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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:34:58 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10682 ***
+
+LES CHASSEURS
+DE CHEVELURES
+
+PAR
+
+LE CAPITAINE MAYNE-REID
+
+Traduit de l'anglais par:
+ALLYRE BUREAU
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+LES SOLITUDES DE L'OUEST.
+
+Déroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de
+l'Amérique du Nord. Au delà de l'Ouest sauvage, plus loin vers le
+couchant, portez vos yeux: franchissez les méridiens; n'arrêtez vos
+regards que quand ils auront atteint la région où les fleuves aurifères
+prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges éternelles.
+Arrêtez-les là. Devant vous se déploie un pays dont l'aspect est vierge de
+tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du
+moule du Créateur comme le premier jour de la création; une région dont
+tous les objets sont marqués à l'image de Dieu. Son esprit, que tout
+environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans
+le mugissement des fleuves. C'est un pays où tout respire le roman, et qui
+offre de riches réalités à l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination,
+à travers des scènes imposantes d'une beauté terrible, d'une sublimité
+sauvage.
+
+Je m'arrête dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le
+sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous côtés, j'aperçois le cercle
+bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de
+l'horizon. De quoi est couverte cette vaste étendue? d'arbres? non; d'eau?
+non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil
+peut s'étendre, il aperçoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des
+fleurs! C'est comme une carte coloriée, une peinture brillante, émaillée
+de toutes les fleurs du prisme. Là-bas, le jaune d'or; c'est l'_hélianthe_
+qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A côté l'écarlate; c'est la
+_mauve_ qui élève sa rouge bannière. Ici, c'est un parterre de la
+_monarda_ pourpre; là, c'est l'euphorbe étalant ses feuilles d'argent;
+plus loin, les fleurs éclatantes de l'_asclepia_ font prédominer l'orangé;
+plus loin encore, les yeux s'égarent sur les fleurs roses du _cléomé_. La
+brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs étendards
+éclatants. Les longues tiges des hélianthes se courbent et se relèvent en
+longues ondulations, comme les vagues d'une mer dorée.
+
+Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de
+l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes
+charmantes, semblables à des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent
+alentour, brillants comme des rayons égarés du soleil, ou, se tenant en
+équilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond
+des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles chargées, grimpe le long
+des pistils mielleux, ou s'élance vers sa ruche lointaine avec un murmure
+joyeux. Qui a planté ces fleurs? qui les a mélangées dans ces riches
+parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans
+ses nuances que les écharpes de cachemire. Cette contrée, c'est la
+_mauvaise prairie_. Elle est mal nommée: c'est le JARDIN DE DIEU.
+
+La scène change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environnée
+d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les
+yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit
+qu'une vaste étendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est à
+l'ouest, s'étend l'herbe de la prairie, verte comme l'émeraude, et unie
+comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe
+soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumière qui
+courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommelés fuyant devant le
+soleil d'été. Aucun obstacle n'arrête le regard qui rencontre par hasard
+la forme sombre et hérissée d'un buffalo, ou la silhouette déliée d'une
+antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage
+blanc comme la neige. Cette contrée est la bonne prairie, l'inépuisable
+pâturage du bison.
+
+La scène change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant
+et sans arbres. La surface affecte une série d'ondulations parallèles,
+s'enflant çà et là en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un
+doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de
+l'Océan après une grande tempête, lorsque les frises d'écume ont disparu
+des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient
+des vagues de cette espèce qui, par un ordre souverain, se sont tout à
+coup fixées et transformées en terre. C'est la _prairie ondulée_.
+
+La scène change encore. Je suis entouré de verdure et de fleurs; mais la
+vue est brisée par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le
+feuillage est varié, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et
+gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent à mes yeux;
+des vues pittoresques et semblables à celles des plus beaux parcs. Des
+bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux
+sauvages, se mêlent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis,
+et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. Où sont les
+propriétaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces
+faisanderies? Où sont les maisons, les palais desquels dépendent ces parcs
+seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends à voir les
+tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais
+non. A des centaines de milles alentour, pas une cheminée n'envoie sa
+fumée au ciel. Malgré son aspect cultivé, cette région n'est foulée que
+par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les
+MOTTES, les îles de la prairie semblable à une mer. Je suis dans une forêt
+profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les
+objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, pressés les
+uns contre les autres, nous entourent; d'énormes branches, comme les bras
+gris d'un géant, s'étendent dans toutes les directions. Je remarque leur
+écorce; elle est crevassée et se dessèche en larges écailles qui pendent
+au dehors. Des parasites, semblables à de longs serpents, s'enroulent
+d'arbre en arbre, étreignant leurs troncs comme s'ils voulaient les
+étouffer. Les feuilles ont disparu, séchées et tombées; mais la mousse
+blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement
+comme les draperies d'un lit funèbre. Des troncs abattus de plusieurs
+yards de diamètre, et à demi pourris, gisent sur le sol. Aux extrémités
+s'ouvrent de vastes cavités où le porc-épic et l'opossum ont cherché un
+refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppés dans leurs couvertures
+et couchés sur des feuilles mortes, sont plongés dans le sommeil. Ils sont
+étendus les pieds vers le feu et la tête sur le siège de leurs selles.
+Les chevaux, réunis autour d'un arbre et attachés à ses plus hautes
+branches, semblent aussi dormir. Je suis éveillé et je prête l'oreille. Le
+vent, qui s'est élevé, siffle à travers les arbres, et agite les longues
+floques blanches de la mousse: il fait entendre une mélodie suave et
+mélancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la
+grenouille d'arbre (_tree-frog_) et la cigale se taisent. J'entends le
+pétillement du feu, le bruissement des feuilles sèches roulées par un coup
+de vent, le _cououwuoou-ah_ du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par
+intervalles, le _houlement_ des loups. Ce sont les voix nocturnes de la
+forêt en hiver. Ces bruits ont un caractère sauvage; cependant, il y a
+dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit
+s'égare dans des visions romanesques, pendant que je les écoute, étendu
+sur la terre.
+
+La forêt, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les
+feuilles ressemblent à des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le
+rouge, le brun, le jaune et l'or s'y mélangent. Les bois sont chauds et
+glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent à travers les branches
+touffues. L'oeil plonge enchanté dans les longues percées qu'égayent les
+rayons du soleil. Le regard est frappé par l'éclat des plus brillants
+plumages: le vert doré du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de
+l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts
+pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de
+hêtre. Des ailes légères, par centaines, s'agitent à travers les
+ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'éclat des pierres
+précieuses.
+
+La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de _l'écureuil_,
+le roucoulement des _colombes_ appareillées, le _rat-ta-ta_ du _pivert_,
+et le _tchirrup_ perpétuel et mesuré de la _cigale_, résonnent ensemble.
+Tout en haut, sur une cime des plus élevées, l'_oiseau moqueur_ pousse sa
+note imitative, et semble vouloir éclipser et réduire au silence tous les
+autres chanteurs. Je suis dans une contrée où la terre, de couleur brune,
+est accidentée et stérile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol
+aride; des végétaux de formes étranges croissent dans les ravins et
+pendent des rochers; d'autres, de figures sphéroïdales, se trouvent sur la
+surface de la terre brûlée; d'autres encore s'élèvent verticalement à une
+grande hauteur, semblables à de grandes colonnes cannelées et ciselées;
+quelques-uns étendent des branches poilues et tortues, hérissées de
+rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la
+couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces végétaux une sorte
+d'homogénéité qui les proclame de la même famille: ce sont des cactus;
+c'est une forêt de nopals du Mexique. Une autre plante singulière se
+trouve là. Elle étend de longues feuilles épineuses qui se recourbent vers
+la terre: c'est l'agave, le célèbre _mezcal_ du Mexique (mezcal-plant). Çà
+et là, mêlés au cactus, croissent des acacias et des _mezquites_, arbres
+indigènes du désert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant
+d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans
+des fourrés impénétrables, le serpent à sonnettes se glisse sous leur
+ombre épaisse, et le coyote traverse en rampant les clairières.
+
+J'ai gravi montagne sur montagne, et j'aperçois encore des pics élevant au
+loin leur tête couronnée de neiges éternelles. Je m'arrête sur une roche
+saillante, et mes yeux se portent sur les abîmes béants, et endormis dans
+le silence de la désolation. De gros quartiers de roches y ont roulé, et
+gisent amoncelés les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclinés et
+semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphère pour rompre leur
+équilibre. De noirs précipices me glacent de terreur; une vertigineuse
+faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche à la tige d'un pin ou à
+l'angle d'un rocher solide. Devant, derrière et tout autour de moi,
+s'élèvent des montagnes entassées sur des montagnes dans une confusion
+chaotique. Les unes sont mornes et pelées; les autres montrent quelques
+traces de végétation sous formes de pins et de cèdres aux noires
+aiguilles, dont les troncs rabougris s'élèvent ou pendent des rochers.
+Ici, un pic en forme de cône s'élance jusqu'à ce que la neige se perde
+dans les nuages. Là, un sommet élève sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur
+ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir
+été lancées par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris,
+gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches
+avancées, guettant le passage de l'élan qui doit aller se désaltérer au
+cours d'eau inférieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa
+timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches
+du pin, et l'aigle de combat, s'élevant au-dessus de tous, découpe sa vive
+silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les
+Andes d'Amérique, les colossales vertèbres du continent.
+
+Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le théâtre de
+notre drame. Levons le rideau, et faisons paraître les personnages.
+
+
+
+I
+
+
+LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE.
+
+New-Orléans, 3 avril 18...
+
+«Mon cher Saint-Vrain,
+
+«Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en _quête du
+pittoresque_. Faites en sorte de lui procurer une série complète
+d'aventures.
+
+«Votre affectionné, «LOUIS VALTON.
+
+«A M. Charles Saint-Vrain, Esq., hôtel des _Planteurs_, Saint-Louis.» Muni
+de cette laconique épître, que je portais dans la poche de mon gilet, je
+débarquai à Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'hôtel des
+_Planteurs_. Après avoir déposé mes bagages et fait mettre à l'écurie mon
+cheval (un cheval favori que j'avais amené avec moi), je changeai de
+linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il
+n'était pas à Saint-Louis: il était parti quelques jours avant pour
+remonter le Missouri. C'était un désappointement: je n'avais aucune autre
+lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me résigner à attendre
+le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer
+le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies
+environnantes, montant à cheval chaque jour; je fumai force cigares dans
+la magnifique cour de l'hôtel; j'eus aussi recours au sherry et à la
+lecture des journaux. Il y avait à l'hôtel une société de _gentlemen_ qui
+paraissaient très-intimement liés. Je pourrais dire qu'ils formaient une
+_clique_, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon idée à leur égard.
+C'était plutôt une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait
+Toujours ensemble flâner par les rues. Ils formaient un groupe à la table
+d'hôte, et avaient l'habitude d'y rester longtemps après que les dîneurs
+habituels s'étaient retirés. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les
+plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on pût trouver dans
+l'hôtel. Mon attention était vivement excitée par ces hommes. J'étais
+frappé de leurs allures particulières. Il y avait dans leur démarche un
+mélange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caractérise
+l'Américain de l'Ouest. Vêtus presque de même, habit noir fin, linge
+blanc, gilet de satin et épingles de diamants, ils portaient de larges
+favoris soigneusement lissés; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs
+cheveux tombaient en boucles sur leurs épaules. La plupart portaient le
+col de chemise rabattu, découvrant des cous robustes et bronzés par le
+soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se
+ressemblaient pas précisément; mais il y avait dans l'expression de leurs
+yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez
+eux des occupations et un genre de vie pareils. Étaient-ce des chasseurs?
+Non. Le chasseur a les mains moins hâlées et plus chargées de bijoux: son
+gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au
+faste et à la _super élégance_. De plus, le chasseur n'affecte pas ces
+airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitué à la prudence.
+Quand il est à l'hôtel, il s'y tient tranquille et réservé. Le chasseur
+est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de
+proie, sont silencieuses et solitaires.
+
+--Quels sont ces messieurs? demandai-je à quelqu'un assis auprès de moi,
+en lui indiquant ces personnages.
+
+--Les hommes de la prairie.
+
+--Les hommes de la prairie?.
+
+--Oui, les marchands de Santa-Fé.
+
+--Les marchands? répétai-je avec surprise, ne pouvant concilier une
+élégance pareille avec aucune idée de commerce ou de prairies.
+
+--Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au
+milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est à sa
+droite est le jeune Sublette; l'autre assis à sa gauche, est un des
+Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger.
+
+--Ce sont donc alors ces célèbres marchands de la prairie?
+
+--Précisément.
+
+Je me mis à les considérer avec une curiosité croissante. Ils
+m'observaient de leur côté, et je m'aperçus que j'étais moi-même l'objet
+de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un élégant et hardi jeune
+homme, sortit du groupe, et s'avançant vers moi:
+
+--Ne vous êtes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il.
+
+--Oui monsieur.
+
+--Charles?
+
+--Oui, c'est cela même.
+
+--C'est moi.
+
+Je tirai ma lettre de recommandation et la lui présentai. Il en prit
+connaissance.
+
+--Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis
+vraiment désolé de ne pas m'être trouvé ici. J'arrive de la haute rivière
+ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajouté sur l'adresse
+le nom de Bill-Bent! Depuis quand êtes-vous arrivé?
+
+--Depuis trois jours. Je suis arrivé le 10.
+
+--Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-là! Venez, que je
+vous présente. Hé! Bent! Bill! Jerry!
+
+Un instant après, j'avais fraternisé avec le groupe entier des marchands
+de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie.
+
+--C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment où le
+mugissement d'un gong retentissait dans la galerie.
+
+--Oui, répondit Bent après avoir consulté sa montre. Nous avons juste le
+temps de prendre quelque chose: Allons.
+
+Bent se dirigea vers le salon, et nous suivîmes tous _nemini
+dissentiente_. On était au milieu du printemps. La jeune menthe avait
+poussé, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une
+connaissance parfaite, car tous ils demandèrent un _julep de menthe_. La
+préparation et l'absorption de ce breuvage nous occupèrent jusqu'à ce que
+le second coup du gong nous convoquât pour le dîner.
+
+--Venez prendre place près de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette
+que nous ne vous ayons pas connu plus tôt. Vous avez été bien seul!
+
+Ce disant, il se dirigea vers la salle à manger; nous le suivîmes. Pas
+n'est besoin de donner la description d'un dîner à l'hôtel des
+_Planteurs_. Comme à l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de
+buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre
+de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de
+détails sur le repas, et quant à ce qui suivit, je ne saurais en rendre
+compte. Nous restâmes assis jusqu'à ce qu'il n'y eût plus que nous à
+table. La nappe fut alors enlevée, et nous commençâmes à fumer des
+régalias et à boire du madère à _douze dollars_ la bouteille! Ce vin était
+commandé par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par
+demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi
+que la carte des vins et le crayon me furent vivement retirés des mains
+chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le
+récit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les
+Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un goût si vif que je devins enthousiaste
+de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne
+voudrais pas me joindre à eux dans une de leurs tournées; sur quoi je fis
+tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes
+nouveaux amis dans leur prochaine expédition. Après cela, Saint-Vrain
+déclara que j'étais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta
+infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec
+accompagnement de guitare, je crois; un autre exécuta une danse de guerre
+des Indiens. Enfin nous nous levâmes tous et entonnâmes en choeur:
+_Bannière semée d'étoiles!_ A partir de ce moment, je ne me rappelle plus
+rien, jusqu'au lendemain matin, où je me souviens parfaitement que je
+m'éveillai avec un violent mal de tête.
+
+J'avais à peine eu le temps de réfléchir sur mes folies de la veille, que
+ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de
+table firent irruption dans ma chambre. Ils étaient suivis d'un garçon
+portant plusieurs grands verres entourés de glace, et remplis d'un liquide
+couleur d'ambre pâle.
+
+--Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose
+que vous puissiez prendre; buvez, mon garçon, cela va vous rafraîchir en
+un saut d'écureuil.
+
+J'avalai le fortifiant breuvage.
+
+--Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de
+plus! Mais, dites-moi: est-ce sérieusement que vous avez parlé de venir
+avec nous à travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais
+au regret de me séparer de vous sitôt.
+
+--Mais je parlais très-sérieusement. Je vais avec vous, si vous voulez
+bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela.
+
+--Rien de plus aisé. Achetez d'abord un cheval.
+
+--J'en ai un.
+
+--Eh bien, quelques articles de vêtement, un rifle, une paire de
+pistolets, un...
+
+--Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas ça que je vous demande. Voici:
+vous autres, vous portez des marchandises à Santa-Fé; vous doublez ou
+triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici, à la
+Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et
+n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le vôtre?
+
+--Rien ne vous en empêche; c'est une bonne idée.
+
+--Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me
+guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le
+marché de Santa-Fé, je paierai son vin à dîner, et ce n'est pas là une
+petite prime de commission, j'imagine.
+
+Les marchands de la prairie partirent d'un grand éclat de rire, déclarant
+qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Après le
+déjeuner nous sortîmes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du dîner,
+j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs,
+conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et
+engager des voituriers à Indépendance, notre point de départ pour les
+prairies. Quelques jours après nous remontions le Missouri en steam-boat,
+et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes tracées, du
+Grand-Ouest.
+
+
+
+II
+
+
+LA FIÈVRE DE LA PRAIRIE.
+
+Nous employâmes une semaine à nous pourvoir de mules et de wagons à
+Indépendance, puis nous nous mîmes en route à travers les plaines. Le
+caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents
+hommes. Deux de ces énormes véhicules contenaient toute ma pacotille. Pour
+en avoir soin, j'avais engagé deux grands et maigres Missouriens à longues
+chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appelé Godé,
+qui tenait à la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les
+brillants _gentlemen_ de l'hôtel des _Planteurs_? ont-ils été laissés en
+arrière? On ne voit là que des hommes en blouse de chasse, coiffés de
+chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les mêmes figures, et
+sous ces blouses grossières on retrouve les joyeux compagnons que nous
+avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands
+sont parés de leur costume des prairies. La description de ma propre
+toilette donnera une idée de la leur, car j'avais pris soin de me vêtir
+comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim façonnée. Je ne puis
+mieux caractériser la forme de ce vêtement qu'en le comparant à la tunique
+des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orné de
+piqûres et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frangé
+d'aiguillettes taillées dans le cuir même. La jupe, ample et longue, est
+brochée d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge
+montant jusqu'à la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes
+bottes armées de grands éperons de cuivre. Une chemise de cotonnade de
+couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil à larges bords
+complètent le liste des pièces de mon vêtement. Derrière, moi sur
+l'arrière de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roulé en
+cylindre. C'est mon _mackinaw_, pièce essentielle entre toutes, car elle
+me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au
+milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tête quand il
+fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu'à la
+cheville.
+
+Ainsi que je l'ai dit, mes _compagnons_ de voyage sont habillés comme moi.
+A quelque différence près dans la couleur de la couverture et des guêtres,
+dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donnée peut être
+considérée comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous
+également armés et équipés à peu de chose près de la même manière. Pour ma
+part, je puis dire que je suis armé jusqu'aux dents. Mes fontes sont
+garnies d'une paire de _revolvers_ de Colt, à gros calibre, de six coups
+chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq
+coups chacun. De plus, j'ai mon rifle léger, ce qui me fait en tout
+vingt-trois coups à tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans
+ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de _bowie-knife_
+(couteau recourbé). Cet instrument est tout à la fois mon couteau de
+chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire.
+Mon équipement se compose d'une gibecière, d'une poire à poudre en
+bandoulière, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais
+si nous sommes équipés de même, nous sommes diversement montés. Les uns
+chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre
+nous ont emmené leur cheval américain favori. Je suis du nombre de ces
+derniers.
+
+[Note: (1) _Mustenos,_ chevaux mexicains de race espagnole.]
+
+Je monte un étalon à robe brun foncé, à jambes noires, et dont le museau a
+la couleur de la fougère flétrie. C'est un demi-sang arabe, admirablement
+proportionné. Il répond au nom de _Moro,_ nom espagnol qu'il a reçu,
+j'ignore pourquoi, du planteur louisianais de qui je l'ai acheté. J'ai
+retenu ce nom auquel il répond parfaitement. Il est beau, vigoureux et
+rapide. Plusieurs de mes compagnons se prennent de passion pour lui
+pendant la route, et m'en offrent des prix considérables. Mais je ne suis
+pas tenté de m'en défaire, mon noble _Moro_ me sert trop bien. De jour en
+jour je m'attache davantage à lui. Mon chien Alp, un Saint-Bernard que
+j'ai acheté d'un émigrant suisse à Saint-Louis, possède aussi une grande
+part de mes affections. En me reportant à mon livre de notes, je trouve
+que nous voyageâmes pendant plusieurs semaines à travers les prairies,
+sans aucun incident digne d'intérêt. Pour moi, l'aspect des choses
+constituait un intérêt assez grand; je ne me rappelle pas avoir vu un
+tableau plus émouvant que celui de notre longue caravane de wagons; ces
+navires de la prairie, se déroulaient sur la plaine, ou grimpant lentement
+quelque pente douce, leurs bâches blanches se détachant en contraste sur
+le vert sombre de l'herbe. La nuit, le camp retranché par la ceinture des
+wagons et les chevaux attachés à des piquets autour formaient un tableau
+non moins pittoresque. Le paysage, tout nouveau pour moi, m'impressionnait
+d'une façon toute particulière. Les cours d'eau étaient marqués par de
+hautes bordures de cotonniers dont les troncs, semblables à des colonnes,
+supportaient un épais feuillage argenté. Ces bordures, par leur rencontre
+en différents points, semblaient former comme des clôtures et divisaient
+la prairie de telle sorte, que nous paraissions voyager à travers des
+champs bordés de haies gigantesques. Nous traversâmes plusieurs rivières,
+les unes à gué, les autres, plus larges et plus profondes, en faisant
+flotter nos wagons. De temps en temps nous apercevions des daims et des
+antilopes, et nos chasseurs en tuaient quelques-uns; mais nous n'avions
+pas encore atteint le territoire des buffalos.
+
+Parfois nous faisions une halte d'un jour, pour réparer nos forces, dans
+quelque vallon boisé, garni d'une herbe épaisse et arrosé d'une eau pure.
+De temps à autre, nous étions arrêtés pour racommoder un timon ou un
+essieu brisé, ou pour dégager un wagon embourbé. J'avais peu à
+m'inquiéter, pour ma part, de mes équipages. Mes Missouriens se trouvaient
+être d'adroits et vigoureux compagnons qui savaient se tirer d'affaire en
+s'aidant l'un l'autre, et sans se lamenter à propos de chaque accident,
+comme si tout eût été perdu. L'herbe était haute; nos mules et nos boeufs,
+au lieu de maigrir, devenaient plus gras de jour en jour. Je pouvais
+disposer de la meilleure part du maïs dont mes wagons étaient pourvus en
+faveur de Moro, qui se trouvait très-bien de cette nourriture.
+
+Comme nous approchions de l'Arkansas, nous aperçûmes des hommes à cheval
+qui disparaissaient derrières des collines. C'étaient des Pawnees, et,
+pendant plusieurs jours, des troupes de ces farouches guerriers rôdèrent
+sur les flancs de la caravane. Mais ils reconnaissaient notre force, et se
+tenaient hors de portée de nos longues carabines. Chaque jour m'apportait
+une nouvelle impression, soit incident de voyage, soit aspect du paysage,
+Godé, qui avait été successivement voyageur, chasseur, trappeur et
+_coureur de bois_, m'avait, dans nos conversations intimes, instruit de
+plusieurs détails relatifs à la vie de la prairie; grâce à cela j'étais à
+même de faire bonne figure au milieu de mes nouveaux camarades. De son
+côté, Saint-Vrain, dont le caractère franc et généreux m'avait inspiré une
+vive sympathie, n'épargnait aucun soin pour me rendre le voyage agréable.
+De telle sorte que les courses du jour et les histoires terribles des
+veillées de nuit m'eurent bientôt inoculé la passion de cette nouvelle
+vie. J'avais gagné la _fièvre de la prairie_. C'est ce que mes compagnons
+me dirent en riant. Je compris plus tard la signification de ces mots: La
+fièvre de la prairie! Oui, j'étais justement en train de m'inoculer cette
+étrange affection. Elle s'emparait de moi rapidement. Les souvenirs de la
+famille commençaient à s'effacer de mon esprit; et avec eux
+s'évanouissaient les folles illusions de l'ambition juvénile. Les plaisirs
+de la ville n'avaient plus aucun écho dans mon coeur, et je perdais toute
+mémoire des doux yeux, des tresses soyeuses, des vives émotions de
+l'amour, si fécondes en tourments; toutes ces impressions anciennes
+s'effaçaient; il semblait qu'elles n'eussent jamais existé, que je ne les
+eusse jamais ressenties! mes forces intellectuelles et physiques
+s'accroissaient; je sentais une vivacité d'esprit, une vigueur de corps,
+que je ne m'étais jamais connues. Je trouvais du plaisir dans le
+mouvement. Mon sang coulait plus chaud et plus rapide dans mes veines, ma
+vue était devenue plus perçante; je pouvais regarder fixement le soleil
+sans baisser les paupières. Etais-je pénétré d'une portion de l'essence
+divine qui remplit, anime ces vastes solitudes qu'elle semble plus
+particulièrement habiter? Qui pourrait répondre à cela?--La fièvre de la
+prairie!--Je la sens à présent! Tandis que j'écris ces mémoires, mes
+doigts se crispent comme pour saisir les rênes, mes genoux se rapprochent,
+mes muscles se roidissent comme pour étreindre les flancs de mon noble
+cheval, et je m'élance à travers les vagues verdoyantes de la mer-prairie.
+
+
+
+III
+
+
+COURSE A DOS DE BUFFALO.
+
+Il s'était écoulé environ quatre jours quand nous atteignîmes les bords de
+l'Arkansas, environ six milles au-dessous des _Plum Buttes_(1). Nos wagons
+furent formés en cercle et nous établîmes notre camp. Jusque-là nous
+n'avions vu qu'un très-petit nombre de buffalos; quelques mâles égarés,
+tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas
+approcher. C'était bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions
+rencontré encore aucun de ces grands troupeaux emportés par le rut.
+
+[Note 1: Mot à mot: Collines à fruit.]
+
+--Là-bas! cria Saint-Vrain, voilà de la viande fraîche pour notre souper.
+
+Nous tournâmes les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami.
+Sur l'escarpement d'un plateau peu élevé, cinq silhouettes noires se
+découpaient à l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnaître
+des buffalos. Au moment où Saint-Vrain parlait, nous étions en train de
+desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les étriers, sauter
+en selle et s'élancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moitié
+d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple
+plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir
+la chair fraîche. Nous n'avions fait qu'une faible journée de marche; nos
+chevaux étaient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques
+minutes, les trois milles qui nous séparaient des bêtes fauves furent
+réduits à un. Là nous fûmes _éventés._ Plusieurs d'entre nous, et j'étais
+du nombre, n'ayant pas l'expérience de la prairie, dédaignant les avis,
+ayant galopé droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au
+vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tête velue, renifla, frappa
+le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit
+rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus
+d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux
+sur les traces des buffalos. Nous prîmes ce dernier parti, et nous
+pressâmes notre galop. Tout à la fois, nous nous dirigions vers une ligne
+qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'était
+comme une immense marche d'escalier qui séparait deux plateaux, et qui
+s'étendait à droite et à gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre,
+sans la moindre apparence de brèche. Cet obstacle nous força de retenir
+les rênes et nous fit hésiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en
+allèrent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux montés, parmi lesquels
+Saint-Vrain, mon voyageur Godé et moi, ne voulant pas renoncer si aisément
+à la chasse, nous piquâmes des deux et parvînmes à franchir l'escarpement.
+De ce point nous eûmes encore à courir cinq milles au grand galop, nos
+chevaux blanchissant d'écume, pour atteindre le dernier de la bande, une
+jeune femelle, qui tomba percée d'autant de balles que nous étions de
+chasseurs à sa poursuite. Comme les autres avaient gagné pas mal d'avance,
+et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arrêtâmes, et,
+descendant de cheval, nous procédâmes au dépouillement de la bête.
+L'opération fut bientôt terminée sous l'habile couteau des chasseurs. Nous
+avions alors le loisir de regarder en arrière et de calculer la distance
+que nous avions parcourue depuis le camp.
+
+--Huit milles, à un pouce près, s'écria l'un.
+
+--Nous sommes près de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt
+d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de
+Santa-Fé.
+
+--Eh bien?
+
+--Si nous retournons au camp, nous aurons à revenir sur nos pas demain
+matin. Cela fera seize milles en pure perte.
+
+--C'est juste.
+
+--Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de
+buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus?
+
+--Je suis d'avis de rester où nous sommes.
+
+--Et moi aussi.
+
+--Et moi aussi.
+
+En un clin d'oeil, les sangles furent débouclées, les selles enlevées, et
+nos chevaux pantelants se mirent à tondre l'herbe de la prairie, dans le
+cercle de leurs longes. Un ruisseau cristallin, ce que les Espagnols
+appellent un _arroyo_, coulait au sud vers l'Arkansas. Sur le bord de ce
+ruisseau, et près d'un escarpement de la rive, nous choisîmes une place
+pour notre bivouac. On ramassa du _bois de vache_, on alluma du feu, et
+bientôt des tranches de bosses embrochées sur des bâtons crachèrent leurs
+jus dans la flamme, en crépitant. Saint-Vrain et moi nous avions
+heureusement nos gourdes, et comme chacune d'elles contenait une pinte de
+pur cognac, nous étions en mesure pour souper passablement. Les vieux
+chasseurs s'étaient munis de leurs pipes et de tabac; mon ami et moi nous
+avions des cigares, et nous restâmes assis autour du feu jusqu'à une heure
+très-avancée, fumant et prêtant l'oreille aux récits terribles des
+aventures de la montagne. Enfin, la veillée se termina; on raccourcit les
+longes, on rapprocha les piquets; mes camarades, s'enveloppant dans leurs
+couvertures, posèrent leur tête sur le siège de leurs selles et
+s'abandonnèrent au sommeil.
+
+Il y avait parmi nous un homme du nom de Hibbets, qui, à cause de ses
+habitudes somnolentes, avait reçu le sobriquet de _l'Endormi_. Pour cette
+raison, on lui assigna le premier tour de garde, regardant les premières
+heures de la nuit comme les moins dangereuses, car les Indiens attaquent
+rarement un camp avant l'heure où le sommeil est le plus profond,
+c'est-à-dire un peu avant le point du jour. Hibbets avait gagné son poste,
+le sommet de l'escarpement, d'où il pouvait apercevoir toute la prairie
+environnante. Avant la nuit, j'avais remarqué une place charmante sur le
+bord de l'_arroyo_, à environ deux cents pas de l'endroit où mes camarades
+étaient couchés. Muni de mon rifle, de mon manteau et de ma couverture, je
+me dirigeai vers ce point en criant à _l'Endormi_, de m'avertir en cas
+d'alarme. Le terrain, en pente douce, était couvert d'un épais tapis
+d'herbe sèche. J'y étendis mon manteau, et enveloppé dans ma couverture,
+je me couchai, le cigare à la bouche, pour m'endormir en fumant. Il
+faisait un admirable clair de lune, si brillant, que je pouvais distinguer
+la couleur des fleurs de la prairie: les euphorbes argentés, les pétales
+d'or du tournesol, les mauves écarlates qui frangeaient les bords de
+l'_arroyo_ à mes pieds. Un calme enchanteur régnait dans l'air; le silence
+était rompu seulement par les hurlements intermittents du loup de la
+prairie, le ronflement lointain de mes compagnons, et le _crop-crop_ de
+nos chevaux tondant l'herbe.
+
+Je demeurai éveillé jusqu'à ce que mon cigare en vint à me brûler les
+lèvres (nous les fumions jusqu'au bout dans les prairies); puis, je me mis
+sur le côté, et voyageai bientôt dans le pays des songes. A peine avais-je
+sommeillé quelques minutes que j'entendis un bruit étrange, quelque chose
+d'analogue à un tonnerre lointain ou au mugissement d'une cataracte. Le
+sol semblait trembler sous moi. Nous allons être trempés par un orage,
+--pensai-je, à moitié endormi, mais ayant encore conscience de ce qui se
+passait autour de moi; je rassemblai les plis de ma couverture et
+m'endormis de nouveau. Le bruit devint plus fort et plus distinct; il me
+réveilla tout à fait. Je reconnus le roulement de milliers de sabots
+frappant la terre, mêlé aux mugissements de milliers de boeufs! La terre
+résonnait et tremblait. J'entendis las voix de mes camarades, de
+Saint-Vrain, et de Godé, ce dernier criant à pleine gorge:
+
+--Sacrrr!... Monsieur, prenez garde! des buffles.
+
+Je vis qu'ils avaient détaché les chevaux et les amenaient au bas de
+l'escarpement. Je me dressai sur mes pieds, me débarrassant de ma
+couverture. Un effrayant spectacle s'offrit à mes yeux. Aussi loin que ma
+vue pouvait s'étendre à l'ouest, la prairie semblait en mouvement. Des
+vagues noires roulaient sur ses contours ondulés, comme si quelque volcan
+eût poussé sa lave à travers la plaine. Des milliers de points brillants
+étincelaient et disparaissaient sur cette surface mouvante, semblables à
+des traits de feu. Le sol tremblait, les hommes criaient, les chevaux,
+roidissant leurs longes, hennissaient avec terreur; mon chien aboyait et
+hurlait en courant tout autour de moi! Pendant un moment je crus être le
+jouet d'un songe. Mais non; la scène était trop réelle et ne pouvait
+Passer pour une vision. Je vis la bordure du flot noir à dix yards de moi
+et s'approchant toujours! Alors, et seulement alors, je reconnus les
+bosses velues et les prunelles étincelantes des buffalos.
+
+--Grand Dieu! pensai-je, ils vont me passer sur le corps.
+
+Il était trop tard pour chercher mon salut dans la fuite. Je saisis mon
+rifle et fis feu sur le plus avancé de la bande. L'effet, de ma balle fut
+insensible. L'eau de l'arroyo m'éclaboussa jusqu'à la face; un bison
+monstrueux, en tête du troupeau, furieux et mugissant, s'élançait à
+travers le courant et regrimpait la rive. Je fus saisi et lancé en l'air.
+J'avais été jeté en arrière, et je retombai sur une masse mouvante. Je ne
+me sentais ni blessé ni étourdi, mais j'étais emporté en avant sur le dos
+de plusieurs animaux qui, dans cet épais troupeau, couraient en se
+touchant les flancs. Une pensée soudaine me vint et m'attachant à celui
+qui était plus immédiatement au-dessous de moi, je l'enfourchai,
+embrassant sa bosse, et m'accrochant aux longs poils qui garnissaient son
+cou. L'animal, terrifié, précipita sa course et eut bientôt dépassé la
+bande. C'était justement ce que je désirais, et nous courûmes ainsi à
+travers la prairie, au plein galop du bison qui s'imaginait sans doute
+qu'une panthère ou un casamount[1] était sur ses épaules.
+
+[Note 1: Chat sauvage de montagne.]
+
+Je n'avais aucune envie de le désabuser, et craignant même qu'il ne
+s'aperçût que je n'étais pas un animal dangereux et ne se décidât à faire
+halte, je tirai mon couteau, dont j'étais heureusement muni, et je le
+piquai chaque fois qu'il semblait ralentir sa course. A chaque coup de cet
+aiguillon, il poussait un rugissement et redoublait de vitesse. Je courais
+un danger terrible. Le troupeau nous suivait de près, déployant un front
+de près d'un mille, et il devait inévitablement me passer sur le corps, si
+mon buffalo venait à s'arrêter et à me laisser sur la prairie. Néanmoins,
+et quel que fût le péril, je ne pouvais m'empêcher de rire intérieurement
+en pensant à la figure grotesque que je devais faire. Nous tombâmes au
+milieu d'un village de _Chiens-de-prairie_. Là, je m'imaginai que l'animal
+allait faire demi-tour et revenir sur ses pas. Cela interrompit mon accès
+de gaieté; mais le buffalo a l'habitude de courir droit devant lui, et le
+mien, heureusement, ne fit pas exception à la règle. Il allait toujours,
+tombant parfois sur les genoux, soufflant et mugissant de rage et de
+terreur.
+
+Les _Plum-Buttes_ étaient directement dans la ligne de notre course.
+J'avais remarqué cela depuis notre point de départ, et je m'étais dit que
+si je pouvais les atteindre, je serais sauf. Elles étaient à environ trois
+milles de l'endroit où nous avions établi notre bivouac, mais, à la façon
+dont je franchis cette distance, il me sembla que j'avais fait dix milles
+au moins. Un petit monticule s'élevait dans la prairie à quelques
+centaines de yards du groupe des hauteurs. Je m'efforçai de diriger ma
+monture écumante vers cette butte en l'excitant à un dernier effort avec
+mon couteau. Elle me porta complaisamment à une centaine de yards de sa
+base. C'était le moment de prendre congé de mon noir compagnon. J'aurais
+pu facilement le tuer pendant que j'étais sur son dos. La partie la plus
+vulnérable de son corps monstrueux était à portée de mon couteau; mais, en
+vérité, je n'aurais pas voulu me rendre coupable de sa mort pour
+Koh-i-nor. Retirant mes doigts de la toison, je me laissai glisser le long
+de son dos, et sans prendre plus de temps qu'il n'en fallait pour lui dire
+bonsoir, je m'élançai de toute la vitesse de mes jambes vers la hauteur;
+j'y grimpai, et m'asseyant sur un quartier de roche, je tournai mes yeux
+du côté de la prairie. La lune brillait toujours d'un vif éclat. Mon
+buffalo avait fait halte non loin de la place où j'avais pris congé de
+lui, il s'était arrêté, regardait en arrière et paraissait profondément
+étonné. Il y avait quelque chose de si comique dans sa mine que je partis
+d'un éclat de rire; j'étais en pleine sécurité sur mon poste élevé. Je
+regardai au sud-ouest; aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, la prairie
+était noire et en mouvement. Les vagues vivantes venaient roulant vers
+moi; je pouvais les contempler désormais sans crainte. Ces milliers de
+prunelles étincelantes, brillant de phosphorescentes lueurs, ne me
+causaient plus aucun effroi. Le troupeau était à environ un demi-mille de
+distance; je crus voir quelques éclairs et entendre le bruit de coups de
+feu au loin sur le flanc gauche de la sombre masse; ces bruits me
+donnaient à penser que mes compagnons, sur le sort desquels j'avais conçu
+quelques inquiétudes, étaient sains et saufs.
+
+Les buffalos approchaient de la butte sur laquelle je m'étais. établi, et,
+apercevant l'obstacle, il se divisèrent en deux grands courants, à ma
+droite et à ma gauche. Je fus frappé, dans ce moment, de voir que mon
+bison,--mon propre bison,--au lieu d'attendre que ses camarades l'eussent
+rattrapé et de se joindre à ceux de l'avant-garde, se mit à galoper en
+secouant la tête, comme si une bande de loups eût été à ses trousses; il
+se dirigea obliquement de manière à se mettre en dehors de la bande. Quand
+il eut atteint un point correspondant au flanc de la troupe, il s'en
+rapprocha un peu et finit par se confondre dans la masse. Cette étrange
+tactique me frappa alors d'étonnement, mais j'appris ensuite que c'était
+une profonde stratégie de la part de cet animal. S'il fût resté où je
+l'avais quitté, les buffalos de l'avant-garde auraient pu le prendre pour
+quelque membre d'une autre tribu, et lui auraient certainement fait un
+très-mauvais parti. Je demeurai assis sur mon rocher environ pendant deux
+heures, attendant tranquillement que le noir torrent se fût écoulé.
+J'étais comme sur une île au milieu de cette mer sombre et couverte
+d'étincelles. Un moment, je m'imaginai que c'était moi qui étais entraîné,
+et que la butte flottait en avant, tandis que les buffalos restaient
+immobiles. Le vertige me monta au cerveau, et je ne pus chasser cette
+étrange illusion qu'en me dressant sur mes pieds. Le torrent roulait
+toujours gagnant en avant; enfin je vis passer l'arrière-garde à moitié
+débandée. Je descendis de mon asile, et me mis en devoir de chercher ma
+route à travers le terrain foulé et devenu noir. Ce qui était auparavant
+un vert gazon présentait maintenant l'aspect d'une terre fraîchement
+labourée et trépignée par un troupeau de boeufs. Des animaux blancs,
+nombreux et formant comme un troupeau de moutons, passèrent près de moi;
+c'étaient des loups poursuivant les traînards de la bande. Je poussai en
+avant, me dirigeant vers le sud. Enfin, j'entendis des voix, et, à la
+clarté de la lune, je vis plusieurs cavaliers galopant en cercle à travers
+la plaine. Je criai «Halloa!» Une voix répondit à la mienne, un des
+cavaliers vint à moi à toute vitesse; c'est Saint-Vrain.
+
+--Dieu puissant, Haller! cria-t-il en arrêtant son cheval et se penchant
+sur sa selle pour mieux me voir; est-ce vous ou est-ce votre spectre? En
+vérité, c'est lui-même! et vivant!
+
+--Et qui ne s'est jamais mieux porté, m'écriai-je.
+
+--Mais d'où tombez-vous? des nuages? du ciel? d'où enfin?
+
+Et ses questions étaient répétées en écho par tous les autres, qui, à ce
+moment, me serraient la main comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis un an.
+Godé paraissait entre tous le plus stupéfait.
+
+--Mon Dieu! lancé en l'air, foulé aux pieds d'un million de buffles
+damnés, et pas mort! Cr-r-ré mâtin!
+
+--Nous nous étions mis à la recherche de votre corps, ou plutôt de ce qui
+pouvait en rester, dit Saint-Vrain. Nous avons fouillé la prairie pas à
+pas à un mille à la ronde, et nous étions presque tentés de croire que les
+bêtes féroces vous avaient totalement dévoré.
+
+--Dévorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas
+dévoré. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte!
+
+Cette apostrophe s'adressait à Hibbets, qui n'avait pas indiqué à mes
+camarades l'endroit où j'étais couché, et m'avait ainsi exposé à un danger
+si terrible.
+
+--Nous vous avons vu lancé en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber
+dans le plus épais de la bande. En conséquence, nous vous regardions comme
+perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de là?
+
+Je racontai mon aventure à mes camarades émerveillés.
+
+--Par Dieu! cria Godé, c'est une merveilleuse histoire! Et voilà un
+gaillard qui n'est pas manchot!
+
+A dater de ce moment, je fus considéré comme un _capitaine_ parmi les gens
+de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce
+temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en
+rendaient témoignage. Ils avaient retrouvé mon rifle et ma couverture;
+cette dernière, enfoncée dans la terre par le piétinement. Saint-Vrain
+avait encore quelques gorgées d'eau-de-vie dans sa gourde; après l'avoir
+vidée et avoir replacé les vedettes, nous reprîmes nos couches de gazon
+et passâmes le reste de la nuit à dormir.
+
+
+
+IV
+
+
+UNE POSITION TERRIBLE.
+
+Peu de jours après, une autre aventure m'arriva; et je commençai à penser
+que j'étais prédestiné à devenir un _héros_ parmi les montagnards.
+
+Un petit détachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre
+but était d'arriver à Santa-Fé un jour ou deux avant la caravane, afin de
+tout arranger avec le gouverneur pour l'entrée des wagons dans cette
+capitale. Nous faisions route pour le _Cimmaron_. Pendant une centaine de
+milles environ, nous traversâmes un désert stérile, dépourvu de gibier et
+presque entièrement privé d'eau. Les buffalos avaient complètement
+disparu, et les daims étaient plus que rares. Il fallait nous contenter de
+la viande séchée que nous avions emportée avec nous des établissements.
+Nous étions dans le désert de l'_Artemisia_. De temps en temps, nous
+apercevions une légère antilope bondissant au loin devant nous, mais se
+tenant hors de toute portée. Ces animaux semblaient être plus familiers
+que d'ordinaire. Trois jours après avoir quitté la caravane, comme nous
+chevauchions près du Cimmaron, je crus voir une tête cornue derrière un
+pli de la prairie. Mes compagnons refusèrent de me croire, et aucun d'eux
+ne voulut m'accompagner. Alors, me détournant de la route, je partis seul.
+Godé ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien
+que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon
+cheval étais frais et plein d'ardeur; et que je dusse réussir ou non, je
+savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe à son prochain
+campement. Je piquai droit vers la place où j'avais vu disparaître
+l'objet, et qui semblait être à un demi-mille environ de la route; mais il
+se trouva que la distance était beaucoup plus grande; c'est une illusion
+commune dans l'atmosphère transparente de ces régions élevées.
+
+Un singulier accident de terrain, ce qu'on appelle dans ces contrées un
+_couteau des prairies_, d'une petite élévation, coupait la plaine de l'est
+à l'ouest; un fourré de cactus couvrait une partie de son sommet. Je me
+dirigeai vers ce fourré. Je mis pied à terre au bas de la pente, et,
+conduisant mon cheval au milieu des cactus je l'attachai à une des
+branches. Puis je gravis avec précaution, à travers les feuilles
+épineuses, vers le point où je m'imaginais avoir vu l'animal. A ma grande
+joie, j'aperçus, non pas une antilope, mais un couple de ces charmants
+animaux, qui broutaient tranquillement, malheureusement trop loin pour que
+ma balle pût les atteindre. Ils étaient au moins à trois cents yards, sur
+une pente douce et herbeuse. Entre eux et moi pas le moindre buisson pour
+me cacher, dans le cas où j'aurais voulu m'approcher. Quel parti prendre?
+Pendant quelques minutes, je repassai dans mon esprit les différentes
+ruses de chasse usitées pour prendre l'antilope. Imiterais-je leur cri?
+Valait-il mieux chercher à les attirer en élevant mon mouchoir? Elles
+étaient évidemment trop farouches; car, de minute en minute, je les voyais
+dresser leurs jolies petites têtes et jeter un regard inquiet autour
+d'elles. Je me rappelai que la couverture de ma selle était rouge. En
+l'étendant sur les branches d'un buisson de cactus, je réussirais
+peut-être à les attirer. Ne voyant pas d'autre moyen, j'étais sur le point
+de retourner prendre ma couverture, quand tout à coup mes yeux
+s'arrêtèrent sur sur une ligne de terre nue qui traversait la prairie,
+entre moi et l'endroit où les animaux paissaient. C'était une brisure dans
+la surface de la plaine, une route de buffalo ou le lit d'un arroyo. Dans
+tout les cas, c'était le couvert dont j'avais besoin, car les antilopes
+n'en étaient pas à plus de cent yards, et s'en rapprochaient tout en
+broutant. Je quittai les buissons et me dirigeai, en me laissant glisser
+le long de la pente, vers le point où l'enfoncement me paraissait le plus
+marqué. Là, à ma grande surprise, je me trouvai au bord d'un large arroyo,
+dont l'eau, claire et peu profonde, coulait doucement sur un lit de sable
+et de gypse. Les bords ne s'élevaient pas à plus de trois pieds du niveau,
+de l'eau, excepté à l'endroit où l'escarpement venait rencontrer le
+courant. Là, il y avait une élévation assez forte; je longeai la base,
+j'entrai dans le canal et me mis en devoir de le remonter. J'arrivai
+bientôt, comme j'en avais l'intention, à la place où le courant, après
+avoir suivi une ligne parallèle à l'escarpement, le traversait en le
+coupant à pic. Là, je m'arrêtai, et regardai avec toutes sortes de
+précautions par-dessus le bord. Les antilopes s'étaient rapprochées à
+moins d'une portée de fusil de l'arroyo; mais elles étaient encore loin de
+mon poste. Elles continuaient à brouter tranquillement, insouciantes du
+danger. Je redescendis, et repris ma marche dans l'eau.
+
+C'était une rude besogne que de marcher dans cette voie. Le lit de la
+ravine était formé d'une terre molle qui cédait sous le pied, et il me
+fallait éviter de faire le moindre bruit, sous peine d'effaroucher le
+gibier; mais j'étais soutenu dans mes efforts par la perspective d'avoir
+de la venaison fraîche pour mon souper. Après avoir péniblement parcouru
+quelques cents yards, je me trouvai en face d'un petit buisson d'absinthe
+qui touchait à la rive.
+
+--Je suis assez près, pensai-je, et ceci me servira de couvert.
+
+Tout doucement je me dressai jusqu'à ce que je pusse voir à travers les
+feuilles. La position était excellente. J'épaulai mon fusil, et, visant au
+coeur du mâle, je lâchai la détente. L'animal fit un bond et retomba sur
+le flanc, sans vie. J'étais sur le point de m'élancer pour m'assurer de ma
+proie, lorsque j'observai que la femelle, au lieu de s'enfuir comme je m'y
+attendais, s'approchait de son compagnon gisant, et flairait anxieusement
+toutes les parties de son corps. Elle n'était pas à plus de vingt yards de
+moi, et je distinguais l'expression d'inquiétude et d'étonnement dont son
+regard était empreint. Tout à coup, elle parut comprendre la triste
+vérité, et, rejetant sa tête en arrière, elle se mit à pousser des cris
+plaintifs et à courir en rond autour de son corps inanimé. Mon premier
+mouvement avait été de recharger et de tuer la femelle; mais je me sentais
+désarmé par sa voix plaintive qui me remuait le coeur. En vérité, si
+j'avais pu prévoir un aussi lamentable spectacle, je ne me serais point
+écarté de la route. Mais la chose était sans remède.
+
+--Je lui ai fait plus de mal que si je l'avais tuée elle-même, pensai-je;
+le mieux que je puisse faire pour elle, maintenant, c'est de la tuer
+aussi.
+
+En vertu de ce principe d'humanité, qui devait lui être fatal, je restai à
+mon poste; je rechargeai mon fusil; je visai de nouveau, et le coup
+partit. Quand la fumée fut dissipée, je vis la pauvre petite créature
+sanglante sur le gazon, la tête appuyée sur le corps de son mâle inanimé.
+Je mis mon rifle sur l'épaule, et je me disposais à me porter en avant,
+lorsque, à ma grande surprise, je me sentis pris par les pieds. J'étais
+fortement retenu, comme si mes jambes eussent été serrées dans un étau! Je
+fis un effort pour me dégager, puis un second, plus violent, mais sans
+aucun succès: au troisième, je perdis l'équilibre, et tombai à la renverse
+dans l'eau. A moitié suffoqué, je parvins à me mettre debout, mais
+uniquement pour reconnaître que j'étais retenu aussi fortement
+qu'auparavant. De nouveau je m'agitai pour dégager mes jambes; mais je ne
+pouvais les ramener ni en avant, ni en arrière, ni à droite, ni à gauche;
+de plus, je m'aperçus que j'enfonçais peu à peu. Alors l'effrayante vérité
+se fit jour dans mon esprit: _j'étais pris dans un sable mouvant!_
+
+Un sentiment d'épouvante passa dans tout mon être. Je renouvelai mes
+efforts avec toute l'énergie du désespoir. Je me penchais d'un côté, puis
+de l'autre, tirant à me déboîter les genoux. Mes pieds étaient toujours
+emprisonnés; impossible de les bouger d'un pouce. Le sable élastique
+s'était moulé autour de mes bottes de peau de cheval, et collait le cuir
+au-dessus des chevilles, de telle sorte que je ne pouvais en dégager mes
+jambes, et je sentais que j'enfonçais de plus en plus, peu à peu, mais
+irrésistiblement, et d'un mouvement continu, comme si quelque monstre
+souterrain m'eût tout doucement tiré à lui! Je frissonnai d'horreur, et je
+me mis à crier au secours! Mais qui pouvait m'entendre! il n'y avait
+personne dans un rayon de plusieurs milles, pas un être vivant.
+
+Si pourtant: le hennissement de mon cheval me répondit du haut de la
+colline, semblant se railler de mon désespoir. Je me penchai en avant
+autant que ma position me le permettait, et, de mes doigts convulsifs, je
+commençai à creuser le sable. A peine pouvais-je en atteindre la surface,
+et le léger sillon que je traçais était aussitôt comblé que formé. Une
+idée me vint. Mon fusil mis en travers pourrait me supporter. Je le
+cherchai autour de moi. On ne le voyait plus. Il était enfoncé dans le
+sable. Pouvais-je me coucher par terre pour éviter d'enfoncer davantage?
+Non il y avait deux pieds d'eau; je me serais noyé. Ce dernier espoir
+m'échappa aussitôt qu'il m'apparut. Je ne voyais plus aucun moyen de
+salut. J'étais incapable de faire un effort de plus. Une étrange stupeur
+s'emparait de moi. Ma pensée se paralysait. Je me sentais devenir fou.
+Pendant un moment, ma raison fut complètement égarée.
+
+Après un court intervalle, je recouvrai mes sens. Je fis un effort pour
+secouer la paralysie de mon esprit, afin du moins d'aborder comme un homme
+doit le faire, la mort, que je sentais inévitable. Je me dressai tout
+debout. Mes yeux atteignaient jusqu'au niveau de la prairie, et
+s'arrêtèrent sur les victimes encore saignantes de ma cruauté. Le coeur me
+battit à cette vue. Ce qui m'arrivait était-il une punition de Dieu? Avec
+un humble sentiment de repentir, je tournai mon visage vers le ciel,
+redoutant presque d'apercevoir quelque signe de la colère céleste.... Le
+soleil brillait du même éclat qu'auparavant, et pas un nuage ne tachait la
+voûte azurée. Je demeurai les yeux levés au ciel, et priai avec une
+ferveur que connaissent ceux-là seulement qui se sont trouvés dans des
+situations périlleuses analogues à celle où j'étais.
+
+Comme je continuais à regarder en l'air, quelque chose attira mon
+attention. Je distinguai sur le fond bleu du ciel la silhouette d'un grand
+oiseau. Je reconnus bientôt l'immonde oiseau des plaines, le vautour noir.
+D'où venait-il? Qui pouvait le savoir? A une distance infranchissable pour
+le regard de l'homme, il avait aperçu ou senti les cadavres des antilopes,
+et maintenant sur ses larges ailes silencieuses il descendait vers le
+festin de la mort. Bientôt un autre, puis encore un, puis une foule
+d'autres se détachèrent sur les champs azurés de la voûte céleste, et,
+décrivant de larges courbes, s'abaissèrent silencieusement vers la terre.
+Les premiers arrivés se posèrent sur le bord de la rive, et après avoir
+jeté un coup d'oeil autour d'eux, se dirigèrent vers leurs proies.
+Quelques secondes après, la prairie était noire de ces oiseaux immondes
+qui grimpaient sur les cadavres des antilopes, et battaient de l'aile en
+enfonçant leurs becs fétides dans les yeux de leurs proies. Puis vinrent
+les loups décharnés, affamés, sortant des fourrés de cactus et rampant,
+comme des lâches, à travers les sinuosités de la prairie. Un combat
+s'ensuivit, dans lequel les vautours furent mis en fuite, puis les loups
+se jetèrent sur la proie et se la disputèrent, grondant les uns contre les
+autres, et s'entre-déchirant.
+
+--Grâce à Dieu! pensai-je, je n'aurai pas du moins à craindre d'être ainsi
+mis en pièces!
+
+Je fus bientôt délivré de cet affreux spectacle. Mes yeux n'arrivaient
+plus au niveau de la berge. Le vert tapis de la prairie avait eu mon
+dernier regard. Je ne pouvais plus voir maintenant que les murs de terre
+qui encaissaient le ruisseau, et l'eau qui coulait insouciante autour de
+moi. Une fois encore je levai les yeux au ciel, et avec un coeur plein de
+prières, je m'efforçai de me résigner à mon destin. En dépit de mes
+efforts pour être calme, les souvenirs des plaisirs terrestres, des amis,
+du logis, vinrent m'assaillir et provoquèrent par intervalles de violents
+paroxysmes pendant lesquels je m'épuisais en efforts réitérés, mais
+toujours impuissants. J'entendis de nouveau le hennissement de mon cheval.
+Une idée soudaine frappa mon esprit, et me rendit un nouvel espoir:
+peut-être mon cheval.... Je ne perdis pas un moment. J'élevai ma voix
+jusqu'à ses cordes les plus hautes, et appelai l'animal par son nom. Je
+l'avais attaché, mais légèrement. Les branches de cactus pouvaient se
+rompre. J'appelai encore, répétant les mots auxquels il était habitué.
+Pendant un moment tout fut silence, puis j'entendis les sons précipités de
+ses sabots, indiquant que l'animal faisait des efforts pour se dégager;
+ensuite je pus reconnaître le bruit cadencé d'un galop régulier et mesuré.
+Les sons devenaient plus proches encore et plus distincts, jusqu'à ce que
+l'excellente bête se montrât sur la rive au-dessus de moi. Là, Moro
+s'arrêta, secouant la tête, et poussa un bruyant hennissement. Il
+paraissait étonné, et regardait de tous côtés, renâclant avec force. Je
+savais qu'une fois qu'il m'aurait aperçu, il ne s'arrêterait pas jusqu'à
+ce qu'il eût pu frotter son nez contre ma joue, car c'était sa coutume
+habituelle. Je tendis mes mains vers lui et répétai encore les mots
+magiques. Alors, regardant en bas, il m'aperçut, et, s'élançant aussitôt,
+il sauta dans le canal. Un instant après, je le tenais par la bride.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre; l'eau m'atteignait presque jusqu'aux
+aisselles. Je saisis la longe, et, la passant sous la sangle de la selle,
+je la nouai fortement, puis je m'entourai le corps avec l'autre bout.
+J'avais laissé assez de corde entre moi et la sangle pour pouvoir exciter
+et guider le cheval dans le cas où il faudrait un grand effort pour me
+tirer d'où j'étais. Pendant tous ces préparatifs, l'animal muet semblait
+comprendre ce que je faisais. Il connaissait aussi la nature du terrain
+sur lequel il se trouvait, car, durant toute l'opération, il levait ses
+pieds l'un après l'autre pour éviter d'être pris. Mes dispositions furent
+enfin terminées, et avec un sentiment d'anxiété terrible, je donnai à mon
+cheval le signal de partir. Au lieu de s'élancer, l'intelligent animal
+s'éloigna doucement comme s'il avait compris ma situation. La longe se
+tendit, je sentis que mon corps se déplaçait, et, un instant après,
+j'éprouvai une de ces jouissances profondes impossibles à décrire, en me
+trouvant dégagé de mon tombeau de sable. Un cri de joie s'échappa de ma
+poitrine. Je m'élançai vers mon cheval, je lui jetai mes deux bras autour
+du cou; je l'embrassai avec autant de délices que s'il eût été une
+charmante jeune fille. Il répondit à mes embrassements par un petit cri
+plaintif qui me prouva qu'il m'avait compris. Je me mis en quête de mon
+rifle. Heureusement qu'il n'était pas très-enfoncé, et je pus le ravoir.
+Mes bottes étaient restées dans le sable; mais je ne m'arrêtai point à les
+chercher. La place où je les avais perdues m'inspirait un sentiment de
+profonde terreur.
+
+Sans plus attendre, je quittai les bords de l'arroyo, et, montant à cheval
+je me dirigeai au galop vers la route. Le soleil était couché quand
+j'arrivai au camp, où je fus accueilli par les questions de mes compagnons
+étonnés:
+
+--Avez-vous trouvé beaucoup de chèvres? Où sont donc vos bottes?--Est-ce à
+la chasse ou à la pêche que vous avez été?
+
+Je répondis à toutes ces questions en racontant mon aventure, et cette
+nuit-là encore je fus le héros du bivouac.
+
+
+
+V
+
+
+SANTA-FÉ.
+
+Après avoir employé une semaine à gravir les montagnes rocheuses, nous
+descendîmes dans la vallée du Del-Norte, et nous atteignîmes la capitale
+du Nouveau-Mexique, la célèbre ville de Santa-Fé. Le lendemain, la
+caravane elle-même arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la
+route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient
+suivi la voie la plus rapide. Nous n'eûmes aucune difficulté relativement
+à l'entrée de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars
+d'_alcavala_ pour chaque wagon. C'était une extorsion qui dépassait le
+tarif; mais les marchands étaient forcés d'accepter cet impôt. Santa-Fé
+est l'entrepôt de la province, et le chef-lieu de son commerce. En
+l'atteignant, nous fîmes halte et établîmes notre camp hors des murs.
+
+Saint-Vrain, quelques autres propriétaires et moi nous nous installâmes à
+la _fonda_, où nous cherchâmes dans le délicieux vin d'el Paso l'oubli des
+fatigues que nous avions endurées à travers les plaines. La nuit de notre
+arrivée se passa tout entière en festins et en plaisirs. Le lendemain
+matin, je fus éveillé par la voix de mons Godé, qui paraissait de joyeuse
+humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers
+canadiens.
+
+--Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant éveillé, aujourd'hui, ce soir,
+il y a une grande _funcion_,--un bal--ce que les Mexicains appellent le
+fandago. C'est très-beau, monsieur. Vous aurez bien sûr un grand plaisir à
+voir un _fandago_ mexicain.
+
+--Non, Godé. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la
+danse que les vôtres.
+
+--C'est vrai, monsieur, mais un fandago! ça mérite d'être vu. Ça se
+compose de toutes sortes de pas: le _bolero_, la valse, la _coûna_, et
+beaucoup d'autres; le tout mélangé de _pouchero_. Allez! monsieur, vous
+verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de très-courts... Ah!
+diable!... de très-courts... comment appelez-vous cela en américain?
+
+--Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.
+
+--Cela! cela, monsieur.
+
+Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse.
+
+--Ah! pardieu, je le tiens!--_Petticoes_, de très-courts _petticoes_.
+Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un
+fandago mexicain.
+
+Las niñas de Durango
+Conmigo bailandas,
+Al cielo saltandas
+En el fan-dango--en el fan-dango.
+
+Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago.
+Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai maître de ballets! Mais il
+est de _sangre_... de sang français, vraiment. Voyez donc!
+
+Al cielo saltandas
+En el fan-dan-go--en el fan-dang...
+
+--Eh! Godé?
+
+--Monsieur.
+
+--Cours à la cantine et demande, prends à crédit, achète ou chippe une
+bouteille du meilleur Paso.
+
+--Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda Godé avec
+une grimace significative.
+
+--Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voilà de l'argent. Du meilleur
+Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, _vaya!_
+
+--Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit, à ce que je
+vois.
+
+--J'ai une migraine qui me fend la tête.
+
+--Ah! ah! ah! C'est comme moi tout à l'heure; mais Godé est allé chercher
+le remède. Poil de chien guérit la morsure. Allons, en bas du lit.
+
+--Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre médecine.
+
+--C'est juste. Vous vous trouverez mieux après. Dites-moi, comment vous
+trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein?
+
+--Vous appelez cela une ville!
+
+--Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la _ciudad de Santa-Fé_,
+la fameuse ville de Santa-Fé, la capitale du _Nuevo-Mejico_, la métropole
+de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs.
+
+--Et voilà le progrès accompli dans une période de trois cents ans! En
+vérité, ce peuple semble à peine arrivé aux premiers échelons de la
+civilisation!
+
+--Dites plutôt qu'il en a dépassé les derniers. Ici, dans cette oasis
+lointaine, vous trouverez peinture, poésie, danse, théâtre et musique,
+fêtes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui
+caractérisent une nation en déclin. Vous rencontrerez en foule des don
+Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Roméos, moins le coeur, et
+des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez... toutes sortes de
+choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.--Holà!
+_muchacho!_
+
+--_Que es señor_
+
+--Avez-vous du café?
+
+--_Si, señor._
+
+--Apportez deux tasses: _dos tazas_, entendez-vous, et leste! _Aprisa!
+aprisa!_
+
+--_Si, señor._
+
+--Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu
+le vin?
+
+--C'est un vin délicieux, monsieur Saint-Vrain! ça vaut presque les vins
+Français.
+
+--Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) délicieux, vous pouvez le dire, mon
+cher Godé! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un
+buffalo. Voyez, il pétille comme de l'eau de Seltz![1] comme _fontaine qui
+bouille_. Eh! Godé?
+
+[Note 1: Nom d'une localité où il y a des eaux gazeuses, aux États-Unis.]
+
+--Oui, monsieur; absolument comme _fontaine qui bouille_, parbleu! oui.
+
+--Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-là; c'est pur jus de la
+vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront
+un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique!
+
+--Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays?
+
+--Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette
+race de singes dans la création? uniquement à embarrasser la terre.--Eh
+bien, garçon, vous avez apporté le café?
+
+--_Ya, esta, señor_.
+
+--Allons, prenez-moi quelques gorgées de cette liqueur, cela vous remettra
+sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du café, par exemple; les
+Espagnols sont passés maîtres en cela.
+
+--Qu'est-ce que ce _fandago_ dont Godé m'a parlé?
+
+--Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soirée, vous y viendrez,
+sans doute?
+
+--Par pure curiosité!
+
+--Très-bien! votre curiosité sera satisfaite.
+
+--Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa présence, et,
+dit-on, sa charmante señora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne.
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Il a trop peur qu'un de ces sauvages _americanos_ ne prenne fantaisie de
+l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallée. Par
+sainte Marie! c'est une charmante créature,--continua Saint-Vrain, se
+parlant à lui-même,--et je sais quelqu'un... Oh! le vieux tyran maudit!
+Pensez-y donc un peu!
+
+--A quoi?
+
+--Mais à la manière dont il nous a traités. Cinq cents dollars par wagon!
+et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars.
+
+--Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement....
+
+--Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui
+qui est le gouvernement ici. Et, grâce aux ressources qu'il tire de ces
+impôts, il gouverne les misérables habitants avec une verge de fer.
+Pauvres diables!
+
+--Et ils le haïssent, je suppose?
+
+--Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison.
+
+--Pourquoi donc alors ne se révoltent-ils pas?
+
+--Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux?
+Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines
+irréconciliables.
+
+--Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armée bien formidable: il n'a
+point de gardes du corps.
+
+--Des gardes du corps, s'écria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez
+dehors les voilà, ses gardes du corps.
+
+--_Indios bravos! les Navajoes!_ exclama Godé au même instant.
+
+Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapés dans des
+sérapés rayés passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur
+démarche lente et fière, les faisaient facilement distinguer des _indios
+manzos_, des _pueblos_, porteurs d'eau et bûcherons.
+
+--Sont-ce des Navajoes? demandai-je.
+
+--Oui, monsieur, oui, reprit Godé avec quelque animation. Sacrr...! des
+Navajoes, de véritables et damnés Navajoes!
+
+--Il n'y a pas à s'y tromper, ajouta Saint-Vrain.
+
+--Mais les Navajoes sont les ennemis déclarés des Nouveaux-Mexicains.
+Comment sont-ils ici? prisonniers?
+
+--Ont-ils l'air de prisonniers?
+
+Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivité ni dans leurs
+regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fièrement le long du mur,
+lançant de temps à antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain
+et méprisant.
+
+--Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers
+l'ouest.
+
+--C'est là un de ces mystères du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous
+donnerai quelques éclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant
+sous la protection d'un traité de paix qui les lie, tant qu'il ne leur
+convient pas de le rompre. Quant à présent, ils sont aussi libres ici que
+vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point
+surpris de les rencontrer ce soir au fandango.
+
+--J'ai entendu dire que les Navajoes étaient cannibales?
+
+--C'est la vérité. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des
+yeux ce petit garçon joufflu, qui paraît instinctivement en avoir peur. Il
+est heureux pour ce petit drôle qu'il fasse grand jour, sans cela il
+pourrait bien être étranglé sous une de ces couvertures rayées.
+
+--Parlez-vous sérieusement, Saint-Vrain!
+
+--Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Godé en sait assez
+pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur?
+
+--C'est vrai, monsieur. J'ai été prisonnier dans la Nation: non pas chez
+les Navagh, mais chez les damnés d'Apaches. C'est la même chose, pendant
+trois mois. J'ai vu les sauvages manger,--_eat_,--un, deux _trie, trie_
+enfants rôtis, comme si c'étaient des bosses de buffles. C'est vrai,
+monsieur, c'est très-vrai.
+
+--C'est la vraie vérité: les Apaches et les Navajoes enlèvent des enfants
+dans la vallée, ici, lors de leurs grandes expéditions; et ceux qui ont
+été à même de s'en instruire assurent qu'ils les font rôtir. Est-ce pour
+les offrir en sacrifice au dieu féroce Quetzalcoatl? est-ce par goût pour
+la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu vérifier. Bien peu
+parmi ceux qui ont visité leurs villes ont eu, comme Godé, la chance d'en
+sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure à traverser la sierra de
+l'ouest.
+
+--Et comment avez-vous fait, monsieur Godé pour sauver votre chevelure?
+
+--Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas être scalpé.
+Ce que les trappeurs yankees appellent _hur_, ma chevelure, est de la
+fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voilà, monsieur.
+
+En disant cela, le Canadien ôta sa casquette, et, avec elle, ce que
+jusqu'à ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclée,
+c'était une perruque.
+
+--Maintenant, messieurs, s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment
+ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnés n'en
+toucheront pas la prime, sacr-r-r...!
+
+Saint-Vrain et moi ne pûmes nous empêcher de rire à la transformation
+comique de la figure du Canadien.
+
+--Allons, Godé! le moins que vous puissiez faire après cela, c'est de
+boire un coup. Tenez, servez-vous.
+
+--Très-obligé, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie.
+
+Et le voyageur, toujours altéré avala le nectar d'el Paso comme il eût
+fait d'une tasse de lait.
+
+--Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons.
+Les affaires d'abord, le plaisir après, autant du moins que nous pourrons
+nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de
+quoi nous distraire à Chihuahua.
+
+--Vous pensez que nous irons jusque-là?
+
+--Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre
+cargaison. Il faudra porter le reste sur le marché principal. Au camp!
+allons!
+
+
+
+VI
+
+
+LE FANDANGO.
+
+Le soir, j'étais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il
+s'annonça du dehors en chantant:
+
+Las niñas de Durango
+Conmigo bailandas
+Al cielo... ha!
+
+--Êtes-vous prêt, mon hardi cavalier?
+
+--Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi.
+
+--Dépêchez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par là. Quoi!
+c'est là votre costume de bal! Ha! ha! ha!
+
+Et Saint-Vrain éclata de rire en me voyant vêtu d'un habit bleu et d'un
+pantalon noir assez bien conservés.
+
+--Eh! mais sans doute, répondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous à
+redire?--Mais est-ce là votre habit de bal, à vous?
+
+Mon ami n'avait rien changé à son costume; il portait sa blouse de chasse
+frangée, ses guêtres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets.
+
+--Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et
+si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez ôté.
+Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu à
+longues basques! Ha! ha! ha!
+
+--Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas,
+peut-être, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets à la ceinture?
+
+--Et de quelle autre manière voulez-vous que je les porte? dans mes mains?
+
+--Laissez-les ici.
+
+--Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut
+deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente à aller à un fandango
+de Santa-Fé sans ses pistolets à six coups. Allons, remettez votre blouse,
+couvrez vos jambes comme elles l'étaient, et bouclez-moi cela autour de
+vous. C'est le _costume de bal_ de ce pays-ci.
+
+--Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsi _comme il faut_, ça me
+va.
+
+--Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure.
+
+L'habit bleu fut replié et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait
+raison. En arrivant au lieu de réunion, une grande _sala_ dans le
+voisinage de la _plaza_, nous le trouvâmes rempli de chasseurs, de
+trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumés comme ils le sont
+dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigènes avec
+autant de _señoritas_, que je reconnus, à leurs costumes, pour être des
+_poblanas_, c'est-à-dire appartenant à la plus basse classe; la seule
+classe de femme, au surplus, que des étrangers pussent rencontrer à
+Santa-Fé.
+
+Quand nous entrâmes, la plupart des hommes s'étaient débarrassés de leurs
+sérapés pour la danse, et montraient dans tout leur éclat le velours
+brodé, le maroquin gaufré, et les bérets de couleurs voyantes. Les femmes
+n'étaient pas moins pittoresques dans leurs brillantes _naguas_, leurs
+blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes
+étaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse était
+parvenue jusque dans ces régions reculées.
+
+--Avez-vous entendu parler du télégraphe électrique?
+
+--No, señor.
+
+--Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer?
+
+--_Quien sabe!_
+
+--La polka!
+
+--_Ah! señor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!_
+
+La salle de bal était une grande _sala_ oblongue, garnie de banquettes
+tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient
+leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des
+contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphée faisaient
+résonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps,
+ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, à la manière indienne.
+Dans un autre angle, les montagnards, altérés, fumaient des _puros_ en
+buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la _sala_ de leurs
+sauvages exclamations.
+
+--Holà, ma belle enfant! _vamos, vamos_, à danser! _mucho bueno! mucho
+bueno!_ voulez-vous?
+
+C'est un grand gaillard à la mine brutale, de six pieds et plus, qui
+s'adresse à une petite _poblana_ sémillante.
+
+--_Mucho bueno, señor Americano!_ répond la dame.
+
+--Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille légère! Vous pourriez
+servir de plumet à mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de
+l'_aguardiente_[1] Ou du vin?
+
+[Note 1: _Aguardiente_, sorte d'eau-de-vie de blé de maïs.]
+
+--_Copitita de vino, señor._ (Un tout petit verre de vin, monsieur.)
+
+--Voici, ma douce colombe; avalez-moi ça en un saut d'écureuil!...
+Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite!
+
+--_Gracias, señor Americano!_
+
+--Comment! vous comprenez cela? _usted entiende_, vous entendez?
+
+--_Si, señor_.
+
+--Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours?
+
+--_No entiende_.
+
+--Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme ça.
+
+Et le lourdaud chasseur commence à se balancer devant sa partenaire, en
+imitant les allures de l'ours gris.
+
+--Holà, Bill! crie un camarade, tu vas être pris au piège, si tu ne te
+tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins?
+
+--Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frappé là, dit le chasseur
+étendant sa large main sur la région du coeur.
+
+--Prends garde à toi, bonhomme! c'est une jolie fille, après tout.
+
+--Très-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi à ses pieds!
+
+--Beaux yeux qui ne demandent qu'à se rendre; oh! les jolies jambes!
+
+--Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la
+céder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de
+la tribu des Crow que j'avais épousée sur les bords du Yeller-Stone.
+
+--Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux,
+que la fille y consente, et il ne t'en coûtera qu'un collier de perles.
+
+--Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier.
+
+--Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son
+chemin. Débarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles.
+
+--Gare à droite et à gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant.
+
+--_Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!_
+
+L'arrivée d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros
+homme fastueux, à tournure de prêtre, faisait son entrée, accompagné de
+plusieurs individus. C'était le gouverneur avec sa suite, et un certain
+nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'élite de la
+société new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants étaient des
+militaires revêtus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit
+bientôt pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse.
+
+--Où est la señora Armijo? demandai-je tout bas à Saint-Vrain.
+
+--Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais
+pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez à vous
+divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir.
+
+Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa à travers la foule et
+disparut.
+
+Depuis mon entrée, j'étais demeuré assis sur une banquette, près de
+Saint-Vrain, dans un coin écarté de la salle. Un homme d'un aspect tout
+particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et était plongé
+dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarqué cet homme tout en entrant, et
+j'avais remarqué aussi que Saint-Vrain avait causé avec lui; mais je
+n'avais pas été présenté, et l'interposition de mon ami avait empêché un
+examen plus attentif de ma part, jusqu'à ce que Saint-Vrain se fût retiré.
+Nous étions maintenant l'un près de l'autre, et je commençai à pousser une
+sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui
+avaient frappé mon attention par leur étrangeté. Ce n'était pas un
+Américain; on le reconnaissait à son vêtement, et cependant sa figure
+n'était pas mexicaine. Ses traits étaient trop accentués pour un Espagnol,
+quoique son teint, hâlé par l'air et le soleil, fût brun et bronzé. La
+figure était rasée, à l'exception du menton, qui était garni d'une barbe
+noire taillée en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre
+d'un chapeau rabattu, était bleu et doux. Les cheveux noirs et ondulés,
+marqués çà et là d'un fil d'argent. Ce n'étaient point là les traits
+caractéristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Américain; et,
+n'eût été son costume, j'aurais assigné à mon voisin une toute autre
+origine. Mais il était entièrement vêtu à la mexicaine, enveloppé d'une
+_manga_ pourpre, rehaussée de broderies de velours noir le long des bords
+et autour des ouvertures. Comme ce vêtement le couvrait presque en entier,
+je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours
+vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme
+la neige, pendant le long des coutures. La partie intérieure des
+calzoneros était garnie de basane noire gaufrée, et venait joindre les
+tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts éperons en acier. La
+large bande de cuir piqué qui soutenait les éperons et passait sur le
+cou-de-pied donnait à cette partie le contour particulier que l'on
+remarque dans les portraits des anciens chevaliers armés de toutes
+pièces. Il portait un sombrero noir à larges bords, entouré d'un large
+galon d'or. Une paire de ferrets, également en or, dépassait la bordure;
+mode du pays. Cet homme avait son sombrero penché du côté de la lumière,
+et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'était pas
+disgracié sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, était ouverte et
+attrayante; ses traits avaient dû être beaux autrefois, avant d'avoir été
+altérés, et couverts d'un voile de profonde mélancolie par des chagrins
+que j'ignorais. C'était l'expression de cette tristesse qui m'avait
+frappé au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en
+le regardant de côté, je m'aperçus qu'il m'observait de la même manière,
+et avec un intérêt qui semblait égal au mien. Il fit sans doute la même
+découverte, et nous nous retournâmes en même temps de manière à nous
+trouver face à face; alors l'étranger tira de sa manga un petit cigarero
+brodé de perles et me le présenta gracieusement en disant:
+
+--_Quiere a fumar, caballero?_ (Désirez-vous fumer, monsieur?)
+
+--Volontiers, je vous remercie,--répondis-je en espagnol.
+
+Et en même temps je tirai une cigarette de l'étui.
+
+A peine avions-nous allumé, que cet homme, se tournant de nouveau vers
+moi, m'adressa à brûle-pourpoint cette question inattendue:
+
+--Voulez-vous vendre votre cheval?
+
+--Non.
+
+--Pour un bon prix?
+
+--A aucun prix.
+
+--Je vous en donnerai cinq cents dollars.
+
+--Je ne le donnerais pas pour le double.
+
+--Je vous en donnerai le double.
+
+--Je lui suis attaché. Ce n'est pas une question d'argent.
+
+--J'en suis désolé. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval.
+
+Je regardai mon interlocuteur avec étonnement et répétai machinalement ses
+derniers mots.
+
+--Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas?
+
+--Non, je viens du Rio-Abajo.
+
+--Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte?
+
+--Oui.
+
+--Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler à un autre
+et traiter de quelque autre cheval.
+
+--Oh! non; c'est bien du vôtre qu'il s'agit, un étalon noir, avec le nez
+roux, et à tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus
+de l'oeil gauche.
+
+Ce signalement était assurément celui de Moro, et je commençai à éprouver
+une sorte de crainte superstitieuse à l'endroit de mon mystérieux voisin.
+
+--En vérité, répliquai-je, c'est tout à fait cela; mais j'ai acheté cet
+étalon, il y a plusieurs mois, à un planteur louisianais. Si vous arrivez
+de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le
+demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon
+cheval?
+
+--_Dispensadme, caballero!_ je ne prétends rien de semblable.
+Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval
+américain. Le vôtre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me
+convenir, et, à ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer à
+prix d'argent.
+
+--Je le regrette vivement; mais j'ai éprouvé les qualités de l'animal.
+Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que
+je consentisse à m'en séparer.
+
+--Ah! señor, c'est un motif bien puissant qui me rend si désireux de
+l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-être...--Il hésita un moment.
+--Mais non, non, non!
+
+Après avoir murmuré quelques paroles incohérentes au milieu desquelles je
+pus distinguer les mots _buenas noches, caballero!_ l'étranger se leva en
+conservant les allures mystérieuses qui le caractérisaient, et me quitta.
+J'entendis le cliquetis de ses éperons pendant qu'il se frayait lentement
+un chemin à travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre.
+
+Le siège vacant fut immédiatement occupé par une _manola_ tout en noir,
+dont la brillante _nagua_, la chemisette brodée, les fines chevilles et
+les petits pieds chaussés de pantoufles bleues attirèrent mon
+attention. C'était tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de
+temps en temps, l'éclair d'un grand oeil noir m'arrivait à travers
+l'ouverture du _rebozo tapado_ (mantille fermée). Peu à peu le _rebozo_
+devint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis
+d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice.
+L'extrémité de la mantille fut adroitement rejetée par-dessus l'épaule
+gauche, et découvrit un bras nu, arrondi, terminé par une grappe de petits
+doigts chargés de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement
+timide; mais, à la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir
+plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur
+espagnol:
+
+--Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse?
+
+La malicieuse petite manola baissa d'abord la tête en rougissant; puis,
+relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me répondit avec
+une douce voix de canari:
+
+--_Con gusto, señor_ (avec plaisir, monsieur).
+
+--Allons! m'écriai-je, enivré de mon triomphe.
+
+Et, saisissant la taille de ma brillante danseuse, je m'élançai dans le
+tourbillonnement du bal.
+
+Nous revînmes à nos places, et, après nous être rafraîchis avec un verre
+d'Albuquerque, un massepain et une cigarette, nous reprîmes notre élan.
+Cet agréable programme fut répété à peu près une demi-douzaine de fois;
+seulement, nous alternions la valse avec la polka, car ma manola dansait
+la polka aussi bien que si elle fût née en Bohême. Je portais à mon petit
+doigt un diamant de cinquante dollars, que ma danseuse semblait trouver
+_muy buonito_. La flamme de ses yeux m'avait touché le coeur, et les
+fumées du champagne me montaient à la tête; je commençai à calculer le
+résultat que pourrait avoir la translation de ce diamant de mon petit
+doigt au médium de sa jolie petite main, où sans doute il aurait produit
+un charmant effet. Au même instant je m'aperçus que j'étais surveillé de
+près par un vigoureux _lepero_ de fort mauvaise mine, un vrai _pelado_ qui
+nos suivait des yeux, et quelquefois de sa personne, dans toutes les
+parties de la salle. L'expression de sa sombre figure était un mélange de
+férocité et de jalousie que ma danseuse remarquait fort bien, mais qu'elle
+me semblait assez peu soucieuse de calmer.
+
+--Quel est cet homme? lui demandai-je tout bas, comme il venait de passer
+près de nous, enveloppé dans son sérapé rayé.
+
+--_Esta mi marido, señor_ (c'est mon mari, monsieur), me répondit-elle
+froidement.
+
+Je renfonçai ma bague jusqu'à la paume et tins ma main serrée comme un
+étau. Pendant ce temps, le whisky de Thaos avait produit son effet sur les
+danseurs. Les trappeurs et les voituriers étaient devenus bruyants et
+querelleurs! Les _leperos_ qui remplissaient la salle, excités par le vin,
+la jalousie, leur vieille haine, et la danse, devenaient de plus en plus
+sombres et farouches. Les blouses de chasses frangées et les grossières
+blouses brunes trouvaient faveur auprès des _majas_ aux yeux noirs à qui
+le courage inspirait autant de respect que de crainte; et la crainte est
+souvent un motif d'amour chez ces sortes de créatures.
+
+Quoique les caravanes alimentassent presque exclusivement le marché de
+Santa-Fé, et que les habitants eussent un intérêt évident à rester en bons
+termes avec les marchands, les deux races, anglo-américaine et
+hispano-indienne, se haïssent cordialement; et cette haine se manifestait
+en ce moment, d'un côté par un mépris écrasant, et de l'autre par des
+_carajos_ concentrés et des regards féroces respirant la vengeance.
+
+Je continuais à babiller avec ma gentille partenaire. Nous étions assis
+sur la banquette où je m'étais placé en arrivant. En regardant par hasard
+au-dessus de moi, mes yeux s'arrêtèrent sur un objet brillant. Il me
+sembla reconnaître un couteau dégainé qu'avait à la main _su marido_, qui
+se tenait debout derrière nous comme l'ombre d'un démon. Je ne fis
+qu'entrevoir comme un éclair ce dangereux instrument, et je pensais à me
+mettre en garde, lorsque quelqu'un me tira par la manche; je me retournai
+et me trouvai en face de mon précédent interlocuteur à la manga pourpre.
+
+--Pardon, monsieur, me dit-il en me saluant gracieusement; je viens
+d'apprendre que la caravane pousse jusqu'à Chihuahua.
+
+--Oui; nous n'avons pas acheteurs ici pour toutes nos marchandises.
+
+--Vous y allez, naturellement?
+
+--Certainement, il le faut.
+
+--Reviendrez-vous par ici, señor?
+
+--C'est très-probable. Je n'ai pas d'autre projet pour le moment.
+
+--Peut-être alors pourrez-vous consentir à céder votre cheval? Il vous
+sera facile d'en trouver un autre aussi bon dans la vallée du Mississipi.
+
+--Cela n'est pas probable.
+
+--Mais señor, si vous y étiez disposé, voulez-vous me promettre la
+préférence?
+
+--Oh! cela, je vous le promets de tout mon coeur.
+
+Notre conversation fut interrompue par un maigre et gigantesque
+Missourien, à moitié ivre, qui, marchant lourdement sur les pieds de
+l'étranger, cria:
+
+--Allons, heup, vieux marchand de graisse! donne-moi ta place.
+
+--_Y porqué?_ (et pourquoi?) demanda le Mexicain se dressant sur ses
+pieds.
+
+Et toisant le Missourien avec une surprise indignée.
+
+--_Porky_ te damne! Je suis fatigué de danser. J'ai besoin de m'asseoir.
+Voilà, vieille bête.
+
+Il y avait tant d'insolence et de brutalité dans l'acte de cet homme que
+je ne pus m'empêcher d'intervenir.
+
+--Allons! dis-je en m'adressant à lui, vous n'avez pas le droit de prendre
+la place de ce gentleman, et surtout d'agir d'une telle façon.
+
+--Eh! monsieur, qui diable vous demande votre avis? Allons, heup! je dis.
+
+Et il saisit le Mexicain par le coin de sa manga comme pour l'arracher de
+son siège.
+
+Avant que j'eusse eu le temps de répliquer à cette apostrophe et à ce
+geste, l'étranger était debout, et d'un coup de poing bien appliqué
+envoyait rouler l'insolent à quelques pas.
+
+Ce fut comme un signal. Les querelles atteignirent leur plus haut
+paroxysme. Un mouvement se fit dans toute la salle. Les clameurs des
+ivrognes se mêlèrent aux malédictions dictées par l'esprit de vengeance;
+les couteaux brillèrent hors de l'étui: les femmes jetèrent des cris
+d'épouvante, et les coups de feu éclatèrent, remplissant la chambre d'une
+épaisse fumée. Les lumières s'éteignirent, et l'on entendit le bruit d'une
+lutte effroyable dans les ténèbres, la chute de corps pesants, les
+vociférations, les jurements, etc. La mêlée dura environ cinq minutes.
+N'ayant pour ma part aucun motif d'irritation contre qui que ce fût, je
+restai debout à ma place sans faire usage ni de mon couteau ni de mes
+pistolets; ma _maja_, effrayée, se serrait contre moi en me tenant par la
+main. Une vive douleur que je ressentis à l'épaule gauche me fit lâcher
+tout à coup ma jolie compagne, et, sous l'empire de cette inexpressible
+faiblesse que provoque toujours une blessure reçue, je m'affaissai sur la
+banquette. J'y demeurai assis jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé,
+sentant fort bien qu'un ruisseau de sang s'échappait de mon dos et
+imbibait mes vêtements de dessous.
+
+Je restai dans cette position, dis-je, jusqu'à ce que le tumulte eût pris
+fin; j'aperçus un grand nombre d'hommes vêtus en chasseurs courant çà et
+là en gesticulant avec violence. Les uns cherchaient à justifier ce qu'ils
+appelaient une bagarre, tandis que d'autres, les plus respectables parmi
+les marchands, les blâmaient. Les _leperos_ et les femmes avaient tous
+disparu, et je vis que les _Americanos_ avaient remporté la victoire.
+Plusieurs corps gisaient sur le plancher; c'étaient des hommes morts ou
+mourants. L'un était un Américain, le Missourien, qui avait été la cause
+immédiate du tumulte; les autres étaient des _pelados_. Ma nouvelle
+connaissance, l'homme à la manga pourpre n'était plus là. Ma _fandanguera_
+avait également disparu, ainsi que _su marido_, et, en regardant à ma main
+gauche, je reconnus que mon diamant aussi avait disparu.
+
+--Saint-Vrain! Saint-Vrain! criai-je en voyant la figure de mon ami se
+montrer à la porte.
+
+--Où êtes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien,
+j'espère?
+
+--Pas tout à fait, je crains.
+
+--Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Aïe! vous avez reçu un coup de couteau dans
+les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espère. Otons vos habits que je voie
+cela.
+
+--Si nous regagnions d'abord ma chambre?
+
+--Allons! tout de suite, mon cher garçon; appuyez-vous sur moi; appuyez,
+appuyez-vous!
+
+Le fandango était fini.
+
+
+
+VII
+
+
+SÉGUIN LE CHASSEUR DE SCALPS.
+
+J'avais eu précédemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ
+de bataille. Je dis _le plaisir;_ sous certains rapports, les blessures
+ont leur charme. On vous a transporté sur une civière en lieu de sûreté;
+un aide de camp, penché sur le cou de son cheval écumant, annonce que
+l'ennemi est en pleine déroute, et vous délivre ainsi de la crainte d'être
+transpercé par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche
+affectueusement vers vous, et, après avoir examiné pendant quelque temps
+votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une égratignure, et vous serez guéri
+avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la
+gloire, de la gloire chantée par les gazettes; le mal présent est oublié
+dans la contemplation des triomphes futurs, des félicitations des amis,
+des tendres sourires de quelque personne plus chère encore. Réconforté par
+ces espérances, vous restez étendu sur votre dur lit de camp, remerciant
+presque la balle qui vous a traversé la cuisse, ou le coup de sabre qui
+vous a ouvert le bras. Ces émotions, je les avais ressenties. Combien sont
+différents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites
+d'une blessure due au poignard d'un assassin!
+
+J'étais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait être la profondeur
+de ma blessure. Étais-je mortellement atteint? Telle est la première
+question que l'on s'adresse quand on s'est senti frappé. Il est rare que
+le blessé puisse se rendre compte du plus ou moins de gravité de son état.
+La vie peut s'échapper avec le sang à chaque pulsation des artères, sans
+que la souffrance dépasse beaucoup celle d'une piqûre d'épingle. En
+arrivant à la _fonda_, je tombai épuisé sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma
+blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commença par examiner la
+plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il était derrière
+moi, et j'attendais avec impatience.
+
+--Est-ce profond? demandai-je.
+
+--Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me
+fut-il répondu. Vous êtes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et
+non l'homme qui vous a coutelé, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu
+pour vous expédier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une
+terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un
+pouce de plus, et l'épine dorsale était atteinte, mon garçon? Mais vous
+êtes sauf, je vous l'assure. Godé, passez-moi cette éponge!
+
+--Sacr-rée!... murmura Godé avec toute l'énergie française pendant qu'il
+tendait l'éponge humide.
+
+Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf,
+ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut appliquée sur la
+blessure, et fixée avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas
+fait mieux.
+
+--Voilà qui est bien arrangé, ajouta Saint-Vrain, en posant la dernière
+épingle et en me plaçant dans la position la plus commode. Mais qui donc a
+provoqué cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil
+rôle? Et j'étais dehors, malheureusement!
+
+--Avez-vous remarqué un homme d'une tournure étrange?
+
+--Qui? celui qui portait une manga rouge?
+
+--Oui.
+
+--Qui était assis près de nous?
+
+--Oui.
+
+--Ah! je ne m'étonne pas que vous lui ayez trouvé une tournure étrange, et
+il est plus étrange encore qu'il ne paraît. Je l'ai vu, je le connais, et
+peut-être suis-je le seul de tous ceux qui étaient là qui puisse en dire
+autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier
+sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait
+là. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez.
+
+Je racontai à Saint-Vrain toute ma conversation avec l'étranger, et les
+incidents qui avaient mis fin au fandango.
+
+--C'est bizarre! très-bizarre! Que diable peut-il avoir tant à faire de
+votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars!
+
+--Méfiez-vous capitaine! Godé me donnait le titre de capitaine depuis mon
+aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut
+payer un mille, _thousand_ dollars, pardieu! c'est que Moro lui plaît
+diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval! _why_,
+pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas?
+
+Je fus frappé de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain.
+
+--Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,--continua le
+Canadien en se dirigeant vers la porte.
+
+--Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce
+gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgré cela, ce n'est pas une
+raison pour vous empêcher de suivre votre idée et de cacher l'animal. Il y
+a assez de coquins à Santa-Fé pour voler les chevaux de tout un régiment.
+Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de l'attacher tout près de cette
+porte.
+
+Godé après avoir envoyé Santa-Fé et tous ses habitants à un pays où il
+fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est-à-dire à tous les diables, se
+dirigea vers la porte et disparut.
+
+--Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environné de tant de
+mystères?
+
+--Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en
+présentera, quelques épisodes étranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas
+besoin d'être excité. C'est le fameux Séguin, le chasseur de scalps.
+
+--Le chasseur de scalps!
+
+--Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas être
+autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne.
+
+--J'en ai entendu parler. L'infâme scélérat! l'égorgeur sans pitié
+d'innocentes victimes!...
+
+Une forme noire s'agita sur le mur, c'était l'ombre d'un homme. Je levai
+les yeux. Séguin était devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer,
+s'était retourné, et se tenait près de la fenêtre, semblant surveiller la
+rue. J'étais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme
+de l'apostrophe, et d'ordonner à cet homme de s'ôter de devant mes yeux;
+mais je me sentis impressionné par la nature de son regard, et je restai
+muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris à qui
+s'adressaient les épithètes injurieuses que j'avais proférées; rien dans
+sa contenance ne trahissait qu'il en fût ainsi. Je remarquai seulement le
+même regard qui m'avait tout d'abord attiré, la même expression de
+mélancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme fût l'abominable bandit
+dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocités horribles?
+
+--Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement
+peiné de ce qui vous est arrivé. J'ai été la cause involontaire de ce
+malheur. Votre blessure est-elle grave?
+
+--Non, répondis-je avec une sécheresse qui sembla le déconcerter.
+
+--J'en suis heureux, reprit-il après une pause. Je venais vous remercier
+de votre généreuse intervention; je quitte Santa-Fé dans dix minutes, et
+je viens vous faire mes adieux.
+
+Il me tendit la main. Je murmurai le mot «adieu,» mais sans répondre à son
+geste par un geste semblable. Les récits des cruautés atroces associées au
+nom de cet homme me revenaient à l'esprit, et je ressentais une profonde
+répulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revêtit une
+étrange expression quand il s'aperçut que j'hésitais.
+
+--Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin.
+
+--Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur.
+
+--Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous,
+monsieur, retirez-vous!
+
+Il arrêta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait
+aucun symptôme de colère; il retira sa main sous les plis de sa manga, et,
+poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre.
+Saint-Vrain, qui était revenu sur la fin de cette scène, courut vers la
+porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place où j'étais couché, voir
+le Mexicain au moment où il traversait le vestibule. Il s'était enveloppé
+jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond
+abattement. Un instant après il avait disparu, ayant passé sous le porche
+et de là dans la rue.
+
+--Il y quelque chose de vraiment mystérieux chez cet homme. Dites-moi,
+Saint-Vrain...
+
+--Chut! chut! regardez là-has! interrompit mon ami, tandis que sa main
+était dirigée vers la porte ouverte.
+
+Je regardai, et, à la clarté de la lune, je vis trois formes humaines
+glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entrée de la cour. Leur
+taille, leur attitude toute particulière et leurs pas silencieux me
+convainquirent que c'étaient des Indiens. Un moment après, ils avaient
+disparu sous l'ombre épaisse du porche.
+
+--Quels sont ces individus? demandai-je.
+
+--Les ennemis du pauvre Séguin, plus dangereux pour lui que vous ne le
+désireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces bêtes
+féroces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes,
+et il sera secouru s'il est attaqué; il le sera. Demeurez tranquille,
+Harry! je reviens dans moins d'une seconde.
+
+Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant après, je le vis
+traverser rapidement la grande porte. Je restai plongé dans des réflexions
+profondes sur l'étrangeté des incidents qui se multipliaient autour de
+moi, et ces réflexions n'étaient pas toutes gaies. J'avais outragé un
+homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il était évident
+que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur
+la pierre se fit entendre auprès de moi: c'était Godé avec Moro, et, un
+instant après, je l'entendis enfoncer un piquet entre les pavés. Presque
+aussitôt, Saint-Vrain rentra.
+
+--Eh bien, demandai-je, que s'est-il passé?
+
+--Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il était à
+cheval avant qu'ils fussent près de lui, et a bientôt été hors de leur
+atteinte.
+
+--Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre à cheval.
+
+--Ce n'est pas probable. Il a des compagnons près d'ici, je vous le
+garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-là sur ses traces
+--Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il
+sera dans ses montagnes.
+
+--Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez à l'endroit
+de cet homme extraordinaire. Ma curiosité est excitée au plus haut degré.
+
+--Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus
+d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain,
+donc. Bonsoir! bonsoir!
+
+Et, ce disant, mon pétulant ami me laissa entre les mains de Godé, au
+repos de la nuit.
+
+
+
+VIII
+
+
+LAISSÉ EN ARRIÈRE.
+
+Le départ de la caravane pour Chihuahua avait été fixé au troisième jour
+après le fandango. Ce jour arrivé, je me trouve hors d'état de partir! Mon
+chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir à une
+mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve
+contraire, je suis forcé de m'en rapporter à lui. Je n'ai pas d'autre
+alternative que la triste nécessité d'attendre à Santa-Fé le retour des
+marchands.
+
+Cloué sur mon lit par la fièvre, je dis adieu à mes compagnons. Nous nous
+séparons à regret; mais surtout je suis vivement affecté en disant adieu à
+Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternité avait été ma
+consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une
+nouvelle preuve de son amitié en se chargeant de la conduite de mes wagons
+et de la vente de mes marchandises sur le marché de Chihuahua.
+
+--Ne vous inquiétez pas, mon garçon, me dit-il en me quittant. Tâchez de
+tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut
+d'écureuil; et, croyez-moi.
+
+Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu
+vous garde! Adieu!
+
+Je pus me mettre sur mon séant, et, à travers la fenêtre ouverte, voir
+défiler les bâches blanches des wagons, qui semblaient une chaîne de
+collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonores
+_huo-hya_ des voituriers. Je vis les marchands à cheval galoper à la
+suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude
+et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couché, inquiet et
+agité, malgré l'influence consolatrice du champagne et les soins
+affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever,
+m'habiller et m'asseoir à ma _ventana_. De là, j'avais une belle vue de la
+place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordées de maisons
+brunes bâties en _adobé_ [1].
+
+[Note 1: Larges briques séchées au soleil.]
+
+Des heures entières s'écoulent pour moi dans la contemplation des gens qui
+passent. La scène n'est pas dépourvue de nouveauté et de variété. De
+laides figures basanées se montrent sous les plis de noirs robozos; des
+yeux menaçants lancent leurs flammes sous les larges bords des
+_sombreros._ Des _poblanas_ en courts jupons et en pantoufles passent sous
+ma fenêtre. Des groupes d'Indiens soumis, des _pueblos,_ arrivent des
+_rancherias_ (petites fermes) voisines, frappant leurs ânes pour les faire
+avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de légumes. Ils
+s'installent au milieu de la place sablonneuse, derrière des tas de poires
+longues, ou des pyramides de tomates et de _chile._ Les femmes, achetant
+au détail, ne font que rire, chanter et babiller. La _tortillera,_ à
+genoux près de son _metaté_, fait cuire sa pâte de maïs, l'étend en
+feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie: _Tortillas!
+tortillas! calientes!_ (Tortillas toutes chaudes). La _cocinera_ épluche
+les gousses poivrées de _chile colorado_, agite le liquide rouge avec sa
+cuiller de bois, et allèche les pratiques par ces mots: _Chile bueno!
+excellente!--Carbon! carbon!_ crie le charbonnier!--_Agua! agua limpia!_
+chante le porteur d'eau.--_Pan fino! Pan blanco!_ hurle le boulanger. Et
+une foule d'autres cris poussés par les vendeurs d'_atole_, de _huevos_ et
+de _leche_, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer.
+
+
+Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez
+amusant; mais cela devient monotone, puis désagréable; jusqu'à ce qu'enfin
+j'en sois obsédé au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la
+fièvre.
+
+Quelques jours après, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec
+mon fidèle Godé. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste
+amas de briques préparées pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le
+même _adobe_ brun, les mêmes _leperos_ de mauvaise mine, flânant aux coins
+des rues; les mêmes jeunes filles aux jambes nues et chaussées de
+pantoufles; les mêmes files d'ânes rossés; les mêmes bruits et les mêmes
+détestables cris. Nous passons devant une espèce de masure dans un
+quartier éloigné, et nous sommes salués par des voix sortant de
+l'intérieur. Elles crient; _Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!_
+Sans doute le _pelado_ à qui je suis redevable de ma blessure est parmi
+les canailles qui garnissent les croisées. Mais je connais trop l'anarchie
+du pays pour m'aviser d'en appeler à la justice! Les mêmes cris nous
+suivirent dans une autre rue, puis sur la place. Godé et moi nous
+rentrâmes à la fonda convaincus qu'il n'était pas sans danger de nous
+montrer en public. Nous résolûmes en conséquence de rester dans l'enceinte
+de l'hôtel.
+
+A aucune époque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans
+cette ville à demi barbare, et confiné entre les murs d'une sale auberge.
+Et cet ennui était d'autant plus pesant, que je venais de traverser une
+période toute de gaieté, au milieu de joyeux garçons que je me
+représentais à leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en
+écoutant quelque terrible histoire des montagnes. Godé partageait mes
+sentiments et se désespérait comme moi. L'humeur joviale du voyageur
+disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens,
+mais les «s...,» les «f...,» et les «godd...» ronflaient à chaque instant,
+provoqués par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris
+enfin la résolution de mettre un terme à nos souffrances.
+
+--Nous ne pourrons jamais nous habituer à cette vie-là, Godé! dis-je un
+jour à mon compagnon.
+
+--Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est
+assommant plus assommant qu'une assemblée de quakers...
+
+--Je suis décidé à ne pas la mener plus longtemps.
+
+--Mais qu'est-ce que monsieur prétend faire? Quel moyen, capitaine?
+
+--Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain.
+
+--Mais monsieur est-il assez fort pour monter à cheval?
+
+--J'en veux courir le risque, Godé. Si les forces me manquent, il y a
+d'autres villes le long de la rivière où nous pourrions nous arrêter. Où
+que ce soit, nous serons mieux qu'ici.
+
+--C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la rivière:
+Albuquerque, Tomé. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux
+qu'ici. Santa-Fé est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en
+aller, monsieur, fameux.
+
+--Fameux ou non, Godé, je m'en vais. Ainsi, préparez tout cette nuit,
+même, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil.
+
+-Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je préparerai tout.
+
+Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de
+joie.
+
+J'avais pris la résolution de quitter Santa-Fé à tout prix; je voulais, si
+mes forces à moitié rétablies me le permettaient, suivre, et même, s'il
+était possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire
+que de courtes étapes à travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si
+je ne pouvais parvenir à rejoindre mes amis, je m'arrêterais à Albuquerque
+ou à El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une résidence
+au moins aussi agréable que celle que je quittais.
+
+Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me
+représenta que j'étais encore en très-mauvais état, que ma blessure était
+loin d'être cicatrisée. Il me fit un tableau très-éloquent des dangers de
+la fièvre, de la gangrène, de l'hémorragie. Voyant que j'étais résolu, il
+mit fin à ses remontrances, et me présenta sa note. Elle montait à la
+modeste somme de cent dollars! C'était une véritable extorsion. Mais que
+pouvais-je faire? Je criai, je tempêtai. Le Mexicain me menaça de la
+justice du gouverneur. Godé jura en français, en espagnol, en anglais et
+en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai,
+quoique avec mauvaise grâce.
+
+La sangsue disparut, et le maître d'hôtel lui succéda. Celui-ci, comme le
+premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantité
+d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis.
+
+--Ne partez pas! sur votre vie, señor, ne partez pas!
+
+--Et pourquoi, mon bon José? demandai-je.
+
+--Oh! _señor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!_
+
+--Mais je ne vais pas du côté des Indiens. Je descends la rivière; je
+traverse les villes du Nouveau-Mexique.
+
+--Ah! señor, les villes! vous n'avez pas de _seguridad_. Non! Non! Nulle
+part on n'est à l'abri du Navajo. Nous avons des _novedades_ (des
+nouvelles toutes fraîches). _Polvidera! Pobre Polvidera!_ elle a été
+attaquée dimanche dernier. Dimanche, _señor_, pendant que tout le monde
+était à la messe. Et puis, _señor_, les brigands ont entouré l'église;
+et... _oh! caramba!_ ils ont traîné dehors tous ces pauvres gens, hommes,
+femmes et enfants. Puis, _señor_, ils ont tué les hommes, et pour les
+femmes... _Dios de mi alma!_
+
+--Eh bien, et les femmes?
+
+--Oh! _señor_, toutes parties, emmenées aux montagnes par les sauvages.
+_Pobres mugeres!_
+
+--C'est une lamentable histoire, en vérité! mais les Indiens, à ce que
+j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu'à de longs intervalles.
+J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, José,
+j'ai résolu d'en courir le risque.
+
+--Mais, _señor_, continua José abaissant sa voix au diapason de la
+confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs,
+_muchos, muchissimos!_ Ah! je vous le dis, _mi amo_, des voleurs blancs;
+_blancos, blancos y muy feos_ (et bien dangereux) _carrai!_
+
+Et José serra les poings comme s'il se fût débattu contre un ennemi
+imaginaire. Tous ses efforts pour éveiller mes craintes furent inutiles.
+Je répondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien
+garnie de mon domestique Godé. Quand le bonhomme mexicain vit que j'étais
+déterminé à le priver du seul hôte qu'il eût dans sa maison, il se retira
+d'un air maussade et revint un instant après avec sa note. Comme celle du
+médecin, elle était hors de toute proportion raisonnable, mais encore une
+fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour,
+j'étais en selle, suivi de Godé et d'une couple de mules pesamment
+chargées; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo.
+
+
+
+IX
+
+
+LE DEL-NORTE.
+
+Pendant plusieurs jours nous côtoyâmes le Del-Norte en le descendant. Nous
+traversâmes beaucoup de villages, la plupart semblables à Santa-Fé. Nous
+eûmes à franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et à suivre les
+bordures de champs nombreux, étalant le vert clair des plantations de
+maïs. Nous vîmes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci
+paraissaient de plus en plus riches à mesure que nous nous avancions au
+sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, à l'est et à l'ouest, nous
+découvrions de noires montagnes dont le profil ondulé s'élevait vers le
+ciel. C'était la double rangée des montagnes Rocheuses. De longs
+contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la rivière, et,
+en certains endroits, semblaient clore la vallée, ajoutant un charme de
+plus au magnifique paysage qui se déroulait devant nous à mesure que nous
+avancions.
+
+Nous vîmes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route;
+les hommes portaient le sérapé à carreaux ou la couverture rayée des
+Navajoes; le sombrero conique à larges bords; les _calzoneros_ de velours,
+avec des rangées de brillantes aiguillettes attachées à la veste par
+l'élégante ceinture. Nous vîmes des _mangas_ et des _tilmas_, et des
+hommes chaussés de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les
+femmes, nous pûmes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la
+chemisette brodée. Nous vîmes encore tous les lourds et grossiers
+instruments de l'agriculture: la charrette grinçante avec ses roues
+pleines; la charrue primitive avec sa fourche à trois branches, à peine
+écorchant le sol; les boeufs sous le joug, activés par l'aiguillon, les
+houes recourbées entre les mains des cerfs-péons. Tout cela, curieux et
+nouveau pour nous, indiquait un pays où les connaissances agricoles n'en
+étaient qu'aux premiers rudiments.
+
+En route, nous rencontrâmes de nombreux _atajos_ conduits par leurs
+_arrieros_. Les mules étaient petites, à poil ras, à jambes grêles et
+rétives. Les _arrieros_ avaient pour montures des _mustangs_ aux jarrets
+nerveux. Les selles à hauts pommeaux et à hautes dossières, les brides en
+corde de crin; les figures basanées et les barbes taillées en pointe des
+cavaliers; les énormes éperons sonnant à chaque pas; les exclamations:
+_Hola! mula! Malraya! vaya!_ nous remarquâmes toutes ces choses, qui
+étaient pour nous autant d'indices du caractère hispano-américain des
+populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse
+été vivement intéressé. Mais alors tout passait devant moi comme un
+panorama ou comme les scènes fugitives d'un rêve prolongé. C'est avec ce
+caractère que les impressions de ce voyage sont restées dans ma mémoire.
+Je commençais à être sous l'influence du délire et de la fièvre. Ce
+n'était qu'un commencement; néanmoins, cette disposition suffisait pour
+dénaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect
+étrange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur
+du soleil, la poussière, la soif, et, par-dessus tout, le misérable gîte
+que je trouvais dans les _posadas_ du Nouveau-Mexique m'occasionnaient des
+souffrances excessives.
+
+Le cinquième jour, après notre départ de Santa-Fé, nous entrâmes dans le
+sale petit _pueblo_ de Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit,
+mais j'y trouvai si peu de chances de m'établir un peu confortablement,
+que je me décidai à pousser jusqu'à _Socorro_. C'était le dernier point
+habité du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible désert: la
+_Jornada del muerte_ (l'étape de la mort). Godé ne connaissait pas le
+pays, et à Parida je m'étais pourvu d'un guide qui nous était
+indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais
+appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre à Socorro,
+j'avais été forcé de le garder. C'était un gaillard de mauvaise mine, velu
+comme un ours et qui m'avait fortement déplu à première vue; mais je vis,
+en arrivant à Socorro, que j'avais été bien informé. Impossible d'y
+trouver un guide à quelque prix que ce fût, tant était grande la terreur
+inspirée par la _Jornada_ et ses hôtes fréquents, les Apaches.
+
+Socorro était en pleine rumeur à propos de nouvelles incursions des
+Indiens. Ceux-ci avaient attaqué un convoi près du passage de
+Fra-Cristobal, et massacré les arrieros jusqu'au dernier. Le village était
+consterné. Les habitants redoutaient une attaque, et me considérèrent
+comme atteint de folie quand je fis connaître mon intention de traverser
+le désert. Je commençais à craindre qu'on ne détournât mon guide de son
+engagement; mais il resta inébranlable, et assura plus que jamais qu'il
+nous accompagnerait jusqu'au bout. Indépendamment de la chance de
+rencontrer les Apaches, j'étais en assez mauvaise position pour affronter
+la _Jornada._ Ma blessure était devenue très-douloureuse, et j'étais
+dévoré par la fièvre. Mais la caravane avait traversé Socorro, trois jours
+seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens
+compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me détermina à fixer
+mon départ au lendemain matin, et à prendre toutes les dispositions
+nécessaires pour une course rapide.
+
+Godé et moi nous nous éveillâmes avant le jour. Mon domestique sortit pour
+avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la
+maison pour préparer le café avant de partir. J'avais pour témoin oisif de
+cette opération le maître de l'auberge, qui s'était levé et se promenait
+gravement dans la salle, enveloppé dans son sérapé. Au beau milieu de ma
+besogne, je fus interrompu par la voix de Godé, qui appelait du dehors:
+
+--Mon maître! mon maître! le gredin s'est sauvé!
+
+--Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauvé?
+
+--Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a volée et s'est sauvé
+avec. Venez, monsieur, venez.
+
+Rempli d'inquiétude, je suivis le Canadien à l'écurie. Mon cheval!... Dieu
+merci, il était là. Une des mules manquait; c'était celle que le guide
+avait montée depuis Parida.
+
+--Peut-être n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il
+soit encore dans la ville.
+
+Nous cherchâmes de tous côtés et envoyâmes dans toutes les directions,
+mais sans succès. Nos doutes furent enfin levés par quelques hommes
+arrivant pour le marché; ils avaient rencontré notre homme beaucoup plus
+haut, le long de la rivière, menant la mule au triple galop.... Que
+pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu'à Parida? C'était une journée de
+perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas été si sot que de
+prendre cette direction; l'eût-il fait, c'eût été peine perdue pour nous
+que de nous adresser à la justice. En conséquence, je pris le parti de
+laisser cela jusqu'à ce que le retour de la caravane me mît à même de
+retrouver le voleur et de poursuivre son châtiment devant les autorités.
+Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu mélangés d'une
+sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait volé, lorsque je
+caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris
+Moro de préférence à la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu
+résoudre jusqu'à présent. Je ne puis m'expliquer la préférence de cette
+canaille qu'en l'attribuant à quelques scrupules d'un vieux reste
+d'honnêteté, ou à la stupidité la plus complète. Je cherchai à me procurer
+un autre guide; je m'adressai à tous les habitants de Socorro; mais ce fut
+en vain. Ils ne connaissaient pas une âme qui voulût consentir à
+entreprendre un tel voyage.
+
+--_Los Apaches! Los Apaches!_
+
+Je m'adressai aux péons, aux mendiants de la place:
+
+--_Los Apaches!_
+
+Partout où je me tournais, je ne recevais qu'une réponse: _Los Apaches,_
+et un petit mouvement du doigt indicateur, à la hauteur du nez, ce qui est
+la façon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique.
+
+--Il est clair, Godé, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut
+affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur?
+
+--Je suis prêt, mon maître; allons!
+
+Suivi de mon fidèle compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous
+restât, je pris la route du désert. Nous dormîmes la nuit suivante au
+milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de très-bonne
+heure, nous entrions dans la _Jornada del Muerte_.
+
+
+
+X
+
+
+LA JORNADA DEL MUERTE.
+
+Au bout de deux heures, nous avions atteint le passage de Fra-Cristobal.
+Là, la route s'éloigne de la rivière et pénètre dans le désert sans eau.
+Nous entrons dans le gué peu profond et nous traversons sur la rive
+orientale. Nous remplissons nos outres avec grand soin, et nous laissons
+nos bêtes boire à discrétion. Après une courte halte pour nous rafraîchir
+nous-mêmes, nous reprenons notre marche. Quelques milles sont à peine
+franchis que nous pouvons vérifier la justesse du nom donné à ce terrible
+désert. Le sol est jonché d'ossements d'animaux divers. Il y a aussi des
+ossements humains. Ce sphéroïde blanc, marbré de rainures grises et
+dentelées, c'est un crâne humain: il est placé près du squelette d'un
+cheval. Le cheval et l'homme sont tombés, ensemble, et ensemble leurs
+cadavres sont devenus la proie des loups. Au milieu de leur course
+altérée, ils avaient été abattus par le désespoir, ignorant que l'eau
+n'était plus éloignée d'eux que d'un seul effort de plus! Nous rencontrons
+le squelette d'une mule, avec son bât encore bouclé, et une vieille
+couverture longtemps battue par les vents. D'autres objets, évidemment
+apportés là par la main de l'homme, frappent nos yeux à mesure que nous
+avançons. Un bidon brisé, des tessons de bouteilles, un vieux chapeau, un
+morceau de couverture de selle, un éperon couvert de rouille, une courroie
+rompue et tant d'autres vestiges se trouvent sous nos pas et racontent de
+lamentables histoires. Et nous n'étions encore que sur le bord du désert.
+Nous venions de nous rafraîchir. Qu'adviendrait-il de nous quand, ayant
+traversé, nous approcherions de la rive opposée? Étions-nous destinés à
+laisser des souvenirs du même genre!
+
+De tristes pressentiments venaient nous assaillir, lorsque nos yeux
+mesuraient la vaste plaine aride qui s'étendait à l'infini devant nous.
+Nous ne craignions pas les Apaches. La nature elle-même était notre plus
+redoutable ennemi. Nous marchions en suivant les traces des wagons. La
+préoccupation nous rendait muets. Les montagnes de Cristobal s'abaissaient
+derrière et nous avions presque _perdu la terre de vue_. Nous apercevions
+bien les sommets de la _Sierra-Blanca_, au loin, tout au loin à l'est;
+mais devant nous, au sud, l'oeil n'était arrêté par aucun point saillant,
+par aucune limite. La chaleur commençait à être excessive. J'avais prévu
+cela au moment du départ, sentant que la matinée avait été très-froide, et
+voyant la rivière couverte de brouillards. Dans tout le cours de mes
+voyages à travers toutes sortes de climats, j'ai remarqué que de telles
+matinées pronostiquent des heures brûlantes pour le milieu du jour. Les
+rayons du soleil deviennent de plus en plus torrides à mesure qu'il
+s'élève. Un vent violent souffle, mais il n'apporte aucune fraîcheur. Au
+contraire; il soulève des nuages de sable brûlant et nous les lance à la
+face. Il est midi. Le soleil est au zénith. Nous marchons péniblement à
+travers le sable mouvant. Pendant plusieurs milles nous n'apercevons aucun
+signe de végétation. Les traces des wagons ne peuvent plus nous guider: le
+vent les a effacées.
+
+Nous entrons dans une plaine couverte d'_artemisia_ et de hideux buissons
+de plantes grasses. Les branches tordues et entrelacées entravent notre
+marche. Pendant plusieurs heures, nous chevauchons à travers des fourrés
+de sauge amère, et nous atteignons enfin une autre région, une plaine
+sablonneuse et ondulée. De longs chaînons arides descendent des montagnes
+et semblent s'enfoncer dans les vagues du sable amoncelé de chaque côté.
+Nous ne sommes plus entravés par les feuilles argentées de l'artemisia.
+Nous ne voyons devant nous que l'espace sans limite, sans chemins tracés
+et sans arbres. La réverbération de la lumière par la surface unie du sol
+nous aveugle. Le vent souffle moins fort, et de noirs nuages flottant dans
+l'air s'éloignent lentement. Tout à coup nous nous arrêtons frappés
+d'étonnement. Une scène étrange nous environne. D'énormes colonnes de
+sable soulevé par des tourbillons de vent s'élèvent verticalement
+jusqu'aux nuages. Ces colonnes se meuvent çà et là à travers la plaine.
+Elles sont jaunes et lumineuses. Le soleil brille à travers les cristaux
+voltigeants. Elles se meuvent lentement, mais s'approchent incessamment de
+nous. Je les considère avec un sentiment de terreur. J'ai entendu raconter
+que des voyageurs, enlevés dans leur tourbillonnement rapide, ont été
+précipités de hauteurs effrayantes sur le sol. La mule de bagages,
+effrayée du phénomène, brise son licol et s'échappe vers les hauteurs.
+Godé s'élance à sa poursuite. Je reste seul. Neuf ou dix gigantesques
+colonnes se montrent à présent, rasant la plaine, et m'environnent de leur
+cercle. Il semble que ce soient des êtres surnaturels, créatures d'un
+monde de fantômes, animés par le démon. Deux d'entre elles s'approchent
+l'une de l'autre. Un choc court et violent provoque leur mutuelle
+destruction; le sable retombe sur la terre, et un nuage de poussière
+flotte au-dessus, se dissipant peu à peu. Plusieurs se sont rapprochées de
+moi et me touchent presque. Mon chien hurle et aboie. Le cheval souffle
+avec effroi et frissonne entre mes jambes, en proie à une profonde
+terreur. Interdit, incertain, je reste sur ma selle, attendant l'événement
+avec une anxiété inexprimable. Mes oreilles sont remplies d'un
+bourdonnement pareil au bruit d'une grande machine; mes yeux sont frappés
+d'éblouissements au milieu desquels se mêlent toutes les couleurs; mon
+cerveau est en ébullition. D'étranges apparitions voltigent devant moi.
+J'ai le délire de la fièvre. Les courants chargés se rencontrent et se
+heurtent dans leur terrible tourbillonnement. Je me sens saisi par une
+force invincible et arraché de ma selle. Mes yeux, ma bouche, mes oreilles
+sont remplis de poussière. Le sable, les pierres et les branches d'arbres
+me fouettent la figure, je suis lancé avec violence contre le sol.
+
+Un moment, je reste immobile, à moitié enseveli et aveugle. Je sens que
+d'épais nuages de sable roulent au-dessus de moi. Je ne suis ni blessé, ni
+contusionné; j'essaie de regarder autour de moi, mais il m'est impossible
+de rien distinguer; je ne puis ouvrir mes yeux, qui me font horriblement
+souffrir. J'étends les bras, cherchant après mon cheval. Je l'appelle par
+son nom. Un petit cri plaintif me répond. Je me dirige du côté d'où vient
+ce cri, et je pose ma main sur l'animal. Il gît couché sur le flanc. Je
+saisis la bride et il se relève; mais je sens qu'il tremble comme la
+feuille. Pendant près d'une demi-heure, je reste auprès de sa tête,
+débarrassant mes yeux du sable qui les remplit, et attendant que le simoun
+soit passé. Enfin l'atmosphère s'éclaircit, et le ciel se dégage; mais le
+sable, encore agité le long des collines, me cache la surface de la
+plaine. Godé a disparu. Sans doute il est dans les environs; je l'appelle
+à haute voix; j'écoute, pas de réponse. De nouveau j'appelle avec plus de
+force... rien; rien que le sifflement du vent. Aucun indice de la
+direction qu'il a pu prendre! Je remonte à cheval et parcours la plaine
+dans tous les sens. Je décrivis un cercle d'un mille environ, en
+l'appelant à chaque instant. Partout le silence et aucune trace sur le
+sol. Je courus pendant une heure, galopant d'une colline à l'autre, mais
+sans apercevoir aucun vestige de mon camarade ou des mules. J'étais
+désespéré. J'avais crié jusqu'à extinction. Je ne pouvais pas pousser plus
+loin mes recherches. Ma gorge était en feu; je voulus boire! Mon Dieu! ma
+gourde était brisée, et la mule de bagage avait emporté les outres. Les
+morceaux de la calebasse pendaient encore après la courroie, et les
+dernières gouttes de l'eau qu'elle avait contenue coulaient le long des
+flancs de mon cheval. Et j'étais à cinquante milles de l'eau!
+
+Vous ne pouvez comprendre toute l'horreur de cette situation, vous qui
+vivez dans des contrées septentrionales, sur une terre remplie de lacs, de
+rivières et de sources limpides. Vous n'avez jamais ressenti la soif. Vous
+ne savez pas ce que c'est que d'être privé d'eau! Elle coule pour vous de
+toutes les hauteurs, et vous êtes blasé sur ses qualités. Elle est trop
+crue; elle est trop fade; elle n'est pas assez limpide. Il n'en est pas
+ainsi pour l'habitant du désert, pour celui qui voyage à travers l'océan
+des prairies. L'eau est le principal objet de ses soins, de son éternelle
+inquiétude: l'eau est la divinité qu'il adore. Il peut lutter contre la
+faim tant qu'il lui reste un lambeau de ses vêtements de cuir. Si le
+gibier manque, il peut attraper des marmottes, chasser le lézard et
+ramasser les grillons de la prairie. Il peut se procurer toutes sortes
+d'aliments. Donnez-lui de l'eau, il pourra vivre et se tirer d'affaire;
+avec du temps il atteindra la limite du désert. Privé d'eau, il essayera
+de mâcher une bille ou une pierre de calcédoine; ouvrira les cactus
+sphéroïdaux et fouillera les entrailles du buffalo sanglant; mais il
+finira toujours par mourir. Sans eau, eut-il d'ailleurs des provisions en
+abondance, il faut qu'il meure. Ah vous ne savez pas ce que c'est que la
+soif! C'est une terrible chose. Dans les sauvages déserts de l'ouest c'est
+la _soif qui tue._
+
+Il était tout naturel que je fusse en proie au désespoir. Je pensais avoir
+atteint environ le milieu de la _Jornada_. Je savais que, sans eau, il me
+serait impossible d'atteindre l'autre extrémité. L'angoisse m'avait déjà
+saisi; ma langue était desséchée et ma gorge se contractait. La fièvre et
+la poussière du désert augmentaient encore mes souffrances. Le besoin,
+l'atroce besoin de boire, m'accablait d'incessantes tortures. Ma présence
+d'esprit m'avait abandonné et j'étais complètement désorienté. Les
+montagnes, qui jusqu'alors nous avaient servi de guide, semblaient
+maintenant se diriger dans tous les sens. J'étais embrouillé au milieu de
+toutes ces chaînes de collines. Je me rappelais avoir entendu parler d'une
+fontaine l'_Ojo del Muerto_, qui, disait-on, se trouvait à l'ouest de la
+route. Quelquefois il y avait de l'eau dans cette fontaine; d'autres fois
+il était arrivé que des voyageurs l'avaient trouvée complètement à sec, et
+avaient laissé leurs os sur ses bords. Voilà du moins ce qu'on racontait à
+Socorro. Pendant quelques minutes, je restai indécis; puis, tirant presque
+machinalement la rêne droite, je dirigeai mon cheval vers l'ouest. Je
+voulais d'abord chercher la fontaine, et si je ne la trouvais pas, pousser
+vers la rivière. C'était revenir sur mes pas, mais il me fallait de l'eau
+sous peine de mort. Je me laissais aller sur ma selle, faible et
+vacillant, m'abandonnant à l'instinct de mon cheval. Je n'avais plus
+l'énergie nécessaire pour le conduire. Il me porta plusieurs milles vers
+l'ouest, car j'avais le soleil en face. Tout à coup je fus réveillé de ma
+stupeur. Un spectacle enchanteur frappait mes yeux. Un lac!--Un lac, dont
+la surface brillait comme le cristal! Étais-je bien sûr de le voir?
+N'était-ce pas un mirage? Non, ses contours étaient trop fortement
+arrêtés. Ils n'avaient pas cette apparence grêle et nuageuse qui
+caractérise le phénomène. Non; ce n'était pas un mirage. C'était bien de
+l'eau!
+
+Involontairement mes éperons pressèrent les flancs de mon cheval; mais il
+n'avait pas besoin d'être excité. Il avait vu l'eau et se précipitait vers
+elle avec une énergie toute nouvelle. Un moment après, il était dedans
+jusqu'au ventre. Je m'élançai de ma selle et plongeai à mon tour, et
+j'étais sur le point de puiser l'eau avec le creux de mes mains, lorsque
+mon attention fut éveillée par l'attitude de mon cheval. Au lieu de boire
+avidement, il s'était arrêté, secouant la tête, et soufflant avec toutes
+les apparences du désappointement. Mon chien, lui aussi, refusait de boire
+et s'éloignait de la rive en se lamentant et en hurlant. Je compris ce que
+cela signifiait; mais avec cette obstination qui repousse tous les
+témoignages et ne s'en rapporte qu'à l'expérience propre, je puisai
+quelques gouttes dans ma main et les portai à mes lèvres. L'eau était
+salée et brûlante! J'aurais pu prévoir cela avant d'arriver au lac, car
+j'avais traversé des champs de sel qui l'environnaient comme d'une
+ceinture de neige; mais, à ce moment, la fièvre me brûlait le cerveau et
+je n'avais plus ma raison. Il était inutile de rester là plus longtemps.
