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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:34:58 -0700 |
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Paysages et Récits, by Eugène Loudun. + </title> + <style type="text/css"> + + * { font-family: Helvetica;} + P { text-indent: 1em; + margin-top: .75em; + font-size: 14pt; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { text-align: center; } + HR { width: 33%; } + BLOCKQUOTE { font-size: 13pt; margin-left: 3em; } + A { color: #333333} + .noteref { font-size: 13pt; } + .poem .stanza { margin: 1em 0em; } + .poem P { padding-left: 3em; + margin: 0px; + text-indent: -3em; } + .poem P.i2 { margin-left: 2em; } + .poem P.i4 { margin-left: 4em; } + .liste { margin-left: 2em; } + + </style> + </head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***</div> + +<p><br> +LA<br> +BRETAGNE<br> +<br> +PAYSAGES ET RÉCITS<br> +<br> +<br> +PAR<br> +<br> +EUGÈNE LOUDUN<br> +<br> +<br> +<br> +</p> +<blockquote>La Bretagne, le pays des bons prêtres,<br> +des bons soldats et des bons serviteurs.</blockquote><br> +<p> +<br> +1861<br> +</p> + +<br> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="PREFACE"></a><h2>PRÉFACE</h2> +<br> + +<p>A une époque où les nations européennes se +transforment si rapidement et tendent à une unité +qui leur imprimera une physionomie uniforme, +c'est un spectacle digne d'intérêt que celui d'un +peuple qui a gardé son caractère propre, et, au +milieu d'un changement général, est demeuré le +même. C'est le spectacle que présente la Bretagne.</p> + +<p>Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible +au mouvement qui emporte le reste du +monde ; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi +de nombreuses altérations. Des cinq départements +bretons, le Finistère presque seul a conservé intacts +ses costumes et sa langue ; il est le plus éloigné, +le bout de la terre, comme le dit son nom ; +le progrès moderne ne l'a pas encore atteint. +Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, +le Morbihan même, le pays du combat des Trente, +des pèlerinages et des chouans, les hommes presque +tous ont quitté la braie celtique pour le pantalon +des villes ; il n'y a plus que les femmes qui +portent encore l'antique costume et la coiffure pittoresque. +C'est que la femme, gardienne du foyer, +est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens +usages et les traditions de la famille ; dans +le costume elle met du sentiment ; le quitter, c'est +rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux +quand toutes les femmes d'un pays ne tiennent +plus à leur costume, ce pays ne mérite plus de +nom particulier, il en change.</p> + +<p>La langue s'est un peu mieux maintenue ; on +la parle encore dans les bourgs et les villages ; +c'est en breton que se fait le prône le dimanche, +en breton l'allocution du recteur aux mariés. +Déjà aussi, pourtant, la vieille langue se perd : le +bourgeois des villes ne la comprend plus ; le paysan +parle le breton et entend le français ; ses rapports +journaliers avec l'étranger lui ont appris la valeur +de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en va un de ces +vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, +et il n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, +ce temps où deux troupes de Bretons ennemis, de +la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient +tout à coup sur le champ de bataille, entendant +résonner des deux côtés les mots de la même langue, +et se reconnaissaient et s'embrassaient ; frères +de la même race, issus de la même terre<span class="noteref">[1]</span>. Dans +les cimetières qui ceignent toutes les églises de +campagne, on ne voit plus que rarement sur les +tombes nouvelles une inscription en langue bretonne ; +elle disparaît aussi, cette coutume nationale +qui distinguait le paysan breton jusque dans la +mort, qui l'isolait des étrangers indifférents et réservait +pour ses enfants seuls la connaissance de +sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique +langage sera devenu le domaine des savants et +l'occupation des académies, et, déjà, comme cédant +à un fatal pressentiment, un pieux et noble +fils de l'Armorique s'est empressé de recueillir les +poésies de ses bardes<span class="noteref">[2]</span>, chants mélancoliques de +prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne +sera plus comprise de leur postérité muette.</p> + +<blockquote>[Note 1 : C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où se +rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons du +pays de Galles.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : <i>Chants bretons</i>, publiés par M. H. de la Villemarqué.]</blockquote> + +<p>Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs +de ce vieux peuple, et le chemin de fer +qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme +une flèche au cœur de l'Armorique, consommera +le changement : il ne faut pas s'en étonner ; les +costumes, les villes, la langue, les institutions, formes +variables, peuvent être ou ne pas être ; mais +ce qui n'a pas changé en Bretagne, c'est ce qu'il y +a de plus intime dans un peuple, la religion, et +la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages +comme les Turcs, dit Chateaubriand, n'étaient +attentifs qu'à mes armes et à ma religion ; les armes, +qui protègent le corps de l'homme, la religion +qui est son âme même. C'est à ce point de vue que +la Bretagne a été peinte dans ce livre ; la Bretagne +est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est +encore la Bretagne.</p> + + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<h2>LA BRETAGNE</h2> + + + +<br><br><br><br> +<a name="I"></a><br> +<h2>I</h2> +<h2>Foi et poésie des Bretons.</h2> +<h3>Le Grand-Bé. — Les croix. — Les églises. — Les clochers.</h3> +<br><br> + +<p>La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers +sur lesquels on a construit des forts qui protégent la +ville de leurs feux croisés ; le Grand-Bé est un de ces +îlots ; naguère il était armé de canons ; aujourd'hui, le +fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de +son cap, de loin on aperçoit une croix se dessinant sur +l'azur du ciel. Cette croix attire tous les regards, et +c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à +découvert la grève de sable et de granit, que tendent +les pas des voyageurs.</p> + +<p>Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint +un plateau nu, aride, où quelques moutons trouvent à +peine à brouter une herbe rare ; on tourne à travers +un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, +tout à coup on se trouve devant une pierre et une croix +de granit. C'est le tombeau de Chateaubriand.</p> + +<p>Il n'est pas de plus poétique tombeau : adossé au +vieux monde, il regarde le nouveau ; il a sous lui l'immense +mer, et les vaisseaux passent à ses pieds ; point +de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que +le bruit de la mer incessamment remuante, qui, dans +les tempêtes, couvre cette pierre nue de l'écume de ses +flots.</p> + +<p>Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours +s'échangent : on se demande quelle pensée l'inspira +quand il déclara ne vouloir même pas que son nom fût +inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité, +ceux-là d'orgueil ; il y a, ce me semble, l'un et +l'autre, et cette humilité et cet orgueil ont une même +source, un grand désenchantement. Cet homme qui +avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues ; +ce voyageur qui avait parcouru l'univers, visité +l'Orient, berceau de l'ancien monde, et les déserts de +l'Amérique où naît le monde nouveau ; ce poëte qui +pouvait compter les cycles de sa vie par les révolutions, +était envahi, à la fin de ses jours, par une tristesse +sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait préludé +par des Considérations sur les révolutions, il se complut, +en ses dernières années, à écrire la Vie du réformateur +de la Trappe ; le silence et la solitude du cloître étaient +en harmonie avec la tristesse de son âme. Après avoir +été chargé des plus importantes missions, avoir rempli +les plus hauts emplois, vu à l'œuvre les hommes les +plus habiles et les plus puissants, une fois retiré du +cercle tournoyant du monde, il avait été pénétré d'une +accablante vérité : combien peu vaut l'homme, combien +peu il fait, combien moins encore il réussit en ce +qu'il tente. Ce qui cause la joie, l'orgueil, l'enivrement +du monde, le faisait sourire ; il avait pour tous les +hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait +pas lui-même ; il savait, selon le mot d'un ancien, +qu'il y a peu de différence d'un homme à un autre +homme<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Thucydide.]</blockquote> + +<p>Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau +d'inscription, pas de nom : qu'importe qui lira son +nom ! les hommes sont petits, et il est l'un d'eux ! — Mais, +par orgueil aussi, il veut une pierre nue : cette +pierre, elle sera visitée des voyageurs de toutes contrées ; +ils viendront la regarder, et diront : <i>Chateaubriand</i> ! +Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux +qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions +lointaines ; il prétend obliger les hommes à savoir qui +il est.</p> + +<p>Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine ! en lui +s'unissent les sentiments les plus contraires, le désenchantement +de la gloire, et la croyance en l'immortalité +d'un nom ; le dédain du scepticisme, et la soif des applaudissements ; +une impression d'humilité de chrétien, +et un instinct de souverain orgueil.</p> + +<p>La vérité, pourtant, est là : cette croix, signe de +l'éternité sur cette pierre marque de la mort, est l'immuable +témoignage de l'inanité de l'orgueil humain. +Mais elle a aussi une autre signification : Chateaubriand +ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que +Lamennais, son compatriote, ordonna qu'elle ne fût +pas plantée sur le sien, tous deux obéissant à la même +préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La +croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, +est le symbole du génie de sa patrie, de la catholique +Bretagne.</p> + +<p>La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle +s'allie à une poésie propre au génie breton : les objets +matériels parlent en ce pays, les pierres s'animent, les +campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme +conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, +personne ne s'y peut tromper : dès que l'on entre en +Bretagne, la physionomie du pays change, et le signe +de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous +les carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les +époques ; depuis le XIIe siècle jusqu'au XIXe ; il y en a +de toutes les formes ; là, simples croix de granit exhaussées +de quelques marches ; ici, croix portant sur +leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, +sculptures grossières, mais toujours empreintes d'un +sentiment sincère. La sainte Vierge, les Bretons ne +comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent +sa douleur, ils la partagent, ils l'expriment avec une +énergique vérité. Voyez ce tableau de la Vierge tenant +son fils mort sur ses genoux, dans l'église de Saint-Michel, +à Quimperlé ; c'est une peinture primitive, par +une main inhabile qui ignorait les ressources de l'art ; +le dessin en est incorrect ; mais quelle expression +de douleur ! Le peintre voulait rendre la vive souffrance +de la mère : la bouche est tordue, les yeux sont fixes, +la prunelle est presque seule indiquée ; cette fixité du +regard est saisissante, elle vous arrête, on reste là à +regarder, on oublie que c'est une représentation, on +voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur, +ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, +et pourtant vivante.</p> + +<p>A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue +de la Vierge, conçue au contraire dans un sentiment +délicat et tendre : elle a cette attitude penchée, cette +tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à +soi le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis +nombreux, le manteau l'enveloppe avec une grâce harmonieuse ; +car ce n'est plus la Vierge de douleur, c'est +la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre +ses bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, +Notre-Dame de <i>Bot scao</i>, la Vierge de Bonne-Nouvelle.</p> + +<p>On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des +marins bretons particulièrement. A Brest, on cherche +en vain un musée de tableaux : Brest n'est pas une +ville d'art ; on y respire comme un souffle de guerre ; +le port rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses +canons, ses boulets, ses ancres gigantesques, les forts +dressés sur les rochers, le mouvement animé des rues +où vont et viennent des soldats de toutes armes, des +matelots arrivant de tous les points du monde, tout a +le caractère précis, positif et puissant de la réalité du +moment : l'homme a enfoncé dans le roc les pieds de +granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement +fixé.</p> + +<p>Mais, montez un des escaliers qui mènent de la +ville basse à la ville haute, et, sous une voûte, vous +trouverez quatre tableaux appendus à la muraille ; c'est +là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à +la sainte Vierge : le départ du navire ; les femmes et +les enfants sur la grève, à genoux, pendant la tempête ; +le vaisseau ballotté par les orages, et les bras des matelots +tendus vers le ciel ; et, au retour, les marins +sauvés s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle +de Notre-Dame. Et, au-dessous, des légendes +touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie ou +rend grâces : <i>Sainte Vierge, secourez-nous ! — Sainte +Vierge, secourez ceux qui sont en mer</i> ! Voilà l'homme +avec sa faiblesse, son aspiration et son espérance, +l'homme vrai : le reste n'était qu'apparence.</p> + +<p>Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de +tous les prétextes pour témoigner de leur foi : à Saint-Aubin +d'Aubigné, entre Rennes et Saint-Malo, vous +longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans +une épine, une croix qui verdit au printemps, parmi +les églantines et les roses<span class="noteref">[1]</span>. Vous revenez de visiter +la lande de Carnac, cette lande pâle et désolée où les +pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue, +sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis +vingt siècles leur impénétrable secret ; quelle est cette +croix qui s'élève sur une éminence ? C'est une croix +qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la +croix sur un autel druidique, en avant de cette armée +de pierres qui marquent peut-être le cimetière d'un +grand peuple.</p> + +<blockquote>[Note 1 : On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé en +forme de croix.]</blockquote> + +<p>Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, +une source jaillit et s'écoule entre les rochers, à la fois +fontaine et lavoir : sur les pierres amoncelées, une niche +dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée +de fleurs : alentour, les liserons des champs, les pervenches +et les églantiers ont poussé dans la mousse et +les herbes, et enlacent la rustique chapelle de leurs +festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis, +s'étendent les champs d'ajoncs verts ; par-dessus +leurs longues tiges raides apparaissent les murs à +demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, ouverte +au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on +aperçoit la mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont +on entend la rumeur prolongée, incessante, qui emplit +les champs et les airs.</p> + +<p>Dans ce pays catholique par excellence, toutes les +églises sont remarquables : il n'est si petit village dont +l'église n'ait quelque partie intéressante, ou une de ces +chaires extérieures, devenues si rares, et que l'on voit +encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, +et d'où le prêtre, dans les temps de mission, en +certaines circonstances extraordinaires, parlait aux +peuples assemblés sur la place ; ou une voûte entièrement +peinte, comme à Carnac et à Kernascleden ; ou +des médaillons de pierre et de bois encadrant l'autel +de naïves sculptures dorées, à Roscoff, à Crozon, etc. ; +ou un tabernacle composé comme un monument architectural, +une sorte de palais en miniature avec ses +corps de logis, ses pavillons, ses colonnes, ses dômes, +ses galeries, ses statues (à Rosporden) ; un confessionnal +antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin) ; +un baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à +Landivisiau) ; ou bien quelque objet particulier, tel que +cet ornement bizarre qui n'existe plus que dans une +seule église, la <i>roue de bonne fortune</i>, de Notre-Dame +de Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une +grande roue suspendue à la voûte de l'église et tout +entourée de clochettes ; aux jours de fêtes solennelles, +pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la +roue, et toutes ces clochettes agitées forment un +bruyant carillon qui règle la marche de la procession, +et accompagne de son timbre argentin et joyeux la +voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la +sainte Vierge. Ou bien, enfin, c'est un de ces troncs, +grossiers piliers équarris, ais de chêne bardés de +larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, +à côté du catafalque de bois noir semé de larmes +blanches ; le tronc et le cercueil, qui rendent sensibles +à tous les yeux à la fois la fragilité de la +vie, et le principe chrétien par excellence, la charité.</p> + +<p>Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'œuvre, +les cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, +par exemple, dont les arcades sont si sveltes et si finement +découpées ; ou les bas-reliefs intérieurs du portail +de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre +sculptée avec cette délicatesse et cette richesse d'invention, +qualités charmantes de la jeunesse, qui furent +celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les églises, +près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue +peinte du saint de la paroisse, un de ces saints bretons +que l'on ne trouve pas ailleurs : saint Cornély, saint +Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout. Saint +Yves a le privilége d'être représenté dans presque +toutes les églises, même celles dont il n'est pas le patron ; +le souvenir de ce grand homme de bien, de ce +savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté vivant +dans le cœur des Bretons. Partout vous le voyez en +robe de juge, la toque sur la tête, entre deux plaideurs, +le seigneur richement vêtu, en habit de velours rouge, +tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie et +l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous +aux coudes et aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. +Le grand seigneur, l'air fier, suffisant, le chapeau +sur la tête, présente au saint une bourse d'or ; le paysan, +le regard et l'attitude timides, la tête basse, le +bonnet à la main, attend humblement la sentence. Il +n'a rien à donner, mais la justice ne lui fera pas défaut. +Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire, +et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui +donne gain de cause. C'est toute l'histoire du moyen +âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de l'autre : l'Église +protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le +puissant.</p> + +<p>Quant aux monuments proprement dits, nulle part +on ne rencontre davantage de ces belles églises du +moyen âge, témoignage de la piété, de la science et du +goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, +du meilleur temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante +par sa masse, sa grandeur, la noble simplicité +de ses ornements, l'harmonie de ses proportions ; le +granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à +l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait +bâties de fer ; là, Tréguier et ses boiseries exquises, +bancs, autels, stalles, lutrin en chêne noir et brillant, +découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable +variété ; pas un balustre qui se ressemble ; il y a de +quoi fournir des modèles à tous les sculpteurs de notre +temps ; plus loin, Saint-Pol de Léon et sa flèche de +granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre, inébranlable, +ceinte de galeries à jour comme de gracieuses +couronnes, élançant au ciel ses clochetons aux pointes +aiguës, toute découpée, aérienne, un des joyaux de +la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un légitime +orgueil ; et le Folgoat, un petit village inconnu, au +nord de Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il +faut se détourner de toute route pour le trouver ; mais +dans ce pauvre village, deux princes bretons, le duc +Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église +royale, y accumulant tout ce que l'art gothique en sa +floraison la plus riche, uni aux caprices les plus ingénieux +de la Renaissance, a imaginé de plus délicat et +de plus éclatant : portraits sculptés, statues d'un beau +style, où déjà se reflète l'antiquité, chœur ogival tout +ciselé, et un jubé (on sait combien sont devenus rares +ces gracieux et originaux monuments du catholicisme), +un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont +taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. +Le marteau de la Révolution n'a détaché +que des fragments insignifiants de ces belles pierres +si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles +passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le +temps.</p> + +<p>Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, +les clochers à pans coupés de la Renaissance, de la +Roche-Maurice-lès-Landerneau, de Landivisiau, de Ploaré, +de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et légers +clochetons et ornés de balustrades à deux étages, +comme les minarets de l'Orient ; les flèches élevées le +long des côtes, celle de Tréguier, par exemple, percée +à jour pour laisser passer les grands vents de la mer, +constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de +croisillons, d'étoiles, comme un chapeau de magicien. +Puis, les bénitiers exprimant toujours le caractère de +l'époque : à Dinan, dans une église du XIIe siècle, une +cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de +toutes pièces supportent de leurs larges gantelets de +fer ; car le XIIe siècle est le temps des croisades, de la +chevalerie au service du Christ<span class="noteref">[1]</span>. Dans une église +du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante +petite colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine +guirlande de pampres, et au-dessus, un ange qui ploie +ses ailes comme s'il descendait du ciel et se venait +poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, +et inspirés par un sentiment plus chrétien encore, les +bénitiers extérieurs, si communs dans toute la Bretagne, +et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, +à Morlaix, à Quimperlé ; le bénitier intérieur n'est qu'un +accessoire ; le bénitier extérieur, isolé en avant de la +porte, a une signification plus précise : il dit où l'on va +entrer, il sollicite un premier mouvement de l'âme : le +chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, +son cœur se recueille et se prépare. Les architectes +bretons ont bien compris cette grave pensée de +la religion : les bénitiers extérieurs sont de véritables +monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré +d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées +de leurs ailes ; le dais élancé, ciselé, d'où pendent +les pointes effilées d'une broderie de granit, et, +sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui +semble inviter le fidèle à entrer dans la maison de la +prière.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Il y a un bénitier semblable à Corseul.]</blockquote> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="II"></a><br> +<h2>II</h2> +<h2>Foi et poésie des Bretons (suite).</h2> +<h3>Saint-Thégonec. — Les cimetières. — Les calvaires. — Cast.</h3> +<br><br> + +<p>Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne +pour avoir une idée de ces œuvres de l'architecture +embellie par la foi : dans un petit bourg, à Saint-Thégonec, +entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle +funéraire, sculptures, crypte, calvaire, tous les types +de l'art chrétien de Bretagne, se sont comme donné +rendez-vous.</p> + +<p>Les cimetières bretons se ressemblent tous ; presque +partout ils entourent l'église ; ceints d'un petit mur +bas, souvent ils n'ont pas même de portes ; une grille +de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire +aux bestiaux l'accès de la demeure des morts<span class="noteref">[1]</span>. +Une croix, un calvaire où sont représentées des scènes +de la Passion, quelquefois la statue agenouillée d'un +pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus +à ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls +monuments de ces cimetières des villages bretons ; les +tombes sont marquées par de petits tas de terre, serrés +l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre +recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la +pierre, on a creusé comme une petite coupe où s'amasse +l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, l'ami, +aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et +prier pour celui qui est couché dans la terre<span class="noteref">[2]</span>. Ces +cimetières, placés au milieu des bourgs et des villages, +ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années +pour que ces champs de la mort soient comblés des +corps des générations éteintes ; les morts bientôt sont +exhumés pour faire place aux nouveaux venus : dans +quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir +déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la +façade de l'église, les pierres des tombes, pierres debout +qui ne recouvrent plus aucun corps, froids témoignages +d'un souvenir qui de jour en jour va s'effaçant. +Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté +de l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli +les os des morts exhumés : si l'on jette un regard à +travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur ce charnier +sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, +entassés et mêlés comme des brins de paille ; ce sont +les hommes qui ont marché sur terre, solitaires et +délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.</p> + +<blockquote>[Note 1 : A Goueznou, à Plabennec, etc.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans les +pierres sépulcrales des musulmans ; mais cette eau ne sert qu'à désaltérer +les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la tombe.]</blockquote> + +<p>Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux +ou plus tendre a voulu du moins conserver intacte +une partie de ces corps arrachés à la terre. +Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle +inattendu : à toutes les saillies du bâtiment, sous +les porches, sur la corniche antérieure, sont alignées, +accrochées, suspendues l'une à l'autre, une multitude +de petites boites comme un chapelet ; ces petites boîtes, +surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment +le crâne des ancêtres, la tête, ou, selon le mot +expressif de la vieille langue, le <i>chef</i>, ce qu'il y a de +plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une +inscription indique la date et le nom :</p> + +<p><i>Ci gît le chef de</i>...</p> + +<p>On le voit par une petite ouverture en forme de cœur, +autre symbole touchant. Ce sont les archives funèbres +des familles, non renfermées dans la maison où l'habitude +les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église, +devant lesquelles les générations nouvelles passent et +se découvrent, le dimanche en venant prier<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à têtes, +mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous les os, et +qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme des ballots.]</blockquote> + +<p>Çà et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques +crânes de morts qui n'ont pas eu de famille et à +qui l'on n'a pas donné de cercueil, verdis, les yeux +pleins de gravier, à travers lesquels pointent des +brins d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là +appuyé peut-être sur celui qui fut son ennemi +en ce monde.</p> + +<p>Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils +suspendus, on entre dans l'église, et cette église est +comme un résumé de toutes les églises bretonnes : +tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, +chaire en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'œuvre +de la fin de la Renaissance, une des plus belles chaires +de Bretagne ; tableaux en bois, à fermoirs peints, pyramide +de patriarches, de rois et de prophètes de l'Ancien +Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à +la sainte Vierge ; voûte d'or et d'azur au fond tout +étincelant ; le chœur, l'autel et les chapelles latérales, +chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges, +fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, +un ruissellement d'or, de verdure, de rouge +éclatant et d'azur.</p> + +<p>De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, +sur le côté, se détache haute et nue ; pas de sculptures, +pas d'ornement ; les pierres suintent l'humidité ; les +assises qui ont pris une teinte noire, séparées par un +ciment blanc, ont un aspect lugubre ; c'est comme un +grand voile de deuil tendu dans un coin ; et, en effet, +c'est la porte des morts. Vous l'ouvrez, et vous vous +arrêtez ébloui : c'est là le cimetière, et, dans le cimetière, +devant vous, à droite, à gauche, une réunion +inattendue de monuments : sous le porche où +vous êtes, des deux côtés, les statues alignées des +douze Apôtres ; en face, une large porte à trois arcs, +d'un style imposant, la porte du cimetière, et l'on +dirait d'une arche triomphale, comme si ces Bretons +avaient voulu marquer que celui qui passe sous cette +porte, couché dans le cercueil, entre non dans la +terre, mais dans la vie éternelle, le séjour de la joie et +de la gloire ; à droite, une chapelle funéraire, du même +temps que le Louvre de Henri IV, décorée, sculptée +du bas en haut, comme une châsse immense taillée en +granit ; enfin, à gauche, monument capital entre tous +ces monuments, le Calvaire, un de ces calvaires compliqués, +tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un +peuple de statues, quatre-vingts ou cent personnages +en pierre, dans les attitudes les plus naturelles et les +plus naïves, disciples, prophètes, saintes femmes, larrons +sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, +dominant toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, +à plusieurs étages, croix sur croix, aux branches chargées +de statues, la Vierge, saint Jean, les gardes, et, +tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde +et les yeux au ciel ; et les anges, suspendus dans les +airs, recueillant dans des coupes le sang précieux de +ses mains<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si remarquables +du reste par leur belle église, sont plus compliqués et plus grands, +mais non d'un effet plus saisissant.]</blockquote> + +<p>Et ce n'est pas tout : entrez dans la crypte de la chapelle +funéraire ; et là, vous vous trouverez en face d'un +autre chef-d'œuvre, l'ensevelissement du Christ, exécuté +dans des proportions colossales, cette scène qui +a inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces +statues sont peintes, et ici la peinture, au lieu de diminuer +l'impression, la complète, en donnant à ces +personnages si vivement émus l'apparence même de +la vie : vous les entendez crier, vous voyez leurs larmes +sur leurs visages pâlis ; la Vierge, les lèvres pressées +sur les pieds livides de son divin Fils, la Madeleine +bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des +pleurs qui inondent son visage : vous devenez acteur +en cette scène passionnée, vous êtes saisi, pour ainsi +dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances vous +frappe au cœur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de +l'âme, vous êtes étonné de sentir des larmes qui coulent +de vos yeux.</p> + +<p>Et quand on songe que ces œuvres d'art religieuses +sont répandues avec la même profusion dans toute la +Bretagne ; que, dans les bourgs les plus éloignés de +toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les +montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, +qui n'est qu'un petit village voisin du Faouet, +moins même qu'un village, un misérable hameau de +cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, +près de Quimperlé ; modeste manoir qui mérite à peine, +le nom de château, on rencontre des jubés de bois +sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de personnages, +et dont s'enorgueilliraient les plus riches +églises, œuvres admirables qui reproduisent avec une +abondance infinie l'histoire, les prodiges et les mystères +de la religion, et conservent chez le peuple et +raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut +s'empêcher de se demander : Quelle est donc la cause +de cette multitude d'ouvrages d'art qui ont surgi sur +toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux +auteurs de ces œuvres tant de qualités si rares : fécondité +d'invention, vérité du geste, expression de la physionomie, +sentiment vrai et profond de ces scènes +divines ? Dans tous ces monuments du moyen âge, +c'est la même vérité, la même puissance d'imagination ; +jamais l'artiste ne se répète, il ne se lasse pas, il +ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui +a une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un +motif que le temps de l'exprimer avec une vivacité +rapide, et passe à un autre et vous entraîne dans sa +course inspirée.</p> + +<p>Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création : +cette société, comme un homme qui est parvenu +à sa maturité, avait accompli tous les travaux nécessaires +au but qu'elle devait atteindre. Les premiers +siècles l'avaient préparée, elle s'était dégagée des +langes de l'antiquité, sa langue était faite, ses idées +religieuses arrêtées ; la république chrétienne est logiquement +constituée, elle a son unité. Ce peuple, +alors, est dans la complète possession de sa force ; il +ne lutte pas pour créer ; il n'est pas tiré en sens divers +par plusieurs penchants contraires ; il n'est pas emporté +par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne +dirige pas, mais qui vous pousse, qui naît du désordre +des idées et que notre temps a justement appelé d'un +nom nouveau, la <i>fantaisie</i>. Les âges précédents ont +cherché, amassé, rapproché ; tous les matériaux sont +prêts sous sa main ; il n'a plus qu'à les prendre : c'est +le génie même de l'époque qui, libre et aisé, produit +et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, +n'a qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. +Alors l'imagination partout éclate, vive et colorée ; un +même esprit, dans les monuments d'art comme dans +la littérature, crée les ornements variés des églises, +invente les fabliaux et les contes, trouve à chaque +instant des images nouvelles pour représenter les opinions, +les idées et les mœurs ; et cette imagination, +loin de se fatiguer, féconde ; car ce n'est pas une production +factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle +d'un arbre en son printemps, toute une suite +de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et voilà +pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces œuvres, +sont inconnus. Ces œuvres ne sont pas d'eux, elles sont +du peuple entier ; ce n'est pas leur pensée qu'ils ont +rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de +leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été +élevés et ont vécu, qui a pénétré tout leur être, et est +devenue comme une partie même de leur âme. Ainsi, +ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments +de l'art sont, non la marque de leur talent et +de leur passage sur terre, mais le témoignage de leur +piété et de leur foi, de la piété et de la foi de tout un +peuple.</p> + +<p>La même foi des anciens jours persiste encore dans +la Bretagne : si l'on en doutait, que signifient ces signes +multipliés d'une piété qui ne s'affaiblit pas, ces +écharpes de cachemire, dons des femmes de l'aristocratie, +qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, +et ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de +béquilles appendues au Folgoat par les infirmes guéris ? +et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui, +chaque année, viennent, comme une armée, entourer +de leurs longues lignes aux cent replis l'église de +Sainte-Anne d'Auray ? et ces tableaux miraculeux qui +tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, +trop petite pour ce musée chrétien incessamment renouvelé ? +A chaque pas s'élèvent des chapelles et des +églises neuves : à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs +à la fois ; Lorient, ville toute peuplée de marins +et de soldats, vient d'élever à ses portes une église +dans le goût du XIVe siècle ; Vitré donne à son église +un clocher neuf et une chaire sculptée ; les petits villages +dressent, dans leur cimetière, des calvaires à +personnages comme au moyen âge ; le calvaire de +Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856 ; +Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo ; +Quimper lance dans les airs deux flèches hardies +sur les tours de sa cathédrale ; la chapelle de +Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute +blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes +de sa colonie pieuse ; Nantes, en même temps qu'elle +bâtit plusieurs églises nouvelles, achève son immense +cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel +tous les siècles ont mis la main, et construit cette église +Saint-Nicolas, reproduction presque parfaite de l'art +religieux au temps de saint Louis, œuvre digne des +plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à accomplir +en moins de dix ans le zèle de son pasteur et +la piété de ses enfants, avec le produit de leurs aumônes +et de leurs dons. Il y a quelques années, à +Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle +placée à l'extérieur de l'église : statues peintes des +douze Apôtres, autel resplendissant, voûte azurée aux +étoiles d'or, nulle dépense ne fut épargnée, nulle décoration +ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire +de la Vierge ; il s'y trouva cinquante mille personnes +le jour de l'inauguration. Ce sont là les fêtes +nationales des Bretons ; ailleurs, les peuples se pressent +au passage des princes ou aux anniversaires de +révolutions qui se succèdent ; eux accourent de toutes +les parties de la Bretagne pour assister au couronnement +de la Reine du ciel.</p> + +<p>Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité +dans le maintien de ces hommes et de ces femmes +agenouillés sur le pavé des églises ! Ce n'est qu'à la +Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de +l'être humain dans une pensée qui le remplit : il semble +que toutes les fonctions de leur vie soient anéanties ; +immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette +contemplation absolue où l'on se représente les saints, +envahis par un sentiment de vénération, de soumission +et d'humilité, où l'homme disparaît et où il ne +reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif +que tous les monuments ; ces actes journaliers d'une +dévotion toujours égale montrent l'état habituel de +l'âme.</p> + +<p>Traversez, un jour de marché, la place de quelque +ville ou bourg du Finistère : l'aspect en est varié et +animé ; ce marché, c'est une file de petites voitures, et +sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de marchandises, +des rubans de velours et des boucles pour +les chapeaux d'hommes, des ornements de laine tressés +sur des roseaux pour les chaussures des femmes, des +épingles bariolées, à dessins enroulés avec des perles +de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes +microscopiques, de petits instruments pour allumer +la pipe, etc. Sous les tentes de ces petits magasins +roulants, une foule d'hommes et de femmes, les +femmes avec leurs coiffures de diverses formes, leurs +grands fichus blancs arrondis sur le dos et finissant +en deux pointes sur la poitrine ; les hommes avec leurs +braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées +sur les hanches, de manière à laisser passer la +chemise entre la braie et la veste, le chapeau aux +grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent +relevés dessous et le bâton à la main, ne se pressant +pas, marchant à pas comptés, faisant leurs marchés +sans hâte. Mais voilà midi : de la haute tour du clocher +de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi ; +les douze coups lentement résonnent ; aussitôt, à ce +dernier coup, tout mouvement cesse, tout le monde +s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la +place ; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent +leurs grands chapeaux, leurs longs cheveux tombent +sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux, se +signent et murmurent à voix basse l'<i>Angelus</i>. L'étranger, +au milieu de cette foule prosternée, s'étonne lui-même +de rester debout, et s'incline comme involontairement. +Puis la prière de la Vierge finie, ils se +relèvent, le mouvement recommence, et l'on entend +sur la place ce bruit sourd qui ressemble au murmure +de la mer éloignée.</p> + +<p>Il me semble les voir encore dans l'église de Cast +(Finistère). C'était un dimanche, à l'heure des vêpres ; +la cloche sonnait dans le clocher à jour, et, sur la +route, devant l'église, était amassée une grande foule, +hommes et femmes, causant par groupes, doucement +et sans bruit. La cloche cessa de sonner ; les groupes +se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un +côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant +vers l'église. Les femmes entrèrent les premières ; en +un moment, la nef en fut remplie ; au milieu, les jeunes +filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc, mais +toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, +des rubans d'or serrant le bras, des ceintures +d'argent et d'or ceignant la taille et retombant en +quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le +cœur d'or et la croix sur la poitrine ; dans les contre-allées, +les femmes et les mères, en costume plus +varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus et +jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin +brun, des jupes rouges, des bas à coins brodés +d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, la tête inclinée, +le chapelet entre les mains, dans un silence +recueilli.</p> + +<p>Puis, quand les femmes furent placées, une autre +porte s'ouvrit par un côté de l'église, c'était le tour +des hommes ; ils entrèrent, à la file, d'un pas grave +et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. +Autant les femmes, dans leur costume bariolé, étaient +scintillantes de vives couleurs, autant celui des hommes +était simple et sévère, ce qui saisissait l'attention, +ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, +leurs longues vestes brunes, seulement bordées +d'un galon rouge, leurs larges braies bouffantes ; c'était +leur tête carrée, les longs traits de leur physionomie, +ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs +fronts comme une toison épaisse, et descendant en +longues nappes sur leurs épaules et sur leur dos jusqu'au +milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits, +portaient le même costume, tous leurs longs cheveux +noirs qui, à l'air, prennent une teinte d'un roux sombre, +et sous ces longs cheveux tombant sur les sourcils +épais, leurs yeux avaient une expression énergique et +je ne sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce +n'étaient point des hommes de notre pays et de notre +temps ; ces visages graves et immobiles, les regards +brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour +pénétrer sa pensée, ces chevelures incultes qui chargent +leurs gosses têtes comme des crinières de bêtes +fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part ; on pensait +à ces tribus des déserts de l'Amérique qui errent +encore sur les frontières, des races modernes, et qui, +avec leur parole brève et sentencieuse, leurs gestes +rares, leur démarche solennelle, semblent garder +le mystérieux secret des premiers jours du vieux +monde.</p> + +<p>Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant +l'autel, et s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, +entourant entièrement la grille du chœur. C'était là, +la vraie assemblée des fidèles ; les hommes, comme +une forte milice, en avant ; les femmes derrière, foule +plus humble ; tous ayant oublié tout le reste, ne vivant +plus que d'une pensée, tout à Dieu. Car Dieu n'est pas +pour ces barbares ce qu'il est pour nous ; nous, habitants +civilisés des villes, nous cherchons à expliquer +Dieu ; même à genoux dans ses temples, nous l'analysons, +nous commentons ses actes, nous doutons peut-être +s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées, +méditations stériles : pour eux Dieu est, ils le savent, +ils le croient ; il a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui +produit leurs moissons, il les a faits eux-mêmes, il les +conserve ou les reprend ; c'est l'Invisible qui peut tout, +au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce Tout-Puissant, +ils se voient bien petits, ils se prosternent et +ils adorent.</p> + +<p>La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du +cœur, entretient la vie. Le peuple breton croit et prie ; +une force est au dedans de lui, la religion, source de +sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe, +mais qu'il vit.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="III"></a><br> +<h2>III</h2> +<h2>Les pierres.</h2> +<h3>Le Morbihan. — La presqu'île de Rhuis. — Locmariaker. — Plouharnel. — Carnac.</h3> +<br><br> + +<p>Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien +costume breton ; au premier aspect, il ressemble au +reste de la France ; mais ce n'est là que la surface ; +pour les mœurs, le respect des traditions, le culte de +la famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède +à nulle autre partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment +royaliste ne se montra plus vif au moment de la +révolution ; c'est dans le Morbihan que la guerre des +chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante ; +ce furent ses côtes que choisirent les émigrés +pour y débarquer et y recommencer la lutte ; c'est à +Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, +à la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, +pour tout dire en un mot, le nom du Morbihan ne se +sépare pas du nom de Cadoudal.</p> + +<p>De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se +fait le grand pèlerinage de Bretagne : sainte Anne est +la patronne de la Bretagne, comme saint Yves le patron ; +mais saint Yves n'a que le respect des peuples, +sainte Anne en a l'amour ; ils donnent à sainte Anne une +part presque égale de l'affection tendre et pour ainsi +dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le pèlerinage +de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement +des habitants du Morbihan ; durant plus de quatre +mois, des points les plus éloignés de la Bretagne, par +tous les chemins, on voit arriver des hommes, des +femmes, des enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs +champs, leurs maisons, leurs travaux, pour vénérer +en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta +le Sauveur. Et quelle piété ! quelle dévotion ! Dès que, +de loin, dans la lande où ils marchent par groupes, le +chapelet à la main, ils aperçoivent le clocher de +l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front +courbé, murmurant une prière à voix basse ; puis ils +se relèvent, s'alignent sur deux rangs, et, la tête découverte, +à pas mesurés, s'avancent vers Sainte-Anne, +où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent +l'arrivée de nouveaux pèlerins.</p> + +<p>Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend +tous les dialectes de Bretagne ; le centre de la Bretagne, +ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même Quimper : c'est +ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.</p> + +<p>Le sol même a un caractère particulier : il n'y a pas +un étranger qui n'en soit frappé ; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des dolmens, des +carneillous, des tumulus ; les champs sont entourés de +quartiers de roc, débris de dolmens renversés ; dans la +lande, parmi les verts ajoncs, surgit le cône gris d'un +menhir isolé ; sur le bord du chemin est affaissée, +semblable à un grand animal pétrifié, une pierre +branlante, masse énorme, qu'un enfant, en la poussant +du doigt, met en mouvement ; partout la terre +porte les indestructibles marques de son antiquité.</p> + +<p>Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère +si déterminé. Le golfe du Morbihan, qui donne +son nom à cette partie de la Bretagne, ne communique +avec l'Océan que par une passe étroite ; s'avançant +longuement dans les terres où il découpe de profondes +anses, semé d'îles que l'on compte par centaines, qui +s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de ses flots +calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les +barques de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer +intérieure, la mer de Bretagne. Au fond, la vieille ville +de Vannes qui armait de grandes flottes pour défendre +l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de +chaque côté, s'étendant comme des bras, la longue +presqu'île de Rhuis et la langue de terre au bout de +laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui +déjà existait au siècle de César.</p> + +<p>Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent +et se sont comme donné rendez-vous les monuments +des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de Rhuis, d'abord +le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné +à l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, +mais au dehors solide et presque entier ; gris, triste et +inébranlable, il est resté debout comme une sentinelle +qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le +couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut +quelque temps Abailard ; puis, tout au bout, un haut +monticule au milieu de la campagne plate, le tumulus +de Tumiac, amas immense de couches de terres et +de pierres alternées : de son sommet, vous dominez +deux mers, le Morbihan aux côtes dentelées, et le vaste +Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois détachées de +la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment +au loin l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, +sous vos pieds, sont les chambres sépulcrales +où ont été ensevelis les chefs des peuples.