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+Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La Bretagne. Paysages et Recits.
+
+Author: Eugene Loudun
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680]
+
+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This
+file was produced from images generously made available by the Biblioth
+que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+
+
+LA
+BRETAGNE
+
+PAYSAGES ET RÉCITS
+
+
+PAR
+
+EUGÈNE LOUDUN
+
+
+
+ La Bretagne, le pays des bons prêtres,
+ des bons soldats et des bons serviteurs.
+
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+
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+1861
+
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+ * * * * *
+
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+
+PRÉFACE
+
+
+A une époque où les nations européennes se transforment si rapidement et
+tendent à une unité qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un
+spectacle digne d'intérêt que celui d'un peuple qui a gardé son caractère
+propre, et, au milieu d'un changement général, est demeuré le même. C'est
+le spectacle que présente la Bretagne.
+
+Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible au mouvement qui
+emporte le reste du monde; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi de
+nombreuses altérations. Des cinq départements bretons, le Finistère presque
+seul a conservé intacts ses costumes et sa langue; il est le plus éloigné,
+le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrès moderne ne l'a pas
+encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le
+Morbihan même, le pays du combat des Trente, des pèlerinages et des
+chouans, les hommes presque tous ont quitté la braie celtique pour le
+pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore
+l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne
+du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens usages et
+les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le
+quitter, c'est rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux quand toutes
+les femmes d'un pays ne tiennent plus à leur costume, ce pays ne mérite
+plus de nom particulier, il en change.
+
+La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs
+et les villages; c'est en breton que se fait le prône le dimanche, en
+breton l'allocution du recteur aux mariés. Déjà aussi, pourtant, la vieille
+langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan
+parle le breton et entend le français; ses rapports journaliers avec
+l'étranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en
+va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il
+n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, ce temps où deux troupes de
+Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient tout à
+coup sur le champ de bataille, entendant résonner des deux côtés les mots
+de la même langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frères de la
+même race, issus de la même terre[1]. Dans les cimetières qui ceignent
+toutes les églises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes
+nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparaît aussi, cette
+coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui
+l'isolait des étrangers indifférents et réservait pour ses enfants seuls la
+connaissance de sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique langage
+sera devenu le domaine des savants et l'occupation des académies, et, déjà,
+comme cédant à un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de
+l'Armorique s'est empressé de recueillir les poésies de ses bardes[2],
+chants mélancoliques de prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne
+sera plus comprise de leur postérité muette.
+
+ [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où
+ se rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons
+ du pays de Galles.]
+
+ [Note 2: _Chants bretons_, publiés par M. H. de la Villemarqué.]
+
+Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs de ce vieux peuple,
+et le chemin de fer qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme une flèche
+au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en
+étonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
+variables, peuvent être ou ne pas être; mais ce qui n'a pas changé en
+Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et
+la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages comme les Turcs,
+dit Chateaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion; les
+armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même.
+C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la
+Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.
+
+
+
+
+
+
+LA BRETAGNE
+
+
+
+
+I
+
+Foi et poésie des Bretons.
+
+=Le Grand-Bé.--Les croix.--Les églises.--Les clochers.=
+
+
+La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers sur lesquels on a
+construit des forts qui protégent la ville de leurs feux croisés; le
+Grand-Bé est un de ces îlots; naguère il était armé de canons; aujourd'hui,
+le fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de son cap, de loin on
+aperçoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous
+les regards, et c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à
+découvert la grève de sable et de granit, que tendent les pas des
+voyageurs.
+
+Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint un plateau nu, aride,
+où quelques moutons trouvent à peine à brouter une herbe rare; on tourne à
+travers un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, tout à
+coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le
+tombeau de Chateaubriand.
+
+Il n'est pas de plus poétique tombeau: adossé au vieux monde, il regarde le
+nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent à ses pieds;
+point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de
+la mer incessamment remuante, qui, dans les tempêtes, couvre cette pierre
+nue de l'écume de ses flots.
+
+Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours s'échangent: on se
+demande quelle pensée l'inspira quand il déclara ne vouloir même pas que
+son nom fût inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité,
+ceux-là d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilité
+et cet orgueil ont une même source, un grand désenchantement. Cet homme qui
+avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues; ce voyageur qui
+avait parcouru l'univers, visité l'Orient, berceau de l'ancien monde, et
+les déserts de l'Amérique où naît le monde nouveau; ce poëte qui pouvait
+compter les cycles de sa vie par les révolutions, était envahi, à la fin de
+ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait
+préludé par des Considérations sur les révolutions, il se complut, en ses
+dernières années, à écrire la Vie du réformateur de la Trappe; le silence
+et la solitude du cloître étaient en harmonie avec la tristesse de son âme.
+Après avoir été chargé des plus importantes missions, avoir rempli les plus
+hauts emplois, vu à l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus
+puissants, une fois retiré du cercle tournoyant du monde, il avait été
+pénétré d'une accablante vérité: combien peu vaut l'homme, combien peu il
+fait, combien moins encore il réussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la
+joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour
+tous les hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait pas
+lui-même; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de différence
+d'un homme à un autre homme[1].
+
+ [Note 1: Thucydide.]
+
+Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de
+nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un
+d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle
+sera visitée des voyageurs de toutes contrées; ils viendront la regarder,
+et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux
+qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions lointaines; il
+prétend obliger les hommes à savoir qui il est.
+
+Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine! en lui s'unissent les
+sentiments les plus contraires, le désenchantement de la gloire, et la
+croyance en l'immortalité d'un nom; le dédain du scepticisme, et la soif
+des applaudissements; une impression d'humilité de chrétien, et un instinct
+de souverain orgueil.
+
+La vérité, pourtant, est là: cette croix, signe de l'éternité sur cette
+pierre marque de la mort, est l'immuable témoignage de l'inanité de
+l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand
+ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que Lamennais, son
+compatriote, ordonna qu'elle ne fût pas plantée sur le sien, tous deux
+obéissant à la même préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La
+croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, est le symbole du génie
+de sa patrie, de la catholique Bretagne.
+
+La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle s'allie à une poésie
+propre au génie breton: les objets matériels parlent en ce pays, les
+pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme
+conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut
+tromper: dès que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et
+le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous les
+carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les époques; depuis le
+XIIe siècle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; là, simples
+croix de granit exhaussées de quelques marches; ici, croix portant sur
+leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossières,
+mais toujours empreintes d'un sentiment sincère. La sainte Vierge, les
+Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur,
+ils la partagent, ils l'expriment avec une énergique vérité. Voyez ce
+tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'église de
+Saint-Michel, à Quimperlé; c'est une peinture primitive, par une main
+inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect;
+mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive
+souffrance de la mère: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la
+prunelle est presque seule indiquée; cette fixité du regard est
+saisissante, elle vous arrête, on reste là à regarder, on oublie que c'est
+une représentation, on voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur,
+ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, et pourtant vivante.
+
+A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue de la Vierge, conçue
+au contraire dans un sentiment délicat et tendre: elle a cette attitude
+penchée, cette tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à soi
+le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau
+l'enveloppe avec une grâce harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de
+douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses
+bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, Notre-Dame de _Bot scao_,
+la Vierge de Bonne-Nouvelle.
+
+On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des marins bretons
+particulièrement. A Brest, on cherche en vain un musée de tableaux: Brest
+n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port
+rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses
+ancres gigantesques, les forts dressés sur les rochers, le mouvement animé
+des rues où vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots
+arrivant de tous les points du monde, tout a le caractère précis, positif
+et puissant de la réalité du moment: l'homme a enfoncé dans le roc les
+pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement fixé.
+
+Mais, montez un des escaliers qui mènent de la ville basse à la ville
+haute, et, sous une voûte, vous trouverez quatre tableaux appendus à la
+muraille; c'est là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à la
+sainte Vierge: le départ du navire; les femmes et les enfants sur la grève,
+à genoux, pendant la tempête; le vaisseau ballotté par les orages, et les
+bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvés
+s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et,
+au-dessous, des légendes touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie
+ou rend grâces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez
+ceux qui sont en mer_! Voilà l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et
+son espérance, l'homme vrai: le reste n'était qu'apparence.
+
+Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prétextes
+pour témoigner de leur foi: à Saint-Aubin d'Aubigné, entre Rennes et
+Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans une
+épine, une croix qui verdit au printemps, parmi les églantines et les
+roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pâle et
+désolée où les pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue,
+sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siècles leur
+impénétrable secret; quelle est cette croix qui s'élève sur une éminence?
+C'est une croix qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la
+croix sur un autel druidique, en avant de cette armée de pierres qui
+marquent peut-être le cimetière d'un grand peuple.
+
+ [Note 1: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé
+ en forme de croix.]
+
+Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, une source jaillit et
+s'écoule entre les rochers, à la fois fontaine et lavoir: sur les pierres
+amoncelées, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée de
+fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les églantiers
+ont poussé dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle
+de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis,
+s'étendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides
+apparaissent les murs à demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit,
+ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperçoit la
+mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongée,
+incessante, qui emplit les champs et les airs.
+
+Dans ce pays catholique par excellence, toutes les églises sont
+remarquables: il n'est si petit village dont l'église n'ait quelque partie
+intéressante, ou une de ces chaires extérieures, devenues si rares, et que
+l'on voit encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, et d'où
+le prêtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances
+extraordinaires, parlait aux peuples assemblés sur la place; ou une voûte
+entièrement peinte, comme à Carnac et à Kernascleden; ou des médaillons de
+pierre et de bois encadrant l'autel de naïves sculptures dorées, à Roscoff,
+à Crozon, etc.; ou un tabernacle composé comme un monument architectural,
+une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons,
+ses colonnes, ses dômes, ses galeries, ses statues (à Rosporden); un
+confessionnal antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin); un
+baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à Landivisiau); ou bien
+quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus
+que dans une seule église, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de
+Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue à la
+voûte de l'église et tout entourée de clochettes; aux jours de fêtes
+solennelles, pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la roue, et
+toutes ces clochettes agitées forment un bruyant carillon qui règle la
+marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
+voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la sainte Vierge. Ou bien,
+enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers équarris, ais de chêne
+bardés de larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, à côté du
+catafalque de bois noir semé de larmes blanches; le tronc et le cercueil,
+qui rendent sensibles à tous les yeux à la fois la fragilité de la vie, et
+le principe chrétien par excellence, la charité.
+
+Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'oeuvre, les
+cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, par exemple, dont les arcades sont
+si sveltes et si finement découpées; ou les bas-reliefs intérieurs du
+portail de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre sculptée avec
+cette délicatesse et cette richesse d'invention, qualités charmantes de la
+jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les
+églises, près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du
+saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas
+ailleurs: saint Cornély, saint Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout.
+Saint Yves a le privilége d'être représenté dans presque toutes les
+églises, même celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand
+homme de bien, de ce savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté
+vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la
+toque sur la tête, entre deux plaideurs, le seigneur richement vêtu, en
+habit de velours rouge, tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie
+et l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous aux coudes et
+aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier,
+suffisant, le chapeau sur la tête, présente au saint une bourse d'or; le
+paysan, le regard et l'attitude timides, la tête basse, le bonnet à la
+main, attend humblement la sentence. Il n'a rien à donner, mais la justice
+ne lui fera pas défaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
+et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui donne gain de cause.
+C'est toute l'histoire du moyen âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de
+l'autre: l'Église protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le
+puissant.
+
+Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage
+de ces belles églises du moyen âge, témoignage de la piété, de la science
+et du goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, du meilleur
+temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante par sa masse, sa
+grandeur, la noble simplicité de ses ornements, l'harmonie de ses
+proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à
+l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait bâties de fer; là,
+Tréguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chêne
+noir et brillant, découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable
+variété; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des
+modèles à tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Léon
+et sa flèche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre,
+inébranlable, ceinte de galeries à jour comme de gracieuses couronnes,
+élançant au ciel ses clochetons aux pointes aiguës, toute découpée,
+aérienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un
+légitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de
+Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il faut se détourner de toute
+route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons,
+le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église royale, y
+accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni
+aux caprices les plus ingénieux de la Renaissance, a imaginé de plus
+délicat et de plus éclatant: portraits sculptés, statues d'un beau style,
+où déjà se reflète l'antiquité, choeur ogival tout ciselé, et un jubé (on
+sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du
+catholicisme), un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont
+taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le
+marteau de la Révolution n'a détaché que des fragments insignifiants de ces
+belles pierres si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles
+passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le temps.
+
+Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, les clochers à
+pans coupés de la Renaissance, de la Roche-Maurice-lès-Landerneau, de
+Landivisiau, de Ploaré, de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et
+légers clochetons et ornés de balustrades à deux étages, comme les minarets
+de l'Orient; les flèches élevées le long des côtes, celle de Tréguier, par
+exemple, percée à jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
+constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de croisillons,
+d'étoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bénitiers exprimant
+toujours le caractère de l'époque: à Dinan, dans une église du XIIe siècle,
+une cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de toutes pièces
+supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siècle est le
+temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une
+église du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante petite
+colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et
+au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se
+venait poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, et inspirés par
+un sentiment plus chrétien encore, les bénitiers extérieurs, si communs
+dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, à
+Morlaix, à Quimperlé; le bénitier intérieur n'est qu'un accessoire; le
+bénitier extérieur, isolé en avant de la porte, a une signification plus
+précise: il dit où l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de
+l'âme: le chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, son
+coeur se recueille et se prépare. Les architectes bretons ont bien compris
+cette grave pensée de la religion: les bénitiers extérieurs sont de
+véritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré
+d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées de leurs ailes; le
+dais élancé, ciselé, d'où pendent les pointes effilées d'une broderie de
+granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble
+inviter le fidèle à entrer dans la maison de la prière.
+
+ [Note 1: Il y a un bénitier semblable à Corseul.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Foi et poésie des Bretons (suite).
+
+=Saint-Thégonec.--Les cimetières.--Les calvaires.--Cast.=
+
+
+Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idée de
+ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, à
+Saint-Thégonec, entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle funéraire,
+sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrétien de Bretagne,
+se sont comme donné rendez-vous.
+
+Les cimetières bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent
+l'église; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas même de portes;
+une grille de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire
+aux bestiaux l'accès de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire où
+sont représentées des scènes de la Passion, quelquefois la statue
+agenouillée d'un pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus à
+ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls monuments de ces
+cimetières des villages bretons; les tombes sont marquées par de petits tas
+de terre, serrés l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
+recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creusé comme
+une petite coupe où s'amasse l'eau du ciel, et dont la mère, le fils,
+l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour
+celui qui est couché dans la terre[2]. Ces cimetières, placés au milieu des
+bourgs et des villages, ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années
+pour que ces champs de la mort soient comblés des corps des générations
+éteintes; les morts bientôt sont exhumés pour faire place aux nouveaux
+venus: dans quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir
+déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la façade de
+l'église, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus
+aucun corps, froids témoignages d'un souvenir qui de jour en jour va
+s'effaçant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté de
+l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli les os des morts
+exhumés: si l'on jette un regard à travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur
+ce charnier sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, entassés et
+mêlés comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marché sur
+terre, solitaires et délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.
+
+ [Note 1: A Goueznou, à Plabennec, etc.]
+
+ [Note 2: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans
+ les pierres sépulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'à
+ désaltérer les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la
+ tombe.]
+
+Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a
+voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachés à la
+terre. Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle
+inattendu: à toutes les saillies du bâtiment, sous les porches, sur la
+corniche antérieure, sont alignées, accrochées, suspendues l'une à l'autre,
+une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boîtes,
+surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crâne des
+ancêtres, la tête, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le
+_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une
+inscription indique la date et le nom:
+
+_Ci gît le chef de_...
+
+On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole
+touchant. Ce sont les archives funèbres des familles, non renfermées dans
+la maison où l'habitude les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église,
+devant lesquelles les générations nouvelles passent et se découvrent, le
+dimanche en venant prier[1].
+
+ [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à
+ têtes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous
+ les os, et qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme
+ des ballots.]
+
+Çà et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques crânes de morts
+qui n'ont pas eu de famille et à qui l'on n'a pas donné de cercueil,
+verdis, les yeux pleins de gravier, à travers lesquels pointent des brins
+d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là appuyé peut-être sur
+celui qui fut son ennemi en ce monde.