+Je sautai sur ma selle. Je m'éloignai du bord et de sa blanche ceinture de
+sel. Çà et là le sabot de mon cheval sonnait contre les ossements blanchis
+d'animaux, tristes restes de nombreuses victimes. Ce lac méritait bien son
+nom de _Laguna del Muerto_ (lac de la mort). Je me dirigeai vers son
+extrémité méridionale, et pointai de nouveau vers l'ouest, dans l'espoir
+de gagner la rivière.
+
+A dater de ce moment jusqu'à une époque assez éloignée, où je me trouvai
+placé au milieu d'une scène toute différente, ma mémoire ne me rappelle
+que des choses confuses; quelques incidents, sans aucune liaison entre
+eux, mais se rapportant à des faits réels, sont restés dans mon souvenir.
+Ils sont mêlés dans mon esprit avec d'autres visions trop terribles et
+trop dépourvues de vraisemblance pour que je puisse les considérer
+autrement que comme des hallucinations de mon cerveau malade.
+Quelques-unes cependant étaient réelles. De temps en temps la raison avait
+dû me revenir, sous l'influence d'une espèce d'oscillation étrange de mon
+cerveau. Je me rappelle être descendu de cheval sur une hauteur.
+J'avais dû parcourir auparavant une longue route sans m'en rendre compte,
+car le soleil était près de l'horizon quand je mis pied à terre. C'était
+un point très-élevé, au bord d'un précipice, et devant moi je voyais une
+belle rivière, coulant doucement à travers des bosquets verts comme
+l'émeraude. Il me semblait que ces bosquets étaient remplis d'oiseaux qui
+chantaient délicieusement. L'air était rempli de parfums et le paysage qui
+se déroulait devant moi m'offrait tous les enchantements d'un Élysée.
+Autour de moi tout paraissait lugubre, stérile et brûlé d'une intolérable
+chaleur. La soif qui me torturait était surexcitée encore par l'aspect de
+l'eau. Tout cela était réel: tout cela était exact.
+
+ * * * * *
+
+Il faut que je boive! Il faut que j'atteigne la rivière! c'est de l'eau
+douce et fraîche... Oh! il faut que je boive! Que vois-je? Le rocher est à
+pic. Non, je ne puis descendre ici; je descendrai plus facilement là-bas.
+--Qui est là!--Qui êtes-vous, monsieur?
+
+--Ah! c'est toi, mon brave Moro; c'est toi, Alp, Venez! Venez! suivez-moi!
+descendons! descendons à la rivière!--Ah! Encore ce rocher maudit!
+--Regardez comme cette eau est belle! Elle nous sourit. On entend son
+joyeux clapotement! Allons boire!--Non, pas encore; nous ne pouvons pas
+encore descendre. Il faut aller plus loin. Mon Dieu! il n'est pas possible
+de sauter d'une telle hauteur! mais il faut pourtant que nous apaisions
+notre soif! Viens. Godé! viens, Moro, mon vieil ami! Alp! Viens! Allons!
+nous atteindrons la rivière; nous boirons.--Qui parle de Tantale? Ah! ah!
+ce n'est pas moi; ce n'est pas moi!--Arrière! démon! ne me poussez pas!
+--Arrière! arrière! Vous dis-je.--Oh!... Des formes étranges, des démons
+innombrables, dansent autour de moi et me tirent vers le bord du rocher.
+Je perds pied; je me sens lancé dans l'air, puis tomber, tomber, et tomber
+encore, et cependant l'eau reste toujours à la même distance de moi, et je
+la vois au-dessous couler brillante au milieu des arbres verts....
+
+ * * * * *
+
+Je suis sur une roche, sur une masse de dimensions énormes; mais elle
+n'est pas en repos; elle se meut à travers l'espace, tandis que je reste
+immobile sur elle, étendu, râlant de désespoir et d'impuissance. C'est un
+aérolithe! ce ne peut être qu'un aérolithe! Grand Dieu! quel choc quand il
+va rencontrer une planète! Horreur! horreur!
+
+ * * * * *
+
+Le soleil se soulève au-dessous de moi et oscille dans toutes les
+directions comme secoué par un tremblement de terre!
+
+ * * * * *
+
+La moitié de tout cela était réel; la moitié était un rêve, un rêve du
+genre de ceux dans lesquels vous jettent les premières atteintes d'un
+empoisonnement.
+
+
+
+XI
+
+
+ZOÉ
+
+Je suis couché, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent
+les rideaux. Ce sont des scènes de l'ancien temps; des chevaliers revêtus
+de cottes de maille, le heaume sur la tête, et à cheval, dirigent les uns
+contre les autres des lances penchées, quelques-uns tombent de leur selle,
+atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scènes encore; de nobles
+dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de
+l'émerillon. Elles sont entourées de leurs pages de service, qui tiennent
+en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-être
+n'ont-elles jamais existé que dans l'imagination de quelque artiste à la
+vieille mode: quoi qu'il en soit, je considère leurs formes étranges avec
+une sorte d'extase à moitié idiote. Les beaux traits des nobles dames me
+causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du
+peintre, ou ces divins contours représentent-ils le type du temps? Dans ce
+dernier cas, il n'est pas étonnant que tant de corselets fussent faussés
+et tant de lances brisées pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes
+de métal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent
+de manière à former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces
+baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le
+pourrait faire, la régularité de leur courbure. Je ne suis pas chez moi.
+Toutes ces choses me sont étrangères. Cependant,--pensé-je,--j'ai déjà vu
+quelque chose de semblable; mais où?--Oh! je sais; avec de larges rayures
+tissées de soie; c'était une couverture de Navajo!--Où étais-je donc?
+--dans le New-Mexico?--Oui.--Maintenant je me souviens! la _Jornada!_
+--Mais comment suis-je venu ici?
+
+C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil.
+Mes doigts! comme ils sont blancs et effilés! et mes ongles! longs et
+bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens à mon
+menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais porté;
+je veux la couper... Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre
+sanglante! Celui-là, le plus petit, veut désarçonner l'autre. Oh! quel
+élan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le
+cavalier semblent ne faire qu'un seul être. Leurs âmes sont unies par un
+mystérieux lien. Le même sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne
+peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le
+faucon perché sur son poing est brillante! comme elle est fière! comme
+elle est charmante!... Fatigué, je m'endormis de nouveau.
+
+ * * * * *
+
+Mes yeux parcourent encore les scènes peintes sur les rideaux; les
+chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux.
+Mes idées se sont éclaircies, et j'entends de la musique. Je reste
+silencieux et j'écoute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et
+délicatement modulé. L'une joue d'un instrument à cordes. Je reconnais les
+sons de la harpe espagnole, mais la musique est française; c'est une
+chanson normande; les paroles appartiennent à la langue de cette contrée
+romantique. Cela me cause une vive surprise, car la mémoire des derniers
+évènements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France.
+
+La lumière éclairait mon lit, et, en détournant la tête, je m'aperçus que
+les rideaux étaient ouverts. J'étais couché dans une grande chambre,
+irrégulièrement, mais élégamment meublée. Des figures humaines étaient
+devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couchées
+sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes
+paraissaient absorbées dans quelque occupation. Il me semblait voir un
+assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'était
+Une illusion; je m'aperçus bientôt que ma rétine malade, doublait les
+objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une
+image était la reproduction de l'autre. Je m'efforçai de raffermir mon
+regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il
+n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je
+gardais le silence, ne sachant trop si cette scène ne constituait pas une
+nouvelle phase de mon rêve. Mes regards passaient d'une personne à l'autre
+sans s'arrêter sur aucune d'elles. La plus rapprochée de moi était une
+femme d'un âge mûr, assise sur une ottomane très basse. La harpe dont
+j'avais entendu les sons était devant elle, et elle continuait à en jouer.
+Elle devait avoir été, à ce qu'il me parut, d'une rare beauté dans sa
+jeunesse; et elle était encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait
+conservé des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte
+de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps
+avaient ridé le satin de ses joues. C'était une Française; un ethnologiste
+pouvait l'affirmer à première vue. Les lignes caractéristiques de sa race
+privilégiée étaient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empêcher de
+penser qu'il avait été un temps où les sourires de cette figure avaient dû
+faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et
+avait fait place à l'expression d'une tristesse profonde et sympathique.
+Cette mélancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant,
+dans chacune des notes qui s'échappaient des vibrations de l'instrument.
+
+Mes regards se portèrent plus loin. Un homme, qui avait passé l'âge moyen
+était assis devant une table, à peu près au milieu de la chambre. Sa
+figure était tournée de mon côté, et sa nationalité n'était pas plus
+difficile à reconnaître que celle de la dame. Les joues vermeilles, le
+front large, le menton proéminent, la petite casquette verte à forme haute
+et conique, les lunettes bleues étaient autant de signes caractéristiques.
+C'était un Allemand. L'expression de sa physionomie n'était pas très
+intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien
+des hommes dont l'intelligence a brillé dans des recherches artistiques ou
+scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues à
+des talents ordinaires fécondés par un travail extraordinaire; travail
+herculéen qui ne connaît pas de repos: Pélion sur Ossa. L'homme que
+j'avais devant les yeux me sembla devoir être un de ces travailleurs
+infatigables. L'occupation à laquelle il se livrait était également
+caractéristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le
+plancher, étaient étendus les objets de son étude: des plantes et des
+arbrisseaux de différentes espèces. Il était occupé à les classer, et les
+plaçait avec précaution entre les feuilles de son herbier. Il était clair
+que cet homme était un botaniste. Un regard jeté à droite détourna bien
+vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux
+la plus charmante créature qu'il m'eût jamais été donné de voir; mon coeur
+bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frappé
+d'admiration. L'iris dans tout son éclat, les teintes rosées de l'aurore,
+les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces
+choses. Réunissez-les; rassemblez toutes les beautés de la nature dans un
+harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mystérieuse influence
+qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une
+jolie femme. Parmi toutes les choses créées, il n'y a rien d'aussi beau,
+rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'était point une
+femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,--une jeune
+fille, une jeune vierge,--à peine au seuil de la puberté, et prête à
+fleurir aux premiers rayons de l'amour.
+
+Il me sembla que j'avais déjà vu cette figure. Je l'avais vue en, effet,
+un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus âgée. C'étaient
+les mêmes traits, et, si je puis ainsi parler, le même type transmis de la
+mère à la fille; le même front élevé, le même angle facial, la même ligne
+du nez, droite comme un rayon de lumière, et la courbe des narines,
+délicatement dessinée en spirale, que l'on retrouve dans les médailles
+grecques. Leurs cheveux aussi étaient de la même couleur, d'un blond doré;
+mais chez la mère l'or était mélangé de quelques fils d'argent. Les
+tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son
+cou et sur des épaules dont les blancs contours paraissaient avoir été
+taillés dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un
+langage bien élevé, bien poétique. Il m'est impossible d'écrire ou de
+parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrête là, et je supprime
+des détails qui auraient peu d'intérêt pour le lecteur. En échange,
+accordez-moi la faveur de croire que la charmante créature, qui fit alors
+sur moi une impression désormais ineffaçable, était belle, était adorable.
+
+--Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils
+foulaient chouer la _Marseillaise_, la krante _Marseillaise_. Qu'en tit
+_mein lieb fraulein?_ (Ma chère demoiselle.)
+
+--Zoé! Zoé! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour
+vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zoé.
+
+La jeune fille, qui jusque-là avait suivi avec attention le travail du
+naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et décrochant un
+instrument qui ressemblait à une guitare, elle retourna s'asseoir près de
+sa mère. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des
+deux instruments retentirent des notes vibrantes de la _Marseillaise_. Il
+y avait quelque chose de particulièrement gracieux dans ce petit concert.
+L'accompagnement, autant que j'en pus juger, était parfaitement exécuté,
+et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux
+ne quittaient pas la jeune Zoé, dont la figure, animée par les fortes
+pensées de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune
+déesse de la liberté jetant le cri: «Aux armes!» Le botaniste avait
+interrompu son travail et prêtait l'oreille avec délices. A chaque retour
+de l'énergique appel: _Aux armes, citoyens!_ le brave homme battait des
+mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le même
+enthousiasme qui, à cette époque, mettait toute l'Europe en rumeur
+éclatait dans tous ses traits.
+
+--Où suis-je donc! Des figures françaises, de la musique française, des
+voix françaises, la causerie française!-Car le botaniste s'était servi de
+cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des
+bords du Rhin, qui m'avait confirmé dans ma première impression,
+relativement à sa nationalité.--Où suis-je donc? Mon oeil errait tout
+autour de la chambre cherchant une réponse à cette question. Je
+reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campêche avec les
+pieds en croix, un _rebozo_, un _pautaté_ de feuilles de palmier. Ah! Alp!
+Mon chien était couché sur le tapis près de mon lit, et il dormait.
+
+--Alp!... Alp!...
+
+--Oh! maman! maman! écoutez! l'étranger appelle.
+
+Le chien s'était dressé; et, posant ses pattes de devant sur le lit
+frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main
+de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse.
+
+--Oh! maman! maman! il le reconnaît! Voyez donc!
+
+La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le
+poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui était sur le point de s'élancer
+sur moi.
+
+--Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement!
+
+--Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arrière, tog! En
+arrière, mon pon gien!
+
+--Qui?... quoi?... dites-moi?... où suis-je? qui êtes-vous?
+
+--Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez été bien malade.
+
+--Oui, oui; nous sommes des amis, répéta la jeune fille...
+
+--Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici
+maman, et moi je suis...
+
+--Un ange du ciel, charmante Zoé!
+
+L'enfant me regarda d'un air émerveillé, et rougit en disant:
+
+--Ah! maman, il sait mon nom!
+
+C'était le premier compliment qu'elle eût jamais reçu, inspiré par
+l'amour.
+
+--C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientôt tepout,
+maindenant. Ote-toi de là, mon pon Alp! Ton maître il fa pien; pon gien: à
+pas! à pas!
+
+--Peut-être, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit...
+
+--Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous
+jouer encore?
+
+--Oui, la musique, elle est très-ponne, très-ponne pour la malatie.
+
+--Oh! maman, jouons alors.
+
+La mère et la fille reprirent leurs instruments et recommencèrent à jouer.
+J'écoutais les douces mélodies, couvant les musiciennes du regard. A la
+longue, mes paupières s'appesantirent, et les réalités qui m'entouraient
+se perdirent dans les nuages du rêve.
+
+Mon rêve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus
+entendre, à moitié endormi, que l'on ouvrait la porte.
+
+Quand je regardai à la place occupée peu d'instants avant par les
+exécutants, je vis qu'ils étaient partis. La mandoline avait été posée sur
+l'ottomane, mais _Elle_ n'était plus là. Je ne pouvais pas, de la place
+que j'occupais, voir la chambre tout entière; mais j'entendis que
+quelqu'un était entré par la porte extérieure. Les paroles tendres, que
+l'on échange quand un voyageur chéri rentre chez lui, frappèrent mon
+oreille. Elles se mêlaient au bruit particulier des robes de soie
+froissées. Les mots: «Papa!--Ma bonne petite Zoé!» ceux-ci, articulés par
+une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications
+échangées à voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes
+s'écoulèrent; j'écoutai en silence. On marchait dans la salle d'entrée. Un
+cliquetis d'éperons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le
+plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approchèrent de
+mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures
+était devant moi!
+
+
+
+XII
+
+
+SÉGUIN
+
+--Vous allez mieux? vous serez bientôt rétabli; je suis heureux de voir
+que vous vous êtes tiré de là.
+
+Il dit cela sans me présenter la main.
+
+--C'est à vous que je dois la vie, n'est-ce pas?
+
+Cela peut paraître étrange, mais dès que j'aperçus cet homme, je demeurai
+convaincu que je lui devais la vie. Je crois même que cette idée m'avait
+traversé le cerveau auparavant, dans la courte période qui s'était écoulée
+depuis que j'avais repris connaissance. L'avais-je rencontré pendant mes
+courses désespérées à la recherche de l'eau, ou avais-je rêvé de lui dans
+mon délire?
+
+--Oh! oui! me répondit-il en souriant; mais vous devez vous rappeler que
+j'étais redevable envers vous du risque que vous aviez couru de la perdre
+pour moi.
+
+--Voulez-vous accepter ma main? Voulez-vous me pardonner?
+
+Après tout, il y a une pointe d'égoïsme même dans la reconnaissance.
+
+Quel changement s'était opéré dans mes sentiments à l'égard de cet homme!
+Je lui tendais la main, et, quelques jours auparavant, dans l'orgueil de
+ma moralité, j'avais repoussé la sienne avec horreur. Mais j'étais alors
+sous l'influence d'autres pensées. L'homme que j'avais devant les yeux
+était le mari de la dame que j'avais vue; c'était le père de Zoé. Son
+caractère, son affreux surnom, j'oubliais tout; et, un instant après, nos
+mains se serraient dans une étreinte amicale.
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner. J'honore le sentiment qui vous a poussé à
+agir comme vous l'avez fait. Une pareille déclaration peut vous sembler
+étrange. D'après ce que vous saviez de moi, vous avez bien agi; mais un
+jour viendra, monsieur, où vous me connaîtrez mieux, et où les actes qui
+vous font horreur non-seulement vous sembleront excusables, mais seront
+justifiés à vos yeux. Assez pour l'instant. Je suis venu près de vous pour
+vous prier de taire ici ce que vous savez sur mon compte.
+
+Sa voix s'éteignit dans un soupir en me disant ces mots, tandis que sa
+main indiquait en même temps la porte de la chambre.
+
+--Mais, dis-je à Séguin, désirant détourner la conversation d'un sujet qui
+lui paraissait pénible, comment suis-je venu dans cette maison? C'est la
+vôtre, je suppose? Comment y suis-je venu? Où m'avez-vous trouvé?
+
+--Dans une terrible position, me répondit-il avec un sourire. Je puis à
+peine réclamer le mérite de vous avoir sauvé. C'est votre noble cheval que
+vous devez remercier de votre salut.
+
+--Ah! mon cheval! mon brave Moro, je l'ai perdu!
+
+--Votre cheval est ici, attaché à sa mangeoire pleine de maïs, à dix pas
+de vous. Je crois que vous le trouverez en meilleur état que la dernière
+fois que vous l'avez vu. Vos mules sont dehors. Vos bagages sont
+préservés, ils sont là.
+
+Et sa main indiquait le pied du lit.
+
+--Et?...
+
+--Godé, voulez-vous dire? interrompit-il; ne vous inquiétez pas de lui. Il
+est sauf aussi; il est absent dans ce moment, mais il va bientôt revenir.
+
+--Comment pourrai-je jamais reconnaître?... Oh! voilà de bonnes nouvelles.
+Mon brave Moro? mon bon chien Alp! Mais que s'est-il donc passé? Vous
+dites que je dois la vie à mon cheval? Il me l'a sauvée déjà une fois.
+Comment cela s'est-il fait?
+
+--Tout simplement: nous vous avons trouvé à quelques milles d'ici, sur un
+rocher qui surplombe le Del-Norte. Vous étiez suspendu par votre _lasso_,
+qui, par un hasard heureux, s'était noué autour de votre corps. Le lasso
+était attaché par une de ses extrémités à l'anneau du mors, et le noble
+animal, arc-bouté sur les pieds de devant et les jarrets de derrière
+ployés, soutenait votre charge sur son col.
+
+--Brave Moro, quelle situation terrible!
+
+--Terrible! vous pouvez le dire! Si vous étiez tombé, vous auriez franchi
+plus de mille pieds avant de vous briser sur les roches inférieures.
+C'était en vérité une épouvantable situation.
+
+--J'aurai perdu l'équilibre en cherchant mon chemin vers l'eau.
+
+--Dans votre délire, vous vous êtes élancé en avant. Vous auriez
+recommencé une seconde fois si nous ne vous en avions pas empêché. Quand
+nous vous eûmes hâlé sur le rocher, vous fîtes tous les efforts
+imaginables pour retourner en arrière; vous voyiez l'eau dessous, mais
+vous ne voyiez pas le précipice. La soif est une terrible chose: c'est une
+véritable frénésie.
+
+--Je me souviens confusément de tout cela. Je croyais que c'était un rêve.
+
+--Ne vous tourmentez pas le cerveau. Le docteur me fait signe qu'il faut
+que je vous laisse. J'avais quelque chose à vous dire, je vous l'ai dit
+(ici un nuage de tristesse obscurcit le visage de mon interlocuteur);
+autrement je ne serais pas entré vous voir. Je n'ai pas de temps à perdre;
+il faut que je sois loin d'ici cette nuit même. Dans quelques jours, je
+reviendrai. Pendant ce temps, remettez vos esprits et rétablissez votre
+corps. Le docteur aura soin que vous ne manquiez de rien. Ma femme et ma
+fille pourvoiront à votre nourriture.
+
+--Merci! merci!
+
+--Vous ferez bien de rester ici jusqu'à ce que vos amis reviennent de
+Chihuahua. Ils doivent passer près de cette maison, et je vous avertirai
+quand ils approcheront. Vous aimez l'étude; il y a ici des livres en
+plusieurs langues; amusez-vous. On vous fera de la musique. Adieu,
+monsieur!
+
+--Arrêtez, monsieur, un moment! Vous paraissiez avoir un caprice bien vif
+pour mon cheval.
+
+--Ah! monsieur, ce n'était pas un caprice; mais je vous expliquerai cela
+une autre fois. Peut-être la cause qui me le rendait nécessaire
+n'existe-t-elle plus.
+
+--Prenez-le si vous voulez; j'en trouverai un autre qui le remplacera pour
+moi.
+
+--Non, monsieur. Pouvez-vous croire que je consentirais à vous priver d'un
+animal que vous aimez tant et que vous avez tant de raisons d'aimer? Non,
+non! gardez le brave Moro; je ne m'étonne pas de l'attachement que vous
+portez à ce noble animal.
+
+--Vous dites que vous avez une longue course à faire cette nuit; prenez-le
+au moins pour cette circonstance.
+
+--Cela, je l'accepte volontiers, car mon cheval est presque sur les dents.
+Je suis resté deux jours en selle. Eh bien, adieu.
+
+Séguin me serra la main et se dirigea vers la porte. Ses bottes armées
+d'éperons résonnèrent sur le plancher; un instant après, la porte se ferma
+derrière lui. Je demeurai seul, écoutant tous les bruits qui me venaient
+du dehors. Environ une demi-heure après qu'il m'eût quitté, j'entendis le
+bruit des sabots d'un cheval, et je vis l'ombre d'un cavalier traverser le
+champ lumineux de la fenêtre. Il était parti pour son voyage; sans doute
+pour l'accomplissement de quelqu'une de ces oeuvres sanglantes qui se
+rattachaient à son terrible métier! Pendant quelque temps je pensai à cet
+homme étrange, et je ressentis une grande fatigue d'esprit. Puis mes
+réflexions furent interrompues par des voix douces; devant moi se tenaient
+deux figures aimables, et j'oubliai le chasseur de chevelures.
+
+
+
+XIII
+
+
+AMOUR
+
+Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui
+suivirent. Je tiens à ne pas fatiguer le lecteur de tous les détails de
+mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait
+atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde.
+J'étais jeune alors; j'étais à l'âge auquel on est le plus vivement
+impressionné par des événements romanesques du genre de ceux au milieu
+desquels j'avais rencontré cette charmante enfant; à cet âge où le coeur,
+sans soucis de l'avenir, s'abandonne irrésistiblement aux attractions
+électriques de l'amour. Je dis électriques; je crois en effet que les
+sympathies que l'amour fait éclater entre les jeunes gens sont des
+phénomènes purement électriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se
+perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilité
+possible des affections, car nous avons l'expérience des serments rompus,
+et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour
+dans la jeunesse. Nous devenons impérieux ou jaloux, suivant que nous
+croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'âge mûr est mélangé d'un
+grossier alliage qui altère son caractère divin. L'amour que je ressentis
+alors fut, je puis le dire, ma première passion véritable. J'avais cru
+quelquefois aimer auparavant, mais j'avais été le jouet d'illusions
+passagères; illusions d'écolier de village qui voyait le ciel dans les
+yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, à
+quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli
+un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine.
+
+Mes forces renaissaient avec une rapidité qui surprenait grandement mon
+savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la
+vie. L'esprit réagit sur la matière, et il est certain, quoi qu'on en
+puisse dire, que le corps est soumis à l'influence de la volonté. Le désir
+de guérir, de vivre pour un objet aimé, est souvent le plus efficace de
+tous les remèdes: c'était le mien. Ma vigueur revint, et je commençai à
+pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais
+des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau à lisser ses ailes et à donner
+le plus brillant éclat à son plumage, pendant tout le temps où il courtise
+sa femelle. Le même sentiment me rendait très-soigneux de ma toilette. Mon
+portemanteau fut vidé, mes rasoirs tirés de leur étui, ma longue barbe
+disparut, et mes moustaches furent réduites à des proportions
+raisonnables.
+
+Je fais ici ma confession complète. On m'avait dit que je n'étais pas
+laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la
+vanité de l'homme. N'êtes-vous pas ainsi? Quant à Zoé, enfant de la nature
+encore endormie dans la plus complète innocence, elle n'avait pas de ces
+préoccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pensée.
+Elle n'avait nulle conscience des grâces dont elle était si abondamment
+pourvue. Son père, le vieux botaniste des _pueblos péons_ et les valets de
+la maison étaient, à ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle eût jamais
+vus jusqu'à mon arrivée. Depuis nombre d'années sa mère et elle vivaient
+dans leur intérieur, aussi renfermées que si elles eussent été recluses
+dans un couvent. Il y avait là un mystère qui ne me fut révélé que plus
+tard. C'était donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les
+doux rêves n'avaient point encore été troublés par les éclairs de la
+passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait
+encore décoché aucun de ses traits. Appartenez-vous au même sexe que moi?
+Avez-vous jamais désiré conquérir un coeur comme celui-là? Si vous pouvez
+répondre affirmativement à cette question, je n'ai pas besoin de vous dire
+ce dont vous aurez gardé, comme moi, le souvenir: à savoir que tous les
+efforts que vous aurez pu faire pour arriver à un tel but ont été
+inutiles. Vous avez été aimé tout de suite, ou vous ne l'avez jamais été.
+Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilités de la
+galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre
+décisives par de tendres assiduités. Un objet l'attire ou le repousse, et
+l'impression est instantanée comme la foudre. C'est un coup de dé. Le sort
+s'est prononcé pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez
+de mieux à faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera
+de l'obstacle et n'éveillera les émotions de l'amour. Vous pourrez gagner
+l'amitié; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'éveilleront
+aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront à vous
+faire aimer. Vous pouvez conquérir des mondes, mais vous n'aurez aucune
+action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous
+pouvez devenir un héros chanté dans toutes les langues, mais celui dont
+l'image aura rempli la pensée de la jeune fille sera son seul héros, plus
+grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possédera cette
+chére petite créature la possédera tout entière, quelque humble de
+condition, quelque indigne qu'il puisse être. Chez elle, il n'y aura ni
+retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cédera tout
+simplement aux impulsions mystérieuses de la nature. Sous cette influence,
+elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se dévouera, s'il le
+faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avancés
+dans la vie, qui ont déjà subi plus d'un assaut? Avec les _belles,_ les
+coquettes? Non, soyez repoussé par une de ces femmes, ce n'est pas un
+motif pour vous désespérer. Vous pouvez avoir des qualités qui, avec le
+temps transformeront les regards sévères en sourires. Vous pouvez faire de
+grandes choses; vous pouvez acquérir de la renommée; et au dédain qui vous
+a d'abord accueilli succédera peut-être une humilité qui mettra cette
+femme à vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent
+même, basé sur l'admiration qu'inspire quelque qualité intellectuelle, ou
+même physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour
+guide la raison, et non ce mystérieux instinct auquel obéit seulement le
+premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus
+s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Hélas! non.
+Et que celui qui nous a faits ainsi réponde pourquoi; mais _je n'ai jamais
+rencontré un seul homme qui ne préférât être aimé pour les agréments de sa
+personne plutôt que pour les qualités de son esprit._ Vous pouvez trouver
+mauvais que je fasse cette déclaration; vous pouvez protester contre. Elle
+n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de
+triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite
+captive dont le coeur est agité des innocentes pulsations d'un amour de
+jeune fille!
+
+Ce sont là des réflexion faites après coup. A l'époque dont je retrace
+l'histoire, j'étais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiarisé
+avec la diplomatie de la passion. Néanmoins, mon esprit, alors, se jeta
+dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux
+pour arriver à découvrir si j'étais aimé.
+
+Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'étais au collège,
+j'avais appris à jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zoé et
+sa mère. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le
+coeur battant, j'épiais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire
+les phrases brûlantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais posé là
+l'instrument avec un désappointement complet. De jour en jour, mes
+réflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle fût trop jeune
+pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour éprouver
+ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'était une
+fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brûlant du
+Mexique, des épouses, des mères de famille qui n'avaient que cet âge. Tous
+les jours nous sortions ensemble. Le botaniste était occupé de ses
+travaux, et la mère se livrait silencieusement aux soins de l'intérieur.
+L'amour n'est pas aveugle. Il peut être tout ce que l'on voudra au monde;
+mais pour tout ce qui concerne l'objet aimé, il a ses yeux, toujours
+éveillés, d'Argus.
+
+ * * * * *
+
+Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des
+croquis sur des carrés de papier et sur les feuilles blanches de ses
+cahiers de musique. La plupart de ces croquis représentaient des figures
+de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se
+ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner
+la cause, avait remarqué cette particularité.
+
+--Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous étions assis l'un près de
+l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes différents, elles sont de
+différentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent
+toutes? Elles ont les mêmes traits; mais tout à fait les mêmes traits, je
+crois?
+
+--C'est votre figure, Zoé; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva
+ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'étonnement
+naïf; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras.
+
+--Cela me ressemble?
+
+--Oui, autant que je puis le faire.
+
+--Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures?
+
+--Pourquoi? parce que je...--Zoé, je crains que vous ne me compreniez pas.
+
+--Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise écolière? Est-ce
+que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains
+que vous avez parcourus? Sûrement, je comprendrai cela tout aussi bien...
+
+--Alors, je vais vous le dire, Zoé.
+
+Je me penchai en avant, le coeur ému et la voix tremblante.
+
+--C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis
+pas en dessiner d'autre. C'est que... je vous aime, Zoé!...
+
+--Oh! c'est là la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est
+toujours devant vos yeux, que cette personne soit présente ou non? Est-ce
+ainsi?
+
+--C'est ainsi, répondis-je, tristement désappointé.
+
+--Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri?
+
+--Oui.
+
+--Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois
+toujours votre figure, comme si elle était devant moi! Si je savais me
+servir du crayon comme vous, je suis sûre que je pourrais la dessiner,
+quand même vous ne seriez pas là! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez
+que je vous aime, Henri?
+
+La plume ne pourrait rendre ce que j'éprouvai en ce moment. Nous étions
+assis et la feuille de papier sur laquelle étaient les croquis était
+étendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu'à ce que les
+doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune résistance, fussent serrés
+dans les miens. Une commotion violente résulta de ce contact électrique.
+Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli
+d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante créature qui se laissait
+faire. Nos lèvres se rencontrèrent dans un premier baiser. Je sentis son
+coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'étais le
+_souverain de ce cher petit coeur!..._
+
+
+
+XIV
+
+
+LUMIÈRE ET OMBRE
+
+La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carré qui
+s'étendait jusqu'au bord de la rivière de Del-Norte. Cet enclos, qui
+renfermait un parterre et un jardin anglais, était défendu de tous côtés
+par de hauts murs en _adobé_. Le faîte de ces murs était garni d'une
+rangée de cactus dont les grosse branches épineuses formaient
+d'infranchissables _chevaux de frise_. On n'arrivait à la maison et au
+jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que
+je l'avais remarqué, était toujours fermée et barricadée. Je n'avais nulle
+envie d'aller dehors. Le jardin, qui était fort grand, limitait mes
+promenades, souvent je m'y promenais avec Zoé et sa mère, et plus souvent
+encore avec Zoé seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet
+intéressant. Il y avait une ruine, et la maison elle-même gardait encore
+les traces d'une ancienne splendeur effacée. C'était un grand bâtiment
+dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (_azotea_) bordé d'un
+parapet crénelé sur la façade. Çà et là, l'absence de quelqu'une des dents
+de pierre de ces créneaux accusait la négligence et le délabrement. Le
+jardin était rempli de symptômes analogues; mais dans ces ruines mêmes on
+trouvait un éclatant témoignage du soin qui avait présidé autrefois à
+l'installation de ces statues brisées, de ces fontaines sans eaux, de ces
+berceaux effondrés, de ces grandes allées envahies par les mauvaises
+herbes, et dont les restes accusaient à la fois la grandeur passée et
+l'abandon présent. On avait réuni là beaucoup d'arbres d'espèces rares et
+exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs
+fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelacées formaient
+d'épais fourrés qui dénotaient l'absence de toute culture. Cette
+sauvagerie n'était pas dénuée d'un certain charme; en outre, l'odorat
+était agréablement frappé par l'arôme de milliers de fleurs, dont l'air
+était continuellement embaumé. Les murs du jardin aboutissaient à la
+rivière et s'arrêtaient là; car la rive, coupée à pic, et la profondeur de
+l'eau qui coulait au pied, formaient une défense suffisante de ce coté.
+Une épaisse rangée de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre,
+on avait placé de nombreux sièges de maçonnerie vernissée, dans le style
+propre aux contrées espagnoles. Il y avait un escalier taillé dans la
+berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et
+qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarqué une petite barque
+amarrée sous les saules, auprès de la dernière marche. De ce côté
+seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point
+de vue était magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte à la
+distance de plusieurs milles.
+
+Le pays, de l'autre côté de la rivière, paraissait inculte et inhabité.
+Aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, le riche feuillage du cotonnier
+garnissait le paysage, et couvrait la rivière de son ombre. Au sud, près
+de la ligne de l'horizon, une flèche solitaire s'élançait du milieu des
+massifs d'arbres. C'était l'église d'_El-Paso del Norte_ dont les coteaux
+couverts de vignes se confondaient avec les plans intérieurs du ciel
+lointain. A l'est, s'élevaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la
+chaîne mystérieuse des _Organos_, dont les lacs sombres et élevés, avec
+leurs flux et reflux, impriment à l'âme du chasseur solitaire une
+superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et à peine visibles, les
+rangées jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les défilés
+résonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrépide
+lui-même rebrousse chemin quand il approche de ces contrées inconnues qui
+s'étendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des
+Navajoes anthropophages.
+
+Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis près
+l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du
+soleil couchant. A ce moment de la journée nous étions toujours seuls, moi
+et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant, à cette
+époque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que
+sa taille s'était élevée, et que les lignes de son corps accusaient de
+plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'était plus une
+enfant. Ses formes se développaient, les globes de son sein soulevaient
+son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces
+allures féminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de
+plus vives couleurs, et son visage revêtait un éclat plus brillant de jour
+en jour. La flamme de l'amour, qui s'échappait de ses grands yeux noirs,
+ajoutait encore à leur humide éclat. Il s'opérait une transformation dans
+son âme et dans son corps, et cette transformation était l'oeuvre de
+l'amour. Elle était sous l'influence divine!
+
+Un soir, nous étions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un
+bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais à
+peine en avions-nous tiré quelques notes, la musique était oubliée et les
+instruments reposaient sur le gazon à nos pieds. Nous préférions à tout la
+mélodie de nos propres voix. Nous étions plus charmés par l'expression de
+nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y
+avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille
+sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le «whoup» du _gruya_
+ dans les glaïeuls lointains, et le doux roucoulement des colombes
+perchées par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant
+comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revêtu les tons
+chauds et variés de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la
+surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil
+allait atteindre l'horizon, le clocher d'_El-Paso_, réfléchissant ses
+rayons, scintillait comme une étoile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et
+s'arrêtaient sur la girouette étincelante.
+
+--L'église! murmura ma compagne, comme se parlant à elle-même. C'est à
+peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je
+ne l'ai vue!
+
+--Depuis combien de temps, donc?
+
+--Oh! bien des années, bien des années; j'étais toute jeune alors.
+
+--Et depuis lors vous n'avez pas dépassé l'enceinte de ces murs?
+
+--Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la
+rivière; mais pas dans ces derniers temps.
+
+--Et vous n'avez pas envie d'aller là-bas dans ces grands bois si gais?
+
+--Je ne le désire pas. Je suis heureuse ici.
+
+--Mais serez-vous toujours heureuse ici?
+
+--Et pourquoi pas, Henri? Quand vous êtes près de moi, comment ne
+serais-je pas heureuse?
+
+--Mais quand....
+
+Une triste pensée sembla obscurcir son esprit. Tout entière à l'amour,
+elle n'avait jamais réfléchi à la possibilité de mon départ, et je n'y
+avais pas réfléchi plus qu'elle. Ses joues pâlirent soudainement, et je
+lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots
+étaient prononcés.
+
+--... Quand il faudra que je vous quitte?
+
+Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait été
+frappée au coeur, et, d'une voix passionnée, cria:
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!--Oh! vous ne me
+quitterez pas vous qui m'avez appris à aimer.
+
+--Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi
+m'avez-vous _enseigné l'amour?_
+
+--Zoé!
+
+--Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas?
+
+--Jamais! Zoé! je vous le jure! Jamais! jamais.
+
+--Il me sembla entendre à ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation
+violente de la passion, le contact de ma bien-aimée, qui, dans le
+transport de ses craintes, m'avait enlacé de ses deux bras, m'empêchèrent
+de tourner les yeux vers le bord.
+
+C'est sans doute un _osprey_[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant
+plus de cela, je me laissai aller à l'extase d'un long et enivrant baiser.
+Au moment où je relevais la tête, une forme qui s'élevait de la rive
+frappa mes yeux: un noir sombrero bordé d'un galon d'or. Un coup d'oeil me
+suffit pour reconnaître celui qui le portait: c'était Séguin. Un instant
+après, il était près de nous.
+
+[Note 1: Aigle pêcheur.]
+
+--Papa! s'écria Zoé, se levant tout à coup et se jetant dans ses bras.
+
+Le père la retint auprès de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint
+serrées dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant
+sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'était un
+mélange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'étais levé pour
+aller à sa rencontre; mais ce regard étrange me cloua sur place, et je
+restai debout, rougissant et silencieux.
+
+--Et c'est ainsi que vous me récompensez de vous avoir sauvé la vie? Un
+noble remercîment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous?
+
+Je ne répondis pas.
+
+--Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'émotion, vous ne pouviez
+pas m'offenser plus cruellement.
+
+--Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offensé.
+
+--Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant!
+
+--Abuser? m'écriai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation.
+
+--Oui, abuser!... Ne vous êtes-vous pas fait aimer d'elle?
+
+--Je me suis fait aimer d'elle loyalement.
+
+--Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer
+loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour?
+
+--Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs
+jours. Ne soyez pas fâché contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime
+de tout mon coeur!
+
+Il se tourna vers elle, et la regarda avec étonnement.
+
+--Qu'est-ce que j'entends, s'écria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon
+enfant!
+
+Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle était pleine de sanglots.
+
+--Écoutez-moi, monsieur, criai-je en me plaçant résolument devant lui.
+J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donné tout le mien en
+échange. Nous sommes du même rang, de la même condition. Quel crime ai-je
+donc commis? En quoi vous ai-je offensé?
+
+Il me regarda quelques instants sans faire aucune réponse.
+
+--Vous seriez donc disposé à l'épouser? me dit-il enfin, avec un
+changement évident de ton.
+
+--Si j'avais laissé cet amour se développer ainsi sans avoir cette
+intention, j'aurais mérité tous vos reproches. J'aurais traîtreusement
+abusé de cette enfant, comme vous l'avez dit.
+
+--M'épouser! s'écria Zoé, avec un air de profonde surprise.
+
+--Écoutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas même ce que ce mot veut
+dire!
+
+--Oui, charmante Zoé! je vous épouserai; autrement mon coeur, comme le
+vôtre, serait brisé pour jamais!
+
+--Oh! monsieur!
+
+--C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette
+enfant sur elle-même; il vous reste à la conquérir sur moi. Je veux sonder
+la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre à une épreuve.
+
+--J'accepte toutes les épreuves que vous voudrez m'imposer.
+
+--Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zoé.
+
+Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai
+derrière eux.
+
+Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, où l'allée se
+rétrécissait, le père quitta la main de sa fille et passa en avant. Zoé se
+trouvait entre nous deux, et au moment où nous étions au milieu du
+bosquet, elle se retourna soudainement, et plaçant sa main sur la mienne,
+murmura en tremblant et à voix basse:
+
+--Henri, dites-moi ce que c'est qu'épouser?
+
+--Chère Zoé! pas à présent; cela est trop difficile à expliquer; plus
+tard, je....
+
+--Viens Zoé! ta main, mon enfant!
+
+--Papa, me voici!
+
+
+
+XV
+
+
+UNE AUTOBIOGRAPHIE
+
+J'étais seul avec mon hôte dans l'appartement que j'occupais
+depuis mon arrivée dans la maison. Les femmes s'étaient retirées
+dans une autre pièce. Séguin, en entrant dans la chambre, avait
+donné un tour de clef et poussé les verrous. Quelle terrible épreuve
+allait-il imposer à ma loyauté, à mon amour? Cet homme, connu
+par tant d'exploits sanguinaires, allait-il s'attaquer à ma vie?
+Allait-il me lier à lui par quelque épouvantable serment? De sombres
+appréhensions me traversaient l'esprit; je demeurais silencieux, mais non
+sans éprouver quelques craintes. Une bouteille de vin était placée entre
+nous deux, et Séguin, remplissant deux verres, m'invita à boire. Cette
+politesse me rassura. Mais le vin n'était-il pas emp...? Il avait vidé son
+verre avant que ma pensée n'eût complété sa forme.
+
+--Je le calomnie, pensai-je. Cet homme, après tout, est incapable d'un
+pareil acte de trahison.
+
+Je bus, et la chaleur du vin me rendit un peu de calme et de tranquillité.
+Après un moment de silence, il entama la conversation par cette question
+_ex abrupto_:
+
+--Que savez-vous de moi?
+
+--Votre nom et votre surnom; rien de plus.
+
+--C'est plus qu'on n'en sait ici.
+
+Et sa main indiquait la porte par un geste expressif.
+
+--Qui vous a le plus souvent parlé de moi?
+
+--Un ami que vous avez vu à Santa-Fé.
+
+--Ah! Saint-Vrain; un brave garçon, plein de courage. Je l'ai rencontré
+autrefois à Chihuahua. Il ne vous a rien dit de plus relativement à moi.
+
+--Non. Il m'avait promis de me donner quelques détails sur vous, mais il
+n'y a plus pensé; la caravane est partie et nous nous sommes trouvés
+séparés.
+
+--Donc, vous avez appris que j'étais Séguin, le chasseur de scalps; que
+j'étais employé par les citoyens d'El-Paso pour aller à la chasse des
+Apaches et des Navajoes, et qu'on me payait une somme déterminée pour
+chaque chevelure d'Indien clouée à leurs portes? Vous avez appris cela?
+
+--Oui.
+
+--Tout cela est vrai.
+
+Je gardai le silence.
+
+--Maintenant, monsieur, reprit-il après une pause, voulez-vous encore
+épouser ma fille, la fille d'un abominable meurtrier?
+
+--Vos crimes ne sont pas les siens. Elle est innocente même de la
+connaissance de ces crimes, avez-vous dit. Vous pouvez être un démon;
+elle, c'est un ange.
+
+Une expression douloureuse se peignit sur sa figure, pendant que je
+parlais ainsi.
+
+--Crimes! démon! murmurait-il comme se parlant à lui-même; oui, vous avez
+le droit de parler ainsi. C'est ainsi que pense le monde. On vous a
+raconté les histoires des hommes de la montagne dans toutes leurs
+exagérations sanglantes. On vous a dit que, pendant une trêve, j'avais
+invité un village d'Apaches à un banquet dont j'avais empoisonné les
+viandes; qu'ainsi j'avais empoisonné tous mes hôtes, hommes, femmes,
+enfants, et qu'ensuite je les avais scalpés! On vous a dit que j'avais
+fait placer en face de la bouche d'un canon deux cents sauvages qui
+ignoraient l'effet de cet instrument de destruction; que j'avais mis le
+feu à cette pièce chargée à mitraille, et massacré ainsi ces pauvres gens
+sans défiance. On vous a sans doute raconté ces actes de cruauté, et
+beaucoup d'autres encore.
+
+--C'est vrai. On m'a raconté ces histoires lorsque j'étais parmi les
+chasseurs de la montagne; mais je ne savais trop si je devais les croire.
+
+--Monsieur, ces histoires sont fausses; elles sont fausses et dénuées de
+tout fondement.
+
+--Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas
+aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie.
+
+--Et cependant, fussent-elles vraies jusque dans leurs plus horribles
+détails, elles n'approcheraient pas encore de toutes les cruautés dont les
+sauvages se sont rendus coupables envers les habitants de ces frontières
+sans défense. Si vous saviez l'histoire de ce pays pendant les dix
+dernières années, les massacres et les assassinats, les ravages et les
+incendies, les vols et les enlèvements; des provinces entièrement
+dépeuplées; des villages livrés aux flammes; les hommes égorgés à leur
+propre foyer; les femmes les plus charmantes, emmenées captives et livrées
+aux embrassements de ces voleurs du désert! Oh! Dieu! et moi aussi, j'ai
+reçu des atteintes qui m'excuseront à vos yeux, et qui m'excuseront
+peut-être aussi devant le tribunal suprême!
+
+En disant ces mots, il cacha sa tête dans ses mains, et s'accouda les deux
+mains sur la table.
+
+--J'ai besoin de vous faire une courte histoire de ma vie.
+
+Je fis un signe d'assentiment, et, après avoir rempli et vidé un second
+verre de vin, il continua en ces termes:
+
+--Je ne suis pas Français, comme on le suppose; je suis créole de la
+Nouvelle-Orléans; mes parents étaient des réfugiés de Saint-Domingue, où,
+à la suite de la révolte des nègres, ils avaient vu leurs biens confisqués
+par le sanguinaire Christophe. Après avoir fait mes études pour être
+ingénieur civil, je fus envoyé aux mines de Mexico en cette qualité par le
+propriétaire d'une de ces mines, qui connaissait mon père. J'étais jeune
+alors, et je passai plusieurs années employé dans les établissements de
+Zacatecas et de San-Luis-Potosi. Quand j'eus économisé quelque argent sur
+mes appointements, je commençai à penser à m'établir pour mon propre
+compte. Le bruit courait depuis longtemps que de riches veines d'or
+existaient aux bords du Gila et de ses affluents. On avait recueilli dans
+ces rivières des sables aurifères, et le quartz laiteux, qui enveloppe
+ordinairement l'or, se montrait partout à nu dans les montagnes solitaires
+de cette région sauvage. Je partis pour cette contrée avee une troupe
+d'hommes choisis; et après avoir voyagé pendant plusieurs semaines à
+travers la chaîne des Mimbres, je trouvai, près de la source du Gila, de
+précieux gisements de minerai. J'installai une mine, et, au bout de cinq
+ans, j'étais riche. Alors je me rappelai la compagne de mon enfance: une
+belle et charmante cousine qui avait conquis toute ma confiance et m'avait
+inspiré mon premier amour. Pour moi le premier amour devait être le
+dernier; ce n'était pas, comme cela arrive si souvent, un sentiment
+fugitif. A travers tous mes voyages, son souvenir m'avait accompagné.
+M'avait-elle gardé sa foi comme je lui avais gardé la mienne? Je résolus
+donc de m'en assurer par moi-même, et, laissant mes affaires à la garde de
+mon mayoral, je partis pour ma ville natale.
+
+Adèle avait été fidèle à sa parole, et je revins à mon établissement avec
+elle. Je bâtis une maison à Valverde, le district le plus voisin de ma
+mine. Valverde était alors une ville florissante; maintenant elle est en
+ruine, et vous avez pu voir ce qui en reste en venant ici. Là, nous
+vécûmes plusieurs années au sein du bonheur et de la richesse. Ces jours
+passés m'apparaissent maintenant comme autant de siècles de félicité. Nous
+nous aimions avec ardeur, et notre union fut bénie par la naissance de
+deux enfants, de deux filles. La plus jeune ressemblait à sa mère;
+l'aînée, m'a-t-on dit tenait principalement de moi. Nous les adorions,
+trop peut-être; nous étions trop heureux de les posséder.
+
+A cette époque, un nouveau gouverneur fut envoyé à Santa-Fé; un homme qui,
+par son libertinage et sa tyrannie, a été jusqu'à ce jour la plaie de
+cette province. Il n'y a pas d'acte si vil, de crime si noir, dont ce
+monstre ne soit capable. Il se montra d'abord très-aimable, et fut reçu
+dans toutes les maisons des gens riches de la vallée. Comme j'étais du
+nombre de ceux-ci, je fus honoré de ses visites, et cela très-fréquemment.
+Il résidait de préférence à Albuquerque, et donnait de grandes fêtes à son
+palais. Ma femme et moi y étions toujours invités des premiers. En
+revanche, il venait souvent dans notre maison de Valverde, sous le
+prétexte d'inspecter les différentes parties de la province. Je m'aperçus
+enfin que ses visites s'adressaient à ma femme, auprès de laquelle il se
+montrait fort empressé. Je ne vous parlerai pas de la beauté d'Adèle à
+cette époque. Vous pouvez vous en faire une idée, et votre imagination
+sera aidée par les grâces que vous paraissez avoir découvertes dans sa
+fille, car la petite Zoé est l'exacte reproduction de ce qu'était sa mère,
+à son âge.
+
+A l'époque dont je parle, elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Tout
+le monde parlait d'elle, et ces éloges avaient piqué la vanité du tyran
+libertin. En conséquence, je devins l'objet de toutes ses prévenances
+amicales. Rien de tout cela ne m'avait échappé; mais, confiant dans la
+vertu de ma femme, je m'inquiétais peu de ce qu'il pourrait faire. Aucune
+insulte apparente, jusque-là n'avait appelé mon attention. A mon retour
+d'une longue absence motivée par les travaux de la mine, Adèle me donna
+connaissance des tentatives insultantes dont elle avait été l'objet, à
+différentes époques, de la part de Son Excellence, choses qu'elle m'avait
+tues jusque-là, par délicatesse; elle m'apprit qu'elle avait été
+particulièrement outragée dans une visite toute récente, pendant mon
+absence. C'en était assez pour le sang d'un créole. Je partis pour
+Albuquerque, et, en pleine place publique, devant tout le monde assemblé,
+je châtiai l'insulteur. Arrêté et jeté en prison, je ne fus rendu à la
+liberté qu'après plusieurs semaines. Quand je retournai chez moi, je
+retrouvai ma maison pillée, et ma famille dans le désespoir. Les féroces
+Navajoes avaient passé par là. Tout avait été détruit, mis en pièces dans
+mon habitation, et mon enfant!... Dieu puissant! ma petite Adèle avait été
+emmenée captive dans les montagnes....
+
+--Et votre femme? et votre autre fille? demandai-je, brûlant de savoir le
+reste.
+
+--Elles avaient échappé. Au milieu d'un terrible combat, car mes pauvres
+péons se défendaient bravement, ma femme, tenant Zoé dans ses bras,
+s'était sauvée hors de la maison et s'était réfugiée dans une cave qui
+ouvrait sur le jardin. Je les retrouvai dans la hutte d'un vaquero, au
+milieu des bois; elles s'étaient enfuies jusque-là.
+
+--Et votre fille Adèle, en avez-vous entendu parler depuis?
+
+--Oui, oui. Je vais y revenir dans un instant. A la même époque, ma mine
+fut attaquée et ruinée; la plupart des ouvriers, tous ceux qui n'avaient
+pu s'enfuir, furent massacrés; l'établissement qui faisait toute ma
+fortune fut détruit. Avec quelques-uns des mineurs qui avaient échappé et
+d'autres habitants de Valverde qui, comme moi, avaient souffert,
+j'organisai une bande et poursuivis les sauvages; mais nous ne pûmes les
+atteindre et nous revînmes, la plupart le coeur brisé et la santé
+profondément altérée. Oh! monsieur, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est
+que d'avoir perdu une enfant chérie! Vous ne pouvez pas comprendre
+l'agonie d'un père ainsi dépouillé!
+
+Séguin se prit la tête entre les deux mains et garda un moment le silence.
+Son attitude accusait la plus profonde douleur.
+
+--Mon histoire sera bientôt terminée, jusqu'à l'époque où nous sommes, du
+moins. Qui peut en prévoir la suite? Pendant des années, j'errai sur les
+frontières des Indiens, en quête de mon enfant. J'étais aidé par une
+petite troupe d'individus, la plupart aussi malheureux que moi; les uns
+ayant perdu leurs femmes, les autres leurs filles, de la même manière.
+Mais nos ressources s'épuisaient, et le désespoir s'empara de nous. Les
+sentiments de mes compagnons se refroidirent avec le temps. L'un après
+l'autre, ils me quittèrent. Le gouverneur de New-Mexico ne nous prêtait
+aucun secours. Au contraire, on soupçonnait, et c'est maintenant un fait
+avéré, on soupçonnait le gouverneur lui-même d'être secrètement ligué avec
+les chefs des Navajoes. Il s'était engagé à ne pas les inquiéter, et, de
+leur côté, ils avaient promis de ne piller que ses ennemis.
+
+En apprenant cette horrible trame, je reconnus la main qui m'avait frappé.
+Furieux de l'affront que je lui avais infligé, exaspéré par le mépris de
+ma femme, le misérable avait trouvé un moyen de se venger. Deux fois
+depuis, sa vie a été entre mes mains; mais je n'aurais pu le tuer sans
+risquer ma propre tête, et j'avais des motifs pour tenir à la vie. Le jour
+viendra où je pourrai m'acquitter envers lui.
+
+»Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'était dispersée. Découragé, et
+sentant le danger qu'il y avait pour moi à rester plus longtemps dans le
+New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me
+rendre à El-Paso. Là, je vécus quelque temps, pleurant mon enfant perdue.
+Je ne restai pas longtemps inactif. Les fréquentes incursions des Apaches
+dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement
+plus énergique dans la défense de la frontière. Les presidios furent mis
+en meilleur état de défense et reçurent des garnisons plus fortes; une
+bande d'aventuriers, de volontaires, fut organisée, dont la paie était
+proportionnée au nombre de chevelures envoyées aux établissements. On
+m'offrit le commandement de cette étrange guérilla, et, dans l'espoir de
+retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'était une
+terrible mission, et si la vengeance avait été mon seul objet, il y a
+longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fîmes plus d'une
+expédition sanglante, et, plus d'une fois, nous exerçâmes d'épouvantables
+représailles.
+
+Je savais que ma fille était captive chez les Navajoes. Je l'avais appris,
+à différentes époques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits;
+mais j'étais toujours arrêté par la faiblesse de ma troupe et des moyens
+dont je disposais. Des révolutions successives et la guerre civile
+désolaient et ruinaient les États du Mexique; nous fûmes laissés de côté.
+Malgré tous mes efforts, je ne pouvais réunir une force suffisante pour
+pénétrer dans cette contrée déserte qui s'étend au nord du Gilla, et au
+centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes.
+
+--Et vous croyez!...
+
+--Patience, j'aurai bientôt fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte
+qu'elle n'a jamais été. J'ai reçu d'un homme récemment échappé des mains
+des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le
+point de partir pour le Sud. Ils réunissent leurs forces dans le but de
+faire une grande incursion; ils veulent pousser, à ce qu'on dit, jusqu'aux
+portes de Durango. Mon intention est de pénétrer dans leur pays pendant
+qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille.
+
+--Et vous croyez qu'elle vit encore?
+
+--Je le sais. Le même individu qui m'a donné ces nouvelles, et qui, le
+pauvre diable, y a laissé sa chevelure et ses oreilles, l'a vue souvent.
+Elle est devenue, m'a-t-il dit, parmi ces sauvages, une sorte de reine
+possédant un pouvoir et des privilèges particuliers. Oui, elle vit encore,
+et si je puis parvenir à la retrouver, à la ramener ici, cette scène
+tragique sera la dernière à laquelle j'aurai pris part; je m'en irai loin
+de ce pays.
+
+J'avais écouté avec une profonde attention l'étrange récit de Séguin.
+L'éloignement que j'éprouvais auparavant pour cet homme, d'après ce qu'on
+m'avait dit de son caractère, s'effaçait et faisait place à la compassion;
+que dis-je? à l'admiration. Il avait tant souffert! Une telle infortune
+expiait ses crimes et les justifiait pleinement à mes yeux. Peut-être
+étais-je trop indulgent dans mon jugement. Il était naturel que je fusse
+ainsi. Quand cette révélation fut terminée, j'éprouvai une vive émotion de
+plaisir. Je sentis une joie profonde de savoir qu'elle n'était pas la
+fille d'un démon, comme je l'avais cru. Séguin sembla pénétrer ma pensée,
+car un sourire de satisfaction, de triomphe, je pourrais dire, éclaira sa
+figure. Il se pencha sur la table pour atteindre la bouteille.
+
+--Monsieur, cette histoire a dû vous fatiguer. Buvez donc.
+
+Il y eut un moment de silence, pendant que nous vidions nos verres.
+
+--Et maintenant, monsieur, vous connaissez, un peu mieux qu'auparavant, le
+père de celle que vous aimez. Êtes-vous encore disposé à l'épouser?
+
+--Oh! monsieur! plus que jamais elle est un objet sacré pour moi.
+
+--Mais il vous faut la conquérir de moi, comme je vous l'ai dit.
+
+--Alors, monsieur, dites-moi comment; je suis prêt à tous les sacrifices
+qui ne dépasseront pas mes forces.
+
+--Il faut que vous m'aidiez à retrouver sa soeur.
+
+--Volontiers.
+
+--Il faut venir avec moi au désert.
+
+--J'y consens.
+
+--C'est assez. Nous partons demain.
+
+Il se leva, et se mit à marcher dans la chambre.
+
+--De bonne heure? demandai-je, craignant presque qu'il me refusât une
+entrevue avec celle que je brûlais plus que jamais d'embrasser.
+
+--Au point du jour, répondit-il, semblant ne pas s'apercevoir de mon
+inquiétude.
+
+--Il faut que je visite mon cheval et mes armes, dis-je en me levant et en
+me dirigeant vers la porte, dans l'espoir de la rencontrer dehors.
+
+--Tout est préparé; Godé est là. Revenez mon ami; elle n'est point dans la
+salle. Restez où vous êtes. Je vais chercher les armes dont vous avez
+besoin.--Adèle! Zoé!--Ah! Docteur, vous êtes revenu avec votre récolte de
+simples! C'est bien! Nous partons demain. Adèle, du café, mon amour! Et
+puis, faites-nous un peu de musique. Votre hôte vous quitte demain.
+
+Zoé s'élança entre nous deux avec un cri.
+
+--Non, non, non, non! s'écria-t-elle, se tournant vers l'un et vers
+l'autre avec toute l'énergie d'un coeur au désespoir.
+
+--Allons, ma petite colombe! dit le père en lui prenant les deux mains; ne
+t'effarouche pas ainsi. C'est seulement pour une courte absence. Il
+reviendra.
+
+--Dans combien de temps, papa? Dans combien de temps,
+Henri?
+
+--Mais, dans très-peu de temps, et cela me paraîtra plus long qu'à vous,
+Zoé.
+
+--Oh! non, non! Une heure, ce serait longtemps. Combien d'heures
+serez-vous absent?
+
+--Oh! cela durera plusieurs jours, je crains.
+
+--Plusieurs jours! Oh! papa! oh! Henri! plusieurs jours!
+
+--Allons, petite fille, ce sera bientôt passé. Va, aide ta mère à faire le
+café.
+
+--Oh! papa, plusieurs jours, de longs jours... Ils ne passeront pas vite
+quand je serai seule.
+
+--Mais tu ne seras pas seule. Ta mère sera avec toi.
+
+--Ah!
+
+Soupirant et d'un air tout préoccupé, elle quitta la chambre pour obéir à
+l'ordre de son père. En passant la porte, elle pousse un second soupir
+plus profond encore.
+
+Le docteur observait, silencieux et étonné, toute cette scène, et quand la
+légère figure eut disparu dans la grande salle, je l'entendis qui
+murmurait:
+
+--Oh! ja! bovre bedite _fraulein!_ je m'en afais pien toudé!
+
+
+
+XVI
+
+
+LE HAUT DEL-NORTE.
+
+Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les détails d'une scène de départ.
+Nous étions en selle avant que les étoiles eussent pâli, et nous suivions
+la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un
+coude et s'enfonçait dans un bois épais. Là, j'arrêtai mon cheval, je
+laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes étriers, je
+regardai en arrière. Mes yeux se dirigèrent du côté des vieux murs gris,
+et se portèrent sur l'_azotea_.
+
+Sur le bord du parapet, se dessinant à la pâle lueur de l'aurore, était
+celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais
+je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se découpait sur le
+ciel comme un noir médaillon. Elle se tenait auprès d'un des
+palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuyée au tronc,
+elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-être
+aperçut-elle les ondulations d'un mouchoir agité; peut-être entendit-elle
+son nom, et répondit-elle au tendre adieu qui lui fut porté par la brise
+du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des
+piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-même,
+m'emporta sous l'ombre épaisse de la forêt. Plusieurs fois je me retournai
+pour tâcher d'apercevoir encore cette silhouette chérie, mais d'aucun
+point la maison n'était visible. Elle était cachée par les bois sombres et
+majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas
+pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas
+eux-mêmes disparurent bientôt à mes yeux.
+
+Je lâchai la bride, et, laissant mon cheval aller à volonté, je tombai
+dans une suite de pensées à la fois douces et pénibles. Je sentais que
+l'amour dont mon coeur était rempli occuperait toute ma vie; que,
+dorénavant, cet amour serait le pivot de toutes mes espérances, le
+puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'âge
+d'homme, et je n'ignorais pas cette vérité, qu'un amour pur comme celui-là
+était le meilleur préservatif contre les écarts de la jeunesse, la
+meilleure sauvegarde contre tous les entraînements dangereux. J'avais
+appris cela de celui qui avait présidé à ma première éducation, et dont
+l'expérience m'avait été souvent d'un trop puissant secours pour que je ne
+lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion
+de reconnaître la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspirée à
+cette jeune fille était, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi
+ardente que celle que j'éprouvais moi-même; peut-être plus vive encore;
+car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait
+jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entouré
+son enfance. C'était son premier sentiment puissant, sa première passion.
+Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, dominé toutes ses pensées?
+Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable à la Vénus mythologique?
+
+Ces réflexions n'avaient rien que d'agréable; mais le tableau
+s'assombrissait quand je cessais de considérer le passé. Quelque chose, un
+démon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette
+idée toute hypothétique qu'elle fût, suffisait pour me remplir l'esprit de
+sombres présages, et je me mis à interroger l'avenir. Je n'étais point en
+route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient à jour et
+à heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du désert, dont
+je connaissais toute la gravité. Dans nos plans de la nuit précédente,
+Séguin n'avait pas dissimulé les périls de notre expédition. Il me les
+avait détaillés avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques
+semaines auparavant, je m'en serais préoccupé; ces périls même auraient
+été pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments
+étaient bien changés; je savais que la vie d'une autre était attachée à la
+mienne. Que serait-ce donc si le démon disait vrai? Ne plus la revoir,
+jamais! jamais!... Affreuse pensée--et je cheminais affaissé sur ma selle,
+sous l'influence d'une amère tristesse. Mais je me sentais porté par mon
+cher Moro qui semblait reconnaître son cavalier; son dos élastique se
+soulevait sous moi; mon âme répondait à la sienne, et les effluves de son
+ardeur réagissaient sur moi. Un instant après je rassemblais les rênes et
+je m'élançais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la
+rivière, la traversant de temps en temps au moyen de gués peu profonds,
+serpentait à travers les vallées garnies de bois touffus.
+
+Le chemin était difficile à cause des broussailles épaisses; et quoique
+les arbres eussent été entaillés pour établir la route, on n'y voyait
+aucun signe de passage antérieur, à peine quelques pas, de cheval. Le pays
+paraissait sauvage et complètement inhabité. Nous en voyions la preuve
+dans les rencontres fréquentes de daims et d'antilopes, qui traversaient
+le chemin et sortaient des taillis sous le nez de nos chevaux. De temps en
+temps, la route s'éloignait beaucoup de la rivière pour éviter ses coudes
+nombreux. Plusieurs fois nous traversâmes de larges espaces où de grands
+arbres avaient été abattus, et où des défrichements avaient été pratiqués;
+mais cela devait remonter à une époque très reculée, car la terre qui
+avait été remuée avec la charrue, était maintenant couverte de fourrés
+épais et impénétrables. Quelques troncs brisés et tombant en pourriture,
+quelques lambeaux de murailles, écroulées, en adobé, indiquait la place où
+le _rancho_ du settler avait été posé. Nous passâmes près d'une église en
+ruines, dont les vieilles tourelles s'écroulaient pierre à pierre. Tout
+autour, des monceaux d'adobé couvraient la terre sur une étendue de
+plusieurs acres. Un village prospère avait existé là. Qu'était-il devenu?
+Où étaient ses habitants affairés? Un chat sauvage s'élança du milieu des
+ronces qui recouvraient les ruines, et s'enfonça dans la forêt; un hibou
+s'envola lourdement du haut d'une coupole croulante, et voleta autour de
+nos têtes en poussant son plaintif _woû-hoû-ah_ ajoutant ainsi un trait de
+plus à cette scène de désolation. Pendant que nous traversions ces ruines,
+un silence de mort nous environnait, troublé seulement par le houloulement
+De l'oiseau de nuit et par le _cronk-cronk_ des fragments de poteries dont
+les rues désertes étaient parsemées et qui craquaient sous les pieds de
+nos chevaux. Mais où donc étaient ceux dont l'écho de ces murs avait
+autrefois répercuté les voix? qui s'étaient agenouillés sous l'ombre
+sainte de ces piliers jadis consacrés? Ils étaient partis; pour quel pays?
+Et pourquoi? Je fis ces questions à Séguin qui me répondit laconiquement:
+
+--Les Indiens!
+
+C'était l'oeuvre du sauvage armé de sa lance redoutable, de son couteau à
+scalper, de son arc et de sa hache de combat, de ses flèches empoisonnées
+et de sa torche incendiaire.
+
+--Les Navajoes? demandai-je.
+
+--Les Navajoes et les Apaches.
+
+--Mais ne viennent-ils plus par ici?
+
+Un sentiment d'anxiété m'avait tout à coup traversé l'esprit. Nous étions
+encore tout près de la maison; je pensais à ses murailles sans défense.
+J'attendais la réponse avec anxiété.
+
+--Ils n'y viennent plus.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ceci est notre territoire, répondit-il d'un ton significatif. Nous
+voici, monsieur, dans un pays où vivent d'étranges habitants; vous verrez.
+Malheur à l'Apache ou au Navajo qui oserait pénétrer dans ces forêts.
+
+A mesure que nous avancions, la contrée devenait plus ouverte, et nous
+voyions deux chaînes de hautes collines taillées à pic, s'étendant au nord
+et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient
+tellement qu'elles semblaient barrer complètement la rivière. Mais ce
+n'était qu'une apparence. En avançant plus loin, nous entrâmes dans un de
+ces terribles passages que l'on désigne dans le pays sous le nom de
+_cañons_ [1], et que l'on voit indiqués si souvent sur les cartes de
+l'Amérique intertropicale. La rivière, en traversant ce canon, écumait
+entre deux immenses rochers taillés à pic, s'élevant à une hauteur de
+plus de mille pieds, et dont les profils, à mesure que nous nous en
+approchions, nous figuraient deux géants furieux qui, séparés par une main
+puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder
+sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses énormes rochers et
+je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de
+cette porte gigantesque.
+
+[Note 1: prononcez kagnonz.]
+
+--Voyez-vous ce point? dit Séguin en indiquant une roche qui surplombait
+la plus haute cime de cet abîme.
+
+Je fis signe que oui, car la question m'était adressée.
+
+--Eh bien, voilà le saut que vous étiez si désireux de faire. Nous vous
+avons trouvé vous balançant contre ce rocher là-haut.
+
+--Grand Dieu! m'écriai-je, considérant cette effrayante hauteur. Bien que
+solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige à cet aspect,
+et je fus forcé de marcher quelques pas.
+
+--Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici
+aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypothèses en examinant ce qui
+serait resté de vos os. Oh! Moro! beau Moro!
+
+--Oh! _mein got!_ ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste,
+regardant le précipice, et semblant éprouver le même sentiment de malaise
+que moi.
+
+Séguin était venu se placer à côté de moi, et flattait de la main le cou
+de mon cheval avec un air d'admiration.
+
+--Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre
+première entrevue; pourquoi donc étiez-vous si désireux de posséder Moro?
+
+--Une fantaisie.
+
+--Ne puis-je savoir pourquoi? Il me semble au fait que vous m'avez dit
+alors que vous ne pouviez pas me l'apprendre?
+
+--Oh! si fait; je puis facilement vous le dire. Je voulais tenter
+l'enlèvement de ma fille, et j'avais besoin pour cela du secours de votre
+cheval.
+
+--Mais, comment?
+
+--C'était avant que j'eusse entendu parler de l'expédition projetée par
+nos ennemis. Comme je n'avais aucun espoir de la recouvrer autrement, je
+voulais pénétrer dans le pays, seul ou avec un ami sûr, et recourir à la
+ruse pour l'enlever. Leurs chevaux sont rapides; mais ils ne peuvent
+lutter contre un arabe, ainsi que vous aurez l'occasion de vous en
+assurer. Avec un animal comme celui-ci, j'aurais pu me sauver, à moins
+d'être entouré; et, même dans ce cas, j'aurais pu m'en tirer au prix de
+quelques légères blessures. J'avais l'intention de me déguiser et d'entrer
+dans leur ville sous la figure d'un de leurs guerriers. Depuis longtemps
+je possède à fond leur langue.
+
+--C'eût été là une périlleuse entreprise.
+
+--Sans aucun doute! mais c'était ma dernière ressource, et je n'y avais
+recours qu'après avoir épuisé tous les efforts; après tant d'années
+d'attente, je ne pouvais plus y tenir. Je risquais ma vie. C'était un coup
+de désespoir, mais, à ce moment, j'y étais pleinement déterminé.
+
+--J'espère que nous réussirons, cette fois.
+
+--J'y compte fermement. Il semble que la Providence veuille enfin se
+déclarer en ma faveur. D'un côté, l'absence de ceux qui l'ont enlevée; de
+l'autre, le renfort considérable qu'a reçu ma troupe d'un gros parti de
+trappeurs des plaines de l'Est. Les peaux d'ours sont tombées, comme ils
+disent, à ne pas valoir une bourre de fusil, et ils trouvent que les
+Peaux-Rouges rapportent davantage. Ah! j'espère en venir à bout, cette
+fois.
+
+Il accompagna ces derniers mots d'un profond soupir.
+
+Nous arrivions en ce moment à l'entrée d'une gorge, et l'ombre d'un bois
+de cotonniers nous invitait au repos.
+
+--Faisons halte ici, dit Séguin.
+
+Nous mîmes pied à terre, et nos chevaux furent attachés de manière à
+pouvoir paître. Nous prîmes place sur l'épais gazon, et nous étalâmes les
+provisions dont nous nous étions munis pour le voyage.
+
+
+
+XVII
+
+
+GÉOGRAPHIE ET GÉOLOGIE.
+
+Nous nous reposâmes environ une heure sous l'ombre fraîche, pendant que
+nos chevaux se refaisaient aux dépens de l'excellent pâturage qui
+croissait abondant autour d'eux. Nous causions du pays curieux que nous
+étions en train de traverser; curieux sous le rapport de sa géographie, de
+sa géologie, de sa botanique et de son histoire; curieux enfin sous tous
+les rapports. Je suis, je puis le dire, un voyageur de profession.
+J'éprouvais un vif intérêt à me renseigner sur les contrées sauvages qui
+s'étendaient à des centaines de milles autour de nous; et il n'y avait pas
+d'homme plus capable de m'instruire à cet égard que mon interlocuteur. Mon
+voyage en aval de la rivière m'avait très-peu initié à la physionomie du
+pays. J'étais à cette époque, ainsi que je l'ai dit, dévoré par la fièvre;
+et ce que j'avais pu voir n'avait laissé dans ma mémoire que des souvenirs
+confus comme ceux d'un songe. Mais j'avais repris possession de toutes mes
+facultés, et les paysages que nous traversions tantôt charmants et revêtus
+des richesses méridionales, tantôt sauvages, accidentés, pittoresques,
+frappaient vivement mon imagination.
+
+L'idée que cette partie du pays avait été occupée autrefois par les
+compagnons de Cortez, ainsi que le prouvaient de nombreuses ruines;
+qu'elle avait été reconquise par les sauvages, ses anciens possesseurs;
+l'évocation des scènes tragiques qui avaient dû accompagner cette reprise
+de possession, inspiraient une foule de pensées romanesques auxquelles les
+réalités qui nous environnaient formaient un admirable cadre. Séguin était
+communicatif, d'une intelligence élevée, et ses vues étaient pleines de
+largeur. L'espoir d'embrasser bientôt son enfant, si longtemps perdue,
+soutenait en lui la vie. Depuis bien des années, il ne s'était pas senti
+aussi heureux.
+
+--C'est vrai, dit-il répondant à une de mes questions, on connaît bien peu
+de choses de toute cette contrée, au delà des établissements mexicains.
+Ceux qui auraient pu en dresser la carte géographique n'ont pas accompli
+cette tâche. Ils étaient trop absorbés dans la recherche de l'or; et leurs
+misérables descendants, comme vous avez pu le voir, sont trop occupés à se
+voler les uns les autres, pour s'inquiéter d'autre chose. Ils ne savent
+rien de leur pays au delà des bornes de leurs domaines, et le désert gagne
+tous les jours sur eux. Tout ce qu'ils en savent, c'est que c'est de ce
+côté que viennent leurs ennemis, qu'ils redoutent comme les enfants
+craignent le loup et Croquemitaine.
+
+--Nous sommes ici, continua Séguin, à peu près au centre du continent: au
+coeur du Sahara américain. Le Nouveau-Mexique est une oasis, rien de plus.
+Le désert l'environne d'une ceinture de plusieurs centaines de milles de
+largeur; dans certaines directions, vous pouvez faire mille milles, à
+partir du Del-Norte, sans rencontrer un point ferme. L'oasis de New-Mexico
+doit son existence aux eaux fertilisantes du Del-Norte. C'est le seul
+point habité par les blancs, entre la rive droite de Mississipi et les
+bords de l'océan Pacifique, en Californie. Vous y êtes arrivé en
+traversant un désert, n'est-ce pas?
+
+--Oui. Et, à mesure que nous nous éloignions du Mississipi en nous
+rapprochant des montagnes Rocheuses, le pays devenait de plus en plus
+stérile. Pendant les trois cents derniers milles environ, nous pouvions à
+peine trouver l'eau et l'herbe nécessaires à nos animaux. Mais est-ce
+qu'il en est ainsi au nord et au sud de la route que nous avons suivie?
+
+Au nord et au sud, pendant plus d'un millier de milles, depuis les plaines
+du Texas jusqu'aux lacs du Canada, tout le long de la baie des montagnes
+Rocheuses, et jusqu'à moitié chemin des établissements qui bordent le
+Mississipi, vous ne trouverez pas un arbre, pas un brin d'herbe.
+
+--Et à l'ouest des montagnes?
+
+--Quinze cents milles de désert en longueur sur à peu près sept ou huit
+cents de large. Mais la contrée de l'ouest présente un caractère
+différent. Elle est plus accidentée, plus montagneuse, et, si cela est
+possible, plus désolée encore dans son aspect. Les feux volcaniques ont eu
+là une action plus puissante, et, quoique des milliers d'années se soient
+écoulées depuis que les volcans sont éteints, les roches ignées, à
+beaucoup d'endroits, semblent appartenir à un soulèvement tout récent. Les
+couleurs de la lave et des scories qui couvrent les plaines à plusieurs
+milles d'étendue, dans certains endroits n'ont subi aucune modification
+sous l'action végétale ou climatérique. Je dis que l'action climatérique
+n'a eu aucun effet, parce qu'elle n'existe pour ainsi dire pas dans cette
+région centrale.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Voici ce que je veux dire: les changements atmosphériques sont
+insensibles ici; rarement il y a pluie ou tempête. Je connais tels
+districts où pas une goutte d'eau n'est tombée dans le cours de plusieurs
+années.
+
+--Et pouvez-vous vous rendre compte de ce phénomène?
+
+--J'ai ma théorie; peut-être ne semblerait-elle pas satisfaisante au
+météorologiste savant; mais je veux vous l'exposer.
+
+Je prêtai l'oreille avec attention, car je savais que mon compagnon était
+un homme de science, d'expérience et d'observation, et les sujets du genre
+de ceux qui nous occupaient m'avaient toujours vivement intéressé. Il
+continua:
+
+--Il ne peut y avoir de pluie s'il n'y a pas de vapeur dans l'air. Il ne
+peut y avoir de vapeur dans l'air s'il n'y a pas d'eau sur la terre pour
+la produire. Ici, l'eau est rare, et pour cause.
+
+Cette région du désert est à une grande hauteur; c'est un plateau
+très-élevé. Le point où nous sommes est à près de 6,000 pieds au-dessus du
+niveau de la mer. De là, la rareté des sources qui, d'après les lois de
+l'hydraulique, doivent être alimentées par des régions encore plus
+élevées; or, il n'en existe pas sur ce continent. Supposez que je puisse
+couvrir ce pays d'une vaste mer, entourée comme d'un mur par ces hautes
+montagnes qui le traversent; et cette mer a existé, j'en suis convaincu, à
+l'époque de la création de ces bassins. Supposez que je crée une telle mer
+sans lui laisser aucune voie d'écoulement, sans le moindre ruisseau
+d'épuisement; avec le temps, elle irait se perdre dans l'Océan, et
+laisserait la contrée dans l'état de sécheresse où vous la voyez
+aujourd'hui.
+
+--Mais comment cela! par l'évaporation?
+
+-Au contraire; l'absence d'évaporation serait la cause de leur épuisement.
+Et je crois que c'est ainsi que les choses se sont passées.
+
+--Je ne saurais comprendre cela.
+
+--C'est très-simple. Cette région, nous l'avons dit, est très-élevée; en
+conséquence, l'atmosphère est froide, et l'évaporation s'y produit avec
+moins d'énergie que sur les eaux de l'Océan. Maintenant, il s'établira
+entre l'Océan et cette mer intérieure, un échange de vapeurs par le moyen
+des vents et des courants d'air; car c'est ainsi seulement que le peu
+d'eau qui arrive sur ces plateaux peut parvenir. Cet échange sera
+nécessairement en faveur des mers intérieures, puisque leur puissance
+d'évaporation est moindre, et pour d'autres causes encore. Nous n'avons
+pas le temps de procéder à une démonstration régulière de ce résultat.
+Admettez-le, quant à présent, vous y réfléchirez plus tard à loisir.
+
+--J'entrevois la vérité; je vois ce qui se passe.
+
+--Que suit-il de là? Ces mers intérieures se rempliront graduellement
+jusqu'à qu'elles débordent. La première petite rigole qui passera
+par-dessus le bord sera le signal de leur destruction. L'eau se creusera
+peu à peu un canal à travers le mur des montagnes; tout petit d'abord,
+puis devenant de plus en plus large et profond sous l'incessante action du
+flot, jusqu'à ce que, après nombre d'années,--de siècles,--de centaines de
+siècles, de milliers, peut-être, une grande ouverture comme celle-ci (et
+Séguin me montrait le cañon) soit pratiquée; et bientôt la plaine aride
+que nous voyons derrière sera livrée à l'étude du géologue étonné.
+
+--Et vous pensez que les plaines situées entre les Andes et les montagnes
+Rocheuses sont des lits desséchés de mers?
+
+--Je n'ai pas le moindre doute à cet égard. Après le soulèvement de ses
+immenses murailles, les cavités nécessairement remplies par les pluies de
+l'Océan, formèrent des mers; d'abord très-basses, puis de plus en plus
+profondes, jusqu'à ce que leur niveau atteignit celui des montagnes qui
+leur servaient de barrière, et que, comme je vous l'ai expliqué, elles se
+frayassent un chemin pour retourner à l'Océan.
+
+--Mais est-ce qu'il n'existe pas encore une mer de ce genre?
+
+--Le grand Lac Salé? Oui, c'en est une. Il est situé au nord-ouest de
+l'endroit où nous sommes. Ce n'est pas seulement une mer, mais tout un
+système de lacs, de sources, de rivières, les unes salées les autres d'eau
+douce; et ces eaux n'ont aucun écoulement vers l'Océan. Elles sont barrées
+par des collines et des montagnes qui constituent dans leur ensemble un
+système géographique complet.
+
+--Est-ce que cela ne détruit pas votre théorie?
+
+--Non. Le bassin où ce phénomène se produit est beaucoup moins élevé que
+la plupart des plateaux du désert. La puissance d'évaporation équilibre
+l'apport de ces sources et de ces rivières, et conséquemment neutralise
+leur effet, c'est-à-dire que dans l'échange de vapeurs qui se fait avec
+l'Océan, ce bassin donne autant qu'il reçoit. Cela tient moins encore à
+son peu d'élévation qu'à l'inclinaison particulière des montagnes qui y
+versent leurs eaux. Placez-le dans une situation plus froide, _coeteris
+paribus_, et avec le temps, l'eau se creusera un canal d'épuisement. Il en
+est de ce lac comme de la mer Caspienne, de la mer d'Aral, de la mer
+Morte. Non, mon ami, l'existence du grand Lac Salé ne contrarie pas ma
+théorie. Autour de ses bords le pays est fertile; fertile à cause des
+pluies dont il est redevable aux masses d'eau qui l'entourent. Ces pluies
+ne se produisent que dans un rayon assez restreint, et ne peuvent agir sur
+toute la région des déserts qui restent secs et stériles à cause de leur
+grande distance de l'Océan.
+
+--Mais les vapeurs qui s'élèvent de l'Océan ne peuvent-elles venir
+jusqu'au désert?
+
+--Elles le peuvent, comme je vous l'ai dit, dans une certaine mesure;
+autrement il n'y pleuvrait jamais. Quelquefois, sous l'influence de
+quelque cause extraordinaire, telle que des vents violents, les nuages
+arrivent par masses jusqu'au centre du continent. Alors vous avez des
+tempêtes, et de terribles tempêtes! Mais, généralement, ce sont seulement
+les bords des nuages qui arrivent jusque-là, et ces lambeaux de nuages
+combinés avec les vapeurs, résultant de l'évaporation propre des sources
+et des rivières du pays, fournissent toute la pluie qui y tombe. Les
+grandes masses de vapeur qui s'élèvent du Pacifique et se dirigent vers
+l'est, s'arrêtent d'abord sur les côtes et y déposent leurs eaux; celles
+qui s'élèvent plus haut et dépassent le sommet des montagnes vont plus
+loin, mais elles sont arrêtées, à cent milles de là, par les sommets plus
+élevés de la sierra Nevada, où elles se condensent et retournent en
+arrière vers l'Océan, par les cours du Sacramento et du San-Joachim. Il
+n'y a que la bordure de ces nuages qui, s'élevant encore plus haut et
+échappant à l'attraction de la Nevada, traverse et vient s'abattre sur le
+désert. Qu'en résulte-t-il? L'eau n'est pas plutôt tombée qu'elle est
+entraînée vers la mer par le Gila et le Colorado, dont les ondes grossies
+fertilisent les pentes de la Nevada; pendant ce temps, quelques fragments,
+échappés d'autres masses de nuages, apportent un faible tribut d'humidité
+aux plateaux arides et élevés de l'intérieur, et se résolvent en pluie ou
+en neige sur les pics des montagnes Rocheuses. De là les sources des
+rivières qui coulent à l'est et à l'ouest; de là les oasis, semblables à
+des parcs que l'on rencontre au milieu des montagnes. De là les fertile
+vallées du Del-Norte et des autres cours d'eau qui couvrent ces terres
+centrales de leurs nombreux méandres. Les nuages qui s'élèvent de
+l'Atlantique agissent de la même manière en traversant la chaîne des
+Alleghanis. Après avoir décrit un grand arc de cercle autour de la terre,
+ils se condensent et tombent dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi.
+De quelque côté que vous abordiez ce grand continent, à mesure que vous
+Vous approchez du centre, la fertilité diminue et cela tient uniquement
+au manque d'eau. En beaucoup d'endroits, partout où l'on peut apercevoir
+une trace d'herbe, le sol renferme tous les éléments d'une riche
+végétation. Le docteur vous le dira: il l'a analysé.
+
+--Ya! ya! cela est vrai, se contenta d'affirmer le docteur.
+
+--Il y a beaucoup d'oasis, continua Séguin, et dès qu'on a de l'eau pour
+pouvoir arroser, une végétation luxuriante apparaît aussitôt. Vous avez dû
+remarquer cela en suivant le cours inférieur de la rivière, et c'est ainsi
+que les choses se passaient dans les établissements espagnols sur les
+rives du Gila.
+
+--Mais pourquoi ces établissements ont-ils été abandonnés? demandai-je,
+n'ayant jamais entendu assigner aucune cause raisonnable à la dispersion
+de ces florissantes colonies.
+
+--Pourquoi! répondit Séguin avec une énergie marquée, pourquoi! Tant
+qu'une race autre que la race ibérienne n'aura pas pris possession de
+cette terre, l'Apache, le Navajo et le Comanches, les vaincus de Cortez,
+et quelquefois ses vainqueurs chasseront les descendants de ces premiers
+conquérants du Mexique. Voyez, les provinces de Sonora, de Chihuahua, à
+moitié dépeuplées! Voyez le Nouveau-Mexique: ses habitants ne vivent que
+par tolérance; il semble qu'ils ne cultivent la terre que pour leurs
+ennemis, qui prélèvent sur eux un tribut annuel!--Mais, allons! le soleil
+nous dit qu'il est temps de partir; allons! Montez à cheval; nous pouvons
+suivre la rivière, continua-t-il. Il n'a pas plu depuis quelque temps et
+l'eau est basse; autrement il nous aurait fallu faire quinze milles à
+travers la montagne. Tenez-vous près des rochers! Marchez derrière moi!
+
+Cet avertissement donné, il entra dans le canon; je le suivis, ainsi que
+Godé et le docteur.
+
+
+
+XVIII
+
+
+LES CHASSEURS DE CHEVELURES
+
+Il était presque nuit quand nous arrivâmes au camp, au camp des chasseurs
+de scalps. Notre arrivée fut à peine remarquée. Les hommes près desquels
+nous passions se bornaient à jeter un coup d'oeil sur nous. Pas un ne se
+leva de son siège ou ne se dérangea de son occupation. On nous laissa
+desseller nos chevaux et les placer où nous le jugeâmes à propos.
+
+J'étais fatigué de la course, après avoir passé si longtemps sans faire
+usage du cheval. J'étendis ma couverture par terre, et je m'assis, le dos
+appuyé contre un tronc d'arbre. J'aurais volontiers dormi, mais
+l'étrangeté de tous les objets qui m'environnaient tenait mon imagination
+éveillée; je regardais et j'écoutais avec une vive curiosité. Il me
+faudrait le secours du pinceau pour vous donner une esquisse de la scène,
+et encore ne pourrais-je vous en donner qu'une faible idée. Jamais
+ensemble plus sauvage et plus pittoresque ne frappa la vue d'aucun homme.
+Cela me rappelait les gravures où sont représentés les bivouacs de
+brigands dans les sombres gorges des Abruzzes. Je décris d'après des
+souvenirs qui se rapportent à une époque déjà bien éloignée de ma vie
+aventureuse. Je ne puis donc reproduire que les points les plus saillants
+du tableau. Les petits détails m'ont échappé; alors cependant les moindres
+choses me frappaient par leur nouveauté, et leur étrangeté fixait pendant
+quelque temps mon attention. Peu à peu ces choses me devinrent familières,
+et dès lors, elles s'effacèrent de ma mémoire comme le font les actes
+ordinaires de la vie.
+
+Le camp était établi sur la rive du Del-Norte, dans une clairière
+environnée de cotonniers dont les troncs lisses s'élançaient au-dessus
+d'un épais fourré de palmiers nains et de _baïonnettes_ espagnoles.
+Quelques tentes en lambeaux étaient dressées çà et là; on y voyait aussi
+des huttes en peaux de bêtes, à la manière indienne. Mais le plus grand
+nombre des chasseurs avaient construit leur abri avec une peau de buffalo
+supportée par quatre piquets debout. Il y avait, dans le fourré, des
+sortes de cabanes formées de branchages et couvertes avec des feuilles
+palmées d'yucca, ou des joncs arrachés au bord de la rivière. Des sentiers
+frayés à travers le feuillage conduisaient dans toutes les directions. A
+travers une de ces percées, on apercevait le vert tapis d'une prairie dans
+laquelle étaient groupés les mules et les _mustangs_, attachés à des
+piquets par de longues cordes traînantes. On voyait de tous côtés des
+ballots, des selles, des brides, celles-là posées sur des troncs d'arbres,
+celles-ci suspendues aux branches; des sabres rouillés se balançaient
+devant les tentes et les huttes; des ustensiles de campement de toutes
+sortes, tels que casseroles, chaudières, haches, etc., jonchaient le sol.
+Autour de grands feux, où brillaient des arbres entiers, des groupes
+d'hommes étaient assis. Ils ne cherchaient pas la chaleur, car la
+température n'était pas froide: ils faisaient griller des tranches de
+venaison; ou fumaient dans des pipes de toutes formes et de toutes
+dimensions. Quelques-uns fourbissaient leurs armes ou réparaient leurs
+vêtements.
+
+Des sons de toutes les langues frappaient mon oreille: lambeaux entremêlés
+de français, d'espagnol, d'anglais et d'indien. Les exclamations se
+croisaient, chacune caractérisant la nationalité de ceux qui les
+proféraient: «_Hilloa, Dick! kung it, old hoss, whot ore ye' bout?_ (Holà,
+Dick! accroche-moi ça, vieille rosse; qu'est-ce que tu fais donc?)»
+--«Sacrr...!--_Carramba!_»--«Pardieu, monsieur!»--«_By the eternal
+airthquake!_» (par le tremblement de terre éternel).--«_Vaya, hombre,
+vaya!_» «--_Carajo!_»--«By Gosh!_»--«_Santissima, Maria!_»--«Sacrr...!»
+On aurait pu croire que les différentes nations avaient envoyé là des
+représentants pour établir un concours de jurements.
+
+Trois groupes distincts étaient formés. Dans chacun d'eux un langage
+particulier dominait, et il y avait une espèce d'homogénéité de costume
+chez les hommes qui composaient chacun de ces groupes. Le plus voisin de
+moi parlait espagnol: c'étaient des Mexicains. Voici, autant que je me le
+rappelle, la description de l'habillement de l'un d'eux:
+
+Des _calzoneros_ de velours vert, taillés à la manière des culottes de
+marin; courts de la ceinture, serrés sur les hanches, larges du bas,
+doublés à la partie inférieure de cuir noir ornementé de filets gaufrés et
+de broderies; fendus à la couture extérieure, depuis la hanche jusqu'à la
+cuisse; ornés de tresses, et bordés de rangées d'aiguillettes à ferrets
+d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soirée est chaude, et laissant
+apercevoir les _calzoncillos_ de mousseline blanche, pendant à larges plis
+jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tannée, de
+couleur naturelle. Le cuir en est rougeâtre; le bout est arrondi, les
+talons sont armés d'éperons, pesant chacun une livre au moins; et garnis
+de molettes de trois pouces de diamètre! Ces éperons, curieusement
+travaillés, sont attachés à la botte par des courroies de cuir ouvré. Des
+petits grelots (_campanillas_) pendent de chacune des dents de ces
+molettes colossales, et font entendre leur tintement, à chaque mouvement
+du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais
+fixés autour de la taille par une ceinture ou une écharpe de soie
+écarlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se
+noue par derrière, et les bouts frangés pendent gracieusement près de la
+hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'étoffe brune brodée, juste au
+corps, courte par derrière, à la grecque, et laissant voir la chemise
+elle-même, à large collet, brodée sur le devant, témoigne de l'habileté
+supérieure de quelque _poblana_ à l'oeil noir. Le _sombrero_ à larges
+bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en
+cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands,
+également en argent, tombent sur le côté et donnent à cette coiffure un
+aspect tout particulier. Sur une épaule pend le pittoresque sérapé, à
+moitié roulé. Un baudrier et une gibecière, une escopette sur laquelle la
+main est appuyée, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de
+faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la
+hanche gauche, complètent le costume que j'ai pris pour type de ma
+description. A quelques menus détails près, tous les hommes qui composent
+le groupe le plus rapproché de moi sont vêtus de cette manière.
+Quelques-uns portent des _calzoneros_ de peau, avec un spencer ou
+pourpoint de même matière, fermé par devant et par derrière. D'autres ont,
+au lieu du sérapé en étoffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses
+larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs épaules la superbe
+et gracieuse _manga_. La plupart sont chaussés de mocassins; un petit
+nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple _guarache_, la sandale des
+Astèques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs
+cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et
+des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs féroces
+brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont généralement
+petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui dénote la
+vigueur et l'activité. Leurs membres, bien découplés, sont endurcis à la
+fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont nés dans les fermes
+du Mexique; habitant la frontière, ils ont eu souvent à combattre les
+Indiens. Ce sont des _ciboleros_, des _vaqueros_, des _rancheros_ et des
+_monteros_, qui, à force de fréquenter les montagnards, les chasseurs de
+races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degré
+d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement doués. C'est
+la chevalerie de la frontière mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils
+roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de maïs. Ils jouent au
+_monte_ sur leurs couvertures étendues à terre, et leur enjeu est du
+tabac. On entend les malédictions et les «_carajo_» de ceux qui perdent;
+les gagnants adressent de ferventes actions de grâces à la «_santissima
+Virgen_.» Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes
+et désagréables.
+
+A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le
+composent diffèrent des précédents sous tous les rapports: la voix,
+l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnaît au premier coup
+d'oeil des Anglo-Américains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la
+prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous
+servira pour les dépeindre tous.
+
+Il se tient debout, appuyé sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a
+six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente dénote la force
+héréditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chênes; la
+main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses
+joues, larges et fermes, sont en partie cachées sous d'épais favoris qui
+se réunissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure
+les lèvres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun foncé qui
+s'éclaircit autour de la bouche, où l'action combinée de l'eau et du
+soleil lui a donné une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit
+et légèrement plissé vers les coins. Le regard est ferme, et reste
+généralement fixe. Il semble pénétrer jusqu'à votre intérieur. Les cheveux
+bruns sont moyennement longs. Ils ont été coupés sans doute lors de la
+dernière visite à l'entrepôt de commerce, ou aux établissements; le teint,
+quoique bronzé comme celui d'un mulâtre, n'est devenu ainsi que par
+l'action du hâle. Il était autrefois clair comme celui des blonds. La
+physionomie est empreinte d'un caractère assez imposant. On peut dire
+qu'elle est belle. L'expression générale est celle du courage tempéré par
+la bonne humeur et la générosité. L'habillement de l'homme dont je viens
+de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est-à-dire de son
+pays à lui, la prairie et les parcs de la montagne déserte. Il s'en est
+procuré les matériaux avec la balle de son rifle, et l'a façonné de ses
+propres mains, à moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs
+moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille
+indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vêtement consiste en
+une blouse de peau de daim préparée, rendue souple comme un gant par
+l'action de la fumée; de grandes jambières montant jusqu'à la ceinture et
+des mocassins de même matière; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir
+épais de buffalo. La blouse serrée à la taille, mais ouverte sur la
+poitrine et au cou, se termine par un élégant collet qui retombe en
+arrière jusque sur les épaules. Par-dessous on voit une autre chemise de
+matière plus fine, en peau préparée d'antilope, de faon ou de daim fauve.
+Sur sa tête un bonnet de peau de rackoon [1] ornée, à l'avant, du museau
+de l'animal, et portant à l'arrière sa queue rayée, qui retombe, comme un
+panache, sur l'épaule gauche. L'équipement se compose d'un sac à balles,
+en peau non apprêtée de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme
+de croissant sur laquelle sont ciselés d'intéressants souvenirs. Il a pour
+armes un long couteau, un _bowie_ (lame recourbée), un lourd pistolet,
+soigneusement attaché par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez à
+cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit
+que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon.
+
+[Note: Sorte de blaireau.]
+
+Dans tout cet habillement, cet équipement et cet armement, on s'est peu
+préoccupé du luxe et de l'élégance; cependant, la coupe de la blouse en
+forme de tunique n'est pas dépourvue de grâce. Les franges du collet et
+des guêtres ne manquent pas de style, et il y a dans le bonnet de peau de
+rackoon une certaine coquetterie qui prouve que celui qui le porte n'est
+pas tout à fait indifférent aux avantages de son apparence extérieure. Un
+petit sac ou sachet gentiment brodé avec des piquants bariolés de
+porc-épic pend sur sa poitrine. Par moments, il le contemple avec un
+regard de satisfaction: c'est son porte-pipe, gage d'amour de quelque
+demoiselle aux yeux noirs, aux cheveux de jais, sans doute, et habitant
+comme lui ces contrées sauvages. Tel est l'ensemble d'un trappeur de la
+montagne. Plusieurs hommes, à peu de chose près vêtus et équipés de même,
+se tiennent autour de celui dont j'ai tracé le portrait. Quelques-uns
+portent des chapeaux rabattus, de feutre gris; d'autres des bonnets de
+peau de chat; ceux-ci ont des blouses de chasse de nuances plus claires et
+brodées des plus vives couleurs; ceux-là, au contraire, en portent d'usées
+et rapiécées, noircies de fumée; mais le caractère général des costumes
+les fait aisément reconnaître; il était impossible de se tromper sur leur
+titre de véritables montagnards.
+
+Le troisième des groupes que j'ai signalés était plus éloigné de la place
+que j'occupais. Ma curiosité, pour ne pas dire mon étonnement, avait été
+vivement excitée lorsque j'avais reconnu que ce groupe était composé
+d'Indiens.
+
+--Sont-ils donc prisonniers? pensai-je. Non; ils ne sont point enchaînés;
+rien dans leur apparence, dans leur attitude, n'indique qu'ils soient
+captifs; et cependant ce sont des Indiens. Font-ils donc partie de la
+bande qui combat contre...?
+
+Pendant que je faisais mes hypothèses, un chasseur passa près de moi.
+
+--Quels sont ces Indiens? demandai-je en indiquant le groupe.
+
+--Des Delawares; quelques Chawnies.
+
+J'avais donc sous les yeux de ces célèbres Delawares, des descendants de
+cette grande tribu qui, la première, sur les bords de l'Atlantique, avait
+livré bataille aux visages pâles. C'est une merveilleuse histoire que la
+leur. La guerre était l'école de leurs enfants, la guerre était leur
+passion favorite, leur délassement, leur profession. Il n'en reste plus
+maintenant qu'un petit nombre. Leur histoire arrivera bientôt à son
+dernier chapitre! Je me levai et m'approchai d'eux avec un vif sentiment
+d'intérêt. Quelques-uns étaient assis autour du feu, et fumaient dans des
+pipes d'argile rouge durcie, curieusement ciselées. D'autres se
+promenaient avec cette gravité majestueuse si remarquable chez l'Indien
+des forêts. Il régnait au milieu d'eux un silence qui contrastait
+singulièrement avec le bavardage criard de leurs alliés mexicains. De
+temps en temps, une question articulée d'une voix basse, mais sonore,
+recevait une réponse courte et sentencieuse, parfois un simple bruit
+guttural, un signe de tête plein de dignité, ou un geste de la main; tout
+en conversant ainsi, ils remplissaient leurs pipes avec du _kini-kin-ik_
+et se passaient, de l'un à l'autre, les précieux instruments.
+
+Je considérais ces stoïques enfants des forêts avec une émotion plus forte
+que celle de la simple curiosité; avec ce sentiment que l'on éprouve,
+quand on regarde, pour la première fois, une chose dont on a entendu
+raconter ou dont on a lu d'étranges récits. L'histoire de leurs guerres et
+de leurs courses errantes était toute fraîche dans ma mémoire. Les acteurs
+mêmes de ces grandes scènes étaient là devant moi, ou du moins des types
+de leurs races, dans toute la réalité, dans toute la sauvagerie
+pittoresque de leur individualité. C'étaient ces hommes qui chassés de
+leur pays par les pionniers venus de l'Atlantique, n'avaient cédé qu'à la
+fatalité, victimes de la destinée de leur race. Après avoir traversé les
+Apaches, ils avaient disputé pied à pied le terrain, de contrée en
+contrée, le long des Alleghanis, dans des forêts des bords de l'Ohio,
+jusqu'au coeur de la _terre sanglante_.[1]
+
+[Note 1: _Bloody Ground._ Partie du territoire de l'Ohio, nommée à cause
+des combats sanglants livrés aux Indiens par les premiers colons.]
+
+Et toujours les visages pâles étaient sur leurs traces, les repoussant,
+les refoulant sans trêve vers le soleil couchant. Les combats meurtriers,
+la foi punique, les traités rompus, d'année en année, éclaircissaient
+leurs rangs. Et, toujours refusant de vivre auprès de leurs vainqueurs
+blancs, ils reculaient, s'ouvrant un chemin, par de nouveaux combats, à
+travers des tribus d'hommes rouges comme eux, et trois fois supérieurs en
+nombre! La fourche de la rivière Osage fut leur dernière halte. Là,
+l'usurpateur s'engagea de respecter à tout jamais leur territoire. Mais
+cette concession arrivait trop tard. La vie errante et guerrière était
+devenue pour eux une nécessité de nature; et, avec un méprisant dédain,
+ils refusèrent les travaux pacifiques de la terre. Le reste de leur tribu
+se réunit sur les bords de l'Osage; mais, au bout d'une saison, ils
+avaient disparu. Tous les guerriers et les jeunes gens étaient partis, ne
+laissant sur les territoires concédés que les vieillards, les femmes et
+les hommes sans courage. Où étaient-ils allés! Où sont-ils maintenant!
+Celui qui veut trouver les Delawares doit les chercher dans les grandes
+prairies, dans les vallées boisées de la montagne, dans les endroits
+hantés par l'ours, le castor, le bighhorn et le buffalo. Là il les
+trouvera, par bandes disséminées, seuls ou ligués avec leurs anciens
+ennemis les visages pâles; trappant et chassant, combattant le Yuta ou le
+Rapaho, le Crow ou le Cheyenne, le Navajo et l'Apache.
+
+J'étais, je le répète, profondément ému en contemplant ces hommes;
+j'analysais leurs traits et leur habillement pittoresque. Bien qu'on n'en
+vit pas deux qui fussent vêtus exactement de même, il y avait une certaine
+similitude de costume entre eux tous. La plupart portaient des blouses de
+chasse, non en peau de daim comme celles des blancs, mais en calicot
+imprimé, couvertes de brillants dessins. Ce vêtement, coquettement arrangé
+et orné de bordures, faisait un singulier effet avec l'équipement de
+guerre des Indiens. Mais c'était par la coiffure spécialement que le
+costume des Delawares et des Chawnies se distinguait de celui de leurs
+alliés, les blancs. En effet, cette coiffure se composait d'un turban
+formé avec une écharpe ou avec un mouchoir de couleur éclatante, comme en
+portent les brunes créoles d'Haïti. Dans le groupe que j'avais sous les
+yeux on n'aurait pas trouvé deux de ces turbans qui fussent semblables,
+mais ils avaient tous le même caractère. Les plus beaux étaient faits avec
+des mouchoirs rayés de madras. Ils étaient surmontés de panaches composés
+avec les plumes brillantes de l'aigle de guerre, ou les plumes bleues du
+Gruya.
+
+[Note: Sorte de petite grue bleuâtre.]
+
+Leur costume était complété par des guêtres de peau de daim et des
+mocassins à peu près semblables à ceux des trappeurs. Les guêtres de
+quelques-uns étaient ornées de chevelures attachées le long de la couture
+extérieure, et faisant montre des sombres prouesses de celui qui les
+portait. Je remarquai que leurs mocassins avaient une forme particulière,
+et différaient complètement de ceux des Indiens des prairies. Ils étaient
+cousus sur le dessus, sans broderies ni ornements, et bordés d'un double
+ourlet.
+
+Ces guerriers étaient armés et équipés comme les chasseurs blancs. Depuis
+longtemps ils avaient abandonné l'arc, et beaucoup d'entre eux auraient pu
+rendre des points ou disputer la mouche à leurs associés des montagnes,
+dans le maniement du fusil. Indépendamment du rifle et du long couteau, la
+plupart portaient l'ancienne arme traditionnelle de leur race, le terrible
+tomahawk.
+
+J'ai décrit les trois groupes caractéristiques qui avaient frappé
+mes yeux dans le camp. Il y avait, en outre, des individus qui
+n'appartenaient à aucun des trois et qui semblaient participer du
+caractère de plusieurs. C'étaient des Français, des voyageurs canadiens,
+des rôdeurs de la compagnie du nord-ouest, portant des capotes blanches,
+plaisantant, dansant, et chantant leurs chansons de bateliers, avec tout
+l'esprit de leur race; c'étaient des _pueblos_, des _Indios manzos_,
+couverts de leurs gracieuses _tilmas_, et considérés plutôt comme des
+serviteurs que comme des associés par ceux qui les entouraient. C'étaient
+des mulâtres aussi, des nègres, noirs comme du jais, échappés des
+plantations de la Louisiane, et qui préféraient cette vie vagabonde aux
+coups du fouet sifflant du commandeur. On voyait encore là des uniformes
+en lambeaux qui désignaient les déserteurs de quelque poste de la
+frontière; des Kanakas des îles Sandwich, qui avaient traversé les déserts
+de la Californie, etc., etc. On trouvait enfin, rassemblés dans ce camp,
+des hommes de toutes les couleur, de tous les pays, parlant toutes les
+langues. Les hasards de l'existence, l'amour des aventures les avaient
+conduits là. Tous ces hommes plus ou moins étranges formaient la bande la
+plus extraordinaire qu'il m'ait jamais été donné de voir: la bande des
+chasseurs de chevelures.
+
+
+
+XIX
+
+
+LUTTE D'ADRESSE.
+
+J'avais regagné ma couverture, et j'étais sur le point de m'y étendre,
+quand le cri d'un _gruya_ attira mon attention. Je levai les yeux et
+j'aperçus un de ces oiseaux qui volait vers le camp. Il venait par une des
+clairières ouvrant sur la rivière, et se tenait à une faible hauteur. Son
+vol paresseux et ses larges ailes appelaient un coup de fusil. Une
+détonation se fit entendre. Un des Mexicains avait déchargé son escopette,
+mais l'oiseau continuait à voler, agitant ses ailes avec plus d'énergie,
+comme pour se mettre hors de portée.
+
+Les trappeurs se mirent à rire, et une voix cria:
+
+--Fichue bête! est-ce que tu pourrais seulement mettre ta balle dans une
+couverture étendue, avec cette espèce d'entonnoir? Pish!
+
+Je me retournai pour voir l'auteur de cette brutale apostrophe. Deux
+hommes épaulaient leurs fusils et visaient l'oiseau. L'un d'eux était le
+jeune chasseur dont j'ai décrit le costume, l'autre un Indien que je
+n'avais pas encore aperçu. Les deux détonations n'en firent qu'une, et la
+grue, abaissant son long cou, tomba en tournant au milieu des arbres, et
+resta accrochée à une branche. De la position que chacun d'eux occupait,
+aucun des tireurs n'avait pu voir que l'autre avait fait feu. Ils étaient
+séparés par une tente, et les deux coups étaient partis ensemble. Un
+trappeur s'écria:
+
+--Bien tiré, Garey! que Dieu assiste tout ce qui se trouve devant la
+bouche de ton vieux _tueur d'ours_, quand ton oeil est au point de mire!
+
+A ce moment, l'Indien faisait le tour de la tente. Il entendit cette
+phrase, et vit la fumée qui sortait encore du fusil du jeune chasseur;
+il se dirigea vers lui en disant:
+
+--Est-ce que vous avez tiré, monsieur?
+
+Ces mots furent prononcés avec l'accent anglais le plus pur, le moins
+mélangé d'indien, et cela seul aurait suffi pour exciter ma surprise si
+déjà mon attention n'eût été vivement éveillée sur cet homme.
+
+--Quel est cet Indien? demandai-je à un de mes voisins.
+
+--Connais pas; nouvel arrivé, fut toute la réponse.
+
+--Croyez-vous qu'il soit étranger ici?
+
+--Tout juste; venu il y a peu de temps; personne ne le connaît, je crois;
+si fait pourtant; le capitaine. Je les ai vus se serrer la main.
+
+Je regardai l'Indien avec un intérêt croissant. Il pouvait avoir trente
+ans environ et n'avait guère moins de sept pieds (anglais) de taille. Ses
+proportions vraiment apolloniennes le faisaient paraître moins grand. Sa
+figure avait le type romain. Un front pur, un nez aquilin, de larges
+mâchoires, accusaient chez lui l'intelligence aussi bien que la fermeté et
+l'énergie. Il portait une blouse de chasse, de hautes guêtres et des
+mocassins; mais tous ces vêtements différaient essentiellement de ceux des
+chasseurs ou des Indiens. Sa blouse était en peau-de daim rouge, préparée
+autrement que les trappeurs n'ont l'habitude de le faire. Presque aussi
+blanche que la peau dont on fait les gants, elle était fermée sur la
+poitrine et magnifiquement brodée avec des piquants de porc-épic; les
+manches ornées de la même manière; le collet et la jupe rehaussés par une
+garniture d'hermine douce et blanche comme la neige. Une rangée de peaux
+entières de cet animal formait, tout autour de la jupe, une bordure à la
+fois coûteuse et remarquablement belle. Mais ce qui distinguait le plus
+particulièrement cet homme, c'était sa chevelure. Elle tombait abondante
+sur ses épaules et flottait presque jusqu'à terre quand il marchait. Elle
+avait donc près de sept pieds de longueur. Noire, brillante et
+plantureuse, elle me rappelait la queue de ces grands chevaux flamands que
+j'avais vus attelés aux chars funèbres à Londres. Son bonnet était garni
+d'un cercle complet de plumes d'aigles, ce qui, chez les sauvages,
+constitue la suprême élégance. Cette magnifique coiffure ajoutait à la
+majesté de son aspect. Une peau blanche de buffalo pendait de ses épaules,
+et le drapait gracieusement comme une toge. Cette fourrure blanche
+s'harmonisait avec le ton général de l'habillement et formait repoussoir à
+sa noire chevelure. Il portait encore d'autres ornements; l'éclat des
+métaux resplendissait sur ses armes et sur les différentes pièces de son
+équipement; le bois et la crosse de son fusil étaient richement
+damasquinés en argent.
+
+Si ma description est aussi minutieuse, cela tient à ce que le premier
+aspect de cet homme me frappa tellement que jamais il ne sortira de ma
+mémoire. C'était le _beau idéal_ d'un sauvage romantique et pittoresque;
+et, de plus, chez lui rien ne rappelait le sauvage, ni son langage, ni ses
+manières. Au contraire, la question qu'il venait d'adresser au trappeur
+avait été faite du ton de la plus exquise politesse. La réponse ne fut pas
+aussi courtoise.
+
+--Si j'ai tiré? N'as-tu pas entendu le coup? N'as-tu pas vu tomber la
+bête? Regarde là-haut!
+
+Et Garey montrait l'oiseau accroché dans l'arbre.
+
+--Il parait alors que nous avons tiré simultanément.
+
+L'Indien, en disant cela, montrait son fusil, de la bouche duquel la fumée
+s'échappait encore.
+
+--Voyez-vous, ça, l'Indien! que nous ayons tiré simultanément, ou
+étrangèrement, ou similairement, je m'en fiche comme de la queue d'un
+blaireau; mais j'ai vu l'oiseau, je l'ai ajusté, et c'est ma balle qui l'a
+mis bas.
+
+--Je crois l'avoir touché aussi, répliqua l'Indien modestement.
+
+--J'm'en doute, avec cette espèce de joujou! dit Garey, jetant un regard
+de dédain sur le fusil de son compétiteur, et ramenant ses yeux avec
+orgueil sur le canon, bronzé par le service et les intempéries de son
+rifle qu'il était en train de recharger, après l'avoir essuyé.
+
+--Joujou, si vous voulez, répondit l'Indien, mais il envoie sa balle plus
+droit et plus loin qu'aucune arme que je connaisse jusqu'à présent. Je
+garantis que mon coup a porté en plein corps de la grue.
+
+--Voyez-vous ça, môssieu! car je suppose qu'il faut appeler môssieu un
+gentleman qui parle si bien et qui paraît si bien élevé, quoiqu'il soit
+Indien. C'est bien aisé à voir qui est-ce qui a touché l'oiseau. Votre
+machine est du numéro 50 ou à peu près, mon killbair,[1] du 90. C'est pas
+difficile de dire qui est-ce qui a tué la bête. Nous allons bien voir.
+
+[Note 1: _Killbair_, pour _killbear_, tueur d'ours.]
+
+Et, en disant cela, le chasseur se dirigea vers l'arbre ou le _gruya_
+était accroché.
+
+--Comment vas-tu faire pour l'atteindre? cria un des chasseurs qui s'était
+avancé pour être témoin de la curieuse dispute.
+
+Garey ne répondit rien et se mit en devoir d'épauler son fusil. Le coup
+partit, et la branche, frappée par la balle, s'affaissa sous la charge du
+_gruya_. Mais l'oiseau était pris dans une double fourche et resta
+suspendu sur la branche brisée. Un murmure d'approbation suivit ce coup;
+et les hommes qui applaudissaient ainsi n'étaient point habitués à
+s'émouvoir pour peu de chose. L'Indien s'approcha à son tour, ayant
+rechargé son fusil. Il visa, et sa balle atteignit la branche au point
+déjà frappé, et la coupa net. L'oiseau tomba à terre, au milieu des
+applaudissements de tous les spectateurs, mais surtout des Indiens et des
+chasseurs mexicains. On le prit et on l'examina; deux balles lui avaient
+traversé le corps; l'une ou l'autre aurait suffi pour le tuer. Un nuage de
+mécontentement se montra sur la figure du jeune trappeur. Être ainsi
+égalé, dépassé, dans l'usage de son arme favorite, en présence de tant de
+chasseurs de tous les pays, et cela par un Indien, bien plus encore, avec
+un _fusil de clinquant!_ Les montagnards n'ont aucune confiance dans les
+fusils à crosses ornées et brillantes. Les rifles à paillettes,
+disent-ils, c'est comme les rasoirs à paillettes: c'est bon pour amuser
+les jobards. Il était évident cependant que le rifle de l'Indien étranger
+avait été confectionné pour faire un bon usage. Il fallut tout l'empire
+que le trappeur avait sur lui-même pour cacher son chagrin. Sans mot dire,
+il se mit à nettoyer son arme avec ce calme stoïque particulier aux hommes
+de sa profession. Je remarquai qu'il le chargeait avec un soin extrême.
+Évidemment, il ne voulait pas en rester là de cette lutte d'adresse, et il
+tenait à battre l'Indien ou à être battu par lui complètement. Il
+communiqua cette intention à voix basse à un de ses camarades. Son fusil
+fut bientôt rechargé, et, le tenant incliné à la manière des chasseurs, il
+se tourna vers la foule, à laquelle on était venu se joindre de toutes les
+parties du camp.
+
+--Un coup comme ça, dit-il, ça n'est pas plus difficile que de mettre dans
+un tronc d'arbre. Il n'y a pas d'homme qui ne puisse en faire autant, pour
+peu qu'il sache regarder droit dans son point de mire. Mais je connais une
+autre espèce de coup qui n'est pas si aisé; faut savoir tenir ses nerfs.
+
+Le trappeur s'arrêta et regarda l'Indien qui rechargeait aussi son fusil.
+
+--Dites donc, étranger! reprit-il en s'adressant à lui, avez-vous ici un
+camarade qui connaisse votre force?
+
+--Oui! répondit l'Indien, après un moment d'hésitation....
+
+--Et ce camarade a-t-il une pleine confiance dans votre adresse?
+
+--Oh! je le crois. Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Parce que je vas vous montrer un coup que nous avions l'habitude de
+faire au fort de Bent, pour amuser les enfants. Ça n'a rien de bien
+extraordinaire comme coup; mais ça remue un peu les nerfs, faut le dire.
+Hé! oh! Rubé!
+
+--Au diable, qu'est-ce que tu veux?
+
+Ces mots furent prononcés avec une énergie et un ton de mauvaise humeur
+qui firent tourner tous les yeux vers l'endroit d'où ils étaient sortis.
+Au premier abord, il semblait qu'il n'y eût personne dans cette direction.
+Mais, en regardant avec plus de soin à travers les troncs d'arbres et les
+cépées, on découvrait un individu assis auprès d'un des feux. Il aurait
+été difficile de reconnaître que c'était un corps humain, n'eût été le
+mouvement des bras. Le dos était tourné du coté de la foule, et la tête,
+penchée du côté du feu, n'était pas visible. D'où nous étions, cela
+ressemblait plutôt à un tronc de cotonnier recouvert d'une peau de
+Chevreuil terreuse qu'à un corps humain. En s'approchant et en le
+regardant par devant, on reconnaissait avoir affaire à un homme très
+extraordinaire il est vrai, tenant à deux mains une longue côte de daim,
+et la rongeant avec ce qui lui restait de dents. L'aspect général de cet
+individu avait quelque chose de bizarre et de frappant. Son habillement,
+si on pouvait appeler cela un habillement, était aussi simple que sauvage.
+Il se composait d'une chose qui pouvait avoir été autrefois une blouse de
+chasse, mais qui ressemblait beaucoup plus alors à un sac de peau, dont on
+aurait ouvert les bouts et aux côtés duquel on aurait cousu des manches.
+Ce sac était d'une couleur brun sale; les manches, râpées et froncées aux
+plis des bras étaient attachées autour des poignets; il était graisseux du
+haut en bas, et émaillé çà et là de plaques de boue! On n'y voyait aucun
+essai d'ornements ou de franges. Il y avait eu autrefois un collet, mais
+on l'avait évidemment rogné, de temps en temps, soit pour rapiécer le
+reste, soit pour tout autre motif, et à peine en restait-il vestige. Les
+guêtres et les mocassins allaient de pair avec la blouse et semblaient
+sortir de la même pièce. Ils étaient aussi d'un brun sale, rapiécés, râpés
+et graisseux. Ces deux parties du vêtement ne se rejoignaient pas, mais
+laissaient à nu une partie des chevilles qui, elles aussi, étaient d'un
+brun sale, comme la peau de daim. On ne voyait ni chemise, ni veste, ni
+aucun autre vêtement, à l'exception d'une étroite casquette qui avait été
+autrefois un bonnet de peau de chat, mais dont tous les poils étaient
+partis laissant à découvert une surface de peau graisseuse qui
+s'harmonisait parfaitement avec les autres parties de l'habillement. Le
+bonnet, la blouse, les jambards et les mocassins, semblaient n'avoir
+jamais été ôtés depuis le jour où ils avaient été mis pour la première
+fois, et cela devait avoir eu lieu nombre d'années auparavant. La blouse
+ouverte laissait à nu la poitrine et le cou qui, aussi bien que la figure,
+les mains et les chevilles avaient pris, sous l'action du soleil et de la
+fumée des bivouacs, la couleur du cuivre brut. L'homme tout entier,
+l'habillement compris, semblait avoir été enfumé à dessein! Sa figure
+annonçait environ soixante ans. Ses traits étaient fins et légèrement
+aquilins; son petit oeil noir vif et perçant. Ses cheveux noirs étaient
+coupés courts. Son teint avait dù être originairement brun, et nonobstant,
+il n'y avait rien de français ou d'espagnol dans sa physionomie. Il
+paraissait plutôt appartenir à la race des Saxons bruns.
+
+Pendant que je regardais aussi cet homme vers lequel la curiosité m'avait
+attiré, je crus m'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de
+particulièrement étrange, en dehors de la bizarrerie de son accoutrement.
+Il semblait qu'il manquât quelque chose à sa tête. Qu'est-ce que cela
+pouvait être? Je ne fus pas longtemps à le découvrir. Lorsque je fus en
+face de lui, je vis que ce qui lui manquait, c'étaient... ses oreilles.
+Cette découverte me causa une impression voisine de la crainte. Il y a
+quelque chose de saisissant dans l'aspect d'un homme privé de ses
+oreilles. Cela éveille l'idée de quelque drame épouvantable, de quelque
+scène terrible, d'une cruelle vengeance; cela fait penser au châtiment de
+quelque crime affreux. Mon esprit s'égarait dans diverses hypothèses,
+lorsque je me rappelai un détail mentionné par Séguin, la nuit précédente.
+J'avais devant les yeux, sans doute, l'individu dont il m'avait parlé. Je
+me sentis tranquillisé. Après avoir fait la réponse mentionnée plus haut,
+cet homme singulier resta assis quelques instants, la tête entre les
+genoux, ruminant, marmottant et grognant comme un vieux loup maigre dont
+on troublerait le repas.
+
+--Viens ici, Rubé! j'ai besoin de toi un instant, continua Garey d'un ton
+presque menaçant.
+
+--T'as beau avoir besoin de moi; l'Enfant ne se dérangera pas qu'il n'ait
+fini de nettoyer son os; il ne peut pas maintenant.
+
+--Allons, vieux chien, dépêche-toi alors!
+
+Et l'impatient trappeur, posant la crosse de son fusil à terre, attendit
+silencieux et de mauvaise humeur. Après avoir marronné, rongé et grogné
+quelques minutes encore, le vieux Rubé, car c'était le nom sous lequel ce
+fourreau de cuir était connu, se leva lentement et se dirigea vers la
+foule.
+
+--Qu'est-ce que tu veux, Billye? demanda-t-il au trappeur en allant à lui.
+
+--J'ai besoin que tu me tiennes ça, répondit Garey en lui présentant une
+petite coquille blanche et ronde à peu près de la dimension d'une montre.
+La terre à nos pieds était couverte de ces coquillages.
+
+--Est-ce un pari, garçon?
+
+--Non, ce n'est pas un pari.
+
+--Pourquoi donc user ta poudre alors? en as-tu trop?
+
+--J'ai été battu, reprit le trappeur à voix basse, et battu par cet
+Indien.
+
+Rubé chercha de l'oeil l'Indien, qui se tenait droit et majestueux, dans
+toute la noblesse de son plumage. Aucune apparence de triomphe ou de
+fanfaronnade ne se montrait sur sa figure; il s'appuyait sur son rifle
+dans une attitude à la fois calme et digne. A la manière dont le vieux
+Rubé le regarda, on pouvait facilement deviner qu'il l'avait déjà vu
+auparavant, mais ailleurs que dans ce camp. Il le toisa du haut en bas,
+arrêta un instant les yeux sur ses pieds, et ses lèvres murmurèrent
+quelques syllabes inintelligibles qui se terminèrent brusquement par le
+mot: «_Coco_.»
+
+--Tu crois que c'est un Coco? demanda l'autre avec un intérêt marqué.
+
+--Est-ce que tu es aveugle, Billye? Est-ce que tu ne vois pas ses
+mocassins?
+
+--Tu as raison; mais j'ai demeuré chez cette nation, il y a deux ans, et
+je n'ai pas vu d'homme pareil à celui-là.
+
+--Il n'y était pas.
+
+--Où était-il donc?
+
+--Dans un pays où on ne voit guère de peaux-rouges. Il doit bien tirer:
+autrefois, il couvrait la mouche à tout coup.
+
+--Tu l'as donc connu?
+
+--Oui, oui, à tout coup. Jolie fille, beau garçon!--Où veux-tu que j'aille
+me mettre?
+
+Je crus voir que Garey n'aurait pas mieux demandé que de continuer la
+conversation. Il tendit l'oreille avec un intérêt marqué quand l'autre
+prononça les mots: jolie fille. Ces mots éveillaient sans doute en lui un
+tendre souvenir; mais, voyant que son camarade se préparait à s'éloigner,
+il lui montra du doigt un sentier ouvert qui se dirigeait vers l'est, et
+lui répondit simplement: Soixante.
+
+--Prends garde à mes griffes, entends-tu? Les Indiens m'en ont déjà enlevé
+une, et l'Enfant a besoin de ménager les autres.
+
+Le vieux trappeur, en disant cela, fit un geste arrondi de la main droite,
+et je vis que le petit doigt était absent.
+
+--As pas peur, vieille rosse! lui fut-il répondu.
+
+Sans plus d'observations, l'homme enfumé s'éloigna d'un pas lent à la
+régularité duquel on reconnaissait qu'il mesurait la distance. Quand il
+eut marqué le soixantième pas, il se retourna et se redressa en joignant
+les talons; puis il étendit son bras droit de manière que sa main fût au
+niveau de son épaule; il tenait entre deux doigts la coquille dont il
+présentait la face au tireur:
+
+--Allons, Billye, cria-t-il alors, tire et tiens-toi bien.
+
+Le coquillage était légèrement concave, et le creux était tourné de notre
+côté. Le pouce et le doigt indicateur en cachaient une partie du bord sur
+la moitié de la circonférence, et la surface visible pour le tireur ne
+dépassait pas la largeur du fond d'une montre ordinaire. C'était un
+émouvant spectacle; l'on aurait tort de penser, comme quelques voyageurs
+voudraient le faire croire, que des faits de ce genre fussent très-communs
+parmi les hommes de la montagne. Un coup pareil prouve doublement
+l'habileté du tireur, d'abord, en montrant tout l'empire qu'il sait
+exercer sur lui-même, et, en second lieu, par la confiance éclatante qu'un
+autre manifeste dans cette adresse, confiance mieux établie par une
+semblable preuve que par tous les serments du monde. Certes, en pareil
+cas, il y a au moins autant de mérite à tenir le but qu'à le toucher.
+Beaucoup de chasseurs consentiraient à risquer le coup, mais bien peu se
+soucieraient de tenir la coquille. C'était, dis-je, un émouvant spectacle,
+et je me sentais frémir en le regardant. Plus d'un frémissait comme moi;
+mais personne ne tenta d'intervenir. Peu l'eussent osé, quand bien même
+les deux hommes se fussent disposés à tirer l'un sur l'autre. Tous deux
+étaient considérés parmi leurs camarades, comme d'excellents tireurs,
+comme des trappeurs de premier ordre. Garey, après avoir aspiré fortement,
+se planta ferme, le talon de son pied gauche opposé et un peu en avant de
+son cou-de-pied droit. Puis, armant son fusil, il laissa tomber le canon
+dans la main gauche, et cria à son camarade:
+
+--Attention, vieux rongeur d'os, garde à toi!
+
+Ces mots à peine prononcés, le chasseur mettait en joue. Il se fit un
+silence de mort; tous les yeux étaient fixés sur le but. Le coup partit et
+l'on vit la coquille enlevée, brisée en cinquante morceaux! Il y eut une
+grande acclamation de la foule. Le vieux Rubé se baissa pour ramasser un
+des fragments, et, après l'avoir examiné un moment, cria à haute voix:
+
+--_Plomb centre!_ nom d'une pipe.