</p> + +<p>Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis ; sur l'autre +rivage, relié à celui-ci par quelques pierres druidiques +jetées çà et là dans les îles du golfe, vous apercevez +tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui +de Tumiac ; les dolmens et les grottes se succèdent, +et les menhirs ne se comptent pas. Tout autour de +Locmariaker<span class="noteref">[1]</span>, dont le nom si parfaitement breton +étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments +qui attestent l'existence d'une cité puissante. +C'est parmi ces monuments que se trouvent la <i>Table de César</i> +et le <i>Grand Menhir</i>. La voilà, dans une lande, +cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, +depuis deux mille ans, n'ont pas bougé ; épaisse et +large tranche de roc qu'on dirait coupée dans une +montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la +taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux +peuples qu'ils n'ont pas cru qu'elle pût porter un autre +nom que celui de César, du géant qui les avait +vaincus.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le village du Loc consacré à Marie.] </blockquote> + +<p>Faites quelques pas encore dans la lande, à travers +les ajoncs épineux, vous êtes arrêté par une masse +immense étendue sur le sol. C'est le <i>Grand Menhir</i>, le +plus grand que l'on connaisse : de la pointe à la base, +il a soixante-quatre pieds de long ; obélisque colossal, +il s'élevait jadis dans la vaste solitude de ces champs, +au-dessus de tous les menhirs d'alentour. Depuis des +siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, +qu'en tombant il s'est brisé en quatre morceaux ; ils +sont là, à la suite l'un de l'autre, à l'endroit où ils sont +tombés ; on dirait des tronçons d'un formidable serpent +antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de +place. Comme soudés au sol, ils dureront autant que +le sol même.</p> + +<p>Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les +grottes de Plouharnel. En revenant de la presqu'île de +Quiberon, au moment où l'on jette un regard derrière +soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à +l'heure ne se verra plus, on aperçoit, dans un champ, +de grosses pierres peu élevées au-dessus du sol ; de +loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et +on est près de les dédaigner ; mais entrez dans le +champ, et le rocher qui vous semblait couché à terre, +vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un édifice enfoui +dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs +pieds pour pénétrer dans l'intérieur : alors vous avez +devant vous une allée droite, formée de larges rochers +plantés en terre, comme une muraille ; au bout +de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, +une petite chambre communiquant avec la grande et +qui en est comme le cabinet<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix et le +cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu d'années.]</blockquote> + +<p>Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez +de loin, et qui, semblables à des dalles monstrueuses, +scellent ces sépulcres vides. Trois grottes s'alignent à +côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur, +sépultures familiales où, près de la dernière demeure +des parents, avait été réservée la tombe du petit enfant.</p> + +<p>Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables +alignements : à mesure qu'on approche de Carnac, à +droite et à gauche, se dressent, dans les champs, de +hautes pierres par groupes de douze ou quinze ; l'un +de ces groupes, le plus considérable et composé des +plus gros blocs, s'appelle le <i>Camp de César</i> ; car c'est +toujours ce vainqueur que l'on rencontre en notre +France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme +Napoléon en Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière : +l'homme ne créant pas, ce sont les destructeurs +d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations +et dont elles consacrent le nom.</p> + +<p>Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes +d'une armée. Bientôt on se trouve au milieu de +l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas +cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là, +comme en toutes les recherches de sa vie, l'homme, +au milieu des choses où il aspirait, les possédant et +les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est +qu'elles soient si peu ; dans les montagnes, touchant +les pics que coupent en deux les nuages, il se demande +si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même ici : +entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur +énormité et leur multitude. Mais si, du haut d'un de +ces blocs couchés à terre comme un monstrueux animal +des premiers temps du monde, vous regardez devant +vous, vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, +immobiles et muettes, les longues rangées de pierres +levées sans nombre.</p> + +<p>Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, +également séparées l'une de l'autre comme si +le commandement d'un général eût écarté largement +les rangs pour en passer la revue ; dans ces rangs, +chaque soldat est un roc roide, le pied profondément +enfoui dans le sol, les plus petits au bas des files +comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête ; +l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté +de ces colosses, atteint à peine leurs genoux. Pas une +marque d'ailleurs, pas une inscription ; blocs informes, +recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils +semblent refléter les images mornes d'un éternel ciel +de décembre.</p> + +<p>La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à +l'entour déserte et silencieuse. Ici, savants et ignorants +admirent et interrogent. Qui a fait cela ? comment l'a-t-on +fait ? dans quel but l'a-t-on fait ? Nul ne le sait, nul +ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable +de son passage, a amassé, apporté ici ces +lourdes masses et les a dressées vers le ciel, comme +les bras pétrifiés de géants ensevelis ? Celtes ? Gaulois ? +Kymris ? Nul ne répond : un peuple nombreux a été, +on ignore même son nom ! Ce peuple connaissait-il +les secrets d'une mécanique puissante pour avoir +soulevé ces rochers grands comme les assises de +Balbeck et de Memphis ? Ou si, à force de bras, il les +a arrachés de la terre, amenés et plantés en rangs +rigides, quelle pensée l'animait ? Est-ce un temple ? +quelle foi ! Est-ce une sépulture ? quel symbole caché ! +Une catastrophe sans précédents a-t-elle couché dans +cette lande une race entière ? un choc soudain a-t-il +ouvert la terre ? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un +instant couvert une nation de sa nappe remuante, +puis, en se retirant, tout emporté ? Et les peuples voisins +auront marqué la place de ce peuple évanoui +par ces rocs inébranlables, témoignage mystérieux +d'un désastre qui ne sera jamais raconté !</p> + +<p>Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, +annoté et traduit les chants bretons, désira +sauver de la destruction un dolmen qu'une route nouvelle +allait renverser, et obtint l'autorisation de le +transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe +près de Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. +C'était un dolmen de moyenne grandeur, et la distance +à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais +lorsque l'on se mit à l'œuvre, on vit surgir les obstacles : +hommes et chevaux pouvaient à peine ébranler +la table du dolmen, ce ne fut qu'en augmentant hors +de toute prévision le nombre des uns et des autres +qu'on parvint à la mettre en mouvement ; on y employa +dix-huit hommes, cinquante chevaux et l'on mit dix-sept +jours à l'amener à la place qui lui était destinée ; les +treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées +de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne +et ceux dont on suppose que se servaient les peuples +celtiques, on usa de tout successivement, et il arriva +plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas dans une +journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille +contrée qui avait perdu les traditions des ancêtres, +émut toutes les populations des environs ; on accourait +de plusieurs lieues, on faisait haie le long des routes +pour voir marcher la <i>grande pierre</i> ; beaucoup doutaient +qu'elle fût jamais rétablie sur ses piliers, et, +quand elle s'enfonçait lentement dans les chemins +rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. +Elle arriva enfin à la porte du parc ; ce fut un +jour de fête, elle entra comme en triomphe, un enfant +était monté dessus, portant des fleurs dans ses +mains, la foule poussait des acclamations ; ce peuple +célébrait le succès d'avoir remué une pierre, lui +dont les aïeux dressaient et alignaient les rocs par +milliers.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="IV"></a><br> +<h2>IV</h2> +<h2>Quiberon.</h2> +<h3>Le combat. — Le fort Penthièvre. — La prison. — Le jugement. — Le +champ des martyrs.</h3> +<br><br> + + +<p>Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire : +les jeunes citoyens du Nouveau Monde, pour +qui nous sommes des anciens, en longeant la côte armoricaine, +se montrent, du haut de leurs navires, un +petit coin de terre, une presqu'île étroite et avancée +dans la mer : Quiberon, Carnac, Auray, ces bourgs et +ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, +ont entendu sonner d'illustres noms. A Auray, +la dernière bataille des deux compétiteurs de Bretagne, +Charles de Blois et Monfort, le choc de trois +chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et +du Guesclin ; à Quiberon, la rencontre de deux armées, +de deux drapeaux, symboles de deux sociétés, gentilshommes +descendants des preux chevaliers, républicains +commandés par un fils de palefrenier, Hoche ; +puis l'immolation des débris de l'ancienne noblesse, +massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la Terreur, +comme une large effusion de sang termine un +long sacrifice ; voilà les faits et les noms : magnanimité, +courage, nobles paroles, sentiments sublimes, +l'antiquité n'a rien de plus grand ; nous n'avons rien à +lui envier.</p> + +<p>C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, +près de Carnac, que débarquèrent, à la fin du siècle +dernier, des exilés français venant, les armes à la +main, reconquérir leur patrie.</p> + +<p>On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette +tentative des émigrés : c'est en 1795, la grande guerre +de Vendée est finie, les principaux chefs, Bonchamps, +d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts ; +Stofflet et Charette seuls résistent à peine à la tête +d'une poignée d'hommes, poursuivis, traqués, chaque +jour près de succomber. Mais les exilés aisément +s'abusent : loin de la patrie, les événements sont +passés avant de retentir à leurs oreilles, comme l'éclair +du canon se voit avant qu'on entende le coup. Tant +que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y attachèrent +peu d'importance : quand les cent mille +hommes qui avaient franchi la Loire eurent été tués +et dispersés, quand le fer et l'incendie des colonnes +infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés +croyaient encore la Vendée en armes ; alors arrivait à +Charette, du fond de l'Europe, cette lettre de Suwarow, +écrite avec une emphase orientale, mais non sans grandeur ; +alors le comte de Provence envoyait à Charette +et à Stofflet des cordons et des brevets de généraux ; +alors on rêvait une expédition décisive dans l'Ouest, +et l'on décidait une descente des émigrés en Bretagne.</p> + +<p>Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise : +si Stofflet et Charette étaient réduits à une +grande faiblesse, leur résistance tenait la Vendée en +éveil ; un secours inattendu, un premier succès pouvait +la remettre debout ; les chouans, disséminés par +toute la Bretagne, occupaient une armée entière : on +n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche +contre Tinténiac et Cadoudal ; leurs bandes éparses +se levaient tout à coup devant et derrière les républicains +comme ces globes fulminants, semés sur le sol, +qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi +semblait favorable : maintenant que les décemvirs +sanguinaires n'existaient plus, on souffrait impatiemment +le joug de la Convention ; on avait horreur et +mépris de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays +d'ailleurs où l'on projetait de descendre était un pays +ami : dès qu'une armée régulière y mettrait le pied, +autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans +aguerris ; l'Ouest tout entier se lèverait ; les républicains, +dans cette haute marée populaire, seraient engloutis ; +les Vendéens, naguère, s'étaient avancés jusqu'à +soixante lieues de Paris ; cette fois, dès le premier +jour et sans tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait +aussi près ; un prince apparaîtrait à sa tête, et, +aux acclamations des peuples, elle marcherait à grands +pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.</p> + +<p>Telles étaient les espérances et les illusions. Pour +l'accomplissement de ces grands desseins, rien n'avait +été épargné ; les préparatifs furent dignes du but. +L'Angleterre donna son aide : quelques-uns ont prétendu +qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion +d'anéantir les restes de l'ancienne marine française ; +on l'a calomniée, on ne la comprenait pas : un plus +pressant intérêt la poussait ; l'ennemi d'alors, c'était +la République. Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit +tout aux émigrés, en abondance, sans compter. +Les républicains furent étonnés de l'immense matériel +d'armes et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils +trouvèrent après la victoire : les commissaires demandaient +<i>quatre mille voitures</i> pendant quinze jours +pour transporter ces richesses ; Hoche les estimait, +dans sa lettre à la Convention, à <i>plusieurs centaines +de millions</i>.</p> + +<p>Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants +préparatifs les avait partout ranimés : il en vint des +extrémités de l'Europe. Un corps entier qui, depuis +trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des +bords de l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil ; +tous les anciens officiers de la marine royale accoururent. +« On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents +épées avec l'ancre sur la garde. » Les Bretons, surtout, +étaient en grand nombre ; ils allaient revoir leur pays, +leurs familles, combattre, mourir du moins sur le sol +où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont +plusieurs portaient de beaux noms : <i>Rohan, Damas, +Loyal-Émigrant</i> ; l'artillerie avait pour chef un militaire +savant et éprouvé, le comte de Rotalier. L'enthousiasme +était haut comme les espérances ; beaucoup +d'officiers convertirent leur fortune en or, et +l'emportèrent avec eux, nobles joueurs qui risquaient +tout sur un dernier coup de dés ; enfin, spectacle héroïque +et touchant, on voyait marcher en ligne une +compagnie de vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis<span class="noteref">[1]</span>, +qui portaient le mousquet et recevaient la +paye comme de simples soldats ; ils étaient cent vingt, +tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait +soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains ; +celui qui animait ces vieillards était aussi +grand et plus admirable ; car l'enthousiasme et le +désintéressement sont naturels à la jeunesse ; mais +eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, +ils avaient gardé entières ces vaillantes et généreuses +vertus.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban de +laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]</blockquote> + +<p>Oui, les moyens étaient immenses et les qualités +magnanimes : mais ici, dès le début, même avant le +départ, se révèlent les défauts qui feront tout échouer, +défauts de cette génération élevée par le siècle du +doute, et que Dieu semble avoir condamnée et aveuglée +jusqu'au bord du précipice, pour qu'elle y pût immanquablement +tomber. Ils avaient le courage, le +dévoûment, l'héroïsme, il leur manquait la décision, +la netteté de vues ; il ne se trouva pas un homme pour +conduire ces bras : Puisaye, négociateur, diplomate, +plutôt que général, perdit promptement la tête ; d'Hervilly, +officier de détails, n'avait ni initiative ni idées +d'ensemble ; Sombreuil arriva trop tard. Le commandement, +d'ailleurs, était partagé : Puisaye est le chef +nominal ; d'Hervilly le chef militaire ; les chouans ne +reconnaissent que Puisaye, les émigrés n'obéissent +qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de partir tous ensemble, +en une masse compacte, capable d'un énergique effort, +ils se divisent : le deuxième corps ne quitte l'Angleterre +que trois semaines après le premier ; celui-ci +débarque le 27 juin, celui-là le 15 juillet, le troisième, +le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois, +attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui +vint, deux mois plus tard, faire une inutile descente à +l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter leurs régiments, ils +enrôlent des soldats républicains, prisonniers en Angleterre : +ces émigrés fidèles, qui ne connaissent +qu'un serment, ne songent pas que ces soldats, qui +s'engagent afin de sortir de prison, au moindre échec +vont déserter.</p> + +<p>Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux : la +mer était libre ; les vaisseaux anglais avaient repoussé +l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de Brest pour leur +barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond +de la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, +cinq mille Français mirent le pied sur le sol de la patrie +et ceux qui ont survécu nous ont dit leur enivrement +en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en +vue, des cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux ; +plusieurs se jetèrent dans les flots, pour l'atteindre +plus tôt, et l'embrassèrent, avec des transports +et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait +été signalée ; les populations environnantes étaient +accourues, apportant à l'armée des vivres et des provisions : +« Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux +dans le sable, s'attelaient aux canons... la +plage retentissait des cris incessamment répétés : +« Vive notre religion ! vive notre roi<span class="noteref">[1]</span> ! » En se retrouvant +et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et +compagnons d'armes, il semblait aux uns et aux autres +qu'un souffle invincible les allait porter en avant, et +balayer les champs devant eux.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Puisaye, <i>Mémoires</i>, édit. de Londres, 1807, t. VI.]</blockquote> + +<p>Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de +suite, et cédèrent le terrain. Elles étaient en petit nombre ; +ordre leur fut donné de se retirer sur Quimper, +afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à +perdre la Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois +sont occupés les villes et les bourgs avoisinants : Carnac, +Mendon, Landevan, Auray ; en quelques heures, +dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre +par trois années de combats, soldats par le cœur et +par les actes, sinon par l'habit.</p> + +<p>Mais qui les arrête ? pourquoi cette ardente armée +reste-t-elle comme fixée au sol ? C'est que déjà éclate +parmi eux la désunion, la désunion qui accompagne +toujours l'exil ; alors aussi apparaît la petitesse de vues +du chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne +dissimule pas son dédain pour ces paysans. Quoi ! pas +de discipline ! ils ne savent ni se mettre en rang, ni manœuvrer ! +on ne saurait s'avancer sans les avoir formés ; +il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à +marcher au pas. En vain Puisaye s'indigne de ces +lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du commandement. +Les chouans, qui avaient bien soutenu le +choc des régiments républicains, sans connaître la +charge en douze temps, se voyant méprisés, murmurent +ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place +cette fièvre française qui fait tout plier, quand on la +laisse se jeter au dehors. Et ainsi, dix jours se passent, +dix jours en luttes intestines, en paroles aigres, +en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et +l'on reprend celui-là ; avant même d'avoir combattu, +on doute du succès ; il faut attendre le second corps +d'armée ; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au +lieu de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque +homme que l'on rencontre serait un soldat ou un hôte, +où la petite armée républicaine eût été étouffée dans +la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne +dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le +fort Penthièvre qui la ferme ; on recule à quatre lieues +en arrière du point qu'on occupait au débarquement.</p> + +<p>Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les +chouans du centre ne voyant pas s'approcher l'armée +émigrée, n'osent bouger ; Hoche qui craignait un soulèvement +général rassemble en hâte tous ses soldats ; +il va aux émigrés qui ne viennent pas à lui ; le 5 juillet, +il est en face d'eux, et le 7, déjà il les a repoussés dans +la presqu'île de Quiberon ; il les tient là acculés à une +impasse, sur une misérable langue de terre de deux +lieues de long et de quelques cents mètres de large, +entre deux précipices des flots.</p> + +<p>Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de +l'action est venue ; ils n'ont plus qu'à se battre et +à mourir. C'est leur beau moment, et l'on va reconnaître +la noblesse française, imprévoyante, téméraire +comme la jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, +et perdant la vie avec magnanimité, à Quiberon, +comme à Azincourt et à Crécy.</p> + +<p>Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île : +après une première tentative infructueuse et mal combinée +(le 8 juillet), un plan est formé pour forcer le +camp de Hoche : deux détachements, descendant à +quelques lieues de là, à droite et à gauche, feront un +détour, et par derrière attaqueront les républicains ; à +un signal donné, le gros de l'armée émigrée sortira du +fort Penthièvre et les assaillira de front : pris entre +deux feux par des troupes supérieures en nombre, +Hoche ne peut résister (16 juillet). Mais, voilà qu'il +arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les +plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont +pas des coups de hasard, mais que Dieu jette à l'encontre +des capitaines quand il les veut perdre. Le +premier détachement est détourné de son chemin par +un contre-ordre venu on ne sait d'où<span class="noteref">[1]</span>, il s'égare à +dix lieues de là ; son chef même, Tinténiac, est tué ; +la seconde troupe à peine a mis pied à terre qu'elle +est obligée de se rembarquer ; les deux attaques sur +les flancs et les derrières des républicains manquent +ainsi à la fois ; le signal qui devait avertir de ce +contre-temps n'est pas aperçu.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Des agents de l'intérieur.] </blockquote> + +<p>Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent +de la presqu'île ; ils ne veulent même pas attendre ce +renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, quinze cents +vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. +Ils marchent en rangs épais contre le camp de Hoche +placé sur une hauteur et défendu par de formidables +retranchements ; Hoche les laisse s'approcher ; puis, +tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, +et une décharge meurtrière, en un instant, en abat +des centaines ; les rangs sont hachés en tronçons. Se +figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise ? Mais +ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, +vont leur prouver du moins qu'ils sont dignes de les +commander. Un moment troublés et désunis, bientôt +ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes +ne les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et +du même pas, du même pas qu'auparavant, ni plus +vite, ni plus lentement, ils continuent à monter vers ce +rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. +Les républicains, les voyant de ce rempart, marcher +impassibles et en bon ordre, ne pouvaient retenir leur +admiration : « Il semblait, leur disaient-ils après la +défaite, que vous marchiez à la parade. — On s'est battu +des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes +égarés se sont souvenus qu'ils étaient Français et +qu'ils avaient des Français devant eux. »</p> + +<p>C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, +qui avaient toute leur vie crié <i>en avant !</i> à leurs +soldats, soldats aujourd'hui, ne savaient pas reculer. +De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en périt +quarante-trois ; de cette troupe héroïque de cent +vingt vieux vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en +resta soixante-douze couchés par terre. Il fallut enfin +céder ; qu'était le plus intrépide courage contre des +feux de peloton ? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, +sans la prévoyance du comte de Rotalier ; avec ses +canons, il arrêta la poursuite des républicains, et, +couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins +pour cette fois<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Son fils tomba près de lui : « Enlevez cet officier, » dit-il, et il +continua à commander.]</blockquote> + +<p>Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes +achevées ; les premières mailles déchirées, le tissu se +rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 juillet, chaque jour, +chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre désertent +par bandes au camp de Hoche ; celui-ci n'a entre +son armée et les émigrés que le fort Penthièvre, et la +garnison de ce fort est composée presque entièrement +d'anciens républicains ; la trahison, bientôt, le lui +livre : quand, une nuit, ses soldats se présentent au +pied des murs, ceux du dedans leur tendent la crosse +de leurs fusils pour les aider à escalader les rochers. +Et alors, c'est une débandade générale, déroute non +d'une armée, mais d'une population entière, paysans, +femmes et enfants qui, depuis quelques jours, s'étaient +réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient devant les bataillons +vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, +tous fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, +une mer bouleversée par la tempête, et une côte de +rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder. +Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de +cette foule éperdue ; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, +on les prit par milliers, et on les emmena +comme des troupeaux.</p> + +<p>A cette heure, les deux généraux ont disparu : Puisaye +s'est hâté d'aller mettre ses papiers à l'abri sur +la flotte anglaise ; d'Hervilly a eu l'honneur d'être +blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant +ses fautes par la mort du soldat.</p> + +<p>Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, +récemment débarquée, un millier d'hommes +environ, la plupart gentilshommes ou anciens soldats. +Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des +forces sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité +de la presqu'île, près de Portaliguen ; là, réunis +derrière un petit mur à demi écroulé, entre la mer +agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée +nombreuse, n'ayant plus qu'une ou deux cartouches +par homme ; ce n'est pas de se rendre que leur vient +la pensée ; « Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, +et il fut alors unanimement décidé que nous sortirions +tous du fort, et que, secondés par le feu très-vif que +faisaient les frégates anglaises, nous nous précipiterions, +l'épée à la main, dans les rangs républicains, où +du moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, +nous trouverions une mort glorieuse... Déjà Sombreuil +donnait l'ordre d'ouvrir les portes<span class="noteref">[1]</span> ; » mais, à leur +attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette +poignée d'hommes va-t-elle donc périr ? Sûrs de la +victoire, ils n'ont que de la pitié : « Rendez-vous, braves +émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas fait de mal ! +nous sommes tous Français !... » Ah ! si ce ne furent pas +les généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était +la voix généreuse de Français qui reconnaissent des +hommes de leur sang, et leur pardonnent ! Sombreuil, +alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et +quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Ma sortie de Quiberon</i>, par L.V. de la V... g... o... (le vicomte +de la Villegourio).]</blockquote> + +<p>C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, +niée et affirmée avec une égale passion par les partis +contraires, parce qu'elle fut suivie du massacre des +émigrés.</p> + +<p>J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, +avec l'ardent désir de chercher la vérité, tous les récits +qui ont été écrits de ce moment solennel, et les relations +émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard +des prisons<span class="noteref">[1]</span>, et les écrivains hostiles aux royalistes, +tels que le biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale +narration des <i>Victoires et conquêtes</i>, où l'on sent une +âme toute française, et l'historien de la Révolution, +M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, +et les pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna +Tallien de Quiberon à Paris, et qui peint en traits +saisissants les hésitations et les angoisses du proconsul +préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours +enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention ; +j'ai recueilli en Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions +et les souvenirs ; et la conviction m'a été donnée +qu'il y eut une capitulation, non pas capitulation régulière, +le temps et les circonstances ne le permettaient +pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions +mêmes que l'on imposait sont la preuve d'une +convention proposée et acceptée.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent sur le +fait qu'il y eut capitulation.]</blockquote> + +<p>Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère +de la vérité est la relation de Chaumereix, qui, lui, +écrit, non à la distance de longues années, mais peu de +temps après son évasion, dans l'année même<span class="noteref">[1]</span> : +« Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche : Les hommes +que je commande sont déterminés à périr sous les +ruines du fort, mais si vous voulez les laisser rembarquer, +vous épargnerez le sang français. Le général +Hoche lui répondit : Je ne puis permettre le +rembarquement, mais si vous voulez mettre bas les +armes, vous serez traités comme des prisonniers de +guerre. — Les émigrés seront-ils compris dans cette +capitulation ? ajouta Sombreuil. — Oui, dit le général +Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant +son nom : Quant à vous, Monsieur, je ne puis +rien vous promettre. — Aussi, répondit Sombreuil, +n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je +mourrai content, si je sauve la vie à mes braves +compagnons d'armes. »</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de la marine, Londres, 1795.]</blockquote> + +<p>Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation +avec le général républicain<span class="noteref">[1]</span>, et, sur sa +parole, les émigrés mettent aussitôt bas les armes.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Il n'est pas certain que le général républicain qui conféra avec +Sombreuil fut Hoche ; quelques relations nomment le général Humbert ; +mais cela ne change rien au fait.]</blockquote> + +<p>Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des +événements confirme sa véracité. Une frégate anglaise +s'était approchée du rivage et tirait de meurtrières bordées +sur les républicains : « Du moins, Monsieur, faites +cesser le feu des Anglais ! » s'écria Hoche. Après avoir +réservé la vie du jeune capitaine, il demande à Sombreuil +d'épargner ses troupes, fortifiant son engagement +d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, +que signifie la conduite de Hoche et de Tallien ? pourquoi +hésitent-ils à fusiller immédiatement ces émigrés ? +la loi n'était-elle pas formelle ? Mais non, ils attendent +la décision de la Convention : Tallien court à Paris ; et +là, son discours se tourne contre lui-même : « Les émigrés, +dit-il, envoyèrent plusieurs parlementaires ; mais +quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles ? +Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance +et la mort ? » Les applaudissements l'ont enivré<span class="noteref">[1]</span> ; +il ne sent pas que son récit atteste son mensonge ; +car quels hommes consentiraient à se rendre à des +vainqueurs qui repoussent les parlementaires ? Et, +quand l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous +la stupéfaction, la douleur, l'indignation de la population, +de l'armée, des généraux ! Devant la commission +militaire, entendez-vous Sombreuil : « Prêt à paraître +devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on +a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre ! » +Et, se tournant vers les soldats présents en foule : +« J'en appelle à votre témoignage, grenadiers ! — C'est +vrai, répondent-ils. » Et à ce serment d'un soldat, +la commission militaire se sépare, elle ne les +jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit ! Et tous +les autres officiers de l'armée refusent de juger les +émigrés ; on est obligé de changer la garnison d'Auray ; +pour former une commission, il faut que l'on choisisse +des étrangers ; c'est à des officiers de la légion belge +qu'est donnée la mission de condamner ces Français !</p> + +<blockquote>[Note 1 : C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]</blockquote> + +<p>L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention : +Quoique un an se fût écoulé depuis la chute de Robespierre, +c'était bien toujours la même assemblée, de +son premier jour à son dernier, soumise à deux basses +passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, +la peur chez le plus grand nombre. Les soldats +furent magnanimes, les législateurs féroces. Hoche leur +écrivit : « L'humanité ne peut-elle élever la voix ? Songez-y, +citoyens représentants, cinq mille Français ! » +Pas un ne se leva pour l'appuyer. Tallien craignait +d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de ceux qui +l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés ; les Montagnards +les regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent +exécuter une loi qu'ils abhorraient ; pour être +atroces, il leur suffit de se taire ! Si ce massacre eût dû +se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé ; l'opinion leur +défendait de frapper encore ; mais la mort à cent cinquante +lieues, la mort qu'on ne voit pas donner, cette +mort est facile à résoudre ! Qu'étaient quelques milliers +d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait +égorger ? leur mort ne lui apporta pas un remords de +plus !</p> + +<p>Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, +une des scènes pathétiques de ce drame de la Terreur +qui se joua quatorze mois de suite tous les jours, et qui +chaque jour était dénoué par le même acteur, le bourreau.</p> + +<p>Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des +victimes sont des émigrés échappés au même sort ; et, +dans les récits de tous on retrouve le même sentiment ; +soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme +Chaumereix, ou de longues années après, comme la +Villegourio, le Charron, Montbron, Villeneuve, ou Berthier +de Grandry, c'est la même tristesse calme, tant +elle est profonde<span class="noteref">[1]</span>. Ils ne récriminent pas, ils n'ont +ni emportement ni amertume : la haine contre leurs +bourreaux, le dédain pour leurs chefs inhabiles ou imprudents, +toutes les basses ou mesquines passions se +sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. +Ces victimes, leurs compagnons d'armes, ces +officiers qui avaient combattu dans l'Amérique et les +Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de +quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de +son frère, et à qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec +des étreintes désespérées, qu'elle couvrait de son +corps, comme si, en se mettant entre lui et la mort, la +mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles ; +ces paroles sublimes, ces actes héroïques, d'autant +plus héroïques qu'il semblait qu'ils dussent être à jamais +ignorés, puisque tous devaient périr ; ces prisonniers, +emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des +chemins mal frayés, avec une faible escorte<span class="noteref">[2]</span>, et à +qui les officiers républicains disaient : Sauvez-vous ! +profitez de la nuit ! et qui refusent, et dont pas un ne +manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns +s'égarèrent, les lignes de soldats se rompant à chaque +instant, ils appelaient et se joignaient à l'escorte. Car +ils avaient donné leur parole, et ils comptaient la vie +pour rien et d'honneur pour tout<span class="noteref">[3]</span>] ; et ces dernières +nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'<i>antichambre +de la mort</i> ; ce jeune Coatudavel qui, n'ayant que six +mois de plus que l'âge où l'on accordait un sursis, refuse +de se rajeunir devant ses juges, <i>pour ne pas sauver +sa vie par un mensonge</i> ; ce domestique qui ne veut +pas vivre sans son maître et qui le suit à la mort ; cet +autre domestique Malherbe, l'histoire a conservé son +nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du +souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort +ses compagnons étonnés de son éloquence, et les conjure +de pardonner à leurs assassins ; et ces vieillards, +vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé +la force de leur maturité pour marcher contre les batteries, +et qui, aujourd'hui, découvrant leurs cheveux +blancs, lisaient à haute voix la prière des agonisants, +et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées de +la religion et ses immortelles espérances ; et ce prêtre +se levant au milieu des prisonniers : « Chevaliers +chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un +acte de contrition, vos péchés vous sont remis ! » et +les soldats républicains qui les gardaient, tombant à +genoux à ce spectacle, et répétant les prières des morts +avec eux ; et ces appels de chaque jour qui retiraient +vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque +jour plus rétréci ; et, à une heure que l'on connaissait, +le silence se faisant instantanément dans la prison, +chacun immobile, dans une attente qui serrait le cœur, +et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade éclatante, +la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui +tout à l'heure venaient de sortir vivants ; et ces admirables +femmes de Vannes, de Lorient, d'Auray, sœurs +de charité volontaires<span class="noteref">[4]</span>, qui envahirent littéralement +la prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de +servir les prisonniers, — car ils demeurèrent douze +jours dans l'attente de leur sort, douze jours d'anxiété, +mais aussi d'espoir : la plupart étaient jeunes et ne +pouvaient se faire à l'idée de mourir ; ces femmes dévouées +qui, plusieurs fois le jour, leur venaient apporter +le pain, le vin, les vêtements, et, ce qui vaut mieux, +les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, +de la sœur, de l'épouse, et qui savaient même, don +charmant qui n'appartient qu'à la femme, mêler à +leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient le +cœur et amène le sourire d'un instant sur les mornes +visages, comme entre deux nuages une échappée de +soleil ; voilà les scènes, les paroles, les souvenirs que +nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un +sort heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder +pour que ces belles actions fussent racontées, pour +qu'il fût montré une fois de plus à quelle force et à +quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment +du devoir et par la foi !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voy. l'<i>Expédition de Quiberon</i>, par Villeneuve de la Roche-Barnaud ; +<i>Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon</i>, par le +comte de Montbron ; <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de marine ; +<i>Témoignage d'un royaliste ; Ma sortie de Quiberon</i>, par le +V. de la V...g...o ; <i>Expédition de Quiberon</i>, par le baron Charron ; +<i>Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon</i>, par le chevalier +Berthier de Grandry (dans la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>) ; +<i>Relation du désastre de Quiberon</i>, par M. de la Touche. Le récit de +leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont surmontés, est +une des pages les plus émouvantes de l'histoire de la Révolution.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 3 : Chaumereix.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 4 : Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du +peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les prisonniers), +Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, +Le Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait +été donnée par M. Théodore Muret (<i>Histoire des guerres de l'Ouest</i>) ; +la liste en a été complétée par la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote> + +<p>Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, +il en est une qui excite un intérêt plus attendrissant, +Sombreuil : il était jeune, beau, brave ; il avait quitté +sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de cette +expédition : il brûlait de cet amour de la gloire qui va +bien à la jeunesse ; il rêvait de lauriers à déposer aux +pieds de celle qu'il aimait. Membre de cette famille +qui avait tant de fierté et un cœur si haut, digne fils +de celui qui commandait les Invalides, digne frère de +celle qui but un verre de sang le 2 septembre pour +sauver son père, il était prédestiné à la mort. Tallien, +en le voyant, ne put retenir un mot de regret : « Votre +famille est bien malheureuse ! » lui dit-il. En s'exemptant +lui-même de la capitulation, il était déjà condamné ; +mais il inspirait une sympathie universelle ; les généraux +semblaient lui fournir les moyens de se sauver : +une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé +comme les autres prisonniers, les officiers républicains +le faisaient manger à leur table ; mais leurs +sentiments et les siens étaient trop contraires ; bientôt +il refusa ces marques de préférence, et retourna avec +ses compagnons à la tête desquels il ne devait plus +marcher que pour aller à la mort.</p> + +<p>Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur +d'âme, une suprématie involontaire ; les prisonniers +prenaient courage en voyant sa sérénité. Cette +sérénité pourtant se démentit un jour : tandis que la +liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif +espoir, tout à coup arrive l'ordre de les mettre en jugement. +A ce moment, le jeune capitaine fut saisi +d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent +l'âme jusqu'en ses profondeurs : c'est lui qui +cause la mort de ces braves gens ; sans sa condescendance, +ils eussent péri, mais dans les rangs de l'ennemi, +glorieusement et en soldats ! Ses pensées furent +troublées par un mouvement de folie ; car tout homme +qui se résout à se donner la mort est frappé dans sa +raison ; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel +et le plus fort ; qui n'aime plus ce don sacré de la vie +ne s'aime plus, et qui ne s'aime plus a perdu le sens +de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un pistolet +et se l'appuya sur le front ; Dieu ne permit pas que +cette grande âme se souillât par un crime. Mais alors +le remords le transforma, il se jeta aux pieds de l'évêque +de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand +la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le +vieil évêque aux cheveux blancs, suivi de ses prêtres +vénérables qui s'avançaient sur deux lignes en chantant +des psaumes, entre les rangs des prisonniers +agenouillés et courbés sous la bénédiction du vieillard, +et Sombreuil, la tête haute, marchant le premier de +ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient émus +de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au +lieu du supplice, des mots simples, d'un Français et +d'un chrétien, de ces mots comme on en trouve dans +l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et qui +élèvent l'âme : il ne veut pas qu'on lui bande les yeux : +« J'ai l'habitude de regarder mon ennemi en face ! » +Quand on lui commande de se mettre à genoux : « Je +m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, mais +je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes ! » +Ces paroles du jeune capitaine, le soir on les répétait +parmi les fidèles royalistes emprisonnés et parmi les +officiers républicains, et les uns et les autres, en le +louant, disaient : « La France a perdu un de ses nobles +enfants, qui eût été grand pour la gloire de la patrie ! »</p> + +<p>Après lui, les autres prisonniers furent rapidement +immolés : « Ils ont mis le pied sur la terre natale, la +terre natale les dévorera ! » avait dit Tallien : trois +commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes +et à Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par +douze ; en un seul jour, de <i>cent trente-sept</i> renfermés +le matin dans la prison, il n'en resta, le soir, que <i>huit</i>. +Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait +vingt par vingt, au bord d'une fosse ouverte : les soldats, +attristés et obéissants, se hâtaient d'accomplir +leur tâche de bourreaux, et s'éloignaient aussitôt de +ce champ de carnage ; les fosses étaient à peine recouvertes ; +souvent les chiens les venaient fouiller, et +l'on voyait les corbeaux voler dans l'air emportant une +affreuse pâture.</p> + +<p>Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une +pieuse charité, et on les montre au voyageur, amoncelés +sous le monument de marbre qui leur a été élevé +près d'Auray, à la <i>Chartreuse</i>. Mais ces marbres, ces +statues et ces inscriptions touchent moins que le lieu +même où ils ont péri : j'ai vu ce champ qu'on appelle +d'un nom sacré, le <i>Champ des martyrs</i>, une prairie +longue, verte, entourée de haies ; à l'entour, la campagne +est solitaire et silencieuse. Il n'y a là rien d'eux +que leur souvenir, et cette inscription au fronton d'un +petit temple : <i>Hic ceciderunt, là ils sont tombés</i> ! C'est +une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe +la noblesse française est le plus terrible, il l'atteint au +cœur. Pendant deux ans, la Révolution l'avait décimée +en détail ; cette fois, elle frappa de cette arme que +souhaitait un empereur romain pour trancher d'un +seul coup des milliers de têtes. L'ancienne armée, +celle qui avait combattu contre le grand Frédéric et +avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu +sous d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent ; +plusieurs grandes familles, en perdant leurs fils +en un même jour, furent éteintes. Parmi les noms +inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent +les plus beaux de notre histoire : La Rochefoucauld, +Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, d'Aiguillon, +Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, +un La Peyrouse, parent du célèbre navigateur, +Foucault, des anciens intendants de Bretagne, d'Avaray, +Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs +fils des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, +Goulaine, Cornullier, Coëtlosquet, Chasteignier, du +Bois-Hue, la Landelle, de la famille de l'écrivain, +la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont +l'aïeul était au combat des Trente, Lanoue, descendant +de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine de Henri IV, et Brisson, +du loyal et courageux président Brisson au temps +de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, +Soulange, d'Arbouville, de la famille du général qui +s'est illustré en Afrique, la Voltaye, deux Villeneuve, +La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, Largentaye, +Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles +qui osa noblement résister à Louis XIV, Lusignan, des +anciens rois de Jérusalem, Kérolan, Vauquelin, Rougé, +Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la capitulation, +se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à +la frégate anglaise de cesser le feu, et revint, autre +Régulus, partager le sort de ses compagnons, etc., etc.</p> + +<p>« La <i>Chartreuse</i> occupe la place de la chapelle que +le duc de Bretagne Jean IV avait érigée sur le champ +de bataille d'Auray. Ainsi la même terre recouvre les +compagnons de du Guesclin et les compagnons de +Sombreuil<span class="noteref">[1]</span>. »</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote> + +<p>Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux +environs, prêtes à secourir ceux qui parviendraient à +se sauver ; une vingtaine à peu près eurent ce bonheur ; +on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à +terre au moment où l'on tira et qui s'échappa ; un +autre, un jeune homme, Rieux, le dernier rejeton d'une +des plus illustres familles bretonnes, s'élança des rangs +des victimes et s'enfuit à travers les champs et les +marais ; il avait franchi une petite rivière à la nage, et +était près d'atteindre un bois où on l'attendait, quand +une balle le frappa ; il tomba au lieu même où, quatre +cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de Rieux, +était mort à côté de Charles de Blois<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le P. Arthur Martin, <i>Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray</i>.]</blockquote> + +<p>« Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont +descendus les armes à la main sur le sol de la patrie, +mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi, ils étaient +salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient +pour la cause de leur roi ; la France donna la mort à +leur action et des larmes à leur courage ; tout dévoûment +est héroïque<span class="noteref">[1]</span>. »</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Mémoires</i>.]</blockquote> + +<p>Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes +pathétiques, et, comme Shakespeare, déroulera l'histoire +des guerres civiles de la patrie, l'épopée de nos +gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos +martyrs ; et il lui suffira, pour être sublime, de représenter +la vérité.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="V"></a><br> +<h2>V</h2> +<h2>Les Rochers. — Combourg.</h2> +<h3>Madame de Sévigné et Chateaubriand.