+
+Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre
+dans l'église, et cette église est comme un résumé de toutes les églises
+bretonnes: tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, chaire
+en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la
+Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, à
+fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophètes de
+l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à la sainte Vierge;
+voûte d'or et d'azur au fond tout étincelant; le choeur, l'autel et les
+chapelles latérales, chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges,
+fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, un ruissellement
+d'or, de verdure, de rouge éclatant et d'azur.
+
+De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le côté, se
+détache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres
+suintent l'humidité; les assises qui ont pris une teinte noire, séparées
+par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de
+deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous
+l'ouvrez, et vous vous arrêtez ébloui: c'est là le cimetière, et, dans le
+cimetière, devant vous, à droite, à gauche, une réunion inattendue de
+monuments: sous le porche où vous êtes, des deux côtés, les statues
+alignées des douze Apôtres; en face, une large porte à trois arcs, d'un
+style imposant, la porte du cimetière, et l'on dirait d'une arche
+triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe
+sous cette porte, couché dans le cercueil, entre non dans la terre, mais
+dans la vie éternelle, le séjour de la joie et de la gloire; à droite, une
+chapelle funéraire, du même temps que le Louvre de Henri IV, décorée,
+sculptée du bas en haut, comme une châsse immense taillée en granit; enfin,
+à gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces
+calvaires compliqués, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de
+statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes
+les plus naturelles et les plus naïves, disciples, prophètes, saintes
+femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant
+toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, à plusieurs étages, croix
+sur croix, aux branches chargées de statues, la Vierge, saint Jean, les
+gardes, et, tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde et les
+yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des
+coupes le sang précieux de ses mains[1].
+
+ [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si
+ remarquables du reste par leur belle église, sont plus compliqués
+ et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.]
+
+Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funéraire; et
+là, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement
+du Christ, exécuté dans des proportions colossales, cette scène qui a
+inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes,
+et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complète, en
+donnant à ces personnages si vivement émus l'apparence même de la vie: vous
+les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages pâlis; la
+Vierge, les lèvres pressées sur les pieds livides de son divin Fils, la
+Madeleine bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui
+inondent son visage: vous devenez acteur en cette scène passionnée, vous
+êtes saisi, pour ainsi dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances
+vous frappe au coeur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de l'âme, vous êtes
+étonné de sentir des larmes qui coulent de vos yeux.
+
+Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont répandues avec la
+même profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus
+éloignés de toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les
+montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, qui n'est qu'un
+petit village voisin du Faouet, moins même qu'un village, un misérable
+hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, près de
+Quimperlé; modeste manoir qui mérite à peine, le nom de château, on
+rencontre des jubés de bois sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de
+personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches églises, oeuvres
+admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les
+prodiges et les mystères de la religion, et conservent chez le peuple et
+raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empêcher de se
+demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui
+ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux
+auteurs de ces oeuvres tant de qualités si rares: fécondité d'invention,
+vérité du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de
+ces scènes divines? Dans tous ces monuments du moyen âge, c'est la même
+vérité, la même puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se répète, il
+ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui a
+une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un motif que le temps de
+l'exprimer avec une vivacité rapide, et passe à un autre et vous entraîne
+dans sa course inspirée.
+
+Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création: cette société,
+comme un homme qui est parvenu à sa maturité, avait accompli tous les
+travaux nécessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siècles
+l'avaient préparée, elle s'était dégagée des langes de l'antiquité, sa
+langue était faite, ses idées religieuses arrêtées; la république
+chrétienne est logiquement constituée, elle a son unité. Ce peuple, alors,
+est dans la complète possession de sa force; il ne lutte pas pour créer; il
+n'est pas tiré en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est
+pas emporté par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne dirige pas,
+mais qui vous pousse, qui naît du désordre des idées et que notre temps a
+justement appelé d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les âges précédents ont
+cherché, amassé, rapproché; tous les matériaux sont prêts sous sa main; il
+n'a plus qu'à les prendre: c'est le génie même de l'époque qui, libre et
+aisé, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a
+qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. Alors l'imagination
+partout éclate, vive et colorée; un même esprit, dans les monuments d'art
+comme dans la littérature, crée les ornements variés des églises, invente
+les fabliaux et les contes, trouve à chaque instant des images nouvelles
+pour représenter les opinions, les idées et les moeurs; et cette
+imagination, loin de se fatiguer, féconde; car ce n'est pas une production
+factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son
+printemps, toute une suite de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et
+voilà pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus.
+Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas
+leur pensée qu'ils ont rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de
+leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été élevés et ont vécu,
+qui a pénétré tout leur être, et est devenue comme une partie même de leur
+âme. Ainsi, ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments
+de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre,
+mais le témoignage de leur piété et de leur foi, de la piété et de la foi
+de tout un peuple.
+
+La même foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en
+doutait, que signifient ces signes multipliés d'une piété qui ne
+s'affaiblit pas, ces écharpes de cachemire, dons des femmes de
+l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, et
+ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de béquilles appendues au Folgoat
+par les infirmes guéris? et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui,
+chaque année, viennent, comme une armée, entourer de leurs longues lignes
+aux cent replis l'église de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux
+qui tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, trop petite
+pour ce musée chrétien incessamment renouvelé? A chaque pas s'élèvent des
+chapelles et des églises neuves: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
+à la fois; Lorient, ville toute peuplée de marins et de soldats, vient
+d'élever à ses portes une église dans le goût du XIVe siècle; Vitré donne à
+son église un clocher neuf et une chaire sculptée; les petits villages
+dressent, dans leur cimetière, des calvaires à personnages comme au moyen
+âge; le calvaire de Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856;
+Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo; Quimper lance
+dans les airs deux flèches hardies sur les tours de sa cathédrale; la
+chapelle de Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute
+blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie
+pieuse; Nantes, en même temps qu'elle bâtit plusieurs églises nouvelles,
+achève son immense cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel tous
+les siècles ont mis la main, et construit cette église Saint-Nicolas,
+reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis,
+oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à
+accomplir en moins de dix ans le zèle de son pasteur et la piété de ses
+enfants, avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons. Il y a quelques
+années, à Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle placée à
+l'extérieur de l'église: statues peintes des douze Apôtres, autel
+resplendissant, voûte azurée aux étoiles d'or, nulle dépense ne fut
+épargnée, nulle décoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
+de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de
+l'inauguration. Ce sont là les fêtes nationales des Bretons; ailleurs, les
+peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de
+révolutions qui se succèdent; eux accourent de toutes les parties de la
+Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel.
+
+Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité dans le maintien de ces
+hommes et de ces femmes agenouillés sur le pavé des églises! Ce n'est qu'à
+la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de l'être humain dans
+une pensée qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie
+soient anéanties; immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette
+contemplation absolue où l'on se représente les saints, envahis par un
+sentiment de vénération, de soumission et d'humilité, où l'homme disparaît
+et où il ne reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif que
+tous les monuments; ces actes journaliers d'une dévotion toujours égale
+montrent l'état habituel de l'âme.
+
+Traversez, un jour de marché, la place de quelque ville ou bourg du
+Finistère: l'aspect en est varié et animé; ce marché, c'est une file de
+petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de
+marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux
+d'hommes, des ornements de laine tressés sur des roseaux pour les
+chaussures des femmes, des épingles bariolées, à dessins enroulés avec des
+perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques,
+de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces
+petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec
+leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur
+le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs
+braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées sur les hanches,
+de manière à laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le
+chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevés
+dessous et le bâton à la main, ne se pressant pas, marchant à pas comptés,
+faisant leurs marchés sans hâte. Mais voilà midi: de la haute tour du
+clocher de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze
+coups lentement résonnent; aussitôt, à ce dernier coup, tout mouvement
+cesse, tout le monde s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la
+place; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent leurs grands chapeaux,
+leurs longs cheveux tombent sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux,
+se signent et murmurent à voix basse l'_Angelus_. L'étranger, au milieu de
+cette foule prosternée, s'étonne lui-même de rester debout, et s'incline
+comme involontairement. Puis la prière de la Vierge finie, ils se relèvent,
+le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui
+ressemble au murmure de la mer éloignée.
+
+Il me semble les voir encore dans l'église de Cast (Finistère). C'était un
+dimanche, à l'heure des vêpres; la cloche sonnait dans le clocher à jour,
+et, sur la route, devant l'église, était amassée une grande foule, hommes
+et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de
+sonner; les groupes se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un
+côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'église. Les
+femmes entrèrent les premières; en un moment, la nef en fut remplie; au
+milieu, les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc,
+mais toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, des rubans
+d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et
+retombant en quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le coeur d'or
+et la croix sur la poitrine; dans les contre-allées, les femmes et les
+mères, en costume plus varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus
+et jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin brun, des jupes
+rouges, des bas à coins brodés d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé,
+la tête inclinée, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli.
+
+Puis, quand les femmes furent placées, une autre porte s'ouvrit par un côté
+de l'église, c'était le tour des hommes; ils entrèrent, à la file, d'un pas
+grave et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. Autant les
+femmes, dans leur costume bariolé, étaient scintillantes de vives couleurs,
+autant celui des hommes était simple et sévère, ce qui saisissait
+l'attention, ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, leurs
+longues vestes brunes, seulement bordées d'un galon rouge, leurs larges
+braies bouffantes; c'était leur tête carrée, les longs traits de leur
+physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs fronts
+comme une toison épaisse, et descendant en longues nappes sur leurs épaules
+et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
+portaient le même costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, à l'air,
+prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur
+les sourcils épais, leurs yeux avaient une expression énergique et je ne
+sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce n'étaient point des hommes de
+notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards
+brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour pénétrer sa pensée,
+ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses têtes comme des crinières
+de bêtes fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part; on pensait à ces
+tribus des déserts de l'Amérique qui errent encore sur les frontières, des
+races modernes, et qui, avec leur parole brève et sentencieuse, leurs
+gestes rares, leur démarche solennelle, semblent garder le mystérieux
+secret des premiers jours du vieux monde.
+
+Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant l'autel, et
+s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, entourant entièrement la grille
+du choeur. C'était là, la vraie assemblée des fidèles; les hommes, comme
+une forte milice, en avant; les femmes derrière, foule plus humble; tous
+ayant oublié tout le reste, ne vivant plus que d'une pensée, tout à Dieu.
+Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous,
+habitants civilisés des villes, nous cherchons à expliquer Dieu; même à
+genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous
+doutons peut-être s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées,
+méditations stériles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il
+a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui produit leurs moissons, il les
+a faits eux-mêmes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui
+peut tout, au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce
+Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils
+adorent.
+
+La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la
+vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la
+religion, source de sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe,
+mais qu'il vit.
+
+
+
+
+III
+
+Les pierres.
+
+=Le Morbihan.--La presqu'île de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.=
+
+
+Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien costume breton; au
+premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est là que la
+surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la
+famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre
+partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus
+vif au moment de la révolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des
+chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses
+côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la
+lutte; c'est à Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à
+la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, pour tout dire en un mot, le
+nom du Morbihan ne se sépare pas du nom de Cadoudal.
+
+De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se fait le grand pèlerinage
+de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves
+le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a
+l'amour; ils donnent à sainte Anne une part presque égale de l'affection
+tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le
+pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du
+Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus éloignés de la
+Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des
+enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs champs, leurs maisons, leurs
+travaux, pour vénérer en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta
+le Sauveur. Et quelle piété! quelle dévotion! Dès que, de loin, dans la
+lande où ils marchent par groupes, le chapelet à la main, ils aperçoivent
+le clocher de l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front
+courbé, murmurant une prière à voix basse; puis ils se relèvent, s'alignent
+sur deux rangs, et, la tête découverte, à pas mesurés, s'avancent vers
+Sainte-Anne, où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
+l'arrivée de nouveaux pèlerins.
+
+Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de
+Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même
+Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.
+
+Le sol même a un caractère particulier: il n'y a pas un étranger qui n'en
+soit frappé; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des
+dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entourés de
+quartiers de roc, débris de dolmens renversés; dans la lande, parmi les
+verts ajoncs, surgit le cône gris d'un menhir isolé; sur le bord du chemin
+est affaissée, semblable à un grand animal pétrifié, une pierre branlante,
+masse énorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement;
+partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquité.
+
+Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère si déterminé. Le
+golfe du Morbihan, qui donne son nom à cette partie de la Bretagne, ne
+communique avec l'Océan que par une passe étroite; s'avançant longuement
+dans les terres où il découpe de profondes anses, semé d'îles que l'on
+compte par centaines, qui s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de
+ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques
+de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer intérieure, la mer de
+Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes
+pour défendre l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de chaque
+côté, s'étendant comme des bras, la longue presqu'île de Rhuis et la langue
+de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
+déjà existait au siècle de César.
+
+Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donné
+rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de
+Rhuis, d'abord le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné à
+l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, mais au dehors
+solide et presque entier; gris, triste et inébranlable, il est resté debout
+comme une sentinelle qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le
+couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut quelque temps
+Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne
+plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de
+pierres alternées: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux
+côtes dentelées, et le vaste Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois
+détachées de la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin
+l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds,
+sont les chambres sépulcrales où ont été ensevelis les chefs des peuples.
+
+Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis; sur l'autre rivage, relié à
+celui-ci par quelques pierres druidiques jetées çà et là dans les îles du
+golfe, vous apercevez tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de
+Tumiac; les dolmens et les grottes se succèdent, et les menhirs ne se
+comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement
+breton étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments qui
+attestent l'existence d'une cité puissante. C'est parmi ces monuments que
+se trouvent la _Table de César_ et le _Grand Menhir_. La voilà, dans une
+lande, cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, depuis deux
+mille ans, n'ont pas bougé; épaisse et large tranche de roc qu'on dirait
+coupée dans une montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la
+taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont
+pas cru qu'elle pût porter un autre nom que celui de César, du géant qui
+les avait vaincus.
+
+ [Note 1: Le village du Loc consacré à Marie.]
+
+Faites quelques pas encore dans la lande, à travers les ajoncs épineux,
+vous êtes arrêté par une masse immense étendue sur le sol. C'est le _Grand
+Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe à la base, il a
+soixante-quatre pieds de long; obélisque colossal, il s'élevait jadis dans
+la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour.
+Depuis des siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, qu'en
+tombant il s'est brisé en quatre morceaux; ils sont là, à la suite l'un de
+l'autre, à l'endroit où ils sont tombés; on dirait des tronçons d'un
+formidable serpent antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de place.
+Comme soudés au sol, ils dureront autant que le sol même.
+
+Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les grottes de Plouharnel.
+En revenant de la presqu'île de Quiberon, au moment où l'on jette un regard
+derrière soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à l'heure ne se
+verra plus, on aperçoit, dans un champ, de grosses pierres peu élevées
+au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et
+on est près de les dédaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui
+vous semblait couché à terre, vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un
+édifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds
+pour pénétrer dans l'intérieur: alors vous avez devant vous une allée
+droite, formée de larges rochers plantés en terre, comme une muraille; au
+bout de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, une petite
+chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1].
+
+ [Note 1: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix
+ et le cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu
+ d'années.]
+
+Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui,
+semblables à des dalles monstrueuses, scellent ces sépulcres vides. Trois
+grottes s'alignent à côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur,
+sépultures familiales où, près de la dernière demeure des parents, avait
+été réservée la tombe du petit enfant.
+
+Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables alignements: à mesure
+qu'on approche de Carnac, à droite et à gauche, se dressent, dans les
+champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces
+groupes, le plus considérable et composé des plus gros blocs, s'appelle le
+_Camp de César_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en
+notre France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme Napoléon en
+Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière: l'homme ne créant pas, ce sont les
+destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et
+dont elles consacrent le nom.
+
+Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes d'une armée. Bientôt
+on se trouve au milieu de l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas
+cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là, comme en toutes les
+recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses où il aspirait, les
+possédant et les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est qu'elles
+soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux
+les nuages, il se demande si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même
+ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur énormité et
+leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchés à terre comme un
+monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous,
+vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, immobiles et muettes, les longues
+rangées de pierres levées sans nombre.
+
+Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, également
+séparées l'une de l'autre comme si le commandement d'un général eût écarté
+largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat
+est un roc roide, le pied profondément enfoui dans le sol, les plus petits
+au bas des files comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête;
+l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté de ces colosses, atteint
+à peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs
+informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent
+refléter les images mornes d'un éternel ciel de décembre.
+
+La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à l'entour déserte et
+silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait
+cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait,
+nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son
+passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le
+ciel, comme les bras pétrifiés de géants ensevelis? Celtes? Gaulois?
