vive
+ardeur et de dévoûment, un naïf sourire éclairait le
+front du vieux soldat&nbsp;; il se réjouissait de ce bien qu'il
+avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes,
+aux âmes noblement douées, il avait déjà oublié.</p>
+
+<p>Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques,
+a une grandeur solennelle&nbsp;: c'est la mer, la
+mer immense, <i>barrant et nivelant l'horizon sous sa
+ligne sombre</i>, comme dit le poëte<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;; à de certaines
+heures, après qu'elle s'est retirée à une longue distance,
+en laissant nue sa grève de sable fin où se dessinent
+mille méandres, elle revient précipitée, grandissant
+à chaque pas, envahissant en peu d'instants le
+vaste espace lentement délaissé. Alors le père&nbsp;: Allons,
+à cheval&nbsp;! à cheval&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Amédée Pommier.]</blockquote>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>en avant dans la mer&nbsp;! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent
+d'un irrésistible mouvement, l'homme a comme
+un désir sauvage de lutter avec eux&nbsp;; un fier instinct le
+pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux éléments
+sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu
+par la brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont
+au-devant de la masse d'eau vivante et profonde, et un
+cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même&nbsp;!</p>
+<p class="i2">La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,</p>
+<p class="i2">Fait naître sur ta joue un reflet de corail,</p>
+<p class="i2">Quand tu t'émeus de ce baptême<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A. du Clésieux, <i>Promenade</i>.]</blockquote>
+
+<p>Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la
+nature, vie de la famille et du travail qui garde comme
+un souvenir des scènes de la Bible et d'Homère, ou
+mieux encore de l'existence indépendante des nobles
+Bretons des premiers siècles, bardes, agriculteurs et
+guerriers. C'est la vraie vie de l'homme, simple et
+fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps déjà,
+idéalisa en ces beaux vers&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">. . . . Sur un rocher, devant l'éternité,</p>
+<p class="i2">Devant son grand miroir et son fidèle emblème,</p>
+<p class="i2">Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,</p>
+<p class="i2">Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,</p>
+<p class="i2">A prier pour renaître, à finir de mourir,</p>
+<p class="i2">A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,</p>
+<p class="i2">A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour&nbsp;; </p>
+<p class="i2">Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,</p>
+<p class="i2">Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie</p>
+<p class="i2">Chantant sur une lyre&nbsp;!<span class="noteref">[1]</span> . . . . . .</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Sainte-Beuve, <i>Pensées d'août, à Ach. du Clésieux</i>.]</blockquote>
+
+<p>Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte
+vient à Paris&nbsp;; il passe quelques soirs dans ce monde
+des salons agité par tant de passions diverses, qui espère
+si vite, qui désespère plus vite encore. Les
+projets précipités, les œuvres commencées, les monuments
+qui surgissent du sol, ces quartiers neufs qui
+s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule toujours
+empressée, ces joies, ces abattements sans mesure,
+cette vie ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs
+confuses, passent devant lui comme un éblouissement.
+Quelle mêlée, quels contrastes&nbsp;! Bien et mal,
+charité sincère et vanités de charité&nbsp;; oubli de l'âme,
+de l'éternité, et aspirations à la foi&nbsp;; la même foule se
+ruant aux théâtres pour y savourer les âpres émotions
+des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
+suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses
+vices secrets&nbsp;; se rassasiant, en sa soif immodérée de
+plaisir, de voluptés sans les goûter&nbsp;; et presque au
+même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un
+poëte, se recueillant attentive, écoutant d'une oreille
+délicate et charmée les accents inspirés qui réveillent
+en elle les sublimes sentiments, longtemps assoupis,
+jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
+une flamme comme d'un foyer immortel&nbsp;!</p>
+
+<p>Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au
+bord de cette tempête de la vie sociale, plus émouvante
+que la tempête des flots qui battent ses grèves, il s'anime,
+son cœur bat vivement à ces vives impressions&nbsp;;
+et, parmi ces <i>voix de la foule</i>, lui aussi il jette sa voix,
+cri énergique du <i>vates</i>, poëte et devin, essayant d'arrêter
+cette foule qui court au hasard et qui prodigue
+chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas
+de fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise
+où mugissent mille matériaux en fusion, ce qui
+surgit à la surface, ce qui vole en l'air, ce qui fait
+éclater les applaudissements ou est accueilli par les
+huées. Et ce <i>Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, ni vice ni vertu</i><span class="noteref">[1]</span>,
+le drame du
+siècle, il en trace à grands traits une large fresque,
+comme ce tableau de naufrage que le peintre antique
+avait suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Titres des principales pièces du volume de poésies intitulé&nbsp;: <i>Une
+voix dans la foule</i>.]</blockquote>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">De toutes les cités ô cité souveraine,</p>
+<p class="i2">Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p>
+<p class="i2">Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,</p>
+<p class="i2">De sourds mugissements ou de vastes clameurs&nbsp;?</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,</p>
+<p class="i2">Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,</p>
+<p class="i2">Animant les marteaux, la scie et les leviers,</p>
+<p class="i2">Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers&nbsp;;</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,</p>
+<p class="i2">Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris</p>
+<p class="i2">Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme
+et de douleur, de désolation et de dédain,
+d'admiration et de colère&nbsp;; mais elle ne se confond pas
+avec toutes les autres. Ces émotions profondes du
+poëte, elles ne vibrent pas du même son que les émotions
+de la multitude, elles ont un accent étrange,
+inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
+au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte
+est un chrétien agissant&nbsp;; il possède ces vertus chrétiennes
+qu'a ignorées le monde antique&nbsp;: il juge, il
+condamne, mais il aime&nbsp;; il s'émeut des douleurs de
+l'humanité, de ses vices, de ses erreurs, il sait ce que
+valent les <i>cœurs souffrants</i>, les <i>coeurs aimés</i>&nbsp;; d'une voix
+douce et tendre il les encourage et les console&nbsp;; il fait
+briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et
+des égarés, et il les entraîne après lui dans son aspiration
+vers Dieu.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="VII"></a><br>
+<h2>VII</h2>
+<h2>La mer.</h2>
+<h3>Brest.&nbsp;&mdash;&nbsp;Douarnenez.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le bec du Raz.&nbsp;&mdash;&nbsp;Légende de la ville d'Is.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Nous aimons tous la mer&nbsp;; tous, nous nous arrêtons
+avec admiration devant sa plaine immense&nbsp;: nul qui,
+la première fois, ne soit remué à son aspect&nbsp;; nul qui
+ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns
+elle est une amie&nbsp;; dès qu'ils y reviennent,
+de loin ils se hâtent, comme on court vers un être
+cher après son absence. En face de la mer, les âmes
+tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus
+méditatifs, les plus insensibles même s'étonnent. Sur
+un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles
+du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient
+et, des heures entières, immobiles, remplis d'idées
+inexprimées, demeurent là, à la regarder.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes,
+et la mer&nbsp;? quel charme ont ces flots qui passent&nbsp;?
+quelle cause de cet universel attrait&nbsp;? Est-ce son immensité&nbsp;?
+Le ciel aussi est immense, et il n'est donné
+qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation
+de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité&nbsp;? Le
+désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne
+s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache,
+c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action,
+de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils
+ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le
+reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis
+revenant&nbsp;; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends,
+et, avec elle, le mouvement toujours le même,
+toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard
+s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce
+derrière la courbe de l'horizon&nbsp;; mais, toujours je me
+reprends à contempler ces flots qui se succèdent à
+mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on
+l'a vu.</p>
+
+<p>Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir,
+l'avenir&nbsp;; là est la vraie vie immuable, éternelle, et
+qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce regard
+que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste
+de l'âme qui se porte vers l'idéal&nbsp;; et il ne dure pas,
+c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure,
+la soif de l'infini&nbsp;; et, enveloppés par le corps, ne pouvant
+pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le
+signe et l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en
+rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie
+d'elle-même, elle nous fascine, et nous la regardons
+avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette
+contemplation tenace, nous allions saisir le secret
+de la vie infinie, l'arrêter et la fixer.</p>
+
+<p>La Manche, resserrée entre la grande et la petite
+Bretagne, est plus agitée que l'Océan&nbsp;; ses vagues, pressées
+et battant le rivage d'un mouvement plus violent
+et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la
+Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins
+variés&nbsp;: c'est une suite de criques, d'anses, de
+baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires
+qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de
+rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot
+entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui
+regarde l'Angleterre&nbsp;; au point où le rivage fait un
+coude et monte vers le nord pour former la presqu'île
+de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord
+plutôt qu'elle ne le heurte&nbsp;; sur quelques points même,
+elle s'est retirée&nbsp;: autrefois elle brisait ses flots contre
+les murs de Dol&nbsp;; depuis des siècles elle s'est éloignée
+jusqu'à près de trois lieues&nbsp;; où jadis revenaient incessamment
+les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une
+longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer
+dont elle est la suite et le prolongement sans transition,
+on dirait que la terre a bu toute l'eau&nbsp;; et elle est
+devenue fraîche, fertile, richement cultivée, semée de
+milliers de beaux arbres.</p>
+
+<p>Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant,
+a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue
+sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs
+centaines de pieds, un amas de rochers escarpés
+du côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant
+les traces des tempêtes qui les ont âprement taillés&nbsp;:
+on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol
+nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante
+qui ressemble à un jardin, ce monceau de
+rocs est encore une île.</p>
+
+<p>De son sommet on embrasse une vaste étendue&nbsp;:
+devant soi la baie de Cancale tout entière, à gauche
+la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite celle
+de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer
+même, tour à tour île et presqu'île, le mont Saint-Michel,
+bâti sur les rochers et s'élançant en pointe
+comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une
+forteresse&nbsp;; le Mont-Dol, au contraire, est un lieu de
+prière et de secours. Sur le point le plus élevé, les
+Bretons ont élevé une statue de la Vierge&nbsp;; de fort loin
+en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme
+blanche. De cet écueil où jadis se brisaient les navires,
+aujourd'hui la Vierge clémente dirige les matelots
+et leur indique la route du port.</p>
+
+<p>A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère
+en face de l'Atlantique, elle est largement et profondément
+ouverte&nbsp;: là, l'Océan a toute sa puissance, rien
+ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de
+l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble
+se détacher en avant pour leur résister. Ainsi qu'un
+fort de granit, le Finistère a devant lui une armée qui
+l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues innombrables,
+lutte de la force immobile contre l'action
+qui ne se repose pas. En ce combat qui dure depuis
+des siècles, la terre, si rude qu'elle soit, a été vaincue&nbsp;:
+l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu,
+pied à pied, gagne un peu chaque jour&nbsp;; il sape, il
+ronge, il mine&nbsp;; il s'insinue patiemment par les plus
+faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il perce
+des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades
+sous lesquelles il passe comme un triomphateur, en
+élevant sa rumeur qui ressemble à celle d'un peuple&nbsp;;
+là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores
+dont il heurte le fond d'un coup sourd de ses
+lames, comme un bélier qui bat une muraille. Tels le
+<i>Trou du Diable</i> et les <i>Grottes de Morgatte</i>, dans la presqu'île
+de Crozon, que la mer a taillées largement dans
+le roc.</p>
+
+<p>Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale,
+la mer ramasse toutes ses forces, hérisse son dos de
+vagues et se précipite contre la terre d'un élan si
+violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les
+remparts de granit&nbsp;; l'enceinte est entamée, la brèche
+est ouverte, une vaste étendue s'efface sous les flots.
+L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en cette
+place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de
+la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers
+isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, Houat, Hœdic, etc.),
+bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu
+de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la
+presqu'île les grandes baies de Brest, de Douarnenez
+et d'Audierne.</p>
+
+<p>A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue
+de terre, mais, s'élançant par cette passe étroite (le
+Goulet), elle a étendu sa nappe profonde jusque bien
+avant dans les terres et a formé cette rade immense
+où eussent manœuvré à l'aise les trois mille vaisseaux
+de Xerxès, abri sûr, préparé de longue main pour les
+flottes, et où le génie de Richelieu fonda le plus puissant
+arsenal de la France.</p>
+
+<p>Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première
+fois, était rempli de vaisseaux qui revenaient de
+Crimée, et avaient fait la campagne de Sébastopol et de
+la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes,
+des boulets, des fragments de fer rouillés et brunis,
+ramassés sur les champs de bataille. Dans les conversations
+des marins et des soldats, à chaque instant retentissaient
+les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
+Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués
+par ceux qui avaient fait cette histoire, donnaient au
+discours un air héroïque&nbsp;; il semblait entendre des
+éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait
+des noms immortels&nbsp;: <i>Austerlitz, Napoléon, du Guesclin,
+Jean-Bart, Duquesne, la Reine Blanche, Louis XIV</i>&nbsp;; çà
+et là se dressaient muettes les canonnières formidables&nbsp;:
+la canonnière, une masse sombre, large de proue et
+de poupe, épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec
+un court et gros tuyau au milieu&nbsp;; elle marche, pas un
+homme n'apparaît sur le pont, elle semble voguer seule
+par sa propre impulsion&nbsp;; on dirait un monstre, un de
+ces grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de
+la mer. En face des murailles ennemies elle s'arrête&nbsp;;
+tout à coup, de ses sabords jaillissent des boulets énormes
+dans un nuage de fumée&nbsp;; elle frémit et résonne
+avec un bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi
+étonné qui l'examinait curieusement, aux entailles
+qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une machine
+de guerre<span class="noteref">[1]</span>. A son tour, il riposte, mais sur la carapace
+de fer les boulets ricochent et vont tomber dans les
+flots&nbsp;; la plus lourde bombe imprime à peine une trace
+à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un vaisseau
+de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent
+les conteurs de combats de géants&nbsp;; elle vomit le feu,
+les génies qui le lancent sont invisibles.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières pour
+des <i>chalands</i>, gros bateaux de transport.]</blockquote>
+
+<p>Tout ce port était animé d'un mouvement puissant
+et fort, comme un corps robuste où la vie ne s'arrête
+pas. Entre les grands navires, par d'étroites passes et
+de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques
+de toute forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière
+aux avirons flexibles, volant rapide comme un
+oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, que
+vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur
+leurs longues rames, se baissant et se relevant d'un
+mouvement uniforme, font avancer péniblement. Le
+long du quai, des bandes de forçats halaient des barques
+que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière&nbsp;:
+une corde passée sur l'épaule, penchés à la file, ils allaient
+d'un pas lent et lourd, sans hâte, sans ardeur.
+Pourquoi s'efforcer&nbsp;? mollesse et ardeur sont également
+indifférents&nbsp;; pourquoi se hâter&nbsp;? le temps pour eux ne
+marche ni plus ni moins vite, ils ont devant eux l'éternité.
+Tandis que ces hommes avilis passaient près de
+nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée
+sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées
+de rides basses, à l'œil terne, à la bouche déformée,
+physionomies sinistres ou abruties&nbsp;; en entendant le
+chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne
+le cliquetis lugubre des chaînes, une horreur
+secrète nous serrait le cœur, nous détournions les yeux
+et nous nous écartions de ce spectacle terrible&nbsp;; et eux,
+nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards,
+enflammés d'envie, de désirs féroces et d'une
+haine furieuse contre ces heureux de la société dont ils
+étaient séparés comme des damnés.</p>
+
+<p>Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions
+et le matériel de guerre, les canons de toute grandeur,
+rangés en lignes rigides, et allongeant leurs cous noirs
+et lustrés, depuis les légères pièces de campagne jusqu'aux
+lancastres dont la gueule engloutirait le corps
+d'un homme, les boulets entassés en piles régulières,
+les bombes monstrueuses que deux hommes portent
+avec peine, et les ancres colossales qui dressent à
+quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit
+le poids énorme écrit sur leurs tiges&nbsp;: <i>huit mille livres,
+dix mille livres</i>&nbsp;; et les grands câbles de fer couchés
+au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à
+l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses
+vagues, casse comme un fil de soie en ses heures de
+colère&nbsp;; et, tout le long du port, les magasins, les hôpitaux,
+les casernes, les ateliers où les masses de fer
+sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous
+les marteaux pesants, s'allongent en longues bandes
+que manient, enroulent et tordent les forgerons demi-nus,
+haletants, et passant comme des spectres aux
+lueurs d'un brasier étincelant.</p>
+
+<p>Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce
+dans les terres, au milieu de ce formidable
+appareil de guerre, entre les magasins aux hautes murailles,
+aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts
+pressés, qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît
+Paris et son prodigieux labeur, les révolutions de
+ses quartiers brusquement coupés en larges trouées&nbsp;;
+qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines
+de l'industrie remuant leurs longs leviers et
+tournant leurs grandes roues qui broyaient en mille
+sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore
+et est comme épouvanté de cette active puissance
+de l'homme, de cette ardeur incessante, acharnée à
+accumuler les moyens de destruction et les machines
+de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée
+en des remparts de granit et où s'entassent sans
+relâche les engins de fer depuis deux cents ans.</p>
+
+<p>Tel était Sébastopol&nbsp;! nous disaient les marins&nbsp;: sa
+rade, se prolongeant dans les terres, pouvait aussi contenir
+toute une flotte, son port était aussi vaste que
+Brest&nbsp;; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient
+aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher.
+En quelques jours, toute cette force a été anéantie&nbsp;: les
+assises de roc des bassins ont été brisées et précipitées
+dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, ont
+sauté en l'air&nbsp;; ces longues rangées de constructions
+massives, casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest
+que vous voyez, supposez-le secoué en ses fondements
+par les mains de Titans souterrains, arraché de sa base,
+et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond
+en comble, <i>foulés aux pieds comme la moisson dans
+l'aire</i><span class="noteref">[1]</span>, voilà Sébastopol aujourd'hui&nbsp;: des blocs de
+granit entassés et laissés là pêle-mêle par la tempête
+de la guerre&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Isaïe, XXI, 10.]</blockquote>
+
+<p>La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne,
+en face même de l'Océan&nbsp;; de l'autre côté de la
+presqu'île, la mer a déchiré et emporté une longue
+bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui
+regarde le golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde,
+battue à la fois des vents de l'ouest et du sud, est inhospitalière
+aux matelots&nbsp;; mais, comme s'il eût voulu
+diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage,
+entre la rade de Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur
+a préparé une autre retraite, la baie de Douarnenez,
+aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un
+accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un
+goulet étroit, afin de garder les vaisseaux de guerre&nbsp;;
+la baie de Douarnenez s'ouvre par une large passe, on
+y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au
+commerce, aux petits navires et aux bateaux&nbsp;; arrondissant
+en un vaste demi-cercle sa courbe grandiose,
+c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. Trois ou
+quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans
+ces petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs
+aux aguets prêt à s'élancer dès qu'une proie est
+signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant vite, chargé de
+butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.</p>
+
+<p>Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des
+sardines à presque toute la France. Comme les villes
+de bains, il a deux physionomies&nbsp;; il y a le Douarnenez
+d'hiver et celui d'été&nbsp;: l'hiver, c'est un bourg de quinze
+cents habitants&nbsp;; l'été, pendant la saison de la pêche,
+c'est une ville de dix mille âmes. Veut-on avoir une
+idée de cette pêche&nbsp;: qu'on sache que Douarnenez et les
+trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses
+côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent
+sur aucune carte), emploient à la pêche de la sardine
+plus de huit cent cinquante barques, et que chaque
+barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque
+jour de quinze à vingt-cinq mille sardines&nbsp;: la pêche
+durant quatre mois, que l'on calcule quelles brèches
+ces huit cent cinquante barques ouvrent dans l'incommensurable
+armée qui, tous les ans, vient invariablement
+s'engouffrer dans la baie&nbsp;; et pourtant, malgré ses
+pertes sans nombre, cette armée, continuant sa marche,
+est encore pour les côtes plus éloignées une mine féconde,
+les marins du golfe de Gascogne puisent encore
+à pleins filets dans ses rangs inépuisables&nbsp;; et chaque
+été, en un ordre immuable, sans qu'aucune révolution
+vienne à l'encontre, recommence le même mouvement
+par le même chemin, et des millions de petits poissons
+descendent en colonnes serrées le long des côtes, pour
+servir de nourriture à l'homme indifférent devant ce
+spectacle incessant de la providence de Dieu&nbsp;!</p>
+
+<p>Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs
+petits mâts, et, tendant leurs voiles au vent, elles partent
+ensemble, sous le clair soleil, comme une volée
+d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute
+couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la
+mer bleue. Puis la svelte escadrille s'avance de plus en
+plus vers la haute mer, et le dernier petit point blanc
+disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville silencieuse
+semble déserte&nbsp;: la pêche sera-t-elle bonne&nbsp;? un orage
+ne se lèvera-t-il pas&nbsp;? Mais le soleil s'abaisse, et les
+voiles reparaissent au loin, fendant l'onde plus lentement
+sous leur charge lourde&nbsp;: la ville alors se réveille,
+les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
+le mouvement est général&nbsp;; les femmes, avec
+leurs paniers, se hâtent, descendant au port, et dès que
+la flotille, s'alignant en rangs pressés, touche le rivage,
+elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si
+elles les prenaient à l'abordage&nbsp;: un va-et-vient rapide
+s'établit aussitôt des barques au rivage, on entasse le
+poisson dans les paniers, on s'appelle et on crie, les
+prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes
+et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée&nbsp;;
+en un clin d'œil une illumination s'improvise, des
+milliers d'étincelles s'agitent sur les vagues mouvantes,
+et l'on voit les jeunes filles aux jupes retroussées, le
+panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche
+étroite et frêle, comme des ombres.</p>
+
+<p>Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest,
+la terre, resserrée entre deux baies, s'allonge comme
+un grand fer de lance vers l'Océan&nbsp;: c'est, avec la côte
+de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
+<i>bec du Raz</i>&nbsp;: à mesure que l'on avance, les collines
+diminuent de hauteur, le sol s'abaisse, et tout, avec
+le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à peine hautes
+d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus
+des vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent
+qu'à quelques pieds au-dessus des toits. Des champs
+de sarrasin, où il y a plus de pierres que de terre, sont
+entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans
+ordre&nbsp;; et ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs
+lignes blanches, ressemblent à des milliers de tombes
+d'un cimetière abandonné.</p>
+
+<p>Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau
+sombre la plaine morne et déserte&nbsp;; çà et là pointe une
+croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des moutons
+noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes&nbsp;;
+un cheval isolé tourne autour du pieu où il est attaché&nbsp;;
+de distance en distance apparaît debout un pâtre immobile&nbsp;;
+à son attitude, à sa forme vague qui se dessine
+sur le ciel gris et que la perspective allonge, on
+ne sait si c'est un être vivant ou quelque débris druidique&nbsp;;
+on est près de le prendre pour un menhir.</p>
+
+<p>Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même
+les petits murs de pierres entassées&nbsp;: la lande partout,
+des sables et des pierres, une terre arrondie en mamelons
+qui montent et s'abaissent par grandes vagues,
+comme la mer. Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit
+tout à coup la mer, non plus seulement à droite
+et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
+de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers
+énormes s'avancent longuement parmi les flots, comme
+si la terre voulait faire un pas de plus et poser son
+pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur
+cette mer nue, un navire perdu dans l'immensité.</p>
+
+<p>Encore quelques pas, vous voilà au bord&nbsp;: un tapage,
+un bruit continu, une rumeur incessante, sourde et
+déchirante à la fois, comme d'un canon qui gronderait
+au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils,
+s'y déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par
+l'autre, viennent frapper les rocs à pic du rivage,
+leur donner l'assaut et monter contre leur muraille
+impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques
+remous, mugissant et grondant comme des lionnes
+à demi domptées.</p>
+
+<p>Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis,
+poussé par cette curiosité infinie de l'homme qui tend
+toujours plus avant, on les veut franchir. On escalade
+leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs
+assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes,
+en ces vastes solitudes de la mer, la distance trompe&nbsp;;
+on croyait n'avoir devant soi que quelques rocs&nbsp;; ils
+grandissent en approchant, le but recule à mesure
+qu'on le croit toucher&nbsp;; après ces rocs, d'autres encore.
+Et, quand, montant, descendant, se baissant çà
+et là pour cueillir <i>l'œillet de poëte</i>, petite fleur d'un
+rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on
+est parvenu à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant
+à une aspérité de la pierre, on se penche au
+bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête la
+vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on
+regarde cette onde vivante, sans se fatiguer, sans s'en
+rassasier&nbsp;; on est comme enivré de cette rumeur qui,
+depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée
+des Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme
+alors, emplit l'âme d'une terreur secrète et d'une tristesse
+solennelle.</p>
+
+<p>C'est là le bec du Raz&nbsp;: à cette masse de rocs que
+battent les flots sans cesse irrités, et qui gît, étendue
+comme le squelette d'un géant exhumé, finit la terre.
+C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique,
+âpre, inculte, sol dur que percent à chaque pas les
+rocs et les pierres, des côtes escarpées, la mer sauvage,
+et à l'horizon, une île montant de la mer, l'île
+de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient
+séparés des hommes et ne communiquaient qu'avec
+le ciel.</p>
+
+<p>Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect
+désolé&nbsp;: la baie de Douarnenez est une des conquêtes
+de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, de tout
+temps, été considérés par les peuples comme des
+effets de la colère de Dieu, la punition des crimes de
+leurs pères. La science qui examine ces rocs et ces
+rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer
+les révolutions de la terre par quelque mouvement
+naturel. Quand quelques hommes, échappés aux lames
+rapides, plus rapides que les plus vites coursiers, reviennent
+après la tempête et interrogent d'un pas hésitant
+le sol bouleversé, ils trouvent, à la place des
+lieux qu'ils cherchaient la mer, la mer qui étend au
+loin sa plaine sans fin et sans fond&nbsp;; où était une ville,
+les flots&nbsp;; la vague maintenant apaisée, comme dans
+les vers du poëte, baise amoureusement le rivage, et
+sous cette eau étincelant au soleil, rien de ce qui est
+englouti ne paraît.</p>
+
+<p>Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans
+les cœurs&nbsp;; ils se disent que ce peuple, emporté tout
+d'un coup et sans rémission, n'a pu être frappé sans
+l'avoir mérité&nbsp;: les actions du passé se lèvent devant
+eux, et des fantômes paraissent dans l'air, montrant
+du doigt l'abîme. Alors, on se rappelle le mot de l'antique
+vieillard&nbsp;: que Dieu punit les peuples des crimes
+de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à
+leurs enfants, et ceux-ci le répètent aux générations
+qui suivent, et ainsi se perpétue la tradition vivante,
+immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la
+cause de l'effet, bien autrement véritable que la science,
+qui change sans cesse ses systèmes.</p>
+
+<p>Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie
+de Douarnenez. Ici (en quel lieu précis, les savants
+l'ignorent, mais le peuple le sait), existait, il y a quinze
+siècles, au temps déjà du christianisme, une ville
+riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait
+d'un nom de forme hiéroglyphique, IS. Face à
+face de la mer, Is n'était séparé des vagues toujours
+menaçantes que par une digue élevée dont les écluses
+se fermaient par une porte unique, et le roi avait
+une clef d'argent pour ouvrir cette porte, quand il en
+était besoin. Le roi de ce temps-là, Gradlon, était
+sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un
+saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au
+sien, comme un talisman&nbsp;; mais la fille de Gradlon,
+Dahut, était de la race des Messalines&nbsp;; elle <i>avait pris
+pour ses pages les sept péchés capitaux</i>, et, comme
+Marguerite de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle,
+sur les rochers dominant les flots. Là, elle se faisait
+amener, chaque nuit, des amants masqués&nbsp;; ses voluptés
+étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du
+plaisir au milieu des rugissements des tempêtes&nbsp;: au
+matin, un ressort du masque subitement pressé brisait
+les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps
+était précipité dans un gouffre.</p>
+
+<p>Mais un jour, Dieu la frappa de démence&nbsp;: lasse de
+posséder de faciles voluptés, elle voulut, ainsi que
+Néron, jouir d'un spectacle inattendu, d'une cité tout
+entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
+du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança
+sur la ville&nbsp;: elle déroba au roi son père la clef d'argent
+de la porte des écluses, et elle l'ouvrit à l'Océan&nbsp;;
+l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle
+eut, sans doute, pendant quelques instants devant
+elle un de ces tableaux de maisons croulantes,
+de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres
+sans nombre, que rêvent certains hommes,
+mélange de sauvagerie et de civilisation, qui artistes
+en leurs féroces instincts, se donnent, une fois dans
+leur vie, la joie de contempler de <i>sublimes horreurs&nbsp;!</i>
+mais, quand elle se fut rassasiée des tortures de toutes
+ces victimes, de cette ville sombrant comme un vaisseau,
+à son tour elle eut peur&nbsp;; le flot grandissant roulait
+vers elle&nbsp;; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable
+qui tout à coup sent les griffes du châtiment, ce
+cri qui venge en un seul instant l'humanité et atteste la
+justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son père,
+l'entendit&nbsp;; sur un cheval rapide, il accourut au secours
+de sa fille, l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant
+bride aussitôt, reprit sur une langue étroite de
+terre, entre les flots montant toujours, sa course précipitée.
+Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait
+Gradlon de ses mains crispées, elle entendit
+dans les airs une voix surnaturelle qui disait à son
+père&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si tu te veux sauver, lâche ce démon&nbsp;! jette-le
+aux flots qui le demandent&nbsp;!&nbsp;&raquo; C'était comme le <i>Cœur
+mort qui bat</i>, dans la fiction du poëte, le remords qui
+appelait lui-même le châtiment&nbsp;; et alors éperdue, jetant
+derrière elle un regard sur le gouffre mouvant,
+elle fut fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit
+tout grands ses bras, elle tomba en arrière, et, comme
+une bête féroce affamée, le flot bondissant la dévora.</p>
+
+<p>L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa
+proie, arrêta subitement sa course, ses vagues soulevées
+s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au delà du
+lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.</p>
+
+<p>De la ville d'Is, il ne resta rien&nbsp;; où s'élevaient ses
+tours et bien par delà, s'étendit la mer profonde, la
+baie de Douarnenez, que, semblable à une dent de fer
+mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps
+à la mer basse, apparurent sur la plage humide de
+grands débris, de larges quartiers de pierres chargées
+de sculptures étranges, et de signes écrits en une
+langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses
+rudes secousses emmena ces ruines éparses au fond
+de ses abîmes, et la plage déserte ne fut plus qu'une
+surface de sable uni.</p>
+
+<p>Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la
+haute mer, en retirant son ancre, la sent heurter des
+pierres sous les flots, et, retenant le câble tendu, il
+s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un
+pan de muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée.
+Elle est là, au fond des flots, à jamais perdue, et
+l'œil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la nuit,
+quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc
+retentissant des vagues qui se combattent au bec du
+Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et
+de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés
+des amants d'une nuit de Dahut.</p>
+
+<p>Là-bas, un courant terrible entraîne les navires,
+les lance contre les écueils, les brise dans les nuits
+sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage.
+Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit,
+en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite,
+qui s'appelle d'un nom sinistre, <i>baie des Trépassés</i>,
+de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en
+des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'<i>Enfer</i>.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="VIII"></a><br>
+<h2>VIII</h2>
+<h2>Saint-Florent.</h2>
+<h3>Monument de Bonchamp.&nbsp;&mdash;&nbsp;Passage de la Loire.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'abbaye.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux
+rives largement écartées, aplaties, à travers de vertes
+îles&nbsp;; à mi-chemin, elle fait un coude, et l'on se
+trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la
+croupe s'étale arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses
+dernières branches, comme un gros bouquet de feuillage&nbsp;;
+au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne
+se détache dans l'air&nbsp;; c'est Saint-Florent.</p>
+
+<p>C'était un jour d'été&nbsp;; assis sur le penchant de ce coteau
+vert, je voyais la vaste campagne parsemée de
+clochers et de maisons, vivante et retentissante de
+bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement
+au ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les
+grandes villes les barques, aux voiles déployées&nbsp;; à
+l'horizon, non loin d'Angers, la ville noire, éclataient
+les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent
+que visitent les princes&nbsp;; de l'autre côté, apparaissait
+le bourg de Mauves qui, par sa prairie, touche à
+Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur les îles de
+sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses
+fréquents caprices, de petits enfants, aux jambes
+nues, couraient près de leurs bœufs qui rongeaient
+les basses feuilles des saules du bord&nbsp;; dans l'herbe,
+chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient
+du milieu des branches. La terre, calme en son
+immobilité qui respire, semblait livrer à l'homme son
+domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la
+joie.</p>
+
+<p>Oui, aujourd'hui, c'était la paix&nbsp;; mais, dans le
+passé, tout ce qui m'environnait ne rappelait que
+luttes, combats, destruction. Les murs que je touchais,
+les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île
+étendue à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été
+le théâtre de scènes incessantes de carnage&nbsp;: Romains
+et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et Français,
+républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé,
+perdu, reconquis, couvert de ruines, de sang et de
+morts cette terre riche et féconde. Cette île au milieu
+du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire de pirates
+normands&nbsp;; elle s'appelle l'<i>île Batailleuse</i>&nbsp;; sur cette
+esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait
+un château-fort, d'où un baron avide rançonnait les
+barques au passage. A l'autre bord, un autre château,
+nommé la Madeleine, surveillait de son côté la
+Loire. Entre les deux seigneurs, la guerre était permanente&nbsp;:
+Angevins de Saint-Florent et Bretons de la
+Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
+et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent
+par être domptés&nbsp;; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité
+de l'esplanade qui s'avance comme un haut
+promontoire au-dessus du fleuve&nbsp;; cette pointe de terre
+s'appelle encore la <i>Bretagne</i>&nbsp;; tout à l'entour c'était
+l'Anjou, ce petit coin seul était la Bretagne&nbsp;; les vainqueurs
+ont perpétué leur triomphe en ce qui demeure
+le plus d'un peuple, le nom et la langue.</p>
+
+<p>Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants
+souvenirs&nbsp;: ce bourg que l'on aperçoit en face
+est la Meilleraye où Bonchamp expira&nbsp;; cet autre, Varade
+où il fut enterré&nbsp;; dans celui-ci, à Saint-Florent
+même, il fit grâce aux prisonniers républicains, et on
+lui a érigé un tombeau&nbsp;; c'est ici que les Vendéens
+vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le premier
+coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans
+sa chaumière&nbsp;: c'est comme le résumé des guerres de
+la Vendée.</p>
+
+<p>Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent,
+pour la levée de trois cent mille hommes.
+Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au
+haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons
+à cordon de cuir à la main, étaient réunis en groupes
+nombreux et agités. Leurs pères leur avaient dit qu'en
+devenant soldats de la république, ils serviraient les
+ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus
+à ne pas partir, mais la plupart ne savaient ce
+qu'ils avaient à faire&nbsp;; seulement, quelques-uns, venus
+avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons
+voisines et attendaient. De son côté, le commandant
+républicain avait fait traîner jusque-là une pièce de
+canon qui, braquée sous une grande porte, menaçait
+la place et les rues.</p>
+
+<p>On commence l'appel des conscrits&nbsp;; pas un ne se
+présente&nbsp;; l'ordre est donné de saisir les réfractaires&nbsp;;
+les gendarmes sont accueillis par une huée générale&nbsp;;
+les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les
+bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe
+somme alors la foule d'évacuer la place&nbsp;; la foule, menaçante,
+demeure immobile&nbsp;; il commande le feu, les
+paysans s'enfuient de tous côtés&nbsp;; en un clin d'œil, la
+place fut déserte&nbsp;; personne n'avait été tué.</p>
+
+<p>Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond
+de la place, des angles des rues, part une fusillade
+nourrie&nbsp;; la troupe surprise et découverte se trouble&nbsp;;
+les paysans reviennent, les plus braves s'élancent sur
+la pièce avant qu'elle tire de nouveau&nbsp;; les soldats se
+sauvent, le canon est pris.</p>
+
+<p>Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses,
+sonnant le tocsin, jetaient aux mille échos du Bocage,
+de la Loire à la Plaine, et de Saumur à la mer,
+le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière
+était debout, debout pour son roi, et bien plus encore
+pour son culte et son Dieu, pour ces croyances intimes
+et profondes, vraie vie de l'homme, force et
+vertu du foyer domestique, pour la guerre sacrée,
+selon le mot antique&nbsp;: <i>Pro aris et focis</i>. Voilà la raison
+de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a
+appelé un <i>peuple de géants</i>&nbsp;; il est tombé sous le nombre,
+il n'a pas été vaincu&nbsp;; sa cause a triomphé&nbsp;: la
+religion qu'il avait défendue sur les champs de bataille
+de la Vendée.</p>
+
+<p>Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous,
+dans la vaste plaine, cette foule confuse, paysans,
+femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec les chevaux,
+les canons, les chariots, cent mille êtres humains
+se hâtant, se pressant aux bords du fleuve&nbsp;; ces
+barques chargées allant et venant d'une rive à l'autre&nbsp;;
+ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, galopant
+et donnant des ordres&nbsp;; dans une voiture traînée
+à petits pas, Lescure blessé à mort&nbsp;? Entendez-vous
+les cris, les mouvements confus, le bruit du canon
+lointain&nbsp;?</p>
+
+<p>Huit mois se sont écoulés&nbsp;; après avoir défait six
+armées, pris Thouars, Saumur, Angers, battu Kléber
+et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé enfin,
+dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la
+patrie, et, comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve,
+aspirant à l'autre bord, pour y prolonger sa lutte et
+sa vie.</p>
+
+<p>Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison,
+au bas de la ville, Bonchamp était étendu et
+près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient de
+leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général,
+que si peu de mois venaient de rendre immortel, attendait
+en priant l'heure de l'éternel repos.</p>
+
+<p>Au même moment, cinq mille prisonniers républicains
+étaient entassés dans un ancien couvent, en face
+de plusieurs canons chargés à mitraille.</p>
+
+<p>La masse du peuple avait franchi le fleuve&nbsp;; il ne
+restait plus au delà que quelques milliers d'hommes&nbsp;;
+la question alors s'éleva&nbsp;: que faire des prisonniers,
+bouches inutiles et ennemies&nbsp;? On ne pouvait les garder&nbsp;;
+il y avait péril à les relâcher. Une proposition alors est
+jetée dans la foule, une de ces propositions violentes
+qui se font jour dans les temps de crise, qui n'appartiennent
+à personne, et que tout le monde accepte&nbsp;:
+Il faut s'en défaire&nbsp;! il faut les fusiller&nbsp;! Le mot
+vole et bientôt devient un cri général, la volonté du
+peuple.</p>
+
+<p>Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les
+officiers s'en entretenaient&nbsp;; il ne s'agissait plus que
+de désigner l'heure. Bonchamp alors, les entendant,
+se souleva de son lit avec effort&nbsp;; il fit signe à quelques-uns
+des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait
+la souffrance&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mes amis, j'ai une prière à
+vous adresser&nbsp;; c'est sans doute la dernière, mais, avant
+que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée&nbsp;: je demande
+qu'on ne tue pas les prisonniers.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a
+représenté<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;: le voici, ce généreux homme, tel qu'il
+dut être, se dressant à demi, le corps ouvert par la
+blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante,
+le regard comme éclairé, déjà presque hors du
+monde, et cherchant à se dérober un instant encore à
+la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa
+bouche entr'ouverte, va s'échapper&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le monument de Bonchamp est dans le chœur de l'église de Saint-Florent.]</blockquote>
+
+<p>Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par
+cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours
+entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une
+âme&nbsp;: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce&nbsp;! grâce&nbsp;!
+Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux
+prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en
+courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent,
+et, l'ouvrant toute grande&nbsp;: Laissez-les aller, s'écrie-t-il,
+grâce&nbsp;! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne&nbsp;!</p>
+
+<p>Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant
+à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans
+la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de
+vue du bourg&nbsp;; en quelques instants tous avaient disparu&nbsp;;
+il n'en resta pas un à Saint-Florent.</p>
+
+<p>Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté,
+que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré
+presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et
+c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin
+du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent,
+où elle espérait trouver encore les Vendéens&nbsp;: le
+représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une
+escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des
+principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens&nbsp;;
+on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais
+leur artillerie&nbsp;? demanda-t-il.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils n'ont pu
+l'emmener&nbsp;; ils en ont laissé ici une grande partie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Où
+sont les canons&nbsp;? dit-il vivement&nbsp;; quelqu'un peut-il
+m'y conduire&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, je vais vous y mener&nbsp;! s'écria
+un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu
+saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et
+le mit en selle devant lui&nbsp;; puis, suivi de ses cavaliers,
+il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les
+Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas
+encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé,
+aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen,
+encore haletante, fuyant à travers les ombres
+qui s'abaissaient&nbsp;: Nous ne les atteindrons pas, dit-il,
+mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit
+mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces
+sur Varade&nbsp;; cinq ou six boulets franchirent le fleuve
+et vinrent mourir inoffensifs sur le sable.</p>
+
+<p>Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon
+qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait
+guidé Choudieu&nbsp;; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient
+le parti contraire, cet homme, cœur franc
+et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester
+qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.</p>
+
+<p>J'étais à la place même où avaient été pointés les
+canons de Choudieu&nbsp;; là s'élève aujourd'hui la colonne
+commémorative de Bonchamp, et, à côté, le couvent,
+jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison
+aux républicains. Et ce couvent, car il semble que
+ce petit bourg, sur les confins de la Bretagne et de la
+Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires,
+il a été incendié, non par les républicains,
+comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen.
+Son nom était Poitevin, mais on l'appelait <i>Chante-en-Hiver</i>&nbsp;:
+ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines,
+ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur
+langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la
+guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent
+et qu'il revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu,
+et dont les républicains avaient fait une caserne, dans
+sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la
+ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et
+les jeta tout enflammées dans le couvent&nbsp;: le feu gagna
+aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé
+de flammes. Les habitants du bourg accoururent&nbsp;;
+debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en-Hiver
+suivait les progrès de l'incendie&nbsp;; il arrêta ceux
+qui voulaient l'éteindre&nbsp;: Non&nbsp;! non&nbsp;! dit-il&nbsp;; ne faut-il
+pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus&nbsp;? Et la
+foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.</p>
+
+<p>Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en
+vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée&nbsp;; les
+plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832
+par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est
+l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements
+qui emportent ce siècle justement appelé le
+siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours,
+il efface aujourd'hui les œuvres d'hier et n'en laisse que
+des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux
+chefs vendéens comme des monuments de l'antique
+Grèce&nbsp;; ces événements, dont il reste encore des témoins,
+ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés,
+marqués que par des débris.</p>
+
+<p>Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un
+autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau,
+que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa
+maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire,
+ce paysan que ses vertus, autant que son courage,
+avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi
+les capitaines vendéens des gentilshommes de haute
+naissance, de savants officiers&nbsp;; lorsqu'ils voulurent
+nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau.
+C'est qu'il possédait les qualités par lesquelles les
+hommes sont partout dominés&nbsp;: la fermeté calme, qui
+est le plus grand signe de la force, le sens droit et la
+netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la
+bataille&nbsp;; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer,
+sa piété et sa vie sans tache, respecter&nbsp;; il semblait que
+Dieu marchait avec un tel homme&nbsp;; on l'appelait le
+<i>saint de l'Anjou</i>. Quand il eut expiré, un vieillard parut
+sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la
+foule agenouillée&nbsp;: &laquo;&nbsp;Le bon général a rendu son âme
+à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire,&nbsp;&raquo; oraison
+funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie
+du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime
+où il tendait.</p>
+
+<p>Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête
+devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge&nbsp;;
+on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain,
+sa chambre transformée en écurie&nbsp;; vis-à-vis, une petite
+place triangulaire est jonchée de débris&nbsp;; là était le
+monument&nbsp;: la statue gît dans l'humble cimetière de la
+paroisse.</p>
+
+<p>De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie
+relevées&nbsp;: à Saint-Florent, le couvent a été restauré&nbsp;;
+dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été
+érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une statue,
+copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent
+côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan
+près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont
+pas dues aux retours des partis, mais à la religion&nbsp;:
+dans le couvent on a établi une école de Frères&nbsp;; la
+maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle
+d'une école de Sœurs&nbsp;: une sainte femme, un généreux
+et noble Vendéen<span class="noteref">[1]</span>, ont réparé ces ruines pour
+les consacrer à des œuvres pieuses&nbsp;: c'est le vrai sentiment
+de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place&nbsp;: cette
+auberge, établie dans une demeure héroïque, cette
+statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette
+chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant
+de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie
+triomphante, la vieille royauté renversée, et la
+religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles,
+et seule gardienne des généreux souvenirs.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]</blockquote>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="IX"></a>
+<h2>IX</h2>
+<h2>Les vieilles villes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les vieilles maisons.</h2>
+<h3>Dol.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dinan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Morlaix.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lannion.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cesson.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre
+de marins&nbsp;: la position avancée de cette large presqu'île
+dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne qui tient à
+l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses
+ports naturels, les nombreuses rivières qui descendent
+du plateau central, et, comme les rayons d'un cercle,
+aboutissent à la mer, ont été cause que, de tout temps,
+la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les
+Bretons furent marins et pêcheurs&nbsp;; la force résistante
+de l'Armorique était sur les côtes. C'est Vannes et
+Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent contre César
+la lutte la plus courageuse et la plus longue.</p>
+
+<p>Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la
+Bretagne n'a pas changé. Le centre est morne, la circonférence
+animée&nbsp;; un moine comparait cette presqu'île
+arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure,
+un chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour
+et presque vide au milieu. La plupart des villes importantes
+de Bretagne sont des ports, des ports situés
+non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues
+de l'Océan, sur de petites rivières navigables où le
+flot porte les navires. Elles ont ainsi des villes du
+centre les beaux arbres et la verte campagne, du port
+de mer l'animation et le mouvement&nbsp;; on y sent la
+mer voisine sans la voir, son air âpre et fortifiant. Dans
+quelques-unes (à Lézardrieux, à Lannion) les deux
+rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger,
+semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau
+Monde, et sous lequel passent les navires aux longs
+mâts&nbsp;: lorsque soufflent les grands vents de la mer,
+ils agitent et soulèvent ce chemin aérien&nbsp;; on le voit
+monter et descendre d'un mouvement uniforme comme
+une poitrine qui respire&nbsp;; le piéton qui passe en chancelant
+sur cette planche tendue dans l'air, la mer au-dessous
+de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant
+le signe de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre
+au bout du pont, dans une petite chapelle, rendre
+grâces à Dieu.</p>
+
+<p>La position de ces petites villes attire et plaît&nbsp;; la
+partie principale est bâtie le plus souvent sur une colline&nbsp;:
+à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, apparaît tout
+en haut la tour de l'église&nbsp;; autour sont groupées les
+maisons&nbsp;; le port est au-dessous, la ville des marins
+et des pêcheurs. Autrefois elles étaient fortifiées&nbsp;; peu
+à peu elles ont rasé leurs remparts, et les deux cités
+se sont réunies. Quelques-unes cependant ont gardé
+leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve
+tout à coup devant une ligne de hautes murailles&nbsp;; de
+distance en distance saillissent de grosses tours renflées&nbsp;;
+une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre
+béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore
+remplis d'eau&nbsp;; c'est véritablement une ville du XIVe siècle&nbsp;;
+on verrait se promener sur le rempart un homme
+d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en
+étonnerait pas.</p>
+
+<p>La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine
+sèche, dénudée&nbsp;; à peine, çà et là, quelques arbres rabougris
+et rongés par le vent de la mer&nbsp;; des plaques
+d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés
+réguliers, ce sont les marais salants&nbsp;; partout ailleurs,
+des monticules de sable. Ce coin de terre aride rappellerait
+l'Afrique à un voyageur&nbsp;: la plaine sablonneuse et
+brûlée, le désert&nbsp;; les mulons de sel qui la jalonnent de
+leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu&nbsp;; les
+paludiers vêtus de blanc qui galopent sur leurs petits
+chevaux entre les lagunes, les Arabes au burnous de
+laine, courant à travers le désert.</p>
+
+<p>Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans
+l'éloignement, semble immobile, et sur laquelle glissent
+les vaisseaux.</p>
+
+<p>Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne,
+avec un port sous ses grands murs. Du haut de ses
+remparts, vous découvrez, tout en bas, une toute petite
+rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques,
+de petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit
+aussi, bordé de vieilles maisons pressées, et sur ce
+quai (les jours de marché) des centaines de voitures et
+de chariots entassés, et parmi ces chariots une fourmilière
+blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant,
+criant, gesticulant, avec un bruit confus, une
+sourde rumeur qui monte jusqu'à vous, tout cela au
+fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un
+entonnoir&nbsp;; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots
+et ces hommes sont si petits, que vous diriez d'un jeu
+d'optique.</p>
+
+<p>Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville&nbsp;; devant
+vous s'ouvre une rue du XIVe siècle, presque intacte,
+longue et tortueuse&nbsp;; c'était la coutume du moyen âge&nbsp;:
+avec les rues tortueuses on se préservait de la grande
+chaleur et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez
+les maisons du moyen âge par les gravures et les vieux
+tableaux&nbsp;; vous les retrouvez ici debout, habitées,
+vivantes&nbsp;; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite
+et à gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre,
+dressant les pointes de leurs pignons aigus&nbsp;; voilà les
+porches carrés à gros piliers de bois, les boutiques à
+basse devanture&nbsp;; ces porches ôtent une partie du jour
+au rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage&nbsp;;
+au contraire, les marchands étalent leurs
+denrées sous le porche et s'y tiennent eux-mêmes&nbsp;; la
+maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule
+sous les porches, à travers les ballots, les caisses et les
+paniers&nbsp;; c'est à la fois la maison et la rue, un continuel
+commerce des boutiquiers avec les passants.
+Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine
+séparés par des poutres étroites, les fenêtres à mille
+compartiments, à petites vitres qui se touchent presque&nbsp;:
+la maison en est toute éclairée, la lumière y entre de
+tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée
+de poutres croisées, enchevêtrées en losanges,
+trèfles, triangles, rosaces, dans tous les sens&nbsp;; et, sur
+tous ces montants, supports et croisés, un débordement
+de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination,
+l'ornementation la plus fantastique.</p>
+
+<p>Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de
+la Bretagne (il y en a quelques-unes du XIIe siècle), les
+piliers des poutres sont couronnés de gros chapiteaux
+carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié
+homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée,
+un lion ailé aux pieds d'oiseau, un porc avec
+des jambes d'homme&nbsp;; toujours quelque invention propre
+à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à
+Tréguier, le décorateur c'est le maçon&nbsp;: sur la façade
+recrépie, entre les poutres croisées, avec la pointe
+de son marteau il a tracé mille petits dessins, étoiles,
+soleils, arabesques, chiffres entrelacés&nbsp;; de loin c'est
+une façade blanche, de près c'est une guipure, une
+broderie&nbsp;; A Dinan, à Morlaix, à Saint-Brieuc c'est
+le tour du sculpteur&nbsp;: toute poutre est tailladée, ciselée,
+bosselée&nbsp;; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure
+antique&nbsp;; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs
+courent, le long de la frise, après un cerf qui
+s'embarrasse dans les branches&nbsp;; sur la poutre principale,
+au milieu de la façade, s'étagent et montent, du
+pavé jusqu'au toit, cinq ou six personnages en pied, un
+chevalier armé de toutes pièces, casque en tête, la lance
+à la main&nbsp;; au-dessus, Hercule avec sa massue et chaussé
+de grandes bottes&nbsp;; plus haut, un saint Christophe colossal,
+portant Jésus sur ses épaules&nbsp;; aux angles des
+rues, un être grotesque se penche et se détache de la
+maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
+bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et
+pointe sur vous ses petits yeux en ricanant&nbsp;; ou, mieux
+encore, un bonhomme, vêtu de l'habit breton, veste brodée,
+gilets étagés et bariolés, chapeau à bords retroussés,
+longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos,
+braies plissées à peine attachées aux reins, accroupi et
+soufflant de ses joues bouffies dans le biniou dont la
+panse s'épanouit entre ses bras&nbsp;: c'est la représentation
+même de l'homme du pays, le type national&nbsp;; il porte
+le nom de la ville&nbsp;: à Vannes, c'est <i>Vannes et sa femme</i>&nbsp;;
+Nantes a <i>ses enfants Nantais</i>&nbsp;; dans l'église de Mauron
+il y a un pilier qu'on appelle le <i>Mauron</i>&nbsp;; ici le bonhomme
+se nomme <i>le Morlaix</i>.</p>
+
+<p>Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images
+d'hommes, de monstres, d'animaux, partout, aux angles
+des rues, presque à chaque maison, la niche consacrée,
+la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et
+l'enfant Jésus, habillée de beaux habits, toute peinte et
+dorée, et couronnée de fleurs, entourée de petits cierges
+et de lanternes qu'on allume aux jours de fête&nbsp;; et
+alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus,
+une illumination resplendissante et joyeuse. </p>
+
+<p>Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle
+(la Bretagne a conservé sur les écriteaux de ses rues ce
+vieux mot qu'emploie encore la Fontaine), vous débouchez
+sur la place du Marché&nbsp;: à droite, à gauche, devant
+vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas,
+rouges, brunes, vertes, bleues&nbsp;; c'est un éblouissement,
+et ces couleurs vives, variées, à côté l'une de l'autre, ne
+sont pas criardes, ne choquent pas l'œil&nbsp;: les poutres
+grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les lignes
+blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout
+cela se mêle ensemble, se confond en un harmonieux
+ensemble&nbsp;; le soleil s'est arrêté là et y a jeté un rayon
+de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont
+animées, on y sent circuler la vie.</p>
+
+<p>Oui, la vie&nbsp;: rien n'est plus vivant que cet aspect des
+villes de Bretagne&nbsp;: elles sont trop éloignées du centre
+pour avoir suivi la mode&nbsp;; à peine quelques maisons
+modernes font disparate&nbsp;: les maisons, une fois construites,
+sont restées telles qu'il y a quatre siècles&nbsp;;
+partout la couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit,
+et avec la couleur, les formes variées, le mouvement
+et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen âge&nbsp;;
+époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait&nbsp;:
+voilà pourquoi sa qualité particulière est la
+couleur, non la ligne&nbsp;: la ligne est la qualité d'une
+époque assise, où tout est défini, rangs, principes,
+institutions, comme au XVIIe siècle&nbsp;; la couleur, c'est
+la qualité d'une société qui cherche une position, qui
+change de place et se tourne sans cesse, qui est en
+<i>révolution</i>, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi
+l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge,
+elle sentait que le moyen âge et l'époque où elle parut
+étaient dans des conditions analogues&nbsp;; la ligne ne lui
+convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes
+et ordonnées&nbsp;; ce qui lui était propre, c'était la couleur,
+l'agitation du drame, la vie en marche comme une
+armée.</p>
+
+<p>Les détails sont en harmonie avec l'ensemble&nbsp;; à mesure
+que vous avancez dans ces rues étroites, vous
+êtes frappé de signes particuliers qui vous disent que
+vous n'êtes pas en France&nbsp;: les maisons de toute la
+ville sont numérotées dans un ordre unique (à Paimpol,
+à Auray, à Lamballe, etc.) comme en Allemagne&nbsp;;
+le n&deg; 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
+un des numéros de toute la ville&nbsp;; cette classification
+uniforme doit remonter au XVIIe siècle, quand la nation
+s'unifiait, que tout tendait à former un centre, un bloc.
+Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des noms
+rauques et durs à prononcer, des noms celtiques&nbsp;:
+<i>Kerharo, Péchic, Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer,
+Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, Kergroës</i>. Au
+fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près
+des ballots proprement rangés, vous apercevez la haute
+coiffe d'une bretonne assise, tricotant avec une impassible
+régularité&nbsp;; de vieux meubles brunis et luisants
+encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables
+sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un
+sur l'autre jusqu'au plafond, comme dans un navire.
+Quelquefois, reste d'une aisance disparue, le lit n'est
+pas seulement un meuble ordinaire&nbsp;: large, profond,
+il a des portes comme une armoire, avec des ferrures
+ouvragées, des balustres sculptés à meneaux délicats&nbsp;;
+c'est presque un monument. Tel était celui que nous
+vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison
+dont la porte était toute grande ouverte, selon l'usage
+de Bretagne&nbsp;; une pauvre vieille femme était là, assise
+sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main
+ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de
+Louis XIII. Ce rouet, le grand lit fermé, à rosaces, qui
+tenait tout un côté de la chambre, le banc de bois et
+la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact
+costume breton, on eût dit que rien n'avait bougé
+depuis des siècles&nbsp;; madame de Sévigné s'y serait reconnue&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à
+filer ainsi tout le jour&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Quatre ou cinq sous, dit-elle.&nbsp;&raquo;
+Ce devait être le même prix au XVIIe siècle. Comment
+donc fait-elle pour vivre&nbsp;? Nous demeurâmes silencieux
+et attendris en face de cette humble résignation qui
+ne se plaignait pas.</p>
+
+<p>Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes
+anciennes, dit Cicéron. Le vieux mobilier des siècles
+passés est conservé en Bretagne, même dans les églises&nbsp;;
+on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales
+de Tréguier, de Quimper, ou des confessionnaux
+du même style que le lit de Léhon, à balustres, à rose,
+et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de
+Châteaulin). Dinan a un musée&nbsp;; dans ce musée, il y a
+de tout, des pierres et des médailles, des poteries et
+des tableaux&nbsp;; mais de plus, il y a quelque chose de
+particulièrement breton, des reliques bretonnes, la pantoufle
+de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne,
+le casque de du Guesclin.</p>
+
+<p>Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs
+on rencontre de ces vieux châteaux-forts, démantelés,
+tombant en ruines, qui, du haut de la colline où ils
+sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur
+lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur&nbsp;?