</h3> +<br><br> + + +<p>En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente ; +à un détour, on longe un mur qui soutient une +terrasse ; une simple barrière, au bout de ce mur, +sépare le chemin d'un vaste préau : on est arrivé. Ce +préau c'est la grande cour ; à droite, la chapelle, ronde +comme un pigeonnier ; à gauche, les servitudes ; au +fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels +s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures +en donnent une assez exacte idée ; c'est plus +qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un château. +A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception +de la teinte grise dont le temps a recouvert la +pierre, tel il devait être au temps de madame de Sévigné.</p> + +<p>Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette +modeste demeure émeut plus que ces grands châteaux +que l'on rencontre partout et qui s'étalent somptueusement +dans leur architecture neuve ! C'est qu'ici, +il y a une âme qui vivifie tout, et qui donne un sens +à ce que l'on voit. On n'est point ici étranger et isolé, +on marche accompagné d'une personne que l'on ne +voit pas et qui cependant est présente, cette charmante +femme, si vive et si gaie que tous ceux avec +qui elle avait commerce en étaient animés et réjouis, +une de ces femmes autour desquelles on se groupe, +qui, en quelque lieu qu'elles aillent, et dès le premier +moment, deviennent le centre d'un monde et exercent, +sans y songer et naturellement, le prestige d'une +douce et légitime royauté.</p> + +<p>Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, +ses lettres, ses récits reviennent en notre pensée. C'est +dans cette cour qu'un dimanche, à l'instant où elle finissait +d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes +d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant +par la fenêtre, elle vit arriver un grand et nombreux +train de seigneurs, « quatre carrosses à six +chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs +chevaux de main, et plusieurs pages à cheval. C'étaient +M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, +MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, +les évêques de Rennes, de Saint-Malo... » On suit +cette brillante société dans le salon. Ce salon, à peu +de détails près, est le même qu'en 1672 ; au rez-de-chaussée, +éclairé à la fois par la cour et par le jardin, +tout en boiserie, selon le style du temps, ce qui avait +autrement de grandeur que nos papiers peints moirés +et lustrés ; une vaste cheminée, large, profonde, avec +de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui +se faisait dans ce temps, semblent faits pour durer des +siècles ; sur la cheminée une de ces hautes pendules +incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit +dans les palais de Louis XIV ; puis, suspendus aux +panneaux, dans de vieux cadres sculptés, les portraits +brunis de toute cette famille de guerriers, de magistrats, +de fins et spirituels courtisans, de saintes même, +les Rabutin, les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, +noble et grave compagnie parmi laquelle elle vivait, et +avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son papier, elle +échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante, +gracieuse et attachante de ces lettres que l'on +se passait de main en main et dont on s'arrachait des +copies.</p> + +<p>Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un +vaste jardin carré, à grandes allées droites, « tout à +fait sur le dessin de Lenôtre » avec des arbres artistement +taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà +de son temps, un vrai jardin français, avec une terrasse +à l'une des extrémités. Les Rochers sont situés +sur un plateau et la terrasse en est le point le plus +élevé : de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, +arrondie comme un vaste cirque, basse au premier +plan, puis montant en pente douce jusqu'à l'horizon. +Cette campagne a un aspect monotone : ce ne +sont que bois et landes ; à peine une ou deux maisons +et un clocher au milieu des arbres : tout fait silence, +on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se +retournant, on a devant soi le jardin fermé par les +arbres du parc comme par un rideau, le jardin plat +et sans voix dont la solitude prolonge la tristesse du +paysage : bientôt, le calme universel qui plane autour +de vous envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de +parler, et l'on ralentit le pas.</p> + +<p>Dans le parc, même solitude : le mail a été abattu, +mais ils existent toujours ces vieux arbres qu'elle-même +avait plantés, qu'elle avait vus « pas plus hauts +que cela, » et qui avaient formé ces belles avenues +couvertes dont elle disait : « C'est passer une galerie +que d'aller au bout. » C'est là qu'elle se sauve dès le +matin, emportant avec elle un « petit livre, un livre de +dévotion et un livre d'histoire, » Tacite, la <i>Vie de saint +Thomas de Cantorbéry</i>, le Tasse, les <i>Iconoclastes</i>, et +surtout et le plus souvent Nicole, Nicole qui est « de la +même étoffe que Pascal, » qu'elle ne se lasse pas de +louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont +elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, +« faire un bouillon pour l'avaler. » Là, elle passe des +jours « toute seule, tête à tête, rêvant un peu à Dieu, +à sa providence, possédant son âme, » allant du livre +de dévotion au livre d'histoire, « cela fait du divertissement, » +de temps en temps interrompant sa lecture +pour admirer « ces beaux arbres devenus grands et +droits, » ces longues allées « où l'on est mieux que +dans une chambre, » où il ne vient personne, et dont +« rien n'égale le silence, la tranquillité et la solitude. »</p> + +<p>Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la +conversation des plus beaux esprits de Paris et de +Versailles, que le gouverneur de Bretagne et la princesse +de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué +aux États de Bretagne, venaient chercher, emmener +malgré elle, et dont il semblait qu'on ne pouvait se +passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse +de ces bois solitaires ? afin de la mieux savourer +« marchant à l'aventure, » prêtant l'oreille au chant +de mille oiseaux, au murmure des feuilles, « ah ! la +jolie chose qu'une feuille qui chante ! » et s'arrêtant au +bout d'une allée « où le couchant fait des merveilles ! »</p> + +<p>Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature +une admiration qui dégénère en une adoration +impie ; on n'en parlait pas pour faire des phrases ; +mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se +fortifie par les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant +au théâtre, si morne dans le monde, cette femme +éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du +spectacle de la terre, sentiment fatal aux cœurs faibles, +aux caractères faux, mais qui élève les âmes +droites et sainement trempées.</p> + +<p>Elle restait tard en ces bois : « Je n'en reviens pas +que la nuit ne soit bien déclarée, que le feu et les flambeaux +ne rendent ma chambre d'un bon air. » Cette +chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à +panneaux de boiserie comme le salon, et éclairée par +une seule fenêtre : au fond, le lit ; le long des murs, +des fauteuils de soie cramoisie ; près de la fenêtre, le +secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre +où elle recueillait les meilleures pensées des auteurs ; +puis, dans un angle, le cabinet avec l'étroite psyché +drapée, et les boîtes et les petits ustensiles de toilette, +et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait pour +se faire poudrer : tout cela y est encore. Voilà le lieu +choisi, séparé des grands appartements où elle se retire +le soir, « une bonne chambre avec un grand feu. »</p> + +<p>Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est +l'heure de la méditation et des fortes lectures : elle les +fait le plus souvent en compagnie de son fils ou de +l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que l'on avait +au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le +maître, dont on disait <i>un tel, gentilhomme appartenant +à M. le Prince</i>, et que l'on traitait, à qui l'on parlait +avec une simplicité aimable qui mettait à l'aise sans humilier. +Elle préférait lire à deux, car « il y a une grande +différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent +les beaux endroits et qui réveillent l'attention. » +Et ces livres (elle fait observer qu'elle garde pour le +soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des histoires, +Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités +de philosophie, Pascal, Descartes, Mallebranche, ou +les Pères, les <i>Homélies</i> de saint Chrysostome, saint Hilaire, +saint Prosper, Abbadie, les <i>Variations</i>. Elle a sous +la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a +apportés de Paris, et rangés dans son cabinet ; peu de +romans ; et si elle « se laisse prendre à la glu de la +Calprenède et de sa Cléopâtre, » ce n'est qu'un moment, +un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme +d'une faiblesse.</p> + +<p>Telles étaient les études habituelles aux femmes de +la plus haute société de ce temps, des études sérieuses, +solides, presque viriles ; la plupart, et madame de Sévigné +la première, savaient et parlaient plusieurs +langues, l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. +Et ces études, elles les continuaient non-seulement +jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute leur vie, +non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de +converser avec les hommes, de connaître les choses +les plus utiles au vrai but de la vie, pour s'améliorer +et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement, +cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, +nourrie, qui s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la +délicatesse propres à la femme, et rendaient leur conversation +si aimable et leur commerce si attachant. +Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de +Sévigné, écrivait un petit livre de récits, de portraits +faits d'après les modèles qui avaient passé autour +d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui mettaient +en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute +cette société, la plus brillante de notre histoire ; et, +dans ce petit livre qu'on avouait à peine, dans ces +lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les juges +les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire +en s'étonnant la fine observation et la peinture +fidèle des hommes, des mœurs, des caractères, et la +pensée, l'éloquence, le style précis, la force comique, +mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus +rares qualités des grands écrivains.</p> + +<p>Madame de Sévigné n'a pas décrit son château ; si +elle jette çà et là quelques mots sur son parc, son jardin, +sa chambre, son mail, c'est à propos de ce qui se +passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse +ne la fait pas parler ; elle ne pouvait moins dire, et, +cependant, par ce peu de mots, elle donne une idée +exacte et vraie de ce qui est ; lorsqu'on va chez elle, +ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, +au contraire, s'est attaché à faire un imposant +tableau du lieu où il passa sa jeunesse : pour le haut +personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre colossal. +Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture +de ses Mémoires, c'est un château immense, aux vastes +salles sans nombre, un désert de pierres, <i>où auraient +été à l'aise cent chevaliers avec leur suite</i> ; du village +il est à peine question ; on voit seule la terrible forteresse, +noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des +bois. Les habitants de ce sombre manoir prennent +alors une proportion énorme : le père, dur, silencieux, +redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et n'apparaissant +que quelques heures le soir, comme un +spectre dont la présence comprime les sentiments, les +vœux et jusqu'aux paroles de sa femme et de ses enfants ; +la mère brisée et mourante sous cette étreinte +de fer ; la sœur rêvant mélancoliquement d'une passion +fatale qu'elle combat sans savoir comment la +nommer ; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage comme +Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un +fusil à la main, s'enivrant de l'indépendance des +landes désertes. On dirait d'une famille des temps +homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge +de montagnes, qui communique à peine avec le reste +du monde, et dont les fils sont déjà des héros : par +son aire haut montée, par ses premiers coups d'aile, +par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle +dès le commencement.</p> + +<p>A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, +rien n'a changé à Combourg : la grande allée près du +préau, les servitudes, le préau même, les marronniers +au pied du perron, le château, sont intacts ; l'impression +que l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord +avec celle des <i>Mémoires</i>. En arrivant dans le +bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on le trouve +à la fois si considérable et si rapproché du château : +c'est, non pas un petit village, mais presque une petite +ville, aux rues larges, aux maisons des XVe et XVIe siècles, +en pierres de taille, séparées, isolées l'une de l'autre +par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de +Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. +Le portail de l'avant-cour du château s'ouvre +directement sur l'une des rues ; le château est ainsi, +sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. +Il en fait partie intégrante ; ce voisinage amoindrit un +peu son importance.</p> + +<p>Vu du préau, le château, avec ses grosses tours +rondes, ses toits aigus, ses mâchecoulis, sa façade +morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut +perron, a un aspect imposant ; mais, à l'intérieur, l'effet +n'est plus le même. La salle qui sert de vestibule est +basse et mesquine, la cour petite, étroite, comme ces +cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits +entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois +pièces qui seraient grandes à la ville, mais pas une de +ces vastes salles des vraiment grands châteaux de +Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio ; le reste +n'est que chambres de dimension médiocre et petits +cabinets dans les tours ; on cherche cette multitude de +chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les a +vite comptées et visitées : non-seulement cent chevaliers +et leur suite n'y auraient pas été à l'aise, mais, +on le peut affirmer, trente personnes y seraient +gênées. </p> + +<p>Cette exagération sur un point si facile à vérifier +donne quelques doutes sur le reste. Puis, en parcourant +le château, on vous montre la chambre de Chateaubriand +enfant : c'est une petite chambre, ronde, +dans une tour, à fenêtres étroites, qui l'empêchent +d'être sombre plutôt qu'elles ne l'éclairent. On y a +apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à +Paris, en ses dernières années : un petit lit de fer, des +rideaux de calicot attachés à un ciel-de-lit en fer, un +crucifix de fer, un encrier de fer, un bénitier de fer, +une table du bois le plus commun. Voilà les meubles +de M. de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur ! +Quoi ! c'est là la table où il écrivit cette +pompeuse description du château de ses pères, et où, +tout en protestant n'y attacher aucune importance, il +eut soin de rédiger, en tête de ses mémoires, une si +complète généalogie de sa famille ! tant d'orgueil avec +un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de +moine ! A la fois la superbe montant au faîte et +s'écriant : Voyez comme je suis grand ! et l'humilité +descendant plus bas que le dernier des visiteurs ! On +ne s'abuse pas à cette simplicité affectée ; ce n'est pas +l'imagination qui l'a égaré ; il y a parti pris : il a voulu +forcer l'admiration par un contraste sensible à tout le +monde ; il faut, comme en face de son tombeau, que +l'on dise : Quelle modestie ! Oui, la modestie de ce +philosophe au manteau de mendiant dont les trous +laissaient voir son orgueil, cette humilité s'étale si publiquement +qu'elle produit le même effet que la plus +dédaigneuse fierté : on en est blessé, on la dédaigne +aussi et l'on n'en tient compte.</p> + +<p>Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés ; +telle est madame de Sévigné. L'homme n'aime rien +tant que de trouver l'homme dans un auteur ; c'est ce +qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, +et madame de Sévigné, en écrivant, est restée +femme. M. de Chateaubriand, au contraire, tend sans +cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être +en dehors, au-dessus de l'humanité ; il ne songe qu'à +se faire admirer ; il n'a ni naturel ni naïveté, on sent +partout l'effort, dans son style comme dans sa vie : aussi +n'inspire-t-il pas de sympathie ; on consent parfois à +l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer ; et l'on ne va +pas volontiers chercher un maître qui vous parle toujours +de haut. Madame de Sévigné se fait tout d'abord +aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et, +plus on la connaît, plus on désire la visiter.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="VI"></a><br> +<h2>VI</h2> +<h2>Saint-Ilan.</h2> +<h3>Colonie agricole. — un poëte et un soldat bretons.</h3> +<br><br> + + +<p>Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de +Saint-Brieuc, à une lieue environ de la ville on aperçoit +une flèche neuve et élégamment découpée qui domine +la campagne : c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette +chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette +colonie d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité +ouvert au repentir, à la renaissance morale et au dévoûment.</p> + +<p>Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, +les étables, les ateliers, les bâtiments d'exploitation +groupés sur une pente douce qui descend à la mer. +Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres +plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus +fraîches : on sent partout une sollicitude intelligente +et toujours présente. Dans les sentiers sinueux passent, +conduisant de beaux attelages, des hommes, de +jeunes garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail : +à leur air, à leur tenue régulière, on reconnaît +que ce ne sont pas des paysans ordinaires ; en les disciplinant +la règle les a ennoblis. Les enfants ont une +allure heureuse, le visage gai, un regard ouvert qui +semble interroger et vouloir saisir la réponse ; les +hommes, une démarche grave, une physionomie sereine +et sérieuse à la fois, quelque chose de concentré +et d'ardent, comme on se figure les premiers chrétiens : +ce sont, en effet, des chrétiens, et les enfants, des orphelins, +de pauvres petits abandonnés, retirés du vagabondage +ou du vice, rendus par la religion et le travail +à la vie de l'âme et à la santé du corps ; les <i>frères laboureurs</i>, +d'énergiques successeurs des moines qui défrichèrent +du même coup, en Bretagne, les champs et les +cœurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques +prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan +fondée par un poëte<span class="noteref">[1]</span>, ruche d'où se sont déjà élancés +des essaims nombreux d'agriculteurs, mère féconde +dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique +de leurs associations laborieuses, réalisant, +sans emphase et sans discours, l'alliance fraternelle du +riche et du pauvre, avec la charrue et sous le signe de +la croix.</p> + +<blockquote>[Note 1 : M. Ach. du Clésieux.]</blockquote> + +<p>Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la +colonie, le <i>naïf manoir</i><span class="noteref">[1]</span> entouré et surmonté de +grands arbres entre lesquels on voit la mer. Partout un +silence immense, ce silence des champs qui étonne +l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, +mais dont ensuite il se sent pénétré, dont il jouit et +goûte la saine quiétude ; le silence sur la terre, et dans +l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des flots +qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que +le cœur écoute, toujours attentif et également charmé +de cette plainte monotone, lui qui change incessamment.</p> + +<blockquote>[Note 1 : M. Sainte-Beuve.] </blockquote> + +<p>On entre dans cette paisible demeure ; un petit salon, +sanctuaire de la famille, est décoré de tableaux +recueillis avec un soin délicat et sous l'inspiration +d'une pensée unique : des sujets religieux, une vue de +Rome, le <i>forum</i> semé de ruines, image immortelle de +la société païenne détruite, quelques portraits, celui de +Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du prince +Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la +première pierre de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une +place choisie, présent inappréciable du peintre, une +reproduction excellente du <i>Saint Augustin et sainte +Monique</i> d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, +et le fils, ce <i>Platon purifié</i>, selon le mot du grand +philosophe chrétien<span class="noteref">[1]</span>, ils conversent un soir, appuyés +à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en leurs regards +l'infini des cieux ; les sublimes pensées montent +de leur âme, ils ont cette aspiration de l'immortalité +qui, dans les natures élues, se change en une passion +épurée, et les soulève de la terre et les transfigure, +comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Saint Thomas d'Aquin.]</blockquote> + +<p>Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on +se recueille et l'on médite ; voyageur venu des grandes +villes, une atmosphère calme descend sur vous et vous +enveloppe ; vous sentez un apaisement inaccoutumé.</p> + +<p>Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte +qui, naguère, au temps des vives luttes littéraires, +combattit au premier rang, et qui, sorti jeune encore +de la bataille, a fait de la charité la mission et le but +de sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à +ces enfants qu'il instruit par sa parole et son exemple, +s'occupant aux travaux des champs, sous le ciel, à +cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où +l'on revient toujours le cœur content et le front dégagé ; +la vaste étendue des champs qui s'enfoncent +à l'horizon, la terre où le germe croît sans bruit, donnent +le sentiment d'une force puissante qui produit +sans hâte, avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de +son foyer la famille réunie, l'épouse pieuse, les filles +belles de cette beauté éclatante et ferme des filles de la +mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il +a vus naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce +tutoiement du maître respecté qui, au lieu de blesser, +attache. C'est une vraie demeure bretonne ; on y a des +sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil +de la vieille race armoricaine, et comme un reste de +cette fierté nationale qui semble protester et revendiquer +son antique gloire.</p> + +<p>Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous +étrangers de France, nous demandions un soir une +chanson de son pays. Elle commença un chant de +guerre, <i>Lez-Breiz</i>, le Chevalier breton, héroïque récit +d'une lutte corps à corps de Bretons contre Français, +et où les Bretons étaient vainqueurs :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,</p> +<p class="i2">S'apprête un combat, combat de renom.</p> +</div> +</div> + +<p>Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait +cadencé comme le pas d'un cheval de guerre qui fait +sonner l'armure, tantôt il semblait suivre les coups répétés +des épées sur les casques d'acier. Et la jeune +Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano +muet, sans autre accompagnement que le murmure +de la mer qui se brisait au pied des murs, s'animait en +cette bataille, de sa main tendue donnant le signal :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,</p> +<p class="i2">Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents ;</p> +</div> +</div> + +<p>ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de +Lez-Breiz :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Treize combattants tombés sous ses coups !</p> +<p class="i2">L'insolent Lorgnez, le premier de tous.</p> +<p class="i2">Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,</p> +<p class="i2">Et se délassait à les regarder<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : A. Brizeux, <i>Histoires poétiques</i>.]</blockquote> + +<p>Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions +sa beauté pure, et cette noble jeune fille nous +apparaissait comme la figure idéale de la Bretagne des +anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques +et chantant d'héroïques morts.</p> + +<p>Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique : +à la fin du repas qui rassemble la famille, entre +dans la salle un ancien soldat, naguère vaillant serviteur +du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de +Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, +lui montre une place entre ses deux filles ; et le vieux +soldat, qui porte sur sa poitrine la croix qu'il a payée +du prix de ses blessures, s'asseoit à la table hospitalière +où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son +cœur. La tête droite, la physionomie grave, de cette +gravité que donne l'habitude de l'obéissance, le regard +calme et ferme, il se tient immobile et attentif, en cette +placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur +vie, se recueillent silencieux dans le souvenir des combats +éloignés.</p> + +<p>Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs +profonds, les étrangers l'interrogent, et le grenadier de +la vieille garde ouvre les pages depuis longtemps fermées +du livre de son passé. On se sent grandir à ces +récits de guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, +mais qui réveillent en nous les plus nobles sentiments : +l'amour de la patrie et de la gloire, le dévoûment et le +mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il +se trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, +des rues, des maisons, où les assiégés furent dignes de +leurs vainqueurs, la campagne de France, Champ-Aubert, +Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle +blessé au haut des airs. Il était du petit nombre +des soldats d'élite qui accompagnèrent l'Empereur à +l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et soucieux errer sur +la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la +France, fixant sur l'horizon son long regard, comme +s'il eût voulu passer par delà. Et quelques jours après +c'était le départ, et la marche rapide à travers la +France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course, +entraînant avec elle les volontés et les cœurs, puis +courant vers le nord heurter les nations, et se dissipant +et s'évanouissant enfin aux coups de la foudre.</p> + +<p>Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts +d'un héros qui combat le monde et ce désastre +sans retour, lorsque ses lèvres se fermaient, le vieux +soldat demeurait accablé et morne ; les yeux baissés, +il écoutait comme les derniers bruits de la bataille, +la rumeur lointaine d'une armée qui fuit dans +les ombres.</p> + +<p>Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte +affectueuse : Marc Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers ; +un jour, quinze ans aujourd'hui se sont passés,</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Je te dis : d'un projet je sens la noble envie :</p> +<p class="i2">Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie ?</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Une larme brilla dans ton œil expressif,</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Et ton front devint fier comme un jour de combat.</p> +<p class="i2">Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,</p> +<p class="i2">D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.</p> +<p class="i2">Le matin, le clairon annonçait le réveil ;</p> +<p class="i2">Je te vois, devançant le lever du soleil,</p> +<p class="i2">Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,</p> +<p class="i2">Et par des chants pieux ranimer leur courage.</p> +<p class="i2">La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,</p> +<p class="i2">Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,</p> +<p class="i2">Le mien était d'ouvrir à ces intelligences</p> +<p class="i2">Les régions de l'âme et des humbles sciences ; </p> +<p class="i2">Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,</p> +<p class="i2">Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,</p> +<p class="i2">Retenant mieux que lui le sens de la parole,</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,</p> +<p class="i2">Que de fois je serrai ta main forte avec larmes !</p> +<p class="i2">Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : UNE VOIX DANS LA FOULE : <i>à Marc Jaffrain</i>.]</blockquote> + +<p>Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui <i>au +signal du travail a saisi la charrue</i>, la <i>terre fécondée</i> +par les sueurs, la pensée marchant <i>dans des sentiers +nouveaux</i>, les <i>biens réparateurs</i> répandus <i>par la +grâce d'en haut</i>, l'œuvre enfin, <i>complète et bénie</i>,</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui !</p> +</div> +</div> + +<p>Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une +langue harmonieuse, ces quinze ans de travaux, de vive +ardeur et de dévoûment, un naïf sourire éclairait le +front du vieux soldat ; il se réjouissait de ce bien qu'il +avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, +aux âmes noblement douées, il avait déjà oublié.</p> + +<p>Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, +a une grandeur solennelle : c'est la mer, la +mer immense, <i>barrant et nivelant l'horizon sous sa +ligne sombre</i>, comme dit le poëte<span class="noteref">[1]</span> ; à de certaines +heures, après qu'elle s'est retirée à une longue distance, +en laissant nue sa grève de sable fin où se dessinent +mille méandres, elle revient précipitée, grandissant +à chaque pas, envahissant en peu d'instants le +vaste espace lentement délaissé. Alors le père : Allons, +à cheval ! à cheval !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Amédée Pommier.]</blockquote> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans !</p> +</div> +</div> + +<p>en avant dans la mer ! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent +d'un irrésistible mouvement, l'homme a comme +un désir sauvage de lutter avec eux ; un fier instinct le +pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux éléments +sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu +par la brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont +au-devant de la masse d'eau vivante et profonde, et un +cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même !</p> +<p class="i2">La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,</p> +<p class="i2">Fait naître sur ta joue un reflet de corail,</p> +<p class="i2">Quand tu t'émeus de ce baptême<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : A. du Clésieux, <i>Promenade</i>.]</blockquote> + +<p>Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la +nature, vie de la famille et du travail qui garde comme +un souvenir des scènes de la Bible et d'Homère, ou +mieux encore de l'existence indépendante des nobles +Bretons des premiers siècles, bardes, agriculteurs et +guerriers. C'est la vraie vie de l'homme, simple et +fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps déjà, +idéalisa en ces beaux vers :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">. . . . Sur un rocher, devant l'éternité,</p> +<p class="i2">Devant son grand miroir et son fidèle emblème,</p> +<p class="i2">Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,</p> +<p class="i2">Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,</p> +<p class="i2">A prier pour renaître, à finir de mourir,</p> +<p class="i2">A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,</p> +<p class="i2">A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume ;</p> +<p class="i2">Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour ; </p> +<p class="i2">Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,</p> +<p class="i2">Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie</p> +<p class="i2">Chantant sur une lyre !<span class="noteref">[1]</span> . . . . . .</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : Sainte-Beuve, <i>Pensées d'août, à Ach. du Clésieux</i>.]</blockquote> + +<p>Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte +vient à Paris ; il passe quelques soirs dans ce monde +des salons agité par tant de passions diverses, qui espère +si vite, qui désespère plus vite encore. Les +projets précipités, les œuvres commencées, les monuments +qui surgissent du sol, ces quartiers neufs qui +s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule toujours +empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, +cette vie ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs +confuses, passent devant lui comme un éblouissement. +Quelle mêlée, quels contrastes ! Bien et mal, +charité sincère et vanités de charité ; oubli de l'âme, +de l'éternité, et aspirations à la foi ; la même foule se +ruant aux théâtres pour y savourer les âpres émotions +des filles de marbre, et se pressant dans les temples, +suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses +vices secrets ; se rassasiant, en sa soif immodérée de +plaisir, de voluptés sans les goûter ; et presque au +même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un +poëte, se recueillant attentive, écoutant d'une oreille +délicate et charmée les accents inspirés qui réveillent +en elle les sublimes sentiments, longtemps assoupis, +jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse +une flamme comme d'un foyer immortel !</p> + +<p>Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au +bord de cette tempête de la vie sociale, plus émouvante +que la tempête des flots qui battent ses grèves, il s'anime, +son cœur bat vivement à ces vives impressions ; +et, parmi ces <i>voix de la foule</i>, lui aussi il jette sa voix, +cri énergique du <i>vates</i>, poëte et devin, essayant d'arrêter +cette foule qui court au hasard et qui prodigue +chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas +de fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise +où mugissent mille matériaux en fusion, ce qui +surgit à la surface, ce qui vole en l'air, ce qui fait +éclater les applaudissements ou est accueilli par les +huées. Et ce <i>Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, ni vice ni vertu</i><span class="noteref">[1]</span>, +le drame du +siècle, il en trace à grands traits une large fresque, +comme ce tableau de naufrage que le peintre antique +avait suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Titres des principales pièces du volume de poésies intitulé : <i>Une +voix dans la foule</i>.]</blockquote> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">De toutes les cités ô cité souveraine,</p> +<p class="i2">Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> +<p class="i2">Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,</p> +<p class="i2">De sourds mugissements ou de vastes clameurs ?</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,</p> +<p class="i2">Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,</p> +<p class="i2">Animant les marteaux, la scie et les leviers,</p> +<p class="i2">Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers ;</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,</p> +<p class="i2">Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris</p> +<p class="i2">Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris !</p> +</div> +</div> + +<p>Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme +et de douleur, de désolation et de dédain, +d'admiration et de colère ; mais elle ne se confond pas +avec toutes les autres. Ces émotions profondes du +poëte, elles ne vibrent pas du même son que les émotions +de la multitude, elles ont un accent étrange, +inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre +au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte +est un chrétien agissant ; il possède ces vertus chrétiennes +qu'a ignorées le monde antique : il juge, il +condamne, mais il aime ; il s'émeut des douleurs de +l'humanité, de ses vices, de ses erreurs, il sait ce que +valent les <i>cœurs souffrants</i>, les <i>coeurs aimés</i> ; d'une voix +douce et tendre il les encourage et les console ; il fait +briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et +des égarés, et il les entraîne après lui dans son aspiration +vers Dieu.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="VII"></a><br> +<h2>VII</h2> +<h2>La mer.</h2> +<h3>Brest. — Douarnenez. — Le bec du Raz. — Légende de la ville d'Is.</h3> +<br><br> + +<p>Nous aimons tous la mer ; tous, nous nous arrêtons +avec admiration devant sa plaine immense : nul qui, +la première fois, ne soit remué à son aspect ; nul qui +ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns +elle est une amie ; dès qu'ils y reviennent, +de loin ils se hâtent, comme on court vers un être +cher après son absence. En face de la mer, les âmes +tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus +méditatifs, les plus insensibles même s'étonnent. Sur +un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles +du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient +et, des heures entières, immobiles, remplis d'idées +inexprimées, demeurent là, à la regarder.</p> + +<p>Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, +et la mer ? quel charme ont ces flots qui passent ? +quelle cause de cet universel attrait ? Est-ce son immensité ? +Le ciel aussi est immense, et il n'est donné +qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation +de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité ? Le +désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne +s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, +c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action, +de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils +ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le +reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis +revenant ; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends, +et, avec elle, le mouvement toujours le même, +toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard +s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce +derrière la courbe de l'horizon ; mais, toujours je me +reprends à contempler ces flots qui se succèdent à +mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on +l'a vu.</p> + +<p>Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, +l'avenir ; là est la vraie vie immuable, éternelle, et +qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce regard +que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste +de l'âme qui se porte vers l'idéal ; et il ne dure pas, +c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure, +la soif de l'infini ; et, enveloppés par le corps, ne pouvant +pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le +signe et l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en +rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie +d'elle-même, elle nous fascine, et nous la regardons +avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette +contemplation tenace, nous allions saisir le secret +de la vie infinie, l'arrêter et la fixer.</p> + +<p>La Manche, resserrée entre la grande et la petite +Bretagne, est plus agitée que l'Océan ; ses vagues, pressées +et battant le rivage d'un mouvement plus violent +et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la +Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins +variés : c'est une suite de criques, d'anses, de +baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires +qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de +rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot +entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui +regarde l'Angleterre ; au point où le rivage fait un +coude et monte vers le nord pour former la presqu'île +de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord +plutôt qu'elle ne le heurte ; sur quelques points même, +elle s'est retirée : autrefois elle brisait ses flots contre +les murs de Dol ; depuis des siècles elle s'est éloignée +jusqu'à près de trois lieues ; où jadis revenaient incessamment +les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une +longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer +dont elle est la suite et le prolongement sans transition, +on dirait que la terre a bu toute l'eau ; et elle est +devenue fraîche, fertile, richement cultivée, semée de +milliers de beaux arbres.</p> + +<p>Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, +a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue +sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs +centaines de pieds, un amas de rochers escarpés +du côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant +les traces des tempêtes qui les ont âprement taillés : +on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol +nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante +qui ressemble à un jardin, ce monceau de +rocs est encore une île.</p> + +<p>De son sommet on embrasse une vaste étendue : +devant soi la baie de Cancale tout entière, à gauche +la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite celle +de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer +même, tour à tour île et presqu'île, le mont Saint-Michel, +bâti sur les rochers et s'élançant en pointe +comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une +forteresse ; le Mont-Dol, au contraire, est un lieu de +prière et de secours. Sur le point le plus élevé, les +Bretons ont élevé une statue de la Vierge ; de fort loin +en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme +blanche. De cet écueil où jadis se brisaient les navires, +aujourd'hui la Vierge clémente dirige les matelots +et leur indique la route du port.</p> + +<p>A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère +en face de l'Atlantique, elle est largement et profondément +ouverte : là, l'Océan a toute sa puissance, rien +ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de +l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble +se détacher en avant pour leur résister. Ainsi qu'un +fort de granit, le Finistère a devant lui une armée qui +l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues innombrables, +lutte de la force immobile contre l'action +qui ne se repose pas. En ce combat qui dure depuis +des siècles, la terre, si rude qu'elle soit, a été vaincue : +l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, +pied à pied, gagne un peu chaque jour ; il sape, il +ronge, il mine ; il s'insinue patiemment par les plus +faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il perce +des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades +sous lesquelles il passe comme un triomphateur, en +élevant sa rumeur qui ressemble à celle d'un peuple ; +là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores +dont il heurte le fond d'un coup sourd de ses +lames, comme un bélier qui bat une muraille. Tels le +<i>Trou du Diable</i> et les <i>Grottes de Morgatte</i>, dans la presqu'île +de Crozon, que la mer a taillées largement dans +le roc.</p> + +<p>Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, +la mer ramasse toutes ses forces, hérisse son dos de +vagues et se précipite contre la terre d'un élan si +violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les +remparts de granit ; l'enceinte est entamée, la brèche +est ouverte, une vaste étendue s'efface sous les flots. +L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en cette +place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de +la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers +isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, Houat, Hœdic, etc.), +bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu +de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.</p> + +<p>C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la +presqu'île les grandes baies de Brest, de Douarnenez +et d'Audierne.</p> + +<p>A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue +de terre, mais, s'élançant par cette passe étroite (le +Goulet), elle a étendu sa nappe profonde jusque bien +avant dans les terres et a formé cette rade immense +où eussent manœuvré à l'aise les trois mille vaisseaux +de Xerxès, abri sûr, préparé de longue main pour les +flottes, et où le génie de Richelieu fonda le plus puissant +arsenal de la France.</p> + +<p>Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première +fois, était rempli de vaisseaux qui revenaient de +Crimée, et avaient fait la campagne de Sébastopol et de +la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, +des boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, +ramassés sur les champs de bataille. Dans les conversations +des marins et des soldats, à chaque instant retentissaient +les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la +Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués +par ceux qui avaient fait cette histoire, donnaient au +discours un air héroïque ; il semblait entendre des +éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait +des noms immortels : <i>Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, +Jean-Bart, Duquesne, la Reine Blanche, Louis XIV</i> ; çà +et là se dressaient muettes les canonnières formidables : +la canonnière, une masse sombre, large de proue et +de poupe, épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec +un court et gros tuyau au milieu ; elle marche, pas un +homme n'apparaît sur le pont, elle semble voguer seule +par sa propre impulsion ; on dirait un monstre, un de +ces grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de +la mer. En face des murailles ennemies elle s'arrête ; +tout à coup, de ses sabords jaillissent des boulets énormes +dans un nuage de fumée ; elle frémit et résonne +avec un bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi +étonné qui l'examinait curieusement, aux entailles +qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une machine +de guerre<span class="noteref">[1]</span>. A son tour, il riposte, mais sur la carapace +de fer les boulets ricochent et vont tomber dans les +flots ; la plus lourde bombe imprime à peine une trace +à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un vaisseau +de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent +les conteurs de combats de géants ; elle vomit le feu, +les génies qui le lancent sont invisibles.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières pour +des <i>chalands</i>, gros bateaux de transport.]</blockquote> + +<p>Tout ce port était animé d'un mouvement puissant +et fort, comme un corps robuste où la vie ne s'arrête +pas. Entre les grands navires, par d'étroites passes et +de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques +de toute forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière +aux avirons flexibles, volant rapide comme un +oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, que +vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur +leurs longues rames, se baissant et se relevant d'un +mouvement uniforme, font avancer péniblement. Le +long du quai, des bandes de forçats halaient des barques +que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière : +une corde passée sur l'épaule, penchés à la file, ils allaient +d'un pas lent et lourd, sans hâte, sans ardeur. +Pourquoi s'efforcer ? mollesse et ardeur sont également +indifférents ; pourquoi se hâter ? le temps pour eux ne +marche ni plus ni moins vite, ils ont devant eux l'éternité. +Tandis que ces hommes avilis passaient près de +nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée +sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées +de rides basses, à l'œil terne, à la bouche déformée, +physionomies sinistres ou abruties ; en entendant le +chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne +le cliquetis lugubre des chaînes, une horreur +secrète nous serrait le cœur, nous détournions les yeux +et nous nous écartions de ce spectacle terrible ; et eux, +nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, +enflammés d'envie, de désirs féroces et d'une +haine furieuse contre ces heureux de la société dont ils +étaient séparés comme des damnés.</p> + +<p>Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions +et le matériel de guerre, les canons de toute grandeur, +rangés en lignes rigides, et allongeant leurs cous noirs +et lustrés, depuis les légères pièces de campagne jusqu'aux +lancastres dont la gueule engloutirait le corps +d'un homme, les boulets entassés en piles régulières, +les bombes monstrueuses que deux hommes portent +avec peine, et les ancres colossales qui dressent à +quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit +le poids énorme écrit sur leurs tiges : <i>huit mille livres, +dix mille livres</i> ; et les grands câbles de fer couchés +au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à +l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses +vagues, casse comme un fil de soie en ses heures de +colère ; et, tout le long du port, les magasins, les hôpitaux, +les casernes, les ateliers où les masses de fer +sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous +les marteaux pesants, s'allongent en longues bandes +que manient, enroulent et tordent les forgerons demi-nus, +haletants, et passant comme des spectres aux +lueurs d'un brasier étincelant.</p> + +<p>Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce +dans les terres, au milieu de ce formidable +appareil de guerre, entre les magasins aux hautes murailles, +aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts +pressés, qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît +Paris et son prodigieux labeur, les révolutions de +ses quartiers brusquement coupés en larges trouées ; +qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines +de l'industrie remuant leurs longs leviers et +tournant leurs grandes roues qui broyaient en mille +sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore +et est comme épouvanté de cette active puissance +de l'homme, de cette ardeur incessante, acharnée à +accumuler les moyens de destruction et les machines +de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée +en des remparts de granit et où s'entassent sans +relâche les engins de fer depuis deux cents ans.</p> + +<p>Tel était Sébastopol ! nous disaient les marins : sa +rade, se prolongeant dans les terres, pouvait aussi contenir +toute une flotte, son port était aussi vaste que +Brest ; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient +aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. +En quelques jours, toute cette force a été anéantie : les +assises de roc des bassins ont été brisées et précipitées +dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, ont +sauté en l'air ; ces longues rangées de constructions +massives, casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest +que vous voyez, supposez-le secoué en ses fondements +par les mains de Titans souterrains, arraché de sa base, +et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond +en comble, <i>foulés aux pieds comme la moisson dans +l'aire</i><span class="noteref">[1]</span>, voilà Sébastopol aujourd'hui : des blocs de +granit entassés et laissés là pêle-mêle par la tempête +de la guerre !