+Kymris? Nul ne répond: un peuple nombreux a été, on ignore même son nom! Ce
+peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir
+soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou
+si, à force de bras, il les a arrachés de la terre, amenés et plantés en
+rangs rigides, quelle pensée l'animait? Est-ce un temple? quelle foi!
+Est-ce une sépulture? quel symbole caché! Une catastrophe sans précédents
+a-t-elle couché dans cette lande une race entière? un choc soudain a-t-il
+ouvert la terre? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une
+nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté? Et les
+peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs
+inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais
+raconté!
+
+Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et
+traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen
+qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le
+transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de
+Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne
+grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais
+lorsque l'on se mit à l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et
+chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en
+augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on
+parvint à la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante
+chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était
+destinée; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées
+de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on
+suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout
+successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas
+dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée
+qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations
+des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des
+routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fût
+jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait lentement dans
+les chemins rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle
+arriva enfin à la porte du parc; ce fut un jour de fête, elle entra comme
+en triomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses
+mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple célébrait le succès
+d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les
+rocs par milliers.
+
+
+
+
+IV
+
+Quiberon.
+
+=Le combat.--Le fort Penthièvre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des
+martyrs.=
+
+
+Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens
+du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte
+armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre,
+une presqu'île étroite et avancée dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces
+bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont
+entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux
+compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
+chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin; à
+Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux
+sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains
+commandés par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des débris
+de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la
+Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voilà
+les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments
+sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand; nous n'avons rien à lui
+envier.
+
+C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que
+débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les
+armes à la main, reconquérir leur patrie.
+
+On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés:
+c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs,
+Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et
+Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes,
+poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés
+aisément s'abusent: loin de la patrie, les événements sont passés avant de
+retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on
+entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y
+attachèrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient
+franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie
+des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés
+croyaient encore la Vendée en armes; alors arrivait à Charette, du fond de
+l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais
+non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à
+Stofflet des cordons et des brevets de généraux; alors on rêvait une
+expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés
+en Bretagne.
+
+Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise: si Stofflet et
+Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la
+Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la
+remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient
+une armée entière: on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche
+contre Tinténiac et Cadoudal; leurs bandes éparses se levaient tout à coup
+devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur
+le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait
+favorable: maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on
+souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mépris
+de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait
+de descendre était un pays ami: dès qu'une armée régulière y mettrait le
+pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris;
+l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée
+populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés
+jusqu'à soixante lieues de Paris; cette fois, dès le premier jour et sans
+tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince
+apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à
+grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.
+
+Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de
+ces grands desseins, rien n'avait été épargné; les préparatifs furent
+dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prétendu
+qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de
+l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un
+plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République.
+Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance,
+sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes
+et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire:
+les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours
+pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la
+Convention, à _plusieurs centaines de millions_.
+
+Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait
+partout ranimés: il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier
+qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de
+l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la
+marine royale accoururent. «On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents
+épées avec l'ancre sur la garde.» Les Bretons, surtout, étaient en grand
+nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du
+moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont
+plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Émigrant_;
+l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de
+Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup
+d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux,
+nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin,
+spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de
+vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le
+mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent
+vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait
+soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui
+animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car
+l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse; mais
+eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé
+entières ces vaillantes et généreuses vertus.
+
+ [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban
+ de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]
+
+Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes: mais ici, dès
+le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout
+échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que
+Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour
+qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment,
+l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues; il ne se
+trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, négociateur,
+diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly,
+officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil
+arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé: Puisaye est
+le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent
+que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de
+partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort,
+ils se divisent: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois
+semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15
+juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois,
+attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois
+plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter
+leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en
+Angleterre: ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne
+songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au
+moindre échec vont déserter.
+
+Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer était libre; les
+vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de
+Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de
+la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, cinq mille Français
+mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit
+leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des
+cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetèrent
+dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des
+transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée;
+les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des
+vivres et des provisions: «Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
+dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris
+incessamment répétés: «Vive notre religion! vive notre roi[1]!» En se
+retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons
+d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les
+allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.
+
+ [Note 1: Puisaye, _Mémoires_, édit. de Londres, 1807, t. VI.]
+
+Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le
+terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer
+sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la
+Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les
+bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures,
+dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de
+combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit.
+
+Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée
+au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui
+accompagne toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du
+chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son
+dédain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se
+mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir
+formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En
+vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du
+commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments
+républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés,
+murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre
+française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et
+ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles
+aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend
+celui-là; avant même d'avoir combattu, on doute du succès; il faut attendre
+le second corps d'armée; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu
+de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre
+serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été
+étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
+dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la
+ferme; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au
+débarquement.
+
+Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne
+voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Hoche qui craignait
+un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats; il va aux
+émigrés qui ne viennent pas à lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et
+le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient
+là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues
+de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des
+flots.
+
+Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue;
+ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on
+va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la
+jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec
+magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy.
+
+Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île: après une première
+tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé
+pour forcer le camp de Hoche: deux détachements, descendant à quelques
+lieues de là, à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière
+attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée
+sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front: pris entre deux feux
+par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet).
+Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les
+plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de
+hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut
+perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un
+contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là; son
+chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre
+qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et
+les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui
+devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu.
+
+ [Note 1: Des agents de l'intérieur.]
+
+Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île; ils
+ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil,
+quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils
+marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et
+défendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher;
+puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une
+décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont
+hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise?
+Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur
+prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et
+désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne
+les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas
+qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter
+vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les
+républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon
+ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: «Il semblait, leur
+disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.--On s'est
+battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se
+sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant
+eux.»
+
+C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient
+toute leur vie crié _en avant!_ à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne
+savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en
+périt quarante-trois; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux
+vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par
+terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des
+feux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, sans la prévoyance
+du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrêta la poursuite des
+républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour
+cette fois[1].
+
+ [Note 1: Son fils tomba près de lui: «Enlevez cet officier,»
+ dit-il, et il continua à commander.]
+
+Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les
+premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20
+juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre
+désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les
+émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée
+presque entièrement d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui
+livre: quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du
+dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader
+les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une
+armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui,
+depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient
+devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous
+fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la
+tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder.
+Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule
+éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et
+on les emmena comme des troupeaux.
+
+A cette heure, les deux généraux ont disparu: Puisaye s'est hâté d'aller
+mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu
+l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant
+ses fautes par la mort du soldat.
+
+Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment
+débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens
+soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces
+sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île,
+près de Portaliguen; là, réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre
+la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse,
+n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre
+que leur vient la pensée; «Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et
+il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que,
+secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous
+nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du
+moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une
+mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];»
+mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée
+d'hommes va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la
+pitié: «Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas
+fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah! si ce ne furent pas les
+généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de
+Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent!
+Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et
+quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.
+
+ [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le
+ vicomte de la Villegourio).]
+
+C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée
+avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie
+du massacre des émigrés.
+
+J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de
+chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment
+solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard
+des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le
+biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et
+conquêtes_, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la
+Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les
+pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à
+Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses
+du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
+enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention; j'ai recueilli en
+Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs; et la
+conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas
+capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient
+pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on
+imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée.
+
+ [Note 1: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent
+ sur le fait qu'il y eut capitulation.]
+
+Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la
+relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues
+années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1]:
+«Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche: Les hommes que je commande sont
+déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser
+rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui
+répondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre
+bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre.--Les
+émigrés seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui,
+dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son
+nom: Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi,
+répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
+mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes.»
+
+ [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine,
+ Londres, 1795.]
+
+Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le
+général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas
+les armes.
+
+ [Note 1: Il n'est pas certain que le général républicain qui
+ conféra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le
+ général Humbert; mais cela ne change rien au fait.]
+
+Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme
+sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de
+meurtrières bordées sur les républicains: «Du moins, Monsieur, faites
+cesser le feu des Anglais!» s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du
+jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant
+son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que
+signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à
+fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'était-elle pas formelle? Mais
+non, ils attendent la décision de la Convention: Tallien court à Paris; et
+là, son discours se tourne contre lui-même: «Les émigrés, dit-il,
+envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister
+entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la
+vengeance et la mort?» Les applaudissements l'ont enivré[1]; il ne sent pas
+que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se
+rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand
+l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la
+douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant
+la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: «Prêt à paraître devant
+Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les
+émigrés en prisonniers de guerre!» Et, se tournant vers les soldats
+présents en foule: «J'en appelle à votre témoignage, grenadiers!--C'est
+vrai, répondent-ils.» Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire
+se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et
+tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés; on est
+obligé de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut
+que l'on choisisse des étrangers; c'est à des officiers de la légion belge
+qu'est donnée la mission de condamner ces Français!
+
+ [Note 1: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de
+ Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]
+
+L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fût
+écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même
+assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses
+passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le
+plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces.
+Hoche leur écrivit: «L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y,
+citoyens représentants, cinq mille Français!» Pas un ne se leva pour
+l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de
+ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés; les Montagnards les
+regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils
+abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre
+eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé; l'opinion leur
+défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort
+qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre! Qu'étaient
+quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait
+égorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus!
+
+Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes
+pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite
+tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le
+bourreau.
+
+Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des
+émigrés échappés au même sort; et, dans les récits de tous on retrouve le
+même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme
+Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron,
+Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse
+calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni
+emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour
+leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines
+passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces
+victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans
+l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de
+quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à
+qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées,
+qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la
+mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles
+sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait
+qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces
+prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal
+frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains
+disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un
+ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les
+lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se
+joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils
+comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernières
+nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce
+jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on
+accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas
+sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans
+son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe,
+l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du
+souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons
+étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins; et
+ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la
+force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui,
+aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la
+prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées
+de la religion et ses immortelles espérances; et ce prêtre se levant au
+milieu des prisonniers: «Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et
+au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis!» et les
+soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et
+répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui
+retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus
+rétréci; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant
+instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui
+serrait le coeur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade
+éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure
+venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient,
+d'Auray, soeurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la
+prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les
+prisonniers,--car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort,
+douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir: la plupart étaient jeunes et ne
+pouvaient se faire à l'idée de mourir; ces femmes dévouées qui, plusieurs
+fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce
+qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de
+la soeur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient
+qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient
+le coeur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme
+entre deux nuages une échappée de soleil; voilà les scènes, les paroles,
+les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort
+heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles
+actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle
+force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du
+devoir et par la foi!
+
+ [Note 1: Voy. l'_Expédition de Quiberon_, par Villeneuve de la
+ Roche-Barnaud; _Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon_,
+ par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier
+ de marine; _Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par
+ le V. de la V...g...o; _Expédition de Quiberon_, par le baron
+ Charron; _Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon_, par
+ le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de
+ Vendée_); _Relation du désastre de Quiberon_, par M. de la Touche.
+ Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont
+ surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de
+ la Révolution.]
+
+ [Note 2: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un
+ officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui
+ étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]
+
+ [Note 3: Chaumereix.]
+
+ [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du
+ peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les
+ prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le
+ Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
+ été donnée par M. Théodore Muret (_Histoire des guerres de
+ l'Ouest_); la liste en a été complétée par la _Revue de Bretagne et
+ de Vendée_.]
+
+Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui
+excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil: il était jeune, beau,
+brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de
+cette expédition: il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la
+jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait.
+Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un coeur si haut, digne
+fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un
+verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la
+mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: «Votre
+famille est bien malheureuse!» lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la
+capitulation, il était déjà condamné; mais il inspirait une sympathie
+universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver:
+une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les
+autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur
+table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires; bientôt
+il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la
+tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort.
+
+Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une
+suprématie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa
+sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour: tandis que la
+liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup
+arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine
+fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
+l'âme jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves
+gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de
+l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un
+mouvement de folie; car tout homme qui se résout à se donner la mort est
+frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le
+plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne
+s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un
+pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande
+âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se
+jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand
+la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux
+cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux
+lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés
+et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute,
+marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient
+émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du
+supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots
+comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et
+qui élèvent l'âme: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: «J'ai
+l'habitude de regarder mon ennemi en face!» Quand on lui commande de se
+mettre à genoux: «Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice,
+mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes!» Ces paroles du
+jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes
+emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres,
+en le louant, disaient: «La France a perdu un de ses nobles enfants, qui
+eût été grand pour la gloire de la patrie!»
+
+Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés: «Ils ont mis
+le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera!» avait dit
+Tallien: trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à
+Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de
+_cent trente-sept_ renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le
+soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt
+par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristés et
+obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et
+s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine
+recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les
+corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture.
+
+Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on
+les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été
+élevé près d'Auray, à la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces
+inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri: j'ai vu ce
+champ qu'on appelle d'un nom sacré, le _Champ des martyrs_, une prairie
+longue, verte, entourée de haies; à l'entour, la campagne est solitaire et
+silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription
+au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, là ils sont tombés_! C'est
+une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française
+est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la
+Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme
+que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers
+de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand
+Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous
+d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes
+familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les
+noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de
+notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse,
+d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La
+Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de
+Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils
+des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier,
+Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de
+l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était
+au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine
+de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps
+de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange,
+d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la
+Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé,
+Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement
+résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan,
+Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la
+capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate
+anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de
+ses compagnons, etc., etc.
+
+«La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean
+IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre
+recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].»
+
+ [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendée_.]
+
+Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à
+secourir ceux qui parviendraient à se sauver; une vingtaine à peu près
+eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à
+terre au moment où l'on tira et qui s'échappa; un autre, un jeune homme,
+Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes,
+s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les
+marais; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près
+d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba
+au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de
+Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1].
+
+ [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray_.]
+
+«Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la
+main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur
+roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient
+pour la cause de leur roi; la France donna la mort à leur action et des
+larmes à leur courage; tout dévoûment est héroïque[1].»
+
+ [Note 1: _Mémoires_.]
+
+Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme
+Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie,
+l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs;
+et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité.
+
+
+
+
+V
+
+Les Rochers.--Combourg.
+
+=Madame de Sévigné et Chateaubriand.=
+
+
+En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on
+longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce
+mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la
+grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche,
+les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels
+s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une
+assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un
+château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la
+teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au
+temps de madame de Sévigné.
+
+Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus
+que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent
+somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme
+qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point
+ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit
+pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si
+gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et
+réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque
+lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un
+monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce
+et légitime royauté.
+
+Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits
+reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à
+l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes
+d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre,
+elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses
+à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main,
+et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de
+Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques
+de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon.
+Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au
+rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en
+boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que
+nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde,
+avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans
+ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces
+hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans
+les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres
+sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de
+magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin,
+les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi
+laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son
+papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante,
+gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main
+et dont on s'arrachait des copies.
+
+Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à
+grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des
+arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son
+temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités.
+Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le
+plus élevé: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme
+un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à
+l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et
+landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres:
+tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se
+retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme
+par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la
+tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous
+envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le
+pas.
+
+Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent
+toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus
+«pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues
+couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.»
+C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit
+livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de
+saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le
+plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle
+ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont
+elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon
+pour l'avaler.» Là, elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant
+un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de
+dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en
+temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands
+et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où
+il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et
+la solitude.»
+
+Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus
+beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et
+la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de
+Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on
+ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de
+ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,»
+prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah!
+la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une
+allée «où le couchant fait des merveilles!»
+
+Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui
+dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des
+phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par
+les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le
+monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du
+spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères
+faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées.
+
+Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit
+bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
+air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de
+boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le
+lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre,
+le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle
+recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le
+cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits
+ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait
+pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé
+des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec
+un grand feu.»
+
+Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la
+méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en
+compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que
+l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître,
+dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que
+l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à
+l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande
+différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux
+endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer
+qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des
+histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie,
+Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint
+Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle
+a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés
+de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse
+prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un
+moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.
+
+Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société
+de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et
+madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues,
+l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les
+continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute
+leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser
+avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la
+vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement,
+cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui
+s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la
+femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si
+attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné,
+écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles
+qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui
+mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société,
+la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait
+à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les
+juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en
+s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des
+moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la
+force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus
+rares qualités des grands écrivains.