+S'il faut dire la vérité, tous les châteaux-forts
+se ressemblent, qui en a vu deux ou trois peut se
+figurer les autres&nbsp;; et pourtant, une ruine intéresse
+toujours l'homme&nbsp;; c'est que là, toujours il fait la comparaison
+de son état présent avec son état passé&nbsp;;
+parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les
+hommes d'autrefois&nbsp;; ce que regardent les yeux n'est
+que l'enveloppe de ce que rêvent sa mémoire et sa
+pensée. Parfois même le présent est debout à côté du
+passé comme à Cesson.</p>
+
+<p>La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis
+une puissante forteresse&nbsp;; pendant la guerre de la succession
+de Bretagne, entre Blois et Montfort, c'était par
+là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort&nbsp;; Montfort
+avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses
+renforts d'Angleterre&nbsp;; Blois était-il le plus fort, il s'en
+emparait et empêchait les Anglais de débarquer. En
+trente ans de combats, Cesson passa ainsi plusieurs
+fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint
+le repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait
+tout le pays&nbsp;; mais un jour vint où Henri IV, résolu
+à remettre toutes choses en ordre, obligea les
+gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand
+ils ne se soumettaient pas, les fit pendre. Le château
+de Cesson fut alors abattu&nbsp;; il ne resta debout que la
+tour du donjon ouverte à tous les vents.</p>
+
+<p>Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire,
+ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant,
+comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité
+et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate
+et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il
+a voulu avoir son château, un château moderne et un
+jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent
+pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent
+les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme
+sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche
+les branches du côté de la terre&nbsp;; cette inclinaison uniforme
+d'un seul côté donne aux rivages de la mer une
+solennelle tristesse&nbsp;; l'homme sent que là sa force est
+impuissante&nbsp;; c'est une autre main qui courbe ces arbres
+et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure
+tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé
+çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts&nbsp;;
+ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élèvent
+timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que
+l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement
+et leur dise aussi en son langage&nbsp;: Tu ne monteras pas
+plus haut&nbsp;!</p>
+
+<p>Quant au château, il eut un instant la pensée de le
+bâtir dans les flancs de la vieille tour&nbsp;; des divans de
+soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les
+fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds&nbsp;;
+mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se
+tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête&nbsp;; il
+désespéra d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de
+cette ruine découronnée, et il se résigna à construire
+son château au pied de la tour, à quelques pas, dans
+son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte
+de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une
+galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé
+les stucs et les marbres, les vases et les dorures,
+tout le luxe de notre temps.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure,
+le contraste des deux sociétés apparaît saisissant&nbsp;:
+le petit château, accroupi au bas de la tour,
+s'abaisse comme humilié et craintif&nbsp;; tous les détails
+s'amoindrissent&nbsp;; il semble qu'à peine un homme passerait
+par ses portes étroites&nbsp;; on dirait qu'on le peut
+saisir à deux mains par les arcs de sa balustrade
+comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter
+comme un joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire,
+s'élève la haute tour, montée sur un énorme monceau
+de débris écroulés&nbsp;; les grandes pierres de son faîte
+pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent
+les degrés de son escalier rompu. Dressée à l'extrémité
+d'un promontoire qui s'avance dans la mer, de
+plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit
+sa masse longue et sombre&nbsp;; tout à l'entour la campagne
+est nue et sans arbres, presque sans maisons&nbsp;;
+ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, comme un
+colossal obélisque&nbsp;; au-dessous, à plusieurs centaines
+de pieds, la mer frappe de ses vagues sa base de rochers,
+les vents la battent incessamment, et de ses
+flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les oiseaux
+aux ailes grises, vers l'Océan.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="X"></a><br>
+<h2>X</h2>
+<h2>Saint-Nazaire.</h2>
+<h3>Le nouveau port et la nouvelle ville.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses
+mœurs du reste de la France, n'est pas restée étrangère
+à l'incessante activité de notre époque&nbsp;: elle
+aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes
+et les chemins de fer pousser en avant leurs
+rails rigides, qui tout à l'heure vont atteindre Brest, au
+bout de la terre. Mais son œuvre la plus importante
+devait être sur la côte même, au bord de cette mer
+qui l'attire et lui donne la vie&nbsp;: ses petits ports ne lui
+suffisaient plus&nbsp;; au versant de la presqu'île, à cinquante
+lieues de Brest, elle a créé un grand port,
+Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes&nbsp;;
+il n'y avait pas de port&nbsp;; on n'y voyait que quelques
+barques de pêcheurs qui se mettaient à l'abri derrière
+une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
+mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.</p>
+
+<p>Depuis longtemps on se plaignait que les sables
+empêchaient les grands navires de remonter la Loire
+jusqu'à Nantes&nbsp;; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, où ils s'allégeaient
+d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve
+de la Loire est en effet sillonné et comme parcouru,
+dans presque tout son cours, par des sables voyageurs.
+Près de son embouchure même, à trois lieues de la
+mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a
+parfois pas plus de deux pieds d'eau&nbsp;; les bateaux à
+vapeur qui courent chargés de voyageurs entre ses
+deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond
+du fleuve avec leur quille comme une charrue, et laissent
+en fuyant, derrière eux, de longs sillons d'une eau
+troublée et jaunâtre.</p>
+
+<p>Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra
+un port. Aussitôt, avec cette ardeur propre à notre
+âge, on se met à l'œuvre&nbsp;: la terre est largement entamée&nbsp;;
+on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de
+profondeur&nbsp;; les plus grands navires de commerce y
+peuvent entrer, même les frégates&nbsp;; le chemin de fer
+de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire&nbsp;; en peu
+de temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord
+du bassin. Cependant, pour couvrir ce port nouveau,
+il faut des fortifications&nbsp;: on amoncelle les terres enlevées
+des quatorze hectares du bassin, on les élève
+tout autour comme des collines&nbsp;; de larges fossés les
+environnent&nbsp;; bientôt la maçonnerie les revêtira, ils
+seront armés de canons&nbsp;; Saint-Nazaire ne sera pas
+seulement un port, il sera une ville forte.</p>
+
+<p>Ces immenses travaux sont improvisés en quatre
+ans, improvisés, mais parfaits. Vastes quais aux dures
+assises de granit, larges écluses, lourdes portes de
+fer, grues colossales, on enfonce profondément dans
+le sol, on attache par des chaînes énormes et redoublées
+tout cet attirail puissant de machines, tout ce
+que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter
+contre cette eau légère qui, en léchant les quartiers
+de roc, les use, les rompt et les emporte.</p>
+
+<p>Mais le principal restait à faire, la ville&nbsp;: le gouvernement
+avait construit le port, les remparts&nbsp;; les particuliers
+ont bâti la ville&nbsp;; tout de suite on l'a conçue
+sur un grand plan&nbsp;: on a vu un Havre nouveau dans
+l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir
+prochain, immédiat. En ce temps-ci, où l'on ne
+compte plus par mille francs, mais par millions, les
+spéculateurs sont accourus&nbsp;; des fortunes se sont élevées
+en trois jours&nbsp;; tel champ estimé il y a dix ans
+quinze mille francs, s'est vendu sept cent mille&nbsp;; mais
+rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, nous
+en vivons.</p>
+
+<p>Voici trois ans que cette ville est commencée, et
+déjà l'on entrevoit le développement qu'elle va prendre.
+On lit, dans les récits des voyageurs, la création
+des villes neuves des États-Unis&nbsp;: une bande de pionniers
+s'avance vers l'ouest, au bord des forêts et des
+prairies indéfinies&nbsp;; ils abattent les arbres séculaires,
+et, tandis que l'on arrache les souches énormes du sol,
+sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent,
+des magasins s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville
+éloignée aux grands ports de l'est. De même ici&nbsp;: à
+côté de l'ancien village, dont les maisons basses sont
+entassées autour du petit clocher de la vieille église,
+une grande cité sort de terre, neuve et blanche&nbsp;; les
+quartiers se dessinent, les maisons se groupent aux
+carrefours&nbsp;; on suit de l'œil dans la campagne la trace
+des rues longues et larges&nbsp;; une douzaine de maisons,
+à droite et à gauche, au commencement, au milieu et
+au bout, se dressent comme les jalons alignés de la
+rue nouvelle&nbsp;; dans les intervalles, des prairies et des
+blés&nbsp;; ici une maison haute de quatre étages, avec des
+boutiques resplendissantes, peintes et dorées comme
+à Paris&nbsp;; à côté un champ labouré, une haie chargée
+de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera
+jetée à terre, la haie arrachée, le champ défoncé, et
+une autre grande maison s'appuiera à la maison voisine,
+on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz&nbsp;;
+voilà une rue Vivienne. Une vaste place est tracée
+devant le bassin&nbsp;; il n'y a là encore que deux ou trois
+maisons à chaque extrémité&nbsp;; le centre est rempli de
+décombres&nbsp;; mais ces maisons, ce sont de grands cafés,
+des hôtels où la table est sans cesse dressée et
+toujours servie&nbsp;: une population active, ardente, pressée,
+ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et
+vient, remue les moellons, creuse la terre, descend
+des wagons, débarque des bateaux à vapeur, charge
+et décharge les navires&nbsp;; de la jetée à la gare, c'est tout
+un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.</p>
+
+<p>Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des
+comptoirs, déjà le bassin est rempli de navires venus
+de tous les points du monde&nbsp;; on y voit ces grands
+clippers américains de dimensions colossales, qui
+jaugent dix-huit cents tonneaux et tirent vingt-quatre
+pieds d'eau, comme des frégates. Déjà l'on a compris
+l'insuffisance d'un seul bassin&nbsp;; on en commence un
+second, on en projette un troisième. A toute heure,
+les longs bateaux à vapeur filent devant vous, pour
+remorquer les navires, pour transporter les marchandises
+et les matériaux nécessaires au service du
+port&nbsp;; et, au travers de ce mouvement général, du
+bruit incessant des chantiers de toutes sortes, des
+pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui
+crient en levant les ancres, du murmure sourd des
+machines çà et là dressées, des cris d'appel des ouvriers,
+des chants cadencés des matelots penchés sur
+le cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des
+vagues qui tombent sur le rivage comme une masse
+de plomb, à coups égaux, de temps en temps un sifflet
+strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme
+une plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à
+coup. C'est le sifflet du chemin de fer, de la locomotive
+toujours allumée, toujours prête à partir, la machine
+du <i>mouvement</i>, c'est son nom, et qui semble dire&nbsp;: Allons&nbsp;!
+allons&nbsp;! pressez-vous&nbsp;! avançons&nbsp;!</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XI"></a><br>
+<h2>XI</h2>
+<h2>Les lutteurs.</h2>
+<h3>Les costumes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Pardons.&nbsp;&mdash;&nbsp;La lutte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Postic.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes
+religieuses, mais aussi des fêtes de village, des <i>assemblées</i>,
+comme on dit en Poitou, où les divertissements
+et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le
+pardon dure deux jours, la première journée appartient
+exclusivement à la religion&nbsp;: la grand'messe d'abord&nbsp;;
+l'église de la paroisse a d'avance été décorée
+avec soin, parée de fleurs et de feuillages&nbsp;; ni chaises
+ni bancs, d'ailleurs&nbsp;: hommes et femmes, les femmes
+dans la nef, les hommes dans le chœur et les bas côtés,
+tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet entre
+leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux
+chants du prêtre d'une seule voix, voix puissante des
+fidèles assemblés qui porte au ciel la prière avec tant
+de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.</p>
+
+<p>Après la messe, la procession en grande pompe&nbsp;:
+les jeunes filles, en blanc, semant des fleurs&nbsp;; les garçons
+les plus robustes tenant levées les vieilles bannières
+brodées d'or, d'argent et de soie&nbsp;; les croix, les
+châsses étincelantes, les statues peintes des saints, les
+dais surmontés de plumes, au milieu de deux files,
+s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des cantiques&nbsp;;
+et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement
+une foule d'hommes, le chapeau à la main et
+silencieux. Le soir, les vêpres, où nul ne manque non
+plus qu'à la grand'messe&nbsp;; enfin le salut, la bénédiction,
+cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle
+l'indifférent même n'assiste pas sans une émotion
+involontaire, et aussi saisissante dans une humble
+église de village que dans les magnifiques cathédrales.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de
+nombreux pèlerins accomplissent les vœux formés
+pour implorer une grâce ou pour remercier Dieu. Les
+uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de
+qui a lieu le pardon, et y passent des heures en prières&nbsp;;
+d'autres, plus fervents, font autour de l'église, à une
+fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de longs voyages,
+pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux
+qui n'ont point à s'acquitter d'un vœu se tiennent en
+dehors de l'église, sur la place, conversant par groupes,
+doucement et gravement&nbsp;; nul bruit, aucun cri,
+rien qui puisse troubler la sainteté du jour&nbsp;; les cabarets
+sont vides et les rendez-vous des jeux, déserts.</p>
+
+<p>Ainsi se passe le premier jour du pardon&nbsp;; le lendemain
+est tout aux jeux.</p>
+
+<p>Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il
+n'y avait pas de pardon sans courses, danses, luttes,
+jeux singuliers et particuliers au pays. Bien plus que
+la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu
+ont été délaissés. Les courses de chevaux, les danses
+surtout, protégées par les femmes, ont persisté&nbsp;; mais
+les luttes, ces luttes héroïques que célébraient les
+poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des
+vers que les jeunes filles chantaient aux veillées, on
+ne les trouve plus que dans un petit nombre de paroisses,
+sur les confins du Finistère et du Morbihan. Là
+du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a
+pas diminué&nbsp;; quelque minime que soit le prix, de
+nombreux lutteurs sont toujours prêts à le disputer,
+et jeunes, fiers, ardents, devant une foule toujours
+émue, à briguer l'honneur de vaincre.</p>
+
+<p>Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de
+grandeur inaccoutumée. Un riche propriétaire, défricheur
+de landes, comme les moines des premiers siècles,
+savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même,
+poëte en cette langue celtique qui est demeurée
+immuable depuis trois mille ans, veut célébrer un
+heureux événement survenu dans sa maison, et donne
+une fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré
+par la tradition antique<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée par un
+savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la plus sûre,
+unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné dans la nation
+armoricaine.]</blockquote>
+
+<p>Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent
+paroisses&nbsp;: on l'apprend, on se le répète le dimanche,
+au sortir de la messe. On y reverra tous les jeux anciens,
+la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes
+hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle
+n'a rien perdu de ses robustes et patientes qualités,
+cette race de petits chevaux nerveux, infatigables, courageux,
+que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
+sol de rocs&nbsp;; puis, après les courses des femmes, et les
+courses en sac qui font épanouir les visages et éclater
+les longs rires, les luttes, la meilleure part de la fête.
+Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un ruban, un
+chapeau, un maigre mouton de cinq francs&nbsp;; on parle
+de présents magnifiques&nbsp;: trois prix sont réservés aux
+vainqueurs, une somme d'argent suffisante pour acheter
+un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
+dorées, et un costume breton complet&nbsp;; ce costume a
+coûté trois mois de travail au tailleur, qui a épuisé
+tout son art à orner les larges boutonnières, les parements,
+les gilets et les guêtres, de fins dessins en soie
+de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le
+plus riche gars du pays. Des invitations ont été adressées
+aux lutteurs les plus renommés, à ceux de Rosporden,
+de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de
+Kerneven&nbsp;; on n'a pas oublié ceux de Scaër et de
+Guiscriff, connus par l'ardente rivalité qui rend si
+longs leurs combats&nbsp;: Scaër est du Finistère, Guiscriff
+du Morbihan&nbsp;; on verra où, des deux pays, naissent
+les plus forts hommes. Enfin, à la fête doit venir Mathurin<span class="noteref">[1]</span>,
+le fameux sonneur de biniou, celui qui alla
+à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, <i>la
+Closerie des genêts</i>, et que le roi voulut entendre dans
+son palais des Tuileries. Vieux à cette heure, aveugle,
+on ne le voit plus que rarement aux pardons&nbsp;; mais,
+répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns
+de ces airs mélancoliques et sauvages, dont
+les notes aiguës s'entendent par delà les longues landes,
+airs des anciens temps, que le Breton, absent de
+la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord
+de la route, le front dans la main.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]</blockquote>
+
+<p>Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne,
+Pont-Aven est une de celles qui charment le plus d'abord
+et inspirent le désir de s'y arrêter. Un ravin tout
+encombré d'énormes roches, d'arbres confusément
+poussés, aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres
+et ces rochers, une petite rivière rapide, tournant autour
+des rochers, glissant entre leurs défilés, bouillonnant
+en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle
+reflète l'ombre des arbres ou la lumière du ciel&nbsp;: voilà
+le fond du tableau. Sur les deux versants s'étagent les
+maisons de la ville, et presque autant de moulins que
+de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les
+roches ou à demi cachés dans les arbres<span class="noteref">[1]</span>. Tout est
+riant et frais en cette jolie vallée&nbsp;: au tic-tac régulier
+des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, le frôlement
+des herbes et des feuilles&nbsp;; la voix sourde de la
+nature, qui ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et
+triste du travail de l'homme.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le proverbe dit&nbsp;: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze moulins.]</blockquote>
+
+<p>Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son
+cours, plus profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre
+dans la grande mer.</p>
+
+<p>C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui
+attire les peintres, qu'avait été assigné le rendez-vous
+des luttes. Au lieu le plus élevé, sur une estrade, étaient
+assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs victoires,
+et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts
+ans, la tête couverte de longs cheveux blancs,
+avaient été nommés juges du combat. Derrière eux, de
+grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert,
+et en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait
+pas, mais que l'on voyait bleue, immense, se confondant
+à l'horizon avec le firmament, et tout étincelante
+aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat&nbsp;: sous
+un ciel éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette
+mer que les hommes, comme si elle allait répondre à
+leurs questions, ne se lassent pas de contempler. Le
+poétique génie du barde breton semblait avoir choisi
+ce beau site, en souvenir de Virgile et d'Homère.</p>
+
+<p>La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés
+des points les plus opposés, et qui portent comme
+écrit le nom de leur village sur leurs costumes variés.
+On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
+leur figure comme un béguin de religieuse&nbsp;; la
+coiffure de Landerneau qui s'allonge par derrière, rappelant
+la cornette du moyen âge&nbsp;; le grand et haut bonnet
+des artisanes de Rosporden, dont les dentelles
+flottent au vent&nbsp;; celui des femmes de Saint-Thégonec,
+qui en relèvent sur le sommet de la tête les barbes
+gonflées comme des voiles de navire&nbsp;; puis, le plus joli
+des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven,
+dont une coquetterie et une propreté recherchée font
+valoir le beau teint et la taille élégante&nbsp;: nulle ne les
+égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs
+coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes.
+La coiffe, appliquée sur le front et descendant
+le long des tempes, laisse voir leurs cheveux soigneusement
+lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des
+ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages.
+Du coude au poignet, les bras sont enveloppés, mais
+non cachés par de larges manches de mousseline bouffante,
+et une collerette à petits plis menus dessine autour
+du cou et des épaules une courbe gracieuse.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée
+de Pont-l'Abbé&nbsp;: grandes et fortes, la peau teinte de la
+couleur orangée propre aux races asiatiques, on dirait
+que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu étrangère
+venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique.
+Leur costume ne ressemble à aucun des costumes
+de Bretagne&nbsp;: la coiffure, composée de bandes de
+drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de mousseline
+bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un
+léger bonnet grec, sur le sommet de la tête&nbsp;; les cheveux
+par derrière sont à découvert. Ces bonnets bleus,
+rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches
+comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes&nbsp;;
+ils ont donné leur nom aux femmes de Pont-l'Abbé&nbsp;: on
+dit les <i>bigoudens</i> de Pont-l'Abbé. Le reste du costume
+a autant d'éclat&nbsp;: la jupe, le corsage, les manches sont
+ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies,
+de torsades, d'œillères en soie de toutes couleurs,
+et ces couleurs si diverses, hardiment rapprochées, se
+fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. Les
+peuples simples ont souvent le secret de cette alliance
+heureuse de couleurs opposées où échoue la science
+des nations les plus raffinées.</p>
+
+<p>Le costume des hommes n'est pas moins varié&nbsp;; on
+voit, l'un à côté de l'autre, les hommes de Saint-Herbot
+et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long habit brun
+doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et
+de broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux,
+comme l'ample habit du temps de Louis XIV&nbsp;; les habitants
+des montagnes d'Arrée avec leurs vestes blanches&nbsp;;
+ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges
+bords, est recouvert d'une sorte de résille qui retombe
+du sommet comme les fils d'or ces casquettes de jockeys&nbsp;;
+les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
+l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant
+sur le coude-pied&nbsp;; les hommes de Gourin,
+aux culottes demi-collantes, et ceux de Quimperlé, qui
+portent encore l'antique <i>bragou-bras</i>, la braie celtique
+à mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout
+à fait au bas des reins, et laissant passer la chemise
+entre le gros bouton qui le retient, et la ceinture serrée
+avec une large boucle de cuivre&nbsp;; et les gens de Scaër,
+enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement
+brodé en soie qu'ils portent au milieu du dos,
+comme s'ils s'étaient déclarés serfs de Dieu.</p>
+
+<p>Un roulement de tambour annonce l'ouverture des
+luttes&nbsp;; un vaste cercle se forme à l'instant, chacun
+prend place&nbsp;: les hommes s'étendent sur l'herbe, à plat
+ventre, c'est le premier rang&nbsp;; d'autres, les retardataires,
+s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en
+seconde ligne&nbsp;; quant aux femmes, elles se tiennent
+derrière, debout, en rangs pressés.</p>
+
+<p>Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place
+qui leur est assignée&nbsp;: plus d'une, reconnue dans la
+foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant lui-même,
+a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser
+derrière le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir,
+tout près d'elle, tournera à demi la tête pour entendre
+de douces paroles et laissera pendre sa main dans la
+main de son amoureux, promesse muette et gage de
+prochaines fiançailles.</p>
+
+<p>Les luttes débutent par les plus jeunes&nbsp;: des adolescents,
+des enfants presque, de douze à quatorze ans,
+se dépouillent de leur veste, se prennent à bras le corps,
+et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas
+longue, l'un a vite renversé l'autre&nbsp;; mais, à peine le
+vaincu s'est-il relevé, qu'il se précipite sur son adversaire,
+et le combat recommence. Trois, quatre, dix défaites
+successives ne le découragent pas&nbsp;; il a déjà cette
+obstination des hommes de sa race. Tous les deux se
+serrent, se pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le
+visage rouge de sang, et plus la lutte se renouvelle, plus
+elle devient longue et tenace. Tel qui a été renversé, la
+première fois, presque immédiatement, résiste ensuite
+un quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur.
+Cependant, malgré leur acharnement, pas un
+mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une
+infraction aux règles de la lutte&nbsp;: on ne doit se prendre
+que par le buste&nbsp;; aucun, pour gagner un avantage, ne
+frapperait au visage son adversaire, ou ne le saisirait
+par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce
+qu'ils se doivent à eux-mêmes&nbsp;: ils veulent se montrer
+dignes de devenir un jour de vrais lutteurs. Enfin, et
+en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. C'est le
+tour des hommes.</p>
+
+<p>Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main,
+fait le tour du cercle. Si personne ne se présente pour
+le lui disputer, le prix lui appartient. Mais un autre
+aussi entre dans l'arène&nbsp;: à ce moment une femme,
+quittant précipitamment sa place, court après lui, et le
+retient par le bras, c'est sa mère&nbsp;; il est trop jeune encore,
+elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra peut-être
+un mauvais coup. Le jeune homme résiste&nbsp;; impatient
+de montrer sa force, il écarte doucement sa mère, et
+elle le suit malgré lui, et on la voit lui parler avec cette
+vivacité d'amour qu'ont seules les mères&nbsp;; elle lui prend
+les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée
+assiste impatiente et divisée à ce combat de tendresse
+et de fière ardeur&nbsp;: les jeunes gens et les jeunes filles
+sont pour le fils, les plus âgés pour la mère,&nbsp;&mdash;&nbsp;jusqu'à
+ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
+faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce
+contrainte des pleurs maternels.</p>
+
+<p>Un autre, d'ailleurs, s'est présenté&nbsp;; celui-ci est un
+lutteur célèbre, cent bouches le nomment à la fois&nbsp;; il
+fait deux pas en avant avec lenteur et gravité, et étendant
+le bras&nbsp;: <i>Reste debout&nbsp;!</i> dit-il. A ces mots, Yves
+Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête&nbsp;: il a reconnu
+Postic, de Scaër&nbsp;; le prix sera vivement disputé. Aussitôt
+il quitte sa veste et son gilet, ne gardant que son
+bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
+serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de
+prise. Ses parrains s'approchent et, rassemblant ses
+longs cheveux, les nouent par derrière avec un long
+ruban&nbsp;; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et
+agile pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses
+vêtements, mais ses parrains ne se sont pas présentés
+pour lui attacher les cheveux&nbsp;; il les laisse flotter librement
+sur son cou&nbsp;; le haut de la tête nue, le visage
+maigre et sillonné des rides que creusent de bonne
+heure les travaux des champs, il ressemble presque à
+un vieillard, mais sa taille haute et droite, ses bras
+robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de
+ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme
+dans la force de l'âge.</p>
+
+<p>Le signal est donné&nbsp;: les deux adversaires font le
+signe de la croix, et s'approchent lentement l'un de
+l'autre, les yeux dans les yeux, les bras tendus, cherchant
+comment ils se vont saisir. Puis, d'un même
+mouvement, ils se joignent et enlacent leurs bras&nbsp;; en
+un moment ils sont serrés l'un contre l'autre d'une
+force égale&nbsp;; de leurs mains crispées, ils tâchent, à travers
+la chemise, de saisir la peau&nbsp;; tous deux, maîtres
+d'eux-mêmes, combinent à la fois leur propre effort et
+celui de l'adversaire&nbsp;; on voit les muscles saillir à leur
+cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est la force
+et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur
+de le combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre,
+et, deux fois déjà, il a évité le choc par lequel Postic le
+devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière,
+qu'il semble modérer sa force plutôt que la
+développer tout entière&nbsp;; à un moment même où il
+veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et
+tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se
+lèvent de leur siège&nbsp;: mais, dans le temps même où il
+perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement
+agile et preste, s'est tourné de manière à tomber sur le
+côté. Il reste là, quelques secondes, immobile, pour
+qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet,
+le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit
+sur le dos, les deux épaules touchant la terre&nbsp;; c'est ce
+qu'on appelle <i>avoir le saut</i>. Les juges déclarent que le
+coup ne compte pas, et Postic se relève, aux applaudissements
+des uns, au milieu du silence des autres.</p>
+
+<p>Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie&nbsp;:
+jusque-là, l'assemblée avait assisté, muette,
+aux incidents de la lutte&nbsp;; mais les passions sont, à cette
+heure, éveillées&nbsp;: les gens de Scaër prennent parti
+pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est
+repris plus vif, plus acharné que la première fois&nbsp;; les
+deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont
+à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation.
+Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se
+pressent, ils se poussent de plusieurs pas en arrière ou
+en avant&nbsp;; à chaque instant les jambes sont lancées
+l'une dans l'autre&nbsp;; les bras, enlacés autour du buste,
+font plier les reins&nbsp;; deux fois successivement ils s'enlèvent
+de terre, et l'on croit qu'ils vont tomber ensemble,
+puis ils reprennent pied et recommencent le combat.
+Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des
+gestes et des attitudes d'une admirable noblesse&nbsp;: lorsque
+Postic, tenant fermement le bras droit d'Hervé, et,
+lui serrant l'épaule gauche de son autre main, l'éloigne
+de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur l'une
+de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé,
+il rappelle ces belles statues d'athlètes que nous a laissées
+l'antiquité, et que l'on regarde avec une sorte
+d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la
+beauté et de la force de l'homme.</p>
+
+<p>Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les
+combattants, suivent leurs mouvements avec une émotion
+passionnée&nbsp;: tout est oublié, excepté le spectacle
+qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se
+redressent, comme si eux-mêmes prenaient part à la
+lutte&nbsp;; de la voix et du geste, ils excitent les combattants&nbsp;;
+on entend à chaque instant&nbsp;: <i>Stard&nbsp;! Derta&nbsp;! Courage&nbsp;!