+
+Le jeune trappeur avait en effet touché au centre même de la coquille,
+ainsi que le prouvait la marque bleuâtre faite par la balle.
+
+
+
+XX
+
+
+UN COUP A LA TELL.
+
+Tous les regards se portèrent sur l'Indien. Pendant toute la scène que je
+viens de décrire, il était demeuré spectateur silencieux et calme, et
+maintenant il avait les yeux baissés vers le sol et semblait chercher
+quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom de _gourde de la
+prairie_, était à ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et
+à peu près de la même couleur. Il se baissa et le ramassa. Après l'avoir
+examiné, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que prétend-il
+faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle
+pendant qu'il retombera! Quelle peut être son intention? Chacun observe
+ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante
+à soixante, sont groupés autour de lui. Séguin seul est occupé, avec le
+docteur et quelques hommes, à dresser une tente à quelque distance. Garey
+se tient de côté, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt
+d'appréhensions. Le vieux Rubé est retourné à son feu, et s'est mis en
+train de ronger un nouvel os. La petite gourde paraît satisfaire l'Indien.
+Un long morceau d'os, un fémur d'aigle, curieusement sculpté, et percé de
+trous comme un instrument de musique, est suspendu à son cou. Il le porte
+à ses lèvres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre
+trois notes aiguës et stridentes, formant une succession étrange. Puis il
+laisse retomber l'instrument, et regarde à l'est dans la profondeur des
+bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la même direction.
+Les chasseurs, dont la curiosité est excitée par ce mystère, gardent le
+silence et ne parlent qu'à voix basse. Les trois notes sont répétées comme
+par un écho. Il est évident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et
+nul parmi ceux qui sont là ne semble en avoir connaissance, à l'exception
+d'un seul cependant, le vieux Rubé.
+
+--Attention, enfants! s'écrie celui-ci regardant par-dessus son épaule. Je
+gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus
+jolie fille que vos yeux aient jamais rencontrée.
+
+Personne ne répond: nous sommes tous trop attentifs à ce qui va se passer.
+Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on écarte; puis les
+pas d'un pied léger, et le craquement des branches sèches. Une apparition
+brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance à travers
+les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume étrange et
+pittoresque. Elle sort du fourré et marche résolument vers la foule.
+L'étonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous
+examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume.
+
+Il y a de l'analogie entre ses vêtements et ceux de l'Indien, auquel elle
+ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une
+étoffe plus fine, en peau de faon, richement ornée et rehaussée de plumes
+brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des
+cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent,
+avec un léger bruit de castagnettes, à chacun de ses mouvements. Ses
+jambes sont entourées de guêtres de drap rouge, bordées comme la tunique,
+et descendant jusqu'aux chevilles où elles rencontrent les attaches des
+mocassins blancs, brodés de plumes de couleur et serrant le pied dont la
+petitesse est remarquable. Une ceinture de _vampum_ retient la tunique
+autour de la taille, faisant valoir le développement d'un buste bien
+formé, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est
+semblable à celle de son compagnon, mais plus petite et plus légère; ses
+cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses épaules et descendent
+presque jusqu'à terre. Plusieurs colliers de différentes couleurs
+interrompent seuls la nudité de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa
+poitrine. L'expression de sa physionomie est élevée et noble. La ligne des
+yeux est oblique; les lèvres dessinent une double courbure; le cou est
+plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce à
+travers la peau brune de ses joues, et donne à ses traits cette expression
+particulière que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes
+Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrivée à son plein
+développement; c'est un type de santé florissante et de beauté sauvage.
+Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous
+ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est guère habitué
+d'ordinaire à s'occuper des charmes de la beauté.
+
+L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est décomposée, le
+sang a quitté ses joues, ses lèvres sont blanches et serrées, et ses yeux
+s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colère et un autre
+sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est placé derrière un
+de ses camarades comme pour éviter d'être vu. Une de ses mains caresse
+involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son
+fusil comme s'il voulait l'écraser entre ses doigts.
+
+La jeune fille s'approche. L'Indien lui présente la gourde, lui dit
+quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde
+sans faire aucune réponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est
+donnée, vers la place précédemment occupée par Rubé. Arrivée auprès de
+l'arbre qui marque le but, elle s'arrête et se retourne, comme avait fait
+le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si théâtral
+dans tout ce qui se passait, que jusque-là nous avions tous attendu le
+_dénoûment_ en silence. Nous crûmes comprendre alors de quoi il
+s'agissait, et les hommes commencèrent à échanger quelques paroles.
+
+--Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un
+chasseur.
+
+--Ce n'est pas une grande affaire, après tout, ajouta un autre; et telle
+était l'opinion intime de la plupart de ceux qui étaient là.
+
+--Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ça, s'écrie un
+troisième.
+
+Quelle fut notre stupéfaction lorsque nous vîmes la jeune fille retirer sa
+coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tête, croiser ses bras sur sa
+poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si
+elle eût été incrustée dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule.
+L'Indien levait son fusil pour viser; tout à coup un homme se précipite
+vers lui pour l'empêcher d'ajuster. C'est Garey.
+
+--Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baissé.
+--Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme
+qui m'a aimé autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil
+danger. Non! Bill Garey n'est pas homme à assister tranquillement à un
+semblable spectacle.
+
+--Qu'est-ce que c'est? s'écrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc
+ose ainsi se mettre devant moi?
+
+--Moi, je l'ose, répond Garey. Elle vous appartient maintenant, je
+suppose. Vous pouvez l'emmener où bon vous semblera, et prendre cela
+aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brodé en le
+jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que
+je serai là pour l'empêcher.
+
+--De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte,
+et....
+
+--Votre soeur!
+
+--Oui, ma soeur.
+
+--C'est votre soeur? demanda Garey avec anxiété. Les manières et la
+physionomie du chasseur ont entièrement changé d'expression.
+
+--C'est ma soeur; je vous l'ai dit.
+
+--Êtes-vous donc El-Sol?
+
+--C'est mon nom.
+
+--Je vous demande pardon; mais....
+
+--Je vous pardonne. Laissez-moi continuer.
+
+--Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je
+reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas
+nécessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu.
+Pour la grâce de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui
+portez, ne le faites pas!
+
+--Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir
+
+--Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place;
+je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix
+entrecoupée et suppliante.
+
+--Holà! Billye; de quoi diable t'inquiètes-tu? dit Rubé intervenant.
+Ote-toi de là! laisse-nous voir le coup. J'en ai déjà entendu parler. Ne
+t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu
+verras!
+
+Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le
+retira de devant l'Indien.
+
+Pendant tout ce temps, la jeune fille était restée en place, semblant ne
+pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourné le
+dos, et la distance, jointe à deux années de séparation, l'avait sans
+doute empêchée de le reconnaître. Avant que Garey eût pu essayer de
+s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien était à l'épaule et abaissé.
+Son doigt touchait la détente et son oeil fixait le point de mire. Il
+était tard pour intervenir. Tout essai de ce genre eût pu avoir un
+résultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arrêtant
+soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut
+un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'émotion profonde.
+Chacun retenait son souffle; tous les yeux étaient fixés sur le fruit
+jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.--Mon Dieu! le
+coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'éclair, la détonation, la
+ligne de feu, un hourra effrayant, l'élan de la foule en avant, tout cela
+fut simultané. La boule traversée était emportée; la jeune fille se tenait
+debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fumée pour un
+instant, m'empêcha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de
+l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous
+courûmes vers la place qu'elle avait occupée; nous entendîmes un
+froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'éloignaient. Mais,
+retenus par un sentiment délicat de réserve, et craignant de mécontenter
+son frère, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la
+gourde furent trouvés par terre. Ils portaient la marque de la balle qui
+s'était enfoncée dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en
+devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau.
+
+Quand nous revînmes sur nos pas, l'Indien s'était éloigné et se tenait
+auprès de Séguin, avec qui il causait familièrement. Comme nous rentrions
+dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant.
+C'était son _gage d'amour_ qu'il replaçait avec soin autour de son cou à
+la place accoutumée. A sa physionomie et à la manière dont il le caressait
+de la main, on pouvait juger que le chasseur considérait ce souvenir avec
+plus de complaisance et de respect que jamais.
+
+
+
+XXI
+
+
+DE PLUS FORT EN PLUS FORT.
+
+J'étais plongé dans une sorte de rêverie, mon esprit repassait les
+événements dont je venais d'être témoin, quand une voix, que je reconnus
+pour être celle du vieux Rubé, me tira de ma préoccupation.
+
+--Attention, vous autres, garçons! Les coups du vieux Rubé ne sont pas à
+mépriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me
+couper les oreilles.
+
+Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, à ses oreilles
+dont, ainsi que je l'ai dit, il était déjà privé; elles avaient été
+coupées de si près qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou
+aux ciseaux.
+
+--Comment vas-tu faire, Rubé? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but
+sur ta propre tête?
+
+--Attendez un peu, vous allez voir, répliqua Rubé, se dirigeant vers un
+arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit à
+essuyer avec soin.
+
+L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit à
+bâtir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit
+voulait-il donc éclipser le coup dont on venait d'être témoin? Personne ne
+pouvait le deviner.
+
+--Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous
+pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre éclat de rire
+se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait déjà.
+
+--Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui
+l'entouraient; je veux être scalpé si je ne fais pas mieux que lui.
+
+A cette dernière boutade, les rires redoublèrent, car, bien que le bonnet
+de peau de chat lui couvrit entièrement la tête, tous ceux qui étaient là
+savaient que le vieux Rubé avait depuis longtemps perdu la peau de son
+crâne.
+
+--Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ça, vieille rosse.
+
+--Vous voyez bien ça, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit
+fruit du cactus _pitayaya_ qu'il venait de cueillir et de débarrasser de
+son enveloppe épineuse.
+
+--Oui, oui, firent plusieurs.
+
+--Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ça n'est pas moitié aussi
+gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas?
+
+--Oh! certainement. Un idiot le verrait.
+
+--Bien, supposez que j'enlève ça à soixante pas, _plomb centre_.
+
+--La belle affaire! s'écrièrent plusieurs voix, sur un ton de
+désappointement.
+
+--Pose ça sur un bâton, et n'importe qui de nous l'enlèvera, dit le
+principal orateur de la troupe.--Voilà Barney qui le ferait avec son vieux
+mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney?
+
+--Certainement, en visant bien, répondit un tout petit homme appuyé sur un
+mousquet et vêtu d'un uniforme en lambeaux qui avait été autrefois bleu de
+ciel. J'avais déjà remarqué cet individu, en partie à cause de son
+costume, mais plus particulièrement encore à cause de la couleur rouge de
+ses cheveux qui étaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui,
+ayant été coupés ras, selon la sévère discipline de la caserne,
+commençaient à repousser tout autour de sa petite tête ronde, drus,
+serrés, gros, et de la couleur d'une carotte épluchée. Il était impossible
+de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs,
+un _idiot_ pouvait le dire. Qui avait conduit là cet individu? Il ne me
+fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat,
+dans un des postes de la frontière. C'était un des _bleus-de-ciel de
+l'oncle Sam_. Fatigué de la viande de porc, de la pipe de terre, et des
+distributions trop généreuses de couenne de lard, il avait déserté. Je ne
+sais pas quel était son véritable nom, mais il s'était présenté sous celui
+de O'Corck: Barney O'Corck.
+
+Un éclat de rire accueillit la réponse à la question du chasseur.
+
+--N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette
+comme ça. Mais ça fait une petite différence quand on voit à travers la
+mire une jolie fille comme celle de tout à l'heure.
+
+--Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ça vous fait passer un petit
+frisson dans les jointures.
+
+--Quelle céleste apparition! que de grâces! que de beauté! s'écria le
+petit Irlandais, avec une vivacité et une expression qui provoquèrent de
+nouveaux éclats de rire.
+
+--Pish! fit Rubé, qui avait fini de charger, vous êtes un tas de nigauds;
+v'là ce que vous êtes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur
+une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que
+de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux.
+
+--Une squaw! Toi! une squaw?
+
+--Oui, rosses, j'ai une _squaw_ que je ne changerais pas contre deux des
+siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une
+égratignure à la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un
+peu; vous allez voir.
+
+Ce disant, le vieux goguenard enfumé mit son fusil sur son épaule et
+s'enfonça dans le bois.
+
+Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rubé, nous
+crûmes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune
+femme dans le camp, mais elle pouvait être quelque part dans le bois. Les
+trappeurs, qui le connaissaient mieux, commençaient à comprendre que le
+vieux bonhomme se préparait à faire quelque farce; ils y étaient habitués.
+
+Nous ne restâmes pas longtemps en suspens. Quelques minutes après, Rubé
+revenait côte à côte avec sa _vieille squaw_, sous la forme d'un mustang
+long, maigre, décharné, osseux, et que, vu de plus près, on reconnaissait
+pour une jument. C'était là la _squaw_ de Rubé, et, de fait, elle lui
+ressemblait quelque peu, excepté par les oreilles, qu'elle portait fort
+longues, comme tous ceux de sa race; cette race même qui avait fourni le
+coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins à vent. Ces
+longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant
+attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir
+été autrefois de cette couleur brun jaunâtre que l'on désigne sous le nom
+de terre de Sienne; couleur très-commune chez les chevaux mexicains. Mais
+le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu métamorphosée, et le
+poils gris dominaient sur tout son corps, particulièrement vers la tête et
+l'encolure. Ces parties étaient d'un gris sale de nuances mélangées. Elle
+était fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action
+spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle
+avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son échine était
+mince comme un rail, et elle portait sa tête plus basse que ses épaules.
+Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique
+(car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle
+de durer encore longtemps. C'était une bonne bête de selle. Telle était la
+vieille squaw que Rubé avait promis d'exposer à sa balle. Son entrée fut
+saluée par de retentissants éclats de rire.
+
+--Maintenant, regardez bien, garçons, dit-il en faisant halte devant la
+foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il
+vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de
+l'Indien;--il le fera,--ou il n'est qu'une mazette.
+
+Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait
+pas impossible, mais qu'ils désiraient voir comment il s'y prendrait pour
+cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rubé ne fût,
+comme il l'était en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi
+fort peut-être que l'Indien: mais les circonstances et la manière de
+procéder avaient donné un grand éclat au coup précédent. On ne voyait pas
+tous les jours une jeune fille comme celle-là placer sa tête devant le
+canon d'un fusil; et il n'y avait guère de chasseur qui se fût risqué à
+tirer sur un but ainsi disposé. Comment donc Rubé allait-il s'y prendre
+pour faire mieux que l'Indien. Telle était la question que chacun
+adressait à son voisin, et qui fut enfin adressée à Rubé lui-même.
+
+--Taisez vos mâchoires, répondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord,
+et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitié aussi
+gros que celui de l'autre?
+
+--Oui, certainement, répondirent plusieurs voix. C'était une circonstance
+en sa faveur évidemment.
+
+--Oui! oui!
+
+--Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enlevé le but de dessus la
+tête. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en
+ferait-il autant? Eh! garçons?
+
+--Non! non!
+
+--Ça l'enfonce-t-y ou ça ne l'enfonce-t-y pas?
+
+--Ça l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vociférèrent
+plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne
+contesta, car les chasseurs, prenant goût à la farce, désiraient la voir
+aller jusqu'au bout.
+
+Rubé ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains
+de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait
+occupée la jeune Indienne. Arrivé là, il s'arrêta. Nous nous attendions
+tous à le voir tourner l'animal, de manière à présenter le flanc, pour
+mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vîmes bientôt que ce n'était
+pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manqué
+l'effet, et nul doute qu'il ne se fût beaucoup préoccupé de la mise en
+scène. Choisissant une place où le terrain était un peu en pente, il y
+conduisit le mustang, et le plaça de manière à ce que ses pieds de devant
+fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du
+corps. Après avoir posé l'animal bien carrément, l'arrière tourné vers le
+camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il plaça le fruit sur la
+courbe la plus élevée de la croupe, et revint sur ses pas. La jument
+resterait-elle là sans bouger? Il n'y avait rien à craindre de ce côté.
+Elle avait été dressée à garder l'immobilité la plus complète pendant des
+périodes plus longues que celle qui lui était imposée en ce moment. La
+bête, dont on ne voyait que les jambes de derrière et le croupion, car les
+mules lui avaient arraché tous les crins de la queue, présentait un aspect
+tellement risible, que la plupart des spectateurs en était à se pâmer.
+
+--Taisez vos bêtes de rires, entendez-vous! dit Rubé, saisissant son fusil
+et prenant position.
+
+Les rires cessèrent, nul ne voulant déranger le coup.
+
+--Maintenant, vieux _tar-guts_, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux
+trappeur en parlant à son fusil qui, un instant après, était levé, puis
+abaissé.
+
+Personne ne doutait que Rubé ne dût atteindre l'objet qu'il visait.
+C'était un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but à
+soixante yards. Et certainement Rubé l'aurait fait.
+
+Mais juste au moment où il pressait la détente, le dos de la jument fut
+soulevé par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle était
+sujette, et le _pitahaya_ tomba à terre. La balle était partie, et, rasant
+l'épaule de la bête, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction
+du coup ne put être reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut
+immédiatement visible. La jument, touchée en un endroit des plus
+sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en
+bout, se mit à galoper vers le camp, lançant des ruades à tout ce qui se
+rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires éclatants des trappeurs,
+les sauvages exclamations des Indiens, les «_vayas_» et «_vivas_» des
+Mexicains, les jurements terribles du vieux Rubé formèrent un étrange
+concert dont ma plume est impuissante à reproduire l'effet.
+
+
+
+XXII
+
+
+LE PLAN DE CAMPAGNE.
+
+Peu après cet incident, je me trouvais au milieu de la _caballada_,
+cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille.
+C'était pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur
+mes pas. En rentrant au camp, je vis Séguin debout près de la tente, et
+tenant encore le clairon à la main. Les chasseurs se groupaient autour de
+lui. Ils furent bientôt tous réunis, attendant que le chef parlât.
+
+--Camarades, dit Séguin, demain nous levons le camp pour une expédition
+contre nos ennemis. Je vous ai convoqués ici pour vous faire connaître mes
+intentions et vous demander votre avis!
+
+Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levée d'un camp est
+toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut
+voir qu'il en était de même pour ces bandes mélangées de guerilleros. Le
+chef continua:
+
+--Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup à combattre. Le désert
+lui-même est le principal danger que nous aurons à affronter; mais nous
+prendrons nos précautions en conséquence.
+
+J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment même sur le
+point de partir pour une grande expédition qui a pour but le pillage des
+villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas
+arrêtés par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'à Durango. Deux
+tribus ont combiné leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers
+partiront pour le Sud, laissant derrière eux, leur contrée sans défense.
+Je me propose donc, aussitôt que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont
+partis, d'entrer sur leur territoire, et de pénétrer jusqu'à la principale
+ville des Navajoes.
+
+--Bravo!--Hourra!--_Bueno!_--Très-bien!--_Good as wheat!_ (c'est pain
+béni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette
+déclaration.
+
+--Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expédition.
+D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de....
+
+--Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'écria un rude
+gaillard à l'air brutal, interrompant le chef.
+
+--Non, Kirker! répliqua Séguin, jetant sur cet homme un regard mécontent,
+ce n'est pas cela, nous ne devons trouver là-bas que des femmes. Malheur à
+celui qui fera tomber un cheveu de la tête d'une femme indienne. Je
+payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants épargnés.
+
+--Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des
+prisonniers! Nous aurons assez à faire pour nous tirer tous seuls du
+désert en revenant.
+
+Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres
+de la troupe, qui les confirmèrent par un murmure d'assentiment.
+
+--Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront
+comptés sur le terrain, et chacun sera payé en raison du nombre qu'il en
+aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte.
+
+--Oh! alors, ça suffit, dirent plusieurs voix.
+
+--Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux
+enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'après vos lois;
+mais le sang ne doit pas être répandu. Nous en avons assez aux mains déjà.
+Vous engagez-vous à cela?
+
+--_Yes, yes!_
+
+--_Si!_
+
+--Oui! oui!
+
+--_Ya, ya!_
+
+--Tous!
+
+--_All._
+
+--_Todos, todos_ crièrent une multitude de voix, chacun répondant dans sa
+langue.
+
+--Que celui à qui cela ne convient pas parle?
+
+Un profond silence suivit cet appel. Tous adhéraient au désir de leur
+chef.
+
+--Je suis heureux de voir que vous êtes unanimes. Je vais maintenant vous
+exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le
+connaissiez.
+
+--Oui, voyons ça, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire,
+puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps.
+
+--Nous allons à la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des
+années, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi
+nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles.
+
+Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains,
+vint attester la vérité de cette allégation.
+
+--Moi-même, continua Séguin, et sa voix tremblait en prononçant ces mots,
+moi-même, je suis de ce nombre. Bien des années, de longues années se sont
+écoulées, depuis que mon enfant, ma fille, m'a été volée par les Navajoes.
+J'ai acquis tout dernièrement la certitude qu'elle est encore vivante, et
+qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches.
+Nous allons donc les délivrer, les rendre à leurs amis, à leurs familles.
+
+Un cri d'approbation sortit de la foule:
+
+--Bravo! nous les délivrerons, vive le capitaine, _viva el gefe!_
+
+Quand le silence fut rétabli, Séguin continua:
+
+--Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire
+connaître le plan que j'ai conçu pour l'atteindre, et j'écouterai vos
+avis.
+
+Ici le chef fit une pause; les hommes demeurèrent silencieux et dans
+l'attente.
+
+--Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons
+pénétrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la
+route du _Puerco_ de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes
+des Navajoes.
+
+--Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs
+mexicains; je connais très-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos.
+
+-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans être
+vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce côté. Bien
+plus, continua Séguin, avec une expression qui correspondait à un
+sentiment caché, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les
+Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout
+près de nous.
+
+--_Carrai!_ c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol.
+
+--Qu'ils aient vent de notre arrivée, et, quand bien même leurs guerriers
+seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expédition serait
+manquée.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, crièrent plusieurs voix.
+
+--Pour la même raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de
+_Polvidera_. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de
+trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnés
+suffisamment pour une expédition pareille. Il faut que nous trouvions un
+pays giboyeux avant d'entrer dans le désert.
+
+--C'est juste, capitaine; mais il n'y a guère de gibier à rencontrer en
+prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre?
+
+--Il y a une autre route meilleure que toutes celles-là, à mon avis. Nous
+allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest à travers les
+_Llanos_ [1]de la vieille mission. De là nous remonterons vers le nord, et
+entrerons dans le pays des Apaches.
+
+[Note 1: lianos.]
+
+--Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine.
+
+--Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous
+trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos.
+De plus, nous pourrons choisir notre moment avec sûreté, car en nous
+tenant cachés dans les montagnes du _Pinon_, d'où l'on découvre le sentier
+de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront
+gagné le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le
+Prieto. Après avoir atteint le but de notre expédition, nous reviendrons
+chez nous par le plus court chemin.
+
+--Bravo! _Viva!_--C'est bien cela, capitaine!--C'est là le meilleur plan!
+
+Tous les chasseurs approuvèrent. Il n'y eut pas une seule objection. Le
+mot _Prieto_ avait frappé leur oreille comme une musique délicieuse.
+C'était un mot magique: le nom de la fameuse rivière dans les eaux de
+laquelle les légendes des trappeurs avaient placé depuis longtemps
+l'_Eldorado_, la _Montagne-d'Or_. Plus d'une histoire sur cette région
+renommée avait été racontée à la lueur des feux de bivouac des chasseurs;
+toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait là en rognons à la
+surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la rivière.
+Souvent des trappeurs avaient dirigé des expéditions vers cette terre
+inconnue, très-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un
+seul qui en fût revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la première
+fois, la chance de pénétrer dans cette région avec sécurité, et leur
+imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup
+d'entre eux s'étaient joints à la troupe de Séguin dans l'espoir qu'un
+jour ou l'autre cette expédition pourrait être entreprise, et qu'ils
+parviendraient ainsi à la _Montagne-d'Or_. Quelle fut donc leur joie
+lorsque Séguin déclara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce
+nom, un bourdonnement significatif courut à travers la foule, et les
+hommes se regardèrent l'un l'autre avec un air de satisfaction.
+
+--Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez
+maintenant et faites vos préparatifs. Nous partons au point du jour.
+
+Aussitôt que Séguin eut fini de parler, les chasseurs se séparèrent;
+chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientôt faite,
+car les rudes gaillards étaient fort peu encombrés d'équipages. Assis sur
+un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes
+farouches compagnons, et prêtai l'oreille à leurs babéliens et grossiers
+dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes,
+le crépuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent
+placés sur les feux et lancèrent bientôt de grandes flammes. Les hommes
+s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant à
+haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits.
+L'expression sauvage de ces physionomies était encore rehaussée par la
+lumière. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus
+blanches, les yeux semblaient plus enfoncés, les regards plus perçants et
+plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux
+espagnols, les plumes, les vêtements mélangés; les escopettes et les
+Rifles posés contre les arbres; les selles à hauts pommeaux, placées sur
+des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochées aux branches
+inférieures; des guirlandes de viande séchée disposées en festons devant
+les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler
+leurs gouttes de jus à moitié coagulé; tout cela formait un spectacle des
+plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit,
+comme des taches de sang, les couches de vermillon étendues sur les fronts
+des guerriers indiens. C'était une peinture à la fois sauvage et
+belliqueuse, mais présentant un aspect de férocité qui soulevait le coeur
+non accoutumé à un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se
+rencontrer que dans un bivac de guérilleros, de brigands, de _chasseurs
+d'hommes_.
+
+
+
+XXIII
+
+
+EL-SOL ET LA LUNA.
+
+--Venez, dit Séguin en me touchant le bras, notre souper est prêt, je vois
+le docteur qui nous appelle.
+
+Je me rendis avec empressement à cette invitation, car l'air frais du soir
+avait aiguisé mon appétit. Nous nous dirigeâmes vers la tente devant
+laquelle un feu était allumé. Près de ce feu, le docteur, assisté par Godé
+et un péon pueblo, mettait la dernière main à un savoureux souper, dont
+une partie avait été déjà transportée sous la tente. Nous suivîmes les
+plats, et prîmes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui
+nous servaient de sièges.
+
+--Vraiment, docteur, dit Séguin, vous avez fait preuve ce soir d'un
+admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus.
+
+--Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Cauté m'a tonné un pon
+goup te main.
+
+--Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur à vos plats. Attaquons-le.
+
+--Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Godé arrivant, tout empressé,
+avec une multitude de viandes.
+
+Le Canadien était dans son élément toutes les fois qu'il y avait beaucoup
+à cuire et à manger.
+
+Nous fûmes bientôt aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des
+tranches rôties de venaison, des langues séchées de buffalo, des tortillas
+et du café. Le café et les tortillas étaient l'ouvrage du Pueblo, qui
+était le professeur de Godé dans ces sortes de préparations. Mais Godé
+avait un plat de choix, un _petit morceau_ en réserve, qu'il apporta d'un
+air tout triomphant.
+
+--Voici, messieurs! s'écria-t-il en le posant devant nous.
+
+--Qu'est-ce que c'est, Godé?
+
+--Une fricassée, monsieur.
+
+--Fricassée de quoi?
+
+--De grenouilles: ce que les Yankees appellent _Bou-Frog_
+(grenouilles-boeuf)...
+
+--Une fricassée de _Bull-frogs?_
+
+--Oui, oui, mon maître. En voulez-vous?
+
+--Non, je vous remercie.
+
+--J'en accepterai, monsieur Godé, dit Séguin.
+
+--_Ich, ich!_ mons Godé; les crénouilles sont très-pons mancher. Et le
+docteur tendit son assiette pour être servi.
+
+Godé, en suivant le bord de la rivière, était tombé sur une mare pleine de
+grenouilles énormes, et cette fricassée était le produit de sa récolte. Je
+n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de
+l'anathème de saint Patrick, et, au grand étonnement du voyageur, je
+refusai de prendre part au régal.
+
+Pendant la causerie du souper, je recueillis sur l'histoire du docteur
+quelques détails qui, joints à ce que j'en avais appris déjà,
+m'inspirèrent pour ce brave naturaliste un grand intérêt. Jusqu'à ce
+moment, je n'aurais pas cru qu'un homme de ce caractère pût se trouver
+dans la compagnie de gens comme les chasseurs de scalps. Quelques détails
+qui me furent donnés alors m'expliquèrent cette anomalie. Il s'appelait
+Reichter, Friedrich Reichter. Il était de Strasbourg, et avait exercé la
+médecine avec succès dans cette cité des cloches. L'amour de la science,
+et particulièrement de la botanique, l'avait entraîné bien loin de sa
+demeure des bords du Rhin. Il était parti pour les Etats-Unis; de là il
+s'était dirigé vers les régions les plus reculées de l'Ouest, pour faire
+la classification de la flore de ces pays perdus. Il avait passé plusieurs
+années dans la grande vallée du Mississipi; et, se joignant à une des
+caravanes de Saint-Louis, il était venu à travers les prairies jusqu'à
+l'oasis du New-Mexico. Dans ses courses scientifiques le long du
+Del-Norte, il avait rencontré les chasseurs de scalps, et, séduit par
+l'occasion qui s'offrait à lui de pénétrer dans les régions inexplorées
+jusqu'alors par les amants de la science, il avait offert de suivre la
+bande. Cette offre avait été acceptée avec empressement, à cause des
+services qu'il pouvait rendre comme médecin; et depuis deux ans, il était
+avec eux; partageant leurs fatigues et leurs dangers. Il avait traversé
+bien des aventures périlleuses, souffert bien des privations, poussé par
+l'amour de son étude favorite, et peut-être aussi par les rêves du
+triomphe que lui vaudrait un jour, parmi les savants de l'Europe, la
+publication d'une flore inconnue. Pauvre Reichter! pauvre Friedrich
+Reichter! c'était le rêve d'un rêve; il ne devait pas s'accomplir.
+
+Notre souper se termina enfin, et le dessert fut arrosé par une
+bouteille de vin d'El-Paso. Le camp en était abondamment pourvu, ainsi que
+de whisky de Taos; et les éclats joyeux qui nous venaient du dehors
+prouvaient que les chasseurs faisaient une large consommation de cette
+dernière liqueur. Le docteur sortit sa grande pipe, Godé remplit un petit
+fourneau en terre rouge, pendant que Séguin et moi nous allumions nos
+cigarettes.
+
+--Mais, dites-moi, demandai-je à Séguin, quel est cet Indien? Celui qui a
+exécuté ce terrible coup d'adresse sur...
+
+--Ah! El-Sol; c'est un Coco.
+
+--Un Coco?
+
+--Oui, de la tribu des Maricopas.
+
+--Mais cela ne m'en apprend pas plus qu'auparavant. Je savais déjà cela.
+
+--Vous saviez cela? qui vous l'a dit?
+
+--J'ai entendu le vieux Rubé le dire à son ami Garey.
+
+--Ah! c'est juste; il doit le connaître.
+
+Et Séguin garda le silence.
+
+--Eh bien? repris-je, désirant en savoir davantage, qu'est-ce que c'est
+que les Maricopas? Je n'ai jamais entendu parler d'eux.
+
+--C'est une tribu très-peu connue; une nation singulièrement composée. Ils
+sont ennemis des Apaches et des Navajoes. Leur pays est situé au-dessous
+du Gila. Ils viennent des bords du Pacifique, des rives de la mer de
+Californie.
+
+--Mais cet homme a reçu une excellente éducation, à ce qu'il paraît du
+moins. Il parle anglais et français aussi bien que vous et moi. Il paraît
+avoir du talent, de l'intelligence, de la politesse. En un mot, c'est un
+gentleman.
+
+--Il est tout ce que vous avez dit.
+
+--Je ne puis comprendre...
+
+--Je vais vous l'expliquer, mon ami. Cet homme a été élevé dans une des
+plus célèbres universités de l'Europe. Il a été plus loin encore dans ses
+voyages, et a parcouru plus de pays différents, peut-être, qu'aucun de
+nous.
+
+--Mais comment a-t-il fait! Un Indien!
+
+--Avec le secours d'un levier qui a souvent permis à des hommes sans
+valeur personnelle (et El-Sol n'est pas du nombre de ceux-là) d'accomplir
+de très-grandes choses, ou tout au moins de se donner l'air de les avoir
+accomplies, avec le secours de l'or.
+
+--De l'or? et où donc a-t-il pris tout cet or? J'ai toujours entendu dire
+qu'il y en avait très-peu chez les Indiens. Les blancs les ont dépouillés
+de tout celui qu'ils pouvaient avoir autrefois.
+
+--Cela est vrai, en général, et vrai pour les Maricopas en particulier...
+Il fut une époque où ils possédaient l'or en quantités considérables, et
+des perles aussi, recueillies au fond de la mer Vermeille. Toutes ces
+richesses ont disparu. Les révérends pères jésuites peuvent dire quel
+chemin elles ont pris.
+
+--Mais cet homme? El-Sol?
+
+--C'est un chef. Il n'a pas perdu tout son or. Il en a encore assez pour
+ses besoins; et il n'est pas de ceux que les _padres_ puissent enjôler
+avec des chapelets ou du vermillon. Non; il a vu le monde, et a appris à
+connaître toute la valeur de ce brillant métal.
+
+--Mais sa soeur a-t-elle reçu la même éducation que lui?
+
+--Non; la pauvre Luna n'a pas quitté la vie sauvage; mais il lui a appris
+beaucoup de choses. Il a été absent plusieurs années, et, depuis peu
+seulement, il a rejoint sa tribu.
+
+--Leurs noms sont étranges: _le Soleil! la Lune!_
+
+--Ils leur ont été donnés par les Espagnols de Sonora; mais ils ne sont
+que la traduction de leurs noms indiens. Cela est très-commun sur les
+frontières.
+
+--Comment sont-ils ici?
+
+Je fis cette question avec un peu d'hésitation, pensant qu'il pouvait y
+avoir quelque particularité sur laquelle on ne pouvait me répondre.
+
+--En partie, répondit Séguin, par reconnaissance envers moi, je suppose.
+J'ai sauvé El-Sol des mains des Navajoes quand il était enfant. Peut-être
+y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant
+vouloir détourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis
+Indiens. Vous allez être compagnons pendant un certain temps. C'est un
+homme instruit; il vous intéressera. Prenez garde à votre coeur avec la
+charmante Luna.--Vincent! Allez à la tente du chef Coco, priez-le de venir
+prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec
+lui.
+
+Le serviteur se mit rapidement en marche à travers le camp. Pendant son
+absence, nous nous entretînmes du merveilleux coup de fusil tiré par
+l'Indien.
+
+--Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Séguin, sans mettre sa balle dans le
+but. Il y a quelque chose de mystérieux dans une telle adresse. Son coup
+est infaillible, et il semble que la balle obéisse à sa volonté. Il faut
+qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, indépendant de
+la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les
+seuls à qui je connaisse cette singulière puissance.
+
+Ces derniers mots furent prononcés par Séguin comme s'il se parlait à
+lui-même; après les avoir prononcés, il garda quelques moments le silence,
+et parut rêveur. Avant que la conversation eût repris, El-Sol et sa soeur
+entrèrent dans la tente, et Séguin nous présenta l'un à l'autre. Peu
+d'instants après, El-Sol, le docteur, Séguin et moi étions engagés dans
+une conversation, très-animée.
+
+Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre,
+ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport à la terrible dénomination
+du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu
+guerrière de la botanique: les rapports de famille des différentes espèces
+de cactus! J'avais étudié cette science, et je reconnus que j'en savais
+moins à cet égard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frappé de
+cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y réfléchis plus tard, du
+simple fait qu'une telle conversation eût pris place entre nous, dans ce
+lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures
+durant, nous demeurâmes tranquillement assis, fumant et causant de sujets
+du même genre. Pendant que nous étions ainsi occupés, j'observais, à
+travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma
+position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus, à la
+lumière qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe
+brodé, pendant sur la poitrine.
+
+La Luna était assise près de son frère, cousant des semelles épaisses à
+une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air préoccupé, et de
+temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de
+notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune
+apparence de dissimulation, et sortit. Un instant après, elle revint, et
+je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit à son
+ouvrage.
+
+El-Sol et sa soeur nous quittèrent enfin, et peu après, Séguin, le docteur
+et moi, roulés dans nos sérapés, nous nous laissions aller au sommeil.
+
+
+
+XXIV
+
+
+LE SENTIER DE LA GUERRE.
+
+La troupe était à cheval à l'aube du jour, et, avant que la dernière note
+du clairon se fût éteinte, nos chevaux étaient dans l'eau, se dirigeant
+vers l'autre bord de la rivière. Nous débouchâmes bientôt des bois qui
+couvraient le fond de la vallée, et nous entrâmes dans les plaines
+sablonneuses qui s'étendent à l'ouest vers les montagnes des Mimbres. Nous
+coupâmes à travers ces plaines dans la direction du sud, gravissant de
+longues collines de sable qui s'allongeaient de l'est à l'ouest. La
+poussière était amoncelée en couches épaisses, et nos chevaux enfonçaient
+jusqu'au fanon. Nous traversions alors la partie ouest de la _jornada_.
+Nous marchions en file indienne. L'habitude a fait prévaloir cette
+disposition parmi les Indiens et les chasseurs quand ils sont en marche.
+Les passages resserrés des forêts et les défilés étroits des montagnes
+n'en permettent pas d'autre. Et même, lorsque nous étions en pays plat,
+notre cavalcade occupait une longueur de près d'un quart de mille.
+L'_atajo_[1] suivait sous la conduite des _arrieros._
+
+[Note 1: Convoi des mules de bagages.]
+
+Nous fîmes notre première journée sans nous arrêter. Il n'y avait ni herbe
+ni eau sur notre route, et une halte sous les rayons ardents du soleil
+n'aurait pas été de nature à nous rafraîchir. De bonne heure, dans
+l'après-midi, une ligne noire, traversant la plaine, nous apparut dans le
+lointain. En nous rapprochant, nous vîmes un mur de verdure devant nous,
+et nous reconnûmes un bois de cotonniers. Les chasseurs le signalèrent
+comme étant le bois de Paloma. Peu après, nous nous engagions sous l'ombre
+de ces voûtes tremblantes, et nous atteignions les bords d'un clair
+ruisseau où nous établîmes notre halte pour la nuit.
+
+Pour installer notre campement, nous n'avions plus ni tentes ni cabanes;
+les tentes dont on s'était servi sur le Del-Norte avaient été laissées en
+arrière et cachées dans le fourré. Une expédition comme la nôtre exigeait
+que l'on ne fût pas encombré de bagages. Chacun n'avait que sa couverture
+pour abri, pour lit et pour manteau. On alluma les feux et l'on fit rôtir
+la viande. Fatigués de notre route (le premier jour de marche à cheval, il
+en est toujours ainsi), nous fûmes bientôt enveloppés dans nos couvertures
+et plongés dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous fûmes tirés
+du repos par les sons du clairon qui sonnait le _réveil_. La troupe avait
+une sorte d'organisation militaire, et chacun obéissait aux sonneries,
+comme dans un régiment de cavalerie légère. Après un déjeuner lestement
+préparé et plus lestement avalé, nos chevaux furent détachés de leurs
+piquets, sellés, enfourchés, et, à un nouveau signal, nous nous mettions
+en route. Les jours suivants ne furent marqués par aucun incident digne
+d'être remarqué. Le sol stérile était, çà et là, couvert de sauge sauvage
+et de _mesquite_. Il y avait aussi des massifs de cactus et d'épais
+buissons de créosote qui exhalaient leur odeur nauséabonde au choc du
+sabot de nos montures. Le quatrième soir nous campions près d'une source,
+l'_Ojo de Vaca_, située sur la frontière orientale des Llanos. La grande
+prairie est coupée à l'ouest par le _sentier de guerre_ des Apaches, qui
+se dirige au sud vers Sonora. Près du sentier, et le commandant, une haute
+montagne s'élève et domine au loin la plaine. C'est le Pinon. Notre
+intention était de gagner cette montagne et de nous tenir cachés au milieu
+des rochers près d'une source bien connue, jusqu'à ce que nos ennemis
+fussent passés. Mais, pour faire cela, il fallait traverser le sentier de
+guerre, et nos traces nous auraient dénoncés. C'était une difficulté que
+Séguin n'avait pas prévue. Le Pinon était le seul point duquel nous
+puissions être aperçus. Il fallait donc atteindre cette montagne, et
+comment le faire sans traverser le sentier qui nous en séparait!
+
+Aussitôt notre arrivée à l'Ojo de Vaca, Séguin réunit les hommes en
+conseil pour délibérer sur cette grave question.
+
+--Déployons-nous sur la prairie, dit un chasseur, et restons très-écartés
+les uns des autres jusqu'à ce que nous ayons traversé le sentier de guerre
+des Apaches. Ils ne feront pas attention à quelques traces disséminées çà
+et là, je le parie.
+
+--Ouais! compte là-dessus, reprit un autre; croyez-vous qu'un Indien soit
+capable de rencontrer une piste de cheval sans la suivre jusqu'au bout?
+Cela est impossible.
+
+--Nous pouvons envelopper les sabots de nos chevaux, pour le temps de la
+traversée, suggéra l'homme qui avait déjà parlé.
+
+--Ah! ouiche; ça serait encore pire. J'ai essayé de ce moyen-là une fois,
+et j'ai bien failli y perdre ma chevelure. Il n'y a qu'un Indien aveugle
+qui pourrait être pris à cela. Il ne faut pas nous y risquer.
+
+--Ils ne sont pas si vétilleux quand ils suivent le sentier de la guerre,
+je vous le garantis. Et je ne vois pas pourquoi nous ne nous contenterions
+pas de ce moyen.
+
+La plupart des chasseurs parurent être de ravis du second. Les Indiens,
+pensèrent-ils, ne pourraient manquer de remarquer un si grand nombre de
+traces de sabots enveloppés, et de flairer quelque chose en l'air. L'idée
+de tamponner les pieds des chevaux fut donc abandonnée. Mais que faire?
+
+Le trappeur Rubé, qui jusque-là n'avait rien dit, attira sur lui
+l'attention générale par cette exclamation:
+
+--Pish!
+
+--Eh bien, qu'as-tu à dire, vieille rosse? demanda un des chasseurs.
+
+-Que vous êtes un tas de fichues bêtes, tous tant que vous êtes. Je ferais
+passer autant de chevaux qu'il en pourrait tenir dans cette prairie à
+travers le sentier des Apaches sans laisser une trace que l'Indien le plus
+fin puisse suivre et particulièrement un Indien marchant à la guerre,
+comme ceux qui vont passer ici.
+
+--Comment? demanda Séguin.
+
+--Je vous dirai comment, capitaine, si vous voulez me dire quel besoin
+vous avez de traverser le chemin.
+
+--Mais, c'est pour nous cacher dans les gorges du Pinon; voilà tout.
+
+--Et comment rester cachés dans le Pinon sans eau?
+
+--Il y a une source sur le côté, au pied de la montagne.
+
+--C'est vrai comme l'Écriture. Je sais très-bien cela; mais les Indiens
+viendront remplir leurs outres à cette source quand ils passeront pour se
+rendre dans le sud. Et comment prétendez-vous aller auprès de cette source
+avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voilà ce que l'Enfant
+ne comprend pas bien clairement.
+
+--Vous avez raison, Rubé. Nous ne pouvons pas approcher de la source du
+Pinon sans laisser nos traces, et il est évident que l'armée des Indiens
+fera halte ici.
+
+--Je ne vois rien de mieux à faire pour nous que de traverser la prairie.
+Nous pourrons chasser des bisons, jusqu'à ce qu'il soient passés. Ainsi,
+dans l'idée de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans
+le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut
+faire cela avec sûreté, mais pas un régiment tout entier de cavalerie.
+
+--Et les autres: les laisserez-vous ici?
+
+--Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest,
+les hauteurs des Mesquites. Il y a là un ravin, à peu près à vingt milles
+de ce côté du sentier de guerre. Là, ils trouveront de l'eau et de
+l'herbe, et pourront rester cachés jusqu'à ce qu'on aille les prévenir.
+
+--Mais pourquoi ne pas rester ici auprès de ce ruisseau, où il y a aussi
+de l'eau et de l'herbe à foison.
+
+--Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit
+lui-même cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire
+disparaître toutes les traces de notre passage avant de quitter cette
+place.
+
+La force des raisonnements de Rubé frappa tout le monde, et principalement
+Séguin qui résolut de suivre entièrement ses avis. Les hommes qui devaient
+se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec
+l'_atajo_, prit la direction du nord-est, après que l'on eut enlevé toute
+les traces de notre séjour auprès du ruisseau. La grande troupe se dirigea
+vers les monts Mesquites, à dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau.
+Là ils devaient rester cachés près d'un cours d'eau bien connu de la
+plupart d'entre eux, et attendre jusqu'à ce qu'on vint les chercher pour
+nous rejoindre. Le détachement d'observation, dont je faisais partie, se
+dirigea à l'ouest à travers la prairie. Rubé, Garey, El-Sol et sa soeur,
+plus Sanchez, un ci-devant toréador et une demi-douzaine d'autres
+composaient ce détachement, placé sous la direction de Séguin lui-même.
+
+Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions déferré nos chevaux et rempli
+les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent être
+prises pour celles des mustangs sauvages. Cette précaution était
+nécessaire, car notre vie pouvait dépendre d'une seule empreinte de fer de
+cheval. En approchant de l'endroit où le sentier de guerre coupait la
+prairie, nous nous écartâmes à environ un demi-mille les uns des autres.
+De cette façon, nous nous dirigeâmes vers le Pinon, près duquel nous nous
+réunîmes de nouveau, puis nous suivîmes le pied de la montagne en
+inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignîmes la
+fontaine après avoir couru toute la journée pour traverser la prairie. La
+position de la source nous fut révélée par un bouquet de cotonniers et de
+saules. Nous évitâmes de conduire nos chevaux près de l'eau; mais ayant
+gagné une gorge dans l'intérieur de la montagne, nous nous y engageâmes et
+prîmes notre cachette dans un massif de pins-noyers (_nut-pine_), où nous
+passâmes la nuit. Aux premières lueurs du jour, nous fîmes une
+reconnaissance des lieux. Devant nous était une arête peu élevée couverte
+de rochers épars et de pins-noyers disséminés. Cette arête formait la
+séparation entre le défilé et la plaine. De son sommet, couronné par un
+massif de pins, nous découvrions l'eau et le sentier, et notre vue
+atteignait jusqu'aux Llanos qui s'étendaient au nord, au sud et à l'est.
+C'était justement l'espèce d'observatoire dont nous avions besoin pour
+l'occasion. Dès cette matinée, il devint nécessaire de descendre pour
+faire de l'eau. Dans ce but, nous nous étions munis d'un double baquet
+mule et d'outres supplémentaires. Nous allâmes à la source, et remplîmes
+tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la
+terre humide. Toute la journée nous fîmes faction, mais pas un Indien ne
+se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos,
+vinrent boire à une des branches du ruisseau, et retournèrent ensuite aux
+verts pâturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous
+était facile de les approcher à portée de fusil; mais nous n'osions pas
+les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la
+piste par le sang répandu. Sur le soir, nous retournâmes encore à la
+provision d'eau, et nous fîmes deux fois le voyage, car nos animaux
+commençaient à souffrir de la soif. Nous prîmes les mêmes précautions que
+la première fois.
+
+Le lendemain, nos yeux restèrent anxieusement fixés sur l'horizon, au
+nord. Séguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions
+découvrir la prairie jusqu'à une distance de près de trois milles; mais
+l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisième jour se passa
+de même, et nous commencions à craindre que les ennemis n'eussent pris un
+autre sentier. Une autre circonstance nous inquiétait: nous avions
+consommé presque toutes nos provisions, et nous nous voyions réduits à
+manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les
+faire griller. Les Indiens reconnaissent une fumée à d'énormes distances.
+Le quatrième jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillité de
+l'horizon, au nord. Nos provisions étaient épuisées, et la faim commençait
+à nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour
+l'apaiser. Le gibier abondait à la source et sur la prairie. Quelqu'un
+proposa de se glisser à travers les saules et de tirer une antilope ou un
+daim rayé. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous.
+
+--C'est trop dangereux, dit Séguin, leurs chiens sentiraient le sang. Cela
+nous trahirait.
+
+--Je puis vous en procurer un sans verser une goutte de sang, reprit un
+chasseur mexicain.
+
+--Comment cela? demandâmes-nous tous ensemble.
+
+L'homme montra son lasso.
+
+--Mais vos traces? Vos pieds feront de profondes empreintes dans la lutte.
+
+--Nous pourrons les effacer, capitaine, répondit le chasseur.
+
+--Essayez donc, dit le chef consentant.
+
+
+Le Mexicain détacha le lasso de sa selle, et, prenant avec lui un
+compagnon, se dirigea vers la source. Ils se glissèrent à travers les
+saules et se mirent en embuscade. Nous les suivions du regard du haut de
+la crête.
+
+Ils n'étaient pas là depuis un quart d'heure, que nous vîmes un troupeau
+d'antilopes s'approcher, venant de la plaine. Elles se dirigeaient droit à
+la source, se suivant à la file, et furent bientôt tout près des saules où
+les chasseurs s'étaient embusqués. Là, elles s'arrêtèrent tout à coup,
+levant leurs têtes et reniflant l'air. Elles avaient senti le danger; mais
+il était trop tard pour celle qui était en avant.
+
+--Voilà le lasso parti, cria l'un de nous.
+
+Nous vîmes le noeud traversant l'air et tombant sur le chef de file. Le
+troupeau fit volte-face, mais la courroie était enroulée autour du cou du
+premier de la bande, qui, après deux ou trois bonds, tomba sur le flanc et
+demeura sans mouvement. Le chasseur sortit du bouquet de saules, et,
+chargeant l'animal mort sur ses épaules, revint vers l'entrée du défilé.
+Son compagnon suivait, effaçant les traces du chasseur et les siennes
+propres. Au bout de quelques instants ils nous avaient rejoints.
+L'antilope fut dépouillée et mangée crue, toute saignante.
+
+Nos chevaux, affamés et altérés, maigrissaient à vue d'oeil. Nous n'osions
+pas aller trop souvent à l'eau, bien que notre prudence se relâchât à
+mesure que le temps se passait. Deux autres antilopes furent prises au
+lasso par l'habile chasseur. La nuit qui suivit le quatrième jour était
+éclairée par une lune brillante. Les Indiens marchent souvent au clair de
+la lune, et particulièrement quand ils suivent le sentier de la guerre.
+Nous avions des vedettes aussi bien la nuit que le jour, et, cette
+uit-là, nous exerçâmes une surveillance avec meilleur espoir que
+précédemment. C'était une si belle nuit! pleine de lune, calme et pure.
+Notre attente ne fut point trompée. Vers minuit, la sentinelle nous
+éveilla. On distinguait au nord des formes noires se détachant sur le
+ciel. Ce pouvaient être des buffalos. Ces objets s'approchaient de nous.
+Chacun de nous se tient le regard tendu au loin sur le tapis d'herbe
+argentée, et cherche à percer l'atmosphère. Nous voyons briller quelque
+chose: ce sont des armes, sans doute,--des chevaux,--des cavaliers,--ce
+sont les Indiens!
+
+--Oh! Dieu! camarades, nous sommes fous! et nos chevaux, s'ils allaient
+hennir?....
+
+Nous nous précipitons à la suite de notre chef en bas de la colline, à
+travers les rochers et les arbres, nous courons au fourré, où nos animaux
+sont attachés. Peut-être il est trop tard, car les chevaux s'entendent les
+uns les autres à plusieurs milles de distance, et le plus léger bruit se
+transmet au loin à travers l'atmosphère tranquille de ces hauts plateaux.
+Nous arrivons près de la _caballada_. Que fait Séguin? Il a détaché la
+couverture qui est à l'arrière de la selle, et il enveloppe la tête de son
+cheval. Nous suivons son exemple; sans échanger une parole, car nous
+comprenons qu'il n'y a pas autre chose à faire. Au bout de quelques
+minutes, nous avons reconquis notre sécurité, et nous remontons à notre
+poste d'observation.
+
+Nous nous y étions pris à temps, car, en atteignant le sommet, nous
+entendîmes les exclamations des Indiens, les _thoump, thoump_ des sabots
+sur le sol résistant de la plaine; de temps en temps un hennissement
+annonçant que leurs chevaux sentaient l'approche de l'eau. Ceux qui
+étaient en tête se dirigeaient vers la source; et nous aperçûmes la longue
+ligne des cavaliers s'étendant jusqu'au point le plus éloigné de
+l'horizon. Ils approchèrent encore, et nous pûmes distinguer les
+banderoles et les pointes brillantes de leurs lances. Nous voyons aussi
+leurs corps demi-nus luire aux rayons de la lune. Au bout de quelques
+instants, ceux qui étaient en tête atteignaient les buissons, faisaient
+halte, laissaient boire leurs animaux, puis, faisant demi-tour, gagnaient
+le milieu de la prairie au trot, et là, sautant à terre, déharnachaient
+leurs chevaux. Il devenait évident que leur intention était de camper là
+pour la nuit. Pendant près d'une heure, ils défilèrent ainsi, jusqu'à ce
+que deux cents guerriers fussent réunis dans la plaine sous nos yeux.
+
+Nous observions tous leurs mouvements. Nous ne craignions pas d'être vus.
+Nos corps étaient cachés derrière les rochers et nos figures masquées par
+le feuillage des arbres du Pinon. Nous pouvions facilement voir et
+entendre tout ce qui se passait, les sauvages n'étant pas à plus de trois
+cents yards de notre poste. Ils commencent par attacher leurs chevaux à
+des piquets disposés en un large cercle, au loin dans la plaine. Là,
+l'herbe est plus longue et plus épaisse que dans le voisinage de la
+source. Ils détachent et rapportent avec eux les harnais, composés de
+brides en crin, de couvertures en cuir de buffalo et de peaux d'ours gris.
+Peu d'entre eux ont des selles. Les Indiens n'ont pas l'habitude de s'en
+servir dans les expéditions de guerre. Chaque homme plante sa lance dans
+le sol, et place, auprès de son bouclier, son arc et son carquois. Il
+étend à son côté une couverture de laine, ou une peau de bête, qui lui
+sert à la fois de tente et de lit. Les lances, bien alignées sur la
+prairie, y forment un front de plusieurs centaines de yards, et en un
+instant leur camp est formé avec une promptitude et une régularité à faire
+honte aux plus vieilles troupes. Leur camp est divisé en deux parties,
+correspondant à deux bandes: celle des Apaches et celle des Navajoes. La
+dernière est, de beaucoup, la moins nombreuse, et se trouve la plus
+éloignée, par rapport à nous. Nous entendons le bruit de leurs tomahawks
+attaquant les arbres du fourré au pied de la montagne, et nous les voyons
+retourner vers la plaine, chargés de fagots qu'ils empilent et qu'ils
+allument. Un grand nombre de feux brillent bientôt dans la nuit. Les
+sauvages s'assoient autour et font cuire leur souper. Nous pouvons
+distinguer les peintures dont sont ornés leurs visages et leurs poitrines
+nues. Il y en a de toutes les couleurs: les uns sont peints en rouge,
+comme s'ils étaient barbouillés de sang; d'autres en noir de jais. Ceux-ci
+ont la moitié de la figure peinte en blanc et l'autre moitié en rouge ou
+en noir. Ceux-là sont marqués comme des chiens de chasse, d'autres sont
+rayés et zébrés. Leurs joues et leurs poitrines sont tatouées de figures
+d'animaux: de loups, de panthères, d'ours, de buffalos et autres hideux
+hiéroglyphes, vivement éclairés par l'ardente flamme du bois de pin.
+Quelques-uns portent une main rouge peinte sur le coeur; un grand nombre
+étalent comme devise des têtes de mort ou des os en croix. Chacun d'eux a
+adopté un symbole correspondant à son caractère. Ce sont des écussons où
+la fantaisie joue le même rôle que dans le choix des armoiries que l'on
+voit sur les portières des voitures, sur les boutons des livrées, ou sur
+la médaille de cuivre du facteur de magasin. La vanité est de tous les
+pays, et les sauvages, comme les civilisés, ont aussi leurs hochets.
+
+Mais qu'est-ce donc? des casques brillants, de cuivre et d'acier, avec des
+plumes d'autruche! Une telle coiffure à des sauvages! Où ont-ils pris
+cela? Aux cuirassiers de Chihuahua. Pauvres diables, tués dans quelque
+rencontre avec ces lanciers du désert.
+
+La viande saignante crépite au feu sur des broches de bois de saule, les
+Indiens placent des noix du Pinon sous les cendres, et les en retirent
+grillées et fumantes; ils allument leur pipe de terre durcie, et lancent
+en l'air des nuages de fumée. Ils gesticulent en se racontant les uns aux
+autres leurs sanglantes aventures. Nous les entendons crier, causer et
+rire comme de vrais saltimbanques. Combien sont-ils différents des Indiens
+de la forêt! Pendant deux heures, nous suivons tous leurs mouvements et
+nous les écoutons. Enfin les hommes qui doivent garder les chevaux sont
+choisis et se dirigent vers la caballada; des Indiens, l'un après l'autre,
+étendent leurs peaux de bêtes, s'enroulent dans leurs couvertures et
+s'endorment. Les flammes cessent de briller, mais, à la lueur de la lune,
+nous pouvons distinguer les corps couchés des sauvages. Des formes
+blanches se meuvent au milieu d'eux; ce sont les chiens quêtant après les
+débris du souper. Ils courent çà et là, grondant l'un après l'autre, et
+aboyant aux coyotes qui rôdent à la lisière du camp. Plus loin, sur la
+prairie, les chevaux sont encore éveillés et occupés. Nous entendons le
+bruit de leurs sabots frappant le sol et le craquement de l'herbe touffue,
+sous leurs dents. D'espace en espace nous apercevons la forme droite d'un
+homme debout: ce sont les sentinelles de la caballada.
+
+
+
+XXV
+
+
+TROIS JOURS DANS LA TRAPPE.
+
+Nous dûmes nous préoccuper alors de notre propre situation. Les dangers et
+les difficultés dont nous étions entourés apparurent à nos yeux.
+
+--Est-ce que les sauvages vont rester ici pour chasser?
+
+Cette pensée sembla nous venir à tous au même instant, et nous échangeâmes
+des regards inquiets et consternés.
+
+--Cela n'est pas improbable, dit Séguin à voix basse, et d'un ton grave;
+il est évident qu'ils ne sont pas approvisionnés de viande; et comment
+pourraient-ils sans cela entreprendre la traversée du désert? Ils
+chasseront ici ou plus loin. Pourquoi pas ici?
+
+--S'il en est ainsi, nous sommes dans une jolie trappe! Interrompit un
+chasseur montrant successivement l'entrée de la gorge d'un côté et la
+montagne de l'autre.--Comment sortirons-nous d'ici? Je serais vraiment
+curieux de le savoir.
+
+Nos yeux suivirent les gestes de celui qui parlait. En face de l'ouverture
+de la ravine, à moins de cent yards de distance des rochers qui en
+obstruaient l'entrée, nous apercevions la ligne du camp des Indiens. Plus
+près encore, il y avait une sentinelle. On n'aurait pu s'aventurer à
+sortir, la sentinelle fût-elle endormie, sans s'exposer à rencontrer les
+chiens qui rôdaient en foule dans le camp. Derrière nous, la montagne se
+dressait verticalement comme un mur. Elle était inaccessible. Nous étions
+positivement dans une trappe.
+
+--_Carraï_! s'écria un des hommes, nous allons crever de faim et de soif
+s'ils restent ici pour chasser!
+
+--Ça sera encore plus tôt fait de nous, reprit un autre, s'il leur prend
+fantaisie de pénétrer dans la gorge!
+
+Cette hypothèse pouvait se réaliser, bien qu'il y eût peu d'apparence. Le
+ravin formait une espèce de cul-de-sac qui entrait de biais dans la
+montagne et se terminait à un mur de rochers. Rien ne pouvait attirer nos
+ennemis dans cette direction, à moins, toutefois, qu'ils ne vinssent y
+chercher des noix du Pinon. Quelques-uns de leurs chiens aussi ne
+pouvaient-ils pas venir de ce côté, en quête de gibier, ou attirés par
+l'odeur de nos chevaux? Tout cela était possible, et chacune de ces
+probabilités nous faisait frissonner.
+
+--S'ils ne nous découvrent pas, dit Séguin, cherchant à nous rassurer,
+nous pourrons vivre un jour ou deux avec des noix de pin. Quand les noix
+nous feront défaut, nous tuerons un de nos chevaux. Quelle quantité d'eau
+avons-nous?
+
+--Nous avons de la chance, capitaine, nos outres sont presque pleines.
+
+--Mais nos pauvres bêtes? Il n'y aura pas de quoi les abreuver.
+
+--Il n'y a pas à craindre la soif tant que nous aurons de cela, dit
+El-Sol, regardant à terre et indiquant du pied une grosse masse arrondie
+qui croissait parmi les rochers: c'était un cactus sphéroïdal. Voyez,
+continua-t-il, il y en a par centaines.
+
+Tout le monde comprit ce qu'El-Sol voulait dire, et les regards se
+reposèrent avec satisfaction sur les cactus.
+
+--Camarades, reprit Séguin, il ne sert à rien de nous désoler. Que ceux
+qui peuvent dormir dorment. Il suffit de poser une sentinelle là-bas et
+une autre ici. Allez, Sanchez! Et le chef indiqua en bas de la ravine un
+poste d'où on pouvait surveiller l'entrée.
+
+La sentinelle s'éloigna, et prit son poste en silence. Les autres
+descendirent, et, après avoir visité les muselières des chevaux,
+retournèrent à la station de la vedette placée sur la crête. Là, nous nous
+roulâmes dans nos couvertures, et, nous étendant sur les rochers, nous
+nous endormîmes pour le reste de la nuit.
+
+Avant le jour, nous sommes tous sur pied, et nous guettons à travers le
+feuillage avec un vif sentiment d'inquiétude. Le camp des Indiens est
+plongé dans le calme le plus profond. C'est mauvais signe! S'ils avaient
+dû partir, ils auraient été debout plus tôt. Ils ont l'habitude de se
+mettre en route avant l'aube. Ces symptômes augmentent nos alarmes. Une
+lueur grise commence à se répandre sur la prairie. Une bande blanche se
+montre à l'horizon, du côté de l'Orient. Le camp se réveille. Nous
+entendons des voix. Des formes noires s'agitent au milieu des lances
+plantées verticalement dans le sol. Des sauvages gigantesques traversent
+la plaine. Des peaux de bêtes couvrent leurs épaules et les protègent
+contre l'air vif du matin. Ils portent des fagots. Ils rallument les feux.
+Nos hommes causent à voix basse, étendus sur les rochers et suivant de
+l'oeil tous leurs mouvements.
+
+--Il est évident qu'ils ont l'intention de faire séjour ici.
+
+--Oui, ça y est; c'est sûr et certain! Fichtre! je voudrais bien savoir
+combien de temps ils vont y rester.
+
+--Trois jours au moins; peut-être cinq ou six.
+
+--B...igre de chien! nous serons flambés avant qu'il n'en soit passé la
+moitié!
+
+--Que diable auraient-ils à faire ici si longtemps? Je parie, moi, qu'ils
+vont filer aussitôt qu'ils pourront.
+
+--Sans doute; mais pourront-ils partir plus tôt?
+
+--Ils ont bien assez d'un jour pour ramasser toute la viande dont ils ont
+besoin. Voyez! il y a là-bas des buffalos en masse. Regardez! là-bas, tout
+là-bas!
+
+Et celui qui parlait montrait des silhouettes noires qui se détachaient
+sur le ciel brillant. C'était un troupeau de buffalos.
+
+--C'est juste. En moins d'une demi-journée, ils auront abattu autant de
+viande qu'ils en veulent. Mais comment la feront-ils sécher en moins de
+trois jours. C'est là ce que je serais bien aise de savoir.
+
+--_Es verdad!_ dit un des Mexicains, un cibolero; _tres dias, al menos!_
+
+--Oui, messieurs! Et gare si le soleil nous joue le mauvais tour de ne pas
+se montrer.
+
+Ces propos sont échangés entre deux ou trois hommes qui parlent à voix
+basse, mais assez haut cependant pour que nous les entendions. Ils nous
+révèlent une nouvelle face de la question, que nous n'avions pas encore
+envisagée. Si les Indiens restent là jusqu'à ce que leurs viandes soient
+séchées, nous sommes grandement exposés à mourir de soif ou à être
+découverts dans notre cachette. Nous savons que l'opération du
+dessèchement de la viande de buffalo demande trois jours, avec un bon
+soleil, comme un chasseur l'a insinué. Cela, joint à une première journée
+employée à la chasse, nous fait quatre jours d'emprisonnement dans le
+ravin! La perspective est redoutable. Nous pressentons les atroces et
+mortelles tortures de la soif. La famine n'est pas à craindre; nos chevaux
+sont là et nous avons nos couteaux. Ils nous fourniront de la viande, au
+besoin, pour plusieurs semaines. Mais les cactus suffiront-ils à calmer la
+soif des hommes et des bêtes pendant trois ou quatre jours? C'est là une
+question que personne ne peut résoudre. Le cactus a souvent soulagé un
+chasseur pendant quelque temps; il lui a rendu les forces nécessaires pour
+gagner un cours d'eau, mais plusieurs jours! L'épreuve ne tarde pas à
+commencer. Le jour s'est levé; les Indiens sont sur pied. La moitié
+d'entre eux détachent les chevaux de leurs piquets et les conduisent à
+l'eau. Ils ajustent les brides, prennent leurs lances, bandent leurs arcs,
+mettent le carquois sur leurs épaules et sautent à cheval. Après une
+courte consultation, ils se dirigent au galop vers l'est. Une demi-heure
+après, nous les voyons poursuivant les buffalos à travers la prairie, les
+perçant de leurs flèches et les traversant de leurs longues lances. Ceux
+qui sont restent au camp mènent leurs chevaux à la source, et les
+reconduisent dans la prairie. Puis ils abattent de jeunes arbres, pour
+alimenter les feux. Voyez! les voilà qui enfoncent de longues perches dans
+la terre, et qui tendent des cordes de l'une à l'autre. Dans quel but?
+Nous ne le savons que trop.
+
+--Ah! regardez là-bas! murmure un des chasseurs en voyant ces préparatifs;
+là-bas, les cordes à sécher la viande! Maintenant, il n'y a pas à dire,
+nous voilà en cage pour tout de bon.
+
+--_Por todos los santos, es verdad!_
+
+--_Caramba! carajo! chingaro!_ grommelle le cibolero qui voit parfaitement
+ce que signifient ces perches et ces cordes.
+
+Nous observons avec un intérêt fiévreux tous les mouvements des sauvages.
+Le doute ne nous est plus permis. Ils se disposent à rester là plusieurs
+jours. Les perches dressées présentent un développement de plus de cent
+yards, devant le front du campement. Les sauvages attendent le retour de
+leurs chasseurs. Quelques-uns montent à cheval et se dirigent au galop
+vers la battue des buffalos qui fuient au loin dans la plaine. Nous
+regardons à travers les feuilles en redoublant de précautions, car le jour
+est éclatant, et les yeux perçants de nos ennemis interrogent tous les
+objets qui les entourent. Nous parlons à voix basse, bien que la distance
+rende, à la rigueur, cette précaution superflue; mais, dans notre terreur,
+il nous semble que l'on peut nous entendre. L'absence des chasseurs
+indiens a duré environ deux heures. Nous les voyons maintenant revenir à
+travers la prairie, par groupes séparés. Ils s'avancent lentement. Chacun
+d'eux porte une charge devant lui, sur le garrot de son cheval. Ce sont de
+larges masses de chair rouge, fraîchement dépouillée et fumante. Les uns
+portent les côtes et les quartiers, les autres les bosses, ceux-ci les
+langues, les coeurs, les foies, les _petits morceaux_, enveloppés dans les
+peaux des animaux tués. Ils arrivent au camp et jettent leurs chargements
+sur le sol. Alors commence une scène de bruit et de confusion. Les
+sauvages courent çà et là, criant, bavardant, riant et sautant. Avec leurs
+longs couteaux à scalper, ils coupent de larges tranches et les placent
+sur les braises ardentes, ils découpent les bosses, et enlèvent la graisse
+blanche et remplissent des boudins. Ils déploient les foies bruns qu'ils
+mangent crus. Ils brisent les os avec leurs tomahawks, et avalent la
+moelle savoureuse. Tout cela est accompagné de cris, d'exclamations, de
+rires bruyants et de folles gambades. Cette scène se prolonge pendant plus
+d'une heure. Une troupe fraîche de chasseurs monte à cheval et part. Ceux
+qui restent découpent la viande en longues bandes qu'ils accrochent aux
+cordes préparées dans ce but. Ils la laissent ainsi pour être transformée
+en _tasajo_ par l'action du soleil. Nous savons ce qui nous attend; le
+péril est extrême; mais des hommes comme ceux qui composent la bande de
+Séguin ne sont pas gens à abandonner la partie tant qu'il reste une ombre
+d'espoir. Il faut qu'un cas soit bien désespéré pour qu'ils se sentent à
+bout de ressources.
+
+--Il n'y a pas besoin de nous tourmenter tant que nous ne sommes pas
+atteints dans nos oeuvres vives, dit un des chasseurs.
+
+--Si c'est être atteint dans ses oeuvres vives que d'avoir le ventre
+creux, réplique un autre, je le suis, et ferme. Je mangerais un âne tout
+cru, sans lui ôter la peau.
+
+--Allons, garçons, réplique un troisième, ramassons des noix de pin et
+régalons-nous.
+
+Nous suivons cet avis et nous nous mettons à la recherche des noix. A
+notre grand désappointement, nous découvrons que ce précieux fruit est
+assez rare. Il n'y a pas sur la terre ou sur les arbres de quoi nous
+soutenir pendant deux jours.
+
+--Par le diable! s'écrie un des hommes, nous serons forcés de nous en
+prendre à nos bêtes.
+
+--Soit, mais nous avons encore le temps, nous attendrons que nous nous
+soyons un peu rongé les poings avant d'en venir là.
+
+On procède à la distribution de l'eau qui se fait dans une petite tasse.
+Il n'en reste plus guère dans les outres, et nos pauvres chevaux
+souffrent.
+
+--Occupons-nous d'eux, dit Séguin, se mettant en devoir d'éplucher un
+cactus avec son couteau.
+
+Chacun de nous en fait autant et enlève soigneusement les côtes et les
+piquants. Un liquide frais et gommeux coule des tissus ouverts. Nous
+arrachons, en brisant leurs courtes queues, les boules vertes des cactus,
+nous les portons dans le fourré et les plaçons devant nos animaux. Ceux-ci
+s'emparent avidement de ces plantes succulentes, les broient entre les
+dents et avalent le jus et les fibres. Ils y trouvent à boire et à manger.
+Dieu merci! nous pouvons espérer de les sauver. Nous renouvelons la
+provision devant eux jusqu'à ce qu'ils en aient assez. Deux sentinelles
+sont entretenues en permanence, l'une sur la crête de la colline, l'autre
+en vue de l'ouverture du défilé. Les autres restent dans le ravin, et
+cherchent, sur les flancs, les fruits coniques du Pinon. C'est ainsi que
+se passe notre première journée. Jusqu'à une heure très-avancée de la
+soirée, nous voyons les chasseurs Indiens rentrer dans le camp apportant
+leur charge de chair de buffalo. Les feux sont partout allumés, et les
+sauvages, assis autour, passent presque toute la nuit à faire des
+grillades et à manger. Le lendemain, ils ne se lèvent que très-tard. C'est
+un jour de repos et de paresse; la viande pend aux cordes, et ils ne
+peuvent qu'attendre la fin de l'opération. Ils flânent dans le camp; ils
+arrangent leurs brides et leurs lassos, ou passent la visite de leurs
+armes. Ils mènent boire leurs chevaux et les reconduisent au milieu de
+l'herbe fraîche. Plus de cent d'entre eux sont incessamment occupés à
+faire griller de larges tranches de viandes, et à les manger. C'est un
+festin perpétuel. Leurs chiens sont fort affairés aussi, après les os
+dépouillés. Ils ne quitteront probablement pas cette curée, et nous
+n'avons pas à craindre qu'ils viennent rôder du côté de la ravine tant
+qu'ils seront ainsi attablés. Cela nous rassure un peu. Le soleil est
+chaud pendant toute la seconde journée, et nous rôtit dans notre ravin
+desséché. Cette chaleur redouble notre soif; mais nous sommes loin de nous
+en plaindre, car elle hâtera le départ des sauvages. Vers le soir, le
+_tasajo_ commence à prendre une teinte brune et à se racornir. Encore un
+jour comme cela, et il sera bon à empaqueter. Notre eau est épuisée; nous
+suçons les feuilles succulentes du cactus, dont l'humidité trompe notre
+soif, sans pourtant l'apaiser. La faim se fait sentir de plus en plus
+vive. Nous avons mangé toutes les noix de pin, et il ne nous reste plus
+qu'à tuer un de nos chevaux.
+
+--Attendons jusqu'à demain, propose-t-on. Laissons encore une chance aux
+pauvres bêtes. Qui sait ce qui peut arriver demain matin?
+
+Cette proposition est acceptée. Il n'y a pas un chasseur qui ne regarde la
+perte de son cheval comme un des plus grands malheurs qui puisse
+l'atteindre dans la prairie. Dévorés par la faim, nous nous couchons,
+attendant la venue du troisième jour. Le matin arrive, et nous grimpons
+comme d'habitude à notre observatoire.
+
+Les sauvages dorment tard comme la veille; mais ils se lèvent enfin, et,
+après avoir fait boire leurs chevaux, recommencent à faire cuire de la
+viande. L'aspect des tranches saignantes, des côtes juteuses fumant sur la
+braise, l'odeur savoureuse que nous apporte la brise surexcitent notre
+faim jusqu'à la rendre intolérable. Nous ne pouvons pas résister plus
+longtemps. Il faut qu'un cheval meure! Lequel? La loi de la montagne en
+décidera. Onze cailloux blancs et un noir sont placés dans un seau vide;
+l'un après l'autre nous sommes conduits auprès, les yeux bandés. Je
+tremble, en mettant la main dans le vase autant que s'il s'agissait de ma
+propre vie.
+
+--Grâce soit rendue au ciel! mon brave Moro est sauvé!...
+
+Un des Mexicains a pris la pierre noire.
+
+--Nous avons de la chance! s'écria un chasseur, un bon mustang bien gras
+vaut mieux qu'un boeuf maigre.
+
+En effet, le cheval désigné par le sort est très-bien en chair. Les
+sentinelles sont replacées, et nous nous dirigeons vers le fourré pour
+exécuter la sentence. On s'approche de la victime avec précaution; on
+l'attache à un arbre, et on lui met des entraves aux quatre jambes pour
+qu'elle ne puisse se débattre. On se propose de la saigner à blanc. Le
+cibolero a dégainé son long couteau; un homme se tient prêt à recevoir
+dans un seau le précieux liquide, le sang. Quelques-uns, munis de tasses,
+se préparent à boire aussitôt que le sang coulera. Un bruit inusité nous
+arrête court. Nous regardons à travers les feuilles. Un gros animal gris,
+ressemblant à un loup, est sur la lisière du fourré et nous regarde.
+Est-ce un loup? Non; c'est un chien indien. L'exécution est suspendue,
+chacun de nous s'arme de son couteau. Nous nous approchons doucement de
+l'animal; mais il se doute de nos intentions, pousse un sourd grognement,
+et court vers l'extrémité du défilé. Nous le suivons des yeux. L'homme en
+faction est précisément le propriétaire du cheval voué à la mort. Le chien
+ne peut regagner la plaine qu'en passant près de lui, et le Mexicain se
+tient, la lance en arrêt, prêt à le recevoir. L'animal se voit coupé, il
+se retourne et court en arrière; puis, prenant un élan désespéré, il
+essaie de franchir la vedette. Au même moment il pousse un hurlement
+terrible. Il est empalé sur la lance. Nous nous élançons vers la crête
+pour voir si le hurlement a attiré l'attention des sauvages. Aucun
+mouvement inusité ne se manifeste parmi eux; ils n'ont rien entendu. Le
+chien est dépecé et dévoré avant que la chair palpitante ait eu le temps
+de se refroidir! Le cheval est préservé. La récolte des cactus
+rafraîchissants pour nos bêtes nous occupe pendant quelque temps. Quand
+nous retournons à notre observatoire, un joyeux spectacle s'offre à nos
+yeux. Les guerriers assis autour des feux renouvellent les peintures de
+leurs corps. Nous savons ce que cela veut dire. Le _tasajo_ est devenu
+noir. Grâce au soleil brûlant il sera bientôt bon à empaqueter.
+Quelques-uns des Indiens s'occupent à empoisonner les pointes de leurs
+flèches. Ces symptômes raniment notre courage. Ils se mettront bientôt en
+marche, sinon cette nuit, demain au point du jour. Nous nous félicitons
+réciproquement, et suivons de l'oeil tous les mouvements du camp. Nos
+espérances s'accroissent à la chute du jour. Ah! voici un mouvement
+inaccoutumé. Un ordre a été donné. Voilà!
+
+--_Mira! Mira!--See!--Look! look!_--Tous les chasseurs s'exclament à la
+fois, mais à voix basse.
+
+--Par le grand diable vivant! ils vont partir à la brune.
+
+Les sauvages détachent le _tasajo_ et le mettent en rouleaux. Puis, chaque
+homme se dirige vers son cheval, les piquets sont arrachés: les bêtes
+menées à l'eau; on les bride, on les harnache et on les sangle. Les
+guerriers prennent leurs lances, endossent leur carquois, ramassent leurs
+boucliers et leurs arcs, et sautent légèrement à cheval. Un moment après,
+leur file est formée avec la rapidité de la pensée, et, reprenant leur
+sentier, ils se dirigent, un par un, vers le sud. La troupe la plus
+nombreuse est passée. La plus petite, celle des Navajoes, suit la même
+route. Non, cependant! cette dernière oblique soudainement vers la gauche
+et traverse la prairie, se dirigeant à l'est, vers la source de l'Ojo de
+Vaca.
+
+
+
+XXVI
+
+
+LES DIGGERS.[1]
+
+[Note 1: _Diggers_, mot à mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race
+particulière de sauvage de ces montagnes.]
+
+Notre premier mouvement fut de nous précipiter au bas de la côte, vers la
+source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre
+faim avec les os dépouillés de viandes dont le camp était jonché.
+Néanmoins, la prudence nous retint.
+
+--Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en
+trois sauts de chèvre.
+
+--Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns
+peuvent avoir oublié quelque chose et revenir sur leurs pas.
+
+Cela n'était pas impossible, et, bien qu'il nous en coûtât, nous nous
+résignâmes à rester quelque temps encore dans le défilé. Nous descendîmes
+au fourré pour faire nos préparatifs de départ: seller nos chevaux et les
+débarrasser des couvertures dont leurs têtes étaient emmaillotées. Pauvres
+bêtes! Elles semblaient comprendre que nous allions les délivrer. Pendant
+ce temps, notre sentinelle avait gagné le sommet de la colline pour
+surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitôt que les Indiens
+auraient disparu.
+
+--Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca,
+dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne
+soient pas restés là.
+
+--Ils doivent s'ennuyer de nous attendre où ils sont, ajouta Garey, à
+moins qu'ils n'aient trouvé dans les mesquites plus de queues noires que
+je ne me l'imagine..
+
+--_Vaya!_ s'écria Sanchez, ils peuvent rendre grâce à la _Santissima_ de
+ne pas être restés avec nous. Je suis réduit à l'état de squelette _Mira!
+Carraï!_
+
+Nos chevaux étaient sellés et bridés nos lassos accrochés; la sentinelle
+ne nous avait point encore avertis. Notre patience était à bout.
+
+--Allons! dit l'un de nous, avançons: ils sont assez loin maintenant. Ils
+ne vont pas s'amuser à revenir en arrière tout le long de la route. Ce
+qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui
+les tente est assez beau!
+
+Nous ne pûmes y tenir plus longtemps. Nous hélâmes la sentinelle. Elle
+n'apercevait plus que les têtes dans le lointain.
+
+--Cela suffit, dit Séguin, venez; emmenez les chevaux!
+
+Les hommes s'empressèrent d'obéir, et nous courûmes vers le
+fond de la ravine, avec nos bêtes. Un jeune homme, le _pueblo_ domestique
+de Séguin, était à quelques pas devant. Il avait hâte d'arriver à la
+source. Au moment où il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vîmes
+se jeter à terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval
+en arrière et s'écriant:
+
+--_Mi amo! mi amo! todavia son!_ (Monsieur! monsieur! Ils sont encore là!)
+
+--Qui? demande Séguin, se portant rapidement en avant.
+
+--Les Indiens! monsieur! les Indiens!
+
+--Vous êtes fou! Où les voyez-vous?
+
+--Dans le camp, monsieur. Regardez là-bas!
+
+Je suivis Séguin vers les rochers qui masquaient l'entrée du défilé. Nous
+regardâmes avec précaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit à nos
+yeux. Le camp était dans l'état où les Indiens l'avaient laissé, les
+perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empilés,
+couvraient la plaine; des centaines de coyotes rôdaient çà et là, grondant
+l'un après l'autre, ou s'acharnant à poursuivre tel d'entre eux qui avait
+trouvé un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient à
+brûler, et les loups, galopant à travers les cendres, soulevaient des
+nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que
+tout cela, quelque chose qui me frappa d'épouvante. Cinq ou six formes
+quasi humaines s'agitaient auprès des feux, ramassant les débris de peaux
+et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour
+d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau
+de bois allumé, rongeaient silencieusement des côtes à moitié grillées!
+Étaient-ce donc des... en vérité, c'étaient bien des êtres humains! Ce ne
+fut pas sans une profonde stupéfaction que je considérai ces corps
+rabougris et ridés, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces têtes
+monstrueuses et disproportionnées d'où pendaient des cheveux noirs et
+sales, tortillés comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un
+lambeau de vêtement, quelque vieux haillon déchiré. Les autres étaient
+aussi nus que les bêtes fauves qui les entouraient; nus de la tête aux
+pieds. C'était un spectacle hideux que celui de ces espèces de démons
+noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras ridés
+des os à moitié décharnés dont ils arrachaient la viande avec leurs dents
+brillantes. C'était horrible à voir, et il se passa quelques instants
+avant que l'étonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient
+être. Je pus enfin articuler ma question.
+
+--_Los Yamparicos_, répondit le _cibolero_.
+
+--Les quoi? demandai-je encore.
+
+--_Los Indios Yamparicos, señor_.
+
+--Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi
+l'étrange apparition.
+
+--Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Séguin. Avançons. Nous n'avons
+rien à craindre d'eux.
+
+--Mais nous avons quelque chose à gagner avec eux, ajouta un des
+chasseurs, d'un air significatif. La peau du crâne d'un Digger se paie
+aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache.
+
+--Que personne ne fasse feu! dit Séguin d'un ton ferme. Il est trop tôt
+encore: regardez là-bas!
+
+Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les
+casques des guerriers qui s'éloignaient, et qu'on apercevait encore
+au-dessus de l'herbe.
+
+--Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le
+chasseur. Ils nous échapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des
+chiens effrayés.
+
+--Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Séguin, semblant
+désirer que le sang ne fût pas ainsi répandu inutilement.
+
+--Non pas, capitaine, reprit le même interlocuteur. Nous ne ferons pas
+feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garçons,
+suivez-moi, par ici!
+
+Et l'homme allait diriger son cheval à travers les roches éparpillées, de
+manière à passer inaperçu entre les nains et la montagne. Mais il fut
+trompé dans son attente; car au moment où El-Sol et sa soeur se montrèrent
+à l'ouverture, leurs vêtements brillants frappèrent les yeux des Diggers.
+Comme des daims effarouchés, ceux-ci furent aussitôt sur pied et coururent
+ou plutôt volèrent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancèrent
+au galop pour leur couper le passage; mais il était trop tard. Avant
+qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse,
+et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers à pic, à
+l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, réussit à faire
+une prise. Sa victime avait atteint une saillie élevée, et rampait tout le
+long, lorsque le lasso du toréador s'enroula autour de son cou. Un moment
+après, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il était
+mort sur le coup. Son cadavre ne présentait plus qu'une masse informe,
+d'un aspect hideux et repoussant.
+
+Le chasseur, sans pitié, s'occupa fort peu de tout cela. Il lança une
+grossière plaisanterie, se pencha vers la tête de sa victime, et, séparant
+la peau du crâne, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans
+la poche de ses _calzoneros_.
+
+
+
+XXVII
+
+
+DACOMA.
+
+Après cet épisode, nous nous précipitâmes vers la source, et, mettant pied
+à terre, nous laissâmes nos chevaux boire à discrétion. Nous n'avions pas
+à craindre qu'ils fussent tentés de s'éloigner. Autant qu'eux, nous étions
+pressés de boire; et, nous glissant parmi les branches, nous nous mimes à
+puiser de l'eau à pleines tasses. Il semblait que nous ne pourrions jamais
+venir à bout de nous désaltérer; mais un autre besoin aussi impérieux nous
+fit quitter la source, et nous courûmes vers le camp, à la recherche des
+moyens d'apaiser notre faim. Nos cris mirent en fuite les coyotes et les
+loups blancs, que nous achevâmes de chasser à coups de pierres. Au moment
+où nous allions ramasser les débris souillés de poussière, une exclamation
+étrange d'un des chasseurs nous fit brusquement tourner les yeux.
+
+--_Malaray, camarados; mira el arco!_
+
+Le Mexicain qui proférait ces mots montrait un objet gisant à ses pieds,
+sur le sol. Nous fûmes bientôt près de lui.
+
+--_Caspita!_ s'écria encore cet homme, c'est un arc blanc!
+
+--Un arc blanc, de par le diable! répéta Garey.
+
+--Un arc blanc! crièrent plusieurs autres, considérant l'objet avec un air
+d'étonnement et d'effroi.
+
+--C'est l'arc d'un grand guerrier, je le certifie, dit Garey.
+
+--Oui, ajouta un autre, et son propriétaire ne manquera pas de revenir
+pour le chercher aussitôt que... Sacredié! Regardez là-bas! Le voilà qui
+vient, par les cinquante mille diables!
+
+Nos yeux se portèrent tous ensemble à l'extrémité de la prairie, à l'est,
+du côté qu'indiquait celui qui venait de parler. Tout au bout de l'horizon
+on voyait poindre comme une étoile brillante en mouvement. C'était tout
+autre chose; un regard nous suffit pour reconnaître un casque qui
+réfléchissait les rayons du soleil et qui suivait les mouvements réguliers
+d'un cheval au galop.
+
+--Aux saules! enfants! aux saules! cria Séguin. Laissez l'arc! laissez-le
+à la place où il était. A vos chevaux! emmenez-les! leste! leste!
+
+En un instant chacun de nous tenait son cheval par la bride et le guidait
+ou plutôt le traînait vers le fourré de saules. Là nous nous mimes en
+selle pour être prêts à tout événement, et restâmes immobiles, guettant à
+travers le feuillage.
+
+--Ferons-nous feu quand il approchera, capitaine? Demanda un des hommes.
+
+--Non.
+
+--Nous pouvons le prendre aisément, quand il se baissera pour prendre son
+arc.
+
+--Non, sur votre vie!
+
+--Que faut-il faire alors, capitaine?
+
+--Laissez-le prendre son arc et s'en aller! répondit Séguin.
+
+--Pourquoi ça, capitaine? pourquoi donc ça?
+
+--Insensés! vous ne voyez pas que toute la tribu serait sur nos talons
+avant le milieu de la nuit? Êtes-vous fous? Laissez-le aller. Il peut ne
+pas reconnaître nos traces, puisque nos chevaux ne sont pas ferrés: s'il
+ne les voit pas, laissez-le aller comme il sera venu, je vous le dis.
+
+--Mais que ferons-nous, s'il jette les yeux de ce côté?
+
+Garey, en disant cela, montrait les rochers situés au pied de la montagne.
+
+--Malédiction! le Digger! s'écria Séguin en changeant de couleur.
+
+Le cadavre était tout à fait en vue sur le devant des rochers; le crâne
+sanglant tourné en l'air et vers le dehors de telle sorte qu'il ne pouvait
+manquer de frapper les yeux d'un homme venant du côté de la plaine.
+Quelques coyotes avaient déjà grimpé sur la plate-forme où était le
+cadavre, et flairaient tout autour, semblant hésiter devant cette masse
+hideuse.
+
+--Il ne peut pas manquer de le voir, capitaine, ajouta le chasseur.
+
+--S'il le voit, il faudra nous en défaire par la lance ou par le lasso, ou
+le prendre vivant. Que pas un coup de fusil ne soit tiré. Les Indiens
+pourraient encore l'entendre, et seraient sur notre dos avant que nous
+eussions fait le tour de la montagne. Non! mettez vos fusils en
+bandoulière! Que ceux qui ont des lances et des lassos se tiennent prêts.
+
+--Quand devrons-nous charger, capitaine?
+
+--Laissez-moi le soin de choisir le moment. Peut-être mettra-t-il pied à
+terre pour ramasser son arc, ou bien il viendra à la source pour faire
+boire son cheval. Dans ce cas, nous l'entourerons. S'il voit le corps du
+Digger, il s'en approchera, peut-être, pour l'examiner de plus près. Dans
+ce cas encore, nous pourrons facilement lui couper le chemin. Ayez
+patience! je vous donnerai le signal..
+
+Pendant ce temps, le Navajo arrivait au grand galop. A la fin du dialogue
+précédent, il n'était plus qu'à trois cents yards de la source, et
+avançait sans ralentir son allure. Les yeux fixés sur lui, nous gardions
+le silence et retenions notre respiration. L'homme et le cheval
+captivaient tous deux notre attention. C'était un beau spectacle. Le
+cheval était un mustang à large encolure, noir comme le charbon, aux yeux
+ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Sa bouche était pleine d'écume, et
+de blancs flocons marbraient son cou, son poitrail et ses épaules. Il
+était couvert de sueur, et on voyait reluire ses flancs vigoureux à chacun
+des élans de sa course. Le cavalier était nu jusqu'à la ceinture; son
+casque et ses plumes, quelques ornements qui brillaient sur son cou, sur
+sa poitrine et à ses poignets, interrompaient seuls cette nudité. Une
+sorte de tunique, de couleur voyante, toute brodée, couvrait ses hanches
+et ses cuisses. Les jambes étaient nues à partir du genou, et les pieds
+chaussés de mocassins qui emboîtaient étroitement la cheville. Différent
+en cela des autres Apaches, il n'avait point de peinture sur le corps, et
+sa peau bronzée resplendissait de tout l'éclat de la santé. Ses traits
+étaient nobles et belliqueux, son oeil fier et perçant, et sa longue
+chevelure noire qui pendait derrière lui allait se mêler à la queue de son
+cheval. Il était bien assis, sur une selle espagnole, sa lance, posée sur
+l'étrier et reposant légèrement contre son bras droit. Son bras gauche
+était passé dans les brassards d'un bouclier blanc, et un carquois plein
+de flèches emplumées se balançait sur son épaule. C'était un magnifique
+spectacle que de voir ce cheval et ce cavalier se détachant sur le fond
+vert de la prairie; un tableau qui rappelait plutôt un des héros d'Homère
+qu'un sauvage de l'Ouest.
+
+--Wagh! s'écria un des chasseurs à voix basse, comme ça brille! regarde
+cette coiffure, c'est comme une braise.
+
+--Oui, répliqua Garey, nous pouvons remercier ce morceau de métal. Nous
+serions dans la nasse où il est maintenant, si nous ne l'avions pas aperçu
+à temps. Mais, continua le trappeur, sa voix prenant un accent
+d'exclamation, Dacoma! par l'Éternel c'est Dacoma, le second chef des
+Navajoes!
+
+Je me tournai vers Séguin pour voir l'effet de cette annonce. Le Maricopa
+était penché vers lui et lui parlait à voix basse, dans une langue
+inconnue, en gesticulant avec énergie. Je saisis le nom de _Dacoma_
+prononcé, avec une expression de haine féroce, par le chef indien qui, au
+même instant, montrait le cavalier qui avançait toujours.
+
+--Eh bien, alors, repartit Séguin, paraissant céder aux voeux de l'autre,
+nous ne le laisserons pas échapper, qu'il voie ou non nos traces. Mais ne
+faites pas usage de votre fusil; les Indiens ne sont pas à plus de dix
+milles d'ici; ils sont encore là-bas, derrière ce pli de terrain. Nous
+pourrons aisément l'entourer; si nous le manquons de cette façon, je me
+charge de l'atteindre avec mon cheval et en voici encore un autre qui le
+gagnera de vitesse.
+
+Séguin, en disant ces derniers mots, indiquait Moro.
+
+--Silence, continua-t-il, baissant la voix. Ssschht!
+
+Il se fit un silence de mort. Chacun pressait son cheval entre ses genoux
+comme pour lui commander l'immobilité. Le Navajo avait atteint la limite
+du camp abandonné et inclinant vers la gauche, il galopait obliquement,
+écartant les loups sur son passage. Il était penché d'un côté, son regard
+cherchant à terre. Arrivé en face de notre embuscade, il découvrit l'objet
+de ses recherches, et dégageant son pied de l'étrier, dirigea son cheval
+de manière à passer auprès. Puis, sans retenir les rênes, sans ralentir
+son allure, il se baissa jusqu'à ce que les plumes de son casque
+balayassent la terre et, ramassant l'arc, se remit immédiatement en selle.
+
+--Superbe! s'écria le toréador.
+
+--Par le diable! c'est dommage de le tuer, murmura un chasseur; et un
+sourd murmure d'admiration se fit entendre au milieu de tous ces hommes.
+
+Après quelque temps de galop, l'Indien fit brusquement volte-face et il
+était sur le point de repartir, quand son regard fut attiré par le crâne
+sanglant du Yamparico. Sous la secousse des rênes, son cheval ploya les
+jarrets jusqu'à terre, et l'Indien resta immobile, considérant le corps
+avec surprise.
+
+--Superbe! superbe! s'écria encore Sanchez. _Caramba_, il est superbe!
+
+C'était en effet un des plus beaux tableaux que l'on pût voir. Le cheval
+avec sa queue étalée à terre, la crinière hérissée et les naseaux fumants,
+frémissant de tout son corps sous le geste de son intrépide cavalier; le
+cavalier lui-même avec son casque brillant, aux plumes ondoyantes, sa peau
+bronzée, son port ferme et gracieux et l'oeil fixé sur l'objet qui causait
+son étonnement.
+
+C'était, comme Sanchez l'avait dit, un magnifique tableau, une statue
+vivante, et nous étions tous frappés d'admiration en le regardant. Pas un
+de nous, à une exception près cependant, n'aurait voulu tirer le coup
+destiné à jeter cette statue en bas de son piédestal. Le cheval et l'homme
+restèrent quelques moments dans cette attitude. Puis la figure du cavalier
+changea tout à coup d'expression. Il jeta autour de lui un regard
+inquisiteur et presque effrayé. Ses yeux s'arrêtèrent sur l'eau encore
+troublée par suite du piétinement de nos chevaux. Un coup d'oeil lui
+suffit; et, sous une nouvelle secousse de la bride, le cheval se releva et
+partit au galop à travers la prairie. Au même instant, le signal de
+charger nous était donné et, nous élançant en avant, nous sortions du
+fourré tous ensemble. Nous avions à traverser un petit ruisseau. Séguin
+était à quelques pas devant; je vis son cheval butter, broncher sur la
+rive et tomber, sur le flanc, dans l'eau! Tous les autres franchirent
+l'obstacle. Je ne m'arrêtai pas pour regarder en arrière; la prise de
+l'Indien était une question de vie ou de mort pour nous tous. J'enfonçai
+l'éperon vigoureusement, continuant la poursuite. Pendant quelque temps,
+nous galopâmes de front en groupe serré. Quant nous fûmes au milieu de la
+plaine, nous vîmes l'Indien, à peu près à douze longueurs de cheval de
+nous, et nous nous aperçûmes avec inquiétude qu'il conservait sa distance,
+si même il ne gagnait pas un peu. Nous avions oublié l'état de nos
+animaux: affaiblis par la diète, engourdis par un repos si prolongé dans
+le ravin, et, pour comble, sortant de boire avec excès.
+
+La vitesse supérieure de Moro me fit bientôt prendre la tête de mes
+compagnons. Seul, El-Sol était encore devant moi, je le vis préparer son
+lasso, le lancer et donner la secousse; mais le noeud revint frapper les
+flancs de son cheval: il avait manqué son coup. Pendant qu'il rassemblait
+sa courroie, je le dépassai et je pus lire sur sa figure l'expression du
+chagrin et du désappointement. Mon arabe s'échauffait à la poursuite, et
+j'eus bientôt pris une grande avance sur mes camarades. Je me rapprochais
+de plus en plus du Navajo; bientôt nous ne fûmes plus qu'à une douzaine de
+pas l'un de l'autre. Je ne savais comment faire. Je tenais mon rifle à la
+main et j'aurais pu facilement tirer sur l'Indien par derrière, mais je me
+rappelais la recommandation de Séguin et nous étions encore plus près de
+l'ennemi; je ne savais même pas trop si nous n'étions pas déjà en vue de
+la bande. Je n'osai donc faire feu. Me servirais-je de mon couteau?
+essaierais-je de désarçonner mon ennemi avec la crosse de mon fusil?
+Pendant que je débattais en moi-même cette question, Dacoma, regardant
+par-dessus son épaule, vit que j'étais seul près de lui. Immédiatement il
+fit volte-face et mettant sa lance en arrêt, vint sur moi au galop. Son
+cheval paraissait obéir à la voix et à la pression des genoux sans le
+secours des rênes. A peine eus-je le temps de parer, avec mon fusil, le
+coup qui m'arrivait en pleine poitrine. Le fer, détourné, m'atteignit au
+bras et entama les chairs. Mon rifle, violemment choqué par le bois de la
+lance, échappa de mes mains. La blessure, la secousse et la perte de mon
+arme m'avaient dérangé dans le maniement de mon cheval et il se passa
+quelques instants avant que je pusse saisir la bride pour le faire
+retourner. Mon antagoniste, lui, avait fait demi-tour aussitôt, et je m'en
+aperçus au sifflement d'une flèche qui me passa dans les cheveux au-dessus
+de l'oreille droite. Au moment où je faisais face de nouveau, une autre
+flèche était posée sur la corde, partait et me traversait le bras droit.
+L'exaspération me fit perdre toute prudence et, tirant un pistolet de mes
+fontes, je l'armai et galopai en avant. C'était le seul moyen de préserver
+ma vie. Au même moment, l'Indien laissant là son arc, se disposa à me
+charger encore avec sa lance, et se précipita à ma rencontre. J'étais
+décidé à ne tirer qu'à coup sûr et à bout portant.
+
+Nous arrivions l'un sur l'autre au plein galop. Nos chevaux allaient se
+toucher; je visai, je pressai la détente... Le chien s'abattit avec un
+coup sec! Le fer de la lance brilla sous mes yeux: la pointe était sur ma
+poitrine. Quelque chose me frappa violemment en plein visage. C'était la
+courroie d'un lasso. Je vis le noeud s'abattre sur les épaules de l'Indien
+et descendre jusqu'à ses coudes: la courroie se tendit. Il y eut un cri
+terrible, une secousse dans tout le corps de mon adversaire; la lance
+tomba de ses mains; et, au même instant, il était précipité de sa selle,
+et restait étendu, sans mouvement, sur le sol. Son cheval heurta le mien
+avec une violence qui fit rouler les deux animaux sur le gazon. Renversé
+avec Moro, je fus presque aussitôt sur pied. Tout cela s'était passé en
+beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En me relevant, je
+vis El-Sol qui se tenait, le couteau à la main, près du Navajo garrotté
+par le noeud du lasso.
+
+--Le cheval! le cheval! Assurez-vous du cheval! cria Séguin.
+
+Et les chasseurs se précipitèrent en foule à la poursuite du mustang, qui,
+la bride traînante, s'enfuyait à travers la prairie. Au bout de quelques
+minutes, l'animal était pris au lasso, et ramené à la place qui avait
+failli être consacrée par ma tombe.
+
+
+
+XXVIII
+
+
+UN DINER A DEUX SERVICES.
+
+El-Sol, ai-je dit, se tenait debout auprès de l'Indien étendu à terre. Sa
+physionomie trahissait deux sentiments: la haine et le triomphe. Sa soeur
+arrivait en ce moment, au galop, et sautant en bas de son cheval, elle
+courut vers lui.
+
+--Regarde, lui dit son frère, en montrant le chef Navajo; regarde le
+meurtrier de notre mère.
+
+La jeune fille poussa une courte et vive exclamation; puis, tirant son
+couteau, elle se précipita sur le captif.
+
+--Non, Luna! cria El-Sol, la tirant en arrière, non; nous ne sommes pas
+des assassins. Ce ne serait pas, d'ailleurs, une vengeance suffisante: il
+ne doit pas mourir encore. Nous le montrerons vivant aux femmes des
+Maricopas. Elles danseront la mamanchic autour du grand chef, du fier
+guerrier capturé sans aucune blessure!
+
+Ces derniers mots, prononcés d'un ton méprisant, produisirent
+immédiatement leur effet sur le Navajo.
+
+--Chien de Coco! s'écria-t-il en faisant un effort involontaire pour se
+débarrasser de ses liens. Chien de Coco! ligué avec les voleurs blancs.
+Chien!
+
+--Ah! tu me reconnais. Dacoma? C'est bien...
+
+--Chien! répéta encore le Navajo, l'interrompant.
+
+Les mots sortaient en sifflant à travers ses dents serrées, tandis que son
+regard brillait d'une férocité sauvage.
+
+--C'est lui! c'est lui? cria Rubé, accourant au galop. C'est lui! C'est un
+Indien aussi féroce qu'un couperet. Assommez-le! déchirez-le! écharpez-le
+à coups de lanières; c'est un échappé de l'enfer: que l'enfer le reprenne!
+
+--Voyons votre blessure, monsieur Haller, dit Séguin descendant de cheval,
+et s'approchant de moi non sans quelque inquiétude, à ce qu'il me parut.
+Où est-elle? dans les chairs' Il n'y a rien de grave, pourvu toutefois que
+la flèche ne soit pas empoisonnée. Je le crains. El-Sol! ici! vite, mon
+ami! Dites-moi si cette pointe n'a pas été empoisonnée.
+
+--Retirons-la d'abord, répondit le Maricopa, répondant à l'appel. Il ne
+faut pas perdre de temps pour cela.
+
+La flèche me traversait le bras d'outre en outre. El-Sol prit à deux mains
+le bout emplumé, cassa le bois près de la plaie, puis, saisissant le dard
+du côté de la pointe, il le retira doucement de la blessure.
+
+--Laissez saigner, dit-il, pendant que je vais examiner la pointe. Il ne
+semble pas que ce soit une flèche de guerre. Mais les Navajoes emploient
+un poison excessivement subtil. Heureusement j'ai le moyen de reconnaître
+sa présence, et j'en possède l'antidote. En disant cela, il sortit de son
+sac une touffe de coton. Il essuya soigneusement le sang qui tachait la
+pointe. Il déboucha ensuite une petite fiole, et, versant quelques gouttes
+sur le métal, observa le résultat. J'attendais avec une vive anxiété.
+Séguin aussi paraissait inquiet; et comme je savais que ce dernier avait
+dû souvent être témoin des effets d'une flèche empoisonnée, j'étais
+peu rassuré par l'inquiétude qu'il manifestait en suivant l'opération.
+S'il craignait un danger, c'est que le danger devait être réel.
+
+--Monsieur Haller, dit enfin El-Sol, vous avez une heureuse chance. Je
+puis appeler cela une heureuse chance, car incontestablement votre
+antagoniste doit avoir dans son carquois des flèches moins inoffensives
+que celle-là. Laissez-moi voir, ajouta-t-il.
+
+Et, soulevant le Navajo, il tira une autre flèche du carquois qui était
+encore attaché derrière le dos de l'Indien. Après avoir renouvelé
+l'épreuve, il s'écria:
+
+-Je vous le disais bien! Regardez celle-ci: verte comme du planton! Il en
+a tiré deux; où est l'autre? Camarades, aidez-moi à la trouver. Il ne faut
+pas laisser un pareil témoin derrière nous.
+
+Quelques hommes descendirent de cheval et cherchèrent la flèche qui avait
+été tirée la première. J'indiquai, autant que je le pus, la direction et
+la distance probable où elle devait se trouver; un instant après, elle
+était ramassée. El-Sol la prit, et versa quelques gouttes de sa liqueur
+sur la pointe. Elle devint verte comme la précédente.
+
+-Vous pouvez remercier vos patrons, monsieur Haller, dit le Coco, de ce
+que ce ne soit pas celle-çi qui ait traversé votre bras, car il aurait
+fallu toute la science du docteur Reichter, et la mienne, pour vous
+sauver. Mais qu'est-ce que cela? une autre blessure!... Ah! il vous a
+touché à la première charge. Laissez-moi voir.
+
+--Je pense que ce n'est qu'une simple égratignure.
+
+--Nous sommes ici sous un climat terrible, monsieur Haller. J'ai vu des
+égratignures de ce genre tourner en blessures mortelles quand on n'en
+prenait pas un soin suffisant. Luna! un peu de coton, petite soeur! Je
+vais tâcher de panser la vôtre de telle sorte que vous n'ayez à craindre
+aucun mauvais résultat. Je vous dois bien cela, car sans vous, monsieur,
+il m'aurait échappé.
+
+--Mais sans vous, monsieur, il m'aurait tué.
+
+--Ma foi, reprit le Coco en souriant, il est supposable que sans moi vous
+ne vous en seriez pas tiré aussi bien. Votre arme vous a trahi... Ce n'est
+pas chose facile que de parer un coup de lance avec la crosse d'un fusil,
+et vous avez merveilleusement exécuté cette parade. Je ne m'étonne pas que
+vous ayez eu recours au pistolet à la deuxième rencontre. J'en aurais fait
+autant, si je l'avais manqué une seconde fois avec mon lasso. Mais nous
+avons été favorisés tous les deux. Il vous faudra porter votre bras en
+écharpe pendant un jour ou deux. Luna! votre écharpe!
+
+--Non! dis-je, en voyant la jeune fille détacher une magnifique ceinture
+nouée autour de sa taille; non, je vous en prie, je trouverai autre chose.
+
+--Tenez, monsieur, si cela peut convenir? dit le jeune trappeur Garey
+intervenant, je suis heureux de pouvoir vous l'offrir.
+
+Garey en disant cela, tira un mouchoir de couleur de dessous sa blouse de
+chasse, et me le présenta.
+
+--Vous êtes bien bon; je vous remercie, répondis-je, bien que je comprisse
+en faveur de qui le mouchoir m'était offert. Vous voudrez bien accepter
+ceci en retour?
+
+Et je lui tendis un de mes petits revolvers; c'était une arme qui, dans un
+pareil moment, et sur un pareil théâtre, valait son poids de perles.
+
+Le montagnard savait bien cela, et accepta avec reconnaissance le cadeau
+que je lui offrais. Mais quelque valeur qu'il pût y attacher, je vis que
+le simple sourire qu'il reçut d'un autre côté constituait à ses yeux une
+récompense plus précieuse encore, et je devinai que l'écharpe, à quelque
+prix que ce fût, changerait bientôt de propriétaire. J'observais la
+physionomie d'El-Sol pour savoir s'il avait remarqué et s'il approuvait
+tout ce petit manège. Aucun signe d'émotion n'apparut sur sa figure. Il
+était occupé de mes blessures et les pansait avec une adresse qui eût fait
+la réputation d'un membre de l'Académie de médecine.
+
+--Maintenant, dit-il quand il eut fini, vous serez en état de rentrer en
+ligne dans une couple de jours au plus tard. Vous avez un mauvais mors,
+monsieur Haller, mais votre cheval est le meilleur que j'aie jamais vu. Je
+ne m'étonne pas que vous ayez refusé de le vendre.
+
+Presque toute la conversation avait eu lieu en anglais. Le chef Coco
+parlait cette langue avec une admirable netteté et un accent des plus
+agréables. Il parlait français, aussi, comme un Parisien; et c'était
+ordinairement dans cette langue qu'il causait avec Séguin. J'en étais
+émerveillé. Les hommes étaient remontés à cheval et avaient hâte de
+regagner le camp. Nous mourions littéralement de faim; nous retournâmes
+sur nos pas pour reprendre le repas interrompu d'une façon si
+intempestive. A peu de distance du camp, nous mimes pied à terre, et,
+après avoir attaché nos chevaux à des piquets, au milieu de l'herbe, nous
+procédâmes à la recherche des débris de viande dont nous avions vu des
+quantités quelque temps auparavant. Un nouveau déboire nous était réservé;
+pas un lambeau de viande ne restait! Les coyotes avaient profité de notre
+absence, et nous ne trouvions plus que des os entièrement rongés. Les
+côtes et les cuisses des buffalos avaient été nettoyées et grattées comme
+un couteau. La hideuse carcasse du Digger, elle-même, était réduite à
+l'état de squelette!
+
+--Bigre! s'écria un des chasseurs; du loup maintenant, ou rien.
+
+Et l'homme mit son fusil en joue.
+
+--Arrêtez! cria Séguin voyant cela. Êtes-vous fou, monsieur!
+
+--Je ne crois pas, capitaine, répliqua le chasseur, relevant son fusil
+d'un air de mauvaise humeur. Il faut pourtant bien que nous mangions, je
+suppose. Je ne vois plus que des loups par ici; et comment les
+attraperons-nous sans tirer dessus?
+
+Séguin ne répondit rien, et se contenta de montrer l'arc qu'El-Sol était
+en train de bander.
+
+--Oh! c'est juste; vous avez raison, capitaine; je vous demande pardon.
+J'avais oublié ce morceau d'os.
+
+Le Coco prit une flèche dans le carquois, en soumit la pointe à l'épreuve
+de sa liqueur. C'était une flèche de chasse: il l'ajusta sur la corde, et
+l'envoya à travers le corps d'un loup blanc qui tomba mort sur le coup. Il
+retira sa flèche, l'essuya, et abattit un autre loup, puis un autre
+encore, et ainsi, jusqu'à ce que cinq ou six cadavres fussent étendus sur
+le sol.
+
+--Tuez un coyote pendant que vous y êtes, cria un des chasseurs. Des
+gentlemen comme nous doivent avoir au moins deux services à leur dîner.
+
+Tout le monde se mit à rire à cette saillie; El-Sol ne se fit pas prier,
+et ajouta un coyote aux victimes déjà sacrifiées.
+
+--Je crois que nous en aurons assez maintenant pour un repas, dit El-Sol,
+retirant la flèche et la replaçant dans le carquois.
+
+--Oui, reprit le farceur. S'il nous en faut d'autres, nous pourrons
+retourner à l'office. C'est un genre de viande qui gagne beaucoup à être
+mangée fraîche.
+
+--Tu as raison, camarade, dit un autre; pour ma part, j'ai toujours eu un
+goût particulier pour le loup blanc; je vas me régaler.
+
+Les chasseurs, tout en riant des plaisanteries de leur camarade, avaient
+tiré leurs couteaux brillants, et ils eurent bientôt dépouillé les loups.
+L'adresse avec laquelle cette opération fut exécutée prouvait qu'elle
+n'avait rien de nouveau pour eux. La viande fut aussitôt dépecée, chacun
+prit son morceau et le fit rôtir.
+
+--Camarades! comment appellerez-vous cela? Boeuf ou mouton? demanda l'un
+d'eux qui commençait à manger.
+
+--Du mouton-loup, pardieu! répondit-on.
+
+--C'est ma foi un bon manger, tout de même. La peau une fois ôtée, c'est
+tendre comme de l'écureuil.
+
+--Ça vous a un petit goût de chèvre; ne trouvez-vous pas?
+
+--Ça me rappelle plutôt le chien.
+
+--Ça n'est pas mauvais du tout; c'est meilleur que du boeuf maigre comme on
+en mange si souvent.
+
+--Je le trouverais un peu meilleur si j'étais sûr que celui que je mange
+n'a pas été dépouiller la carcasse qui est là sur le rocher.
+
+Et l'homme montrait le squelette du Digger.
+
+Cette idée était horrible, et dans toute autre circonstance elle eût agi
+sur nous comme de l'émétique.
+
+--Pouah! s'écria un chasseur, vous m'avez presque soulevé le coeur.
+J'allais goûter du coyote avant que vous ne parliez. Je ne peux plus
+maintenant, car je les ai vus flairer autour avant que nous n'allions
+là-bas.
+
+--Dis donc, vieux gourmand, tu ne t'inquiètes guère de ça toi.
+
+Cette question s'adressait à Rubé, qui était sérieusement occupé après une
+côte, et qui ne fit aucune réponse.
+
+--Lui? allons donc, dit un autre, répondant à sa place; Rubé a mangé plus
+d'un bon morceau dans son temps. N'est-ce pas, Rubé?
+
+--Oui, et si vous devez vivre dans la montagne aussi longtemps que
+l'Enfant, vous serez bien aise de n'avoir jamais à mordre dans une viande
+plus répugnante que la viande du loup; croyez-moi, mes petits amours.
+
+--De la chair humaine, peut-être?
+
+--Oui, c'est ce que Rubé veut dire.
+
+--Garçons, dit Rubé sans faire attention à la remarque, et paraissant de
+bonne humeur depuis que son appétit était satisfait, quelle est la chose
+la plus désagréable, sans parler de la chair humaine, que chacun de vous
+ait jamais mangée?
+
+-Eh bien, sans parler de la chair humaine, comme vous dites, répondit un
+des chasseurs, le rat musqué est la plus détestable viande à laquelle
+j'aie mis la dent.
+
+--J'ai mangé tout cru un lièvre nourri de sauge, dit un autre, et je n'ai
+jamais rien trouvé d'aussi amer.
+
+--Les hiboux ne valent pas grand-chose, ajouta un troisième.
+
+--J'ai mangé du _chince_,[1] continua un quatrième, et je dois dire qu'il
+y a bien des choses qui sont meilleures.
+
+ [Note: Chinche, mouffette, sorte de fouine douêe d'une telle puissance
+d'infection que son simple passage suffit à empoisonner un endroit clos
+pour un mois]
+
+--_Carajo!_ s'écria un Mexicain, et que dites-vous du singe? J'en ai fait
+ma nourriture pendant assez longtemps dans le Sud.
+
+--Oh! je crois volontiers que le singe est une nourriture coriace; mais
+j'ai usé mes dents après du cuir sec de buffalo, et je vous prie de croire
+que ce n'était pas tendre.
+
+--L'Enfant, reprit Rubé après que chacun eut dit son mot, l'Enfant a mangé
+de toutes les créatures que vous avez nommées, si ce n'est pourtant du
+singe. Il n'a pas mangé de singe, parce qu'il n'y en a pas de ce côté-ci.
+Il ne vous dira pas si c'est coriace, si ça ne l'est pas, si c'est amer ou
+non; mais, une fois dans sa vie, le vieux nègre a mangé d'une vermine qui
+ne valait pas mieux, si elle valait autant.
+
+--Qu'est-ce que c'était, Rubé? qu'est-ce que c'était? demandèrent-ils tous
+à la fois, curieux de savoir ce que le vieux chasseur pouvait avoir mangé
+de plus répugnant que les viandes déjà mentionnées.
+
+--C'était du vautour noir; voilà ce que c'était.
+
+--Du vautour noir! répétèrent-ils tous.
+
+--Pas autre chose.
+
+--Pouah? Ça ne devait pas sentir bon, si je ne me trompe.
+
+--Ça passe tout ce que vous pouvez dire.
+
+--Et quand avez-vous mangé ce vautour, vieux camarade? demanda un des
+chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative à
+ce repas.
+
+--Oui, conte-nous ça, Rubé! conte-nous ça.
+
+--Eh bien, commença Rubé, après un moment de silence, il y a à peu près
+six ans de cela; j'avais été laissé à pied, sur l'Arkansas, par les
+Rapahoès, à près de deux cents milles au-dessus de la forêt du Big. Les
+maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. Hé!
+hé! continua l'orateur, avec un petit gloussement; hé! hé! ils croyaient
+bien en avoir fini avec le vieux Rubé, en le laissant ainsi tout seul.
+
+--S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient
+là-dessus. Eh bien, et le vautour?
+
+--Ainsi donc j'étais dépouillé de tout: il ne me restait juste qu'un
+pantalon de peau, et j'étais à plus de deux cents milles de tout pays
+habité! Le fort de Bent était l'endroit le plus proche: je pris cette
+direction.
+
+Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes
+trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une
+de ces bêtes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la
+prairie, qui ne parût comprendre à quoi le pauvre nègre en était réduit.
+Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lézards, et
+encore c'est à peine si j'en trouvais.
+
+--Les lézards font un triste plat, remarqua un des auditeurs.
+
+-Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux,
+bien sûr.
+
+Et, en disant cela, Rubé renouvelait ses attaques au mouton-loup.
+
+--Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu'à ce que je fusse aussi nu
+que la Roche de Chimely.
+
+--Cré nom! était-ce en hiver?
+
+--Non. Le temps était doux et assez chaud pour qu'on pût aller ainsi. Je
+ne me souciais guère de mes jambes de peau à cet endroit; mais j'aurais
+voulu en avoir plus longtemps à manger.
+
+Le troisième jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux
+du vieux nègre étaient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en
+fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent
+farouches, eux aussi, les satanés animaux, et je dus renoncer à cette
+spéculation. C'était le troisième jour depuis que j'avais été planté là,
+et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commençai à
+croire qu'il était temps pour l'Enfant de dire adieu à ce monde. Le soleil
+venait de se lever, et j'étais assis sur le bord de la rivière, quand je
+vis quelque chose de drôle qui flottait sur l'eau. Quand ça s'approcha, je
+vis que c'était la carcasse d'un petit buffalo qui commençait à se gâter,
+et, dessus, une couple de vautours qui se régalaient à même. Tout ç'était
+loin de la rive et l'eau était profonde; mais je me dis que je l'amènerais
+à bord. Je ne fus pas long à me déshabiller, vous pensez. Un éclat de rire
+des chasseurs interrompit Rubé.
+
+--Je me mis à l'eau et gagnai le milieu à la nage. Je n'avais pas fait la
+moitié du chemin que je sentais la chose à plein nez. En me voyant
+approcher, les oiseaux s'envolèrent. Je fus bientôt près de la carcasse,
+mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle était trop avancée tout de même.
+
+--Quel malheur! s'écria un des chasseurs.
+
+--Je n'étais pas d'humeur à avoir pris un bain pour rien: je saisis la
+queue entre mes dents et me mis à nager vers le bord. Au bout de trois
+brasses la queue se détacha! Je poussai la charogne, en nageant derrière
+jusqu'à un banc de sable découvert. Elle manqua tomber en pièces quand je
+la tirai de l'eau. _Ça n'était vraiment pas mangeable!_
+
+Ici Rubé prit une nouvelle bouchée de mouton-loup et garda le silence
+jusqu'à ce qu'il l'eût avalée. Les chasseurs, vivement intéressés par ce
+récit, en attendaient la suite avec impatience. Enfin il reprit:
+
+--Les deux oiseaux de proie voltigeaient alentour, et d'autres arrivaient
+aussi. Je pensai que je pourrais bien me faire un bon repas avec un
+d'entre eux. Je me couchai donc auprès de la carcasse et ne bougeai pas
+plus qu'un opossum. Au bout de quelques instants, les oiseaux arrivèrent
+se poser sur le banc de sable, et un gros mâle vint se percher sur la bête
+morte. Avant qu'il n'eût le temps de reprendre son vol, je l'avais agrippé
+par les pattes.
+
+--Hourra! bien fait, nom d'un chien!
+
+--L'odeur de la satanée bête n'était guère plus appétissante que celle de
+la charogne; mais je m'inquiétais peu que ce fût du chien mort, du vautour
+ou du veau; je plumai et je dépouillai l'oiseau.
+
+--Et tu l'as mangé?
+
+--Non-on, répondit en traînant Rubé, vexé sans doute d'être ainsi
+interrompu, c'est lui qui m'a mangé.
+
+--L'as-tu mangé cru, Rubé? demanda un des chasseurs.
+
+--Et comment aurait-il fait autrement? il n'avait pas un brin de feu, et
+rien pour en allumer....
+
+--Animal bête! s'écria Rubé se retournant brusquement vers celui qui
+venait de parler; je ferais du feu, quand il n'y en aurait pas un brin
+plus près de moi que l'enfer!
+
+Un bruyant éclat de rire suivit cette furieuse apostrophe, et il se passa
+quelques minutes avant que le trappeur se calmât assez pour reprendre sa
+narration.
+
+--Les autres oiseaux, continua-t-il enfin, voyant le vieux mâle empoigné,
+devinrent sauvages, et s'en allèrent de l'autre côté de la rivière. Il n'y
+avait plus moyen de recommencer le même jeu. Justement alors, j'aperçus un
+coyote qui venait en rampant le long du bord, puis un autre sur ses
+talons, puis deux ou trois encore qui suivaient. Je savais bien que ce ne
+serait pas une plaisanterie commode que d'en empoigner un par la jambe;
+mais je résolus pourtant d'essayer, et je me recouchai comme auparavant
+près de la carcasse. Mais je vis que ça ne prenait pas. Les bêtes madrées
+se doutaient du tour et se tenaient à distance. J'aurais bien pu me cacher
+sous quelques broussailles qui étaient près de là, et je commençais à y
+tirer l'appât; mais une autre idée me vint. Il y avait un amas de bois sur
+le bord; j'en ramassai et construisis une trappe tout autour du cadavre.
+En un clin d'oeil de chèvre, j'avais six bêtes prises au piège.
+
+--Hourra! tu étais sauvé alors, vieux troubadour.
+
+--Je ramassai des pierres, j'en mis un tas sur la trappe. Et laissai
+tomber tout sur eux, et moi par-dessus. Seigneur mon Dieu! camarades, vous
+n'avez jamais vu ni entendu pareil vacarme, pareils aboiements,
+hurlements, grognements, remuements: c'était comme si je les avais mis
+dans un bain de poivre. Hé! hé! Hé! ho! ho! ho!
+
+Et le vieux trappeur enfumé riait avec délices au souvenir de cette
+aventure.
+
+--Et tu parvins jusqu'au fort de Bent, sain et sauf, j'imagine?
+
+--Ou-ou-i. J'écorchai les bêtes avec une pierre tranchante, et je me fis
+une espèce de chemise et une sorte de pantalon. Le vieux nègre ne se
+souciait pas de donner à rire à ceux du fort en y arrivant tout nu. Je fis
+provision de viande de loup pour ma route, et j'arrivai en moins d'une
+semaine. Bill se trouvait là en personne; vous connaissez tous Bill Bent?
+Ce n'était pas la première fois que nous nous voyions. Une demi-heure
+après mon arrivée au fort, j'étais équipé, tout flambant neuf et pourvu
+d'un nouveau rifle; ce rifle, c'était _Tar-guts_, celui que voilà.
+
+--Ah! c'est là que tu as eu Tar-guts, alors?
+
+--C'est là que j'ai eu Tar-guts, et c'est un bon fusil. Hi! Hi! hi! Je ne
+l'ai pas gardé longtemps à rien faire. Hi! hi! hi! Ho! ho! ho!
+
+Et Rubé s'abandonna à un nouvel accès d'hilarité.
+
+--A propos de quoi ris-tu maintenant, Rubé? demanda un de ses camarades.
+
+--Hi! hi! hi! de quoi je ris? hi! hi! hi! ho! ho! C'est le meilleur de la
+farce. Hi! hi! hi! de quoi je ris?
+
+--Oui, dis-nous ça, l'ami.
+
+--Voilà de quoi je ris, reprit Rubé en s'apaisant un peu. Il n'y avait pas
+trois jours que j'étais au fort de Bent, quand... Devinez qui arriva au
+fort?
+
+--Qui? les Rapahoès, peut-être?
+
+--Juste, les mêmes Indiens, les mêmes gredins qui m'avaient fichu à pied.
+Ils venaient au fort pour faire du commerce avec Bill, et, avec eux, ma
+vieille jument et mon fusil.
+
+--Tu les as repris, alors?
+
+--Na-tu-relle-ment. Il y avait là des montagnards qui n'étaient pas gens à
+souffrir que l'Enfant eût été planté là au milieu de la prairie pour rien.
+La voilà, la vieille bête! et Rubé montrait sa jument.--Pour le rifle, je
+le laissai à Bill, et je gardai en échange, Tar-guts, voyant qu'il était
+le meilleur.
+
+--Ainsi, tu étais quitte avec les Rapahoès?
+
+--Quant à ça, mon garçon, ça dépend de ce que tu appelles quitte. Vois-tu
+ces marques-là, ces coches qui sont à part?
+
+Le trappeur montrait une rangée de petites coches faite sur la crosse de
+son rifle.
+
+--Oui! oui! crièrent plusieurs voix.
+
+--Il y en a cinq, n'est-ce pas?
+
+--Une, deux, trois... Oui, cinq.
+
+--_Autant de Rapahoès!_
+
+L'histoire de Rubé était finie.
+
+
+
+XXIX
+
+
+LES FAUSSES PISTES.--UNE RUSE DE TRAPPEUR.
+
+Pendant ce temps, les hommes avaient terminé leur repas et commençaient à
+se réunir autour de Séguin dans le but de délibérer sur ce qu'il y avait à
+faire. On avait déjà envoyé une sentinelle sur les rochers pour surveiller
+les alentours, et nous avertir au cas où les Indiens se montreraient de
+nouveau sur la prairie. Nous comprenions tous que notre position était des
+plus critiques. Le Navajo, notre prisonnier, était un personnage trop
+important (c'était le second chef de la nation) pour être abandonné ainsi;
+les hommes placés directement sous ses ordres, la moitié de la tribu
+environ, reviendraient certainement à sa recherche. Ne le trouvant pas à
+la source, en supposant même qu'ils ne découvrissent pas nos traces, ils
+retourneraient dans leur pays par le sentier de la guerre. Ceci devait
+rendre notre expédition impraticable, car la bande de Dacoma seule était
+plus nombreuse que la nôtre; et si nous rencontrions ces Indiens dans les
+défilés de leurs montagnes, nous n'aurions aucune chance de leur échapper.
+Pendant quelque temps, Séguin garda le silence, et demeura les yeux fixés
+sur la terre. Il élaborait évidemment quelque plan d'action. Aucun des
+chasseurs ne voulut l'interrompre.
+
+--Camarades, dit-il enfin, c'est un coup malheureux; mais nous ne pouvions
+pas faire autrement. Cela aurait pu tourner plus mal. Au point où en sont
+les choses, il faut modifier nos plans. Ils vont, pour sûr, se mettre à la
+recherche de leur chef, et remonter jusqu'aux villes des Navajoes. Que
+faire, alors? Notre bande ne peut ni escalader le Pinon ni traverser le
+sentier de guerre en aucun point. Ils ne manqueraient pas de découvrir nos
+traces.