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Isaïe, XXI, 10.]</blockquote> + +<p>La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, +en face même de l'Océan ; de l'autre côté de la +presqu'île, la mer a déchiré et emporté une longue +bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui +regarde le golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, +battue à la fois des vents de l'ouest et du sud, est inhospitalière +aux matelots ; mais, comme s'il eût voulu +diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, +entre la rade de Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur +a préparé une autre retraite, la baie de Douarnenez, +aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un +accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un +goulet étroit, afin de garder les vaisseaux de guerre ; +la baie de Douarnenez s'ouvre par une large passe, on +y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au +commerce, aux petits navires et aux bateaux ; arrondissant +en un vaste demi-cercle sa courbe grandiose, +c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. Trois ou +quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans +ces petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs +aux aguets prêt à s'élancer dès qu'une proie est +signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant vite, chargé de +butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.</p> + +<p>Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des +sardines à presque toute la France. Comme les villes +de bains, il a deux physionomies ; il y a le Douarnenez +d'hiver et celui d'été : l'hiver, c'est un bourg de quinze +cents habitants ; l'été, pendant la saison de la pêche, +c'est une ville de dix mille âmes. Veut-on avoir une +idée de cette pêche : qu'on sache que Douarnenez et les +trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses +côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent +sur aucune carte), emploient à la pêche de la sardine +plus de huit cent cinquante barques, et que chaque +barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque +jour de quinze à vingt-cinq mille sardines : la pêche +durant quatre mois, que l'on calcule quelles brèches +ces huit cent cinquante barques ouvrent dans l'incommensurable +armée qui, tous les ans, vient invariablement +s'engouffrer dans la baie ; et pourtant, malgré ses +pertes sans nombre, cette armée, continuant sa marche, +est encore pour les côtes plus éloignées une mine féconde, +les marins du golfe de Gascogne puisent encore +à pleins filets dans ses rangs inépuisables ; et chaque +été, en un ordre immuable, sans qu'aucune révolution +vienne à l'encontre, recommence le même mouvement +par le même chemin, et des millions de petits poissons +descendent en colonnes serrées le long des côtes, pour +servir de nourriture à l'homme indifférent devant ce +spectacle incessant de la providence de Dieu !</p> + +<p>Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs +petits mâts, et, tendant leurs voiles au vent, elles partent +ensemble, sous le clair soleil, comme une volée +d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute +couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la +mer bleue. Puis la svelte escadrille s'avance de plus en +plus vers la haute mer, et le dernier petit point blanc +disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville silencieuse +semble déserte : la pêche sera-t-elle bonne ? un orage +ne se lèvera-t-il pas ? Mais le soleil s'abaisse, et les +voiles reparaissent au loin, fendant l'onde plus lentement +sous leur charge lourde : la ville alors se réveille, +les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent, +le mouvement est général ; les femmes, avec +leurs paniers, se hâtent, descendant au port, et dès que +la flotille, s'alignant en rangs pressés, touche le rivage, +elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si +elles les prenaient à l'abordage : un va-et-vient rapide +s'établit aussitôt des barques au rivage, on entasse le +poisson dans les paniers, on s'appelle et on crie, les +prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes +et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée ; +en un clin d'œil une illumination s'improvise, des +milliers d'étincelles s'agitent sur les vagues mouvantes, +et l'on voit les jeunes filles aux jupes retroussées, le +panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche +étroite et frêle, comme des ombres.</p> + +<p>Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, +la terre, resserrée entre deux baies, s'allonge comme +un grand fer de lance vers l'Océan : c'est, avec la côte +de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le +<i>bec du Raz</i> : à mesure que l'on avance, les collines +diminuent de hauteur, le sol s'abaisse, et tout, avec +le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à peine hautes +d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus +des vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent +qu'à quelques pieds au-dessus des toits. Des champs +de sarrasin, où il y a plus de pierres que de terre, sont +entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans +ordre ; et ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs +lignes blanches, ressemblent à des milliers de tombes +d'un cimetière abandonné.</p> + +<p>Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau +sombre la plaine morne et déserte ; çà et là pointe une +croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des moutons +noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes ; +un cheval isolé tourne autour du pieu où il est attaché ; +de distance en distance apparaît debout un pâtre immobile ; +à son attitude, à sa forme vague qui se dessine +sur le ciel gris et que la perspective allonge, on +ne sait si c'est un être vivant ou quelque débris druidique ; +on est près de le prendre pour un menhir.</p> + +<p>Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même +les petits murs de pierres entassées : la lande partout, +des sables et des pierres, une terre arrondie en mamelons +qui montent et s'abaissent par grandes vagues, +comme la mer. Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit +tout à coup la mer, non plus seulement à droite +et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour +de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers +énormes s'avancent longuement parmi les flots, comme +si la terre voulait faire un pas de plus et poser son +pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur +cette mer nue, un navire perdu dans l'immensité.</p> + +<p>Encore quelques pas, vous voilà au bord : un tapage, +un bruit continu, une rumeur incessante, sourde et +déchirante à la fois, comme d'un canon qui gronderait +au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, +s'y déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par +l'autre, viennent frapper les rocs à pic du rivage, +leur donner l'assaut et monter contre leur muraille +impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques +remous, mugissant et grondant comme des lionnes +à demi domptées.</p> + +<p>Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, +poussé par cette curiosité infinie de l'homme qui tend +toujours plus avant, on les veut franchir. On escalade +leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs +assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, +en ces vastes solitudes de la mer, la distance trompe ; +on croyait n'avoir devant soi que quelques rocs ; ils +grandissent en approchant, le but recule à mesure +qu'on le croit toucher ; après ces rocs, d'autres encore. +Et, quand, montant, descendant, se baissant çà +et là pour cueillir <i>l'œillet de poëte</i>, petite fleur d'un +rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on +est parvenu à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant +à une aspérité de la pierre, on se penche au +bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête la +vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on +regarde cette onde vivante, sans se fatiguer, sans s'en +rassasier ; on est comme enivré de cette rumeur qui, +depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée +des Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme +alors, emplit l'âme d'une terreur secrète et d'une tristesse +solennelle.</p> + +<p>C'est là le bec du Raz : à cette masse de rocs que +battent les flots sans cesse irrités, et qui gît, étendue +comme le squelette d'un géant exhumé, finit la terre. +C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, +âpre, inculte, sol dur que percent à chaque pas les +rocs et les pierres, des côtes escarpées, la mer sauvage, +et à l'horizon, une île montant de la mer, l'île +de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient +séparés des hommes et ne communiquaient qu'avec +le ciel.</p> + +<p>Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect +désolé : la baie de Douarnenez est une des conquêtes +de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, de tout +temps, été considérés par les peuples comme des +effets de la colère de Dieu, la punition des crimes de +leurs pères. La science qui examine ces rocs et ces +rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer +les révolutions de la terre par quelque mouvement +naturel. Quand quelques hommes, échappés aux lames +rapides, plus rapides que les plus vites coursiers, reviennent +après la tempête et interrogent d'un pas hésitant +le sol bouleversé, ils trouvent, à la place des +lieux qu'ils cherchaient la mer, la mer qui étend au +loin sa plaine sans fin et sans fond ; où était une ville, +les flots ; la vague maintenant apaisée, comme dans +les vers du poëte, baise amoureusement le rivage, et +sous cette eau étincelant au soleil, rien de ce qui est +englouti ne paraît.</p> + +<p>Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans +les cœurs ; ils se disent que ce peuple, emporté tout +d'un coup et sans rémission, n'a pu être frappé sans +l'avoir mérité : les actions du passé se lèvent devant +eux, et des fantômes paraissent dans l'air, montrant +du doigt l'abîme. Alors, on se rappelle le mot de l'antique +vieillard : que Dieu punit les peuples des crimes +de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à +leurs enfants, et ceux-ci le répètent aux générations +qui suivent, et ainsi se perpétue la tradition vivante, +immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la +cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, +qui change sans cesse ses systèmes.</p> + +<p>Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie +de Douarnenez. Ici (en quel lieu précis, les savants +l'ignorent, mais le peuple le sait), existait, il y a quinze +siècles, au temps déjà du christianisme, une ville +riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait +d'un nom de forme hiéroglyphique, IS. Face à +face de la mer, Is n'était séparé des vagues toujours +menaçantes que par une digue élevée dont les écluses +se fermaient par une porte unique, et le roi avait +une clef d'argent pour ouvrir cette porte, quand il en +était besoin. Le roi de ce temps-là, Gradlon, était +sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un +saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au +sien, comme un talisman ; mais la fille de Gradlon, +Dahut, était de la race des Messalines ; elle <i>avait pris +pour ses pages les sept péchés capitaux</i>, et, comme +Marguerite de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, +sur les rochers dominant les flots. Là, elle se faisait +amener, chaque nuit, des amants masqués ; ses voluptés +étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du +plaisir au milieu des rugissements des tempêtes : au +matin, un ressort du masque subitement pressé brisait +les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps +était précipité dans un gouffre.</p> + +<p>Mais un jour, Dieu la frappa de démence : lasse de +posséder de faciles voluptés, elle voulut, ainsi que +Néron, jouir d'un spectacle inattendu, d'une cité tout +entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse +du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança +sur la ville : elle déroba au roi son père la clef d'argent +de la porte des écluses, et elle l'ouvrit à l'Océan ; +l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle +eut, sans doute, pendant quelques instants devant +elle un de ces tableaux de maisons croulantes, +de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres +sans nombre, que rêvent certains hommes, +mélange de sauvagerie et de civilisation, qui artistes +en leurs féroces instincts, se donnent, une fois dans +leur vie, la joie de contempler de <i>sublimes horreurs !</i> +mais, quand elle se fut rassasiée des tortures de toutes +ces victimes, de cette ville sombrant comme un vaisseau, +à son tour elle eut peur ; le flot grandissant roulait +vers elle ; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable +qui tout à coup sent les griffes du châtiment, ce +cri qui venge en un seul instant l'humanité et atteste la +justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son père, +l'entendit ; sur un cheval rapide, il accourut au secours +de sa fille, l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant +bride aussitôt, reprit sur une langue étroite de +terre, entre les flots montant toujours, sa course précipitée. +Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait +Gradlon de ses mains crispées, elle entendit +dans les airs une voix surnaturelle qui disait à son +père : « Si tu te veux sauver, lâche ce démon ! jette-le +aux flots qui le demandent ! » C'était comme le <i>Cœur +mort qui bat</i>, dans la fiction du poëte, le remords qui +appelait lui-même le châtiment ; et alors éperdue, jetant +derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, +elle fut fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit +tout grands ses bras, elle tomba en arrière, et, comme +une bête féroce affamée, le flot bondissant la dévora.</p> + +<p>L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa +proie, arrêta subitement sa course, ses vagues soulevées +s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au delà du +lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.</p> + +<p>De la ville d'Is, il ne resta rien ; où s'élevaient ses +tours et bien par delà, s'étendit la mer profonde, la +baie de Douarnenez, que, semblable à une dent de fer +mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps +à la mer basse, apparurent sur la plage humide de +grands débris, de larges quartiers de pierres chargées +de sculptures étranges, et de signes écrits en une +langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses +rudes secousses emmena ces ruines éparses au fond +de ses abîmes, et la plage déserte ne fut plus qu'une +surface de sable uni.</p> + +<p>Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la +haute mer, en retirant son ancre, la sent heurter des +pierres sous les flots, et, retenant le câble tendu, il +s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un +pan de muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. +Elle est là, au fond des flots, à jamais perdue, et +l'œil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la nuit, +quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc +retentissant des vagues qui se combattent au bec du +Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et +de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés +des amants d'une nuit de Dahut.</p> + +<p>Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, +les lance contre les écueils, les brise dans les nuits +sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage. +Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, +en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, +qui s'appelle d'un nom sinistre, <i>baie des Trépassés</i>, +de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en +des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'<i>Enfer</i>.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="VIII"></a><br> +<h2>VIII</h2> +<h2>Saint-Florent.</h2> +<h3>Monument de Bonchamp. — Passage de la Loire. — L'abbaye.</h3> +<br><br> + + +<p>La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux +rives largement écartées, aplaties, à travers de vertes +îles ; à mi-chemin, elle fait un coude, et l'on se +trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la +croupe s'étale arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses +dernières branches, comme un gros bouquet de feuillage ; +au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne +se détache dans l'air ; c'est Saint-Florent.</p> + +<p>C'était un jour d'été ; assis sur le penchant de ce coteau +vert, je voyais la vaste campagne parsemée de +clochers et de maisons, vivante et retentissante de +bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement +au ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les +grandes villes les barques, aux voiles déployées ; à +l'horizon, non loin d'Angers, la ville noire, éclataient +les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent +que visitent les princes ; de l'autre côté, apparaissait +le bourg de Mauves qui, par sa prairie, touche à +Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur les îles de +sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses +fréquents caprices, de petits enfants, aux jambes +nues, couraient près de leurs bœufs qui rongeaient +les basses feuilles des saules du bord ; dans l'herbe, +chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient +du milieu des branches. La terre, calme en son +immobilité qui respire, semblait livrer à l'homme son +domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la +joie.</p> + +<p>Oui, aujourd'hui, c'était la paix ; mais, dans le +passé, tout ce qui m'environnait ne rappelait que +luttes, combats, destruction. Les murs que je touchais, +les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île +étendue à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été +le théâtre de scènes incessantes de carnage : Romains +et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et Français, +républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, +perdu, reconquis, couvert de ruines, de sang et de +morts cette terre riche et féconde. Cette île au milieu +du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire de pirates +normands ; elle s'appelle l'<i>île Batailleuse</i> ; sur cette +esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait +un château-fort, d'où un baron avide rançonnait les +barques au passage. A l'autre bord, un autre château, +nommé la Madeleine, surveillait de son côté la +Loire. Entre les deux seigneurs, la guerre était permanente : +Angevins de Saint-Florent et Bretons de la +Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, +et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent +par être domptés ; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité +de l'esplanade qui s'avance comme un haut +promontoire au-dessus du fleuve ; cette pointe de terre +s'appelle encore la <i>Bretagne</i> ; tout à l'entour c'était +l'Anjou, ce petit coin seul était la Bretagne ; les vainqueurs +ont perpétué leur triomphe en ce qui demeure +le plus d'un peuple, le nom et la langue.</p> + +<p>Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants +souvenirs : ce bourg que l'on aperçoit en face +est la Meilleraye où Bonchamp expira ; cet autre, Varade +où il fut enterré ; dans celui-ci, à Saint-Florent +même, il fit grâce aux prisonniers républicains, et on +lui a érigé un tombeau ; c'est ici que les Vendéens +vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le premier +coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans +sa chaumière : c'est comme le résumé des guerres de +la Vendée.</p> + +<p>Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, +pour la levée de trois cent mille hommes. +Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au +haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons +à cordon de cuir à la main, étaient réunis en groupes +nombreux et agités. Leurs pères leur avaient dit qu'en +devenant soldats de la république, ils serviraient les +ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus +à ne pas partir, mais la plupart ne savaient ce +qu'ils avaient à faire ; seulement, quelques-uns, venus +avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons +voisines et attendaient. De son côté, le commandant +républicain avait fait traîner jusque-là une pièce de +canon qui, braquée sous une grande porte, menaçait +la place et les rues.</p> + +<p>On commence l'appel des conscrits ; pas un ne se +présente ; l'ordre est donné de saisir les réfractaires ; +les gendarmes sont accueillis par une huée générale ; +les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les +bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe +somme alors la foule d'évacuer la place ; la foule, menaçante, +demeure immobile ; il commande le feu, les +paysans s'enfuient de tous côtés ; en un clin d'œil, la +place fut déserte ; personne n'avait été tué.</p> + +<p>Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond +de la place, des angles des rues, part une fusillade +nourrie ; la troupe surprise et découverte se trouble ; +les paysans reviennent, les plus braves s'élancent sur +la pièce avant qu'elle tire de nouveau ; les soldats se +sauvent, le canon est pris.</p> + +<p>Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, +sonnant le tocsin, jetaient aux mille échos du Bocage, +de la Loire à la Plaine, et de Saumur à la mer, +le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière +était debout, debout pour son roi, et bien plus encore +pour son culte et son Dieu, pour ces croyances intimes +et profondes, vraie vie de l'homme, force et +vertu du foyer domestique, pour la guerre sacrée, +selon le mot antique : <i>Pro aris et focis</i>. Voilà la raison +de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a +appelé un <i>peuple de géants</i> ; il est tombé sous le nombre, +il n'a pas été vaincu ; sa cause a triomphé : la +religion qu'il avait défendue sur les champs de bataille +de la Vendée.</p> + +<p>Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, +dans la vaste plaine, cette foule confuse, paysans, +femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec les chevaux, +les canons, les chariots, cent mille êtres humains +se hâtant, se pressant aux bords du fleuve ; ces +barques chargées allant et venant d'une rive à l'autre ; +ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, galopant +et donnant des ordres ; dans une voiture traînée +à petits pas, Lescure blessé à mort ? Entendez-vous +les cris, les mouvements confus, le bruit du canon +lointain ?</p> + +<p>Huit mois se sont écoulés ; après avoir défait six +armées, pris Thouars, Saumur, Angers, battu Kléber +et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé enfin, +dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la +patrie, et, comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, +aspirant à l'autre bord, pour y prolonger sa lutte et +sa vie.</p> + +<p>Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, +au bas de la ville, Bonchamp était étendu et +près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient de +leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, +que si peu de mois venaient de rendre immortel, attendait +en priant l'heure de l'éternel repos.</p> + +<p>Au même moment, cinq mille prisonniers républicains +étaient entassés dans un ancien couvent, en face +de plusieurs canons chargés à mitraille.</p> + +<p>La masse du peuple avait franchi le fleuve ; il ne +restait plus au delà que quelques milliers d'hommes ; +la question alors s'éleva : que faire des prisonniers, +bouches inutiles et ennemies ? On ne pouvait les garder ; +il y avait péril à les relâcher. Une proposition alors est +jetée dans la foule, une de ces propositions violentes +qui se font jour dans les temps de crise, qui n'appartiennent +à personne, et que tout le monde accepte : +Il faut s'en défaire ! il faut les fusiller ! Le mot +vole et bientôt devient un cri général, la volonté du +peuple.</p> + +<p>Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les +officiers s'en entretenaient ; il ne s'agissait plus que +de désigner l'heure. Bonchamp alors, les entendant, +se souleva de son lit avec effort ; il fit signe à quelques-uns +des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait +la souffrance : « Mes amis, j'ai une prière à +vous adresser ; c'est sans doute la dernière, mais, avant +que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée : je demande +qu'on ne tue pas les prisonniers. »</p> + +<p>C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a +représenté<span class="noteref">[1]</span> : le voici, ce généreux homme, tel qu'il +dut être, se dressant à demi, le corps ouvert par la +blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, +le regard comme éclairé, déjà presque hors du +monde, et cherchant à se dérober un instant encore à +la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa +bouche entr'ouverte, va s'échapper !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le monument de Bonchamp est dans le chœur de l'église de Saint-Florent.]</blockquote> + +<p>Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par +cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours +entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une +âme : Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce ! grâce ! +Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux +prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en +courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent, +et, l'ouvrant toute grande : Laissez-les aller, s'écrie-t-il, +grâce ! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne !</p> + +<p>Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant +à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans +la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de +vue du bourg ; en quelques instants tous avaient disparu ; +il n'en resta pas un à Saint-Florent.</p> + +<p>Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, +que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré +presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et +c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin +du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, +où elle espérait trouver encore les Vendéens : le +représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une +escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des +principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens ; +on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve. — Mais +leur artillerie ? demanda-t-il. — Ils n'ont pu +l'emmener ; ils en ont laissé ici une grande partie. — Où +sont les canons ? dit-il vivement ; quelqu'un peut-il +m'y conduire ? — Moi, je vais vous y mener ! s'écria +un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu +saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et +le mit en selle devant lui ; puis, suivi de ses cavaliers, +il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les +Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas +encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé, +aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen, +encore haletante, fuyant à travers les ombres +qui s'abaissaient : Nous ne les atteindrons pas, dit-il, +mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit +mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces +sur Varade ; cinq ou six boulets franchirent le fleuve +et vinrent mourir inoffensifs sur le sable.</p> + +<p>Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon +qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait +guidé Choudieu ; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient +le parti contraire, cet homme, cœur franc +et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester +qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.</p> + +<p>J'étais à la place même où avaient été pointés les +canons de Choudieu ; là s'élève aujourd'hui la colonne +commémorative de Bonchamp, et, à côté, le couvent, +jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison +aux républicains. Et ce couvent, car il semble que +ce petit bourg, sur les confins de la Bretagne et de la +Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires, +il a été incendié, non par les républicains, +comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen. +Son nom était Poitevin, mais on l'appelait <i>Chante-en-Hiver</i> : +ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines, +ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur +langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la +guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent +et qu'il revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu, +et dont les républicains avaient fait une caserne, dans +sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la +ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et +les jeta tout enflammées dans le couvent : le feu gagna +aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé +de flammes. Les habitants du bourg accoururent ; +debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en-Hiver +suivait les progrès de l'incendie ; il arrêta ceux +qui voulaient l'éteindre : Non ! non ! dit-il ; ne faut-il +pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus ? Et la +foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.</p> + +<p>Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en +vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée ; les +plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832 +par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est +l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements +qui emportent ce siècle justement appelé le +siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours, +il efface aujourd'hui les œuvres d'hier et n'en laisse que +des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux +chefs vendéens comme des monuments de l'antique +Grèce ; ces événements, dont il reste encore des témoins, +ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, +marqués que par des débris.</p> + +<p>Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un +autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau, +que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa +maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, +ce paysan que ses vertus, autant que son courage, +avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi +les capitaines vendéens des gentilshommes de haute +naissance, de savants officiers ; lorsqu'ils voulurent +nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau. +C'est qu'il possédait les qualités par lesquelles les +hommes sont partout dominés : la fermeté calme, qui +est le plus grand signe de la force, le sens droit et la +netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la +bataille ; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer, +sa piété et sa vie sans tache, respecter ; il semblait que +Dieu marchait avec un tel homme ; on l'appelait le +<i>saint de l'Anjou</i>. Quand il eut expiré, un vieillard parut +sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la +foule agenouillée : « Le bon général a rendu son âme +à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire, » oraison +funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie +du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime +où il tendait.</p> + +<p>Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête +devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge ; +on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain, +sa chambre transformée en écurie ; vis-à-vis, une petite +place triangulaire est jonchée de débris ; là était le +monument : la statue gît dans l'humble cimetière de la +paroisse.</p> + +<p>De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie +relevées : à Saint-Florent, le couvent a été restauré ; +dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été +érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une statue, +copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent +côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan +près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont +pas dues aux retours des partis, mais à la religion : +dans le couvent on a établi une école de Frères ; la +maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle +d'une école de Sœurs : une sainte femme, un généreux +et noble Vendéen<span class="noteref">[1]</span>, ont réparé ces ruines pour +les consacrer à des œuvres pieuses : c'est le vrai sentiment +de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place : cette +auberge, établie dans une demeure héroïque, cette +statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette +chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant +de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie +triomphante, la vieille royauté renversée, et la +religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, +et seule gardienne des généreux souvenirs.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]</blockquote> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="IX"></a> +<h2>IX</h2> +<h2>Les vieilles villes. — Les vieilles maisons.</h2> +<h3>Dol. — Dinan. — Morlaix. — Lannion. — Cesson.</h3> +<br><br> + + +<p>La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre +de marins : la position avancée de cette large presqu'île +dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne qui tient à +l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses +ports naturels, les nombreuses rivières qui descendent +du plateau central, et, comme les rayons d'un cercle, +aboutissent à la mer, ont été cause que, de tout temps, +la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les +Bretons furent marins et pêcheurs ; la force résistante +de l'Armorique était sur les côtes. C'est Vannes et +Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent contre César +la lutte la plus courageuse et la plus longue.</p> + +<p>Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la +Bretagne n'a pas changé. Le centre est morne, la circonférence +animée ; un moine comparait cette presqu'île +arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, +un chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour +et presque vide au milieu. La plupart des villes importantes +de Bretagne sont des ports, des ports situés +non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues +de l'Océan, sur de petites rivières navigables où le +flot porte les navires. Elles ont ainsi des villes du +centre les beaux arbres et la verte campagne, du port +de mer l'animation et le mouvement ; on y sent la +mer voisine sans la voir, son air âpre et fortifiant. Dans +quelques-unes (à Lézardrieux, à Lannion) les deux +rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger, +semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau +Monde, et sous lequel passent les navires aux longs +mâts : lorsque soufflent les grands vents de la mer, +ils agitent et soulèvent ce chemin aérien ; on le voit +monter et descendre d'un mouvement uniforme comme +une poitrine qui respire ; le piéton qui passe en chancelant +sur cette planche tendue dans l'air, la mer au-dessous +de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant +le signe de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre +au bout du pont, dans une petite chapelle, rendre +grâces à Dieu.</p> + +<p>La position de ces petites villes attire et plaît ; la +partie principale est bâtie le plus souvent sur une colline : +à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, apparaît tout +en haut la tour de l'église ; autour sont groupées les +maisons ; le port est au-dessous, la ville des marins +et des pêcheurs. Autrefois elles étaient fortifiées ; peu +à peu elles ont rasé leurs remparts, et les deux cités +se sont réunies. Quelques-unes cependant ont gardé +leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve +tout à coup devant une ligne de hautes murailles ; de +distance en distance saillissent de grosses tours renflées ; +une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre +béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore +remplis d'eau ; c'est véritablement une ville du XIVe siècle ; +on verrait se promener sur le rempart un homme +d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en +étonnerait pas.</p> + +<p>La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine +sèche, dénudée ; à peine, çà et là, quelques arbres rabougris +et rongés par le vent de la mer ; des plaques +d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés +réguliers, ce sont les marais salants ; partout ailleurs, +des monticules de sable. Ce coin de terre aride rappellerait +l'Afrique à un voyageur : la plaine sablonneuse et +brûlée, le désert ; les mulons de sel qui la jalonnent de +leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu ; les +paludiers vêtus de blanc qui galopent sur leurs petits +chevaux entre les lagunes, les Arabes au burnous de +laine, courant à travers le désert.</p> + +<p>Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans +l'éloignement, semble immobile, et sur laquelle glissent +les vaisseaux.</p> + +<p>Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, +avec un port sous ses grands murs. Du haut de ses +remparts, vous découvrez, tout en bas, une toute petite +rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, +de petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit +aussi, bordé de vieilles maisons pressées, et sur ce +quai (les jours de marché) des centaines de voitures et +de chariots entassés, et parmi ces chariots une fourmilière +blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, +criant, gesticulant, avec un bruit confus, une +sourde rumeur qui monte jusqu'à vous, tout cela au +fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un +entonnoir ; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots +et ces hommes sont si petits, que vous diriez d'un jeu +d'optique.</p> + +<p>Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville ; devant +vous s'ouvre une rue du XIVe siècle, presque intacte, +longue et tortueuse ; c'était la coutume du moyen âge : +avec les rues tortueuses on se préservait de la grande +chaleur et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez +les maisons du moyen âge par les gravures et les vieux +tableaux ; vous les retrouvez ici debout, habitées, +vivantes ; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite +et à gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, +dressant les pointes de leurs pignons aigus ; voilà les +porches carrés à gros piliers de bois, les boutiques à +basse devanture ; ces porches ôtent une partie du jour +au rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage ; +au contraire, les marchands étalent leurs +denrées sous le porche et s'y tiennent eux-mêmes ; la +maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule +sous les porches, à travers les ballots, les caisses et les +paniers ; c'est à la fois la maison et la rue, un continuel +commerce des boutiquiers avec les passants. +Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine +séparés par des poutres étroites, les fenêtres à mille +compartiments, à petites vitres qui se touchent presque : +la maison en est toute éclairée, la lumière y entre de +tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée +de poutres croisées, enchevêtrées en losanges, +trèfles, triangles, rosaces, dans tous les sens ; et, sur +tous ces montants, supports et croisés, un débordement +de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination, +l'ornementation la plus fantastique.</p> + +<p>Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de +la Bretagne (il y en a quelques-unes du XIIe siècle), les +piliers des poutres sont couronnés de gros chapiteaux +carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié +homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, +un lion ailé aux pieds d'oiseau, un porc avec +des jambes d'homme ; toujours quelque invention propre +à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à +Tréguier, le décorateur c'est le maçon : sur la façade +recrépie, entre les poutres croisées, avec la pointe +de son marteau il a tracé mille petits dessins, étoiles, +soleils, arabesques, chiffres entrelacés ; de loin c'est +une façade blanche, de près c'est une guipure, une +broderie ; A Dinan, à Morlaix, à Saint-Brieuc c'est +le tour du sculpteur : toute poutre est tailladée, ciselée, +bosselée ; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure +antique ; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs +courent, le long de la frise, après un cerf qui +s'embarrasse dans les branches ; sur la poutre principale, +au milieu de la façade, s'étagent et montent, du +pavé jusqu'au toit, cinq ou six personnages en pied, un +chevalier armé de toutes pièces, casque en tête, la lance +à la main ; au-dessus, Hercule avec sa massue et chaussé +de grandes bottes ; plus haut, un saint Christophe colossal, +portant Jésus sur ses épaules ; aux angles des +rues, un être grotesque se penche et se détache de la +maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain +bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et +pointe sur vous ses petits yeux en ricanant ; ou, mieux +encore, un bonhomme, vêtu de l'habit breton, veste brodée, +gilets étagés et bariolés, chapeau à bords retroussés, +longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, +braies plissées à peine attachées aux reins, accroupi et +soufflant de ses joues bouffies dans le biniou dont la +panse s'épanouit entre ses bras : c'est la représentation +même de l'homme du pays, le type national ; il porte +le nom de la ville : à Vannes, c'est <i>Vannes et sa femme</i> ; +Nantes a <i>ses enfants Nantais</i> ; dans l'église de Mauron +il y a un pilier qu'on appelle le <i>Mauron</i> ; ici le bonhomme +se nomme <i>le Morlaix</i>.</p> + +<p>Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images +d'hommes, de monstres, d'animaux, partout, aux angles +des rues, presque à chaque maison, la niche consacrée, +la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et +l'enfant Jésus, habillée de beaux habits, toute peinte et +dorée, et couronnée de fleurs, entourée de petits cierges +et de lanternes qu'on allume aux jours de fête ; et +alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, +une illumination resplendissante et joyeuse. </p> + +<p>Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle +(la Bretagne a conservé sur les écriteaux de ses rues ce +vieux mot qu'emploie encore la Fontaine), vous débouchez +sur la place du Marché : à droite, à gauche, devant +vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, +rouges, brunes, vertes, bleues ; c'est un éblouissement, +et ces couleurs vives, variées, à côté l'une de l'autre, ne +sont pas criardes, ne choquent pas l'œil : les poutres +grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les lignes +blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout +cela se mêle ensemble, se confond en un harmonieux +ensemble ; le soleil s'est arrêté là et y a jeté un rayon +de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont +animées, on y sent circuler la vie.</p> + +<p>Oui, la vie : rien n'est plus vivant que cet aspect des +villes de Bretagne : elles sont trop éloignées du centre +pour avoir suivi la mode ; à peine quelques maisons +modernes font disparate : les maisons, une fois construites, +sont restées telles qu'il y a quatre siècles ; +partout la couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, +et avec la couleur, les formes variées, le mouvement +et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen âge ; +époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait : +voilà pourquoi sa qualité particulière est la +couleur, non la ligne : la ligne est la qualité d'une +époque assise, où tout est défini, rangs, principes, +institutions, comme au XVIIe siècle ; la couleur, c'est +la qualité d'une société qui cherche une position, qui +change de place et se tourne sans cesse, qui est en +<i>révolution</i>, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi +l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, +elle sentait que le moyen âge et l'époque où elle parut +étaient dans des conditions analogues ; la ligne ne lui +convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes +et ordonnées ; ce qui lui était propre, c'était la couleur, +l'agitation du drame, la vie en marche comme une +armée.</p> + +<p>Les détails sont en harmonie avec l'ensemble ; à mesure +que vous avancez dans ces rues étroites, vous +êtes frappé de signes particuliers qui vous disent que +vous n'êtes pas en France : les maisons de toute la +ville sont numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, +à Auray, à Lamballe, etc.) comme en Allemagne ; +le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais +un des numéros de toute la ville ; cette classification +uniforme doit remonter au XVIIe siècle, quand la nation +s'unifiait, que tout tendait à former un centre, un bloc. +Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des noms +rauques et durs à prononcer, des noms celtiques : +<i>Kerharo, Péchic, Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, +Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, Kergroës</i>. Au +fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près +des ballots proprement rangés, vous apercevez la haute +coiffe d'une bretonne assise, tricotant avec une impassible +régularité ; de vieux meubles brunis et luisants +encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables +sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un +sur l'autre jusqu'au plafond, comme dans un navire. +Quelquefois, reste d'une aisance disparue, le lit n'est +pas seulement un meuble ordinaire : large, profond, +il a des portes comme une armoire, avec des ferrures +ouvragées, des balustres sculptés à meneaux délicats ; +c'est presque un monument. Tel était celui que nous +vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison +dont la porte était toute grande ouverte, selon l'usage +de Bretagne ; une pauvre vieille femme était là, assise +sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main +ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de +Louis XIII. Ce rouet, le grand lit fermé, à rosaces, qui +tenait tout un côté de la chambre, le banc de bois et +la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact +costume breton, on eût dit que rien n'avait bougé +depuis des siècles ; madame de Sévigné s'y serait reconnue : +« Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à +filer ainsi tout le jour ? — Quatre ou cinq sous, dit-elle. » +Ce devait être le même prix au XVIIe siècle. Comment +donc fait-elle pour vivre ? Nous demeurâmes silencieux +et attendris en face de cette humble résignation qui +ne se plaignait pas.</p> + +<p>Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes +anciennes, dit Cicéron. Le vieux mobilier des siècles +passés est conservé en Bretagne, même dans les églises ; +on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales +de Tréguier, de Quimper, ou des confessionnaux +du même style que le lit de Léhon, à balustres, à rose, +et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de +Châteaulin). Dinan a un musée ; dans ce musée, il y a +de tout, des pierres et des médailles, des poteries et +des tableaux ; mais de plus, il y a quelque chose de +particulièrement breton, des reliques bretonnes, la pantoufle +de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, +le casque de du Guesclin.</p> + +<p>Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs +on rencontre de ces vieux châteaux-forts, démantelés, +tombant en ruines, qui, du haut de la colline où ils +sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur +lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur ? +S'il faut dire la vérité, tous les châteaux-forts +se ressemblent, qui en a vu deux ou trois peut se +figurer les autres ; et pourtant, une ruine intéresse +toujours l'homme ; c'est que là, toujours il fait la comparaison +de son état présent avec son état passé ; +parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les +hommes d'autrefois ; ce que regardent les yeux n'est +que l'enveloppe de ce que rêvent sa mémoire et sa +pensée. Parfois même le présent est debout à côté du +passé comme à Cesson.</p> + +<p>La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis +une puissante forteresse ; pendant la guerre de la succession +de Bretagne, entre Blois et Montfort, c'était par +là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort ; Montfort +avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses +renforts d'Angleterre ; Blois était-il le plus fort, il s'en +emparait et empêchait les Anglais de débarquer. En +trente ans de combats, Cesson passa ainsi plusieurs +fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint +le repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait +tout le pays ; mais un jour vint où Henri IV, résolu +à remettre toutes choses en ordre, obligea les +gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand +ils ne se soumettaient pas, les fit pendre. Le château +de Cesson fut alors abattu ; il ne resta debout que la +tour du donjon ouverte à tous les vents.</p> + +<p>Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, +ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant, +comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité +et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate +et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il +a voulu avoir son château, un château moderne et un +jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent +pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent +les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme +sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche +les branches du côté de la terre ; cette inclinaison uniforme +d'un seul côté donne aux rivages de la mer une +solennelle tristesse ; l'homme sent que là sa force est +impuissante ; c'est une autre main qui courbe ces arbres +et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure +tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé +çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts ; +ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élèvent +timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que +l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement +et leur dise aussi en son langage : Tu ne monteras pas +plus haut !