+tiens bon&nbsp;!</i> Ou bien ce sont des cris d'admiration à un
+coup habile&nbsp;: <i>Ce n'est pas sot&nbsp;!</i> Quelques-uns, emportés
+par une ardeur dont ils n'ont pas conscience, se traînent
+sur leurs genoux et sur leurs mains, et suivent
+dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment,
+change de place&nbsp;; tous les bras sont agités, les
+yeux animés et brillants, tout le monde a la fièvre.</p>
+
+<p>Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine,
+Postic saisit, de ses deux mains fermées comme des
+étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, d'un effort
+gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance
+derrière lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été
+si violent qu'il demeure étendu de tout son long&nbsp;; le
+sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de doute
+pour personne, les deux épaules ont à la fois touché
+la terre. Les vieillards se lèvent&nbsp;: <i>Mad&nbsp;!</i> disent-ils, <i>le
+coup est bon&nbsp;!</i> D'unanimes applaudissements éclatent
+dans l'assemblée&nbsp;: Hervé s'éloigne en essuyant le sang
+qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle,
+du même pas grave et lent qu'en arrivant.</p>
+
+<p>L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche
+et décisive&nbsp;: deux lutteurs se rencontrent quelquefois
+de force presque égale, qui combattent longtemps sans
+qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon
+de Rosporden, en 1859&nbsp;: les deux rivaux étaient, dans
+une nature différente, comme les types du lutteur breton&nbsp;;
+l'un, grand, élancé, blond et sans barbe, quoiqu'il
+eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge&nbsp;;
+on ne l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les
+luttes, et l'on doutait d'abord qu'il pût soutenir un
+combat un peu prolongé. Mais, quand il eut mis bas
+sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise
+à demi ouverte eurent laissé voir ses larges reins
+et ses fortes épaules que surmontait une tête petite
+comme celle des athlètes antiques, un murmure d'étonnement
+parcourut l'assemblée&nbsp;; il parut tout à coup
+un autre homme, ainsi que ce faux mendiant qui, dans
+Homère, se dépouille de ses haillons et s'avance d'un
+pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son
+nom était Trolez, c'est-à-dire <i>lait tourné</i>.</p>
+
+<p>L'autre s'appelait Le Guichet&nbsp;; il n'avait que vingt ans,
+et contrairement à son compagnon, on l'eût dit plus
+âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré dans les
+épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles
+solides ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras
+robustes&nbsp;; sa grosse tête, ses cheveux noirs, épais, à
+demi longs, tombant sur son front bas et presque sur
+ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de
+son visage carré, lui donnaient un aspect étrangement
+sauvage&nbsp;; on ne pouvait s'empêcher de le comparer
+à un taureau.</p>
+
+<p>Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et
+alors commença une lutte, d'abord lente, mesurée,
+chacun calculant la force de son adversaire, puis
+plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs
+bras entourant son rival, s'efforçait de l'enlever de
+terre&nbsp;; mais, à peine celui-ci avait-il perdu pied,
+qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
+Le but de Le Guichet était de lancer un de ces
+rapides coups de pied qui font plier subitement la
+jambe&nbsp;; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. Mais
+Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher&nbsp;:
+les jambes écartées, le dos longuement
+tendu et appuyé sur ses reins, il demeurait comme
+ancré dans le sol&nbsp;; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds
+ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient&nbsp;; aux
+assauts redoublés de son rival, il résistait impassible
+comme une muraille.</p>
+
+<p>Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre,
+l'ardeur de Le Guichet. Abandonnant sa tactique
+première et se servant, comme d'un moyen de
+vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps
+perdu sur Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête
+sous l'aisselle, ainsi qu'un coin énorme, de son cou et
+de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable
+à un bœuf qui choque un chêne de son front, pensant
+le soulever et le porter de tout son poids à terre. Mais
+nulle secousse ne faisait dévier Trolez d'une ligne.</p>
+
+<p>Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se
+quittèrent, rouges, la chemise en lambeaux, une
+sueur abondante coulant sur leurs visages et le sang
+sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts
+coup sur coup renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en
+même temps, haletants et non épuisés, mais reconnaissant
+l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
+impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté
+avec étonnement et admiration aux péripéties du
+combat, ne pouvant nommer un vainqueur, voulurent
+cependant leur donner une marque d'estime, et leur
+partagèrent le prix. Trolez, que son inexpérience dans
+l'art de la lutte avait seule empêché de triompher, qui
+s'était contenté de résister, mais qui, dans sa résistance,
+avait montré une vigueur sans égale, reçut la
+plus large part&nbsp;; Le Guichet reçut la moindre, comme
+prémices des prix qu'il saurait un jour remporter.
+Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie
+et sans rancune, oubliant leur rivalité passagère, et
+redevenus compagnons du même village.</p>
+
+<p>Telle est la générosité de la belle jeunesse&nbsp;: elle
+aime le combat pour le combat même&nbsp;; ses intérêts,
+elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir qu'elle ne
+mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle
+compte sur le jour de demain pour gagner les succès
+et la gloire. Mais, plus tard, quand il s'est épuisé en
+de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
+mûr ressent en lui les premières secousses des passions
+envieuses&nbsp;; moins fort, il s'irrite, et il hait&nbsp;; il n'a
+pas seulement des émules à vaincre, il a des ennemis
+à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le
+décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de
+l'<i>honneur</i>.</p>
+
+<p>Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le
+combat incertain de Le Guichet et de Trolez, fut signalé
+par un événement émouvant et inattendu&nbsp;: Postic, le
+fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que
+victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans
+la journée, il était entré dans la lice et avait remporté
+le prix. Infatigable et plein de confiance, il se présenta
+une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que rien
+fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors
+que les spectateurs attendaient avec assurance le moment
+où il renverserait son adversaire, il fut soulevé
+violemment et jeté à terre&nbsp;; il tomba en entraînant
+avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura
+muette, pas un applaudissement n'éclata&nbsp;; on ne
+pouvait croire que Postic, <i>eût eu le saut</i>. Mais il ne
+pouvait y avoir d'incertitude&nbsp;; les juges proclamèrent
+le vainqueur. Postic alors se releva&nbsp;: son rival était
+presque inconnu comme lutteur&nbsp;; il lui serra fortement
+la main, puis, sans qu'un geste, sans que son visage
+et sa voix exprimassent les agitations de son cœur,
+mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça
+aux juges que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait
+dans les luttes.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XII"></a><br>
+<h2>XII</h2>
+<h2>Les monuments.</h2>
+<h3>Vanneau.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les statues.&nbsp;&mdash;&nbsp;Colonne de Louis XVI.&nbsp;&mdash;&nbsp;Du Guesclin.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Les grands caractères appellent la lutte&nbsp;: la Bretagne
+est le pays de France le plus religieux, gardien de l'ancienne
+foi, représentant de l'ancienne société&nbsp;; c'est en
+Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de
+hauteur&nbsp;: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces
+croix, de ces calvaires, de ces statues de saints, de ces
+églises, elle a affecté de planter les monuments qui attestent
+sa victoire. Partout on trouve les marques de
+son triomphe&nbsp;: de quelque côté que l'on entre en Bretagne,
+à Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée&nbsp;;
+au Pin-en-Mauges, le monument de Cathelineau
+renversé&nbsp;; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en l'honneur
+de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms
+que l'on entend prononcer sont les noms de Lamennais
+et Chateaubriand, c'est-à-dire des deux plus grands
+révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est
+le philosophe qui nie le principe de l'ancienne société,
+Chateaubriand est l'écrivain de la nouvelle&nbsp;;
+c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a introduit
+une nouvelle forme&nbsp;; l'un est haineux et amer, comme
+les révoltés qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent,
+des secousses de leur conscience&nbsp;; l'autre est mélancolique
+et triste, comme un homme qui vit parmi
+des ruines.</p>
+
+<p>A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au
+point le plus culminant de la ville, lorsque vous montez
+à cette belle promenade du Thabor d'où vous dominez,
+étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la
+vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une
+colonne surmontée d'une statue, avec cette inscription&nbsp;:</p>
+
+<blockquote><b>A VANNEAU, A PAPU.</b></blockquote>
+
+<p>Quels sont ces noms&nbsp;? qu'ont-ils fait pour qu'on leur
+érige une colonne&nbsp;? L'inscription vous le dit&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.</blockquote>
+
+<p>Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la
+Charte de 1830.&nbsp;&mdash;&nbsp;O pauvres héros inconnus et oubliés
+de ceux-là mêmes qui vous ont dressé un monument&nbsp;!
+qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu&nbsp;? Papu
+surtout, qu'était-il&nbsp;? pourquoi la destinée de ces deux
+noms, Vanneau, Papu, est-elle si différente&nbsp;? pourquoi
+un seul jouit-il de quelque notoriété, et l'autre est-il si
+oublié&nbsp;? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et
+d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une
+des rues nouvelles du faubourg Saint-Germain, entre
+les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, de Damas
+et de Beauffremont&nbsp;; mais qui jamais entendit parler de
+Papu&nbsp;? Il y a un peu plus de trente ans qu'il est mort&nbsp;;
+personne ne sait qu'il a vécu.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont morts pour la
+liberté&nbsp;! Pauvres gens encore&nbsp;! Cette liberté, elle a
+duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et
+Papu étaient jeunes&nbsp;; s'ils avaient vécu quelques années
+de plus, ils n'auraient pas eu atteint l'âge de la maturité,
+qu'ils auraient vu cette même liberté de nouveau
+attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle&nbsp;?
+Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet,
+quels enseignements donnez-vous à nos fils, quelle
+pensée noble et élevée porterez-vous de nous à la
+postérité&nbsp;?</p>
+
+<p>De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de
+cette fidèle noblesse de Bretagne, dont les membres les
+plus illustres versèrent leur sang pour leur roi, à quelques
+pas des statues des grands hommes bretons qui
+bardent l'entrée des deux cours, sur la base même de
+la colonne qui supporte la statue de Louis XVI, une
+inscription révolutionnaire est scellée, une inscription
+qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain,
+qui atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite
+du frère même de Louis XVI par ses sujets&nbsp;! et cette
+inscription, que personne n'a osé encore enlever, elle
+a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis
+séculaires de la Bretagne et de la France.</p>
+
+<blockquote>
+ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE<br>
+ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,<br>
+LE 30 JUILLET 1830. <br>
+DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS<br>
+ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE<br>
+DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,<br>
+LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.<br>
+</blockquote>
+
+<p>Ce ne sont pas là les véritables monuments de la
+Bretagne&nbsp;; ces monuments, vous les trouverez à Saint-Cast,
+où a été élevée une colonne commémorative de
+la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons
+rassemblés à la hâte, précurseurs des chouans de 93,
+qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment
+national enseigna la victoire&nbsp;; à la Chartreuse,
+près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de
+Quiberon&nbsp;; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait
+placer le cœur de du Couëdic, un de ces marins bretons
+qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle l'esprit
+de la chevalerie antique&nbsp;; à Rennes, devant la façade
+du palais du parlement de Bretagne, où sont
+dressées, dans une noble attitude, les statues de savants
+jurisconsultes, de consciencieux historiens, de
+graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier&nbsp;; à
+Nantes, où, au pied, et comme les gardes du vieux
+château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
+plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin,
+Clisson, Richemont, la reine Anne, grands noms bretons
+et aussi grands noms français&nbsp;; les gloires des deux
+peuples ici se confondent&nbsp;: Clisson et du Guesclin,
+les vainqueurs des ennemis de la France, en même
+temps que chevaliers bretons&nbsp;; Richemont, que l'histoire
+appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
+connétable de Richemont, et cette charmante femme,
+gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse
+Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de
+France.</p>
+
+<p>Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à
+Nantes, à Dinan, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue
+du grand homme breton par excellence, du Guesclin.
+Du Guesclin&nbsp;! son souvenir domine toute la Bretagne&nbsp;;
+quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il
+fut un vaillant chevalier&nbsp;; bien d'autres l'ont été&nbsp;; non
+pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes
+dignités et fut connétable et généralissime des armées
+de France&nbsp;; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire,
+de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut
+un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des
+chevaliers bretons&nbsp;; c'est que, outre les qualités de son
+pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier,
+la loyauté inaltérable, cette loyauté à laquelle
+rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer
+les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil,
+obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce
+qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi&nbsp;; la libérale munificence&nbsp;:
+à plusieurs reprises il distribua tout ce qu'il
+possédait à ses compagnons d'armes&nbsp;; la persistante
+volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise,
+deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent
+en propre au Breton&nbsp;; on sait comment, à Avignon,
+il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution
+pour les Grandes Compagnies&nbsp;; le désintéressement, enfin,
+et la grandeur d'âme&nbsp;: il est prisonnier du Prince
+Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon&nbsp;:
+il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une
+pareille somme&nbsp;? lui dit le prince de Galles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les rois,
+les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon
+pays, il n'est pas une femme qui ne filât sa quenouille
+pour me racheter&nbsp;! Magnanime confiance qui demande
+autant qu'elle donne&nbsp;! En du Guesclin, les Bretons honorent
+non-seulement le grand homme breton, mais le
+type du chevalier chrétien.</p>
+
+<p>Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les
+monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros,
+aux représentants de son histoire et de sa gloire passée.
+Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir
+ces statues sur leurs places&nbsp;; la voix des peuples commandait,
+pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent
+sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance,
+de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et
+que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous
+les siècles.</p>
+
+<p>Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de
+France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée
+bretonne à la fois et française&nbsp;: le dernier roi de France
+dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse
+cité&nbsp;; en face de la vieille cathédrale, à la limite
+des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui
+vient des campagnes de France, du cœur même de la
+France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme
+douce, de la vieille Armorique.</p>
+
+<p>La France, un jour, reconnaissante et repentante,
+élèvera un monument à Louis XVI, le plus pur, le plus
+dévoué de tous ses rois, qui, au milieu d'une corruption
+générale, dans une cour où ses frères mêmes
+continuaient le doute philosophique et les débauches
+de Louis XV, demeura croyant et chaste&nbsp;; qui apporta
+sur le trône &laquo;&nbsp;les deux qualités qui font les bons rois,
+la crainte de Dieu et l'amour du peuple<span class="noteref">[1]</span>,&nbsp;&raquo; et à
+qui cet amour sincère révéla les besoins de la chose
+publique&nbsp;; qui restaura la marine, aida les États-Unis à
+s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité,
+abolit la torture et donna l'édit de tolérance&nbsp;;
+qui, le premier, eut la pensée des réformes salutaires,
+les indiqua et les commença au prix de ses droits, de
+sa liberté et de son sang&nbsp;; à ce roi honnête homme,
+enfin, dont Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement
+la mémoire, que le pape Pie VI songeait à faire
+canoniser<span class="noteref">[2]</span>, et que les peuples appelèrent le <i>restaurateur
+de la liberté française</i>, avant qu'il eût mérité le
+titre de <i>roi-martyr</i>&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Mignet.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: Allocution du 17 juin 1793.]
+</blockquote>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XIII"></a><br>
+<h2>XIII</h2>
+<h2>Quériolet.</h2>
+<h3>Un caractère breton.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des
+hommes fortement caractérisés, race dure comme le
+sol, solide comme le granit&nbsp;; il semble qu'aux vents de
+la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On
+dit proverbialement une <i>tête bretonne</i>, c'est-à-dire
+une tête qui veut, qui persiste et va jusqu'au bout.
+Nulle province n'a donné à la France plus de génies
+indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au
+XIe siècle, elle a fini dans le nôtre par Broussais et
+Lamennais, et par Chateaubriand, libéral à la manière
+des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
+Toujours le parlement de Bretagne fut difficile
+à mater&nbsp;; il résistait encore quand les autres avaient
+depuis longtemps cédé. Les émeutes de Rennes
+et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et
+Louis XV, étaient excitées ou soutenues par le parlement.
+Du Guesclin,&nbsp;&mdash;&nbsp;il n'y a pas de plus mauvais
+garnement sur la terre, disait sa mère,&nbsp;&mdash;&nbsp;est un des
+types de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic
+qui, avant d'attaquer un vaisseau anglais (combat de
+<i>la Surveillante</i> contre <i>le Québec</i>, le 7 octobre 1779,
+près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à
+genoux et réciter le <i>De profundis</i>, et après&nbsp;: <i>Maintenant
+vous pouvez mourir&nbsp;!</i> et il se promène sur le pont,
+frappant du pied, dit un contemporain, comme une
+baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut
+terrible, le vaisseau anglais sauta, et la frégate de du
+Couëdic rentra à Brest, presque en ruines. D'autres,
+moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de caractère,
+et de principes qui, dans l'antiquité, en eût
+fait des stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes,
+E. Souvestre, Alex. Duval, Duclos&nbsp;: le premier, philosophe
+pratique, le second, ardent en ses haines, le
+troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter
+ici quelques traits d'un homme presque inconnu, le
+Gouvello de Quériolet, qui donneront une idée de ces
+natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas
+de demi-mesures, également extrêmes dans le bien
+comme dans le mal.</p>
+
+<p>Sa vie a deux parts&nbsp;: le brigand et le saint. Il était
+né, en 1602, à Auray, d'une riche et puissante famille&nbsp;;
+son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul enfant n'eut
+de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel.
+Il ne respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres&nbsp;;
+malgré de grandes facultés, on n'en peut rien tirer&nbsp;:
+ses camarades mêmes, il les injurie et les bat, il rappelle
+du Guesclin qui désolait son père et sa mère,
+mais avec cette différence qu'il ne se trouve pas une
+seule bonne religieuse qui porte un heureux horoscope
+sur un tel garnement.</p>
+
+<p>A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés&nbsp;:
+il hante les mauvais lieux et les maisons de jeu&nbsp;;
+il crochète le coffre de son père, lui dérobe deux mille
+livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà
+lancé par le monde, comme un étalon échappé. Nul
+frein, nulle barrière&nbsp;: à Paris, il s'associe à des filous
+pour voler au jeu&nbsp;; en Allemagne, il court le pays,
+guerroyant pour le premier venu&nbsp;; il se trouve encore là
+trop à l'étroit, il songe à aller à Constantinople, il s'y
+fera Turc, et y vivra en pleine licence et à son caprice.</p>
+
+<p>Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne.
+Le hasard de sa naissance lui donnait droit à une
+charge de magistrature, et ce n'est pas un des moindres
+étonnements, en ce temps qui suit les guerres
+civiles, qu'un tel homme conseiller au parlement de
+Rennes. Mais cette nouvelle dignité ne le retient pas&nbsp;;
+au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à tous les
+excès avec impunité&nbsp;; bientôt il devient fameux par
+ses débordements&nbsp;: duelliste, libertin, hypocrite et
+impie, c'est Mirabeau, Richelieu et don Juan tout ensemble.
+Il a rompu avec toute sa famille&nbsp;; son nom et
+ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies&nbsp;;
+la vie des hommes, l'honneur des femmes, sont
+pour lui un enjeu&nbsp;; il poursuit les unes pour les
+perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il
+avait acquis une terrible habileté aux armes, seul
+exercice auquel il se fût appliqué&nbsp;; de même que
+Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe
+de magistrat dans les duels. Il marche littéralement
+l'épée au poing, insolent envers tout le monde, injuriant
+les passants, sans s'occuper de la qualité ni du
+nombre&nbsp;; une fois, une troupe de cavaliers indignés
+s'arrêtent en le menaçant&nbsp;; peu lui importe, il sont
+six, sept, huit, il fond dessus&nbsp;; le premier qu'il joint,
+il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du cadavre,
+sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance
+sur les autres qui, épouvantés de cet enragé,
+s'enfuient au plus vite&nbsp;; une autre fois, il se battit
+contre quatorze.</p>
+
+<p>Des femmes, il en est de même&nbsp;: il joint l'audace à
+la ruse&nbsp;; il les attaque en pleine rue, ou se déguise en
+charbonnier pour pénétrer chez elles&nbsp;; il fait de longs
+voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il
+apporte sur son dos une échelle pour escalader une
+fenêtre. Il en veut surtout aux religieuses&nbsp;; en corrompre
+quelqu'une lui est un régal qui dépasse les séductions
+ordinaires&nbsp;; il s'introduit dans un couvent en
+sa qualité de magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie
+la plus raffinée. Le don Juan de Molière n'a
+rien de plus complet que ses affectations de langage
+dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments
+de componction&nbsp;; il édifie les bonnes Sœurs par
+ses paroles éloquentes sur la brièveté de la vie, la
+nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser
+à l'éternité, au terrible moment où il faudra
+rendre ses comptes&nbsp;; il leur fait part de sa résolution de
+racheter ses péchés par des aumônes, de faire l'Église
+son héritière par des fondations pieuses, etc. De même
+aussi que don Juan, et c'est peut-être chez lui que
+Molière a pris ce trait, il donne l'aumône à un mendiant
+à condition que le pauvre homme ne la demandera
+pas <i>au nom de Dieu</i>, et, pour lui montrer l'exemple,
+il blasphème tout haut dans les rues, il se moque
+de Dieu, il appelle à lui les démons.</p>
+
+<p>Car il ne craint pas plus Dieu que le monde&nbsp;: une
+nuit, le tonnerre roule au-dessus de sa maison, à coups
+répétés&nbsp;; exaspéré de cette voix de Dieu qui le semble
+menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et,
+comme Ajax défiant Jupiter, décharge ses pistolets
+contre le ciel, tandis que la foudre tombe sur son lit.</p>
+
+<p>C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il
+ait à s'en plaindre, mais par nature perverse, ayant du
+plaisir à jouer cette partie, prenant à tâche de se faire
+craindre et détester, comme d'autres de se faire aimer,
+et, en ce sens, un être véritablement diabolique.</p>
+
+<p>Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment,
+un événement inattendu, imprévu, le changea. Il
+était allé à Loudun, en Poitou, pour voir une belle protestante
+dont il avait entendu parler et pour essayer de la
+séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent
+et suivirent le procès d'Urbain Grandier. Ce
+spectacle extraordinaire, qui n'était pour tant d'autres
+qu'un sujet de curiosité, le bouleversa&nbsp;: tout d'un coup,
+le côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît&nbsp;; il va
+trouver un prêtre, se jette à genoux et lui fait une confession
+générale&nbsp;: il était converti.</p>
+
+<p>S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit,
+affaissement de ses forces, à un âge où les passions
+amorties sont près de s'éteindre&nbsp;: à cette heure, son
+énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a
+pas baissé&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous ne délibérez pas pour vous enivrer,
+dit saint Clément d'Alexandrie, vous ne délibérez pas
+pour faire une injure&nbsp;; il n'y a qu'une occasion où vous
+délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser
+la piété&nbsp;!&nbsp;&raquo; Lui, il ne délibère pas&nbsp;; subitement éclairé
+par cette lumière que les sceptiques nomment un trait
+du hasard, et que les chrétiens appellent la grâce de
+Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
+hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux
+âmes supérieures, rebrousse chemin et prend la route
+opposée&nbsp;: c'est le même homme, seulement, selon
+le sens exact du mot, il se <i>convertit</i>, c'est-à-dire il se
+tourne dans le sens contraire.</p>
+
+<p>La conversion d'un homme est toute autre que celle
+d'une femme&nbsp;: vous est-il arrivé parfois d'entrer, durant
+la journée, dans une église&nbsp;? elle est presque déserte&nbsp;;
+seulement quelques femmes, dispersées dans la nef,
+prient ou méditent en silence&nbsp;; vous apaisez vos pas,
+vous admirez leur recueillement, leur piété, leur modestie.
+Mais ce n'est pas ce qui vous étonne le plus&nbsp;:
+c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme,
+un homme à genoux au pied d'un autel, absorbé dans
+sa pensée et le front dans ses mains. Pourquoi donc
+la vue de cet homme vous étonne-t-elle&nbsp;? C'est que, les
+femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant
+le Très-Haut&nbsp;: elles sont faibles, elles s'avouent faibles,
+elles tendent à la source de toute force. Mais l'homme,
+qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et conduit
+les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur
+que lui-même, qui, chaque jour, puise plus de
+confiance en sa raison par les grandes choses qu'il a
+faites avec cette raison, cet homme prosterné, humilié
+et priant comme une femme&nbsp;! pour en venir là, il faut
+qu'il ait un bien puissant et profond sentiment de son
+impuissance, qu'il ait lutté bien longtemps, bien durement,
+qu'il soit allé au fond des plus intimes méditations,
+pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de
+le protéger. C'est après avoir examiné, pesé toutes les
+ressources de la force départie à l'homme que sa raison
+est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec Dieu,
+a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y
+a là à la fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même raison.</p>
+
+<p>Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été
+donné de voir en Afrique est celui d'une cérémonie
+religieuse, la veille du béiram. C'était le soir, dans une
+mosquée&nbsp;: le ramadan finissait, et les musulmans s'assemblaient
+pour adresser, au dernier jour de ce temps
+de pénitence, une solennelle prière à Dieu. Du haut
+d'une galerie où étaient admis les chrétiens, nous embrassions
+au-dessous de nous la vaste nef, étincelante
+de lumières et toute remplie de croyants&nbsp;: là, pas une
+femme&nbsp;; des hommes seulement, en rangs réguliers,
+agenouillés sur les nattes, et tous immobiles, recueillis,
+sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou
+d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une
+hymne lente, dont la psalmodie sévère ressemblait au
+chant de nos églises&nbsp;: à certains moments, le chant se
+taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers
+le ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant
+une consolation et un appui. Et l'on voyait
+alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête enveloppée
+du haïk que ceint la corde de chameau, se
+prosterner ensemble, le front à terre, les bras et les
+mains étendus, dans le sentiment de leur néant.</p>
+
+<p>Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de
+nouveautés, gais, insoucieux, riants, se montraient
+avec des plaisanteries ces génuflexions et ces prosternements.
+Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu&nbsp;; il
+y avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes
+humiliés, à genoux, qui, avec leurs vêtements blancs,
+ressemblaient à des moines, c'étaient ces Arabes si
+fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont
+empreintes d'une si profonde dignité, qui passent,
+indépendants, leur vie dans la plaine et sous la tente&nbsp;;
+et parcourent le désert, dont ils sont les maîtres, sur
+leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont
+de vrais jeux de l'homme, les <i>fantasias</i>, où, lancés au
+galop, ils se poursuivent et se dépassent, jetant leurs
+longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur leurs hautes
+selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre
+qui les enivre et les enveloppe de fumée&nbsp;; ces mêmes
+Arabes qui, hier encore, poussant le cri de guerre, livraient
+aux Français ces combats acharnés d'où, quand
+ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
+glorieux&nbsp;! Eh bien&nbsp;! ces adversaires terribles, que nous
+avons appris à estimer en les combattant, c'étaient eux
+qui, là, prosternés et courbés sous la main de Dieu,
+rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et
+véritablement hommes dans leur adoration comme
+dans la bataille.</p>
+
+<p>C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce
+peuple&nbsp;: il a des vices, il est abattu par la corruption
+d'une religion fausse, mais il possède une vertu féconde&nbsp;:
+son cœur est religieux&nbsp;; il a le sentiment de sa condition
+vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force,
+il ne se dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant&nbsp;;
+il se relèvera.</p>
+
+<p>Quériolet était résolu à changer de vie&nbsp;: mais ne
+croyez pas qu'il se va confiner dans un monastère, pour
+s'y abîmer dans les prières et les méditations solitaires&nbsp;:
+cette vie de retraite semble trop facile à cette âme active&nbsp;;
+il avait donné au monde le spectacle de ses désordres
+et de ses vices, il fera le monde témoin de sa
+pénitence&nbsp;: là il trouvera encore à chaque pas les
+mêmes objets qui l'ont tenté&nbsp;; il lui faut combattre des
+ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans
+cesse&nbsp;: voici la cupidité, l'orgueil, la volupté&nbsp;; il part en
+croisade, il n'attend pas l'ennemi, il le va chercher.</p>
+
+<p>D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à
+vaincre, l'orgueil, l'orgueil qui, selon le mot d'un
+Père<span class="noteref">[1]</span>, est un renoncement à Dieu et un mépris des
+hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il
+monte à cheval pour retourner en Bretagne&nbsp;: on ne
+voyageait pas en ces jours de troubles sans être armé&nbsp;;
+il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, les
+pistolets à la ceinture et l'épée au flanc&nbsp;; il en repart
+dans une toute autre attitude&nbsp;: il attache ses pistolets
+et son épée sur sa selle, avec des cordes&nbsp;; désormais, il
+ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de brigands,
+qu'importe&nbsp;! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité
+de se défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé
+dans son château, il quitte ses habits brodés, ses
+plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint
+à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un
+bâton à la main, il se met en route pour un pèlerinage,
+mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un porche
+ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant,
+qui prenait partout le haut du pavé, un jour, une
+troupe de gueux, le voyant prier à deux genoux à la
+porte d'une église, le raillent, l'injurient et se jettent
+sur lui. Ah&nbsp;! à ce moment, le nouveau converti s'indigne,
+il se retrouve gentilhomme, et lève son bâton
+pour se défendre&nbsp;; mais ce mouvement de l'homme du
+passé n'a qu'un instant&nbsp;; il commande à son sang de se
+calmer, il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler
+de coups. Diogène jeta son écuelle, reconnaissant
+qu'il pouvait boire avec sa main&nbsp;: il ne faisait faire qu'un
+sacrifice à son corps&nbsp;; Quériolet ne porta plus de bâton,
+sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps,
+mais à son âme qui avait essayé de se révolter.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Saint Jean Climaque.]</blockquote>
+
+<p>Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire
+à la nature, la plus difficile à pratiquer, il est
+chrétien&nbsp;; maintenant, on le peut dire, tout était facile&nbsp;:
+il avait brisé le grand ressort qui fait agir les hommes&nbsp;;
+dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le
+faisait plus&nbsp;: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus
+de la terre, il accomplissait sans effort des actions
+que nous, d'en bas, alourdis, nous regardons
+comme impossibles&nbsp;: mais, ainsi qu'on l'a dit, &laquo;&nbsp;qui ne
+tend pas à l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières
+continuelles, des rigueurs auxquelles il se condamne&nbsp;:
+Il avait été impie&nbsp;; il consacre sa vie à étudier, à connaître
+cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et
+adorer Dieu qu'il avait blasphémé&nbsp;; il avait été voluptueux,
+débauché&nbsp;; il passe en prières, à genoux, sept et
+huit heures par jour, quelquefois dix heures&nbsp;; il s'impose
+l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois
+jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour
+qu'il fait de temps en temps dans des lieux déserts,
+livré aux plus rudes austérités. Il avait eu pour
+les femmes un de ces penchants violents par lesquels
+l'homme ressemble à un animal aveugle et furieux&nbsp;; il
+fait le vœu, et il l'observa jusqu'à sa mort, vis-à-vis
+même de ses parentes, de ne plus regarder jamais une
+femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée
+avait été une vie tout efféminée, de mollesse et de
+plaisirs faciles&nbsp;; il en mène une toute dure, de fatigues
+et de peines, il ne dort que tout habillé, par terre ou
+sur une chaise&nbsp;; comme d'autres inventent des voluptés
+nouvelles, il s'applique à la recherche des pratiques
+les plus rudes&nbsp;; de tourments dont il puisse souffrir à
+chaque instant&nbsp;: il porte des souliers dont les clous
+transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il
+entreprend ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à
+dix lieues par jour dans ce supplice. En un mot, la
+règle qu'il a prise est <i>de faire à son corps le plus de mal
+qu'il pourra</i><span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, <i>Vie de M. de Quériolet</i>.]</blockquote>
+
+<p>Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son
+prochain. Le poëte, quand il a voulu faire de l'avare
+un portrait saisissant, l'a montré avec tous les dons
+de la fortune&nbsp;: il possède une grande maison, des valets,
+des chevaux, une voiture, seulement il n'en use
+pas&nbsp;; et c'est dans Molière un trait de génie&nbsp;: la vilité
+de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus riche.
+Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne
+suit pas la règle ordinaire&nbsp;; il ne se défait pas de ses
+biens, il ne se rend pas indigent&nbsp;; il a un château,
+des domestiques et des terres, il les garde&nbsp;; seulement,
+tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres&nbsp;;
+il ne le possède pas, il ne s'en regarde que comme
+l'économe. Lui aussi, il est avare, il place toute sa
+fortune chez les pauvres&nbsp;; mais c'est un avare plus
+avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.</p>
+
+<p>Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider
+dans son œuvre de charité&nbsp;; son château, il le
+transforme en hôpital, il y recueille et y installe tous
+les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant
+pas encore assez, il fait des voyages exprès pour en
+aller chercher au loin. A toute heure, on peut entrer
+chez lui, il a toujours à donner&nbsp;; quand il n'y a plus
+rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux
+et ses draps&nbsp;; jamais son blé n'est porté sur le marché
+pour être vendu, il le partage entre les pauvres&nbsp;; qu'a-t-il
+besoin d'ailleurs de ces revenus&nbsp;? il ne dépense
+pas par an cent livres&nbsp;; quand il ne jeûne pas, il ne se
+nourrit que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose
+Quériolet à l'austère censeur de Rome, à Caton,
+calculant les moyens de faire rendre le plus d'intérêt
+à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre
+ses vieux esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on
+dise ce que vaut la vertu du stoïcien près de l'humble
+charité de ce grand chrétien inconnu&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut
+comparer. Quels chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu&nbsp;!
+Il est rencontré par un gentilhomme qui, le prenant
+pour un pauvre, le bat et manque le tuer&nbsp;: il l'aide à remonter
+sur son cheval&nbsp;; un autre jour, il se présente, à
+Rennes, dans une maison qu'il avait dotée pour y recueillir
+les indigents&nbsp;: il se laisse repousser et mettre à
+la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, presque
+de force, ordonné prêtre&nbsp;; il s'y résout, mais il ne confesse
+que les pauvres, il ne veut être que le serviteur
+des plus petits, des plus humbles, avec qui il se puisse
+encore humilier. Sa vie se partage entre la prière, les
+pauvres et les malades&nbsp;: cet élégant, ce raffiné, ce débauché
+s'est fait le propre infirmier de son hôpital&nbsp;;
+il veille au chevet des mourants, il soigne les galeux,
+il panse les plaies dégoûtantes&nbsp;; nouveau Job,
+Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne
+loi, car il s'est mis volontairement sur le fumier des
+autres.</p>
+
+<p>Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif
+de la volonté et de l'énergie. Descartes avait dit&nbsp;: Je fais
+table rase de mon esprit, j'oublie tout ce que j'ai appris,
+et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, en commençant
+par la première&nbsp;; et on l'admire pour avoir eu
+cette pensée et avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je
+m'étonne autant de l'œuvre de Quériolet&nbsp;; dire&nbsp;: Je ferai
+en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de force,
+et y avoir réussi n'est pas moins admirable.</p>
+
+<p>C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait,
+placé en tête de l'histoire de sa vie, où il est représenté
+avec un type fortement caractérisé&nbsp;: le nez en avant,
+un front buté, entêté, des pommettes maigres, saillantes,
+les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont
+adoucies et abattues par la continuité de la prière et
+des larmes, visage qui vous arrête, qui se fait regarder
+et dont on se souvient.</p>
+
+<p>Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs
+et les bonnes œuvres, et sa pénitence dura vingt-six
+ans. Il mourut jeune, en 1660, car les austérités
+avaient vite épuisé son corps&nbsp;: quand il se sentit près
+de sa fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de
+pèlerinage de la Bretagne&nbsp;; il y voulut mourir et y avoir
+son tombeau, gardant ainsi, jusque dans la mort, le
+double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien
+et de Breton.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XIV"></a><br>
+<h2>XIV</h2>
+<h2>Du mouvement intellectuel en Bretagne.</h2>
+<h3>Archéologie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Histoire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Littérature.&nbsp;&mdash;&nbsp;Arts.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Association bretonne.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire
+remarquer le développement des études historiques
+en France&nbsp;; ce qu'il importe de constater, c'est le
+caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques
+années. Lors du mouvement romantique de la Restauration,
+on s'éprit avec enthousiasme des vieilles chroniques
+et des légendes&nbsp;; mais cette ardeur nouvelle tenait
+plus au plaisir de découvrir des sujets et des
+tableaux curieux et pittoresques qu'à un amour sincère
+et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des romans
+historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination
+suppléait à la demi-science des auteurs, et
+où la fantaisie était si intimement mêlée à l'histoire,
+qu'il était difficile de faire la part de la réalité et de la
+fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la
+poésie, non de l'histoire.</p>
+
+<p>Ce moment de première fièvre est passé&nbsp;: l'époque
+de la maturité est arrivée, et, avec la maturité, la gravité
+des études et de la pensée. Les hommes que nous
+voyons aujourd'hui à l'œuvre, ont, dans leurs travaux,
+une suite et une expérience qui les décèle hommes
+faits&nbsp;; ils ne se contentent plus des premières impressions,
+il leur faut quelque chose de précis et d'exact,
+le vrai&nbsp;; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt,
+ils veulent connaître les mœurs du passé, ses usages,
+ses arts, ses grands hommes, ses origines&nbsp;: de là,
+le développement des études archéologiques, études
+qui appartiennent plus particulièrement à la province.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>I</h2>
+<h2>Archéologie et histoire.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même
+que l'histoire naturelle, en grandissant, s'est divisée
+et subdivisée en une multitude de branches&nbsp;: géologie,
+anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc.,
+l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine,
+a été obligée de le répartir entre plusieurs mains&nbsp;: les
+époques ont été classées, et, dans chaque époque, les
+faits, les institutions, les monuments, les usages, les
+lois&nbsp;: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture,
+vitraux et boiseries, émaux, carreaux historiés,
+vieilles chartes, chroniques et légendes, voilà l'archéologie,
+et chacun de ces sujets suffit à absorber la vie
+de plusieurs savants.</p>
+
+<p>Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le
+vaste champ de l'histoire, le fouillant à l'envi, ne
+laissant rien de côté. Bientôt ils n'ont plus travaillé
+séparément, ils se sont réunis&nbsp;; partout des sociétés
+d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles
+se sont signalées par un éminent service, dont on ne
+saurait se montrer assez reconnaissant&nbsp;; elles ont conservé
+nos vieux monuments. Il y avait une horde de
+démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de
+<i>bande noire</i>, mais qui n'en continuait pas moins son
+œuvre indigne, et faisait tomber incessamment sur les
+églises et les châteaux le marteau de la destruction.
+C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les
+antiquaires&nbsp;; ils se placèrent devant les monuments
+menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là pour les défendre.
+Le public était indifférent&nbsp;; ils le réveillèrent,
+en lui expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il
+ne regardait même pas, ils accumulèrent les recherches,
+répandirent la connaissance du moyen âge, développèrent
+le goût&nbsp;; ils firent l'éducation de la bourgeoisie
+en art, en histoire. L'argent manquait, ils
+contribuèrent de leur bourse&nbsp;; ils étaient sans soutien,
+ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
+nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de
+leur venir en aide, il leur donna une part de son budget&nbsp;;
+il mit son sceau sur les monuments, comme on
+couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection
+inattendue, la <i>bande noire</i> recula, et ainsi furent
+sauvés de la ruine, conservés et restaurés, une foule
+de chefs-d'œuvre dont le sol de la France est couvert,
+que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et
+qui font aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes,
+et des études des savants.</p>
+
+<p>On ne croit pas être injuste envers les autres contrées
+de la France en disant que la Bretagne se distingue
+entre toutes par son zèle pour les études historiques.
+Dans toutes les villes importantes, il existe une
+société archéologique&nbsp;; il n'est pas un bourg, pour
+ainsi dire, où ne vive un de ces patients, modestes et
+infatigables <i>chercheurs de pistes</i>, qui s'appliquent à une
+partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient à
+fond&nbsp;: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a
+pris les voies romaines, sur lesquelles il a émis parfois
+des hypothèses discutables, mais, souvent aussi, des
+vues justes et perspicaces&nbsp;; M. Ramé, de Rennes, les
+carreaux historiés&nbsp;; M. Etiennez, les archives de Nantes&nbsp;;
+M. du Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques
+de son pays&nbsp;; M. Durocher, de Rennes, la carte
+géologique de Bretagne.</p>
+
+<p>Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan,
+le classique pays des dolmens et des menhirs&nbsp;; là, à
+Carnac, en face des immenses alignements de pierres
+debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit,
+M. de Keranflec'h, savant dans les origines et dans la
+langue de sa patrie, cherche à expliquer les monuments
+druidiques au milieu desquels il vit et à en déchiffrer
+le sens. Un examen attentif et persévérant, une
+rare perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux,
+sinon certain, du moins probable, sur cet immense
+amas de pierres symboliques, qui, comme le sphinx,
+posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont
+gardé le secret.</p>
+
+<p>La société archéologique de Vannes est fort active&nbsp;:
+elle a fondé un musée, et elle compte des antiquaires
+connus par de nombreux travaux&nbsp;: M. Lallemand, qui
+s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du christianisme&nbsp;;
+M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes
+chartes et des archives&nbsp;; M. le docteur Halleguen, de
+Châteaulin, des antiquités romaines&nbsp;; plusieurs ecclésiastiques,
+M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux antiquités
+celtiques&nbsp;; M. l'abbé Piederrière, à l'art du
+moyen âge&nbsp;; M. de La Morvonnais, enfin, qui a écrit sur
+l'architecture romaine en Bretagne un livre où les appréciations
+d'une critique fine et juste se joignent aux
+vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les
+numismates, de leur côté, éclairent les points obscurs
+de l'histoire de leur province. A Morlaix, c'est M. Lemière,
+à Rennes, M. Bigot&nbsp;; M. Bigot a publié et commenté
+toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume
+qui lui a valu les distinctions des académies. A Fontenay,
+qui, par sa position, est une ville plutôt poitevine
+que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
+à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon&nbsp;;
+mais M. Fillon n'est pas uniquement savant en médailles&nbsp;;
+il a rassemblé et publié déjà, en partie, une multitude
+de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à
+l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée.
+C'est à la fois un fureteur et un collectionneur, mais
+sans l'étroitesse d'idées qui accompagne souvent ces
+goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il amasse
+il tire des déductions générales&nbsp;; aussi ses travaux
+ont-ils porté son nom hors de la province&nbsp;: ce n'est
+plus un savant de l'Ouest&nbsp;; Paris le connaît, et la
+Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.</p>
+
+<p>D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le
+docteur Fouquet, recueillent les légendes populaires&nbsp;:
+La Fontaine avait bien raison de dire&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Si <i>Peau d'âne</i> m'était conté,</p>
+<p class="i2">J'y prendrais un plaisir extrême.</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires
+où se révèlent les usages du peuple, ses traditions,
+ses croyances, ses superstitions, où sont si bien
+unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la
+terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y
+a de vrai, sans pouvoir le préciser, jouit à la fois de la
+poésie du rêve et du mystérieux attrait de l'inconnu&nbsp;?
+Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas nous-mêmes
+à ces histoires fantastiques&nbsp;? on ne saurait le
+dire. En voyant la bonne foi, le ton sérieux et convaincu
+du narrateur, en l'entendant citer ses témoins, accumuler
+ses preuves, désigner du doigt les monuments du
+récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple,
+qui tout entier atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus
+de bon sens que le sceptique qui en rit. Il va sans dire
+que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne sont que
+les rapporteurs de ces légendes&nbsp;: M. de la Barre est plus
+littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus
+naïf&nbsp;; il ne raille pas, on voit qu'il sait parfois à quoi
+s'en tenir, mais il ne fait pas de réflexion qui vous désenchante&nbsp;;
+au contraire, il a le respect de ces mœurs,
+de ces croyances&nbsp;; il vénère les vieilles pierres, les
+lieux de pèlerinage, il raconte, comme un homme qui
+se plaît à ce qu'il raconte, et l'on se plaît à l'écouter<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie
+et de l'histoire&nbsp;; elle sert de transition à l'histoire proprement
+dite&nbsp;: cette vieille province de Bretagne a conservé,
+avec sa foi, ses costumes et sa langue, un profond
+sentiment national, et l'histoire est pour elle une
+manière de témoigner de son respect pour les ancêtres.
+L'histoire de la Bretagne, depuis les temps les plus reculés,
+a été examinée, discutée et racontée sous toutes
+les formes&nbsp;: monographies de villes, biographies d'hommes
+illustres, vies des saints, descriptions topographiques.
+Les ouvrages publiés récemment sont presque
+innombrables&nbsp;: en première ligne, la <i>Biographie bretonne</i>,
+entreprise il y a déjà plusieurs années, par un
+savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire
+de la marine à Brest, qui, avec le concours de tout ce
+qu'il y a en Bretagne d'hommes instruits, a retrouvé dans
+les chartes, dans les archives et les papiers de famille,
+des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés
+ou méconnus, et dressé comme un inventaire complet
+de toutes les illustrations de sa patrie&nbsp;; puis, sous une
+forme plus scientifique, une autre histoire de la Bretagne,
+<i>les Anciens évêchés de Bretagne</i>, par MM. Geslin de
+Bourgogne et An. de Barthélemy, un des ouvrages les
+plus considérables qui aient été publiés depuis longtemps
+par les départements. <i>Les Évêchés de Bretagne</i>
+n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas
+de planches représentant les types de l'architecture
+religieuse, civile et militaire&nbsp;: histoire générale, histoire
+de chaque diocèse, de ses évêques, de ses établissements
+religieux, des villes, des fiefs, des paroisses,
+etc. C'est une revue exacte des événements et
+des institutions, un véritable monument élevé à l'ancienne
+Bretagne.</p>
+
+<p>A côté de ces grandes œuvres, voici une foule
+d'études spéciales&nbsp;: tandis que d'excellents érudits
+écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie de
+ses grands hommes, M. Ropartz, la <i>Vie de saint Yves</i>,
+patron de la Bretagne, l'<i>Histoire de Guingamp</i> et celle
+<i>des Missionnaires et Fondateurs d'ordres religieux</i> en
+Bretagne&nbsp;; M. l'abbé Mouillard, la <i>Vie de saint Vincent
+Ferrier</i>&nbsp;; M. de La Bigne-Villeneuve, l'<i>Histoire de
+Rennes</i>, et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie
+de ces marins magnanimes, de ces vaillants corsaires,
+Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient,
+comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux
+Anglais&nbsp;; d'autres approfondissent les questions les
+plus difficiles et les plus ardues&nbsp;: M. A. de Blois, de
+Quimper, les <i>Origines du droit breton</i>&nbsp;; M. A. de Courson,
+le <i>Cartulaire de Redon</i>&nbsp;; M. du Fougeroux, de
+Fontenay, les <i>Premiers temps de l'Histoire du Poitou</i>.
+M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle édition
+de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le <i>Dictionnaire
+d'Ogée</i>&nbsp;; et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique,
+à Saint-Pol de Léon, petite ville qui fut autrefois un
+évêché, et qui aujourd'hui est presque déserte, un savant
+généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du <i>Dictionnaire
+héraldique de la Bretagne</i>, fait paraître un magnifique
+Album de miniatures (<i>fac simile</i>) du XVe siècle, le
+<i>Combat des Trente</i>, accompagné de documents puisés
+aux sources les plus authentiques sur les héros de cette
+lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré
+par l'obélisque de la lande de <i>Mi-Voie</i>.</p>
+
+<p>Dans les grandes villes, les ressources d'érudition
+permettent d'entreprendre des ouvrages étendus,
+comme les <i>Annales universelles</i> de M. Fourmont, à
+Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou
+vingt colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous
+les peuples de la terre, depuis la création du monde.
+Il est facile de faire ces sortes de tables synoptiques&nbsp;;
+mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de
+M. Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé
+à un point de vue scientifique. Il y a là plusieurs
+années de recherches laborieuses et une lecture immense&nbsp;:
+il est au courant de toutes les découvertes modernes,
+des travaux des savants de l'Europe et des savants
+de Calcutta&nbsp;; Zend des Persans, monuments du
+Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui
+sont aussi familiers que les traditions celtiques et les
+Eddas des Scandinaves&nbsp;; aussi, à la lueur de ce faisceau
+de lumières jaillissant de tous les points, il a, on n'ose
+dire débrouillé, mais éclairé le chaos des premiers
+temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs
+parentés, leurs migrations. Puis, après que, dans cette
+première partie, il a fait un rapide précis des événements,
+il reprend chaque période, il en écrit l'histoire morale&nbsp;:
+religions, langues, mœurs, institutions, philosophies,
+etc., dans la même forme synoptique, de manière
+à donner à la fois le spectacle de la marche de chaque
+peuple séparément, et du mouvement général de l'humanité,
+jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme
+un grand fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans
+le christianisme.</p>
+
+<p>Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à
+Nantes, les études historiques ont une physionomie
+plus vive&nbsp;; on y livre des batailles d'érudition. Les
+écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en proverbe,
+et leur franchise ardente, qui n'est pas moins
+remarquable quand ils traitent un point d'histoire
+contesté, prennent aussitôt les armes, attaquent et
+poussent devant eux, et frappent à coups redoublés
+tout historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe
+abattu. Ainsi, à Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a
+montré si clairement, si fortement, le véritable esprit de
+la <i>Réforme en Bretagne</i>, à l'occasion de l'<i>Histoire de la
+ligue en Bretagne</i>, par M. Grégoire&nbsp;; à Nantes, MM. Biré
+et Guéraud&nbsp;; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est
+attaché à l'<i>Histoire de la Révolution</i> de M. Michelet,
+qui avait touché à la Bretagne et à la Vendée, et il a
+fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une
+dissection qui ne laisse rien de côté&nbsp;: omissions, oublis
+volontaires, silence sur les atrocités des républicains,
+exagérations emportées&nbsp;; il a montré à nu la faiblesse
+et la partialité de cet écrivain, naguère noblement inspiré,
+aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche
+pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne
+raconte pas, mais qui plaide, qui ne peint pas, mais
+qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on devrait
+toujours le faire, avec force, convenance, érudition et
+émotion.</p>
+
+<p>M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour
+les monuments historiques, est à la fois écrivain, antiquaire,
+libraire, imprimeur&nbsp;: intelligence vive, ouverte
+à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît
+très-bien sa province, hommes, livres, sol, monuments&nbsp;;
+il a publié sur plusieurs parties de l'histoire de
+son pays des notices importantes, entre autres celle sur
+le <i>maréchal de Raiz</i>, le faux Barbe-Bleue de nos contes,
+où, les pièces du procès en main, il a rectifié les erreurs
+populaires et montré, telle qu'elle était réellement,
+cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
+de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de
+brillantes qualités, courage, science, passions sauvages
+et cruauté de damné. Nul historien ne pourra désormais
+se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud.
+Un livre plus important encore est le recueil des <i>Chansons
+de la Bretagne et du Poitou</i> depuis les temps
+les plus reculés, recueil composé de plus de douze
+cents chansons, qui donne sur les mœurs, les
+usages, les coutumes et la langue des détails souvent
+négligés par les historiens, et singulièrement
+propres à compléter la physionomie d'un peuple.</p>
+
+<p>Mais le plus savant des historiens bretons est M. de
+la Borderie, ancien élève de l'École des chartes, que
+le gouvernement a chargé de dresser le catalogue raisonné
+des archives et des pièces historiques de l'ancienne
+chambre des comptes de Nantes. Outre un grand
+nombre de fragments sur les points les plus obscurs
+de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a écrit
+l'histoire de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, un des épisodes
+les plus dramatiques de la lutte que la Bretagne
+n'a cessé de soutenir contre l'ancienne monarchie pour
+le maintien de ses privilèges. On ne peut nier que ce
+récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif&nbsp;;
+mais un intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt
+qui tient au talent original de l'auteur. Il n'a aucune
+prétention, il ne cherche pas les phrases à effet&nbsp;;
+on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer
+la vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on
+a cru et écrit jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime
+en vous la démontrant. Il est heureux et fier,
+comme il le dit quelque part, de publier des pièces si
+glorieuses pour son pays&nbsp;; il devient éloquent, et son
+émotion sincère gagne le lecteur&nbsp;; on partage son indignation
+ou sa pitié. Au milieu de ce récit net, ordonné,
+qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure
+que le terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît&nbsp;:
+il a parfois des railleries et des sourires goguenards
+qui rappellent l'esprit gaulois, et pour lesquels il y a
+un mot gaulois aussi et expressif, le mot <i>gouailler</i>. Il
+est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne,
+plus habile et plus déliée que la finesse normande
+si vantée. Il vous présente les choses d'une
+telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure
+avec lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant,
+que l'on s'étonne d'être allé si loin dans son sens. Il
+faut le dire&nbsp;: quelque étrange que puisse paraître une
+telle assertion au monde littéraire parisien, cette histoire
+de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, par M. de la Borderie,
+est supérieure à bien des œuvres publiées à
+Paris, signées de noms illustres et vantées comme des
+chefs-d'œuvre. On y trouve, à côté d'une érudition large
+et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration,
+la lucidité de la composition, la conscience de l'historien.
+Avec de telles qualités, M. de la Borderie n'a pas
+fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si facilement
+et si vaguement un <i>beau livre</i>, il a fait un bon
+livre, un livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne
+refera plus. On ne saurait mieux louer un historien.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>II</h2>
+<h2>L'Association bretonne.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Il est une institution qui distingue la Bretagne des
+autres provinces et où se réflète son génie, l'<i>Association
+bretonne</i>.</p>
+
+<p>Dans ce pays couvert encore de landes et de terres
+incultes, et où il reste tant de ruines des anciens âges,
+des hommes intelligents ont compris que ces deux
+intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de
+l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire
+locale. Les comices agricoles ne s'occupent que des
+travaux d'agriculture, les sociétés savantes que de
+l'esprit&nbsp;; l'Association bretonne les a réunis&nbsp;: elle est
+à la fois une association agricole et une association
+littéraire. Aux expériences de l'agriculture, aux recherches
+archéologiques, elle donne de la suite et de
+l'unité&nbsp;; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec
+ensemble&nbsp;; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle,
+l'œuvre des moines des premiers temps du christianisme
+dans la Gaule, qui défrichaient le sol et
+éclairaient les âmes.</p>
+
+<p>Un appel a été fait dans les cinq départements de la
+Bretagne à tous ceux qui avaient à cœur les intérêts
+de leur patrie, aux écrivains et aux propriétaires, aux
+gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions
+sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux
+moyens d'action&nbsp;: un <i>bulletin</i> mensuel, et un <i>congrès</i>
+annuel. Le bulletin rend compte des travaux des associés,
+des expériences, des essais, des découvertes
+scientifiques&nbsp;; le congrès ouvre des concours, tient des
+séances publiques, distribue des prix et des récompenses.
+Afin de faciliter les réunions et d'en faire profiter
+tout le pays, le congrès se tient alternativement
+dans chaque département&nbsp;; une année à Rennes, une
+autre à Saint-Brieuc, une autre fois à Vitré ou à Redon&nbsp;;
+en 1858, il s'est réuni à Quimper.</p>
+
+<p>A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées,
+discutées, éclaircies<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;: ces savants modestes
+qui consacrent leurs veilles à des recherches longues
+et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront
+pas ignorés&nbsp;; tant d'intelligences vives et distinguées,
+qui demeureraient oisives dans le calme des petites
+villes, voient devant elles un but à leurs efforts&nbsp;; la publicité
+en est assurée, ils seront connus et appréciés.
+D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à
+Brest, de Nantes à Saint-Malo, on se communique ses
+œuvres et ses plans&nbsp;; tel antiquaire, à Saint-Brieuc,
+s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper&nbsp;:
+il est un jour dans l'année où ils se retrouvent,
+où se resserrent les liens d'études et d'amitié.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien
+plus, un centre national&nbsp;: ces congrès sont de véritables
+assises bretonnes&nbsp;; ils remplacent les anciens États&nbsp;:
+on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le
+clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus
+nombreux qu'avant la Révolution, et de plus, mêlés aux
+nobles et aux bourgeois, les paysans.</p>
+
+<p>La Bretagne est une des provinces de France où les
+propriétaires vivent le plus sur leurs terres&nbsp;; beaucoup
+y passent l'année tout entière. De là une communauté
+d'habitudes, un échange de services, des relations
+plus familières et plus intimes, qui n'ôtent rien
+au respect d'une part, à la dignité de l'autre. Propriétaires
+et fermiers, réunis au congrès, sont soumis aux
+mêmes conditions et jugés par les mêmes lois&nbsp;; souvent
+le propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces
+mêlées animées, où l'on se communique ses procédés,
+où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue des
+prix et des encouragements, les riches propriétaires et
+les nobles traitent les paysans sur le pied de l'égalité&nbsp;;
+ici, la supériorité est au plus habile&nbsp;: c'est un paysan,
+Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du congrès
+de Redon.</p>
+
+<p>Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe&nbsp;;
+l'ardeur a toujours été en croissant&nbsp;; les congrès sont
+devenus des solennités&nbsp;: on y vient de tous les points
+de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du
+Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les
+prix sont décernés en grande pompe. Au concours des
+laboureurs, on voit souvent soixante charrues en ligne
+partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit
+sillon. Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut,
+des savants couronnés par les académies, les plus
+beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont jadis
+illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux
+qui viennent de conquérir, en Afrique et en Crimée,
+une gloire nouvelle&nbsp;: le comte de Sesmaisons, le général
+Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la Villemarqué,
+de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux
+voisins, les dames de la ville, remplissent la vaste
+salle des séances, où se livrent des luttes qui sont quelquefois
+vives, car les Bretons tiennent fortement à
+leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres
+de l'Association se rendent à la distribution des prix
+en grand appareil, au milieu d'une population empressée
+comme pour une fête, au son des cloches, entre
+deux haies de troupes, à travers les rues de la ville,
+pavoisées du drapeau national breton, la bannière à
+hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut au peuple et
+que le peuple aime&nbsp;: quand il assiste à ces solennités,
+où il se voit représenté par les plus nobles et les
+plus dignes, il se sent vivre et il se redresse avec un
+légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il est encore
+capable de grandes choses.</p>
+
+<p>Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association
+bretonne a été dissoute&nbsp;: un zèle plus ardent qu'éclairé
+la représenta comme une réunion d'hommes qui, sous
+d'apparentes études d'histoire, cachaient des préoccupations
+moins désintéressées&nbsp;; on craignit qu'elle ne devint
+un foyer de passions et d'intrigues politiques. Ces
+craintes n'étaient pas fondées&nbsp;: l'Association bretonne
+se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant
+à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le
+concours de l'autorité&nbsp;; elle n'avait aucun des caractères
+des associations politiques, aucune des conditions
+des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que soit
+d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations
+qui ont amené sa suppression, on ne saurait trop regretter
+une association qui, pendant qu'elle a existé, a
+rendu tant de services à l'agriculture, à la science historique
+et archéologique, qui excitait dans cinq départements
+une émulation généreuse, donnait un but et
+un ensemble à leurs travaux, développait le goût des
+études sérieuses et tendait à former dans la province
+un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la
+force du cœur de la France, réveillent à ses extrémités
+le mouvement, la pensée et la vie.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>III</h2>
+<h2>Musées et collections.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve
+dans presque toutes les villes de Bretagne des collections
+particulières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé
+tous les chefs-d'œuvre de l'art&nbsp;; plusieurs causes,
+le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la
+vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités
+de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et
+inactive, ont facilité la formation des collections en province.
+Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont
+presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou
+expliquent l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait
+les comparer aux grandes collections de Paris&nbsp;; mais il
+est tel livre, telle œuvre d'art conservés dans le musée
+d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel
+Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas
+voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu
+d'objets souvent médiocres, on les examine avec un
+soin plus attentif, on les apprécie mieux&nbsp;; leur isolement
+même leur donne un intérêt de plus.</p>
+
+<p>Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province
+le chef-d'œuvre d'un maître, comme la <i>Chasse
+au lion</i>, de Rubens, et <i>le Christ en croix</i>, de Jordaens,
+du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique
+toile de Sigalon, l'<i>Athalie</i>, du musée de Nantes, une
+des rares compositions originales de ce consciencieux
+artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé
+l'énergie de l'expression, l'ampleur de la composition,
+la grandeur du style&nbsp;? Le manuscrit de <i>saint Augustin</i>,
+de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant
+goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger
+à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du
+XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les
+magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de
+Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même
+main, avec la même naïveté, la même couleur brillante
+et durable, la même finesse d'exécution et le même
+sentiment religieux. Et, dans les collections particulières,
+qui ne remarquera avec une vive curiosité la
+serrure signée <i>Donatello</i>, du cabinet de M. Mauduyt,
+merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant
+qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste
+florentin, et les manuscrits autographes de Dom <i>Lobineau</i>,
+l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la
+Borderie, et le recueil des lettres de <i>Camille Desmoulins</i>,
+de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
+se montre sous un jour inconnu, comme père,
+frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la
+Révolution&nbsp;? Enfin, où seraient mieux placés que dans
+un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement
+bretonnes, la giberne de <i>La Tour-d'Auvergne</i>, qui ne fut
+pas seulement le premier grenadier de France, mais
+aussi un des premiers savants de la Bretagne, et les
+pantoufles de la <i>reine Anne</i>, que les Bretons appellent
+toujours la <i>duchesse</i> Anne, et le casque de <i>du Guesclin</i>,
+le héros-breton&nbsp;?</p>
+
+<p>Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares
+trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne
+possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux
+ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de
+Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens
+légués, au siècle dernier, par M. de Robbien, et où l'on
+admire des croquis de <i>Rembrandt</i>, de <i>Michel-Ange</i> et
+du <i>Pérugin</i>, peut citer, après son Jordaens et son Rubens,
+plusieurs belles toiles&nbsp;: les <i>Noces de Cana</i>, attribuées
+à <i>Jean Cousin</i>, des <i>Casanova</i>, des <i>Paul Véronèse</i>,
+un <i>Tintoret</i>, un <i>Desportes</i>, et une scène de cour
+de <i>Clouet-Janet</i>, d'une touche aussi délicate que les
+tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes
+est un des plus riches de province&nbsp;: outre plusieurs
+compositions de peintres anciens, il doit à la munificence
+de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et
+le duc de Feltre, une collection remarquable d'œuvres
+des peintres contemporains, <i>Ary Scheffer, Ziégler,
+Grenier, Vernet, Léopold Robert</i>, deux ou trois toiles
+du meilleur temps de <i>Brascassat</i>, les <i>Taureaux attaqués
+par les loups</i>, entre autres, que Paris a revus
+et admirés à l'Exposition universelle de 1855&nbsp;; une
+suite, enfin, de dessins de <i>Paul Delaroche</i>, où l'on
+peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de
+pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et
+comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses,
+la précision du dessin, la vivacité de l'expression
+et la vérité des caractères.</p>
+
+<p>Les collections archéologiques ont été, on le conçoit,
+plus faciles à former&nbsp;; le goût et l'étude des antiquités
+poussait à recueillir de tous côtés les objets qui présentaient
+quelque intérêt historique ou artistique. Ici,
+les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque
+toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de
+Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques
+trouvées dans le pays&nbsp;; le musée archéologique de
+Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville
+ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne
+église de <i>Saint-Nicolas</i>, des tombeaux carlovingiens
+de <i>Rezé</i>, des chapiteaux mérovingiens de <i>Vertou</i>, des
+bas-reliefs gallo-romains provenant du <i>Bouffay</i>,
+des fragments de l'église de <i>Saint-Félix</i>, qui remontent
+au VIe siècle, etc. Quant aux cabinets particuliers,
+on peut à peine mentionner les principaux&nbsp;:
+à Rennes, celui de. M. <i>Aussant</i>, qui a rassemblé une
+quantité d'objets d'art et d'antiquités&nbsp;; à Fontenay, la
+savante collection de médailles de M. <i>B. Fillon</i>&nbsp;; à
+Nantes, la bibliothèque de M. <i>Dobrée</i>, riche en incunables
+et en livres rares, la collection d'autographes
+de M. <i>Lajarriette</i>, qui vient d'être vendue, celle de
+gravures de M. <i>Antime Ménard</i>&nbsp;; les tableaux de Madame
+<i>Barbier</i>, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt
+et de Girardot. A Vitré, M. de la Borderie, qui est
+archiviste paléographe, a pris pour spécialité de recueillir
+les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne,
+entre lesquels on doit signaler des papiers importants
+du prieur <i>Audren de Kerdrel</i> et d'<i>Albert le Grand</i>. Le
+cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés&nbsp;:
+monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités
+égyptiennes, objets d'art&nbsp;; le tout catalogué et classé
+avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de
+Girardot possède d'importants documents sur la Révolution
+et l'émigration, plusieurs lettres des rois de
+France&nbsp;; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre
+du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579,
+où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait
+de massacrer les protestants dans sa province.
+Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que
+le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et
+qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il
+se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments
+vraiment français, et qui avaient conservé le
+respect de la vie humaine&nbsp;; l'histoire devra désormais
+citer le maréchal de la Châtre&nbsp;: lui aussi, sans
+l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom
+immortel.</p>
+
+<p>Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une
+spécialité&nbsp;: une collection de minéraux du département,
+qui en détermine les couches géologiques, et une longue
+suite de coquilles et de plantes marines recueillies
+par les capitaines de navires dans toutes les mers du
+globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum,
+M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore&nbsp;: de son
+voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres
+surtout aux usages domestiques, qui mettent,
+pour ainsi dire, sous les yeux, les mœurs de l'antique
+Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
+lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir
+chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumés, depuis
+les souliers encore couverts de la boue du Nil,
+une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et
+aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère
+des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques
+des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le
+fard dont elles peignaient leur visage.</p>
+
+<p>Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne
+rencontre de rares collections amassées par d'anciennes
+et opulentes familles, et qui sont ouvertes
+aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie,
+dont les maîtres sont moins les propriétaires que
+les gardiens&nbsp;; et, parmi ces châteaux, en première
+ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où,
+au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux
+de statues de marbre, de curiosités venues de tous
+les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de
+trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles&nbsp;; véritable
+musée français, galerie de grands hommes et
+de femmes célèbres dont s'est entourée, ainsi que
+d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles
+et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.</p>
+
+<p>Ces musées, ces collections, partout répandues, ont
+bien plus de prix en province qu'à Paris. En province,
+où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit
+et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production
+continue d'œuvres de la pensée qui, sans
+cesse, tient Paris debout, on a besoin de secousses
+intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce
+qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
+plus profonde&nbsp;: la vue de ces chefs-d'œuvre, rencontrés
+çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui
+découvre tout à coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir
+au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles
+pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du
+beau.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>IV</h2>
+<h2>Société académique de Nantes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Poëtes
+et romanciers.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne&nbsp;:
+son port, où des milliers de navires débarquent
+les produits de l'Amérique et des Indes&nbsp;; sa Bourse active,
+ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes
+cheminées d'où s'échappe une noire fumée&nbsp;; les magasins
+et les cafés de ses rues neuves, resplendissants de
+glaces et de dorures, comme à Paris&nbsp;; et, dans les vieux
+quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots,
+de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du
+monde&nbsp;; son chemin de fer qui traverse la cité de part
+en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires,
+et emporte et rapporte incessamment, au vol de
+ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes,
+de Nantes à Saint-Nazaire, reliant d'un double sillon
+la capitale à la mer&nbsp;; ses courses, ses théâtres, et ce
+mouvement, enfin, condition et marque distinctive de
+notre âge, violent, fiévreux, qui précipite les revirements
+de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé
+des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière
+du soleil, prompts comme nos désirs impatients.</p>
+
+<p>Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce
+et d'industrie, préoccupée de vendre des épices,
+de raffiner du sucre ou d'armer des navires&nbsp;: les lettres,
+les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle,
+ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.</p>
+
+<p>Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté
+des lettres et d'une école de droit&nbsp;; mais le gouvernement
+a reconnu que cette grande cité a une importance
+exceptionnelle, et il y a fondé une <i>École préparatoire</i>
+des sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés,
+qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés,
+supérieur aux lycées, qui convient surtout à une
+ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent
+continuer leurs études littéraires et se maintenir
+au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que
+Nantes possède une <i>École industrielle</i>, une <i>École chorale</i>,
+un <i>Cercle des beaux-arts</i>, à la fois école de dessin
+et galerie permanente d'exposition des ouvrages des
+artistes nantais, une <i>École secondaire de médecine</i>, une
+<i>Revue</i>, une <i>Société académique</i>, et de riches et beaux
+établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque,
+etc.&nbsp;; que les arts, la musique, la peinture, la
+sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais
+par des artistes dignes d'être partout estimés et distingués,
+et qui continuent cette noble suite de peintres
+provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître
+la vie ignorée et les œuvres souvent admirables<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;:
+M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la
+nature bretonne avec amour et grandeur&nbsp;; M. de Wismes,
+auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la <i>Vendée</i>,
+le <i>Maine</i> et l'<i>Anjou</i>, aujourd'hui connus et répandus
+dans toute la France&nbsp;; M. Bournichon, M. Dandiran,
+toute une école d'habiles sculpteurs en bois&nbsp;; des statuaires
+surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste,
+mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son
+émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à
+qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de
+Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper,
+auteur d'une quantité d'œuvres populaires en Bretagne,
+entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon
+Port, composition de quatorze figures colossales, et de
+cette poétique statue de <i>sainte Anne</i>, qui, du haut d'un
+rocher, à l'entrée du port de Nantes, domine la ville
+et le cours du fleuve, et semble suivre et protéger les
+vaisseaux descendant à la mer&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Peintres Provinciaux de l'ancienne France</i>, 3 vol, in-8&deg;.]</blockquote>
+
+<p>Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne
+par son étendue et sa population&nbsp;; le nombre et l'importance
+des œuvres de l'esprit en font le centre d'un
+grand mouvement intellectuel.</p>
+
+<p>La Société académique de Nantes est connue depuis
+longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans
+un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes
+d'un mérite distingué&nbsp;: M. l'abbé Fournier, curé de
+Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante,
+dont tout à l'heure on dira l'œuvre capitale&nbsp;;
+M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture,
+qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la
+fréquentation des hommes éminents et le goût des
+études historiques, avec un zèle actif, une érudition
+vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur
+la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, <i>les Administrations départementales de 1790 à l'an VIII</i>, où
+l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé
+l'historien&nbsp;; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà
+cités&nbsp;; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits
+peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une
+Étude sur l'historien Travers&nbsp;; des savants, M. le docteur
+Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique&nbsp;; M. Robière,
+de chimie&nbsp;; M. Huette, de curieuses observations
+de météorologie&nbsp;; M. le docteur Foullon, antiquaire et
+collectionneur, qui a traité de l'<i>Organisation de la médecine</i>
+au point de vue des services publics, etc.</p>
+
+<p>Mais le premier de tous est un savant illustre, qui
+n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la
+France, le célèbre voyageur en Égypte, M. Caillaud.
+Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a
+fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une
+surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande
+lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaire,
+la découverte du <i>procédé de perforation des
+pholades</i>. On avait jusqu'alors cru que les pholades,
+petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne,
+employaient, pour percer le dur granit où elles
+vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves
+de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet&nbsp;:
+il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées
+à des morceaux de roc (gneiss), les plaça dans un
+bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit
+l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se
+passèrent sans que les pholades donnassent signe de
+vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie
+qui retentissait dans le bocal&nbsp;; il se lève, et, à la lueur
+d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant
+et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement
+régulier, à la manière d'une vrille qui perce un
+trou&nbsp;; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête,
+et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal&nbsp;;
+c'était le résidu de son travail, la partie du roc
+pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait
+et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant,
+attentif et charmé, surprend une à une les pholades
+accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant
+leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme
+avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que
+leur coquille&nbsp;; et cette coquille, au lieu de se détériorer
+par le frottement continu, se développe à mesure que
+le travail avance&nbsp;; à la scie qui s'use une autre scie
+s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de
+suite jusqu'à <i>quarante</i>, que M. Caillaud a comptées, et
+avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et
+retourner sa frêle enveloppe, cette coquille que la pression
+d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour
+le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer&nbsp;! phénomène
+admirable qui confond la sagesse humaine, et
+qui est un de ces millions de miracles naturels que
+Dieu nous fait voir constamment dans la création&nbsp;!</p>
+
+<p>Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux
+revues à Nantes&nbsp;: la <i>Revue des provinces de l'Ouest</i>,
+dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité
+précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire
+de la Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues,
+MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, Duchâtellier,
+tiraient des archives départementales, épiscopales et
+municipales et des collections particulières, complétant
+ainsi, pour la province de Bretagne, la savante
+<i>Bibliothèque de l'École des chartes</i>&nbsp;; de plus un Bulletin
+bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés
+en Bretagne ou concernant les départements de
+l'ouest, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des
+Poitevins. Cette revue n'existe plus.</p>
+
+<p>La <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i> a été fondée par
+M. de la Borderie, qui a réuni autour de lui les hommes
+les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs
+des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une
+juste réputation par de grands travaux&nbsp;: MM. de
+Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de
+la Villemarqué, etc.&nbsp;; à côté d'eux, de jeunes hommes
+d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un
+plus grand théâtre&nbsp;: M. Alf. Giraud, ancien élève de
+l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau,
+Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de
+poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise&nbsp;;
+M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec
+goût et intelligence&nbsp;; M. Ropartz, dont l'Académie
+des inscriptions a distingué récemment les Études
+historiques&nbsp;; puis de vrais Bretons qui parlent et
+écrivent la langue de leurs pères, le breton&nbsp;: M. le
+Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y
+a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont
+dit que&nbsp;: &laquo;&nbsp;c'était le plus grand poëte qui ait écrit
+en langue celtique.&nbsp;&raquo; Car elle produit encore des
+fleurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine,
+des poésies d'une saveur franche et d'un
+caractère original, nées du souffle des événements
+contemporains ou inspirées par le sentiment de la
+nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement
+et profondément sentie, bien avant J.J. Rousseau
+et Bernardin de Saint-Pierre&nbsp;; les poëtes n'ont
+jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants,
+les plus populaires, sont dus à des paysans, à des
+pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont
+pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes
+pittoresques, qui parlent la langue nationale&nbsp;; qui
+ont gardé les mœurs antiques, et dont la vie se passe
+parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés
+par la légende, dans les vastes landes couvertes
+de genêts et la solitude des grands espaces, ou en
+face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit.
+Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les
+transforme et les idéalise&nbsp;; on les trouve poétiques, et
+ils sont naturellement poëtes<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans
+la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux,
+H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton
+par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent
+des mêmes sentiments&nbsp;: la foi, la religion du
+foyer, le culte de la famille, l'amour du pays&nbsp;; tous
+connaissent cette passion de mélancolie, amante de
+l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein
+de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère
+de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante
+qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage
+le plus délicat et le plus rare&nbsp;: il avait publié, il y
+a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies&nbsp;; un
+jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante
+sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
+fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut
+faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti&nbsp;;
+il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom
+y inscrire, il lui donna le gracieux titre de <i>Fleurs inconnues</i>.</p>
+
+<p>Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers
+de poëtes plus jeunes qui chantent aujourd'hui,
+M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, mademoiselle
+Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un
+conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge.
+Les <i>Récits et nouvelles</i> de Jules d'Herbauge
+(sous ce nom se cache une femme qui porte un nom
+illustre, madame la comtesse de ........), ont été publiés
+en partie par la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, et les
+juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent
+vraiment supérieur&nbsp;: une exposition simple faite
+avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls
+les maîtres&nbsp;; ils partent d'un pas mesuré, comme des
+gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment
+ils la doivent finir&nbsp;; les caractères se dessinant,
+l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par
+les faits mêmes&nbsp;; peu de dialogue,&nbsp;&mdash;&nbsp;le dialogue n'est
+souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier,
+qui n'est pas maître de son sujet&nbsp;; lorsque les
+caractères sont bien tracés, il n'est pas besoin de
+tant de paroles&nbsp;; aussi peut-on remarquer que les
+conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue
+ne dessinent pas de caractères&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;un puissant
+intérêt dramatique, naissant du développement des
+passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne,
+parce que l'auteur est lui-même ému des événements
+qu'il voit et qu'il met sous les yeux&nbsp;; l'impartialité
+dans la peinture des mœurs, une intelligence
+enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles
+bretonnes, <i>la Jaguerre</i> et <i>la Grande Perrière</i>,
+rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité,
+les beaux récits de Walter Scott&nbsp;; dans d'autres, la finesse
+d'observation et une singulière connaissance
+des ruses féminines décèlent la main d'une femme.</p>
+
+<p>Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre
+femme qui a donné deux recueils remarquables par
+une verve poétique peu commune, et mademoiselle
+Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement
+émus et souvent passionnés, continuent la pléïade
+de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a
+donné naissance&nbsp;: mesdames Dufresnoy, la princesse
+C. de Salm-Dyck, Mélanie Waldor et Elisa Mercœur.</p>
+
+<p>M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies,
+intitulé <i>Souvenirs bretons</i>, où l'on reconnaît deux manières,
+l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une
+certaine habileté dans la facture du vers&nbsp;; puis, et c'est
+la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes&nbsp;;
+car il faut remarquer que les pièces imitées sont
+des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui
+pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes
+ou à Rennes&nbsp;; mais quand M. Halgan traite un sujet breton,
+le poëte redevient lui-même&nbsp;; il s'émeut, il se complaît
+à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il passe encore
+sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper
+de crêpes<span class="noteref">[1]</span>. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque
+il décrit le brillant costume de Loc-Tudy (<i>le
+retour du Pardon</i>)&nbsp;; il parcourt la plaine nue qui s'étend
+de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel
+et coupée de marais salants, et, en quelques traits, il
+en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même
+qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers
+du Croisic&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,</p>
+<p class="i2">A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,</p>
+<p class="i2">Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il
+avancera, plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud
+n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche
+et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
+le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi,
+comme bien des jeunes poëtes, par l'imitation. Son
+premier volume, les <i>Fleurs de Vendée</i>, contient plusieurs
+pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les
+idées mêmes des poëtes de l'école romantique&nbsp;; mais
+le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en
+lui deux sources pures et profondes&nbsp;: le sentiment de
+la nature et l'amour de son pays&nbsp;; il sent les harmonies
+de la campagne&nbsp;; il erre le matin dans les champs, en
+écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette
+et la fauvette qui <i>lui dit ses plus belles chansons</i>,
+le merle sifflant dans le buisson&nbsp;; il erre dans les
+bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen&nbsp;;
+ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers
+jours de mai, le long des chemins couverts, il
+découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du
+printemps<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement,
+il la respecte, il l'admire, et il la chante comme
+un fils pieux&nbsp;; il recueille ses traditions et ses légendes,
+mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et
+sceptiques&nbsp;; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent
+et l'émotion de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et
+qui frémit à ce qu'il raconte&nbsp;; il a la foi ardente et fière
+de ses pères&nbsp;:</p>
+
+<p>Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens&nbsp;!</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits&nbsp;!</p>
+<p class="i2">Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p><i>La Pêche maudite</i> est une terrible histoire&nbsp;; elle a
+pour refrain&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Il ne faut pas pêcher le jour des morts&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Une seule chaloupe part&nbsp;; elle est montée par un
+pêcheur impie qui a fait le tour du monde, un sceptique
+qui ne croit plus à rien&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Il n'a plus peur même des revenants&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Les poissons par milliers entourent sa barque&nbsp;; il
+jette le filet, mais tout à coup le poisson fuit comme
+par enchantement, et qu'amène-t-il&nbsp;? Une <i>tête de mort</i>&nbsp;!</p>
+
+<p>Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte
+s'écrie&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie&nbsp;?</p>
+<p class="i2">Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,</p>
+<p class="i2">O terre de géants et de genêts en fleurs&nbsp;?</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le
+poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte
+vendéen.</p>
+
+<p>Il l'a été, il l'est&nbsp;: dans <i>les Vendéens</i>, il a peint les sublimes
+actions de cette guerre héroïque et douloureuse,
+et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes&nbsp;: le poëte
+est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de
+contenu, comme un sauvage désir de parcourir la
+lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement
+Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, la Rochejaquelein,
+les héros avec lesquels il marche à la bataille,
+au supplice, à la mort&nbsp;; il les aime et les fait aimer.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>V</h2>
+<h2>Monuments.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Ce pays de foi n'a pas changé&nbsp;: nulle part on ne construit
+un plus grand nombre d'églises, et de belles
+églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes&nbsp;:
+Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues&nbsp;;
+le goût y devint général, le sentiment du beau, pour
+ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont
+jolies&nbsp;; la vue d'œuvres excellentes y a conservé plus
+qu'ailleurs la pureté du goût&nbsp;; à part Brest, ville nouvelle
+(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises
+sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur,
+toutes les constructions récentes ont été conçues
+dans le style <i>gothique</i>, qui ne devrait pas s'appeler autrement
+que le style <i>catholique</i>.</p>
+
+<p>Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles,
+des basiliques, des cathédrales&nbsp;: à Lorient, à Saint-Brieuc,
+à Quimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc,
+en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume,
+construit l'élégante chapelle de Notre-Dame
+de l'Espérance, imitation du XIIIe siècle. A ses portes,
+le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach.
+du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle,
+ornée de sculptures exécutées par un statuaire
+du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocher, hardi,
+élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel
+et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine.
+A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en
+voie d'exécution&nbsp;: d'abord, la cathédrale, <i>Saint-Pierre</i>,
+dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et
+il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties
+peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler
+presque l'étendue&nbsp;; quand elle sera achevée, ce sera le
+dôme de Cologne de la Bretagne&nbsp;; puis la <i>Madeleine</i>,
+l'église des <i>Jésuites</i>, la chapelle du <i>petit séminaire,
+Saint-Clément</i>, les <i>Minimes, Notre-Dame de Bon Port</i>,
+le <i>grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie</i>, etc.</p>
+
+<p>Et chacune de ces églises est remarquable par quelque
+détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un
+baldaquin curieusement colorié, comme on en voit
+dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie&nbsp;;
+là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre
+d'un bel et harmonieux effet&nbsp;; à la maison des Minimes,
+occupée par la congrégation des missionnaires
+diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières
+exécutées par un Nantais, M. Échappé&nbsp;; des
+tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la
+propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent
+si bien à orner les portiques et les galeries à
+jour&nbsp;; la cour du grand séminaire a été entourée par
+M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un noble et sévère
+cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
+mœurs&nbsp;: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans
+le style du XIIIe siècle M. Liberge&nbsp;; au fond du chœur,
+encore inachevé, vous verrez une petite statue de la
+Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription
+naïve, inspirée par une vraie foi bretonne&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>
+SOUS LA PROTECTION DE MARIE<br>
+TOUT GRANDIT.<br>
+</blockquote>
+
+<p>Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire
+en Bretagne, que même les habitations particulières
+se sont mises sous sa garde. En sortant de
+Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets,
+élégant logis imité du XVe siècle, avec porche
+largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles
+finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées,
+fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et
+tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques,
+toute la brillante et coquette ornementation
+du gothique le plus fleuri&nbsp;; au milieu de la façade, sous
+un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne,
+apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui
+bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.</p>
+
+<p>A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées
+de leurs hautes flèches&nbsp;; l'évêque a eu l'idée
+de faire appel à la piété des fidèles&nbsp;; il a demandé à
+chacun un sou&nbsp;; personne dans le diocèse, même les
+plus pauvres, ne s'est abstenu&nbsp;; les riches, au lieu d'un
+sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années,
+le double clocher s'est dressé au-dessus de la
+ville de saint Corentin.</p>
+
+<p>C'est le moyen âge, dira-t-on&nbsp;: oui, c'est le moyen
+âge et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les
+fidèles concourir de leur bourse à l'œuvre&nbsp;; en plus
+d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée
+de leur travail&nbsp;; d'autres renouvellent des arts presque
+perdus&nbsp;; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans
+le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en
+exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente,
+quarante personnages représentent les scènes de la
+Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement
+animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre
+ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en
+bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie
+que les belles boiseries de la cathédrale de Saint-Brieuc,
+qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par
+un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance,
+l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église
+des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans
+de M. l'abbé Brune&nbsp;; la chapelle des jésuites, à Nantes,
+par un père de la compagnie, le P. Tournesac&nbsp;; Notre-Dame
+de la Salette, par M. l'abbé Rousteau&nbsp;; et les
+églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent
+à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en
+goût, ni en harmonie. Le génie du XIIIe siècle s'est
+réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme
+jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques
+sur tous les points de la France, des collaborateurs
+et des amis&nbsp;? a dit un vénérable prélat<span class="noteref">[1]</span>.
+L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage
+ecclésiastique&nbsp;? L'histoire l'atteste&nbsp;: c'est aux évêques
+et aux moines que l'art gothique est redevable de
+ses vrais chefs-d'œuvre et de ses plus incontestables
+grandeurs.&nbsp;&raquo; L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est
+une preuve nouvelle&nbsp;; on peut dire qu'elle est l'œuvre
+de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus,
+et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier.
+M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc,
+l'architecte de notre époque qui connaissait
+le mieux l'art du moyen âge&nbsp;; il appartenait à cette
+école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques
+et romaines que l'on s'obstinait à imposer indifféremment
+aux églises, aux casernes et aux palais, proclama
+l'excellence de l'architecture gothique, son caractère
+national, sa convenance avec notre climat, son appropriation
+au culte catholique. La restauration savante
+de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné
+de l'étendue de son érudition et de la sûreté de
+son goût. Il lui a été donné de produire deux œuvres
+complètes&nbsp;: l'église de Belleville et Saint-Nicolas de
+Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions
+les plus exactes, les plus correctes et les plus
+élégantes du XIIIe siècle. A Nantes, il eut le bonheur
+d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de
+ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent,
+savent donner le branle, le mouvement et la vie&nbsp;:
+activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, intelligence
+rapide, connaissances variées et étendues,
+amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il
+fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fin une
+œuvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât&nbsp;:
+le gouvernement ne pouvait donner qu'une
+subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes
+coûterait son église&nbsp;: il n'hésita pas, il se mit à
+l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens,
+et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte
+et le curé s'entendaient&nbsp;; ils avaient tous deux rêvé une
+église modèle, rien ne fut négligé&nbsp;: ornementation extérieure,
+sculpture délicate, vitraux, statues, peintures
+murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme
+dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce
+qui reproduisait le caractère et la physionomie des
+basiliques du temps de saint Louis. L'architecte ne
+comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent&nbsp;;
+l'architecte cherchait en tout la perfection&nbsp;; pas un détail
+qui ne lui coûtât des recherches&nbsp;; il feuilletait les
+manuscrits du moyen âge pour une serrure comme
+pour un balustre&nbsp;; le curé, quoique désireux de jouir
+de son église comprenait pourtant ces scrupules du
+savant&nbsp;; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de
+son goût. En moins de huit années le monument était
+construit et livré au culte&nbsp;; il ne reste plus que les clochers
+à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas
+de Nantes aura coûté des millions&nbsp;; l'architecte
+et le curé auront attaché leur nom à cette grande œuvre&nbsp;;
+l'un était la pensée, l'autre le bras&nbsp;; tous deux,
+comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant
+devant le trône de Dieu, avec une église dans la
+main.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique de 1858.]</blockquote>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<h3>CONCLUSION.</h3>
+<br>
+
+<p>Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence,
+une activité générale et féconde, et ce que
+nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des
+autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
+voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude
+des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue
+trouve une poterie romaine, une médaille presque
+fruste, le voilà absorbé&nbsp;: à quoi bon&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;A quoi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;compléter
+une collection.&nbsp;&mdash;&nbsp;A quoi bon la collection&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;A fixer
+une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître
+les hommes, les mœurs, les usages, la marche
+des civilisations disparues, pour développer et faire
+progresser la nôtre, conformément à cet instinct de
+perfectionnement indéfini et à ce sentiment de grandeur
+inconnue que Dieu a mis dans le cœur de
+l'homme.</p>
+
+<p>Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même
+valeur&nbsp;; mais tous sont utiles et serviront un jour.