+
+--Pourquoi n'irions-nous pas tout droit rejoindre notre troupe où elle est
+cachée, et ne ferions-nous pas le tour par la vieille mine? Nous n'aurons
+pas à traverser le sentier de la guerre.
+
+Cette proposition était faite par un des chasseurs.
+
+-_Vaya!_ objecta un Mexicain; nous nous trouverions nez à nez avec les
+Navajoès en arrivant à leur ville! _Carrai!_ ça ne peut pas aller,
+_amigo!_ La plupart d'entre nous n'en reviendraient pas. _Santissima!_
+Non!
+
+-Rien ne prouve que nous les rencontrerons, fit observer celui qui avait
+parlé le premier; ils ne vont pas rester dans leur ville, quand ils
+verront que celui qu'ils cherchent n'y est pas revenu.
+
+--C'est juste, dit Séguin; ils n'y resteront pas. Sans aucun doute, ils
+reprendront le sentier de la guerre; mais je connais le pays du côté de la
+vieille mine....
+
+--Allons par là! allons par là! crièrent plusieurs voix.
+
+--Il n'y a pas de gibier de ce côté, continua Séguin. Nous n'avons pas de
+provisions; il nous est impossible de prendre cette route.
+
+--Pas moyen d'aller par là.
+
+--Nous serions morts de faim avant d'avoir traversé les Mimbres.
+
+--Et il n'y a pas d'eau non plus, sur cette route.
+
+--Non, ma foi; pas de quoi faire boire un rat des sables.
+
+-Il faut chercher autre chose, dit Séguin.
+
+Après une pause de réflexion, il ajouta d'un air sombre:
+
+--Il nous faut traverser le sentier, et aller par le Prieto, ou renoncer à
+l'expédition.
+
+Le mot Prieto, placé en regard de cette phrase: _renoncer à l'expédition_,
+excita au plus haut degré l'esprit d'invention chez les chasseurs. On
+proposa plan sur plan; mais tous avaient pour défaut d'offrir la
+probabilité sinon la certitude, que nos traces seraient découvertes par
+l'ennemi et que nous serions rejoints avant d'avoir pu regagner le
+Del-Norte. Tous furent rejetés les uns après les autres. Pendant toute
+cette discussion, le vieux Rubé n'avait pas soufflé mot. Le trappeur
+essorillé était assis sur l'herbe, accroupi sur ses jarrets, traçant des
+lignes avec son couteau, et paraissant occupé à tresser le plan de quelque
+fortification.
+
+--Qu'est-ce que tu fais là, vieux fourreau de cuir? Demanda un de ses
+camarades.
+
+--Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays;
+mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas
+traverser le sentier des Paches sans qu'on fût sur nos talons au bout de
+deux jours. Ça n'est pourtant pas malin.
+
+--Comment vas-tu nous prouver ça, vieux....
+
+--Tais-toi, imbécile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le
+flot monte.
+
+--Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficulté,
+Rubé! J'avoue que je n'en vois aucun.
+
+A cet appel de Séguin, tous les yeux se tournèrent vers le trappeur.
+
+--Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous
+en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous
+dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici à une semaine
+par où nous serons passés. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me
+coupe les oreilles. C'était la plaisanterie favorite de Rubé, et elle ne
+manquait jamais d'égayer les chasseurs. Séguin lui-même ne put réprimer un
+sourire et pria le trappeur de continuer.
+
+--D'abord et avant tout, donc, dit Rubé, il n'y a pas de danger qu'on se
+mette à courir après ce mal blanchi avant deux jours au plus tôt.
+
+--Comment cela?
+
+--Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils
+peuvent très-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a
+oublié son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi
+bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux
+yeux des Indiens.
+
+--Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur.
+
+--Eh bien, le gredin sait bien ça. Vous comprenez maintenant, et c'est
+aussi clair que le pic du _Pike_, qu'il est revenu sur ses pas sans dire
+aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sûr pas laissé
+savoir s'il a pu faire autrement.
+
+--Cela est vraisemblable, dit Séguin; continuez, Rubé.
+
+--Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a
+défendu de le suivre, afin que personne ne pût voir ce qu'il venait faire.
+S'il avait eu la pensée qu'on le soupçonnât, il aurait envoyé quelque
+autre, et ne serait pas venu lui-même: voilà ca qu'il aurait fait.
+
+Cela était assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de
+scalps avaient du caractère des Navajoès les confirma tous dans la même
+pensée.
+
+--Je suis sûr qu'ils reviendront en arrière, continua Rubé, du moins la
+moitié de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours
+et peut-être quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion.
+
+--Mais ils seront sur nos traces le jour d'après.
+
+--Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront,
+c'est clair.
+
+--Et comment ne pas en laisser? demanda Séguin.
+
+--Ça n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre.
+
+--Comment? Comment cela? demanda tout le monde à la fois.
+
+--Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Séguin.
+
+--Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouillé les idées. Je
+croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver
+le moyen du premier coup.
+
+--J'avoue, Rubé, répondit Séguin en souriant, que je ne vois pas comment
+vous pouvez les mettre sur une fausse voie.
+
+--Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatté de montrer sa
+supériorité dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous
+dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit à
+tous les diables.
+
+--Hourra pour toi, vieux sac de cuir!
+
+--Vous voyez ce carquois sur l'épaule de cet Indien?
+
+--Oui, oui!
+
+--Il est plein de flèches ou peu s'en faut, n'est-ce pas?
+
+--Il l'est. Eh bien?
+
+--Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe
+qui peut faire ça aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des
+Paches, et qu'il jette ces flèches la pointe tournée vers le sud, et si
+les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu'à ce qu'ils aient rejoint
+les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus
+mauvais tabac de Kentucky.
+
+--_Viva!_ Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rubé! s'écrièrent
+tous les chasseurs en même temps.
+
+--Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais ça ne
+fait rien. Ils reconnaîtront les flèches, ça suffit. Pendant qu'ils s'en
+retourneront par là-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous
+aurons tout le temps nécessaire pour nous tirer tranquillement du guêpier,
+et revenir chez nous.
+
+--Oui, c'est cela, par le diable!
+
+--Notre bande, continua Rubé, n'a pas besoin de venir jusqu'à la source du
+Pignion, ni à présent ni après. Elle peut traverser le sentier de la
+guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre côté de la
+montagne, où il y a en masse du gibier, des buffalos et du bétail de toute
+espèce. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument
+que nous passions par là; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par
+ici, après la chasse que les Indiens viennent de leur donner.
+
+--Tout cela est juste, dit Séguin. i1 faut que nous fassions le tour de la
+montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont
+fait disparaître des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de
+suite à l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du
+soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rubé? Vous avez fourni l'ensemble
+du plan; je me fie à vous pour les détails.
+
+--Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la première chose que nous ayons à
+faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop, à la place où la
+bande est cachée; il leur fera traverser le sentier.
+
+--Où pensez-vous qu'ils devront le traverser?
+
+--A peu près à vingt milles au nord d'ici, il y a une place sèche et dure,
+une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre,
+ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y
+faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus
+madré des Indiens soit capable d'en reconnaître la piste; je m'en
+chargerais.
+
+--Je vais envoyer immédiatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon
+cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont cachés à vingt milles
+d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec précaution,
+comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez
+courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez!
+
+Le torero, sans faire aucune réponse, détacha son cheval du piquet, sauta
+en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest.
+
+--Heureusement, dit Séguin, le suivant de l'oeil pendant quelques
+instants, ils ont piétiné le sol tout autour; autrement, les empreintes de
+notre dernière lutte en auraient raconté long sur notre compte.
+
+--Il n'y a pas de danger de ce côté, répliqua Rubé; mais quand nous aurons
+quitté d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils découvriraient
+bientôt notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas
+de traces. Et Rubé montrait le sentier pierreux qui s'étendait au nord et
+au sud, contournant le pied de la montagne.
+
+--Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et
+puis, après?
+
+--Ma seconde idée est de nous débarrasser de cette machine qui est là-bas.
+
+Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tête le
+squelette du Yamporica.
+
+--C'est vrai, j'avais oublié cela. Qu'allons-nous en faire?
+
+--Enterrons-le, dit un des hommes.
+
+--Ouais! Non pas. Brûlons-le! conseilla un autre.
+
+--Oui, ça vaut mieux, fit un troisième.
+
+On s'arrêta à ce dernier parti. Le squelette fut amené en bas; les taches
+de sang soigneusement effacées des rochers; le crâne brisé d'un coup de
+tomahawk; les ossements mis en pièces; puis le tout fut jeté dans le feu
+mêlé avec un tas d'os de buffalos déjà carbonisés sous les cendres. Un
+anatomiste seul aurait pu trouver là les vestiges d'un squelette humain.
+
+--A présent, Rubé, les flèches?
+
+--Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu'à nous
+deux nous arrangerons ça de manière à mettre dedans tous les Indiens du
+pays. Nous aurons à peu près trois milles à faire, mais nous serons
+revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et
+tout préparé pour le départ.
+
+--Très-bien! prenez les flèches.
+
+--C'est assez de quatre attrapes, dit Rubé, tirant quatre flèches du
+carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de
+nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bête, tant que
+nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le
+mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma
+vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces
+plumes noires.
+
+Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma,
+et continua:
+
+--Garçons! veillez sur la vieille jument jusqu'à ce que je revienne; ne la
+laissez pas échapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas
+tous à la fois.
+
+--Voilà, Rubé, voilà! crièrent tous les chasseurs, offrant chacun sa
+couverture.
+
+--J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la
+mienne et une autre. Là, Billy, mets ça devant toi. Maintenant suis le
+sentier des Paches pendant trois cents yards à peu près, et ensuite tu
+traverseras; ne marche pas dans le frayé; tiens-toi à mes côtés, et marque
+bien tes empreintes. Au galop, animal!
+
+Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et
+partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut
+couru environ trois cents yards, il s'arrêta, attendant de nouvelles
+instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rubé prenait une
+flèche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche à l'extrémité
+barbelée, il la fichait dans la plus élevée des perches que les Indiens
+avaient laissées debout sur le terrain du camp. La pointe était tournée
+vers le sud du sentier des Apaches, et la flèche était si bien en vue,
+avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de
+quiconque viendrait du côté des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade
+à pied, se tenant à distance du sentier et marchant avec précaution. En
+arrivant près de Garey, il posa une seconde flèche par terre, la pointe
+tournée aussi vers le sud, et de façon à ce qu'elle pût être aperçue de
+l'endroit où était la première. Garey galopa encore en avant, en suivant
+le sentier, tandis que Rubé marchait, dans la prairie, sur une ligne
+parallèle au sentier.
+
+Après avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et
+mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau, et mit le
+cheval au repos dans la partie battue du chemin. Là, Rubé le rejoignit, et
+étendit les trois couvertures sur la terre, bout à bout, dans la direction
+de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied à terre et conduisit le
+cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses
+pieds ne portaient que sur deux à la fois, à mesure que celle de derrière
+devenait libre, elle était enlevée et replacée en avant. Ce manège fut
+répété jusqu'à ce que le mustang fût arrivé à environ cinquante fois sa
+longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut exécuté avec une
+adresse et une élégance égales à celles que déploya sir Walter Raleigh
+dans le trait de galanterie qui lui a valu sa réputation. Garey alors
+ramassa les couvertures, remonta à cheval et revint sur ses pas en suivant
+le pied de la montagne; Rubé était retourné auprès du sentier et avait
+placé une flèche à l'endroit où le mustang l'avait quitté; et il
+continuait à marcher vers le sud avec la quatrième. Quand il eut fait près
+d'un demi-mille, nous le vîmes se baisser au-dessus du sentier, se
+relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait
+pris son compagnon. Les fausses pistes étaient posées; la ruse était
+complète.
+
+El-Sol, de son côté, n'était pas resté inactif. Plus d'un loup avait été
+tué et dépouillé, et la viande avait été empaquetée dans les peaux. Les
+gourdes étaient pleines, notre prisonnier solidement garrotté sur une
+mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Séguin avait résolu
+de laisser deux hommes en vedette à la source. Ils avaient pour
+instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur
+porter à boire avec un seau, de manière à ne pas faire d'empreintes
+fraîches auprès de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une
+éminence, et observer la prairie avec la lunette. Dès que le retour des
+Navajoès serait signalé, leur consigne était de se retirer, sans être vus,
+en suivant le pied de la montagne; puis de s'arrêter dix milles plus loin
+au nord, à une place d'où l'on découvrait encore la plaine. Là, ils
+devaient demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction
+prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en
+toute hâte rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements
+étaient pris, lorsque Rubé et Garey revinrent; nous montâmes à cheval et
+nous nous dirigeâmes, par un long circuit, vers le pied de la montagne.
+Quand nous l'eûmes atteint, nous trouvâmes un chemin pierreux sur lequel
+les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions
+vers le nord, en suivant une ligne presque parallèle au Sentier de la
+guerre.
+
+
+
+XXX
+
+
+UN TROUPEAU CERNÉ.
+
+Une marche de vingt milles nous conduisit à la place où nous devions être
+rejoints par le gros de la bande. Nous fîmes halte près d'un petit cours
+d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait à l'ouest vers le
+San-Pedro. Il y avait là du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour
+nos chevaux. Nos camarades arrivèrent le lendemain matin, ayant voyagé
+toute la nuit. Leurs provisions étaient épuisées aussi bien que les
+nôtres, et, au lieu de nous arrêter pour reposer nos bêtes fatiguées, nous
+dûmes pousser en avant, à travers un défilé de la sierra, dans l'espoir de
+trouver du gibier de l'autre côté. Vers midi, nous débouchions dans un
+pays coupé de clairières, de petites prairies entourées de forêts
+touffues, et semées d'îlots de bois. Ces prairies étaient couvertes d'un
+épais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous.
+Nous voyions leurs _sentiers_, leurs _débris de cornes_ et leurs _lits_.
+Nous voyions aussi le _bois de vache_ du bétail sauvage. Nous ne pouvions
+pas manquer de rencontrer bientôt des uns ou des autres.
+
+Nous étions encore sur le cours d'eau, près duquel nous avions campé la
+nuit précédente et nous fîmes une halte méridienne pour rafraîchir nos
+chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en
+abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de
+_pitahaya_, et nous les mangeons avec délices; nous trouvons des baies de
+cormier, des yampas et des racines de _pomme blanche_. Nous composons un
+excellent dîner avec des fruits et des légumes de toutes sortes qu'on ne
+rencontre à l'état indigène que dans ces régions sauvages. Mais les
+estomacs des chasseurs aspirent à leur réfection favorite, les _bosses_ et
+les _boudins_ de buffalo; après une halte de deux heures, nous nous
+dirigions vers les clairières. Il y avait une heure environ que nous
+marchions entre les _chapparals_, quand Rubé, qui était de quelques pas en
+avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque
+chose derrière lui.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, Rubé? demanda Séguin à voix basse.
+
+--Piste fraîche, cap'n; bisons!
+
+--Combien? pouvez-vous dire?
+
+--Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traversé le fourré là-bas. Je
+vois le ciel. Il y a une clairière pas loin de nous, et je parierais qu'il
+y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n.
+
+--Halte! messieurs, dit Séguin, halte! et faites silence. Va en avant,
+Rubé. Venez, monsieur Haller; vous êtes un amateur de chasse; venez avec
+nous!
+
+Je suivis le guide et Séguin à travers les buissons, m'avançant tout
+doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous
+atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant
+avec précaution à travers les feuilles d'un _prosopis_, nous découvrîmes
+toute la clairière. Les buffalos étaient au milieu. C'était, comme Rubé
+l'avait bien conjecturé, une petite prairie, large d'un mille et demi
+environ, et fermée de tous côtés par un épais rideau de forêts. Près du
+centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'élançait du milieu
+d'un fourré touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois,
+indiquait la présence de l'eau.
+
+--Il y a une source là-bas, murmura Rubé; ils sont justement en train d'y
+rafraîchir leurs mufles.
+
+Cela était assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment
+du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et
+la salive qui dégouttait de leurs babines.
+
+--Comment les prendrons-nous, Rubé? demanda Séguin; pensez-vous que nous
+puissions les approcher?
+
+--Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous
+pouvons nous glisser à l'abri des buissons.
+
+--Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez
+de champ libre. Ils seront dans la forêt au premier bruit. Nous les
+perdrons tous.
+
+--C'est aussi vrai que l'Écriture.
+
+--Que faut-il faire alors?
+
+--Le vieux nègre ne voit qu'un moyen à prendre.
+
+--Lequel?
+
+--Les entourer.
+
+--C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent?
+
+--Mort comme un Indien à qui on a coupé la tête, répondit le trappeur,
+prenant une légère plume de son bonnet et la lançant en l'air. Voyez,
+cap'n, elle retombe d'aplomb!
+
+--Oui, c'est vrai!
+
+--Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous éventent, et nous
+avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite à
+la besogne, cap'n; il y a à marcher d'ici au bout là-bas.
+
+--Divisons nos hommes, alors, dit Séguin, retournant son cheval. Vous en
+conduirez la moitié à leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur
+Haller, restez où vous êtes: c'est une place aussi bonne que n'importe
+quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en
+avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous réussissons, nous aurons du
+plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin.
+
+Ce disant, Séguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux
+Rubé. Leur intention était de partager la bande en deux parts, d'en
+conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes
+de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher à
+couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette
+manière, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'exécuter la
+manoeuvre, nous étions sûrs de prendre tout le troupeau.
+
+Aussitôt que Séguin m'eut quitté, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et
+renouvelai les capsules. Après cela n'ayant plus rien à faire, je me mis à
+considérer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment
+après, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu
+m'indiquaient les progrès de la battue. De temps à autre, un vieux buffle,
+sur les flancs du troupeau, secouait sa crinière hérissée, reniflait le
+vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait évidemment
+un soupçon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient
+ne pas remarquer ces démonstrations, et continuaient à brouter
+tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que
+nous allions faire, lorsque mes yeux furent attirés par un objet qui
+sortait de l'îlot de bois. C'était un jeune buffalo qui se rapprochait du
+troupeau. Je trouvais quelque peu étrange qu'il se fût ainsi séparé du
+reste de la bande, car les jeunes veaux, élevés par leurs mères dans la
+crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux.
+
+--Il sera resté en arrière à la source, pensai-je. Peut-être les autres
+l'ont-ils repoussé du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont été
+partis.
+
+Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il eût été blessé;
+mais, comme il s'avançait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais
+qu'imparfaitement. Il y avait là une bande de coyotes (il y en a toujours)
+guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois,
+dirigèrent une attaque simultanée contre lui. Je les vis qui
+l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements féroces;
+mais le veau paraissait se frayer chemin, en se défendant, à travers le
+plus épais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'aperçus
+près de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les
+autres.
+
+--C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je à moi-même; et je
+portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnaître où les
+chasseurs en étaient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des
+geais miroiter à travers les branches, et j'entendais leurs cris perçants.
+Jugeant d'après ces signes, je reconnus que les hommes s'avançaient assez
+lentement. Il y avait une demi-heure que Séguin m'avait quitté, et ils
+n'avaient pas encore fait la moitié du tour. Je me mis alors à calculer
+combien de temps j'avais encore à attendre, et me livrai au monologue
+suivant:
+
+--La prairie a un mille et demi de diamètre; le cercle fait trois fois
+autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donné avant
+une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les bêtes se
+couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons
+faire une fameuse chasse? Une, deux, trois... en voilà six de couchées.
+C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une!
+Heureuses bêtes! Rien autre chose à faire qu'à manger et à dormir, tandis
+que moi... Et de huit. Cela va bien. Je vais bientôt me trouver en face
+d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drôle de manière pour se coucher.
+On dirait qu'elles tombent comme blessées. Deux de plus! Elles y seront
+bientôt toutes. Tant mieux. Nous serons arrivés dessus avant qu'elles
+n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le
+clairon!
+
+Et tout en roulant ces pensées, j'écoutais si je n'entendais pas le
+signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas être donné de
+quelque temps encore. Les buffalos s'avançaient lentement, broutant tout
+en marchant, et continuant de se coucher l'un après l'autre. Je trouvais
+assez étrange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais
+vu des troupeaux de bétail, près des fermes, en faire autant, et j'étais à
+cette époque peu familiarisé avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns
+semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de
+leurs pieds. J'avais entendu parler de la manière toute particulière dont
+ces animaux ont l'habitude de se _vautrer_, et je pensai qu'ils étaient en
+train de se livrer à cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de
+ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empêchaient. Je
+n'apercevais que les épaules velues et, de temps en temps, quelque sabot
+qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un
+grand intérêt, et j'étais certain maintenant que l'enveloppement serait
+complet avant qu'il ne leur prît fantaisie de se lever. Enfin, le dernier
+de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils étaient
+alors tous sur le flanc, à moitié ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que
+je voyais le veau encore sur ses pieds; mais à ce moment le clairon
+retentit, et des cris partirent de tous les côtés de la prairie. J'appuyai
+l'éperon sur les flancs de mon cheval et m'élançai dans la plaine.
+Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du
+bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle posé en travers devant
+moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille
+chasse. Mon fusil était armé, je me tenais prêt, et je tenais à honneur de
+tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occupé
+au buffalo le plus rapproché. Mon cheval allait comme une flèche, et je
+fus bientôt à portée.
+
+--Est-ce que la bête est endormie? Je n'en suis plus qu'à dix pas et elle
+ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couchée.
+
+Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la détente,
+lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'était du sang!
+J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les rênes.
+Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus porté au milieu du
+troupeau abattu. Là, mon cheval s'arrêta court, et je restai cloué sur ma
+selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une
+superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque
+côté que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang!
+
+Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris
+cessèrent, et, l'un après l'autre, ils tirèrent la bride, comme j'avais
+fait, et demeurèrent confondus et consternés. Un pareil spectacle était
+fait pour étonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des
+buffalos, tous morts ou dans les dernières convulsions de l'agonie. Chacun
+d'eux portait sous la gorge une blessure d'où le sang coulait à gros
+bouillons, et se répandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en
+avait des flaques sur le sol de la prairie, et les éclaboussures des coups
+de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Whagh!--_Santissima!_--Sacrr... s'écrièrent les chasseurs.
+
+--Ce n'est bien sûr pas la main d'un homme qui a fait cela!
+
+--Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois
+vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et
+l'Enfant... Tenez! tenez!
+
+En même temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil
+que l'on arme. Je me retournai; Rubé mettait en joue. Je suivis
+machinalement la direction du canon, j'aperçus quelque chose qui se
+remuait dans l'herbe.
+
+--C'est un buffalo qui se débat encore! pensai-je, voyant une masse velue
+d'un gris brun, il veut l'achever... tiens, c'est le veau!
+
+J'avais à peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur
+ses deux jambes de derrière en poussant un cri sauvage, mais humain.
+L'enveloppe hérissée tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses
+bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien
+s'était abattu et la balle était partie; elle avait percé la brune
+poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un
+des buffles.
+
+--Whagh! Rubé! s'écria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laissé le
+temps d'écorcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitté pendant qu'il
+était en train....
+
+Et le chasseur éclata de rire après cette sanglante plaisanterie.
+
+--Cherchez là, garçons! dit Rubé montrant l'îlot. Si vous cherchez bien,
+vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de
+celui-ci.
+
+Les chasseurs, sur cet avis, se dirigèrent au galop vers l'îlot avec
+l'intention de l'entourer. Je ne pus réprimer un sentiment de dégoût en
+assistant à cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un
+mouvement involontaire, et m'éloignai de la place où le sauvage était
+tombé. Il était couché sur le ventre nu jusqu'à la ceinture. Le trou par
+lequel la balle était sortie se trouvait placé sous l'épaule gauche. Les
+membres s'agitaient encore, mais c'étaient les dernières convulsions de
+l'agonie. La peau qui avait servi à son déguisement était en paquet à la
+place où il l'avait jetée. Près de cette peau se trouvait un arc et
+plusieurs flèches: celles-ci étaient rouges jusqu'à l'encoche. Les plumes,
+pleines de sang, étaient collées au bois. Ces flèches avaient percé
+d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait
+fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et
+descendit posément de cheval.
+
+--Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, dégainant son couteau, et
+se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la
+mienne. Ça vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit
+l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu
+métier, quand bien même le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe
+dans la saison des veaux. Allons, toi, nègre! continua-t-il en saisissant
+la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais
+te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra!
+
+Un éclair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'étrange
+vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri.
+
+--Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui était resté
+près de Rubé.
+
+--C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coupé les
+oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger
+de la même façon tous ceux qui me tomberont dans les griffes. _Wou-wough_
+vilain loup! tu y es, toi! te v'là propre, hein! En parlant ainsi, il
+rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux
+coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il décrivit autour
+du crâne un cercle aussi parfait que s'il eût été tracé au compas. Puis la
+lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enlevé.
+
+--Et de six, continua-t-il, se parlant à lui-même en plaçant le scalp dans
+sa ceinture.--Six à cinquante la pièce. Trois cents dollars de chevelures
+paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors.
+
+Après avoir mis en sûreté le trophée sanglant, il essuya son couteau sur
+la crinière des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de
+son fusil, une nouvelle entaille à la suite des cinq qui y étaient déjà
+marquées. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en
+regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs
+colonnes à ce terrible registre.
+
+
+
+XXXI
+
+
+UN AUTRE COUP.
+
+La détonation d'un fusil frappa mes oreilles et détourna mon attention des
+faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un léger nuage
+bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur
+quoi le coup avait été tiré. Trente ou quarante chasseurs avaient entouré
+l'îlot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de
+cercle irrégulier. Ils étaient encore à quelque distance du petit bois, et
+hors de portée des flèches. Ils tenaient leurs fusils en travers et
+échangeaient des cris. Évidemment, le sauvage n'était pas seul. Il devait
+avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourré. Toutefois, il ne pouvait
+pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles inférieures n'étaient
+pas capables de recéler plus d'une douzaine de corps, et les yeux perçants
+des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir
+une compagnie de chasseurs dans une bruyère, attendant que le gibier
+partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier était de la race humaine!
+C'était un terrible spectacle. Je tournai les yeux du côté de Séguin
+pensant qu'il interviendrait peut-être pour arrêter cette atroce _battue_.
+Il vit mon regard interrogateur et détourna la tête. Je crus apercevoir
+qu'il était honteux de l'oeuvre à laquelle ses compagnons travaillaient;
+mais la nécessité commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui
+pouvaient se trouver dans l'îlot; je compris que toute observation de ma
+part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-mêmes, ils
+n'auraient fait qu'en rire. C'était leur plaisir et leur profession; et je
+suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments étaient exactement de
+la même nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de débusquer un
+ours de sa tanière. L'intérêt était peut-être plus vivement excité encore;
+mais à coup sûr il n'y avait pas plus de disposition à la merci. Je retins
+mon cheval, et attendis, plein d'émotions pénibles, le dénoûment de ce
+drame sauvage.
+
+--_Vaya! Irlandes!_ qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains
+s'adressant à Barney. Je reconnus par là que c'était l'Irlandais qui avait
+fait feu.
+
+--Une Peau-Rouge, par le diable! répondit celui-ci.
+
+--N'est-ce pas ta propre tête que tu auras vue dans l'eau? cria un
+chasseur d'un ton moqueur.
+
+--C'était peut-être le diable, Barney!
+
+--Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et
+je l'ai tué tout de même.
+
+--Ha! ha! Barney a tué le diable! Ha! ha!
+
+--_Vaya!_ s'écria un trappeur, poussant son cheval vers le fourré;
+l'imbécile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra....
+
+--Arrêtez, camarade, cria Garey, prenons des précautions, méfions-nous des
+Peaux-Rouges. Il y a des Indiens là-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce
+gredin-là n'était pas seul bien sûr, essayons de voir comme ça....
+
+Le jeune chasseur mit pied à terre, tourna son cheval le flanc vers le
+bois, et, se mettant du côté opposé, il fit marcher l'animal en suivant
+une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourré. De cette
+manière, son corps était caché, et sa tête seule pouvait être aperçue
+derrière le pommeau de la selle, sur laquelle était appuyé son fusil armé
+et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval
+et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, à
+mesure que le diamètre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils
+furent tout près de l'îlot. Pas une flèche n'avait sifflé encore. N'y
+avait-il donc personne là? On aurait pu le croire, et les hommes
+pénétrèrent hardiment dans le fourré. J'observais tout cela avec un
+intérêt palpitant. Je commençais à espérer que les buissons étaient vides.
+Je prêtais l'oreille à tous les sons; j'entendis le craquement des
+branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand
+ils pénétrèrent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix
+cria:
+
+--Une peau rouge morte! Hourra pour Barney!
+
+--La balle de Barney l'a traversé, par tous les diables! Cria un autre.
+Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait!
+
+Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigèrent vers le couvert.
+Je m'avançai lentement après eux. En arrivant, je les vis traînant le
+corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il
+était mort, et on se préparait à le scalper.
+
+--Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est à
+toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard?
+
+--Elle est à moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant à celui qui
+venait de parler, et avec un fort accent irlandais.
+
+--Certainement: tu as tué l'homme; c'est ton droit.
+
+--Est-ce que ça vaut vraiment cinquante dollars?
+
+--Ça se paie comme du froment.
+
+--Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi?
+
+--Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant
+l'accent de Barney, séparant en même temps le scalp et le lui présentant.
+
+Barney prit le hideux trophée, et je parierais qu'il n'en ressentit pas
+beaucoup de fierté. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'être rendu coupable de
+plus d'un accroc à la discipline, dans sa vie de garnison, mais évidemment
+c'était son premier pas dans le commerce du sang humain.
+
+Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent à fouiller le
+fourré dans tous les sens. La recherche fut très-minutieuse, car il y
+avait encore un mystère. Un arc de plus, c'est-à-dire un troisième arc,
+avait été trouvé avec son carquois et ses flèches. Où était le
+propriétaire? S'était-il échappé du fourré pendant que les hommes étaient
+occupés auprès des buffalos morts? C'était peu probable, mais ce n'était
+pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilité extrême des
+sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'eût pas gagné la forêt,
+inaperçu.
+
+--Si cet Indien s'est échappé, dit Garey, nous n'avons pas même le temps
+d'écorcher ces buffles. Il y a pour sûr une troupe de sa tribu à moins de
+vingt milles d'ici.
+
+--Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout près de l'eau.
+
+Il y avait là une mare. L'eau en était troublée et les bords avaient été
+trépignés par les buffalos. D'un côté, elle était profonde, et les saules
+penchés laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau.
+Plusieurs hommes se dirigèrent de ce côté et sondèrent le fourré avec
+leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rubé était venu avec
+les autres, et ôtait le bouchon de sa corne à poudre avec ses dents, se
+disposant à recharger. Son petit oeil noir lançait des flammes dans toutes
+les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pensée
+subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit
+l'Irlandais, qui était le plus près de lui, par le bras, et lui glissa
+dans l'oreille d'un ton pressant:
+
+--Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite!
+
+Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immédiatement son arme,
+et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rubé saisit vivement le
+mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet
+du côté de la mare. Tout à coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds
+de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu
+du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant dégringola à
+travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol à mes pieds. Je
+sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un
+frémissement: c'était du sang! J'en étais aveuglé. J'entendis les hommes
+accourir de tous les points du fourré. Quand j'eus recouvré la vue,
+j'aperçus un sauvage nu qui disparaissait à travers le feuillage.
+
+--Manqué, s.... mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil
+de munition! ajouta-t-il, jetant à terre le mousquet et s'élançant le
+couteau à la main.
+
+Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des
+buissons. Quand nous atteignîmes le bord de l'îlot, je vis l'Indien,
+toujours debout, et courant avec l'agilité d'une antilope. Il ne suivait
+pas une ligne droite, mais sautait de côté et d'autre, en zigzag, de
+manière à ne pouvoir être visé par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle
+ne l'avait encore atteint, assez grièvement du moins pour ralentir sa
+course. On pouvait voir une traînée de sang sur son corps brun; mais la
+blessure, quelle qu'elle fût, ne semblait pas le gêner dans sa fuite.
+Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'échapper, je n'avais pas
+l'intention de décharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai
+donc près du buisson, caché derrière les feuilles, et suivant les
+péripéties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient à le poursuivre à
+pied, tandis que les plus avisés couraient à leurs chevaux. Ceux-ci se
+trouvaient tous du côté opposé du petit bois, un seul excepté, la jument
+du trappeur Rubé, qui broutait à la place où Rubé avait mis pied à terre,
+au milieu des buffalos morts, précisément dans la direction de l'homme que
+l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut être saisi
+d'une idée soudaine, et déviant légèrement de sa course, il arracha le
+piquet, ramassa le lasso avec toute la dextérité d'un Gaucho, et sauta sur
+le dos de la bête.
+
+C'était une idée fort ingénieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien.
+A peine était-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant
+tous les autres bruits; c'était un appel poussé par le trappeur essorillé.
+La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la
+direction imprimée par son cavalier, elle fit demi-tour immédiatement et
+revint en arrière au galop. A ce moment, une balle tirée sur le sauvage
+écorcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commença à se
+cabrer et à ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient
+détachés du sol en même temps. L'Indien cherchait à se jeter en bas de la
+selle; mais le mouvement de l'avant à l'arrière lui imprimait des
+secousses terribles. Enfin, il fut désarçonné et tomba par terre sur le
+dos. Avant qu'il eût pu se remettre du coup, un Mexicain était arrivé au
+galop, et avec sa longue lance l'avait cloué sur le sol.
+
+Une scène de jurements, dans laquelle Rubé jouait le principal rôle,
+suivit cet incident. Sa colère était doublement motivée. Les fusils de
+munition furent voués à tous les diables, et comme le vieux trappeur était
+inquiet de la blessure reçue par sa jument, les _fichues ganaches à l'oeil
+de travers_ reçurent une large part de ses anathèmes. Le mustang cependant
+n'avait pas essuyé de dommage sérieux, et, quand Rubé eut vérifié le fait,
+le bouillonnement sonore de sa colère s'apaisa dans un sourd grognement et
+finit par cesser tout à fait. Aucun symptôme ne donnait à croire qu'il y
+eût encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occupèrent
+immédiatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allumés, et un
+plantureux repas de viande de buffalo permit à tout le monde de se
+refaire. Après le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se
+dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait être à dix milles tout
+au plus de distance. Là, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque
+de la part de la tribu des Coyoteros, à laquelle les trois sauvages tués
+appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre à être
+suivis par cette tribu, et à l'avoir sur notre dos avant que nous eussions
+pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement dépouillés, la chair
+empaquetée, et, prenant notre course à l'ouest, nous nous dirigeâmes vers
+la Mission.
+
+
+
+XXXII
+
+
+UNE AMÈRE DÉCEPTION.
+
+Nous arrivâmes aux ruines un peu après le coucher du soleil. Les hiboux et
+les loups effarouchés nous cédèrent la place, et nous installâmes notre
+camp au milieu des murs croulants. Nos chevaux furent attachés sur les
+pelouses désertes, et dans les vergers depuis longtemps abandonnés, où les
+fruits mûrs jonchaient la terre en tas épais. Les feux, bientôt allumés,
+illuminèrent de leurs reflets brillants les piliers gris; une partie de la
+viande fut dépaquetée et cuite pour le souper. Il y avait là de l'eau en
+abondance. Une branche du San-Pedro coulait au pied des murs de la
+Mission. Il y avait, dans les jardins, des yams, du raisin, des pommes de
+Grenade, des coings, des melons, des poires, des pêches et des pommes;
+nous eûmes de quoi faire un excellent repas. Après le dîner, qui fut
+court, les sentinelles furent placées à tous les chemins qui conduisaient
+vers les ruines. Les hommes étaient affaiblis et fatigués par le long
+jeûne qui avait précédé cette réfection, et au bout de peu de temps ils se
+couchèrent la tête reposant sur leurs selles et s'endormirent. Ainsi se
+passa notre première nuit à la Mission de San-Pedro. Nous devions y
+séjourner trois jours, ou tout au moins attendre que la chair de buffalo
+fût séchée et bonne à empaqueter.
+
+Ce furent des jours pénibles pour moi. L'oisiveté développait les mauvais
+instincts de mes associés à demi sauvages. Des plaisanteries obscènes et
+des jurements affreux résonnaient continuellement à mes oreilles; je n'y
+échappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa
+tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les
+découvertes scientifiques. Le Maricopa était aussi pour moi un agréable
+compagnon. Cet homme étrange avait fait d'excellentes études, et
+connaissait à peu prés tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur
+une très-grande réserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler
+de lui. Séguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire,
+s'occupant très-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait dévoré
+d'impatience, et, à chaque instant, allait visiter le _tasajo_. Il passait
+des heures entières sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixés
+du côté de l'est. C'était le point d'où devaient revenir les hommes que
+nous avions laissés en observation au Pinon. Une _azotea_ dominait les
+ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque après-midi, quand le
+soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle
+vue de la vallée; mais son principal attrait pour moi résidait dans
+l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement
+là; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas à cette hauteur.
+J'avais coutume d'étendre ma couverture près des parapets à demi écroulés,
+de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position, à de douces pensées
+rétrospectives, ou à des rêves d'avenir plus doux encore. Un seul objet
+brillait dans ma mémoire; un seul objet occupait mes espérances. Je n'ai
+pas besoin de le dire, à ceux du moins qui ont véritablement aimé.
+
+Je suis à ma place favorite, sur l'_azotea_. Il est nuit; mais on s'en
+douterait à peine. Une pleine lune d'automne est au zénith, et se détache
+sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain,
+ce serait la lune des moissons. Ici elle n'éclaire ni les moissons ni le
+logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats,
+n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La
+Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales, à plusieurs
+milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On
+reconnaît son peu de densité à la netteté des objets qui frappent la vue,
+à l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur
+éloignement soit considérable, à la fermeté des contours qui se détachent
+sur le ciel. Je m'en aperçois encore au peu d'élévation de la température,
+à l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays
+favorable pour les personnes frappées d'étisie et de langueur. Si l'on
+savait cela dans les contrées populeuses! L'air, dégagé de vapeurs, est
+inondé par la lumière pâle de la lune. Mon oeil se repose sur des objets
+curieux, sur des formes de végétation particulières au sol de cette
+contrée. Leur nouveauté m'intéresse. A la blanche lueur, je vois les
+feuilles lancéolées de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le
+feuillage dentelé du cactus cochinéal. Des sons flottent dans l'espace; ce
+sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je
+n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agréable
+frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du
+monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre
+voisin, et remplit l'air d'une douce mélodie. La lune plane par-dessus
+tout; je la suis dans sa course élevée. Elle semble présider aux pensées
+qui m'occupent, à mon amour! Que de fois les poètes ont chanté son pouvoir
+sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'était une
+affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut
+et c'est une croyance. D'où vient cette croyance? d'où vient la croyance
+en Dieu? car ces sentiments ont la même source. Cette foi instinctive, si
+généralement répandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que
+notre esprit ne fût, après tout, que matière, fluide électrique? Mais, en
+admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influencé par la lune? Pourquoi
+n'aurait-il pas ses marées, son flux et son reflux aussi bien que les
+plaines de l'air et celles de l'Océan?
+
+Couché sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je
+m'abandonne à une suite de rêveries sentimentales et philosophiques.
+J'évoque le souvenir des scènes qui ont dû se passer dans les ruines qui
+m'environnent; les faits et les méfaits des pères capucins entourés de
+leurs serfs chaussés de sandales. Ce retour au passé n'occupe pas
+longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des âges reculés, et ma
+pensée se reporte sur l'être charmant que j'aime et que j'ai récemment
+quitté: Zoé, ma charmante Zoé! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle à
+moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle après mon
+retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du
+haut de la terrasse solitaire? Mon coeur répondait: Oui! battant d'orgueil
+et de bonheur. Les scènes horribles que j'affrontais pour son salut
+devaient-elles se terminer bientôt? De longs jours nous séparaient encore,
+sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma
+vie.
+
+Mais ce qui se passait autour de moi!... Je n'avais pas encore commis de
+crime; mais j'avais assisté passif à des crimes, dominé par la nécessité
+de la situation que je m'étais faite. Ne serais-je pas bientôt entraîné
+moi-même à tremper dans quelque horrible drame du genre de ceux qui
+constituaient la vie habituelle des hommes dont j'étais entouré. Dans le
+programme que Séguin m'avait développé, je n'avais pas compris les
+cruautés inutiles dont j'étais forcé d'être le témoin. Il n'était plus
+temps de reculer; il fallait aller en avant, et traverser encore d'autres
+scènes de sang et de brutalité, jusqu'à l'heure où il me serait donné de
+revoir ma fiancée, et de recevoir comme prix de mes épreuves l'adorable
+Zoé.
+
+Ma rêverie fut interrompue. J'entendis des voix et des pas; on
+s'approchait de la place où j'étais couché. J'aperçus deux hommes engagés
+dans une conversation animée. Ils ne me voyaient pas, caché que j'étais
+derrière quelques fragments de parapet brisé, et dans l'ombre. Quand ils
+furent plus près, je reconnus le patois de mon serviteur canadien, et l'on
+ne pouvait pas se tromper à celui de son compagnon. C'était l'accent de
+Barney, sans aucun doute. Ces dignes garçons, ainsi que je l'ai déjà dit,
+s'étaient liés comme deux larrons en foire, et ne se quittaient plus.
+Quelques actes de complaisance avaient attaché le fantassin à son associé,
+plus fin et plus expérimenté;--ce dernier avait pris l'autre sous son
+patronage et sous sa protection.
+
+Je fus contrarié de ce dérangement, mais la curiosité me fit rester
+immobile et silencieux. Barney parlait au moment où je commençai à les
+entendre.
+
+--En vérité, monsieur Gaoudé, je ne donnerais pas cette nuit délicieuse
+pour tout l'or du monde. J'avais remarqué le petit bocal déjà: mais que le
+diable m'étrangle si j'avais cru que c'était autre chose que de l'eau
+claire. Voyez-vous ça! Aurait-on pensé que ce vieux loustic d'Allemand en
+apporterait un plein bocal et garderait comme ça tout pour lui! Vous êtes
+bien sûr que ç'en est?
+
+--Oui! oui! c'est de la bonne liqueur, de l'_aguardiente_.
+
+--_Agouardenty_, vous dites?
+
+--Oui, vraiment, monsieur Barney. Je l'ai flairée plus d'une fois. Ça sent
+très-fort; c'est fort, c'est bon!
+
+--Mais pourquoi ne l'avez-vous pas pris vous-même? Vous saviez bien où le
+docteur fourrait ça, et vous auriez pu l'attraper bien plus facilement que
+moi.
+
+--Pourquoi, Barney?
+
+--Parce que, mon ami, je ne veux pas me mettre mal avec M. le docteur, il
+pourrait me soupçonner.
+
+--Je ne vois pas clairement la chose. Il peut vous soupçonner dans tous
+les cas. Eh bien alors?
+
+--Oh! alors, n'importe! je jurerai mes grands dieux que ce n'est pas moi.
+J'aurai la conscience tranquille.
+
+--Par le ciel! nous pouvons prendre la liqueur à présent. Voulez-vous,
+monsieur Gaoudé; pour moi je ne demande pas mieux: c'est dit, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, très-bien!
+
+--Pour lors, à présent ou jamais; c'est le bon moment. Le vieux bonhomme
+est sorti; je l'ai vu partir moi-même. La place est bonne ici pour boire.
+Venez et montrez-moi où il la cache; et, par saint Patrick, je suis votre
+homme pour l'attraper!
+
+--Très-bien; allons! monsieur Barney, allons!
+
+Quelque obscure que cette conversation puisse paraître, je la compris
+parfaitement. Le naturaliste avait apporté parmi ses bagages un petit
+bocal d'_aguardiente_, de l'alcool de Mezcal, dans le but de conserver
+quelques échantillons rares de la famille des serpents ou des lézards,
+s'il avait la chance d'en rencontrer. Je compris donc qu'il ne s'agissait
+de rien moins que d'un complot ayant pour but de s'emparer de ce bocal et
+de vider son contenu.
+
+Mon premier mouvement fut de me lever pour mettre obstacle à leur dessein,
+et, de plus, administrer un savon salutaire à mon voyageur ainsi qu'à son
+compagnon à cheveux rouges; mais, après un moment de réflexion, je pensai
+qu'il valait mieux s'y prendre d'une autre façon et les laisser se punir
+eux-mêmes.
+
+Je me rappelais que, quelques jours avant notre arrivée à l'_Ojo de Vaca_,
+le docteur avait pris un serpent du genre des vipères, deux ou trois
+sortes de lézards, et une hideuse bête baptisée par les chasseurs du nom
+de _grenouille à cornes_. Il les avait plongés dans l'alcool pour les
+conserver. Je l'avais vu faire, et ni mon Français ni l'Irlandais ne se
+doutaient de cela. Je résolus donc de les laisser boire une bonne gorgée
+de l'infusion avant d'intervenir. Je n'attendis pas longtemps. Au bout de
+peu d'instants, ils remontèrent, et Barney était chargé du précieux bocal.
+Ils s'assirent tout près de l'endroit où j'étais couché, puis, débouchant
+le flacon, ils remplirent leurs tasses d'étain et commencèrent à goûter.
+On n'aurait pas trouvé ailleurs une paire de gaillards plus altérés; et
+d'une seule gorgée, chacun d'eux eut vidé sa tasse jusqu'au fond.
+
+--Un drôle de goût, ne trouvez-vous pas? dit Barney après avoir détaché la
+tasse de ses lèvres.
+
+--Oui, c'est vrai, monsieur.
+
+--Que pensez-vous que ce soit?
+
+--Je ne sais quoi. Ça sent le... dame le... dame!...
+
+--Le poisson, vous voulez dire?
+
+--Oui, ça sent comme le poisson: un drôle de bouquet, fichtre!
+
+--Je suppose que les Mexicains mettent quelque chose là dedans pour donner
+du goût à l'_aguardiente_. C'est diablement fort tout de même. Ça ne vaut
+pas grand'chose et on n'en ferait pas grand cas, si on avait à sa portée
+de la bonne liqueur d'Irlande. Oh! mère de Moïse! c'est là une fameuse
+boisson!
+
+Et l'Irlandais secouait la tête, ajoutant ainsi à l'emphase de son
+admiration pour le whisky de son pays.
+
+--Mais, monsieur Gaoudé, continua-t-il, le whisky est le whisky, sans
+aucun doute; mais, si nous ne pouvons avoir de la brioche, ce n'est pas
+une raison pour dédaigner le pain; ainsi donc, je vous en demanderai
+encore un coup.
+
+Le gaillard tendit sa tasse pour qu'on la remplit de nouveau.
+
+Godé pencha le flacon, et versa une partie de son contenu dans les deux
+tasses.
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a dans ma tasse? s'écria-t-il après avoir bu
+une gorgée.
+
+--Qu'est-ce que c'est? laissez voir. Ça! sur mon âme, on dirait d'une
+bête.
+
+--Sacr-r-r... c'est une vilaine bête du Texas, c'est une grenouille! C'est
+donc ça que ça empoisonnait le poisson. Oh! o-ouach!
+
+--Oh! sainte Mère! il y en a une autre dans la mienne! Par le diable!
+c'est un scorpion; un lézard! Houch! ouach! ouach!
+
+--Vou-achr! ha-a-ach! Mon Dieu! ouachr! ach! Sacr...! oachr! ach! o-oa-a
+-achr!
+
+--Sacré tonnerre! Ho-ach! Le vieux satané docteur! A-ouach!
+
+--Ack! ackr! Vierge sainte! ha! ho! hohachr! Poison! Poison!
+
+Et les deux ivrognes marchèrent avec agitation sur l'azotéa, se
+débarrassant l'estomac, crachant tant qu'ils pouvaient, remplis de
+terreur, et pensant qu'ils devaient être empoisonnés. Je m'étais relevé et
+riais comme un fou. Mes éclats de rire et les exclamations des deux
+victimes attirèrent une foule de chasseurs sur la terrasse, et quand ils
+eurent vu de quoi il s'agissait, les ruines retentirent du fracas de leurs
+moqueries sauvages. Le docteur, qui était arrivé avec les autres, goûtait
+peu la plaisanterie. Cependant, après une courte recherche, il retrouva
+ses lézards et les remit dans le bocal, qui contenait encore assez
+d'alcool pour les recouvrir. Il pouvait être tranquille sur l'avenir: son
+flacon était à l'abri des tentatives des chasseurs les plus altérés.
+
+
+
+XXXIII
+
+
+LA VILLE FANTÔME.
+
+Le matin du quatrième jour, les hommes que nous avions laissés en
+observation rejoignirent, et nous apprîmes d'eux que les Navajoès avaient
+pris la route du sud. Les Indiens, revenus à la source, le second jour
+après notre départ, avaient suivi la direction indiquée par les flèches.
+C'était la bande de Dacoma; en tout, à peu près, trois cents guerriers.
+Nous n'avions rien de mieux à faire que de plier bagage le plus
+promptement possible et de poursuivre notre marche vers le nord. Une heure
+après, nous étions en selle et suivions la rive rocheuse du San-Pedro. Une
+longue journée de marche nous conduisit aux bords désolés du Gila; et nous
+campâmes, pour la nuit, près du fleuve, au milieu des ruines célèbres qui
+marquent la seconde halte des Aztèques lors de leur migration.
+
+A l'exception du botaniste, du chef Coco, de moi et peut-être de Séguin,
+pas un de la bande ne semblait s'inquiéter de ses intéressantes
+antiquités. Les traces de l'ours gris, que l'on voyait sur la terre molle,
+occupaient bien plus les chasseurs que les poteries brisées et leurs
+peintures hiéroglyphiques. Deux de ces animaux furent découverts près du
+camp, et un terrible combat s'ensuivit, dans lequel un des Mexicains
+faillit perdre la vie, et n'échappa qu'après avoir eu la tête et le cou en
+partie dépouillés. Les ours furent tués et servirent à notre souper. Le
+jour suivant, nous remontâmes le Gila jusqu'à l'embouchure de San Carlos,
+où nous fîmes halte pour la nuit. Le San-Carlos vient du nord, et Séguin
+avait résolu de remonter le cours de cette rivière pendant une centaine de
+milles, et, ensuite, de traverser à l'est vers le pays des Navajoès. Quand
+il eut fait connaître sa décision, un esprit de révolte se manifesta parmi
+les hommes, et des murmures de mécontentement grondèrent de tous côtés.
+Peu d'instants après, cependant, plusieurs étant descendus et s'étant
+avancés dans l'eau, à quelque distance du bord, ramassèrent quelques
+grains d'or dans le lit de la rivière. On aperçut aussi, parmi les
+rochers, comme indice du précieux métal, la _quixa_, que les Mexicains
+désignent sous le nom de _mère de l'or_. Il y avait des mineurs dans la
+troupe, qui connaissaient très-bien cela, et cette découverte sembla les
+satisfaire. On ne parla plus davantage de gagner le Prieto. Peut-être le
+San-Carlos se trouverait-il aussi riche. Cette rivière avait, comme
+l'autre, la réputation d'être aurifère. En tout cas, l'expédition, en se
+dirigeant vers l'est, devait traverser le Prieto dans la partie élevée de
+son cours, et cette perspective eut pour effet d'apaiser les mutins, du
+moins pour l'instant. Une autre considération encore contribuait à les
+calmer: le caractère de Séguin. Il n'y avait pas un individu de la bande
+qui se souciât de le contrarier en la moindre des choses. Tous le
+connaissaient trop bien pour cela; et ces hommes, qui faisaient
+généralement bon marché de leur vie quand ils se croyaient dans le droit
+consacré par la loi de la montagne, savaient bien que retarder
+l'expédition dans le but de chercher de l'or n'était ni conforme à leur
+contrat avec lui, ni d'accord avec ses désirs. Plus d'un dans la troupe,
+d'ailleurs, était vivement attiré vers les villes des Navajoès par des
+motifs semblables à ceux qui animaient Séguin. Enfin, dernier argument qui
+n'échappait pas à la majorité: la bande de Dacoma devait se mettre à notre
+poursuite aussitôt qu'elle aurait rejoint les Apaches. Nous n'avions donc
+pas de temps à perdre à la recherche de l'or, et le plus simple chasseur
+de scalps comprenait bien cela. Au point du jour, nous étions de nouveau
+en route, et nous suivions la rive du San-Carlos. Nous avions pénétré dans
+le grand désert qui s'étend au nord depuis le Gila jusqu'aux sources du
+Colorado. Nous y étions entrés sans guide, car pas un de la troupe n'avait
+jamais traversé ces régions inconnues. Rubé lui-même ne connaissait
+nullement cette partie du pays. Nous n'avions pas de boussole, mais nous
+pouvions nous en passer. Presque tous nous étions capables d'indiquer la
+direction du nord sans nous tromper d'un degré, et nous savions
+reconnaître l'heure exacte, à 10 minutes près, soit de nuit, soit de jour,
+à la simple inspection du firmament. Avec un ciel clair, avec les
+indications des arbres et des rochers, nous n'avions besoin ni de boussole
+ni de chronomètre. Une vie passée sous la voûte étoilée, dans ces prairies
+élevées et dans ces gorges de montagnes, où rarement un toit leur dérobait
+la vue de l'azur des cieux, avait fait de tous ces rôdeurs insouciants
+autant d'astronomes. Leur éducation, sous ce rapport, était accomplie, et
+elle reposait sur une expérience acquise à travers bien des périls. Leur
+connaissance de ces sortes de choses me paraissait tout à fait
+instinctive. Nous avions encore un guide aussi sûr que l'aiguille
+aimantée; nous traversions les régions de la _plante polaire_, et à chaque
+pas la direction des feuilles de cette plante nous indiquait notre
+méridien. Notre route en était semée, et nos chevaux les écrasaient en
+marchant.
+
+Pendant plusieurs jours nous avançâmes vers le nord à travers un pays de
+montagnes étranges, dont les sommets, de formes fantastiques et
+bizarrement groupés, s'élevaient jusqu'au ciel. Là, nous apercevions des
+formes hémisphériques comme des dômes d'église; ici, des tours gothiques
+se dressaient devant nous; ailleurs, c'étaient des aiguilles gigantesques
+dont la pointe semblait percer la voûte bleue. Des rochers, semblables à
+des colonnes, en supportaient d'autres posés horizontalement; d'immenses
+voûtes taillées dans le roc semblaient des ruines antédiluviennes, des
+temples de druides d'une race de géants! Ces formes si singulières étaient
+encore rehaussées par les plus brillantes couleurs. Les roches stratifiées
+étalaient tour à tour le rouge, le blanc, le vert, le jaune et les tons
+étaient aussi vifs que s'ils eussent été tout fraîchement tirés de la
+palette d'un peintre. Aucune fumée ne les avait ternis depuis qu'ils
+avaient émergé de leurs couches souterraines. Aucun nuage ne voilait la
+netteté de leurs contours. Ce n'était point un pays de nuages, et tout le
+temps que nous le traversâmes, nous n'aperçûmes pas une tache au ciel;
+rien au-dessus de nous que l'éther bleu et sans limites. Je me rappelai
+les observations de Séguin. Il y avait quelque chose d'imposant dans la
+vue de ces éblouissantes montagnes; quelque chose de vivant qui nous
+empêchait de remarquer l'aspect désolé de tout ce qui nous entourait. Par
+moment, nous ne pouvions nous empêcher de croire que nous nous trouvions
+dans un pays très-peuplé, très-riche et très-avancé, si on en jugeait par
+la grandeur de son architecture. En réalité, nous traversions la partie la
+plus sauvage du globe, une terre qu'aucun pied humain n'avait jamais
+foulée, sinon le pied chaussé du mocassin: la région de l'Apache-Loup et
+du misérable Vamparico.
+
+Nous suivions les bords de la rivière; çà et là, pendant nos haltes, nous
+cherchions de l'or. Nous n'en trouvions que de très-petites quantités, et
+les chasseurs commençaient à parler tout haut du Prieto. Là,
+prétendaient-ils, l'or se trouvait en lingots. Quatre jours après avoir
+quitté le Gila, nous arrivâmes à un endroit où le San-Carlos se frayait un
+cañon à travers une haute sierra. Nous y fîmes halte pour la nuit. Le
+lendemain matin, nous découvrîmes qu'il nous serait impossible de suivre
+plus longtemps le cours de la rivière sans escalader la montagne. Séguin
+annonça son intention de la quitter et de se diriger vers l'est. Les
+chasseurs accueillirent cette déclaration par de joyeux hourras. La vision
+de l'or brillait de nouveau à leurs yeux. Nous attendîmes au bord du
+San-Carlos, que la grande chaleur du jour fût passée, afin que nos chevaux
+pussent se rafraîchir à discrétion. Puis, nous remettant en selle, nous
+coupâmes à travers la plaine. Nous avions l'intention de voyager toute la
+nuit, ou du moins jusqu'à ce que nous trouvassions de l'eau, car une halte
+sans eau ne pouvait nous procurer aucun repos. Avant que nous eussions
+marché longtemps, nous nous trouvâmes en face d'une terrible _jornada_, un
+de ces déserts redoutés, sans herbe, sans arbre, sans eau. Devant nous,
+s'étendait du nord au sud une rangée inférieure de montagnes, puis
+au-dessus une autre chaîne plus élevée et couronnée de sommets neigeux. On
+voyait facilement que ces deux chaînes étaient distinctes, et la plus
+éloignée devait être d'une prodigieuse élévation. Cela nous était révélé
+par les neiges éternelles dont ses pics étaient couverts. Une rivière,
+peut-être celle-là même que nous cherchions, devait nécessairement se
+trouver au pied des montagnes neigeuses. Mais la distance était immense.
+Si nous ne trouvions pas un cours d'eau en avant des premières montagnes,
+nous étions grandement exposés à périr de soif. Telle était notre
+perspective. Nous marchions sur un sol aride, à travers des plaines de
+lave et de roches aiguës qui blessaient les pieds de nos chevaux: et,
+parfois, les coupaient. Il n'y avait autour de nous d'autre végétation que
+l'artémise au vert maladif, et le feuillage fétide de la créosote. Aucun
+Être vivant ne se montrait, à l'exception du hideux lézard, du serpent à
+sonnettes et des grillons du désert, qui rampaient sur le sol dur, par
+myriades, et que nos chevaux écrasaient sous leurs pieds. «_De l'eau!_»
+tel était le cri qui commençait à être proféré dans toutes les langues.
+--_Water!_ criait le trappeur suffoquant.--De l'eau! criait le Canadien.
+--_Agua! agua!_ criait le Mexicain.
+
+A moins de vingt milles du San-Carlos, nos gourdes étaient aussi sèches
+que le rocher. La poussière de la plaine et la chaleur de l'atmosphère
+avaient provoqué chez nous une soif intense, et nous avions tout épuisé.
+Nous étions partis assez tard l'après-midi. Au soleil couchant, les
+montagnes en face de nous semblaient toujours être à la même distance.
+Nous voyageâmes toute la nuit, et, quand le soleil se leva, nous en étions
+encore très-éloignés. Cette illusion se produit toujours dans l'atmosphère
+transparente de ces régions élevées. Les hommes mâchonnaient tout en
+causant. Ils tenaient dans leur bouche de petites balles, ou des cailloux
+d'obsidienne, qu'ils mordaient avec des efforts désespérés. Quand nous
+atteignîmes les premières montagnes, le soleil était déjà haut sur
+l'horizon. A notre grande consternation, nous n'y trouvâmes pas une goutte
+d'eau! La chaîne présentait un front de roches sèches, tellement serrées
+et stériles, que les buissons de créosote eux-mêmes ne trouvaient pas de
+quoi s'y nourrir. Ces roches étaient aussi dépourvues de végétation que le
+jour où elles étaient sorties de la terre à l'état de lave. Des
+détachements se répandirent dans toutes les directions et grimpèrent dans
+les ravins; mais après avoir perdu beaucoup de temps en recherches
+infructueuses, nous renonçâmes, désespérés. Il y avait un passage qui
+paraissait traverser la chaîne. Nous y entrâmes et marchâmes en avant,
+silencieux et agités de sinistres pensées. Peu après nous débuchions de
+l'autre côté, et une scène d'un singulier caractère frappait nos yeux.
+Devant nous une plaine entourée de tous côtés par de hautes montagnes; à
+l'extrémité opposée, les monts neigeux prenaient naissance, et montraient
+leurs énormes rochers s'élevant verticalement à plus de mille pieds de
+hauteur. Les roches noires apparaissaient amoncelées les unes sur les
+autres, jusqu'à la limite des neiges immaculées dont les sommets étaient
+recouverts. Mais ce qui causait notre principal étonnement, c'était la
+surface de la plaine. Elle était aussi couverte d'un manteau d'une
+éclatante blancheur; cependant la place plus élevée que nous occupions
+était parfaitement nue, et nous y ressentions vivement la chaleur du
+soleil. Ce que nous voyions dans la vallée ne pouvait donc pas être de la
+neige.
+
+L'uniformité de la vallée, les montagnes chaotiques, dont elle était
+environnée, m'impressionnaient vivement par leur aspect froid et désolé.
+Il semblait que tout fût mort autour de nous et que la nature fût
+enveloppée dans son linceul. Mes compagnons paraissaient éprouver la même
+sensation que moi, et tout le monde se taisait. Nous descendîmes la pente
+du défilé qui conduisait dans cette singulière vallée. En vain nos yeux
+interrogeaient l'espace: aucune apparence d'eau devant nous. Mais nous
+n'avions pas le choix: il fallait traverser. A l'extrémité la plus
+éloignée, au pied des montagnes neigeuses, nous crûmes distinguer une
+ligne noire, comme celle d'une rangée d'arbres, et nous nous dirigeâmes
+vers ce point. En arrivant sur la plaine nous trouvâmes le sol couvert
+d'une couche épaisse de soude, blanche comme de la neige. Il y en avait
+assez là pour satisfaire aux besoins de toute la race humaine; mais,
+depuis sa formation nulle main ne s'était encore baissée pour la ramasser.
+Trois ou quatre massifs de rocher se trouvaient sur notre route, près de
+l'endroit où le défilé débouchait dans la vallée. Pendant que nous les
+contournions, nos yeux tombèrent sur une large ouverture pratiquée dans
+les montagnes qui étaient en face de nous. A travers cette ouverture, les
+rayons du soleil brillaient et coupaient en écharpe le paysage d'une
+traînée de lumière jaune. Dans cette lumière, se jouaient par myriades les
+légers cristaux de la soude soulevé par la brise. Pendant que nous
+descendions, je remarquai que les objets prenaient autour de nous un
+aspect tout différent de celui qu'ils nous avaient présenté d'en haut.
+Comme par enchantement, la blanche surface disparaissait et faisait place
+à des champs de verdure au milieu desquels s'élançaient de grands arbres
+couverts d'un épais et vert feuillage.
+
+--Des cotonniers! s'écria un chasseur en regardant les bosquets encore
+éloignés.
+
+--Ce sont d'énormes sapins, pardieu! s'écria un autre.
+
+--Il y a de l'eau là, camarades, bien sûr! fit remarquer un troisième.
+
+--Oui, messieurs! il est impossible que de pareilles tiges croissent sur
+une prairie sèche. Regardez! Hilloa!
+
+--De par tous les diables, voilà une maison là-bas!
+
+--Une maison! une, deux, trois!... Mais c'est tout une ville, ou bien il
+n'y a pas un seul mur. Tenez! Jim, regardez là-bas! Wagh!
+
+Je marchais devant avec Séguin; le reste de la bande atteignait la bouche
+du défilé derrière nous. J'avais été absorbé pendant quelques instants
+dans la contemplation de la blanche efflorescence qui couvrait le sol et
+je prêtais l'oreille au craquement de ces incrustations sous le sabot de
+mon cheval. Ces exclamations me firent lever les yeux. Sous l'impression
+de ce que je vis, je tirai les deux rênes d'une seule secousse. Séguin
+avait fait comme moi, et toute la troupe s'était arrêtée en même temps.
+Nous venions justement de tourner une des masses qui nous empêchaient de
+voir la grande ouverture qui se trouvait alors précisément en face de
+nous; et, près de sa base, du côté du sud, on voyait s'élever les murs et
+les édifices d'une cité; d'une vaste cité, si l'on en jugeait par la
+distance et par l'aspect colossal de son architecture. Les colonnes des
+temples, les grandes portes, les fenêtres, les balcons, les parapets, les
+escaliers tournants nous apparaissaient distinctement. Un grand nombre de
+tours s'élevaient très-haut au-dessus des toits; au milieu, un grand
+édifice ressemblant à un temple et couronné d'un dôme massif, dominait
+toutes les autres constructions. Je considérais cette apparition soudaine
+avec un sentiment d'incrédulité. C'était un songe, une chimère, un mirage
+peut-être.... Non, cependant le mirage ne présente pas un tableau aussi
+net. Il y avait là des toits, des cheminées, des murs, des fenêtres. Il y
+avait des maisons fortifiées avec leurs créneaux réguliers et leurs
+embrasures. Tout cela était réel: c'était une ville. Était-ce donc là la
+_Cibolo_ des pères espagnols? Était-ce la ville aux portes d'or et aux
+tours polies? Après tout, l'histoire racontée par les prêtres voyageurs ne
+pouvait-elle pas être vraie? Qui donc avait démontré que ce fût une fable!
+Qui avait jamais pénétré dans ces régions où les récits des prêtres
+plaçaient la ville dorée de Cibolo? Je vis que Séguin était, autant que
+moi, surpris et embarrassé. Il ne connaissait rien de ce pays. Il avait vu
+souvent des mirages, mais pas un seul qui ressemblât à ce que nous avions
+sous les yeux.
+
+Pendant quelque temps, nous demeurâmes immobiles sur nos selles, en proie
+à de singulières émotions. Pousserions-nous en avant? Sans doute. Il nous
+fallait arriver à l'eau. Nous mourions de soif. Aiguillonnés par ce
+besoin, nous partîmes à toute bride. A peine avions-nous couru quelques
+pas, qu'un cri simultané fut poussé par tous les chasseurs. Quelque chose
+de nouveau,--quelque chose de terrible,--était devant nous. Près du pied
+de la montagne se montrait une ligne de formes sombres, en mouvement:
+c'étaient _des hommes à cheval_! Nous arrêtâmes court nos chevaux; notre
+troupe entière fit halte au même instant.
+
+--Des Indiens! telle fut l'exclamation générale.
+
+--Il faut que ce soient des Indiens murmura Séguin: il n'y a pas d'autres
+créatures humaines par ici. Des Indiens! mais non. Jamais il n'y eut
+d'Indiens semblables à cela. Voyez! ce ne sont pas des hommes! Regardez
+leurs chevaux monstrueux, leurs énormes fusils: _ce sont des géants_! Par
+le ciel! continua-t-il après un moment d'arrêt, ils sont sans corps, _ce
+sont des fantômes_!
+
+Il y eut des exclamations de terreur parmi les chasseurs placés en
+arrière. Étaient-ce là les habitants de la cité? Il y avait une proportion
+parfaite entre la taille colossale des chevaux et celle des cavaliers.
+Pendant un moment, la terreur m'envahit comme les autres; mais cela ne
+dura qu'un instant. Un souvenir soudain me vint à l'esprit; je me rappelai
+les montagnes du Hartz et ses démons. Je reconnus que le phénomène que
+nous avions devant nous devait être le même, une illusion d'optique, un
+effet de mirage. Je levai la main au-dessus de ma tête. Le géant qui était
+devant les autres imita le mouvement. Je piquai de l'éperon les flancs de
+mon cheval et galopai en avant. Il fit de même, comme s'il fût venu à ma
+rencontre. Après quelque temps de galop, j'avais dépassé l'angle
+réflecteur, et l'ombre du géant disparut instantanément dans l'air. La
+ville aussi avait disparu; mais nous retrouvâmes les contours de plus
+d'une forme singulière dans les grandes roches stratifiées qui bordaient
+la vallée. Nous ne fûmes pas longtemps sans perdre de vue, également, les
+bouquets d'arbres gigantesques. En revanche, nous vîmes distinctement au
+pied de la montagne, non loin de l'ouverture, une ceinture de saules verts
+et peu élevés, mais des saules réels. Sous leur feuillage, on voyait
+quelque chose qui brillait au soleil comme des paillettes d'argent,
+_c'était de l'eau!_ C'était un bras du Prieto. Nos chevaux hennirent à cet
+aspect; un instant après, nous avions mis pied à terre sur le rivage, et
+nous étions tous agenouillés auprès du courant.
+
+
+
+XXXIV
+
+
+LA MONTAGNE D'OR.
+
+Après une marche si pénible, il était nécessaire de faire une halte plus
+longue que d'habitude. Nous restâmes près de l'arroyo tout le jour et
+toute la nuit suivante. Mais les chasseurs avaient hâte de boire les eaux
+du Prieto lui-même; le lendemain matin, nous levâmes le camp et prîmes
+notre direction vers cette rivière. A midi, nous étions sur ses bords.
+C'était une singulière rivière, traversant une région de montagnes mornes,
+arides et désolées. Le courant s'était frayé son chemin à travers ces
+montagnes, y creusant plusieurs canons, et roulait ses flots dans un lit
+presque partout inaccessible. Elle paraissait noire et sombre. Où donc
+étaient les sables d'or? Après avoir suivi ses bords pendant quelque
+temps, nous nous arrêtâmes à un endroit où l'on pouvait gagner la rive.
+Les chasseurs, sans s'occuper d'autre chose, franchirent promptement les
+rochers et descendirent vers l'eau. C'est à peine s'ils prirent le temps
+de boire. Ils fouillèrent dans les interstices des rochers tombés des
+hauteurs; ils ramassèrent le sable avec leurs mains et se mirent à le
+laver dans leurs tasses; ils attaquèrent les roches quartzeuses à coups de
+tomahawk et en écrasèrent les fragments entre deux grosses pierres. Ils ne
+trouvèrent pas une parcelle d'or. Ils avaient pris la rivière trop haut,
+ou bien l'Eldorado se trouvait encore plus au nord.
+
+Harassés, baignés de sueur, furieux, jurant et grognant, ils obéirent à
+l'ordre de marcher en avant. Nous suivîmes le cours du fleuve et nous nous
+arrêtâmes, pour la nuit, à une autre place où l'eau était accessible pour
+nos animaux. Là, les chasseurs cherchèrent encore de l'or, et n'en
+trouvèrent pas plus qu'auparavant. La contrée aurifère était au-dessous,
+ils n'en doutaient plus. Le chef les avait conduits par le San-Carlos pour
+les en détourner, craignant que la recherche de l'or ne retardât la
+marche. Il n'avait nul souci de leurs intérêts. Il ne pensait qu'au but
+Particulier qu'il voulait atteindre. Ils s'en retourneraient aussi pauvres
+qu'ils étaient venus, ça lui était bien égal. Jamais ils ne retrouveraient
+une occasion pareille. Tels étaient les murmures entremêlés de jurements.
+Séguin n'entendait rien, ou feignait de ne pas entendre. Il avait un de
+ces caractères qui savent tout supporter, jusqu'à ce que le moment
+favorable pour agir se présente. Il était naturellement emporté, comme
+tous les créoles; mais le temps et l'adversité avaient amené son caractère
+à un calme et à un sang-froid qui convenaient admirablement au chef d'une
+semblable troupe. Quand il se décidait à agir, il devenait, comme on dit
+dans l'Ouest, _un homme dangereux_, et les chasseurs de scalps savaient
+cela. Pour l'instant, il ne prenait pas garde à leurs murmures.
+
+Longtemps avant le point du jour, nous nous étions remis en selle, et nous
+nous dirigions vers le haut Prieto. Nous avions remarqué des feux à une
+certaine distance pendant la nuit et nous savions que c'étaient ceux des
+villages des Apaches. Notre intention était de traverser leur pays sans
+être aperçus, et nous devions, quand le jour aurait paru, nous cacher
+parmi les rochers jusqu'à la nuit suivante. Quand l'aube devint claire,
+nous fîmes halte dans une profonde ravine, et quelques-uns de nous
+grimpèrent sur la hauteur pour reconnaître. Nous vîmes la fumée s'élever
+au-dessus des villages, au loin; mais nous les avions dépassés pendant
+l'obscurité, et, au lieu de rester dans notre cachette, nous continuâmes
+notre route à travers une large plaine couverte de sauges et de cactus. De
+chaque côté les montagnes se dressaient, s'élevant rapidement à partir de
+la plaine, et affectant ces formes fantastiques qui caractérisent les pics
+de ces régions. En haut des roches à pic, formant d'effrayants abîmes, on
+découvrait des plateaux mornes, arides, silencieux. La plaine arrivait
+jusqu'à la base même des rochers qui avaient dû nécessairement être
+baignés par les eaux autrefois. C'était évidemment le lit d'un ancien
+océan. Je me rappelai la théorie de Séguin sur les mers intérieures. Peu
+après le lever du soleil, la direction que nous suivions nous conduisit à
+une route indienne. Là nous traversâmes la rivière avec l'intention de
+nous en séparer et de marcher à l'est. Nous arrêtâmes nos chevaux au
+milieu de l'eau et les laissâmes boire à discrétion. Quelques-uns des
+chasseurs qui étaient portés en avant avaient gravi le bord escarpé. Nous
+fûmes attirés par des exclamations d'une nature inaccoutumée. En levant
+les yeux, nous vîmes que plusieurs d'entre eux, sur le haut de la côte,
+montraient le nord avec des gestes très-animés. Voyaient-ils les Indiens?
+
+--Qu'y a-t-il? cria Séguin, pendant que nous avancions.
+
+--Une montagne d'or; une montagne d'or! Telle fut la réponse.
+
+Nous pressâmes nos chevaux vers le sommet. Au loin vers le nord, aussi
+loin que l'oeil pouvait s'étendre, une masse brillante réfléchissait les
+rayons du soleil. C'était une montagne, et le long de ses flancs, de la
+base au sommet, la roche avait l'éclat et la couleur de l'or! La
+réverbération des rayons du soleil sur cette surface nous éblouissait.
+Était-ce donc une montagne d'or?
+
+Les chasseurs étaient fous de bonheur! C'était la montagne dont il avait
+été si souvent question autour des feux des bivouacs. Lequel d'entre eux
+n'en avait pas entendu parler, qu'il y eût cru ou non? Ce n'était donc pas
+une fable. La montagne était là devant eux, dans toute son éclatante
+splendeur! Je me retournai et regardai Séguin. Il se tenait les yeux
+baissés; sa physionomie exprimait une vive inquiétude. Il comprenait la
+cause de l'illusion; le Maricopa, Reichter et moi la comprenions aussi. Au
+Premier coup d'oeil, nous avions reconnu les écailles brillantes de la
+sélénite. Séguin vit qu'il y avait là une grande difficulté à surmonter.
+Cette éblouissante hallucination était très-loin de notre direction; mais
+il était évident que ni menaces ni prières ne seraient écoutées. Les
+hommes étaient tous résolus à aller vers cette montagne. Quelques-uns
+avaient déjà tourné la tête de leurs chevaux de ce côté, et s'avançaient
+dans cette direction. Séguin leur ordonna de revenir. Une dispute terrible
+s'ensuivit, et peu après ce fut une véritable révolte. En vain Séguin fit
+valoir la nécessité d'arriver le plus promptement possible à la ville; en
+vain il représenta le danger que nous courions d'être surpris par la bande
+de Dacoma, qui pendant ce temps serait sur nos traces; en vain le chef
+Coco, le docteur et moi-même, affirmâmes à nos compagnons ignorants que ce
+qu'ils voyaient n'était que la surface d'un rocher sans valeur. Les hommes
+s'obstinaient. Cette vue, qui répondait à leurs espérances longtemps
+caressées, les avait enivrés. Ils avaient perdu la raison; ils étaient
+fous.
+
+--En avant donc! cria Séguin, faisant un effort désespéré pour contenir sa
+fureur. En avant, insensés, suivez votre aveugle passion. Vous payerez
+cette folie de votre vie!
+
+En disant ces mots, il retourna son cheval et prit sa course vers le phare
+brillant. Les hommes le suivirent en poussant de joyeuses et sonores
+acclamations. Après un long jour de course nous atteignîmes la base de la
+montagne. Les chasseurs se jetèrent en bas de cheval et grimpèrent vers
+les roches brillantes. Ils les atteignirent; les attaquèrent avec leurs
+tomahawks, leurs crosses de pistolets; les grattèrent avec leurs couteaux;
+enlevèrent des feuilles de mica et de sélénite transparente... puis les
+jetèrent à leurs pieds, honteux et mortifiés; l'un après l'autre ils
+revinrent dans la plaine, l'air triste et profondément abattus; pas un ne
+dit mot; ils remontèrent à cheval et suivirent leur chef.
+
+Nous avions perdu un jour à ce voyage sans profit; mais nous nous
+consolions en pensant que les Indiens, suivant nos traces, feraient le
+même détour. Nous courions maintenant au sud-ouest; mais ayant trouvé une
+source non loin du pied de la montagne, nous y restâmes toute la nuit.
+Après une autre journée de marche au sud-est, Rubé reconnut le profil des
+montagnes. Nous approchions de la grande ville des Navajoes. Cette
+nuit-là, nous campâmes près d'un cours d'eau, un bras du Prieto, qui se
+dirige vers l'est. Un grand abîme entre deux rochers marquait le cours de
+la rivière au-dessus de nous. Le guide montra cette ouverture, pendant que
+nous nous avancions vers le lieu de notre halte.
+
+--Qu'est-ce, Rubé? demanda Séguin.
+
+--Vous voyez cette gorge en face de vous?
+
+--Oui; qu'est-ce que c'est?
+
+--La ville est là.
+
+
+
+XXXV
+
+
+NAVAJOA.
+
+La soirée du jour suivant était avancée quand nous atteignîmes le pied de
+la sierra, à l'embouchure du canon. Nous ne pouvions pas suivre le bord de
+l'eau plus loin, car il n'y avait dans le chenal ni sentier ni endroit
+guéable. Il fallait nécessairement franchir l'escarpement qui formait la
+joue méridionale de l'ouverture. Un chemin frayé à travers des pins
+chétifs s'offrait à nous, et, sur les pas de notre guide, nous commençâmes
+l'ascension de la montagne. Après avoir gravi pendant une heure environ,
+en suivant une route effrayante au bord de l'abîme. Nous parvînmes à la
+crête; nos yeux se portèrent vers l'est. Nous avions atteint le but de
+notre voyage. La ville des Navajoes était devant nous!
+
+--Voilà! _Mira el pueblo! That's the town!_ Hourra! S'écrièrent les
+chasseurs, chacun dans sa langue.
+
+--Oh Dieu! enfin, la voilà! murmura Séguin dont les traits exprimaient une
+émotion profonde; soyez béni! mon Dieu! Halte! camarades, halte!
+
+Nous retînmes les rênes, et, immobiles sur nos chevaux fatigués, nous
+demeurâmes les yeux tournés vers la plaine. Un magnifique panorama,
+magnifique sous tous les rapports, s'étalait devant nous; l'intérêt avec
+lequel nous le considérions était encore redoublé par les circonstances
+particulières qui nous avaient amenés à en jouir. Placés à l'extrémité
+occidentale d'une vallée oblongue, nous la voyons se dérouler dans toute
+sa longueur. C'est, non pas une vallée proprement dite, bien qu'elle fût
+ainsi appelée par les Américains espagnols, mais plutôt une plaine
+entourée de tout côtés par des montagnes. Sa forme est elliptique. Le
+grand axe, ou diamètre des foyers de cette ellipse, peut avoir dix ou
+douze milles de longueur; le petit axe en a cinq ou six. La surface
+entière présente un champ de verdure dont le plan n'est coupé ni de
+buissons, ni de haies, ni de collines. C'est comme un lac tranquille
+transformé en émeraude. Une ligne d'argent la traverse dans toute son
+étendue, en courbes gracieuses, et marque le cours d'une rivière
+cristalline. Mais les montagnes! Quelles sauvages montagnes! surtout
+celles qui bordent la vallée au nord. Ce sont des masses de granit
+amoncelées. Quelles convulsions de la nature doivent avoir présidé à leur
+naissance! Leur aspect présente l'idée d'une planète en proie aux douleurs
+de l'enfantement. Des rochers énormes sont suspendus, à peine en
+équilibre, au-dessus de précipices affreux. Il semble que le choc d'une
+plume suffirait pour occasionner la chute de ces masses gigantesques.
+D'effrayants abîmes montrent dans leurs profondeurs de sombres défilés
+qu'aucun bruit ne trouble. Çà et là, des arbres noueux, des pins et des
+cèdres, croissent horizontalement et pendent le long des rochers. Les
+branches hideuses des cactus, le feuillage maladif des buissons de
+créosote, se montrent dans les fissures, et ajoutent un trait de plus au
+caractère âpre et morne du paysage. Telle est la barrière septentrionale
+de la vallée. La sierra du midi présente un contraste géologique complet.
+Pas une roche de granit ne se montre de ce côté. On y voit aussi des
+rochers amoncelés, mais blancs comme la neige. Ce sont des montagnes de
+quartz laiteux. Elles sont dominées par des pics de formes diverses, nus
+et brillants; d'énormes masses pendent sur les profonds abîmes: les
+ravins, comme les hauteurs, sont dépourvus d'arbres. La végétation qui s'y
+montre a tous les caractères de la désolation. Les deux sierras convergent
+vers l'extrémité orientale de la vallée. Du sommet que nous occupons, et
+qui se trouve à l'ouest, nous découvrons tout le tableau. A l'autre bout
+de la vallée, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous
+reconnaissons une forêt de pins, mais elle est trop éloignée pour que nous
+puissions distinguer les arbres. La rivière semble sortir de cette forêt,
+et, sur ses bords, près de la lisière du bois, nous apercevons un ensemble
+de constructions pyramidales étranges. Ce sont des maisons. C'est la ville
+de Navajoa!
+
+Nos yeux s'arrêtent sur cette ville avec une vive curiosité. Nous
+distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient à près de dix
+milles de distance. C'est une étrange architecture. Quelques-unes sont
+séparées des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous
+voyons flotter des bannières. L'une, grande entre toutes, présente
+l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la
+ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes
+qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des êtres humains. Il y en
+a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en
+voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant
+devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns
+sont sur les bords de la rivière, et nous en apercevons qui plongent dans
+l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le
+bon état d'entretien, pâturent tranquillement dans la prairie. Des troupes
+de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en
+voltigeant le courant sinueux de la rivière. Le soleil baisse; les
+montagnes réfléchissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux
+resplendissent sur les pics de la sierra méridionale. La scène est
+imposante par sa beauté et le silence qui l'environne. Combien de temps
+s'écoulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de
+meurtre et de pillage?
+
+Nous demeurons quelque temps absorbés dans la contemplation de la vallée
+sans proférer un seul mot. C'est le silence qui précède les résolutions
+terribles. L'esprit de mes compagnons est agité de pensées et d'émotions
+diverses, diverses par leur nature et par leur degré de vivacité, et
+différant autant les unes des autres, que le ciel diffère de l'enfer.
+Quelques-unes de ces émotions sont saintes. Des hommes ont le regard tendu
+sur la plaine, croyant ou s'imaginant distinguer, à cette distance, les
+traits d'un être aimé, d'une épouse, d'une soeur, d'une fille, ou
+peut-être d'une personne plus tendrement chérie encore. Non; cela ne
+pouvait être; nul n'était plus profondément affecté que le père cherchant
+son enfant. De tous les sentiments mis en jeu là, l'amour paternel était
+le plus fort. Hélas! il y avait des émotions d'une autre nature dans le
+coeur de ceux qui m'entouraient, des passions terribles et impitoyables.
+Des regards féroces étaient lancés sur la ville; les uns respiraient la
+vengeance, les autres l'amour du pillage; d'autres encore, vrais regards
+de démons, la soif du meurtre. On en avait causé à voix basse tout le long
+de la route, et les hommes déçus dans leurs espérances au sujet de l'or,
+s'entretenaient du _prix des chevelures_.
+
+Sur l'ordre de Séguin, les chasseurs se retirèrent sous les arbres et
+tinrent précipitamment conseil. Comment devait-on s'y prendre pour
+s'emparer de la ville? Nous ne pouvions pas approcher en plein jour. Les
+habitants nous auraient vus longtemps avant que nous eussions franchi la
+distance, et ils fuiraient vers la forêt. Nous perdrions ainsi tout le
+fruit de notre expédition. Pouvions-nous envoyer un détachement à
+l'extrémité orientale de la vallée pour empêcher la fuite? Non pas à
+travers la plaine du moins, car les montagnes arrivaient jusqu'à son
+niveau, sans hauteurs intermédiaires, et sans défilé près de leurs flancs.
+A quelques endroits, le rocher s'élevait verticalement à une hauteur de
+Mille pieds environ. Cette idée fut abandonnée. Pouvions-nous tourner la
+sierra du sud, et arriver par la forêt elle-même? De cette manière, nous
+marchions à couvert jusqu'auprès des maisons. Le guide, interrogé,
+répondit que cela était possible; mais il fallait faire un détour
+d'environ 50 milles. Nous n'avions pas le temps, et nous y renonçâmes.
+
+Le seul plan praticable était donc de nous approcher de la ville pendant
+la nuit, ou, du moins, c'était celui qui présentait le plus de chances de
+succès. On s'y arrêta. Séguin ne voulait pas faire une attaque de nuit,
+mais seulement entourer les maisons en restant à une certaine distance, et
+se tenir en embuscade jusqu'au matin. La retraite serait ainsi coupée, et
+nous serions sûrs de retrouver nos prisonniers à la lumière du jour. Les
+hommes s'étendirent sur le sol, et, le bras passé dans la bride de leurs
+chevaux, attendirent le coucher du soleil.
+
+
+
+XXXVI
+
+
+L'EMBUSCADE NOCTURNE
+
+Une petite heure se passa ainsi. Le globe brillant disparut derrière nous,
+et les roches de quartz revêtirent une teinte sombre. Les derniers rayons
+du soleil illuminèrent un moment les pics les plus élevés, puis
+s'éclipsèrent. La nuit était venue. Nous descendîmes la pente rapide en
+une longue file et atteignîmes la plaine; puis, tournant à gauche, nous
+suivîmes le pied de la montagne. Les rochers nous servaient de guides.
+Nous avancions avec prudence et parlions à voix basse. La route que nous
+suivions était semée de roches détachées, tombées du haut de la montagne.
+Nous étions obligés de contourner des contre-forts qui s'avançaient jusque
+dans la plaine. De temps en temps, nous nous arrêtions pour tenir conseil.
+
+Après avoir marché ainsi pendant dix à douze milles, nous nous trouvâmes
+de l'autre côté de la ville. Nous n'en étions pas à plus d'un mille. Nous
+apercevions les feux allumés sur la plaine, et nous entendions les voix de
+ceux qui étaient autour. Là, nous divisâmes la troupe en deux parts. Un
+petit détachement resta caché dans un défilé au milieu des rochers. Ce
+détachement fut chargé de la garde du chef captif et des mules de bagages.
+Le corps principal se porta en avant, sous la conduite de Rubé, et suivit
+la lisière de la forêt, laissant un poste de distance en distance. Ces
+postes se cachèrent à leurs stations respectives, gardant un profond
+silence et attendant le signal du clairon, qui devait être donné au point
+du jour.
+
+ * * * * *
+
+La nuit s'écoule lente et silencieuse. Les feux s'éteignent l'un après
+l'autre, et la plaine reste enveloppée des ombres d'une nuit sans lune. De
+sombres nuages flottent dans l'air, la pluie menace, phénomène rare dans
+cette région. Le cygne fait entendre son cri discordant, le gruya pousse
+sa note cuivrée au-dessus de la rivière, le loup hurle sur la lisière du
+village endormi. La voix de la chauve-souris géante traverse les airs. On
+entend le _flap-flap_ de ses grandes ailes quand elle descend en le sol de
+la prairie résonne sourdement sous les sabots des chevaux, le craquement
+de l'herbe se mêle au _tink-ling_ des anneaux des mors, car les chevaux
+mangent tout bridés. Par moments, un chasseur endormi murmure quelques
+mots, se débattant en rêve contre quelque terrible ennemi. Ainsi la nuit
+se passe, traversant les groupes de lumineux _cucujos_[1]
+
+[Note 1: Coléoptères phosphorescents.]
+
+Tout se tait au moment où le jour approche. Les loups cessent de hurler;
+le cygne et la grue bleue font silence; l'oiseau de proie nocturne a garni
+sa panse vorace, et s'est perché sur un pin de la montagne; les mouches
+phosphorescentes disparaissent sous l'influence des heures plus froides;
+et les chevaux, ayant pâturé toute l'herbe qui se trouvait à leur portée,
+sont couchés et endormis.
+
+Une lumière grise commence à se répandre sur la vallée; elle glisse le
+long des blancs rochers de la montagne de quartz. L'air frais du matin
+réveille les chasseurs. L'un après l'autre ils se lèvent. Ils frissonnent
+en se redressant, et ramassent autour d'eux les plis de leurs manteaux.
+Ils paraissent fatigués; leurs figures sont pâles et blafardes. L'aube
+grise donne un air de fantôme à leurs faces barbues et non lavées. Un
+instant après, ils rassemblent les longes et les attachent aux anneaux;
+visitent les chiens et les amorces de leurs fusils, et rebouclent leurs
+ceintures; tirent de leurs havre-sacs des morceaux de _tasajo_ et les
+mangent crus. Debout auprès de leurs chevaux, ils se tiennent prêts à se
+mettre en selle. Le moment n'est pas encore venu. La lumière gagne la
+vallée. Le brouillard bleu qui couvrait la rivière pendant la nuit
+s'élève. Nous distinguons tous les détails des maisons. Quelles
+singulières constructions! Les plus élevées ont un, deux, et jusqu'à
+quatre étages. Toutes affectent la forme d'une pyramide tronquée. Chaque
+étage est en retraite sur celui qui est au-dessous, d'où résulte une série
+de terrasses superposées. Les maisons sont d'un blanc jaunâtre, couleur de
+la terre qui a servi à les construire. On n'y voit pas de fenêtres; des
+portes ouvertes à chaque étage sur le dehors donnent accès dans
+l'intérieur; des échelles dressées de terrasse en terrasse sont appuyées
+contre les murs. Sur le sommet de quelques-unes, il y a des perches
+portant des bannières, ce sont les demeures des principaux chefs et des
+grands guerriers de la nation. Nous voyons le temple distinctement. Il a
+la même forme que les maisons, mais il est plus large et plus élevé. De
+son toit s'élance un grand mât portant une bannière avec un étrange
+écusson. Près des maisons sont des enclos remplis de mules et de mustangs:
+c'est le bétail de la ville.
+
+Le jour devient plus clair. Nous voyons des formes apparaître sur les
+toits et se mouvoir le long des terrasses. Ce sont des figures humaines
+enveloppées de vêtements flottant comme des robes, en étoffes rayées. Nous
+reconnaissons la couverture des Navajoes, avec ses raies alternées, noires
+et blanches. Avec la lunette, nous apercevons les formes plus distinctes
+et nous pouvons reconnaître les sexes. Les cheveux pendent négligemment
+sur les épaules et descendent jusqu'au bas des reins. La plupart sont des
+femmes de différents âges. On aperçoit beaucoup d'enfants. Il y a des
+hommes, des vieillards à cheveux blancs; d'autres plus jeunes, en petit
+nombre, mais ce ne sont pas des guerriers; tous les guerriers sont
+absents. Au moyen des échelles, ils descendent de terrasse en terrasse, se
+dirigent vers la plaine et vont rallumer les feux. Quelques-uns portent
+des vases de terre, des _ollas_ sur leur tête, et vont à la rivière puiser
+de l'eau. Ils sont à peu près nus. Nous voyons leurs corps bruns et leurs
+poitrines découvertes. Ce sont des esclaves. Ah! les vieillards se
+dirigent vers le sommet du temple. Des femmes et des enfants les suivent;
+les uns en blanc, les autres vêtus de couleurs variées. Il y a des jeunes
+filles et des jeunes garçons; ce sont les enfants des chefs. Une centaine
+environ sont réunis sur le toit le plus élevé. Un autel est dressé près de
+la hampe du drapeau. La fumée s'élève, la flamme brille: ils ont allumé du
+feu sur l'autel. Écoutez les chants et les sons du tambour indien! Le
+bruit cesse; tous restent immobiles et silencieux, la face tournée vers
+l'est.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Ils attendent que le soleil paraisse. Ces peuples adorent le soleil.
+
+Les chasseurs, dont la curiosité est excitée, restent le regard tendu,
+observant la cérémonie. Le sommet le plus élevé de la montagne quartzeuse
+s'allume. C'est le premier signe de l'arrivée du soleil. La teinte dorée
+descend le long du pic. D'autres points s'illuminent. Les rayons viennent
+frapper les figures des adorateurs. Voyez! il y a des blancs parmi eux!
+Un, deux, plusieurs blancs: ce sont des femmes et des jeunes filles.
+
+--Oh! Dieu, faites qu'elle soit là! s'écrie Séguin prenant sa lunette avec
+empressement, et portant le clairon à ses lèvres.
+
+Quelques notes éclatantes résonnent dans la vallée. Les cavaliers
+entendent le signal. Ils débouchent des bois et des défilés. Ils galopent
+à travers la plaine, et se déploient en avançant. En peu de minutes nous
+avons formé un grand arc de cercle autour de la ville. Nos chevaux nous
+mènent vers le pied des murailles. L'atajo et le chef captif, confiés à la
+garde d'un petit nombre d'hommes, sont restés dans le défilé. Les sons du
+clairon ont attiré l'attention des habitants. Ils s'arrêtent un moment,
+frappés d'immobilité par la surprise. Ils voient la ligne qui les
+enveloppe. Ils aperçoivent les cavaliers qui s'avancent. Serait-ce un jeu
+de la part de quelque tribu amie? Non. Ces voix étrangères, ce clairon,
+tout cela est nouveau pour les oreilles des Indiens. Quelques-uns
+cependant ont déjà entendu ces sons, ils reconnaissent la trompette de
+guerre des visages pâles! Pendant un moment la consternation les prive de
+la faculté d'agir. Ils nous regardent jusqu'à ce que nous soyons tout
+près. Ils voient les visages pâles, les armes étranges, les chevaux
+singulièrement harnachés. C'est l'ennemi! ce sont les blancs! Ils courent
+d'une place à l'autre, de rue en rue. Ceux qui portaient de l'eau jettent
+leurs _ollas_ et prennent leur course, en criant, vers les maisons. Ils
+montent sur les toits et retirent les échelles après eux. Des exclamations
+sont échangées; les hommes, les femmes et les enfants poussent des cris
+affreux. La terreur est peinte sur toutes les figures; l'épouvante se lit
+dans tous leurs mouvements. Pendant ce temps, notre ligne s'est resserrée,
+et nous ne sommes plus qu'à deux cents yards des murs. Nous faisons halte
+un moment. Vingt hommes sont laissés pour former une arrière-garde. Les
+autres se réunissent en corps et se portent en avant sur les pas de leurs
+chefs.
+
+
+
+XXXVII
+
+
+ADÈLE.
+
+Nous nous dirigeons vers le grand bâtiment, nous l'entourons et nous
+faisons halte de nouveau. Les vieillards sont toujours sur le toit et
+garnissent le parapet. Ils sont en proie à la terreur et tremblent comme
+des enfants.
+
+--Ne craignez rien; nous venons en amis! crie Séguin, parlant une langue
+qui nous est étrangère et leur faisant des signes.
+
+Sa voix ne peut percer le bruit des cris perçants que l'on entend de tous
+côtés. Il répète les mêmes mots et renouvelle ses signes avec plus
+d'énergie. Les vieillards se groupent au bord du parapet. L'un d'entre eux
+se distingue au milieu de tous les autres. Ses cheveux blancs comme la
+neige tombent jusqu'à sa ceinture. De brillants ornements pendent à ses
+oreilles et sur sa poitrine. Il est revêtu d'une robe blanche. Il a toute
+l'apparence d'un chef; tous les autres lui obéissent. Sur un signe de sa
+main, les cris cessent. Il se penche au-dessus du parapet comme pour nous
+parler.
+
+--_Amigos! amigos!_ crie-t-il en espagnol.
+
+--Oui, oui, nous sommes des amis, répond Séguin dans la même langue.. Ne
+craignez rien de nous! Nous ne venons pas pour vous faire du mal.
+
+--Pourquoi nous feriez-vous du mal? Nous sommes en paix avec tous les
+blancs de l'Est. Nous sommes les fils de Moctezuma. Nous sommes Navajoes.
+Que voulez-vous de nous?
+
+--Nous venons pour nos parents, vos captives blanches. Ce sont nos femmes
+et nos filles.
+
+--Des captives blanches! vous vous trompez: nous n'avons pas de captives.
+Celles que vous cherchez sont parmi les Apaches, loin, là-bas, vers le
+sud.
+
+--Non. Elles sont parmi vous, répond Séguin, j'ai des informations
+précises et sûres à cet égard. Pas de retard, donc! Nous avons fait un
+long voyage pour les retrouver, et nous ne nous en irons pas sans elles.
+
+Le vieillard se tourne vers ses compagnons. Ils parlent à voix basse et
+échangent des signes. Les figures se retournent du côté de Séguin.
+
+--Croyez-moi, señor chef, dit le vieillard, parlant avec emphase, vous
+avez été mal informé. Nous n'avons pas de captives blanches.
+
+--Pish! vieux menteur impudent! cria Rubé en sortant de la foule et ôtant
+son bonnet de peau de chat. Reconnais-tu l'Enfant, le reconnais-tu?
+
+Le crâne dépouillé se montre aux yeux des Indiens. Un murmure plein
+d'alarmes se fait entendre parmi eux. Le chef aux cheveux blancs semble
+déconcerté. Il sait l'histoire de cette tête scalpée. De sourds
+grondements se font entendre aussi parmi les chasseurs. Ils ont vu les
+femmes blanches en galopant vers la ville. Ce mensonge les irrite, et le
+bruit menaçant des rifles qu'on arme se fait entendre tout autour de nous.
+
+--Vous avez dit des paroles fausses, vieillard, crie Séguin. Nous savons
+que vous avez des captives blanches, rendez-nous-les donc, si vous voulez
+sauver vos têtes.
+
+--Et vite! crie Garey, levant son rifle avec un geste menaçant. Plus vite
+que ça, ou bien je fais sauter la cervelle de ton vieux crâne.
+
+--Patience, _amigo_, vous verrez nos femmes blanches; mais ce ne sont pas
+des captives. Ce sont nos filles, les enfants de Moctezuma.
+
+L'Indien descend au troisième étage du temple. Il disparaît sous une porte
+et revient presque aussitôt, amenant avec lui cinq femmes revêtues du
+costume des Navajoes. Ce sont des femmes et des jeunes filles et, ainsi
+qu'on peut le voir au premier coup d'oeil, elles appartiennent à la race
+hispano-mexicaine.
+
+Mais il y en a parmi nous qui les connaissent plus particulièrement. Trois
+d'entre elles sont reconnues par autant de chasseurs, et à la vue de
+ceux-ci, elles se précipitent vers le parapet, tendent leurs bras, et
+poussent des exclamations de joie. Les chasseurs les appellent:
+
+--Pepe!--Rafaela!--Jesusita!--entremêlant leurs noms d'expressions de
+tendresse. Ils leur crient de descendre, en leur montrant des échelles.
+
+--_Bajan, niñas, bajan! aprisa! aprisa!_ (Venez en bas, chères filles;
+descendez vite, vite!)
+
+Les échelles sont sur les terrasses. Les jeunes filles ne peuvent les
+remuer. Leurs maîtres se tiennent auprès d'elles, les sourcils froncés, et
+silencieux.
+
+--Tendez les échelles! crie Garey menaçant de son fusil, tendez les
+échelles et aidez les jeunes filles à descendre, ou je fais de l'un de
+vous un cadavre.
+
+--Les échelles! les échelles! crient une multitude de voix.
+
+Les Indiens obéissent. Les jeunes filles descendent, et, un moment après,
+tombent dans les bras de leurs amis. Deux restaient encore, trois
+seulement étant descendues. Séguin avait mis pied à terre et les avait
+examinées toutes les trois. Aucune d'elles n'était l'objet de sa
+sollicitude. Il monte à l'échelle, suivi de quelques-uns des hommes. Il
+s'élance de terrasse en terrasse jusqu'à la troisième, et se porte
+vivement vers les deux captives. Elles reculent à son approche, et, se
+méprenant sur ses intentions, poussent des cris de terreur. Séguin les
+examine d'un regard perçant. Le père interroge ses propres instincts, sa
+mémoire confuse. L'une des femmes est trop âgée; l'autre est affreuse et
+présente tous les dehors d'une esclave.
+
+--Mon Dieu! se pourrait-il! s'écrie-t-il avec un sanglot. Il y avait un
+signe... Non! non! cela ne se peut pas! Il s'élance en avant, saisit la
+jeune fille par le poignet, mais sans brusquerie, relève la manche et
+découvre le bras jusqu'à l'épaule.
+
+--Non! s'écrie-t-il de nouveau, rien! Ce n'est pas elle.
+
+Il la quitte et s'élance vers le vieil Indien, qui recule, épouvanté de
+l'expression terrible de son regard.
+
+--Toutes ne sont pas là! crie Séguin d'une voix de tonnerre; il y en a
+d'autres: amène-les ici, vieillard, ou je t'écrase sur la terre.
+
+--Nous n'avons pas ici d'autres femmes blanches, répond l'Indien d'un ton
+calme et décidé.
+
+--Tu mens! tu mens! ta vie m'en répondra. Ici! Rubé, viens le confondre.
+
+--Tu mens, vieille canaille! tes cheveux blancs ne resteront pas longtemps
+à leur place, si tu ne l'amènes pas bientôt ici. Où est-elle, la jeune
+reine?
+
+--Au sud. Et l'Indien indiquait la direction du midi.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Séguin, dans sa langue natale, avec
+l'accent du plus profond désespoir.
+
+--Ne le croyez pas, cap'n! J'ai vu bien des Indiens dans ma vie, mais je
+n'ai jamais vu un menteur plus effronté que cette vieille vermine. Vous
+l'avez entendu tout à l'heure à propos des autres filles?
+
+--C'est vrai, il a menti tout à l'heure; mais elle!... elle peut être
+partie.
+
+--Il n'y a pas un mot de vrai dans ses paroles. Il ne sait que mentir.
+C'est un maître charlatan; il ne dit que des impostures. La jeune fille
+est ce qu'ils appellent la reine des mystères. Elle sait beaucoup de
+choses, et aide ce vieux bandit dans toutes ses momeries et dans les
+sacrifices. Il ne se soucie pas de la perdre, elle est ici quelque part,
+j'en suis sûr; mais elle est cachée, c'est certain.
+
+--Camarades! crie Séguin se précipitant vers le parapet, prenez des
+échelles! fouillez toutes les maisons! faites sortir tout le monde, jeunes
+et vieux. Conduisez-les au milieu de la plaine. Ne laissez pas un coin
+sans l'examiner. Ramenez-moi mon enfant.
+
+Les chasseurs s'emparent des échelles. Avec celles du grand temple, ils
+sont bientôt en possession des autres. Ils courent de maison en maison et
+font sortir les habitants, qui poussent des cris d'épouvante. Dans
+quelques habitations, il y a des hommes, des guerriers traînards, des
+enfants et des _dandys_. Ceux qui résistent sont tués, scalpés et jetés
+par-dessus les parapets. Les habitants arrivent en foule devant le temple,
+conduits par les chasseurs: il y a des femmes et des filles de tous âges.
+Séguin les examine avec attention; son coeur est oppressé. À l'arrivée de
+chaque nouveau groupe, il découvre les visages; c'est en vain! Plusieurs
+sont jeunes et jolies, mais brunes comme la feuille qui tombe. On ne l'a
+pas encore trouvée. J'aperçois les trois captives délivrées près de leurs
+amis mexicains. Elles pourront peut-être indiquer le lieu où on peut la
+trouver.
+
+--Interrogez-les! dis-je tout bas au chef.
+
+--Ah! vous avez raison. Je n'y pensais pas. Allons, allons!
+
+Nous descendons par les échelles, nous courons vers les captives. Séguin
+donne une description rapide de celle qu'il cherche.
+
+--Ce doit être la reine des mystères, dit l'une.
+
+--Oui! oui! s'écrie Séguin, tremblant d'anxiété, c'est elle; c'est la
+reine des mystères.
+
+--Elle est dans la ville, alors, ajoute une autre.
+
+--Où? où? crie le père hors de lui.
+
+--Où?... où?... répètent les jeunes filles s'interrogeant l'une l'autre.
+
+--Je l'ai vue ce matin, il y a peu d'instants, juste avant que vous
+n'arriviez.
+
+--Je l'ai vu, lui, qui la pressait de rentrer, ajoute une seconde,
+montrant le vieil Indien. Il l'a cachée.
+
+--_Caval!_ s'écrie une autre, peut-être dans l'_Estufa_.
+
+--L'_Estufa_? qu'est-ce que c'est?
+
+C'est l'endroit où brûle le feu sacré, où il prépare ses médicaments.
+
+--Où est-ce? Conduisez-moi.
+
+--_Ay de mi!_ nous ne savons pas le chemin; c'est un endroit secret oû on
+brûle les gens! _Ay de mi!_
+
+--Mais, señor, c'est dans le temple, quelque part sous terre. _Il_ le sait
+bien. Il n'y a que _lui_ qui ait le droit d'y entrer. _Ourraï!_ l'_Estufa_
+est un endroit terrible, c'est du moins ce que tout le monde dit.
+
+Une idée vague que sa fille peut être en danger traverse l'esprit de
+Séguin. Peut-être est-elle morte déjà, ou en proie à quelque terrible
+agonie. Il est frappé, et nous le sommes comme lui, de l'expression de
+froide méchanceté qui se montre sur la physionomie du vieux chef-médecin.
+Il y a dans cette figure quelque chose de plus que chez les Indiens
+ordinaires, quelque chose qui indique une détermination entêtée de mourir,
+plutôt que d'abandonner ce qu'il a mis dans sa tête de conserver. On
+reconnaît en lui cette ruse démoniaque, caractère distinctif de ceux qui,
+parmi les tribus sauvages, s'élèvent à la position qu'il occupe. En proie
+à cette idée, Séguin court vers les échelles, remonte sur le toit, suivi
+de quelques hommes. Il se jette sur le prêtre imposteur, le saisit par ses
+longs cheveux.
+
+--Conduis-moi vers elle! crie-t-il d'une voix de tonnerre, conduis-moi
+vers cette reine, la reine des mystères! _Elle est ma fille!_
+
+--Votre fille! la reine des mystères! répond l'Indien tremblant pour sa
+vie, mais résistant encore à la menace. Non, homme blanc, non, elle n'est
+pas votre fille, la reine est des nôtres. C'est la fille du Soleil; c'est
+l'enfant d'un chef des Navajoes!
+
+--Ne me tente pas davantage, vieillard, ne me tente pas, te dis-je.
+Écoute: si on a touché à un de ses cheveux, tous payeront pour elle. Je ne
+laisserai pas un être vivant dans ta ville. Marche! conduis-moi à
+l'_Estufa_.
+
+--A l'_Estufa_! à l'_Estufa_!--crient les chasseurs.
+
+Des mains vigoureuses empoignent l'Indien par ses vêtements et 'accrochent
+à ses cheveux. On brandit à ses yeux les couteaux déjà rouges de sang; on
+l'entraîne du toit et on lui fait descendre les échelles. Il n'oppose plus
+aucune résistance, car il voit que toute hésitation sera désormais le
+signal de sa mort. Moitié traîné, moitié dirigeant la marche, il atteint
+le rez-de-chaussée du temple. Il pénètre dans un passage masqué par des
+peaux de buffalos. Séguin le suit, ne le quitte pas de l'oeil et ne le
+lâche pas de la main. Nous marchons en foule derrière, sur les talons les
+uns des autres. Nous traversons des couloirs sombres, qui descendent et
+forment un labyrinthe inextricable. Nous arrivons dans une large pièce
+faiblement éclairée. Des images fantastiques frappent nos yeux, mystiques
+symboles d'une horrible religion. Les murs sont couverts de formes
+hideuses et de peaux de bêtes sauvages. Nous voyons la tête féroce de
+l'ours gris; celles du buffalo blanc, du carcajou, de la panthère, et du
+loup toujours affamé. Nous reconnaissons les cornes et le frontal de
+l'élan, du cimmaron, du buffle farouche. Çà et là sont des figures
+d'idoles, de formes grotesques et monstrueuses, grossièrement sculptées,
+en bois ou en pierre rouge du désert. Une lampe jette une faible lumière;
+et sur un _brasero_, placé à peu près au milieu de la pièce, brille une
+petite flamme bleuâtre. C'est le feu sacré: le feu qui, depuis des
+siècles, brûle en l'honneur du dieu Quetzalcoatl! Nous ne nous arrêtons
+pas à examiner tous ces objets. Nous courons dans toutes les directions,
+renversant les idoles et arrachant les peaux sacrées. D'énormes serpents
+rampent sur le sol et s'enroulent autour de nos pieds. Ils ont été
+troublés, effrayés par cette invasion inaccoutumée. Nous aussi nous sommes
+épouvantés, car nous entendons la terrible crécelle de la queue du
+crotale! Les chasseurs sautent par-dessus, et les frappent de la crosse de
+leurs fusils; ils en écrasent un grand nombre sur le pavé. Tout est cris
+et confusion. Les exhalaisons du charbon nous asphyxient; nous étouffons.
+Où est Séguin? Par où est-il passé?
+
+Écoutez! des cris! c'est la voix d'une femme! Des voix d'hommes s'y mêlent
+aussi. Nous nous précipitons vers le point d'où partent ces cris. Nous
+écartons violemment les cloisons de peaux accrochées. Nous apercevons
+notre chef. Il tient une femme entre ses bras; une jeune fille, une belle
+jeune fille couverte d'or et de plumes brillantes. Elle crie et se débat
+pour lui échapper, au moment où nous entrons. Il la tient avec force et a
+relevé la manche de peau de faon de sa tunique. Il examine son bras
+gauche, qu'il serre contre sa poitrine.
+
+--C'est elle! c'est elle! s'écrie-t-il d'une voix tremblante d'émotion.
+Oh! mon Dieu, c'est elle! Adèle Adèle! ne me reconnais-tu pas, moi, ton
+père?
+
+Elle continue à crier. Elle le repousse, tend les bras à l'Indien, et
+l'appelle à son secours! Le père lui parle avec toute l'énergie de la
+tendresse la plus ardente. Elle ne l'écoute pas. Elle détourne son visage
+et se traîne avec effort jusqu'aux pieds du prêtre, dont elle embrasse les
+genoux.
+
+--Elle ne me connaît pas! Oh! Dieu! mon enfant! ma fille!
+
+Séguin lui parle encore dans la langue des Indiens, et avec l'accent de la
+prière.
+
+--Adèle! Adèle! je suis ton père!
+
+--Vous! qui ètes-vous? des blancs! nos ennemis! Ne me touchez pas! hommes
+blancs! arrière!
+
+--Chère, chère Adèle; ne me repousse pas, moi, ton père! Te
+rappelles-tu....
+
+--Mon père!... mon père était un grand chef. Il est mort. Voici mon père:
+le Soleil est mon père. Je suis la fille de Moctezuma! je suis la reine
+des Navajoes.
+
+En disant ces mots, un changement s'opère en elle. Elle ne rampe plus.
+Elle se relève sur ses pieds. Ses cris ont cessé, et elle se tient dans
+une attitude fière et indignée.
+
+--Oh! Adèle, continue Séguin de plus en plus pressant, regarde-moi! ne te
+rappelles-tu pas? Regarde ma figure! Oh! Mon Dieu! ici! regarde! regarde
+ceci, voilà ta mère. Adèle! regarde; c'est son portrait; ton ange de mère!
+Regarde-le! regarde, oh! Adèle!
+
+Séguin, tout en parlant, tire une miniature de son sein et la place sous
+les yeux de sa fille. Cet objet attire son attention. Elle le regarde,
+mais sans manifester aucun souvenir. Sa curiosité seule est excitée. Elle
+semble frappée des accents énergiques mais suppliants de son père. Elle le
+considère avec étonnement. Puis, elle le repousse de nouveau. Il est
+évident qu'elle ne le reconnaît pas. Elle a perdu le souvenir de son père
+et de tous les siens. Elle a oublié la langue de son enfance; parents,
+Famille, elle a tout oublié!
+
+Je ne puis retenir mes larmes en regardant la figure de mon malheureux
+ami. Semblable à un homme atteint d'une blessure mortelle, mais encore
+vivant, il se tenait debout, au milieu du groupe, silencieux et écrasé de
+douleur. Sa tête était retombée sur sa poitrine; le sang avait abandonné
+ses joues; son oeil errait avec une expression d'imbécillité douloureuse à
+contempler. Je me faisais facilement une idée du terrible conflit qui
+s'agitait dans son sein. Il ne fit plus aucun effort pour persuader sa
+fille. Il n'essaya pas davantage d'approcher d'elle; mais il garda pendant
+quelque temps la même attitude, sans proférer un mot.
+
+--Emmenez-la! murmura-t-il enfin d'une voix rauque et entrecoupée;
+emmenez-la! Peut-être, si Dieu le permet, elle se rappellera un jour.
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+LE SCALP BLANC
+
+Il nous fallut traverser de nouveau l'horrible salle pour remonter sur la
+terrasse inférieure du temple. Comme je m'avançais vers le parapet, je vis
+en bas une scène qui me remplit de crainte. Mon coeur se serra et
+s'environna comme d'un nuage. L'impression fut soudaine, indéfinissable
+comme la cause qui la produisait. Était-ce l'aspect du sang? (car il y en
+avait de répandu). Non; ce ne pouvait être cela. J'avais vu trop souvent
+le sang couler dans ces derniers temps; je m'étais même habitué à le voir
+verser sans nécessité. D'autres choses, d'autres bruits, à peine
+perceptibles à l'oeil ou à l'oreille, agissaient sur mon esprit comme de
+terribles présages. Il y avait une sorte d'_électricité funeste_ dans
+l'air, non dans l'atmosphère physique, mais dans l'atmosphère morale, et
+cette électricité exerçait son influence sur moi par un de ces mystérieux
+canaux que la philosophie n'a point encore définis. Réfléchissez un peu
+sur ce que vous avez éprouvé vous-même. Ne vous est-il pas arrivé souvent
+de sentir la colère ou les mauvaises passions éveillées autour de vous,
+avant qu'aucun symptôme, aucun mot, aucun acte, n'eût manifesté ces
+dispositions chez ceux qui vous entouraient? De même que l'animal prévoit
+la tempête lorsque l'atmosphère est encore tranquille, je sentais
+instinctivement que quelque chose de terrible allait se passer. Peut-être
+trouvais-je ce présage dans la complète tranquillité même qui nous
+environnait. Dans le monde physique, la tempête est toujours précédée d'un
+moment de calme.
+
+Devant le temple étaient réunies les femmes du village, les jeunes filles
+et les enfants; en tout, à peu près deux cents. Elles étaient diversement
+habillées; quelques-unes drapées dans des couvertures rayées; d'autres
+portant des tilmas, des tuniques de peau de faon brodées, ornées de plumes
+et teintes de vives couleurs; d'autres des vêtements de la civilisation:
+de riches robes de satin qui avaient appartenu aux dames du Del-Norte, des
+jupes à falbalas qui avaient voltigé autour des chevilles de quelque
+joyeuse _maja_ passionnée pour la danse. Bon nombre d'entre elles étaient
+entièrement nues, n'étant pas même protégées par la simple feuille de
+figuier. Toutes étaient indiennes, mais avaient le teint plus ou moins
+foncé, et elles différaient autant par la couleur; quelques unes étaient
+vieilles, ridées, affreuses; la plupart étaient jeunes, d'un aspect noble,
+et vraiment belles. On les voyait groupées dans des attitudes diverses.
+Les cris avaient cessé, mais un murmure de sourdes et plaintives
+exclamations circulait au milieu d'elles.
+
+En regardant, je vis que le sang coulait de leurs oreilles! Il tachait
+leur cou, et se répandait sur leurs vêtements. J'en eus bientôt reconnu la
+cause. On leur avait arraché leurs pendants d'oreilles. Les chasseurs de
+scalps, descendus de cheval, les entouraient en les serrant de près. Ils
+causaient à voix basse. Mon attention fut attirée par des articles curieux
+d'ornement ou de toilette qui sortaient à moitié de leurs poches ou de
+leurs havresacs; des colliers et d'autres bijoux de métal brillant;
+--c'était de l'or,--qui pendaient à leurs cous, sur leurs poitrines. Ils
+avaient fait main basse sur la _bijouterie_ des femmes indiennes. D'autres
+objets frappèrent ma vue et me causèrent une impression pénible. Des
+scalps frais et saignants étaient attachés derrière la ceinture de
+plusieurs d'entre eux. Les manches de leurs couteaux et leurs doigts
+étaient rouges; ils avaient les mains pleines de sang; leurs regards
+étaient sinistres. Ce tableau était effrayant, de sombres nuages roulant
+au-dessus de la vallée et couvrant les montagnes d'un voile opaque,
+ajoutaient encore à l'horreur de la scène. Des éclairs s'élançaient des
+différents pics, suivis de détonations rapprochées et terribles du
+tonnerre.
+
+--Faites venir l'_atajo_, cria Séguin, descendant l'échelle avec sa fille.
+
+Un signal fut donné, et peu après les mules conduites par les arrieros
+arrivèrent au galop à travers la plaine.
+
+--Ramassez toute la viande séchée que vous pourrez trouver. Empaquetez, le
+plus vite possible.
+
+Devant la plupart des maisons, il y avait des cordes garnies de tasajo,
+accrochées aux murs. Il y avait aussi des fruits et des légumes secs, du
+_chile_, des racines de kamas, et des sacs de peaux remplis de noix de pin
+et de baies. La viande fut bientôt décrochée, réunie, et les hommes
+aidèrent les arrieros à l'empaqueter.
+
+--C'est à peine si nous en aurons assez, dit Séguin.--Holà, Rubé,
+continua-t-il, appelant le vieux trappeur, choisissez nos prisonniers.
+Nous ne pouvons en prendre plus de vingt. Vous les connaissez; prenez ceux
+qui conviendront le mieux pour négocier des échanges.
+
+Ce disant, le chef se dirigea vers l'_atajo_ avec sa fille, dans le but de
+la faire monter sur une des mules. Rubé procédait à l'exécution de l'ordre
+qu'il avait reçu. Peu après, il avait choisi un certain nombre de captifs
+qui se laissaient faire, et il les avait fait sortir de la foule.
+C'étaient principalement des jeunes filles et de jeunes garçons, que leurs
+traits et leurs vêtements classaient parmi la noblesse de la nation;
+c'étaient des enfants de chefs et de guerriers.
+
+--Wagh! s'écria Kirker, avec sa brutalité accoutumée, il y a là des femmes
+pour tout le monde, camarades! pourquoi chacun de nous n'en prendrait-il
+pas? qui nous en empêche?
+
+--Kirker a raison, ajouta un autre, je me suis promis de m'en donner au
+moins une.
+
+--Mais comment les nourrirons-nous en route? nous n'avons pas assez de
+viande pour en prendre une chacun.
+
+--Au diable la viande, s'écria celui qui avait parlé le second. Nous
+pouvons atteindre le Del-Norte en quatre jours au plus. Qu'avons-nous
+besoin de tant de viande.
+
+--Il y en a en masse de la viande, ajouta Kirker. Ne croyez donc pas le
+capitaine; et puis, d'ailleurs, s'il en manque en route, nous planterons
+là les donzelles en leur prenant ce qu'elles ont de plus précieux pour
+nous.
+
+Ces mots furent accompagnés d'un geste significatif désignant la
+chevelure, et dont la féroce expression était révoltante à voir.
+
+--Eh bien, camarades, qu'en dites-vous?
+
+--Je pense comme Kirker.
+
+--Moi aussi.
+
+--Moi aussi.
+
+--Je ne donne de conseils à personne, ajouta le brutal; chacun de vous
+peut faire comme il lui plaît; mais quant à moi, je ne me soucie pas de
+jeûner au milieu de l'abondance.
+
+--C'est juste, camarade, tu as raison; c'est juste.
+
+--Eh bien, c'est celui qui a parlé le premier qui choisit le premier, vous
+le savez; c'est la loi de la montagne. Ainsi donc, la vieille, je te
+prends pour moi. Viens, veux-tu?
+
+En disant cela, il s'empara d'une des Indiennes, une grosse femme de bonne
+mine; il la prit brutalement par la taille et la conduisit vers l'atajo.
+La femme se mit à crier et à se débattre, effrayée, non pas de ce qu'on
+avait dit, car elle n'en avait pas compris un mot, mais terrifiée par
+l'expression féroce dont la physionomie de cet homme était empreinte.
+
+--Veux-tu bien taire tes mâchoires! cria-t-il, la poussant vers les mules.
+Je ne vas pas te manger. Wagh! ne sois donc pas si farouche. Allons!
+grimpe-moi là. Allons, houpp!
+
+Et, en poussant cette dernière exclamation, il hissa la femme sur une des
+mules.
+
+--Si tu ne restes pas tranquille, je vas t'attacher; rappelle-toi de ça.
+
+Et il lui montrait son lasso, en lui indiquant du geste son intention. Une
+horrible scène suivit ce premier acte de brutalité.
+
+Nombre de chasseurs de scalps suivirent l'exemple de leur scélérat
+compagnon. Chacun d'eux choisit une jeune fille ou une femme à son goût,
+et la traîna vers l'_atajo_. Les femmes criaient; les hommes criaient plus
+fort et juraient. Quelques-uns se disputaient la même prise, une jeune
+fille plus belle que ses compagnes; une querelle s'ensuivit. Les
+imprécations, les menaces furent échangées; les couteaux brillèrent hors
+de la gaine, et les pistolets craquèrent.
+
+--Tirons-la au sort! s'écria l'un d'eux.
+
+--Oui, bravo! tirons! tirons! s'écrièrent-ils tous.
+
+La proposition était adoptée; la loterie eut lieu, et la belle sauvage
+devint la propriété du gagnant. Peu d'instants après, chacune des mules de
+l'atajo était chargée d'une jeune fille indienne. Quelques-uns des
+chasseurs n'avaient pas pris part à cet enlèvement des Sabines. Plusieurs
+le désapprouvaient (car tous n'étaient pas méchants) par simple motif
+d'humanité; d'autres ne se souciaient pas d'être empêtrés d'une _squaw_,
+et se tenaient à part, assistant à cette scène avec des rires sauvages.
+Pendant tout ce temps, Séguin était de l'autre côté du bâtiment avec sa
+fille. Il l'avait installée sur une des mules et couvrait ses épaules avec
+un sérapé. Il procédait à tous ces arrangements de départ avec des soins
+que lui suggérait sa sollicitude paternelle. A la fin, le bruit attira son
+attention et, laissant sa fille aux mains de ses serviteurs, il courut
+vers la façade.
+
+--Camarades! cria-t-il en voyant les captives montées sur les mules, et
+comprenant ce qui s'était passé. Il y a trop de captifs là. Sont-ce ceux
+que vous avez choisis? ajouta-t-il en se tournant vers le trappeur Rubé.
+
+--Non, répondit celui-ci; les voilà. Et il montra le groupe qu'il avait
+placé à l'écart.
+
+--Faites descendre ces femmes, alors, et placez vos prisonniers, sur les
+mules. Nous avons un désert à traverser, et c'est tout ce nous pourrons
+faire que d'en venir à bout avec ce nombre.
+
+Puis, sans paraître remarquer les regards furieux de ses compagnons, il se
+mit en devoir, avec Rubé et quelques autres, d'exécuter l'ordre qu'il
+avait donné. L'indignation des chasseurs tourna en révolte ouverte. Des
+regards furieux se croisèrent, et des menaces se firent entendre.
+
+--Par le ciel! cria l'un, j'emmènerai la mienne, ou j'aurai sa chevelure.
+
+--_Vaya_! s'écria un autre en espagnol. Pourquoi les emmener? Elles ne
+seront que des occasions d'embarras, après tout. Il n'y en a pas une qui
+vaille la prime de ses cheveux.
+
+--Prenons les cheveux, alors, et laissons les moricaudes! Proposa un
+troisième.
+
+--C'est ce que je dis.
+
+--Et moi aussi.
+
+--J'en suis, pardieu!
+
+--Camarades! dit Séguin, se tournant vers les mutins, et parlant avec
+beaucoup de douceur, rappelez-vous votre promesse; faites le compte de vos
+prisonniers comme cela vous conviendra. Je réponds du payement pour tous.
+
+--Pouvez-vous payer tout de suite? demanda une voix.
+
+--Vous savez bien que cela n'est pas possible.
+
+--Payez tout de suite! payez tout de suite! dit une voix.
+
+--L'argent ou les scalps, voilà!
+
+-_Carajo_! où donc le capitaine trouvera-t-il l'argent, quand nous serons
+à El-Paso, plutôt qu'ici? Il n'est ni juif ni banquier, que je sache, et
+je n'ai pas appris qu'il fût devenu si riche. D'où nous tirera-t-il tout
+cet argent?
+
+-Pas du _cabildo_,[1] bien sûr, à moins de présenter des scalps. Je le
+garantis.
+
+[Note 1: Le bureau où se payaient les primes.]
+
+--C'est juste, José! On ne lui donnera pas plus d'argent à lui qu'à nous;
+et nous pouvons le recevoir nous-mêmes si nous présentons les peaux; nous
+le pouvons.
+
+--Wagh! il se soucie bien de nous, maintenant qu'il a retrouvé ce qu'il
+cherchait!
+
+--Il se fiche de nous comme d'un tas de nègres! Il n'a pas voulu nous
+conduire par le Prieto, où nous aurions ramassé de l'or à poigne-main.
+
+--Maintenant, il veut encore nous ôter cette chance de gagner quelque
+chose. Nous serions bien bêtes de l'écouter.
+
+Je crus en ce moment pouvoir intervenir avec succès. L'argent paraissait
+être le seul mobile des révoltés; du moins c'était le seul motif qu'ils
+missent en avant et, plutôt que d'être témoin du drame horrible qui
+menaçait, j'aurais sacrifié toute ma fortune.
+
+--Messieurs, criai-je de manière à pouvoir être entendu au milieu du
+bruit, si vous voulez vous en rapporter à ma parole, voici ce que j'ai à
+vous dire: j'ai envoyé un chargement à Chihuahua avec la dernière
+caravane. Pendant que nous retournerons à El-Paso, les marchands seront
+revenus et je serai mis en possession de fonds qui dépassent du double ce
+que vous demandez. Si vous acceptez ma parole, je me porte garant que
+vous serez tous payés.
+
+--Wagh! c'est fort bien, ce que vous dites là; mais est-ce que nous savons
+quelque chose de vous ou de votre chargement?
+
+-_Vaya!_ un oiseau dans la main vaut mieux que deux sur l'arbre.
+
+--C'est un marchand! Qui est-ce qui va croire à sa parole?
+
+--Au diable son chargement! les scalps ou de l'argent; de l'argent ou les
+scalps, voilà mon avis. Vous pouvez les prendre, vous pouvez les laisser,
+camarades, mais c'est le seul profit que vous aurez dans tout ceci,
+soyez-en sûrs.