</p> + +<p>Quant au château, il eut un instant la pensée de le +bâtir dans les flancs de la vieille tour ; des divans de +soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les +fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds ; +mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se +tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête ; il +désespéra d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de +cette ruine découronnée, et il se résigna à construire +son château au pied de la tour, à quelques pas, dans +son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte +de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une +galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé +les stucs et les marbres, les vases et les dorures, +tout le luxe de notre temps.</p> + +<p>Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, +le contraste des deux sociétés apparaît saisissant : +le petit château, accroupi au bas de la tour, +s'abaisse comme humilié et craintif ; tous les détails +s'amoindrissent ; il semble qu'à peine un homme passerait +par ses portes étroites ; on dirait qu'on le peut +saisir à deux mains par les arcs de sa balustrade +comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter +comme un joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, +s'élève la haute tour, montée sur un énorme monceau +de débris écroulés ; les grandes pierres de son faîte +pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent +les degrés de son escalier rompu. Dressée à l'extrémité +d'un promontoire qui s'avance dans la mer, de +plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit +sa masse longue et sombre ; tout à l'entour la campagne +est nue et sans arbres, presque sans maisons ; +ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, comme un +colossal obélisque ; au-dessous, à plusieurs centaines +de pieds, la mer frappe de ses vagues sa base de rochers, +les vents la battent incessamment, et de ses +flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les oiseaux +aux ailes grises, vers l'Océan.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="X"></a><br> +<h2>X</h2> +<h2>Saint-Nazaire.</h2> +<h3>Le nouveau port et la nouvelle ville.</h3> +<br><br> + + +<p>La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses +mœurs du reste de la France, n'est pas restée étrangère +à l'incessante activité de notre époque : elle +aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes +et les chemins de fer pousser en avant leurs +rails rigides, qui tout à l'heure vont atteindre Brest, au +bout de la terre. Mais son œuvre la plus importante +devait être sur la côte même, au bord de cette mer +qui l'attire et lui donne la vie : ses petits ports ne lui +suffisaient plus ; au versant de la presqu'île, à cinquante +lieues de Brest, elle a créé un grand port, +Saint-Nazaire.</p> + +<p>Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes ; +il n'y avait pas de port ; on n'y voyait que quelques +barques de pêcheurs qui se mettaient à l'abri derrière +une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq +mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.</p> + +<p>Depuis longtemps on se plaignait que les sables +empêchaient les grands navires de remonter la Loire +jusqu'à Nantes ; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, où ils s'allégeaient +d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve +de la Loire est en effet sillonné et comme parcouru, +dans presque tout son cours, par des sables voyageurs. +Près de son embouchure même, à trois lieues de la +mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a +parfois pas plus de deux pieds d'eau ; les bateaux à +vapeur qui courent chargés de voyageurs entre ses +deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond +du fleuve avec leur quille comme une charrue, et laissent +en fuyant, derrière eux, de longs sillons d'une eau +troublée et jaunâtre.</p> + +<p>Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra +un port. Aussitôt, avec cette ardeur propre à notre +âge, on se met à l'œuvre : la terre est largement entamée ; +on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de +profondeur ; les plus grands navires de commerce y +peuvent entrer, même les frégates ; le chemin de fer +de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire ; en peu +de temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord +du bassin. Cependant, pour couvrir ce port nouveau, +il faut des fortifications : on amoncelle les terres enlevées +des quatorze hectares du bassin, on les élève +tout autour comme des collines ; de larges fossés les +environnent ; bientôt la maçonnerie les revêtira, ils +seront armés de canons ; Saint-Nazaire ne sera pas +seulement un port, il sera une ville forte.</p> + +<p>Ces immenses travaux sont improvisés en quatre +ans, improvisés, mais parfaits. Vastes quais aux dures +assises de granit, larges écluses, lourdes portes de +fer, grues colossales, on enfonce profondément dans +le sol, on attache par des chaînes énormes et redoublées +tout cet attirail puissant de machines, tout ce +que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter +contre cette eau légère qui, en léchant les quartiers +de roc, les use, les rompt et les emporte.</p> + +<p>Mais le principal restait à faire, la ville : le gouvernement +avait construit le port, les remparts ; les particuliers +ont bâti la ville ; tout de suite on l'a conçue +sur un grand plan : on a vu un Havre nouveau dans +l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir +prochain, immédiat. En ce temps-ci, où l'on ne +compte plus par mille francs, mais par millions, les +spéculateurs sont accourus ; des fortunes se sont élevées +en trois jours ; tel champ estimé il y a dix ans +quinze mille francs, s'est vendu sept cent mille ; mais +rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, nous +en vivons.</p> + +<p>Voici trois ans que cette ville est commencée, et +déjà l'on entrevoit le développement qu'elle va prendre. +On lit, dans les récits des voyageurs, la création +des villes neuves des États-Unis : une bande de pionniers +s'avance vers l'ouest, au bord des forêts et des +prairies indéfinies ; ils abattent les arbres séculaires, +et, tandis que l'on arrache les souches énormes du sol, +sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, +des magasins s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville +éloignée aux grands ports de l'est. De même ici : à +côté de l'ancien village, dont les maisons basses sont +entassées autour du petit clocher de la vieille église, +une grande cité sort de terre, neuve et blanche ; les +quartiers se dessinent, les maisons se groupent aux +carrefours ; on suit de l'œil dans la campagne la trace +des rues longues et larges ; une douzaine de maisons, +à droite et à gauche, au commencement, au milieu et +au bout, se dressent comme les jalons alignés de la +rue nouvelle ; dans les intervalles, des prairies et des +blés ; ici une maison haute de quatre étages, avec des +boutiques resplendissantes, peintes et dorées comme +à Paris ; à côté un champ labouré, une haie chargée +de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera +jetée à terre, la haie arrachée, le champ défoncé, et +une autre grande maison s'appuiera à la maison voisine, +on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz ; +voilà une rue Vivienne. Une vaste place est tracée +devant le bassin ; il n'y a là encore que deux ou trois +maisons à chaque extrémité ; le centre est rempli de +décombres ; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, +des hôtels où la table est sans cesse dressée et +toujours servie : une population active, ardente, pressée, +ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et +vient, remue les moellons, creuse la terre, descend +des wagons, débarque des bateaux à vapeur, charge +et décharge les navires ; de la jetée à la gare, c'est tout +un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.</p> + +<p>Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des +comptoirs, déjà le bassin est rempli de navires venus +de tous les points du monde ; on y voit ces grands +clippers américains de dimensions colossales, qui +jaugent dix-huit cents tonneaux et tirent vingt-quatre +pieds d'eau, comme des frégates. Déjà l'on a compris +l'insuffisance d'un seul bassin ; on en commence un +second, on en projette un troisième. A toute heure, +les longs bateaux à vapeur filent devant vous, pour +remorquer les navires, pour transporter les marchandises +et les matériaux nécessaires au service du +port ; et, au travers de ce mouvement général, du +bruit incessant des chantiers de toutes sortes, des +pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui +crient en levant les ancres, du murmure sourd des +machines çà et là dressées, des cris d'appel des ouvriers, +des chants cadencés des matelots penchés sur +le cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des +vagues qui tombent sur le rivage comme une masse +de plomb, à coups égaux, de temps en temps un sifflet +strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme +une plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à +coup. C'est le sifflet du chemin de fer, de la locomotive +toujours allumée, toujours prête à partir, la machine +du <i>mouvement</i>, c'est son nom, et qui semble dire : Allons ! +allons ! pressez-vous ! avançons !</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XI"></a><br> +<h2>XI</h2> +<h2>Les lutteurs.</h2> +<h3>Les costumes. — Les Pardons. — La lutte. — Postic.</h3> +<br><br> + + +<p>Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes +religieuses, mais aussi des fêtes de village, des <i>assemblées</i>, +comme on dit en Poitou, où les divertissements +et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le +pardon dure deux jours, la première journée appartient +exclusivement à la religion : la grand'messe d'abord ; +l'église de la paroisse a d'avance été décorée +avec soin, parée de fleurs et de feuillages ; ni chaises +ni bancs, d'ailleurs : hommes et femmes, les femmes +dans la nef, les hommes dans le chœur et les bas côtés, +tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet entre +leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux +chants du prêtre d'une seule voix, voix puissante des +fidèles assemblés qui porte au ciel la prière avec tant +de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.</p> + +<p>Après la messe, la procession en grande pompe : +les jeunes filles, en blanc, semant des fleurs ; les garçons +les plus robustes tenant levées les vieilles bannières +brodées d'or, d'argent et de soie ; les croix, les +châsses étincelantes, les statues peintes des saints, les +dais surmontés de plumes, au milieu de deux files, +s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des cantiques ; +et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement +une foule d'hommes, le chapeau à la main et +silencieux. Le soir, les vêpres, où nul ne manque non +plus qu'à la grand'messe ; enfin le salut, la bénédiction, +cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle +l'indifférent même n'assiste pas sans une émotion +involontaire, et aussi saisissante dans une humble +église de village que dans les magnifiques cathédrales.</p> + +<p>Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de +nombreux pèlerins accomplissent les vœux formés +pour implorer une grâce ou pour remercier Dieu. Les +uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de +qui a lieu le pardon, et y passent des heures en prières ; +d'autres, plus fervents, font autour de l'église, à une +fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de longs voyages, +pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux +qui n'ont point à s'acquitter d'un vœu se tiennent en +dehors de l'église, sur la place, conversant par groupes, +doucement et gravement ; nul bruit, aucun cri, +rien qui puisse troubler la sainteté du jour ; les cabarets +sont vides et les rendez-vous des jeux, déserts.</p> + +<p>Ainsi se passe le premier jour du pardon ; le lendemain +est tout aux jeux.</p> + +<p>Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il +n'y avait pas de pardon sans courses, danses, luttes, +jeux singuliers et particuliers au pays. Bien plus que +la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu +ont été délaissés. Les courses de chevaux, les danses +surtout, protégées par les femmes, ont persisté ; mais +les luttes, ces luttes héroïques que célébraient les +poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des +vers que les jeunes filles chantaient aux veillées, on +ne les trouve plus que dans un petit nombre de paroisses, +sur les confins du Finistère et du Morbihan. Là +du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a +pas diminué ; quelque minime que soit le prix, de +nombreux lutteurs sont toujours prêts à le disputer, +et jeunes, fiers, ardents, devant une foule toujours +émue, à briguer l'honneur de vaincre.</p> + +<p>Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de +grandeur inaccoutumée. Un riche propriétaire, défricheur +de landes, comme les moines des premiers siècles, +savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, +poëte en cette langue celtique qui est demeurée +immuable depuis trois mille ans, veut célébrer un +heureux événement survenu dans sa maison, et donne +une fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré +par la tradition antique<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée par un +savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la plus sûre, +unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné dans la nation +armoricaine.]</blockquote> + +<p>Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent +paroisses : on l'apprend, on se le répète le dimanche, +au sortir de la messe. On y reverra tous les jeux anciens, +la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes +hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle +n'a rien perdu de ses robustes et patientes qualités, +cette race de petits chevaux nerveux, infatigables, courageux, +que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce +sol de rocs ; puis, après les courses des femmes, et les +courses en sac qui font épanouir les visages et éclater +les longs rires, les luttes, la meilleure part de la fête. +Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un ruban, un +chapeau, un maigre mouton de cinq francs ; on parle +de présents magnifiques : trois prix sont réservés aux +vainqueurs, une somme d'argent suffisante pour acheter +un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes +dorées, et un costume breton complet ; ce costume a +coûté trois mois de travail au tailleur, qui a épuisé +tout son art à orner les larges boutonnières, les parements, +les gilets et les guêtres, de fins dessins en soie +de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le +plus riche gars du pays. Des invitations ont été adressées +aux lutteurs les plus renommés, à ceux de Rosporden, +de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de +Kerneven ; on n'a pas oublié ceux de Scaër et de +Guiscriff, connus par l'ardente rivalité qui rend si +longs leurs combats : Scaër est du Finistère, Guiscriff +du Morbihan ; on verra où, des deux pays, naissent +les plus forts hommes. Enfin, à la fête doit venir Mathurin<span class="noteref">[1]</span>, +le fameux sonneur de biniou, celui qui alla +à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, <i>la +Closerie des genêts</i>, et que le roi voulut entendre dans +son palais des Tuileries. Vieux à cette heure, aveugle, +on ne le voit plus que rarement aux pardons ; mais, +répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns +de ces airs mélancoliques et sauvages, dont +les notes aiguës s'entendent par delà les longues landes, +airs des anciens temps, que le Breton, absent de +la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord +de la route, le front dans la main.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]</blockquote> + +<p>Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, +Pont-Aven est une de celles qui charment le plus d'abord +et inspirent le désir de s'y arrêter. Un ravin tout +encombré d'énormes roches, d'arbres confusément +poussés, aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres +et ces rochers, une petite rivière rapide, tournant autour +des rochers, glissant entre leurs défilés, bouillonnant +en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle +reflète l'ombre des arbres ou la lumière du ciel : voilà +le fond du tableau. Sur les deux versants s'étagent les +maisons de la ville, et presque autant de moulins que +de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les +roches ou à demi cachés dans les arbres<span class="noteref">[1]</span>. Tout est +riant et frais en cette jolie vallée : au tic-tac régulier +des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, le frôlement +des herbes et des feuilles ; la voix sourde de la +nature, qui ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et +triste du travail de l'homme.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le proverbe dit : Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze moulins.]</blockquote> + +<p>Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son +cours, plus profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre +dans la grande mer.</p> + +<p>C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui +attire les peintres, qu'avait été assigné le rendez-vous +des luttes. Au lieu le plus élevé, sur une estrade, étaient +assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs victoires, +et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts +ans, la tête couverte de longs cheveux blancs, +avaient été nommés juges du combat. Derrière eux, de +grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, +et en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait +pas, mais que l'on voyait bleue, immense, se confondant +à l'horizon avec le firmament, et tout étincelante +aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat : sous +un ciel éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette +mer que les hommes, comme si elle allait répondre à +leurs questions, ne se lassent pas de contempler. Le +poétique génie du barde breton semblait avoir choisi +ce beau site, en souvenir de Virgile et d'Homère.</p> + +<p>La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés +des points les plus opposés, et qui portent comme +écrit le nom de leur village sur leurs costumes variés. +On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe +leur figure comme un béguin de religieuse ; la +coiffure de Landerneau qui s'allonge par derrière, rappelant +la cornette du moyen âge ; le grand et haut bonnet +des artisanes de Rosporden, dont les dentelles +flottent au vent ; celui des femmes de Saint-Thégonec, +qui en relèvent sur le sommet de la tête les barbes +gonflées comme des voiles de navire ; puis, le plus joli +des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, +dont une coquetterie et une propreté recherchée font +valoir le beau teint et la taille élégante : nulle ne les +égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs +coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. +La coiffe, appliquée sur le front et descendant +le long des tempes, laisse voir leurs cheveux soigneusement +lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des +ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. +Du coude au poignet, les bras sont enveloppés, mais +non cachés par de larges manches de mousseline bouffante, +et une collerette à petits plis menus dessine autour +du cou et des épaules une courbe gracieuse.</p> + +<p>Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée +de Pont-l'Abbé : grandes et fortes, la peau teinte de la +couleur orangée propre aux races asiatiques, on dirait +que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu étrangère +venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. +Leur costume ne ressemble à aucun des costumes +de Bretagne : la coiffure, composée de bandes de +drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de mousseline +bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un +léger bonnet grec, sur le sommet de la tête ; les cheveux +par derrière sont à découvert. Ces bonnets bleus, +rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches +comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes ; +ils ont donné leur nom aux femmes de Pont-l'Abbé : on +dit les <i>bigoudens</i> de Pont-l'Abbé. Le reste du costume +a autant d'éclat : la jupe, le corsage, les manches sont +ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, +de torsades, d'œillères en soie de toutes couleurs, +et ces couleurs si diverses, hardiment rapprochées, se +fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. Les +peuples simples ont souvent le secret de cette alliance +heureuse de couleurs opposées où échoue la science +des nations les plus raffinées.</p> + +<p>Le costume des hommes n'est pas moins varié ; on +voit, l'un à côté de l'autre, les hommes de Saint-Herbot +et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long habit brun +doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et +de broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, +comme l'ample habit du temps de Louis XIV ; les habitants +des montagnes d'Arrée avec leurs vestes blanches ; +ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges +bords, est recouvert d'une sorte de résille qui retombe +du sommet comme les fils d'or ces casquettes de jockeys ; +les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur +l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant +sur le coude-pied ; les hommes de Gourin, +aux culottes demi-collantes, et ceux de Quimperlé, qui +portent encore l'antique <i>bragou-bras</i>, la braie celtique +à mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout +à fait au bas des reins, et laissant passer la chemise +entre le gros bouton qui le retient, et la ceinture serrée +avec une large boucle de cuivre ; et les gens de Scaër, +enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement +brodé en soie qu'ils portent au milieu du dos, +comme s'ils s'étaient déclarés serfs de Dieu.</p> + +<p>Un roulement de tambour annonce l'ouverture des +luttes ; un vaste cercle se forme à l'instant, chacun +prend place : les hommes s'étendent sur l'herbe, à plat +ventre, c'est le premier rang ; d'autres, les retardataires, +s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en +seconde ligne ; quant aux femmes, elles se tiennent +derrière, debout, en rangs pressés.</p> + +<p>Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place +qui leur est assignée : plus d'une, reconnue dans la +foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant lui-même, +a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser +derrière le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, +tout près d'elle, tournera à demi la tête pour entendre +de douces paroles et laissera pendre sa main dans la +main de son amoureux, promesse muette et gage de +prochaines fiançailles.</p> + +<p>Les luttes débutent par les plus jeunes : des adolescents, +des enfants presque, de douze à quatorze ans, +se dépouillent de leur veste, se prennent à bras le corps, +et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas +longue, l'un a vite renversé l'autre ; mais, à peine le +vaincu s'est-il relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, +et le combat recommence. Trois, quatre, dix défaites +successives ne le découragent pas ; il a déjà cette +obstination des hommes de sa race. Tous les deux se +serrent, se pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le +visage rouge de sang, et plus la lutte se renouvelle, plus +elle devient longue et tenace. Tel qui a été renversé, la +première fois, presque immédiatement, résiste ensuite +un quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. +Cependant, malgré leur acharnement, pas un +mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une +infraction aux règles de la lutte : on ne doit se prendre +que par le buste ; aucun, pour gagner un avantage, ne +frapperait au visage son adversaire, ou ne le saisirait +par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce +qu'ils se doivent à eux-mêmes : ils veulent se montrer +dignes de devenir un jour de vrais lutteurs. Enfin, et +en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. C'est le +tour des hommes.</p> + +<p>Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, +fait le tour du cercle. Si personne ne se présente pour +le lui disputer, le prix lui appartient. Mais un autre +aussi entre dans l'arène : à ce moment une femme, +quittant précipitamment sa place, court après lui, et le +retient par le bras, c'est sa mère ; il est trop jeune encore, +elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra peut-être +un mauvais coup. Le jeune homme résiste ; impatient +de montrer sa force, il écarte doucement sa mère, et +elle le suit malgré lui, et on la voit lui parler avec cette +vivacité d'amour qu'ont seules les mères ; elle lui prend +les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée +assiste impatiente et divisée à ce combat de tendresse +et de fière ardeur : les jeunes gens et les jeunes filles +sont pour le fils, les plus âgés pour la mère, — jusqu'à +ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus +faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce +contrainte des pleurs maternels.</p> + +<p>Un autre, d'ailleurs, s'est présenté ; celui-ci est un +lutteur célèbre, cent bouches le nomment à la fois ; il +fait deux pas en avant avec lenteur et gravité, et étendant +le bras : <i>Reste debout !</i> dit-il. A ces mots, Yves +Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête : il a reconnu +Postic, de Scaër ; le prix sera vivement disputé. Aussitôt +il quitte sa veste et son gilet, ne gardant que son +bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement +serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de +prise. Ses parrains s'approchent et, rassemblant ses +longs cheveux, les nouent par derrière avec un long +ruban ; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et +agile pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses +vêtements, mais ses parrains ne se sont pas présentés +pour lui attacher les cheveux ; il les laisse flotter librement +sur son cou ; le haut de la tête nue, le visage +maigre et sillonné des rides que creusent de bonne +heure les travaux des champs, il ressemble presque à +un vieillard, mais sa taille haute et droite, ses bras +robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de +ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme +dans la force de l'âge.</p> + +<p>Le signal est donné : les deux adversaires font le +signe de la croix, et s'approchent lentement l'un de +l'autre, les yeux dans les yeux, les bras tendus, cherchant +comment ils se vont saisir. Puis, d'un même +mouvement, ils se joignent et enlacent leurs bras ; en +un moment ils sont serrés l'un contre l'autre d'une +force égale ; de leurs mains crispées, ils tâchent, à travers +la chemise, de saisir la peau ; tous deux, maîtres +d'eux-mêmes, combinent à la fois leur propre effort et +celui de l'adversaire ; on voit les muscles saillir à leur +cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est la force +et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur +de le combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, +et, deux fois déjà, il a évité le choc par lequel Postic le +devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière, +qu'il semble modérer sa force plutôt que la +développer tout entière ; à un moment même où il +veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et +tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se +lèvent de leur siège : mais, dans le temps même où il +perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement +agile et preste, s'est tourné de manière à tomber sur le +côté. Il reste là, quelques secondes, immobile, pour +qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, +le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit +sur le dos, les deux épaules touchant la terre ; c'est ce +qu'on appelle <i>avoir le saut</i>. Les juges déclarent que le +coup ne compte pas, et Postic se relève, aux applaudissements +des uns, au milieu du silence des autres.</p> + +<p>Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie : +jusque-là, l'assemblée avait assisté, muette, +aux incidents de la lutte ; mais les passions sont, à cette +heure, éveillées : les gens de Scaër prennent parti +pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est +repris plus vif, plus acharné que la première fois ; les +deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont +à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation. +Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se +pressent, ils se poussent de plusieurs pas en arrière ou +en avant ; à chaque instant les jambes sont lancées +l'une dans l'autre ; les bras, enlacés autour du buste, +font plier les reins ; deux fois successivement ils s'enlèvent +de terre, et l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, +puis ils reprennent pied et recommencent le combat. +Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des +gestes et des attitudes d'une admirable noblesse : lorsque +Postic, tenant fermement le bras droit d'Hervé, et, +lui serrant l'épaule gauche de son autre main, l'éloigne +de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur l'une +de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, +il rappelle ces belles statues d'athlètes que nous a laissées +l'antiquité, et que l'on regarde avec une sorte +d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la +beauté et de la force de l'homme.</p> + +<p>Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les +combattants, suivent leurs mouvements avec une émotion +passionnée : tout est oublié, excepté le spectacle +qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se +redressent, comme si eux-mêmes prenaient part à la +lutte ; de la voix et du geste, ils excitent les combattants ; +on entend à chaque instant : <i>Stard ! Derta ! Courage ! +tiens bon !</i> Ou bien ce sont des cris d'admiration à un +coup habile : <i>Ce n'est pas sot !</i> Quelques-uns, emportés +par une ardeur dont ils n'ont pas conscience, se traînent +sur leurs genoux et sur leurs mains, et suivent +dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, +change de place ; tous les bras sont agités, les +yeux animés et brillants, tout le monde a la fièvre.</p> + +<p>Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, +Postic saisit, de ses deux mains fermées comme des +étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, d'un effort +gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance +derrière lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été +si violent qu'il demeure étendu de tout son long ; le +sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de doute +pour personne, les deux épaules ont à la fois touché +la terre. Les vieillards se lèvent : <i>Mad !</i> disent-ils, <i>le +coup est bon !</i> D'unanimes applaudissements éclatent +dans l'assemblée : Hervé s'éloigne en essuyant le sang +qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, +du même pas grave et lent qu'en arrivant.</p> + +<p>L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche +et décisive : deux lutteurs se rencontrent quelquefois +de force presque égale, qui combattent longtemps sans +qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon +de Rosporden, en 1859 : les deux rivaux étaient, dans +une nature différente, comme les types du lutteur breton ; +l'un, grand, élancé, blond et sans barbe, quoiqu'il +eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge ; +on ne l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les +luttes, et l'on doutait d'abord qu'il pût soutenir un +combat un peu prolongé. Mais, quand il eut mis bas +sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise +à demi ouverte eurent laissé voir ses larges reins +et ses fortes épaules que surmontait une tête petite +comme celle des athlètes antiques, un murmure d'étonnement +parcourut l'assemblée ; il parut tout à coup +un autre homme, ainsi que ce faux mendiant qui, dans +Homère, se dépouille de ses haillons et s'avance d'un +pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son +nom était Trolez, c'est-à-dire <i>lait tourné</i>.</p> + +<p>L'autre s'appelait Le Guichet ; il n'avait que vingt ans, +et contrairement à son compagnon, on l'eût dit plus +âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré dans les +épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles +solides ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras +robustes ; sa grosse tête, ses cheveux noirs, épais, à +demi longs, tombant sur son front bas et presque sur +ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de +son visage carré, lui donnaient un aspect étrangement +sauvage ; on ne pouvait s'empêcher de le comparer +à un taureau.</p> + +<p>Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et +alors commença une lutte, d'abord lente, mesurée, +chacun calculant la force de son adversaire, puis +plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs +bras entourant son rival, s'efforçait de l'enlever de +terre ; mais, à peine celui-ci avait-il perdu pied, +qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. +Le but de Le Guichet était de lancer un de ces +rapides coups de pied qui font plier subitement la +jambe ; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. Mais +Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher : +les jambes écartées, le dos longuement +tendu et appuyé sur ses reins, il demeurait comme +ancré dans le sol ; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds +ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient ; aux +assauts redoublés de son rival, il résistait impassible +comme une muraille.</p> + +<p>Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, +l'ardeur de Le Guichet. Abandonnant sa tactique +première et se servant, comme d'un moyen de +vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps +perdu sur Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête +sous l'aisselle, ainsi qu'un coin énorme, de son cou et +de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable +à un bœuf qui choque un chêne de son front, pensant +le soulever et le porter de tout son poids à terre. Mais +nulle secousse ne faisait dévier Trolez d'une ligne.</p> + +<p>Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se +quittèrent, rouges, la chemise en lambeaux, une +sueur abondante coulant sur leurs visages et le sang +sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts +coup sur coup renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en +même temps, haletants et non épuisés, mais reconnaissant +l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient +impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté +avec étonnement et admiration aux péripéties du +combat, ne pouvant nommer un vainqueur, voulurent +cependant leur donner une marque d'estime, et leur +partagèrent le prix. Trolez, que son inexpérience dans +l'art de la lutte avait seule empêché de triompher, qui +s'était contenté de résister, mais qui, dans sa résistance, +avait montré une vigueur sans égale, reçut la +plus large part ; Le Guichet reçut la moindre, comme +prémices des prix qu'il saurait un jour remporter. +Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie +et sans rancune, oubliant leur rivalité passagère, et +redevenus compagnons du même village.</p> + +<p>Telle est la générosité de la belle jeunesse : elle +aime le combat pour le combat même ; ses intérêts, +elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir qu'elle ne +mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle +compte sur le jour de demain pour gagner les succès +et la gloire. Mais, plus tard, quand il s'est épuisé en +de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme +mûr ressent en lui les premières secousses des passions +envieuses ; moins fort, il s'irrite, et il hait ; il n'a +pas seulement des émules à vaincre, il a des ennemis +à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le +décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de +l'<i>honneur</i>.</p> + +<p>Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le +combat incertain de Le Guichet et de Trolez, fut signalé +par un événement émouvant et inattendu : Postic, le +fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que +victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans +la journée, il était entré dans la lice et avait remporté +le prix. Infatigable et plein de confiance, il se présenta +une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que rien +fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors +que les spectateurs attendaient avec assurance le moment +où il renverserait son adversaire, il fut soulevé +violemment et jeté à terre ; il tomba en entraînant +avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura +muette, pas un applaudissement n'éclata ; on ne +pouvait croire que Postic, <i>eût eu le saut</i>. Mais il ne +pouvait y avoir d'incertitude ; les juges proclamèrent +le vainqueur. Postic alors se releva : son rival était +presque inconnu comme lutteur ; il lui serra fortement +la main, puis, sans qu'un geste, sans que son visage +et sa voix exprimassent les agitations de son cœur, +mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça +aux juges que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait +dans les luttes.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XII"></a><br> +<h2>XII</h2> +<h2>Les monuments.</h2> +<h3>Vanneau. — Les statues. — Colonne de Louis XVI. — Du Guesclin.</h3> +<br><br> + + +<p>Les grands caractères appellent la lutte : la Bretagne +est le pays de France le plus religieux, gardien de l'ancienne +foi, représentant de l'ancienne société ; c'est en +Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de +hauteur : sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces +croix, de ces calvaires, de ces statues de saints, de ces +églises, elle a affecté de planter les monuments qui attestent +sa victoire. Partout on trouve les marques de +son triomphe : de quelque côté que l'on entre en Bretagne, +à Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée ; +au Pin-en-Mauges, le monument de Cathelineau +renversé ; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en l'honneur +de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms +que l'on entend prononcer sont les noms de Lamennais +et Chateaubriand, c'est-à-dire des deux plus grands +révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est +le philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, +Chateaubriand est l'écrivain de la nouvelle ; +c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a introduit +une nouvelle forme ; l'un est haineux et amer, comme +les révoltés qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, +des secousses de leur conscience ; l'autre est mélancolique +et triste, comme un homme qui vit parmi +des ruines.</p> + +<p>A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au +point le plus culminant de la ville, lorsque vous montez +à cette belle promenade du Thabor d'où vous dominez, +étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la +vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une +colonne surmontée d'une statue, avec cette inscription :</p> + +<blockquote><b>A VANNEAU, A PAPU.</b></blockquote> + +<p>Quels sont ces noms ? qu'ont-ils fait pour qu'on leur +érige une colonne ? L'inscription vous le dit :</p> + +<blockquote>MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.</blockquote> + +<p>Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la +Charte de 1830. — O pauvres héros inconnus et oubliés +de ceux-là mêmes qui vous ont dressé un monument ! +qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu ? Papu +surtout, qu'était-il ? pourquoi la destinée de ces deux +noms, Vanneau, Papu, est-elle si différente ? pourquoi +un seul jouit-il de quelque notoriété, et l'autre est-il si +oublié ? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et +d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une +des rues nouvelles du faubourg Saint-Germain, entre +les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, de Damas +et de Beauffremont ; mais qui jamais entendit parler de +Papu ? Il y a un peu plus de trente ans qu'il est mort ; +personne ne sait qu'il a vécu. — Ils sont morts pour la +liberté ! Pauvres gens encore ! Cette liberté, elle a +duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et +Papu étaient jeunes ; s'ils avaient vécu quelques années +de plus, ils n'auraient pas eu atteint l'âge de la maturité, +qu'ils auraient vu cette même liberté de nouveau +attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle ? +Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, +quels enseignements donnez-vous à nos fils, quelle +pensée noble et élevée porterez-vous de nous à la +postérité ?</p> + +<p>De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de +cette fidèle noblesse de Bretagne, dont les membres les +plus illustres versèrent leur sang pour leur roi, à quelques +pas des statues des grands hommes bretons qui +bardent l'entrée des deux cours, sur la base même de +la colonne qui supporte la statue de Louis XVI, une +inscription révolutionnaire est scellée, une inscription +qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, +qui atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite +du frère même de Louis XVI par ses sujets ! et cette +inscription, que personne n'a osé encore enlever, elle +a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis +séculaires de la Bretagne et de la France.</p> + +<blockquote> +ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE<br> +ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,<br> +LE 30 JUILLET 1830. <br> +DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS<br> +ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE<br> +DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,<br> +LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.<br> +</blockquote> + +<p>Ce ne sont pas là les véritables monuments de la +Bretagne ; ces monuments, vous les trouverez à Saint-Cast, +où a été élevée une colonne commémorative de +la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons +rassemblés à la hâte, précurseurs des chouans de 93, +qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment +national enseigna la victoire ; à la Chartreuse, +près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de +Quiberon ; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait +placer le cœur de du Couëdic, un de ces marins bretons +qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle l'esprit +de la chevalerie antique ; à Rennes, devant la façade +du palais du parlement de Bretagne, où sont +dressées, dans une noble attitude, les statues de savants +jurisconsultes, de consciencieux historiens, de +graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier ; à +Nantes, où, au pied, et comme les gardes du vieux +château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les +plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, +Clisson, Richemont, la reine Anne, grands noms bretons +et aussi grands noms français ; les gloires des deux +peuples ici se confondent : Clisson et du Guesclin, +les vainqueurs des ennemis de la France, en même +temps que chevaliers bretons ; Richemont, que l'histoire +appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le +connétable de Richemont, et cette charmante femme, +gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse +Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de +France.</p> + +<p>Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à +Nantes, à Dinan, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue +du grand homme breton par excellence, du Guesclin. +Du Guesclin ! son souvenir domine toute la Bretagne ; +quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il +fut un vaillant chevalier ; bien d'autres l'ont été ; non +pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes +dignités et fut connétable et généralissime des armées +de France ; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, +de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut +un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des +chevaliers bretons ; c'est que, outre les qualités de son +pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, +la loyauté inaltérable, cette loyauté à laquelle +rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer +les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, +obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce +qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi ; la libérale munificence : +à plusieurs reprises il distribua tout ce qu'il +possédait à ses compagnons d'armes ; la persistante +volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, +deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent +en propre au Breton ; on sait comment, à Avignon, +il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution +pour les Grandes Compagnies ; le désintéressement, enfin, +et la grandeur d'âme : il est prisonnier du Prince +Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon : +il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une +pareille somme ? lui dit le prince de Galles. — Les rois, +les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon +pays, il n'est pas une femme qui ne filât sa quenouille +pour me racheter ! Magnanime confiance qui demande +autant qu'elle donne ! En du Guesclin, les Bretons honorent +non-seulement le grand homme breton, mais le +type du chevalier chrétien.</p> + +<p>Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les +monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros, +aux représentants de son histoire et de sa gloire passée. +Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir +ces statues sur leurs places ; la voix des peuples commandait, +pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent +sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance, +de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et +que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous +les siècles.</p> + +<p>Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de +France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée +bretonne à la fois et française : le dernier roi de France +dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse +cité ; en face de la vieille cathédrale, à la limite +des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui +vient des campagnes de France, du cœur même de la +France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme +douce, de la vieille Armorique.</p> + +<p>La France, un jour, reconnaissante et repentante, +élèvera un monument à Louis XVI, le plus pur, le plus +dévoué de tous ses rois, qui, au milieu d'une corruption +générale, dans une cour où ses frères mêmes +continuaient le doute philosophique et les débauches +de Louis XV, demeura croyant et chaste ; qui apporta +sur le trône « les deux qualités qui font les bons rois, +la crainte de Dieu et l'amour du peuple<span class="noteref">[1]</span>, » et à +qui cet amour sincère révéla les besoins de la chose +publique ; qui restaura la marine, aida les États-Unis à +s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité, +abolit la torture et donna l'édit de tolérance ; +qui, le premier, eut la pensée des réformes salutaires, +les indiqua et les commença au prix de ses droits, de +sa liberté et de son sang ; à ce roi honnête homme, +enfin, dont Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement +la mémoire, que le pape Pie VI songeait à faire +canoniser<span class="noteref">[2]</span>, et que les peuples appelèrent le <i>restaurateur +de la liberté française</i>, avant qu'il eût mérité le +titre de <i>roi-martyr</i> !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Mignet.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : Allocution du 17 juin 1793.] +</blockquote> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XIII"></a><br> +<h2>XIII</h2> +<h2>Quériolet.</h2> +<h3>Un caractère breton.</h3> +<br><br> + + +<p>C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des +hommes fortement caractérisés, race dure comme le +sol, solide comme le granit ; il semble qu'aux vents de +la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On +dit proverbialement une <i>tête bretonne</i>, c'est-à-dire +une tête qui veut, qui persiste et va jusqu'au bout. +Nulle province n'a donné à la France plus de génies +indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au +XIe siècle, elle a fini dans le nôtre par Broussais et +Lamennais, et par Chateaubriand, libéral à la manière +des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. +Toujours le parlement de Bretagne fut difficile +à mater ; il résistait encore quand les autres avaient +depuis longtemps cédé. Les émeutes de Rennes +et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et +Louis XV, étaient excitées ou soutenues par le parlement. +Du Guesclin, — il n'y a pas de plus mauvais +garnement sur la terre, disait sa mère, — est un des +types de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic +qui, avant d'attaquer un vaisseau anglais (combat de +<i>la Surveillante</i> contre <i>le Québec</i>, le 7 octobre 1779, +près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à +genoux et réciter le <i>De profundis</i>, et après : <i>Maintenant +vous pouvez mourir !</i> et il se promène sur le pont, +frappant du pied, dit un contemporain, comme une +baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut +terrible, le vaisseau anglais sauta, et la frégate de du +Couëdic rentra à Brest, presque en ruines. D'autres, +moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de caractère, +et de principes qui, dans l'antiquité, en eût +fait des stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, +E. Souvestre, Alex. Duval, Duclos : le premier, philosophe +pratique, le second, ardent en ses haines, le +troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter +ici quelques traits d'un homme presque inconnu, le +Gouvello de Quériolet, qui donneront une idée de ces +natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas +de demi-mesures, également extrêmes dans le bien +comme dans le mal.</p> + +<p>Sa vie a deux parts : le brigand et le saint. Il était +né, en 1602, à Auray, d'une riche et puissante famille ; +son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul enfant n'eut +de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. +Il ne respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres ; +malgré de grandes facultés, on n'en peut rien tirer : +ses camarades mêmes, il les injurie et les bat, il rappelle +du Guesclin qui désolait son père et sa mère, +mais avec cette différence qu'il ne se trouve pas une +seule bonne religieuse qui porte un heureux horoscope +sur un tel garnement.</p> + +<p>A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés : +il hante les mauvais lieux et les maisons de jeu ; +il crochète le coffre de son père, lui dérobe deux mille +livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà +lancé par le monde, comme un étalon échappé. Nul +frein, nulle barrière : à Paris, il s'associe à des filous +pour voler au jeu ; en Allemagne, il court le pays, +guerroyant pour le premier venu ; il se trouve encore là +trop à l'étroit, il songe à aller à Constantinople, il s'y +fera Turc, et y vivra en pleine licence et à son caprice.