+
+Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là
+quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à
+propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse
+ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce
+peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on
+va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au
+contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa
+jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre
+colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses
+Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un
+désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur
+suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible
+forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les
+habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le
+père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et
+n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la
+présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa
+femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de
+fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat
+sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage
+comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la
+main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une
+famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de
+montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils
+sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups
+d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le
+commencement.
+
+A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à
+Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les
+marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que
+l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des
+_Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on
+le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non
+pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux
+maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées
+l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
+Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de
+l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château
+est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait
+partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.
+
+Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus,
+ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut
+perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le
+même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite,
+étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits
+entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient
+grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands
+châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que
+chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on
+cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les
+a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite
+n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes
+y seraient gênées.
+
+Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes
+sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de
+Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à
+fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne
+l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à
+Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot
+attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un
+bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M.
+de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la
+table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et
+où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de
+rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille!
+tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
+moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je
+suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs!
+On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination
+qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un
+contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau,
+que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au
+manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette
+humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus
+dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en
+tient compte.
+
+Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de
+Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur;
+c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et
+madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au
+contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être
+en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il
+n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme
+dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à
+l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers
+chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se
+fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
+plus on la connaît, plus on désire la visiter.
+
+
+
+
+VI
+
+Saint-Ilan.
+
+=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.=
+
+
+Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une
+lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment
+découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
+chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie
+d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la
+renaissance morale et au dévoûment.
+
+Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les
+ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui
+descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres
+plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout
+une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers
+sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes
+garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue
+régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les
+disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse,
+le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la
+réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et
+sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se
+figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les
+enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du
+vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de
+l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques
+successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les
+champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques
+prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1],
+ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère
+féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de
+leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours,
+l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le
+signe de la croix.
+
+ [Note 1: M. Ach. du Clésieux.]
+
+Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf
+manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la
+mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne
+l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite
+il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence
+sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des
+flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur
+écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone,
+lui qui change incessamment.
+
+ [Note 1: M. Sainte-Beuve.]
+
+On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la
+famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous
+l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome,
+le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite,
+quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du
+prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre
+de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent
+inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et
+sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce
+_Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils
+conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en
+leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme,
+ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se
+change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les
+transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.
+
+ [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]
+
+Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on
+médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur
+vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé.
+
+Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps
+des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti
+jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de
+sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il
+instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs,
+sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où
+l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue
+des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans
+bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte,
+avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie,
+l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des
+filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus
+naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître
+respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure
+bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
+de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale
+qui semble protester et revendiquer son antique gloire.
+
+Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France,
+nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de
+guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps
+à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs:
+
+ Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,
+ S'apprête un combat, combat de renom.
+
+Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le
+pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait
+suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune
+Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre
+accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs,
+s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:
+
+ J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,
+ Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents;
+
+ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:
+
+ Treize combattants tombés sous ses coups!
+ L'insolent Lorgnez, le premier de tous.
+ Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,
+ Et se délassait à les regarder[1].
+
+ [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.]
+
+Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et
+cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la
+Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant
+d'héroïques morts.
+
+Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas
+qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère
+vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de
+Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une
+place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine
+la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table
+hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La
+tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de
+l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif,
+en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se
+recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés.
+
+Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers
+l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis
+longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de
+guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous
+les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le
+dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se
+trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons,
+où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France,
+Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au
+haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui
+accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et
+soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la
+France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer
+par delà. Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à
+travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course,
+entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord
+heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de
+la foudre.
+
+Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui
+combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se
+fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il
+écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine
+d'une armée qui fuit dans les ombres.
+
+Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc
+Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se
+sont passés,
+
+ Je te dis: d'un projet je sens la noble envie:
+ Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Une larme brilla dans ton oeil expressif,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et ton front devint fier comme un jour de combat.
+ Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,
+ D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.
+ Le matin, le clairon annonçait le réveil;
+ Je te vois, devançant le lever du soleil,
+ Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,
+ Et par des chants pieux ranimer leur courage.
+ La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,
+ Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,
+ Le mien était d'ouvrir à ces intelligences
+ Les régions de l'âme et des humbles sciences;
+ Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,
+ Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,
+ Retenant mieux que lui le sens de la parole,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,
+ Que de fois je serrai ta main forte avec larmes!
+ Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1].
+
+ [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.]
+
+Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a
+saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant
+_dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la
+grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_,
+
+ Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!
+
+Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces
+quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire
+éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il
+avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement
+douées, il avait déjà oublié.
+
+Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur
+solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon
+sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après
+qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de
+sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée,
+grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace
+lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval!
+
+ [Note 1: Amédée Pommier.]
+
+ Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!
+
+en avant dans la mer! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent d'un
+irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec
+eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux
+éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la
+brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau
+vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres:
+
+ Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même!
+ La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,
+ Fait naître sur ta joue un reflet de corail,
+ Quand tu t'émeus de ce baptême[1].
+
+ [Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.]
+
+Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la
+famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et
+d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons
+des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie
+de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps
+déjà, idéalisa en ces beaux vers:
+
+ . . . . Sur un rocher, devant l'éternité,
+ Devant son grand miroir et son fidèle emblème,
+ Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,
+ Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,
+ A prier pour renaître, à finir de mourir,
+ A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,
+ A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume;
+ Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour;
+ Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,
+ Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie
+ Chantant sur une lyre![1] . . . . . .
+
+ [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.]
+
+Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe
+quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions
+diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets
+précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol,
+ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule
+toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie
+ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant
+lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal,
+charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et
+aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer
+les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
+suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se
+rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter;
+et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se
+recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les
+accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps
+assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
+une flamme comme d'un foyer immortel!
+
+Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de
+la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses
+grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et,
+parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du
+_vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard
+et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de
+fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent
+mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en
+l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les
+huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir,
+ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une
+large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait
+suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.
+
+ [Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies
+ intitulé: _Une voix dans la foule_.]
+
+ De toutes les cités ô cité souveraine,
+ Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,
+ De sourds mugissements ou de vastes clameurs?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,
+ Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,
+ Animant les marteaux, la scie et les leviers,
+ Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,
+ Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris
+ Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris!
+
+Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur,
+de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se
+confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles
+ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un
+accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
+au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il
+possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il
+condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses
+vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les
+_coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console;
+il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés,
+et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu.
+
+
+
+
+VII
+
+La mer.
+
+=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.=
+
+
+Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa
+plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul
+qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est
+une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court
+vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres
+sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus
+insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants
+et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et,
+des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là,
+à la regarder.
+
+Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont
+ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son
+immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de
+l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son
+uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête
+pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce
+qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui,
+lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la
+mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
+manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même,
+toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point
+obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais,
+toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes
+pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.
+
+Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie
+vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce
+regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui
+se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui
+est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne
+pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et
+l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
+mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la
+regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette
+contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
+l'arrêter et la fixer.
+
+La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée
+que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus
+violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme
+le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de
+criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de
+promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus
+semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée.
+Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un
+coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer,
+au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points
+même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
+de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois
+lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas,
+s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
+est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
+bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée,
+semée de milliers de beaux arbres.
+
+Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de
+la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine
+s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du
+côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes
+qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut
+sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui
+ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.
+
+De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale
+tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite
+celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour
+île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant
+en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le
+Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point
+le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin
+en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où
+jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les
+matelots et leur indique la route du port.
+
+A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de
+l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là, l'Océan a
+toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de
+l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en
+avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant
+lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues
+innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose
+pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle
+soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied
+à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue
+patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il
+perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il
+passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle
+d'un peuple; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont
+il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une
+muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la
+presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc.
+
+Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes
+ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un
+élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de
+granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue
+s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en
+cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
+ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
+Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au
+milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.
+
+C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes
+baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.
+
+A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
+s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe
+profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où
+eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr,
+préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda
+le plus puissant arsenal de la France.
+
+Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli
+de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de
+Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des
+boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs
+de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque
+instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
+Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient
+fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait
+entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
+noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
+Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières
+formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe,
+épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
+milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble
+voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
+grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des
+murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent
+des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un
+bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait
+curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une
+machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer
+les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe
+imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un
+vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les
+conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent
+sont invisibles.
+
+ [Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières
+ pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]
+
+Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps
+robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites
+passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute
+forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles,
+volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés,
+que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues
+rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer
+péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques
+que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur
+l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans
+hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également
+indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni
+moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis
+passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée
+sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à
+l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en
+entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le
+cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur,
+nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible;
+et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés
+d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la
+société dont ils étaient séparés comme des damnés.
+
+Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de
+guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et
+allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de
+campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
+homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses
+que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à
+quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme
+écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
+câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à
+l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
+un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les
+magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer
+sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
+pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
+les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
+d'un brasier étincelant.
+
+Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres,
+au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
+hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés,
+qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux
+labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges
+trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de
+l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
+broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore
+et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette
+ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les
+machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des
+remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis
+deux cents ans.
+
+Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
+dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était
+aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient
+aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours,
+toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été
+brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte,
+ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives,
+casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
+secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa
+base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble,
+_foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol
+aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la
+tempête de la guerre!
+
+ [Note 1: Isaïe, XXI, 10.]
+
+La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de
+l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une
+longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le
+golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de
+l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût
+voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de
+Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la
+baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un
+accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin
+de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une
+large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au
+commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste
+demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche.
+Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces
+petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à
+s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant
+vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.
+
+Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute
+la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le
+Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents
+habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix
+mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que
+Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses
+côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune
+carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante
+barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque
+jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois,
+que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent
+dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement
+s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre,
+cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées
+une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins
+filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable,
+sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement
+par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en
+colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme
+indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!
+
+Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et,
+tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil,
+comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute
+couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la
+svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier
+petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville
+silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se
+lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au
+loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors
+se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
+le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent,
+descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés,
+touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si
+elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt
+des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle
+et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes
+et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin
+d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent
+sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes
+retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche
+étroite et frêle, comme des ombres.
+
+Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée
+entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan:
+c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
+_bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur,
+le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à
+peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des
+vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds
+au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que
+de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et
+ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent
+à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné.
+
+Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et
+déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des
+moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval
+isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance
+apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se
+dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est
+un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour
+un menhir.
+
+Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres
+entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie
+en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer.
+Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus
+seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
+de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent
+longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus
+et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette
+mer nue, un navire perdu dans l'immensité.
+
+Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une
+rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui
+gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y
+déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent
+frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre
+leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous,
+mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées.
+
+Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette
+curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut
+franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs
+assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, en ces vastes
+solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que
+quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on
+le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant,
+descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite
+fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu
+à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la
+pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête
+la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde
+vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de
+cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des
+Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une
+terreur secrète et d'une tristesse solennelle.
+
+C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans
+cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé,
+finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre,
+inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des
+côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer,
+l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des
+hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.
+
+Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de
+Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont,
+de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère
+de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces
+rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les
+révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques
+hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites
+coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le
+sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la
+mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une
+ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du
+poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au
+soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît.
+
+Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se
+disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être
+frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et
+des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se
+rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des
+crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants,
+et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la
+tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la
+cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans
+cesse ses systèmes.
+
+Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
+quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
+existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville
+riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
+forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des
+vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se
+fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
+ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là,
+Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un
+saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman;
+mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle
+_avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite
+de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
+flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses
+voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au
+milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque
+subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps
+était précipité dans un gouffre.
+
+Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles
+voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu,
+d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
+du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba
+au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit
+à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans
+doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
+croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans
+nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de
+civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois
+dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
+elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
+sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant
+roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout
+à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant
+l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son
+père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille,
+l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une
+langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course
+précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de
+ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui
+disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux
+flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la
+fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors
+éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut
+fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle
+tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la
+dévora.
+
+L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement
+sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au
+delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.
+
+De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par
+delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à
+une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la
+mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges
+quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits
+en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses
+emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut
+plus qu'une surface de sable uni.
+
+Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant
+son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le
+câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de
+muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des
+flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la
+nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des
+vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs
+désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des
+amants d'une nuit de Dahut.
+
+Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les
+écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
+sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
+faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle
+d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer
+s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_.
+
+
+
+
+VIII
+
+Saint-Florent.
+
+=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=
+
+
+La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées,
+aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et
+l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale
+arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un
+gros bouquet de feuillage; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne
+se détache dans l'air; c'est Saint-Florent.
+
+C'était un jour d'été; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais
+la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et
+retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au
+ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les
+barques, aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville
+noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent
+que visitent les princes; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves
+qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur
+les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents
+caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs
+boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe,
+chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des
+branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à
+l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie.
+
+Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui
+m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que
+je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue
+à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes
+incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et
+Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu,
+reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et
+féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire
+de pirates normands; elle s'appelle l'_île Batailleuse_; sur cette
+esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort,
+d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un
+autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre
+les deux seigneurs, la guerre était permanente: Angevins de Saint-Florent
+et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
+et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être
+domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance
+comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre
+s'appelle encore la _Bretagne_; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit
+coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en
+ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.
+
+Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs: ce
+bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira; cet
+autre, Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il
+fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est
+ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le
+premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière:
+c'est comme le résumé des guerres de la Vendée.
+
+Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de
+trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au
+haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à
+la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur
+avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les
+ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas
+partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire; seulement,
+quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons
+voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait
+traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte,
+menaçait la place et les rues.
+
+On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné
+de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée
+générale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les
+bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule
+d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile; il commande le
+feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'oeil, la place fut
+déserte; personne n'avait été tué.
+
+Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des
+angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et
+découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent
+sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le
+canon est pris.
+
+Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin,
+jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à
+la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout,
+debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour
+ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du
+foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique: _Pro aris et
+focis_. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a
+appelé un _peuple de géants_; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été
+vaincu; sa cause a triomphé: la religion qu'il avait défendue sur les
+champs de bataille de la Vendée.
+
+Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine,
+cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec
+les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant,
+se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant
+d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé,
+galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas,
+Lescure blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le
+bruit du canon lointain?
+
+Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars,
+Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé
+enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et,
+comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord,
+pour y prolonger sa lutte et sa vie.
+
+Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville,
+Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient
+de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de
+mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel
+repos.
+
+Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans
+un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille.
+
+La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au delà que
+quelques milliers d'hommes; la question alors s'éleva: que faire des
+prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y
+avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule,
+une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise,
+qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en
+défaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientôt devient un cri
+général, la volonté du peuple.
+
+Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en
+entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp
+alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe à
+quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la
+souffrance: «Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la
+dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée: je
+demande qu'on ne tue pas les prisonniers.»
+
+C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1]: le voici,
+ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert
+par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le
+regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober
+un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa
+bouche entr'ouverte, va s'échapper!
+
+ [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'église de
+ Saint-Florent.]
+
+Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible
+choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime
+qu'ils ont une âme: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et
+ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La
+Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la
+porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller,
+s'écrie-t-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!
+
+Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule
+qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes,
+jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu;
+il n'en resta pas un à Saint-Florent.
+
+Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces
+prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs
+libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens,
+à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où
+elle espérait trouver encore les Vendéens: le représentant Choudieu, qui
+marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un
+des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens; on lui apprit
+que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie?
+demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande
+partie.--Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y
+conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'écria un jeune garçon de douze ans,
+en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa
+botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il
+arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit
+hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors,
+de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple
+vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient:
+Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre
+présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces
+sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir
+inoffensifs sur le sable.
+
+Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans
+l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces
+détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et
+loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus
+n'avait pas souillé ces luttes fratricides.
+
+J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu; là
+s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le
+couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux
+républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les
+confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements
+extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le
+pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on
+l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forêts
+américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue
+pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de
+Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il
+avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa
+foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son
+épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent:
+le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé
+de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à
+demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie; il arrêta
+ceux qui voulaient l'éteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la
+maison de Dieu soit purifiée des bleus? Et la foule immobile laissa
+l'incendie dévorer le couvent.