+
+Les hommes avaient goûté le sang et comme le tigre, ils en étaient plus
+altérés encore. Leurs yeux lançaient des flammes et les figures de
+quelques-uns portaient l'empreinte d'une férocité bestiale horrible à
+voir. La discipline qui avait jusque-là maintenu cette bande, quelque peu
+semblable à une bande de brigands, semblait tout à fait brisée; l'autorité
+du chef était méconnue. En face se tenaient les femmes, qui se serraient
+confusément les unes contre les autres. Elles ne pouvaient comprendre ce
+qui se disait, mais elles voyaient les attitudes menaçantes et les figures
+agitées de fureur; elles voyaient les couteaux nus; elles entendaient le
+bruit des fusils et des pistolets que l'on armait. Le danger leur
+apparaissait de plus en plus imminent et elles se groupaient en
+frissonnant. Jusqu'à ce moment, Séguin avait dirigé l'installation des
+prisonniers sur les mules. Il paraissait en proie à une étrange
+préoccupation qui ne l'avait pas quitté depuis la scène entre lui et sa
+fille. Cette grande douleur, qui lui remplissait le coeur, semblait le
+rendre insensible à tout ce qui se passait. Il n'en était pas ainsi.
+
+A peine Kirker (c'était lui qui avait parlé le dernier) eut-il prononcé
+son dernier mot, qu'il se fit dans l'attitude de Séguin un changement
+prompt comme l'éclair. Sortant tout à coup de son indifférence apparente,
+il se porta devant le front des révoltés.
+
+--Osez! cria-t-il d'une voix de tonnerre, osez enfreindre vos serments!
+Par le ciel! le premier qui lève son couteau ou son fusil, est un homme
+mort!
+
+Il y eut une pause, un moment de profond silence.
+
+--J'ai fait voeu, continua-t-il, que s'il plaisait à Dieu de me rendre mon
+enfant, cette main ne verserait plus une seule goutte de sang. Que
+personne de vous ne me force à manquer à ce voeu, ou, par le ciel! son sang
+sera le premier répandu!
+
+Un murmure de vengeance courut dans la foule, mais pas un ne répondit.
+
+--Vous n'êtes qu'une brute sans courage, avec tous vos airs matamores,
+continua-t-il se tournant vers Kirker et le regardant dans le blanc des
+yeux. Remettez ce couteau tout de suite! Ou, par le Dieu vivant! je vous
+envoie la balle de ce pistolet à travers le coeur!
+
+Séguin avait tiré son pistolet, se tenant prêt à exécuter sa menace. Il
+semblait qu'il eût grandi; son oeil dilaté, brillant et terrible, fit
+reculer cet homme qui se vit mort, s'il désobéissait; et, avec un sourd
+rugissement, il remit son couteau dans la gaine.
+
+Mais la révolte n'était pas encore apaisée. Ces hommes ne se laissaient
+pas dompter si facilement. Des exclamations furieuses se firent entendre,
+et les mutins cherchèrent à s'encourager l'un l'autre par leurs cris.
+
+Je m'étais placé à côté du chef avec mes revolvers armés, prêt à faire feu
+et résolu à le soutenir jusqu'à la mort. Beaucoup d'autres avaient fait
+comme moi, et, parmi eux, Rubé, Garey, Sanchez le torero et le Maricopa.
+Les deux partis en présence étaient à peu près égaux en nombre, et si nous
+en étions venus aux mains, le combat eût été terrible; mais, juste à ce
+moment, quelque chose apparut dans le lointain qui calma nos fureurs
+intestines: c'était l'ennemi commun. Tout à l'extrémité occidentale de la
+vallée, nous aperçûmes des formes noires, par centaines, accourant à
+travers la plaine. Bien qu'elles fussent encore à une grande distance, les
+yeux exercés des chasseurs les reconnurent au premier regard; c'étaient
+des cavaliers; c'étaient des Indiens; c'étaient les Navajoes lancés à
+notre poursuite. Ils arrivaient à plein galop, et se précipitaient à
+travers la prairie comme des chiens de chasse lancés sur une piste. En un
+instant, ils allaient être sur nous.
+
+--Là-bas! cria Séguin: là-bas, voilà des scalps de quoi vous satisfaire;
+mais prenez garde aux vôtres. Allons, à cheval! En avant l'atajo! je vous
+tiendrai parole. A cheval, braves compagnons! à cheval!
+
+Les derniers mots furent prononcés d'un ton conciliant. Mais il n'y avait
+pas besoin de cela pour activer les mouvements des chasseurs. L'imminence
+du danger suffisait. Ils auraient pu sans doute soutenir l'attaque à
+l'abri des maisons, mais seulement jusqu'au retour du gros de la tribu, et
+ils sentaient bien que c'en était fait de leur vie, s'ils étaient
+atteints. Rester dans la ville eût été folie et personne n'y pensa. En un
+clin d'oeil nous étions tous en selle; l'_atajo_, chargé des captifs et
+des provisions, se dirigeait en toute hâte vers les bois. Nous nous
+proposions de traverser le défilé qui ouvrait du côté de l'est, puisque
+notre retraite était coupée par les cavaliers, venant de l'autre côté.
+Séguin avait pris la tête et conduisait la mule sur laquelle sa fille
+était montée. Les autres suivaient, galopant à travers la plaine sans rang
+et sans ordre. Je fus des derniers à quitter la ville. J'étais resté en
+arrière avec intention, craignant quelque mauvais coup et déterminé à
+l'empêcher si je pouvais.
+
+--Enfin, pensai-je, ils sont tous partis!
+
+Et enfonçant mes éperons dans les flancs de mon cheval, je m'élançai après
+les autres.
+
+Quand j'eus galopé jusqu'à environ cent yards des murs, un cri terrible
+retentit derrière moi; j'arrêtai mon cheval et me retournai sur ma selle
+pour voir ce que c'était. Un autre cri plus terrible et plus sauvage
+encore m'indiqua l'endroit d'où était parti le premier. Sur le toit le
+plus élevé du temple, deux hommes se débattaient. Je les reconnus au
+premier coup d'oeil; je vis aussi que c'était une lutte à mort. L'un des
+deux hommes était le chef-médecin que je reconnus à ses cheveux blancs; la
+blouse étroite, les jambières, les chevilles nues, le bonnet enfoncé de
+son antagoniste me le firent facilement reconnaître. C'était le trappeur
+essorillé. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je
+vis le dénoûment. Au moment où je me retournais, le trappeur avait acculé
+son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le
+forçait à se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait
+son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula
+sur les vêtements de l'Indien; ses bras se détendirent; son corps, plié
+en deux sur le bord du parapet, se balança un moment et tomba avec un
+bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le même hurlement sauvage retentit
+encore une fois à mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me
+retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement
+de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un
+cheval lancé au galop se fit entendre derrière moi, un cavalier me
+suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'était
+le trappeur.
+
+--Prêté rendu, c'est légitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure
+tout de même.--Wagh! ça ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne;
+mais c'est égal, ça fait toujours plaisir.
+
+Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je
+vis suffit pour m'éclairer. Quelque chose pendait à la ceinture du vieux
+trappeur: on eut dit un écheveau de lin blanc comme la neige, mais ce
+n'était pas cela; c'était une chevelure, _c'était un scalp_. Des gouttes
+de sang coulaient le long des fils argentés et, en travers, au milieu, on
+voyait une large bande rouge. C'était la place où le trappeur avait essuyé
+son couteau!
+
+
+
+XXXIX
+
+
+COMBAT DANS LE DÉFILÉ.
+
+Arrivés au bois, nous suivîmes le chemin des Indiens, en remontant le
+courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Après une
+course de cinq milles, nous atteignîmes l'extrémité orientale de la
+vallée. Là les sierras se rapprochent, entrent dans la rivière et forment
+un canon. C'est une porte gigantesque semblable à celle que nous avions
+traversée en entrant dans la vallée par l'ouest, et d'un aspect plus
+effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un côté ni de l'autre de la
+rivière; en cela ce canon différait du premier. La vallée était encaissée
+par des rochers à pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit même
+de la rivière. Celle-ci était peu profonde; mais dans les moments de
+grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la vallée devenait
+inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces régions sans
+pluies.
+
+Nous pénétrâmes dans le canon sans nous arrêter, galopant sur les
+cailloux, contournant les roches énormes qui gisaient au milieu. Au-dessus
+de nous s'élevaient à plus de mille pieds de hauteur, des rochers
+menaçants qui, parfois, s'avançaient jusqu'au-dessus du courant; des pins
+noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des
+masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures,
+et ajoutaient à l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais
+pittoresque. L'ombre projetée des roches surplombantes rendait le défilé
+très-sombre. L'obscurité était augmentée encore par les nuages orageux qui
+descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un éclair
+déchirait la nue et se réfléchissait dans l'eau à nos pieds. Les coups de
+tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait
+pas encore. Nous avancions en toute hâte à travers l'eau peu profonde,
+suivant notre guide. Quelques endroits n'étaient pas sans dangers, car le
+courant avait une très-grande force aux angles des rochers, et son
+impétuosité faisait perdre pied à nos chevaux; mais nous n'avions pas le
+choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et
+de l'éperon. Après avoir marché ainsi pendant plusieurs centaines de
+yards, nous atteignîmes l'entrée du canon et gravîmes les bords.
+
+--Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les rênes, et montrant
+l'entrée, voilà la place où nous devons faire halte. Nous pouvons les
+retenir ici assez longtemps pour les dégoûter du passage: voilà ce que
+nous pouvons faire.
+
+--Vous êtes sûr qu'il n'y a point d'autre passage que celui-ci pour
+sortir?
+
+--Pas même un trou à faire passer un chat; à moins qu'ils ne fassent le
+tour par l'autre bout; et ça leur prendrait, pour sûr, au moins deux
+jours.
+
+--Il faut défendre ce passage, alors. Pied à terre, compagnons!
+Placez-vous derrière les rochers.
+
+--Si vous voulez m'en croire, cap'n, vous enverrez les mules et les femmes
+en avant avec un détachement pour les garder; ça ne galope pas bien, ces
+bêtes-là. Et il faudra se démener de la tête et de la queue quand nous
+aurons à déguerpir d'ici; s'ils partent maintenant nous les rattraperons
+aisément de l'autre côté sur la prairie.
+
+--Vous avez raison, Rubé; nous ne pourrons pas tenir bien longtemps ici:
+nos munitions s'épuiseront. Il faut qu'ils aillent en avant. Cette
+montagne est-elle dans la direction de notre route, pensez-vous?
+
+Séguin, en disant cela, montrait un pic couvert de neiges, qui dominait la
+plaine au loin à l'est.
+
+--Le chemin que nous devons suivre pour gagner la vieille Mine passe tout
+auprès, cap'n. Au sud-est de cette neige, il y a un passage; c'est par là
+que je me suis sauvé.
+
+--Très-bien; le détachement se dirigera sur cette montagne. Je vais donner
+l'ordre du départ tout de suite.
+
+Vingt hommes environ, ceux qui avaient les plus mauvais chevaux, furent
+choisis dans la troupe. On leur confia la garde de l'_atajo_ et des
+captifs, et ils se dirigèrent immédiatement vers la montagne neigeuse.
+El-Sol s'en alla avec ce détachement, se chargeant particulièrement de
+eiller sur Dacoma et sur la fille de notre chef. Nous autres tous, nous
+nous préparâmes à défendre le défilé. Les chevaux furent attachés dans une
+gorge, et nous primes position de manière à commander l'embouchure du
+_cañon_ avec nos fusils. Nous attendions en silence l'approche de
+l'ennemi.
+
+Nous n'avions encore entendu aucun cri de guerre; mais nous savions que
+ceux qui nous poursuivaient ne devaient pas être loin, et, agenouillés
+derrière les rochers, nous tendions nos regards à travers les ténèbres de
+la sombre ravine. Il est difficile de donner avec la plume une idée plus
+exacte de notre position. Le lieu que nous avions choisi pour établir
+notre ligne de défense était unique dans sa disposition, et il n'est pas
+aisé de le décrire. Cependant je ne puis me dispenser de faire connaître
+quelques-uns des caractères particuliers du site, pour l'intelligence de
+ce qui va suivre.
+
+La rivière, après avoir décrit de nombreux détours en suivant un canal
+sinueux et peu profond, entrait dans le _cañon_ par une vaste ouverture
+semblable à une porte bordée de deux piliers gigantesques. L'un de ces
+piliers était formé par l'extrémité escarpée de la chaîne granitique;
+l'autre était une masse détachée de roches stratifiées. Après cette
+ouverture, le canal s'élargissait jusqu'à environ cent yards; son lit
+était semé de roches énormes et de monceaux d'arbres à demi submergés. Un
+peu plus loin, les montagnes se rapprochaient si près, que deux cavaliers
+de front, pouvaient à peine passer; plus loin, le canal s'élargissait de
+nouveau, et le lit de la rivière était encore rempli de rochers, énormes
+fragments qui s'étaient détachés des montagnes et avaient roulé là. La
+place que nous avions choisie était au milieu des rochers et des troncs
+d'arbres, en dedans du _cañon_, et au-dessous de la grande ouverture qui
+en fermait l'entrée en venant du dehors. La nécessité nous avait fait
+prendre cette position; c'était la seule où la rive présentât une pente et
+un chemin en communication avec le pays ouvert, par où nos ennemis
+pouvaient nous prendre en flanc si nous les laissions arriver jusque-là.
+Il fallait, à tout prix, empêcher cela; nous nous plaçâmes donc de
+manière à défendre l'étroit passage qui formait le second étranglement du
+canal. Nous savions que, au delà de ce point, les rochers à pic arrivaient
+des deux côtés jusque dans l'eau, et qu'il était impossible de les gravir.
+Si nous pouvions leur interdire l'accès du bord incliné, il ne leur serait
+pas possible d'avancer plus loin. Ils n'auraient plus dès lors d'autre
+ressource que de nous prendre en flanc, en retournant par la vallée et en
+faisant le tour par le défilé de l'ouest, ce qui nécessitait une course de
+cinquante milles au moins. En tout cas, nous pouvions les tenir en échec
+jusqu'à ce que l'_atajo_ eût gagné une bonne avance; et alors, montant à
+cheval, forcer de vitesse pour les rattraper pendant la nuit. Nous savions
+bien qu'il nous faudrait, à la fin, abandonner la défense, faute de
+munitions, et nous n'en avions pas pour bien longtemps.
+
+Au commandement de notre chef, nous nous étions jetés au milieu des
+rochers. Le tonnerre grondait au-dessus de nos têtes et le bruit se
+répercutait dans le _cañon_. De noirs nuages roulaient sur le précipice,
+déchirés de temps en temps par les éclairs. De larges gouttes commençaient
+à tomber sur les pierres. Comme Séguin me l'avait dit, la pluie, le
+tonnerre et les éclairs sont des phénomènes rares dans ces régions; mais,
+lorsqu'ils s'y produisent, c'est avec la violence qui caractérise les
+tempêtes des tropiques. Les éléments, sortant de leur tranquillité
+ordinaire, se livrent à de terribles batailles. L'électricité longtemps
+amassée, rompt son équilibre, semble vouloir tout ravager et substituer un
+nouveau chaos aux harmonies de la nature. L'oeil du géognosiste, en
+observant les traits de cette terre élevée, ne peut se tromper sur les
+caractères de ses variations atmosphériques. Les effrayants _cañons_, les
+profondes ravines, les rives irrégulières des cours d'eau, leurs lits
+creusés à pic, tout démontre que c'est un pays à inondations subites. Au
+loin, à l'est, en amont de la rivière, nous voyions le tempête déchaînée
+dans toute sa fureur. Les montagnes, de ce côté, étaient complètement
+voilées; d'épais nuages de pluie les couvraient, et nous entendions le
+bruit sourd de l'eau tombant à flots. Nous ne pouvions manquer d'être
+bientôt atteints.
+
+--Qu'est-ce qui les arrête donc? demanda une voix.
+
+Ceux qui nous poursuivaient avaient eu le temps d'arriver. Ce retard était
+inexplicable.
+
+--Dieu seul le sait! répondit un autre. Je suppose qu'ils ont fait halte à
+la ville pour se badigeonner à neuf.
+
+--Eh bien, leurs peintures seront lavées, c'est sûr. Prenez garde à vos
+amorces, vous autres, entendez-vous?
+
+--Par le diable! il va en tomber une, d'ondée!
+
+--C'est ce qu'il nous faut, garçons! Hourra pour la pluie! cria le vieux
+Rubé.
+
+--Pourquoi? Est-ce que tu éprouves le besoin d'être trempé, vieux fourreau
+de cuir?
+
+--C'est justement ce que l'Enfant désire.
+
+--Eh bien, pas moi. Je voudrais bien savoir quel tant besoin tu as d'être
+mouillé. Est-ce que tu veux mettre ta vieille carcasse à la lessive?
+
+--S'il pleut pendant deux heures, voyez-vous, continua Rubé sans prendre
+garde à cette plaisanterie, nous n'aurons plus besoin de rester ici,
+voyez-vous!
+
+--Et pourquoi cela, Rubé? demanda Séguin avec intérêt.
+
+--Pourquoi, cap'n? répondit le guide: J'ai vu un orage faire de cette
+gorge un endroit dans lequel ni vous ni personne n'auriez voulu vous
+aventurer. Hourra! le voici qui vient pour sûr, le voici! hourra!
+
+Comme le trappeur prononçait ces derniers mots, un gros nuage noir
+arrivait de l'est en roulant et enveloppait de ses replis gigantesques
+tout le défilé; les éclairs déchiraient ses flancs et le tonnerre
+retentissait avec violence. La pluie, dès lors, se mit à tomber, non pas
+en gouttes, mais selon les voeux du chasseur, à pleins torrents. Les
+hommes s'empressèrent de couvrir les batteries de leurs fusils avec le pan
+de leurs blouses, et restèrent silencieux sous les assauts de la tempête.
+Un autre bruit, que nous entendîmes entre les piliers, attira notre
+attention. Ce bruit ressemblait à celui d'un train de voitures passant sur
+une route de gravier. C'était le piétinement des chevaux sur le lit de
+galets du _cañon_. Les Navajoes approchaient. Tout à coup le bruit cessa.
+Ils avaient fait halte. Dans quel dessein? Sans doute pour reconnaître.
+Cette hypothèse se vérifia: peu d'instants après, quelque chose de rouge
+se montra au-dessus d'une roche éloignée. C'était le front d'un Indien,
+recouvert de sa couche de vermillon. Il était hors de portée du fusil, et
+les chasseurs le suivirent de l'oeil sans bouger. Bientôt un autre parut,
+puis un autre, puis, enfin, un grand nombre de formes noires se glissèrent
+de roche en roche, s'avançant ainsi à travers le _cañon_. Ils avaient mis
+pied à terre et s'approchaient silencieusement.
+
+Nos figures étaient cachées par le varech qui couvrait les rochers, et les
+Indiens ne nous avaient pas encore aperçus. Il était évident qu'ils
+étaient dans le doute sur la question de savoir si nous avions marché en
+avant, et leur avant-garde poussait une reconnaissance. En peu de temps,
+le plus avancé, tantôt sautant, tantôt courant, était arrivé à la place où
+le _cañon_ se resserrait le plus. Il y avait un gros rocher près de ce
+point, et le haut de la tête de l'Indien se montra un instant au-dessus.
+Au même moment, une demi-douzaine de coups de feu partirent: la tête
+disparut, et, l'instant d'après, nous vîmes le bras brun du sauvage étendu
+la paume en l'air. Les messagers de mort étaient allés à leur adresse. Nos
+ennemis avaient dès lors, en perdant un des leurs, il est vrai, acquis la
+certitude de notre présence et découvert notre position. L'avant-garde
+battit en retraite avec les mêmes précautions qu'elle avait prises pour
+s'avancer. Les hommes qui avaient tiré rechargèrent leurs armes, et se
+remettant à genoux, se tinrent l'oeil en arrêt et le fusil armé. Un long
+intervalle de temps s'écoula avant que nous entendissions rien du côté de
+l'ennemi, qui, sans doute, était en train de débattre un plan d'attaque.
+Il n'y avait pour eux qu'un moyen de venir à bout de nous, c'était
+d'exécuter une charge par le _canon_, et de nous attaquer corps à corps.
+En faisant ainsi, ils avaient la chance de n'essuyer que la première
+décharge et d'arriver sur nous avant que nous eussions le temps de
+recharger nos armes. Comme ils avaient de beaucoup l'avantage du nombre,
+il leur deviendrait facile de gagner la bataille au moyen de leurs longues
+lances.
+
+Nous comprenions fort bien tout cela, mais nous savions aussi qu'une
+première décharge, quand elle est bien dirigée, a pour effet certain
+d'arrêter court une troupe d'Indiens, et nous comptions là-dessus pour
+notre salut. Nous étions convenus de tirer par pelotons, afin de nous
+ménager une seconde volée si les Indiens ne battaient pas en retraite à la
+première. Pendant près d'une heure, les chasseurs restèrent accroupis sous
+une pluie battante, ne s'occupant que de tenir à l'abri les batteries de
+leurs fusils. L'eau commençait à couler en ruisseaux plus rapides entre
+les galets et à tourbillonner autour des roches. Elle remplissait le large
+canal dans lequel nous étions et nous montait jusqu'à la cheville.
+Au-dessus et au-dessous, le courant resserré dans les étranglements du
+canal courait avec une impétuosité croissante. Le soleil s'était couché,
+ou du moins avait disparu, et la ravine où nous nous trouvions était
+complètement obscure. Nous attendions avec impatience que l'ennemi se
+montrât de nouveau.
+
+--Ils sont peut-être partis pour faire le tour? suggéra un des hommes.
+
+--Non! ils attendront jusqu'à la nuit; alors seulement ils attaqueront.
+
+--Laissez-les attendre, alors, si ça leur plaît, murmura Rubé. Encore une
+demi-heure et ça ira bien; ou c'est que l'Enfant ne comprend plus rien aux
+apparences du temps.
+
+--St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent!
+
+Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en
+foule, se montraient à distance, remplissant tout le lit de la rivière.
+C'étaient les Indiens à cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient exécuter
+une charge. Leurs mouvements nous confirmèrent dans cette idée. Ils
+s'étaient formés en deux corps, et tenaient leurs arcs prêts à lancer une
+grêle de flèches au moment où ils prendraient le galop.
+
+--Garde à vous, garçons! cria Rubé, voilà le moment de bien se tenir;
+attention à viser juste, et à taper dur, entendez-vous!
+
+Le trappeur n'avait pas achevé de parler qu'un hurlement terrible éclata,
+poussé par deux cents voix réunies. C'était le cri de guerre des Navajoes.
+A ces cris menaçants, les chasseurs répondirent par de retentissantes
+acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages
+hurlements de leurs alliés Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arrêtèrent
+un moment derrière l'étranglement du _cañon_, jusqu'à ce que ceux qui
+étaient en arrière les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur
+cri de guerre, ils se précipitèrent en avant vers l'étroite ouverture.
+Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient dépassée avant qu'un
+coup de feu eût été tiré. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la
+pétarade des rifles et les détonations plus fortes des tromblons
+espagnols, mêlés aux sifflements des flèches indiennes. Les clameurs
+d'encouragement et de défi se croisaient; au milieu du bruit l'on
+distinguait les sourdes imprécations de ceux qu'avait atteints la balle ou
+la flèche empoisonnée.
+
+Plusieurs Indiens étaient tombés à notre première volée, d'autres
+s'étaient avancés jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lançaient leurs
+flèches à la figure. Mais tous nos fusils n'étaient pas déchargés, et à
+chaque détonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos
+audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourné derrière les rochers, se
+reformait pour une nouvelle charge. C'était le moment le plus dangereux.
+Nos fusils étaient vides; nous ne pouvions plus les empêcher de forcer le
+passage et d'arriver jusqu'à la plaine ouverte. Je vis Séguin tirer son
+pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme
+semblable à suivre son exemple. Nous nous précipitâmes sur les traces de
+notre chef jusqu'à l'embouchure du _cañon_, et là nous attendîmes la
+charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspéré par toutes
+sortes de raisons, était décidé à nous exterminer coûte que coûte. Nous
+entendîmes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il résonnait,
+répercuté par mille échos, les sauvages s'élancèrent au galop vers
+l'ouverture.
+
+--Maintenant, à nous! cria une voix. Feu! hourra!
+
+La détonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui
+étaient en avant reculèrent et s'abattirent en arrière, se débattant des
+quatre pieds dans l'étroit passage. Ils tombèrent tous à la fois, et
+barrèrent entièrement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derrière
+excitant leurs montures. Plusieurs furent renversés sur les corps
+amoncelés. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux
+pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent à se frayer un
+passage et nous attaquèrent avec leurs lances. Nous les repoussâmes à
+coups de crosses et en vînmes aux mains avec les couteaux et les
+tomahawks. Le courant refoulé par le barrage des cadavres d'hommes et de
+chevaux, se brisait en écumant contre les rochers. Nous nous battions dans
+l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos têtes, et nous
+étions aveuglés par les éclairs. Il semblait que les éléments prissent
+part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que
+jamais. Les jurements sortaient des bouches écumantes, et les hommes
+s'étouffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort
+d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des
+chevaux qui, jusque-là, avaient obstrué le passage, et les entraînait
+au-delà de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous
+écraser. Grand Dieu! ils se réunissent pour une nouvelle charge, et nos
+fusils sont vides!
+
+A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris
+des hommes, ce ne sont pas les détonations des armes à feu; ce ne sont pas
+les éclats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri
+d'alarme se fait entendre derrière nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur
+votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se
+précipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au
+même instant, mes yeux sont attirés par une masse qui s'approche. A moins
+de vingt yards de la place où je suis, et entrant dans le _cañon_, je vois
+une montagne noire et écumante: c'est l'eau, portant sur la crête de ses
+vagues des arbres déracinés et des branches tordues. Il semble que les
+portes de quelque écluse gigantesque ont été brusquement ouvertes, et que
+le premier flot s'en échappe. Au moment où mes yeux l'aperçoivent, elle se
+heurte contre les piliers de l'entrée du _cañon_ avec un bruit semblable à
+celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'élève à une hauteur de
+vingt pieds. Un instant après, l'eau se précipite à travers l'ouverture.
+J'entends les cris d'épouvante des Indiens qui font faire volte-face à
+leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord, à la suite de
+mes compagnons. Je suis arrêté par le flot qui me monte déjà jusqu'aux
+cuisses; mais, par un effort désespéré, je plonge et fends la vague,
+jusqu'à ce que j'aie atteint un lieu de sûreté. A peine suis-je parvenu à
+grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et
+bouillonnant. Je m'arrête pour le regarder. D'où je suis, je puis
+apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au
+grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparaître à
+l'angle du rocher. Les corps des morts et des blessés gisent encore dans
+le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blessés
+poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos
+camarades nous appellent à leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire
+pour les sauver! Le courant les saisit dans son irrésistible tourbillon;
+ils sont enlevés comme des plumes, et emportés avec la rapidité d'un
+boulet de canon.
+
+--Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh!
+
+--Qui sont-ils? demande Séguin; les hommes regardent autour d'eux avec
+anxiété.
+
+--Il y a un Delaware et le gros Jim Harris. puis...
+
+--Quel est le troisième qui manque? Personne ne peut-il me le dire?
+
+--Je crois, capitaine, que c'est Kirker.
+
+--C'est Kirker, par l'Éternel! Je l'ai vu tomber, wagh! Ils auront son
+scalp, c'est certain.
+
+--S'ils peuvent le repêcher, ça ne fait pas de doute.
+
+--Ils auront à en repêcher plus d'un des leurs, j'ose le dire. C'est un
+furieux coup de marée, sacr...! Je les ai bien vus courir comme le
+tonnerre; mais l'eau court vite et ces moricauds passeront un mauvais
+quart d'heure si elle leur arrive sur le corps avant qu'ils aient gagné
+l'autre bout!
+
+Pendant que le trappeur parlait, les corps de ses camarades qui se
+débattaient encore au milieu du flot, étaient emportés à un détour du
+_cañon_ et tourbillonnaient hors de notre vue. Le chenal était alors
+rempli par l'eau écumante et jaunâtre qui battait les flancs du rocher et
+se précipitait en avant. Nous étions pour le moment hors de danger. Le
+_cañon_ était devenu impraticable, et après avoir considéré quelques
+instants le torrent, en proie, pour la plupart, à une profonde angoisse,
+nous fîmes volte-face et gagnâmes l'endroit où nous avions laissé nos
+chevaux.
+
+
+
+XL
+
+
+LA BARRANCA.
+
+Après avoir conduit nos chevaux vers l'ouverture qui donnait sur la
+plaine, nous revînmes au fourré pour couper du bois et allumer du feu.
+Nous nous sentions en sûreté. Nos ennemis, en supposant qu'ils eussent
+échappé dans leur vallée ne pouvaient nous atteindre qu'en faisant le tour
+des montagnes, ou en attendant que la rivière eût repris son niveau. Il
+est vrai que l'eau devait baisser aussi vite qu'elle s'était élevée si la
+pluie cessait; mais, heureusement, l'orage était encore dans toute sa
+force. Nous savions qu'il nous serait facile de rejoindre promptement
+l'_atajo_, et nous nous déterminâmes à rester quelque temps près du
+_cañon_, jusqu'à ce que les hommes et les chevaux eussent pu rafraîchir
+leurs forces par un repas. Les uns et les autres avaient besoin de
+nourriture et les événements des jours précédents n'avaient pas permis
+d'établir un bivouac régulier. Bientôt les feux flambèrent sous le couvert
+des rochers surplombant. Nous fîmes griller de la viande séchée pour notre
+souper, et nous mangeâmes avec appétit. Nous avions grand besoin aussi de
+sécher nos vêtements. Plusieurs hommes avaient été blessés. Ils furent,
+tant bien que mal, pansés par leurs camarades, le docteur étant allé en
+avant avec l'_atajo_.
+
+Nous demeurâmes quelques heures près du _cañon_. La tempête continuait à
+mugir autour de nous, et l'eau s'élevait de plus en plus. C'était
+justement ce que nous désirions. Nous regardions avec une vive
+satisfaction le flot monter à une telle hauteur que, Rubé l'assurait, la
+rivière ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de
+plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il était
+près de minuit quand nous montâmes à cheval. La pluie avait presque effacé
+les traces laissées par le détachement d'El-Sol; mais la plupart des
+hommes de la troupe étaient d'excellents guides, et Rubé, prenant la tête,
+nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un éclair nous
+montrait les pas des mules marqués dans la boue, et le pic blanc qui nous
+servait de point de mire. Nous marchâmes toute la nuit. Une heure après le
+lever du soleil, nous rejoignions l'_atajo_, près de la base de la
+montagne neigeuse. Nous fîmes halte dans un des défilés, et, après
+quelques instants employés à déjeuner, nous continuâmes notre voyage à
+travers la sierra. La route conduisait, par une ravine desséchée, vers une
+plaine ouverte qui s'étendait à perte de vue à l'est et à l'ouest. C'était
+un désert.
+
+ * * * * *
+
+Je n'entrerai pas dans le détail de tous les événements qui marquèrent la
+traversée de cette terrible _jornada_. Ces événements étaient du même
+genre que ceux que nous avions essuyés dans les déserts de l'ouest. Nous
+eûmes à souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60
+milles sans eau. Nous traversâmes des plaines couvertes de sauge où pas un
+être vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensité qui nous
+environnait. Nous fûmes obligés de faire cuire nos aliments sans autre
+combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'épuisèrent, et les
+mules de bagages tombèrent l'une après l'autre sous le couteau des
+chasseurs affamés. Plusieurs nuits, nous dûmes nous passer de feu. Nous
+n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se fût pas encore
+montré, nous savions qu'il devait être sur nos traces. Nous avions voyagé
+avec une telle rapidité qu'il n'avait pu encore parvenir à nous rejoindre.
+Pendant trois jours, nous nous étions dirigés vers le sud-est. Le soir du
+troisième jour, nous découvrîmes les sommets des Mimbres, à la bordure
+orientale du désert. Les pics de ces montagnes étaient bien connus des
+chasseurs et servirent désormais à diriger notre marche. Nous nous
+approchions des Mimbres en suivant une diagonale.
+
+Notre intention était de traverser la sierra par la route de la
+Vieille-Mine, l'ancien établissement, si prospère autrefois, de notre
+chef. Pour lui, chaque détail du paysage était un souvenir. Je remarquai
+que son ardeur lui revenait à mesure que nous avancions. Au coucher du
+soleil, nous atteignîmes la tête de la _Barranca del oro_, une crevasse
+immense qui traversait la plaine où était assise la mine déserte. Cet
+abîme, qui semblait avoir été ouvert par quelque tremblement de terre,
+présentait une longueur de vingt milles. De chaque côté il y avait un
+chemin, le sol était plat et s'étendait jusqu'au bord même de la fissure
+béante. A peu près à moitié chemin de la mine, sur la rive gauche, le
+guide connaissait une source, et nous nous dirigeâmes de ce côté avec
+l'intention de camper près de l'eau.
+
+Nous marchions péniblement. Il était près de minuit quand nous atteignîmes
+la source. Nos chevaux furent dételés et attachés au milieu de la plaine.
+Séguin avait résolu que nous nous reposerions là plus longtemps qu'à
+l'ordinaire. Il se sentait rassuré en approchant de ce pays qu'il
+connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui
+bordaient la source, nous allumâmes notre feu au milieu de ce bois. Une
+mule fut encore sacrifiée à la divinité de la faim, et les chasseurs,
+Après s'être repus de cette viande coriace, s'étendirent sur le sol et
+s'endormirent. L'homme préposé à la garde des chevaux resta seul debout,
+s'appuyant sur son rifle, près de la caballada. J'étais couché près du
+feu, la tête appuyée sur ma selle; Séguin était près de moi avec sa fille.
+Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives étaient pelotonnées
+à terre, enveloppées dans leurs tilmas et leurs couvertures rayées. Toutes
+dormaient ou semblaient dormir.
+
+Comme les autres, j'étais épuisé de fatigue; mais l'agitation de mes
+pensées me tenait éveillé. Mon esprit contemplait l'avenir brillant.
+Bientôt,--pensai-je,--bientôt je serai délivré de ces horribles scènes;
+bientôt il me sera permis de respirer une atmosphère plus pure, près de ma
+bien-aimée Zoé. Charmante Zoé! Dans deux jours je vous retrouverai, je
+vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos lèvres
+chéries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons
+nos promenades dans le jardin silencieux, sous les allées qui bordent la
+rivière; nous nous assiérons encore sur les bancs couverts de mousse,
+pendant les heures tranquilles du soir; nous nous répéterons ces mots
+brûlants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zoé,
+innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance
+enfantine: «Henri, qu'est-ce que le mariage?» Ah! douce Zoé! vous
+l'apprendrez bientôt! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc
+serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zoé! Zoé! êtes-vous éveillée?
+êtes-vous étendue sur votre lit en proie à l'insomnie, ou suis-je présent
+dans vos rêves? Aspirez-vous après mon retour comme j'y aspire moi-même?
+Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passée! Je ne puis prendre aucun repos;
+j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relâche, en avant,
+toujours en avant!
+
+Mon oeil était arrêté sur la figure d'Adèle, éclairée par la lueur du feu.
+J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, élevé, les sourcils
+arqués et les narines recourbées; mais la fraîcheur du teint n'y était
+plus; le sourire de l'innocence angélique avait disparu. Les cheveux
+étaient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermeté et
+une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation
+de plus d'une scène terrible. Elle était toujours belle, mais ce n'était
+plus la beauté éthérée de ma bien-aimée. Son sein était soulevé par des
+pulsations brèves et irrégulières. Une ou deux fois, pendant que je la
+regardais, elle s'éveilla à moitié, et murmura quelques mots dans la
+langue des Indiens. Son sommeil était inquiet et agité. Pendant le voyage,
+Séguin avait veillé sur elle avec toute la sollicitude d'un père; mais
+elle avait reçu ses soins avec indifférence, et tout au plus avait-elle
+adressé un froid remercîment. Il était difficile d'analyser les sentiments
+qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le
+silence. Le père avait cherché une ou deux fois à réveiller en elle
+quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succès; et chaque fois il
+avait dû, le coeur rempli de tristesse, renoncer à ses efforts. Je le
+croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je
+vis qu'il avait les yeux fixés sur sa fille avec un intérêt profond, et
+prêtait l'oreille aux phrases entrecoupées qui s'échappaient de ses
+lèvres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxiété
+qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles
+pour moi, qu'Adèle avait murmurés tout endormie, j'avais saisi le nom de
+«Dacoma». Je vis Séguin tressaillir à ce nom.
+
+--Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'étais éveillé, elle rêve; elle a des
+songes agités. J'ai presque envie de l'éveiller.
+
+--Elle a besoin de repos, répondis-je.
+
+--Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma.
+
+--C'est le nom du chef captif.
+
+--Oui. Ils devaient se marier, conformément à la loi indienne.
+
+--Mais comment savez-vous cela?
+
+--Par Rubé. Il l'a entendu dire pendant qu'il était prisonnier dans leur
+ville.
+
+--Et l'aimait-elle, pensez-vous?
+
+--Non; il est clair que non. Elle avait été adoptée comme fille par le
+chef-médecin et Dacoma la réclamait pour épouse.
+
+Moyennant certaines conditions, elle lui aurait été livrée. Elle le
+redoutait et ne l'aimait pas, les paroles entrecoupées de son rêve en font
+foi. Pauvre enfant! quelle triste destinée que la sienne!
+
+--Encore deux journées de marche et ses épreuves seront terminées. Elle
+sera rendue à la maison paternelle, à sa mère.
+
+--Ah! si elle reste dans cet état, le coeur de ma pauvre Adèle en sera
+brisé!
+
+--Ne craignez pas cela, mon ami. Le temps lui rendra la mémoire. Il me
+semble avoir entendu parler d'une histoire semblable arrivée dans les
+établissements frontières du Mississipi.
+
+--Oh! sans doute; il y en a eu beaucoup de semblables. Espérons que tout
+se passera bien.
+
+--Une fois chez elle, les objets qui ont entouré son enfance feront vibrer
+quelque corde du souvenir. Elle peut encore se rappeler tout le passé. Ne
+le croyez-vous pas?
+
+--Espérons! espérons!
+
+--En tout cas, la société de sa mère et de celle sa soeur effaceront
+bientôt les idées de la vie sauvage. Ne craignez rien! Elle redeviendra
+votre fille encore.
+
+Je disais tout cela dans le but de le consoler. Séguin ne répondit rien;
+mais je vis que sa figure conservait la même expression de douleur et
+d'inquiétude. Mon coeur n'était pas non plus exempt d'alarmes. De noirs
+pressentiments commençaient à m'agiter sans que j'en pusse définir la
+cause. Ses pensées étaient-elles du même genre que les miennes?
+
+--Combien de temps nous faut-il encore, demandai-je, pour atteindre votre
+maison du Del-Norte?
+
+Je ne sais pourquoi je fis alors cette question. Craignais-je encore que
+nous pussions être atteints par l'ennemi qui nous poursuivait?
+
+--Nous pouvons arriver après-demain soir, répondit-il. Fasse le ciel que
+nous les retrouvions en bonne santé!
+
+Je tressaillis à ces mots. Ils me dévoilaient la cause de mes inquiétudes;
+c'était là le vrai motif de mes vagues pressentiments.
+
+--Vous avez des craintes? demandai-je avidement.
+
+--J'ai des craintes.
+
+--Des craintes. De quoi? de qui?
+
+--Des Navajoes.
+
+--Des Navajoes?
+
+--Oui. Je suis inquiet depuis que je les ai vus se diriger à l'est du
+Pinon. Je ne puis comprendre pourquoi ils ont pris cette direction, à
+moins d'admettre qu'ils méditaient une attaque contre les établissements
+qui bordent la vieille route des Llanos. Sinon, je crains qu'ils n'aient
+fait une descente dans la vallée d'El-Paso, peut-être sur la ville
+elle-même. Une chose peut les avoir empêché d'attaquer la ville; c'est le
+départ de la troupe de Dacoma, qui les a trop affaiblis pour tenter cette
+entreprise; mais le danger n'en sera devenu que plus grand pour les petits
+établissements qui sont au nord et au sud de cette ville.
+
+Le malaise que j'avais ressenti jusque-là sans m'en rendre compte,
+provenait d'un mot qui était échappé à Séguin à la source du Pinon. Mon
+esprit avait creusé cette idée, de temps en temps, pendant que nous
+traversions le désert; mais comme il n'avait plus parlé de cela depuis, je
+pensai qu'il n'y attachait pas grande importance. Je m'étais grandement
+trompé.
+
+--Il est plus que probable, continua-t-il, que les habitants d'El-Paso
+auront pu se défendre. Ils se sont battus déjà avec plus de courage que ne
+le font d'ordinaire les habitants des autres villes; aussi, depuis assez
+longtemps, ils ont été exempts du pillage, en partie à cause de cela, en
+partie à cause de la protection qui résultait pour eux du voisinage de
+notre bande, pendant ces derniers temps, circonstance parfaitement connue
+des sauvages. Il est à espérer que la crainte de nous rencontrer aura
+empêché ceux-ci de pénétrer dans la _jornada_, au nord de la ville. S'il
+en est ainsi, les nôtres auront été préservés.
+
+--Dieu veuille qu'il en soit ainsi! m'écriai-je.
+
+--Dormons, ajouta Séguin, peut-être nos craintes sont-elles chimériques,
+et, en tout cas, elles ne servent à rien. Demain nous reprendrons notre
+course, sans plus nous arrêter, si nos bêtes peuvent y suffire.
+Reposez-vous, mon ami; vous n'avez pas trop de temps pour cela.
+
+Ce disant, il appuya sa tête sur sa selle, et s'arrangea pour dormir. Peu
+d'instants après, comme si cela eût été un acte de sa volonté, il parut
+plongé dans un profond sommeil. Il n'en fut pas de même pour moi. Le
+sommeil avait fui mes paupières; j'étais dans l'agitation de la fièvre;
+j'avais le cerveau rempli d'images effrayantes. Le contraste entre ces
+idées terribles et les rêveries de bonheur, auxquelles je venais de me
+livrer quelques instants auparavant, rendait mes appréhensions encore plus
+vives. Je me représentai les scènes affreuses qui, peut-être,
+s'accomplissaient dans ce moment même; ma bien-aimée se débattant entre
+les bras d'un sauvage audacieux; car les Indiens du Sud, je le savais,
+n'étaient nullement doués de ces délicatesses chevaleresques, de cette
+réserve froide qui caractérisent les peaux rouges des forêts. Je la voyais
+entraînée en esclavage, devenant la _squaw_ de quelque Indien brutal, et
+dans l'agonie de ces pensées, je me dressai sur mes pieds, et me mis à
+courir à travers la prairie. A moitié fou, je marchais sans savoir où
+j'allais. J'errai ainsi pendant plusieurs heures, sans me rendre compte du
+temps. Je m'arrêtai au bord de la barranca. La lune brillait, mais l'abîme
+béant, ouvert à mes pieds, était rempli d'ombre et de silence. Mon oeil ne
+pouvait en percer les ténèbres. A une grande distance au-dessus de moi
+j'apercevais le camp et la caballada; mes forces étaient épuisées, et
+donnant cours à ma douleur, je m'assis sur le bord même de l'abîme. Les
+tortures aiguës qui m'avaient donné des forces jusque-là firent place à un
+sentiment de profonde lassitude. Le sommeil vainquit la douleur: je
+m'endormis.
+
+
+
+XLI
+
+
+L'ENNEMI.
+
+Je dormis peut-être une heure ou une heure et demie. Si mes rêves eussent
+été des réalités, ils auraient rempli l'espace d'un siècle. L'air frais du
+matin me réveilla tout frissonnant. La lune était couchée; je me rappelais
+l'avoir vue tout près de l'horizon quand le sommeil m'avait pris.
+Néanmoins, il ne faisait pas très-nuit, et je voyais très-loin à travers
+la brume.
+
+--Peut-être est-ce l'aube, pensai-je, et je me tournai du côté de l'est.
+
+En effet, une ligne de lumière bordait l'horizon de ce côté. Nous étions
+au matin. Je savais que l'intention de Séguin était de partir de
+très-bonne heure, et j'allais me lever, lorsque des voix frappèrent mon
+oreille. J'entendais des phrases courtes, comme des exclamations, et le
+bruit d'une troupe de chevaux sur le sol ferme de la prairie.
+
+--Ils sont levés, pensai-je, et se préparent à partir.
+
+Dans cette persuasion, je me dressai sur mes pieds, et hâtai ma course
+vers le camp. Au bout de dix pas, je m'aperçus que le bruit des voix
+venait de derrière moi. Je m'arrêtai pour écouter. Plus de doute, je m'en
+éloignais.
+
+-Je me suis trompé de direction! dis-je en moi-même, et je m'avançai au
+bord de la barranca pour m'en assurer.
+
+Quel fut mon étonnement lorsque je reconnus que j'étais bien dans la bonne
+voie, et que cependant le bruit provenait de l'autre côté! Ma première
+idée fut que la troupe m'avait laissé là et s'était mise en route.
+
+--Mais non; Séguin ne m'aurait pas ainsi abandonné. Ah! Il a sans doute
+envoyé quelques hommes à ma recherche, ce sont eux.
+
+Je criai: Holà! pour leur faire savoir où j'étais. Pas de réponse. Je
+criai de nouveau plus fort que la première fois. Le bruit cessa
+immédiatement. J'imaginais que les cavaliers prêtaient l'oreille, et je
+criai une troisième fois de toutes mes forces. Il y eut un moment de
+silence; puis, j'entendis le murmure de plusieurs voix et le bruit du
+galop des chevaux qui venaient vers moi. Je m'étonnais de ce que personne
+n'eût encore répondu à mon appel; mais mon étonnement fit place à la
+consternation quand je m'aperçus que la troupe qui s'approchait était de
+l'autre côté de la barranca. Avant que je fusse revenu de ma surprise, les
+cavaliers étaient en face de moi et s'arrêtaient sur le bord de l'abîme.
+J'en étais séparé par la largeur de la crevasse, environ trois cents
+yards, mais je les voyais très-distinctement à travers la brume légère.
+Ils paraissaient être une centaine; à leurs longues lances, à leurs têtes
+emplumées, à leurs corps demi-nus, je reconnus, au premier coup d'oeil,
+des Indiens.
+
+Je ne cherchai pas à en savoir davantage: je m'élançai vers le camp de
+toute la vitesse de mes jambes. Je vis, de l'autre côté, les cavaliers qui
+galopaient parallèlement. En arrivant à la source, je trouvai les
+chasseurs, pris au dépourvu, et s'élançant sur leurs selles. Séguin et
+quelques autres étaient allés au bord de la crevasse, et regardaient d'un
+autre côté. Il n'y avait plus à penser à une retraite immédiate pour
+éviter d'être vus, car l'ennemi, à la faveur du crépuscule, avait déjà pu
+reconnaître la force de notre troupe.
+
+Quoique les deux bandes ne fussent séparées que par une distance de trois
+cents yards, elles avaient à parcourir au moins vingt milles avant de
+pouvoir se rencontrer. En conséquence, Séguin et les chasseurs avaient le
+temps de se reconnaître. Il fut donc résolu qu'on resterait où l'on était,
+jusqu'à ce qu'on pût savoir à qui nous avions affaire. Les Indiens avaient
+fait halte de l'autre côté, en face de nous, et restaient en selle,
+cherchant à percer la distance. Ils semblaient surpris de cette rencontre.
+L'aube n'était pas encore assez claire pour qu'ils pussent distinguer qui
+nous étions. Bientôt le jour se fit: nos vêtements, nos équipages nous
+firent reconnaître, et un cri sauvage, le cri de guerre des Navajoes,
+traversa l'abîme.
+
+--C'est la bande de Dacoma! cria une voix. Ils ont pris le mauvais côté de
+la crevasse.
+
+--Non, cria un autre; ils ne sont pas assez nombreux pour que ce soit la
+bande de Dacoma. Ils ne sont pas plus d'une centaine.
+
+--L'eau a peut-être emporté le reste,--suggéra celui qui avait parlé le
+premier.
+
+--Wagh! comment auraient-ils pu manquer notre piste qui est aussi claire
+qu'une voie de wagons? Ça ne peut pas être eux.
+
+--Qui donc, alors? Ce sont des Navagh: je les reconnaîtrais les yeux
+fermés.
+
+--C'est la bande du premier chef, dit Rubé, qui arrivait en ce moment.
+Regardez, là-bas, le vieux gredin lui-même sur son cheval moucheté.
+
+--Vous croyez que ce sont eux, Rubé? demanda Séguin.
+
+--Sûr et certain, cap'n.
+
+--Mais où est le reste de la bande? Ils ne sont pas tous là.
+
+--Ils ne sont pas loin, pour sûr. St! st! je les entends qui viennent.
+
+--Là-bas, une masse! Regardez camarades, regardez!
+
+A travers le brouillard qui commençait à s'élever, nous voyions s'avancer
+un corps nombreux et épais de cavaliers. Ils accouraient en criant, en
+hurlant, comme s'ils eussent conduit un troupeau de bétail. En effet,
+quand le brouillard se fut dissipé, nous vîmes une grande quantité de
+chevaux, de bêtes à cornes et des moutons, couvrant la plaine à une grande
+distance. Derrière venaient les Indiens à cheval, qui galopaient çà et là,
+pressant les animaux avec leurs lances et les poussant en avant.
+
+--Seigneur Dieu! en voilà un butin! s'écria un des chasseurs.
+
+--Oui, les gaillards ont fait quelque chose, eux, dans leur expédition.
+Nous, nous revenons les mains vides comme nous sommes partis. Wagh!
+
+Jusqu'à ce moment, j'avais été occupé à harnacher mon cheval, et
+j'arrivais alors. Mes yeux ne se portèrent ni sur les Indiens ni sur les
+bestiaux capturés. Autre chose attirait mes regards, et le sang me
+refluait au coeur. Loin, en arrière de la troupe qui s'avançait, un petit
+groupe séparé se montrait. Les vêtements légers flottant au vent
+indiquaient que ce n'étaient pas des indiens. C'étaient des femmes
+captives! Il paraissait y en avoir environ une vingtaine, mais je
+m'inquiétai peu de leur nombre. Je vis qu'elles étaient à cheval et que
+chacune d'elles était gardée par un Indien également à cheval. Le coeur
+palpitant, je les regardai attentivement l'une après l'autre; mais la
+distance était trop grande pour distinguer les traits. Je me tournai vers
+notre chef. Il avait l'oeil appliqué à sa lunette. Je le vis tressaillir;
+ses joues devinrent pâles, ses lèvres s'agitèrent convulsivement, et la
+lunette tomba de ses mains sur le sol. Il s'affaissa sur lui-même d'un
+air égaré en s'écriant:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! vous m'avez encore frappé!
+
+Je ramassai la lunette pour m'assurer de la vérité. Mais je n'eus pas
+besoin de m'en servir. Au moment où je me relevais, un animal qui courait
+le long du bord opposé frappa mes yeux.
+
+C'était mon chien Alp! je portai la lunette à mes yeux, et un instant
+après, je reconnaissais la figure de ma bien-aimée. Elle me paraissait si
+rapprochée que je pus à peine m'empêcher de l'appeler. Je distinguais ses
+beaux traits couverts de pâleur, ses joues baignées de larmes, sa riche
+chevelure dorée qui pendait, dénouée, sur ses épaules, tombant jusque sur
+le cou de son cheval. Elle était couverte d'un _sérapé_. Un jeune Indien
+marchait à côté d'elle, monté sur un magnifique étalon, et vêtu d'un
+uniforme de hussard mexicain. Je ne regardais qu'elle et cependant du même
+coup d'oeil j'aperçus sa mère au milieu des captives placées derrière.
+
+Le troupeau des chevaux et des bestiaux passa, et les femmes, accompagnées
+de leurs gardes, arrivèrent en face de nous. Les captives furent laissées
+en arrière dans la prairie, pendant que les guerriers s'avançaient pour
+rejoindre ceux de leurs camarades qui s'étaient arrêtés sur le bord de la
+barranca. Il était alors grand jour. Le brouillard s'était dissipé, et les
+deux troupes ennemies s'observaient d'un bord à l'autre de l'abîme.
+
+
+
+XLII
+
+
+NOUVELLES DOULEURS.
+
+C'était une singulière rencontre. Là se trouvaient en présence deux
+troupes d'ennemis acharnés, revenant chacune du pays de l'autre, chargée
+de butin, et emmenant des prisonniers! Elles se rencontraient à moitié
+chemin; elles se voyaient, à portée de mousquet, animées des sentiments
+les plus violents d'hostilité, et cependant un combat était impossible, à
+moins que les deux partis ne franchissent un espace de près de vingt
+milles. D'un côté, les Navajoes, dont la physionomie exprimait une
+consternation profonde, car les guerriers avaient reconnu leurs enfants;
+de l'autre, les chasseurs de scalps, dont la plupart pouvaient
+reconnaître, parmi les captives de l'ennemi, une femme, une soeur, ou une
+fille.
+
+Chaque parti jetait sur l'autre des regards empreints de fureur et de
+vengeance. S'ils se fussent rencontrés en pleine prairie, ils auraient
+combattu jusqu'à la mort. Il semblait que la main de Dieu eût placé entre
+eux une barrière pour empêcher l'effusion du sang et prévenir une bataille
+à laquelle la largeur de l'abîme était le seul obstacle. Ma plume est
+impuissante à rendre les sentiments qui m'agitèrent à ce moment. Je me
+souviens seulement que je sentis mon courage et ma vigueur corporelle se
+doubler instantanément. Jusque-là, je n'avais été que spectateur à peu
+près passif des événements de l'expédition. Je n'avais été excité par
+aucun élan de mon propre coeur; mais maintenant je me sentais animé de
+toute l'énergie du désespoir.
+
+Une pensée me vint, et je courus vers les chasseurs pour la leur
+communiquer. Séguin commençait à se remettre du coup terrible qui venait
+de le frapper. Les chasseurs avaient appris la cause de son accablement
+extraordinaire, et l'entouraient; quelques-uns cherchaient à le consoler.
+Peu d'entre eux connaissaient les affaires de famille de leur chef, mais
+ils avaient entendu parler de ses anciens malheurs; la perte de sa mine,
+la ruine de sa propriété, la captivité de sa fille. Quand ils surent que,
+parmi les prisonniers de l'ennemi, se trouvaient sa femme et sa seconde
+fille, ces coeurs durs eux-mêmes furent émus de pitié au spectacle d'une
+telle infortune. Des exclamations sympathiques se firent entendre, et tous
+exprimèrent la résolution de mourir ou de reprendre les captives. C'était
+dans l'intention d'exciter cette détermination que je m'étais porté vers
+le groupe. Je voulais, au prix de toute ma fortune, proposer des
+récompenses au dévouement et au courage; mais voyant que des motifs plus
+nobles avaient provoqué ce que je voulais obtenir, je gardai le silence.
+Séguin parut touché du dévouement de ses camarades, et fit preuve de son
+énergie accoutumée. Les hommes s'assemblèrent pour donner leurs avis et
+écouter ses instructions. Garey prit le premier la parole:
+
+--Nous pouvons en venir à bout, cap'n, même corps à corps; ils ne sont pas
+plus de deux cents.
+
+--Juste cent quatre-vingt-seize, dit un chasseur, sans compter les femmes.
+J'ai fait le calcul; c'est le nombre exact.
+
+--Eh bien, continua Garey, nous valons un peu mieux qu'eux sous le rapport
+du courage, je suppose, et nous rétablirons l'équilibre du nombre avec nos
+rifles. Je n'ai jamais craint les Indiens à deux contre un, et même
+quelque chose de plus, si vous voulez.
+
+--Regarde le terrain, Bill! c'est tout plaine. Qu'est-ce que nous aurons
+après la première décharge' Ils auront l'avantage avec leurs arcs et leurs
+lances. Wagh! ils nous embrocheront comme des poulets.
+
+--Je ne dis pas qu'il faut les attaquer sur la prairie. Nous pouvons les
+suivre jusque dans les montagnes, et nous battre au milieu des rochers.
+Voilà ce que je propose.
+
+--Oui. Ils ne peuvent pas nous échapper à la course avec tous ces
+troupeaux, c'est certain.
+
+--Ils n'ont pas la moindre intention de fuir. Ils désirent bien plutôt en
+venir aux coups.
+
+--C'est justement ce qu'il nous faut, dit Garey; rien ne nous empêche
+d'aller là-bas, et de livrer bataille quand la position sera favorable.
+
+Le trappeur, en disant ces mots, montrait le pied des Mimbres, à environ
+dix milles à l'est.
+
+--Ils pourront bien attendre qu'ils soient encore plus en nombre. La
+principale troupe est plus nombreuse encore que celle-là. Elle comptait au
+moins quatre cents hommes quand ils ont passé le Pinon.
+
+--Rubé, où le reste peut-il être? demanda Séguin; je découvre d'ici
+jusqu'à la mine; ils ne sont pas dans la plaine!
+
+--Il ne doit pas y en avoir par ici, cap'n. Nous avons un peu de chance de
+ce côté; le vieux fou a envoyé une partie de sa bande par l'autre route,
+sur une fausse piste, probablement.
+
+--Et qui vous fait penser qu'ils ont pris par l'autre route?
+
+--Voici, cap'n; la raison est toute simple: s'il y en avait d'autres après
+eux, nous aurions vu quelques-uns de ces moricauds de l'autre côté, courir
+en arrière pour les presser d'arriver; comprenez-vous? Or, il n'y en a pas
+un seul qui ait bougé.
+
+--Vous avez raison, Rubé, répondit Séguin, encouragé par la probabilité de
+cette assertion. Quel est votre avis? continua-t-il en s'adressant au
+vieux trappeur, aux conseils duquel il avait l'habitude de recourir dans
+les cas difficiles.
+
+--Ma foi, cap'n, c'est un cas qui a besoin d'être examiné. Je n'ai encore
+rien trouvé qui me satisfasse, jusqu'à présent. Si vous voulez me donner
+une couple de minutes, je tâcherai de vous répondre du mieux que je
+pourrai.
+
+--Très-bien; nous attendrons votre avis. Camarades, visitez vos armes, et
+voyez à les mettre en bon état.
+
+Pendant cette consultation, qui avait pris quelques secondes, l'ennemi
+paraissait occupé de la même manière, de l'autre côté. Les Indiens
+s'étaient réunis autour de leur chef, et on pouvait voir, à leurs gestes,
+qu'ils délibéraient sur un plan d'action. En découvrant entre nos mains
+les enfants de leurs principaux guerriers, ils avaient été frappés de
+consternation. Ce qu'ils voyaient leur inspirait les plus terribles
+appréhensions sur ce qu'ils ne voyaient pas. A leur retour d'une
+expédition heureuse, chargée de butin et pleins d'idées de fêtes et de
+triomphes, ils s'apercevaient tout à coup qu'ils avaient été pris dans
+leur propre piège. Il était clair pour eux que nous avions pénétré dans la
+ville. Naturellement, ils devaient penser que nous avions pillé et brûlé
+leurs maisons, massacré leurs femmes et leurs enfants. Ils ne pouvaient
+s'imaginer autre chose; c'était ainsi qu'ils avaient agi eux-mêmes, et ils
+jugeaient notre conduite d'après la leur. De plus, ils nous voyaient assez
+nombreux pour défendre, tout au moins contre eux, ce que nous avions pris;
+ils savaient bien qu'avec leurs armes à feu, les chasseurs de scalps
+avaient l'avantage sur eux tant qu'il n'y avait pas une trop forte
+disproportion dans le nombre. Ils avaient donc besoin, tout aussi bien que
+nous, de délibérer, et nous comprîmes qu'il se passerait quelque temps
+avant qu'ils en vinssent aux actes. Leur embarras n'était pas moindre que
+le nôtre.
+
+Les chasseurs, obéissant aux ordres de Séguin, gardaient le silence,
+attendant que Rubé donnât son avis. Le vieux trappeur se tenait à part,
+appuyé sur son rifle, ses deux mains contournant l'extrémité du canon. Il
+avait ôté le bouchon, et regardait dans l'intérieur du fusil, comme s'il
+eût consulté un oracle au fond de l'étroit cylindre. C'était une des
+manies de Rubé, et ceux qui connaissaient cette habitude l'observaient en
+souriant. Après quelques minutes de réflexions silencieuses, l'oracle
+parut avoir fourni la réponse; et Rubé, remettant le bouchon à sa place,
+s'avança lentement vers le chef.
+
+--Billy a raison, cap'n. S'il faut nous battre avec ces Indiens,
+arrangeons-nous pour que l'affaire ait lieu au milieu des rochers ou des
+bois. Ils nous abîmeraient dans la prairie, c'est sûr. Maintenant, il y a
+deux choses: s'ils viennent sur nous, notre terrain est là-bas (l'orateur
+indiquait le contrefort des Mimbres); si, au contraire, nous sommes
+obligés de les suivre, ça nous sera aussi facile que d'abattre un arbre;
+ils ne nous échapperont pas.
+
+--Mais comment ferez-vous pour les provisions dans ce cas? Nous ne pouvons
+pas traverser le désert sans cela.
+
+--Pour ça, capitaine, il n'y a pas la plus petite difficulté. Dans une
+prairie sèche, comme il y en a par là, j'empoignerais toute cette
+cavalcade aussi aisément qu'un troupeau de buffles, et nous en aurons
+notre bonne part, je m'en vante. Mais il y a quelque chose de pire que
+tout cela et que l'Enfant flaire d'ici.
+
+--Quoi?
+
+--J'ai peur que nous ne tombions sur la bande de Dacoma,
+en retournant en arrière; voilà de quoi j'ai peur.
+
+--C'est vrai; ce n'est que trop probable.
+
+--C'est sûr; à moins qu'ils n'aient été tous noyés dans le _cañon_, et je
+ne le crois pas. Ils connaissent trop bien le passage.
+
+La probabilité de voir la troupe de Dacoma se joindre à celle du premier
+chef, nous frappa tous, et répandit un voile de découragement sur toutes
+les figures. Cette troupe était certainement à notre poursuite, et devait
+bientôt nous rattraper.
+
+--Maintenant, cap'n continua le trappeur, je vous ai dit ce que je pensais
+de la chose si nous étions disposés à nous battre. Mais j'ai comme une
+idée que nous pourrons délivrer les femmes sans brûler une amorce.
+
+--Comment? comment? demandèrent vivement le chef et les autres.
+
+--Voici le moyen, reprit le trappeur qui, me faisait bouillir par la
+prolixité de son style, vous voyez bien ces Indiens qui sont de l'autre
+côté de la crevasse?
+
+--Oui, oui, répondit vivement Séguin.
+
+--Très-bien; vous voyez maintenant ceux qui sont ici et le trappeur
+montrait nos captifs.
+
+--Oui! oui!
+
+--Eh bien, ceux que vous voyez là-bas, quoique leur peau soit rouge comme
+du cuivre, ont pour leurs enfants la même tendresse que s'ils étaient
+chrétiens. Ils les mangent de temps en temps, c'est vrai, mais ils ont
+pour cela des motifs de religion que nous ne comprenons pas trop, je
+l'avoue.
+
+--Et que voulez-vous que nous fassions?
+
+--Que nous hissions un chiffon blanc, et que nous offrions un échange de
+prisonniers. Ils comprendront cela, et entreront en arrangement, j'en suis
+sûr. Cette jolie petite fille aux longs cheveux est la fille du premier
+chef, et les autres appartiennent aux principaux de la tribu; je les ai
+choisies à bonne enseigne. En outre, nous avons ici Dacoma et la jeune
+reine. Ils doivent s'en mordre les ongles jusqu'au sang de les voir entre
+nos mains. Vous pourrez leur rendre le chef, et négocier pour la reine le
+mieux que vous pourrez.
+
+--Je suivrai votre avis, s'écria Séguin l'oeil brillant de l'espoir de
+réussir dans cette négociation.
+
+--Il n'y a pas de temps à perdre alors, cap'n. Si les hommes de Dacoma se
+montrent, tout ce que je vous ai dit ne vaudra pas la peau d'un rat des
+sables.
+
+--Nous ne perdrons pas un instant.
+
+Et Séguin donna des ordres pour que le signe de paix fût arboré.
+
+--Il serait bon avant tout, cap'n, de leur montrer en plein tout ce que
+nous avons à eux. Ils n'ont pas vu Dacoma encore, ni la reine, qui sont là
+derrière les buissons.
+
+--C'est juste, répondit Séguin, camarades, amenez-les captifs au bord de
+la barranca. Amenez le chef Navajo. Amenez la... amenez ma fille.
+
+Les hommes s'empressèrent d'obéir à cet ordre, et peu d'instants après les
+enfants captifs, Dacoma et la reine des mystères furent placés au bord de
+l'abîme. Les _sérapés_ qui les enveloppaient furent retirés, et ils
+restèrent exposés dans leurs costumes habituels aux Indiens. Dacoma avait
+encore son casque, et la reine était reconnaissable à sa tunique richement
+ornée de plumes. Ils furent immédiatement reconnus. Un cri d'une
+expression singulière sortit de la poitrine des Navajoes à l'aspect de ces
+nouveaux témoignages de leur déconfiture.
+
+Les guerriers brandirent leur lances et les enfoncèrent sur le sol avec
+une indignation impuissante. Quelques-uns tirèrent des scalps de leur
+ceinture, les placèrent sur la pointe de leurs lances et les secouèrent
+devant nous au-dessus de l'abîme. Ils crurent que la bande de Dacoma avait
+été détruite; que leurs femmes et leurs enfants avaient été égorgés, et
+ils éclatèrent en imprécations mêlées de cris et de gestes violents. En
+même temps, un mouvement se fit remarquer parmi les principaux guerriers.
+Ils se consultaient. Leur délibération terminée, quelques-uns se
+dirigèrent au galop vers les femmes captives qu'on avait laissées en
+arrière dans la plaine.
+
+--Grand Dieu! m'écriai-je, frappé d'une idée horrible, ils vont les
+égorger! Vite, vite, le drapeaux de paix!
+
+Mais avant que la bannière fût attachée au bâton, les femmes mexicaines
+étaient descendues de cheval, leurs rebozos étaient enlevés, et on les
+conduisait vers le précipice. C'était dans le simple but de prendre une
+revanche, de montrer leurs prisonniers; car il était évident que les
+sauvages savaient avoir parmi leurs captives la femme et la fille de notre
+chef. Elles furent placées en évidence, en avant de toutes les autres, sur
+le bord même de la barranca.
+
+
+
+XLIII
+
+
+LE DRAPEAU DE TRÊVE.
+
+Ils auraient pu s'épargner cette peine; notre agonie était assez grande
+déjà. Mais, néanmoins, la scène qui suivit renouvela toutes nos douleurs.
+Jusqu'à ce moment nous n'avions pas été reconnus par les êtres chéris qui
+étaient si près de nous. La distance était trop grande pour l'oeil nu, et
+nos figures hâlées, nos habits souillés par la route, constituaient un
+véritable déguisement. Mais l'amour a l'intelligence prompte et la vue
+perçante; les yeux de ma bien-aimée se portèrent sur moi; je la vis
+tressaillir et se jeter en avant, j'entendis son cri de désespoir; elle
+tendit ses deux bras blancs comme la neige et s'affaissa sur le rocher,
+privée de connaissance. Au même instant, madame Séguin reconnaissait son
+mari et l'appelait par son nom. Séguin lui répondait d'une voix forte, lui
+adressait des encouragements, et l'engageait à rester calme et
+silencieuse. Plusieurs autres femmes, toutes jeunes et jolies, avaient
+reconnu leurs frères, leurs fiancés, et il s'ensuivit une scène
+déchirante.
+
+Mes yeux restaient fixés sur Zoé. Elle reprenait ses sens; le sauvage,
+vêtu en hussard, était descendu de cheval; il la prenait dans ses bras et
+l'emmenait dans la prairie. Je les suivais d'un regard impuissant. Cet
+Indien lui rendait les soins les plus tendres; et j'en étais presque
+reconnaissant, bien que je reconnusse que ces attentions étaient dictées
+par l'amour. Peu d'instants après, elle se redressa sur ses pieds et
+revint en courant vers la barranca. J'entendis mon nom prononcé; je lui
+renvoyai le sien; mais, à ce moment, la mère et la fille furent entourées
+par leurs gardiens, et entraînées en arrière. Pendant ce temps, le drapeau
+blanc avait été préparé. Séguin s'était placé devant nous, et le tenait
+élevé. Nous gardions le silence, attendant la réponse avec anxiété. Il y
+eut un mouvement parmi les Indiens rassemblés. Nous entendions leurs voix:
+ils parlaient avec animation, et nous vîmes qu'il se préparait quelque
+chose au milieu d'eux. Immédiatement, un homme grand et de belle apparence
+perça la foule, tenant dans la main gauche un objet blanc: c'était une
+peau de faon tannée. Dans sa main droite il avait une lance. Il plaça la
+peau de faon sur le fer de la lance et s'avança en l'élevant. C'était la
+réponse à notre signal de paix.
+
+--Silence, camarades! s'écria Séguin s'adressant aux chasseurs. Puis,
+élevant la voix, il s'exprima ainsi en langue indienne:
+
+--Navajoes! vous savez qui nous sommes. Nous avons traversé votre pays et
+visité votre principale ville. Notre but était de retrouver nos parents,
+qui étaient captifs chez vous. Nous en avons retrouvé quelques-uns; mais
+il y en a beaucoup que nous n'avons pu découvrir. Pour que ceux-là nous
+fussent rendus plus tard, nous avons pris des otages, vous le voyez. Nous
+aurions pu en prendre davantage, mais nous nous sommes contentés de
+ceux-ci. Nous n'avons pas brûlé votre ville: nous avons respecté la vie de
+vos femmes, de vos filles, de vos enfants. A l'exception de ces
+prisonniers, vous trouverez tous les autres comme vous les avez laissés.
+
+Un murmure circula dans les rangs des Indiens. C'était un murmure de
+satisfaction. Ils étaient dans la persuasion que leur ville était
+détruite, leurs femmes massacrées, et les paroles de Séguin produisirent
+sur eux une profonde sensation. Nous entendîmes de joyeuses exclamations
+et les phrases de félicitations que les guerriers échangeaient. Le silence
+se rétablit; Séguin continua:
+
+--Nous voyons que vous avez été dans notre pays. Vous avez, comme nous,
+fait des prisonniers. Vous êtes des hommes rouges. Les hommes rouges
+aiment leurs proches comme le font les hommes blancs. Nous savons cela, et
+c'est pour cette raison que j'ai élevé la bannière de la paix, afin que
+nous puissions nous rendre mutuellement nos prisonniers. Cela sera
+agréable au Grand-Esprit, et nous sera agréable à tous en même temps. Ceux
+que vous avez pris sont ce qu'il y a de plus cher au monde pour nous, et
+ceux que nous avons en notre possession vous sont également chers.
+Navajoes! j'ai dit. J'attends votre réponse.
+
+Quand Séguin eut fini, les guerriers se rassemblèrent autour du grand
+chef, nous les vîmes engagés dans un débat très-animé. Il y avait
+évidemment deux opinions contraires; mais le débat fut bientôt terminé, et
+le grand chef, s'avançant, donna quelques ordres à celui qui tenait le
+drapeau. Celui-ci, d'une voix forte, répondit à Séguin en ces termes:
+
+--Chef blanc, tu as bien parlé, et tes paroles ont été pesées par nos
+guerriers. Ce que tu demandes est juste et bon. L'échange de nos
+prisonniers sera agréable au Grand-Esprit et nous satisfera tous. Mais
+comment pouvons-nous savoir si tes paroles sont vraies? Tu dis que vous
+n'avez pas brûlé notre ville et que vous avez épargné nos femmes et nos
+enfants. Comment saurons-nous si cela est la vérité? Notre ville est loin;
+nos femmes aussi, si elles sont encore vivantes. Nous ne pouvons pas les
+interroger. Nous n'avons que ta parole; cela n'est pas assez.
+
+Séguin avait prévu les difficultés, et il ordonna qu'un de ses
+prisonniers, un jeune garçon très-éveillé, fut amené en avant. Le jeune
+sauvage se montra un instant après auprès de lui.
+
+--Interrogez-le! s'écria-t-il en le montrant à son interlocuteur.
+
+--Et pourquoi n'adresserions-nous pas nos questions à notre frère, le chef
+Dacoma? Ce garçon est jeune, il peut ne pas nous comprendre. Nous en
+croirons mieux la parole du chef.
+
+--Dacoma n'était pas avec nous dans la ville. Il ignore ce qui s'y est
+passé.
+
+--Que Dacoma le dise, alors.
+
+--Mon frère a tort de se méfier ainsi, répondit Séguin mais il aura la
+réponse de Dacoma. Et il adressa quelques mots au chef Navajo qui était
+assis sur la terre auprès de lui.
+
+La question fut faite directement à Dacoma par l'Indien qui était de
+l'autre côté. Le fier guerrier, qui semblait exaspéré par la situation
+humiliante dans laquelle il se trouvait, répondit négativement par un
+geste brusque de la main et une courte exclamation.
+
+--Maintenant, frère, continua Séguin,--vous voyez que j'ai dit la vérité.
+Questionnez maintenant ce garçon sur ce que je vous ai avancé.
+
+On demanda au jeune Indien si nous avions brûlé la ville et si nous avions
+fait du mal aux femmes et aux enfants. Aux deux questions, il répondit
+négativement.
+
+--Eh bien, dit Séguin, mon frère est-il satisfait?
+
+Un temps assez long se passa sans qu'il fut fait de réponse. Les guerriers
+se rassemblèrent de nouveau en conseil et se mirent à gesticuler avec
+violence et rapidité. Nous comprimes qu'il y avait un parti opposé à la
+paix, et qui poussait à tenter la fortune de la guerre. Ce parti était
+composé des jeunes guerriers; et je remarquai que l'Indien costumé en
+hussard qui, comme Rubé me l'apprit, était le fils du grand chef,
+paraissait être le principal meneur de ceux-là. Si le grand chef n'eût pas
+été aussi vivement intéressé au résultat des négociations, les conseils
+belliqueux l'auraient emporté, car les guerriers savaient que ce serait
+pour eux une honte parmi les tribus environnantes de revenir sans
+prisonniers. De plus, il y en avait plusieurs parmi eux qui avaient un
+autre motif pour les retenir; ils avaient jeté les yeux sur les filles du
+Del-Norte et lei avaient trouvées belles. Mais l'avis des anciens prévalut
+enfin, et l'orateur reprit:
+
+--Les guerriers Navajoes ont réfléchi sur ce qu'ils ont entendu. Ils
+pensent que le chef blanc a dit la vérité; et ils consentent à l'échange
+des prisonniers. Pour que les choses se passent d'une manière convenable,
+ils proposent que vingt guerriers soient choisis de chaque côté; que ces
+guerriers laissent, en présence de tous, leurs armes sur la prairie;
+qu'ils conduisent les captifs à l'extrémité de la barranca, du côté de la
+mine, et que là, ils débattent les conditions de l'échange. Que tous les
+autres, des deux côtés, restent où ils sont jusqu'à ce que les guerriers
+sans armes soient revenus avec les prisonniers échangés; alors les
+drapeaux blancs seront abattus, et les deux camps seront libres de tout
+engagement. Telles sont les paroles des guerriers Navajoes.
+
+Séguin dut prendre le temps de réfléchir avant de répondre à cette
+proposition. Elle paraissait assez avantageuse, mais il y avait dans ses
+termes quelque chose qui nous faisait soupçonner un dessein caché. La
+dernière phrase indiquait chez l'ennemi l'intention formelle d'essayer de
+reprendre les captifs qui allaient nous être rendus; mais nous nous
+inquiétions peu de cela, pourvu que nous pussions les avoir une fois avec
+nous, du même côté de la barranca. La proposition de faire conduire les
+prisonniers au lieu de l'échange, par des hommes désarmés, était
+très-raisonnable, et le chiffre indiqué, vingt de chaque côté, constituait
+un nombre suffisant. Mais Séguin comprit très-bien comment les Navajoes
+interprétaient le mot _désarmé_. En conséquence, plusieurs des chasseurs
+reçurent à voix basse l'avis de se retirer derrière les buissons et de
+cacher couteaux et pistolets sous leurs blouses de chasse. Nous crûmes
+apercevoir une manoeuvre semblable de l'autre côté, et voir les Indiens
+cacher de même leur tomahawks. Nous ne pouvions faire aucune objection aux
+conditions proposées, et comme Séguin sentait qu'il n'y avait pas de temps
+à perdre, il se hâta de les accepter.
+
+Aussitôt que cela eut été annoncé aux Navajoes, vingt hommes, déjà
+désignés sans doute, s'avancèrent au milieu de la prairie, plantèrent
+leurs arcs, leurs carquois et leurs boucliers. Nous ne vîmes point de
+tomahawks, et nous comprîmes que chaque Navajo avait gardé cette arme. Il
+ne leur avait pas été difficile de les cacher sur eux, car la plupart
+portaient des vêtements civilisés, enlevés dans le pillage des
+établissements et des fermes. Nous nous en inquiétions peu, étant armés
+nous-mêmes. Nous remarquâmes que tous les hommes ainsi choisis étaient
+d'une force peu commune. C'étaient les principaux guerriers de la tribu.
+Nous fîmes nos choix en conséquence. El-Sol, Garey, Rubé, le toréador
+Sanchez en étaient; Séguin et moi également. La plupart des trappeurs et
+quelques Indiens Delawares complétèrent le nombre.
+
+Les vingt hommes désignés se dirigèrent vers la prairie, comme les
+Navajoès avaient fait, et déposèrent leurs rifles en présence de l'ennemi.
+Nous plaçâmes nos captifs sur des chevaux et sur des mules, et nous les
+disposâmes pour le départ. La reine et les jeunes filles mexicaines furent
+réunies aux prisonniers. C'était un coup de tactique de la part de Séguin.
+Il savait que nous avions assez de captifs pour faire l'échange tête
+contre tête, sans ces dernières; mais il comprenait et nous comprenions
+comme lui, que laisser la reine en arrière, ce serait rompre la
+Négociation et, peut-être, en rendre la reprise impossible. Il avait
+résolu en conséquence de l'emmener et de négocier le plus habilement
+possible, en ce qui la concernait, sur le terrain de la conférence. S'il
+ne réussissait pas, il en appellerait aux armes et il nous savait bien
+préparés à cet événement. Les deux détachements furent prêts enfin et
+s'avancèrent parallèlement de chaque côté de la barranca. Les corps
+principaux restèrent en observation, échangeant d'un bord â l'autre de
+l'abîme des regards de haine et de défiance. Pas un mouvement ne pouvait
+être tenté sans être immédiatement aperçu, car les deux plaines, séparées
+par la barranca, faisaient partie du même plateau horizontal. Un seul
+cavalier, s'éloignant d'une des deux troupes, aurait été vu par les hommes
+de l'autre pendant une distance de plusieurs milles. Les bannières
+pacifiques flottaient toujours en l'air, les lances qui les portaient
+fichées en terre; mais chacune des deux bandes ennemies tenait ses chevaux
+sellés et bridés, prêts à être montés au premier mouvement suspect.
+
+
+
+XLIV
+
+
+UN TRAITÉ ORAGEUX.
+
+Dans la barranca même se trouvait la mine. Les puits d'extraction
+laborieusement creusés dans le roc, de chaque coté, semblaient autant de
+caves. Un petit ruisseau partageait la ravine en deux et se frayait
+difficilement un chemin à travers les roches qui avaient roulé au fond.
+Sur le bord du ruisseau, on voyait quelques vieilles constructions
+enfumées, et des cabanes de mineurs en ruine; la plupart étaient
+effondrées et croulantes de vétusté. Le terrain, tout autour, était
+obstrué, rendu presque impraticable par les ronces, les mezcals et les
+cactus; toutes plantes vigoureuses, touffues et épineuses. En approchant
+de ce point, les routes, de chaque côté de la barranca, s'abaissaient par
+une pente rapide et convergeaient jusqu'à leur rencontre au milieu des
+décombres. Les deux détachements s'arrêtèrent en vue des masures et
+échangèrent des signaux.
+
+Après quelques pourparlers, les Navajoes proposèrent que les captifs
+resteraient sur le sommet des deux rives, sous la garde de deux hommes;
+les autres, dix-huit de chaque côté, devant descendre au fond de la
+barranca, se réunir au milieu des maisons, et après avoir fumé le calumet,
+déterminer les conditions de l'échange. Cette proposition ne plaisait ni à
+Séguin ni à moi. Nous comprenions qu'en cas de rupture de négociations (et
+cette rupture nous paraissait plus que probable) notre victoire même, en
+supposant que nous la remportions, ne nous servirait de rien. Avant que
+nous pussions rejoindre les prisonnières des Navajoes, en haut de la
+ravine, les deux gardiens les auraient emmenées, et, nous frémissions rien
+que d'y penser, les auraient peut-être égorgées sur place! C'était une
+horrible supposition, mais elle n'avait rien d'exagéré. Nous comprenions,
+en outre, que la cérémonie du calumet nous ferait perdre encore du temps;
+et nous étions dans des transes continuelles au sujet de la bande de
+Dacoma qui, évidemment, ne devait pas être loin. Mais l'ennemi s'obstinait
+dans sa proposition. Impossible de formuler nos objections sans dévoiler
+notre arrière-pensée; force nous fut donc d'accepter.
+
+Nous mîmes pied à terre, laissant nos chevaux à la garde des hommes qui
+surveillaient les prisonniers et, descendant au fond de la ravine, nous
+nous trouvâmes face à face avec les guerriers navajoès. C'étaient dix-huit
+hommes choisis: grands, musculeux, larges des épaules, avec des
+physionomies rusées et farouches. On ne voyait pas un sourire sur toutes
+ces figures, et menteuse eût été la bouche qui aurait essayé d'en grimacer
+un. Leurs coeurs débordaient de haine et leurs regards étaient chargés de
+vengeance. Pendant un moment, les deux partis s'observèrent en silence. Ce
+n'étaient point des ennemis ordinaires; ce n'était point une hostilité
+ordinaire qui animait ces hommes, depuis des années, les uns contre les
+autres; ce n'était point un motif ordinaire qui les amenait pour la
+première fois à s'aborder autrement que les armes à la main. Cette
+attitude pacifique leur était imposée, aux uns comme aux autres, et
+c'était entre eux quelque chose comme la trêve qui s'établit entre le lion
+et le tigre, lorsqu'ils se rencontrent dans la même avenue d'une forêt
+touffue, et s'arrêtent en se mesurant du regard. La convention relative
+aux armes avait été observée des deux côtés de la même manière, et chacun
+le savait. Les manches des tomahawks, les poignées des couteaux et les
+crosses brillantes des pistolets étaient à peine dissimulés sous les
+vêtements. D'un côté comme de l'autre, on avait fait peu d'efforts pour
+les cacher. Enfin la _reconnaissance_ mutuelle fut terminée, et l'on
+entama la question. On chercha inutilement une place libre de buissons et
+de ruines, assez large pour nous réunir assis et fumer le calumet. Séguin
+indiqua une des maisons, une construction en adobé, qui était dans un état
+de conservation supportable, et on y entra pour l'examiner. C'était un
+bâtiment qui avait servi de fonderie; des trucks brisés et divers
+ustensiles gisaient sur le sol. Il n'y avait qu'une seule pièce, pas
+très-grande, avec un brasero rempli de scories et de cendres froides au
+milieu. Deux hommes furent chargés d'allumer du feu sur le brasero; les
+autres prirent place sur les trucks et sur les masses de roche quartzeuse
+disséminées dans la pièce.
+
+Au moment ou j'allais m'asseoir, j'entendis derrière moi un hurlement
+plaintif qui se termina par un aboiement. Je me retournai, c'était Alp,
+c'était mon chien. L'animal, dans la frénésie de sa joie, se jeta sur moi
+à plusieurs reprises, m'enlaçant de ses pattes, et il se passa quelque
+temps avant que je parvinsse à le calmer et à prendre place. Nous nous
+trouvâmes enfin tous installés chaque côté du feu, de chaque groupe
+formant un arc de cercle et faisant face à l'autre.
+
+Une lourde porte pendait encore sur ses gonds; mais comme il n'y avait
+point de fenêtres dans la pièce, on dut la laisser ouverte. Bientôt le feu
+brilla; le calumet de pierre, rempli de _kimkinik_ et allumé, circula de
+bouche en bouche au milieu du plus profond silence. Nous remarquâmes que
+chacun des Indiens, contrairement à l'habitude qui consiste à aspirer une
+bouffée ou deux, fumait longtemps et lentement. L'intention de traîner la
+cérémonie en longueur était évidente. Ces délais nous mettaient au
+supplice, Séguin et moi. Arrivé aux chasseurs, le calumet circula
+rapidement. Ces préliminaires, soi-disant pacifiques, terminés, on entama
+la négociation. Dès les premiers mots, je vis poindre un danger. Les
+Navajoes, et surtout les jeunes guerriers, affectaient un air bravache et
+une attitude provocante que les chasseurs n'étaient pas d'humeur à pouvoir
+supporter longtemps, et ils ne l'eussent pas supporté un seul instant,
+n'eût été la circonstance particulière où leur chef se trouvait placé. Par
+égard pour lui, ils faisaient tous leurs efforts pour se contenir, mais il
+était clair qu'il ne faudrait qu'une étincelle pour allumer l'incendie.
+
+La première question à débattre portait sur le nombre de prisonniers.
+L'ennemi en avait dix-neuf; tandis que nous, sans compter la reine et les
+jeunes filles mexicaines, nous en avions vingt et un. L'avantage était de
+notre côté; mais à notre grande surprise, les Indiens, s'appuyant sur ce
+que la plupart de leurs captifs étaient des femmes, tandis que le plus
+grand nombre des nôtres n'étaient que des enfants, élevèrent la prétention
+de faire l'échange sur le pied de deux des nôtres pour un des leurs.
+Séguin répondit que nous ne pouvions accepter une pareille absurdité; mais
+que, comme il ne voulait conserver aucun prisonnier, il donnerait nos
+vingt et un pour les dix-neuf.
+
+--Vingt et un! s'écria un des guerriers; qu'est-ce que c'est? Vous en avez
+vingt-sept. Nous les avons comptés sur la rive.
+
+--Six de celles que vous avez comptées nous appartiennent. Ce sont des
+blanches et des Mexicaines.
+
+--Six blanches! répliqua le sauvage, il n'y en a que cinq. Quelle est donc
+la sixième? C'est peut-être notre reine? Elle est blanche de teint; et le
+chef pâle l'aura prise pour un visage pâle.
+
+--Hal ha! ha! firent les sauvages éclatant de rire, notre reine, un visage
+pâle! Ha! ha! ha!
+
+--Votre reine, dit Séguin d'un ton solennel, votre reine, comme vous
+l'appelez, est ma fille.
+
+--Ha! ha! ha! hurlèrent-ils de nouveau en choeur et d'un air méprisant:
+--Sa fille! Ha! ha! ha!
+
+Et la chambre retentit de leurs rires de démons.
+
+--Oui, ajouta-t-il d'une voix forte, mais tremblante d'émotion, car il
+voyait la tournure que les choses allaient prendre. Oui, c'est ma fille!
+
+--Et comment cela peut-il être? demanda un des guerriers, un des orateurs
+de la tribu. Tu as une fille parmi nos captives; nous savons cela. Elle
+est blanche comme la neige qui couvre le sommet de la montagne. Ses
+cheveux sont jaunes comme l'or de ses bracelets. La reine a le teint brun.
+Parmi les femmes de nos tribus il y en a beaucoup qui sont aussi blanches
+qu'elle; ses cheveux sont noirs comme l'aile du vautour. Comment cela se
+ferait-il? Chez nous, les enfants d'une même famille sont semblables les
+uns aux autres. N'en est-il pas de même des vôtres? Si la reine est ta
+fille, celle qui a les cheveux d'or ne l'est donc pas. Tu ne peux pas être
+le père des deux. Mais non! continua le rusé sauvage élevant la voix, la
+reine n'est pas ta fille. Elle est de notre race. C'est un enfant de
+Moctezuma; c'est la reine des Navajoes.
+
+--Il faut que notre reine nous soit rendue! s'écrièrent les guerriers.
+Elle est nôtre! nous la voulons!
+
+En vain Séguin réitéra ses réclamations paternelles; en vain il donna tous
+les détails d'époques et de circonstances relatives à l'enlèvement de sa
+fille par les Navajoès eux-mêmes, les guerriers s'obstinèrent à répéter:
+
+--C'est notre reine, nous voulons qu'elle nous soit rendue!
+
+Séguin, dans un éloquent discours, en appela aux sentiments du vieux chef
+dont la fille se trouvait dans une situation analogue; mais il était
+évident que celui-ci, en eût-il la volonté, n'avait pas le pouvoir de
+calmer la tempête. Les plus jeunes guerriers répondaient par des cris
+dérisoires, et l'un d'eux s'écria que «le chef blanc extravaguait.» Ils
+continuèrent quelque temps à gesticuler, déclarant, d'un ton formel, qu'à
+aucune condition, ils ne consentiraient à un échange si la reine n'en
+faisait pas partie. Il était facile de voir qu'ils attachaient une
+importance mystique à la possession de leur reine. Entre elle et Dacoma
+lui-même, leur choix n'eût pas été douteux.
+
+Les exigences se produisaient d'une manière si insultante que nous en
+vînmes à nous réjouir intérieurement de leur intention manifeste d'en
+finir par une bataille. Les rifles, principal objet de leurs craintes,
+n'étant pas là, ils se croyaient sûrs de la victoire.
+
+Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se
+sentaient également certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le
+signal de leur chef. Séguin se tourna vers eux, et baissant la tête, car
+il parlait debout, il leur recommanda à voix basse le calme et la
+patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants
+plongé dans une méditation profonde.
+
+Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que
+dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan
+d'action quelconque, et attendirent patiemment le résultat. De leur côté,
+les Indiens ne se montraient nullement pressés. Ils ne s'inquiétaient pas
+du temps perdu, espérant toujours l'arrivée de la bande de Dacoma. Ils
+demeuraient tranquilles sur leurs sièges, échangeant leurs pensées par des
+monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de
+temps en temps la conversation par des éclats de rire. Ils paraissaient
+tout à fait à leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance
+d'un combat avec nous. Et, en vérité, à considérer les deux partis, chacun
+aurait dit que, homme contre homme, nous n'étions pas capables de leur
+résister. Tous, à une ou deux exceptions près, avaient six pieds de
+taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs étaient
+petits et maigres. Mais c'étaient des hommes éprouvés. Les Navajoès se
+sentaient avantageusement armés pour un combat corps à corps. Ils savaient
+bien aussi que nous n'étions pas sans défense; toutefois, ils ne
+connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux
+et les pistolets; mais ils pensaient qu'après une première décharge
+incertaine et mal dirigée, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours
+contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre
+nous,--El-Sol, Séguin, Garey et moi,--avions dans nos ceintures la plus
+terrible de toutes les armes dans un combat à bout portant: le _revolver_
+de Colt. C'était une invention toute récente, et aucun Navajo n'avait
+encore entendu les détonations successives et mortelles de cette arme.
+
+--Frères! dit Séguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de
+croire que je suis père de votre reine. Deux de vos prisonnières, que vous
+savez bien être ma femme et ma fille, sont sa mère et sa soeur. Si vous
+êtes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais
+vous faire. Que ces deux captives soient amenées ici; que la jeune reine
+soit amenée de son côté. Si elle ne reconnaît pas les siens, j'abandonne
+mes prétentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers
+Navajoès.
+
+Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient
+que tous les efforts de Séguin pour éveiller un souvenir dans la mémoire
+de sa fille avaient été infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle pût
+reconnaître sa mère? Séguin lui-même n'y comptait pas beaucoup, et un
+moment de réflexion me fit penser que sa proposition était motivée par
+quelque pensée secrète. Il reconnaissait que l'abandon de la reine était
+la condition _sine qua non_ de l'acceptation de l'échange par les Indiens;
+que, sans cela, les négociations allaient être brusquement rompues, sa
+femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au
+sort terrible qui leur était réservé dans cette captivité, tandis que
+son autre fille n'y retournerait que pour être entourée d'hommages et de
+respects. Il fallait les sauver à tout prix; il fallait sacrifier l'une
+pour racheter les autres. Mais Séguin avait encore un autre projet.
+C'était une manoeuvre stratégique de sa part une dernière tentative
+désespérée. Voici ce qu'il disait:
+
+Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines,
+peut-être pourrait-il, au milieu du désordre d'un combat, les enlever;
+peut-être réussirait-il, dans ce cas, à enlever la reine elle-même;
+c'était une chance à tenter en désespoir de cause. En quelques mots
+murmurés à voix basse, il communiqua cette pensée à ceux de ses compagnons
+qui étaient le plus près de lui, afin de leur inspirer patience et
+prudence. Aussitôt que cette proposition fut formulée, les Navajoès
+quittèrent leurs sièges, et se rassemblèrent dans un coin de la chambre
+pour délibérer. Ils parlaient à voix basse. Nous ne pouvions par
+conséquent entendre ce qu'ils disaient. Mais, à l'expression de leurs
+figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils étaient disposés à
+accepter. Ils avaient observé attentivement la reine pendant qu'elle se
+promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes
+avec elle avant que nous eussions pu l'empêcher. Sans aucun doute, elle
+les avait informés de ce qui s'était passé dans le _cañon_ avec les
+guerriers de Dacoma, et avait fait connaître la probabilité de leur
+arrivée prochaine. Sa longue absence, l'âge auquel elle avait été emmenée
+captive, son genre de vie, les bons procédés dont on avait usé envers
+elle, avaient effacé depuis longtemps tout souvenir de sa première enfance
+et de ses parents. Les rusés sauvages savaient tout cela, et, après une
+discussion prolongée pendant près d'une heure, ils reprirent leurs sièges
+et formulèrent leur assentiment à la proposition.
+
+Deux hommes de chaque troupe furent envoyés pour ramener les trois
+captives, et nous restâmes assis attendant leur arrivée. Peu d'instants
+après, elles étaient introduites. Il me serait difficile de décrire la
+scène qui suivit leur entrée. Séguin, sa femme et sa fille, se retrouvant
+dans de telles circonstances; l'émotion que j'éprouvai en serrant un
+instant dans mes bras ma bien-aimée, qui sanglotait et se pâmait de
+douleur; la mère reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses
+angoisses quand elle vit l'insuccès de ses efforts pour réveiller la
+mémoire dans ce coeur fermé pour elle; la fureur et la pitié se partageant
+le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des
+Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma
+mémoire, mais que ma plume est impuissante à retracer.
+
+Quelques minutes après, les captives étaient reconduites hors de la
+maison, confiées à la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous
+reprenions la négociation entamée.
+
+
+
+XLV
+
+
+BATAILLE ENTRE QUATRE MURS.
+
+Ce qui venait de se passer n'avait point rendu meilleures les dispositions
+des deux partis, notamment celles des chasseurs. Les Indiens triomphaient,
+mais ils ne se relâchaient en rien de leurs prétentions déraisonnables.
+Ils revinrent sur leur offre primitive; pour celles de nos captives qui
+avaient l'âge de femme, ils consentaient à échanger tête contre tête; pour
+Dacoma, ils offraient deux prisonniers; mais pour le reste, ils exigeaient
+deux contre un. De cette manière, nous ne pouvions délivrer que douze des
+femmes mexicaines environ; mais voyant qu'ils étaient décidés à ne pas
+faire plus, Séguin consentit enfin à cet arrangement, pourvu que le choix
+nous fût accordé parmi les prisonniers que nous voulions délivrer. Nous
+fûmes aussi indignés que surpris en voyant cette demande rejetée. Il nous
+était impossible de douter, désormais, du résultat de la négociation.
+
+L'air était chargé d'électricité furieuse. La haine s'allumait sur toutes
+les figures, la vengeance éclatait dans tous les regards. Les Indiens nous
+regardaient du coin de l'oeil d'un air moqueur et menaçant. Ils
+paraissaient triomphants, convaincus qu'ils étaient de leur supériorité.
+De l'autre côté, les chasseurs frémissaient sous le coup d'une indignation
+doublée par le dépit. Jamais ils n'avaient été ainsi bravés par des
+Indiens. Habitués toute leur vie, moitié par fanfaronnade, moitié par
+expérience, à regarder les hommes rouges comme inférieurs à eux en adresse
+et en courage, ils ne pouvaient souffrir de se voir ainsi exposés à leurs
+bravades insultantes. C'était cette rage furieuse qu'éprouve un supérieur
+contre l'inférieur qui lui résiste, un lord contre un serf, le maître
+contre son esclave qui se révolte sous le fouet et s'attaque à lui. Tout
+cela s'ajoutait à leur haine traditionnelle pour les Indiens.
+
+Je jetai un regard sur eux. Jamais figures ne furent animées d'une telle
+expression. Leurs lèvres blanches étaient serrées contre leurs dents;
+leurs joues pâles, leurs yeux démesurément ouverts, semblaient sortir de
+leurs orbites. On ne voyait sur leurs visages d'autre mouvement que celui
+de la contraction des muscles. Leurs mains plongées sous leurs blouses, à
+demi-ouvertes sur la poitrine, serraient la poignée de leurs armes; ils
+semblaient être, non pas assis, mais accroupis comme la panthère qui va
+s'élancer sur sa proie. Il y eut un moment de silence des deux côtés. Un
+cri se fit entendre, venant du dehors: le cri d'un aigle de guerre.
+
+Nous n'y aurions sans doute pas fait attention, car nous savions que ces
+oiseaux étaient très-communs dans les Mimbres, et l'un d'eux pouvait se
+trouver au-dessus de la ravine; mais il nous sembla que ce cri faisait une
+certaine impression sur nos adversaires. Ceux-ci n'étaient point hommes à
+laisser percer une émotion soudaine; mais leurs regards nous parurent
+prendre une expression plus hautaine et plus triomphante encore. Était-ce
+donc un signal? Nous prêtâmes l'oreille un moment. Le cri fut répété, et
+quoiqu'il ressemblât, à s'y méprendre à celui de l'oiseau que nous
+connaissions tous très-bien (l'aigle à tête blanche), nous n'en restâmes
+pas moins frappés d'appréhensions sérieuses. Le jeune chef costumé en
+hussard s'était levé. C'était lui qui s'était montré le plus violent et
+le plus exigeant de tous nos ennemis. Homme d'un fort vilain caractère et
+de moeurs très-dépravées, d'après ce que nous avait dit Rubé, il n'en
+jouissait pas moins d'un grand crédit parmi les guerriers. C'est lui qui
+avait refusé la proposition de Séguin, et il se disposait à déduire les
+raisons de ce refus. Nous les connaissions bien sans qu'il eût besoin de
+nous les dire.
+
+--Pourquoi? s'écria-t-il en regardant Séguin, pourquoi le chef, pâle
+est-il si désireux de choisir parmi nos captives? Voudrait-il par hasard,
+reprendre la jeune fille aux cheveux d'or?
+
+Il s'arrêta un moment comme pour attendre une réponse, mais Séguin garda
+le silence.
+
+--Si le chef pâle croit que notre reine est sa fille, pourquoi ne
+consentirait-il pas à ce qu'elle fût accompagnée par sa soeur, qui
+viendrait avec elle dans notre pays?
+
+Il fit une pause, mais Séguin se tut comme auparavant. L'orateur continua.
+
+--Pourquoi la jeune fille aux cheveux d'or ne resterait-t-elle pas parmi
+nous et ne deviendrait-elle pas ma femme? Que suis-je, moi qui parle
+ainsi? Un chef parmi les Navajoès, parmi les descendants du grand
+Moctezuma, le fils de leur roi!
+
+Le sauvage promena autour de lui un regard superbe en disant ces mots.
+
+--Qui est-elle? continua-t-il, celle que je prendrais ainsi pour épouse?
+La fille d'un homme qui n'est pas même respecté parmi les siens; la fille
+d'un _culatta_ [1]
+
+[Note 1: Expression du dernier mépris parmi les Mexicains.]
+
+Je regardai Séguin. Son corps semblait grandir; les veines de son cou se
+gonflaient; ses yeux brillaient de ce feu sauvage que j'avais déjà eu
+occasion de remarquer chez lui. La crise approchait. Le cri de l'aigle
+retentit encore.
+
+--Mais non! continua le sauvage, qui semblait puiser une nouvelle audace
+dans ce signal. Je n'en dirai pas plus. J'aime la jeune fille; elle sera à
+moi! et cette nuit même elle dormira sous m....
+
+Il ne termina pas sa phrase. La balle de Séguin l'avait frappé au milieu
+du front. Je vis la tache ronde et rouge avec le cercle bleu de la poudre,
+et la victime tomba en avant. Tous au même instant, nous fûmes sur pied.
+Indiens et chasseurs s'étaient levés comme un seul homme. On n'entendit
+qu'un seul cri de vengeance et de défi sortant de toutes les poitrines.
+Les tomahawks, les couteaux et les pistolets furent tirés en même temps.
+Une seconde après, nous nous battions corps à corps.
+
+Oh! ce fut un effroyable vacarme; les coups de pistolets, les éclairs des
+couteaux, le sifflement des tomahawks dans l'air, formaient une
+épouvantable mêlée. Il semblerait qu'au premier choc les deux rangs
+eussent dû être abattus. Il n'en fut pas ainsi. Dans un semblable combat,
+si les premiers coups sont terribles, ils sont habituellement parés, et la
+vie humaine est chose difficile à prendre, surtout quand il s'agit de la
+vie d'hommes comme ceux qui étaient là. Peu tombèrent. Quelques-uns
+sortirent de la mêlée blessés et couverts de sang, mais pour reprendre
+immédiatement part au combat. Plusieurs s'étaient saisis corps à corps;
+des couples s'étreignaient, qui ne devaient se lâcher que quand l'un des
+deux serait mort. D'autres se dirigeaient vers la porte dans l'intention
+de combattre en plein air: le nombre fut petit de ceux qui parvinrent à
+sortir; sous le poids de la foule, la porte se ferma, et fut bientôt
+barrée par des cadavres. Nous nous battions dans les ténèbres. Mais il y
+faisait assez clair cependant pour nous reconnaître. Les pistolets
+lançaient de fréquents éclairs à la lueur desquels se montrait un horrible
+spectacle. La lumière tombait sur des figures livides de fureur, sur des
+armes rouges et pleines de sang, sur des cadavres, sur des combattants
+dans toutes les attitudes diverses d'un combat à mort.
+
+Les hurlements des Indiens, les cris non moins sauvages de leurs ennemis
+blancs, ne cessaient pas; mais les voix s'enrouaient, les cris se
+transformaient en rugissements étouffés, en jurements, en exclamations
+brèves et étranglées. Par intervalles on entendait résonner les coups, et
+le bruit sourd des corps tombant à terre. La chambre se remplissait de
+fumée, de poussière et de vapeurs sulfureuses; les combattants étaient à
+moitié suffoqués.
+
+Dès le commencement de la bataille, armé de mon revolver, j'avais tiré à
+la tête du sauvage qui était le plus rapproché de moi. J'avais tiré coup
+sur coup et sans compter; quelquefois au hasard, d'autrefois en visant un
+ennemi; enfin, le bruit sec du chien s'abattant sur les cheminées sans
+capsules m'avertit que j'avais épuisé mes six canons. Cela s'était passé
+en quelques secondes. Je replaçai machinalement l'arme vide à ma ceinture,
+et mon premier mouvement fut de courir ouvrir la porte. Avant que je pusse
+l'atteindre, elle était fermée; impossible de sortir. Je me retournai,
+cherchant un adversaire; je ne fus pas longtemps sans en trouver un. A la
+lueur d'un coup de pistolet, je vis un Indien se précipitant sur moi la
+hache levée.
+
+Je ne sais quelle circonstance m'avait empêché de tirer mon couteau
+jusqu'à ce moment; il était trop tard, et, relevant mes bras pour parer le
+coup, je m'élançai tête baissée contre le sauvage. Je sentis le froid du
+fer glissant dans les chairs de mon épaule; la blessure était légère. Le
+sauvage avait manqué son coup à cause de mon brusque mouvement; mais
+l'élan que j'avais pris nous porta l'un contre l'autre, et nous nous
+saisîmes corps à corps. Renversés sur les rochers, nous nous débattions à
+terre sans pouvoir faire usage d'aucune arme; nous nous relevâmes,
+toujours embrassés, puis nous retombâmes avec violence. Il y eut un choc,
+un craquement terrible, et nous nous trouvâmes étendus sur le sol, en
+pleine lumière! J'étais ébloui, aveuglé. J'entendais derrière moi le bruit
+des poutres qui tombaient; mais j'étais trop occupé pour chercher à me
+rendre compte de ce qui se passait.
+
+Le choc nous avait séparés; nous étions debout au même instant, nous nous
+saisissions encore pour retomber de nouveau sur la terre. Nous luttions,
+nous nous débattions au milieu des épines et des cactus. Je me sentis
+faiblir, tandis que mon adversaire, habitué à ces sortes de combats,
+semblait reprendre incessamment de nouvelles forces. Trois fois il m'avait
+tenu sous lui; mais j'avais toujours réussi à saisir son bras droit et à
+empêcher la hache de descendre. Au moment où nous traversions la muraille,
+je venais de saisir mon couteau; mais mon bras était retenu aussi, et je
+ne pouvais en faire usage. A la quatrième chute, mon adversaire se trouva
+dessous. Un cri d'agonie sortit de ses lèvres; sa tête s'affaissa dans les
+buissons, et il resta sans mouvement entre mes bras. Je sentis son
+étreinte se relâcher peu à peu. Je regardai sa figure: ses yeux étaient
+vitreux et retournés; le sang lui sortait de la bouche. Il était mort.
+
+J'avais pourtant conscience de ne l'avoir point frappé, et j'en étais
+encore à tâcher de retirer mon bras de dessous lui pour jouer du couteau,
+quand je sentis qu'il ne résistait plus. Mais je vis alors mon couteau: il
+était rouge de la lame jusqu'au manche; ma main aussi était rouge. En
+tombant, la pointe de l'arme s'était trouvée en l'air et l'Indien s'était
+enferré. Ma pensée se porta sur Zoé; et me débarrassant de l'étreinte du
+sauvage, je me dressai sur mes pieds. La masure était en flammes. Le toit
+était tombé sur le brasero, et les planches sèches avaient pris feu
+immédiatement. Des hommes sortaient du milieu des ruines embrasées, mais
+non pour fuir; sous les jets de la flamme, au milieu de la fumée brûlante,
+ils continuaient de combattre, furieux, écumant de rage. Je ne m'arrêtai
+pas à voir qui pouvaient être ces combattants acharnés. Je m'élançai,
+cherchant de tous côtés les objets de ma sollicitude.
+
+Des vêtements flottants frappèrent mes yeux, au loin, sur la pente de la
+ravine, dans la direction du camp des Navajoès. C'étaient elles! toutes
+les trois montaient rapidement, chacune accompagnée et pressée par un
+sauvage. Mon premier mouvement fut de m'élancer après elles; mais, au même
+instant, cinquante cavaliers se montraient sur la hauteur et arrivaient
+sur nous au galop. C'eût été folie de suivre les prisonnières; je me
+retournai pour battre en retraite du côté où nous avions laissé nos
+captifs et nos chevaux. Comme je traversais le fond de la ravine, deux
+coups de feu sifflèrent à mes oreilles, venant de notre côté. Je levai les
+yeux et vis les chasseurs lancés au grand galop poursuivis par une nuée de
+sauvages à cheval. C'était la bande de Dacoma. Ne sachant quel parti
+prendre, je m'arrêtai un moment à considérer la poursuite.
+
+Les chasseurs, en arrivant aux cabanes, ne s'arrêtèrent point; ils
+continuèrent leur course par le front de la vallée, faisant feu tout en
+fuyant. Un gros d'indiens se lança à leur poursuite; une autre troupe
+s'arrêta près des ruines fumantes et se mit en devoir de fouiller tout
+autour des murs. Cependant je m'étais caché dans le fourré de cactus; mais
+il était évident que mon asile serait bientôt découvert par les sauvages.
+Je me glissai vers le bord en rampant sur les mains et sur les genoux, et,
+en atteignant la pente, je me trouvai en face de l'entrée d'une cave, une
+étroite galerie de mine; j'y pénétrai et je m'y blottis.
+
+
+
+XLVI
+
+
+SINGULIÈRE RENCONTRE DANS UNE CAVE.
+
+La cavité dans laquelle je m'étais réfugié présentait une forme
+irrégulière. Dans les parois du rocher, les mineurs avaient creusé
+d'étroites galeries, suivant les ramifications de la _quixa_.... La cave
+n'était pas profonde: la veine s'était trouvée insuffisante, sans doute,
+et on l'avait abandonnée. Je m'avançai jusque dans la partie obscure,
+puis, grimpant contre un des flancs, je trouvai une sorte de niche où je
+me blottis. En regardant avec précaution au bord de la roche, je voyais à
+une certaine distance dehors, jusqu'au fond de la barranca, où les
+buissons étaient épais et entrelacés. A peine étais-je installé, que mon
+attention fut attirée par une des scènes qui se passaient à l'extérieur.
+Deux hommes rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux à travers les
+cactus, précisément devant l'ouverture. Derrière eux une demi-douzaine de
+sauvages à cheval fouillaient les buissons, mais ne les avaient point
+encore aperçus. Je reconnus immédiatement Godé et le docteur. Ce dernier
+était le plus rapproché de moi. Comme il s'avançait sur les galets,
+quelque chose sortit d'entre les pierres à portée de sa main. C'était,
+autant que je pus en juger, un petit animal du genre des armadilles. Je
+vis le docteur s'allonger, le saisir, et d'un air tout satisfait, le
+fourrer dans un petit sac placé à son côté.
+
+Pendant ce temps, les Indiens, criant et hurlant, n'étaient pas à plus de
+cinquante yards derrière lui. Sans doute l'animal appartenait à quelque
+espèce nouvelle, mais le zélé naturaliste ne put jamais en donner
+connaissance au monde; il avait à peine retiré sa main, qu'un cri de
+sauvages annonça que lui et Godé venaient d'être aperçus. Un moment après,
+ils étaient étendus sur le sol, percés de coups de lance, sans mouvement
+et sans vie! Leurs meurtriers descendirent de cheval avec l'intention de
+les scalper. Pauvre Reichter! son bonnet lui fut ôté, le trophée sanglant
+fut arraché, et il resta gisant, le crâne dépouillé et rouge, tourné de
+mon côté. Horrible spectacle! Un autre Indien se tenait auprès du
+Canadien, son long couteau à la main. Quoique vraiment apitoyé sur le sort
+de mon pauvre compagnon, et fort peu en humeur de rire, je ne pus
+m'empêcher d'observer avec curiosité ce qui allait se passer. Le sauvage
+s'arrêta un moment, admirant les magnifiques boucles qui ornaient la tête
+de sa victime. Il pensait sans doute à l'effet superbe que produirait une
+telle bordure attachée à ses jambards. Il paraissait extasié de bonheur,
+et, aux courbes qu'il dessinait en l'air avec son couteau, on pouvait
+juger que son intention était de dépouiller la tête tout entière. Il coupa
+d'abord quelques mèches à l'entour, puis il saisit une poignée de cheveux;
+mais avant que la lame de son couteau eût touché la peau, la chevelure
+lui resta dans la main et découvrit un crâne blanc et poli comme du
+marbre! Le sauvage poussa un cri de terreur, lâcha la perruque, et, se
+rejetant en arrière, vint rouler sur le cadavre du docteur. Ses camarades
+arrivèrent à ce cri; plusieurs, mettant pied à terre, s'approchèrent, avec
+un air de surprise, de l'objet étrange et inconnu.
+
+L'un deux, plus courageux que les autres, ramassa la perruque, et ils se
+mirent tous à l'examiner avec une curiosité minutieuse. L'un après
+l'autre, ils vinrent considérer de près le crâne luisant et passer la main
+sur sa surface polie, en accompagnant ces gestes d'exclamations étonnées.
+Ils replacèrent la perruque dessus, la retirèrent de nouveau, l'ajustant
+de toutes sortes de façons. Enfin, celui qui l'avait réclamée comme étant
+sa propriété ôta sa coiffure de plumes, et, mettant la perruque sur sa
+tête, sens devant derrière, il se mit à marcher fièrement, les longues
+boucles pendant sur sa figure. C'était une scène vraiment grotesque et
+dont je me serais beaucoup amusé en toute autre circonstance.
+
+Il y avait quelque chose d'irrésistiblement comique dans l'étonnement des
+acteurs; mais la tragédie m'avait trop ému pour que je fusse disposé à
+rire de la farce. Trop d'horreurs m'environnaient. Séguin peut-être mort!
+_Elle_ perdue pour jamais, esclave de quelque sauvage brutal! Ma propre
+situation était terrible aussi; je ne voyais pas trop comment je pourrais
+en sortir, et combien de temps j'échapperais aux recherches. Au surplus,
+cela m'inquiétait beaucoup moins que le reste. Je ne tenais guère à ma
+propre vie; mais il y a un instinct de conservation qui agit même en
+dehors de la volonté; l'espérance me revint bientôt au coeur, et avec
+elle le désir de vivre. Je me mis à rêver. J'organiserais une troupe
+puissante; j'irais la sauver. Oui! Quand bien même je devrais employer à
+cela des années entières, j'accomplirais cette oeuvre. Je la retrouverais
+toujours fidèle! Elle ne pouvait pas oublier, _Elle!_ Pauvre Séguin! les
+espérances de toute une vie détruites ainsi en une heure! et le sacrifice
+scellé de son propre sang! Je ne voulais cependant pas désespérer. Dût mon
+destin être pareil au sien, je reprendrais la tâche où il l'avait laissée.
+Le rideau se lèverait sur de nouvelles scènes, et je ne quitterais point
+la partie avant d'arriver à un dénoûment heureux ou, du moins, avant
+d'avoir tiré de ces maux une effroyable vengeance.
+
+Malheureux Séguin! Je ne m'étonnais plus qu'il se fût fait chasseur de
+scalps. Je comprenais maintenant tout ce qu'il y avait de saint et de
+sacré dans sa haine impitoyable pour l'Indien sans pitié. Moi aussi, je
+ressentais cette haine implacable. Toutes ces réflexions passèrent
+rapidement dans mon esprit, car la scène que j'ai décrite n'avait pas duré
+longtemps. Je me mis alors à examiner tout autour de moi pour reconnaître
+si j'étais suffisamment caché dans ma niche. Il pouvait bien leur venir à
+l'idée d'explorer les puits de mine. En cherchant à percer l'ombre qui
+m'environnait, mon regard rencontra un objet qui me fit tressaillir et me
+donna une sueur froide. Quelque terribles qu'eussent été les scènes que je
+venais de traverser, ce que je voyais me causa une nouvelle épouvante. A
+l'endroit le plus sombre, je distinguai deux petits points brillants. Ils
+ne scintillaient pas, mais jetaient une sorte de lueur verdâtre. Je
+reconnus que c'étaient des yeux. J'étais dans la cave avec une panthère!
+ou peut-être avec un compagnon plus terrible encore, un ours gris! Mon
+premier mouvement fut de me rejeter en arrière dans ma cachette. Je me
+reculai jusqu'à ce que je rencontrasse le roc.
+
+Je n'avais pas l'idée de chercher à m'échapper. C'eût été me jeter dans le
+feu pour éviter la glace, car les Indiens étaient encore devant la cave.
+Bien plus, toute tentative de retraite n'aurait fait qu'exciter l'animal,
+qui peut-être en ce moment se préparait à s'élancer sur moi. J'étais
+accroupi, et je cherchais dans ma ceinture le manche de mon couteau. Je le
+saisis enfin, et, le dégainant, je me mis en attitude de défense. Pendant
+tout ce temps, j'avais tenu mon regard fixé sur les deux orbes qui
+brillaient devant moi. Ils étaient également arrêtés sur moi, et me
+regardaient sans un clignement. Je ne pouvais en détacher mes yeux, qui
+semblaient animés d'une volonté propre. Je me sentais saisi d'une espèce
+de fascination, et je m'imaginais que si je cessais de le regarder,
+l'animal s'élancerait sur moi.
+
+J'avais entendu parler de bêtes féroces dominées par le regard de l'homme,
+et je faisais tous mes efforts pour impressionner favorablement mon
+vis-à-vis. Nous restâmes ainsi pendant quelque temps sans bouger ni l'un
+ni l'autre d'un pouce. Le corps de l'animal était complètement invisible
+pour moi; je n'apercevais que les cercles luisants qui semblaient
+incrustés dans de l'ébène. Voyant qu'il demeurait si longtemps sans
+bouger, je supposai qu'il était couché dans son repaire, et n'attaquerait
+pas tant qu'il serait troublé par le bruit du dehors, tant que les Indiens
+ne seraient pas partis. Il me vint à l'idée que je n'avais rien de mieux à
+faire que de préparer mes armes. Un couteau ne pouvait m'être d'une grande
+utilité dans un combat avec un ours gris. Mon pistolet était à ma
+ceinture, mais il était déchargé. L'animal me permettrait-il de le
+recharger? Je pris le parti d'essayer.
+
+Sans cesser de regarder la bête, je cherchai mon pistolet et ma poire à
+poudre; les ayant trouvés, je commençai à garnir les canons. J'opérais
+silencieusement, car je savais que ces animaux y voient dans les ténèbres,
+et que, sous ce rapport, mon _vis-à-vis_ avait l'avantage sur moi. Je
+bourrai la poudre avec mon doigt. Je plaçai le canon chargé en face de la
+batterie, et armai le pistolet. Au cliquetis du chien, je vis un mouvement
+dans les yeux. L'animal allait s'élancer! Prompt comme la pensée, je mis
+mon doigt sur la détente. Mais avant que j'eusse pu viser, une voix bien
+connue se fit entendre:
+
+--Un moment donc, s... mille ton...! s'écria-t-elle. Pourquoi diable ne
+dites-vous pas que vous êtes un blanc? Je croyais avoir affaire à une
+canaille d'Indien. Qui diable êtes-vous donc! Serait-ce Bill Garey? Oh!
+non, vous n'êtes pas Billye, bien sûr.
+
+--Non, répondis-je, revenant de ma surprise, ce n'est pas Bill.
+
+--Oh! je le pensais bien, Bill m'aurait deviné plus vite que ça. Il aurait
+reconnu le regard du vieux nègre, comme j'aurais reconnu le sien. Ah!
+pauvre Billye! je crains bien que le bon trappeur soit flambé! Il n'y en a
+pas beaucoup qui le vaillent dans les montagnes; non, il n'y en a pas
+beaucoup.
+
+--Maudite affaire! continua la voix avec une expression profonde, voilà ce
+que c'est que de laisser son rifle derrière soi. Si j'avais eu _Targuts_
+entre les mains, je ne serais pas caché ici comme un _oposum_ effrayé.
+Mais il est perdu le bon fusil; il est perdu! et la vieille jument aussi;
+et je suis là, désarmé, démonté! gredin de sort!
+
+Ces derniers mots furent prononcés avec un sifflement pénible, qui résonna
+dans toute la cave.
+
+--Vous êtes le jeune ami du capitaine, n'est-ce pas? Demanda Rubé en
+changeant de ton.
+
+--Oui, répondis-je.
+
+--Je ne vous avais pas vu entrer, autrement j'aurais parlé plus tôt. J'ai
+reçu une égratignure au bras, et j'étais en train d'arranger ça quand vous
+serez entré. Qui pensiez-vous donc que j'étais?
+
+--Je ne croyais pas que vous fussiez un homme. Je vous prenais pour un
+ours gris.
+
+--Ha! ha! ha! hé! hi! hi! C'est ce que je me disais quand j'ai entendu
+craquer votre pistolet. Hi! hi! hi! Si jamais je rencontre encore Bill
+Garey, je le ferai bien rire. Le vieux Rubé pris pour un ours gris! La
+bonne farce! Hé! hé! hé! hi! hi! Hi! ho! ho! hoou!
+
+Et le vieux trappeur se livra à un accès de gaieté, tout comme s'il eût
+assisté à quelque farce de tréteaux à cent milles de toute espèce de
+danger.
+
+--Savez-vous quelque chose de Séguin? demandai-je, désirant savoir s'il y
+avait quelque probabilité que mon ami fût encore vivant.
+
+--Si je sais quelque chose? Oui, je sais quelque chose. Je l'ai perçu un
+instant. Avez-vous jamais vu un _catamount_ bondir?
+
+--Je crois que oui, répondis-je.
+
+--Eh bien, vous pouvez vous le figurer. Il était dans la masure quand elle
+s'est écroulée. J'y étais aussi; mais je n'y suis pas resté longtemps
+après. Je me glissai vers la porte, et je vis alors le capitaine aux
+prises avec un Indien sur un tas de décombres. Mais ça n'a pas été long.
+Le cap'n lui a logé quelque chose entre les côtes, et le moricaud est
+tombé.
+
+--Mais Séguin, l'avez-vous revu depuis?
+
+--Si je l'ai revu depuis? Non, je ne l'ai pas revu.
+
+--Je crains qu'il n'ait été tué.
+
+--Ça n'est pas probable, jeune homme. Il connaît les puits d'ici mieux que
+personne de nous; et il a du savoir où se cacher. Il s'est mis à l'abri,
+sûr et certain.
+
+--Sans doute, il a pu le faire s'il a voulu, dis-je, pensant que Séguin
+avait peut-être exposé témérairement sa vie en voulant suivre les
+captives.
+
+--Ne soyez pas inquiet de lui, jeune homme. Le cap'n n'est pas un gaillard
+à fourrer ses doigts dans une ruche où il n'y a pas de miel; il n'est pas
+homme à ça.
+
+--Mais où peut-il être allé, puisque vous ne l'avez plus revu depuis ce
+moment-là?
+
+--Où il peut être allé? Il y a cinquante chemins qu'il a pu prendre au
+milieu de la bagarre. Je ne me suis pas occupé de regarder par où il
+passait. Il avait laissé là l'Indien mort sans prendre sa chevelure; et je
+m'étais baissé pour la cueillir; quand je me suis relevé, il n'était plus
+là, mais l'autre, l'_Indien_, y était, lui. Cet Indien-là a quelque
+amulette, c'est sûr.
+
+--De quel Indien voulez-vous parler?
+
+--Celui qui nous a rejoints sur le Del-Norte, le Coco.
+
+--El-Sol! que lui est-il arrivé? est-il tué?
+
+--Lui, tué! par ma foi, non; il ne peut pas être tué: telle est l'opinion
+de l'Enfant. Il est sorti de la cabane après qu'elle était tombée, et son
+bel habit était aussi propre que s'il venait de le tirer d'une armoire. Il
+y en avait deux après lui; et, bon Dieu! fallait voir comme il les a
+expédiés! J'arrivai sur un par derrière et je lui plantai mon couteau dans
+les côtes; mais la manière dont il a dépêché l'autre était un peu soignée.
+C'est le plus beau coup que j'aie vu dans les montagnes, où j'en ai vu
+plus d'un, je peux le dire.
+
+--Comment donc a-t-il fait?
+
+--Vous savez que cet Indien, le Coco, combattait avec une hachette!
+
+--Oui.
+
+--Bien, alors; c'est une fameuse arme pour ceux qui savent s'en servir, et
+il est fort sur cet instrument-là, lui; personne ne lui en remontrerait.
+L'autre avait une hachette aussi; mais il ne l'a pas gardée longtemps; en
+une minute elle lui avait été arrachée des mains, et le Coco lui a planté
+un coup de la sienne! Wagh! c'était un fameux coup, un coup comme on n'en
+voit pas souvent. La tête du moricaud a été fendue jusqu'aux épaules. Elle
+a été séparée en deux moitiés comme on n'aurait pas pu le faire avec une
+large hache! Quand la vermine fut étendue à terre on aurait dit qu'elle
+avait deux têtes. Juste à ce moment, je vis les Indiens qui arrivaient des
+deux côtés; et comme l'Enfant n'avait ni cheval ni armes, si ce n'est un
+couteau, il pensa que ça n'était pas sain pour lui de rester là plus
+longtemps, et il alla se cacher. Voilà!
+
+
+
+XLVII
+
+
+ENFUMÉS.
+
+Nous avions parlé à voix basse, car les Indiens se tenaient toujours
+devant la cave. Un grand nombre étaient venus se joindre aux premiers, et
+examinaient le crâne du Canadien avec la même curiosité et la même
+surprise qu'avaient manifestées leurs camarades. Rubé et moi nous les
+observions en gardant le silence; le trappeur était venu se placer auprès
+de moi, de façon qu'il pouvait voir dehors et me parler tous bas. Je
+craignais toujours que les sauvages ne dirigeassent leurs recherches du
+côté de notre puits.
+
+--Ça n'est pas probable, dit mon compagnon; il y a trop de puits comme ça,
+voyez-vous; il y en a une masse, plus de cent, de l'autre côté. De plus,
+presque tous les hommes qui se sont sauvés ont pris par là, et je crois
+que les Indiens suivront la même direction; ça les empêchera de... Jésus,
+mon Dieu, ne voilà-t-il pas ce damné chien, maintenant!
+
+Je ne compris que trop la signification du ton de profonde alarme avec
+lequel ces derniers mots avaient été prononcés. En même temps que Rubé
+j'avais aperçu Alp. Il courait çà et là devant la cave. Le pauvre animal
+était à ma recherche. Un moment après il était sur la piste du chemin que
+j'avais suivi à travers les cactus, et venait en courant dans la direction
+de l'ouverture. En arrivant près du corps du Canadien, il s'arrêta, parut
+l'examiner, poussa un hurlement, et passa à celui du docteur, autour
+duquel il répéta la même démonstration. Il alla plusieurs fois de l'un à
+l'autre, et enfin les quitta; puis interrogeant la terre avec son nez, il
+disparut de nos yeux.
+
+Ses étranges allures avaient attiré l'attention des sauvages, qui, tous,
+l'observaient. Mon compagnon et moi, nous commencions à espérer qu'il
+avait perdu mes traces, lorsque, à notre grande consternation, il reparut
+une seconde fois, suivant ma piste comme auparavant. Cette fois il sauta
+par-dessus les cadavres, et un moment après il s'élançait dans la cave.
+Les cris des sauvages nous annoncèrent que nous étions découverts. Nous
+essayâmes de chasser le chien, et nous y réussîmes, Rubé lui ayant donné
+un coup de couteau; mais la blessure elle-même et les allures de l'animal
+démontrèrent aux ennemis qu'il y avait quelqu'un dans l'excavation.
+L'entrée fut bientôt obscurcie par une masse de sauvages criant et
+hurlant.
+
+--Maintenant, jeune homme, dit mon compagnon, voilà le moment de vous
+servir de votre pistolet. C'est un pistolet du nouveau genre que vous avez
+là! Chargez-en tous les canons.
+
+--Est-ce que j'aurai le temps de les charger?
+
+--Vous aurez tout le temps. Il faut qu'ils aillent à la masure pour avoir
+une torche, dépêchez-vous! Mettez-vous en état d'en descendre
+quelques-uns.