</p> + +<p>Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. +Le hasard de sa naissance lui donnait droit à une +charge de magistrature, et ce n'est pas un des moindres +étonnements, en ce temps qui suit les guerres +civiles, qu'un tel homme conseiller au parlement de +Rennes. Mais cette nouvelle dignité ne le retient pas ; +au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à tous les +excès avec impunité ; bientôt il devient fameux par +ses débordements : duelliste, libertin, hypocrite et +impie, c'est Mirabeau, Richelieu et don Juan tout ensemble. +Il a rompu avec toute sa famille ; son nom et +ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies ; +la vie des hommes, l'honneur des femmes, sont +pour lui un enjeu ; il poursuit les unes pour les +perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il +avait acquis une terrible habileté aux armes, seul +exercice auquel il se fût appliqué ; de même que +Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe +de magistrat dans les duels. Il marche littéralement +l'épée au poing, insolent envers tout le monde, injuriant +les passants, sans s'occuper de la qualité ni du +nombre ; une fois, une troupe de cavaliers indignés +s'arrêtent en le menaçant ; peu lui importe, il sont +six, sept, huit, il fond dessus ; le premier qu'il joint, +il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du cadavre, +sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance +sur les autres qui, épouvantés de cet enragé, +s'enfuient au plus vite ; une autre fois, il se battit +contre quatorze.</p> + +<p>Des femmes, il en est de même : il joint l'audace à +la ruse ; il les attaque en pleine rue, ou se déguise en +charbonnier pour pénétrer chez elles ; il fait de longs +voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il +apporte sur son dos une échelle pour escalader une +fenêtre. Il en veut surtout aux religieuses ; en corrompre +quelqu'une lui est un régal qui dépasse les séductions +ordinaires ; il s'introduit dans un couvent en +sa qualité de magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie +la plus raffinée. Le don Juan de Molière n'a +rien de plus complet que ses affectations de langage +dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments +de componction ; il édifie les bonnes Sœurs par +ses paroles éloquentes sur la brièveté de la vie, la +nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser +à l'éternité, au terrible moment où il faudra +rendre ses comptes ; il leur fait part de sa résolution de +racheter ses péchés par des aumônes, de faire l'Église +son héritière par des fondations pieuses, etc. De même +aussi que don Juan, et c'est peut-être chez lui que +Molière a pris ce trait, il donne l'aumône à un mendiant +à condition que le pauvre homme ne la demandera +pas <i>au nom de Dieu</i>, et, pour lui montrer l'exemple, +il blasphème tout haut dans les rues, il se moque +de Dieu, il appelle à lui les démons.</p> + +<p>Car il ne craint pas plus Dieu que le monde : une +nuit, le tonnerre roule au-dessus de sa maison, à coups +répétés ; exaspéré de cette voix de Dieu qui le semble +menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, +comme Ajax défiant Jupiter, décharge ses pistolets +contre le ciel, tandis que la foudre tombe sur son lit.</p> + +<p>C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il +ait à s'en plaindre, mais par nature perverse, ayant du +plaisir à jouer cette partie, prenant à tâche de se faire +craindre et détester, comme d'autres de se faire aimer, +et, en ce sens, un être véritablement diabolique.</p> + +<p>Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, +un événement inattendu, imprévu, le changea. Il +était allé à Loudun, en Poitou, pour voir une belle protestante +dont il avait entendu parler et pour essayer de la +séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent +et suivirent le procès d'Urbain Grandier. Ce +spectacle extraordinaire, qui n'était pour tant d'autres +qu'un sujet de curiosité, le bouleversa : tout d'un coup, +le côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît ; il va +trouver un prêtre, se jette à genoux et lui fait une confession +générale : il était converti.</p> + +<p>S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, +affaissement de ses forces, à un âge où les passions +amorties sont près de s'éteindre : à cette heure, son +énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a +pas baissé : « Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, +dit saint Clément d'Alexandrie, vous ne délibérez pas +pour faire une injure ; il n'y a qu'une occasion où vous +délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser +la piété ! » Lui, il ne délibère pas ; subitement éclairé +par cette lumière que les sceptiques nomment un trait +du hasard, et que les chrétiens appellent la grâce de +Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans +hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux +âmes supérieures, rebrousse chemin et prend la route +opposée : c'est le même homme, seulement, selon +le sens exact du mot, il se <i>convertit</i>, c'est-à-dire il se +tourne dans le sens contraire.</p> + +<p>La conversion d'un homme est toute autre que celle +d'une femme : vous est-il arrivé parfois d'entrer, durant +la journée, dans une église ? elle est presque déserte ; +seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, +prient ou méditent en silence ; vous apaisez vos pas, +vous admirez leur recueillement, leur piété, leur modestie. +Mais ce n'est pas ce qui vous étonne le plus : +c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, +un homme à genoux au pied d'un autel, absorbé dans +sa pensée et le front dans ses mains. Pourquoi donc +la vue de cet homme vous étonne-t-elle ? C'est que, les +femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant +le Très-Haut : elles sont faibles, elles s'avouent faibles, +elles tendent à la source de toute force. Mais l'homme, +qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et conduit +les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur +que lui-même, qui, chaque jour, puise plus de +confiance en sa raison par les grandes choses qu'il a +faites avec cette raison, cet homme prosterné, humilié +et priant comme une femme ! pour en venir là, il faut +qu'il ait un bien puissant et profond sentiment de son +impuissance, qu'il ait lutté bien longtemps, bien durement, +qu'il soit allé au fond des plus intimes méditations, +pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de +le protéger. C'est après avoir examiné, pesé toutes les +ressources de la force départie à l'homme que sa raison +est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec Dieu, +a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y +a là à la fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même raison.</p> + +<p>Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été +donné de voir en Afrique est celui d'une cérémonie +religieuse, la veille du béiram. C'était le soir, dans une +mosquée : le ramadan finissait, et les musulmans s'assemblaient +pour adresser, au dernier jour de ce temps +de pénitence, une solennelle prière à Dieu. Du haut +d'une galerie où étaient admis les chrétiens, nous embrassions +au-dessous de nous la vaste nef, étincelante +de lumières et toute remplie de croyants : là, pas une +femme ; des hommes seulement, en rangs réguliers, +agenouillés sur les nattes, et tous immobiles, recueillis, +sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou +d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une +hymne lente, dont la psalmodie sévère ressemblait au +chant de nos églises : à certains moments, le chant se +taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers +le ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant +une consolation et un appui. Et l'on voyait +alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête enveloppée +du haïk que ceint la corde de chameau, se +prosterner ensemble, le front à terre, les bras et les +mains étendus, dans le sentiment de leur néant.</p> + +<p>Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de +nouveautés, gais, insoucieux, riants, se montraient +avec des plaisanteries ces génuflexions et ces prosternements. +Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu ; il +y avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes +humiliés, à genoux, qui, avec leurs vêtements blancs, +ressemblaient à des moines, c'étaient ces Arabes si +fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont +empreintes d'une si profonde dignité, qui passent, +indépendants, leur vie dans la plaine et sous la tente ; +et parcourent le désert, dont ils sont les maîtres, sur +leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont +de vrais jeux de l'homme, les <i>fantasias</i>, où, lancés au +galop, ils se poursuivent et se dépassent, jetant leurs +longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur leurs hautes +selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre +qui les enivre et les enveloppe de fumée ; ces mêmes +Arabes qui, hier encore, poussant le cri de guerre, livraient +aux Français ces combats acharnés d'où, quand +ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom +glorieux ! Eh bien ! ces adversaires terribles, que nous +avons appris à estimer en les combattant, c'étaient eux +qui, là, prosternés et courbés sous la main de Dieu, +rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et +véritablement hommes dans leur adoration comme +dans la bataille.</p> + +<p>C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce +peuple : il a des vices, il est abattu par la corruption +d'une religion fausse, mais il possède une vertu féconde : +son cœur est religieux ; il a le sentiment de sa condition +vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, +il ne se dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant ; +il se relèvera.</p> + +<p>Quériolet était résolu à changer de vie : mais ne +croyez pas qu'il se va confiner dans un monastère, pour +s'y abîmer dans les prières et les méditations solitaires : +cette vie de retraite semble trop facile à cette âme active ; +il avait donné au monde le spectacle de ses désordres +et de ses vices, il fera le monde témoin de sa +pénitence : là il trouvera encore à chaque pas les +mêmes objets qui l'ont tenté ; il lui faut combattre des +ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans +cesse : voici la cupidité, l'orgueil, la volupté ; il part en +croisade, il n'attend pas l'ennemi, il le va chercher.</p> + +<p>D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à +vaincre, l'orgueil, l'orgueil qui, selon le mot d'un +Père<span class="noteref">[1]</span>, est un renoncement à Dieu et un mépris des +hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il +monte à cheval pour retourner en Bretagne : on ne +voyageait pas en ces jours de troubles sans être armé ; +il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, les +pistolets à la ceinture et l'épée au flanc ; il en repart +dans une toute autre attitude : il attache ses pistolets +et son épée sur sa selle, avec des cordes ; désormais, il +ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de brigands, +qu'importe ! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité +de se défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé +dans son château, il quitte ses habits brodés, ses +plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint +à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un +bâton à la main, il se met en route pour un pèlerinage, +mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un porche +ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, +qui prenait partout le haut du pavé, un jour, une +troupe de gueux, le voyant prier à deux genoux à la +porte d'une église, le raillent, l'injurient et se jettent +sur lui. Ah ! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, +il se retrouve gentilhomme, et lève son bâton +pour se défendre ; mais ce mouvement de l'homme du +passé n'a qu'un instant ; il commande à son sang de se +calmer, il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler +de coups. Diogène jeta son écuelle, reconnaissant +qu'il pouvait boire avec sa main : il ne faisait faire qu'un +sacrifice à son corps ; Quériolet ne porta plus de bâton, +sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, +mais à son âme qui avait essayé de se révolter.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Saint Jean Climaque.]</blockquote> + +<p>Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire +à la nature, la plus difficile à pratiquer, il est +chrétien ; maintenant, on le peut dire, tout était facile : +il avait brisé le grand ressort qui fait agir les hommes ; +dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le +faisait plus : il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus +de la terre, il accomplissait sans effort des actions +que nous, d'en bas, alourdis, nous regardons +comme impossibles : mais, ainsi qu'on l'a dit, « qui ne +tend pas à l'impossible n'accomplit pas le nécessaire. »</p> + +<p>Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières +continuelles, des rigueurs auxquelles il se condamne : +Il avait été impie ; il consacre sa vie à étudier, à connaître +cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et +adorer Dieu qu'il avait blasphémé ; il avait été voluptueux, +débauché ; il passe en prières, à genoux, sept et +huit heures par jour, quelquefois dix heures ; il s'impose +l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois +jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour +qu'il fait de temps en temps dans des lieux déserts, +livré aux plus rudes austérités. Il avait eu pour +les femmes un de ces penchants violents par lesquels +l'homme ressemble à un animal aveugle et furieux ; il +fait le vœu, et il l'observa jusqu'à sa mort, vis-à-vis +même de ses parentes, de ne plus regarder jamais une +femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée +avait été une vie tout efféminée, de mollesse et de +plaisirs faciles ; il en mène une toute dure, de fatigues +et de peines, il ne dort que tout habillé, par terre ou +sur une chaise ; comme d'autres inventent des voluptés +nouvelles, il s'applique à la recherche des pratiques +les plus rudes ; de tourments dont il puisse souffrir à +chaque instant : il porte des souliers dont les clous +transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il +entreprend ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à +dix lieues par jour dans ce supplice. En un mot, la +règle qu'il a prise est <i>de faire à son corps le plus de mal +qu'il pourra</i><span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le P. Dominique de Sainte-Catherine, <i>Vie de M. de Quériolet</i>.]</blockquote> + +<p>Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son +prochain. Le poëte, quand il a voulu faire de l'avare +un portrait saisissant, l'a montré avec tous les dons +de la fortune : il possède une grande maison, des valets, +des chevaux, une voiture, seulement il n'en use +pas ; et c'est dans Molière un trait de génie : la vilité +de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus riche. +Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne +suit pas la règle ordinaire ; il ne se défait pas de ses +biens, il ne se rend pas indigent ; il a un château, +des domestiques et des terres, il les garde ; seulement, +tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres ; +il ne le possède pas, il ne s'en regarde que comme +l'économe. Lui aussi, il est avare, il place toute sa +fortune chez les pauvres ; mais c'est un avare plus +avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.</p> + +<p>Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider +dans son œuvre de charité ; son château, il le +transforme en hôpital, il y recueille et y installe tous +les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant +pas encore assez, il fait des voyages exprès pour en +aller chercher au loin. A toute heure, on peut entrer +chez lui, il a toujours à donner ; quand il n'y a plus +rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux +et ses draps ; jamais son blé n'est porté sur le marché +pour être vendu, il le partage entre les pauvres ; qu'a-t-il +besoin d'ailleurs de ces revenus ? il ne dépense +pas par an cent livres ; quand il ne jeûne pas, il ne se +nourrit que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose +Quériolet à l'austère censeur de Rome, à Caton, +calculant les moyens de faire rendre le plus d'intérêt +à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre +ses vieux esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on +dise ce que vaut la vertu du stoïcien près de l'humble +charité de ce grand chrétien inconnu !</p> + +<p>Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut +comparer. Quels chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu ! +Il est rencontré par un gentilhomme qui, le prenant +pour un pauvre, le bat et manque le tuer : il l'aide à remonter +sur son cheval ; un autre jour, il se présente, à +Rennes, dans une maison qu'il avait dotée pour y recueillir +les indigents : il se laisse repousser et mettre à +la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, presque +de force, ordonné prêtre ; il s'y résout, mais il ne confesse +que les pauvres, il ne veut être que le serviteur +des plus petits, des plus humbles, avec qui il se puisse +encore humilier. Sa vie se partage entre la prière, les +pauvres et les malades : cet élégant, ce raffiné, ce débauché +s'est fait le propre infirmier de son hôpital ; +il veille au chevet des mourants, il soigne les galeux, +il panse les plaies dégoûtantes ; nouveau Job, +Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne +loi, car il s'est mis volontairement sur le fumier des +autres.</p> + +<p>Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif +de la volonté et de l'énergie. Descartes avait dit : Je fais +table rase de mon esprit, j'oublie tout ce que j'ai appris, +et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, en commençant +par la première ; et on l'admire pour avoir eu +cette pensée et avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je +m'étonne autant de l'œuvre de Quériolet ; dire : Je ferai +en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de force, +et y avoir réussi n'est pas moins admirable.</p> + +<p>C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, +placé en tête de l'histoire de sa vie, où il est représenté +avec un type fortement caractérisé : le nez en avant, +un front buté, entêté, des pommettes maigres, saillantes, +les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont +adoucies et abattues par la continuité de la prière et +des larmes, visage qui vous arrête, qui se fait regarder +et dont on se souvient.</p> + +<p>Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs +et les bonnes œuvres, et sa pénitence dura vingt-six +ans. Il mourut jeune, en 1660, car les austérités +avaient vite épuisé son corps : quand il se sentit près +de sa fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de +pèlerinage de la Bretagne ; il y voulut mourir et y avoir +son tombeau, gardant ainsi, jusque dans la mort, le +double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien +et de Breton.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XIV"></a><br> +<h2>XIV</h2> +<h2>Du mouvement intellectuel en Bretagne.</h2> +<h3>Archéologie. — Histoire. — Littérature. — Arts. — L'Association bretonne.</h3> +<br><br> + + +<p>Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire +remarquer le développement des études historiques +en France ; ce qu'il importe de constater, c'est le +caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques +années. Lors du mouvement romantique de la Restauration, +on s'éprit avec enthousiasme des vieilles chroniques +et des légendes ; mais cette ardeur nouvelle tenait +plus au plaisir de découvrir des sujets et des +tableaux curieux et pittoresques qu'à un amour sincère +et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des romans +historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination +suppléait à la demi-science des auteurs, et +où la fantaisie était si intimement mêlée à l'histoire, +qu'il était difficile de faire la part de la réalité et de la +fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la +poésie, non de l'histoire.</p> + +<p>Ce moment de première fièvre est passé : l'époque +de la maturité est arrivée, et, avec la maturité, la gravité +des études et de la pensée. Les hommes que nous +voyons aujourd'hui à l'œuvre, ont, dans leurs travaux, +une suite et une expérience qui les décèle hommes +faits ; ils ne se contentent plus des premières impressions, +il leur faut quelque chose de précis et d'exact, +le vrai ; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, +ils veulent connaître les mœurs du passé, ses usages, +ses arts, ses grands hommes, ses origines : de là, +le développement des études archéologiques, études +qui appartiennent plus particulièrement à la province.</p> + + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>I</h2> +<h2>Archéologie et histoire.</h2> +<br><br> + + +<p>L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même +que l'histoire naturelle, en grandissant, s'est divisée +et subdivisée en une multitude de branches : géologie, +anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc., +l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, +a été obligée de le répartir entre plusieurs mains : les +époques ont été classées, et, dans chaque époque, les +faits, les institutions, les monuments, les usages, les +lois : architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, +vitraux et boiseries, émaux, carreaux historiés, +vieilles chartes, chroniques et légendes, voilà l'archéologie, +et chacun de ces sujets suffit à absorber la vie +de plusieurs savants.</p> + +<p>Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le +vaste champ de l'histoire, le fouillant à l'envi, ne +laissant rien de côté. Bientôt ils n'ont plus travaillé +séparément, ils se sont réunis ; partout des sociétés +d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles +se sont signalées par un éminent service, dont on ne +saurait se montrer assez reconnaissant ; elles ont conservé +nos vieux monuments. Il y avait une horde de +démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de +<i>bande noire</i>, mais qui n'en continuait pas moins son +œuvre indigne, et faisait tomber incessamment sur les +églises et les châteaux le marteau de la destruction. +C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les +antiquaires ; ils se placèrent devant les monuments +menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là pour les défendre. +Le public était indifférent ; ils le réveillèrent, +en lui expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il +ne regardait même pas, ils accumulèrent les recherches, +répandirent la connaissance du moyen âge, développèrent +le goût ; ils firent l'éducation de la bourgeoisie +en art, en histoire. L'argent manquait, ils +contribuèrent de leur bourse ; ils étaient sans soutien, +ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires +nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de +leur venir en aide, il leur donna une part de son budget ; +il mit son sceau sur les monuments, comme on +couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection +inattendue, la <i>bande noire</i> recula, et ainsi furent +sauvés de la ruine, conservés et restaurés, une foule +de chefs-d'œuvre dont le sol de la France est couvert, +que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et +qui font aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, +et des études des savants.</p> + +<p>On ne croit pas être injuste envers les autres contrées +de la France en disant que la Bretagne se distingue +entre toutes par son zèle pour les études historiques. +Dans toutes les villes importantes, il existe une +société archéologique ; il n'est pas un bourg, pour +ainsi dire, où ne vive un de ces patients, modestes et +infatigables <i>chercheurs de pistes</i>, qui s'appliquent à une +partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient à +fond : ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a +pris les voies romaines, sur lesquelles il a émis parfois +des hypothèses discutables, mais, souvent aussi, des +vues justes et perspicaces ; M. Ramé, de Rennes, les +carreaux historiés ; M. Etiennez, les archives de Nantes ; +M. du Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques +de son pays ; M. Durocher, de Rennes, la carte +géologique de Bretagne.</p> + +<p>Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, +le classique pays des dolmens et des menhirs ; là, à +Carnac, en face des immenses alignements de pierres +debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, +M. de Keranflec'h, savant dans les origines et dans la +langue de sa patrie, cherche à expliquer les monuments +druidiques au milieu desquels il vit et à en déchiffrer +le sens. Un examen attentif et persévérant, une +rare perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, +sinon certain, du moins probable, sur cet immense +amas de pierres symboliques, qui, comme le sphinx, +posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont +gardé le secret.</p> + +<p>La société archéologique de Vannes est fort active : +elle a fondé un musée, et elle compte des antiquaires +connus par de nombreux travaux : M. Lallemand, qui +s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du christianisme ; +M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes +chartes et des archives ; M. le docteur Halleguen, de +Châteaulin, des antiquités romaines ; plusieurs ecclésiastiques, +M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux antiquités +celtiques ; M. l'abbé Piederrière, à l'art du +moyen âge ; M. de La Morvonnais, enfin, qui a écrit sur +l'architecture romaine en Bretagne un livre où les appréciations +d'une critique fine et juste se joignent aux +vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les +numismates, de leur côté, éclairent les points obscurs +de l'histoire de leur province. A Morlaix, c'est M. Lemière, +à Rennes, M. Bigot ; M. Bigot a publié et commenté +toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume +qui lui a valu les distinctions des académies. A Fontenay, +qui, par sa position, est une ville plutôt poitevine +que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache +à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon ; +mais M. Fillon n'est pas uniquement savant en médailles ; +il a rassemblé et publié déjà, en partie, une multitude +de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à +l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. +C'est à la fois un fureteur et un collectionneur, mais +sans l'étroitesse d'idées qui accompagne souvent ces +goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il amasse +il tire des déductions générales ; aussi ses travaux +ont-ils porté son nom hors de la province : ce n'est +plus un savant de l'Ouest ; Paris le connaît, et la +Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.</p> + +<p>D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le +docteur Fouquet, recueillent les légendes populaires : +La Fontaine avait bien raison de dire :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Si <i>Peau d'âne</i> m'était conté,</p> +<p class="i2">J'y prendrais un plaisir extrême.</p> +</div> +</div> + +<p>Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires +où se révèlent les usages du peuple, ses traditions, +ses croyances, ses superstitions, où sont si bien +unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la +terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y +a de vrai, sans pouvoir le préciser, jouit à la fois de la +poésie du rêve et du mystérieux attrait de l'inconnu ? +Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas nous-mêmes +à ces histoires fantastiques ? on ne saurait le +dire. En voyant la bonne foi, le ton sérieux et convaincu +du narrateur, en l'entendant citer ses témoins, accumuler +ses preuves, désigner du doigt les monuments du +récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, +qui tout entier atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus +de bon sens que le sceptique qui en rit. Il va sans dire +que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne sont que +les rapporteurs de ces légendes : M. de la Barre est plus +littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus +naïf ; il ne raille pas, on voit qu'il sait parfois à quoi +s'en tenir, mais il ne fait pas de réflexion qui vous désenchante ; +au contraire, il a le respect de ces mœurs, +de ces croyances ; il vénère les vieilles pierres, les +lieux de pèlerinage, il raconte, comme un homme qui +se plaît à ce qu'il raconte, et l'on se plaît à l'écouter<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie +et de l'histoire ; elle sert de transition à l'histoire proprement +dite : cette vieille province de Bretagne a conservé, +avec sa foi, ses costumes et sa langue, un profond +sentiment national, et l'histoire est pour elle une +manière de témoigner de son respect pour les ancêtres. +L'histoire de la Bretagne, depuis les temps les plus reculés, +a été examinée, discutée et racontée sous toutes +les formes : monographies de villes, biographies d'hommes +illustres, vies des saints, descriptions topographiques. +Les ouvrages publiés récemment sont presque +innombrables : en première ligne, la <i>Biographie bretonne</i>, +entreprise il y a déjà plusieurs années, par un +savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire +de la marine à Brest, qui, avec le concours de tout ce +qu'il y a en Bretagne d'hommes instruits, a retrouvé dans +les chartes, dans les archives et les papiers de famille, +des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés +ou méconnus, et dressé comme un inventaire complet +de toutes les illustrations de sa patrie ; puis, sous une +forme plus scientifique, une autre histoire de la Bretagne, +<i>les Anciens évêchés de Bretagne</i>, par MM. Geslin de +Bourgogne et An. de Barthélemy, un des ouvrages les +plus considérables qui aient été publiés depuis longtemps +par les départements. <i>Les Évêchés de Bretagne</i> +n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas +de planches représentant les types de l'architecture +religieuse, civile et militaire : histoire générale, histoire +de chaque diocèse, de ses évêques, de ses établissements +religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, +etc. C'est une revue exacte des événements et +des institutions, un véritable monument élevé à l'ancienne +Bretagne.</p> + +<p>A côté de ces grandes œuvres, voici une foule +d'études spéciales : tandis que d'excellents érudits +écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie de +ses grands hommes, M. Ropartz, la <i>Vie de saint Yves</i>, +patron de la Bretagne, l'<i>Histoire de Guingamp</i> et celle +<i>des Missionnaires et Fondateurs d'ordres religieux</i> en +Bretagne ; M. l'abbé Mouillard, la <i>Vie de saint Vincent +Ferrier</i> ; M. de La Bigne-Villeneuve, l'<i>Histoire de +Rennes</i>, et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie +de ces marins magnanimes, de ces vaillants corsaires, +Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient, +comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux +Anglais ; d'autres approfondissent les questions les +plus difficiles et les plus ardues : M. A. de Blois, de +Quimper, les <i>Origines du droit breton</i> ; M. A. de Courson, +le <i>Cartulaire de Redon</i> ; M. du Fougeroux, de +Fontenay, les <i>Premiers temps de l'Histoire du Poitou</i>. +M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle édition +de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le <i>Dictionnaire +d'Ogée</i> ; et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, +à Saint-Pol de Léon, petite ville qui fut autrefois un +évêché, et qui aujourd'hui est presque déserte, un savant +généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du <i>Dictionnaire +héraldique de la Bretagne</i>, fait paraître un magnifique +Album de miniatures (<i>fac simile</i>) du XVe siècle, le +<i>Combat des Trente</i>, accompagné de documents puisés +aux sources les plus authentiques sur les héros de cette +lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré +par l'obélisque de la lande de <i>Mi-Voie</i>.</p> + +<p>Dans les grandes villes, les ressources d'érudition +permettent d'entreprendre des ouvrages étendus, +comme les <i>Annales universelles</i> de M. Fourmont, à +Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou +vingt colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous +les peuples de la terre, depuis la création du monde. +Il est facile de faire ces sortes de tables synoptiques ; +mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de +M. Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé +à un point de vue scientifique. Il y a là plusieurs +années de recherches laborieuses et une lecture immense : +il est au courant de toutes les découvertes modernes, +des travaux des savants de l'Europe et des savants +de Calcutta ; Zend des Persans, monuments du +Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui +sont aussi familiers que les traditions celtiques et les +Eddas des Scandinaves ; aussi, à la lueur de ce faisceau +de lumières jaillissant de tous les points, il a, on n'ose +dire débrouillé, mais éclairé le chaos des premiers +temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs +parentés, leurs migrations. Puis, après que, dans cette +première partie, il a fait un rapide précis des événements, +il reprend chaque période, il en écrit l'histoire morale : +religions, langues, mœurs, institutions, philosophies, +etc., dans la même forme synoptique, de manière +à donner à la fois le spectacle de la marche de chaque +peuple séparément, et du mouvement général de l'humanité, +jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme +un grand fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans +le christianisme.</p> + +<p>Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à +Nantes, les études historiques ont une physionomie +plus vive ; on y livre des batailles d'érudition. Les +écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en proverbe, +et leur franchise ardente, qui n'est pas moins +remarquable quand ils traitent un point d'histoire +contesté, prennent aussitôt les armes, attaquent et +poussent devant eux, et frappent à coups redoublés +tout historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe +abattu. Ainsi, à Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a +montré si clairement, si fortement, le véritable esprit de +la <i>Réforme en Bretagne</i>, à l'occasion de l'<i>Histoire de la +ligue en Bretagne</i>, par M. Grégoire ; à Nantes, MM. Biré +et Guéraud ; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est +attaché à l'<i>Histoire de la Révolution</i> de M. Michelet, +qui avait touché à la Bretagne et à la Vendée, et il a +fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une +dissection qui ne laisse rien de côté : omissions, oublis +volontaires, silence sur les atrocités des républicains, +exagérations emportées ; il a montré à nu la faiblesse +et la partialité de cet écrivain, naguère noblement inspiré, +aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche +pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne +raconte pas, mais qui plaide, qui ne peint pas, mais +qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on devrait +toujours le faire, avec force, convenance, érudition et +émotion.</p> + +<p>M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour +les monuments historiques, est à la fois écrivain, antiquaire, +libraire, imprimeur : intelligence vive, ouverte +à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît +très-bien sa province, hommes, livres, sol, monuments ; +il a publié sur plusieurs parties de l'histoire de +son pays des notices importantes, entre autres celle sur +le <i>maréchal de Raiz</i>, le faux Barbe-Bleue de nos contes, +où, les pièces du procès en main, il a rectifié les erreurs +populaires et montré, telle qu'elle était réellement, +cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte +de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de +brillantes qualités, courage, science, passions sauvages +et cruauté de damné. Nul historien ne pourra désormais +se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. +Un livre plus important encore est le recueil des <i>Chansons +de la Bretagne et du Poitou</i> depuis les temps +les plus reculés, recueil composé de plus de douze +cents chansons, qui donne sur les mœurs, les +usages, les coutumes et la langue des détails souvent +négligés par les historiens, et singulièrement +propres à compléter la physionomie d'un peuple.</p> + +<p>Mais le plus savant des historiens bretons est M. de +la Borderie, ancien élève de l'École des chartes, que +le gouvernement a chargé de dresser le catalogue raisonné +des archives et des pièces historiques de l'ancienne +chambre des comptes de Nantes. Outre un grand +nombre de fragments sur les points les plus obscurs +de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a écrit +l'histoire de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, un des épisodes +les plus dramatiques de la lutte que la Bretagne +n'a cessé de soutenir contre l'ancienne monarchie pour +le maintien de ses privilèges. On ne peut nier que ce +récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif ; +mais un intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt +qui tient au talent original de l'auteur. Il n'a aucune +prétention, il ne cherche pas les phrases à effet ; +on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer +la vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on +a cru et écrit jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime +en vous la démontrant. Il est heureux et fier, +comme il le dit quelque part, de publier des pièces si +glorieuses pour son pays ; il devient éloquent, et son +émotion sincère gagne le lecteur ; on partage son indignation +ou sa pitié. Au milieu de ce récit net, ordonné, +qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure +que le terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît : +il a parfois des railleries et des sourires goguenards +qui rappellent l'esprit gaulois, et pour lesquels il y a +un mot gaulois aussi et expressif, le mot <i>gouailler</i>. Il +est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, +plus habile et plus déliée que la finesse normande +si vantée. Il vous présente les choses d'une +telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure +avec lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, +que l'on s'étonne d'être allé si loin dans son sens. Il +faut le dire : quelque étrange que puisse paraître une +telle assertion au monde littéraire parisien, cette histoire +de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, par M. de la Borderie, +est supérieure à bien des œuvres publiées à +Paris, signées de noms illustres et vantées comme des +chefs-d'œuvre. On y trouve, à côté d'une érudition large +et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, +la lucidité de la composition, la conscience de l'historien. +Avec de telles qualités, M. de la Borderie n'a pas +fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si facilement +et si vaguement un <i>beau livre</i>, il a fait un bon +livre, un livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne +refera plus. On ne saurait mieux louer un historien.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>II</h2> +<h2>L'Association bretonne.</h2> +<br><br> + + +<p>Il est une institution qui distingue la Bretagne des +autres provinces et où se réflète son génie, l'<i>Association +bretonne</i>.</p> + +<p>Dans ce pays couvert encore de landes et de terres +incultes, et où il reste tant de ruines des anciens âges, +des hommes intelligents ont compris que ces deux +intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de +l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire +locale. Les comices agricoles ne s'occupent que des +travaux d'agriculture, les sociétés savantes que de +l'esprit ; l'Association bretonne les a réunis : elle est +à la fois une association agricole et une association +littéraire. Aux expériences de l'agriculture, aux recherches +archéologiques, elle donne de la suite et de +l'unité ; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec +ensemble ; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, +l'œuvre des moines des premiers temps du christianisme +dans la Gaule, qui défrichaient le sol et +éclairaient les âmes.</p> + +<p>Un appel a été fait dans les cinq départements de la +Bretagne à tous ceux qui avaient à cœur les intérêts +de leur patrie, aux écrivains et aux propriétaires, aux +gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions +sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux +moyens d'action : un <i>bulletin</i> mensuel, et un <i>congrès</i> +annuel. Le bulletin rend compte des travaux des associés, +des expériences, des essais, des découvertes +scientifiques ; le congrès ouvre des concours, tient des +séances publiques, distribue des prix et des récompenses. +Afin de faciliter les réunions et d'en faire profiter +tout le pays, le congrès se tient alternativement +dans chaque département ; une année à Rennes, une +autre à Saint-Brieuc, une autre fois à Vitré ou à Redon ; +en 1858, il s'est réuni à Quimper.</p> + +<p>A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, +discutées, éclaircies<span class="noteref">[1]</span> : ces savants modestes +qui consacrent leurs veilles à des recherches longues +et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront +pas ignorés ; tant d'intelligences vives et distinguées, +qui demeureraient oisives dans le calme des petites +villes, voient devant elles un but à leurs efforts ; la publicité +en est assurée, ils seront connus et appréciés. +D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à +Brest, de Nantes à Saint-Malo, on se communique ses +œuvres et ses plans ; tel antiquaire, à Saint-Brieuc, +s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper : +il est un jour dans l'année où ils se retrouvent, +où se resserrent les liens d'études et d'amitié.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien +plus, un centre national : ces congrès sont de véritables +assises bretonnes ; ils remplacent les anciens États : +on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le +clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus +nombreux qu'avant la Révolution, et de plus, mêlés aux +nobles et aux bourgeois, les paysans.</p> + +<p>La Bretagne est une des provinces de France où les +propriétaires vivent le plus sur leurs terres ; beaucoup +y passent l'année tout entière. De là une communauté +d'habitudes, un échange de services, des relations +plus familières et plus intimes, qui n'ôtent rien +au respect d'une part, à la dignité de l'autre. Propriétaires +et fermiers, réunis au congrès, sont soumis aux +mêmes conditions et jugés par les mêmes lois ; souvent +le propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces +mêlées animées, où l'on se communique ses procédés, +où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue des +prix et des encouragements, les riches propriétaires et +les nobles traitent les paysans sur le pied de l'égalité ; +ici, la supériorité est au plus habile : c'est un paysan, +Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du congrès +de Redon.</p> + +<p>Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe ; +l'ardeur a toujours été en croissant ; les congrès sont +devenus des solennités : on y vient de tous les points +de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du +Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les +prix sont décernés en grande pompe. Au concours des +laboureurs, on voit souvent soixante charrues en ligne +partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit +sillon. Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, +des savants couronnés par les académies, les plus +beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont jadis +illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux +qui viennent de conquérir, en Afrique et en Crimée, +une gloire nouvelle : le comte de Sesmaisons, le général +Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la Villemarqué, +de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux +voisins, les dames de la ville, remplissent la vaste +salle des séances, où se livrent des luttes qui sont quelquefois +vives, car les Bretons tiennent fortement à +leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres +de l'Association se rendent à la distribution des prix +en grand appareil, au milieu d'une population empressée +comme pour une fête, au son des cloches, entre +deux haies de troupes, à travers les rues de la ville, +pavoisées du drapeau national breton, la bannière à +hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut au peuple et +que le peuple aime : quand il assiste à ces solennités, +où il se voit représenté par les plus nobles et les +plus dignes, il se sent vivre et il se redresse avec un +légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il est encore +capable de grandes choses.</p> + +<p>Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association +bretonne a été dissoute : un zèle plus ardent qu'éclairé +la représenta comme une réunion d'hommes qui, sous +d'apparentes études d'histoire, cachaient des préoccupations +moins désintéressées ; on craignit qu'elle ne devint +un foyer de passions et d'intrigues politiques. Ces +craintes n'étaient pas fondées : l'Association bretonne +se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant +à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le +concours de l'autorité ; elle n'avait aucun des caractères +des associations politiques, aucune des conditions +des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que soit +d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations +qui ont amené sa suppression, on ne saurait trop regretter +une association qui, pendant qu'elle a existé, a +rendu tant de services à l'agriculture, à la science historique +et archéologique, qui excitait dans cinq départements +une émulation généreuse, donnait un but et +un ensemble à leurs travaux, développait le goût des +études sérieuses et tendait à former dans la province +un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la +force du cœur de la France, réveillent à ses extrémités +le mouvement, la pensée et la vie.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>III</h2> +<h2>Musées et collections.</h2> +<br><br> + + +<p>Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve +dans presque toutes les villes de Bretagne des collections +particulières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé +tous les chefs-d'œuvre de l'art ; plusieurs causes, +le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la +vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités +de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et +inactive, ont facilité la formation des collections en province. +Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont +presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou +expliquent l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait +les comparer aux grandes collections de Paris ; mais il +est tel livre, telle œuvre d'art conservés dans le musée +d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel +Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas +voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu +d'objets souvent médiocres, on les examine avec un +soin plus attentif, on les apprécie mieux ; leur isolement +même leur donne un intérêt de plus.</p> + +<p>Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province +le chef-d'œuvre d'un maître, comme la <i>Chasse +au lion</i>, de Rubens, et <i>le Christ en croix</i>, de Jordaens, +du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique +toile de Sigalon, l'<i>Athalie</i>, du musée de Nantes, une +des rares compositions originales de ce consciencieux +artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé +l'énergie de l'expression, l'ampleur de la composition, +la grandeur du style ? Le manuscrit de <i>saint Augustin</i>, +de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant +goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger +à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du +XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les +magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de +Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même +main, avec la même naïveté, la même couleur brillante +et durable, la même finesse d'exécution et le même +sentiment religieux. Et, dans les collections particulières, +qui ne remarquera avec une vive curiosité la +serrure signée <i>Donatello</i>, du cabinet de M. Mauduyt, +merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant +qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste +florentin, et les manuscrits autographes de Dom <i>Lobineau</i>, +l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la +Borderie, et le recueil des lettres de <i>Camille Desmoulins</i>, +de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles +se montre sous un jour inconnu, comme père, +frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la +Révolution ? Enfin, où seraient mieux placés que dans +un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement +bretonnes, la giberne de <i>La Tour-d'Auvergne</i>, qui ne fut +pas seulement le premier grenadier de France, mais +aussi un des premiers savants de la Bretagne, et les +pantoufles de la <i>reine Anne</i>, que les Bretons appellent +toujours la <i>duchesse</i> Anne, et le casque de <i>du Guesclin</i>, +le héros-breton ?</p> + +<p>Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares +trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne +possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux +ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de +Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens +légués, au siècle dernier, par M. de Robbien, et où l'on +admire des croquis de <i>Rembrandt</i>, de <i>Michel-Ange</i> et +du <i>Pérugin</i>, peut citer, après son Jordaens et son Rubens, +plusieurs belles toiles : les <i>Noces de Cana</i>, attribuées +à <i>Jean Cousin</i>, des <i>Casanova</i>, des <i>Paul Véronèse</i>, +un <i>Tintoret</i>, un <i>Desportes</i>, et une scène de cour +de <i>Clouet-Janet</i>, d'une touche aussi délicate que les +tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes +est un des plus riches de province : outre plusieurs +compositions de peintres anciens, il doit à la munificence +de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et +le duc de Feltre, une collection remarquable d'œuvres +des peintres contemporains, <i>Ary Scheffer, Ziégler, +Grenier, Vernet, Léopold Robert</i>, deux ou trois toiles +du meilleur temps de <i>Brascassat</i>, les <i>Taureaux attaqués +par les loups</i>, entre autres, que Paris a revus +et admirés à l'Exposition universelle de 1855 ; une +suite, enfin, de dessins de <i>Paul Delaroche</i>, où l'on +peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de +pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et +comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, +la précision du dessin, la vivacité de l'expression +et la vérité des caractères.