+L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière
+qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus&nbsp;: il ne faut pas
+voir dans les études locales des savants de province
+le travail isolé, mais le but, non la notice parfois
+sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore
+peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés
+de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais
+Johnson appelle les <i>pionniers de la littérature</i>. Les
+archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse
+avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable
+à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à
+travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de
+larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues
+le terrain où bientôt s'élèveront les grandes
+cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les
+systèmes qu'elles enfantent, ces documents, trésors
+cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines,
+ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés,
+rangés, étiquetés. L'historien, plus tard, viendra
+faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux
+qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit&nbsp;; ce
+sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire
+de France, qu'on écrira un jour en dix volumes,
+et qui, en attendant, se rassemble en mille.</p>
+
+<p>On ne peut, sans émotion, contempler ce grand
+mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique
+aux monuments et aux antiquités de notre
+histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée
+d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne,
+et se hâte de les recueillir et d'en marquer le
+caractère. C'est une maison qui croule&nbsp;; tout va s'effondrer&nbsp;;
+on met de côté, on ramasse, on classe les
+objets les plus précieux ou les mieux conservés&nbsp;; la
+jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que
+les os de ses ancêtres soient dispersés&nbsp;; sentiment naturel
+à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité entre
+lui et son passé&nbsp;: dans ces œuvres du passé, ces monuments,
+ces débris, quelque différence qu'il y ait
+entre le présent et le point de départ, il reconnaît le
+germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès
+qu'il a faits, les transformations qu'il a subies&nbsp;; il s'intéresse
+à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont
+ses aïeux&nbsp;; il sent palpiter quelque chose en lui qui est
+une partie de leur âme et de leur vie&nbsp;!</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XV"></a><br>
+<h2>XV</h2>
+<h2>Paysages.</h2>
+<h3>Pontivy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Redon.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ploërmel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Guémenée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Josselyn.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+champ du combat des Trente.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Tandis que les villes situées dans les montagnes du
+Centre, les montagnes Noires et les monts d'Arrée, ont
+le mieux gardé les vieilles traditions, et qu'il n'est pas
+de bourgs plus complétement bretons que le Faouet,
+Gourin, Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine
+perdent au contraire, de plus en plus, le caractère
+national&nbsp;; à mesure que l'on s'avance vers l'est, elles
+ont une physionomie moins accusée&nbsp;; on marche de
+désenchantement en désenchantement.</p>
+
+<p>Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon,
+Ploërmel&nbsp;? Les partisans de l'ancienne royauté nomment
+Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle
+appellent Napoléonville. Les uns et les autres
+ont raison, mais bien plus les seconds. Il y a là deux
+villes juxtaposées&nbsp;: la vieille, à rues étroites, à maisons
+anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et
+dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne&nbsp;;
+la vieille a son château démantelé, que personne n'habite
+et dont les pierres s'écroulent une à une&nbsp;;
+la nouvelle, ses vastes casernes toutes retentissantes
+du bruit des chevaux et des clairons, et bordées
+par le canal qui apporte les marchandises, les
+produits du commerce, le mouvement de la vie moderne&nbsp;;
+Pontivy se transforme chaque jour un peu
+pour devenir Napoléonville.</p>
+
+<p>Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus
+breton. Ses vieilles églises, dont une surtout, vaste basilique
+romaine, ne le cède en rien aux plus remarquables
+églises de Bretagne, son antique halle supportée
+par des piliers à base du XIe siècle, rappellent
+d'abord les vraies cités bretonnes du Finistère&nbsp;; mais
+on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et
+profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles
+sous le pont de la Roche-Bernard, jeté entre deux rochers
+à deux cents pieds au-dessus de l'eau, arrivent
+de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait
+que, chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant
+et Redon grandissant. La prédiction s'est accomplie&nbsp;:
+Rieux n'est plus qu'un bourg sans importance&nbsp;; Redon,
+pour les besoins de son commerce sans cesse accru,
+a construit des quais, creusé un large bassin, bâti de
+vastes magasins. Par Nantes, il est en rapport avec
+le centre de la France&nbsp;; par la mer, avec les ports de
+l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports,
+cosmopolite.</p>
+
+<p>Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui
+semble indiquer l'indifférence de race et de caractère.
+Un musicien célèbre a placé le sujet d'une de ses œuvres
+à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans
+une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne,
+il aurait su que nulle part le génie breton n'est
+moins marqué&nbsp;: on n'y parle pas breton&nbsp;; le costume
+n'a rien de breton&nbsp;; les mœurs ne se distinguent pas des
+mœurs de l'intérieur&nbsp;; Ploërmel n'a même pas de véritable
+Pardon. C'est une petite ville monotone, sans
+animation, telle qu'on en rencontre partout en province.
+Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la
+France.</p>
+
+<p>Il reste pourtant quelques débris&nbsp;: c'était là jadis
+le cœur de la Bretagne&nbsp;; on est près de Josselyn,
+de Guémenée, du champ du combat des Trente. Josselyn
+est la demeure d'un des derniers Rohan&nbsp;: beau
+château, avec ses deux façades dissemblables, les
+grosses tours sur la rivière, et la gracieuse et légère
+décoration de la façade de la cour, marquant, chacune
+à sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers
+de la féodalité et l'élégance des grands seigneurs
+de la monarchie. Ce palais a encore un grand aspect,
+mais avec un air de morne tristesse&nbsp;: la couleur grise
+du temps donne à ses murailles une teinte mélancolique,
+comme la couleur plus pâle de la vieillesse qui
+commence s'étend sur un beau visage. Qu'est devenue
+la splendeur de cette maison&nbsp;? où sont les princes de
+cette fière et illustre famille, les Soubise, les Guémenée,
+les Montbazon&nbsp;?</p>
+
+<p>Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un
+canal qui, ici, s'unit à la rivière, participant ainsi du
+cours d'eau créé par Dieu et du fossé creusé par
+l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière
+capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.</p>
+
+<p>Voilà que commence l'automne&nbsp;: le ciel a pâli, sa
+voûte immense est toute couverte de petits nuages&nbsp;;
+pas un souffle de vent ne les pousse&nbsp;; son dôme semble
+frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie
+comme une glace, reflète en traits arrêtés les longs peupliers
+qui bordent ses rives&nbsp;; ils s'alignent comme une
+armée, un léger frisson court sur leur cime sans la faire
+plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit
+par emplir, comme une grande voix, la nature entière.
+Dans cette universelle paix, quelques bruits lointains
+traversent les airs&nbsp;; une paysanne qu'on n'aperçoit pas
+chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain&nbsp;;
+les batteurs suspendent et recommencent leurs
+coups cadencés&nbsp;; sur le sol sonore, les fléaux lourdement
+retombent&nbsp;; à leurs coups pesants, on dirait la
+plainte de l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la
+terre qui le retient.</p>
+
+<p>Le soleil ne paraît pas dans le ciel&nbsp;; le bleu éclatant
+a fait place à une lumière terne&nbsp;; ce n'est pas la froide
+clarté de l'hiver, ce n'est plus la chaude transparence
+de l'été&nbsp;: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
+murmure&nbsp;; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la
+terre et les eaux&nbsp;; la nature s'enveloppe dans un calme
+puissant&nbsp;; elle semble, rêveuse et étonnée, se reposer
+d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
+Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé
+ses pensées, s'arrête et demeure immobile, les yeux
+fixés sur un point invisible, et comme suivant dans
+l'air l'ange fugitif qui l'inspira.</p>
+
+<p>A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente
+d'une colline, Guémenée, vieille petite ville qui n'est
+guère formée que d'une rue, et la rue de vieilles maisons
+à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des
+siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de
+lierres&nbsp;; c'est une des dernières images que l'on emporte
+de la Bretagne, avec le souvenir du grand nom de
+Rohan.</p>
+
+<p>La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le
+bruit d'un bois qui se casse en craquant. La vallée est
+comme recouverte d'une gaze&nbsp;; les arbres, au loin, ont
+perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise
+avec le ciel abaissé&nbsp;; la voûte du ciel est changée
+en une vaste coupole de plomb, et dans le cercle entier
+de l'horizon la pluie descend à grand bruit, abondante
+comme les pleurs qui s'écoulent de l'œil de
+l'homme, quand il s'affaisse, abattu par un coup que
+la douleur enfonce avant dans son cœur.</p>
+
+<p>Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper
+leur charge, s'enlèvent et se dissipent en tous sens, argentés
+par le soleil pâle&nbsp;: en quelques instants, le voile
+de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la
+vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante,
+éclairée&nbsp;; ses plans, doucement inclinés, se dessinent
+d'un trait net dans un air clair, et toute chose reprend
+sa place et sa couleur&nbsp;: les toits de tuile rouge éclatent
+à travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de
+chaume s'encadrent, comme d'une bordure, dans une
+rangée d'arbres au feuillage presque noir&nbsp;; tout alentour,
+les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel&nbsp;;
+en un endroit, elles se rompent, et à travers la brèche
+s'ouvre une campagne qui fuit dans un lointain infini,
+où le regard s'attache, et où il poursuit l'insaisissable
+et l'inconnu, comme dans la vie le cœur dédaigne
+l'heure présente et attend l'avenir qu'il ne possédera
+peut-être pas.</p>
+
+<p>Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes
+et de terres à demi cultivées, entre Ploërmel et Josselyn,
+à moitié chemin à peu près, vous rencontrez une barrière
+qui sépare de la route un massif de pins. Là était
+jadis le <i>chêne de Mi-voie</i>&nbsp;; vous êtes au champ du <i>combat
+des Trente</i>&nbsp;! Là un poëte voulait que l'on dressât un
+monument brut comme les rochers de la vieille terre,
+rude et durable&nbsp;: trente blocs de pierre, trente statues
+taillées à grands coups&nbsp;; corps solides, le casque en
+tête et l'épée à la main, couverts de fer et changés en
+granit. Alignés sur leurs piédestaux carrés, rangés en
+bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté inébranlable,
+on eût reconnu les trente vainqueurs bretons&nbsp;;
+ils seraient comme les témoins indestructibles de l'héroïque
+histoire, de la foi et des fortes mœurs d'un
+vieux peuple.</p>
+
+<p>Mais ces épiques projets ne germent plus que dans
+quelques têtes bretonnes&nbsp;: les pensées de la multitude
+sont emportées vers des soucis plus pressants&nbsp;: qui attache
+tant d'importance, parmi nous, au triomphe de
+trente Bretons du XIVe siècle&nbsp;? Un obélisque où s'effacent
+chaque jour les noms qui y sont écrits, c'en est
+assez pour une gloire qui ne nous touche plus&nbsp;; cette
+plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps,
+marque l'esprit de l'époque qui produit hâtivement et
+qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de la durée.</p>
+
+<p>Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne
+connaissait pas l'été&nbsp;; leur souffle constant agite les
+feuilles des arbres. D'abord les arbres ne semblent pas
+changés, ils sont verts encore&nbsp;; mais peu à peu ils
+prennent une teinte plus froide, les feuilles pâlissent,
+puis jaunissent&nbsp;; une couleur de rouille s'étend sur
+quelques-unes, comme un demi-deuil qui se prépare&nbsp;;
+la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang
+d'un homme qui coulerait par tous les pores&nbsp;; la fin de
+l'année est proche&nbsp;; la nature, lentement et invinciblement,
+accomplit son œuvre&nbsp;; ces grands vents marquent
+le feuillage pour la mort.</p>
+
+<p>Bientôt ces vents deviennent plus forts&nbsp;; ils secouent
+violemment les hautes cimes des arbres, qui se balancent
+alternativement à droite et à gauche, comme un
+pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des
+arbres est l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est
+le premier avertissement de Dieu à l'homme&nbsp;; il se sent
+secoué dans sa force, il n'a plus les pieds fermement
+posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans
+ses os, et il hésite pour la première fois. Les arbres
+ne sont pas tout d'un coup dépouillés&nbsp;; il faut plusieurs
+semaines, plusieurs mois pour que leur ruine soit entière.
+Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
+feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme
+par des brèches, et ces brèches une fois ouvertes, ce
+n'est plus une à une, c'est par bandes, par masses qu'il
+les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, deviennent
+plus laides et plus hideuses&nbsp;: les premières feuilles
+étaient jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque
+en poussière. Ainsi de l'homme&nbsp;: après que les
+années de son été ont donné leur moisson, le vent du
+tombeau se lève&nbsp;; comme les feuilles des arbres, une à
+une ses facultés pâlissent&nbsp;; elles tombent l'une après
+l'autre, ses sensations vives et ses impressions frémissantes&nbsp;;
+il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à
+ses pieds ses parties les plus nobles&nbsp;; son intelligence,
+son corps, son cœur, tout est frappé dans sa beauté&nbsp;;
+tout ce qui faisait sa force s'envole.</p>
+
+<p>Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres,
+élèvent des bruits nouveaux, des murmures qui se prolongent,
+des sifflements brusquement arrêtés, des sons
+plaintifs&nbsp;: et ces bruits, ces murmures ont une gravité
+jusqu'alors inconnue&nbsp;; on les écoute avec une tristesse
+rêveuse et muette. C'est la grande mélancolie de la
+vieillesse, le silence, les méditations, les retours, les
+souvenirs&nbsp;: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie
+écoulée&nbsp;; il approche du sommet de la colline où son
+horizon finit, et où, le sol se rompant tout à coup, il va
+commencer un autre voyage dans un pays qu'il ne voit
+pas, et où nul ne le verra.</p>
+
+<p>Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle
+de la vieillesse, changement qui se précipite et dont le
+dénoûment est inconnu, voilà l'image de l'antique Bretagne,
+de la Bretagne qui s'en va.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="APPENDICE"></a><h2>APPENDICE</h2>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<h2>I</h2>
+<br>
+
+<p>Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies
+dans le Morbihan et le Finistère, et qui feront
+connaître l'esprit du pays où elles sont nées. <i>La Lande
+de Lanvaux</i> et <i>la Cathédrale</i> sont extraites du livre de
+M. le docteur A. Fouquet, intitulé <i>Contes, légendes et
+chansons du Morbihan</i>&nbsp;; la légende de <i>Saint Christophe</i>
+a été publiée par M. du Chalard, et celle du <i>Chêne de
+la Laita</i> par M. du Laurens de la Barre, dans la <i>Revue
+de Bretagne et de Vendée</i>.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LA LANDE DE LANVAUX.</h3>
+<br>
+
+<p>Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une
+immense plaine, où le voyageur ne saurait trouver une
+ombre contre le soleil, un abri contre le vent, un refuge
+contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères
+desséchées et des ajoncs rabougris&nbsp;; l'oreille n'y entend
+que les cris plaintifs des vanneaux et les chants stridents
+des grillons&nbsp;; l'œil n'y découvre que des rochers brisés
+et des blocs bouleversés sur les sommets pelés de ce
+désert.</p>
+
+<p>Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point
+de source qui filtre sous des gazons fleuris, point de lac
+azuré qui réfléchisse un feuillage ombreux, mais des marais
+fangeux dans les bas-fonds, des fondrières boueuses
+sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux
+rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une
+fleur, pas un glayeul.</p>
+
+<p>Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir
+mutilé et que j'embrassais du regard le vaste et lugubre
+horizon qui s'étendait devant moi, un jeune pâtre, abandonnant
+son maigre troupeau, vint, avec la douce familiarité
+de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre
+d'être indiscret, me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Savez-vous, Monsieur, pourquoi
+la lande de Lanvaux est si nue, et pourquoi les
+pierres y sont toutes brisées&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mon enfant,
+répondis-je&nbsp;; mais le sais-tu, toi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oui, Monsieur,
+ma grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien
+des choses, m'a dit comment cela est arrivé.&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh
+bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère t'a appris.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de
+Molac à Pleucadeuc, on comptait bien des villages sur
+cette lande&nbsp;: un de ces villages, entouré de courtils et de
+vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient
+sur la terre pour voir comment allait le monde en ce
+temps-là, arrivèrent à ce village par une pluie battante, et
+trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, portaient
+sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la
+charité, et tenaient en main des bâtons pour se défendre
+des chiens.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus
+belle maison du village, demandant à entrer pour sécher
+leurs habits au feu de la cuisine&nbsp;; mais cette maison appartenait
+à M. Richard, qui était un ladre et un méchant.
+M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire
+entrer les saints comme ils le demandaient, il les menaça,
+s'ils ne s'en allaient au plus vite, de lâcher son chien sur
+eux. Les deux saints s'enfuirent jusqu'à l'autre bout du
+village, et cette fois ils allèrent frapper à la porte de la
+plus pauvre cabane.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui,
+les voyant trempés de pluie, les reçut avec bonté, les fit
+asseoir à son foyer, alluma le plus promptement possible
+un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur
+servit promptement du lait aigre et quelques bribes de
+pain noir, qu'il avait obtenus en mendiant, car il était
+vieux, infirme, et ne pouvait plus travailler.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé,
+saint Pierre dit à Misère&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu es un brave homme&nbsp;; tu
+nous as donné tout ce que tu avais reçu, et ta charité a été
+bien faite, car elle a été faite de cœur et toute pour Dieu.
+Que ta foi soit égale à ta charité&nbsp;; forme un souhait et il
+sera accompli.&nbsp;&raquo; A ce langage, et surtout à l'odeur de
+sainteté qu'ils répandaient, Misère reconnut deux hôtes
+du paradis, tomba à genoux et leur dit &laquo;&nbsp;Je ne possède
+au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont
+volés chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes.
+Comme ces fruits sont le seul bien auquel je
+tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui montera
+dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission,
+et vous aurez fait pour moi mille fois plus que
+je n'ai fait pour vous.&nbsp;&mdash;&nbsp;Que ton désir soit satisfait&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux disparurent.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A l'automne suivant, le pommier de Misère était
+chargé de beaux fruits, que le bonhomme, cette fois,
+comptait bien manger seul&nbsp;; mais un matin qu'il sortait
+de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour
+voir si les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut
+M. Richard pris dans les branches, et faisant d'inutiles
+efforts pour descendre&nbsp;: &laquo;&nbsp;Comment&nbsp;! s'écria Misère, c'est
+vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui
+volez encore les fruits du pauvre&nbsp;!... Eh bien&nbsp;! tout le monde
+va savoir que vous êtes un voleur...&nbsp;&raquo; Et aussitôt le bonhomme
+courut appeler tous les gens du village. Tous accoururent,
+et crièrent <i>haro</i> sur M. Richard, détesté à
+cause de son avarice et de sa méchanceté.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère
+de l'aider à descendre, promettant de lui payer tous
+les fruits qu'il lui avait pris, et de lui donner encore une
+belle somme&nbsp;; mais le bonhomme le laissa tout le jour s'agiter
+et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue,
+il le lâcha, en lui disant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez, Monsieur Richard, je
+ne veux rien de vous&nbsp;; mais n'y revenez plus, car cette fois
+vous n'en sortirez pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta
+à lui tout à coup et lui dit de sa plus grosse voix&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons,
+Misère. il faut me suivre&nbsp;; es-tu prêt&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous
+savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours
+prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde
+et rien à y laisser&nbsp;; mais, cependant, il n'est âme qui
+n'ait un désir ou un regret en quittant ce monde, et j'ai
+un service à réclamer de vous. Vous êtes si bonne que
+vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que
+pour me satisfaire, il vous faut peu de temps et encore
+moins de peine... Vous voyez, près de ma porte,
+ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je voudrais
+bien manger une de ces pommes&nbsp;; seriez-vous assez
+complaisante pour m'en cueillir une&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'à cela ne
+tienne&nbsp;! dit la Mort, je veux, au moins une fois, être
+agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Et la
+Mort, sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand
+elle voulut descendre, ça lui fut impossible&nbsp;: elle eut
+beau faire des efforts à ébranler l'arbre, elle eut
+beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la
+mort fut forcée de reconnaître là une main plus puissante
+que la sienne.</p>
+
+<p>Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et
+faisait la sourde oreille à ses cris. &laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! bonhomme&nbsp;! lui
+dit-elle, laisse-moi partir&nbsp;; j'ai tant de besogne à faire que
+je n'ai pas de temps à perdre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bien, bien&nbsp;! dit Misère,
+si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, dit la
+Mort, je te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me
+rends la liberté, je te laisserai vivre dix ans encore.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce
+n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au jugement dernier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh
+bien&nbsp;! soit&nbsp;; que Misère dure jusqu'à la fin des
+temps&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en
+main, et dans sa rage frappa les hommes, les maisons, les
+arbres, les pierres&nbsp;; et Misère resta seul sur cette terre désolée&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LA CATHÉDRALE.</h3>
+<br>
+
+<p>Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël
+revenait de la place Mainlière, à Vannes, où il
+avait donné ses soins à un tailleur de ses amis qui s'en
+allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale,
+dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut,
+avant de regagner sa demeure, prier pour l'objet de son
+affection et de ses inquiétudes, et, dans cette intention, il
+pénétra dans l'église et alla s'agenouiller au fond d'une
+des chapelles latérales.</p>
+
+<p>A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le
+saint temple, l'obscurité y était presque complète, et le plus
+profond silence y régnait. Fatigué de plusieurs nuits de
+veilles, le bon gantier ne tarda pas à s'endormir, et si profondément,
+qu'il n'entendit ni la voix des cloches tintant
+l'<i>Angelus</i>, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant
+la clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la
+cathédrale.</p>
+
+<p>A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de
+froid se réveilla enfin, et jetant autour de lui des regards
+surpris, il eut quelque peine à se rendre compte du lieu
+où il se trouvait&nbsp;; mais bientôt l'étrange spectacle qu'il eut
+sous les yeux lui rendit la mémoire&nbsp;; car, au pied de l'autel
+près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une
+chasuble noire, à large croix blanche, était debout, prêt
+à commencer une messe, et sur l'autel, couvert d'un drap
+noir lamé de blanc, vacillaient les pâles clartés de deux
+bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en sautoir.</p>
+
+<p>Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému
+de cette scène lugubre qui le surprenait tout à coup, le
+gantier remarqua qu'il n'y avait point de répondant, et
+s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à
+genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement
+un regard.</p>
+
+<p>O terreur&nbsp;!&nbsp;!&nbsp;! ce prêtre était un squelette aux os sans
+chair, aux orbites creuses et vides&nbsp;!...</p>
+
+<p>Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face
+contre terre, et ce ne fut qu'à l'<i>Angelus</i> du matin qu'il
+reprit connaissance et regagna sa demeure.</p>
+
+<p>Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins,
+il restait toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait
+jamais de ses lèvres, et jamais sa bouche n'avait
+de douces paroles pour sa compagne, de tendres baisers
+pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus
+sa couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce
+sommeil était plus laborieux que ses pénibles veilles, traversé
+qu'il était de terreurs incessantes sur lesquelles son
+intelligence troublée n'avait aucun empire. Pour sauver
+sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme,
+le malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre
+chargé de la direction de sa conscience, et de lui révéler
+la cause de ses terribles émotions.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi
+votre âme à des terreurs qui sont peut-être le fruit d'une
+erreur des sens, et qui, si elles sont les effets d'une effrayante
+réalité, doivent être sérieusement approfondies,
+car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont
+le souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi
+pour être l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation
+nécessaire. Il faut donc, mon fils, dans le double
+intérêt de votre salut temporel et de votre salut éternel,
+aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure,
+l'apparition qui vous a tant épouvanté.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hélas&nbsp;! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas
+à ma faiblesse une épreuve qui me tuerait...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous
+tentiez de la subir armé de la seule raison, mais vous le
+savez, mon fils, la foi rend invincible, et la prière est la
+plus sûre de toutes les armes&nbsp;; priez donc et croyez&nbsp;!... et
+si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du
+Dieu vivant&nbsp;; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il
+vient... Allez, mon fils, je vous absous, que Dieu vous
+soutienne&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair,
+le gantier se rendit à l'église, s'agenouilla dans la même
+chapelle et se fit enfermer encore, mais cette fois il ne
+s'endormit pas&nbsp;; il pria jusqu'à l'heure attendue avec impatience
+et pourtant redoutée.</p>
+
+<p>Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent
+d'elles-mêmes&nbsp;; l'autel se tendit de noir&nbsp;; puis d'un
+pas lent et sourd, le squelette, revêtu de la chasuble de
+deuil, parut à l'entrée de la chapelle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier
+d'une voix émue, retire-toi, fuis ce temple saint&nbsp;; mais
+si tu viens au nom de Dieu tout-puissant, dis... que
+veux-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du
+Seigneur, murmura le spectre... Voilà déjà bien des années,
+oh&nbsp;! des années bien longues pour ceux qui souffrent&nbsp;!
+que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet autel, un
+chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise,
+quand j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point
+dite alors, par négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette
+négligence et cet oubli coupables ont eu des suites terribles,
+car ils ont pour longtemps fermé les portes du ciel
+à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de celui
+pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi
+que Dieu a choisi pour être l'instrument du salut de
+deux âmes&nbsp;!... Aussitôt le spectre et le gantier
+s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts
+commença&nbsp;; mais quand le prêtre eut prononcé le <i>requiescat
+in pace</i>, il disparut, et le gantier, jetant les yeux
+vers la croisée, vit deux traînées lumineuses qui montaient
+au ciel...</p>
+
+<p>Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit
+dans la prière l'heure de l'<i>Angelus</i>, et quand il rentra dans
+sa famille avec un doux sourire aux lèvres, il y rapporta
+le calme et la joie, car son âme était complétement rassérénée.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.</h3>
+<br>
+
+<p>Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était
+doué de robustes épaules&nbsp;; aussi, dans le temps jadis, lui
+avait-on confié l'emploi de passeur sur la rivière du
+Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord de l'eau
+avec ses douze apôtres&nbsp;; Christophe s'empresse de les
+prendre dans ses bras et les transporte sur l'autre rive
+avec toute sorte d'égards.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton
+salaire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien&nbsp;! Seigneur,
+puisque vous voulez me faire un don, ordonnez que tous
+les objets que je pourrai désirer soient forcés d'entrer
+dans mon sac.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu
+ne demanderas jamais d'argent et seulement les objets
+dont tu pourras avoir besoin.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Longtemps il en fut ainsi&nbsp;; le sac ne se remplissait que
+de pain, de fruits, de légumes, et souvent il se vidait au
+profit des pauvres&nbsp;; mais qui peut jurer de ne jamais succomber
+à la tentation&nbsp;? Un matin, Christophe, en passant
+dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un
+changeur&nbsp;; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent
+lui inspira de mauvaises idées&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vois, lui disait <i>er
+milliguet</i><span class="noteref">[1]</span>, tout ce que tu pourrais faire avec cet or&nbsp;!