+
+Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer
+l'inscription qui y était gravée; les plaques de marbre de la base ont été
+brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est
+l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui
+emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans
+ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en
+laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs
+vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il
+reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés,
+marqués que par des débris.
+
+Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été
+mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en
+face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce
+paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier
+rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute
+naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en
+chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par
+lesquelles les hommes sont partout dominés: la fermeté calme, qui est le
+plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le
+conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le
+faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que
+Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand
+il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces
+simples mots à la foule agenouillée: «Le bon général a rendu son âme à qui
+la lui avait donnée pour venger sa gloire,» oraison funèbre qui embrasse,
+dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but
+sublime où il tendait.
+
+Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de
+Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four où le Vendéen
+cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à-vis, une petite
+place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument: la statue
+gît dans l'humble cimetière de la paroisse.
+
+De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées: à
+Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a
+expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une
+statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte
+Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces
+restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion:
+dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le
+tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Soeurs: une sainte femme,
+un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à
+des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est
+à sa place: cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue
+brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la
+tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce
+siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la
+religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule
+gardienne des généreux souvenirs.
+
+ [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]
+
+
+
+
+IX
+
+Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.
+
+=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=
+
+
+La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position
+avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne
+qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports
+naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et,
+comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de
+tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les
+Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était
+sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent
+contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue.
+
+Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas
+changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait
+cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un
+chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au
+milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des
+ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de
+l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires.
+Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne,
+du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans
+la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à
+Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger,
+semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous
+lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands
+vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit
+monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire;
+le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la
+mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe
+de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une
+petite chapelle, rendre grâces à Dieu.
+
+La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est
+bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan,
+apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les
+maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs.
+Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs
+remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont
+gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup
+devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent
+de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre
+béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est
+véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le
+rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en
+étonnerait pas.
+
+La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à
+peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer;
+des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés
+réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de
+sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la
+plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent
+de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus
+de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les
+Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert.
+
+Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble
+immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.
+
+Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses
+grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une
+toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de
+petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de
+vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des
+centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une
+fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant,
+gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à
+vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un
+entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont
+si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.
+
+Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue
+du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du
+moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur
+et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par
+les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout,
+habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite et à
+gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de
+leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les
+boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au
+rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire,
+les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent
+eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les
+porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois
+la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les
+passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés
+par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites
+vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière
+y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de
+poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces,
+dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un
+débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination,
+l'ornementation la plus fantastique.
+
+Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y
+en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés
+de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié
+homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux
+pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention
+propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le
+décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres
+croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins,
+étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade
+blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à
+Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée,
+ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure
+antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de
+la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre
+principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au
+toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces,
+casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et
+chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant
+Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et
+se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
+bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses
+petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit
+breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords
+retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies
+plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues
+bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la
+représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom
+de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants
+Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le
+_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.
+
+Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres,
+d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche
+consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus,
+habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs,
+entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête;
+et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une
+illumination resplendissante et joyeuse.
+
+Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a
+conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la
+Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche,
+devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges,
+brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives,
+variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas
+l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les
+lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle
+ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là
+et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont
+animées, on y sent circuler la vie.
+
+Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne:
+elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine
+quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois
+construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la
+couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les
+formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen
+âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà
+pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est
+la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes,
+institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une
+société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans
+cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi
+l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le
+moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues;
+la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et
+ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du
+drame, la vie en marche comme une armée.
+
+Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez
+dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous
+disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont
+numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.)
+comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
+un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit
+remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à
+former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des
+noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic,
+Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio,
+Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des
+ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne
+assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis
+et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables
+sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au
+plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue,
+le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des
+portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres
+sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que
+nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte
+était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille
+femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main
+ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le
+grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc
+de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume
+breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de
+Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer
+ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même
+prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes
+silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se
+plaignait pas.
+
+Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le
+vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les
+églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de
+Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à
+balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de
+Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres
+et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a
+quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la
+pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque
+de du Guesclin.
+
+Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces
+vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la
+colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur
+lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire
+la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou
+trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours
+l'homme; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent
+avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les
+hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce
+que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à
+côté du passé comme à Cesson.
+
+La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante
+forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et
+Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort;
+Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts
+d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait
+les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi
+plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le
+repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais
+un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea
+les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se
+soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il
+ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents.
+
+Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant,
+esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque,
+les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et
+châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son
+château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol
+de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent
+les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la
+mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette
+inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une
+solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est
+une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours.
+Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà
+et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits
+arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques
+pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête
+brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus
+haut!
+
+Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs
+de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la
+pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais
+il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et
+surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits
+étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire
+son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a
+bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives
+couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a
+rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe
+de notre temps.
+
+Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des
+deux sociétés apparaît saisissant: le petit château, accroupi au bas de la
+tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails
+s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes
+étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa
+balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un
+joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée
+sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte
+pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son
+escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la
+mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa
+masse longue et sombre; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres,
+presque sans maisons; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel,
+comme un colossal obélisque; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la
+mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent
+incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les
+oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan.
+
+
+
+
+X
+
+Saint-Nazaire.
+
+=Le nouveau port et la nouvelle ville.=
+
+
+La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses moeurs du reste de la
+France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque:
+elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les
+chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure
+vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus
+importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire
+et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant
+de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port,
+Saint-Nazaire.
+
+Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes; il n'y avait pas de
+port; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à
+l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
+mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.
+
+Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands
+navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes; ils s'arrêtaient à Paimbeuf,
+où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la
+Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours,
+par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la
+mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de
+deux pieds d'eau; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs
+entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve
+avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de
+longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre.
+
+Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec
+cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'oeuvre: la terre est
+largement entamée; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur;
+les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates; le
+chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire; en peu de
+temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant,
+pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les
+terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour
+comme des collines; de larges fossés les environnent; bientôt la maçonnerie
+les revêtira, ils seront armés de canons; Saint-Nazaire ne sera pas
+seulement un port, il sera une ville forte.
+
+Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais
+parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes
+portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on
+attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de
+machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre
+cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt
+et les emporte.
+
+Mais le principal restait à faire, la ville: le gouvernement avait
+construit le port, les remparts; les particuliers ont bâti la ville; tout
+de suite on l'a conçue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans
+l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En
+ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions,
+les spéculateurs sont accourus; des fortunes se sont élevées en trois
+jours; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu
+sept cent mille; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions,
+nous en vivons.
+
+Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le
+développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la
+création des villes neuves des États-Unis: une bande de pionniers s'avance
+vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies; ils abattent
+les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du
+sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins
+s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de
+l'est. De même ici: à côté de l'ancien village, dont les maisons basses
+sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande
+cité sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les
+maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la
+trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, à droite et à
+gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons
+alignés de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des blés;
+ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes,
+peintes et dorées comme à Paris; à côté un champ labouré, une haie chargée
+de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie
+arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la
+maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voilà une
+rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin; il n'y a là
+encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité; le centre est rempli
+de décombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la
+table est sans cesse dressée et toujours servie: une population active,
+ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient,
+remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des
+bateaux à vapeur, charge et décharge les navires; de la jetée à la gare,
+c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.
+
+Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin
+est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces
+grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit
+cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà
+l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second,
+on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur
+filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les
+marchandises et les matériaux nécessaires au service du port; et, au
+travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes
+sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en
+levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des
+cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le
+cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le
+rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un
+sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une
+plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet
+du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à
+partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire:
+Allons! allons! pressez-vous! avançons!
+
+
+
+
+XI
+
+Les lutteurs.
+
+=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.=
+
+
+Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi
+des fêtes de village, des _assemblées_, comme on dit en Poitou, où les
+divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le
+pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la
+religion: la grand'messe d'abord; l'église de la paroisse a d'avance été
+décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs,
+d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le
+choeur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet
+entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre
+d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la
+prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.
+
+Après la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc,
+semant des fleurs; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles
+bannières brodées d'or, d'argent et de soie; les croix, les châsses
+étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes,
+au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des
+cantiques; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule
+d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul
+ne manque non plus qu'à la grand'messe; enfin le salut, la bénédiction,
+cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même
+n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une
+humble église de village que dans les magnifiques cathédrales.
+
+Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins
+accomplissent les voeux formés pour implorer une grâce ou pour remercier
+Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu
+le pardon, et y passent des heures en prières; d'autres, plus fervents,
+font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de
+longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont
+point à s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'église, sur la
+place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun
+cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour; les cabarets sont vides
+et les rendez-vous des jeux, déserts.
+
+Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux.
+
+Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de
+pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au
+pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont
+été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par
+les femmes, ont persisté; mais les luttes, ces luttes héroïques que
+célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers
+que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que
+dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du
+Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas
+diminué; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont
+toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule
+toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre.
+
+Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée.
+Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers
+siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en
+cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans,
+veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une
+fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition
+antique[1].
+
+ [Note 1: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée
+ par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la
+ plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné
+ dans la nation armoricaine.]
+
+Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses: on
+l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra
+tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes
+hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses
+robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux,
+infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
+sol de rocs; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui
+font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la
+meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un
+ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de présents
+magnifiques: trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent
+suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
+dorées, et un costume breton complet; ce costume a coûté trois mois de
+travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges
+boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en
+soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars
+du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés,
+à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven;
+on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente
+rivalité qui rend si longs leurs combats: Scaër est du Finistère, Guiscriff
+du Morbihan; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes.
+Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui
+qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie
+des genêts_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries.
+Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons;
+mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de
+ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par
+delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de
+la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le
+front dans la main.
+
+ [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]
+
+Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de
+celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter.
+Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés,
+aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite
+rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés,
+bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète
+l'ombre des arbres ou la lumière du ciel: voilà le fond du tableau. Sur les
+deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de
+moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou
+à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie
+vallée: au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau,
+le frôlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui
+ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.
+
+ [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze
+ moulins.]
+
+Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus
+profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer.
+
+C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres,
+qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur
+une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs
+victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la
+tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat.
+Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et
+en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on
+voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout
+étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat: sous un ciel
+éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette mer que les hommes, comme
+si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler.
+Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en
+souvenir de Virgile et d'Homère.
+
+La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus
+opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs
+costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
+leur figure comme un béguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui
+s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge; le grand et
+haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au
+vent; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de
+la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire; puis, le plus joli
+des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie
+et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante:
+nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs
+coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe,
+appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs
+cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des
+ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au
+poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de
+mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour
+du cou et des épaules une courbe gracieuse.
+
+Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé:
+grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races
+asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu
+étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur
+costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne: la coiffure,
+composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de
+mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec,
+sur le sommet de la tête; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces
+bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches
+comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donné leur
+nom aux femmes de Pont-l'Abbé: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbé. Le
+reste du costume a autant d'éclat: la jupe, le corsage, les manches sont
+ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades,
+d'oeillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses,
+hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux.
+Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de
+couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées.
+
+Le costume des hommes n'est pas moins varié; on voit, l'un à côté de
+l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long
+habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de
+broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du
+temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes
+blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est
+recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or
+ces casquettes de jockeys; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
+l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le
+coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de
+Quimperlé, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique à
+mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des
+reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient,
+et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre; et les gens de
+Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en
+soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs
+de Dieu.
+
+Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se
+forme à l'instant, chacun prend place: les hommes s'étendent sur l'herbe, à
+plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires,
+s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux
+femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés.
+
+Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée:
+plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant
+lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière
+le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle,
+tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre
+sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines
+fiançailles.
+
+Les luttes débutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants
+presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent
+à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas
+longue, l'un a vite renversé l'autre; mais, à peine le vaincu s'est-il
+relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence.
+Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas; il a déjà
+cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se
+pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et
+plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a
+été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un
+quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré
+leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une
+infraction aux règles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste;
+aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou
+ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils
+se doivent à eux-mêmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de
+vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare.
+C'est le tour des hommes.
+
+Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle.
+Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient.
+Mais un autre aussi entre dans l'arène: à ce moment une femme, quittant
+précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est
+sa mère; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra
+peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste; impatient de montrer sa
+force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la
+voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères; elle
+lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste
+impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur: les
+jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la
+mère,--jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
+faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des
+pleurs maternels.
+
+Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent
+bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et
+gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves
+Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le
+prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne
+gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
+serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains
+s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière
+avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile
+pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses
+parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les
+laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage
+maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des
+champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et
+droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de
+ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de
+l'âge.
+
+Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et
+s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras
+tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement,
+ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un
+contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à
+travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes,
+combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit
+les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est
+la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le
+combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a
+évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la
+lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la
+développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de
+ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les
+juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied,
+Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de
+manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile,
+pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu,
+c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux
+épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les
+juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux
+applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.
+
+Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là,
+l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les
+passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti
+pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif,
+plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt
+plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa
+réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils
+se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les
+jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste,
+font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et
+l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et
+recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des
+gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant
+fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son
+autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur
+l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces
+belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on
+regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la
+beauté et de la force de l'homme.
+
+Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent
+leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le
+spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent,
+comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils
+excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta!
+Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup
+habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils
+n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et
+suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de
+place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le
+monde a la fièvre.
+
+Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses
+deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et,
+d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière
+lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu
+de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de
+doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les
+vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes
+applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le
+sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas
+grave et lent qu'en arrivant.
+
+L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux
+lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent
+longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de
+Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente,
+comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans
+barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne
+l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait
+d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut
+mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi
+ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que
+surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure
+d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme,
+ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons
+et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom
+était Trolez, c'est-à-dire _lait tourné_.
+
+L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à
+son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré
+dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides
+ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête,
+ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et
+presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage
+carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait
+s'empêcher de le comparer à un taureau.
+
+Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une
+lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire,
+puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant
+son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci
+avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
+Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui
+font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe.
+Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les
+jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il
+demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds
+ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de
+son rival, il résistait impassible comme une muraille.
+
+Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le
+Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen
+de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur
+Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin
+énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable
+à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le
+porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier
+Trolez d'une ligne.
+
+Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la
+chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le
+sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup
+renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés,
+mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
+impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et
+admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur,
+voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le
+prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule
+empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa
+résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part;
+Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour
+remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans
+rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même
+village.
+
+Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le
+combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir
+qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le
+jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand
+il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
+mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins
+fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre,
+il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le
+décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.
+
+Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le
+Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu:
+Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que
+victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il
+était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de
+confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que
+rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les
+spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son
+adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en
+entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura
+muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic,
+_eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges
+proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque
+inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un
+geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son
+coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges
+que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes.
+
+
+
+
+XII
+
+Les monuments.
+
+=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=
+
+
+Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France
+le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne
+société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de
+hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces
+calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de
+planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les
+marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à
+Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le
+monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en
+l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend
+prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à-dire des
+deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le
+philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est
+l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a
+introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés
+qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur
+conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit
+parmi des ruines.
+
+A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus
+culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du
+Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la
+vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une
+statue, avec cette inscription:
+
+ =A VANNEAU, A PAPU.=
+
+Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne?
+L'inscription vous le dit:
+
+ MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.
+
+Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de
+1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont
+dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu
+surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu,
+est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et
+l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et
+d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du
+faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld,
+de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y
+a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a
+vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté,
+elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient
+jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu
+atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de
+nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle?
+Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements
+donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous
+à la postérité?
+
+De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de
+Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur
+roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent
+l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la
+statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une
+inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui
+atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de
+Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore
+enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis
+séculaires de la Bretagne et de la France.
+
+ ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE
+ ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,
+ LE 30 JUILLET 1830.
+ DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS
+ ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE
+ DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,
+ LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.
+
+Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments,
+vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative
+de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la
+hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre,
+mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse,
+près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans
+l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de
+ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle
+l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du
+parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les
+statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves
+magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme
+les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
+plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont,
+la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les
+gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les
+vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons;
+Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
+connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de
+l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la
+reine de France.