+
+Sans prendre le temps de répondre, je saisis ma poudrière et chargeai les
+cinq autres canons du revolver.
+
+A peine avais-je fini, qu'un des Indiens se montra devant l'ouverture,
+tenant à la main un brandon qu'il se disposait à jeter dans la cave.
+
+--A vous maintenant, cria Rubé. F... ichez-moi ce b...-là par terre!
+Allons!
+
+Je tirai, et le sauvage, lâchant la torche, tomba mort dessus!
+
+Un cri de fureur suivit la détonation, et les Indiens disparurent de
+l'ouverture. Un instant après, nous vîmes un bras s'allonger, et le
+cadavre fut retiré de l'entrée.
+
+--Que croyez-vous qu'ils vont faire maintenant? demandai-je à mon
+compagnon.
+
+--Je ne peux pas vous dire exactement; mais la position n'est pas bonne,
+j'en conviens. Rechargez votre coup. Je crois que nous en abattrons plus
+d'un avant qu'ils ne prennent notre peau. Gredin de sort! mon bon fusil
+Targuts! Ah! si je l'avais seulement avec moi! Vous avez six coups,
+n'est-ce pas? bon! Vous pouvez remplir la cave de leurs carcasses avant
+qu'ils arrivent jusqu'à nous. C'est une bonne arme que celle-là: on ne
+peut pas dire le contraire. J'ai vu le cap'n s'en servir. Bon Dieu! quelle
+musique il lui a fait jouer sur ces moricauds dans la masure! Il y en a
+plus d'un qu'il a mis à bas avec. Chargez bien, jeune homme. Vous avez
+tout le temps. Ils savent qu'il ne fait pas bon de s'y frotter.
+
+Pendant tout ce dialogue, aucun des Indiens ne se montra; mais nous les
+entendions parler de chaque côté de l'ouverture, en dehors. Ils étaient en
+train de discuter un plan d'attaque contre nous. Comme Rubé l'avait
+supposé, ils semblaient se douter que la balle était partie d'un revolver.
+Probablement quelqu'un des survivants du dernier combat leur avait donné
+connaissance du terrible rôle qu'y avaient joué ces nouveaux pistolets, et
+ils ne se souciaient pas de s'y exposer. Qu'allaient-ils essayer? De nous
+prendre par la famine?
+
+--Ça se peut, dit Rubé, répondant à cette question, et ça ne leur sera pas
+difficile. Il n'y a pas un brin de victuaille ici, à moins que nous ne
+mangions des cailloux. Mais il y a un autre moyen qui nous ferait sortir
+bien plus vite, s'ils ont l'esprit de l'employer. Ha! s'écria le trappeur
+avec énergie; je m'y attendais bien. Les gueux vont nous enfumer. Regardez
+là-bas!
+
+Je regardai dehors à une certaine distance, je vis des Indiens venant dans
+la direction de la cave, et apportant des brassées de broussailles. Leur
+intention était claire.
+
+--Mais pourront-ils réussir? demandai-je, mettant en doute la possibilité
+de nous enfumer par ce moyen;--ne pourrons-nous pas supporter la fumée?
+
+--Supporter la fumée! Vous êtes jeune, l'ami. Savez-vous quelle sorte de
+plantes ils vont chercher là-bas!
+
+--Non; qu'est-ce que c'est donc?
+
+--C'est une plante qui ne sent pas bon: c'est la plante la plus puante que
+vous ayez jamais sentie, je le parie. Sa fumée ferait sortir un chinche de
+son trou. Je vous le dis, jeune homme, nous serons forcés de quitter la
+place, ou nous étoufferons ici. L'Enfant aimerait mieux se battre contre
+trente Indiens et plus que de rester à cette fumée. Quand elle commencera
+à gagner, je prendrai mon êlan dehors; voilà, ce que je ferai, jeune
+homme.
+
+--Mais comment? demandai-je haletant, comment nous y prendrons-nous?
+
+--Comment? Nous sommes sûrs d'être pincés ici, n'est-ce pas?
+
+--Je suis décidé à me défendre jusqu'à la dernière extrémité.
+
+--Très-bien; alors voici ce qu'il faut faire, et il ne faut pas faire
+autrement: quand la fumée s'élèvera de manière qu'ils ne puissent pas nous
+voir sortir, vous vous jetterez au milieu d'eux. Vous avez le pistolet et
+vous pouvez aller de l'avant. Tirez sur tous ceux qui vous barreront le
+chemin, et courez comme un daim! Je me tiendrai sur vos talons. Si
+seulement nous pouvons passer au travers, nous gagnerons les broussailles,
+et nous nous fourrons dans les puits de l'autre côté. Les caves
+communiquent de l'une à l'autre, et nous pourrons les dépister. J'ai vu le
+temps où le vieux Rubé savait un peu courir; mais les jointures sont un
+peu raides maintenant. Nous pouvons essayer pourtant; et puis, jeune
+homme, nous n'avons pas d'autre chance, comprenez-vous?
+
+Je promis de suivre à la lettre les instructions que venait de me donner
+mon compagnon.
+
+--Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rubé de cette fois, ils ne
+l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais
+désespérer.
+
+Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une
+telle situation, cette gaieté me causa comme une sorte d'épouvante.
+
+Plusieurs charges de broussailles avaient été empilées à l'embouchure de
+la cave. Je reconnus des plantes de créosote: l'_ideondo_. On les avait
+placées sur la torche encore allumée; elles prirent feu et dégagèrent une
+fumée noire et épaisse. D'autres broussailles furent ajoutées par-dessus,
+et la vapeur fétide, poussée par l'air du dehors, commença à nous entrer
+dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit
+de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette
+atteinte; Rubé me cria:
+
+--Allons, voilà le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus!
+
+Sous l'empire d'une résolution désespérée, je m'élançai, le pistolet au
+poing, à travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et
+terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,--d'ennemis. Je vis
+les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant levés sur moi, et....
+
+
+
+XLVIII
+
+
+UN NOUVEAU MODE D'ÉQUITATION.
+
+Quand je revins à moi, j'étais étendu à terre, et mon chien, la cause
+innocente de ma captivité, me léchait la figure. Je n'avais pas dû rester
+longtemps sans connaissance, car les sauvages étaient encore autour de
+moi, gesticulant avec violence. L'un d'eux repoussait les autres en
+arrière. Je le reconnus, c'était Dacoma. Le chef prononça une courte
+harangue qui parut apaiser les guerriers. Je ne comprenais pas ce qu'il
+disait, mais j'entendis plusieurs fois le nom de Quetzalcoatl. C'était le
+nom de leur dieu; je ne l'ignorais pas, mais je ne m'expliquais pas dans
+le moment quel rapport il pouvait y avoir entre ce Dieu et la conservation
+de ma vie. Je crus que Dacoma, en me protégeant, obéissait à quelque
+sentiment de pitié ou de reconnaissance, et je cherchais à me rappeler
+quel genre de service j'avais pu lui rendre pendant qu'il était
+prisonnier. Je me trompais grossièrement sur les intentions de
+l'orgueilleux sauvage.
+
+Une vive douleur que je ressentais à la tête m'inquiétait. Avais-je donc
+été scalpé? Je portai la main à mes cheveux pour m'en assurer; mes boucles
+brunes étaient à leur place; mais j'avais eu le derrière de la tête fendu
+par un coup de tomahawk. J'avais été frappé au moment où je sortais et
+avant d'avoir pu faire feu. Qu'était devenu Rubé? Je me soulevai un peu et
+regardai autour de moi. Je ne le vis nulle part. S'était-il échappé, comme
+il en avait annoncé l'intention? Cela n'était pas possible; aucun homme
+n'eût été capable, sans autre arme qu'un couteau, de se frayer passage au
+milieu de tant d'ennemis. De plus, je ne voyais parmi les sauvages aucun
+symptôme de l'agitation qu'aurait immanquablement provoqué la fuite d'un
+ennemi. Nul n'avait quitté la place. Qu'était-il donc devenu? Ha! je
+compris alors le sens de sa plaisanterie relativement à un scalp. Ce mot
+n'avait pas été, comme à l'ordinaire, à double mais bien à triple entente.
+Le trappeur, au lieu de me suivre, était resté tranquillement dans le
+trou, d'où il m'observait sans aucun doute, sain et sauf, et se félicitant
+de l'avoir ainsi échappé. Les Indiens ne s'imaginant pas que nous fussions
+deux dans la cave, et satisfaits d'en avoir fait sortir un, n'essayèrent
+plus de l'enfumer. Je n'avais pas envie de les détromper. La mort ou la
+capture de Rubé ne m'aurait été d'aucun soulagement; mais je ne pus
+m'empêcher de faire quelques réflexions assez maussades sur le stratagème
+employé par le vieux renard pour se tirer d'affaire.
+
+On ne me laissa pas le temps de m'appesantir beaucoup sur ce détail: deux
+des sauvages me saisirent par les bras et m'entraînèrent vers les ruines
+encore en feu. Grand Dieu! était-ce pour me réserver à ce genre de mort,
+le plus cruel de tous, que Dacoma m'avait sauvé de leurs tomahawks! Ils me
+lièrent les pieds et les mains. Plusieurs de mes compagnons étaient autour
+de moi et subissaient le même traitement. Je reconnus Sanchez, le
+toréador, et l'Irlandais aux cheveux rouges. Il y en avait encore trois
+autres dont je n'ai jamais su les noms. Nous étions sur la place ouverte
+devant la masure brûlée. Nous pouvions voir tout ce qui se passait
+alentour. Les Indiens cherchaient à dégager les cadavres de leurs amis du
+milieu des poutres embrasées. Quand j'eus vérifié que Séguin n'était ni
+parmi les prisonniers ni parmi les morts, je les observai avec moins
+d'inquiétude. Le sol de la cabane, déblayé des ruines, présentait un
+horrible spectacle. Plus de douze cadavres étaient étendus là, à moitié
+brûlés et calcinés. Leurs vêtements étaient consumés; mais aux lambeaux
+qui en restaient encore, on pouvait reconnaître à quel parti chacun avait
+appartenu. Le plus grand nombre étaient des Navajoès. Il y avait aussi
+plusieurs cadavres de chasseurs fumant sous leurs blouses racornies. Je
+pensai à Garey; mais autant que j'en pus juger, à l'aspect de ces restes
+informes, il n'était point parmi les morts.
+
+Il n'y avait point de scalps à prendre pour les Indiens. Le feu n'avait
+pas laissé un cheveu sur la tête de leurs ennemis. Cette circonstance
+parut leur causer une vive contrariété, et ils rejetèrent les corps des
+chasseurs au milieu des flammes, qui s'échappaient encore du milieu des
+chevrons empilés. Puis, formant un cercle autour, ils entonnèrent, à plein
+gosier, un choeur de vengeance. Pendant tout ce temps, nous restions
+étendus où l'on nous avait mis, gardés par une douzaine de sauvages, et en
+proie à de terribles appréhensions. Nous voyions le feu encore brûlant au
+milieu duquel on avait jeté les cadavres à demi consumés de nos camarades.
+Nous redoutions un sort pareil. Mais nous reconnûmes bientôt que nous
+étions réservés pour d'autres desseins. Six mules furent amenées, et nous
+y fûmes installés d'une façon toute particulière. On nous fit asseoir le
+visage tourné vers la queue; puis nos pieds furent solidement liés sous le
+cou des animaux; ensuite on nous força à nous étendre sur le dos des
+mules, le menton reposant sur leur croupe; dans cette position, nos bras
+furent placés de sorte que nos mains vinssent se réunir par dessous le
+ventre, et nos poignets furent attachés à leur tour comme l'avaient été
+nos pieds. La position était fort incommode, et, pour surcroît, les mules,
+non habituées à des fardeaux de ce genre, se cabraient et ruaient, à la
+grande joie de nos vainqueurs. Ce jeu cruel se prolongea longtemps après
+que les mules elles-mêmes en étaient fatiguées, car les sauvages
+s'amusaient à les exciter avec le fer de leur lance, et en leur plaçant
+des branches de cactus sous la queue. Nous avions presque perdu
+connaissance.
+
+Les Indiens se divisèrent alors en deux bandes qui remontèrent la
+barranca, chacune d'un côté. Les uns emmenèrent les captives mexicaines
+avec les filles et les enfants de la tribu. La troupe la plus nombreuse,
+sous les ordres de Dacoma, devenu principal chef par la mort de l'autre,
+tué dans le dernier combat, nous prit avec elle. On nous conduisit vers
+l'endroit où se trouvait la source, et arrivé au bord de l'eau, on fit
+halte pour la nuit. On nous détacha de dessus les mules; on nous garrotta
+solidement les uns aux autres, et nous fûmes surveillés, sans
+interruption, jusqu'au lendemain matin. Puis on nous _paqueta_ de nouveau
+comme la veille, et nous fûmes emmenés à l'ouest, à travers le désert.
+
+
+
+XLIX
+
+
+UNE NUANCE BON TEINT.
+
+Après quatre jours de voyage, quatre jours de tortures, nous rentrâmes
+dans la vallée de Navajo. Les captives, emmenées par le premier
+détachement avec tout le butin, étaient arrivées avant nous, et nous vîmes
+tout le bétail provenant de l'expédition épars dans la plaine. En
+approchant de la ville nous rencontrâmes une foule de femmes et d'enfants,
+beaucoup plus que nous n'en avions vu lors de notre première visite. Il en
+était venu des autres villages des Navajoès, situés plus au nord. Tous
+accouraient pour assister à la rentrée triomphale des guerriers, et
+prendre part aux réjouissances qui suivent toujours le retour d'une
+expédition heureuse.
+
+Je remarquai parmi ces femmes beaucoup de figures du type espagnol.
+C'étaient des prisonnières qui avaient fini par épouser des guerriers
+indiens. Elles étaient vêtues comme les autres, et semblaient participer à
+la joie générale. Ainsi que la fille de Séguin, elles s'étaient
+indianisées. Il y avait beaucoup de métis, sang mêlé, descendant des
+Indiens et des captives mexicaines, enfants de ces Sabines américaines.
+On nous fit traverser les rues et sortir du village par l'extrémité ouest.
+La foule nous suivait en poussant des exclamations de triomphe, de haine
+et de curiosité. On nous conduisit près des bords de la rivière, à environ
+cent yards des maisons. En vain j'avais promené mes regards do côté et
+d'autre, autant que ma position incommode me le permettait, je n'avais
+aperçu ni _elle_, ni les autres captives. Où pouvaient-elles être?
+Probablement dans le temple. Ce temple, situé de l'autre côté de la ville,
+était masqué par des maisons. De la place où nous étions, je n'en pouvais
+apercevoir que le sommet. On nous détacha, et on nous mit à terre. Ce
+changement de position nous procura un grand soulagement. C'était un grand
+bonheur pour nous de pouvoir nous tenir assis; mais ce bonheur ne dura pas
+longtemps. Nous nous aperçûmes bientôt qu'on ne nous avait tiré de la
+glace que pour nous mettre dans le feu. Il s'agissait simplement de nous
+retourner. Jusque-là, nous avions été couchés sur le ventre; nous allions
+être couchés sur le dos. En peu d'instants le changement fut accompli.
+
+Les sauvages nous traitaient avec aussi peu de cérémonie que s'il se fût
+agi de choses inanimées. Et, en vérité, nous ne valions guère mieux. On
+nous étendit sur le gazon. Autour de chacun de nous, quatre longs piquets
+formant un parallélogramme étaient enfoncés dans le sol. On nous attacha
+les quatre membres avec des courroies qui furent passées autour des
+piquets, et tendues de telle sorte que nos jointures en craquaient. Nous
+étions ainsi, gisant la face en l'air, comme des peaux mises au soleil
+pour sécher. On nous avait disposés sur deux rangs, bout à bout, de telle
+sorte que la tête de ceux qui étaient en avant se trouvait entre les
+jambes de ceux qui étaient sur la même file en arrière. Nous étions six en
+tout, formant trois couples un peu espacés. Dans cette position, et
+attachés ainsi, nous ne pouvions faire aucun mouvement. La tête seule
+jouissait d'un peu de liberté; grâce à la flexibilité du cou, nous
+pouvions voir ce qui se passait à droite, à gauche et devant nous.
+
+Aussitôt que notre installation fut terminée, la curiosité me porta à
+regarder tout autour de moi. Je reconnus que j'occupais l'arrière de la
+file de droite, et que mon chef de file était le ci-devant soldat O'Cork.
+Les Indiens chargés de nous garder commencèrent par nous dépouiller de
+presque tous nos vêtements, puis ils s'éloignèrent. Les squaws et les
+jeunes filles nous entourèrent alors. Je remarquai qu'elles se
+rassemblaient en foule devant moi et formaient un cercle épais autour de
+l'Irlandais. Leurs gestes grotesques, leurs exclamations étranges et
+l'expression d'étonnement de leur physionomie me frappèrent.
+
+-_Ta-yah! Ta-yah!_--criaient-elles, accompagnant ces exclamations
+debruyants éclats de rire.
+
+Qu'est-ce que cela pouvait signifier! Barney était évidemment le sujet de
+leur gaieté. Mais qu'y avait-il de si extraordinaire en lui de plus qu'en
+nous autres? Je levai la tête pour savoir de qui il s'agissait; je compris
+tout immédiatement. Un des Indiens, avant de partir, avait pris le bonnet
+de l'Irlandais, dont la petite tête rouge restait exposée à tous les yeux.
+C'était cette tête, placée entre mes deux pieds, qui, semblable à une
+boule lumineuse, avait attiré l'attention de toutes les femmes. Peu à peu
+les squaws s'approchèrent jusqu'à ce qu'elles fussent entassées en cercle
+épais autour du corps de mon camarade. Enfin, l'une d'elles se baissa et
+toucha la tête, puis retira brusquement sa main, comme si elle se fût
+brûlée. Ce geste provoqua de nouveaux éclats de rire, et bientôt toutes
+les femmes du village furent réunies autour de l'Irlandais, se poussant,
+se bousculant, pour voir de plus près.
+
+On ne s'occupa d'aucun de nous; seulement on nous foulait aux pieds sans
+aucun égard. Une demi-douzaine de squaws fort lourdes se servaient de mes
+jambes comme de marchepied, pour mieux voir par-dessus les épaules des
+autres. Comme la vue n'était pas interceptée par un grand nombre de jupes,
+j'apercevais encore la tête de l'Irlandais qui brillait comme un météore
+au milieu d'une forêt de jambes. Les Squaws devinrent de moins en moins
+réservées dans leurs attouchements, et, prenant des cheveux brin à brin,
+elles cherchaient à les arracher en riant comme des folles. Je n'étais à
+coup sûr ni en position, ni en disposition de m'égayer, mais il y avait
+dans le derrière de la tête de Barney une telle expression de résignation
+patiente, qu'elle eût déridé un fossoyeur. Sanchez et les autres riaient
+aux larmes. Pendant assez longtemps notre camarade endura le traitement en
+silence, mais enfin la douleur l'emporta sur la patience, et il commença à
+parler tout haut.
+
+--Allons, allons, les filles, dit-il d'un ton de prière peu dégagé, ça
+vous amuse, n'est-ce pas? Est-ce que vous n'aviez jamais vu des cheveux
+rouges auparavant?
+
+Les squaws, en entendant ces mots, qu'elles ne comprirent naturellement
+pas, se mirent à rire de plus belle, découvrant leurs dents blanches.
+
+--Vraiment, si je vous avais avec moi dans mon vieux manoir d'O'Cork, je
+pourrais vous en montrer des quantités à vous rendre contentes pour toute
+votre vie. Allons donc, ôtez-vous de dessus moi! vous me trépignez les
+jambes à me broyer les os! Aie! Ne me tirez pas comme ça! Sainte Mère!
+voulez-vous me laisser tranquille? Que le diable vous envoie toutes ses...
+Aie!
+
+Le ton duquel furent prononcés ces derniers mots montrait que O'Cork était
+sorti de son caractère, mais cela ne fit qu'augmenter l'activité de celles
+qui le tourmentaient, et leur gaieté ne connut plus de bornes. Elles se
+mirent à l'épiler avec plus d'acharnement que jamais, criant toujours; de
+telle sorte que les malédictions incessantes de O'Cork n'arrivaient plus à
+mes oreilles que par bouffées:
+
+-Mère de Moïse!... Seigneur mon Dieu!... Sainte Vierge!... et autres
+exclamations.
+
+La scène dura ainsi pendant quelques minutes; puis, tout à coup, il y eût
+un arrêt; les femmes se consultèrent, préparant sans doute quelque nouveau
+tour. Plusieurs jeunes filles furent envoyées vers les maisons, et
+revinrent avec une large olla et un autre vase plus petit. Que
+prétendaient-elles faire? Nous ne fûmes pas longtemps sans le savoir.
+L'olla fut remplie d'eau à la rivière, et l'autre vase placé près de la
+tête de Barney. Ce dernier contenait du savon de yucca, en usage parmi les
+Mexicains du Nord. Les femmes se proposaient de laver à fond les cheveux
+pour en faire partir le rouge.
+
+Les lanières qui attachaient les bras de l'Irlandais furent relâchées,
+afin qu'il pût être mis sur son séant; on lui couvrit les cheveux d'un
+emplâtre de savon: deux squaws robustes le prirent chacun par une épaule,
+puis, imbibant d'eau des bouchons de fibres d'écorce, elles se mirent à
+frotter vigoureusement. Cette opération parut être très-peu du goût de
+Barney, qui se prit à hurler et à remuer la tête dans tous les sens, pour
+y échapper. Vains efforts. Une des squaws lui saisit la tête entre ses
+deux mains et la tint ferme, tandis que l'autre, puisant de l'eau fraîche,
+le savonna plus énergiquement que jamais. Les Indiennes hurlaient et
+dansaient tout autour; au milieu de tout ce bruit, j'entendais Barney
+éternuer et crier d'une voix étouffée:
+
+--Sainte mère de Dieu!... htch-tch! vous frotterez bien... tch-itch!...
+jusqu'à, enlever la... p-tch! peau, sans que... tch-iteh! Ça s'en aille.
+Je vous dis... itch-tch! que c'est leur couleur!... ça n... ich-tch! ça ne
+s'en ira p... itch-tch! pas... atch-itch hitch!
+
+Mais les protestations du pauvre diable ne servaient à rien. Le frottage
+et le savonnage allèrent leur train pendant dix minutes au moins. Puis on
+souleva la grande olla, et on en versa tout le contenu sur la tête et sur
+les épaules du patient.
+
+Quel fut l'étonnement des femmes, lorsqu'elles s'aperçurent qu'au lieu de
+disparaître, la couleur rouge était devenue, s'il était possible, plus
+éclatante et plus vive que jamais. Une autre olla pleine d'eau fut vidée
+en manière de douche sur les oreilles du pauvre Irlandais; mais rien n'y
+faisait. Barney n'avait pas été si bien débarbouillé depuis longtemps, et
+il ne serait pas sorti mieux lavé des mains d'un régiment de barbiers.
+
+Quand les squaws virent que la teinture résistait à tous leurs efforts,
+elles abandonnèrent la partie, et notre camarade fut replacé sur le dos.
+Son lit n'était plus aussi sec qu'auparavant, ni le mien non plus, car
+l'eau avait imbibé la terre tout autour, et nous étions tous couchés dans
+la boue. Mais c'était un léger inconvénient au milieu de tout ce que nous
+avions à supporter. Longtemps encore les femmes et les enfants des Indiens
+restèrent autour de nous, chacun d'eux examinant curieusement la tête de
+notre camarade. Nous eûmes notre part de leur curiosité; mais O'Cork était
+l'_éléphant_ de la ménagerie. Les Indiennes avaient vu des cheveux
+semblables aux nôtres sur la tête de leurs captives mexicaines; mais, sans
+aucun doute, Barney était le premier rouge qui eût pénétré jusque-là dans
+la vallée des Navajoès. La nuit vint enfin; les squaws retournèrent au
+village, nous laissant à la garde de sentinelles qui ne nous quittèrent
+pas de l'oeil jusqu'au lendemain matin.
+
+
+
+L
+
+
+ÉMERVEILLEMENT DES NATURELS.
+
+Jusque-là nous étions demeurés dans une complète ignorance du sort qui
+nous était réservé. Mais d'après tout ce que nous avions entendu dire des
+sauvages, et d'après notre propre expérience, nous nous attendions à de
+cruelles tortures. Sanchez, qui connaissait un peu la langue, ne nous
+laissa, au surplus, aucun doute à cet égard. Au milieu des conversations
+des femmes, il avait saisi quelques mots qui l'avaient instruit de ce
+qu'on nous destinait. Quand elles furent parties, il nous fit part du
+programme, d'après ce qu'il avait pu comprendre.
+
+--Demain, dit-il, ils vont danser la _mamanchic_, la grande danse de
+Moctezuma. C'est la fête des femmes et des enfants. Après-demain, il y
+aura un grand tournoi dans lequel les guerriers montreront leur adresse à
+l'arc, à la lutte et à l'équitation. S'ils veulent me laisser faire, je
+leur montrerai quelque chose en fait de voltige.
+
+Sanchez n'était pas seulement un toréro de première force, il avait passé
+ses jeunes années dans un cirque, et, nous le savions tous, c'était un
+admirable écuyer.
+
+--Le troisième jour, continua-t-il, nous ferons la course des massues;
+vous savez ce que c'est?
+
+Nous en avions tous entendu parler.
+
+--Et le quatrième?
+
+--Oui, le quatrième!
+
+--_On nous fera rôtir_.
+
+Cette brusque déclaration nous aurait émus davantage si l'idée eût été
+nouvelle pour nous. Mais, depuis notre capture, nous avions considéré ce
+dénoûment comme un des plus probables. Nous savions bien que si l'on nous
+avait laissé la vie sauve à la mine, ce n'était pas pour nous réserver une
+mort plus douce; nous savions aussi que les sauvages ne faisaient jamais
+des hommes prisonniers pour les garder vivants. Rubé constituait une rare
+exception, son histoire était des plus extraordinaire, et il n'avait
+échappé qu'à force de ruse.
+
+--Leur dieu, continua Sanchez, est celui des Mexicains Aztèques; ces
+tribus sont de la même race, croit-on; je suis assez ignorant sur ces
+matières, mais j'ai entendu des gens dire cela. Ce dieu porte un nom
+diablement dur à prononcer. _Carrai!_ je ne m'en souviens plus.
+
+--Quetzalcoatl?
+
+--_Caval!_ c'est bien ça. _Pues, señores_, c'est un dieu du feu,
+très-grand amateur de chair humaine, qu'il préfère rôtie, à ce que disent
+ses adorateurs. C'est pour ça qu'on nous fera rôtir. Ça sera pour lui être
+agréable, et en même temps pour se faire plaisir à eux-mêmes. _Dos pajaros
+a un golpe_ (deux oiseaux avec une seule pierre). [1]
+
+[Note 1: _Two birds with one stone_, proverbe anglais qui correspond à:
+_d'une pierre deux coup_.]
+
+Il n'était pas seulement probable, mais tout à fait certain que nous
+serions traités ainsi; et là-dessus, nous nous endormîmes n'ayant rien de
+mieux à faire. Le lendemain matin, nous vîmes tous les Indiens occupés à
+se peindre le corps et à faire leur toilette. Puis la fameuse danse, la
+_mamanchic_ commença.
+
+Cette cérémonie eut lieu sur la prairie, à quelque distance en avant de la
+façade du temple. Préalablement on nous avait détachés de nos piquets et
+on nous avait conduits sur le théâtre de la fête, afin que nous pussions
+voir la nation dans toute sa gloire. Nous étions toujours garrottés, mais
+nos liens nous laissaient la liberté de nous tenir assis. C'était un grand
+adoucissement, et ce changement de position nous causa plus de plaisir que
+la vue du spectacle.
+
+C'est à peine si je pourrais décrire cette danse quand bien même je
+l'aurais regardée, et je ne la regardai point. Comme Sanchez nous l'avait
+dit, elle était exécutée par les femmes de la tribu seulement. Des
+processions de jeunes filles, dans des costumes gais et fantastiques,
+portant des guirlandes de fleurs, marchaient en rond et dessinaient toutes
+sortes de figures. Un guerrier et une jeune fille placés sur une
+plate-forme élevée représentaient Moctezuma et la reine; autour d'eux
+s'exécutaient les danses et les chants. La cérémonie se terminait par une
+prosternation en demi-cercle devant le trône qui était occupé, à ce que je
+vis, par Dacoma et Adèle. Celle-ei me parut triste.
+
+--Pauvre Séguin! pensai-je; elle n'a plus personne pour la protéger à
+présent. Son prétendu père, le chef-médecin, lui était peut-être attaché;
+il n'est plus là non plus, et....
+
+Je cessai bientôt de penser à Adèle; d'autres sujets d'alarmes plus vives
+vinrent m'assaillir. Mon âme, aussi bien que mes yeux, se portait du côté
+du temple que nous pouvions apercevoir de l'endroit où on nous avait
+placés. Nous en étions trop loin pour reconnaître les traits de femmes
+blanches qui garnissaient les terrasses. _Elle_ était là sans doute, mais
+je ne pouvais la distinguer des autres. Peut-être valait-il mieux qu'il en
+fût ainsi. C'est ce que je pensai alors.
+
+Un Indien était au milieu d'elles. J'avais déjà vu Dacoma, avant le
+commencement de la danse, paradant fièrement devant elles dans tout
+l'éclat de sa robe royale. Ce chef, au dire de Rubé, était brave, mais
+brutal et licencieux; mon coeur était douloureusement oppressé, quand on
+nous reconduisit à la place que nous occupions auparavant. Les sauvages
+passèrent en festins la plus grande partie de la nuit suivante; il n'en
+fut pas de même pour nous. On nous fournissait à peine la nourriture
+suffisante, nous souffrions beaucoup de la soif; nos gardiens se
+décidaient difficilement à se déranger pour nous donner de l'eau, bien que
+la rivière coulât à nos pieds.
+
+Le jour revint et le festin recommença. De nouveaux bestiaux furent
+sacrifiés et d'énormes quartiers de viandes accrochés au-dessus
+des flammes. Dès le matin, les guerriers s'équipèrent, sans revêtir
+cependant le costume de guerre, et le tournoi commença. On nous conduisit
+encore sur le théâtre des jeux, mais on nous plaça plus loin dans la
+prairie. Je voyais distinctement sur la terrasse du temple les blancs
+vêtements des captives. Le temple était leur demeure. Sanchez l'avait
+entendu dire par les Indiens qui causaient entre eux: et il me l'avait
+répété. Elles devaient y rester jusqu'au cinquième jour, lendemain de
+notre sacrifice. Puis le chef en choisirait une pour lui, et les autres
+devraient être tirées au sort par les guerriers! Oh! ces heures furent
+cruelles à passer.
+
+Quelquefois, je désirais la revoir une fois encore avant de mourir; puis
+la réflexion me soufflait qu'il vaudrait mieux ne plus nous rencontrer. La
+connaissance de mon malheureux destin ne pourrait qu'augmenter l'amertume
+de ses douleurs. Oh! ces heures furent cruelles! Je me mis à regarder le
+carrousel des sauvages. Il y avait des passes d'armes et des exercices
+d'équitation. Des hommes couraient au galop avec un seul pied sur le
+cheval, et dans cette position lançaient la javeline ou la flèche droit au
+but. D'autres exécutaient la voltige sur des chevaux lancés à fond de
+train, et sautaient de l'un sur l'autre. Ceux-ci sautaient à bas de la
+selle au milieu d'une course rapide; ceux-là montraient leur adresse à
+manier le lasso. Puis il y eut des joutes dans lesquelles les guerriers
+cherchaient à se désarçonner l'un l'autre comme des chevaliers du moyen
+age. C'était, en fait, un très-beau spectacle: un grand hippodrome dans le
+désert. Mais je n'étais point en disposition de m'en amuser. Sanchez y
+trouvait plus de plaisir que moi. Je le voyais suivre chaque exercice avec
+un intérêt croissant. Tout à coup il parut agité; sa figure prit une
+expression étrange: quelque pensée soudaine, quelque résolution subite
+venait de s'emparer de lui.
+
+--Dites à vos guerriers, s'écria-t-il, s'adressant à un de nos gardiens,
+dans la langue des Navajoès, dites à vos guerriers que je ferais mieux que
+le plus fort d'entre eux, et que je pourrais leur montrer comment on
+manoeuvre un cheval. Le sauvage répéta ce que le prisonnier avait dit: peu
+après plusieurs guerriers à cheval l'entourèrent et l'apostrophèrent.
+
+--Toi! un misérable esclave blanc, lutter avec des guerriers navajoès! Ha!
+ha! ha!
+
+--Savez-vous aller à cheval sur la tète, vous autres?
+
+--Sur la tête! comment?
+
+--Vous tenir sur la tête pendant que le cheval est au galop!
+
+--Non; ni toi ni personne. Nous sommes les meilleurs cavaliers de toute la
+contrée, et nous ne le pourrions pas.
+
+--Je le puis, moi, affirma solennellement le toréador.
+
+--Il se vante! c'est un fou! crièrent-ils tous.
+
+--Laissons-le essayer, cria l'un; donnez-lui un cheval; il n'y a pas de
+danger.
+
+--Donnez-moi mon cheval et je vous le ferai voir.
+
+--Quel est ton cheval?
+
+--Ce n'est aucun de ceux dont vous vous êtes servis, bien sûr; mais
+amenez-moi ce mustang pommelé, donnez-moi un champ de cent fois sa
+longueur sur la prairie, et je vous apprendrai un nouveau tour.
+
+Le cheval qu'indiquait Sanchez était celui sur lequel il était venu depuis
+Del-Norte. En cherchant à le reconnaître, j'aperçus mon arabe favori,
+pâturant au milieu des autres.
+
+Les Indiens se consultèrent et consentirent à la demande du toréro. Le
+cheval qu'il avait désigné fut pris au lasso et amené près de notre
+camarade, qu'on débarrassa de ses liens. Les Indiens n'avaient pas peur
+qu'il s'échappât. Ils savaient bien que leurs chevaux ne seraient pas
+embarrassés d'atteindre le mustang pommelé; de plus, il y avait un poste
+établi à chacune des entrées de la vallée, de sorte que, Sanchez leur
+eût-il échappé dans la plaine, il n'aurait pu sortir de la vallée.
+Celle-ci constituait en elle-même une prison.
+
+Sanchez eut bientôt terminé ses préparatifs. Il noua solidement une peau
+de buffle sur le dos de son cheval, puis le conduisit par la bride en lui
+faisant décrire plusieurs fois de suite le même rond. Quand l'animal eut
+reconnu le terrain, le torero lâcha la bride, et fit entendre un cri
+particulier. Aussitôt le cheval se mit à parcourir le cercle au petit
+galop. Après deux ou trois tours, Sanchez sauta sur son dos, et exécuta ce
+tour bien connu qui consiste à chevaucher la tête en bas, les pieds en
+l'air. Mais ce tour de force, s'il n'avait rien d'extraordinaire pour les
+écuyers de profession, était nouveau pour les Navajoès qui semblaient
+émerveillés et poussaient des cris d'admiration. Ils le firent recommencer
+maintes et maintes fois jusqu'à ce que le mustang pommelé fût en nage.
+Sanchez ne voulut pas quitter la partie sans donner aux spectateurs un
+échantillon complet de son savoir-faire, et il réussit à les étonner au
+suprême degré. Quand le carrousel fut terminé et qu'on nous reconduisit au
+bord de la rivière, Sanchez n'était plus avec nous. Il avait gagné la vie
+sauve. Les Navajoès l'avaient pris pour professeur d'équitation.
+
+
+
+LI
+
+
+LA COURSE AUX MASSUES.
+
+Le lendemain arriva. C'était le jour oû nous devions entrer en scène. Nos
+ennemis procédèrent aux préparatifs. Ils allèrent au bois, en revinrent
+avec des branches en forme de massues, fraîchement coupées, et
+s'habillèrent comme pour une course ou une partie de paume. Dès le matin,
+on nous conduisit devant la façade du temple. En arrivant, mes yeux se
+portèrent sur la terrasse. Ma bien-aimée était là; elle m'avait reconnu.
+Mes vêtements en lambeaux étaient souillés de sang et de boue; mes cheveux
+pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou,
+noirs de poudre; malgré tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de
+l'amour pénètrent tous les voiles.
+
+Je n'essayerai pas de décrire la scène qui suivit. Y eut-il jamais
+situation plus terrible, émotions plus poignantes, coeurs plus brisés! Un
+amour comme le nôtre, tantalisé par la proximité! Nous étions presque à
+portée de nous embrasser, et cependant le sort élevait entre nous une
+infranchissable barrière; nous nous sentions séparés pour jamais; nous
+connaissions mutuellement le sort qui nous était réservé; elle était sûre
+de ma mort; et moi... Des milliers de pensées, toutes plus affreuses les
+unes que les autres, nous remplissaient le coeur. Pourrais-je les énumérer
+ou les dire? Les mots sont impuissants à rendre de pareilles émotions.
+L'imagination du lecteur y suppléera. Ses cris, son désespoir, ses
+sanglots déchirants me brisaient le coeur. Pâle et défaite, ses beaux
+cheveux en désordre, elle se précipitait avec frénésie vers le parapet
+comme si elle eût voulu le franchir. Elle se débattait entre les bras de
+ses compagnes qui cherchaient à la retenir; puis l'immobilité succédait
+aux transports. Elle avait perdu connaissance, on l'entraînait hors de ma
+vue.
+
+J'avais les pieds et les poings liés. Deux fois pendant cette scène
+j'avais voulu me dresser, ne pouvant maîtriser mon émotion: deux fois
+j'étais retombé. Je cessai mes efforts et restai couché sur le sol dans
+l'agonie de mon impuissance. Tout cela n'avait pas duré dix secondes; mais
+que de souffrances accumulées dans un seul instant! C'était la
+condensation des misères de toute une vie.
+
+Pendant près d'une demi-heure je ne vis rien de ce qui se passait autour
+de moi. Mon esprit n'était point absorbé, mais paralysé, mais tout à fait
+mort. Je n'avais plus de pensée. Enfin, je sortis de ma stupeur. Les
+sauvages avaient achevé de tout préparer pour leur jeu cruel. Deux rangées
+d'hommes se déployaient parallèlement sur une longueur de plusieurs
+centaines de yards. Ils étaient armés de massues et placés en face les uns
+des autres à une distance de trois à quatre pas. Nous devions traverser en
+courant l'espace compris entre les deux lignes, recevant les coups de ceux
+qui pouvaient nous atteindre au passage. Celui qui aurait réussi à
+franchir toute la ligne et à atteindre le pied de la montagne avant d'être
+repris, devait avoir la vie sauve. Telle était du moins la promesse!
+
+--Est-ce vrai, Sanchez! demandai-je tout bas au toréro qui était près de
+moi.
+
+--Non, me répondit-il sur le même ton. C'est un moyen de vous exciter à
+mieux courir, afin d'animer le jeu. Vous devez mourir dans tous les cas.
+Je les ai entendus causer de cela.
+
+En bonne conscience. C'eût été une mince faveur que de nous accorder la
+vie à de telles conditions; car l'homme le plus vigoureux et le plus agile
+n'aurait pu les remplir.
+
+--Sanchez, dis-je encore au toréro, Séguin était votre ami. Vous ferez
+tout ce que vous pourrez pour elle.
+
+Sanchez savait bien de qui je voulais parler.
+
+--Je le ferai, je le ferai! répondit-il paraissant profondément ému.
+
+--Brave Sanchez! Dites-lui tout ce que j'ai souffert pour elle... Non,
+non; ne lui parlez pas de cela!
+
+Je ne savais vraiment plus ce que je disais.
+
+--Sanchez, ajoutai-je encore, une idée qui m'avait déjà traversé l'esprit
+me revenant, ne pourriez-vous pas... un couteau, une arme... n'importe
+quoi... ne pourriez-vous pas me procurer une arme quand on me déliera?
+
+--Cela ne vous servirait à rien. Vous n'échapperiez pas quand vous en
+auriez cinquante.
+
+--Cela se peut. Mais j'essayerai. Le pire qui puisse m'arriver, c'est de
+mourir; et j'aime mieux mourir au milieu d'une lutte.
+
+--Ça vaudrait mieux, en effet, murmura le toréro. J'essayerai de vous
+procurer une arme; mais je pourrai bien le payer de... Il fit une pause.
+Regardez derrière vous, continua-t-il d'un ton significatif, tout en
+levant les yeux comme pour examiner le profil des montagnes, vous
+apercevrez un tomahawk. Je crois qu'il est assez mal gardé, et que vous
+pourrez facilement vous en emparer.
+
+Je compris et je regardai autour de moi.
+
+Dacoma était à quelques pas, surveillant le départ des coureurs.
+
+Je vis l'arme à sa ceinture: elle pendait négligemment. On pouvait
+l'arracher.
+
+Je tiens beaucoup à la vie, et je suis capable de déployer une grande
+énergie pour la défendre. Je n'avais pas encore eu occasion de faire
+preuve de cette énergie dans les aventures que nous avions traversées.
+J'étais resté jusque-là spectateur presque passif des scènes qui avaient
+eu lieu, et généralement, je les avais contemplées avec un certain dégoût.
+Mais, dans d'autres circonstances, j'ai pu vérifier ce trait distinctif de
+mon caractère. Sur le champ de bataille, à ma connaissance, il m'est
+arrivé trois fois de devoir mon salut à ma vive perception du danger et à
+ma promptitude pour y échapper. Un peu plus on un peu moins brave, j'eusse
+été perdu: cela peut sembler obscur, énigmatique; mais c'est un fait
+d'expérience.
+
+Quand j'étais jeune, j'étais renommé pour ma rapidité à la course. Pour
+sauter et pour courir, je n'avais jamais rencontré mon supérieur; et mes
+anciens camarades de collège se rappellent encore les prouesses de mes
+jambes. Ne croyez pas que je cite ces particularités pour m'enorgueillir.
+La première est un simple détail de mon caractère, les autres sont des
+facultés physiques dont aujourd'hui, parvenu à l'âge mûr, je me sens trop
+peu fier. Je les rappelle uniquement pour expliquer ce qui va suivre.
+
+Depuis le moment où j'avais été pris, j'avais constamment ruminé des plans
+d'évasion. Mais je n'avais pas trouvé la plus petite occasion favorable.
+Tout le long de la route, nous avions été surveillés avec la plus stricte
+vigilance. J'avais passé la dernière nuit à combiner un nouveau plan qui
+m'était venu en tête en voyant Sanchez sur son cheval. Ce plan, je l'avais
+complètement mûri, et il n'y manquait que la possession d'une arme.
+J'avais bon espoir d'échapper; je n'avais eu ni le temps, ni l'occasion de
+parler de mon projet au toréro, et, d'ailleurs, il ne m'eût servi de rien
+de le lui raconter. Même sans arme, j'entrevoyais la chance de me sauver;
+mais, j'avais besoin d'en avoir une pour le cas où il se trouverait parmi
+les sauvages un meilleur coureur que moi. Je pouvais être tué; c'était
+même assez vraisemblable; mais cette mort était moins affreuse que celle
+qui m'était réservée pour le lendemain. Avec ou sans arme, j'étais décidé
+à tenter l'aventure, au risque d'y périr.
+
+On déliait O'Cork. C'était lui qui devait courir le premier. Il y avait un
+cercle de sauvages autour du point de départ: les vieillards et les
+infirmes du village qui se tenaient là pour jouir du spectacle. On n'avait
+pas peur que nous prissions la fuite; on n'y pensait même pas; une vallée
+fermée avec un poste à chaque issue; des chevaux en quantité tout près de
+là, et qu'on pouvait monter en un instant. Il était impossible de
+s'échapper, du moins le pensaient-ils.
+
+O'Cork partit. Pauvre Barnay; c'était un triste coureur! Il n'avait pas
+fait dix pas dans l'avenue vivante, qu'il recevait un coup de massue, et
+on l'emportait sanglant et inanimé, au milieu des rires de la foule
+enchantée. Un second subit le même sort, puis un troisième: c'était mon
+tour; on me délia. Je me dressai sur mes pieds, j'employai le peu
+d'instants qui m'étaient accordés à me détirer les membres, à concentrer
+dans mon âme et dans mon corps toute l'énergie dont j'étais capable pour
+faire face à une circonstance aussi désespérée. Le signal de se tenir prêt
+fut donné aux Indiens. Ils reprirent leurs places, brandissant leurs
+massues, et impatients de me voir partir.
+
+Dacoma était derrière moi. D'un regard de côté, j'avais mesuré l'espace
+qui me séparait de lui. Je reculai de quelques pas, feignant de vouloir me
+donner un peu plus d'élan; quand je fus sur le point de le toucher, je fis
+brusquement volte-face; avec l'agilité d'un chat et la dextérité d'un
+voleur, je saisis le tomahawk et l'arrachai de sa ceinture. J'essayai de
+le frapper, mais, dans ma précipitation, je le manquai; je n'avais pas le
+temps de recommencer; je me retournai et pris ma course. Dacoma était
+immobile de surprise, et j'étais hors de son atteinte avant qu'il eût fait
+un mouvement pour me suivre.
+
+Je courais, non vers l'avenue formée par les guerriers, mais vers un côté
+du cercle des spectateurs qui, je l'ai dit, était formé de vieillards et
+d'infirmes. Ceux-ci avaient tiré leurs couteaux et leurs rangs serrés me
+barraient le chemin. Au lieu d'essayer de me frayer une voie au milieu
+d'eux, ce à quoi j'aurais pu ne pas réussir, je m'élançai d'un bond
+terrible et sautai par-dessus leurs épaules. Deux ou trois de ceux qui
+étaient en arrière cherchèrent à m'arrêter au moment où je passai près
+d'eux; mais je les évitai, et, un instant après, j'étais au milieu de la
+plaine; le village entier était lancé sur mes traces.
+
+Ma direction était déterminée d'avance dans mon esprit, et sans la
+ressource que j'avais en vue, je n'aurais pas tenté l'aventure: je courais
+vers l'endroit où étaient les chevaux. Il s'agissait de ma vie, et je
+n'avais pas besoin d'être autrement encouragé à faire de mon mieux. J'eus
+bientôt distancé ceux qui étaient le plus près de moi au départ. Mais les
+meilleurs coureurs se trouvaient parmi les guerriers qui avaient formé la
+haie, et ceux-là commençaient à dépasser les autres. Néanmoins, ils ne
+gagnaient pas sur moi. J'avais encore mes jambes de collégien. Après un
+mille de chasse, je vis que j'étais à moins de la moitié de cette distance
+de la caballada, et à plus de trois cents yards de ceux qui me
+poursuivaient; mais, à ma grande terreur, en jetant un regard en arrière,
+je vis des hommes à cheval. Ils étaient encore bien loin; mais ils ne
+tarderaient pas à m'atteindre. Étais-je assez près pour qu'il pût
+m'entendre? Je criai de toute ma force, et sans ralentir ma course: «Moro,
+Moro!»
+
+Il se fit un mouvement parmi les chevaux, qui se mirent à secouer leurs
+têtes, puis, j'en vis un sortir des rangs et se diriger vers moi au galop.
+Je le reconnus à son large poitrail noir et à son museau roux: c'était
+Moro, mon brave et fidèle Moro! Les autres suivaient en foule, mais, avant
+qu'ils fussent arrivés sur moi, j'avais atteint mon cheval, et, tout
+pantelant, je m'étais élancé sur son dos! Je n'avais pas de bride, mais ma
+bonne bête était habituée à obéir à la voix, à la main et aux genoux; je
+la dirigeai à travers le troupeau, vers l'extrémité occidentale de la
+vallée. J'entendais les hurlements des chasseurs à cheval, pendant que je
+traversais la caballada; je jetai un regard en arrière; une bande de vingt
+hommes environ courait après moi au triple galop. Mais je ne les craignais
+plus maintenant. Je connaissais trop bien Moro. Quand j'eus franchi les
+douze milles de la vallée et gravi la pente de la Sierra, j'aperçus ceux
+qui me poursuivaient loin derrière, dans la plaine, à cinq ou six milles
+pour le moins.
+
+
+
+LII
+
+
+COMBAT AU BORD D'UN PRÉCIPICE.
+
+Un repos de plusieurs jours avait rendu à mon cheval toute son énergie, et
+il gravit la pente rocailleuse d'un pas rapide. Il me communiquait une
+partie de sa vigueur, et je sentais mes forces revenir. C'était heureux,
+car j'allais avoir bientôt à m'en servir. J'approchais de l'endroit où le
+poste était établi. Au moment où je m'étais échappé de la ville, tout
+entier au péril immédiat, je ne m'étais plus préoccupé de ce dernier
+danger. La pensée m'en revint tout à coup, et je commençai à faire
+provision de courage pour l'affronter. Je savais qu'il y avait un poste
+sur la montagne: Sanchez me l'avait appris, et il le tenait de la bouche
+des Indiens.
+
+Combien d'hommes allais-je rencontrer là? Deux étaient bien suffisants,
+plus que suffisants pour moi, affaibli que j'étais et n'ayant d'autre arme
+qu'un tomahawk dont j'étais fort peu habile à me servir. Sans aucun doute,
+ces hommes auraient leurs arcs, leurs lances, leurs tomahawks et leurs
+couteaux. Toutes les chances étaient contre moi. A quel endroit les
+trouverais-je? En qualité de vedettes, leur principal devoir était de
+surveiller le dehors. Ils devaient donc être à une place d'où on pût
+découvrir cette plaine. Je me rappelais parfaitement bien la route:
+c'était celle par laquelle nous avions pénétré dans la vallée. Il y avait
+une plate-forme sur le sommet occidental de la Sierra. Le souvenir m'en
+était resté parce que nous y avions fait halte pendant que notre guide
+allait en reconnaissance en avant.
+
+Un rocher surplombait cette plate-forme; je me souvenais aussi de cela;
+car, pendant l'absence du guide, Séguin et moi nous avions mis pied à
+terre et nous l'avions gravi. De ce rocher, on découvrait tout le pays
+extérieur au nord et à l'ouest. Sans aucun doute, les vedettes avaient
+choisi ce point. Seraient-elles sur le sommet? Dans ce cas, le meilleur
+parti à prendre était de passer au galop, de manière à ne pas leur donner
+de temps de descendre, et à courir seulement le risque des flèches et des
+lances. Passer au galop! Non, cela était impossible; aux deux extrémités
+de la plate-forme la route se rétrécissait jusqu'à n'avoir pas deux pieds
+de largeur, bordée d'un côté par un rocher à pic, et de l'autre par le
+précipice du canon. C'était une simple saillie de rocher qu'il était
+dangereux de traverser, même à pied et à pas comptés. De plus, mon cheval
+avait été referré à la Mission. Les fers étaient polis par la marche, et
+la roche était glissante comme du verre.
+
+Pendant que toutes ces pensées roulaient dans mon esprit, j'approchais du
+sommet de la Sierra. La perspective était redoutable; le péril que
+j'allais affronter était extrême, et dans toute autre circonstance, il
+m'aurait fait reculer. Mais le danger qui était derrière moi ne me
+permettait pas d'hésiter; et sans savoir au juste comment je m'y
+prendrais, je poursuivais mon chemin. Je m'avançais avec précaution,
+dirigeant mon cheval sur les parties les plus molles de la route, pour
+amortir le bruit de ses pas. A chaque détour, je m'arrêtais et sondais du
+regard; mais je n'avais pas de temps à perdre, et mes haltes étaient
+courtes. Le sentier s'élevait à travers un bois épais de cèdres et de pins
+rabougris. Il décrivait un zigzag sur le penchant de la montagne. Près du
+sommet, il tournait brusquement vers la droite et entrait dans le _canon_.
+Là commençait la saillie de roc qui continuait la route et régnait tout le
+long du précipice. En atteignant ce point, je découvris le rocher oû je
+m'attendais à voir la sentinelle.
+
+Je ne m'étais point trompé; elle était là; et je fus agréablement surpris
+de voir qu'il n'y avait qu'un seul homme. Il était assis sur la cime du
+rocher le plus élevé, et son corps brun se détachait distinctement sur le
+bleu pâle du ciel. La distance qui me séparait de lui était de trois cents
+yards au plus, et il me fallait. Suivre la saillie qui me rapprochait de
+lui jusqu'au tiers environ de cette distance. Au moment où je l'aperçus,
+je m'arrêtai pour me reconnaître. Il ne m'avait encore ni vu ni entendu;
+il me tournait le dos et paraissait observer attentivement la plaine du
+côté de l'ouest. A côté de la roche sur laquelle il était assis, sa lance
+était plantée dans le sol; son bouclier, son arc et son carquois,
+appuyés contre. Je voyais sur lui le manche d'un couteau et un tomahawk.
+
+Mes instants étaient comptés; en un clin d'oeil j'eus je pris ma
+résolution. C'était d'atteindre le défilé, et de tâcher de le traverser
+avant que l'Indien eût le temps de descendre pour me couper le chemin. Je
+pressai les flancs de mon cheval. J'avançai, avec lenteur et prudence,
+pour deux raisons: d'abord parce que Moro n'osait pas aller plus vite, et
+puis, parce que j'espérais ainsi passer sans attirer l'attention de la
+sentinelle. Le torrent mugissait au-dessous; le bruit pouvait étouffer
+celui des sabots sur le roc. J'allais donc, soutenu par cet espoir. Mon
+oeil passait du périlleux sentier au sauvage, et du sauvage au sentier que
+mon cheval suivait, frissonnant de terreur. Quand j'eus marché environ
+vingt pas le long de la saillie, j'arrivai en vue de la plate-forme; là,
+j'aperçus un groupe qui me fit saisir en tremblant la crinière de Moro:
+c'était un signe par lequel je m'arrêtais toujours quand je ne voulais pas
+me servir du mors. Il demeura immobile, et je considérai ce que j'avais
+devant moi.
+
+Deux chevaux, deux mustangs, et un homme, un Indien! Les mustangs, sellés
+et bridés, se tenaient tranquillement sur la plate-forme, et un lasso,
+attaché à la selle de l'un, était enroulé au poignet de l'Indien.
+Celui-ci, accroupi, le dos appuyé à un rocher, les bras sur les genoux et
+la tête sur les bras, paraissait endormi. Près de lui, son arc, ses
+flèches, sa lance et son bouclier. La situation était terrible. Je ne
+pouvais plus passer sans être entendu par celui-là, et il fallait
+absolument passer. Quand même je n'aurais pas été poursuivi, il ne m'était
+plus possible de reculer, car le passage était trop étroit pour que mon
+cheval pût se retourner. Je pensai à me laisser glisser à terre, à
+m'avancer à pas de loup, et d'un coup de tomahawk... Le moyen était cruel;
+mais je n'avais pas le choix et l'instinct de la conservation parlait plus
+haut que tous les sentiments. Mais il était écrit que je n'aurais pas
+recours à cette terrible extrémité. Moro, impatient de sortir d'une
+position aussi dangereuse, renifla et frappa le roc de son sabot. A ce
+bruit les chevaux espagnols répondirent par un hennissement. Les sauvages
+furent aussitôt sur leurs pieds, et leurs cris simultanés m'apprirent que
+tous deux m'avaient aperçu. La sentinelle du haut rocher saisit sa lance
+et se précipita en avant; mais je m'occupais exclusivement, pour le
+moment, de son camarade. Celui-ci, en me voyant, avait saisi son arc, et,
+machinalement, avait sauté sur son cheval; puis, avec un cri sauvage, il
+s'était avancé à ma rencontre sur l'étroit sentier. Une flèche siffla à
+mes oreilles; dans sa précipitation, il avait mal visé.
+
+Les têtes de nos chevaux se rencontrèrent. Ils restèrent ainsi, les yeux
+dilatés, soufflant de leurs naseaux. Tous les deux semblaient partager la
+fureur de leurs cavaliers et comprendre qu'il s'agissait d'un combat
+mortel. Ils s'étaient rencontrés dans l'endroit le plus resserré du
+passage. Ni l'un ni l'autre ne pouvait retourner sur ses pas; il fallait
+que l'un des deux fût précipité dans l'abîme: une chute de plus de mille
+pieds, et le torrent au fond! Je m'arrêtai avec un sentiment profond de
+désespoir. Pas une arme avec laquelle je pusse atteindre mon ennemi; lui,
+il avait son arc, et je le voyais ajuster une seconde flèche sur la corde.
+Au milieu de cette crise, trois idées se croisèrent dans mon cerveau se
+suivant comme trois éclairs. Mon premier mouvement fut de pousser Moro en
+avant, comptant sur sa force supérieure pour précipiter l'autre. Si
+j'avais eu une bride et des éperons, je n'aurais pas hésité; mais je
+n'avais ni l'une ni les autres; la chance était trop redoutable; puis, je
+pensai à lancer mon tomahawk à la tête de mon antagoniste. Enfin, je
+m'arrêtai à ceci: mettre pied à terre et m'attaquer au cheval de l'Indien.
+C'était évidemment le meilleur parti: en un instant je me laissai glisser
+du côté du rocher. Au moment où je descendais, une flèche me frôla la
+joue; j'avais été préservé par la promptitude de mon mouvement.
+
+Je rampai le long des flancs de mon cheval et me plaçai devant le nez du
+mustang. L'animal, semblant deviner mon intention, se cabra en renâclant;
+mais il lui fallut bien retomber à la même place. L'Indien préparait une
+troisième flèche, mais celle-ci ne devait jamais partir. Au moment où les
+sabots du mustang refrappaient le rocher, mon tomahawk s'abattait entre
+ses deux yeux. Je sentis le craquement de l'os sous le fer de la hachette.
+Immédiatement je vis disparaître dans l'abîme cheval et cavalier, celui-ci
+poussant un cri terrible et cherchant vainement à s'élancer de la selle.
+Il y eut un moment de silence, un long moment;--ils tombaient, ils
+tombaient... Enfin, on entendit un bruit sourd,--le choc de leurs corps
+rencontrant la surface de l'eau! Je n'eus pas la curiosité de regarder au
+fond, et d'ailleurs je n'en aurais pas eu le temps. Quand je me relevai
+(car je m'étais mis à genoux pour frapper), je vis l'autre sauvage
+atteignant la plateforme. Il ne s'arrêta pas un instant, mais vint en
+courant sur moi et la lance en arrêt. J'allais être traversé d'outre en
+outre, si je ne réussissais pas à parer le coup. Heureusement la pointe
+rencontra le fer de ma hache; la lance détournée passa derrière moi, et
+nos corps se rencontrèrent avec une violence qui nous fit rouler tous deux
+au bord du précipice.
+
+Aussitôt que j'eus repris mon équilibre, je recommençai l'attaque, serrant
+mon adversaire de près, afin qu'il ne pût pas se servir de sa lance.
+Voyant cela, il abandonna cette arme et saisit son tomahawk. Nous
+combattions corps à corps, hache contre hache! Tour à tour nous avancions
+ou nous reculions, suivant que nous avions à parer ou à frapper. Plusieurs
+fois nous nous saisîmes en tâchant de nous précipiter l'un l'autre dans
+l'abîme; mais la crainte d'être entraînés retenait nos efforts; nous nous
+lâchions et recommencions la lutte au tomahawk. Pas un mot n'était échangé
+entre nous. Nous n'avions rien à nous dire; nous ne pouvions d'ailleurs
+nous comprendre. Notre seule pensée, notre seul but était de nous
+débarrasser l'un de l'autre, et il fallait absolument, pour cela, que l'un
+de nous deux fût tué. Dès que nous avions été aux prises, l'Indien avait
+interrompu ses cris; nous nous battions en silence et avec acharnement. De
+temps en temps une exclamation sourde, le sifflement de nos respirations,
+le choc de nos tomahawks, le hennissement de nos chevaux et le mugissement
+continuel du torrent: tels étaient les seuls bruits de la lutte. Pendant
+quelques minutes nous combattîmes sur l'étroit sentier; nous nous étions
+fait plusieurs blessures, mais ni l'un ni l'autre n'était grièvement
+atteint. Enfin je réussis à faire reculer mon adversaire jusqu'à la
+plate-forme. Là nous avions du champ, et nous nous attaquâmes avec plus
+d'énergie que jamais. Après quelques coups échangés, nos tomahawks se
+rencontrèrent avec une telle violence, qu'ils nous échappèrent des mains à
+tous deux. Sans chercher à recouvrer nos armes, nous nous précipitâmes
+l'un sur l'autre, et après une courte lutte corps à corps, nous roulâmes
+à terre. Je croyais que mon adversaire avait un couteau, mais je m'étais
+sans doute trompé, car il s'en serait certainement servi. Je reconnus
+bientôt qu'il était plus vigoureux que moi. Ses bras musculeux me
+serraient à me faire craquer les côtes. Nous roulions ensemble, tantôt
+dessus tantôt dessous. Chaque mouvement nous rapprochait du précipice! Je
+ne pouvais me débarrasser de son étreinte. Ses doigts nerveux étaient
+serrés autour de mon cou; il m'étranglait... Mes forces m'abandonnèrent;
+je ne pus résister plus longtemps; je me sentis mourir. J'étais... je...
+O Dieu! Pardon!--Oh!
+
+Mon évanouissement ne dut pas être long, car, quand la conscience me
+revint, je sentis encore la sueur de mes efforts précédents, et mes
+blessures étaient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon
+être; j'étais toujours sur la plate-forme; mais qu'était donc devenu mon
+adversaire? Comment ne m'avait-il pas achevé? Pourquoi ne m'avait-il pas
+jeté dans l'abîme? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi.
+Je ne vis d'autre être vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant
+sur la plate-forme et se livrant un combat à coups de tête et à coups de
+pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les
+rugissements rauques et entrecoupés d'un chien dévorant un ennemi, mêlés
+aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela?
+Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde,
+et le bruit paraissait sortir de là. Je me dirigeai de ce côté. C'était un
+affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et,
+tout au fond, parmi les épines et les cactus, un chien énorme était en
+train de déchirer quelque chose qui criait et se débattait. C'était un
+homme, un Indien. Tout me fut expliqué. Le chien, c'était Alp; l'homme,
+c'était mon dernier adversaire.
+
+Au moment où j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son
+ennemi sous lui et le renversait à chaque nouvel effort que celui-ci
+faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un désespéré. Il me
+sembla voir l'animal enfonçant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais
+d'autres préoccupations m'empêchèrent de regarder plus longtemps.
+J'entendis des voix derrière moi. Les sauvages lancés à ma poursuite
+atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie.
+
+M'élancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et
+descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied,
+j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal
+en sortait à quelques pas derrière moi: c'était mon Saint-Bernard. En
+venant auprès de moi, il poussa un long hurlement et se mit à remuer la
+queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'échapper, car les
+Indiens avaient dû atteindre la plate-forme avant qu'il eût pu sortir de
+la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa
+poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'état de le
+retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arrière.
+Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais près d'un
+demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me
+lançai dans la prairie ouverte devant moi.
+
+
+
+LIII
+
+
+RENCONTRE INESPÉRÉE.
+
+Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant
+moi à la distance de trente milles. Jusque-là on ne voyait pas une
+colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il
+n'était pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant
+le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre
+ancienne route vers la mine. De là, je gagnerais le Del-Norte en suivant
+une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau latéral. Tel était à
+peu près mon plan.
+
+Je devais m'attendre à être poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand
+j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arrière me fit voir les
+Indiens débouchant dans la plaine et galopant après moi.
+
+Ce n'était plus une question de vitesse. Pas un de leurs chevaux ne
+pouvait lutter avec le mien. Mais Moro aurait-il le même fond que leurs
+mustangs? Je connaissais la nature nerveuse, infatigable de cette race
+espagnole; je les savais capables de galoper sans interruption pendant une
+journée entière, et je n'étais pas sans inquiétude sur le résultat d'une
+lutte prolongée. Pour l'instant, il m'était facile de garder mon avance
+sans presser mon cheval, dont je tenais à ménager les forces. Tant qu'il
+ne serait pas rendu, je ne risquais pas d'être atteint; je galopais donc
+posément, observant les mouvements des Indiens et me bornant à conserver
+ma distance. De temps en temps je sautais à terre pour soulager Moro, et
+je courais côte à côte avec lui.
+
+Mon chien suivait, jetant parfois un regard intelligent sur moi et
+semblant avoir conscience du motif qui me faisait voyager avec une telle
+hâte. Pendant tout le jour je restai en vue des Indiens; je pouvais
+distinguer leurs armes et les compter; ils étaient environ une vingtaine
+en tout. Les traînards avaient tourné bride, et les hommes bien montés
+continuaient seuls la poursuite. En approchant du pied de la montagne
+Neigeuse, je me rappelai qu'il y avait de l'eau à notre ancien campement
+dans le défilé. Je pressai mon cheval pour gagner le temps de nous
+rafraîchir tous les deux. J'avais l'intention de faire une courte halte,
+de laisser le noble animal reprendre haleine et se refaire un peu aux
+dépens de l'herbe grasse qui entourait le ruisseau. Mon salut dépendait de
+la conservation de ses forces, et c'était le moyen de les lui conserver.
+
+Le soleil était près de se coucher quand j'atteignis le défilé. Avant de
+m'engager au milieu des rochers, je jetai un coup d'oeil en arrière.
+J'avais gagné du terrain pendant la dernière heure. Ils étaient au moins à
+trois milles derrière, et leurs chevaux paraissaient fatigués. Tout en
+continuant ma course, je me mis à réfléchir. J'étais maintenant sur une
+route connue; mon courage se ranimait, mes espérances, si longtemps
+obscurcies, renaissaient brillantes et vivaces. Toute mon énergie, toute
+ma fortune, toute ma vie, allaient être consacrées à un seul but. Je
+lèverais une troupe plus nombreuse que toutes celles qu'avait commandées
+Séguin. Je trouverais des hommes parmi les employés de la caravane, à son
+retour; j'irais fouiller tous les postes de trappeurs et de chasseurs dans
+la montagne; j'invoquerais l'appui du gouvernement mexicain; je lui
+demanderais des subsides, des troupes. J'en appellerais aux citoyens d'El
+Paso, de Chihuahua, de Durango, je...
+
+--Par Josaphat! voilà un camarade qui galope sans selle et sans bride!
+
+Cinq ou six hommes armés de rifles sortirent des rochers et m'entourèrent.
+
+--Que je sois mangé par un Indien si ce n'est pas le jeune homme qui m'a
+pris pour un ours gris! Billye! regarde donc! Le voilà, c'est lui, c'est
+lui-même! Hi! hi! hi! ho! ho!
+
+--Rubé! Garey!
+
+--Eh quoi! par Jupiter! c'est mon ami Haller! hourrah! Mon vieux camarade!
+est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Saint-Vrain!
+
+--Lui-même, parbleu! Est-ce que je suis changé? Quant à vous, il m'eût été
+difficile de vous reconnaître, si le vieux trappeur ne nous avait pas
+instruit de tout ce qui vous est arrivé. Mais, dites-moi donc, comment
+avez-vous pu vous tirer des mains des Philistins?
+
+--D'abord, dites-moi ce que vous êtes ici, et pourquoi vous y êtes?
+
+--Oh! nous sommes un poste d'avant-garde! l'armée est là-bas.
+
+--L'armée?
+
+-Oui; nous l'appelons ainsi. Il y a là six cents hommes: et c'est une
+véritable armée pour ce pays-ci.
+
+--Mais, qui? Quels sont ces hommes?
+
+--Il y en a de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Il y a des
+habitants de Chihuahua et d'El Paso, des nègres, des chasseurs, des
+trappeurs, des voituriers; votre humble serviteur commande la troupe de
+ces derniers. Et puis, il y a la bande de notre ami Séguin.
+
+--Séguin! est-il...
+
+-Quoi? C'est notre général en chef. Mais venez: le camp est établi près de
+la fontaine. Allons-y. Vous paraissez affamé, et j'ai dans mes bagages une
+provision de paso première qualité. Venez!
+
+--Attendez un instant, je suis poursuivi!
+
+-Poursuivi! s'écrièrent les chasseurs levant tous en même temps leurs
+rifles et regardant vers l'entrée de la ravine. Combien?
+
+-Une vingtaine environ.
+
+--Sont-ils sur vos talons?
+
+--Non.
+
+--Dans combien de temps pourront-ils arriver?
+
+--Ils sont à trois milles, avec des chevaux fatigués, comme vous pouvez
+l'imaginer.
+
+--Trois quarts d'heure, une demi-heure, tout au moins. Venez! nous avons
+le temps d'aller là-bas et de tout préparer pour les bien recevoir. Rubé!
+restez-là avec les autres; nous serons revenus avant qu'ils arrivent,
+Venez, Haller! venez!
+
+Je suivis mon excellent ami, qui me conduisit à la source. Là, je trouvai
+l'armée; elle en avait bien la physionomie, car deux ou trois cents hommes
+étaient en uniforme; c'étaient les volontaires de Chihuahua et d'El Paso.
+La dernière incursion des Indiens avait porté au comble l'exaspération des
+habitants, et cet armement inaccoutumé en était la conséquence. Séguin,
+avec le reste de sa bande, avait rencontré les volontaires à El Paso, et
+les avait conduits en toute hâte sur les traces des Navajoès. C'est par
+lui que Saint-Vrain avait su que j'étais prisonnier, et celui-ci, dans
+l'espoir de me délivrer, s'était joint à l'expédition avec environ
+quarante ou cinquante des employés de la caravane. La plupart des hommes
+de la bande de Séguin avaient échappé au combat de la barranca; j'appris
+avec plaisir qu'El Sol et la Luna étaient du nombre. Ils accompagnaient
+Séguin, et je les trouvai dans sa tente.
+
+Séguin m'accueillit comme on accueille le porteur d'heureuses nouvelles.
+Elles étaient sauves encore. Ce fut tout ce que je pus lui dire, et tout
+ce qu'il voulait savoir. Nous n'avions pas de temps à perdre en vaines
+paroles.
+
+Cent hommes montèrent immédiatement à cheval et se dirigèrent vers la
+ravine. En arrivant à l'avant-poste, ils conduisirent leurs chevaux
+derrière les rochers et se mirent en embuscade.
+
+L'ordre était de prendre tous les Indiens, morts ou vifs. On avait
+pour instructions de laisser l'ennemi s'engager dans la ravine jusqu'au
+delà de l'embuscade, de le suivre jusqu'en vue du corps d'armée et de le
+prendre ainsi entre deux feux.
+
+Au-dessus du cours d'eau, la ravine, était rocheuse et les chevaux n'y
+laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharnés à ma poursuite,
+ne s'inquiéteraient pas de chercher des traces jusqu'à ce qu'ils fussent
+arrivés près de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu dépassé l'embuscade,
+pas un ne pourrait s'échapper, car le défilé était bordé de chaque côté
+par des rochers à pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres
+montèrent à cheval et se placèrent en observation devant le passage.
+L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements étaient à peine terminés,
+qu'un Indien se montra à l'angle du rocher, à peu près à deux cents yards
+de la source. C'était le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient
+déjà dépassé l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des
+hommes armés, s'arrêta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en
+arrière vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent
+volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers
+cachés, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les
+Indiens se voyant pris et reconnaissant la supériorité du nombre, jetèrent
+leurs lances et demandèrent merci. Un instant après, ils étaient tous
+prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous
+retournâmes vers la source avec nos captifs solidement garrottés.
+
+Les chefs se réunirent autour de Séguin pour délibérer sur un plan
+d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit même? On me
+demanda mon avis; je répondis naturellement que le plus tôt serait le
+mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partagés par Séguin,
+étaient opposés à tout délai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le
+lendemain; nous pouvions encore arriver à temps pour les sauver. Comment
+nous y prendrions-nous pour aborder la vallée? C'était là la première
+question à discuter. Incontestablement, l'ennemi avait placé des postes
+aux deux extrémités.
+
+Un corps aussi important que le nôtre ne pouvait s'approcher par la plaine
+sans être immédiatement signalé. C'était une grave difficulté.
+
+--Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Séguin;
+attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe.
+
+--Wagh! répondit un autre, ça ne se peut pas. Il y a dix milles de forts
+là-dedans. Si nous nous montrons ainsi à ces moricauds, ils gagneront les
+bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du
+monde à les retrouver.
+
+Celui-ci avait évidemment raison. Nous ne devions pas attaquer
+ouvertement. Il fallait user de stratagème. On appela au conseil un homme
+qui devait bientôt lever la difficulté: c'était le vieux trappeur sans
+oreilles et sans chevelure, Rubé.
+
+--Cap'n, dit-il après un moment de réflexion, nous n'avons pas besoin de
+nous montrer avant de nous être rendus maîtres du _canon_.
+
+--Comment nous en rendrons-nous maîtres? demanda Séguin.
+
+--Déshabillez ces vingt moricauds, répondit Rubé, montrant les
+prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec
+nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi!
+Le vieux Rubé pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier.
+Maintenant, cap'n, vous comprenez?
+
+--Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le
+corps d'armée.
+
+--Voilà la chose, c'est justement mon idée.
+
+--C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose à faire; nous agirons
+ainsi.
+
+Séguin donna immédiatement l'ordre de dépouiller les Indiens de leurs
+vêtements. La plupart étaient revêtus d'habits pillés sur les Mexicains.
+Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs.
+
+--Je vous engage, cap'n, dit Rubé voyant. Séguin se préparer à choisir les
+hommes de cette avant-garde, je vous engage à prendre principalement des
+Delawares. Ces Navaghs sont très-rusés, et on ne les attrape pas
+facilement. Ils pourraient reconnaître une peau blanche au clair de la
+lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien,
+autrement nous serons éventés; nous le serons sûrement.
+
+Séguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies
+qu'il put, et leur fit revêtir les costumes des Navajoès. Lui-même. Rubé,
+Garey et quelques autres, complétèrent le nombre. Quant à moi, je devais
+naturellement jouer le rôle de prisonnier. Les blancs changèrent d'habits
+et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usité dans la prairie,
+et auquel ils étaient tous habitués. Pour Rubé, la chose ne fut pas
+difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce déguisement. Il
+ne se donna pas la peine d'ôter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu
+les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vêtement
+favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants après,
+se montra revêtu de calzoneros tailladés, ornés de boutons brillants
+depuis la hanche jusqu'à la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui
+était échue en partage. Un élégant sombrero posé coquettement sur sa tête
+acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses
+camarades accueillirent cette métamorphose par de bruyants éclats de rire,
+et Rubé lui-même éprouvait un singulier plaisir à se sentir aussi
+gracieusement harnaché. Avant que le soleil eût disparu, tout était prêt,
+et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'armée, sous la conduite
+de Saint-Vrain, devait suivre à une heure de distance. Quelques hommes
+seulement, des Mexicains, restaient à la source, pour garder les
+prisonniers navajoès.
+
+
+
+LIV
+
+
+LA DÉLIVRANCE.
+
+Nous coupâmes la plaine droit dans la direction de l'entrée orientale de
+la vallée. Nous atteignîmes le canon à peu près deux heures avant le jour.
+Tout se passa comme nous le désirions. Il y avait un poste de cinq Indiens
+à l'extrémité du défilé; ils se laissèrent approcher sans défiance et nous
+les prîmes sans coup férir. Le corps d'armée arriva bientôt après, et
+toujours précédé de l'avant-garde, traversa le canon. Arrivés à la lisière
+des bois situés près de la ville, nous fîmes halte et nous nous couchâmes
+au milieu des arbres.
+
+La ville était éclairée par la lune, un profond silence régnait dans la
+vallée. Rien ne remuait à une heure aussi matinale; mais nous apercevions
+deux ou trois formes noires, debout près de la rivière. C'étaient les
+sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura;
+ils étaient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient guère,
+les pauvres diables, que l'heure de la délivrance fût si près d'eux. Pour
+les mêmes raisons que la première fois, nous retardions l'attaque jusqu'à
+ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective
+n'était plus la même. La ville était défendue maintenant par six cents
+guerriers, nombre à peu près égal au nôtre; et nous devions compter sur un
+combat à outrance. Nous ne redoutions pas le résultat, mais nous avions à
+craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent à mort les
+prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but
+était de les délivrer, et, s'ils étaient vaincus, ils pouvaient se donner
+l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'était que trop
+probable, et nous dûmes prendre toutes les mesures possibles pour empêcher
+un pareil résultat. Nous étions satisfaits de penser que les femmes
+captives étaient toujours dans le temple. Rubé nous assura que c'était
+leur habitude constante d'y tenir renfermées les nouvelles prisonnières
+pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La
+reine, aussi, demeurait dans ce bâtiment.
+
+Il fut donc décidé que la troupe travestie se porterait en avant, me
+conduisant comme prisonnier, aux premières lueurs du jour, et irait
+entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en
+sûreté. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'armée entière
+devait s'élancer au galop. C'était le meilleur plan et après en avoir
+arrêté tous les détails, nous attendîmes l'aube. Elle arriva bientôt. Les
+rayons de l'aurore se mêlèrent à la lumière de la lune. Les objets
+devinrent plus distincts. Au moment où le quartz laiteux des rochers
+revêtit ses nuances matinales, nous sortîmes de notre couvert et nous nous
+dirigeâmes vers la ville. J'étais en apparence lié sur mon cheval, et
+gardé entre deux Delawares.
+
+En approchant des maisons, nous vîmes plusieurs hommes sur les toits. Ils
+se mirent à courir çà et là, appelant les autres; des groupes nombreux
+garnirent les terrasses, et nous fûmes accueillis par des cris de
+félicitations. Évitant les rues, nous prîmes, au grand trot, la direction
+du temple. Dès que nous eûmes atteint la base des murs, nous sautâmes en
+bas de nos chevaux et grimpâmes aux échelles. Les parapets des terrasses
+étaient garnis d'un certain nombre de femmes. Parmi elles, Séguin reconnut
+sa fille, la reine. En un clin d'oeil elle fut emmenée et mise en sûreté
+dans l'intérieur. Un instant après je retrouvais ma bien-aimée auprès de
+sa mère et je la serrais dans mes bras. Les autres captives étaient là;
+sans perdre de temps en explications, nous les fîmes rentrer dans les
+chambres et nous gardâmes les portes, le pistolet au poing. Tout cela
+s'était fait en moins de deux minutes; mais avant que nous eussions fini,
+un cri sauvage annonçait que la ruse était découverte. Des hurlements de
+rage éclatèrent dans toute la ville, et les guerriers, s'élançant de leurs
+maisons, accoururent; vers le temple. Les flèches commencèrent à siffler
+autour de nous; mais à travers tous les bruits, les sons du clairon, qui
+donnaient le signal de l'attaque, se firent entendre.
+
+Nos camarades sortirent du bois et; accoururent au galop. A deux cents
+yards de la ville, les cavaliers se divisèrent en deux colonnes, qui
+décrivirent, chacune, un quart de cercle pour attaquer par les deux bouts
+à la fois. Les Indiens se portèrent à la défense des abords du village;
+mais, en dépit d'une grêle de flèches qui abattit plusieurs hommes, les
+cavaliers pénétrèrent dans les rues, et, mettant pied à terre,
+combattirent les Indiens corps à corps, dans leurs murailles. Les cris,
+les coups de fusil, les détonations sourdes des escopettes, annoncèrent
+bientôt que la bataille était engagée partout. Une forte troupe, commandée
+par El Sol et Saint-Vrain, était venue au galop jusqu'au temple. Voyant
+que nous avions mis les captives en sûreté, ces hommes mirent pied à terre
+à leur tour et attaquèrent la ville de ce côté, pénétrant dans les maisons
+et forçant à sortir les guerriers qui les défendaient. Le combat devint
+général. L'air était ébranlé par les cris et les coups de feu. Chaque
+terrasse était une arène où se livraient des luttes mortelles. Des femmes
+en foule, poussant des cris d'épouvante, couraient le long des parapets,
+ou gagnaient le dehors, s'enfuyant vers les bois. Des chevaux effrayés,
+soufflant, hennissant, galopaient à travers les rues et se sauvaient dans
+la prairie, la bride traînante; d'autres, enfermés dans des parcs, se
+précipitaient sur les barrières et les brisaient. C'était une scène
+d'effroyable confusion, un terrible spectacle.
+
+Au milieu de tout cela, j'étais simple spectateur. Je gardais la porte
+d'une chambre où étaient enfermées celles qui nous étaient chères. De mon
+poste élevé, je découvrais tout le village, et je pouvais suivre les
+progrès de la bataille sur tous les points. Beaucoup tombaient de part et
+d'autre, car les sauvages combattaient avec le courage du désespoir. Je ne
+redoutais pas l'issue de la lutte; les blancs avaient trop d'injures à
+laver, et le souvenir de tous les maux qu'ils avaient soufferts doublait
+leur force et leur ardeur. Ils avaient l'avantage des armes pour ce genre
+de combat, les sauvages étant principalement redoutables en plaine, avec
+leurs longues lances. Au moment où mes yeux se portaient sur les terrasses
+supérieures, une scène terrible attira mon attention et me fit oublier
+toutes les autres. Sur un toit élevé, deux hommes étaient engagés dans un
+combat terrible et mortel. A leurs brillants vêtements, je reconnus les
+combattants. C'étaient Dacoma et le Maricopa! Le Navajo avait une lance;
+l'autre tenait un rifle dont il se servait en guise de massue. Quand mes
+yeux tombèrent sur eux, ce dernier venait de parer et portait un coup que
+son antagoniste évita. Dacoma, se retournant subitement, revint à la
+charge avec sa lance, et avant qu'El Sol pût se retirer, le coup était
+porté et la lance lui traversait le corps. Involontairement je poussai un
+cri; je m'attendais à voir le noble Indien tomber. Quel fut mon étonnement
+en le voyant brandir son tomahawk au-dessus de sa tête, se porter en avant
+sur la lance, et abattre le Navajo à ses pieds! Attiré lui-même par l'arme
+qui le perçait d'outre en outre, il tomba sur son ennemi; mais, se
+relevant bientôt, il retira la lance de son corps, et, se penchant
+au-dessus du parapet, il s'écria:
+
+--Viens, Luna! viens ici! Notre mère est vengée.
+
+Je vis la jeune fille s'élancer vers le toit, suivie de Garey, et un
+moment après, le Maricopa tombait, sans connaissance, entre les bras du
+trappeur. Rubé, Saint-Vrain et quelques autres arrivèrent à leur tour et
+examinèrent la blessure. Je les observais avec une anxiété profonde, car
+le caractère de cet homme singulier m'avait inspiré une vive affection.
+Quelques instants après, Saint-Vrain venait me rejoindre, et j'apprenais
+que la blessure n'était pas mortelle. On pouvait répondre de la vie d'El
+Sol.
+
+ * * * * *
+
+La bataille était finie. Les guerriers survivants avaient fui vers la
+forêt. On entendait encore par-ci, par-là, un coup de feu isolé et le cri
+d'un sauvage qu'on découvrait caché dans quelque coin. Beaucoup de
+captives blanches avaient été trouvées dans la ville, et on les amenait
+devant la façade du temple, gardée par un poste de Mexicains. Les femmes
+indiennes s'étaient réfugiées dans les bois. C'était heureux; car les
+chasseurs et beaucoup de volontaires, exaspérés par leurs blessures,
+échauffés par le combat, couraient partout comme des furieux. La fumée
+s'échappait de plus d'une maison, les flammes suivaient, et la plus grande
+partie de la ville ne montra bientôt plus que des monceaux de ruines
+fumantes. Nous passâmes la journée entière à la ville des Navajoès pour
+refaire nos chevaux et nous préparer à la traversée du désert. Les
+troupeaux pillés furent rassemblés. On tua la quantité de bestiaux
+nécessaire pour les besoins immédiats. Le reste fut remis en garde aux
+_vaqueros_ pour être emmené. La plupart des chevaux des Indiens furent
+pris au lasso; les uns servirent aux captives délivrées, les autres furent
+emmenés comme butin. Mais il n'aurait pas été prudent de rester longtemps
+dans la vallée. Il y avait d'autres tribus de Navajoès vers le nord, qui
+pouvaient bientôt être sur notre dos. Il y avait aussi leurs alliés: la
+grande nation des Apaches au sud, et celle des Nijoras à l'ouest.
+
+Nous savions que tous ces Indiens s'uniraient pour se mettre à notre
+poursuite. Le but de notre expédition était atteint: l'intention du chef
+au moins était entièrement remplie; un grand nombre de captives que leurs
+proches avaient crues perdues pour toujours étaient délivrées. Il se
+passerait quelque temps avant que les Indiens tentassent de renouveler les
+excursions par lesquelles ils avaient coutume de porter chaque année la
+désolation dans les _pueblos_ de la frontière. Le lendemain, au lever du
+soleil, nous avions repassé le _canon_ et nous nous dirigions vers la
+montagne Neigeuse.
+
+
+
+LV
+
+
+EL PASO DEL-NORTE.
+
+Je ne décrirai pas notre traversée du désert, et je n'entrerai pas dans le
+détail des incidents de notre voyage au retour. Toutes les fatigues,
+toutes les difficultés étaient pour moi des sources de plaisir. J'avais du
+bonheur à veiller sur _elle_, et, tout le long de la route, ce fut ma
+principale occupation. Les sourires que je recevais me payaient, et au
+delà, de mes peines. Mais étaient-ce donc des peines? était-ce un travail
+pour moi que de remplir ses gourdes d'eau fraîche à chaque nouveau
+ruisseau, d'arranger la couverture sur sa selle, de manière à lui faire un
+siège commode; de lui fabriquer un parasol avec les larges feuilles du
+palmier; de l'aider à monter à cheval et à en descendre? Non, ce n'était
+pas un travail. Nous étions heureux pendant ce voyage. Moi, du moins,
+j'étais heureux, car j'avais accompli l'épreuve qui m'avait été imposée,
+et j'avais gagné ma fiancée.
+
+Le souvenir des périls auxquels nous venions d'échapper donnait plus de
+prix encore à notre félicité. Une seule chose assombrissait parfois le
+ciel de nos pensées: la reine--Adèle!--Elle revenait au berceau de son
+enfance, et ce n'était pas volontairement; elle y revenait en prisonnière,
+prisonnière de ses propres parents, de son père et de sa mère! Pendant
+tout le voyage, ceux-ci veillaient sur elle avec la plus tendre
+sollicitude, et ne recevaient, en échange de leurs soins, que des regards
+froids et silencieux. Leur coeur était rempli de douleur.
+
+Nous n'étions pas poursuivis, ou du moins l'ennemi ne se montra pas.
+Peut-être ne fûmes-nous pas suivis du tout. Le châtiment avait été
+terrible, et il devait se passer quelque temps avant que les Indiens
+rassemblassent les forces suffisantes pour revenir à la charge. Nous ne
+perdions pas un moment, d'ailleurs, et voyagions aussi vite que le
+permettait la composition de notre caravane. En cinq jours, nous
+atteignîmes la _Barranca del Oro_, et nous traversâmes la vieille mine,
+théâtre de notre lutte sanglante. Pendant notre halte au milieu des
+cabanes ruinées, je cherchai si je ne trouverais pas quelques vestiges de
+mon pauvre compagnon et du malheureux docteur. À la place où j'avais vu
+leurs corps, je trouvai deux squelettes dépouillés par les loups aussi
+complètement que s'ils avaient été préparés pour un cabinet d'anatomie.
+C'était tout ce qui restait des deux infortunés.
+
+En quittant la _Barranca del Oro_, nous fîmes route vers les sources du
+rio des Mimbres et suivîmes ce cours d'eau jusqu'au Del-Norte. Le jour
+suivant, nous entrions dans le pueblo d'El-Paso. Notre arrivée provoqua
+une scène des plus intéressantes. À notre approche de la ville, la
+population entière se porta à notre rencontre. Quelques-uns venaient par
+curiosité, d'autres pour nous faire accueil et prendre part à la joie de
+notre retour triomphant; beaucoup étaient poussés par d'autres sentiments.
+Nous avions ramené avec nous un grand nombre de captives délivrées,
+environ cinquante, et elles furent immédiatement entourées d'une foule de
+citadins. Parmi cette foule, il y avait des mères, des soeurs, des amants,
+des maris, dont la douleur n'avait encore pu s'apaiser, et dont notre
+victoire terminait le deuil.
+
+Les questions se croisaient, les regards cherchaient, l'anxiété était
+peinte sur toutes les figures. Les reconnaissances provoquaient des cris
+de joie. Mais il y avait aussi des cris de désespoir; car parmi ceux qui
+étaient partis quelques jours auparavant pleins de santé et d'ardeur,
+beaucoup n'étaient pas revenus. Un épisode entre tous, un épisode bien
+triste, me frappa. Deux femmes du peuple avaient jeté les yeux sur une
+captive, une jeune fille qui me parut avoir dix ans environ. Chacune se
+disait la mère de cette enfant; chacune l'avait saisie par le bras, sans
+violence, mais avec l'intention de la disputer à l'autre. La foule les
+entourait, et ces deux femmes faisaient retentir l'air de leurs cris et de
+leurs réclamations plaintives. L'une établissait l'âge de l'enfant,
+racontait précisément l'histoire de sa capture par les sauvages, signalait
+certaines marques sur son corps, et déclarait qu'elle était prête à faire
+le serment que c'était sa fille. L'autre en appelait aux spectateurs leur
+faisait remarquer que l'enfant n'avait pas les cheveux et les yeux de la
+même couleur que l'autre femme; elle montrait la ressemblance de la jeune
+captive avec son autre fille qui était là, et qu'elle disait être la soeur
+aînée. Toutes les deux parlaient en même temps et embrassaient la pauvre
+enfant, chacune de son côté, tout en parlant. La petite captive, tout
+interdite, se tenait entre les deux, recevant leurs caresses d'un air
+étonné. C'était une enfant charmante, costumée à l'indienne, brunie par le
+soleil du désert. Il était évident qu'elle n'avait nul souvenir d'aucune
+des deux femmes; pour elle, il n'y avait pas de mère! Tout enfant, elle
+avait été emmenée au désert, et, comme la fille de Séguin, elle avait
+oublié les impressions de ses premières années. Elle avait oublié son
+père, sa mère, elle avait tout oublié. C'était, comme je l'ai dit, une
+scène pénible à voir. L'angoisse des deux femmes, leurs appels passionnés,
+leurs caresses extravagantes mais pleines d'amour, leurs cris plaintifs,
+mêlés de sanglots et de pleurs, remplissaient le coeur de tristesse. Le
+débat fut terminé, à ce que je pus voir, par l'intervention de l'alcade
+qui, arrivé sur les lieux, confia l'enfant à la police pour être gardée
+jusqu'à ce que la mère véritable eût pu établir les preuves de sa
+maternité. Je n'ai jamais su la fin de ce petit drame.
+
+Le retour de l'expédition à El Paso fut célébré par une ovation
+triomphale. Salves de canon, carillons de toutes les cloches, feux
+d'artifice, messes solennelles, musique en plein air dans toute la ville,
+rien n'y manqua. Les banquets et les réjouissances suivirent, la nuit fut
+éclairée par une brillante illumination de bougies, et un _gran funcion de
+baile_--un _fandago_--compléta la manifestation de l'allégresse générale.
+
+Le lendemain matin, Séguin se prépara à retourner à sa vieille habitation
+de Del Norte, avec sa femme et ses filles. La maison était encore debout,
+à ce que nous avions appris. Elle n'avait pas été pillée. Les sauvages,
+lorsqu'ils s'en étaient emparés, s'étaient trouvés serrés de près par un
+gros de _Paisanos_, et avaient dû partir en toute hâte, avec leurs
+prisonnières, laissant les choses dans l'état où ils les avaient trouvées.
+Saint-Vrain et moi nous suivions la famille. Le chef avait pour l'avenir
+des projets dans lesquels tous deux nous étions intéressés. Nous devions
+les examiner mûrement à la maison.
+
+Ma spéculation de commerce m'avait rapporté plus que Saint-Vrain ne
+l'avait présumé. Mes dix mille dollars avaient été triplés. Saint-Vrain
+aussi était à la tête d'un joli capital, et nous pûmes reconnaître
+largement les services que nos derniers compagnons nous avaient rendus.
+Mais la plupart d'entre eux avaient déjà reçu un autre salaire. En sortant
+d'El Paso, je retournai par hasard la tête, et je vis une longue rangée
+d'objets noirs suspendus au-dessus des portes. Il n'y avait pas à se
+tromper sur la nature de ces objets, à nuls autres semblables: c'étaient
+des scalps.
+
+
+
+LVI
+
+
+UNE VIBRATION DES CORDES DE LA MÉMOIRE.
+
+Le deuxième soir après notre arrivée à la vieille maison du Del Norte,
+nous étions réunis, Séguin, Saint-Vrain et moi, sur l'azotéa. J'ignore
+dans quel but notre hôte nous avait conduits là. Peut-être voulait-il
+contempler une fois encore cette terre sauvage, théâtre de tant de scènes
+de sa vie aventureuse. Nos plans étaient arrêtés. Nous devions partir le
+lendemain, traverser les grandes plaines et regagner le Mississipi.
+_Elles_ partaient avec nous.
+
+C'était une belle et chaude soirée. L'atmosphère était légère et élastique
+comme elle l'est toujours sur les hauts plateaux du monde occidental. Son
+influence semblait s'étendre sur toute la nature animée; il y avait de la
+joie dans le chant des oiseaux, dans le bourdonnement des abeilles
+domestiques. La forêt lointaine nous envoyait la mélodie de son doux
+murmure; on n'entendait pas les rugissements habituels de ses hôtes
+sauvages et cruels: tout semblait respirer la paix et l'amour. Les
+_arrieros_ chantaient gaiement, en s'occupant en bas des préparatifs de
+départ. Moi aussi, je me sentais joyeux; depuis plusieurs jours le bonheur
+était dans mon âme, mais cet air pur, le plus brillant avenir qui
+s'ouvrait devant moi, ajoutaient encore â ma félicité.
+
+Il n'en était pas ainsi de mes compagnons. Tous deux semblaient tristes.
+Séguin gardait le silence. Je croyais qu'il était monté là pour regarder
+une dernière fois la belle vallée. Sa pensée était ailleurs. Il marchait
+de long en large, les bras croisés, les yeux baissés et fixés sur le
+ciment de la terrasse. Il ne regardait rien; il ne voyait rien. L'oeil de
+son esprit seul était éveillé. Ses sourcils froncés accusaient de pénibles
+préoccupations. Je n'en savais que trop la cause. _Elle_ persistait à ne
+pas le reconnaître. Mais Saint-Vrain,--le spirituel, le brillant, le
+bouillonnant Saint-Vrain,--quelle infortune l'avait donc frappé? quel
+nuage était venu assombrir le ciel rose de sa destinée? quel serpent
+s'était glissé dans son coeur? à quel chagrin si vif pouvait-il être en
+proie, que le pétillant Paso lui-même était impuissant à dissiper?
+Saint-Vrain ne parlait plus; Saint-Vrain soupirait; Saint-Vrain était
+triste! J'en devinais à moitié la cause: Saint-Vrain était....
+
+On entend sur l'escalier des pas légers et un frôlement de robes. Des
+femmes montent. Nous voyons paraître madame Séguin, Adèle et Zoé. Je
+regarde la mère;--sa figure aussi est voilée de tristesse. Pourquoi
+n'est-elle pas heureuse? pourquoi n'est-elle pas joyeuse d'avoir retrouvé
+son enfant si longtemps perdue! Ah! C'est qu'elle ne l'a pas encore
+retrouvée!
+
+Mes yeux se portent sur la fille--l'aînée--la reine. L'expression de ses
+traits est des plus étranges. Avez-vous vu l'ocelot captif? Avez-vous vu
+l'oiseau sauvage qui refuse de s'apprivoiser, et frappe, de ses ailes
+saignantes, les barreaux de la cage qui lui sert de prison. Vous pouvez
+alors vous imaginer cette expression. Je ne saurais la dépeindre. Elle ne
+porte plus le costume indien. On l'a remplacé par les vêtements de la vie
+civilisée, qu'elle supporte impatiemment. On s'en aperçoit aux déchirures
+de la jupe, au corsage béant, découvrant à moitié son sein qui se soulève,
+agité par des pensées cruelles. Elle suit sa mère et sa soeur, mais non
+comme une compagne. Elle semble prisonnière; elle est comme un aigle à qui
+on a coupé les ailes. Elle ne regarde personne. Les tendres attentions
+dont on l'a entourée ne l'ont point touchée. Dès que sa mère, qui l'a
+conduite sur l'azotéa, lui lâche la main, elle s'éloigne, va s'accroupir à
+l'écart, et change plusieurs fois de place, sous l'influence d'émotions
+profondes. Accoudée sur le parapet, à l'extrémité occidentale de l'azotéa,
+elle regarde au loin--du côté des Mimbres. Elle connaît bien ces
+montagnes, ces pics de sélénite brillante, ces sentinelles immobiles du
+désert; elle les connaît bien: son coeur suit ses yeux.
+
+Tous nous l'observons, elle est l'objet de notre commune sollicitude.
+C'est à elle que se rapportent toutes les douleurs. Son père, sa mère, sa
+soeur, l'observent avec une profonde tristesse; Saint-Vrain aussi.
+Cependant, chez ce dernier l'expression n'est pas la même. Son regard
+trahit l'....
+
+Elle s'est retournée subitement; et s'apercevant que tous nos yeux sont
+fixés sur elle, nous regarde l'un après l'autre... Ses yeux rencontrent
+ceux de Saint-Vrain! Sa physionomie change tout à coup; elle s'illumine,
+comme le soleil se dégageant des nuages. Ses yeux s'allument. Je connais
+cette flamme: je l'ai vue déjà, non dans ses yeux, mais dans des yeux qui
+ressemblaient aux siens, dans ceux de sa soeur; je connais cette flamme:
+c'est celle de l'amour. Saint-Vrain, lui aussi, est en proie à la même
+émotion. Heureux Saint-Vrain! heureux, car son amour est partagé. Il
+l'ignore encore, mais je le sais, moi. Je pourrais d'un seul mot combler
+son coeur de joie.
+
+Quelques moments se passent ainsi. Ils se regardent: leurs yeux échangent
+des éclairs. Ni l'un ni l'autre ne peut les détourner. Ils obéissent à la
+puissance suprême de l'amour. L'énergique et fière attitude de la jeune
+fille s'affaisse peu à peu; ses traits se détendent; son regard devient
+plus doux; tout son extérieur s'est transfiguré. Elle se laisse aller sur
+un banc et s'appuie contre le parapet. Elle ne se tourne plus vers l'est;
+ses regards ne cherchent plus les Mimbres. Son coeur n'est plus au désert!
+il a suivi ses yeux qui restent continuellement fixés sur Saint-Vrain. De
+temps en temps, ils s'abaissent sur les dalles de l'azoléa; mais sa pensée
+les ramène au même objet; elle le regarde tendrement, plus tendrement
+chaque fois qu'elle y revient. L'angoisse de la captivité est oubliée.
+Elle ne désire plus s'enfuir. L'endroit où il est n'est plus pour elle une
+prison; c'est un paradis. On peut maintenant laisser les portes ouvertes.
+L'oiseau ne fera plus d'efforts pour sortir de sa cage: il est apprivoisé.
+Ce que la mémoire, l'amitié, les caresses, n'ont pu faire, est accompli
+par l'amour en un instant; la puissance mystérieuse de l'amour a
+transformé ce coeur sauvage; le temps d'une pulsation a suffi pour cela:
+les souvenirs du désert sont effacés. Je crus voir que Séguin avait tout
+remarqué, car il observait avec attention les moindres mouvements de sa
+fille. Il me sembla que cette découverte lui faisait plaisir; il
+Paraissait moins triste qu'auparavant. Mais je ne continuai pas à suivre
+cette scène. Un intérêt plus vif m'attira d'un autre côté, et, obéissant à
+une douce attraction, je me dirigeai vers l'angle méridional de l'azoléa.
+Je n'étais pas seul. Ma bien-aimée était avec moi, et nos mains étaient
+jointes, comme nos coeurs. Notre amour n'avait point à se cacher; avec Zoé,
+il n'avait jamais été question de secrets sous ce rapport. Notre passion
+s'abandonnait aux impulsions de la nature. Zoé ne savait rien des usages
+conventionnels du monde, de la société, des cercles soi-disant raffinés.
+Elle ignorait que l'amour fût un sentiment dont on pût avoir à rougir.
+Jusque-là, nuls témoins ne l'avaient gênée. La présence même de ses
+parents, si redoutable aux amoureux moins purs que nous ne l'étions,
+n'avait jamais mis le moindre obstacle à l'expression de ses sentiments.
+Seule ou devant eux, sa conduite était la même. Elle ignorait les
+hypocrisies de la nature conventionnelle; les scrupules, les intrigues,
+les luttes simulées. Elle ignorait les terreurs des âmes coupables. Elle
+suivait naïvement les impulsions placées en elle par le Créateur. Il n'en
+était pas tout à fait de même chez moi. J'avais vécu dans la société; peu,
+il est vrai, mais assez pour ne pas croire autant à l'innocente pureté de
+l'amour; assez pour être devenu quelque peu sceptique sur sa sincérité.
+Grâce à elle, je me débarrassais de ce misérable scepticisme; mon âme
+s'ouvrait à l'influence divine: je comprenais toute la noblesse de la
+passion. Notre attachement était sanctionné par ceux-là mêmes qui seuls
+avaient le droit de le sanctionner. Il était sanctifié par sa propre
+pureté. Nous contemplons le paysage, rendu plus beau par le coucher du
+soleil, dont les rayons ne frappent plus la rivière, mais dorent encore le
+feuillage des cotonniers qui la couvrent, et envoient, çà et là, une
+traînée lumineuse sur les flots. La forêt est diaprée des riches nuances
+de l'automne. Les feuilles vertes sont entremêlées de feuilles rouges; ici
+elles revêtent le jaune d'or, là le marron foncé. Sous cette brillante
+mosaïque, le fleuve déploie ses courbes sinueuses, comme un serpent
+gigantesque dont la tête va se perdre dans les bois sombres qui
+environnent El Paso. Tout cela se déroule à nos yeux, car la place que
+nous occupons domine le paysage. Nous voyons les maisons brunes du
+village, le clocher brillant de son église.
+
+Combien de fois, dans nos heures d'ivresse, nous avons regardé ce clocher!
+Jamais avec autant de bonheur que dans ce moment. Nous sentons que nos
+coeurs débordent. Nous parlons du passé comme du présent; car Zoé compte
+maintenant des événements dans sa vie. Sombres tableaux, il est vrai; mais
+souvent ce sont ceux-là dont un aime le plus à évoquer le souvenir. Les
+scènes du désert ont ouvert à son intelligence tout un horizon de pensées
+nouvelles qui provoquent de sa part des questions sans nombre. Nous
+parlons de l'avenir. Il est tout lumière, quoique un long et périlleux
+voyage nous en sépare encore. Nous n'y pensons pas. Nous regardons au
+delà; nous pensons à l'époque où je lui enseignerai, où elle apprendra de
+moi ce que c'est que le mariage.
+
+Les vibrations d'une mandoline se font entendre. Nous nous retournons.
+Madame Séguin est assise sur un banc; elle tient l'instrument dans ses
+mains; elle l'accorde. Jusqu'à ce moment, elle n'y avait pas touché. Il
+n'y avait pas eu de musique depuis notre retour. C'est à la demande de
+Séguin que l'instrument a été apporté, il veut, par la musique, chasser
+les sombres souvenirs; ou peut-être espère-t-il adoucir les pensées
+cruelles qui tourmentent encore son enfant. Madame Séguin se dispose à
+jouer; nous nous rapprochons pour entendre. Séguin et Saint-Vrain causent
+à part. Adèle est encore assise où nous l'avons laissée, silencieuse,
+absorbée.
+
+La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont
+les Andalouses aiment à suivre la cadence avec leurs pieds. Séguin et
+Saint-Vrain se sont retournés; nous regardons tous la figure d'Adèle. Nous
+tâchons de lire dans ses traits. Les premières notes l'ont fait
+tressaillir; ses yeux vont de l'un à l'autre, de l'instrument à celle qui
+le tient; elle semble étonnée, curieuse. La musique continue. La jeune
+fille s'est levée, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc
+où sa mère est assise. Elle s'accroupit à ses pieds, place son oreille
+tout près de la boite vibrante, et prête une oreille attentive. Sa figure
+revêt une expression singulière.
+
+Je regarde Séguin; sa physionomie n'est pas moins étrange; ses yeux sont
+fixés sur ceux de sa fille; il la dévore du regard; ses lèvres sont
+entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement,
+et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les pensées qui
+agitent son âme. Il se relève, comme frappé d'une idée soudaine.
+
+--Oh! Adèle! Adèle! s'écrie-t-il d'une voix oppressée! En s'adressant à
+sa femme, oh! chante cette chanson, cette romance si douce, tu te
+rappelles? cette chanson que tu avais l'habitude de lui répéter si
+souvent. Tu te la rappelles? Adèle! Regarde-la! vite! vite! Oh! mon Dieu!
+peut-être elle pourra...
+
+La musique l'interrompt. La mère l'a compris, et, avec l'habileté d'une
+virtuose, elle amène par une modulation savante un chant d'un caractère
+tout différent: je reconnais la douce cantilène espagnole: «La madre a su
+hija» (La mère à son enfant).
+
+Elle chante en s'accompagnant de la mandoline. Elle y met toute son âme;
+l'amour maternel l'inspire. Elle donne aux paroles l'accent le plus
+passionné, le plus tendre:
+
+Tu duermes, cara niña.
+Tu duermes en la paz.
+Los angeles del cielo
+Los angeles guardan, guardan
+Niña mia! Cara ni--
+
+ * * * * *
+
+Le chant est interrompu par un cri,--un cri dont l'expression est
+impossible à rendre. Les premiers mots de la romance avaient fait
+tressaillir la jeune fille, et son attention avait redoublé, s'il était
+possible. Pendant que le chant continuait, l'expression singulière que
+nous avons remarquée sur sa figure devenait de plus en plus visible et
+marquée. Quand la voix arriva au refrain de la mélodie, une exclamation
+étrange sortit de ses lèvres. Elle se dressa sur ses pieds, regarda avec
+égarement celle qui chantait.
+
+Ce fut un éclair! L'instant d'après, elle criait d'un accent profond et
+passionné: «Maman! maman!» et tombait dans les bras de sa mère.
+
+Séguin avait dit vrai lorsqu'il s'était écrié: «Peut-être un jour Dieu
+permettra qu'elle se rappelle!» Elle se rappelait non seulement sa mère,
+mais, bientôt après, elle le reconnaissait lui aussi. Les cordes de la
+mémoire avaient vibré, les portes du souvenir s'étaient ouvertes. Elle
+retrouvait les impressions de son enfance. _Elle se rappelait tout!_
+
+Je ne veux point tenter de décrire la scène qui suivit. Je n'essayerai pas
+de peindre les sentiments des acteurs de cette scène, les cris de joie
+céleste mêlés de sanglots et de larmes, larmes de bonheur!
+
+Nous étions tous heureux, ivres de joie; mais pour Séguin, cette heure
+était _l'heure de sa vie._
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10682 ***
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les chasseurs de chevelures
+
+Author: Captain Mayne-Reid
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10682]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHASSEURS DE CHEVELURES ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+
+
+LES CHASSEURS
+DE CHEVELURES
+
+PAR
+
+LE CAPITAINE MAYNE-REID
+
+Traduit de l'anglais par:
+ALLYRE BUREAU
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+LES SOLITUDES DE L'OUEST.
+
+Déroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de
+l'Amérique du Nord. Au delà de l'Ouest sauvage, plus loin vers le
+couchant, portez vos yeux: franchissez les méridiens; n'arrêtez vos
+regards que quand ils auront atteint la région où les fleuves aurifères
+prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges éternelles.
+Arrêtez-les là. Devant vous se déploie un pays dont l'aspect est vierge de
+tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du
+moule du Créateur comme le premier jour de la création; une région dont
+tous les objets sont marqués à l'image de Dieu. Son esprit, que tout
+environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans
+le mugissement des fleuves. C'est un pays où tout respire le roman, et qui
+offre de riches réalités à l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination,
+à travers des scènes imposantes d'une beauté terrible, d'une sublimité
+sauvage.
+
+Je m'arrête dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le
+sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous côtés, j'aperçois le cercle
+bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de
+l'horizon. De quoi est couverte cette vaste étendue? d'arbres? non; d'eau?
+non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil
+peut s'étendre, il aperçoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des
+fleurs! C'est comme une carte coloriée, une peinture brillante, émaillée
+de toutes les fleurs du prisme. Là-bas, le jaune d'or; c'est l'_hélianthe_
+qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A côté l'écarlate; c'est la
+_mauve_ qui élève sa rouge bannière. Ici, c'est un parterre de la
+_monarda_ pourpre; là, c'est l'euphorbe étalant ses feuilles d'argent;
+plus loin, les fleurs éclatantes de l'_asclepia_ font prédominer l'orangé;
+plus loin encore, les yeux s'égarent sur les fleurs roses du _cléomé_. La
+brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs étendards
+éclatants. Les longues tiges des hélianthes se courbent et se relèvent en
+longues ondulations, comme les vagues d'une mer dorée.
+
+Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de
+l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes
+charmantes, semblables à des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent
+alentour, brillants comme des rayons égarés du soleil, ou, se tenant en
+équilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond
+des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles chargées, grimpe le long
+des pistils mielleux, ou s'élance vers sa ruche lointaine avec un murmure
+joyeux. Qui a planté ces fleurs? qui les a mélangées dans ces riches
+parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans
+ses nuances que les écharpes de cachemire. Cette contrée, c'est la
+_mauvaise prairie_. Elle est mal nommée: c'est le JARDIN DE DIEU.
+
+La scène change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environnée
+d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les
+yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit
+qu'une vaste étendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est à
+l'ouest, s'étend l'herbe de la prairie, verte comme l'émeraude, et unie
+comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe
+soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumière qui
+courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommelés fuyant devant le
+soleil d'été. Aucun obstacle n'arrête le regard qui rencontre par hasard
+la forme sombre et hérissée d'un buffalo, ou la silhouette déliée d'une
+antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage
+blanc comme la neige. Cette contrée est la bonne prairie, l'inépuisable
+pâturage du bison.
+
+La scène change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant
+et sans arbres. La surface affecte une série d'ondulations parallèles,
+s'enflant çà et là en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un
+doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de
+l'Océan après une grande tempête, lorsque les frises d'écume ont disparu
+des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient
+des vagues de cette espèce qui, par un ordre souverain, se sont tout à
+coup fixées et transformées en terre. C'est la _prairie ondulée_.
+
+La scène change encore. Je suis entouré de verdure et de fleurs; mais la
+vue est brisée par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le
+feuillage est varié, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et
+gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent à mes yeux;
+des vues pittoresques et semblables à celles des plus beaux parcs. Des
+bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux
+sauvages, se mêlent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis,
+et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. Où sont les
+propriétaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces
+faisanderies? Où sont les maisons, les palais desquels dépendent ces parcs
+seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends à voir les
+tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais
+non. A des centaines de milles alentour, pas une cheminée n'envoie sa
+fumée au ciel. Malgré son aspect cultivé, cette région n'est foulée que
+par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les
+MOTTES, les îles de la prairie semblable à une mer. Je suis dans une forêt
+profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les
+objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, pressés les
+uns contre les autres, nous entourent; d'énormes branches, comme les bras
+gris d'un géant, s'étendent dans toutes les directions. Je remarque leur
+écorce; elle est crevassée et se dessèche en larges écailles qui pendent
+au dehors. Des parasites, semblables à de longs serpents, s'enroulent
+d'arbre en arbre, étreignant leurs troncs comme s'ils voulaient les
+étouffer. Les feuilles ont disparu, séchées et tombées; mais la mousse
+blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement
+comme les draperies d'un lit funèbre. Des troncs abattus de plusieurs
+yards de diamètre, et à demi pourris, gisent sur le sol. Aux extrémités
+s'ouvrent de vastes cavités où le porc-épic et l'opossum ont cherché un
+refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppés dans leurs couvertures
+et couchés sur des feuilles mortes, sont plongés dans le sommeil. Ils sont
+étendus les pieds vers le feu et la tête sur le siège de leurs selles.
+Les chevaux, réunis autour d'un arbre et attachés à ses plus hautes
+branches, semblent aussi dormir. Je suis éveillé et je prête l'oreille. Le
+vent, qui s'est élevé, siffle à travers les arbres, et agite les longues
+floques blanches de la mousse: il fait entendre une mélodie suave et
+mélancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la
+grenouille d'arbre (_tree-frog_) et la cigale se taisent. J'entends le
+pétillement du feu, le bruissement des feuilles sèches roulées par un coup
+de vent, le _cououwuoou-ah_ du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par
+intervalles, le _houlement_ des loups. Ce sont les voix nocturnes de la
+forêt en hiver. Ces bruits ont un caractère sauvage; cependant, il y a
+dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit
+s'égare dans des visions romanesques, pendant que je les écoute, étendu
+sur la terre.
+
+La forêt, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les
+feuilles ressemblent à des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le
+rouge, le brun, le jaune et l'or s'y mélangent. Les bois sont chauds et
+glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent à travers les branches
+touffues. L'oeil plonge enchanté dans les longues percées qu'égayent les
+rayons du soleil. Le regard est frappé par l'éclat des plus brillants
+plumages: le vert doré du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de
+l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts
+pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de
+hêtre. Des ailes légères, par centaines, s'agitent à travers les
+ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'éclat des pierres
+précieuses.
+
+La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de _l'écureuil_,
+le roucoulement des _colombes_ appareillées, le _rat-ta-ta_ du _pivert_,
+et le _tchirrup_ perpétuel et mesuré de la _cigale_, résonnent ensemble.
+Tout en haut, sur une cime des plus élevées, l'_oiseau moqueur_ pousse sa
+note imitative, et semble vouloir éclipser et réduire au silence tous les
+autres chanteurs. Je suis dans une contrée où la terre, de couleur brune,
+est accidentée et stérile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol
+aride; des végétaux de formes étranges croissent dans les ravins et
+pendent des rochers; d'autres, de figures sphéroïdales, se trouvent sur la
+surface de la terre brûlée; d'autres encore s'élèvent verticalement à une
+grande hauteur, semblables à de grandes colonnes cannelées et ciselées;
+quelques-uns étendent des branches poilues et tortues, hérissées de
+rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la
+couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces végétaux une sorte
+d'homogénéité qui les proclame de la même famille: ce sont des cactus;
+c'est une forêt de nopals du Mexique. Une autre plante singulière se
+trouve là. Elle étend de longues feuilles épineuses qui se recourbent vers
+la terre: c'est l'agave, le célèbre _mezcal_ du Mexique (mezcal-plant). Çà
+et là, mêlés au cactus, croissent des acacias et des _mezquites_, arbres
+indigènes du désert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant
+d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans
+des fourrés impénétrables, le serpent à sonnettes se glisse sous leur
+ombre épaisse, et le coyote traverse en rampant les clairières.
+
+J'ai gravi montagne sur montagne, et j'aperçois encore des pics élevant au
+loin leur tête couronnée de neiges éternelles. Je m'arrête sur une roche
+saillante, et mes yeux se portent sur les abîmes béants, et endormis dans
+le silence de la désolation. De gros quartiers de roches y ont roulé, et
+gisent amoncelés les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclinés et
+semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphère pour rompre leur
+équilibre. De noirs précipices me glacent de terreur; une vertigineuse
+faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche à la tige d'un pin ou à
+l'angle d'un rocher solide. Devant, derrière et tout autour de moi,
+s'élèvent des montagnes entassées sur des montagnes dans une confusion
+chaotique. Les unes sont mornes et pelées; les autres montrent quelques
+traces de végétation sous formes de pins et de cèdres aux noires
+aiguilles, dont les troncs rabougris s'élèvent ou pendent des rochers.
+Ici, un pic en forme de cône s'élance jusqu'à ce que la neige se perde
+dans les nuages. Là, un sommet élève sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur
+ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir
+été lancées par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris,
+gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches
+avancées, guettant le passage de l'élan qui doit aller se désaltérer au
+cours d'eau inférieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa
+timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches
+du pin, et l'aigle de combat, s'élevant au-dessus de tous, découpe sa vive
+silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les
+Andes d'Amérique, les colossales vertèbres du continent.
+
+Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le théâtre de
+notre drame. Levons le rideau, et faisons paraître les personnages.
+
+
+
+I
+
+
+LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE.
+
+New-Orléans, 3 avril 18...
+
+«Mon cher Saint-Vrain,
+
+«Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en _quête du
+pittoresque_. Faites en sorte de lui procurer une série complète
+d'aventures.
+
+«Votre affectionné, «LOUIS VALTON.
+
+«A M. Charles Saint-Vrain, Esq., hôtel des _Planteurs_, Saint-Louis.» Muni
+de cette laconique épître, que je portais dans la poche de mon gilet, je
+débarquai à Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'hôtel des
+_Planteurs_. Après avoir déposé mes bagages et fait mettre à l'écurie mon
+cheval (un cheval favori que j'avais amené avec moi), je changeai de
+linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il
+n'était pas à Saint-Louis: il était parti quelques jours avant pour
+remonter le Missouri. C'était un désappointement: je n'avais aucune autre
+lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me résigner à attendre
+le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer
+le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies
+environnantes, montant à cheval chaque jour; je fumai force cigares dans
+la magnifique cour de l'hôtel; j'eus aussi recours au sherry et à la
+lecture des journaux. Il y avait à l'hôtel une société de _gentlemen_ qui
+paraissaient très-intimement liés. Je pourrais dire qu'ils formaient une
+_clique_, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon idée à leur égard.
+C'était plutôt une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait
+Toujours ensemble flâner par les rues. Ils formaient un groupe à la table
+d'hôte, et avaient l'habitude d'y rester longtemps après que les dîneurs
+habituels s'étaient retirés. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les
+plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on pût trouver dans
+l'hôtel. Mon attention était vivement excitée par ces hommes. J'étais
+frappé de leurs allures particulières. Il y avait dans leur démarche un
+mélange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caractérise
+l'Américain de l'Ouest. Vêtus presque de même, habit noir fin, linge
+blanc, gilet de satin et épingles de diamants, ils portaient de larges
+favoris soigneusement lissés; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs
+cheveux tombaient en boucles sur leurs épaules. La plupart portaient le
+col de chemise rabattu, découvrant des cous robustes et bronzés par le
+soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se
+ressemblaient pas précisément; mais il y avait dans l'expression de leurs
+yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez
+eux des occupations et un genre de vie pareils. Étaient-ce des chasseurs?
+Non. Le chasseur a les mains moins hâlées et plus chargées de bijoux: son
+gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au
+faste et à la _super élégance_. De plus, le chasseur n'affecte pas ces
+airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitué à la prudence.
+Quand il est à l'hôtel, il s'y tient tranquille et réservé. Le chasseur
+est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de
+proie, sont silencieuses et solitaires.
+
+--Quels sont ces messieurs? demandai-je à quelqu'un assis auprès de moi,
+en lui indiquant ces personnages.
+
+--Les hommes de la prairie.
+
+--Les hommes de la prairie?.
+
+--Oui, les marchands de Santa-Fé.
+
+--Les marchands? répétai-je avec surprise, ne pouvant concilier une
+élégance pareille avec aucune idée de commerce ou de prairies.
+
+--Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au
+milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est à sa
+droite est le jeune Sublette; l'autre assis à sa gauche, est un des
+Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger.
+
+--Ce sont donc alors ces célèbres marchands de la prairie?
+
+--Précisément.
+
+Je me mis à les considérer avec une curiosité croissante. Ils
+m'observaient de leur côté, et je m'aperçus que j'étais moi-même l'objet
+de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un élégant et hardi jeune
+homme, sortit du groupe, et s'avançant vers moi:
+
+--Ne vous êtes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il.
+
+--Oui monsieur.
+
+--Charles?
+
+--Oui, c'est cela même.
+
+--C'est moi.
+
+Je tirai ma lettre de recommandation et la lui présentai. Il en prit
+connaissance.
+
+--Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis
+vraiment désolé de ne pas m'être trouvé ici. J'arrive de la haute rivière
+ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajouté sur l'adresse
+le nom de Bill-Bent! Depuis quand êtes-vous arrivé?
+
+--Depuis trois jours. Je suis arrivé le 10.
+
+--Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-là! Venez, que je
+vous présente. Hé! Bent! Bill! Jerry!
+
+Un instant après, j'avais fraternisé avec le groupe entier des marchands
+de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie.
+
+--C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment où le
+mugissement d'un gong retentissait dans la galerie.
+
+--Oui, répondit Bent après avoir consulté sa montre. Nous avons juste le
+temps de prendre quelque chose: Allons.
+
+Bent se dirigea vers le salon, et nous suivîmes tous _nemini
+dissentiente_. On était au milieu du printemps. La jeune menthe avait
+poussé, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une
+connaissance parfaite, car tous ils demandèrent un _julep de menthe_. La
+préparation et l'absorption de ce breuvage nous occupèrent jusqu'à ce que
+le second coup du gong nous convoquât pour le dîner.
+
+--Venez prendre place près de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette
+que nous ne vous ayons pas connu plus tôt. Vous avez été bien seul!
+
+Ce disant, il se dirigea vers la salle à manger; nous le suivîmes. Pas
+n'est besoin de donner la description d'un dîner à l'hôtel des
+_Planteurs_. Comme à l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de
+buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre
+de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de
+détails sur le repas, et quant à ce qui suivit, je ne saurais en rendre
+compte. Nous restâmes assis jusqu'à ce qu'il n'y eût plus que nous à
+table. La nappe fut alors enlevée, et nous commençâmes à fumer des
+régalias et à boire du madère à _douze dollars_ la bouteille! Ce vin était
+commandé par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par
+demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi
+que la carte des vins et le crayon me furent vivement retirés des mains
+chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le
+récit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les
+Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un goût si vif que je devins enthousiaste
+de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne
+voudrais pas me joindre à eux dans une de leurs tournées; sur quoi je fis
+tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes
+nouveaux amis dans leur prochaine expédition. Après cela, Saint-Vrain
+déclara que j'étais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta
+infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec
+accompagnement de guitare, je crois; un autre exécuta une danse de guerre
+des Indiens. Enfin nous nous levâmes tous et entonnâmes en choeur:
+_Bannière semée d'étoiles!_ A partir de ce moment, je ne me rappelle plus
+rien, jusqu'au lendemain matin, où je me souviens parfaitement que je
+m'éveillai avec un violent mal de tête.
+
+J'avais à peine eu le temps de réfléchir sur mes folies de la veille, que
+ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de
+table firent irruption dans ma chambre. Ils étaient suivis d'un garçon
+portant plusieurs grands verres entourés de glace, et remplis d'un liquide
+couleur d'ambre pâle.
+
+--Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose
+que vous puissiez prendre; buvez, mon garçon, cela va vous rafraîchir en
+un saut d'écureuil.
+
+J'avalai le fortifiant breuvage.
+
+--Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de
+plus! Mais, dites-moi: est-ce sérieusement que vous avez parlé de venir
+avec nous à travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais
+au regret de me séparer de vous sitôt.
+
+--Mais je parlais très-sérieusement. Je vais avec vous, si vous voulez
+bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela.
+
+--Rien de plus aisé. Achetez d'abord un cheval.
+
+--J'en ai un.
+
+--Eh bien, quelques articles de vêtement, un rifle, une paire de
+pistolets, un...
+
+--Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas ça que je vous demande. Voici:
+vous autres, vous portez des marchandises à Santa-Fé; vous doublez ou
+triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici, à la
+Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et
+n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le vôtre?
+
+--Rien ne vous en empêche; c'est une bonne idée.
+
+--Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me
+guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le
+marché de Santa-Fé, je paierai son vin à dîner, et ce n'est pas là une
+petite prime de commission, j'imagine.
+
+Les marchands de la prairie partirent d'un grand éclat de rire, déclarant
+qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Après le
+déjeuner nous sortîmes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du dîner,
+j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs,
+conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et
+engager des voituriers à Indépendance, notre point de départ pour les
+prairies. Quelques jours après nous remontions le Missouri en steam-boat,
+et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes tracées, du
+Grand-Ouest.
+
+
+
+II
+
+
+LA FIÈVRE DE LA PRAIRIE.
+
+Nous employâmes une semaine à nous pourvoir de mules et de wagons à
+Indépendance, puis nous nous mîmes en route à travers les plaines. Le
+caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents
+hommes. Deux de ces énormes véhicules contenaient toute ma pacotille. Pour
+en avoir soin, j'avais engagé deux grands et maigres Missouriens à longues
+chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appelé Godé,
+qui tenait à la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les
+brillants _gentlemen_ de l'hôtel des _Planteurs_? ont-ils été laissés en
+arrière? On ne voit là que des hommes en blouse de chasse, coiffés de
+chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les mêmes figures, et
+sous ces blouses grossières on retrouve les joyeux compagnons que nous
+avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands
+sont parés de leur costume des prairies. La description de ma propre
+toilette donnera une idée de la leur, car j'avais pris soin de me vêtir
+comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim façonnée. Je ne puis
+mieux caractériser la forme de ce vêtement qu'en le comparant à la tunique
+des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orné de
+piqûres et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frangé
+d'aiguillettes taillées dans le cuir même. La jupe, ample et longue, est
+brochée d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge
+montant jusqu'à la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes
+bottes armées de grands éperons de cuivre. Une chemise de cotonnade de
+couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil à larges bords
+complètent le liste des pièces de mon vêtement. Derrière, moi sur
+l'arrière de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roulé en
+cylindre. C'est mon _mackinaw_, pièce essentielle entre toutes, car elle
+me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au
+milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tête quand il
+fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu'à la
+cheville.
+
+Ainsi que je l'ai dit, mes _compagnons_ de voyage sont habillés comme moi.
+A quelque différence près dans la couleur de la couverture et des guêtres,
+dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donnée peut être
+considérée comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous
+également armés et équipés à peu de chose près de la même manière. Pour ma
+part, je puis dire que je suis armé jusqu'aux dents. Mes fontes sont
+garnies d'une paire de _revolvers_ de Colt, à gros calibre, de six coups
+chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq
+coups chacun. De plus, j'ai mon rifle léger, ce qui me fait en tout
+vingt-trois coups à tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans
+ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de _bowie-knife_
+(couteau recourbé). Cet instrument est tout à la fois mon couteau de
+chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire.
+Mon équipement se compose d'une gibecière, d'une poire à poudre en
+bandoulière, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais
+si nous sommes équipés de même, nous sommes diversement montés. Les uns
+chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre
+nous ont emmené leur cheval américain favori. Je suis du nombre de ces
+derniers.
+
+[Note: (1) _Mustenos,_ chevaux mexicains de race espagnole.]