+Quand ce ne serait que pour rebâtir la chaumière des
+malheureux et leur rendre l'existence plus douce&nbsp;; et dire
+qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le Maudit.]</blockquote>
+
+<p>Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent
+passa dans son sac. <i>Petra faut tho</i><span class="noteref">[1]</span>&nbsp;? Ce n'était encore
+qu'un homme, et il n'était pas devenu saint, comme il le
+fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut suivie de
+bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre
+monde, il ne laissait pas que de goûter les charmes de la
+bonne chère et tout ce qui s'ensuit. Or, un jour qu'après
+dîner, il se reposait à l'ombre sur le gazon, vint à passer
+<i>er diaoul</i><span class="noteref">[2]</span>, qui se mit à le narguer et à lui faire toutes
+sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient,
+les poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt
+debout et la bataille commença&nbsp;; comme les forces étaient
+égales, deux jours dura la lutte, sans qu'on pût en prévoir
+la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs pieds,
+et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux
+tombant et retombant l'un après l'autre&nbsp;; ils y seraient
+encore si Christophe ne s'était heureusement souvenu de
+son sac&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! <i>milliguet diaoul</i><span class="noteref">[3]</span>, par la vertu de Notre-Seigneur,
+tu vas entrer dans mon sac.&nbsp;&raquo; Ce qui fut fait à
+l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier
+qu'il jette sur ses épaules, en cherchant dans sa
+tête comment il s'en débarrassera. Il passait près d'une
+forge où trois vigoureux compagnons battaient le fer rouge
+à grands renforts de bras. &laquo;&nbsp;Voilà mon affaire, se dit
+Christophe,&nbsp;&raquo; et s'adressant aux forgerons&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tenez, leur
+dit-il, j'ai là un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas
+de vilains tours qu'il n'ait faits dans sa vie&nbsp;; si vous voulez
+le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur d'une
+pièce de six liards, je vous donnerai un écu.&nbsp;&mdash;&nbsp;Accepté&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on
+le forge et le reforge durant toute la nuit. Comme le jour
+commençait à poindre, on entendit une voix faible venant
+du fond du sac et qui disait&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Que voulez-vous&nbsp;?]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: Le diable.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 3&nbsp;: Ah&nbsp;! maudit diable&nbsp;!]</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Christophe, Christophe, je me rends&nbsp;; que faut-il faire
+pour sortir de là&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser
+tranquille désormais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le jure.</p>
+
+<p>C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A partir de ce moment Christophe changea tout à fait
+d'existence, il ne s'occupa plus que de bonnes œuvres, et
+quand les forces ne lui permirent plus de continuer à être
+le passeur du Scorff, il se retira dans un petit ermitage
+sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore
+aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence,
+entouré des nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation
+de sainteté. Cependant, lorsqu'après sa mort, il se présenta
+devant saint Pierre, qui, comme vous le savez, a les clefs
+du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait jadis méprisé
+son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le
+pauvre Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et
+dans sa distraction il prit l'escalier qui conduit à l'enfer.
+Il descend ainsi un grand nombre de marches, et arrive
+enfin à une porte où se tenait un jeune homme de bonne
+mine qui l'engagea à entrer&nbsp;; mais Satan, qui passait par
+là, s'écria aussitôt&nbsp;: &laquo;&nbsp;Non, non, je le reconnais, renvoyez-le,
+il est trop fin pour moi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau
+à l'entrée du paradis. On entendait au dedans une musique
+délicieuse qui augmentait encore son désir de pénétrer
+plus loin&nbsp;; aussi s'approchant le plus possible&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie
+vous avez là-dedans&nbsp;! Si vous pouviez seulement entrebâiller
+la porte, on en jouirait un peu du dehors.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on
+lui demande&nbsp;; mais aussitôt Christophe jetant son sac à
+l'intérieur entre et s'assied dessus en lui disant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.&nbsp;&raquo; On
+lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours
+resté dans le ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs
+mérité une bonne place.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.</h3>
+<br>
+
+<p>En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune
+couple en promesse de mariage&nbsp;: on devait faire la noce
+le lendemain du pardon de <i>Toul-Foen</i><span class="noteref">[1]</span>&nbsp;; c'est le joli
+pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à l'entrée de la
+forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux regagnaient
+leur village après avoir visité des parents dans
+la paroisse de Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët
+pour traverser la rivière. Guern, le jeune homme,
+appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de l'attendre
+tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
+chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel&nbsp;: Maharit
+entra dans la barque, et fut surprise de la voir
+s'éloigner aussitôt du bord&nbsp;: croyant que le patron plaisantait,
+elle le pria d'attendre son cousin&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;elle disait
+<i>son cousin</i> par précaution, car les bateliers sont <i>jaseurs</i>
+quelquefois&nbsp;; mais le bateau étant arrivé dans le courant,
+filait, filait toujours plus rapidement.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Toul-foen</i> signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille
+d'une voix suppliante&nbsp;; que dirait Loïc Guern d'une telle
+folie&nbsp;?...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Vaines prières&nbsp;: le passeur, immobile, sans voix et sans
+regard, paraissait insensible, et la barque entraînée descendait
+toujours... toujours...</p>
+
+<p>Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son
+fiancé à son secours. Debout sur la rive assombrie, enveloppés
+de leurs suaires, elle vit des spectres se dresser et
+tendre les bras vers elle d'un air menaçant&nbsp;: c'étaient les
+femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine,
+au poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine.
+Maharit poussa un cri de terreur, et tomba évanouïe
+au fond du bateau, qui disparut alors au détour de
+la rivière.</p>
+
+<p>Guern en ce moment arrivait au passage&nbsp;; il appela la
+paysanne, de tous les côtés, il attendit et appela encore&nbsp;;
+il interrogea le fleuve d'un regard anxieux, mais il ne vit
+rien, rien que l'eau paisible et sombre&nbsp;; il écouta longtemps
+et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
+feuillée.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une
+vieille mendiante en se levant du milieu des joncs et des
+herbes touffues,&nbsp;&mdash;&nbsp;apparemment que la fille curieuse a
+regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la croix
+en y entrant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me
+contez-vous là&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage,
+comme une âme en peine, appelant à grands cris sa
+fiancée et le passeur tour à tour.</p>
+
+<p>A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda
+Maharit à ses parents, à tout le monde&nbsp;; personne n'avait
+revu la jeune fille. Il passa les jours suivants à explorer
+tous les sentiers, à sonder tous les buissons de la forêt,
+sans découvrir aucune trace de sa <i>douce</i> envolée. Enfin,
+trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue
+et de douleur, sur un rocher au bord de la rivière,
+il vit passer la vieille mendiante, qui lui adressa ces paroles&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien&nbsp;! <i>paour Guernik</i> (pauvre petit Guern), as-tu
+retrouvé Maharit, la jolie fille de Clohars-Carnoët&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hélas&nbsp;! non, répondit le paysan les larmes aux yeux&nbsp;;
+en savez-vous des nouvelles&nbsp;? O doux Sauveur&nbsp;! dites-le
+moi, car Maharit devait être ma <i>moitié de ménage</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a
+regardé derrière elle dans le bateau, et pour cette raison
+le passeur l'aura conduite à la <i>plage des morts</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je
+veux y aller, dussé-je&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le
+secret du sorcier qui mène la barque de ce passage&nbsp;; mais
+tout sorcier qu'il est, ceux qui sont chéris de Jésus l'emportent
+sur lui, et les gens charitables sont bénis de
+Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim&nbsp;: la charité, mon
+enfant&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain,
+car je n'ai pas faim, depuis que j'ai perdu Maharit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te
+donner un conseil. Avant de t'embarquer dans ce bateau
+maudit, dont le patron s'est vendu au diable, il faut te
+munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit
+au village des <i>Korrigans</i>, dans la forêt, au-dessus de l'endroit
+appelé le <i>Saut du cerf</i>&nbsp;; tu tremperas cette branche
+dans le bénitier de la chapelle de Saint-Léger, qui protège
+les fiancés, et tu viendras ici pour passer l'eau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que ferai-je ensuite, ma bonne mère&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends
+garde de regarder en arrière&nbsp;; tu diras ton chapelet, et
+lorsque tu seras rendu au trente-troisième grain, tu ordonneras
+au passeur, en lui montrant la branche de houx,
+de te conduire <i>vivant à la plage des morts</i>. Le sorcier
+tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils
+de la vieille mendiante, et un soir, muni de la branche
+de houx, cachée sous son habit, il se rendit au rivage de
+la Laita, grossie par un orage récent. Le batelier vint à
+son appel&nbsp;: en entrant dans la barque, Guern commença
+son chapelet&nbsp;; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému
+au souvenir de sa fiancée qu'il espérait revoir, il oublia
+ses prières et se pencha en dehors du bateau&nbsp;; alors le
+chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans
+l'eau&nbsp;; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les
+rives, puis la barque, entraînée par le courant, dévia avec
+une rapidité effrayante.</p>
+
+<p>Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx&nbsp;; il
+la prit à la main, et la montrant au passeur il lui ordonna
+de le conduire auprès de sa fiancée&nbsp;; puis, sans attendre
+l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le sorcier de son
+rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna
+les rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde
+et noire. Quelques moments après, à la clarté de la
+lune, le paysan vit sortir de la rivière un chêne desséché
+dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au rivage
+entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui
+<i>le vieux chêne de la Laita</i>.</p>
+
+<p>Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements,
+et bientôt la barque alla se briser contre un rocher
+vis-à-vis de Saint-Maurice. Le malheureux se sauva difficilement
+à la nage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Depuis ce temps on vit à tous les
+pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un
+pauvre paysan, pâle et demi-nu, courir comme un possédé&nbsp;;
+il disait à qui voulait l'entendre&nbsp;: &laquo;&nbsp;Conduisez-moi
+sur la <i>plage des morts</i>. Jésus vous récompensera&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et
+désolés.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>Si l'on veut se faire une idée de la variété et de
+l'importance des questions traitées par l'Association
+bretonne, il suffit de parcourir le programme d'un
+des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à
+Redon&nbsp;:</p>
+
+
+<br><br><br><br>
+<h2><b>Première partie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Archéologie.</b></h2>
+<br>
+
+<p>1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
+d'Ille-et-Vilaine&nbsp;:</p>
+<p class="liste">1&deg; Monuments celtiques.</p>
+<p class="liste">2&deg; Voies et établissements romains (villes, camps, villas,
+etc.).</p>
+<p class="liste">3&deg; Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.</p>
+<p class="liste">4&deg; Monuments de l'architecture militaire des mêmes
+périodes.</p>
+<p class="liste">5&deg; Monuments civils, tels que bâtiments claustraux,
+beffrois ou horloges, maisons anciennes, etc.</p>
+<p class="liste">6&deg; Mobilier des églises.</p>
+<p class="liste">7&deg; Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
+publiques, soit chez des particuliers.</p>
+
+<p>II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la
+province qui portent une date certaine, et en donner
+des descriptions ou des dessins.</p>
+
+<p>III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et
+de l'église Saint-Sauveur de Redon.</p>
+
+<p>IV. Monographie du château de Blain.</p>
+
+<p>V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la
+ville de Redon.</p>
+
+<p>VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer
+la conservation de la chapelle gallo-romaine de
+Langon.</p>
+
+<p>VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à
+ses différentes périodes d'origine, de développement
+et de décadence, concorde-t-elle, sous le rapport des
+dates, avec le mouvement architectural qui s'est
+opéré dans le centre et dans le nord de la France&nbsp;?</p>
+
+<p>VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition
+et les monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs,
+tableaux, gravures, vitraux, etc., pour la
+représentation des principaux personnages de l'histoire
+de la Bretagne&nbsp;?</p>
+
+<p>IX. Faire connaître les documents concernant les artistes
+bretons, architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres,
+etc., depuis les temps les plus reculés jusqu'à
+nos jours.</p>
+
+<p>X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen
+âge et de la Renaissance, existant en Bretagne et
+particulièrement dans l'Ille-et-Vilaine.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>Deuxième partie&nbsp;&mdash;&nbsp;Histoire.</h3>
+<br>
+
+<p>XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné
+lieu jusqu'à ce jour l'émigration des Bretons insulaires
+dans l'Armorique.</p>
+
+<p>XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de
+Nantes, de Vannes et de Rennes&nbsp;?</p>
+
+<p>XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la
+naissance de saint Hilaire&nbsp;; existe-t-il quelques traditions
+relatives à ce grand évêque dans les environs
+de Redon, spécialement dans la paroisse de
+Blain&nbsp;?</p>
+
+<p>XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations
+topographiques et des traditions, le lieu où se livra,
+en 845, la bataille de Ballon.</p>
+
+<p>XV. Les principaux documents publiés ou mis en œuvre
+dans l'<i>Histoire de Bretagne</i> de dom Morin et dom
+Taillandier, ont-ils été l'objet d'une critique suffisante&nbsp;?</p>
+
+<p>XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers
+de Marbode sur la ville de Rennes et ses habitants&nbsp;?</p>
+
+<p>XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de
+l'agriculture et du commerce de la Bretagne.</p>
+
+<p>XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des
+chemins et canaux de Bretagne.</p>
+<br>
+
+<p><i>Nota</i>. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une excursion
+monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières séances du
+congrès.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<p>Tout le monde connaît le <i>Barzaz-Breiz, chants populaires
+de la Bretagne</i>, publiés par M. de la Villemarqué.
+Nous en détachons une seule pièce, les <i>Fleurs de
+mai</i>, douce et touchante élégie, composée par deux
+jeunes sœurs paysannes, et traduite avec naïveté et
+grâce en vers français par M. Émile Grimaud.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué),
+existe sur la limite de la Cornouaille et du pays de
+Vannes&nbsp;: on sème de fleurs la couche des jeunes filles qui
+meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps sont
+regardées comme un présage d'éternel bonheur pour
+celles qui en peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade
+dont les vœux ne hâtent le retour de la saison des
+fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou l'instant de sa
+délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LES FLEURS DE MAI.</h3>
+<br>
+
+<p>I.</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,</p>
+<p class="i2">Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,</p>
+<br>
+<p class="i2">Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,</p>
+<p class="i2">Vous en auriez été réjoui dans le cœur.</p>
+<br>
+<p class="i2">Mais de pitié votre âme aurait été pressée,</p>
+<p class="i2">A voir la pauvre fille en son lit affaissée&nbsp;;</p>
+<br>
+<p class="i2">Le mal avait rongé ses membres affaiblis,</p>
+<p class="i2">Et sa joue était pâle, oh&nbsp;! pâle comme un lis.</p>
+<br>
+<p class="i2">Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,</p>
+<p class="i2">De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire&nbsp;:</p>
+<p class="i2">Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+</div>
+</div>
+
+<p>II</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,</p>
+<p class="i2">Le rossignol de nuit chantait sur un rameau&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p>
+<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes&nbsp;;</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans&nbsp;:</p>
+<p class="i2">Heureuses celles-là qui meurent au printemps&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;De même qu'une rose abandonne la branche,</p>
+<p class="i2">Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche&nbsp;;</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Avant huit jours passés celles qui vont mourir,</p>
+<p class="i2">Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,</p>
+<p class="i2">Elles s'élèveront aux sphères éternelles.&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+</div>
+</div>
+
+<p>III</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Jeffik, le rossignol chantait hier au soir&nbsp;; </p>
+<p class="i2">Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir&nbsp;?</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p>
+<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+<p class="i2">Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,</p>
+<p class="i2">Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,</p>
+<p class="i2">Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Je vais dire un <i>Ave</i>, pour que j'aille bientôt</p>
+<p class="i2">Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+<p class="i2">La prière venait,&nbsp;&mdash;&nbsp;sur sa lèvre muette,&nbsp;&mdash;&nbsp;</p>
+<p class="i2">A peine de finir, qu'elle pencha la tête&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">Elle pencha la tête et puis ferma les yeux&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Alors on entendit un son mélodieux&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">Dans le courtil c'était le rossignol encore&nbsp;:</p>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Heureuses, disait-il en sa langue sonore,</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, </p>
+<p class="i2">Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+</div>
+</div>
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+<p>A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que
+signerait un vrai poëte, nous en joindrons une autre
+d'un caractère différent, et où, à défaut de l'élégance
+du langage, dit le P. A. Martin (<i>Pèlerinage de Sainte-Anne
+d'Auray</i>), des marins bretons ont su laisser une
+empreinte de la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique
+composé par des matelots de la paroisse d'Arzon
+qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au
+massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en
+sainte Anne.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux
+que les peuples n'oublient jamais, est encore solennellement
+chanté par la paroisse entière, lorsque au jour anniversaire
+de la délivrance de ses anciens enfants, elle vient
+en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de
+reconnaissance et d'amour.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>CANTIQUE D'ARZON.</h3>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i4">Sainte mère de Marie,</p>
+<p class="i4">Par un miraculeux sort,</p>
+<p class="i4">Vous nous conservez la vie</p>
+<p class="i4">Dans le danger de la mort.</p>
+<br>
+<p class="i4">Avec actions de grâce,</p>
+<p class="i2">Nous venons en ce saint lieu</p>
+<p class="i2">Honorer en cette place</p>
+<p class="i2">La sainte Aïeule de Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Nous avons été de bande</p>
+<p class="i2">Quarante et deux Arzonnois,</p>
+<p class="i2">A la guerre de Hollande,</p>
+<p class="i2">Pour le plus grand de nos Rois.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Ce peuple de notre côte</p>
+<p class="i2">Vint ici à grand concours,</p>
+<p class="i2">Les fêtes de Pentecôte,</p>
+<p class="i2">Implorer votre secours.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Pendant que l'ordre nous mande</p>
+<p class="i2">Qu'il nous falloit faire état</p>
+<p class="i2">De voguer vers la Hollande,</p>
+<p class="i2">Pour leur livrer le combat.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Ce fut de Juin le septième,</p>
+<p class="i2">Mil six cent septante et trois,</p>
+<p class="i2">Que le combat fut extrême</p>
+<p class="i2">De nous et des Hollandois.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Les boulets comme la grêle,</p>
+<p class="i2">Passoient parmi nos vaisseaux</p>
+<p class="i2">Brisant mâts, cordages, voile,</p>
+<p class="i2">En mettant tout en lambeaux.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">La merveille est toute sûre</p><br>
+<p class="i2">Que pas un homme d'Arzon</p>
+<p class="i2">Ne reçut la moindre injure,</p>
+<p class="i2">De mousquet, ni de canon.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Un d'Arzon changeant de place,</p>
+<p class="i2">Un boulet vint à passer,</p>
+<p class="i2">Brisant de celui la face</p>
+<p class="i2">Qui venoit de s'y placer.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">L'Arzonnois la sauvant belle,</p>
+<p class="i2">Eut l'épaule et les deux yeux</p>
+<p class="i2">Tout couverts de la cervelle</p>
+<p class="i2">De ce pauvre malheureux.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">De Jésus la sainte Aïeule,</p>
+<p class="i2">Par un bienfait singulier,</p>
+<p class="i2">Nous connaissons que vous seule</p>
+<p class="i2">Nous gardiez en ce danger.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Par humble reconnaissance,</p>
+<p class="i2">Nous fléchissons les genoux,</p>
+<p class="i2">Adorant votre puissance</p>
+<p class="i2">Qui a paru envers nous.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Recevez toutes nos classes,</p>
+<p class="i2">Pour tout le temps à venir&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Sous l'asile de vos grâces,</p>
+<p class="i2">Nul ne pourra mal finir.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+</div>
+</div>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+<p>Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées
+au vrai type breton, nous citerons particulièrement
+les <i>Crêpes</i> et <i>le Retour du Pardon</i>&nbsp;: on y trouvera des
+détails de mœurs du pays, en même temps qu'un
+spécimen du style vif, pittoresque et un peu âpre du
+poëte armoricain.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<br>
+<h3>LES CRÊPES.</h3>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Dans le seigle ou dans le froment</p>
+<p class="i4">Aux fleurs légères,</p>
+<p class="i2">Naissent tes fleurs, bleuet charmant,</p>
+<p class="i2">La paille ombrage obligeamment</p>
+<p class="i4">Ces étrangères.</p>
+<br>
+<p class="i2">Des colzas jaunis au printemps,</p>
+<p class="i4">Moissons superbes,</p>
+<p class="i2">Les souffles d'avril palpitants</p>
+<p class="i2">Courbent en flots d'or éclatants</p>
+<p class="i4">Les hautes gerbes.</p>
+<br>
+<p class="i2">Le trèfle a diverses couleurs,</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<br>
+<p class="i2">Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,</p>
+<p class="i2">A l'automne, ce sont les grappes de blé noir</p>
+<p class="i4">Balançant leurs fleurettes blanches&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Le paysan joyeux, contemplant son labour,</p>
+<p class="i2">Bravement mis, le cœur léger, se rend au bourg</p>
+<p class="i4">Pour les offices des dimanches.</p>
+<br>
+<p class="i2">Il se plaît à compter le nombre de setiers</p>
+<p class="i2">Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.</p>
+<p class="i4">Sous le vent du matin qui passe,</p>
+<p class="i2">Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,</p>
+<p class="i2">Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,</p>
+<p class="i4">Remplit sa poitrine et l'espace.</p>
+<br>
+<p class="i2">C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis</p>
+<p class="i2">Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,</p>
+<p class="i4">Et nourrir toute la famille.</p>
+<p class="i2">Eh&nbsp;! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,</p>
+<p class="i2">Comme le beau reflet de ces blanches moissons,</p>
+<p class="i4">L'espérance en ton âme brille.</p>
+<br>
+<p class="i2">Tous les tiens mangeront des crêpes&nbsp;; tous les tiens</p>
+<p class="i2">Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,</p>
+<p class="i4">Pourront piocher à la gamelle&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,</p>
+<p class="i2">Chacun prendra sa part au bassin reluisant</p>
+<p class="i4">Où la crêpe au caillé se mêle.</p><br>
+</div>
+</div>
+<p>Le poëte, surpris par un orage, entre dans une
+chaumière, et assiste à la confection des crêpes&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Je voyais près de moi la servante au bras nu</p>
+<p class="i4">Faisant fumer la poêle.</p>
+<br>
+<p class="i2">La pâte s'étalait&nbsp;; son flot moins transparent</p>
+<p class="i4">S'arrondissait en crêpe&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Et le gâteau cuisait, cuisait&nbsp;&mdash;&nbsp;en susurrant</p>
+<p class="i4">Ainsi qu'un vol de guêpe.</p>
+<br>
+<p class="i2">Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,</p>
+<p class="i4">D'une batte légère</p>
+<p class="i2">Voici qu'un tour de main leste et précipité</p>
+<p class="i4">La tournait tout entière.</p>
+<br>
+<p class="i2">Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,</p>
+<p class="i4">La maie en était pleine&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Car c'est là l'aliment de toute la maison</p>
+<p class="i4">Pour toute la semaine.</p>
+<br>
+<p class="i2">L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,</p>
+<p class="i4">Roulement monotone,</p>
+<p class="i2">Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai</p>
+<p class="i4">La chaumière bretonne.</p>
+<br>
+<p class="i2">Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .</p>
+<br>
+<p class="i2">Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir</p>
+<p class="i4">Au bord des eaux superbes,</p>
+<p class="i2">Voyant les sarrasins finissant de fleurir,</p>
+<p class="i4">Bientôt mûrs pour les gerbes,</p>
+<br>
+<p class="i2">Je demandais au ciel. . . . . . . . . .</p>
+<br>
+<p class="i2">... Que la sombre nue aux funestes lueurs,</p>
+<p class="i4">Planant sur la campagne,</p>
+<p class="i2">Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,</p>
+<p class="i4">Ce pain de la Bretagne&nbsp;!</p>
+<br>
+</div>
+</div>
+<br><br><p>Voici le début de la pièce <i>le Retour du Pardon</i>&nbsp;:</p>
+<br>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p>
+<br>
+<p class="i2">Je vois d'où vous venez&nbsp;: bonjour, la brave femme&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,</p>
+<p class="i2">Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.</p>
+<p class="i2">Bonjour&nbsp;! ménagez bien votre monture blanche,</p>
+<p class="i2">Car déjà vers la terre elle a le front courbé&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche</p>
+<p class="i2">Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.</p>
+<br>
+<br>
+<p class="i4">LA FILLE.</p>
+<br>
+<p class="i2">Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,</p>
+<p class="i2">Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi&nbsp;?</p>
+<br>
+<br>
+<p class="i4">LA MÈRE.</p>
+<br>
+<p class="i2">Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,</p>
+<p class="i2">Puisque c'était hier le jour de grand'merci,</p>
+<p class="i2">Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route</p>
+<p class="i2">Est couverte en entier de pèlerins lassés,</p>
+<p class="i2">Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,</p>
+<p class="i2">Les pardons accordés à tous ces jours passés.</p>
+<br>
+<br>
+<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p>
+<br>
+<p class="i2">Savoir où vous allez est encor plus commode</p>
+<p class="i2">Les femmes de Quimper ont des fichus plissés</p>
+<p class="i2">Et tout raidis au bleu&nbsp;; je connais bien leur mode&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.</p>
+<p class="i2">Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille</p>
+<p class="i2">Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,</p>
+<p class="i2">Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.</p>
+<p class="i2">Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,</p>
+<p class="i2">Et d'un rouge cordon relevés avec goût,</p>
+<p class="i2">Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,</p>
+<p class="i2">Ressortent en arrière et chargent votre cou.</p>
+<p class="i2">Je reviens du pays dont c'est là la coiffure&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Je reviens de Kersaint et Tremeané.</p>
+<p class="i2">Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;</p>
+<p class="i2">Dites,&nbsp;&mdash;&nbsp;vous qui riez,&nbsp;&mdash;&nbsp;n'ai-je pas deviné&nbsp;?</p>
+</div>
+</div>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>V</p>
+<br>
+<br>
+<p>Un fragment de la jolie pièce intitulée <i>Nos Buissons</i> <br>
+montrera avec quelles fraîches et jeunes inspirations<br>
+M. E. Grimaud a écrit le volume de poésies qu'il a si<br>
+justement appelées <i>Fleurs de Vendée</i>.<br></p>
+<br>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Voici la saison chérie&nbsp;:</p>
+<p class="i2">L'épine noire est fleurie,</p>
+<p class="i2">Saluez le gai printemps&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">L'aubépine s'est couverte</p>
+<p class="i2">D'une robe blanche et verte</p>
+<p class="i2">Qui fait le vent embaumé,</p>
+<p class="i2">Comme la déesse antique</p>
+<p class="i2">Dont la robe balsamique</p>
+<p class="i2">Laisse un souffle parfumé.</p>
+<br>
+<p class="i2">Que ton destin s'accomplisse,</p>
+<p class="i2">Fleur de la ronce, calice</p>
+<p class="i2">D'où sort ce fruit savoureux,</p>
+<p class="i2">La mûre, la noire perle,</p>
+<p class="i2">Pour qui l'enfant et le merle</p>
+<p class="i2">Ont des regards amoureux.</p>
+<br>
+<p class="i2">O senteurs du chèvrefeuille,</p>
+<p class="i2">Sucs que l'abeille recueille,</p>
+<p class="i2">Que boivent les papillons&nbsp;!</p>
+<p class="i2">O l'arome qui s'épanche</p>
+<p class="i2">Du troëne à grappe blanche,</p>
+<p class="i2">Ce lilas de nos vallons&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">Le liseron court, s'enlace,</p>
+<p class="i2">Et jamais il ne se lasse</p>
+<p class="i2">De grimper, de festonner&nbsp;!</p>
+<p class="i2">A voir sa cloche argentine,</p>
+<p class="i2">Lorsque le zéphyr l'incline,</p>
+<p class="i2">On pense&nbsp;: elle va sonner&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">Le sureau dresse sa tige,</p>
+<p class="i2">La demoiselle y voltige,</p>
+<p class="i2">Sachant que son miel est doux&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Le lézard vert dans la haie,</p>
+<p class="i2">Au moindre bruit qui l'effraye,</p>
+<p class="i2">Se glisse à travers les houx.</p>
+<br>
+<p class="i2">L'araignée industrieuse</p>
+<p class="i2">Tend sa toile captieuse</p>
+<p class="i2">Entre deux brins d'églantier&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Plus fine que la dentelle,</p>
+<p class="i2">D'un sylphe on dirait une aile</p>
+<p class="i2">Dont il perdit la moitié.</p>
+<br>
+<p class="i2">Et plus bas maintes fleurettes</p>
+<p class="i2">Découpent leurs collerettes</p>
+<p class="i2">D'azur et d'argent et d'or&nbsp;:</p>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;La primevère hâtive,</p>
+<p class="i2">La violette craintive</p>
+<p class="i2">Qui dérobe son trésor,</p>
+<br>
+<p class="i2">La véronique céleste,</p>
+<p class="i2">Et la bruyère modeste,</p>
+<p class="i2">Au calice délié&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Le myosotis qu'on donne</p>
+<p class="i2">A l'ami qu'on abandonne,</p>
+<p class="i2">Pour n'en pas être oublié&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+
+
+<br><br><br>
+<br>
+<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+<br>
+<table cellspacing="2">
+ <tr>
+ <td colspan="2" align="left">
+ <p><a href="#PREFACE">PREFACE</a><br>
+<br>
+</p>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#I">I.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#I">Foi et poésie des Bretons</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#II">II.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#II">Foi et poésie des Bretons (suite)</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#III">III.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#III">Les pierres</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#IV">IV.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#IV">Quiberon</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#V">V.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#V">Les Rochers&nbsp;&mdash;&nbsp;Combourg</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#VI">VI.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#VI">Saint-Ilan</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#VII">VII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#VII">La mer</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#VIII">VIII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#VIII">Saint-Florent</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#IX">IX.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#IX">Les vieilles villes&nbsp;&mdash;&nbsp;Les vieilles maisons</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#X">X.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#X">Saint-Nazaire</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XI">XI.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XI">Les lutteurs</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XII">XII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XII">Les monuments</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XIII">XIII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XIII">Quériolet</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XIV">XIV.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XIV">Du mouvement intellectuel en Bretagne</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XV">XV.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XV">Paysages</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" align="left">
+ <br><br><p><a href="#APPENDICE">APPENDICE</a></p>
+ </td>
+ </tr>
+</table>
+
+<br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***</div>
+</body>
+</html>