</p> + +<p>Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, +plus faciles à former ; le goût et l'étude des antiquités +poussait à recueillir de tous côtés les objets qui présentaient +quelque intérêt historique ou artistique. Ici, +les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque +toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de +Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques +trouvées dans le pays ; le musée archéologique de +Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville +ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne +église de <i>Saint-Nicolas</i>, des tombeaux carlovingiens +de <i>Rezé</i>, des chapiteaux mérovingiens de <i>Vertou</i>, des +bas-reliefs gallo-romains provenant du <i>Bouffay</i>, +des fragments de l'église de <i>Saint-Félix</i>, qui remontent +au VIe siècle, etc. Quant aux cabinets particuliers, +on peut à peine mentionner les principaux : +à Rennes, celui de. M. <i>Aussant</i>, qui a rassemblé une +quantité d'objets d'art et d'antiquités ; à Fontenay, la +savante collection de médailles de M. <i>B. Fillon</i> ; à +Nantes, la bibliothèque de M. <i>Dobrée</i>, riche en incunables +et en livres rares, la collection d'autographes +de M. <i>Lajarriette</i>, qui vient d'être vendue, celle de +gravures de M. <i>Antime Ménard</i> ; les tableaux de Madame +<i>Barbier</i>, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt +et de Girardot. A Vitré, M. de la Borderie, qui est +archiviste paléographe, a pris pour spécialité de recueillir +les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, +entre lesquels on doit signaler des papiers importants +du prieur <i>Audren de Kerdrel</i> et d'<i>Albert le Grand</i>. Le +cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés : +monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités +égyptiennes, objets d'art ; le tout catalogué et classé +avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de +Girardot possède d'importants documents sur la Révolution +et l'émigration, plusieurs lettres des rois de +France ; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre +du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579, +où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait +de massacrer les protestants dans sa province. +Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que +le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et +qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il +se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments +vraiment français, et qui avaient conservé le +respect de la vie humaine ; l'histoire devra désormais +citer le maréchal de la Châtre : lui aussi, sans +l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom +immortel.</p> + +<p>Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une +spécialité : une collection de minéraux du département, +qui en détermine les couches géologiques, et une longue +suite de coquilles et de plantes marines recueillies +par les capitaines de navires dans toutes les mers du +globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum, +M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore : de son +voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres +surtout aux usages domestiques, qui mettent, +pour ainsi dire, sous les yeux, les mœurs de l'antique +Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur +lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir +chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumés, depuis +les souliers encore couverts de la boue du Nil, +une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et +aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère +des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques +des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le +fard dont elles peignaient leur visage.</p> + +<p>Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne +rencontre de rares collections amassées par d'anciennes +et opulentes familles, et qui sont ouvertes +aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, +dont les maîtres sont moins les propriétaires que +les gardiens ; et, parmi ces châteaux, en première +ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où, +au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux +de statues de marbre, de curiosités venues de tous +les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de +trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles ; véritable +musée français, galerie de grands hommes et +de femmes célèbres dont s'est entourée, ainsi que +d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles +et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.</p> + +<p>Ces musées, ces collections, partout répandues, ont +bien plus de prix en province qu'à Paris. En province, +où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit +et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production +continue d'œuvres de la pensée qui, sans +cesse, tient Paris debout, on a besoin de secousses +intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce +qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et +plus profonde : la vue de ces chefs-d'œuvre, rencontrés +çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui +découvre tout à coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir +au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles +pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du +beau.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>IV</h2> +<h2>Société académique de Nantes. — Poëtes +et romanciers.</h2> +<br><br> + + +<p>Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne : +son port, où des milliers de navires débarquent +les produits de l'Amérique et des Indes ; sa Bourse active, +ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes +cheminées d'où s'échappe une noire fumée ; les magasins +et les cafés de ses rues neuves, resplendissants de +glaces et de dorures, comme à Paris ; et, dans les vieux +quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, +de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du +monde ; son chemin de fer qui traverse la cité de part +en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires, +et emporte et rapporte incessamment, au vol de +ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, +de Nantes à Saint-Nazaire, reliant d'un double sillon +la capitale à la mer ; ses courses, ses théâtres, et ce +mouvement, enfin, condition et marque distinctive de +notre âge, violent, fiévreux, qui précipite les revirements +de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé +des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière +du soleil, prompts comme nos désirs impatients.</p> + +<p>Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce +et d'industrie, préoccupée de vendre des épices, +de raffiner du sucre ou d'armer des navires : les lettres, +les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, +ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.</p> + +<p>Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté +des lettres et d'une école de droit ; mais le gouvernement +a reconnu que cette grande cité a une importance +exceptionnelle, et il y a fondé une <i>École préparatoire</i> +des sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, +qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés, +supérieur aux lycées, qui convient surtout à une +ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent +continuer leurs études littéraires et se maintenir +au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que +Nantes possède une <i>École industrielle</i>, une <i>École chorale</i>, +un <i>Cercle des beaux-arts</i>, à la fois école de dessin +et galerie permanente d'exposition des ouvrages des +artistes nantais, une <i>École secondaire de médecine</i>, une +<i>Revue</i>, une <i>Société académique</i>, et de riches et beaux +établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque, +etc. ; que les arts, la musique, la peinture, la +sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais +par des artistes dignes d'être partout estimés et distingués, +et qui continuent cette noble suite de peintres +provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître +la vie ignorée et les œuvres souvent admirables<span class="noteref">[1]</span> : +M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la +nature bretonne avec amour et grandeur ; M. de Wismes, +auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la <i>Vendée</i>, +le <i>Maine</i> et l'<i>Anjou</i>, aujourd'hui connus et répandus +dans toute la France ; M. Bournichon, M. Dandiran, +toute une école d'habiles sculpteurs en bois ; des statuaires +surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, +mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son +émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à +qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de +Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, +auteur d'une quantité d'œuvres populaires en Bretagne, +entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon +Port, composition de quatorze figures colossales, et de +cette poétique statue de <i>sainte Anne</i>, qui, du haut d'un +rocher, à l'entrée du port de Nantes, domine la ville +et le cours du fleuve, et semble suivre et protéger les +vaisseaux descendant à la mer !</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Peintres Provinciaux de l'ancienne France</i>, 3 vol, in-8°.]</blockquote> + +<p>Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne +par son étendue et sa population ; le nombre et l'importance +des œuvres de l'esprit en font le centre d'un +grand mouvement intellectuel.</p> + +<p>La Société académique de Nantes est connue depuis +longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans +un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes +d'un mérite distingué : M. l'abbé Fournier, curé de +Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante, +dont tout à l'heure on dira l'œuvre capitale ; +M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture, +qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la +fréquentation des hommes éminents et le goût des +études historiques, avec un zèle actif, une érudition +vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur +la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, <i>les Administrations départementales de 1790 à l'an VIII</i>, où +l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé +l'historien ; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà +cités ; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits +peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une +Étude sur l'historien Travers ; des savants, M. le docteur +Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique ; M. Robière, +de chimie ; M. Huette, de curieuses observations +de météorologie ; M. le docteur Foullon, antiquaire et +collectionneur, qui a traité de l'<i>Organisation de la médecine</i> +au point de vue des services publics, etc.</p> + +<p>Mais le premier de tous est un savant illustre, qui +n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la +France, le célèbre voyageur en Égypte, M. Caillaud. +Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a +fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une +surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande +lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaire, +la découverte du <i>procédé de perforation des +pholades</i>. On avait jusqu'alors cru que les pholades, +petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne, +employaient, pour percer le dur granit où elles +vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves +de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet : +il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées +à des morceaux de roc (gneiss), les plaça dans un +bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit +l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se +passèrent sans que les pholades donnassent signe de +vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie +qui retentissait dans le bocal ; il se lève, et, à la lueur +d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant +et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement +régulier, à la manière d'une vrille qui perce un +trou ; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, +et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal ; +c'était le résidu de son travail, la partie du roc +pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait +et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, +attentif et charmé, surprend une à une les pholades +accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant +leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme +avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que +leur coquille ; et cette coquille, au lieu de se détériorer +par le frottement continu, se développe à mesure que +le travail avance ; à la scie qui s'use une autre scie +s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de +suite jusqu'à <i>quarante</i>, que M. Caillaud a comptées, et +avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et +retourner sa frêle enveloppe, cette coquille que la pression +d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour +le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer ! phénomène +admirable qui confond la sagesse humaine, et +qui est un de ces millions de miracles naturels que +Dieu nous fait voir constamment dans la création !</p> + +<p>Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux +revues à Nantes : la <i>Revue des provinces de l'Ouest</i>, +dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité +précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire +de la Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, +MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, Duchâtellier, +tiraient des archives départementales, épiscopales et +municipales et des collections particulières, complétant +ainsi, pour la province de Bretagne, la savante +<i>Bibliothèque de l'École des chartes</i> ; de plus un Bulletin +bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés +en Bretagne ou concernant les départements de +l'ouest, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des +Poitevins. Cette revue n'existe plus.</p> + +<p>La <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i> a été fondée par +M. de la Borderie, qui a réuni autour de lui les hommes +les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs +des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une +juste réputation par de grands travaux : MM. de +Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de +la Villemarqué, etc. ; à côté d'eux, de jeunes hommes +d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un +plus grand théâtre : M. Alf. Giraud, ancien élève de +l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau, +Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de +poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise ; +M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec +goût et intelligence ; M. Ropartz, dont l'Académie +des inscriptions a distingué récemment les Études +historiques ; puis de vrais Bretons qui parlent et +écrivent la langue de leurs pères, le breton : M. le +Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y +a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont +dit que : « c'était le plus grand poëte qui ait écrit +en langue celtique. » Car elle produit encore des +fleurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, +des poésies d'une saveur franche et d'un +caractère original, nées du souffle des événements +contemporains ou inspirées par le sentiment de la +nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement +et profondément sentie, bien avant J.J. Rousseau +et Bernardin de Saint-Pierre ; les poëtes n'ont +jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants, +les plus populaires, sont dus à des paysans, à des +pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont +pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes +pittoresques, qui parlent la langue nationale ; qui +ont gardé les mœurs antiques, et dont la vie se passe +parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés +par la légende, dans les vastes landes couvertes +de genêts et la solitude des grands espaces, ou en +face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit. +Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les +transforme et les idéalise ; on les trouve poétiques, et +ils sont naturellement poëtes<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans +la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, +H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton +par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent +des mêmes sentiments : la foi, la religion du +foyer, le culte de la famille, l'amour du pays ; tous +connaissent cette passion de mélancolie, amante de +l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein +de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère +de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante +qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage +le plus délicat et le plus rare : il avait publié, il y +a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies ; un +jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante +sans doute, en rencontra un exemplaire, et il +fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut +faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti ; +il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom +y inscrire, il lui donna le gracieux titre de <i>Fleurs inconnues</i>.</p> + +<p>Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers +de poëtes plus jeunes qui chantent aujourd'hui, +M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, mademoiselle +Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un +conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. +Les <i>Récits et nouvelles</i> de Jules d'Herbauge +(sous ce nom se cache une femme qui porte un nom +illustre, madame la comtesse de ........), ont été publiés +en partie par la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, et les +juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent +vraiment supérieur : une exposition simple faite +avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls +les maîtres ; ils partent d'un pas mesuré, comme des +gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment +ils la doivent finir ; les caractères se dessinant, +l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par +les faits mêmes ; peu de dialogue, — le dialogue n'est +souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, +qui n'est pas maître de son sujet ; lorsque les +caractères sont bien tracés, il n'est pas besoin de +tant de paroles ; aussi peut-on remarquer que les +conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue +ne dessinent pas de caractères ; — un puissant +intérêt dramatique, naissant du développement des +passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, +parce que l'auteur est lui-même ému des événements +qu'il voit et qu'il met sous les yeux ; l'impartialité +dans la peinture des mœurs, une intelligence +enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles +bretonnes, <i>la Jaguerre</i> et <i>la Grande Perrière</i>, +rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, +les beaux récits de Walter Scott ; dans d'autres, la finesse +d'observation et une singulière connaissance +des ruses féminines décèlent la main d'une femme.</p> + +<p>Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre +femme qui a donné deux recueils remarquables par +une verve poétique peu commune, et mademoiselle +Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement +émus et souvent passionnés, continuent la pléïade +de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a +donné naissance : mesdames Dufresnoy, la princesse +C. de Salm-Dyck, Mélanie Waldor et Elisa Mercœur.</p> + +<p>M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, +intitulé <i>Souvenirs bretons</i>, où l'on reconnaît deux manières, +l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une +certaine habileté dans la facture du vers ; puis, et c'est +la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes ; +car il faut remarquer que les pièces imitées sont +des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui +pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes +ou à Rennes ; mais quand M. Halgan traite un sujet breton, +le poëte redevient lui-même ; il s'émeut, il se complaît +à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il passe encore +sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper +de crêpes<span class="noteref">[1]</span>. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque +il décrit le brillant costume de Loc-Tudy (<i>le +retour du Pardon</i>) ; il parcourt la plaine nue qui s'étend +de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel +et coupée de marais salants, et, en quelques traits, il +en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même +qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers +du Croisic :</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,</p> +<p class="i2">A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,</p> +<p class="i2">Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il +avancera, plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud +n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche +et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans +le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, +comme bien des jeunes poëtes, par l'imitation. Son +premier volume, les <i>Fleurs de Vendée</i>, contient plusieurs +pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les +idées mêmes des poëtes de l'école romantique ; mais +le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en +lui deux sources pures et profondes : le sentiment de +la nature et l'amour de son pays ; il sent les harmonies +de la campagne ; il erre le matin dans les champs, en +écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette +et la fauvette qui <i>lui dit ses plus belles chansons</i>, +le merle sifflant dans le buisson ; il erre dans les +bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen ; +ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers +jours de mai, le long des chemins couverts, il +découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du +printemps<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, +il la respecte, il l'admire, et il la chante comme +un fils pieux ; il recueille ses traditions et ses légendes, +mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et +sceptiques ; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent +et l'émotion de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et +qui frémit à ce qu'il raconte ; il a la foi ardente et fière +de ses pères :</p> + +<p>Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens !</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits !</p> +<p class="i2">Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis !</p> +</div> +</div> + +<p><i>La Pêche maudite</i> est une terrible histoire ; elle a +pour refrain :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Il ne faut pas pêcher le jour des morts !</p> +</div> +</div> + +<p>Une seule chaloupe part ; elle est montée par un +pêcheur impie qui a fait le tour du monde, un sceptique +qui ne croit plus à rien :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Il n'a plus peur même des revenants !</p> +</div> +</div> + +<p>Les poissons par milliers entourent sa barque ; il +jette le filet, mais tout à coup le poisson fuit comme +par enchantement, et qu'amène-t-il ? Une <i>tête de mort</i> !</p> + +<p>Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte +s'écrie :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie ?</p> +<p class="i2">Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,</p> +<p class="i2">O terre de géants et de genêts en fleurs ?</p> +</div> +</div> + +<p>on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le +poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte +vendéen.</p> + +<p>Il l'a été, il l'est : dans <i>les Vendéens</i>, il a peint les sublimes +actions de cette guerre héroïque et douloureuse, +et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes : le poëte +est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de +contenu, comme un sauvage désir de parcourir la +lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement +Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, la Rochejaquelein, +les héros avec lesquels il marche à la bataille, +au supplice, à la mort ; il les aime et les fait aimer.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>V</h2> +<h2>Monuments.</h2> +<br><br> + + +<p>Ce pays de foi n'a pas changé : nulle part on ne construit +un plus grand nombre d'églises, et de belles +églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes : +Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues ; +le goût y devint général, le sentiment du beau, pour +ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont +jolies ; la vue d'œuvres excellentes y a conservé plus +qu'ailleurs la pureté du goût ; à part Brest, ville nouvelle +(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises +sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur, +toutes les constructions récentes ont été conçues +dans le style <i>gothique</i>, qui ne devrait pas s'appeler autrement +que le style <i>catholique</i>.</p> + +<p>Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, +des basiliques, des cathédrales : à Lorient, à Saint-Brieuc, +à Quimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc, +en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume, +construit l'élégante chapelle de Notre-Dame +de l'Espérance, imitation du XIIIe siècle. A ses portes, +le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach. +du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, +ornée de sculptures exécutées par un statuaire +du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocher, hardi, +élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel +et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. +A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en +voie d'exécution : d'abord, la cathédrale, <i>Saint-Pierre</i>, +dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et +il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties +peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler +presque l'étendue ; quand elle sera achevée, ce sera le +dôme de Cologne de la Bretagne ; puis la <i>Madeleine</i>, +l'église des <i>Jésuites</i>, la chapelle du <i>petit séminaire, +Saint-Clément</i>, les <i>Minimes, Notre-Dame de Bon Port</i>, +le <i>grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie</i>, etc.</p> + +<p>Et chacune de ces églises est remarquable par quelque +détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un +baldaquin curieusement colorié, comme on en voit +dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie ; +là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre +d'un bel et harmonieux effet ; à la maison des Minimes, +occupée par la congrégation des missionnaires +diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières +exécutées par un Nantais, M. Échappé ; des +tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la +propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent +si bien à orner les portiques et les galeries à +jour ; la cour du grand séminaire a été entourée par +M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un noble et sévère +cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de +mœurs : entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans +le style du XIIIe siècle M. Liberge ; au fond du chœur, +encore inachevé, vous verrez une petite statue de la +Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription +naïve, inspirée par une vraie foi bretonne :</p> + +<blockquote> +SOUS LA PROTECTION DE MARIE<br> +TOUT GRANDIT.<br> +</blockquote> + +<p>Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire +en Bretagne, que même les habitations particulières +se sont mises sous sa garde. En sortant de +Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, +élégant logis imité du XVe siècle, avec porche +largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles +finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées, +fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et +tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques, +toute la brillante et coquette ornementation +du gothique le plus fleuri ; au milieu de la façade, sous +un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, +apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui +bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.</p> + +<p>A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées +de leurs hautes flèches ; l'évêque a eu l'idée +de faire appel à la piété des fidèles ; il a demandé à +chacun un sou ; personne dans le diocèse, même les +plus pauvres, ne s'est abstenu ; les riches, au lieu d'un +sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années, +le double clocher s'est dressé au-dessus de la +ville de saint Corentin.</p> + +<p>C'est le moyen âge, dira-t-on : oui, c'est le moyen +âge et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les +fidèles concourir de leur bourse à l'œuvre ; en plus +d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée +de leur travail ; d'autres renouvellent des arts presque +perdus ; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans +le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en +exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, +quarante personnages représentent les scènes de la +Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement +animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre +ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en +bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie +que les belles boiseries de la cathédrale de Saint-Brieuc, +qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par +un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance, +l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église +des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans +de M. l'abbé Brune ; la chapelle des jésuites, à Nantes, +par un père de la compagnie, le P. Tournesac ; Notre-Dame +de la Salette, par M. l'abbé Rousteau ; et les +églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent +à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en +goût, ni en harmonie. Le génie du XIIIe siècle s'est +réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme +jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.</p> + +<p>« Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques +sur tous les points de la France, des collaborateurs +et des amis ? a dit un vénérable prélat<span class="noteref">[1]</span>. +L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage +ecclésiastique ? L'histoire l'atteste : c'est aux évêques +et aux moines que l'art gothique est redevable de +ses vrais chefs-d'œuvre et de ses plus incontestables +grandeurs. » L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est +une preuve nouvelle ; on peut dire qu'elle est l'œuvre +de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus, +et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier. +M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc, +l'architecte de notre époque qui connaissait +le mieux l'art du moyen âge ; il appartenait à cette +école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques +et romaines que l'on s'obstinait à imposer indifféremment +aux églises, aux casernes et aux palais, proclama +l'excellence de l'architecture gothique, son caractère +national, sa convenance avec notre climat, son appropriation +au culte catholique. La restauration savante +de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné +de l'étendue de son érudition et de la sûreté de +son goût. Il lui a été donné de produire deux œuvres +complètes : l'église de Belleville et Saint-Nicolas de +Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions +les plus exactes, les plus correctes et les plus +élégantes du XIIIe siècle. A Nantes, il eut le bonheur +d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de +ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, +savent donner le branle, le mouvement et la vie : +activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, intelligence +rapide, connaissances variées et étendues, +amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il +fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fin une +œuvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât : +le gouvernement ne pouvait donner qu'une +subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes +coûterait son église : il n'hésita pas, il se mit à +l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens, +et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte +et le curé s'entendaient ; ils avaient tous deux rêvé une +église modèle, rien ne fut négligé : ornementation extérieure, +sculpture délicate, vitraux, statues, peintures +murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme +dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce +qui reproduisait le caractère et la physionomie des +basiliques du temps de saint Louis. L'architecte ne +comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent ; +l'architecte cherchait en tout la perfection ; pas un détail +qui ne lui coûtât des recherches ; il feuilletait les +manuscrits du moyen âge pour une serrure comme +pour un balustre ; le curé, quoique désireux de jouir +de son église comprenait pourtant ces scrupules du +savant ; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de +son goût. En moins de huit années le monument était +construit et livré au culte ; il ne reste plus que les clochers +à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas +de Nantes aura coûté des millions ; l'architecte +et le curé auront attaché leur nom à cette grande œuvre ; +l'un était la pensée, l'autre le bras ; tous deux, +comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant +devant le trône de Dieu, avec une église dans la +main.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique de 1858.]</blockquote> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<h3>CONCLUSION.</h3> +<br> + +<p>Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, +une activité générale et féconde, et ce que +nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des +autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en +voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude +des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue +trouve une poterie romaine, une médaille presque +fruste, le voilà absorbé : à quoi bon ? — A quoi ? — compléter +une collection. — A quoi bon la collection ? — A fixer +une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître +les hommes, les mœurs, les usages, la marche +des civilisations disparues, pour développer et faire +progresser la nôtre, conformément à cet instinct de +perfectionnement indéfini et à ce sentiment de grandeur +inconnue que Dieu a mis dans le cœur de +l'homme.</p> + +<p>Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même +valeur ; mais tous sont utiles et serviront un jour. +L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière +qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus : il ne faut pas +voir dans les études locales des savants de province +le travail isolé, mais le but, non la notice parfois +sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore +peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés +de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais +Johnson appelle les <i>pionniers de la littérature</i>. Les +archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse +avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable +à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à +travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de +larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues +le terrain où bientôt s'élèveront les grandes +cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les +systèmes qu'elles enfantent, ces documents, trésors +cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines, +ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, +rangés, étiquetés. L'historien, plus tard, viendra +faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux +qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit ; ce +sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire +de France, qu'on écrira un jour en dix volumes, +et qui, en attendant, se rassemble en mille.</p> + +<p>On ne peut, sans émotion, contempler ce grand +mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique +aux monuments et aux antiquités de notre +histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée +d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne, +et se hâte de les recueillir et d'en marquer le +caractère. C'est une maison qui croule ; tout va s'effondrer ; +on met de côté, on ramasse, on classe les +objets les plus précieux ou les mieux conservés ; la +jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que +les os de ses ancêtres soient dispersés ; sentiment naturel +à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité entre +lui et son passé : dans ces œuvres du passé, ces monuments, +ces débris, quelque différence qu'il y ait +entre le présent et le point de départ, il reconnaît le +germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès +qu'il a faits, les transformations qu'il a subies ; il s'intéresse +à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont +ses aïeux ; il sent palpiter quelque chose en lui qui est +une partie de leur âme et de leur vie !</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XV"></a><br> +<h2>XV</h2> +<h2>Paysages.</h2> +<h3>Pontivy. — Redon. — Ploërmel. — Guémenée. — Josselyn. — Le +champ du combat des Trente.</h3> +<br><br> + + +<p>Tandis que les villes situées dans les montagnes du +Centre, les montagnes Noires et les monts d'Arrée, ont +le mieux gardé les vieilles traditions, et qu'il n'est pas +de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, +Gourin, Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine +perdent au contraire, de plus en plus, le caractère +national ; à mesure que l'on s'avance vers l'est, elles +ont une physionomie moins accusée ; on marche de +désenchantement en désenchantement.</p> + +<p>Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, +Ploërmel ? Les partisans de l'ancienne royauté nomment +Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle +appellent Napoléonville. Les uns et les autres +ont raison, mais bien plus les seconds. Il y a là deux +villes juxtaposées : la vieille, à rues étroites, à maisons +anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et +dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne ; +la vieille a son château démantelé, que personne n'habite +et dont les pierres s'écroulent une à une ; +la nouvelle, ses vastes casernes toutes retentissantes +du bruit des chevaux et des clairons, et bordées +par le canal qui apporte les marchandises, les +produits du commerce, le mouvement de la vie moderne ; +Pontivy se transforme chaque jour un peu +pour devenir Napoléonville.</p> + +<p>Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus +breton. Ses vieilles églises, dont une surtout, vaste basilique +romaine, ne le cède en rien aux plus remarquables +églises de Bretagne, son antique halle supportée +par des piliers à base du XIe siècle, rappellent +d'abord les vraies cités bretonnes du Finistère ; mais +on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et +profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles +sous le pont de la Roche-Bernard, jeté entre deux rochers +à deux cents pieds au-dessus de l'eau, arrivent +de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait +que, chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant +et Redon grandissant. La prédiction s'est accomplie : +Rieux n'est plus qu'un bourg sans importance ; Redon, +pour les besoins de son commerce sans cesse accru, +a construit des quais, creusé un large bassin, bâti de +vastes magasins. Par Nantes, il est en rapport avec +le centre de la France ; par la mer, avec les ports de +l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports, +cosmopolite.</p> + +<p>Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui +semble indiquer l'indifférence de race et de caractère. +Un musicien célèbre a placé le sujet d'une de ses œuvres +à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans +une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, +il aurait su que nulle part le génie breton n'est +moins marqué : on n'y parle pas breton ; le costume +n'a rien de breton ; les mœurs ne se distinguent pas des +mœurs de l'intérieur ; Ploërmel n'a même pas de véritable +Pardon. C'est une petite ville monotone, sans +animation, telle qu'on en rencontre partout en province. +Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la +France.</p> + +<p>Il reste pourtant quelques débris : c'était là jadis +le cœur de la Bretagne ; on est près de Josselyn, +de Guémenée, du champ du combat des Trente. Josselyn +est la demeure d'un des derniers Rohan : beau +château, avec ses deux façades dissemblables, les +grosses tours sur la rivière, et la gracieuse et légère +décoration de la façade de la cour, marquant, chacune +à sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers +de la féodalité et l'élégance des grands seigneurs +de la monarchie. Ce palais a encore un grand aspect, +mais avec un air de morne tristesse : la couleur grise +du temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, +comme la couleur plus pâle de la vieillesse qui +commence s'étend sur un beau visage. Qu'est devenue +la splendeur de cette maison ? où sont les princes de +cette fière et illustre famille, les Soubise, les Guémenée, +les Montbazon ?</p> + +<p>Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un +canal qui, ici, s'unit à la rivière, participant ainsi du +cours d'eau créé par Dieu et du fossé creusé par +l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière +capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.</p> + +<p>Voilà que commence l'automne : le ciel a pâli, sa +voûte immense est toute couverte de petits nuages ; +pas un souffle de vent ne les pousse ; son dôme semble +frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie +comme une glace, reflète en traits arrêtés les longs peupliers +qui bordent ses rives ; ils s'alignent comme une +armée, un léger frisson court sur leur cime sans la faire +plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit +par emplir, comme une grande voix, la nature entière. +Dans cette universelle paix, quelques bruits lointains +traversent les airs ; une paysanne qu'on n'aperçoit pas +chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain ; +les batteurs suspendent et recommencent leurs +coups cadencés ; sur le sol sonore, les fléaux lourdement +retombent ; à leurs coups pesants, on dirait la +plainte de l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la +terre qui le retient.</p> + +<p>Le soleil ne paraît pas dans le ciel ; le bleu éclatant +a fait place à une lumière terne ; ce n'est pas la froide +clarté de l'hiver, ce n'est plus la chaude transparence +de l'été : pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui +murmure ; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la +terre et les eaux ; la nature s'enveloppe dans un calme +puissant ; elle semble, rêveuse et étonnée, se reposer +d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont +Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé +ses pensées, s'arrête et demeure immobile, les yeux +fixés sur un point invisible, et comme suivant dans +l'air l'ange fugitif qui l'inspira.</p> + +<p>A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente +d'une colline, Guémenée, vieille petite ville qui n'est +guère formée que d'une rue, et la rue de vieilles maisons +à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des +siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de +lierres ; c'est une des dernières images que l'on emporte +de la Bretagne, avec le souvenir du grand nom de +Rohan.</p> + +<p>La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le +bruit d'un bois qui se casse en craquant. La vallée est +comme recouverte d'une gaze ; les arbres, au loin, ont +perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise +avec le ciel abaissé ; la voûte du ciel est changée +en une vaste coupole de plomb, et dans le cercle entier +de l'horizon la pluie descend à grand bruit, abondante +comme les pleurs qui s'écoulent de l'œil de +l'homme, quand il s'affaisse, abattu par un coup que +la douleur enfonce avant dans son cœur.</p> + +<p>Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper +leur charge, s'enlèvent et se dissipent en tous sens, argentés +par le soleil pâle : en quelques instants, le voile +de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la +vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, +éclairée ; ses plans, doucement inclinés, se dessinent +d'un trait net dans un air clair, et toute chose reprend +sa place et sa couleur : les toits de tuile rouge éclatent +à travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de +chaume s'encadrent, comme d'une bordure, dans une +rangée d'arbres au feuillage presque noir ; tout alentour, +les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel ; +en un endroit, elles se rompent, et à travers la brèche +s'ouvre une campagne qui fuit dans un lointain infini, +où le regard s'attache, et où il poursuit l'insaisissable +et l'inconnu, comme dans la vie le cœur dédaigne +l'heure présente et attend l'avenir qu'il ne possédera +peut-être pas.</p> + +<p>Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes +et de terres à demi cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, +à moitié chemin à peu près, vous rencontrez une barrière +qui sépare de la route un massif de pins. Là était +jadis le <i>chêne de Mi-voie</i> ; vous êtes au champ du <i>combat +des Trente</i> ! Là un poëte voulait que l'on dressât un +monument brut comme les rochers de la vieille terre, +rude et durable : trente blocs de pierre, trente statues +taillées à grands coups ; corps solides, le casque en +tête et l'épée à la main, couverts de fer et changés en +granit. Alignés sur leurs piédestaux carrés, rangés en +bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté inébranlable, +on eût reconnu les trente vainqueurs bretons ; +ils seraient comme les témoins indestructibles de l'héroïque +histoire, de la foi et des fortes mœurs d'un +vieux peuple.</p> + +<p>Mais ces épiques projets ne germent plus que dans +quelques têtes bretonnes : les pensées de la multitude +sont emportées vers des soucis plus pressants : qui attache +tant d'importance, parmi nous, au triomphe de +trente Bretons du XIVe siècle ? Un obélisque où s'effacent +chaque jour les noms qui y sont écrits, c'en est +assez pour une gloire qui ne nous touche plus ; cette +plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, +marque l'esprit de l'époque qui produit hâtivement et +qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de la durée.</p> + +<p>Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne +connaissait pas l'été ; leur souffle constant agite les +feuilles des arbres. D'abord les arbres ne semblent pas +changés, ils sont verts encore ; mais peu à peu ils +prennent une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, +puis jaunissent ; une couleur de rouille s'étend sur +quelques-unes, comme un demi-deuil qui se prépare ; +la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang +d'un homme qui coulerait par tous les pores ; la fin de +l'année est proche ; la nature, lentement et invinciblement, +accomplit son œuvre ; ces grands vents marquent +le feuillage pour la mort.</p> + +<p>Bientôt ces vents deviennent plus forts ; ils secouent +violemment les hautes cimes des arbres, qui se balancent +alternativement à droite et à gauche, comme un +pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des +arbres est l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est +le premier avertissement de Dieu à l'homme ; il se sent +secoué dans sa force, il n'a plus les pieds fermement +posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans +ses os, et il hésite pour la première fois. Les arbres +ne sont pas tout d'un coup dépouillés ; il faut plusieurs +semaines, plusieurs mois pour que leur ruine soit entière. +Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs +feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme +par des brèches, et ces brèches une fois ouvertes, ce +n'est plus une à une, c'est par bandes, par masses qu'il +les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, deviennent +plus laides et plus hideuses : les premières feuilles +étaient jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque +en poussière. Ainsi de l'homme : après que les +années de son été ont donné leur moisson, le vent du +tombeau se lève ; comme les feuilles des arbres, une à +une ses facultés pâlissent ; elles tombent l'une après +l'autre, ses sensations vives et ses impressions frémissantes ; +il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à +ses pieds ses parties les plus nobles ; son intelligence, +son corps, son cœur, tout est frappé dans sa beauté ; +tout ce qui faisait sa force s'envole.</p> + +<p>Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, +élèvent des bruits nouveaux, des murmures qui se prolongent, +des sifflements brusquement arrêtés, des sons +plaintifs : et ces bruits, ces murmures ont une gravité +jusqu'alors inconnue ; on les écoute avec une tristesse +rêveuse et muette. C'est la grande mélancolie de la +vieillesse, le silence, les méditations, les retours, les +souvenirs : l'homme entend derrière lui le flot de sa vie +écoulée ; il approche du sommet de la colline où son +horizon finit, et où, le sol se rompant tout à coup, il va +commencer un autre voyage dans un pays qu'il ne voit +pas, et où nul ne le verra.</p> + +<p>Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle +de la vieillesse, changement qui se précipite et dont le +dénoûment est inconnu, voilà l'image de l'antique Bretagne, +de la Bretagne qui s'en va.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + + + + + +<br><br><br><br> +<a name="APPENDICE"></a><h2>APPENDICE</h2> + + + +<br><br><br><br> +<h2>I</h2> +<br> + +<p>Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies +dans le Morbihan et le Finistère, et qui feront +connaître l'esprit du pays où elles sont nées. <i>La Lande +de Lanvaux</i> et <i>la Cathédrale</i> sont extraites du livre de +M. le docteur A. Fouquet, intitulé <i>Contes, légendes et +chansons du Morbihan</i> ; la légende de <i>Saint Christophe</i> +a été publiée par M. du Chalard, et celle du <i>Chêne de +la Laita</i> par M. du Laurens de la Barre, dans la <i>Revue +de Bretagne et de Vendée</i>.