+
+Je monte un étalon à robe brun foncé, à jambes noires, et dont le museau a
+la couleur de la fougère flétrie. C'est un demi-sang arabe, admirablement
+proportionné. Il répond au nom de _Moro,_ nom espagnol qu'il a reçu,
+j'ignore pourquoi, du planteur louisianais de qui je l'ai acheté. J'ai
+retenu ce nom auquel il répond parfaitement. Il est beau, vigoureux et
+rapide. Plusieurs de mes compagnons se prennent de passion pour lui
+pendant la route, et m'en offrent des prix considérables. Mais je ne suis
+pas tenté de m'en défaire, mon noble _Moro_ me sert trop bien. De jour en
+jour je m'attache davantage à lui. Mon chien Alp, un Saint-Bernard que
+j'ai acheté d'un émigrant suisse à Saint-Louis, possède aussi une grande
+part de mes affections. En me reportant à mon livre de notes, je trouve
+que nous voyageâmes pendant plusieurs semaines à travers les prairies,
+sans aucun incident digne d'intérêt. Pour moi, l'aspect des choses
+constituait un intérêt assez grand; je ne me rappelle pas avoir vu un
+tableau plus émouvant que celui de notre longue caravane de wagons; ces
+navires de la prairie, se déroulaient sur la plaine, ou grimpant lentement
+quelque pente douce, leurs bâches blanches se détachant en contraste sur
+le vert sombre de l'herbe. La nuit, le camp retranché par la ceinture des
+wagons et les chevaux attachés à des piquets autour formaient un tableau
+non moins pittoresque. Le paysage, tout nouveau pour moi, m'impressionnait
+d'une façon toute particulière. Les cours d'eau étaient marqués par de
+hautes bordures de cotonniers dont les troncs, semblables à des colonnes,
+supportaient un épais feuillage argenté. Ces bordures, par leur rencontre
+en différents points, semblaient former comme des clôtures et divisaient
+la prairie de telle sorte, que nous paraissions voyager à travers des
+champs bordés de haies gigantesques. Nous traversâmes plusieurs rivières,
+les unes à gué, les autres, plus larges et plus profondes, en faisant
+flotter nos wagons. De temps en temps nous apercevions des daims et des
+antilopes, et nos chasseurs en tuaient quelques-uns; mais nous n'avions
+pas encore atteint le territoire des buffalos.
+
+Parfois nous faisions une halte d'un jour, pour réparer nos forces, dans
+quelque vallon boisé, garni d'une herbe épaisse et arrosé d'une eau pure.
+De temps à autre, nous étions arrêtés pour racommoder un timon ou un
+essieu brisé, ou pour dégager un wagon embourbé. J'avais peu à
+m'inquiéter, pour ma part, de mes équipages. Mes Missouriens se trouvaient
+être d'adroits et vigoureux compagnons qui savaient se tirer d'affaire en
+s'aidant l'un l'autre, et sans se lamenter à propos de chaque accident,
+comme si tout eût été perdu. L'herbe était haute; nos mules et nos boeufs,
+au lieu de maigrir, devenaient plus gras de jour en jour. Je pouvais
+disposer de la meilleure part du maïs dont mes wagons étaient pourvus en
+faveur de Moro, qui se trouvait très-bien de cette nourriture.
+
+Comme nous approchions de l'Arkansas, nous aperçûmes des hommes à cheval
+qui disparaissaient derrières des collines. C'étaient des Pawnees, et,
+pendant plusieurs jours, des troupes de ces farouches guerriers rôdèrent
+sur les flancs de la caravane. Mais ils reconnaissaient notre force, et se
+tenaient hors de portée de nos longues carabines. Chaque jour m'apportait
+une nouvelle impression, soit incident de voyage, soit aspect du paysage,
+Godé, qui avait été successivement voyageur, chasseur, trappeur et
+_coureur de bois_, m'avait, dans nos conversations intimes, instruit de
+plusieurs détails relatifs à la vie de la prairie; grâce à cela j'étais à
+même de faire bonne figure au milieu de mes nouveaux camarades. De son
+côté, Saint-Vrain, dont le caractère franc et généreux m'avait inspiré une
+vive sympathie, n'épargnait aucun soin pour me rendre le voyage agréable.
+De telle sorte que les courses du jour et les histoires terribles des
+veillées de nuit m'eurent bientôt inoculé la passion de cette nouvelle
+vie. J'avais gagné la _fièvre de la prairie_. C'est ce que mes compagnons
+me dirent en riant. Je compris plus tard la signification de ces mots: La
+fièvre de la prairie! Oui, j'étais justement en train de m'inoculer cette
+étrange affection. Elle s'emparait de moi rapidement. Les souvenirs de la
+famille commençaient à s'effacer de mon esprit; et avec eux
+s'évanouissaient les folles illusions de l'ambition juvénile. Les plaisirs
+de la ville n'avaient plus aucun écho dans mon coeur, et je perdais toute
+mémoire des doux yeux, des tresses soyeuses, des vives émotions de
+l'amour, si fécondes en tourments; toutes ces impressions anciennes
+s'effaçaient; il semblait qu'elles n'eussent jamais existé, que je ne les
+eusse jamais ressenties! mes forces intellectuelles et physiques
+s'accroissaient; je sentais une vivacité d'esprit, une vigueur de corps,
+que je ne m'étais jamais connues. Je trouvais du plaisir dans le
+mouvement. Mon sang coulait plus chaud et plus rapide dans mes veines, ma
+vue était devenue plus perçante; je pouvais regarder fixement le soleil
+sans baisser les paupières. Etais-je pénétré d'une portion de l'essence
+divine qui remplit, anime ces vastes solitudes qu'elle semble plus
+particulièrement habiter? Qui pourrait répondre à cela?--La fièvre de la
+prairie!--Je la sens à présent! Tandis que j'écris ces mémoires, mes
+doigts se crispent comme pour saisir les rênes, mes genoux se rapprochent,
+mes muscles se roidissent comme pour étreindre les flancs de mon noble
+cheval, et je m'élance à travers les vagues verdoyantes de la mer-prairie.
+
+
+
+III
+
+
+COURSE A DOS DE BUFFALO.
+
+Il s'était écoulé environ quatre jours quand nous atteignîmes les bords de
+l'Arkansas, environ six milles au-dessous des _Plum Buttes_(1). Nos wagons
+furent formés en cercle et nous établîmes notre camp. Jusque-là nous
+n'avions vu qu'un très-petit nombre de buffalos; quelques mâles égarés,
+tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas
+approcher. C'était bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions
+rencontré encore aucun de ces grands troupeaux emportés par le rut.
+
+[Note 1: Mot à mot: Collines à fruit.]
+
+--Là-bas! cria Saint-Vrain, voilà de la viande fraîche pour notre souper.
+
+Nous tournâmes les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami.
+Sur l'escarpement d'un plateau peu élevé, cinq silhouettes noires se
+découpaient à l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnaître
+des buffalos. Au moment où Saint-Vrain parlait, nous étions en train de
+desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les étriers, sauter
+en selle et s'élancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moitié
+d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple
+plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir
+la chair fraîche. Nous n'avions fait qu'une faible journée de marche; nos
+chevaux étaient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques
+minutes, les trois milles qui nous séparaient des bêtes fauves furent
+réduits à un. Là nous fûmes _éventés._ Plusieurs d'entre nous, et j'étais
+du nombre, n'ayant pas l'expérience de la prairie, dédaignant les avis,
+ayant galopé droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au
+vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tête velue, renifla, frappa
+le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit
+rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus
+d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux
+sur les traces des buffalos. Nous prîmes ce dernier parti, et nous
+pressâmes notre galop. Tout à la fois, nous nous dirigions vers une ligne
+qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'était
+comme une immense marche d'escalier qui séparait deux plateaux, et qui
+s'étendait à droite et à gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre,
+sans la moindre apparence de brèche. Cet obstacle nous força de retenir
+les rênes et nous fit hésiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en
+allèrent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux montés, parmi lesquels
+Saint-Vrain, mon voyageur Godé et moi, ne voulant pas renoncer si aisément
+à la chasse, nous piquâmes des deux et parvînmes à franchir l'escarpement.
+De ce point nous eûmes encore à courir cinq milles au grand galop, nos
+chevaux blanchissant d'écume, pour atteindre le dernier de la bande, une
+jeune femelle, qui tomba percée d'autant de balles que nous étions de
+chasseurs à sa poursuite. Comme les autres avaient gagné pas mal d'avance,
+et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arrêtâmes, et,
+descendant de cheval, nous procédâmes au dépouillement de la bête.
+L'opération fut bientôt terminée sous l'habile couteau des chasseurs. Nous
+avions alors le loisir de regarder en arrière et de calculer la distance
+que nous avions parcourue depuis le camp.
+
+--Huit milles, à un pouce près, s'écria l'un.
+
+--Nous sommes près de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt
+d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de
+Santa-Fé.
+
+--Eh bien?
+
+--Si nous retournons au camp, nous aurons à revenir sur nos pas demain
+matin. Cela fera seize milles en pure perte.
+
+--C'est juste.
+
+--Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de
+buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus?
+
+--Je suis d'avis de rester où nous sommes.
+
+--Et moi aussi.
+
+--Et moi aussi.
+
+En un clin d'oeil, les sangles furent débouclées, les selles enlevées, et
+nos chevaux pantelants se mirent à tondre l'herbe de la prairie, dans le
+cercle de leurs longes. Un ruisseau cristallin, ce que les Espagnols
+appellent un _arroyo_, coulait au sud vers l'Arkansas. Sur le bord de ce
+ruisseau, et près d'un escarpement de la rive, nous choisîmes une place
+pour notre bivouac. On ramassa du _bois de vache_, on alluma du feu, et
+bientôt des tranches de bosses embrochées sur des bâtons crachèrent leurs
+jus dans la flamme, en crépitant. Saint-Vrain et moi nous avions
+heureusement nos gourdes, et comme chacune d'elles contenait une pinte de
+pur cognac, nous étions en mesure pour souper passablement. Les vieux
+chasseurs s'étaient munis de leurs pipes et de tabac; mon ami et moi nous
+avions des cigares, et nous restâmes assis autour du feu jusqu'à une heure
+très-avancée, fumant et prêtant l'oreille aux récits terribles des
+aventures de la montagne. Enfin, la veillée se termina; on raccourcit les
+longes, on rapprocha les piquets; mes camarades, s'enveloppant dans leurs
+couvertures, posèrent leur tête sur le siège de leurs selles et
+s'abandonnèrent au sommeil.
+
+Il y avait parmi nous un homme du nom de Hibbets, qui, à cause de ses
+habitudes somnolentes, avait reçu le sobriquet de _l'Endormi_. Pour cette
+raison, on lui assigna le premier tour de garde, regardant les premières
+heures de la nuit comme les moins dangereuses, car les Indiens attaquent
+rarement un camp avant l'heure où le sommeil est le plus profond,
+c'est-à-dire un peu avant le point du jour. Hibbets avait gagné son poste,
+le sommet de l'escarpement, d'où il pouvait apercevoir toute la prairie
+environnante. Avant la nuit, j'avais remarqué une place charmante sur le
+bord de l'_arroyo_, à environ deux cents pas de l'endroit où mes camarades
+étaient couchés. Muni de mon rifle, de mon manteau et de ma couverture, je
+me dirigeai vers ce point en criant à _l'Endormi_, de m'avertir en cas
+d'alarme. Le terrain, en pente douce, était couvert d'un épais tapis
+d'herbe sèche. J'y étendis mon manteau, et enveloppé dans ma couverture,
+je me couchai, le cigare à la bouche, pour m'endormir en fumant. Il
+faisait un admirable clair de lune, si brillant, que je pouvais distinguer
+la couleur des fleurs de la prairie: les euphorbes argentés, les pétales
+d'or du tournesol, les mauves écarlates qui frangeaient les bords de
+l'_arroyo_ à mes pieds. Un calme enchanteur régnait dans l'air; le silence
+était rompu seulement par les hurlements intermittents du loup de la
+prairie, le ronflement lointain de mes compagnons, et le _crop-crop_ de
+nos chevaux tondant l'herbe.
+
+Je demeurai éveillé jusqu'à ce que mon cigare en vint à me brûler les
+lèvres (nous les fumions jusqu'au bout dans les prairies); puis, je me mis
+sur le côté, et voyageai bientôt dans le pays des songes. A peine avais-je
+sommeillé quelques minutes que j'entendis un bruit étrange, quelque chose
+d'analogue à un tonnerre lointain ou au mugissement d'une cataracte. Le
+sol semblait trembler sous moi. Nous allons être trempés par un orage,
+--pensai-je, à moitié endormi, mais ayant encore conscience de ce qui se
+passait autour de moi; je rassemblai les plis de ma couverture et
+m'endormis de nouveau. Le bruit devint plus fort et plus distinct; il me
+réveilla tout à fait. Je reconnus le roulement de milliers de sabots
+frappant la terre, mêlé aux mugissements de milliers de boeufs! La terre
+résonnait et tremblait. J'entendis las voix de mes camarades, de
+Saint-Vrain, et de Godé, ce dernier criant à pleine gorge:
+
+--Sacrrr!... Monsieur, prenez garde! des buffles.
+
+Je vis qu'ils avaient détaché les chevaux et les amenaient au bas de
+l'escarpement. Je me dressai sur mes pieds, me débarrassant de ma
+couverture. Un effrayant spectacle s'offrit à mes yeux. Aussi loin que ma
+vue pouvait s'étendre à l'ouest, la prairie semblait en mouvement. Des
+vagues noires roulaient sur ses contours ondulés, comme si quelque volcan
+eût poussé sa lave à travers la plaine. Des milliers de points brillants
+étincelaient et disparaissaient sur cette surface mouvante, semblables à
+des traits de feu. Le sol tremblait, les hommes criaient, les chevaux,
+roidissant leurs longes, hennissaient avec terreur; mon chien aboyait et
+hurlait en courant tout autour de moi! Pendant un moment je crus être le
+jouet d'un songe. Mais non; la scène était trop réelle et ne pouvait
+Passer pour une vision. Je vis la bordure du flot noir à dix yards de moi
+et s'approchant toujours! Alors, et seulement alors, je reconnus les
+bosses velues et les prunelles étincelantes des buffalos.
+
+--Grand Dieu! pensai-je, ils vont me passer sur le corps.
+
+Il était trop tard pour chercher mon salut dans la fuite. Je saisis mon
+rifle et fis feu sur le plus avancé de la bande. L'effet, de ma balle fut
+insensible. L'eau de l'arroyo m'éclaboussa jusqu'à la face; un bison
+monstrueux, en tête du troupeau, furieux et mugissant, s'élançait à
+travers le courant et regrimpait la rive. Je fus saisi et lancé en l'air.
+J'avais été jeté en arrière, et je retombai sur une masse mouvante. Je ne
+me sentais ni blessé ni étourdi, mais j'étais emporté en avant sur le dos
+de plusieurs animaux qui, dans cet épais troupeau, couraient en se
+touchant les flancs. Une pensée soudaine me vint et m'attachant à celui
+qui était plus immédiatement au-dessous de moi, je l'enfourchai,
+embrassant sa bosse, et m'accrochant aux longs poils qui garnissaient son
+cou. L'animal, terrifié, précipita sa course et eut bientôt dépassé la
+bande. C'était justement ce que je désirais, et nous courûmes ainsi à
+travers la prairie, au plein galop du bison qui s'imaginait sans doute
+qu'une panthère ou un casamount[1] était sur ses épaules.
+
+[Note 1: Chat sauvage de montagne.]
+
+Je n'avais aucune envie de le désabuser, et craignant même qu'il ne
+s'aperçût que je n'étais pas un animal dangereux et ne se décidât à faire
+halte, je tirai mon couteau, dont j'étais heureusement muni, et je le
+piquai chaque fois qu'il semblait ralentir sa course. A chaque coup de cet
+aiguillon, il poussait un rugissement et redoublait de vitesse. Je courais
+un danger terrible. Le troupeau nous suivait de près, déployant un front
+de près d'un mille, et il devait inévitablement me passer sur le corps, si
+mon buffalo venait à s'arrêter et à me laisser sur la prairie. Néanmoins,
+et quel que fût le péril, je ne pouvais m'empêcher de rire intérieurement
+en pensant à la figure grotesque que je devais faire. Nous tombâmes au
+milieu d'un village de _Chiens-de-prairie_. Là, je m'imaginai que l'animal
+allait faire demi-tour et revenir sur ses pas. Cela interrompit mon accès
+de gaieté; mais le buffalo a l'habitude de courir droit devant lui, et le
+mien, heureusement, ne fit pas exception à la règle. Il allait toujours,
+tombant parfois sur les genoux, soufflant et mugissant de rage et de
+terreur.
+
+Les _Plum-Buttes_ étaient directement dans la ligne de notre course.
+J'avais remarqué cela depuis notre point de départ, et je m'étais dit que
+si je pouvais les atteindre, je serais sauf. Elles étaient à environ trois
+milles de l'endroit où nous avions établi notre bivouac, mais, à la façon
+dont je franchis cette distance, il me sembla que j'avais fait dix milles
+au moins. Un petit monticule s'élevait dans la prairie à quelques
+centaines de yards du groupe des hauteurs. Je m'efforçai de diriger ma
+monture écumante vers cette butte en l'excitant à un dernier effort avec
+mon couteau. Elle me porta complaisamment à une centaine de yards de sa
+base. C'était le moment de prendre congé de mon noir compagnon. J'aurais
+pu facilement le tuer pendant que j'étais sur son dos. La partie la plus
+vulnérable de son corps monstrueux était à portée de mon couteau; mais, en
+vérité, je n'aurais pas voulu me rendre coupable de sa mort pour
+Koh-i-nor. Retirant mes doigts de la toison, je me laissai glisser le long
+de son dos, et sans prendre plus de temps qu'il n'en fallait pour lui dire
+bonsoir, je m'élançai de toute la vitesse de mes jambes vers la hauteur;
+j'y grimpai, et m'asseyant sur un quartier de roche, je tournai mes yeux
+du côté de la prairie. La lune brillait toujours d'un vif éclat. Mon
+buffalo avait fait halte non loin de la place où j'avais pris congé de
+lui, il s'était arrêté, regardait en arrière et paraissait profondément
+étonné. Il y avait quelque chose de si comique dans sa mine que je partis
+d'un éclat de rire; j'étais en pleine sécurité sur mon poste élevé. Je
+regardai au sud-ouest; aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, la prairie
+était noire et en mouvement. Les vagues vivantes venaient roulant vers
+moi; je pouvais les contempler désormais sans crainte. Ces milliers de
+prunelles étincelantes, brillant de phosphorescentes lueurs, ne me
+causaient plus aucun effroi. Le troupeau était à environ un demi-mille de
+distance; je crus voir quelques éclairs et entendre le bruit de coups de
+feu au loin sur le flanc gauche de la sombre masse; ces bruits me
+donnaient à penser que mes compagnons, sur le sort desquels j'avais conçu
+quelques inquiétudes, étaient sains et saufs.
+
+Les buffalos approchaient de la butte sur laquelle je m'étais. établi, et,
+apercevant l'obstacle, il se divisèrent en deux grands courants, à ma
+droite et à ma gauche. Je fus frappé, dans ce moment, de voir que mon
+bison,--mon propre bison,--au lieu d'attendre que ses camarades l'eussent
+rattrapé et de se joindre à ceux de l'avant-garde, se mit à galoper en
+secouant la tête, comme si une bande de loups eût été à ses trousses; il
+se dirigea obliquement de manière à se mettre en dehors de la bande. Quand
+il eut atteint un point correspondant au flanc de la troupe, il s'en
+rapprocha un peu et finit par se confondre dans la masse. Cette étrange
+tactique me frappa alors d'étonnement, mais j'appris ensuite que c'était
+une profonde stratégie de la part de cet animal. S'il fût resté où je
+l'avais quitté, les buffalos de l'avant-garde auraient pu le prendre pour
+quelque membre d'une autre tribu, et lui auraient certainement fait un
+très-mauvais parti. Je demeurai assis sur mon rocher environ pendant deux
+heures, attendant tranquillement que le noir torrent se fût écoulé.
+J'étais comme sur une île au milieu de cette mer sombre et couverte
+d'étincelles. Un moment, je m'imaginai que c'était moi qui étais entraîné,
+et que la butte flottait en avant, tandis que les buffalos restaient
+immobiles. Le vertige me monta au cerveau, et je ne pus chasser cette
+étrange illusion qu'en me dressant sur mes pieds. Le torrent roulait
+toujours gagnant en avant; enfin je vis passer l'arrière-garde à moitié
+débandée. Je descendis de mon asile, et me mis en devoir de chercher ma
+route à travers le terrain foulé et devenu noir. Ce qui était auparavant
+un vert gazon présentait maintenant l'aspect d'une terre fraîchement
+labourée et trépignée par un troupeau de boeufs. Des animaux blancs,
+nombreux et formant comme un troupeau de moutons, passèrent près de moi;
+c'étaient des loups poursuivant les traînards de la bande. Je poussai en
+avant, me dirigeant vers le sud. Enfin, j'entendis des voix, et, à la
+clarté de la lune, je vis plusieurs cavaliers galopant en cercle à travers
+la plaine. Je criai «Halloa!» Une voix répondit à la mienne, un des
+cavaliers vint à moi à toute vitesse; c'est Saint-Vrain.
+
+--Dieu puissant, Haller! cria-t-il en arrêtant son cheval et se penchant
+sur sa selle pour mieux me voir; est-ce vous ou est-ce votre spectre? En
+vérité, c'est lui-même! et vivant!
+
+--Et qui ne s'est jamais mieux porté, m'écriai-je.
+
+--Mais d'où tombez-vous? des nuages? du ciel? d'où enfin?
+
+Et ses questions étaient répétées en écho par tous les autres, qui, à ce
+moment, me serraient la main comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis un an.
+Godé paraissait entre tous le plus stupéfait.
+
+--Mon Dieu! lancé en l'air, foulé aux pieds d'un million de buffles
+damnés, et pas mort! Cr-r-ré mâtin!
+
+--Nous nous étions mis à la recherche de votre corps, ou plutôt de ce qui
+pouvait en rester, dit Saint-Vrain. Nous avons fouillé la prairie pas à
+pas à un mille à la ronde, et nous étions presque tentés de croire que les
+bêtes féroces vous avaient totalement dévoré.
+
+--Dévorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas
+dévoré. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte!
+
+Cette apostrophe s'adressait à Hibbets, qui n'avait pas indiqué à mes
+camarades l'endroit où j'étais couché, et m'avait ainsi exposé à un danger
+si terrible.
+
+--Nous vous avons vu lancé en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber
+dans le plus épais de la bande. En conséquence, nous vous regardions comme
+perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de là?
+
+Je racontai mon aventure à mes camarades émerveillés.
+
+--Par Dieu! cria Godé, c'est une merveilleuse histoire! Et voilà un
+gaillard qui n'est pas manchot!
+
+A dater de ce moment, je fus considéré comme un _capitaine_ parmi les gens
+de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce
+temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en
+rendaient témoignage. Ils avaient retrouvé mon rifle et ma couverture;
+cette dernière, enfoncée dans la terre par le piétinement. Saint-Vrain
+avait encore quelques gorgées d'eau-de-vie dans sa gourde; après l'avoir
+vidée et avoir replacé les vedettes, nous reprîmes nos couches de gazon
+et passâmes le reste de la nuit à dormir.
+
+
+
+IV
+
+
+UNE POSITION TERRIBLE.
+
+Peu de jours après, une autre aventure m'arriva; et je commençai à penser
+que j'étais prédestiné à devenir un _héros_ parmi les montagnards.
+
+Un petit détachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre
+but était d'arriver à Santa-Fé un jour ou deux avant la caravane, afin de
+tout arranger avec le gouverneur pour l'entrée des wagons dans cette
+capitale. Nous faisions route pour le _Cimmaron_. Pendant une centaine de
+milles environ, nous traversâmes un désert stérile, dépourvu de gibier et
+presque entièrement privé d'eau. Les buffalos avaient complètement
+disparu, et les daims étaient plus que rares. Il fallait nous contenter de
+la viande séchée que nous avions emportée avec nous des établissements.
+Nous étions dans le désert de l'_Artemisia_. De temps en temps, nous
+apercevions une légère antilope bondissant au loin devant nous, mais se
+tenant hors de toute portée. Ces animaux semblaient être plus familiers
+que d'ordinaire. Trois jours après avoir quitté la caravane, comme nous
+chevauchions près du Cimmaron, je crus voir une tête cornue derrière un
+pli de la prairie. Mes compagnons refusèrent de me croire, et aucun d'eux
+ne voulut m'accompagner. Alors, me détournant de la route, je partis seul.
+Godé ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien
+que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon
+cheval étais frais et plein d'ardeur; et que je dusse réussir ou non, je
+savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe à son prochain
+campement. Je piquai droit vers la place où j'avais vu disparaître
+l'objet, et qui semblait être à un demi-mille environ de la route; mais il
+se trouva que la distance était beaucoup plus grande; c'est une illusion
+commune dans l'atmosphère transparente de ces régions élevées.
+
+Un singulier accident de terrain, ce qu'on appelle dans ces contrées un
+_couteau des prairies_, d'une petite élévation, coupait la plaine de l'est
+à l'ouest; un fourré de cactus couvrait une partie de son sommet. Je me
+dirigeai vers ce fourré. Je mis pied à terre au bas de la pente, et,
+conduisant mon cheval au milieu des cactus je l'attachai à une des
+branches. Puis je gravis avec précaution, à travers les feuilles
+épineuses, vers le point où je m'imaginais avoir vu l'animal. A ma grande
+joie, j'aperçus, non pas une antilope, mais un couple de ces charmants
+animaux, qui broutaient tranquillement, malheureusement trop loin pour que
+ma balle pût les atteindre. Ils étaient au moins à trois cents yards, sur
+une pente douce et herbeuse. Entre eux et moi pas le moindre buisson pour
+me cacher, dans le cas où j'aurais voulu m'approcher. Quel parti prendre?
+Pendant quelques minutes, je repassai dans mon esprit les différentes
+ruses de chasse usitées pour prendre l'antilope. Imiterais-je leur cri?
+Valait-il mieux chercher à les attirer en élevant mon mouchoir? Elles
+étaient évidemment trop farouches; car, de minute en minute, je les voyais
+dresser leurs jolies petites têtes et jeter un regard inquiet autour
+d'elles. Je me rappelai que la couverture de ma selle était rouge. En
+l'étendant sur les branches d'un buisson de cactus, je réussirais
+peut-être à les attirer. Ne voyant pas d'autre moyen, j'étais sur le point
+de retourner prendre ma couverture, quand tout à coup mes yeux
+s'arrêtèrent sur sur une ligne de terre nue qui traversait la prairie,
+entre moi et l'endroit où les animaux paissaient. C'était une brisure dans
+la surface de la plaine, une route de buffalo ou le lit d'un arroyo. Dans
+tout les cas, c'était le couvert dont j'avais besoin, car les antilopes
+n'en étaient pas à plus de cent yards, et s'en rapprochaient tout en
+broutant. Je quittai les buissons et me dirigeai, en me laissant glisser
+le long de la pente, vers le point où l'enfoncement me paraissait le plus
+marqué. Là, à ma grande surprise, je me trouvai au bord d'un large arroyo,
+dont l'eau, claire et peu profonde, coulait doucement sur un lit de sable
+et de gypse. Les bords ne s'élevaient pas à plus de trois pieds du niveau,
+de l'eau, excepté à l'endroit où l'escarpement venait rencontrer le
+courant. Là, il y avait une élévation assez forte; je longeai la base,
+j'entrai dans le canal et me mis en devoir de le remonter. J'arrivai
+bientôt, comme j'en avais l'intention, à la place où le courant, après
+avoir suivi une ligne parallèle à l'escarpement, le traversait en le
+coupant à pic. Là, je m'arrêtai, et regardai avec toutes sortes de
+précautions par-dessus le bord. Les antilopes s'étaient rapprochées à
+moins d'une portée de fusil de l'arroyo; mais elles étaient encore loin de
+mon poste. Elles continuaient à brouter tranquillement, insouciantes du
+danger. Je redescendis, et repris ma marche dans l'eau.
+
+C'était une rude besogne que de marcher dans cette voie. Le lit de la
+ravine était formé d'une terre molle qui cédait sous le pied, et il me
+fallait éviter de faire le moindre bruit, sous peine d'effaroucher le
+gibier; mais j'étais soutenu dans mes efforts par la perspective d'avoir
+de la venaison fraîche pour mon souper. Après avoir péniblement parcouru
+quelques cents yards, je me trouvai en face d'un petit buisson d'absinthe
+qui touchait à la rive.
+
+--Je suis assez près, pensai-je, et ceci me servira de couvert.
+
+Tout doucement je me dressai jusqu'à ce que je pusse voir à travers les
+feuilles. La position était excellente. J'épaulai mon fusil, et, visant au
+coeur du mâle, je lâchai la détente. L'animal fit un bond et retomba sur
+le flanc, sans vie. J'étais sur le point de m'élancer pour m'assurer de ma
+proie, lorsque j'observai que la femelle, au lieu de s'enfuir comme je m'y
+attendais, s'approchait de son compagnon gisant, et flairait anxieusement
+toutes les parties de son corps. Elle n'était pas à plus de vingt yards de
+moi, et je distinguais l'expression d'inquiétude et d'étonnement dont son
+regard était empreint. Tout à coup, elle parut comprendre la triste
+vérité, et, rejetant sa tête en arrière, elle se mit à pousser des cris
+plaintifs et à courir en rond autour de son corps inanimé. Mon premier
+mouvement avait été de recharger et de tuer la femelle; mais je me sentais
+désarmé par sa voix plaintive qui me remuait le coeur. En vérité, si
+j'avais pu prévoir un aussi lamentable spectacle, je ne me serais point
+écarté de la route. Mais la chose était sans remède.
+
+--Je lui ai fait plus de mal que si je l'avais tuée elle-même, pensai-je;
+le mieux que je puisse faire pour elle, maintenant, c'est de la tuer
+aussi.
+
+En vertu de ce principe d'humanité, qui devait lui être fatal, je restai à
+mon poste; je rechargeai mon fusil; je visai de nouveau, et le coup
+partit. Quand la fumée fut dissipée, je vis la pauvre petite créature
+sanglante sur le gazon, la tête appuyée sur le corps de son mâle inanimé.
+Je mis mon rifle sur l'épaule, et je me disposais à me porter en avant,
+lorsque, à ma grande surprise, je me sentis pris par les pieds. J'étais
+fortement retenu, comme si mes jambes eussent été serrées dans un étau! Je
+fis un effort pour me dégager, puis un second, plus violent, mais sans
+aucun succès: au troisième, je perdis l'équilibre, et tombai à la renverse
+dans l'eau. A moitié suffoqué, je parvins à me mettre debout, mais
+uniquement pour reconnaître que j'étais retenu aussi fortement
+qu'auparavant. De nouveau je m'agitai pour dégager mes jambes; mais je ne
+pouvais les ramener ni en avant, ni en arrière, ni à droite, ni à gauche;
+de plus, je m'aperçus que j'enfonçais peu à peu. Alors l'effrayante vérité
+se fit jour dans mon esprit: _j'étais pris dans un sable mouvant!_
+
+Un sentiment d'épouvante passa dans tout mon être. Je renouvelai mes
+efforts avec toute l'énergie du désespoir. Je me penchais d'un côté, puis
+de l'autre, tirant à me déboîter les genoux. Mes pieds étaient toujours
+emprisonnés; impossible de les bouger d'un pouce. Le sable élastique
+s'était moulé autour de mes bottes de peau de cheval, et collait le cuir
+au-dessus des chevilles, de telle sorte que je ne pouvais en dégager mes
+jambes, et je sentais que j'enfonçais de plus en plus, peu à peu, mais
+irrésistiblement, et d'un mouvement continu, comme si quelque monstre
+souterrain m'eût tout doucement tiré à lui! Je frissonnai d'horreur, et je
+me mis à crier au secours! Mais qui pouvait m'entendre! il n'y avait
+personne dans un rayon de plusieurs milles, pas un être vivant.
+
+Si pourtant: le hennissement de mon cheval me répondit du haut de la
+colline, semblant se railler de mon désespoir. Je me penchai en avant
+autant que ma position me le permettait, et, de mes doigts convulsifs, je
+commençai à creuser le sable. A peine pouvais-je en atteindre la surface,
+et le léger sillon que je traçais était aussitôt comblé que formé. Une
+idée me vint. Mon fusil mis en travers pourrait me supporter. Je le
+cherchai autour de moi. On ne le voyait plus. Il était enfoncé dans le
+sable. Pouvais-je me coucher par terre pour éviter d'enfoncer davantage?
+Non il y avait deux pieds d'eau; je me serais noyé. Ce dernier espoir
+m'échappa aussitôt qu'il m'apparut. Je ne voyais plus aucun moyen de
+salut. J'étais incapable de faire un effort de plus. Une étrange stupeur
+s'emparait de moi. Ma pensée se paralysait. Je me sentais devenir fou.
+Pendant un moment, ma raison fut complètement égarée.
+
+Après un court intervalle, je recouvrai mes sens. Je fis un effort pour
+secouer la paralysie de mon esprit, afin du moins d'aborder comme un homme
+doit le faire, la mort, que je sentais inévitable. Je me dressai tout
+debout. Mes yeux atteignaient jusqu'au niveau de la prairie, et
+s'arrêtèrent sur les victimes encore saignantes de ma cruauté. Le coeur me
+battit à cette vue. Ce qui m'arrivait était-il une punition de Dieu? Avec
+un humble sentiment de repentir, je tournai mon visage vers le ciel,
+redoutant presque d'apercevoir quelque signe de la colère céleste.... Le
+soleil brillait du même éclat qu'auparavant, et pas un nuage ne tachait la
+voûte azurée. Je demeurai les yeux levés au ciel, et priai avec une
+ferveur que connaissent ceux-là seulement qui se sont trouvés dans des
+situations périlleuses analogues à celle où j'étais.
+
+Comme je continuais à regarder en l'air, quelque chose attira mon
+attention. Je distinguai sur le fond bleu du ciel la silhouette d'un grand
+oiseau. Je reconnus bientôt l'immonde oiseau des plaines, le vautour noir.
+D'où venait-il? Qui pouvait le savoir? A une distance infranchissable pour
+le regard de l'homme, il avait aperçu ou senti les cadavres des antilopes,
+et maintenant sur ses larges ailes silencieuses il descendait vers le
+festin de la mort. Bientôt un autre, puis encore un, puis une foule
+d'autres se détachèrent sur les champs azurés de la voûte céleste, et,
+décrivant de larges courbes, s'abaissèrent silencieusement vers la terre.
+Les premiers arrivés se posèrent sur le bord de la rive, et après avoir
+jeté un coup d'oeil autour d'eux, se dirigèrent vers leurs proies.
+Quelques secondes après, la prairie était noire de ces oiseaux immondes
+qui grimpaient sur les cadavres des antilopes, et battaient de l'aile en
+enfonçant leurs becs fétides dans les yeux de leurs proies. Puis vinrent
+les loups décharnés, affamés, sortant des fourrés de cactus et rampant,
+comme des lâches, à travers les sinuosités de la prairie. Un combat
+s'ensuivit, dans lequel les vautours furent mis en fuite, puis les loups
+se jetèrent sur la proie et se la disputèrent, grondant les uns contre les
+autres, et s'entre-déchirant.
+
+--Grâce à Dieu! pensai-je, je n'aurai pas du moins à craindre d'être ainsi
+mis en pièces!
+
+Je fus bientôt délivré de cet affreux spectacle. Mes yeux n'arrivaient
+plus au niveau de la berge. Le vert tapis de la prairie avait eu mon
+dernier regard. Je ne pouvais plus voir maintenant que les murs de terre
+qui encaissaient le ruisseau, et l'eau qui coulait insouciante autour de
+moi. Une fois encore je levai les yeux au ciel, et avec un coeur plein de
+prières, je m'efforçai de me résigner à mon destin. En dépit de mes
+efforts pour être calme, les souvenirs des plaisirs terrestres, des amis,
+du logis, vinrent m'assaillir et provoquèrent par intervalles de violents
+paroxysmes pendant lesquels je m'épuisais en efforts réitérés, mais
+toujours impuissants. J'entendis de nouveau le hennissement de mon cheval.
+Une idée soudaine frappa mon esprit, et me rendit un nouvel espoir:
+peut-être mon cheval.... Je ne perdis pas un moment. J'élevai ma voix
+jusqu'à ses cordes les plus hautes, et appelai l'animal par son nom. Je
+l'avais attaché, mais légèrement. Les branches de cactus pouvaient se
+rompre. J'appelai encore, répétant les mots auxquels il était habitué.
+Pendant un moment tout fut silence, puis j'entendis les sons précipités de
+ses sabots, indiquant que l'animal faisait des efforts pour se dégager;
+ensuite je pus reconnaître le bruit cadencé d'un galop régulier et mesuré.
+Les sons devenaient plus proches encore et plus distincts, jusqu'à ce que
+l'excellente bête se montrât sur la rive au-dessus de moi. Là, Moro
+s'arrêta, secouant la tête, et poussa un bruyant hennissement. Il
+paraissait étonné, et regardait de tous côtés, renâclant avec force. Je
+savais qu'une fois qu'il m'aurait aperçu, il ne s'arrêterait pas jusqu'à
+ce qu'il eût pu frotter son nez contre ma joue, car c'était sa coutume
+habituelle. Je tendis mes mains vers lui et répétai encore les mots
+magiques. Alors, regardant en bas, il m'aperçut, et, s'élançant aussitôt,
+il sauta dans le canal. Un instant après, je le tenais par la bride.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre; l'eau m'atteignait presque jusqu'aux
+aisselles. Je saisis la longe, et, la passant sous la sangle de la selle,
+je la nouai fortement, puis je m'entourai le corps avec l'autre bout.
+J'avais laissé assez de corde entre moi et la sangle pour pouvoir exciter
+et guider le cheval dans le cas où il faudrait un grand effort pour me
+tirer d'où j'étais. Pendant tous ces préparatifs, l'animal muet semblait
+comprendre ce que je faisais. Il connaissait aussi la nature du terrain
+sur lequel il se trouvait, car, durant toute l'opération, il levait ses
+pieds l'un après l'autre pour éviter d'être pris. Mes dispositions furent
+enfin terminées, et avec un sentiment d'anxiété terrible, je donnai à mon
+cheval le signal de partir. Au lieu de s'élancer, l'intelligent animal
+s'éloigna doucement comme s'il avait compris ma situation. La longe se
+tendit, je sentis que mon corps se déplaçait, et, un instant après,
+j'éprouvai une de ces jouissances profondes impossibles à décrire, en me
+trouvant dégagé de mon tombeau de sable. Un cri de joie s'échappa de ma
+poitrine. Je m'élançai vers mon cheval, je lui jetai mes deux bras autour
+du cou; je l'embrassai avec autant de délices que s'il eût été une
+charmante jeune fille. Il répondit à mes embrassements par un petit cri
+plaintif qui me prouva qu'il m'avait compris. Je me mis en quête de mon
+rifle. Heureusement qu'il n'était pas très-enfoncé, et je pus le ravoir.
+Mes bottes étaient restées dans le sable; mais je ne m'arrêtai point à les
+chercher. La place où je les avais perdues m'inspirait un sentiment de
+profonde terreur.
+
+Sans plus attendre, je quittai les bords de l'arroyo, et, montant à cheval
+je me dirigeai au galop vers la route. Le soleil était couché quand
+j'arrivai au camp, où je fus accueilli par les questions de mes compagnons
+étonnés:
+
+--Avez-vous trouvé beaucoup de chèvres? Où sont donc vos bottes?--Est-ce à
+la chasse ou à la pêche que vous avez été?
+
+Je répondis à toutes ces questions en racontant mon aventure, et cette
+nuit-là encore je fus le héros du bivouac.
+
+
+
+V
+
+
+SANTA-FÉ.
+
+Après avoir employé une semaine à gravir les montagnes rocheuses, nous
+descendîmes dans la vallée du Del-Norte, et nous atteignîmes la capitale
+du Nouveau-Mexique, la célèbre ville de Santa-Fé. Le lendemain, la
+caravane elle-même arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la
+route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient
+suivi la voie la plus rapide. Nous n'eûmes aucune difficulté relativement
+à l'entrée de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars
+d'_alcavala_ pour chaque wagon. C'était une extorsion qui dépassait le
+tarif; mais les marchands étaient forcés d'accepter cet impôt. Santa-Fé
+est l'entrepôt de la province, et le chef-lieu de son commerce. En
+l'atteignant, nous fîmes halte et établîmes notre camp hors des murs.
+
+Saint-Vrain, quelques autres propriétaires et moi nous nous installâmes à
+la _fonda_, où nous cherchâmes dans le délicieux vin d'el Paso l'oubli des
+fatigues que nous avions endurées à travers les plaines. La nuit de notre
+arrivée se passa tout entière en festins et en plaisirs. Le lendemain
+matin, je fus éveillé par la voix de mons Godé, qui paraissait de joyeuse
+humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers
+canadiens.
+
+--Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant éveillé, aujourd'hui, ce soir,
+il y a une grande _funcion_,--un bal--ce que les Mexicains appellent le
+fandago. C'est très-beau, monsieur. Vous aurez bien sûr un grand plaisir à
+voir un _fandago_ mexicain.
+
+--Non, Godé. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la
+danse que les vôtres.
+
+--C'est vrai, monsieur, mais un fandago! ça mérite d'être vu. Ça se
+compose de toutes sortes de pas: le _bolero_, la valse, la _coûna_, et
+beaucoup d'autres; le tout mélangé de _pouchero_. Allez! monsieur, vous
+verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de très-courts... Ah!
+diable!... de très-courts... comment appelez-vous cela en américain?
+
+--Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.
+
+--Cela! cela, monsieur.
+
+Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse.
+
+--Ah! pardieu, je le tiens!--_Petticoes_, de très-courts _petticoes_.
+Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un
+fandago mexicain.
+
+Las niñas de Durango
+Conmigo bailandas,
+Al cielo saltandas
+En el fan-dango--en el fan-dango.
+
+Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago.
+Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai maître de ballets! Mais il
+est de _sangre_... de sang français, vraiment. Voyez donc!
+
+Al cielo saltandas
+En el fan-dan-go--en el fan-dang...
+
+--Eh! Godé?
+
+--Monsieur.
+
+--Cours à la cantine et demande, prends à crédit, achète ou chippe une
+bouteille du meilleur Paso.
+
+--Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda Godé avec
+une grimace significative.
+
+--Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voilà de l'argent. Du meilleur
+Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, _vaya!_
+
+--Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit, à ce que je
+vois.
+
+--J'ai une migraine qui me fend la tête.
+
+--Ah! ah! ah! C'est comme moi tout à l'heure; mais Godé est allé chercher
+le remède. Poil de chien guérit la morsure. Allons, en bas du lit.
+
+--Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre médecine.
+
+--C'est juste. Vous vous trouverez mieux après. Dites-moi, comment vous
+trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein?
+
+--Vous appelez cela une ville!
+
+--Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la _ciudad de Santa-Fé_,
+la fameuse ville de Santa-Fé, la capitale du _Nuevo-Mejico_, la métropole
+de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs.
+
+--Et voilà le progrès accompli dans une période de trois cents ans! En
+vérité, ce peuple semble à peine arrivé aux premiers échelons de la
+civilisation!
+
+--Dites plutôt qu'il en a dépassé les derniers. Ici, dans cette oasis
+lointaine, vous trouverez peinture, poésie, danse, théâtre et musique,
+fêtes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui
+caractérisent une nation en déclin. Vous rencontrerez en foule des don
+Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Roméos, moins le coeur, et
+des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez... toutes sortes de
+choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.--Holà!
+_muchacho!_
+
+--_Que es señor_
+
+--Avez-vous du café?
+
+--_Si, señor._
+
+--Apportez deux tasses: _dos tazas_, entendez-vous, et leste! _Aprisa!
+aprisa!_
+
+--_Si, señor._
+
+--Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu
+le vin?
+
+--C'est un vin délicieux, monsieur Saint-Vrain! ça vaut presque les vins
+Français.
+
+--Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) délicieux, vous pouvez le dire, mon
+cher Godé! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un
+buffalo. Voyez, il pétille comme de l'eau de Seltz![1] comme _fontaine qui
+bouille_. Eh! Godé?
+
+[Note 1: Nom d'une localité où il y a des eaux gazeuses, aux États-Unis.]
+
+--Oui, monsieur; absolument comme _fontaine qui bouille_, parbleu! oui.
+
+--Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-là; c'est pur jus de la
+vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront
+un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique!
+
+--Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays?
+
+--Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette
+race de singes dans la création? uniquement à embarrasser la terre.--Eh
+bien, garçon, vous avez apporté le café?
+
+--_Ya, esta, señor_.
+
+--Allons, prenez-moi quelques gorgées de cette liqueur, cela vous remettra
+sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du café, par exemple; les
+Espagnols sont passés maîtres en cela.
+
+--Qu'est-ce que ce _fandago_ dont Godé m'a parlé?
+
+--Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soirée, vous y viendrez,
+sans doute?
+
+--Par pure curiosité!
+
+--Très-bien! votre curiosité sera satisfaite.
+
+--Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa présence, et,
+dit-on, sa charmante señora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne.
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Il a trop peur qu'un de ces sauvages _americanos_ ne prenne fantaisie de
+l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallée. Par
+sainte Marie! c'est une charmante créature,--continua Saint-Vrain, se
+parlant à lui-même,--et je sais quelqu'un... Oh! le vieux tyran maudit!
+Pensez-y donc un peu!
+
+--A quoi?
+
+--Mais à la manière dont il nous a traités. Cinq cents dollars par wagon!
+et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars.
+
+--Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement....
+
+--Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui
+qui est le gouvernement ici. Et, grâce aux ressources qu'il tire de ces
+impôts, il gouverne les misérables habitants avec une verge de fer.
+Pauvres diables!
+
+--Et ils le haïssent, je suppose?
+
+--Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison.
+
+--Pourquoi donc alors ne se révoltent-ils pas?
+
+--Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux?
+Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines
+irréconciliables.
+
+--Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armée bien formidable: il n'a
+point de gardes du corps.
+
+--Des gardes du corps, s'écria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez
+dehors les voilà, ses gardes du corps.
+
+--_Indios bravos! les Navajoes!_ exclama Godé au même instant.
+
+Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapés dans des
+sérapés rayés passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur
+démarche lente et fière, les faisaient facilement distinguer des _indios
+manzos_, des _pueblos_, porteurs d'eau et bûcherons.
+
+--Sont-ce des Navajoes? demandai-je.
+
+--Oui, monsieur, oui, reprit Godé avec quelque animation. Sacrr...! des
+Navajoes, de véritables et damnés Navajoes!
+
+--Il n'y a pas à s'y tromper, ajouta Saint-Vrain.
+
+--Mais les Navajoes sont les ennemis déclarés des Nouveaux-Mexicains.
+Comment sont-ils ici? prisonniers?
+
+--Ont-ils l'air de prisonniers?
+
+Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivité ni dans leurs
+regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fièrement le long du mur,
+lançant de temps à antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain
+et méprisant.
+
+--Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers
+l'ouest.
+
+--C'est là un de ces mystères du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous
+donnerai quelques éclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant
+sous la protection d'un traité de paix qui les lie, tant qu'il ne leur
+convient pas de le rompre. Quant à présent, ils sont aussi libres ici que
+vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point
+surpris de les rencontrer ce soir au fandango.
+
+--J'ai entendu dire que les Navajoes étaient cannibales?
+
+--C'est la vérité. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des
+yeux ce petit garçon joufflu, qui paraît instinctivement en avoir peur. Il
+est heureux pour ce petit drôle qu'il fasse grand jour, sans cela il
+pourrait bien être étranglé sous une de ces couvertures rayées.
+
+--Parlez-vous sérieusement, Saint-Vrain!
+
+--Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Godé en sait assez
+pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur?
+
+--C'est vrai, monsieur. J'ai été prisonnier dans la Nation: non pas chez
+les Navagh, mais chez les damnés d'Apaches. C'est la même chose, pendant
+trois mois. J'ai vu les sauvages manger,--_eat_,--un, deux _trie, trie_
+enfants rôtis, comme si c'étaient des bosses de buffles. C'est vrai,
+monsieur, c'est très-vrai.
+
+--C'est la vraie vérité: les Apaches et les Navajoes enlèvent des enfants
+dans la vallée, ici, lors de leurs grandes expéditions; et ceux qui ont
+été à même de s'en instruire assurent qu'ils les font rôtir. Est-ce pour
+les offrir en sacrifice au dieu féroce Quetzalcoatl? est-ce par goût pour
+la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu vérifier. Bien peu
+parmi ceux qui ont visité leurs villes ont eu, comme Godé, la chance d'en
+sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure à traverser la sierra de
+l'ouest.
+
+--Et comment avez-vous fait, monsieur Godé pour sauver votre chevelure?
+
+--Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas être scalpé.
+Ce que les trappeurs yankees appellent _hur_, ma chevelure, est de la
+fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voilà, monsieur.
+
+En disant cela, le Canadien ôta sa casquette, et, avec elle, ce que
+jusqu'à ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclée,
+c'était une perruque.
+
+--Maintenant, messieurs, s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment
+ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnés n'en
+toucheront pas la prime, sacr-r-r...!
+
+Saint-Vrain et moi ne pûmes nous empêcher de rire à la transformation
+comique de la figure du Canadien.
+
+--Allons, Godé! le moins que vous puissiez faire après cela, c'est de
+boire un coup. Tenez, servez-vous.
+
+--Très-obligé, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie.
+
+Et le voyageur, toujours altéré avala le nectar d'el Paso comme il eût
+fait d'une tasse de lait.
+
+--Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons.
+Les affaires d'abord, le plaisir après, autant du moins que nous pourrons
+nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de
+quoi nous distraire à Chihuahua.
+
+--Vous pensez que nous irons jusque-là?
+
+--Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre
+cargaison. Il faudra porter le reste sur le marché principal. Au camp!
+allons!
+
+
+
+VI
+
+
+LE FANDANGO.
+
+Le soir, j'étais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il
+s'annonça du dehors en chantant:
+
+Las niñas de Durango
+Conmigo bailandas
+Al cielo... ha!
+
+--Êtes-vous prêt, mon hardi cavalier?
+
+--Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi.
+
+--Dépêchez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par là. Quoi!
+c'est là votre costume de bal! Ha! ha! ha!
+
+Et Saint-Vrain éclata de rire en me voyant vêtu d'un habit bleu et d'un
+pantalon noir assez bien conservés.
+
+--Eh! mais sans doute, répondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous à
+redire?--Mais est-ce là votre habit de bal, à vous?
+
+Mon ami n'avait rien changé à son costume; il portait sa blouse de chasse
+frangée, ses guêtres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets.
+
+--Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et
+si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez ôté.
+Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu à
+longues basques! Ha! ha! ha!
+
+--Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas,
+peut-être, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets à la ceinture?
+
+--Et de quelle autre manière voulez-vous que je les porte? dans mes mains?
+
+--Laissez-les ici.
+
+--Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut
+deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente à aller à un fandango
+de Santa-Fé sans ses pistolets à six coups. Allons, remettez votre blouse,
+couvrez vos jambes comme elles l'étaient, et bouclez-moi cela autour de
+vous. C'est le _costume de bal_ de ce pays-ci.
+
+--Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsi _comme il faut_, ça me
+va.
+
+--Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure.
+
+L'habit bleu fut replié et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait
+raison. En arrivant au lieu de réunion, une grande _sala_ dans le
+voisinage de la _plaza_, nous le trouvâmes rempli de chasseurs, de
+trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumés comme ils le sont
+dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigènes avec
+autant de _señoritas_, que je reconnus, à leurs costumes, pour être des
+_poblanas_, c'est-à-dire appartenant à la plus basse classe; la seule
+classe de femme, au surplus, que des étrangers pussent rencontrer à
+Santa-Fé.
+
+Quand nous entrâmes, la plupart des hommes s'étaient débarrassés de leurs
+sérapés pour la danse, et montraient dans tout leur éclat le velours
+brodé, le maroquin gaufré, et les bérets de couleurs voyantes. Les femmes
+n'étaient pas moins pittoresques dans leurs brillantes _naguas_, leurs
+blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes
+étaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse était
+parvenue jusque dans ces régions reculées.
+
+--Avez-vous entendu parler du télégraphe électrique?
+
+--No, señor.
+
+--Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer?
+
+--_Quien sabe!_
+
+--La polka!
+
+--_Ah! señor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!_
+
+La salle de bal était une grande _sala_ oblongue, garnie de banquettes
+tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient
+leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des
+contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphée faisaient
+résonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps,
+ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, à la manière indienne.
+Dans un autre angle, les montagnards, altérés, fumaient des _puros_ en
+buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la _sala_ de leurs
+sauvages exclamations.
+
+--Holà, ma belle enfant! _vamos, vamos_, à danser! _mucho bueno! mucho
+bueno!_ voulez-vous?
+
+C'est un grand gaillard à la mine brutale, de six pieds et plus, qui
+s'adresse à une petite _poblana_ sémillante.
+
+--_Mucho bueno, señor Americano!_ répond la dame.
+
+--Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille légère! Vous pourriez
+servir de plumet à mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de
+l'_aguardiente_[1] Ou du vin?
+
+[Note 1: _Aguardiente_, sorte d'eau-de-vie de blé de maïs.]
+
+--_Copitita de vino, señor._ (Un tout petit verre de vin, monsieur.)
+
+--Voici, ma douce colombe; avalez-moi ça en un saut d'écureuil!...
+Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite!
+
+--_Gracias, señor Americano!_
+
+--Comment! vous comprenez cela? _usted entiende_, vous entendez?
+
+--_Si, señor_.
+
+--Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours?
+
+--_No entiende_.
+
+--Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme ça.
+
+Et le lourdaud chasseur commence à se balancer devant sa partenaire, en
+imitant les allures de l'ours gris.
+
+--Holà, Bill! crie un camarade, tu vas être pris au piège, si tu ne te
+tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins?
+
+--Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frappé là, dit le chasseur
+étendant sa large main sur la région du coeur.
+
+--Prends garde à toi, bonhomme! c'est une jolie fille, après tout.
+
+--Très-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi à ses pieds!
+
+--Beaux yeux qui ne demandent qu'à se rendre; oh! les jolies jambes!
+
+--Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la
+céder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de
+la tribu des Crow que j'avais épousée sur les bords du Yeller-Stone.
+
+--Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux,
+que la fille y consente, et il ne t'en coûtera qu'un collier de perles.
+
+--Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier.
+
+--Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son
+chemin. Débarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles.
+
+--Gare à droite et à gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant.
+
+--_Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!_
+
+L'arrivée d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros
+homme fastueux, à tournure de prêtre, faisait son entrée, accompagné de
+plusieurs individus. C'était le gouverneur avec sa suite, et un certain
+nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'élite de la
+société new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants étaient des
+militaires revêtus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit
+bientôt pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse.
+
+--Où est la señora Armijo? demandai-je tout bas à Saint-Vrain.
+
+--Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais
+pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez à vous
+divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir.
+
+Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa à travers la foule et
+disparut.
+
+Depuis mon entrée, j'étais demeuré assis sur une banquette, près de
+Saint-Vrain, dans un coin écarté de la salle. Un homme d'un aspect tout
+particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et était plongé
+dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarqué cet homme tout en entrant, et
+j'avais remarqué aussi que Saint-Vrain avait causé avec lui; mais je
+n'avais pas été présenté, et l'interposition de mon ami avait empêché un
+examen plus attentif de ma part, jusqu'à ce que Saint-Vrain se fût retiré.
+Nous étions maintenant l'un près de l'autre, et je commençai à pousser une
+sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui
+avaient frappé mon attention par leur étrangeté. Ce n'était pas un
+Américain; on le reconnaissait à son vêtement, et cependant sa figure
+n'était pas mexicaine. Ses traits étaient trop accentués pour un Espagnol,
+quoique son teint, hâlé par l'air et le soleil, fût brun et bronzé. La
+figure était rasée, à l'exception du menton, qui était garni d'une barbe
+noire taillée en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre
+d'un chapeau rabattu, était bleu et doux. Les cheveux noirs et ondulés,
+marqués çà et là d'un fil d'argent. Ce n'étaient point là les traits
+caractéristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Américain; et,
+n'eût été son costume, j'aurais assigné à mon voisin une toute autre
+origine. Mais il était entièrement vêtu à la mexicaine, enveloppé d'une
+_manga_ pourpre, rehaussée de broderies de velours noir le long des bords
+et autour des ouvertures. Comme ce vêtement le couvrait presque en entier,
+je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours
+vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme
+la neige, pendant le long des coutures. La partie intérieure des
+calzoneros était garnie de basane noire gaufrée, et venait joindre les
+tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts éperons en acier. La
+large bande de cuir piqué qui soutenait les éperons et passait sur le
+cou-de-pied donnait à cette partie le contour particulier que l'on
+remarque dans les portraits des anciens chevaliers armés de toutes
+pièces. Il portait un sombrero noir à larges bords, entouré d'un large
+galon d'or. Une paire de ferrets, également en or, dépassait la bordure;
+mode du pays. Cet homme avait son sombrero penché du côté de la lumière,
+et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'était pas
+disgracié sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, était ouverte et
+attrayante; ses traits avaient dû être beaux autrefois, avant d'avoir été
+altérés, et couverts d'un voile de profonde mélancolie par des chagrins
+que j'ignorais. C'était l'expression de cette tristesse qui m'avait
+frappé au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en
+le regardant de côté, je m'aperçus qu'il m'observait de la même manière,
+et avec un intérêt qui semblait égal au mien. Il fit sans doute la même
+découverte, et nous nous retournâmes en même temps de manière à nous
+trouver face à face; alors l'étranger tira de sa manga un petit cigarero
+brodé de perles et me le présenta gracieusement en disant:
+
+--_Quiere a fumar, caballero?_ (Désirez-vous fumer, monsieur?)
+
+--Volontiers, je vous remercie,--répondis-je en espagnol.
+
+Et en même temps je tirai une cigarette de l'étui.
+
+A peine avions-nous allumé, que cet homme, se tournant de nouveau vers
+moi, m'adressa à brûle-pourpoint cette question inattendue:
+
+--Voulez-vous vendre votre cheval?
+
+--Non.
+
+--Pour un bon prix?
+
+--A aucun prix.
+
+--Je vous en donnerai cinq cents dollars.
+
+--Je ne le donnerais pas pour le double.
+
+--Je vous en donnerai le double.
+
+--Je lui suis attaché. Ce n'est pas une question d'argent.
+
+--J'en suis désolé. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval.
+
+Je regardai mon interlocuteur avec étonnement et répétai machinalement ses
+derniers mots.
+
+--Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas?
+
+--Non, je viens du Rio-Abajo.
+
+--Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte?
+
+--Oui.
+
+--Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler à un autre
+et traiter de quelque autre cheval.
+
+--Oh! non; c'est bien du vôtre qu'il s'agit, un étalon noir, avec le nez
+roux, et à tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus
+de l'oeil gauche.
+
+Ce signalement était assurément celui de Moro, et je commençai à éprouver
+une sorte de crainte superstitieuse à l'endroit de mon mystérieux voisin.
+
+--En vérité, répliquai-je, c'est tout à fait cela; mais j'ai acheté cet
+étalon, il y a plusieurs mois, à un planteur louisianais. Si vous arrivez
+de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le
+demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon
+cheval?
+
+--_Dispensadme, caballero!_ je ne prétends rien de semblable.
+Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval
+américain. Le vôtre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me
+convenir, et, à ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer à
+prix d'argent.
+
+--Je le regrette vivement; mais j'ai éprouvé les qualités de l'animal.
+Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que
+je consentisse à m'en séparer.
+
+--Ah! señor, c'est un motif bien puissant qui me rend si désireux de
+l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-être...--Il hésita un moment.
+--Mais non, non, non!
+
+Après avoir murmuré quelques paroles incohérentes au milieu desquelles je
+pus distinguer les mots _buenas noches, caballero!_ l'étranger se leva en
+conservant les allures mystérieuses qui le caractérisaient, et me quitta.
+J'entendis le cliquetis de ses éperons pendant qu'il se frayait lentement
+un chemin à travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre.
+
+Le siège vacant fut immédiatement occupé par une _manola_ tout en noir,
+dont la brillante _nagua_, la chemisette brodée, les fines chevilles et
+les petits pieds chaussés de pantoufles bleues attirèrent mon
+attention. C'était tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de
+temps en temps, l'éclair d'un grand oeil noir m'arrivait à travers
+l'ouverture du _rebozo tapado_ (mantille fermée). Peu à peu le _rebozo_
+devint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis
+d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice.
+L'extrémité de la mantille fut adroitement rejetée par-dessus l'épaule
+gauche, et découvrit un bras nu, arrondi, terminé par une grappe de petits
+doigts chargés de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement
+timide; mais, à la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir
+plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur
+espagnol:
+
+--Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse?
+
+La malicieuse petite manola baissa d'abord la tête en rougissant; puis,
+relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me répondit avec
+une douce voix de canari:
+
+--_Con gusto, señor_ (avec plaisir, monsieur).
+
+--Allons! m'écriai-je, enivré de mon triomphe.
+
+Et, saisissant la taille de ma brillante danseuse, je m'élançai dans le
+tourbillonnement du bal.
+
+Nous revînmes à nos places, et, après nous être rafraîchis avec un verre
+d'Albuquerque, un massepain et une cigarette, nous reprîmes notre élan.
+Cet agréable programme fut répété à peu près une demi-douzaine de fois;
+seulement, nous alternions la valse avec la polka, car ma manola dansait
+la polka aussi bien que si elle fût née en Bohême. Je portais à mon petit
+doigt un diamant de cinquante dollars, que ma danseuse semblait trouver
+_muy buonito_. La flamme de ses yeux m'avait touché le coeur, et les
+fumées du champagne me montaient à la tête; je commençai à calculer le
+résultat que pourrait avoir la translation de ce diamant de mon petit
+doigt au médium de sa jolie petite main, où sans doute il aurait produit
+un charmant effet. Au même instant je m'aperçus que j'étais surveillé de
+près par un vigoureux _lepero_ de fort mauvaise mine, un vrai _pelado_ qui
+nos suivait des yeux, et quelquefois de sa personne, dans toutes les
+parties de la salle. L'expression de sa sombre figure était un mélange de
+férocité et de jalousie que ma danseuse remarquait fort bien, mais qu'elle
+me semblait assez peu soucieuse de calmer.
+
+--Quel est cet homme? lui demandai-je tout bas, comme il venait de passer
+près de nous, enveloppé dans son sérapé rayé.
+
+--_Esta mi marido, señor_ (c'est mon mari, monsieur), me répondit-elle
+froidement.
+
+Je renfonçai ma bague jusqu'à la paume et tins ma main serrée comme un
+étau. Pendant ce temps, le whisky de Thaos avait produit son effet sur les
+danseurs. Les trappeurs et les voituriers étaient devenus bruyants et
+querelleurs! Les _leperos_ qui remplissaient la salle, excités par le vin,
+la jalousie, leur vieille haine, et la danse, devenaient de plus en plus
+sombres et farouches. Les blouses de chasses frangées et les grossières
+blouses brunes trouvaient faveur auprès des _majas_ aux yeux noirs à qui
+le courage inspirait autant de respect que de crainte; et la crainte est
+souvent un motif d'amour chez ces sortes de créatures.
+
+Quoique les caravanes alimentassent presque exclusivement le marché de
+Santa-Fé, et que les habitants eussent un intérêt évident à rester en bons
+termes avec les marchands, les deux races, anglo-américaine et
+hispano-indienne, se haïssent cordialement; et cette haine se manifestait
+en ce moment, d'un côté par un mépris écrasant, et de l'autre par des
+_carajos_ concentrés et des regards féroces respirant la vengeance.
+
+Je continuais à babiller avec ma gentille partenaire. Nous étions assis
+sur la banquette où je m'étais placé en arrivant. En regardant par hasard
+au-dessus de moi, mes yeux s'arrêtèrent sur un objet brillant. Il me
+sembla reconnaître un couteau dégainé qu'avait à la main _su marido_, qui
+se tenait debout derrière nous comme l'ombre d'un démon. Je ne fis
+qu'entrevoir comme un éclair ce dangereux instrument, et je pensais à me
+mettre en garde, lorsque quelqu'un me tira par la manche; je me retournai
+et me trouvai en face de mon précédent interlocuteur à la manga pourpre.
+
+--Pardon, monsieur, me dit-il en me saluant gracieusement; je viens
+d'apprendre que la caravane pousse jusqu'à Chihuahua.
+
+--Oui; nous n'avons pas acheteurs ici pour toutes nos marchandises.
+
+--Vous y allez, naturellement?
+
+--Certainement, il le faut.
+
+--Reviendrez-vous par ici, señor?
+
+--C'est très-probable. Je n'ai pas d'autre projet pour le moment.
+
+--Peut-être alors pourrez-vous consentir à céder votre cheval? Il vous
+sera facile d'en trouver un autre aussi bon dans la vallée du Mississipi.
+
+--Cela n'est pas probable.
+
+--Mais señor, si vous y étiez disposé, voulez-vous me promettre la
+préférence?
+
+--Oh! cela, je vous le promets de tout mon coeur.
+
+Notre conversation fut interrompue par un maigre et gigantesque
+Missourien, à moitié ivre, qui, marchant lourdement sur les pieds de
+l'étranger, cria:
+
+--Allons, heup, vieux marchand de graisse! donne-moi ta place.
+
+--_Y porqué?_ (et pourquoi?) demanda le Mexicain se dressant sur ses
+pieds.
+
+Et toisant le Missourien avec une surprise indignée.
+
+--_Porky_ te damne! Je suis fatigué de danser. J'ai besoin de m'asseoir.
+Voilà, vieille bête.
+
+Il y avait tant d'insolence et de brutalité dans l'acte de cet homme que
+je ne pus m'empêcher d'intervenir.
+
+--Allons! dis-je en m'adressant à lui, vous n'avez pas le droit de prendre
+la place de ce gentleman, et surtout d'agir d'une telle façon.
+
+--Eh! monsieur, qui diable vous demande votre avis? Allons, heup! je dis.
+
+Et il saisit le Mexicain par le coin de sa manga comme pour l'arracher de
+son siège.
+
+Avant que j'eusse eu le temps de répliquer à cette apostrophe et à ce
+geste, l'étranger était debout, et d'un coup de poing bien appliqué
+envoyait rouler l'insolent à quelques pas.
+
+Ce fut comme un signal. Les querelles atteignirent leur plus haut
+paroxysme. Un mouvement se fit dans toute la salle. Les clameurs des
+ivrognes se mêlèrent aux malédictions dictées par l'esprit de vengeance;
+les couteaux brillèrent hors de l'étui: les femmes jetèrent des cris
+d'épouvante, et les coups de feu éclatèrent, remplissant la chambre d'une
+épaisse fumée. Les lumières s'éteignirent, et l'on entendit le bruit d'une
+lutte effroyable dans les ténèbres, la chute de corps pesants, les
+vociférations, les jurements, etc. La mêlée dura environ cinq minutes.
+N'ayant pour ma part aucun motif d'irritation contre qui que ce fût, je
+restai debout à ma place sans faire usage ni de mon couteau ni de mes
+pistolets; ma _maja_, effrayée, se serrait contre moi en me tenant par la
+main. Une vive douleur que je ressentis à l'épaule gauche me fit lâcher
+tout à coup ma jolie compagne, et, sous l'empire de cette inexpressible
+faiblesse que provoque toujours une blessure reçue, je m'affaissai sur la
+banquette. J'y demeurai assis jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé,
+sentant fort bien qu'un ruisseau de sang s'échappait de mon dos et
+imbibait mes vêtements de dessous.
+
+Je restai dans cette position, dis-je, jusqu'à ce que le tumulte eût pris
+fin; j'aperçus un grand nombre d'hommes vêtus en chasseurs courant çà et
+là en gesticulant avec violence. Les uns cherchaient à justifier ce qu'ils
+appelaient une bagarre, tandis que d'autres, les plus respectables parmi
+les marchands, les blâmaient. Les _leperos_ et les femmes avaient tous
+disparu, et je vis que les _Americanos_ avaient remporté la victoire.
+Plusieurs corps gisaient sur le plancher; c'étaient des hommes morts ou
+mourants. L'un était un Américain, le Missourien, qui avait été la cause
+immédiate du tumulte; les autres étaient des _pelados_. Ma nouvelle
+connaissance, l'homme à la manga pourpre n'était plus là. Ma _fandanguera_
+avait également disparu, ainsi que _su marido_, et, en regardant à ma main
+gauche, je reconnus que mon diamant aussi avait disparu.
+
+--Saint-Vrain! Saint-Vrain! criai-je en voyant la figure de mon ami se
+montrer à la porte.
+
+--Où êtes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien,
+j'espère?
+
+--Pas tout à fait, je crains.
+
+--Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Aïe! vous avez reçu un coup de couteau dans
+les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espère. Otons vos habits que je voie
+cela.
+
+--Si nous regagnions d'abord ma chambre?
+
+--Allons! tout de suite, mon cher garçon; appuyez-vous sur moi; appuyez,
+appuyez-vous!
+
+Le fandango était fini.
+
+
+
+VII
+
+
+SÉGUIN LE CHASSEUR DE SCALPS.
+
+J'avais eu précédemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ
+de bataille. Je dis _le plaisir;_ sous certains rapports, les blessures
+ont leur charme. On vous a transporté sur une civière en lieu de sûreté;
+un aide de camp, penché sur le cou de son cheval écumant, annonce que
+l'ennemi est en pleine déroute, et vous délivre ainsi de la crainte d'être
+transpercé par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche
+affectueusement vers vous, et, après avoir examiné pendant quelque temps
+votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une égratignure, et vous serez guéri
+avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la
+gloire, de la gloire chantée par les gazettes; le mal présent est oublié
+dans la contemplation des triomphes futurs, des félicitations des amis,
+des tendres sourires de quelque personne plus chère encore. Réconforté par
+ces espérances, vous restez étendu sur votre dur lit de camp, remerciant
+presque la balle qui vous a traversé la cuisse, ou le coup de sabre qui
+vous a ouvert le bras. Ces émotions, je les avais ressenties. Combien sont
+différents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites
+d'une blessure due au poignard d'un assassin!
+
+J'étais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait être la profondeur
+de ma blessure. Étais-je mortellement atteint? Telle est la première
+question que l'on s'adresse quand on s'est senti frappé. Il est rare que
+le blessé puisse se rendre compte du plus ou moins de gravité de son état.
+La vie peut s'échapper avec le sang à chaque pulsation des artères, sans
+que la souffrance dépasse beaucoup celle d'une piqûre d'épingle. En
+arrivant à la _fonda_, je tombai épuisé sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma
+blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commença par examiner la
+plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il était derrière
+moi, et j'attendais avec impatience.
+
+--Est-ce profond? demandai-je.
+
+--Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me
+fut-il répondu. Vous êtes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et
+non l'homme qui vous a coutelé, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu
+pour vous expédier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une
+terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un
+pouce de plus, et l'épine dorsale était atteinte, mon garçon? Mais vous
+êtes sauf, je vous l'assure. Godé, passez-moi cette éponge!
+
+--Sacr-rée!... murmura Godé avec toute l'énergie française pendant qu'il
+tendait l'éponge humide.
+
+Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf,
+ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut appliquée sur la
+blessure, et fixée avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas
+fait mieux.
+
+--Voilà qui est bien arrangé, ajouta Saint-Vrain, en posant la dernière
+épingle et en me plaçant dans la position la plus commode. Mais qui donc a
+provoqué cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil
+rôle? Et j'étais dehors, malheureusement!
+
+--Avez-vous remarqué un homme d'une tournure étrange?
+
+--Qui? celui qui portait une manga rouge?
+
+--Oui.
+
+--Qui était assis près de nous?
+
+--Oui.
+
+--Ah! je ne m'étonne pas que vous lui ayez trouvé une tournure étrange, et
+il est plus étrange encore qu'il ne paraît. Je l'ai vu, je le connais, et
+peut-être suis-je le seul de tous ceux qui étaient là qui puisse en dire
+autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier
+sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait
+là. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez.
+
+Je racontai à Saint-Vrain toute ma conversation avec l'étranger, et les
+incidents qui avaient mis fin au fandango.
+
+--C'est bizarre! très-bizarre! Que diable peut-il avoir tant à faire de
+votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars!
+
+--Méfiez-vous capitaine! Godé me donnait le titre de capitaine depuis mon
+aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut
+payer un mille, _thousand_ dollars, pardieu! c'est que Moro lui plaît
+diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval! _why_,
+pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas?
+
+Je fus frappé de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain.
+
+--Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,--continua le
+Canadien en se dirigeant vers la porte.
+
+--Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce
+gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgré cela, ce n'est pas une
+raison pour vous empêcher de suivre votre idée et de cacher l'animal. Il y
+a assez de coquins à Santa-Fé pour voler les chevaux de tout un régiment.
+Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de l'attacher tout près de cette
+porte.
+
+Godé après avoir envoyé Santa-Fé et tous ses habitants à un pays où il
+fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est-à-dire à tous les diables, se
+dirigea vers la porte et disparut.
+
+--Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environné de tant de
+mystères?
+
+--Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en
+présentera, quelques épisodes étranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas
+besoin d'être excité. C'est le fameux Séguin, le chasseur de scalps.
+
+--Le chasseur de scalps!
+
+--Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas être
+autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne.
+
+--J'en ai entendu parler. L'infâme scélérat! l'égorgeur sans pitié
+d'innocentes victimes!...
+
+Une forme noire s'agita sur le mur, c'était l'ombre d'un homme. Je levai
+les yeux. Séguin était devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer,
+s'était retourné, et se tenait près de la fenêtre, semblant surveiller la
+rue. J'étais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme
+de l'apostrophe, et d'ordonner à cet homme de s'ôter de devant mes yeux;
+mais je me sentis impressionné par la nature de son regard, et je restai
+muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris à qui
+s'adressaient les épithètes injurieuses que j'avais proférées; rien dans
+sa contenance ne trahissait qu'il en fût ainsi. Je remarquai seulement le
+même regard qui m'avait tout d'abord attiré, la même expression de
+mélancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme fût l'abominable bandit
+dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocités horribles?
+
+--Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement
+peiné de ce qui vous est arrivé. J'ai été la cause involontaire de ce
+malheur. Votre blessure est-elle grave?
+
+--Non, répondis-je avec une sécheresse qui sembla le déconcerter.
+
+--J'en suis heureux, reprit-il après une pause. Je venais vous remercier
+de votre généreuse intervention; je quitte Santa-Fé dans dix minutes, et
+je viens vous faire mes adieux.
+
+Il me tendit la main. Je murmurai le mot «adieu,» mais sans répondre à son
+geste par un geste semblable. Les récits des cruautés atroces associées au
+nom de cet homme me revenaient à l'esprit, et je ressentais une profonde
+répulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revêtit une
+étrange expression quand il s'aperçut que j'hésitais.
+
+--Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin.
+
+--Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur.
+
+--Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous,
+monsieur, retirez-vous!
+
+Il arrêta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait
+aucun symptôme de colère; il retira sa main sous les plis de sa manga, et,
+poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre.
+Saint-Vrain, qui était revenu sur la fin de cette scène, courut vers la
+porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place où j'étais couché, voir
+le Mexicain au moment où il traversait le vestibule. Il s'était enveloppé
+jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond
+abattement. Un instant après il avait disparu, ayant passé sous le porche
+et de là dans la rue.
+
+--Il y quelque chose de vraiment mystérieux chez cet homme. Dites-moi,
+Saint-Vrain...
+
+--Chut! chut! regardez là-has! interrompit mon ami, tandis que sa main
+était dirigée vers la porte ouverte.
+
+Je regardai, et, à la clarté de la lune, je vis trois formes humaines
+glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entrée de la cour. Leur
+taille, leur attitude toute particulière et leurs pas silencieux me
+convainquirent que c'étaient des Indiens. Un moment après, ils avaient
+disparu sous l'ombre épaisse du porche.
+
+--Quels sont ces individus? demandai-je.
+
+--Les ennemis du pauvre Séguin, plus dangereux pour lui que vous ne le
+désireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces bêtes
+féroces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes,
+et il sera secouru s'il est attaqué; il le sera. Demeurez tranquille,
+Harry! je reviens dans moins d'une seconde.
+
+Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant après, je le vis
+traverser rapidement la grande porte. Je restai plongé dans des réflexions
+profondes sur l'étrangeté des incidents qui se multipliaient autour de
+moi, et ces réflexions n'étaient pas toutes gaies. J'avais outragé un
+homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il était évident
+que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur
+la pierre se fit entendre auprès de moi: c'était Godé avec Moro, et, un
+instant après, je l'entendis enfoncer un piquet entre les pavés. Presque
+aussitôt, Saint-Vrain rentra.
+
+--Eh bien, demandai-je, que s'est-il passé?
+
+--Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il était à
+cheval avant qu'ils fussent près de lui, et a bientôt été hors de leur
+atteinte.
+
+--Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre à cheval.
+
+--Ce n'est pas probable. Il a des compagnons près d'ici, je vous le
+garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-là sur ses traces
+--Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il
+sera dans ses montagnes.
+
+--Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez à l'endroit
+de cet homme extraordinaire. Ma curiosité est excitée au plus haut degré.
+
+--Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus
+d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain,
+donc. Bonsoir! bonsoir!
+
+Et, ce disant, mon pétulant ami me laissa entre les mains de Godé, au
+repos de la nuit.
+
+
+
+VIII
+
+
+LAISSÉ EN ARRIÈRE.
+
+Le départ de la caravane pour Chihuahua avait été fixé au troisième jour
+après le fandango. Ce jour arrivé, je me trouve hors d'état de partir! Mon
+chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir à une
+mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve
+contraire, je suis forcé de m'en rapporter à lui. Je n'ai pas d'autre
+alternative que la triste nécessité d'attendre à Santa-Fé le retour des
+marchands.
+
+Cloué sur mon lit par la fièvre, je dis adieu à mes compagnons. Nous nous
+séparons à regret; mais surtout je suis vivement affecté en disant adieu à
+Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternité avait été ma
+consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une
+nouvelle preuve de son amitié en se chargeant de la conduite de mes wagons
+et de la vente de mes marchandises sur le marché de Chihuahua.
+
+--Ne vous inquiétez pas, mon garçon, me dit-il en me quittant. Tâchez de
+tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut
+d'écureuil; et, croyez-moi.
+
+Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu
+vous garde! Adieu!
+
+Je pus me mettre sur mon séant, et, à travers la fenêtre ouverte, voir
+défiler les bâches blanches des wagons, qui semblaient une chaîne de
+collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonores
+_huo-hya_ des voituriers. Je vis les marchands à cheval galoper à la
+suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude
+et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couché, inquiet et
+agité, malgré l'influence consolatrice du champagne et les soins
+affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever,
+m'habiller et m'asseoir à ma _ventana_. De là, j'avais une belle vue de la
+place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordées de maisons
+brunes bâties en _adobé_ [1].
+
+[Note 1: Larges briques séchées au soleil.]
+
+Des heures entières s'écoulent pour moi dans la contemplation des gens qui
+passent. La scène n'est pas dépourvue de nouveauté et de variété. De
+laides figures basanées se montrent sous les plis de noirs robozos; des
+yeux menaçants lancent leurs flammes sous les larges bords des
+_sombreros._ Des _poblanas_ en courts jupons et en pantoufles passent sous
+ma fenêtre. Des groupes d'Indiens soumis, des _pueblos,_ arrivent des
+_rancherias_ (petites fermes) voisines, frappant leurs ânes pour les faire
+avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de légumes. Ils
+s'installent au milieu de la place sablonneuse, derrière des tas de poires
+longues, ou des pyramides de tomates et de _chile._ Les femmes, achetant
+au détail, ne font que rire, chanter et babiller. La _tortillera,_ à
+genoux près de son _metaté_, fait cuire sa pâte de maïs, l'étend en
+feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie: _Tortillas!
+tortillas! calientes!_ (Tortillas toutes chaudes). La _cocinera_ épluche
+les gousses poivrées de _chile colorado_, agite le liquide rouge avec sa
+cuiller de bois, et allèche les pratiques par ces mots: _Chile bueno!
+excellente!--Carbon! carbon!_ crie le charbonnier!--_Agua! agua limpia!_
+chante le porteur d'eau.--_Pan fino! Pan blanco!_ hurle le boulanger. Et
+une foule d'autres cris poussés par les vendeurs d'_atole_, de _huevos_ et
+de _leche_, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer.
+
+
+Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez
+amusant; mais cela devient monotone, puis désagréable; jusqu'à ce qu'enfin
+j'en sois obsédé au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la
+fièvre.
+
+Quelques jours après, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec
+mon fidèle Godé. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste
+amas de briques préparées pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le
+même _adobe_ brun, les mêmes _leperos_ de mauvaise mine, flânant aux coins
+des rues; les mêmes jeunes filles aux jambes nues et chaussées de
+pantoufles; les mêmes files d'ânes rossés; les mêmes bruits et les mêmes
+détestables cris. Nous passons devant une espèce de masure dans un
+quartier éloigné, et nous sommes salués par des voix sortant de
+l'intérieur. Elles crient; _Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!_
+Sans doute le _pelado_ à qui je suis redevable de ma blessure est parmi
+les canailles qui garnissent les croisées. Mais je connais trop l'anarchie
+du pays pour m'aviser d'en appeler à la justice! Les mêmes cris nous
+suivirent dans une autre rue, puis sur la place. Godé et moi nous
+rentrâmes à la fonda convaincus qu'il n'était pas sans danger de nous
+montrer en public. Nous résolûmes en conséquence de rester dans l'enceinte
+de l'hôtel.
+
+A aucune époque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans
+cette ville à demi barbare, et confiné entre les murs d'une sale auberge.
+Et cet ennui était d'autant plus pesant, que je venais de traverser une
+période toute de gaieté, au milieu de joyeux garçons que je me
+représentais à leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en
+écoutant quelque terrible histoire des montagnes. Godé partageait mes
+sentiments et se désespérait comme moi. L'humeur joviale du voyageur
+disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens,
+mais les «s...,» les «f...,» et les «godd...» ronflaient à chaque instant,
+provoqués par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris
+enfin la résolution de mettre un terme à nos souffrances.
+
+--Nous ne pourrons jamais nous habituer à cette vie-là, Godé! dis-je un
+jour à mon compagnon.
+
+--Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est
+assommant plus assommant qu'une assemblée de quakers...
+
+--Je suis décidé à ne pas la mener plus longtemps.
+
+--Mais qu'est-ce que monsieur prétend faire? Quel moyen, capitaine?
+
+--Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain.
+
+--Mais monsieur est-il assez fort pour monter à cheval?
+
+--J'en veux courir le risque, Godé. Si les forces me manquent, il y a
+d'autres villes le long de la rivière où nous pourrions nous arrêter. Où
+que ce soit, nous serons mieux qu'ici.
+
+--C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la rivière:
+Albuquerque, Tomé. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux
+qu'ici. Santa-Fé est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en
+aller, monsieur, fameux.
+
+--Fameux ou non, Godé, je m'en vais. Ainsi, préparez tout cette nuit,
+même, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil.
+
+-Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je préparerai tout.
+
+Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de
+joie.
+
+J'avais pris la résolution de quitter Santa-Fé à tout prix; je voulais, si
+mes forces à moitié rétablies me le permettaient, suivre, et même, s'il
+était possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire
+que de courtes étapes à travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si
+je ne pouvais parvenir à rejoindre mes amis, je m'arrêterais à Albuquerque
+ou à El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une résidence
+au moins aussi agréable que celle que je quittais.
+
+Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me
+représenta que j'étais encore en très-mauvais état, que ma blessure était
+loin d'être cicatrisée. Il me fit un tableau très-éloquent des dangers de
+la fièvre, de la gangrène, de l'hémorragie. Voyant que j'étais résolu, il
+mit fin à ses remontrances, et me présenta sa note. Elle montait à la
+modeste somme de cent dollars! C'était une véritable extorsion. Mais que
+pouvais-je faire? Je criai, je tempêtai. Le Mexicain me menaça de la
+justice du gouverneur. Godé jura en français, en espagnol, en anglais et
+en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai,
+quoique avec mauvaise grâce.
+
+La sangsue disparut, et le maître d'hôtel lui succéda. Celui-ci, comme le
+premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantité
+d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis.
+
+--Ne partez pas! sur votre vie, señor, ne partez pas!
+
+--Et pourquoi, mon bon José? demandai-je.
+
+--Oh! _señor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!_
+
+--Mais je ne vais pas du côté des Indiens. Je descends la rivière; je
+traverse les villes du Nouveau-Mexique.
+
+--Ah! señor, les villes! vous n'avez pas de _seguridad_. Non! Non! Nulle
+part on n'est à l'abri du Navajo. Nous avons des _novedades_ (des
+nouvelles toutes fraîches). _Polvidera! Pobre Polvidera!_ elle a été
+attaquée dimanche dernier. Dimanche, _señor_, pendant que tout le monde
+était à la messe. Et puis, _señor_, les brigands ont entouré l'église;
+et... _oh! caramba!_ ils ont traîné dehors tous ces pauvres gens, hommes,
+femmes et enfants. Puis, _señor_, ils ont tué les hommes, et pour les
+femmes... _Dios de mi alma!_
+
+--Eh bien, et les femmes?
+
+--Oh! _señor_, toutes parties, emmenées aux montagnes par les sauvages.
+_Pobres mugeres!_
+
+--C'est une lamentable histoire, en vérité! mais les Indiens, à ce que
+j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu'à de longs intervalles.
+J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, José,
+j'ai résolu d'en courir le risque.
+
+--Mais, _señor_, continua José abaissant sa voix au diapason de la
+confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs,
+_muchos, muchissimos!_ Ah! je vous le dis, _mi amo_, des voleurs blancs;
+_blancos, blancos y muy feos_ (et bien dangereux) _carrai!_
+
+Et José serra les poings comme s'il se fût débattu contre un ennemi
+imaginaire. Tous ses efforts pour éveiller mes craintes furent inutiles.
+Je répondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien
+garnie de mon domestique Godé. Quand le bonhomme mexicain vit que j'étais
+déterminé à le priver du seul hôte qu'il eût dans sa maison, il se retira
+d'un air maussade et revint un instant après avec sa note. Comme celle du
+médecin, elle était hors de toute proportion raisonnable, mais encore une
+fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour,
+j'étais en selle, suivi de Godé et d'une couple de mules pesamment
+chargées; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo.
+
+
+
+IX
+
+
+LE DEL-NORTE.
+
+Pendant plusieurs jours nous côtoyâmes le Del-Norte en le descendant. Nous
+traversâmes beaucoup de villages, la plupart semblables à Santa-Fé. Nous
+eûmes à franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et à suivre les
+bordures de champs nombreux, étalant le vert clair des plantations de
+maïs. Nous vîmes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci
+paraissaient de plus en plus riches à mesure que nous nous avancions au
+sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, à l'est et à l'ouest, nous
+découvrions de noires montagnes dont le profil ondulé s'élevait vers le
+ciel. C'était la double rangée des montagnes Rocheuses. De longs
+contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la rivière, et,
+en certains endroits, semblaient clore la vallée, ajoutant un charme de
+plus au magnifique paysage qui se déroulait devant nous à mesure que nous
+avancions.
+
+Nous vîmes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route;
+les hommes portaient le sérapé à carreaux ou la couverture rayée des
+Navajoes; le sombrero conique à larges bords; les _calzoneros_ de velours,
+avec des rangées de brillantes aiguillettes attachées à la veste par
+l'élégante ceinture. Nous vîmes des _mangas_ et des _tilmas_, et des
+hommes chaussés de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les
+femmes, nous pûmes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la
+chemisette brodée. Nous vîmes encore tous les lourds et grossiers
+instruments de l'agriculture: la charrette grinçante avec ses roues
+pleines; la charrue primitive avec sa fourche à trois branches, à peine
+écorchant le sol; les boeufs sous le joug, activés par l'aiguillon, les
+houes recourbées entre les mains des cerfs-péons. Tout cela, curieux et
+nouveau pour nous, indiquait un pays où les connaissances agricoles n'en
+étaient qu'aux premiers rudiments.
+
+En route, nous rencontrâmes de nombreux _atajos_ conduits par leurs
+_arrieros_. Les mules étaient petites, à poil ras, à jambes grêles et
+rétives. Les _arrieros_ avaient pour montures des _mustangs_ aux jarrets
+nerveux. Les selles à hauts pommeaux et à hautes dossières, les brides en
+corde de crin; les figures basanées et les barbes taillées en pointe des
+cavaliers; les énormes éperons sonnant à chaque pas; les exclamations:
+_Hola! mula! Malraya! vaya!_ nous remarquâmes toutes ces choses, qui
+étaient pour nous autant d'indices du caractère hispano-américain des
+populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse
+été vivement intéressé. Mais alors tout passait devant moi comme un
+panorama ou comme les scènes fugitives d'un rêve prolongé. C'est avec ce
+caractère que les impressions de ce voyage sont restées dans ma mémoire.
+Je commençais à être sous l'influence du délire et de la fièvre. Ce
+n'était qu'un commencement; néanmoins, cette disposition suffisait pour
+dénaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect
+étrange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur
+du soleil, la poussière, la soif, et, par-dessus tout, le misérable gîte
+que je trouvais dans les _posadas_ du Nouveau-Mexique m'occasionnaient des
+souffrances excessives.
+
+Le cinquième jour, après notre départ de Santa-Fé, nous entrâmes dans le
+sale petit _pueblo_ de Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit,
+mais j'y trouvai si peu de chances de m'établir un peu confortablement,
+que je me décidai à pousser jusqu'à _Socorro_. C'était le dernier point
+habité du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible désert: la
+_Jornada del muerte_ (l'étape de la mort). Godé ne connaissait pas le
+pays, et à Parida je m'étais pourvu d'un guide qui nous était
+indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais
+appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre à Socorro,
+j'avais été forcé de le garder. C'était un gaillard de mauvaise mine, velu
+comme un ours et qui m'avait fortement déplu à première vue; mais je vis,
+en arrivant à Socorro, que j'avais été bien informé. Impossible d'y
+trouver un guide à quelque prix que ce fût, tant était grande la terreur
+inspirée par la _Jornada_ et ses hôtes fréquents, les Apaches.
+
+Socorro était en pleine rumeur à propos de nouvelles incursions des
+Indiens. Ceux-ci avaient attaqué un convoi près du passage de
+Fra-Cristobal, et massacré les arrieros jusqu'au dernier. Le village était
+consterné. Les habitants redoutaient une attaque, et me considérèrent
+comme atteint de folie quand je fis connaître mon intention de traverser
+le désert. Je commençais à craindre qu'on ne détournât mon guide de son
+engagement; mais il resta inébranlable, et assura plus que jamais qu'il
+nous accompagnerait jusqu'au bout. Indépendamment de la chance de
+rencontrer les Apaches, j'étais en assez mauvaise position pour affronter
+la _Jornada._ Ma blessure était devenue très-douloureuse, et j'étais
+dévoré par la fièvre. Mais la caravane avait traversé Socorro, trois jours
+seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens
+compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me détermina à fixer
+mon départ au lendemain matin, et à prendre toutes les dispositions
+nécessaires pour une course rapide.
+
+Godé et moi nous nous éveillâmes avant le jour. Mon domestique sortit pour
+avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la
+maison pour préparer le café avant de partir. J'avais pour témoin oisif de
+cette opération le maître de l'auberge, qui s'était levé et se promenait
+gravement dans la salle, enveloppé dans son sérapé. Au beau milieu de ma
+besogne, je fus interrompu par la voix de Godé, qui appelait du dehors:
+
+--Mon maître! mon maître! le gredin s'est sauvé!
+
+--Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauvé?
+
+--Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a volée et s'est sauvé
+avec. Venez, monsieur, venez.
+
+Rempli d'inquiétude, je suivis le Canadien à l'écurie. Mon cheval!... Dieu
+merci, il était là. Une des mules manquait; c'était celle que le guide
+avait montée depuis Parida.
+
+--Peut-être n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il
+soit encore dans la ville.
+
+Nous cherchâmes de tous côtés et envoyâmes dans toutes les directions,
+mais sans succès. Nos doutes furent enfin levés par quelques hommes
+arrivant pour le marché; ils avaient rencontré notre homme beaucoup plus
+haut, le long de la rivière, menant la mule au triple galop.... Que
+pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu'à Parida? C'était une journée de
+perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas été si sot que de
+prendre cette direction; l'eût-il fait, c'eût été peine perdue pour nous
+que de nous adresser à la justice. En conséquence, je pris le parti de
+laisser cela jusqu'à ce que le retour de la caravane me mît à même de
+retrouver le voleur et de poursuivre son châtiment devant les autorités.
+Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu mélangés d'une
+sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait volé, lorsque je
+caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris
+Moro de préférence à la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu
+résoudre jusqu'à présent. Je ne puis m'expliquer la préférence de cette
+canaille qu'en l'attribuant à quelques scrupules d'un vieux reste
+d'honnêteté, ou à la stupidité la plus complète. Je cherchai à me procurer
+un autre guide; je m'adressai à tous les habitants de Socorro; mais ce fut
+en vain. Ils ne connaissaient pas une âme qui voulût consentir à
+entreprendre un tel voyage.
+
+--_Los Apaches! Los Apaches!_
+
+Je m'adressai aux péons, aux mendiants de la place:
+
+--_Los Apaches!_
+
+Partout où je me tournais, je ne recevais qu'une réponse: _Los Apaches,_
+et un petit mouvement du doigt indicateur, à la hauteur du nez, ce qui est
+la façon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique.
+
+--Il est clair, Godé, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut
+affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur?
+
+--Je suis prêt, mon maître; allons!
+
+Suivi de mon fidèle compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous
+restât, je pris la route du désert. Nous dormîmes la nuit suivante au
+milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de très-bonne
+heure, nous entrions dans la _Jornada del Muerte_.
+
+
+
+X
+
+
+LA JORNADA DEL MUERTE.
+
+Au bout de deux heures, nous avions atteint le passage de Fra-Cristobal.
+Là, la route s'éloigne de la rivière et pénètre dans le désert sans eau.
+Nous entrons dans le gué peu profond et nous traversons sur la rive
+orientale. Nous remplissons nos outres avec grand soin, et nous laissons
+nos bêtes boire à discrétion. Après une courte halte pour nous rafraîchir
+nous-mêmes, nous reprenons notre marche. Quelques milles sont à peine
+franchis que nous pouvons vérifier la justesse du nom donné à ce terrible
+désert. Le sol est jonché d'ossements d'animaux divers. Il y a aussi des
+ossements humains. Ce sphéroïde blanc, marbré de rainures grises et
+dentelées, c'est un crâne humain: il est placé près du squelette d'un
+cheval. Le cheval et l'homme sont tombés, ensemble, et ensemble leurs
+cadavres sont devenus la proie des loups. Au milieu de leur course
+altérée, ils avaient été abattus par le désespoir, ignorant que l'eau
+n'était plus éloignée d'eux que d'un seul effort de plus! Nous rencontrons
+le squelette d'une mule, avec son bât encore bouclé, et une vieille
+couverture longtemps battue par les vents. D'autres objets, évidemment
+apportés là par la main de l'homme, frappent nos yeux à mesure que nous
+avançons. Un bidon brisé, des tessons de bouteilles, un vieux chapeau, un
+morceau de couverture de selle, un éperon couvert de rouille, une courroie
+rompue et tant d'autres vestiges se trouvent sous nos pas et racontent de
+lamentables histoires. Et nous n'étions encore que sur le bord du désert.
+Nous venions de nous rafraîchir. Qu'adviendrait-il de nous quand, ayant
+traversé, nous approcherions de la rive opposée? Étions-nous destinés à
+laisser des souvenirs du même genre!
+
+De tristes pressentiments venaient nous assaillir, lorsque nos yeux
+mesuraient la vaste plaine aride qui s'étendait à l'infini devant nous.
+Nous ne craignions pas les Apaches. La nature elle-même était notre plus
+redoutable ennemi. Nous marchions en suivant les traces des wagons. La
+préoccupation nous rendait muets. Les montagnes de Cristobal s'abaissaient
+derrière et nous avions presque _perdu la terre de vue_. Nous apercevions
+bien les sommets de la _Sierra-Blanca_, au loin, tout au loin à l'est;
+mais devant nous, au sud, l'oeil n'était arrêté par aucun point saillant,
+par aucune limite. La chaleur commençait à être excessive. J'avais prévu
+cela au moment du départ, sentant que la matinée avait été très-froide, et
+voyant la rivière couverte de brouillards. Dans tout le cours de mes
+voyages à travers toutes sortes de climats, j'ai remarqué que de telles
+matinées pronostiquent des heures brûlantes pour le milieu du jour. Les
+rayons du soleil deviennent de plus en plus torrides à mesure qu'il
+s'élève. Un vent violent souffle, mais il n'apporte aucune fraîcheur. Au
+contraire; il soulève des nuages de sable brûlant et nous les lance à la
+face. Il est midi. Le soleil est au zénith. Nous marchons péniblement à
+travers le sable mouvant. Pendant plusieurs milles nous n'apercevons aucun
+signe de végétation. Les traces des wagons ne peuvent plus nous guider: le
+vent les a effacées.
+
+Nous entrons dans une plaine couverte d'_artemisia_ et de hideux buissons
+de plantes grasses. Les branches tordues et entrelacées entravent notre
+marche. Pendant plusieurs heures, nous chevauchons à travers des fourrés
+de sauge amère, et nous atteignons enfin une autre région, une plaine
+sablonneuse et ondulée. De longs chaînons arides descendent des montagnes
+et semblent s'enfoncer dans les vagues du sable amoncelé de chaque côté.
+Nous ne sommes plus entravés par les feuilles argentées de l'artemisia.
+Nous ne voyons devant nous que l'espace sans limite, sans chemins tracés
+et sans arbres. La réverbération de la lumière par la surface unie du sol
+nous aveugle. Le vent souffle moins fort, et de noirs nuages flottant dans
+l'air s'éloignent lentement. Tout à coup nous nous arrêtons frappés
+d'étonnement. Une scène étrange nous environne. D'énormes colonnes de
+sable soulevé par des tourbillons de vent s'élèvent verticalement
+jusqu'aux nuages. Ces colonnes se meuvent çà et là à travers la plaine.
+Elles sont jaunes et lumineuses. Le soleil brille à travers les cristaux
+voltigeants. Elles se meuvent lentement, mais s'approchent incessamment de
+nous. Je les considère avec un sentiment de terreur. J'ai entendu raconter
+que des voyageurs, enlevés dans leur tourbillonnement rapide, ont été
+précipités de hauteurs effrayantes sur le sol. La mule de bagages,
+effrayée du phénomène, brise son licol et s'échappe vers les hauteurs.
+Godé s'élance à sa poursuite. Je reste seul. Neuf ou dix gigantesques
+colonnes se montrent à présent, rasant la plaine, et m'environnent de leur
+cercle. Il semble que ce soient des êtres surnaturels, créatures d'un
+monde de fantômes, animés par le démon. Deux d'entre elles s'approchent
+l'une de l'autre. Un choc court et violent provoque leur mutuelle
+destruction; le sable retombe sur la terre, et un nuage de poussière
+flotte au-dessus, se dissipant peu à peu. Plusieurs se sont rapprochées de
+moi et me touchent presque. Mon chien hurle et aboie. Le cheval souffle
+avec effroi et frissonne entre mes jambes, en proie à une profonde
+terreur. Interdit, incertain, je reste sur ma selle, attendant l'événement
+avec une anxiété inexprimable. Mes oreilles sont remplies d'un
+bourdonnement pareil au bruit d'une grande machine; mes yeux sont frappés
+d'éblouissements au milieu desquels se mêlent toutes les couleurs; mon
+cerveau est en ébullition. D'étranges apparitions voltigent devant moi.
+J'ai le délire de la fièvre. Les courants chargés se rencontrent et se
+heurtent dans leur terrible tourbillonnement. Je me sens saisi par une
+force invincible et arraché de ma selle. Mes yeux, ma bouche, mes oreilles
+sont remplis de poussière. Le sable, les pierres et les branches d'arbres
+me fouettent la figure, je suis lancé avec violence contre le sol.
+
+Un moment, je reste immobile, à moitié enseveli et aveugle. Je sens que
+d'épais nuages de sable roulent au-dessus de moi. Je ne suis ni blessé, ni
+contusionné; j'essaie de regarder autour de moi, mais il m'est impossible
+de rien distinguer; je ne puis ouvrir mes yeux, qui me font horriblement
+souffrir. J'étends les bras, cherchant après mon cheval. Je l'appelle par
+son nom. Un petit cri plaintif me répond. Je me dirige du côté d'où vient
+ce cri, et je pose ma main sur l'animal. Il gît couché sur le flanc. Je
+saisis la bride et il se relève; mais je sens qu'il tremble comme la
+feuille. Pendant près d'une demi-heure, je reste auprès de sa tête,
+débarrassant mes yeux du sable qui les remplit, et attendant que le simoun
+soit passé. Enfin l'atmosphère s'éclaircit, et le ciel se dégage; mais le
+sable, encore agité le long des collines, me cache la surface de la
+plaine. Godé a disparu. Sans doute il est dans les environs; je l'appelle
+à haute voix; j'écoute, pas de réponse. De nouveau j'appelle avec plus de
+force... rien; rien que le sifflement du vent. Aucun indice de la
+direction qu'il a pu prendre! Je remonte à cheval et parcours la plaine
+dans tous les sens. Je décrivis un cercle d'un mille environ, en
+l'appelant à chaque instant. Partout le silence et aucune trace sur le
+sol. Je courus pendant une heure, galopant d'une colline à l'autre, mais
+sans apercevoir aucun vestige de mon camarade ou des mules. J'étais
+désespéré. J'avais crié jusqu'à extinction. Je ne pouvais pas pousser plus
+loin mes recherches. Ma gorge était en feu; je voulus boire! Mon Dieu! ma
+gourde était brisée, et la mule de bagage avait emporté les outres. Les
+morceaux de la calebasse pendaient encore après la courroie, et les
+dernières gouttes de l'eau qu'elle avait contenue coulaient le long des
+flancs de mon cheval. Et j'étais à cinquante milles de l'eau!
+
+Vous ne pouvez comprendre toute l'horreur de cette situation, vous qui
+vivez dans des contrées septentrionales, sur une terre remplie de lacs, de
+rivières et de sources limpides. Vous n'avez jamais ressenti la soif. Vous
+ne savez pas ce que c'est que d'être privé d'eau! Elle coule pour vous de
+toutes les hauteurs, et vous êtes blasé sur ses qualités. Elle est trop
+crue; elle est trop fade; elle n'est pas assez limpide. Il n'en est pas
+ainsi pour l'habitant du désert, pour celui qui voyage à travers l'océan
+des prairies. L'eau est le principal objet de ses soins, de son éternelle
+inquiétude: l'eau est la divinité qu'il adore. Il peut lutter contre la
+faim tant qu'il lui reste un lambeau de ses vêtements de cuir. Si le
+gibier manque, il peut attraper des marmottes, chasser le lézard et
+ramasser les grillons de la prairie. Il peut se procurer toutes sortes
+d'aliments. Donnez-lui de l'eau, il pourra vivre et se tirer d'affaire;
+avec du temps il atteindra la limite du désert. Privé d'eau, il essayera
+de mâcher une bille ou une pierre de calcédoine; ouvrira les cactus
+sphéroïdaux et fouillera les entrailles du buffalo sanglant; mais il
+finira toujours par mourir. Sans eau, eut-il d'ailleurs des provisions en
+abondance, il faut qu'il meure. Ah vous ne savez pas ce que c'est que la
+soif! C'est une terrible chose. Dans les sauvages déserts de l'ouest c'est
+la _soif qui tue._
+
+Il était tout naturel que je fusse en proie au désespoir. Je pensais avoir
+atteint environ le milieu de la _Jornada_. Je savais que, sans eau, il me
+serait impossible d'atteindre l'autre extrémité. L'angoisse m'avait déjà
+saisi; ma langue était desséchée et ma gorge se contractait. La fièvre et
+la poussière du désert augmentaient encore mes souffrances. Le besoin,
+l'atroce besoin de boire, m'accablait d'incessantes tortures. Ma présence
+d'esprit m'avait abandonné et j'étais complètement désorienté. Les
+montagnes, qui jusqu'alors nous avaient servi de guide, semblaient
+maintenant se diriger dans tous les sens. J'étais embrouillé au milieu de
+toutes ces chaînes de collines. Je me rappelais avoir entendu parler d'une
+fontaine l'_Ojo del Muerto_, qui, disait-on, se trouvait à l'ouest de la
+route. Quelquefois il y avait de l'eau dans cette fontaine; d'autres fois
+il était arrivé que des voyageurs l'avaient trouvée complètement à sec, et
+avaient laissé leurs os sur ses bords. Voilà du moins ce qu'on racontait à
+Socorro. Pendant quelques minutes, je restai indécis; puis, tirant presque
+machinalement la rêne droite, je dirigeai mon cheval vers l'ouest. Je
+voulais d'abord chercher la fontaine, et si je ne la trouvais pas, pousser
+vers la rivière. C'était revenir sur mes pas, mais il me fallait de l'eau
+sous peine de mort. Je me laissais aller sur ma selle, faible et
+vacillant, m'abandonnant à l'instinct de mon cheval. Je n'avais plus
+l'énergie nécessaire pour le conduire. Il me porta plusieurs milles vers
+l'ouest, car j'avais le soleil en face. Tout à coup je fus réveillé de ma
+stupeur. Un spectacle enchanteur frappait mes yeux. Un lac!--Un lac, dont
+la surface brillait comme le cristal! Étais-je bien sûr de le voir?
+N'était-ce pas un mirage? Non, ses contours étaient trop fortement
+arrêtés. Ils n'avaient pas cette apparence grêle et nuageuse qui
+caractérise le phénomène. Non; ce n'était pas un mirage. C'était bien de
+l'eau!
+
+Involontairement mes éperons pressèrent les flancs de mon cheval; mais il
+n'avait pas besoin d'être excité. Il avait vu l'eau et se précipitait vers
+elle avec une énergie toute nouvelle. Un moment après, il était dedans
+jusqu'au ventre. Je m'élançai de ma selle et plongeai à mon tour, et
+j'étais sur le point de puiser l'eau avec le creux de mes mains, lorsque
+mon attention fut éveillée par l'attitude de mon cheval. Au lieu de boire
+avidement, il s'était arrêté, secouant la tête, et soufflant avec toutes
+les apparences du désappointement. Mon chien, lui aussi, refusait de boire
+et s'éloignait de la rive en se lamentant et en hurlant. Je compris ce que
+cela signifiait; mais avec cette obstination qui repousse tous les
+témoignages et ne s'en rapporte qu'à l'expérience propre, je puisai
+quelques gouttes dans ma main et les portai à mes lèvres. L'eau était
+salée et brûlante! J'aurais pu prévoir cela avant d'arriver au lac, car
+j'avais traversé des champs de sel qui l'environnaient comme d'une
+ceinture de neige; mais, à ce moment, la fièvre me brûlait le cerveau et
+je n'avais plus ma raison. Il était inutile de rester là plus longtemps.
+Je sautai sur ma selle. Je m'éloignai du bord et de sa blanche ceinture de
+sel. Çà et là le sabot de mon cheval sonnait contre les ossements blanchis
+d'animaux, tristes restes de nombreuses victimes. Ce lac méritait bien son
+nom de _Laguna del Muerto_ (lac de la mort). Je me dirigeai vers son
+extrémité méridionale, et pointai de nouveau vers l'ouest, dans l'espoir
+de gagner la rivière.
+
+A dater de ce moment jusqu'à une époque assez éloignée, où je me trouvai
+placé au milieu d'une scène toute différente, ma mémoire ne me rappelle
+que des choses confuses; quelques incidents, sans aucune liaison entre
+eux, mais se rapportant à des faits réels, sont restés dans mon souvenir.
+Ils sont mêlés dans mon esprit avec d'autres visions trop terribles et
+trop dépourvues de vraisemblance pour que je puisse les considérer
+autrement que comme des hallucinations de mon cerveau malade.
+Quelques-unes cependant étaient réelles. De temps en temps la raison avait
+dû me revenir, sous l'influence d'une espèce d'oscillation étrange de mon
+cerveau. Je me rappelle être descendu de cheval sur une hauteur.
+J'avais dû parcourir auparavant une longue route sans m'en rendre compte,
+car le soleil était près de l'horizon quand je mis pied à terre. C'était
+un point très-élevé, au bord d'un précipice, et devant moi je voyais une
+belle rivière, coulant doucement à travers des bosquets verts comme
+l'émeraude. Il me semblait que ces bosquets étaient remplis d'oiseaux qui
+chantaient délicieusement. L'air était rempli de parfums et le paysage qui
+se déroulait devant moi m'offrait tous les enchantements d'un Élysée.
+Autour de moi tout paraissait lugubre, stérile et brûlé d'une intolérable
+chaleur. La soif qui me torturait était surexcitée encore par l'aspect de
+l'eau. Tout cela était réel: tout cela était exact.
+
+ * * * * *
+
+Il faut que je boive! Il faut que j'atteigne la rivière! c'est de l'eau
+douce et fraîche... Oh! il faut que je boive! Que vois-je? Le rocher est à
+pic. Non, je ne puis descendre ici; je descendrai plus facilement là-bas.
+--Qui est là!--Qui êtes-vous, monsieur?
+
+--Ah! c'est toi, mon brave Moro; c'est toi, Alp, Venez! Venez! suivez-moi!
+descendons! descendons à la rivière!--Ah! Encore ce rocher maudit!
+--Regardez comme cette eau est belle! Elle nous sourit. On entend son
+joyeux clapotement! Allons boire!--Non, pas encore; nous ne pouvons pas
+encore descendre. Il faut aller plus loin. Mon Dieu! il n'est pas possible
+de sauter d'une telle hauteur! mais il faut pourtant que nous apaisions
+notre soif! Viens. Godé! viens, Moro, mon vieil ami! Alp! Viens! Allons!
+nous atteindrons la rivière; nous boirons.--Qui parle de Tantale? Ah! ah!
+ce n'est pas moi; ce n'est pas moi!--Arrière! démon! ne me poussez pas!
+--Arrière! arrière! Vous dis-je.--Oh!... Des formes étranges, des démons
+innombrables, dansent autour de moi et me tirent vers le bord du rocher.
+Je perds pied; je me sens lancé dans l'air, puis tomber, tomber, et tomber
+encore, et cependant l'eau reste toujours à la même distance de moi, et je
+la vois au-dessous couler brillante au milieu des arbres verts....
+
+ * * * * *
+
+Je suis sur une roche, sur une masse de dimensions énormes; mais elle
+n'est pas en repos; elle se meut à travers l'espace, tandis que je reste
+immobile sur elle, étendu, râlant de désespoir et d'impuissance. C'est un
+aérolithe! ce ne peut être qu'un aérolithe! Grand Dieu! quel choc quand il
+va rencontrer une planète! Horreur! horreur!
+
+ * * * * *
+
+Le soleil se soulève au-dessous de moi et oscille dans toutes les
+directions comme secoué par un tremblement de terre!
+
+ * * * * *
+
+La moitié de tout cela était réel; la moitié était un rêve, un rêve du
+genre de ceux dans lesquels vous jettent les premières atteintes d'un
+empoisonnement.
+
+
+
+XI
+
+
+ZOÉ
+
+Je suis couché, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent
+les rideaux. Ce sont des scènes de l'ancien temps; des chevaliers revêtus
+de cottes de maille, le heaume sur la tête, et à cheval, dirigent les uns
+contre les autres des lances penchées, quelques-uns tombent de leur selle,
+atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scènes encore; de nobles
+dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de
+l'émerillon. Elles sont entourées de leurs pages de service, qui tiennent
+en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-être
+n'ont-elles jamais existé que dans l'imagination de quelque artiste à la
+vieille mode: quoi qu'il en soit, je considère leurs formes étranges avec
+une sorte d'extase à moitié idiote. Les beaux traits des nobles dames me
+causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du
+peintre, ou ces divins contours représentent-ils le type du temps? Dans ce
+dernier cas, il n'est pas étonnant que tant de corselets fussent faussés
+et tant de lances brisées pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes
+de métal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent
+de manière à former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces
+baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le
+pourrait faire, la régularité de leur courbure. Je ne suis pas chez moi.
+Toutes ces choses me sont étrangères. Cependant,--pensé-je,--j'ai déjà vu
+quelque chose de semblable; mais où?--Oh! je sais; avec de larges rayures
+tissées de soie; c'était une couverture de Navajo!--Où étais-je donc?
+--dans le New-Mexico?--Oui.--Maintenant je me souviens! la _Jornada!_
+--Mais comment suis-je venu ici?
+
+C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil.
+Mes doigts! comme ils sont blancs et effilés! et mes ongles! longs et
+bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens à mon
+menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais porté;
+je veux la couper... Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre
+sanglante! Celui-là, le plus petit, veut désarçonner l'autre. Oh! quel
+élan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le
+cavalier semblent ne faire qu'un seul être. Leurs âmes sont unies par un
+mystérieux lien. Le même sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne
+peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le
+faucon perché sur son poing est brillante! comme elle est fière! comme
+elle est charmante!... Fatigué, je m'endormis de nouveau.
+
+ * * * * *
+
+Mes yeux parcourent encore les scènes peintes sur les rideaux; les
+chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux.
+Mes idées se sont éclaircies, et j'entends de la musique. Je reste
+silencieux et j'écoute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et
+délicatement modulé. L'une joue d'un instrument à cordes. Je reconnais les
+sons de la harpe espagnole, mais la musique est française; c'est une
+chanson normande; les paroles appartiennent à la langue de cette contrée
+romantique. Cela me cause une vive surprise, car la mémoire des derniers
+évènements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France.
+
+La lumière éclairait mon lit, et, en détournant la tête, je m'aperçus que
+les rideaux étaient ouverts. J'étais couché dans une grande chambre,
+irrégulièrement, mais élégamment meublée. Des figures humaines étaient
+devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couchées
+sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes
+paraissaient absorbées dans quelque occupation. Il me semblait voir un
+assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'était
+Une illusion; je m'aperçus bientôt que ma rétine malade, doublait les
+objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une
+image était la reproduction de l'autre. Je m'efforçai de raffermir mon
+regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il
+n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je
+gardais le silence, ne sachant trop si cette scène ne constituait pas une
+nouvelle phase de mon rêve. Mes regards passaient d'une personne à l'autre
+sans s'arrêter sur aucune d'elles. La plus rapprochée de moi était une
+femme d'un âge mûr, assise sur une ottomane très basse. La harpe dont
+j'avais entendu les sons était devant elle, et elle continuait à en jouer.
+Elle devait avoir été, à ce qu'il me parut, d'une rare beauté dans sa
+jeunesse; et elle était encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait
+conservé des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte
+de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps
+avaient ridé le satin de ses joues. C'était une Française; un ethnologiste
+pouvait l'affirmer à première vue. Les lignes caractéristiques de sa race
+privilégiée étaient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empêcher de
+penser qu'il avait été un temps où les sourires de cette figure avaient dû
+faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et
+avait fait place à l'expression d'une tristesse profonde et sympathique.
+Cette mélancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant,
+dans chacune des notes qui s'échappaient des vibrations de l'instrument.
+
+Mes regards se portèrent plus loin. Un homme, qui avait passé l'âge moyen
+était assis devant une table, à peu près au milieu de la chambre. Sa
+figure était tournée de mon côté, et sa nationalité n'était pas plus
+difficile à reconnaître que celle de la dame. Les joues vermeilles, le
+front large, le menton proéminent, la petite casquette verte à forme haute
+et conique, les lunettes bleues étaient autant de signes caractéristiques.
+C'était un Allemand. L'expression de sa physionomie n'était pas très
+intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien
+des hommes dont l'intelligence a brillé dans des recherches artistiques ou
+scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues à
+des talents ordinaires fécondés par un travail extraordinaire; travail
+herculéen qui ne connaît pas de repos: Pélion sur Ossa. L'homme que
+j'avais devant les yeux me sembla devoir être un de ces travailleurs
+infatigables. L'occupation à laquelle il se livrait était également
+caractéristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le
+plancher, étaient étendus les objets de son étude: des plantes et des
+arbrisseaux de différentes espèces. Il était occupé à les classer, et les
+plaçait avec précaution entre les feuilles de son herbier. Il était clair
+que cet homme était un botaniste. Un regard jeté à droite détourna bien
+vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux
+la plus charmante créature qu'il m'eût jamais été donné de voir; mon coeur
+bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frappé
+d'admiration. L'iris dans tout son éclat, les teintes rosées de l'aurore,
+les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces
+choses. Réunissez-les; rassemblez toutes les beautés de la nature dans un
+harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mystérieuse influence
+qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une
+jolie femme. Parmi toutes les choses créées, il n'y a rien d'aussi beau,
+rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'était point une
+femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,--une jeune
+fille, une jeune vierge,--à peine au seuil de la puberté, et prête à
+fleurir aux premiers rayons de l'amour.
+
+Il me sembla que j'avais déjà vu cette figure. Je l'avais vue en, effet,
+un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus âgée. C'étaient
+les mêmes traits, et, si je puis ainsi parler, le même type transmis de la
+mère à la fille; le même front élevé, le même angle facial, la même ligne
+du nez, droite comme un rayon de lumière, et la courbe des narines,
+délicatement dessinée en spirale, que l'on retrouve dans les médailles
+grecques. Leurs cheveux aussi étaient de la même couleur, d'un blond doré;
+mais chez la mère l'or était mélangé de quelques fils d'argent. Les
+tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son
+cou et sur des épaules dont les blancs contours paraissaient avoir été
+taillés dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un
+langage bien élevé, bien poétique. Il m'est impossible d'écrire ou de
+parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrête là, et je supprime
+des détails qui auraient peu d'intérêt pour le lecteur. En échange,
+accordez-moi la faveur de croire que la charmante créature, qui fit alors
+sur moi une impression désormais ineffaçable, était belle, était adorable.
+
+--Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils
+foulaient chouer la _Marseillaise_, la krante _Marseillaise_. Qu'en tit
+_mein lieb fraulein?_ (Ma chère demoiselle.)
+
+--Zoé! Zoé! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour
+vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zoé.
+
+La jeune fille, qui jusque-là avait suivi avec attention le travail du
+naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et décrochant un
+instrument qui ressemblait à une guitare, elle retourna s'asseoir près de
+sa mère. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des
+deux instruments retentirent des notes vibrantes de la _Marseillaise_. Il
+y avait quelque chose de particulièrement gracieux dans ce petit concert.
+L'accompagnement, autant que j'en pus juger, était parfaitement exécuté,
+et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux
+ne quittaient pas la jeune Zoé, dont la figure, animée par les fortes
+pensées de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune
+déesse de la liberté jetant le cri: «Aux armes!» Le botaniste avait
+interrompu son travail et prêtait l'oreille avec délices. A chaque retour
+de l'énergique appel: _Aux armes, citoyens!_ le brave homme battait des
+mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le même
+enthousiasme qui, à cette époque, mettait toute l'Europe en rumeur
+éclatait dans tous ses traits.
+
+--Où suis-je donc! Des figures françaises, de la musique française, des
+voix françaises, la causerie française!-Car le botaniste s'était servi de
+cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des
+bords du Rhin, qui m'avait confirmé dans ma première impression,
+relativement à sa nationalité.--Où suis-je donc? Mon oeil errait tout
+autour de la chambre cherchant une réponse à cette question. Je
+reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campêche avec les
+pieds en croix, un _rebozo_, un _pautaté_ de feuilles de palmier. Ah! Alp!
+Mon chien était couché sur le tapis près de mon lit, et il dormait.
+
+--Alp!... Alp!...
+
+--Oh! maman! maman! écoutez! l'étranger appelle.
+
+Le chien s'était dressé; et, posant ses pattes de devant sur le lit
+frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main
+de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse.
+
+--Oh! maman! maman! il le reconnaît! Voyez donc!
+
+La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le
+poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui était sur le point de s'élancer
+sur moi.
+
+--Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement!
+
+--Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arrière, tog! En
+arrière, mon pon gien!
+
+--Qui?... quoi?... dites-moi?... où suis-je? qui êtes-vous?
+
+--Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez été bien malade.
+
+--Oui, oui; nous sommes des amis, répéta la jeune fille...
+
+--Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici
+maman, et moi je suis...
+
+--Un ange du ciel, charmante Zoé!
+
+L'enfant me regarda d'un air émerveillé, et rougit en disant:
+
+--Ah! maman, il sait mon nom!
+
+C'était le premier compliment qu'elle eût jamais reçu, inspiré par
+l'amour.
+
+--C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientôt tepout,
+maindenant. Ote-toi de là, mon pon Alp! Ton maître il fa pien; pon gien: à
+pas! à pas!
+
+--Peut-être, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit...
+
+--Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous
+jouer encore?
+
+--Oui, la musique, elle est très-ponne, très-ponne pour la malatie.
+
+--Oh! maman, jouons alors.
+
+La mère et la fille reprirent leurs instruments et recommencèrent à jouer.
+J'écoutais les douces mélodies, couvant les musiciennes du regard. A la
+longue, mes paupières s'appesantirent, et les réalités qui m'entouraient
+se perdirent dans les nuages du rêve.
+
+Mon rêve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus
+entendre, à moitié endormi, que l'on ouvrait la porte.
+
+Quand je regardai à la place occupée peu d'instants avant par les
+exécutants, je vis qu'ils étaient partis. La mandoline avait été posée sur
+l'ottomane, mais _Elle_ n'était plus là. Je ne pouvais pas, de la place
+que j'occupais, voir la chambre tout entière; mais j'entendis que
+quelqu'un était entré par la porte extérieure. Les paroles tendres, que
+l'on échange quand un voyageur chéri rentre chez lui, frappèrent mon
+oreille. Elles se mêlaient au bruit particulier des robes de soie
+froissées. Les mots: «Papa!--Ma bonne petite Zoé!» ceux-ci, articulés par
+une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications
+échangées à voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes
+s'écoulèrent; j'écoutai en silence. On marchait dans la salle d'entrée. Un
+cliquetis d'éperons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le
+plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approchèrent de
+mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures
+était devant moi!
+
+
+
+XII
+
+
+SÉGUIN
+
+--Vous allez mieux? vous serez bientôt rétabli; je suis heureux de voir
+que vous vous êtes tiré de là.
+
+Il dit cela sans me présenter la main.
+
+--C'est à vous que je dois la vie, n'est-ce pas?
+
+Cela peut paraître étrange, mais dès que j'aperçus cet homme, je demeurai
+convaincu que je lui devais la vie. Je crois même que cette idée m'avait
+traversé le cerveau auparavant, dans la courte période qui s'était écoulée
+depuis que j'avais repris connaissance. L'avais-je rencontré pendant mes
+courses désespérées à la recherche de l'eau, ou avais-je rêvé de lui dans
+mon délire?
+
+--Oh! oui! me répondit-il en souriant; mais vous devez vous rappeler que
+j'étais redevable envers vous du risque que vous aviez couru de la perdre
+pour moi.
+
+--Voulez-vous accepter ma main? Voulez-vous me pardonner?
+
+Après tout, il y a une pointe d'égoïsme même dans la reconnaissance.
+
+Quel changement s'était opéré dans mes sentiments à l'égard de cet homme!
+Je lui tendais la main, et, quelques jours auparavant, dans l'orgueil de
+ma moralité, j'avais repoussé la sienne avec horreur. Mais j'étais alors
+sous l'influence d'autres pensées. L'homme que j'avais devant les yeux
+était le mari de la dame que j'avais vue; c'était le père de Zoé. Son
+caractère, son affreux surnom, j'oubliais tout; et, un instant après, nos
+mains se serraient dans une étreinte amicale.
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner. J'honore le sentiment qui vous a poussé à
+agir comme vous l'avez fait. Une pareille déclaration peut vous sembler
+étrange. D'après ce que vous saviez de moi, vous avez bien agi; mais un
+jour viendra, monsieur, où vous me connaîtrez mieux, et où les actes qui
+vous font horreur non-seulement vous sembleront excusables, mais seront
+justifiés à vos yeux. Assez pour l'instant. Je suis venu près de vous pour
+vous prier de taire ici ce que vous savez sur mon compte.
+
+Sa voix s'éteignit dans un soupir en me disant ces mots, tandis que sa
+main indiquait en même temps la porte de la chambre.
+
+--Mais, dis-je à Séguin, désirant détourner la conversation d'un sujet qui
+lui paraissait pénible, comment suis-je venu dans cette maison? C'est la
+vôtre, je suppose? Comment y suis-je venu? Où m'avez-vous trouvé?
+
+--Dans une terrible position, me répondit-il avec un sourire. Je puis à
+peine réclamer le mérite de vous avoir sauvé. C'est votre noble cheval que
+vous devez remercier de votre salut.
+
+--Ah! mon cheval! mon brave Moro, je l'ai perdu!
+
+--Votre cheval est ici, attaché à sa mangeoire pleine de maïs, à dix pas
+de vous. Je crois que vous le trouverez en meilleur état que la dernière
+fois que vous l'avez vu. Vos mules sont dehors. Vos bagages sont
+préservés, ils sont là.
+
+Et sa main indiquait le pied du lit.
+
+--Et?...
+
+--Godé, voulez-vous dire? interrompit-il; ne vous inquiétez pas de lui. Il
+est sauf aussi; il est absent dans ce moment, mais il va bientôt revenir.
+
+--Comment pourrai-je jamais reconnaître?... Oh! voilà de bonnes nouvelles.
+Mon brave Moro? mon bon chien Alp! Mais que s'est-il donc passé? Vous
+dites que je dois la vie à mon cheval? Il me l'a sauvée déjà une fois.
+Comment cela s'est-il fait?
+
+--Tout simplement: nous vous avons trouvé à quelques milles d'ici, sur un
+rocher qui surplombe le Del-Norte. Vous étiez suspendu par votre _lasso_,
+qui, par un hasard heureux, s'était noué autour de votre corps. Le lasso
+était attaché par une de ses extrémités à l'anneau du mors, et le noble
+animal, arc-bouté sur les pieds de devant et les jarrets de derrière
+ployés, soutenait votre charge sur son col.
+
+--Brave Moro, quelle situation terrible!
+
+--Terrible! vous pouvez le dire! Si vous étiez tombé, vous auriez franchi
+plus de mille pieds avant de vous briser sur les roches inférieures.
+C'était en vérité une épouvantable situation.
+
+--J'aurai perdu l'équilibre en cherchant mon chemin vers l'eau.
+
+--Dans votre délire, vous vous êtes élancé en avant. Vous auriez
+recommencé une seconde fois si nous ne vous en avions pas empêché. Quand
+nous vous eûmes hâlé sur le rocher, vous fîtes tous les efforts
+imaginables pour retourner en arrière; vous voyiez l'eau dessous, mais
+vous ne voyiez pas le précipice. La soif est une terrible chose: c'est une
+véritable frénésie.
+
+--Je me souviens confusément de tout cela. Je croyais que c'était un rêve.