+
+Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à
+Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence,
+du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on
+en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier;
+bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux
+plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de
+France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait
+plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui
+la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son
+pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté
+inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand
+ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil,
+obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il
+aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il
+distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante
+volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui
+s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait
+comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour
+les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme:
+il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa
+rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille
+somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la
+payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne
+filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande
+autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le
+grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien.
+
+Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à
+ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa
+gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces
+statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire,
+de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles
+de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la
+Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles.
+
+Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à
+élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le
+dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la
+religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux
+pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France,
+du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme
+douce, de la vieille Armorique.
+
+La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à
+Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu
+d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient
+le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et
+chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois,
+la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère
+révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les
+États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité,
+abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la
+pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses
+droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont
+Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie
+VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le
+_restaurateur de la liberté française_, avant qu'il eût mérité le titre de
+_roi-martyr_!
+
+ [Note 1: Mignet.]
+
+ [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]
+
+
+
+
+XIII
+
+Quériolet.
+
+=Un caractère breton.=
+
+
+C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement
+caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble
+qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On
+dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à-dire une tête qui veut,
+qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus
+de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle,
+elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand,
+libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
+Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait
+encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de
+Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV,
+étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas
+de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types
+de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un
+vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7
+octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux
+et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et
+il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une
+baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau
+anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en
+ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de
+caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des
+stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval,
+Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines,
+le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits
+d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une
+idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de
+demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal.
+
+Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray,
+d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul
+enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne
+respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes
+facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et
+les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais
+avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui
+porte un heureux horoscope sur un tel garnement.
+
+A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés: il hante les mauvais
+lieux et les maisons de jeu; il crochète le coffre de son père, lui dérobe
+deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par
+le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il
+s'associe à des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays,
+guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il
+songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine
+licence et à son caprice.
+
+Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa
+naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas
+un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles,
+qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle
+dignité ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à
+tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses
+débordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau,
+Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son
+nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie
+des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les
+unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis
+une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué;
+de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de
+magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent
+envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité
+ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le
+menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le
+premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du
+cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres
+qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il
+se battit contre quatorze.
+
+Des femmes, il en est de même: il joint l'audace à la ruse; il les attaque
+en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il
+fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte
+sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux
+religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les
+séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de
+magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don
+Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage
+dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;
+il édifie les bonnes Soeurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de
+la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à
+l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes; il leur
+fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire
+l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que
+don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne
+l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas
+_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut
+dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons.
+
+Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule
+au-dessus de sa maison, à coups répétés; exaspéré de cette voix de Dieu qui
+le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax
+défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la
+foudre tombe sur son lit.
+
+C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en
+plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie,
+prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se
+faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique.
+
+Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement
+inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour
+voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de
+la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent
+le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour
+tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa: tout d'un coup, le
+côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre,
+se jette à genoux et lui fait une confession générale: il était converti.
+
+S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses
+forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre: à cette
+heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas
+baissé: «Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément
+d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une
+occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la
+piété!» Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par cette lumière que
+les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent
+la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
+hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures,
+rebrousse chemin et prend la route opposée: c'est le même homme, seulement,
+selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-à-dire il se tourne
+dans le sens contraire.
+
+La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il
+arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est
+presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient
+ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur
+recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous
+étonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à
+genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses
+mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle? C'est que, les
+femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut: elles
+sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute
+force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et
+conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que
+lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les
+grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné,
+humilié et priant comme une femme! pour en venir là, il faut qu'il ait un
+bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien
+longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes
+méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger.
+C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie
+à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec
+Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la
+fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même
+raison.
+
+Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en
+Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était
+le soir, dans une mosquée: le ramadan finissait, et les musulmans
+s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une
+solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les
+chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de
+lumières et toute remplie de croyants: là, pas une femme; des hommes
+seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous
+immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou
+d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la
+psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises: à certains moments,
+le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le
+ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation
+et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête
+enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,
+le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur
+néant.
+
+Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais,
+insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions
+et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y
+avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui,
+avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces
+Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes
+d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la
+plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les
+maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais
+jeux de l'homme, les _fantasias_, où, lancés au galop, ils se poursuivent
+et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur
+leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui
+les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore,
+poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés
+d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
+glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris à
+estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là, prosternés et courbés
+sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et
+véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.
+
+C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple: il a des
+vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il
+possède une vertu féconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa
+condition vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se
+dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relèvera.
+
+Quériolet était résolu à changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va
+confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les
+méditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile à cette
+âme active; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses
+vices, il fera le monde témoin de sa pénitence: là il trouvera encore à
+chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des
+ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse: voici la
+cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas
+l'ennemi, il le va chercher.
+
+D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil,
+l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un
+mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à
+cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de
+troubles sans être armé; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage,
+les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute
+autre attitude: il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des
+cordes; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de
+brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se
+défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses
+habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint
+à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met
+en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un
+porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui
+prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant
+prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se
+jettent sur lui. Ah! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se
+retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre; mais ce mouvement
+de l'homme du passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer,
+il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène
+jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne
+faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de
+bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son
+âme qui avait essayé de se révolter.
+
+ [Note 1: Saint Jean Climaque.]
+
+Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la
+plus difficile à pratiquer, il est chrétien; maintenant, on le peut dire,
+tout était facile: il avait brisé le grand ressort qui fait agir les
+hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait
+plus: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il
+accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous
+regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, «qui ne tend pas à
+l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.»
+
+Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des
+rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait été impie; il consacre sa vie
+à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et
+adorer Dieu qu'il avait blasphémé; il avait été voluptueux, débauché; il
+passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix
+heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois
+jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de
+temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il
+avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme
+ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa
+jusqu'à sa mort, vis-à-vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais
+une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une
+vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une
+toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par
+terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles,
+il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments
+dont il puisse souffrir à chaque instant: il porte des souliers dont les
+clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend
+ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce
+supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est _de faire à son corps le
+plus de mal qu'il pourra_[1].
+
+ [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de
+ Quériolet_.]
+
+Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte,
+quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec
+tous les dons de la fortune: il possède une grande maison, des valets, des
+chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un
+trait de génie: la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus
+riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la
+règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas
+indigent; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde;
+seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le
+possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est
+avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus
+avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.
+
+Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de
+charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y
+installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas
+encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A
+toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y
+a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses
+draps; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le
+partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il
+ne dépense pas par an cent livres; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit
+que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère
+censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus
+d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux
+esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du
+stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu!
+
+Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels
+chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu! Il est rencontré par un gentilhomme
+qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide à
+remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une
+maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents: il se laisse
+repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait,
+presque de force, ordonné prêtre; il s'y résout, mais il ne confesse que
+les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus
+humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la
+prière, les pauvres et les malades: cet élégant, ce raffiné, ce débauché
+s'est fait le propre infirmier de son hôpital; il veille au chevet des
+mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau
+Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est
+mis volontairement sur le fumier des autres.
+
+Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de
+l'énergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie
+tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre,
+en commençant par la première; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et
+avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'oeuvre de
+Quériolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de
+force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable.
+
+C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de
+l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement
+caractérisé: le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres,
+saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont
+adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage
+qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient.
+
+Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes
+oeuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car
+les austérités avaient vite épuisé son corps: quand il se sentit près de sa
+fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la
+Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque
+dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien
+et de Breton.
+
+
+
+
+XIV
+
+Du mouvement intellectuel en Bretagne.
+
+=Archéologie.--Histoire.--Littérature.--Arts.--L'Association bretonne.=
+
+
+Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le développement
+des études historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le
+caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques années. Lors du
+mouvement romantique de la Restauration, on s'éprit avec enthousiasme des
+vieilles chroniques et des légendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus
+au plaisir de découvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques
+qu'à un amour sincère et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des
+romans historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination
+suppléait à la demi-science des auteurs, et où la fantaisie était si
+intimement mêlée à l'histoire, qu'il était difficile de faire la part de la
+réalité et de la fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la
+poésie, non de l'histoire.
+
+Ce moment de première fièvre est passé: l'époque de la maturité est
+arrivée, et, avec la maturité, la gravité des études et de la pensée. Les
+hommes que nous voyons aujourd'hui à l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une
+suite et une expérience qui les décèle hommes faits; ils ne se contentent
+plus des premières impressions, il leur faut quelque chose de précis et
+d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, ils
+veulent connaître les moeurs du passé, ses usages, ses arts, ses grands
+hommes, ses origines: de là, le développement des études archéologiques,
+études qui appartiennent plus particulièrement à la province.
+
+
+
+
+
+
+I
+
+Archéologie et histoire.
+
+
+L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même que l'histoire
+naturelle, en grandissant, s'est divisée et subdivisée en une multitude de
+branches: géologie, anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc.,
+l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, a été obligée de le
+répartir entre plusieurs mains: les époques ont été classées, et, dans
+chaque époque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les
+lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et
+boiseries, émaux, carreaux historiés, vieilles chartes, chroniques et
+légendes, voilà l'archéologie, et chacun de ces sujets suffit à absorber la
+vie de plusieurs savants.
+
+Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le vaste champ de
+l'histoire, le fouillant à l'envi, ne laissant rien de côté. Bientôt ils
+n'ont plus travaillé séparément, ils se sont réunis; partout des sociétés
+d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles se sont signalées
+par un éminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant;
+elles ont conservé nos vieux monuments. Il y avait une horde de
+démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui
+n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber
+incessamment sur les églises et les châteaux le marteau de la destruction.
+C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se
+placèrent devant les monuments menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là
+pour les défendre. Le public était indifférent; ils le réveillèrent, en lui
+expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il ne regardait même pas, ils
+accumulèrent les recherches, répandirent la connaissance du moyen âge,
+développèrent le goût; ils firent l'éducation de la bourgeoisie en art, en
+histoire. L'argent manquait, ils contribuèrent de leur bourse; ils étaient
+sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
+nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il
+leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments,
+comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue,
+la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauvés de la ruine, conservés et
+restaurés, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est
+couvert, que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font
+aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des études des
+savants.
+
+On ne croit pas être injuste envers les autres contrées de la France en
+disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zèle pour les
+études historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une
+société archéologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, où ne vive
+un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui
+s'appliquent à une partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient
+à fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies
+romaines, sur lesquelles il a émis parfois des hypothèses discutables,
+mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Ramé, de Rennes,
+les carreaux historiés; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du
+Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques de son pays; M.
+Durocher, de Rennes, la carte géologique de Bretagne.
+
+Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des
+dolmens et des menhirs; là, à Carnac, en face des immenses alignements de
+pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de
+Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie,
+cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à
+en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare
+perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins
+probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le
+sphinx, posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont gardé le
+secret.
+
+La société archéologique de Vannes est fort active: elle a fondé un musée,
+et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M.
+Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du
+christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des
+archives; M. le docteur Halleguen, de Châteaulin, des antiquités romaines;
+plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux
+antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à l'art du moyen âge; M. de La
+Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un
+livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux
+vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur
+côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A
+Morlaix, c'est M. Lemière, à Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publié et
+commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les
+distinctions des académies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville
+plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
+à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est
+pas uniquement savant en médailles; il a rassemblé et publié déjà, en
+partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à
+l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est à la fois un
+fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui
+accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il
+amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté
+son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le
+connaît, et la Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.
+
+D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet,
+recueillent les légendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire:
+
+ Si _Peau d'âne_ m'était conté,
+ J'y prendrais un plaisir extrême.
+
+Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent
+les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où
+sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la
+terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans
+pouvoir le préciser, jouit à la fois de la poésie du rêve et du mystérieux
+attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas
+nous-mêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant
+la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant
+citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments
+du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier
+atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique
+qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne
+sont que les rapporteurs de ces légendes: M. de la Barre est plus
+littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille
+pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de
+réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces
+moeurs, de ces croyances; il vénère les vieilles pierres, les lieux de
+pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte, et
+l'on se plaît à l'écouter[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire;
+elle sert de transition à l'histoire proprement dite: cette vieille
+province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un
+profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de
+témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne,
+depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée
+sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes
+illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages
+publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la
+_Biographie bretonne_, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un
+savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à
+Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes
+instruits, a retrouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de
+famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou
+méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations
+de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de
+la Bretagne, _les Anciens évêchés de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne
+et An. de Barthélemy, un des ouvrages les plus considérables qui aient été
+publiés depuis longtemps par les départements. _Les Évêchés de Bretagne_
+n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches
+représentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire:
+histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses
+établissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est
+une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument
+élevé à l'ancienne Bretagne.
+
+A côté de ces grandes oeuvres, voici une foule d'études spéciales: tandis
+que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie
+de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la
+Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et
+Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la _Vie de
+saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_,
+et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces
+vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient,
+comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres
+approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A.
+de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le
+_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de
+l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle
+édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogée_;
+et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon,
+petite ville qui fut autrefois un évêché, et qui aujourd'hui est presque
+déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire
+héraldique de la Bretagne_, fait paraître un magnifique Album de miniatures
+(_fac simile_) du XVe siècle, le _Combat des Trente_, accompagné de
+documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette
+lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obélisque de
+la lande de _Mi-Voie_.
+
+Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent
+d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les _Annales universelles_ de M.
+Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt
+colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre,
+depuis la création du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables
+synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de M.
+Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue
+scientifique. Il y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une
+lecture immense: il est au courant de toutes les découvertes modernes, des
+travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des
+Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui
+sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des
+Scandinaves; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jaillissant de
+tous les points, il a, on n'ose dire débrouillé, mais éclairé le chaos des
+premiers temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés,
+leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un
+rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écrit
+l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies,
+etc., dans la même forme synoptique, de manière à donner à la fois le
+spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général
+de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand
+fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme.
+
+Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à Nantes, les études
+historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles
+d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en
+proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand
+ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes,
+attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout
+historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à
+Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montré si clairement, si fortement,
+le véritable esprit de la _Réforme en Bretagne_, à l'occasion de
+l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré
+et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à l'_Histoire
+de la Révolution_ de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la
+Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une
+dissection qui ne laisse rien de côté: omissions, oublis volontaires,
+silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a
+montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère
+noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche
+pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide,
+qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on
+devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion.
+
+M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques,
+est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive,
+ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît très-bien sa
+province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties
+de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur
+le _maréchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du
+procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle
+qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
+de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités,
+courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne
+pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. Un livre
+plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du
+Poitou_ depuis les temps les plus reculés, recueil composé de plus de douze
+cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la
+langue des détails souvent négligés par les historiens, et singulièrement
+propres à compléter la physionomie d'un peuple.
+
+Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien
+élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le
+catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne
+chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les
+points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a
+écrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des épisodes les
+plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre
+l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier
+que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un
+intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt qui tient au talent
+original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les
+phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la
+vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit
+jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il
+est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si
+glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne
+le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit
+net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le
+terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît: il a parfois des
+railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et
+pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_.
+Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus
+habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente
+les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec
+lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne
+d'être allé si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque étrange que
+puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette
+histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est
+supérieure à bien des oeuvres publiées à Paris, signées de noms illustres
+et vantées comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, à côté d'une érudition
+large et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité de
+la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M.
+de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si
+facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un
+livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait
+mieux louer un historien.
+
+
+
+
+II
+
+L'Association bretonne.
+
+
+Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où
+se réflète son génie, l'_Association bretonne_.
+
+Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste
+tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que
+ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de
+l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices
+agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés
+savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à
+la fois une association agricole et une association littéraire. Aux
+expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de
+la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec
+ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des
+moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient
+le sol et éclairaient les âmes.
+
+Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux
+qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux
+propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions
+sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un
+_bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des
+travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes
+scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques,
+distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et
+d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans
+chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre
+fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper.
+
+A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées,
+éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des
+recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront
+pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient
+oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à
+leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés.
+D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à
+Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à
+Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est
+un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens
+d'études et d'amitié.
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre
+national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent
+les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le
+clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant
+la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans.