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LA LANDE DE LANVAUX.</h3> +<br> + +<p>Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une +immense plaine, où le voyageur ne saurait trouver une +ombre contre le soleil, un abri contre le vent, un refuge +contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères +desséchées et des ajoncs rabougris ; l'oreille n'y entend +que les cris plaintifs des vanneaux et les chants stridents +des grillons ; l'œil n'y découvre que des rochers brisés +et des blocs bouleversés sur les sommets pelés de ce +désert.</p> + +<p>Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point +de source qui filtre sous des gazons fleuris, point de lac +azuré qui réfléchisse un feuillage ombreux, mais des marais +fangeux dans les bas-fonds, des fondrières boueuses +sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux +rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une +fleur, pas un glayeul.</p> + +<p>Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir +mutilé et que j'embrassais du regard le vaste et lugubre +horizon qui s'étendait devant moi, un jeune pâtre, abandonnant +son maigre troupeau, vint, avec la douce familiarité +de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre +d'être indiscret, me dit : « — Savez-vous, Monsieur, pourquoi +la lande de Lanvaux est si nue, et pourquoi les +pierres y sont toutes brisées ? — Non, mon enfant, +répondis-je ; mais le sais-tu, toi ? — Oh ! oui, Monsieur, +ma grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien +des choses, m'a dit comment cela est arrivé. — Eh +bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère t'a appris.</p> + +<p>« — Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de +Molac à Pleucadeuc, on comptait bien des villages sur +cette lande : un de ces villages, entouré de courtils et de +vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.</p> + +<p>« Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient +sur la terre pour voir comment allait le monde en ce +temps-là, arrivèrent à ce village par une pluie battante, et +trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, portaient +sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la +charité, et tenaient en main des bâtons pour se défendre +des chiens.</p> + +<p>« Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus +belle maison du village, demandant à entrer pour sécher +leurs habits au feu de la cuisine ; mais cette maison appartenait +à M. Richard, qui était un ladre et un méchant. +M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire +entrer les saints comme ils le demandaient, il les menaça, +s'ils ne s'en allaient au plus vite, de lâcher son chien sur +eux. Les deux saints s'enfuirent jusqu'à l'autre bout du +village, et cette fois ils allèrent frapper à la porte de la +plus pauvre cabane.</p> + +<p>« Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, +les voyant trempés de pluie, les reçut avec bonté, les fit +asseoir à son foyer, alluma le plus promptement possible +un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur +servit promptement du lait aigre et quelques bribes de +pain noir, qu'il avait obtenus en mendiant, car il était +vieux, infirme, et ne pouvait plus travailler.</p> + +<p>« Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, +saint Pierre dit à Misère : « Tu es un brave homme ; tu +nous as donné tout ce que tu avais reçu, et ta charité a été +bien faite, car elle a été faite de cœur et toute pour Dieu. +Que ta foi soit égale à ta charité ; forme un souhait et il +sera accompli. » A ce langage, et surtout à l'odeur de +sainteté qu'ils répandaient, Misère reconnut deux hôtes +du paradis, tomba à genoux et leur dit « Je ne possède +au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont +volés chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. +Comme ces fruits sont le seul bien auquel je +tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui montera +dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, +et vous aurez fait pour moi mille fois plus que +je n'ai fait pour vous. — Que ton désir soit satisfait ! » +dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux disparurent.</p> + +<p>« A l'automne suivant, le pommier de Misère était +chargé de beaux fruits, que le bonhomme, cette fois, +comptait bien manger seul ; mais un matin qu'il sortait +de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour +voir si les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut +M. Richard pris dans les branches, et faisant d'inutiles +efforts pour descendre : « Comment ! s'écria Misère, c'est +vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui +volez encore les fruits du pauvre !... Eh bien ! tout le monde +va savoir que vous êtes un voleur... » Et aussitôt le bonhomme +courut appeler tous les gens du village. Tous accoururent, +et crièrent <i>haro</i> sur M. Richard, détesté à +cause de son avarice et de sa méchanceté.</p> + +<p>« M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère +de l'aider à descendre, promettant de lui payer tous +les fruits qu'il lui avait pris, et de lui donner encore une +belle somme ; mais le bonhomme le laissa tout le jour s'agiter +et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, +il le lâcha, en lui disant : « Allez, Monsieur Richard, je +ne veux rien de vous ; mais n'y revenez plus, car cette fois +vous n'en sortirez pas. »</p> + +<p>« Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta +à lui tout à coup et lui dit de sa plus grosse voix : — Allons, +Misère. il faut me suivre ; es-tu prêt ? — Vous +savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours +prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde +et rien à y laisser ; mais, cependant, il n'est âme qui +n'ait un désir ou un regret en quittant ce monde, et j'ai +un service à réclamer de vous. Vous êtes si bonne que +vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que +pour me satisfaire, il vous faut peu de temps et encore +moins de peine... Vous voyez, près de ma porte, +ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je voudrais +bien manger une de ces pommes ; seriez-vous assez +complaisante pour m'en cueillir une ? — Qu'à cela ne +tienne ! dit la Mort, je veux, au moins une fois, être +agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre. — Et la +Mort, sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand +elle voulut descendre, ça lui fut impossible : elle eut +beau faire des efforts à ébranler l'arbre, elle eut +beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la +mort fut forcée de reconnaître là une main plus puissante +que la sienne.</p> + +<p>Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et +faisait la sourde oreille à ses cris. « — Ah ! bonhomme ! lui +dit-elle, laisse-moi partir ; j'ai tant de besogne à faire que +je n'ai pas de temps à perdre. — Bien, bien ! dit Misère, +si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas. — Mais, dit la +Mort, je te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me +rends la liberté, je te laisserai vivre dix ans encore. — Ce +n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au jugement dernier. — Eh +bien ! soit ; que Misère dure jusqu'à la fin des +temps ! »</p> + +<p>« Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en +main, et dans sa rage frappa les hommes, les maisons, les +arbres, les pierres ; et Misère resta seul sur cette terre désolée !... »</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LA CATHÉDRALE.</h3> +<br> + +<p>Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël +revenait de la place Mainlière, à Vannes, où il +avait donné ses soins à un tailleur de ses amis qui s'en +allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale, +dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, +avant de regagner sa demeure, prier pour l'objet de son +affection et de ses inquiétudes, et, dans cette intention, il +pénétra dans l'église et alla s'agenouiller au fond d'une +des chapelles latérales.</p> + +<p>A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le +saint temple, l'obscurité y était presque complète, et le plus +profond silence y régnait. Fatigué de plusieurs nuits de +veilles, le bon gantier ne tarda pas à s'endormir, et si profondément, +qu'il n'entendit ni la voix des cloches tintant +l'<i>Angelus</i>, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant +la clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la +cathédrale.</p> + +<p>A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de +froid se réveilla enfin, et jetant autour de lui des regards +surpris, il eut quelque peine à se rendre compte du lieu +où il se trouvait ; mais bientôt l'étrange spectacle qu'il eut +sous les yeux lui rendit la mémoire ; car, au pied de l'autel +près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une +chasuble noire, à large croix blanche, était debout, prêt +à commencer une messe, et sur l'autel, couvert d'un drap +noir lamé de blanc, vacillaient les pâles clartés de deux +bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en sautoir.</p> + +<p>Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému +de cette scène lugubre qui le surprenait tout à coup, le +gantier remarqua qu'il n'y avait point de répondant, et +s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à +genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement +un regard.</p> + +<p>O terreur ! ! ! ce prêtre était un squelette aux os sans +chair, aux orbites creuses et vides !...</p> + +<p>Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face +contre terre, et ce ne fut qu'à l'<i>Angelus</i> du matin qu'il +reprit connaissance et regagna sa demeure.</p> + +<p>Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, +il restait toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait +jamais de ses lèvres, et jamais sa bouche n'avait +de douces paroles pour sa compagne, de tendres baisers +pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus +sa couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce +sommeil était plus laborieux que ses pénibles veilles, traversé +qu'il était de terreurs incessantes sur lesquelles son +intelligence troublée n'avait aucun empire. Pour sauver +sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, +le malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre +chargé de la direction de sa conscience, et de lui révéler +la cause de ses terribles émotions.</p> + +<p>« Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi +votre âme à des terreurs qui sont peut-être le fruit d'une +erreur des sens, et qui, si elles sont les effets d'une effrayante +réalité, doivent être sérieusement approfondies, +car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont +le souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi +pour être l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation +nécessaire. Il faut donc, mon fils, dans le double +intérêt de votre salut temporel et de votre salut éternel, +aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure, +l'apparition qui vous a tant épouvanté.</p> + +<p> — Hélas ! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas +à ma faiblesse une épreuve qui me tuerait...</p> + +<p> — Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous +tentiez de la subir armé de la seule raison, mais vous le +savez, mon fils, la foi rend invincible, et la prière est la +plus sûre de toutes les armes ; priez donc et croyez !... et +si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du +Dieu vivant ; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il +vient... Allez, mon fils, je vous absous, que Dieu vous +soutienne !... »</p> + +<p>Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, +le gantier se rendit à l'église, s'agenouilla dans la même +chapelle et se fit enfermer encore, mais cette fois il ne +s'endormit pas ; il pria jusqu'à l'heure attendue avec impatience +et pourtant redoutée.</p> + +<p>Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent +d'elles-mêmes ; l'autel se tendit de noir ; puis d'un +pas lent et sourd, le squelette, revêtu de la chasuble de +deuil, parut à l'entrée de la chapelle.</p> + +<p>« Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier +d'une voix émue, retire-toi, fuis ce temple saint ; mais +si tu viens au nom de Dieu tout-puissant, dis... que +veux-tu ?</p> + +<p> — Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du +Seigneur, murmura le spectre... Voilà déjà bien des années, +oh ! des années bien longues pour ceux qui souffrent ! +que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet autel, un +chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, +quand j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point +dite alors, par négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette +négligence et cet oubli coupables ont eu des suites terribles, +car ils ont pour longtemps fermé les portes du ciel +à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de celui +pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi +que Dieu a choisi pour être l'instrument du salut de +deux âmes !... Aussitôt le spectre et le gantier +s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts +commença ; mais quand le prêtre eut prononcé le <i>requiescat +in pace</i>, il disparut, et le gantier, jetant les yeux +vers la croisée, vit deux traînées lumineuses qui montaient +au ciel...</p> + +<p>Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit +dans la prière l'heure de l'<i>Angelus</i>, et quand il rentra dans +sa famille avec un doux sourire aux lèvres, il y rapporta +le calme et la joie, car son âme était complétement rassérénée.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.</h3> +<br> + +<p>Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était +doué de robustes épaules ; aussi, dans le temps jadis, lui +avait-on confié l'emploi de passeur sur la rivière du +Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord de l'eau +avec ses douze apôtres ; Christophe s'empresse de les +prendre dans ses bras et les transporte sur l'autre rive +avec toute sorte d'égards.</p> + +<p>« Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton +salaire ?</p> + +<p> — Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.</p> + +<p> — Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien ! Seigneur, +puisque vous voulez me faire un don, ordonnez que tous +les objets que je pourrai désirer soient forcés d'entrer +dans mon sac.</p> + +<p> — Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu +ne demanderas jamais d'argent et seulement les objets +dont tu pourras avoir besoin. »</p> + +<p>Longtemps il en fut ainsi ; le sac ne se remplissait que +de pain, de fruits, de légumes, et souvent il se vidait au +profit des pauvres ; mais qui peut jurer de ne jamais succomber +à la tentation ? Un matin, Christophe, en passant +dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un +changeur ; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent +lui inspira de mauvaises idées : « Vois, lui disait <i>er +milliguet</i><span class="noteref">[1]</span>, tout ce que tu pourrais faire avec cet or ! +Quand ce ne serait que pour rebâtir la chaumière des +malheureux et leur rendre l'existence plus douce ; et dire +qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi ! »</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le Maudit.]</blockquote> + +<p>Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent +passa dans son sac. <i>Petra faut tho</i><span class="noteref">[1]</span> ? Ce n'était encore +qu'un homme, et il n'était pas devenu saint, comme il le +fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut suivie de +bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre +monde, il ne laissait pas que de goûter les charmes de la +bonne chère et tout ce qui s'ensuit. Or, un jour qu'après +dîner, il se reposait à l'ombre sur le gazon, vint à passer +<i>er diaoul</i><span class="noteref">[2]</span>, qui se mit à le narguer et à lui faire toutes +sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, +les poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt +debout et la bataille commença ; comme les forces étaient +égales, deux jours dura la lutte, sans qu'on pût en prévoir +la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs pieds, +et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux +tombant et retombant l'un après l'autre ; ils y seraient +encore si Christophe ne s'était heureusement souvenu de +son sac : « Ah ! <i>milliguet diaoul</i><span class="noteref">[3]</span>, par la vertu de Notre-Seigneur, +tu vas entrer dans mon sac. » Ce qui fut fait à +l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier +qu'il jette sur ses épaules, en cherchant dans sa +tête comment il s'en débarrassera. Il passait près d'une +forge où trois vigoureux compagnons battaient le fer rouge +à grands renforts de bras. « Voilà mon affaire, se dit +Christophe, » et s'adressant aux forgerons : « Tenez, leur +dit-il, j'ai là un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas +de vilains tours qu'il n'ait faits dans sa vie ; si vous voulez +le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur d'une +pièce de six liards, je vous donnerai un écu. — Accepté ! » +Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on +le forge et le reforge durant toute la nuit. Comme le jour +commençait à poindre, on entendit une voix faible venant +du fond du sac et qui disait :</p> + +<blockquote>[Note 1 : Que voulez-vous ?]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : Le diable.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 3 : Ah ! maudit diable !]</blockquote> + +<p>« Christophe, Christophe, je me rends ; que faut-il faire +pour sortir de là ?</p> + +<p> — Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser +tranquille désormais.</p> + +<p> — Je le jure.</p> + +<p>C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir ! »</p> + +<p>A partir de ce moment Christophe changea tout à fait +d'existence, il ne s'occupa plus que de bonnes œuvres, et +quand les forces ne lui permirent plus de continuer à être +le passeur du Scorff, il se retira dans un petit ermitage +sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore +aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, +entouré des nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation +de sainteté. Cependant, lorsqu'après sa mort, il se présenta +devant saint Pierre, qui, comme vous le savez, a les clefs +du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait jadis méprisé +son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le +pauvre Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et +dans sa distraction il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. +Il descend ainsi un grand nombre de marches, et arrive +enfin à une porte où se tenait un jeune homme de bonne +mine qui l'engagea à entrer ; mais Satan, qui passait par +là, s'écria aussitôt : « Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, +il est trop fin pour moi ! »</p> + +<p>Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau +à l'entrée du paradis. On entendait au dedans une musique +délicieuse qui augmentait encore son désir de pénétrer +plus loin ; aussi s'approchant le plus possible :</p> + +<p>« Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie +vous avez là-dedans ! Si vous pouviez seulement entrebâiller +la porte, on en jouirait un peu du dehors. »</p> + +<p>Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on +lui demande ; mais aussitôt Christophe jetant son sac à +l'intérieur entre et s'assied dessus en lui disant : « Je +suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir. » On +lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours +resté dans le ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs +mérité une bonne place.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.</h3> +<br> + +<p>En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune +couple en promesse de mariage : on devait faire la noce +le lendemain du pardon de <i>Toul-Foen</i><span class="noteref">[1]</span> ; c'est le joli +pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à l'entrée de la +forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux regagnaient +leur village après avoir visité des parents dans +la paroisse de Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët +pour traverser la rivière. Guern, le jeune homme, +appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de l'attendre +tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la +chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel : Maharit +entra dans la barque, et fut surprise de la voir +s'éloigner aussitôt du bord : croyant que le patron plaisantait, +elle le pria d'attendre son cousin : — elle disait +<i>son cousin</i> par précaution, car les bateliers sont <i>jaseurs</i> +quelquefois ; mais le bateau étant arrivé dans le courant, +filait, filait toujours plus rapidement.</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Toul-foen</i> signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]</blockquote> + +<p>« Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille +d'une voix suppliante ; que dirait Loïc Guern d'une telle +folie ?... »</p> + +<p>Vaines prières : le passeur, immobile, sans voix et sans +regard, paraissait insensible, et la barque entraînée descendait +toujours... toujours...</p> + +<p>Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son +fiancé à son secours. Debout sur la rive assombrie, enveloppés +de leurs suaires, elle vit des spectres se dresser et +tendre les bras vers elle d'un air menaçant : c'étaient les +femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, +au poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. +Maharit poussa un cri de terreur, et tomba évanouïe +au fond du bateau, qui disparut alors au détour de +la rivière.</p> + +<p>Guern en ce moment arrivait au passage ; il appela la +paysanne, de tous les côtés, il attendit et appela encore ; +il interrogea le fleuve d'un regard anxieux, mais il ne vit +rien, rien que l'eau paisible et sombre ; il écouta longtemps +et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la +feuillée.</p> + +<p>« Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une +vieille mendiante en se levant du milieu des joncs et des +herbes touffues, — apparemment que la fille curieuse a +regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la croix +en y entrant.</p> + +<p> — Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me +contez-vous là ? »</p> + +<p>Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, +comme une âme en peine, appelant à grands cris sa +fiancée et le passeur tour à tour.</p> + +<p>A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda +Maharit à ses parents, à tout le monde ; personne n'avait +revu la jeune fille. Il passa les jours suivants à explorer +tous les sentiers, à sonder tous les buissons de la forêt, +sans découvrir aucune trace de sa <i>douce</i> envolée. Enfin, +trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue +et de douleur, sur un rocher au bord de la rivière, +il vit passer la vieille mendiante, qui lui adressa ces paroles :</p> + +<p>« Eh bien ! <i>paour Guernik</i> (pauvre petit Guern), as-tu +retrouvé Maharit, la jolie fille de Clohars-Carnoët ?</p> + +<p> — Hélas ! non, répondit le paysan les larmes aux yeux ; +en savez-vous des nouvelles ? O doux Sauveur ! dites-le +moi, car Maharit devait être ma <i>moitié de ménage</i>.</p> + +<p> — Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a +regardé derrière elle dans le bateau, et pour cette raison +le passeur l'aura conduite à la <i>plage des morts</i>.</p> + +<p> — Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je +veux y aller, dussé-je !...</p> + +<p> — Ah ! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le +secret du sorcier qui mène la barque de ce passage ; mais +tout sorcier qu'il est, ceux qui sont chéris de Jésus l'emportent +sur lui, et les gens charitables sont bénis de +Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim : la charité, mon +enfant !...</p> + +<p> — Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, +car je n'ai pas faim, depuis que j'ai perdu Maharit.</p> + +<p> — Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te +donner un conseil. Avant de t'embarquer dans ce bateau +maudit, dont le patron s'est vendu au diable, il faut te +munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit +au village des <i>Korrigans</i>, dans la forêt, au-dessus de l'endroit +appelé le <i>Saut du cerf</i> ; tu tremperas cette branche +dans le bénitier de la chapelle de Saint-Léger, qui protège +les fiancés, et tu viendras ici pour passer l'eau.</p> + +<p> — Que ferai-je ensuite, ma bonne mère ?</p> + +<p> — Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends +garde de regarder en arrière ; tu diras ton chapelet, et +lorsque tu seras rendu au trente-troisième grain, tu ordonneras +au passeur, en lui montrant la branche de houx, +de te conduire <i>vivant à la plage des morts</i>. Le sorcier +tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira. »</p> + +<p>Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils +de la vieille mendiante, et un soir, muni de la branche +de houx, cachée sous son habit, il se rendit au rivage de +la Laita, grossie par un orage récent. Le batelier vint à +son appel : en entrant dans la barque, Guern commença +son chapelet ; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému +au souvenir de sa fiancée qu'il espérait revoir, il oublia +ses prières et se pencha en dehors du bateau ; alors le +chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans +l'eau ; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les +rives, puis la barque, entraînée par le courant, dévia avec +une rapidité effrayante.</p> + +<p>Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx ; il +la prit à la main, et la montrant au passeur il lui ordonna +de le conduire auprès de sa fiancée ; puis, sans attendre +l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le sorcier de son +rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna +les rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde +et noire. Quelques moments après, à la clarté de la +lune, le paysan vit sortir de la rivière un chêne desséché +dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au rivage +entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui +<i>le vieux chêne de la Laita</i>.</p> + +<p>Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, +et bientôt la barque alla se briser contre un rocher +vis-à-vis de Saint-Maurice. Le malheureux se sauva difficilement +à la nage. — Depuis ce temps on vit à tous les +pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un +pauvre paysan, pâle et demi-nu, courir comme un possédé ; +il disait à qui voulait l'entendre : « Conduisez-moi +sur la <i>plage des morts</i>. Jésus vous récompensera ! »</p> + +<p>Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et +désolés.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + +<p>Si l'on veut se faire une idée de la variété et de +l'importance des questions traitées par l'Association +bretonne, il suffit de parcourir le programme d'un +des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à +Redon :</p> + + +<br><br><br><br> +<h2><b>Première partie. — Archéologie.</b></h2> +<br> + +<p>1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale +d'Ille-et-Vilaine :</p> +<p class="liste">1° Monuments celtiques.</p> +<p class="liste">2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, +etc.).</p> +<p class="liste">3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.</p> +<p class="liste">4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes +périodes.</p> +<p class="liste">5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, +beffrois ou horloges, maisons anciennes, etc.</p> +<p class="liste">6° Mobilier des églises.</p> +<p class="liste">7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections +publiques, soit chez des particuliers.</p> + +<p>II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la +province qui portent une date certaine, et en donner +des descriptions ou des dessins.</p> + +<p>III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et +de l'église Saint-Sauveur de Redon.</p> + +<p>IV. Monographie du château de Blain.</p> + +<p>V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la +ville de Redon.</p> + +<p>VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer +la conservation de la chapelle gallo-romaine de +Langon.</p> + +<p>VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à +ses différentes périodes d'origine, de développement +et de décadence, concorde-t-elle, sous le rapport des +dates, avec le mouvement architectural qui s'est +opéré dans le centre et dans le nord de la France ?</p> + +<p>VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition +et les monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, +tableaux, gravures, vitraux, etc., pour la +représentation des principaux personnages de l'histoire +de la Bretagne ?</p> + +<p>IX. Faire connaître les documents concernant les artistes +bretons, architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, +etc., depuis les temps les plus reculés jusqu'à +nos jours.</p> + +<p>X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen +âge et de la Renaissance, existant en Bretagne et +particulièrement dans l'Ille-et-Vilaine.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>Deuxième partie — Histoire.</h3> +<br> + +<p>XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné +lieu jusqu'à ce jour l'émigration des Bretons insulaires +dans l'Armorique.</p> + +<p>XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de +Nantes, de Vannes et de Rennes ?</p> + +<p>XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la +naissance de saint Hilaire ; existe-t-il quelques traditions +relatives à ce grand évêque dans les environs +de Redon, spécialement dans la paroisse de +Blain ?</p> + +<p>XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations +topographiques et des traditions, le lieu où se livra, +en 845, la bataille de Ballon.</p> + +<p>XV. Les principaux documents publiés ou mis en œuvre +dans l'<i>Histoire de Bretagne</i> de dom Morin et dom +Taillandier, ont-ils été l'objet d'une critique suffisante ?</p> + +<p>XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers +de Marbode sur la ville de Rennes et ses habitants ?</p> + +<p>XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de +l'agriculture et du commerce de la Bretagne.</p> + +<p>XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des +chemins et canaux de Bretagne.</p> +<br> + +<p><i>Nota</i>. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une excursion +monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières séances du +congrès.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>III</h3> +<br> + +<p>Tout le monde connaît le <i>Barzaz-Breiz, chants populaires +de la Bretagne</i>, publiés par M. de la Villemarqué. +Nous en détachons une seule pièce, les <i>Fleurs de +mai</i>, douce et touchante élégie, composée par deux +jeunes sœurs paysannes, et traduite avec naïveté et +grâce en vers français par M. Émile Grimaud.</p> + +<p>« Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), +existe sur la limite de la Cornouaille et du pays de +Vannes : on sème de fleurs la couche des jeunes filles qui +meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps sont +regardées comme un présage d'éternel bonheur pour +celles qui en peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade +dont les vœux ne hâtent le retour de la saison des +fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou l'instant de sa +délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir. »</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LES FLEURS DE MAI.</h3> +<br> + +<p>I.</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,</p> +<p class="i2">Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,</p> +<br> +<p class="i2">Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,</p> +<p class="i2">Vous en auriez été réjoui dans le cœur.</p> +<br> +<p class="i2">Mais de pitié votre âme aurait été pressée,</p> +<p class="i2">A voir la pauvre fille en son lit affaissée ;</p> +<br> +<p class="i2">Le mal avait rongé ses membres affaiblis,</p> +<p class="i2">Et sa joue était pâle, oh ! pâle comme un lis.</p> +<br> +<p class="i2">Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche ;</p> +<p class="i2">Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche :</p> +<br> +<p class="i2"> — « Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,</p> +<p class="i2">De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.</p> +<br> +<p class="i2">« A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire :</p> +<p class="i2">Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire ! »</p> +<br> +</div> +</div> + +<p>II</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,</p> +<p class="i2">Le rossignol de nuit chantait sur un rameau :</p> +<br> +<p class="i2"> — « Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p> +<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes ;</p> +<br> +<p class="i2">« Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans :</p> +<p class="i2">Heureuses celles-là qui meurent au printemps !</p> +<br> +<p class="i2">« De même qu'une rose abandonne la branche,</p> +<p class="i2">Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche ;</p> +<br> +<p class="i2">« Avant huit jours passés celles qui vont mourir,</p> +<p class="i2">Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,</p> +<br> +<p class="i2">« Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,</p> +<p class="i2">Elles s'élèveront aux sphères éternelles. »</p> +<br> +</div> +</div> + +<p>III</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Jeffik, le rossignol chantait hier au soir ; </p> +<p class="i2">Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir ?</p> +<br> +<p class="i2"> — « Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p> +<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes. »</p> +<br> +<p class="i2">Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,</p> +<p class="i2">Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix :</p> +<br> +<p class="i2"> — « Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,</p> +<p class="i2">Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,</p> +<br> +<p class="i2">« Je vais dire un <i>Ave</i>, pour que j'aille bientôt</p> +<p class="i2">Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut. »</p> +<br> +<p class="i2">La prière venait, — sur sa lèvre muette, — </p> +<p class="i2">A peine de finir, qu'elle pencha la tête :</p> +<br> +<p class="i2">Elle pencha la tête et puis ferma les yeux ;</p> +<p class="i2">Alors on entendit un son mélodieux :</p> +<br> +<p class="i2">Dans le courtil c'était le rossignol encore :</p> +<p class="i2"> — « Heureuses, disait-il en sa langue sonore,</p> +<br> +<p class="i2">« Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, </p> +<p class="i2">Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir ! »</p> +</div> +</div> + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>IV</h3> +<br> + +<p>A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que +signerait un vrai poëte, nous en joindrons une autre +d'un caractère différent, et où, à défaut de l'élégance +du langage, dit le P. A. Martin (<i>Pèlerinage de Sainte-Anne +d'Auray</i>), des marins bretons ont su laisser une +empreinte de la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique +composé par des matelots de la paroisse d'Arzon +qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au +massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en +sainte Anne.</p> + +<p>« Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux +que les peuples n'oublient jamais, est encore solennellement +chanté par la paroisse entière, lorsque au jour anniversaire +de la délivrance de ses anciens enfants, elle vient +en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de +reconnaissance et d'amour. »</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>CANTIQUE D'ARZON.</h3> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i4">Sainte mère de Marie,</p> +<p class="i4">Par un miraculeux sort,</p> +<p class="i4">Vous nous conservez la vie</p> +<p class="i4">Dans le danger de la mort.</p> +<br> +<p class="i4">Avec actions de grâce,</p> +<p class="i2">Nous venons en ce saint lieu</p> +<p class="i2">Honorer en cette place</p> +<p class="i2">La sainte Aïeule de Dieu.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Nous avons été de bande</p> +<p class="i2">Quarante et deux Arzonnois,</p> +<p class="i2">A la guerre de Hollande,</p> +<p class="i2">Pour le plus grand de nos Rois.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Ce peuple de notre côte</p> +<p class="i2">Vint ici à grand concours,</p> +<p class="i2">Les fêtes de Pentecôte,</p> +<p class="i2">Implorer votre secours.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Pendant que l'ordre nous mande</p> +<p class="i2">Qu'il nous falloit faire état</p> +<p class="i2">De voguer vers la Hollande,</p> +<p class="i2">Pour leur livrer le combat.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Ce fut de Juin le septième,</p> +<p class="i2">Mil six cent septante et trois,</p> +<p class="i2">Que le combat fut extrême</p> +<p class="i2">De nous et des Hollandois.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Les boulets comme la grêle,</p> +<p class="i2">Passoient parmi nos vaisseaux</p> +<p class="i2">Brisant mâts, cordages, voile,</p> +<p class="i2">En mettant tout en lambeaux.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">La merveille est toute sûre</p><br> +<p class="i2">Que pas un homme d'Arzon</p> +<p class="i2">Ne reçut la moindre injure,</p> +<p class="i2">De mousquet, ni de canon.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Un d'Arzon changeant de place,</p> +<p class="i2">Un boulet vint à passer,</p> +<p class="i2">Brisant de celui la face</p> +<p class="i2">Qui venoit de s'y placer.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">L'Arzonnois la sauvant belle,</p> +<p class="i2">Eut l'épaule et les deux yeux</p> +<p class="i2">Tout couverts de la cervelle</p> +<p class="i2">De ce pauvre malheureux.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">De Jésus la sainte Aïeule,</p> +<p class="i2">Par un bienfait singulier,</p> +<p class="i2">Nous connaissons que vous seule</p> +<p class="i2">Nous gardiez en ce danger.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Par humble reconnaissance,</p> +<p class="i2">Nous fléchissons les genoux,</p> +<p class="i2">Adorant votre puissance</p> +<p class="i2">Qui a paru envers nous.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Recevez toutes nos classes,</p> +<p class="i2">Pour tout le temps à venir ;</p> +<p class="i2">Sous l'asile de vos grâces,</p> +<p class="i2">Nul ne pourra mal finir.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +</div> +</div> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>V</h3> +<br> + +<p>Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées +au vrai type breton, nous citerons particulièrement +les <i>Crêpes</i> et <i>le Retour du Pardon</i> : on y trouvera des +détails de mœurs du pays, en même temps qu'un +spécimen du style vif, pittoresque et un peu âpre du +poëte armoricain.</p> + + +<br><br><br> +<br> +<h3>LES CRÊPES.</h3> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Dans le seigle ou dans le froment</p> +<p class="i4">Aux fleurs légères,</p> +<p class="i2">Naissent tes fleurs, bleuet charmant,</p> +<p class="i2">La paille ombrage obligeamment</p> +<p class="i4">Ces étrangères.</p> +<br> +<p class="i2">Des colzas jaunis au printemps,</p> +<p class="i4">Moissons superbes,</p> +<p class="i2">Les souffles d'avril palpitants</p> +<p class="i2">Courbent en flots d'or éclatants</p> +<p class="i4">Les hautes gerbes.</p> +<br> +<p class="i2">Le trèfle a diverses couleurs,</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<br> +<p class="i2">Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,</p> +<p class="i2">A l'automne, ce sont les grappes de blé noir</p> +<p class="i4">Balançant leurs fleurettes blanches ;</p> +<p class="i2">Le paysan joyeux, contemplant son labour,</p> +<p class="i2">Bravement mis, le cœur léger, se rend au bourg</p> +<p class="i4">Pour les offices des dimanches.</p> +<br> +<p class="i2">Il se plaît à compter le nombre de setiers</p> +<p class="i2">Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.</p> +<p class="i4">Sous le vent du matin qui passe,</p> +<p class="i2">Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,</p> +<p class="i2">Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,</p> +<p class="i4">Remplit sa poitrine et l'espace.</p> +<br> +<p class="i2">C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis</p> +<p class="i2">Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,</p> +<p class="i4">Et nourrir toute la famille.</p> +<p class="i2">Eh ! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,</p> +<p class="i2">Comme le beau reflet de ces blanches moissons,</p> +<p class="i4">L'espérance en ton âme brille.</p> +<br> +<p class="i2">Tous les tiens mangeront des crêpes ; tous les tiens</p> +<p class="i2">Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,</p> +<p class="i4">Pourront piocher à la gamelle ;</p> +<p class="i2">Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,</p> +<p class="i2">Chacun prendra sa part au bassin reluisant</p> +<p class="i4">Où la crêpe au caillé se mêle.</p><br> +</div> +</div> +<p>Le poëte, surpris par un orage, entre dans une +chaumière, et assiste à la confection des crêpes :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Je voyais près de moi la servante au bras nu</p> +<p class="i4">Faisant fumer la poêle.</p> +<br> +<p class="i2">La pâte s'étalait ; son flot moins transparent</p> +<p class="i4">S'arrondissait en crêpe ;</p> +<p class="i2">Et le gâteau cuisait, cuisait — en susurrant</p> +<p class="i4">Ainsi qu'un vol de guêpe.</p> +<br> +<p class="i2">Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,</p> +<p class="i4">D'une batte légère</p> +<p class="i2">Voici qu'un tour de main leste et précipité</p> +<p class="i4">La tournait tout entière.</p> +<br> +<p class="i2">Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,</p> +<p class="i4">La maie en était pleine ;</p> +<p class="i2">Car c'est là l'aliment de toute la maison</p> +<p class="i4">Pour toute la semaine.</p> +<br> +<p class="i2">L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,</p> +<p class="i4">Roulement monotone,</p> +<p class="i2">Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai</p> +<p class="i4">La chaumière bretonne.</p> +<br> +<p class="i2">Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .</p> +<br> +<p class="i2">Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir</p> +<p class="i4">Au bord des eaux superbes,</p> +<p class="i2">Voyant les sarrasins finissant de fleurir,</p> +<p class="i4">Bientôt mûrs pour les gerbes,</p> +<br> +<p class="i2">Je demandais au ciel. . . . . . . . . .</p> +<br> +<p class="i2">... Que la sombre nue aux funestes lueurs,</p> +<p class="i4">Planant sur la campagne,</p> +<p class="i2">Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,</p> +<p class="i4">Ce pain de la Bretagne !</p> +<br> +</div> +</div> +<br><br><p>Voici le début de la pièce <i>le Retour du Pardon</i> :</p> +<br> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p> +<br> +<p class="i2">Je vois d'où vous venez : bonjour, la brave femme ;</p> +<p class="i2">Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous ;</p> +<p class="i2">Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,</p> +<p class="i2">Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.</p> +<p class="i2">Bonjour ! ménagez bien votre monture blanche,</p> +<p class="i2">Car déjà vers la terre elle a le front courbé ;</p> +<p class="i2">Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche</p> +<p class="i2">Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.</p> +<br> +<br> +<p class="i4">LA FILLE.</p> +<br> +<p class="i2">Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,</p> +<p class="i2">Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi ?</p> +<br> +<br> +<p class="i4">LA MÈRE.</p> +<br> +<p class="i2">Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,</p> +<p class="i2">Puisque c'était hier le jour de grand'merci,</p> +<p class="i2">Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route</p> +<p class="i2">Est couverte en entier de pèlerins lassés,</p> +<p class="i2">Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,</p> +<p class="i2">Les pardons accordés à tous ces jours passés.</p> +<br> +<br> +<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p> +<br> +<p class="i2">Savoir où vous allez est encor plus commode</p> +<p class="i2">Les femmes de Quimper ont des fichus plissés</p> +<p class="i2">Et tout raidis au bleu ; je connais bien leur mode ;</p> +<p class="i2">Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.</p> +<p class="i2">Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille</p> +<p class="i2">Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or ;</p> +<p class="i2">Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,</p> +<p class="i2">Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.</p> +<p class="i2">Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,</p> +<p class="i2">Et d'un rouge cordon relevés avec goût,</p> +<p class="i2">Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,</p> +<p class="i2">Ressortent en arrière et chargent votre cou.</p> +<p class="i2">Je reviens du pays dont c'est là la coiffure ;</p> +<p class="i2">Je reviens de Kersaint et Tremeané.</p> +<p class="i2">Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure : — </p> +<p class="i2">Dites, — vous qui riez, — n'ai-je pas deviné ?</p> +</div> +</div> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>V</p> +<br> +<br> +<p>Un fragment de la jolie pièce intitulée <i>Nos Buissons</i> <br> +montrera avec quelles fraîches et jeunes inspirations<br> +M. E. Grimaud a écrit le volume de poésies qu'il a si<br> +justement appelées <i>Fleurs de Vendée</i>.<br></p> +<br> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Voici la saison chérie :</p> +<p class="i2">L'épine noire est fleurie,</p> +<p class="i2">Saluez le gai printemps !</p> +<br> +<p class="i2">L'aubépine s'est couverte</p> +<p class="i2">D'une robe blanche et verte</p> +<p class="i2">Qui fait le vent embaumé,</p> +<p class="i2">Comme la déesse antique</p> +<p class="i2">Dont la robe balsamique</p> +<p class="i2">Laisse un souffle parfumé.</p> +<br> +<p class="i2">Que ton destin s'accomplisse,</p> +<p class="i2">Fleur de la ronce, calice</p> +<p class="i2">D'où sort ce fruit savoureux,</p> +<p class="i2">La mûre, la noire perle,</p> +<p class="i2">Pour qui l'enfant et le merle</p> +<p class="i2">Ont des regards amoureux.</p> +<br> +<p class="i2">O senteurs du chèvrefeuille,</p> +<p class="i2">Sucs que l'abeille recueille,</p> +<p class="i2">Que boivent les papillons !</p> +<p class="i2">O l'arome qui s'épanche</p> +<p class="i2">Du troëne à grappe blanche,</p> +<p class="i2">Ce lilas de nos vallons !</p> +<br> +<p class="i2">Le liseron court, s'enlace,</p> +<p class="i2">Et jamais il ne se lasse</p> +<p class="i2">De grimper, de festonner !</p> +<p class="i2">A voir sa cloche argentine,</p> +<p class="i2">Lorsque le zéphyr l'incline,</p> +<p class="i2">On pense : elle va sonner !</p> +<br> +<p class="i2">Le sureau dresse sa tige,</p> +<p class="i2">La demoiselle y voltige,</p> +<p class="i2">Sachant que son miel est doux ;</p> +<p class="i2">Le lézard vert dans la haie,</p> +<p class="i2">Au moindre bruit qui l'effraye,</p> +<p class="i2">Se glisse à travers les houx.</p> +<br> +<p class="i2">L'araignée industrieuse</p> +<p class="i2">Tend sa toile captieuse</p> +<p class="i2">Entre deux brins d'églantier ;</p> +<p class="i2">Plus fine que la dentelle,</p> +<p class="i2">D'un sylphe on dirait une aile</p> +<p class="i2">Dont il perdit la moitié.</p> +<br> +<p class="i2">Et plus bas maintes fleurettes</p> +<p class="i2">Découpent leurs collerettes</p> +<p class="i2">D'azur et d'argent et d'or :</p> +<p class="i2"> — La primevère hâtive,</p> +<p class="i2">La violette craintive</p> +<p class="i2">Qui dérobe son trésor,</p> +<br> +<p class="i2">La véronique céleste,</p> +<p class="i2">Et la bruyère modeste,</p> +<p class="i2">Au calice délié ;</p> +<p class="i2">Le myosotis qu'on donne</p> +<p class="i2">A l'ami qu'on abandonne,</p> +<p class="i2">Pour n'en pas être oublié !</p> +</div> +</div> +<br><hr style="width: 45%;"><br> + + + +<br><br><br> +<br> +<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2> +<br> +<table cellspacing="2"> + <tr> + <td colspan="2" align="left"> + <p><a href="#PREFACE">PREFACE</a><br> +<br> +</p> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#I">I.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#I">Foi et poésie des Bretons</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#II">II.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#II">Foi et poésie des Bretons (suite)</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#III">III.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#III">Les pierres</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#IV">IV.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#IV">Quiberon</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#V">V.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#V">Les Rochers — Combourg</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#VI">VI.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#VI">Saint-Ilan</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#VII">VII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#VII">La mer</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#VIII">VIII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#VIII">Saint-Florent</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#IX">IX.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#IX">Les vieilles villes — Les vieilles maisons</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#X">X.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#X">Saint-Nazaire</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XI">XI.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XI">Les lutteurs</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XII">XII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XII">Les monuments</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XIII">XIII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XIII">Quériolet</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XIV">XIV.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XIV">Du mouvement intellectuel en Bretagne</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XV">XV.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XV">Paysages</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" align="left"> + <br><br><p><a href="#APPENDICE">APPENDICE</a></p> + </td> + </tr> +</table> + +<br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***</div> +</body> +</html> |