+
+La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le
+plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une
+communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus
+familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la
+dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont
+soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le
+propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se
+communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue
+des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles
+traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au
+plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du
+congrès de Redon.
+
+Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours
+été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de
+tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du
+Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en
+grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues
+en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon.
+Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés
+par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont
+jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent
+de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de
+Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la
+Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les
+dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent
+des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à
+leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se
+rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une
+population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux
+haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau
+national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut
+au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il
+se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre
+et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il
+est encore capable de grandes choses.
+
+Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été
+dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion
+d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des
+préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer
+de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées:
+l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant
+à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de
+l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques,
+aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que
+soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont
+amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui,
+pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la
+science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements
+une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux,
+développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la
+province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du
+coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et
+la vie.
+
+
+
+
+III
+
+Musées et collections.
+
+
+Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes
+les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu,
+n'a pas absorbé tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le
+loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux
+châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe
+l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des
+collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont
+presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent
+l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes
+collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservés
+dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny,
+et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que
+l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un
+soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne
+un intérêt de plus.
+
+Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre
+d'un maître, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_,
+de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de
+Sigalon, l'_Athalie_, du musée de Nantes, une des rares compositions
+originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de
+Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la
+composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la
+bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis
+qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de
+l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques
+manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été
+peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante
+et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et,
+dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive
+curiosité la serrure signée _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt,
+merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant
+qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les
+manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne,
+appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille
+Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
+se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et
+éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que
+dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la
+giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier
+grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et
+les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la
+_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le héros-breton?
+
+Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les
+cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité
+d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de
+Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle
+dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de _Rembrandt_,
+de _Michel-Ange_ et du _Pérugin_, peut citer, après son Jordaens et son
+Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuées à _Jean
+Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Véronèse_, un _Tintoret_, un
+_Desportes_, et une scène de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi
+délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un
+des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres
+anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de
+Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des
+peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold
+Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les
+_Taureaux attaqués par les loups_, entre autres, que Paris a revus et
+admirés à l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de
+_Paul Delaroche_, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle
+profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et
+comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du
+dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères.
+
+Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à
+former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous
+côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique.
+Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont
+fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une
+collection d'armes celtiques trouvées dans le pays; le musée archéologique
+de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités
+locales, des sculptures de l'ancienne église de _Saint-Nicolas_, des
+tombeaux carlovingiens de _Rezé_, des chapiteaux mérovingiens de _Vertou_,
+des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de
+l'église de _Saint-Félix_, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux
+cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes,
+celui de. M. _Aussant_, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et
+d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. _B.
+Fillon_; à Nantes, la bibliothèque de M. _Dobrée_, riche en incunables et
+en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient
+d'être vendue, celle de gravures de M. _Antime Ménard_; les tableaux de
+Madame _Barbier_, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot.
+A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour
+spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne,
+entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de
+Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est
+des plus variés: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités
+égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant
+d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants
+documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de
+France; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la
+Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du
+roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province.
+Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble
+gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les
+plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments
+vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine;
+l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre: lui aussi, sans
+l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel.
+
+Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité: une collection
+de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et
+une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les
+capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du
+conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore: de
+son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux
+usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs
+de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
+lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats
+et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du
+Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de
+lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses
+et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard
+dont elles peignaient leur visage.
+
+Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares
+collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont
+ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les
+maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens; et, parmi ces
+châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes,
+où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre,
+de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle
+plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles; véritable musée
+français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est
+entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles
+et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.
+
+Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en
+province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à
+la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette
+production continue d'oeuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris
+debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses,
+précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
+plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrés çà et là à de longs
+intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel
+bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles
+pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau.
+
+
+
+
+IV
+
+Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers.
+
+
+Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des
+milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa
+Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées
+d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues
+neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans
+les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés,
+de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui
+traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas
+des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de
+feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire,
+reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres,
+et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge,
+violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour
+arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur,
+l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.
+
+Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie,
+préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des
+navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle,
+ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.
+
+Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une
+école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une
+importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des
+sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un
+enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui
+convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens
+peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du
+progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_,
+une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin
+et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une
+_École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et
+de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée,
+bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y
+sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être
+partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de
+peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée
+et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de
+paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de
+Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_
+et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M.
+Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des
+statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu
+de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et
+de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de
+Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une
+quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de
+Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de
+cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à
+l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et
+semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer!
+
+ [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol,
+ in-8°.]
+
+Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa
+population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le
+centre d'un grand mouvement intellectuel.
+
+La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux
+sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs
+hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas,
+ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira
+l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la
+préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation
+des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif,
+une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la
+Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations
+départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a
+heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà
+cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de
+l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des
+savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M.
+Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie;
+M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de
+l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc.
+
+Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas
+seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte,
+M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a
+fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus
+intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu
+d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation
+des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques
+très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur
+granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves
+de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit,
+près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss),
+les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit
+l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les
+pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un
+bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur
+d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à
+droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille
+qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un
+jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son
+travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se
+débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant,
+attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur
+patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la
+polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que
+leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le
+frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie
+qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et
+ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec
+lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle
+enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à
+briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer!
+phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces
+millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la
+création!
+
+Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue
+des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une
+spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la
+Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon,
+Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales
+et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la
+province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de
+plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en
+Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs
+des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.
+
+La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui
+a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on
+retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste
+réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la
+Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes
+hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand
+théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de
+notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré
+de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune,
+qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont
+l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques;
+puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le
+breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans
+à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte
+qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de
+poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur
+franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements
+contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les
+Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant
+J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué
+en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des
+paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas
+des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent
+la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se
+passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la
+légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des
+grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de
+granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les
+idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature
+contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et
+Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie,
+s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de
+la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie,
+amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère
+patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette
+rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré,
+l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt
+ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord,
+quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
+fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à
+d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et,
+ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs
+inconnues_.
+
+Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus
+jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan,
+mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui
+aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de
+Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre,
+madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue
+des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt
+un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr
+de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré,
+comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la
+doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de
+mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue
+n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas
+maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas
+besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de
+notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de
+caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des
+passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur
+est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux;
+l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des
+sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la
+Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité,
+les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation
+et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une
+femme.
+
+Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux
+recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle
+Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés,
+continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a
+donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie
+Waldor et Elisa Mercoeur.
+
+M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs
+bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de
+Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est
+la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer
+que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et
+qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes;
+mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même;
+il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il
+passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de
+crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le
+brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine
+nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et
+coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse
+et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste
+population des paludiers du Croisic:
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+ ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,
+ A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,
+ Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il
+deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte
+national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
+le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des
+jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_,
+contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées
+mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas
+tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le
+sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la
+campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille
+attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus
+belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois
+en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant
+l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins
+couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du
+printemps[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il
+l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions
+et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et
+sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion
+de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a
+la foi ardente et fière de ses pères:
+
+Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens!
+
+ Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits!
+ Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis!
+
+_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:
+
+ Il ne faut pas pêcher le jour des morts!
+
+Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le
+tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien:
+
+ Il n'a plus peur même des revenants!
+
+Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout
+à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête
+de mort_!
+
+Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie:
+
+ Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie?
+ Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,
+ O terre de géants et de genêts en fleurs?
+
+on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un
+jour il serait lui-même ce poëte vendéen.
+
+Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions
+de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte
+sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose
+de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la
+main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette,
+la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au
+supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer.
+
+
+
+
+V
+
+Monuments.
+
+
+Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand
+nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à
+Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y
+devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En
+Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a
+conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle
+(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style
+bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes
+ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler
+autrement que le style _catholique_.
+
+Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des
+cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes.
+Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume,
+construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du
+XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M.
+Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de
+sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc
+clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et
+guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il
+n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale,
+_Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il
+ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste
+édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce
+sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des
+_Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes,
+Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_,
+etc.
+
+Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail
+caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement
+colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de
+l'Italie; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et
+harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des
+missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières
+exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de
+Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air,
+conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour
+du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale,
+d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
+moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe
+siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une
+petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette
+inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne:
+
+ SOUS LA PROTECTION DE MARIE
+ TOUT GRANDIT.
+
+Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que
+même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant
+de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant
+logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en
+spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées,
+fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant
+le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et
+coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade,
+sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout
+la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce
+palais est consacré.
+
+A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes
+flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a
+demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres,
+ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et
+au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la
+ville de saint Corentin.
+
+C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que
+ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à
+l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée
+de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de
+Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués,
+tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante
+personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité
+d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre
+ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation
+aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de
+Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan.
+Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent
+est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de
+M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la
+compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé
+Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à
+celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie.
+Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est
+posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.
+
+«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les
+points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable
+prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage
+ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que
+l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus
+incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une
+preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes
+supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé
+Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M.
+Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art
+du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face
+des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer
+indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama
+l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa
+convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La
+restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà
+témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui
+a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et
+Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les
+plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A
+Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier,
+un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent
+donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas,
+ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et
+étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait
+pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable.
+Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une
+subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son
+église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la
+charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et
+le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien
+ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux,
+statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans
+les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le
+caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis.
+L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent;
+l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui
+coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une
+serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son
+église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le
+soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le
+monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les
+clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes
+aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à
+cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux,
+comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de
+Dieu, avec une église dans la main.
+
+ [Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique
+ de 1858.]
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une
+activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on
+le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
+voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit
+de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque
+fruste, le voilà absorbé: à quoi bon?--A quoi?--compléter une
+collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une époque indécise de
+l'histoire, à mieux connaître les hommes, les moeurs, les usages, la marche
+des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre,
+conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment
+de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme.
+
+Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont
+utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque
+manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir
+dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le
+but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat
+qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de
+leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les
+_pionniers de la littérature_. Les archéologues sont les pionniers de
+l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol,
+semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et
+les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc
+de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces
+collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent,
+ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles
+souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés,
+étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et
+emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce
+sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on
+écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.
+
+On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par
+toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre
+histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à
+chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en
+marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on
+met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les
+mieux conservés; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas
+que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme,
+il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé: dans ces
+oeuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait
+entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit
+qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il
+a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses
+aïeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme
+et de leur vie!
+
+
+
+
+
+
+XV
+
+Paysages.
+
+=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des
+Trente.=
+
+
+Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes
+Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et
+qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin,
+Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de
+plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est,
+elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en
+désenchantement.
+
+Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de
+l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle
+appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus
+les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues
+étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et
+dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a
+son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres
+s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes
+retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le
+canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement
+de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir
+Napoléonville.
+
+Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles
+églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux
+plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des
+piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes
+du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et
+profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la
+Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de
+l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que,
+chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant.
+La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans
+importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a
+construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par
+Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les
+ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports,
+cosmopolite.
+
+Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer
+l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le
+sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans
+une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su
+que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton;
+le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs
+de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite
+ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en
+province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France.
+
+Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la
+Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des
+Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec
+ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la
+gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à
+sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité
+et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un
+grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du
+temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus
+pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est
+devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et
+illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon?
+
+Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit
+à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé
+creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière
+capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.
+
+Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute
+couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme
+semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace,
+reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils
+s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la
+faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme
+une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques
+bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas
+chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs
+suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les
+fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de
+l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.
+
+Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une
+lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la
+chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
+murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux;
+la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et
+étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
+Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête
+et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme
+suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.
+
+A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline,
+Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la
+rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des
+siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des
+dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
+nom de Rohan.
+
+La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se
+casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
+au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise
+avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de
+plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand
+bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme,
+quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
+son coeur.
+
+Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent
+et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques
+instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la
+vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans,
+doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
+chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à
+travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
+comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir;
+tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un
+endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui
+fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit
+l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure
+présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas.
+
+Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi
+cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous
+rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était
+jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là
+un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la
+vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
+taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la
+main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux
+carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté
+inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
+comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des
+fortes moeurs d'un vieux peuple.
+
+Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes:
+les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants:
+qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du
+XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont
+écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette
+plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de
+l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de
+la durée.
+
+Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur
+souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne
+semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent
+une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une
+couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se
+prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui
+coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature,
+lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents
+marquent le feuillage pour la mort.
+
+Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes
+cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche,
+comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est
+l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de
+Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds
+fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses
+os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un
+coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur
+ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
+feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches,
+et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par
+bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi,
+deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient
+jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi
+de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent
+du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés
+pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses
+impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à
+ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son
+coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force
+s'envole.
+
+Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits
+nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement
+arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité
+jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette.
+C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations,
+les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie
+écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où,
+le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays
+qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra.
+
+Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse,
+changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image
+de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+=APPENDICE=
+
+
+
+
+I
+
+
+Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et
+le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées.
+_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le
+docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la
+légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du
+_Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de
+Bretagne et de Vendée_.
+
+
+
+=LA LANDE DE LANVAUX.=
+
+
+Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le
+voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le
+vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères
+desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris
+plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y
+découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets
+pelés de ce désert.
+
+Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui
+filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un
+feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des
+fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux
+rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un
+glayeul.
+
+Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que
+j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant
+moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce
+familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être
+indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux
+est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon
+enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma
+grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit
+comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère
+t'a appris.
+
+«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on
+comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de
+courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.
+
+«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir
+comment allait le monde en ce temps-là, arrivèrent à ce village par une
+pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus,
+portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et
+tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens.
+
+«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du
+village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine;
+mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un
+méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer
+les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient
+au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent
+jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la
+porte de la plus pauvre cabane.
+
+«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de
+pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus
+promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur
+servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il
+avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus
+travailler.
+
+«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à
+Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu,
+et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour
+Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera
+accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils
+répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur
+dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés
+chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits
+sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui
+montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous
+aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton
+désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux
+disparurent.
+
+«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits,
+que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il
+sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si
+les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les
+branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria
+Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez
+encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous
+êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du
+village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à
+cause de son avarice et de sa méchanceté.
+
+«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à
+descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et
+de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le
+jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le
+lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous;
+mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.»
+
+«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à
+coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre;
+es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours
+prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y
+laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en
+quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si
+bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me
+satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous
+voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je
+voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour
+m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une
+fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort,
+sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça
+lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre,
+elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort
+fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne.
+
+Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde
+oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai
+tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit
+Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je
+te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te
+laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au
+jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des
+temps!»
+
+«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage
+frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta
+seul sur cette terre désolée!...»
+
+
+
+=LA CATHÉDRALE.=
+
+
+Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de
+la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de
+ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale,
+dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de
+regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses
+inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla
+s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales.
+
+A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple,
+l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait.
+Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à
+s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches
+tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la
+clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale.
+
+A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla
+enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à
+se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange
+spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de
+l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble
+noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et
+sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles
+clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en
+sautoir.
+
+Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre
+qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de
+répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à
+genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard.
+
+O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites
+creuses et vides!...
+
+Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et
+ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa
+demeure.
+
+Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait
+toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres,
+et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres
+baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa
+couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus
+laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs
+incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire.
+Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le
+malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la
+direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles
+émotions.
+
+«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des
+terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si
+elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement
+approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le
+souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être
+l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut
+donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre
+salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure,
+l'apparition qui vous a tant épouvanté.
+
+--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une
+épreuve qui me tuerait...
+
+--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la
+subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend
+invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc
+et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du
+Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez,
+mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...»
+
+Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se
+rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer
+encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure
+attendue avec impatience et pourtant redoutée.
+
+Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes;
+l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette,
+revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle.
+
+«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue,
+retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu
+tout-puissant, dis... que veux-tu?
+
+--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le
+spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour
+ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet
+autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand
+j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par
+négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli
+coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les
+portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de
+celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a
+choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre
+et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts
+commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il
+disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées
+lumineuses qui montaient au ciel...
+
+Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière
+l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux
+sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était
+complétement rassérénée.
+
+
+
+=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=
+
+
+Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes
+épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de
+passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord
+de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans
+ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards.
+
+«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire?
+
+--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.
+
+--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez
+me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient
+forcés d'entrer dans mon sac.
+
+--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas
+jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.»
+
+Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits,
+de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut
+jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en
+passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un
+changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira
+de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu
+pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la
+chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire
+qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!»
+
+ [Note 1: Le Maudit.]
+
+Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac.
+_Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas
+devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut
+suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde,
+il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce
+qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le
+gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire
+toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les
+poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille
+commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans
+qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs
+pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et
+retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne
+s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la
+vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à
+l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il
+jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en
+débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons
+battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se
+dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là
+un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait
+faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à
+l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!»
+Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et
+le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on
+entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:
+
+ [Note 1: Que voulez-vous?]
+
+ [Note 2: Le diable.]
+
+ [Note 3: Ah! maudit diable!]
+
+«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là?
+
+--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille
+désormais.
+
+--Je le jure.
+
+C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!»
+
+A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne
+s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent
+plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit
+ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore
+aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des
+nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant,
+lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous
+le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait
+jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre
+Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction
+il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre
+de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de
+bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là, s'écria
+aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour
+moi!»
+
+Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du
+paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait
+encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus
+possible:
+
+«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans!
+Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du
+dehors.»
+
+Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais
+aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus
+en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On
+lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le
+ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place.
+
+
+
+=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.=
+
+
+En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse
+de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de
+_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à
+l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux
+regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de
+Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière.
+Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de
+l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
+chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la
+barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que
+le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait
+_son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois;
+mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus
+rapidement.
+
+ [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]
+
+«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix
+suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...»
+
+Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait
+insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours...
+
+Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours.
+Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des
+spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant:
+c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au
+poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un
+cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au
+détour de la rivière.
+
+Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les
+côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard
+anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta
+longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
+feuillée.
+
+«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en
+se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la
+fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la
+croix en y entrant.
+
+--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là?»
+
+Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en
+peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour.
+
+A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses
+parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa
+les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons
+de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin,
+trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur,
+sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante,
+qui lui adressa ces paroles:
+
+«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la
+jolie fille de Clohars-Carnoët?
+
+--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des
+nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié
+de ménage_.
+
+--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle
+dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage
+des morts_.
+
+--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,
+dussé-je!...
+
+--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier
+qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui
+sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont
+bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon
+enfant!...
+
+--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,
+depuis que j'ai perdu Maharit.
+
+--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil.
+Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au
+diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit
+au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le
+_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle
+de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer
+l'eau.
+
+--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère?
+
+--Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en
+arrière; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au
+trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la
+branche de houx, de te conduire _vivant à la plage des morts_. Le sorcier
+tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.»
+
+Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille
+mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit,
+il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le
+batelier vint à son appel: en entrant dans la barque, Guern commença son
+chapelet; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa
+fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors
+du bateau; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans
+l'eau; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la
+barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante.
+
+Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit à la main,
+et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa
+fiancée; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le
+sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les
+rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire.
+Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la
+rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au
+rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui _le
+vieux chêne de la Laita_.
+
+Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la
+barque alla se briser contre un rocher vis-à-vis de Saint-Maurice. Le
+malheureux se sauva difficilement à la nage.--Depuis ce temps on vit à tous
+les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan,
+pâle et demi-nu, courir comme un possédé; il disait à qui voulait
+l'entendre: «Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jésus vous
+récompensera!»
+
+Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés.
+
+
+
+
+II
+
+
+Si l'on veut se faire une idée de la variété et de l'importance des
+questions traitées par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le
+programme d'un des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à Redon:
+
+
+
+=Première partie.--Archéologie.=
+
+
+1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
+d'Ille-et-Vilaine:
+
+ 1° Monuments celtiques.
+
+ 2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, etc.).
+
+ 3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.
+
+ 4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes périodes.
+
+ 5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, beffrois ou horloges,
+ maisons anciennes, etc.
+
+ 6° Mobilier des églises.
+
+ 7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
+ publiques, soit chez des particuliers.
+
+II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la province qui portent
+une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins.
+
+III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'église
+Saint-Sauveur de Redon.
+
+IV. Monographie du château de Blain.
+
+V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la ville de
+Redon.
+
+VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer la conservation
+de la chapelle gallo-romaine de Langon.
+
+VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à ses différentes
+périodes d'origine, de développement et de décadence, concorde-t-elle, sous
+le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opéré dans
+le centre et dans le nord de la France?
+
+VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition et les
+monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures,
+vitraux, etc., pour la représentation des principaux personnages de
+l'histoire de la Bretagne?
+
+IX. Faire connaître les documents concernant les artistes bretons,
+architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, etc., depuis les temps les
+plus reculés jusqu'à nos jours.
+
+X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen âge et de la
+Renaissance, existant en Bretagne et particulièrement dans
+l'Ille-et-Vilaine.
+
+
+
+=Deuxième partie--Histoire.=
+
+
+XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné lieu jusqu'à ce jour
+l'émigration des Bretons insulaires dans l'Armorique.
+
+XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de Nantes, de Vannes et
+de Rennes?
+
+XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la naissance de
+saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives à ce grand évêque
+dans les environs de Redon, spécialement dans la paroisse de Blain?
+
+XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations topographiques et
+des traditions, le lieu où se livra, en 845, la bataille de Ballon.
+
+XV. Les principaux documents publiés ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de
+Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils été l'objet d'une
+critique suffisante?
+
+XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la
+ville de Rennes et ses habitants?
+
+XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de l'agriculture et du
+commerce de la Bretagne.
+
+XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux
+de Bretagne.
+
+
+_Nota_. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une
+excursion monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières
+séances du congrès.
+
+
+
+
+III
+
+
+Tout le monde connaît le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_,
+publiés par M. de la Villemarqué. Nous en détachons une seule pièce, les
+_Fleurs de mai_, douce et touchante élégie, composée par deux jeunes soeurs
+paysannes, et traduite avec naïveté et grâce en vers français par M. Émile
+Grimaud.
+
+«Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), existe sur la
+limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on sème de fleurs la couche
+des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps
+sont regardées comme un présage d'éternel bonheur pour celles qui en
+peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hâtent le
+retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou
+l'instant de sa délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.»
+
+
+
+LES FLEURS DE MAI.
+
+
+I.
+
+ Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
+ Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,
+
+ Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
+ Vous en auriez été réjoui dans le coeur.
+
+ Mais de pitié votre âme aurait été pressée,
+ A voir la pauvre fille en son lit affaissée;
+
+ Le mal avait rongé ses membres affaiblis,
+ Et sa joue était pâle, oh! pâle comme un lis.
+
+ Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche;
+ Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche:
+
+ --«Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
+ De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.
+
+ «A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire:
+ Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire!»
+
+
+II
+
+ A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
+ Le rossignol de nuit chantait sur un rameau:
+
+ --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes;
+
+ «Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans:
+ Heureuses celles-là qui meurent au printemps!
+
+ «De même qu'une rose abandonne la branche,
+ Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche;
+
+ «Avant huit jours passés celles qui vont mourir,
+ Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,
+
+ «Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
+ Elles s'élèveront aux sphères éternelles.»
+
+
+III
+
+ Jeffik, le rossignol chantait hier au soir;
+ Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir?
+
+ --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.»
+
+ Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
+ Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix:
+
+ --«Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,
+ Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,
+
+ «Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientôt
+ Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.»
+
+ La prière venait,--sur sa lèvre muette,--
+ A peine de finir, qu'elle pencha la tête:
+
+ Elle pencha la tête et puis ferma les yeux;
+ Alors on entendit un son mélodieux:
+
+ Dans le courtil c'était le rossignol encore:
+ --«Heureuses, disait-il en sa langue sonore,
+
+ «Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
+ Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir!»
+
+
+
+
+IV
+
+
+A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai
+poëte, nous en joindrons une autre d'un caractère différent, et où, à
+défaut de l'élégance du langage, dit le P. A. Martin (_Pèlerinage de
+Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de
+la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique composé par des matelots de
+la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au
+massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en sainte Anne.
+
+«Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux que les peuples
+n'oublient jamais, est encore solennellement chanté par la paroisse
+entière, lorsque au jour anniversaire de la délivrance de ses anciens
+enfants, elle vient en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de
+reconnaissance et d'amour.»
+
+
+
+CANTIQUE D'ARZON.
+
+ Sainte mère de Marie,
+ Par un miraculeux sort,
+ Vous nous conservez la vie
+ Dans le danger de la mort.
+
+ Avec actions de grâce,
+ Nous venons en ce saint lieu
+ Honorer en cette place
+ La sainte Aïeule de Dieu.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Nous avons été de bande
+ Quarante et deux Arzonnois,
+ A la guerre de Hollande,
+ Pour le plus grand de nos Rois.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Ce peuple de notre côte
+ Vint ici à grand concours,
+ Les fêtes de Pentecôte,
+ Implorer votre secours.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Pendant que l'ordre nous mande
+ Qu'il nous falloit faire état
+ De voguer vers la Hollande,
+ Pour leur livrer le combat.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Ce fut de Juin le septième,
+ Mil six cent septante et trois,
+ Que le combat fut extrême
+ De nous et des Hollandois.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Les boulets comme la grêle,
+ Passoient parmi nos vaisseaux
+ Brisant mâts, cordages, voile,
+ En mettant tout en lambeaux.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ La merveille est toute sûre
+ Que pas un homme d'Arzon
+ Ne reçut la moindre injure,
+ De mousquet, ni de canon.
+
+ Sainte mère de marie, etc.
+
+ Un d'Arzon changeant de place,
+ Un boulet vint à passer,
+ Brisant de celui la face
+ Qui venoit de s'y placer.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ L'Arzonnois la sauvant belle,
+ Eut l'épaule et les deux yeux
+ Tout couverts de la cervelle
+ De ce pauvre malheureux.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ De Jésus la sainte Aïeule,
+ Par un bienfait singulier,
+ Nous connaissons que vous seule
+ Nous gardiez en ce danger.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Par humble reconnaissance,
+ Nous fléchissons les genoux,
+ Adorant votre puissance
+ Qui a paru envers nous.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Recevez toutes nos classes,
+ Pour tout le temps à venir;
+ Sous l'asile de vos grâces,
+ Nul ne pourra mal finir.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+
+
+
+V
+
+
+Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous
+citerons particulièrement les _Crêpes_ et _le Retour du Pardon_: on y
+trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du
+style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain.
+
+
+
+LES CRÊPES.
+
+ Dans le seigle ou dans le froment
+ Aux fleurs légères,
+ Naissent tes fleurs, bleuet charmant,
+ La paille ombrage obligeamment
+ Ces étrangères.
+
+ Des colzas jaunis au printemps,
+ Moissons superbes,
+ Les souffles d'avril palpitants
+ Courbent en flots d'or éclatants
+ Les hautes gerbes.
+
+ Le trèfle a diverses couleurs,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,
+ A l'automne, ce sont les grappes de blé noir
+ Balançant leurs fleurettes blanches;
+ Le paysan joyeux, contemplant son labour,
+ Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg
+ Pour les offices des dimanches.
+
+ Il se plaît à compter le nombre de setiers
+ Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.
+ Sous le vent du matin qui passe,
+ Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,
+ Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,
+ Remplit sa poitrine et l'espace.
+
+ C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis
+ Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,
+ Et nourrir toute la famille.
+ Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,
+ Comme le beau reflet de ces blanches moissons,
+ L'espérance en ton âme brille.
+
+ Tous les tiens mangeront des crêpes; tous les tiens
+ Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,
+ Pourront piocher à la gamelle;
+ Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,
+ Chacun prendra sa part au bassin reluisant
+ Où la crêpe au caillé se mêle.
+
+Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la
+confection des crêpes:
+
+ Je voyais près de moi la servante au bras nu
+ Faisant fumer la poêle.
+
+ La pâte s'étalait; son flot moins transparent
+ S'arrondissait en crêpe;
+ Et le gâteau cuisait, cuisait--en susurrant
+ Ainsi qu'un vol de guêpe.
+
+ Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,
+ D'une batte légère
+ Voici qu'un tour de main leste et précipité
+ La tournait tout entière.
+
+ Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,
+ La maie en était pleine;
+ Car c'est là l'aliment de toute la maison
+ Pour toute la semaine.
+
+ L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,
+ Roulement monotone,
+ Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai
+ La chaumière bretonne.
+
+ Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .
+
+ Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir
+ Au bord des eaux superbes,
+ Voyant les sarrasins finissant de fleurir,
+ Bientôt mûrs pour les gerbes,
+
+ Je demandais au ciel. . . . . . . . . .
+
+ ... Que la sombre nue aux funestes lueurs,
+ Planant sur la campagne,
+ Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,
+ Ce pain de la Bretagne!
+
+Voici le début de la pièce _le Retour du Pardon_:
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Je vois d'où vous venez: bonjour, la brave femme;
+ Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous;
+ Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,
+ Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.
+ Bonjour! ménagez bien votre monture blanche,
+ Car déjà vers la terre elle a le front courbé;
+ Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche
+ Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.
+
+
+ LA FILLE.
+
+ Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,
+ Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi?
+
+
+ LA MÈRE.
+
+ Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,
+ Puisque c'était hier le jour de grand'merci,
+ Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route
+ Est couverte en entier de pèlerins lassés,
+ Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,
+ Les pardons accordés à tous ces jours passés.
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Savoir où vous allez est encor plus commode
+ Les femmes de Quimper ont des fichus plissés
+ Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode;
+ Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.
+ Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille
+ Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or;
+ Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,
+ Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.
+ Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,
+ Et d'un rouge cordon relevés avec goût,
+ Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,
+ Ressortent en arrière et chargent votre cou.
+ Je reviens du pays dont c'est là la coiffure;
+ Je reviens de Kersaint et Tremeané.
+ Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:--
+ Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas deviné?
+
+
+
+
+V
+
+
+Un fragment de la jolie pièce intitulée _Nos Buissons_ montrera avec
+quelles fraîches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a écrit le volume
+de poésies qu'il a si justement appelées _Fleurs de Vendée_.
+
+ Voici la saison chérie:
+ L'épine noire est fleurie,
+ Saluez le gai printemps!
+
+ L'aubépine s'est couverte
+ D'une robe blanche et verte
+ Qui fait le vent embaumé,
+ Comme la déesse antique
+ Dont la robe balsamique
+ Laisse un souffle parfumé.
+
+ Que ton destin s'accomplisse,
+ Fleur de la ronce, calice
+ D'où sort ce fruit savoureux,
+ La mûre, la noire perle,
+ Pour qui l'enfant et le merle
+ Ont des regards amoureux.
+
+ O senteurs du chèvrefeuille,
+ Sucs que l'abeille recueille,
+ Que boivent les papillons!
+ O l'arome qui s'épanche
+ Du troëne à grappe blanche,
+ Ce lilas de nos vallons!
+
+ Le liseron court, s'enlace,
+ Et jamais il ne se lasse
+ De grimper, de festonner!
+ A voir sa cloche argentine,
+ Lorsque le zéphyr l'incline,
+ On pense: elle va sonner!
+
+ Le sureau dresse sa tige,
+ La demoiselle y voltige,
+ Sachant que son miel est doux;
+ Le lézard vert dans la haie,
+ Au moindre bruit qui l'effraye,
+ Se glisse à travers les houx.
+
+ L'araignée industrieuse
+ Tend sa toile captieuse
+ Entre deux brins d'églantier;
+ Plus fine que la dentelle,
+ D'un sylphe on dirait une aile
+ Dont il perdit la moitié.
+
+ Et plus bas maintes fleurettes
+ Découpent leurs collerettes
+ D'azur et d'argent et d'or:
+ --La primevère hâtive,
+ La violette craintive
+ Qui dérobe son trésor,
+
+ La véronique céleste,
+ Et la bruyère modeste,
+ Au calice délié;
+ Le myosotis qu'on donne
+ A l'ami qu'on abandonne,
+ Pour n'en pas être oublié!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ PRÉFACE
+
+ I. Foi et poésie des Bretons
+ II. Foi et poésie des Bretons (suite)
+ III. Les pierres
+ IV. Quiberon
+ V. Les Rochers--Combourg
+ VI. Saint-Ilan
+ VII. La mer
+ VIII. Saint-Florent
+ IX. Les vieilles villes--Les vieilles maisons
+ X. Saint-Nazaire
+ XI. Les lutteurs
+ XII. Les monuments
+ XIII. Quériolet
+ XIV. Du mouvement intellectuel en Bretagne
+ XV. Paysages
+
+
+ APPENDICE
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
+
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+file was produced from images generously made available by the Biblioth
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+
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+
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+