+
+--Ne vous tourmentez pas le cerveau. Le docteur me fait signe qu'il faut
+que je vous laisse. J'avais quelque chose à vous dire, je vous l'ai dit
+(ici un nuage de tristesse obscurcit le visage de mon interlocuteur);
+autrement je ne serais pas entré vous voir. Je n'ai pas de temps à perdre;
+il faut que je sois loin d'ici cette nuit même. Dans quelques jours, je
+reviendrai. Pendant ce temps, remettez vos esprits et rétablissez votre
+corps. Le docteur aura soin que vous ne manquiez de rien. Ma femme et ma
+fille pourvoiront à votre nourriture.
+
+--Merci! merci!
+
+--Vous ferez bien de rester ici jusqu'à ce que vos amis reviennent de
+Chihuahua. Ils doivent passer près de cette maison, et je vous avertirai
+quand ils approcheront. Vous aimez l'étude; il y a ici des livres en
+plusieurs langues; amusez-vous. On vous fera de la musique. Adieu,
+monsieur!
+
+--Arrêtez, monsieur, un moment! Vous paraissiez avoir un caprice bien vif
+pour mon cheval.
+
+--Ah! monsieur, ce n'était pas un caprice; mais je vous expliquerai cela
+une autre fois. Peut-être la cause qui me le rendait nécessaire
+n'existe-t-elle plus.
+
+--Prenez-le si vous voulez; j'en trouverai un autre qui le remplacera pour
+moi.
+
+--Non, monsieur. Pouvez-vous croire que je consentirais à vous priver d'un
+animal que vous aimez tant et que vous avez tant de raisons d'aimer? Non,
+non! gardez le brave Moro; je ne m'étonne pas de l'attachement que vous
+portez à ce noble animal.
+
+--Vous dites que vous avez une longue course à faire cette nuit; prenez-le
+au moins pour cette circonstance.
+
+--Cela, je l'accepte volontiers, car mon cheval est presque sur les dents.
+Je suis resté deux jours en selle. Eh bien, adieu.
+
+Séguin me serra la main et se dirigea vers la porte. Ses bottes armées
+d'éperons résonnèrent sur le plancher; un instant après, la porte se ferma
+derrière lui. Je demeurai seul, écoutant tous les bruits qui me venaient
+du dehors. Environ une demi-heure après qu'il m'eût quitté, j'entendis le
+bruit des sabots d'un cheval, et je vis l'ombre d'un cavalier traverser le
+champ lumineux de la fenêtre. Il était parti pour son voyage; sans doute
+pour l'accomplissement de quelqu'une de ces oeuvres sanglantes qui se
+rattachaient à son terrible métier! Pendant quelque temps je pensai à cet
+homme étrange, et je ressentis une grande fatigue d'esprit. Puis mes
+réflexions furent interrompues par des voix douces; devant moi se tenaient
+deux figures aimables, et j'oubliai le chasseur de chevelures.
+
+
+
+XIII
+
+
+AMOUR
+
+Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui
+suivirent. Je tiens à ne pas fatiguer le lecteur de tous les détails de
+mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait
+atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde.
+J'étais jeune alors; j'étais à l'âge auquel on est le plus vivement
+impressionné par des événements romanesques du genre de ceux au milieu
+desquels j'avais rencontré cette charmante enfant; à cet âge où le coeur,
+sans soucis de l'avenir, s'abandonne irrésistiblement aux attractions
+électriques de l'amour. Je dis électriques; je crois en effet que les
+sympathies que l'amour fait éclater entre les jeunes gens sont des
+phénomènes purement électriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se
+perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilité
+possible des affections, car nous avons l'expérience des serments rompus,
+et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour
+dans la jeunesse. Nous devenons impérieux ou jaloux, suivant que nous
+croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'âge mûr est mélangé d'un
+grossier alliage qui altère son caractère divin. L'amour que je ressentis
+alors fut, je puis le dire, ma première passion véritable. J'avais cru
+quelquefois aimer auparavant, mais j'avais été le jouet d'illusions
+passagères; illusions d'écolier de village qui voyait le ciel dans les
+yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, à
+quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli
+un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine.
+
+Mes forces renaissaient avec une rapidité qui surprenait grandement mon
+savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la
+vie. L'esprit réagit sur la matière, et il est certain, quoi qu'on en
+puisse dire, que le corps est soumis à l'influence de la volonté. Le désir
+de guérir, de vivre pour un objet aimé, est souvent le plus efficace de
+tous les remèdes: c'était le mien. Ma vigueur revint, et je commençai à
+pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais
+des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau à lisser ses ailes et à donner
+le plus brillant éclat à son plumage, pendant tout le temps où il courtise
+sa femelle. Le même sentiment me rendait très-soigneux de ma toilette. Mon
+portemanteau fut vidé, mes rasoirs tirés de leur étui, ma longue barbe
+disparut, et mes moustaches furent réduites à des proportions
+raisonnables.
+
+Je fais ici ma confession complète. On m'avait dit que je n'étais pas
+laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la
+vanité de l'homme. N'êtes-vous pas ainsi? Quant à Zoé, enfant de la nature
+encore endormie dans la plus complète innocence, elle n'avait pas de ces
+préoccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pensée.
+Elle n'avait nulle conscience des grâces dont elle était si abondamment
+pourvue. Son père, le vieux botaniste des _pueblos péons_ et les valets de
+la maison étaient, à ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle eût jamais
+vus jusqu'à mon arrivée. Depuis nombre d'années sa mère et elle vivaient
+dans leur intérieur, aussi renfermées que si elles eussent été recluses
+dans un couvent. Il y avait là un mystère qui ne me fut révélé que plus
+tard. C'était donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les
+doux rêves n'avaient point encore été troublés par les éclairs de la
+passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait
+encore décoché aucun de ses traits. Appartenez-vous au même sexe que moi?
+Avez-vous jamais désiré conquérir un coeur comme celui-là? Si vous pouvez
+répondre affirmativement à cette question, je n'ai pas besoin de vous dire
+ce dont vous aurez gardé, comme moi, le souvenir: à savoir que tous les
+efforts que vous aurez pu faire pour arriver à un tel but ont été
+inutiles. Vous avez été aimé tout de suite, ou vous ne l'avez jamais été.
+Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilités de la
+galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre
+décisives par de tendres assiduités. Un objet l'attire ou le repousse, et
+l'impression est instantanée comme la foudre. C'est un coup de dé. Le sort
+s'est prononcé pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez
+de mieux à faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera
+de l'obstacle et n'éveillera les émotions de l'amour. Vous pourrez gagner
+l'amitié; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'éveilleront
+aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront à vous
+faire aimer. Vous pouvez conquérir des mondes, mais vous n'aurez aucune
+action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous
+pouvez devenir un héros chanté dans toutes les langues, mais celui dont
+l'image aura rempli la pensée de la jeune fille sera son seul héros, plus
+grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possédera cette
+chére petite créature la possédera tout entière, quelque humble de
+condition, quelque indigne qu'il puisse être. Chez elle, il n'y aura ni
+retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cédera tout
+simplement aux impulsions mystérieuses de la nature. Sous cette influence,
+elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se dévouera, s'il le
+faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avancés
+dans la vie, qui ont déjà subi plus d'un assaut? Avec les _belles,_ les
+coquettes? Non, soyez repoussé par une de ces femmes, ce n'est pas un
+motif pour vous désespérer. Vous pouvez avoir des qualités qui, avec le
+temps transformeront les regards sévères en sourires. Vous pouvez faire de
+grandes choses; vous pouvez acquérir de la renommée; et au dédain qui vous
+a d'abord accueilli succédera peut-être une humilité qui mettra cette
+femme à vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent
+même, basé sur l'admiration qu'inspire quelque qualité intellectuelle, ou
+même physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour
+guide la raison, et non ce mystérieux instinct auquel obéit seulement le
+premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus
+s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Hélas! non.
+Et que celui qui nous a faits ainsi réponde pourquoi; mais _je n'ai jamais
+rencontré un seul homme qui ne préférât être aimé pour les agréments de sa
+personne plutôt que pour les qualités de son esprit._ Vous pouvez trouver
+mauvais que je fasse cette déclaration; vous pouvez protester contre. Elle
+n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de
+triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite
+captive dont le coeur est agité des innocentes pulsations d'un amour de
+jeune fille!
+
+Ce sont là des réflexion faites après coup. A l'époque dont je retrace
+l'histoire, j'étais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiarisé
+avec la diplomatie de la passion. Néanmoins, mon esprit, alors, se jeta
+dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux
+pour arriver à découvrir si j'étais aimé.
+
+Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'étais au collège,
+j'avais appris à jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zoé et
+sa mère. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le
+coeur battant, j'épiais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire
+les phrases brûlantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais posé là
+l'instrument avec un désappointement complet. De jour en jour, mes
+réflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle fût trop jeune
+pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour éprouver
+ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'était une
+fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brûlant du
+Mexique, des épouses, des mères de famille qui n'avaient que cet âge. Tous
+les jours nous sortions ensemble. Le botaniste était occupé de ses
+travaux, et la mère se livrait silencieusement aux soins de l'intérieur.
+L'amour n'est pas aveugle. Il peut être tout ce que l'on voudra au monde;
+mais pour tout ce qui concerne l'objet aimé, il a ses yeux, toujours
+éveillés, d'Argus.
+
+ * * * * *
+
+Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des
+croquis sur des carrés de papier et sur les feuilles blanches de ses
+cahiers de musique. La plupart de ces croquis représentaient des figures
+de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se
+ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner
+la cause, avait remarqué cette particularité.
+
+--Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous étions assis l'un près de
+l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes différents, elles sont de
+différentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent
+toutes? Elles ont les mêmes traits; mais tout à fait les mêmes traits, je
+crois?
+
+--C'est votre figure, Zoé; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva
+ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'étonnement
+naïf; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras.
+
+--Cela me ressemble?
+
+--Oui, autant que je puis le faire.
+
+--Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures?
+
+--Pourquoi? parce que je...--Zoé, je crains que vous ne me compreniez pas.
+
+--Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise écolière? Est-ce
+que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains
+que vous avez parcourus? Sûrement, je comprendrai cela tout aussi bien...
+
+--Alors, je vais vous le dire, Zoé.
+
+Je me penchai en avant, le coeur ému et la voix tremblante.
+
+--C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis
+pas en dessiner d'autre. C'est que... je vous aime, Zoé!...
+
+--Oh! c'est là la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est
+toujours devant vos yeux, que cette personne soit présente ou non? Est-ce
+ainsi?
+
+--C'est ainsi, répondis-je, tristement désappointé.
+
+--Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri?
+
+--Oui.
+
+--Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois
+toujours votre figure, comme si elle était devant moi! Si je savais me
+servir du crayon comme vous, je suis sûre que je pourrais la dessiner,
+quand même vous ne seriez pas là! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez
+que je vous aime, Henri?
+
+La plume ne pourrait rendre ce que j'éprouvai en ce moment. Nous étions
+assis et la feuille de papier sur laquelle étaient les croquis était
+étendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu'à ce que les
+doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune résistance, fussent serrés
+dans les miens. Une commotion violente résulta de ce contact électrique.
+Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli
+d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante créature qui se laissait
+faire. Nos lèvres se rencontrèrent dans un premier baiser. Je sentis son
+coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'étais le
+_souverain de ce cher petit coeur!..._
+
+
+
+XIV
+
+
+LUMIÈRE ET OMBRE
+
+La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carré qui
+s'étendait jusqu'au bord de la rivière de Del-Norte. Cet enclos, qui
+renfermait un parterre et un jardin anglais, était défendu de tous côtés
+par de hauts murs en _adobé_. Le faîte de ces murs était garni d'une
+rangée de cactus dont les grosse branches épineuses formaient
+d'infranchissables _chevaux de frise_. On n'arrivait à la maison et au
+jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que
+je l'avais remarqué, était toujours fermée et barricadée. Je n'avais nulle
+envie d'aller dehors. Le jardin, qui était fort grand, limitait mes
+promenades, souvent je m'y promenais avec Zoé et sa mère, et plus souvent
+encore avec Zoé seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet
+intéressant. Il y avait une ruine, et la maison elle-même gardait encore
+les traces d'une ancienne splendeur effacée. C'était un grand bâtiment
+dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (_azotea_) bordé d'un
+parapet crénelé sur la façade. Çà et là, l'absence de quelqu'une des dents
+de pierre de ces créneaux accusait la négligence et le délabrement. Le
+jardin était rempli de symptômes analogues; mais dans ces ruines mêmes on
+trouvait un éclatant témoignage du soin qui avait présidé autrefois à
+l'installation de ces statues brisées, de ces fontaines sans eaux, de ces
+berceaux effondrés, de ces grandes allées envahies par les mauvaises
+herbes, et dont les restes accusaient à la fois la grandeur passée et
+l'abandon présent. On avait réuni là beaucoup d'arbres d'espèces rares et
+exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs
+fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelacées formaient
+d'épais fourrés qui dénotaient l'absence de toute culture. Cette
+sauvagerie n'était pas dénuée d'un certain charme; en outre, l'odorat
+était agréablement frappé par l'arôme de milliers de fleurs, dont l'air
+était continuellement embaumé. Les murs du jardin aboutissaient à la
+rivière et s'arrêtaient là; car la rive, coupée à pic, et la profondeur de
+l'eau qui coulait au pied, formaient une défense suffisante de ce coté.
+Une épaisse rangée de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre,
+on avait placé de nombreux sièges de maçonnerie vernissée, dans le style
+propre aux contrées espagnoles. Il y avait un escalier taillé dans la
+berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et
+qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarqué une petite barque
+amarrée sous les saules, auprès de la dernière marche. De ce côté
+seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point
+de vue était magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte à la
+distance de plusieurs milles.
+
+Le pays, de l'autre côté de la rivière, paraissait inculte et inhabité.
+Aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, le riche feuillage du cotonnier
+garnissait le paysage, et couvrait la rivière de son ombre. Au sud, près
+de la ligne de l'horizon, une flèche solitaire s'élançait du milieu des
+massifs d'arbres. C'était l'église d'_El-Paso del Norte_ dont les coteaux
+couverts de vignes se confondaient avec les plans intérieurs du ciel
+lointain. A l'est, s'élevaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la
+chaîne mystérieuse des _Organos_, dont les lacs sombres et élevés, avec
+leurs flux et reflux, impriment à l'âme du chasseur solitaire une
+superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et à peine visibles, les
+rangées jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les défilés
+résonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrépide
+lui-même rebrousse chemin quand il approche de ces contrées inconnues qui
+s'étendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des
+Navajoes anthropophages.
+
+Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis près
+l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du
+soleil couchant. A ce moment de la journée nous étions toujours seuls, moi
+et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant, à cette
+époque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que
+sa taille s'était élevée, et que les lignes de son corps accusaient de
+plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'était plus une
+enfant. Ses formes se développaient, les globes de son sein soulevaient
+son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces
+allures féminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de
+plus vives couleurs, et son visage revêtait un éclat plus brillant de jour
+en jour. La flamme de l'amour, qui s'échappait de ses grands yeux noirs,
+ajoutait encore à leur humide éclat. Il s'opérait une transformation dans
+son âme et dans son corps, et cette transformation était l'oeuvre de
+l'amour. Elle était sous l'influence divine!
+
+Un soir, nous étions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un
+bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais à
+peine en avions-nous tiré quelques notes, la musique était oubliée et les
+instruments reposaient sur le gazon à nos pieds. Nous préférions à tout la
+mélodie de nos propres voix. Nous étions plus charmés par l'expression de
+nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y
+avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille
+sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le «whoup» du _gruya_
+ dans les glaïeuls lointains, et le doux roucoulement des colombes
+perchées par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant
+comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revêtu les tons
+chauds et variés de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la
+surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil
+allait atteindre l'horizon, le clocher d'_El-Paso_, réfléchissant ses
+rayons, scintillait comme une étoile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et
+s'arrêtaient sur la girouette étincelante.
+
+--L'église! murmura ma compagne, comme se parlant à elle-même. C'est à
+peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je
+ne l'ai vue!
+
+--Depuis combien de temps, donc?
+
+--Oh! bien des années, bien des années; j'étais toute jeune alors.
+
+--Et depuis lors vous n'avez pas dépassé l'enceinte de ces murs?
+
+--Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la
+rivière; mais pas dans ces derniers temps.
+
+--Et vous n'avez pas envie d'aller là-bas dans ces grands bois si gais?
+
+--Je ne le désire pas. Je suis heureuse ici.
+
+--Mais serez-vous toujours heureuse ici?
+
+--Et pourquoi pas, Henri? Quand vous êtes près de moi, comment ne
+serais-je pas heureuse?
+
+--Mais quand....
+
+Une triste pensée sembla obscurcir son esprit. Tout entière à l'amour,
+elle n'avait jamais réfléchi à la possibilité de mon départ, et je n'y
+avais pas réfléchi plus qu'elle. Ses joues pâlirent soudainement, et je
+lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots
+étaient prononcés.
+
+--... Quand il faudra que je vous quitte?
+
+Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait été
+frappée au coeur, et, d'une voix passionnée, cria:
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!--Oh! vous ne me
+quitterez pas vous qui m'avez appris à aimer.
+
+--Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi
+m'avez-vous _enseigné l'amour?_
+
+--Zoé!
+
+--Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas?
+
+--Jamais! Zoé! je vous le jure! Jamais! jamais.
+
+--Il me sembla entendre à ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation
+violente de la passion, le contact de ma bien-aimée, qui, dans le
+transport de ses craintes, m'avait enlacé de ses deux bras, m'empêchèrent
+de tourner les yeux vers le bord.
+
+C'est sans doute un _osprey_[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant
+plus de cela, je me laissai aller à l'extase d'un long et enivrant baiser.
+Au moment où je relevais la tête, une forme qui s'élevait de la rive
+frappa mes yeux: un noir sombrero bordé d'un galon d'or. Un coup d'oeil me
+suffit pour reconnaître celui qui le portait: c'était Séguin. Un instant
+après, il était près de nous.
+
+[Note 1: Aigle pêcheur.]
+
+--Papa! s'écria Zoé, se levant tout à coup et se jetant dans ses bras.
+
+Le père la retint auprès de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint
+serrées dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant
+sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'était un
+mélange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'étais levé pour
+aller à sa rencontre; mais ce regard étrange me cloua sur place, et je
+restai debout, rougissant et silencieux.
+
+--Et c'est ainsi que vous me récompensez de vous avoir sauvé la vie? Un
+noble remercîment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous?
+
+Je ne répondis pas.
+
+--Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'émotion, vous ne pouviez
+pas m'offenser plus cruellement.
+
+--Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offensé.
+
+--Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant!
+
+--Abuser? m'écriai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation.
+
+--Oui, abuser!... Ne vous êtes-vous pas fait aimer d'elle?
+
+--Je me suis fait aimer d'elle loyalement.
+
+--Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer
+loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour?
+
+--Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs
+jours. Ne soyez pas fâché contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime
+de tout mon coeur!
+
+Il se tourna vers elle, et la regarda avec étonnement.
+
+--Qu'est-ce que j'entends, s'écria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon
+enfant!
+
+Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle était pleine de sanglots.
+
+--Écoutez-moi, monsieur, criai-je en me plaçant résolument devant lui.
+J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donné tout le mien en
+échange. Nous sommes du même rang, de la même condition. Quel crime ai-je
+donc commis? En quoi vous ai-je offensé?
+
+Il me regarda quelques instants sans faire aucune réponse.
+
+--Vous seriez donc disposé à l'épouser? me dit-il enfin, avec un
+changement évident de ton.
+
+--Si j'avais laissé cet amour se développer ainsi sans avoir cette
+intention, j'aurais mérité tous vos reproches. J'aurais traîtreusement
+abusé de cette enfant, comme vous l'avez dit.
+
+--M'épouser! s'écria Zoé, avec un air de profonde surprise.
+
+--Écoutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas même ce que ce mot veut
+dire!
+
+--Oui, charmante Zoé! je vous épouserai; autrement mon coeur, comme le
+vôtre, serait brisé pour jamais!
+
+--Oh! monsieur!
+
+--C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette
+enfant sur elle-même; il vous reste à la conquérir sur moi. Je veux sonder
+la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre à une épreuve.
+
+--J'accepte toutes les épreuves que vous voudrez m'imposer.
+
+--Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zoé.
+
+Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai
+derrière eux.
+
+Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, où l'allée se
+rétrécissait, le père quitta la main de sa fille et passa en avant. Zoé se
+trouvait entre nous deux, et au moment où nous étions au milieu du
+bosquet, elle se retourna soudainement, et plaçant sa main sur la mienne,
+murmura en tremblant et à voix basse:
+
+--Henri, dites-moi ce que c'est qu'épouser?
+
+--Chère Zoé! pas à présent; cela est trop difficile à expliquer; plus
+tard, je....
+
+--Viens Zoé! ta main, mon enfant!
+
+--Papa, me voici!
+
+
+
+XV
+
+
+UNE AUTOBIOGRAPHIE
+
+J'étais seul avec mon hôte dans l'appartement que j'occupais
+depuis mon arrivée dans la maison. Les femmes s'étaient retirées
+dans une autre pièce. Séguin, en entrant dans la chambre, avait
+donné un tour de clef et poussé les verrous. Quelle terrible épreuve
+allait-il imposer à ma loyauté, à mon amour? Cet homme, connu
+par tant d'exploits sanguinaires, allait-il s'attaquer à ma vie?
+Allait-il me lier à lui par quelque épouvantable serment? De sombres
+appréhensions me traversaient l'esprit; je demeurais silencieux, mais non
+sans éprouver quelques craintes. Une bouteille de vin était placée entre
+nous deux, et Séguin, remplissant deux verres, m'invita à boire. Cette
+politesse me rassura. Mais le vin n'était-il pas emp...? Il avait vidé son
+verre avant que ma pensée n'eût complété sa forme.
+
+--Je le calomnie, pensai-je. Cet homme, après tout, est incapable d'un
+pareil acte de trahison.
+
+Je bus, et la chaleur du vin me rendit un peu de calme et de tranquillité.
+Après un moment de silence, il entama la conversation par cette question
+_ex abrupto_:
+
+--Que savez-vous de moi?
+
+--Votre nom et votre surnom; rien de plus.
+
+--C'est plus qu'on n'en sait ici.
+
+Et sa main indiquait la porte par un geste expressif.
+
+--Qui vous a le plus souvent parlé de moi?
+
+--Un ami que vous avez vu à Santa-Fé.
+
+--Ah! Saint-Vrain; un brave garçon, plein de courage. Je l'ai rencontré
+autrefois à Chihuahua. Il ne vous a rien dit de plus relativement à moi.
+
+--Non. Il m'avait promis de me donner quelques détails sur vous, mais il
+n'y a plus pensé; la caravane est partie et nous nous sommes trouvés
+séparés.
+
+--Donc, vous avez appris que j'étais Séguin, le chasseur de scalps; que
+j'étais employé par les citoyens d'El-Paso pour aller à la chasse des
+Apaches et des Navajoes, et qu'on me payait une somme déterminée pour
+chaque chevelure d'Indien clouée à leurs portes? Vous avez appris cela?
+
+--Oui.
+
+--Tout cela est vrai.
+
+Je gardai le silence.
+
+--Maintenant, monsieur, reprit-il après une pause, voulez-vous encore
+épouser ma fille, la fille d'un abominable meurtrier?
+
+--Vos crimes ne sont pas les siens. Elle est innocente même de la
+connaissance de ces crimes, avez-vous dit. Vous pouvez être un démon;
+elle, c'est un ange.
+
+Une expression douloureuse se peignit sur sa figure, pendant que je
+parlais ainsi.
+
+--Crimes! démon! murmurait-il comme se parlant à lui-même; oui, vous avez
+le droit de parler ainsi. C'est ainsi que pense le monde. On vous a
+raconté les histoires des hommes de la montagne dans toutes leurs
+exagérations sanglantes. On vous a dit que, pendant une trêve, j'avais
+invité un village d'Apaches à un banquet dont j'avais empoisonné les
+viandes; qu'ainsi j'avais empoisonné tous mes hôtes, hommes, femmes,
+enfants, et qu'ensuite je les avais scalpés! On vous a dit que j'avais
+fait placer en face de la bouche d'un canon deux cents sauvages qui
+ignoraient l'effet de cet instrument de destruction; que j'avais mis le
+feu à cette pièce chargée à mitraille, et massacré ainsi ces pauvres gens
+sans défiance. On vous a sans doute raconté ces actes de cruauté, et
+beaucoup d'autres encore.
+
+--C'est vrai. On m'a raconté ces histoires lorsque j'étais parmi les
+chasseurs de la montagne; mais je ne savais trop si je devais les croire.
+
+--Monsieur, ces histoires sont fausses; elles sont fausses et dénuées de
+tout fondement.
+
+--Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas
+aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie.
+
+--Et cependant, fussent-elles vraies jusque dans leurs plus horribles
+détails, elles n'approcheraient pas encore de toutes les cruautés dont les
+sauvages se sont rendus coupables envers les habitants de ces frontières
+sans défense. Si vous saviez l'histoire de ce pays pendant les dix
+dernières années, les massacres et les assassinats, les ravages et les
+incendies, les vols et les enlèvements; des provinces entièrement
+dépeuplées; des villages livrés aux flammes; les hommes égorgés à leur
+propre foyer; les femmes les plus charmantes, emmenées captives et livrées
+aux embrassements de ces voleurs du désert! Oh! Dieu! et moi aussi, j'ai
+reçu des atteintes qui m'excuseront à vos yeux, et qui m'excuseront
+peut-être aussi devant le tribunal suprême!
+
+En disant ces mots, il cacha sa tête dans ses mains, et s'accouda les deux
+mains sur la table.
+
+--J'ai besoin de vous faire une courte histoire de ma vie.
+
+Je fis un signe d'assentiment, et, après avoir rempli et vidé un second
+verre de vin, il continua en ces termes:
+
+--Je ne suis pas Français, comme on le suppose; je suis créole de la
+Nouvelle-Orléans; mes parents étaient des réfugiés de Saint-Domingue, où,
+à la suite de la révolte des nègres, ils avaient vu leurs biens confisqués
+par le sanguinaire Christophe. Après avoir fait mes études pour être
+ingénieur civil, je fus envoyé aux mines de Mexico en cette qualité par le
+propriétaire d'une de ces mines, qui connaissait mon père. J'étais jeune
+alors, et je passai plusieurs années employé dans les établissements de
+Zacatecas et de San-Luis-Potosi. Quand j'eus économisé quelque argent sur
+mes appointements, je commençai à penser à m'établir pour mon propre
+compte. Le bruit courait depuis longtemps que de riches veines d'or
+existaient aux bords du Gila et de ses affluents. On avait recueilli dans
+ces rivières des sables aurifères, et le quartz laiteux, qui enveloppe
+ordinairement l'or, se montrait partout à nu dans les montagnes solitaires
+de cette région sauvage. Je partis pour cette contrée avee une troupe
+d'hommes choisis; et après avoir voyagé pendant plusieurs semaines à
+travers la chaîne des Mimbres, je trouvai, près de la source du Gila, de
+précieux gisements de minerai. J'installai une mine, et, au bout de cinq
+ans, j'étais riche. Alors je me rappelai la compagne de mon enfance: une
+belle et charmante cousine qui avait conquis toute ma confiance et m'avait
+inspiré mon premier amour. Pour moi le premier amour devait être le
+dernier; ce n'était pas, comme cela arrive si souvent, un sentiment
+fugitif. A travers tous mes voyages, son souvenir m'avait accompagné.
+M'avait-elle gardé sa foi comme je lui avais gardé la mienne? Je résolus
+donc de m'en assurer par moi-même, et, laissant mes affaires à la garde de
+mon mayoral, je partis pour ma ville natale.
+
+Adèle avait été fidèle à sa parole, et je revins à mon établissement avec
+elle. Je bâtis une maison à Valverde, le district le plus voisin de ma
+mine. Valverde était alors une ville florissante; maintenant elle est en
+ruine, et vous avez pu voir ce qui en reste en venant ici. Là, nous
+vécûmes plusieurs années au sein du bonheur et de la richesse. Ces jours
+passés m'apparaissent maintenant comme autant de siècles de félicité. Nous
+nous aimions avec ardeur, et notre union fut bénie par la naissance de
+deux enfants, de deux filles. La plus jeune ressemblait à sa mère;
+l'aînée, m'a-t-on dit tenait principalement de moi. Nous les adorions,
+trop peut-être; nous étions trop heureux de les posséder.
+
+A cette époque, un nouveau gouverneur fut envoyé à Santa-Fé; un homme qui,
+par son libertinage et sa tyrannie, a été jusqu'à ce jour la plaie de
+cette province. Il n'y a pas d'acte si vil, de crime si noir, dont ce
+monstre ne soit capable. Il se montra d'abord très-aimable, et fut reçu
+dans toutes les maisons des gens riches de la vallée. Comme j'étais du
+nombre de ceux-ci, je fus honoré de ses visites, et cela très-fréquemment.
+Il résidait de préférence à Albuquerque, et donnait de grandes fêtes à son
+palais. Ma femme et moi y étions toujours invités des premiers. En
+revanche, il venait souvent dans notre maison de Valverde, sous le
+prétexte d'inspecter les différentes parties de la province. Je m'aperçus
+enfin que ses visites s'adressaient à ma femme, auprès de laquelle il se
+montrait fort empressé. Je ne vous parlerai pas de la beauté d'Adèle à
+cette époque. Vous pouvez vous en faire une idée, et votre imagination
+sera aidée par les grâces que vous paraissez avoir découvertes dans sa
+fille, car la petite Zoé est l'exacte reproduction de ce qu'était sa mère,
+à son âge.
+
+A l'époque dont je parle, elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Tout
+le monde parlait d'elle, et ces éloges avaient piqué la vanité du tyran
+libertin. En conséquence, je devins l'objet de toutes ses prévenances
+amicales. Rien de tout cela ne m'avait échappé; mais, confiant dans la
+vertu de ma femme, je m'inquiétais peu de ce qu'il pourrait faire. Aucune
+insulte apparente, jusque-là n'avait appelé mon attention. A mon retour
+d'une longue absence motivée par les travaux de la mine, Adèle me donna
+connaissance des tentatives insultantes dont elle avait été l'objet, à
+différentes époques, de la part de Son Excellence, choses qu'elle m'avait
+tues jusque-là, par délicatesse; elle m'apprit qu'elle avait été
+particulièrement outragée dans une visite toute récente, pendant mon
+absence. C'en était assez pour le sang d'un créole. Je partis pour
+Albuquerque, et, en pleine place publique, devant tout le monde assemblé,
+je châtiai l'insulteur. Arrêté et jeté en prison, je ne fus rendu à la
+liberté qu'après plusieurs semaines. Quand je retournai chez moi, je
+retrouvai ma maison pillée, et ma famille dans le désespoir. Les féroces
+Navajoes avaient passé par là. Tout avait été détruit, mis en pièces dans
+mon habitation, et mon enfant!... Dieu puissant! ma petite Adèle avait été
+emmenée captive dans les montagnes....
+
+--Et votre femme? et votre autre fille? demandai-je, brûlant de savoir le
+reste.
+
+--Elles avaient échappé. Au milieu d'un terrible combat, car mes pauvres
+péons se défendaient bravement, ma femme, tenant Zoé dans ses bras,
+s'était sauvée hors de la maison et s'était réfugiée dans une cave qui
+ouvrait sur le jardin. Je les retrouvai dans la hutte d'un vaquero, au
+milieu des bois; elles s'étaient enfuies jusque-là.
+
+--Et votre fille Adèle, en avez-vous entendu parler depuis?
+
+--Oui, oui. Je vais y revenir dans un instant. A la même époque, ma mine
+fut attaquée et ruinée; la plupart des ouvriers, tous ceux qui n'avaient
+pu s'enfuir, furent massacrés; l'établissement qui faisait toute ma
+fortune fut détruit. Avec quelques-uns des mineurs qui avaient échappé et
+d'autres habitants de Valverde qui, comme moi, avaient souffert,
+j'organisai une bande et poursuivis les sauvages; mais nous ne pûmes les
+atteindre et nous revînmes, la plupart le coeur brisé et la santé
+profondément altérée. Oh! monsieur, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est
+que d'avoir perdu une enfant chérie! Vous ne pouvez pas comprendre
+l'agonie d'un père ainsi dépouillé!
+
+Séguin se prit la tête entre les deux mains et garda un moment le silence.
+Son attitude accusait la plus profonde douleur.
+
+--Mon histoire sera bientôt terminée, jusqu'à l'époque où nous sommes, du
+moins. Qui peut en prévoir la suite? Pendant des années, j'errai sur les
+frontières des Indiens, en quête de mon enfant. J'étais aidé par une
+petite troupe d'individus, la plupart aussi malheureux que moi; les uns
+ayant perdu leurs femmes, les autres leurs filles, de la même manière.
+Mais nos ressources s'épuisaient, et le désespoir s'empara de nous. Les
+sentiments de mes compagnons se refroidirent avec le temps. L'un après
+l'autre, ils me quittèrent. Le gouverneur de New-Mexico ne nous prêtait
+aucun secours. Au contraire, on soupçonnait, et c'est maintenant un fait
+avéré, on soupçonnait le gouverneur lui-même d'être secrètement ligué avec
+les chefs des Navajoes. Il s'était engagé à ne pas les inquiéter, et, de
+leur côté, ils avaient promis de ne piller que ses ennemis.
+
+En apprenant cette horrible trame, je reconnus la main qui m'avait frappé.
+Furieux de l'affront que je lui avais infligé, exaspéré par le mépris de
+ma femme, le misérable avait trouvé un moyen de se venger. Deux fois
+depuis, sa vie a été entre mes mains; mais je n'aurais pu le tuer sans
+risquer ma propre tête, et j'avais des motifs pour tenir à la vie. Le jour
+viendra où je pourrai m'acquitter envers lui.
+
+»Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'était dispersée. Découragé, et
+sentant le danger qu'il y avait pour moi à rester plus longtemps dans le
+New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me
+rendre à El-Paso. Là, je vécus quelque temps, pleurant mon enfant perdue.
+Je ne restai pas longtemps inactif. Les fréquentes incursions des Apaches
+dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement
+plus énergique dans la défense de la frontière. Les presidios furent mis
+en meilleur état de défense et reçurent des garnisons plus fortes; une
+bande d'aventuriers, de volontaires, fut organisée, dont la paie était
+proportionnée au nombre de chevelures envoyées aux établissements. On
+m'offrit le commandement de cette étrange guérilla, et, dans l'espoir de
+retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'était une
+terrible mission, et si la vengeance avait été mon seul objet, il y a
+longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fîmes plus d'une
+expédition sanglante, et, plus d'une fois, nous exerçâmes d'épouvantables
+représailles.
+
+Je savais que ma fille était captive chez les Navajoes. Je l'avais appris,
+à différentes époques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits;
+mais j'étais toujours arrêté par la faiblesse de ma troupe et des moyens
+dont je disposais. Des révolutions successives et la guerre civile
+désolaient et ruinaient les États du Mexique; nous fûmes laissés de côté.
+Malgré tous mes efforts, je ne pouvais réunir une force suffisante pour
+pénétrer dans cette contrée déserte qui s'étend au nord du Gilla, et au
+centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes.
+
+--Et vous croyez!...
+
+--Patience, j'aurai bientôt fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte
+qu'elle n'a jamais été. J'ai reçu d'un homme récemment échappé des mains
+des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le
+point de partir pour le Sud. Ils réunissent leurs forces dans le but de
+faire une grande incursion; ils veulent pousser, à ce qu'on dit, jusqu'aux
+portes de Durango. Mon intention est de pénétrer dans leur pays pendant
+qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille.
+
+--Et vous croyez qu'elle vit encore?
+
+--Je le sais. Le même individu qui m'a donné ces nouvelles, et qui, le
+pauvre diable, y a laissé sa chevelure et ses oreilles, l'a vue souvent.
+Elle est devenue, m'a-t-il dit, parmi ces sauvages, une sorte de reine
+possédant un pouvoir et des privilèges particuliers. Oui, elle vit encore,
+et si je puis parvenir à la retrouver, à la ramener ici, cette scène
+tragique sera la dernière à laquelle j'aurai pris part; je m'en irai loin
+de ce pays.
+
+J'avais écouté avec une profonde attention l'étrange récit de Séguin.
+L'éloignement que j'éprouvais auparavant pour cet homme, d'après ce qu'on
+m'avait dit de son caractère, s'effaçait et faisait place à la compassion;
+que dis-je? à l'admiration. Il avait tant souffert! Une telle infortune
+expiait ses crimes et les justifiait pleinement à mes yeux. Peut-être
+étais-je trop indulgent dans mon jugement. Il était naturel que je fusse
+ainsi. Quand cette révélation fut terminée, j'éprouvai une vive émotion de
+plaisir. Je sentis une joie profonde de savoir qu'elle n'était pas la
+fille d'un démon, comme je l'avais cru. Séguin sembla pénétrer ma pensée,
+car un sourire de satisfaction, de triomphe, je pourrais dire, éclaira sa
+figure. Il se pencha sur la table pour atteindre la bouteille.
+
+--Monsieur, cette histoire a dû vous fatiguer. Buvez donc.
+
+Il y eut un moment de silence, pendant que nous vidions nos verres.
+
+--Et maintenant, monsieur, vous connaissez, un peu mieux qu'auparavant, le
+père de celle que vous aimez. Êtes-vous encore disposé à l'épouser?
+
+--Oh! monsieur! plus que jamais elle est un objet sacré pour moi.
+
+--Mais il vous faut la conquérir de moi, comme je vous l'ai dit.
+
+--Alors, monsieur, dites-moi comment; je suis prêt à tous les sacrifices
+qui ne dépasseront pas mes forces.
+
+--Il faut que vous m'aidiez à retrouver sa soeur.
+
+--Volontiers.
+
+--Il faut venir avec moi au désert.
+
+--J'y consens.
+
+--C'est assez. Nous partons demain.
+
+Il se leva, et se mit à marcher dans la chambre.
+
+--De bonne heure? demandai-je, craignant presque qu'il me refusât une
+entrevue avec celle que je brûlais plus que jamais d'embrasser.
+
+--Au point du jour, répondit-il, semblant ne pas s'apercevoir de mon
+inquiétude.
+
+--Il faut que je visite mon cheval et mes armes, dis-je en me levant et en
+me dirigeant vers la porte, dans l'espoir de la rencontrer dehors.
+
+--Tout est préparé; Godé est là. Revenez mon ami; elle n'est point dans la
+salle. Restez où vous êtes. Je vais chercher les armes dont vous avez
+besoin.--Adèle! Zoé!--Ah! Docteur, vous êtes revenu avec votre récolte de
+simples! C'est bien! Nous partons demain. Adèle, du café, mon amour! Et
+puis, faites-nous un peu de musique. Votre hôte vous quitte demain.
+
+Zoé s'élança entre nous deux avec un cri.
+
+--Non, non, non, non! s'écria-t-elle, se tournant vers l'un et vers
+l'autre avec toute l'énergie d'un coeur au désespoir.
+
+--Allons, ma petite colombe! dit le père en lui prenant les deux mains; ne
+t'effarouche pas ainsi. C'est seulement pour une courte absence. Il
+reviendra.
+
+--Dans combien de temps, papa? Dans combien de temps,
+Henri?
+
+--Mais, dans très-peu de temps, et cela me paraîtra plus long qu'à vous,
+Zoé.
+
+--Oh! non, non! Une heure, ce serait longtemps. Combien d'heures
+serez-vous absent?
+
+--Oh! cela durera plusieurs jours, je crains.
+
+--Plusieurs jours! Oh! papa! oh! Henri! plusieurs jours!
+
+--Allons, petite fille, ce sera bientôt passé. Va, aide ta mère à faire le
+café.
+
+--Oh! papa, plusieurs jours, de longs jours... Ils ne passeront pas vite
+quand je serai seule.
+
+--Mais tu ne seras pas seule. Ta mère sera avec toi.
+
+--Ah!
+
+Soupirant et d'un air tout préoccupé, elle quitta la chambre pour obéir à
+l'ordre de son père. En passant la porte, elle pousse un second soupir
+plus profond encore.
+
+Le docteur observait, silencieux et étonné, toute cette scène, et quand la
+légère figure eut disparu dans la grande salle, je l'entendis qui
+murmurait:
+
+--Oh! ja! bovre bedite _fraulein!_ je m'en afais pien toudé!
+
+
+
+XVI
+
+
+LE HAUT DEL-NORTE.
+
+Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les détails d'une scène de départ.
+Nous étions en selle avant que les étoiles eussent pâli, et nous suivions
+la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un
+coude et s'enfonçait dans un bois épais. Là, j'arrêtai mon cheval, je
+laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes étriers, je
+regardai en arrière. Mes yeux se dirigèrent du côté des vieux murs gris,
+et se portèrent sur l'_azotea_.
+
+Sur le bord du parapet, se dessinant à la pâle lueur de l'aurore, était
+celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais
+je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se découpait sur le
+ciel comme un noir médaillon. Elle se tenait auprès d'un des
+palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuyée au tronc,
+elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-être
+aperçut-elle les ondulations d'un mouchoir agité; peut-être entendit-elle
+son nom, et répondit-elle au tendre adieu qui lui fut porté par la brise
+du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des
+piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-même,
+m'emporta sous l'ombre épaisse de la forêt. Plusieurs fois je me retournai
+pour tâcher d'apercevoir encore cette silhouette chérie, mais d'aucun
+point la maison n'était visible. Elle était cachée par les bois sombres et
+majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas
+pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas
+eux-mêmes disparurent bientôt à mes yeux.
+
+Je lâchai la bride, et, laissant mon cheval aller à volonté, je tombai
+dans une suite de pensées à la fois douces et pénibles. Je sentais que
+l'amour dont mon coeur était rempli occuperait toute ma vie; que,
+dorénavant, cet amour serait le pivot de toutes mes espérances, le
+puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'âge
+d'homme, et je n'ignorais pas cette vérité, qu'un amour pur comme celui-là
+était le meilleur préservatif contre les écarts de la jeunesse, la
+meilleure sauvegarde contre tous les entraînements dangereux. J'avais
+appris cela de celui qui avait présidé à ma première éducation, et dont
+l'expérience m'avait été souvent d'un trop puissant secours pour que je ne
+lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion
+de reconnaître la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspirée à
+cette jeune fille était, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi
+ardente que celle que j'éprouvais moi-même; peut-être plus vive encore;
+car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait
+jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entouré
+son enfance. C'était son premier sentiment puissant, sa première passion.
+Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, dominé toutes ses pensées?
+Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable à la Vénus mythologique?
+
+Ces réflexions n'avaient rien que d'agréable; mais le tableau
+s'assombrissait quand je cessais de considérer le passé. Quelque chose, un
+démon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette
+idée toute hypothétique qu'elle fût, suffisait pour me remplir l'esprit de
+sombres présages, et je me mis à interroger l'avenir. Je n'étais point en
+route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient à jour et
+à heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du désert, dont
+je connaissais toute la gravité. Dans nos plans de la nuit précédente,
+Séguin n'avait pas dissimulé les périls de notre expédition. Il me les
+avait détaillés avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques
+semaines auparavant, je m'en serais préoccupé; ces périls même auraient
+été pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments
+étaient bien changés; je savais que la vie d'une autre était attachée à la
+mienne. Que serait-ce donc si le démon disait vrai? Ne plus la revoir,
+jamais! jamais!... Affreuse pensée--et je cheminais affaissé sur ma selle,
+sous l'influence d'une amère tristesse. Mais je me sentais porté par mon
+cher Moro qui semblait reconnaître son cavalier; son dos élastique se
+soulevait sous moi; mon âme répondait à la sienne, et les effluves de son
+ardeur réagissaient sur moi. Un instant après je rassemblais les rênes et
+je m'élançais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la
+rivière, la traversant de temps en temps au moyen de gués peu profonds,
+serpentait à travers les vallées garnies de bois touffus.
+
+Le chemin était difficile à cause des broussailles épaisses; et quoique
+les arbres eussent été entaillés pour établir la route, on n'y voyait
+aucun signe de passage antérieur, à peine quelques pas, de cheval. Le pays
+paraissait sauvage et complètement inhabité. Nous en voyions la preuve
+dans les rencontres fréquentes de daims et d'antilopes, qui traversaient
+le chemin et sortaient des taillis sous le nez de nos chevaux. De temps en
+temps, la route s'éloignait beaucoup de la rivière pour éviter ses coudes
+nombreux. Plusieurs fois nous traversâmes de larges espaces où de grands
+arbres avaient été abattus, et où des défrichements avaient été pratiqués;
+mais cela devait remonter à une époque très reculée, car la terre qui
+avait été remuée avec la charrue, était maintenant couverte de fourrés
+épais et impénétrables. Quelques troncs brisés et tombant en pourriture,
+quelques lambeaux de murailles, écroulées, en adobé, indiquait la place où
+le _rancho_ du settler avait été posé. Nous passâmes près d'une église en
+ruines, dont les vieilles tourelles s'écroulaient pierre à pierre. Tout
+autour, des monceaux d'adobé couvraient la terre sur une étendue de
+plusieurs acres. Un village prospère avait existé là. Qu'était-il devenu?
+Où étaient ses habitants affairés? Un chat sauvage s'élança du milieu des
+ronces qui recouvraient les ruines, et s'enfonça dans la forêt; un hibou
+s'envola lourdement du haut d'une coupole croulante, et voleta autour de
+nos têtes en poussant son plaintif _woû-hoû-ah_ ajoutant ainsi un trait de
+plus à cette scène de désolation. Pendant que nous traversions ces ruines,
+un silence de mort nous environnait, troublé seulement par le houloulement
+De l'oiseau de nuit et par le _cronk-cronk_ des fragments de poteries dont
+les rues désertes étaient parsemées et qui craquaient sous les pieds de
+nos chevaux. Mais où donc étaient ceux dont l'écho de ces murs avait
+autrefois répercuté les voix? qui s'étaient agenouillés sous l'ombre
+sainte de ces piliers jadis consacrés? Ils étaient partis; pour quel pays?
+Et pourquoi? Je fis ces questions à Séguin qui me répondit laconiquement:
+
+--Les Indiens!
+
+C'était l'oeuvre du sauvage armé de sa lance redoutable, de son couteau à
+scalper, de son arc et de sa hache de combat, de ses flèches empoisonnées
+et de sa torche incendiaire.
+
+--Les Navajoes? demandai-je.
+
+--Les Navajoes et les Apaches.
+
+--Mais ne viennent-ils plus par ici?
+
+Un sentiment d'anxiété m'avait tout à coup traversé l'esprit. Nous étions
+encore tout près de la maison; je pensais à ses murailles sans défense.
+J'attendais la réponse avec anxiété.
+
+--Ils n'y viennent plus.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ceci est notre territoire, répondit-il d'un ton significatif. Nous
+voici, monsieur, dans un pays où vivent d'étranges habitants; vous verrez.
+Malheur à l'Apache ou au Navajo qui oserait pénétrer dans ces forêts.
+
+A mesure que nous avancions, la contrée devenait plus ouverte, et nous
+voyions deux chaînes de hautes collines taillées à pic, s'étendant au nord
+et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient
+tellement qu'elles semblaient barrer complètement la rivière. Mais ce
+n'était qu'une apparence. En avançant plus loin, nous entrâmes dans un de
+ces terribles passages que l'on désigne dans le pays sous le nom de
+_cañons_ [1], et que l'on voit indiqués si souvent sur les cartes de
+l'Amérique intertropicale. La rivière, en traversant ce canon, écumait
+entre deux immenses rochers taillés à pic, s'élevant à une hauteur de
+plus de mille pieds, et dont les profils, à mesure que nous nous en
+approchions, nous figuraient deux géants furieux qui, séparés par une main
+puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder
+sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses énormes rochers et
+je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de
+cette porte gigantesque.
+
+[Note 1: prononcez kagnonz.]
+
+--Voyez-vous ce point? dit Séguin en indiquant une roche qui surplombait
+la plus haute cime de cet abîme.
+
+Je fis signe que oui, car la question m'était adressée.
+
+--Eh bien, voilà le saut que vous étiez si désireux de faire. Nous vous
+avons trouvé vous balançant contre ce rocher là-haut.
+
+--Grand Dieu! m'écriai-je, considérant cette effrayante hauteur. Bien que
+solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige à cet aspect,
+et je fus forcé de marcher quelques pas.
+
+--Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici
+aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypothèses en examinant ce qui
+serait resté de vos os. Oh! Moro! beau Moro!
+
+--Oh! _mein got!_ ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste,
+regardant le précipice, et semblant éprouver le même sentiment de malaise
+que moi.
+
+Séguin était venu se placer à côté de moi, et flattait de la main le cou
+de mon cheval avec un air d'admiration.
+
+--Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre
+première entrevue; pourquoi donc étiez-vous si désireux de posséder Moro?
+
+--Une fantaisie.
+
+--Ne puis-je savoir pourquoi? Il me semble au fait que vous m'avez dit
+alors que vous ne pouviez pas me l'apprendre?
+
+--Oh! si fait; je puis facilement vous le dire. Je voulais tenter
+l'enlèvement de ma fille, et j'avais besoin pour cela du secours de votre
+cheval.
+
+--Mais, comment?
+
+--C'était avant que j'eusse entendu parler de l'expédition projetée par
+nos ennemis. Comme je n'avais aucun espoir de la recouvrer autrement, je
+voulais pénétrer dans le pays, seul ou avec un ami sûr, et recourir à la
+ruse pour l'enlever. Leurs chevaux sont rapides; mais ils ne peuvent
+lutter contre un arabe, ainsi que vous aurez l'occasion de vous en
+assurer. Avec un animal comme celui-ci, j'aurais pu me sauver, à moins
+d'être entouré; et, même dans ce cas, j'aurais pu m'en tirer au prix de
+quelques légères blessures. J'avais l'intention de me déguiser et d'entrer
+dans leur ville sous la figure d'un de leurs guerriers. Depuis longtemps
+je possède à fond leur langue.
+
+--C'eût été là une périlleuse entreprise.
+
+--Sans aucun doute! mais c'était ma dernière ressource, et je n'y avais
+recours qu'après avoir épuisé tous les efforts; après tant d'années
+d'attente, je ne pouvais plus y tenir. Je risquais ma vie. C'était un coup
+de désespoir, mais, à ce moment, j'y étais pleinement déterminé.
+
+--J'espère que nous réussirons, cette fois.
+
+--J'y compte fermement. Il semble que la Providence veuille enfin se
+déclarer en ma faveur. D'un côté, l'absence de ceux qui l'ont enlevée; de
+l'autre, le renfort considérable qu'a reçu ma troupe d'un gros parti de
+trappeurs des plaines de l'Est. Les peaux d'ours sont tombées, comme ils
+disent, à ne pas valoir une bourre de fusil, et ils trouvent que les
+Peaux-Rouges rapportent davantage. Ah! j'espère en venir à bout, cette
+fois.
+
+Il accompagna ces derniers mots d'un profond soupir.
+
+Nous arrivions en ce moment à l'entrée d'une gorge, et l'ombre d'un bois
+de cotonniers nous invitait au repos.
+
+--Faisons halte ici, dit Séguin.
+
+Nous mîmes pied à terre, et nos chevaux furent attachés de manière à
+pouvoir paître. Nous prîmes place sur l'épais gazon, et nous étalâmes les
+provisions dont nous nous étions munis pour le voyage.
+
+
+
+XVII
+
+
+GÉOGRAPHIE ET GÉOLOGIE.
+
+Nous nous reposâmes environ une heure sous l'ombre fraîche, pendant que
+nos chevaux se refaisaient aux dépens de l'excellent pâturage qui
+croissait abondant autour d'eux. Nous causions du pays curieux que nous
+étions en train de traverser; curieux sous le rapport de sa géographie, de
+sa géologie, de sa botanique et de son histoire; curieux enfin sous tous
+les rapports. Je suis, je puis le dire, un voyageur de profession.
+J'éprouvais un vif intérêt à me renseigner sur les contrées sauvages qui
+s'étendaient à des centaines de milles autour de nous; et il n'y avait pas
+d'homme plus capable de m'instruire à cet égard que mon interlocuteur. Mon
+voyage en aval de la rivière m'avait très-peu initié à la physionomie du
+pays. J'étais à cette époque, ainsi que je l'ai dit, dévoré par la fièvre;
+et ce que j'avais pu voir n'avait laissé dans ma mémoire que des souvenirs
+confus comme ceux d'un songe. Mais j'avais repris possession de toutes mes
+facultés, et les paysages que nous traversions tantôt charmants et revêtus
+des richesses méridionales, tantôt sauvages, accidentés, pittoresques,
+frappaient vivement mon imagination.
+
+L'idée que cette partie du pays avait été occupée autrefois par les
+compagnons de Cortez, ainsi que le prouvaient de nombreuses ruines;
+qu'elle avait été reconquise par les sauvages, ses anciens possesseurs;
+l'évocation des scènes tragiques qui avaient dû accompagner cette reprise
+de possession, inspiraient une foule de pensées romanesques auxquelles les
+réalités qui nous environnaient formaient un admirable cadre. Séguin était
+communicatif, d'une intelligence élevée, et ses vues étaient pleines de
+largeur. L'espoir d'embrasser bientôt son enfant, si longtemps perdue,
+soutenait en lui la vie. Depuis bien des années, il ne s'était pas senti
+aussi heureux.
+
+--C'est vrai, dit-il répondant à une de mes questions, on connaît bien peu
+de choses de toute cette contrée, au delà des établissements mexicains.
+Ceux qui auraient pu en dresser la carte géographique n'ont pas accompli
+cette tâche. Ils étaient trop absorbés dans la recherche de l'or; et leurs
+misérables descendants, comme vous avez pu le voir, sont trop occupés à se
+voler les uns les autres, pour s'inquiéter d'autre chose. Ils ne savent
+rien de leur pays au delà des bornes de leurs domaines, et le désert gagne
+tous les jours sur eux. Tout ce qu'ils en savent, c'est que c'est de ce
+côté que viennent leurs ennemis, qu'ils redoutent comme les enfants
+craignent le loup et Croquemitaine.
+
+--Nous sommes ici, continua Séguin, à peu près au centre du continent: au
+coeur du Sahara américain. Le Nouveau-Mexique est une oasis, rien de plus.
+Le désert l'environne d'une ceinture de plusieurs centaines de milles de
+largeur; dans certaines directions, vous pouvez faire mille milles, à
+partir du Del-Norte, sans rencontrer un point ferme. L'oasis de New-Mexico
+doit son existence aux eaux fertilisantes du Del-Norte. C'est le seul
+point habité par les blancs, entre la rive droite de Mississipi et les
+bords de l'océan Pacifique, en Californie. Vous y êtes arrivé en
+traversant un désert, n'est-ce pas?
+
+--Oui. Et, à mesure que nous nous éloignions du Mississipi en nous
+rapprochant des montagnes Rocheuses, le pays devenait de plus en plus
+stérile. Pendant les trois cents derniers milles environ, nous pouvions à
+peine trouver l'eau et l'herbe nécessaires à nos animaux. Mais est-ce
+qu'il en est ainsi au nord et au sud de la route que nous avons suivie?
+
+Au nord et au sud, pendant plus d'un millier de milles, depuis les plaines
+du Texas jusqu'aux lacs du Canada, tout le long de la baie des montagnes
+Rocheuses, et jusqu'à moitié chemin des établissements qui bordent le
+Mississipi, vous ne trouverez pas un arbre, pas un brin d'herbe.
+
+--Et à l'ouest des montagnes?
+
+--Quinze cents milles de désert en longueur sur à peu près sept ou huit
+cents de large. Mais la contrée de l'ouest présente un caractère
+différent. Elle est plus accidentée, plus montagneuse, et, si cela est
+possible, plus désolée encore dans son aspect. Les feux volcaniques ont eu
+là une action plus puissante, et, quoique des milliers d'années se soient
+écoulées depuis que les volcans sont éteints, les roches ignées, à
+beaucoup d'endroits, semblent appartenir à un soulèvement tout récent. Les
+couleurs de la lave et des scories qui couvrent les plaines à plusieurs
+milles d'étendue, dans certains endroits n'ont subi aucune modification
+sous l'action végétale ou climatérique. Je dis que l'action climatérique
+n'a eu aucun effet, parce qu'elle n'existe pour ainsi dire pas dans cette
+région centrale.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Voici ce que je veux dire: les changements atmosphériques sont
+insensibles ici; rarement il y a pluie ou tempête. Je connais tels
+districts où pas une goutte d'eau n'est tombée dans le cours de plusieurs
+années.
+
+--Et pouvez-vous vous rendre compte de ce phénomène?
+
+--J'ai ma théorie; peut-être ne semblerait-elle pas satisfaisante au
+météorologiste savant; mais je veux vous l'exposer.
+
+Je prêtai l'oreille avec attention, car je savais que mon compagnon était
+un homme de science, d'expérience et d'observation, et les sujets du genre
+de ceux qui nous occupaient m'avaient toujours vivement intéressé. Il
+continua:
+
+--Il ne peut y avoir de pluie s'il n'y a pas de vapeur dans l'air. Il ne
+peut y avoir de vapeur dans l'air s'il n'y a pas d'eau sur la terre pour
+la produire. Ici, l'eau est rare, et pour cause.
+
+Cette région du désert est à une grande hauteur; c'est un plateau
+très-élevé. Le point où nous sommes est à près de 6,000 pieds au-dessus du
+niveau de la mer. De là, la rareté des sources qui, d'après les lois de
+l'hydraulique, doivent être alimentées par des régions encore plus
+élevées; or, il n'en existe pas sur ce continent. Supposez que je puisse
+couvrir ce pays d'une vaste mer, entourée comme d'un mur par ces hautes
+montagnes qui le traversent; et cette mer a existé, j'en suis convaincu, à
+l'époque de la création de ces bassins. Supposez que je crée une telle mer
+sans lui laisser aucune voie d'écoulement, sans le moindre ruisseau
+d'épuisement; avec le temps, elle irait se perdre dans l'Océan, et
+laisserait la contrée dans l'état de sécheresse où vous la voyez
+aujourd'hui.
+
+--Mais comment cela! par l'évaporation?
+
+-Au contraire; l'absence d'évaporation serait la cause de leur épuisement.
+Et je crois que c'est ainsi que les choses se sont passées.
+
+--Je ne saurais comprendre cela.
+
+--C'est très-simple. Cette région, nous l'avons dit, est très-élevée; en
+conséquence, l'atmosphère est froide, et l'évaporation s'y produit avec
+moins d'énergie que sur les eaux de l'Océan. Maintenant, il s'établira
+entre l'Océan et cette mer intérieure, un échange de vapeurs par le moyen
+des vents et des courants d'air; car c'est ainsi seulement que le peu
+d'eau qui arrive sur ces plateaux peut parvenir. Cet échange sera
+nécessairement en faveur des mers intérieures, puisque leur puissance
+d'évaporation est moindre, et pour d'autres causes encore. Nous n'avons
+pas le temps de procéder à une démonstration régulière de ce résultat.
+Admettez-le, quant à présent, vous y réfléchirez plus tard à loisir.
+
+--J'entrevois la vérité; je vois ce qui se passe.
+
+--Que suit-il de là? Ces mers intérieures se rempliront graduellement
+jusqu'à qu'elles débordent. La première petite rigole qui passera
+par-dessus le bord sera le signal de leur destruction. L'eau se creusera
+peu à peu un canal à travers le mur des montagnes; tout petit d'abord,
+puis devenant de plus en plus large et profond sous l'incessante action du
+flot, jusqu'à ce que, après nombre d'années,--de siècles,--de centaines de
+siècles, de milliers, peut-être, une grande ouverture comme celle-ci (et
+Séguin me montrait le cañon) soit pratiquée; et bientôt la plaine aride
+que nous voyons derrière sera livrée à l'étude du géologue étonné.
+
+--Et vous pensez que les plaines situées entre les Andes et les montagnes
+Rocheuses sont des lits desséchés de mers?
+
+--Je n'ai pas le moindre doute à cet égard. Après le soulèvement de ses
+immenses murailles, les cavités nécessairement remplies par les pluies de
+l'Océan, formèrent des mers; d'abord très-basses, puis de plus en plus
+profondes, jusqu'à ce que leur niveau atteignit celui des montagnes qui
+leur servaient de barrière, et que, comme je vous l'ai expliqué, elles se
+frayassent un chemin pour retourner à l'Océan.
+
+--Mais est-ce qu'il n'existe pas encore une mer de ce genre?
+
+--Le grand Lac Salé? Oui, c'en est une. Il est situé au nord-ouest de
+l'endroit où nous sommes. Ce n'est pas seulement une mer, mais tout un
+système de lacs, de sources, de rivières, les unes salées les autres d'eau
+douce; et ces eaux n'ont aucun écoulement vers l'Océan. Elles sont barrées
+par des collines et des montagnes qui constituent dans leur ensemble un
+système géographique complet.
+
+--Est-ce que cela ne détruit pas votre théorie?
+
+--Non. Le bassin où ce phénomène se produit est beaucoup moins élevé que
+la plupart des plateaux du désert. La puissance d'évaporation équilibre
+l'apport de ces sources et de ces rivières, et conséquemment neutralise
+leur effet, c'est-à-dire que dans l'échange de vapeurs qui se fait avec
+l'Océan, ce bassin donne autant qu'il reçoit. Cela tient moins encore à
+son peu d'élévation qu'à l'inclinaison particulière des montagnes qui y
+versent leurs eaux. Placez-le dans une situation plus froide, _coeteris
+paribus_, et avec le temps, l'eau se creusera un canal d'épuisement. Il en
+est de ce lac comme de la mer Caspienne, de la mer d'Aral, de la mer
+Morte. Non, mon ami, l'existence du grand Lac Salé ne contrarie pas ma
+théorie. Autour de ses bords le pays est fertile; fertile à cause des
+pluies dont il est redevable aux masses d'eau qui l'entourent. Ces pluies
+ne se produisent que dans un rayon assez restreint, et ne peuvent agir sur
+toute la région des déserts qui restent secs et stériles à cause de leur
+grande distance de l'Océan.
+
+--Mais les vapeurs qui s'élèvent de l'Océan ne peuvent-elles venir
+jusqu'au désert?
+
+--Elles le peuvent, comme je vous l'ai dit, dans une certaine mesure;
+autrement il n'y pleuvrait jamais. Quelquefois, sous l'influence de
+quelque cause extraordinaire, telle que des vents violents, les nuages
+arrivent par masses jusqu'au centre du continent. Alors vous avez des
+tempêtes, et de terribles tempêtes! Mais, généralement, ce sont seulement
+les bords des nuages qui arrivent jusque-là, et ces lambeaux de nuages
+combinés avec les vapeurs, résultant de l'évaporation propre des sources
+et des rivières du pays, fournissent toute la pluie qui y tombe. Les
+grandes masses de vapeur qui s'élèvent du Pacifique et se dirigent vers
+l'est, s'arrêtent d'abord sur les côtes et y déposent leurs eaux; celles
+qui s'élèvent plus haut et dépassent le sommet des montagnes vont plus
+loin, mais elles sont arrêtées, à cent milles de là, par les sommets plus
+élevés de la sierra Nevada, où elles se condensent et retournent en
+arrière vers l'Océan, par les cours du Sacramento et du San-Joachim. Il
+n'y a que la bordure de ces nuages qui, s'élevant encore plus haut et
+échappant à l'attraction de la Nevada, traverse et vient s'abattre sur le
+désert. Qu'en résulte-t-il? L'eau n'est pas plutôt tombée qu'elle est
+entraînée vers la mer par le Gila et le Colorado, dont les ondes grossies
+fertilisent les pentes de la Nevada; pendant ce temps, quelques fragments,
+échappés d'autres masses de nuages, apportent un faible tribut d'humidité
+aux plateaux arides et élevés de l'intérieur, et se résolvent en pluie ou
+en neige sur les pics des montagnes Rocheuses. De là les sources des
+rivières qui coulent à l'est et à l'ouest; de là les oasis, semblables à
+des parcs que l'on rencontre au milieu des montagnes. De là les fertile
+vallées du Del-Norte et des autres cours d'eau qui couvrent ces terres
+centrales de leurs nombreux méandres. Les nuages qui s'élèvent de
+l'Atlantique agissent de la même manière en traversant la chaîne des
+Alleghanis. Après avoir décrit un grand arc de cercle autour de la terre,
+ils se condensent et tombent dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi.
+De quelque côté que vous abordiez ce grand continent, à mesure que vous
+Vous approchez du centre, la fertilité diminue et cela tient uniquement
+au manque d'eau. En beaucoup d'endroits, partout où l'on peut apercevoir
+une trace d'herbe, le sol renferme tous les éléments d'une riche
+végétation. Le docteur vous le dira: il l'a analysé.
+
+--Ya! ya! cela est vrai, se contenta d'affirmer le docteur.
+
+--Il y a beaucoup d'oasis, continua Séguin, et dès qu'on a de l'eau pour
+pouvoir arroser, une végétation luxuriante apparaît aussitôt. Vous avez dû
+remarquer cela en suivant le cours inférieur de la rivière, et c'est ainsi
+que les choses se passaient dans les établissements espagnols sur les
+rives du Gila.
+
+--Mais pourquoi ces établissements ont-ils été abandonnés? demandai-je,
+n'ayant jamais entendu assigner aucune cause raisonnable à la dispersion
+de ces florissantes colonies.
+
+--Pourquoi! répondit Séguin avec une énergie marquée, pourquoi! Tant
+qu'une race autre que la race ibérienne n'aura pas pris possession de
+cette terre, l'Apache, le Navajo et le Comanches, les vaincus de Cortez,
+et quelquefois ses vainqueurs chasseront les descendants de ces premiers
+conquérants du Mexique. Voyez, les provinces de Sonora, de Chihuahua, à
+moitié dépeuplées! Voyez le Nouveau-Mexique: ses habitants ne vivent que
+par tolérance; il semble qu'ils ne cultivent la terre que pour leurs
+ennemis, qui prélèvent sur eux un tribut annuel!--Mais, allons! le soleil
+nous dit qu'il est temps de partir; allons! Montez à cheval; nous pouvons
+suivre la rivière, continua-t-il. Il n'a pas plu depuis quelque temps et
+l'eau est basse; autrement il nous aurait fallu faire quinze milles à
+travers la montagne. Tenez-vous près des rochers! Marchez derrière moi!
+
+Cet avertissement donné, il entra dans le canon; je le suivis, ainsi que
+Godé et le docteur.
+
+
+
+XVIII
+
+
+LES CHASSEURS DE CHEVELURES
+
+Il était presque nuit quand nous arrivâmes au camp, au camp des chasseurs
+de scalps. Notre arrivée fut à peine remarquée. Les hommes près desquels
+nous passions se bornaient à jeter un coup d'oeil sur nous. Pas un ne se
+leva de son siège ou ne se dérangea de son occupation. On nous laissa
+desseller nos chevaux et les placer où nous le jugeâmes à propos.
+
+J'étais fatigué de la course, après avoir passé si longtemps sans faire
+usage du cheval. J'étendis ma couverture par terre, et je m'assis, le dos
+appuyé contre un tronc d'arbre. J'aurais volontiers dormi, mais
+l'étrangeté de tous les objets qui m'environnaient tenait mon imagination
+éveillée; je regardais et j'écoutais avec une vive curiosité. Il me
+faudrait le secours du pinceau pour vous donner une esquisse de la scène,
+et encore ne pourrais-je vous en donner qu'une faible idée. Jamais
+ensemble plus sauvage et plus pittoresque ne frappa la vue d'aucun homme.
+Cela me rappelait les gravures où sont représentés les bivouacs de
+brigands dans les sombres gorges des Abruzzes. Je décris d'après des
+souvenirs qui se rapportent à une époque déjà bien éloignée de ma vie
+aventureuse. Je ne puis donc reproduire que les points les plus saillants
+du tableau. Les petits détails m'ont échappé; alors cependant les moindres
+choses me frappaient par leur nouveauté, et leur étrangeté fixait pendant
+quelque temps mon attention. Peu à peu ces choses me devinrent familières,
+et dès lors, elles s'effacèrent de ma mémoire comme le font les actes
+ordinaires de la vie.
+
+Le camp était établi sur la rive du Del-Norte, dans une clairière
+environnée de cotonniers dont les troncs lisses s'élançaient au-dessus
+d'un épais fourré de palmiers nains et de _baïonnettes_ espagnoles.
+Quelques tentes en lambeaux étaient dressées çà et là; on y voyait aussi
+des huttes en peaux de bêtes, à la manière indienne. Mais le plus grand
+nombre des chasseurs avaient construit leur abri avec une peau de buffalo
+supportée par quatre piquets debout. Il y avait, dans le fourré, des
+sortes de cabanes formées de branchages et couvertes avec des feuilles
+palmées d'yucca, ou des joncs arrachés au bord de la rivière. Des sentiers
+frayés à travers le feuillage conduisaient dans toutes les directions. A
+travers une de ces percées, on apercevait le vert tapis d'une prairie dans
+laquelle étaient groupés les mules et les _mustangs_, attachés à des
+piquets par de longues cordes traînantes. On voyait de tous côtés des
+ballots, des selles, des brides, celles-là posées sur des troncs d'arbres,
+celles-ci suspendues aux branches; des sabres rouillés se balançaient
+devant les tentes et les huttes; des ustensiles de campement de toutes
+sortes, tels que casseroles, chaudières, haches, etc., jonchaient le sol.
+Autour de grands feux, où brillaient des arbres entiers, des groupes
+d'hommes étaient assis. Ils ne cherchaient pas la chaleur, car la
+température n'était pas froide: ils faisaient griller des tranches de
+venaison; ou fumaient dans des pipes de toutes formes et de toutes
+dimensions. Quelques-uns fourbissaient leurs armes ou réparaient leurs
+vêtements.
+
+Des sons de toutes les langues frappaient mon oreille: lambeaux entremêlés
+de français, d'espagnol, d'anglais et d'indien. Les exclamations se
+croisaient, chacune caractérisant la nationalité de ceux qui les
+proféraient: «_Hilloa, Dick! kung it, old hoss, whot ore ye' bout?_ (Holà,
+Dick! accroche-moi ça, vieille rosse; qu'est-ce que tu fais donc?)»
+--«Sacrr...!--_Carramba!_»--«Pardieu, monsieur!»--«_By the eternal
+airthquake!_» (par le tremblement de terre éternel).--«_Vaya, hombre,
+vaya!_» «--_Carajo!_»--«By Gosh!_»--«_Santissima, Maria!_»--«Sacrr...!»
+On aurait pu croire que les différentes nations avaient envoyé là des
+représentants pour établir un concours de jurements.
+
+Trois groupes distincts étaient formés. Dans chacun d'eux un langage
+particulier dominait, et il y avait une espèce d'homogénéité de costume
+chez les hommes qui composaient chacun de ces groupes. Le plus voisin de
+moi parlait espagnol: c'étaient des Mexicains. Voici, autant que je me le
+rappelle, la description de l'habillement de l'un d'eux:
+
+Des _calzoneros_ de velours vert, taillés à la manière des culottes de
+marin; courts de la ceinture, serrés sur les hanches, larges du bas,
+doublés à la partie inférieure de cuir noir ornementé de filets gaufrés et
+de broderies; fendus à la couture extérieure, depuis la hanche jusqu'à la
+cuisse; ornés de tresses, et bordés de rangées d'aiguillettes à ferrets
+d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soirée est chaude, et laissant
+apercevoir les _calzoncillos_ de mousseline blanche, pendant à larges plis
+jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tannée, de
+couleur naturelle. Le cuir en est rougeâtre; le bout est arrondi, les
+talons sont armés d'éperons, pesant chacun une livre au moins; et garnis
+de molettes de trois pouces de diamètre! Ces éperons, curieusement
+travaillés, sont attachés à la botte par des courroies de cuir ouvré. Des
+petits grelots (_campanillas_) pendent de chacune des dents de ces
+molettes colossales, et font entendre leur tintement, à chaque mouvement
+du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais
+fixés autour de la taille par une ceinture ou une écharpe de soie
+écarlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se
+noue par derrière, et les bouts frangés pendent gracieusement près de la
+hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'étoffe brune brodée, juste au
+corps, courte par derrière, à la grecque, et laissant voir la chemise
+elle-même, à large collet, brodée sur le devant, témoigne de l'habileté
+supérieure de quelque _poblana_ à l'oeil noir. Le _sombrero_ à larges
+bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en
+cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands,
+également en argent, tombent sur le côté et donnent à cette coiffure un
+aspect tout particulier. Sur une épaule pend le pittoresque sérapé, à
+moitié roulé. Un baudrier et une gibecière, une escopette sur laquelle la
+main est appuyée, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de
+faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la
+hanche gauche, complètent le costume que j'ai pris pour type de ma
+description. A quelques menus détails près, tous les hommes qui composent
+le groupe le plus rapproché de moi sont vêtus de cette manière.
+Quelques-uns portent des _calzoneros_ de peau, avec un spencer ou
+pourpoint de même matière, fermé par devant et par derrière. D'autres ont,
+au lieu du sérapé en étoffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses
+larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs épaules la superbe
+et gracieuse _manga_. La plupart sont chaussés de mocassins; un petit
+nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple _guarache_, la sandale des
+Astèques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs
+cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et
+des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs féroces
+brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont généralement
+petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui dénote la
+vigueur et l'activité. Leurs membres, bien découplés, sont endurcis à la
+fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont nés dans les fermes
+du Mexique; habitant la frontière, ils ont eu souvent à combattre les
+Indiens. Ce sont des _ciboleros_, des _vaqueros_, des _rancheros_ et des
+_monteros_, qui, à force de fréquenter les montagnards, les chasseurs de
+races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degré
+d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement doués. C'est
+la chevalerie de la frontière mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils
+roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de maïs. Ils jouent au
+_monte_ sur leurs couvertures étendues à terre, et leur enjeu est du
+tabac. On entend les malédictions et les «_carajo_» de ceux qui perdent;
+les gagnants adressent de ferventes actions de grâces à la «_santissima
+Virgen_.» Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes
+et désagréables.
+
+A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le
+composent diffèrent des précédents sous tous les rapports: la voix,
+l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnaît au premier coup
+d'oeil des Anglo-Américains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la
+prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous
+servira pour les dépeindre tous.
+
+Il se tient debout, appuyé sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a
+six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente dénote la force
+héréditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chênes; la
+main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses
+joues, larges et fermes, sont en partie cachées sous d'épais favoris qui
+se réunissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure
+les lèvres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun foncé qui
+s'éclaircit autour de la bouche, où l'action combinée de l'eau et du
+soleil lui a donné une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit
+et légèrement plissé vers les coins. Le regard est ferme, et reste
+généralement fixe. Il semble pénétrer jusqu'à votre intérieur. Les cheveux
+bruns sont moyennement longs. Ils ont été coupés sans doute lors de la
+dernière visite à l'entrepôt de commerce, ou aux établissements; le teint,
+quoique bronzé comme celui d'un mulâtre, n'est devenu ainsi que par
+l'action du hâle. Il était autrefois clair comme celui des blonds. La
+physionomie est empreinte d'un caractère assez imposant. On peut dire
+qu'elle est belle. L'expression générale est celle du courage tempéré par
+la bonne humeur et la générosité. L'habillement de l'homme dont je viens
+de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est-à-dire de son
+pays à lui, la prairie et les parcs de la montagne déserte. Il s'en est
+procuré les matériaux avec la balle de son rifle, et l'a façonné de ses
+propres mains, à moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs
+moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille
+indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vêtement consiste en
+une blouse de peau de daim préparée, rendue souple comme un gant par
+l'action de la fumée; de grandes jambières montant jusqu'à la ceinture et
+des mocassins de même matière; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir
+épais de buffalo. La blouse serrée à la taille, mais ouverte sur la
+poitrine et au cou, se termine par un élégant collet qui retombe en
+arrière jusque sur les épaules. Par-dessous on voit une autre chemise de
+matière plus fine, en peau préparée d'antilope, de faon ou de daim fauve.
+Sur sa tête un bonnet de peau de rackoon [1] ornée, à l'avant, du museau
+de l'animal, et portant à l'arrière sa queue rayée, qui retombe, comme un
+panache, sur l'épaule gauche. L'équipement se compose d'un sac à balles,
+en peau non apprêtée de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme
+de croissant sur laquelle sont ciselés d'intéressants souvenirs. Il a pour
+armes un long couteau, un _bowie_ (lame recourbée), un lourd pistolet,
+soigneusement attaché par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez à
+cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit
+que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon.
+
+[Note: Sorte de blaireau.]
+
+Dans tout cet habillement, cet équipement et cet armement, on s'est peu
+préoccupé du luxe et de l'élégance; cependant, la coupe de la blouse en
+forme de tunique n'est pas dépourvue de grâce. Les franges du collet et
+des guêtres ne manquent pas de style, et il y a dans le bonnet de peau de
+rackoon une certaine coquetterie qui prouve que celui qui le porte n'est
+pas tout à fait indifférent aux avantages de son apparence extérieure. Un
+petit sac ou sachet gentiment brodé avec des piquants bariolés de
+porc-épic pend sur sa poitrine. Par moments, il le contemple avec un
+regard de satisfaction: c'est son porte-pipe, gage d'amour de quelque
+demoiselle aux yeux noirs, aux cheveux de jais, sans doute, et habitant
+comme lui ces contrées sauvages. Tel est l'ensemble d'un trappeur de la
+montagne. Plusieurs hommes, à peu de chose près vêtus et équipés de même,
+se tiennent autour de celui dont j'ai tracé le portrait. Quelques-uns
+portent des chapeaux rabattus, de feutre gris; d'autres des bonnets de
+peau de chat; ceux-ci ont des blouses de chasse de nuances plus claires et
+brodées des plus vives couleurs; ceux-là, au contraire, en portent d'usées
+et rapiécées, noircies de fumée; mais le caractère général des costumes
+les fait aisément reconnaître; il était impossible de se tromper sur leur
+titre de véritables montagnards.
+
+Le troisième des groupes que j'ai signalés était plus éloigné de la place
+que j'occupais. Ma curiosité, pour ne pas dire mon étonnement, avait été
+vivement excitée lorsque j'avais reconnu que ce groupe était composé
+d'Indiens.
+
+--Sont-ils donc prisonniers? pensai-je. Non; ils ne sont point enchaînés;
+rien dans leur apparence, dans leur attitude, n'indique qu'ils soient
+captifs; et cependant ce sont des Indiens. Font-ils donc partie de la
+bande qui combat contre...?
+
+Pendant que je faisais mes hypothèses, un chasseur passa près de moi.
+
+--Quels sont ces Indiens? demandai-je en indiquant le groupe.
+
+--Des Delawares; quelques Chawnies.
+
+J'avais donc sous les yeux de ces célèbres Delawares, des descendants de
+cette grande tribu qui, la première, sur les bords de l'Atlantique, avait
+livré bataille aux visages pâles. C'est une merveilleuse histoire que la
+leur. La guerre était l'école de leurs enfants, la guerre était leur
+passion favorite, leur délassement, leur profession. Il n'en reste plus
+maintenant qu'un petit nombre. Leur histoire arrivera bientôt à son
+dernier chapitre! Je me levai et m'approchai d'eux avec un vif sentiment
+d'intérêt. Quelques-uns étaient assis autour du feu, et fumaient dans des
+pipes d'argile rouge durcie, curieusement ciselées. D'autres se
+promenaient avec cette gravité majestueuse si remarquable chez l'Indien
+des forêts. Il régnait au milieu d'eux un silence qui contrastait
+singulièrement avec le bavardage criard de leurs alliés mexicains. De
+temps en temps, une question articulée d'une voix basse, mais sonore,
+recevait une réponse courte et sentencieuse, parfois un simple bruit
+guttural, un signe de tête plein de dignité, ou un geste de la main; tout
+en conversant ainsi, ils remplissaient leurs pipes avec du _kini-kin-ik_
+et se passaient, de l'un à l'autre, les précieux instruments.
+
+Je considérais ces stoïques enfants des forêts avec une émotion plus forte
+que celle de la simple curiosité; avec ce sentiment que l'on éprouve,
+quand on regarde, pour la première fois, une chose dont on a entendu
+raconter ou dont on a lu d'étranges récits. L'histoire de leurs guerres et
+de leurs courses errantes était toute fraîche dans ma mémoire. Les acteurs
+mêmes de ces grandes scènes étaient là devant moi, ou du moins des types
+de leurs races, dans toute la réalité, dans toute la sauvagerie
+pittoresque de leur individualité. C'étaient ces hommes qui chassés de
+leur pays par les pionniers venus de l'Atlantique, n'avaient cédé qu'à la
+fatalité, victimes de la destinée de leur race. Après avoir traversé les
+Apaches, ils avaient disputé pied à pied le terrain, de contrée en
+contrée, le long des Alleghanis, dans des forêts des bords de l'Ohio,
+jusqu'au coeur de la _terre sanglante_.[1]
+
+[Note 1: _Bloody Ground._ Partie du territoire de l'Ohio, nommée à cause
+des combats sanglants livrés aux Indiens par les premiers colons.]
+
+Et toujours les visages pâles étaient sur leurs traces, les repoussant,
+les refoulant sans trêve vers le soleil couchant. Les combats meurtriers,
+la foi punique, les traités rompus, d'année en année, éclaircissaient
+leurs rangs. Et, toujours refusant de vivre auprès de leurs vainqueurs
+blancs, ils reculaient, s'ouvrant un chemin, par de nouveaux combats, à
+travers des tribus d'hommes rouges comme eux, et trois fois supérieurs en
+nombre! La fourche de la rivière Osage fut leur dernière halte. Là,
+l'usurpateur s'engagea de respecter à tout jamais leur territoire. Mais
+cette concession arrivait trop tard. La vie errante et guerrière était
+devenue pour eux une nécessité de nature; et, avec un méprisant dédain,
+ils refusèrent les travaux pacifiques de la terre. Le reste de leur tribu
+se réunit sur les bords de l'Osage; mais, au bout d'une saison, ils
+avaient disparu. Tous les guerriers et les jeunes gens étaient partis, ne
+laissant sur les territoires concédés que les vieillards, les femmes et
+les hommes sans courage. Où étaient-ils allés! Où sont-ils maintenant!
+Celui qui veut trouver les Delawares doit les chercher dans les grandes
+prairies, dans les vallées boisées de la montagne, dans les endroits
+hantés par l'ours, le castor, le bighhorn et le buffalo. Là il les
+trouvera, par bandes disséminées, seuls ou ligués avec leurs anciens
+ennemis les visages pâles; trappant et chassant, combattant le Yuta ou le
+Rapaho, le Crow ou le Cheyenne, le Navajo et l'Apache.
+
+J'étais, je le répète, profondément ému en contemplant ces hommes;
+j'analysais leurs traits et leur habillement pittoresque. Bien qu'on n'en
+vit pas deux qui fussent vêtus exactement de même, il y avait une certaine
+similitude de costume entre eux tous. La plupart portaient des blouses de
+chasse, non en peau de daim comme celles des blancs, mais en calicot
+imprimé, couvertes de brillants dessins. Ce vêtement, coquettement arrangé
+et orné de bordures, faisait un singulier effet avec l'équipement de
+guerre des Indiens. Mais c'était par la coiffure spécialement que le
+costume des Delawares et des Chawnies se distinguait de celui de leurs
+alliés, les blancs. En effet, cette coiffure se composait d'un turban
+formé avec une écharpe ou avec un mouchoir de couleur éclatante, comme en
+portent les brunes créoles d'Haïti. Dans le groupe que j'avais sous les
+yeux on n'aurait pas trouvé deux de ces turbans qui fussent semblables,
+mais ils avaient tous le même caractère. Les plus beaux étaient faits avec
+des mouchoirs rayés de madras. Ils étaient surmontés de panaches composés
+avec les plumes brillantes de l'aigle de guerre, ou les plumes bleues du
+Gruya.
+
+[Note: Sorte de petite grue bleuâtre.]
+
+Leur costume était complété par des guêtres de peau de daim et des
+mocassins à peu près semblables à ceux des trappeurs. Les guêtres de
+quelques-uns étaient ornées de chevelures attachées le long de la couture
+extérieure, et faisant montre des sombres prouesses de celui qui les
+portait. Je remarquai que leurs mocassins avaient une forme particulière,
+et différaient complètement de ceux des Indiens des prairies. Ils étaient
+cousus sur le dessus, sans broderies ni ornements, et bordés d'un double
+ourlet.
+
+Ces guerriers étaient armés et équipés comme les chasseurs blancs. Depuis
+longtemps ils avaient abandonné l'arc, et beaucoup d'entre eux auraient pu
+rendre des points ou disputer la mouche à leurs associés des montagnes,
+dans le maniement du fusil. Indépendamment du rifle et du long couteau, la
+plupart portaient l'ancienne arme traditionnelle de leur race, le terrible
+tomahawk.
+
+J'ai décrit les trois groupes caractéristiques qui avaient frappé
+mes yeux dans le camp. Il y avait, en outre, des individus qui
+n'appartenaient à aucun des trois et qui semblaient participer du
+caractère de plusieurs. C'étaient des Français, des voyageurs canadiens,
+des rôdeurs de la compagnie du nord-ouest, portant des capotes blanches,
+plaisantant, dansant, et chantant leurs chansons de bateliers, avec tout
+l'esprit de leur race; c'étaient des _pueblos_, des _Indios manzos_,
+couverts de leurs gracieuses _tilmas_, et considérés plutôt comme des
+serviteurs que comme des associés par ceux qui les entouraient. C'étaient
+des mulâtres aussi, des nègres, noirs comme du jais, échappés des
+plantations de la Louisiane, et qui préféraient cette vie vagabonde aux
+coups du fouet sifflant du commandeur. On voyait encore là des uniformes
+en lambeaux qui désignaient les déserteurs de quelque poste de la
+frontière; des Kanakas des îles Sandwich, qui avaient traversé les déserts
+de la Californie, etc., etc. On trouvait enfin, rassemblés dans ce camp,
+des hommes de toutes les couleur, de tous les pays, parlant toutes les
+langues. Les hasards de l'existence, l'amour des aventures les avaient
+conduits là. Tous ces hommes plus ou moins étranges formaient la bande la
+plus extraordinaire qu'il m'ait jamais été donné de voir: la bande des
+chasseurs de chevelures.
+
+
+
+XIX
+
+
+LUTTE D'ADRESSE.
+
+J'avais regagné ma couverture, et j'étais sur le point de m'y étendre,
+quand le cri d'un _gruya_ attira mon attention. Je levai les yeux et
+j'aperçus un de ces oiseaux qui volait vers le camp. Il venait par une des
+clairières ouvrant sur la rivière, et se tenait à une faible hauteur. Son
+vol paresseux et ses larges ailes appelaient un coup de fusil. Une
+détonation se fit entendre. Un des Mexicains avait déchargé son escopette,
+mais l'oiseau continuait à voler, agitant ses ailes avec plus d'énergie,
+comme pour se mettre hors de portée.
+
+Les trappeurs se mirent à rire, et une voix cria:
+
+--Fichue bête! est-ce que tu pourrais seulement mettre ta balle dans une
+couverture étendue, avec cette espèce d'entonnoir? Pish!
+
+Je me retournai pour voir l'auteur de cette brutale apostrophe. Deux
+hommes épaulaient leurs fusils et visaient l'oiseau. L'un d'eux était le
+jeune chasseur dont j'ai décrit le costume, l'autre un Indien que je
+n'avais pas encore aperçu. Les deux détonations n'en firent qu'une, et la
+grue, abaissant son long cou, tomba en tournant au milieu des arbres, et
+resta accrochée à une branche. De la position que chacun d'eux occupait,
+aucun des tireurs n'avait pu voir que l'autre avait fait feu. Ils étaient
+séparés par une tente, et les deux coups étaient partis ensemble. Un
+trappeur s'écria:
+
+--Bien tiré, Garey! que Dieu assiste tout ce qui se trouve devant la
+bouche de ton vieux _tueur d'ours_, quand ton oeil est au point de mire!
+
+A ce moment, l'Indien faisait le tour de la tente. Il entendit cette
+phrase, et vit la fumée qui sortait encore du fusil du jeune chasseur;
+il se dirigea vers lui en disant:
+
+--Est-ce que vous avez tiré, monsieur?
+
+Ces mots furent prononcés avec l'accent anglais le plus pur, le moins
+mélangé d'indien, et cela seul aurait suffi pour exciter ma surprise si
+déjà mon attention n'eût été vivement éveillée sur cet homme.
+
+--Quel est cet Indien? demandai-je à un de mes voisins.
+
+--Connais pas; nouvel arrivé, fut toute la réponse.
+
+--Croyez-vous qu'il soit étranger ici?
+
+--Tout juste; venu il y a peu de temps; personne ne le connaît, je crois;
+si fait pourtant; le capitaine. Je les ai vus se serrer la main.
+
+Je regardai l'Indien avec un intérêt croissant. Il pouvait avoir trente
+ans environ et n'avait guère moins de sept pieds (anglais) de taille. Ses
+proportions vraiment apolloniennes le faisaient paraître moins grand. Sa
+figure avait le type romain. Un front pur, un nez aquilin, de larges
+mâchoires, accusaient chez lui l'intelligence aussi bien que la fermeté et
+l'énergie. Il portait une blouse de chasse, de hautes guêtres et des
+mocassins; mais tous ces vêtements différaient essentiellement de ceux des
+chasseurs ou des Indiens. Sa blouse était en peau-de daim rouge, préparée
+autrement que les trappeurs n'ont l'habitude de le faire. Presque aussi
+blanche que la peau dont on fait les gants, elle était fermée sur la
+poitrine et magnifiquement brodée avec des piquants de porc-épic; les
+manches ornées de la même manière; le collet et la jupe rehaussés par une
+garniture d'hermine douce et blanche comme la neige. Une rangée de peaux
+entières de cet animal formait, tout autour de la jupe, une bordure à la
+fois coûteuse et remarquablement belle. Mais ce qui distinguait le plus
+particulièrement cet homme, c'était sa chevelure. Elle tombait abondante
+sur ses épaules et flottait presque jusqu'à terre quand il marchait. Elle
+avait donc près de sept pieds de longueur. Noire, brillante et
+plantureuse, elle me rappelait la queue de ces grands chevaux flamands que
+j'avais vus attelés aux chars funèbres à Londres. Son bonnet était garni
+d'un cercle complet de plumes d'aigles, ce qui, chez les sauvages,
+constitue la suprême élégance. Cette magnifique coiffure ajoutait à la
+majesté de son aspect. Une peau blanche de buffalo pendait de ses épaules,
+et le drapait gracieusement comme une toge. Cette fourrure blanche
+s'harmonisait avec le ton général de l'habillement et formait repoussoir à
+sa noire chevelure. Il portait encore d'autres ornements; l'éclat des
+métaux resplendissait sur ses armes et sur les différentes pièces de son
+équipement; le bois et la crosse de son fusil étaient richement
+damasquinés en argent.
+
+Si ma description est aussi minutieuse, cela tient à ce que le premier
+aspect de cet homme me frappa tellement que jamais il ne sortira de ma
+mémoire. C'était le _beau idéal_ d'un sauvage romantique et pittoresque;
+et, de plus, chez lui rien ne rappelait le sauvage, ni son langage, ni ses
+manières. Au contraire, la question qu'il venait d'adresser au trappeur
+avait été faite du ton de la plus exquise politesse. La réponse ne fut pas
+aussi courtoise.
+
+--Si j'ai tiré? N'as-tu pas entendu le coup? N'as-tu pas vu tomber la
+bête? Regarde là-haut!
+
+Et Garey montrait l'oiseau accroché dans l'arbre.
+
+--Il parait alors que nous avons tiré simultanément.
+
+L'Indien, en disant cela, montrait son fusil, de la bouche duquel la fumée
+s'échappait encore.
+
+--Voyez-vous, ça, l'Indien! que nous ayons tiré simultanément, ou
+étrangèrement, ou similairement, je m'en fiche comme de la queue d'un
+blaireau; mais j'ai vu l'oiseau, je l'ai ajusté, et c'est ma balle qui l'a
+mis bas.
+
+--Je crois l'avoir touché aussi, répliqua l'Indien modestement.
+
+--J'm'en doute, avec cette espèce de joujou! dit Garey, jetant un regard
+de dédain sur le fusil de son compétiteur, et ramenant ses yeux avec
+orgueil sur le canon, bronzé par le service et les intempéries de son
+rifle qu'il était en train de recharger, après l'avoir essuyé.
+
+--Joujou, si vous voulez, répondit l'Indien, mais il envoie sa balle plus
+droit et plus loin qu'aucune arme que je connaisse jusqu'à présent. Je
+garantis que mon coup a porté en plein corps de la grue.
+
+--Voyez-vous ça, môssieu! car je suppose qu'il faut appeler môssieu un
+gentleman qui parle si bien et qui paraît si bien élevé, quoiqu'il soit
+Indien. C'est bien aisé à voir qui est-ce qui a touché l'oiseau. Votre
+machine est du numéro 50 ou à peu près, mon killbair,[1] du 90. C'est pas
+difficile de dire qui est-ce qui a tué la bête. Nous allons bien voir.
+
+[Note 1: _Killbair_, pour _killbear_, tueur d'ours.]
+
+Et, en disant cela, le chasseur se dirigea vers l'arbre ou le _gruya_
+était accroché.
+
+--Comment vas-tu faire pour l'atteindre? cria un des chasseurs qui s'était
+avancé pour être témoin de la curieuse dispute.
+
+Garey ne répondit rien et se mit en devoir d'épauler son fusil. Le coup
+partit, et la branche, frappée par la balle, s'affaissa sous la charge du
+_gruya_. Mais l'oiseau était pris dans une double fourche et resta
+suspendu sur la branche brisée. Un murmure d'approbation suivit ce coup;
+et les hommes qui applaudissaient ainsi n'étaient point habitués à
+s'émouvoir pour peu de chose. L'Indien s'approcha à son tour, ayant
+rechargé son fusil. Il visa, et sa balle atteignit la branche au point
+déjà frappé, et la coupa net. L'oiseau tomba à terre, au milieu des
+applaudissements de tous les spectateurs, mais surtout des Indiens et des
+chasseurs mexicains. On le prit et on l'examina; deux balles lui avaient
+traversé le corps; l'une ou l'autre aurait suffi pour le tuer. Un nuage de
+mécontentement se montra sur la figure du jeune trappeur. Être ainsi
+égalé, dépassé, dans l'usage de son arme favorite, en présence de tant de
+chasseurs de tous les pays, et cela par un Indien, bien plus encore, avec
+un _fusil de clinquant!_ Les montagnards n'ont aucune confiance dans les
+fusils à crosses ornées et brillantes. Les rifles à paillettes,
+disent-ils, c'est comme les rasoirs à paillettes: c'est bon pour amuser
+les jobards. Il était évident cependant que le rifle de l'Indien étranger
+avait été confectionné pour faire un bon usage. Il fallut tout l'empire
+que le trappeur avait sur lui-même pour cacher son chagrin. Sans mot dire,
+il se mit à nettoyer son arme avec ce calme stoïque particulier aux hommes
+de sa profession. Je remarquai qu'il le chargeait avec un soin extrême.
+Évidemment, il ne voulait pas en rester là de cette lutte d'adresse, et il
+tenait à battre l'Indien ou à être battu par lui complètement. Il
+communiqua cette intention à voix basse à un de ses camarades. Son fusil
+fut bientôt rechargé, et, le tenant incliné à la manière des chasseurs, il
+se tourna vers la foule, à laquelle on était venu se joindre de toutes les
+parties du camp.
+
+--Un coup comme ça, dit-il, ça n'est pas plus difficile que de mettre dans
+un tronc d'arbre. Il n'y a pas d'homme qui ne puisse en faire autant, pour
+peu qu'il sache regarder droit dans son point de mire. Mais je connais une
+autre espèce de coup qui n'est pas si aisé; faut savoir tenir ses nerfs.
+
+Le trappeur s'arrêta et regarda l'Indien qui rechargeait aussi son fusil.
+
+--Dites donc, étranger! reprit-il en s'adressant à lui, avez-vous ici un
+camarade qui connaisse votre force?
+
+--Oui! répondit l'Indien, après un moment d'hésitation....
+
+--Et ce camarade a-t-il une pleine confiance dans votre adresse?
+
+--Oh! je le crois. Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Parce que je vas vous montrer un coup que nous avions l'habitude de
+faire au fort de Bent, pour amuser les enfants. Ça n'a rien de bien
+extraordinaire comme coup; mais ça remue un peu les nerfs, faut le dire.
+Hé! oh! Rubé!
+
+--Au diable, qu'est-ce que tu veux?
+
+Ces mots furent prononcés avec une énergie et un ton de mauvaise humeur
+qui firent tourner tous les yeux vers l'endroit d'où ils étaient sortis.
+Au premier abord, il semblait qu'il n'y eût personne dans cette direction.
+Mais, en regardant avec plus de soin à travers les troncs d'arbres et les
+cépées, on découvrait un individu assis auprès d'un des feux. Il aurait
+été difficile de reconnaître que c'était un corps humain, n'eût été le
+mouvement des bras. Le dos était tourné du coté de la foule, et la tête,
+penchée du côté du feu, n'était pas visible. D'où nous étions, cela
+ressemblait plutôt à un tronc de cotonnier recouvert d'une peau de
+Chevreuil terreuse qu'à un corps humain. En s'approchant et en le
+regardant par devant, on reconnaissait avoir affaire à un homme très
+extraordinaire il est vrai, tenant à deux mains une longue côte de daim,
+et la rongeant avec ce qui lui restait de dents. L'aspect général de cet
+individu avait quelque chose de bizarre et de frappant. Son habillement,
+si on pouvait appeler cela un habillement, était aussi simple que sauvage.
+Il se composait d'une chose qui pouvait avoir été autrefois une blouse de
+chasse, mais qui ressemblait beaucoup plus alors à un sac de peau, dont on
+aurait ouvert les bouts et aux côtés duquel on aurait cousu des manches.
+Ce sac était d'une couleur brun sale; les manches, râpées et froncées aux
+plis des bras étaient attachées autour des poignets; il était graisseux du
+haut en bas, et émaillé çà et là de plaques de boue! On n'y voyait aucun
+essai d'ornements ou de franges. Il y avait eu autrefois un collet, mais
+on l'avait évidemment rogné, de temps en temps, soit pour rapiécer le
+reste, soit pour tout autre motif, et à peine en restait-il vestige. Les
+guêtres et les mocassins allaient de pair avec la blouse et semblaient
+sortir de la même pièce. Ils étaient aussi d'un brun sale, rapiécés, râpés
+et graisseux. Ces deux parties du vêtement ne se rejoignaient pas, mais
+laissaient à nu une partie des chevilles qui, elles aussi, étaient d'un
+brun sale, comme la peau de daim. On ne voyait ni chemise, ni veste, ni
+aucun autre vêtement, à l'exception d'une étroite casquette qui avait été
+autrefois un bonnet de peau de chat, mais dont tous les poils étaient
+partis laissant à découvert une surface de peau graisseuse qui
+s'harmonisait parfaitement avec les autres parties de l'habillement. Le
+bonnet, la blouse, les jambards et les mocassins, semblaient n'avoir
+jamais été ôtés depuis le jour où ils avaient été mis pour la première
+fois, et cela devait avoir eu lieu nombre d'années auparavant. La blouse
+ouverte laissait à nu la poitrine et le cou qui, aussi bien que la figure,
+les mains et les chevilles avaient pris, sous l'action du soleil et de la
+fumée des bivouacs, la couleur du cuivre brut. L'homme tout entier,
+l'habillement compris, semblait avoir été enfumé à dessein! Sa figure
+annonçait environ soixante ans. Ses traits étaient fins et légèrement
+aquilins; son petit oeil noir vif et perçant. Ses cheveux noirs étaient
+coupés courts. Son teint avait dù être originairement brun, et nonobstant,
+il n'y avait rien de français ou d'espagnol dans sa physionomie. Il
+paraissait plutôt appartenir à la race des Saxons bruns.
+
+Pendant que je regardais aussi cet homme vers lequel la curiosité m'avait
+attiré, je crus m'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de
+particulièrement étrange, en dehors de la bizarrerie de son accoutrement.
+Il semblait qu'il manquât quelque chose à sa tête. Qu'est-ce que cela
+pouvait être? Je ne fus pas longtemps à le découvrir. Lorsque je fus en
+face de lui, je vis que ce qui lui manquait, c'étaient... ses oreilles.
+Cette découverte me causa une impression voisine de la crainte. Il y a
+quelque chose de saisissant dans l'aspect d'un homme privé de ses
+oreilles. Cela éveille l'idée de quelque drame épouvantable, de quelque
+scène terrible, d'une cruelle vengeance; cela fait penser au châtiment de
+quelque crime affreux. Mon esprit s'égarait dans diverses hypothèses,
+lorsque je me rappelai un détail mentionné par Séguin, la nuit précédente.
+J'avais devant les yeux, sans doute, l'individu dont il m'avait parlé. Je
+me sentis tranquillisé. Après avoir fait la réponse mentionnée plus haut,
+cet homme singulier resta assis quelques instants, la tête entre les
+genoux, ruminant, marmottant et grognant comme un vieux loup maigre dont
+on troublerait le repas.
+
+--Viens ici, Rubé! j'ai besoin de toi un instant, continua Garey d'un ton
+presque menaçant.
+
+--T'as beau avoir besoin de moi; l'Enfant ne se dérangera pas qu'il n'ait
+fini de nettoyer son os; il ne peut pas maintenant.
+
+--Allons, vieux chien, dépêche-toi alors!
+
+Et l'impatient trappeur, posant la crosse de son fusil à terre, attendit
+silencieux et de mauvaise humeur. Après avoir marronné, rongé et grogné
+quelques minutes encore, le vieux Rubé, car c'était le nom sous lequel ce
+fourreau de cuir était connu, se leva lentement et se dirigea vers la
+foule.
+
+--Qu'est-ce que tu veux, Billye? demanda-t-il au trappeur en allant à lui.
+
+--J'ai besoin que tu me tiennes ça, répondit Garey en lui présentant une
+petite coquille blanche et ronde à peu près de la dimension d'une montre.
+La terre à nos pieds était couverte de ces coquillages.
+
+--Est-ce un pari, garçon?
+
+--Non, ce n'est pas un pari.
+
+--Pourquoi donc user ta poudre alors? en as-tu trop?
+
+--J'ai été battu, reprit le trappeur à voix basse, et battu par cet
+Indien.
+
+Rubé chercha de l'oeil l'Indien, qui se tenait droit et majestueux, dans
+toute la noblesse de son plumage. Aucune apparence de triomphe ou de
+fanfaronnade ne se montrait sur sa figure; il s'appuyait sur son rifle
+dans une attitude à la fois calme et digne. A la manière dont le vieux
+Rubé le regarda, on pouvait facilement deviner qu'il l'avait déjà vu
+auparavant, mais ailleurs que dans ce camp. Il le toisa du haut en bas,
+arrêta un instant les yeux sur ses pieds, et ses lèvres murmurèrent
+quelques syllabes inintelligibles qui se terminèrent brusquement par le
+mot: «_Coco_.»
+
+--Tu crois que c'est un Coco? demanda l'autre avec un intérêt marqué.
+
+--Est-ce que tu es aveugle, Billye? Est-ce que tu ne vois pas ses
+mocassins?
+
+--Tu as raison; mais j'ai demeuré chez cette nation, il y a deux ans, et
+je n'ai pas vu d'homme pareil à celui-là.
+
+--Il n'y était pas.
+
+--Où était-il donc?
+
+--Dans un pays où on ne voit guère de peaux-rouges. Il doit bien tirer:
+autrefois, il couvrait la mouche à tout coup.
+
+--Tu l'as donc connu?
+
+--Oui, oui, à tout coup. Jolie fille, beau garçon!--Où veux-tu que j'aille
+me mettre?
+
+Je crus voir que Garey n'aurait pas mieux demandé que de continuer la
+conversation. Il tendit l'oreille avec un intérêt marqué quand l'autre
+prononça les mots: jolie fille. Ces mots éveillaient sans doute en lui un
+tendre souvenir; mais, voyant que son camarade se préparait à s'éloigner,
+il lui montra du doigt un sentier ouvert qui se dirigeait vers l'est, et
+lui répondit simplement: Soixante.
+
+--Prends garde à mes griffes, entends-tu? Les Indiens m'en ont déjà enlevé
+une, et l'Enfant a besoin de ménager les autres.
+
+Le vieux trappeur, en disant cela, fit un geste arrondi de la main droite,
+et je vis que le petit doigt était absent.
+
+--As pas peur, vieille rosse! lui fut-il répondu.
+
+Sans plus d'observations, l'homme enfumé s'éloigna d'un pas lent à la
+régularité duquel on reconnaissait qu'il mesurait la distance. Quand il
+eut marqué le soixantième pas, il se retourna et se redressa en joignant
+les talons; puis il étendit son bras droit de manière que sa main fût au
+niveau de son épaule; il tenait entre deux doigts la coquille dont il
+présentait la face au tireur:
+
+--Allons, Billye, cria-t-il alors, tire et tiens-toi bien.
+
+Le coquillage était légèrement concave, et le creux était tourné de notre
+côté. Le pouce et le doigt indicateur en cachaient une partie du bord sur
+la moitié de la circonférence, et la surface visible pour le tireur ne
+dépassait pas la largeur du fond d'une montre ordinaire. C'était un
+émouvant spectacle; l'on aurait tort de penser, comme quelques voyageurs
+voudraient le faire croire, que des faits de ce genre fussent très-communs
+parmi les hommes de la montagne. Un coup pareil prouve doublement
+l'habileté du tireur, d'abord, en montrant tout l'empire qu'il sait
+exercer sur lui-même, et, en second lieu, par la confiance éclatante qu'un
+autre manifeste dans cette adresse, confiance mieux établie par une
+semblable preuve que par tous les serments du monde. Certes, en pareil
+cas, il y a au moins autant de mérite à tenir le but qu'à le toucher.
+Beaucoup de chasseurs consentiraient à risquer le coup, mais bien peu se
+soucieraient de tenir la coquille. C'était, dis-je, un émouvant spectacle,
+et je me sentais frémir en le regardant. Plus d'un frémissait comme moi;
+mais personne ne tenta d'intervenir. Peu l'eussent osé, quand bien même
+les deux hommes se fussent disposés à tirer l'un sur l'autre. Tous deux
+étaient considérés parmi leurs camarades, comme d'excellents tireurs,
+comme des trappeurs de premier ordre. Garey, après avoir aspiré fortement,
+se planta ferme, le talon de son pied gauche opposé et un peu en avant de
+son cou-de-pied droit. Puis, armant son fusil, il laissa tomber le canon
+dans la main gauche, et cria à son camarade:
+
+--Attention, vieux rongeur d'os, garde à toi!
+
+Ces mots à peine prononcés, le chasseur mettait en joue. Il se fit un
+silence de mort; tous les yeux étaient fixés sur le but. Le coup partit et
+l'on vit la coquille enlevée, brisée en cinquante morceaux! Il y eut une
+grande acclamation de la foule. Le vieux Rubé se baissa pour ramasser un
+des fragments, et, après l'avoir examiné un moment, cria à haute voix:
+
+--_Plomb centre!_ nom d'une pipe.
+
+Le jeune trappeur avait en effet touché au centre même de la coquille,
+ainsi que le prouvait la marque bleuâtre faite par la balle.
+
+
+
+XX
+
+
+UN COUP A LA TELL.
+
+Tous les regards se portèrent sur l'Indien. Pendant toute la scène que je
+viens de décrire, il était demeuré spectateur silencieux et calme, et
+maintenant il avait les yeux baissés vers le sol et semblait chercher
+quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom de _gourde de la
+prairie_, était à ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et
+à peu près de la même couleur. Il se baissa et le ramassa. Après l'avoir
+examiné, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que prétend-il
+faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle
+pendant qu'il retombera! Quelle peut être son intention? Chacun observe
+ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante
+à soixante, sont groupés autour de lui. Séguin seul est occupé, avec le
+docteur et quelques hommes, à dresser une tente à quelque distance. Garey
+se tient de côté, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt
+d'appréhensions. Le vieux Rubé est retourné à son feu, et s'est mis en
+train de ronger un nouvel os. La petite gourde paraît satisfaire l'Indien.
+Un long morceau d'os, un fémur d'aigle, curieusement sculpté, et percé de
+trous comme un instrument de musique, est suspendu à son cou. Il le porte
+à ses lèvres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre
+trois notes aiguës et stridentes, formant une succession étrange. Puis il
+laisse retomber l'instrument, et regarde à l'est dans la profondeur des
+bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la même direction.
+Les chasseurs, dont la curiosité est excitée par ce mystère, gardent le
+silence et ne parlent qu'à voix basse. Les trois notes sont répétées comme
+par un écho. Il est évident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et
+nul parmi ceux qui sont là ne semble en avoir connaissance, à l'exception
+d'un seul cependant, le vieux Rubé.
+
+--Attention, enfants! s'écrie celui-ci regardant par-dessus son épaule. Je
+gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus
+jolie fille que vos yeux aient jamais rencontrée.
+
+Personne ne répond: nous sommes tous trop attentifs à ce qui va se passer.
+Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on écarte; puis les
+pas d'un pied léger, et le craquement des branches sèches. Une apparition
+brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance à travers
+les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume étrange et
+pittoresque. Elle sort du fourré et marche résolument vers la foule.
+L'étonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous
+examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume.
+
+Il y a de l'analogie entre ses vêtements et ceux de l'Indien, auquel elle
+ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une
+étoffe plus fine, en peau de faon, richement ornée et rehaussée de plumes
+brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des
+cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent,
+avec un léger bruit de castagnettes, à chacun de ses mouvements. Ses
+jambes sont entourées de guêtres de drap rouge, bordées comme la tunique,
+et descendant jusqu'aux chevilles où elles rencontrent les attaches des
+mocassins blancs, brodés de plumes de couleur et serrant le pied dont la
+petitesse est remarquable. Une ceinture de _vampum_ retient la tunique
+autour de la taille, faisant valoir le développement d'un buste bien
+formé, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est
+semblable à celle de son compagnon, mais plus petite et plus légère; ses
+cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses épaules et descendent
+presque jusqu'à terre. Plusieurs colliers de différentes couleurs
+interrompent seuls la nudité de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa
+poitrine. L'expression de sa physionomie est élevée et noble. La ligne des
+yeux est oblique; les lèvres dessinent une double courbure; le cou est
+plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce à
+travers la peau brune de ses joues, et donne à ses traits cette expression
+particulière que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes
+Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrivée à son plein
+développement; c'est un type de santé florissante et de beauté sauvage.
+Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous
+ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est guère habitué
+d'ordinaire à s'occuper des charmes de la beauté.
+
+L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est décomposée, le
+sang a quitté ses joues, ses lèvres sont blanches et serrées, et ses yeux
+s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colère et un autre
+sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est placé derrière un
+de ses camarades comme pour éviter d'être vu. Une de ses mains caresse
+involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son
+fusil comme s'il voulait l'écraser entre ses doigts.
+
+La jeune fille s'approche. L'Indien lui présente la gourde, lui dit
+quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde
+sans faire aucune réponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est
+donnée, vers la place précédemment occupée par Rubé. Arrivée auprès de
+l'arbre qui marque le but, elle s'arrête et se retourne, comme avait fait
+le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si théâtral
+dans tout ce qui se passait, que jusque-là nous avions tous attendu le
+_dénoûment_ en silence. Nous crûmes comprendre alors de quoi il
+s'agissait, et les hommes commencèrent à échanger quelques paroles.
+
+--Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un
+chasseur.
+
+--Ce n'est pas une grande affaire, après tout, ajouta un autre; et telle
+était l'opinion intime de la plupart de ceux qui étaient là.
+
+--Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ça, s'écrie un
+troisième.
+
+Quelle fut notre stupéfaction lorsque nous vîmes la jeune fille retirer sa
+coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tête, croiser ses bras sur sa
+poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si
+elle eût été incrustée dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule.
+L'Indien levait son fusil pour viser; tout à coup un homme se précipite
+vers lui pour l'empêcher d'ajuster. C'est Garey.
+
+--Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baissé.
+--Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme
+qui m'a aimé autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil
+danger. Non! Bill Garey n'est pas homme à assister tranquillement à un
+semblable spectacle.
+
+--Qu'est-ce que c'est? s'écrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc
+ose ainsi se mettre devant moi?
+
+--Moi, je l'ose, répond Garey. Elle vous appartient maintenant, je
+suppose. Vous pouvez l'emmener où bon vous semblera, et prendre cela
+aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brodé en le
+jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que
+je serai là pour l'empêcher.
+
+--De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte,
+et....
+
+--Votre soeur!
+
+--Oui, ma soeur.
+
+--C'est votre soeur? demanda Garey avec anxiété. Les manières et la
+physionomie du chasseur ont entièrement changé d'expression.
+
+--C'est ma soeur; je vous l'ai dit.
+
+--Êtes-vous donc El-Sol?
+
+--C'est mon nom.
+
+--Je vous demande pardon; mais....
+
+--Je vous pardonne. Laissez-moi continuer.
+
+--Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je
+reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas
+nécessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu.
+Pour la grâce de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui
+portez, ne le faites pas!
+
+--Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir
+
+--Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place;
+je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix
+entrecoupée et suppliante.
+
+--Holà! Billye; de quoi diable t'inquiètes-tu? dit Rubé intervenant.
+Ote-toi de là! laisse-nous voir le coup. J'en ai déjà entendu parler. Ne
+t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu
+verras!
+
+Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le
+retira de devant l'Indien.
+
+Pendant tout ce temps, la jeune fille était restée en place, semblant ne
+pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourné le
+dos, et la distance, jointe à deux années de séparation, l'avait sans
+doute empêchée de le reconnaître. Avant que Garey eût pu essayer de
+s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien était à l'épaule et abaissé.
+Son doigt touchait la détente et son oeil fixait le point de mire. Il
+était tard pour intervenir. Tout essai de ce genre eût pu avoir un
+résultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arrêtant
+soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut
+un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'émotion profonde.
+Chacun retenait son souffle; tous les yeux étaient fixés sur le fruit
+jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.--Mon Dieu! le
+coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'éclair, la détonation, la
+ligne de feu, un hourra effrayant, l'élan de la foule en avant, tout cela
+fut simultané. La boule traversée était emportée; la jeune fille se tenait
+debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fumée pour un
+instant, m'empêcha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de
+l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous
+courûmes vers la place qu'elle avait occupée; nous entendîmes un
+froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'éloignaient. Mais,
+retenus par un sentiment délicat de réserve, et craignant de mécontenter
+son frère, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la
+gourde furent trouvés par terre. Ils portaient la marque de la balle qui
+s'était enfoncée dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en
+devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau.
+
+Quand nous revînmes sur nos pas, l'Indien s'était éloigné et se tenait
+auprès de Séguin, avec qui il causait familièrement. Comme nous rentrions
+dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant.
+C'était son _gage d'amour_ qu'il replaçait avec soin autour de son cou à
+la place accoutumée. A sa physionomie et à la manière dont il le caressait
+de la main, on pouvait juger que le chasseur considérait ce souvenir avec
+plus de complaisance et de respect que jamais.
+
+
+
+XXI
+
+
+DE PLUS FORT EN PLUS FORT.
+
+J'étais plongé dans une sorte de rêverie, mon esprit repassait les
+événements dont je venais d'être témoin, quand une voix, que je reconnus
+pour être celle du vieux Rubé, me tira de ma préoccupation.
+
+--Attention, vous autres, garçons! Les coups du vieux Rubé ne sont pas à
+mépriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me
+couper les oreilles.
+
+Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, à ses oreilles
+dont, ainsi que je l'ai dit, il était déjà privé; elles avaient été
+coupées de si près qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou
+aux ciseaux.
+
+--Comment vas-tu faire, Rubé? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but
+sur ta propre tête?
+
+--Attendez un peu, vous allez voir, répliqua Rubé, se dirigeant vers un
+arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit à
+essuyer avec soin.
+
+L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit à
+bâtir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit
+voulait-il donc éclipser le coup dont on venait d'être témoin? Personne ne
+pouvait le deviner.
+
+--Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous
+pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre éclat de rire
+se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait déjà.
+
+--Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui
+l'entouraient; je veux être scalpé si je ne fais pas mieux que lui.
+
+A cette dernière boutade, les rires redoublèrent, car, bien que le bonnet
+de peau de chat lui couvrit entièrement la tête, tous ceux qui étaient là
+savaient que le vieux Rubé avait depuis longtemps perdu la peau de son
+crâne.
+
+--Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ça, vieille rosse.
+
+--Vous voyez bien ça, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit
+fruit du cactus _pitayaya_ qu'il venait de cueillir et de débarrasser de
+son enveloppe épineuse.
+
+--Oui, oui, firent plusieurs.
+
+--Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ça n'est pas moitié aussi
+gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas?
+
+--Oh! certainement. Un idiot le verrait.
+
+--Bien, supposez que j'enlève ça à soixante pas, _plomb centre_.
+
+--La belle affaire! s'écrièrent plusieurs voix, sur un ton de
+désappointement.
+
+--Pose ça sur un bâton, et n'importe qui de nous l'enlèvera, dit le
+principal orateur de la troupe.--Voilà Barney qui le ferait avec son vieux
+mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney?
+
+--Certainement, en visant bien, répondit un tout petit homme appuyé sur un
+mousquet et vêtu d'un uniforme en lambeaux qui avait été autrefois bleu de
+ciel. J'avais déjà remarqué cet individu, en partie à cause de son
+costume, mais plus particulièrement encore à cause de la couleur rouge de
+ses cheveux qui étaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui,
+ayant été coupés ras, selon la sévère discipline de la caserne,
+commençaient à repousser tout autour de sa petite tête ronde, drus,
+serrés, gros, et de la couleur d'une carotte épluchée. Il était impossible
+de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs,
+un _idiot_ pouvait le dire. Qui avait conduit là cet individu? Il ne me
+fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat,
+dans un des postes de la frontière. C'était un des _bleus-de-ciel de
+l'oncle Sam_. Fatigué de la viande de porc, de la pipe de terre, et des
+distributions trop généreuses de couenne de lard, il avait déserté. Je ne
+sais pas quel était son véritable nom, mais il s'était présenté sous celui
+de O'Corck: Barney O'Corck.
+
+Un éclat de rire accueillit la réponse à la question du chasseur.
+
+--N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette
+comme ça. Mais ça fait une petite différence quand on voit à travers la
+mire une jolie fille comme celle de tout à l'heure.
+
+--Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ça vous fait passer un petit
+frisson dans les jointures.
+
+--Quelle céleste apparition! que de grâces! que de beauté! s'écria le
+petit Irlandais, avec une vivacité et une expression qui provoquèrent de
+nouveaux éclats de rire.
+
+--Pish! fit Rubé, qui avait fini de charger, vous êtes un tas de nigauds;
+v'là ce que vous êtes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur
+une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que
+de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux.
+
+--Une squaw! Toi! une squaw?
+
+--Oui, rosses, j'ai une _squaw_ que je ne changerais pas contre deux des
+siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une
+égratignure à la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un
+peu; vous allez voir.
+
+Ce disant, le vieux goguenard enfumé mit son fusil sur son épaule et
+s'enfonça dans le bois.
+
+Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rubé, nous
+crûmes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune
+femme dans le camp, mais elle pouvait être quelque part dans le bois. Les
+trappeurs, qui le connaissaient mieux, commençaient à comprendre que le
+vieux bonhomme se préparait à faire quelque farce; ils y étaient habitués.
+
+Nous ne restâmes pas longtemps en suspens. Quelques minutes après, Rubé
+revenait côte à côte avec sa _vieille squaw_, sous la forme d'un mustang
+long, maigre, décharné, osseux, et que, vu de plus près, on reconnaissait
+pour une jument. C'était là la _squaw_ de Rubé, et, de fait, elle lui
+ressemblait quelque peu, excepté par les oreilles, qu'elle portait fort
+longues, comme tous ceux de sa race; cette race même qui avait fourni le
+coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins à vent. Ces
+longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant
+attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir
+été autrefois de cette couleur brun jaunâtre que l'on désigne sous le nom
+de terre de Sienne; couleur très-commune chez les chevaux mexicains. Mais
+le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu métamorphosée, et le
+poils gris dominaient sur tout son corps, particulièrement vers la tête et
+l'encolure. Ces parties étaient d'un gris sale de nuances mélangées. Elle
+était fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action
+spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle
+avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son échine était
+mince comme un rail, et elle portait sa tête plus basse que ses épaules.
+Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique
+(car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle
+de durer encore longtemps. C'était une bonne bête de selle. Telle était la
+vieille squaw que Rubé avait promis d'exposer à sa balle. Son entrée fut
+saluée par de retentissants éclats de rire.
+
+--Maintenant, regardez bien, garçons, dit-il en faisant halte devant la
+foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il
+vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de
+l'Indien;--il le fera,--ou il n'est qu'une mazette.
+
+Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait
+pas impossible, mais qu'ils désiraient voir comment il s'y prendrait pour
+cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rubé ne fût,
+comme il l'était en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi
+fort peut-être que l'Indien: mais les circonstances et la manière de
+procéder avaient donné un grand éclat au coup précédent. On ne voyait pas
+tous les jours une jeune fille comme celle-là placer sa tête devant le
+canon d'un fusil; et il n'y avait guère de chasseur qui se fût risqué à
+tirer sur un but ainsi disposé. Comment donc Rubé allait-il s'y prendre
+pour faire mieux que l'Indien. Telle était la question que chacun
+adressait à son voisin, et qui fut enfin adressée à Rubé lui-même.
+
+--Taisez vos mâchoires, répondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord,
+et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitié aussi
+gros que celui de l'autre?
+
+--Oui, certainement, répondirent plusieurs voix. C'était une circonstance
+en sa faveur évidemment.
+
+--Oui! oui!
+
+--Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enlevé le but de dessus la
+tête. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en
+ferait-il autant? Eh! garçons?
+
+--Non! non!
+
+--Ça l'enfonce-t-y ou ça ne l'enfonce-t-y pas?
+
+--Ça l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vociférèrent
+plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne
+contesta, car les chasseurs, prenant goût à la farce, désiraient la voir
+aller jusqu'au bout.
+
+Rubé ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains
+de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait
+occupée la jeune Indienne. Arrivé là, il s'arrêta. Nous nous attendions
+tous à le voir tourner l'animal, de manière à présenter le flanc, pour
+mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vîmes bientôt que ce n'était
+pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manqué
+l'effet, et nul doute qu'il ne se fût beaucoup préoccupé de la mise en
+scène. Choisissant une place où le terrain était un peu en pente, il y
+conduisit le mustang, et le plaça de manière à ce que ses pieds de devant
+fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du
+corps. Après avoir posé l'animal bien carrément, l'arrière tourné vers le
+camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il plaça le fruit sur la
+courbe la plus élevée de la croupe, et revint sur ses pas. La jument
+resterait-elle là sans bouger? Il n'y avait rien à craindre de ce côté.
+Elle avait été dressée à garder l'immobilité la plus complète pendant des
+périodes plus longues que celle qui lui était imposée en ce moment. La
+bête, dont on ne voyait que les jambes de derrière et le croupion, car les
+mules lui avaient arraché tous les crins de la queue, présentait un aspect
+tellement risible, que la plupart des spectateurs en était à se pâmer.
+
+--Taisez vos bêtes de rires, entendez-vous! dit Rubé, saisissant son fusil
+et prenant position.
+
+Les rires cessèrent, nul ne voulant déranger le coup.
+
+--Maintenant, vieux _tar-guts_, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux
+trappeur en parlant à son fusil qui, un instant après, était levé, puis
+abaissé.
+
+Personne ne doutait que Rubé ne dût atteindre l'objet qu'il visait.
+C'était un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but à
+soixante yards. Et certainement Rubé l'aurait fait.
+
+Mais juste au moment où il pressait la détente, le dos de la jument fut
+soulevé par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle était
+sujette, et le _pitahaya_ tomba à terre. La balle était partie, et, rasant
+l'épaule de la bête, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction
+du coup ne put être reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut
+immédiatement visible. La jument, touchée en un endroit des plus
+sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en
+bout, se mit à galoper vers le camp, lançant des ruades à tout ce qui se
+rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires éclatants des trappeurs,
+les sauvages exclamations des Indiens, les «_vayas_» et «_vivas_» des
+Mexicains, les jurements terribles du vieux Rubé formèrent un étrange
+concert dont ma plume est impuissante à reproduire l'effet.
+
+
+
+XXII
+
+
+LE PLAN DE CAMPAGNE.
+
+Peu après cet incident, je me trouvais au milieu de la _caballada_,
+cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille.
+C'était pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur
+mes pas. En rentrant au camp, je vis Séguin debout près de la tente, et
+tenant encore le clairon à la main. Les chasseurs se groupaient autour de
+lui. Ils furent bientôt tous réunis, attendant que le chef parlât.
+
+--Camarades, dit Séguin, demain nous levons le camp pour une expédition
+contre nos ennemis. Je vous ai convoqués ici pour vous faire connaître mes
+intentions et vous demander votre avis!
+
+Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levée d'un camp est
+toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut
+voir qu'il en était de même pour ces bandes mélangées de guerilleros. Le
+chef continua:
+
+--Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup à combattre. Le désert
+lui-même est le principal danger que nous aurons à affronter; mais nous
+prendrons nos précautions en conséquence.
+
+J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment même sur le
+point de partir pour une grande expédition qui a pour but le pillage des
+villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas
+arrêtés par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'à Durango. Deux
+tribus ont combiné leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers
+partiront pour le Sud, laissant derrière eux, leur contrée sans défense.
+Je me propose donc, aussitôt que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont
+partis, d'entrer sur leur territoire, et de pénétrer jusqu'à la principale
+ville des Navajoes.
+
+--Bravo!--Hourra!--_Bueno!_--Très-bien!--_Good as wheat!_ (c'est pain
+béni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette
+déclaration.
+
+--Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expédition.
+D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de....
+
+--Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'écria un rude
+gaillard à l'air brutal, interrompant le chef.
+
+--Non, Kirker! répliqua Séguin, jetant sur cet homme un regard mécontent,
+ce n'est pas cela, nous ne devons trouver là-bas que des femmes. Malheur à
+celui qui fera tomber un cheveu de la tête d'une femme indienne. Je
+payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants épargnés.
+
+--Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des
+prisonniers! Nous aurons assez à faire pour nous tirer tous seuls du
+désert en revenant.
+
+Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres
+de la troupe, qui les confirmèrent par un murmure d'assentiment.
+
+--Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront
+comptés sur le terrain, et chacun sera payé en raison du nombre qu'il en
+aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte.
+
+--Oh! alors, ça suffit, dirent plusieurs voix.
+
+--Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux
+enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'après vos lois;
+mais le sang ne doit pas être répandu. Nous en avons assez aux mains déjà.
+Vous engagez-vous à cela?
+
+--_Yes, yes!_
+
+--_Si!_
+
+--Oui! oui!
+
+--_Ya, ya!_
+
+--Tous!
+
+--_All._
+
+--_Todos, todos_ crièrent une multitude de voix, chacun répondant dans sa
+langue.
+
+--Que celui à qui cela ne convient pas parle?
+
+Un profond silence suivit cet appel. Tous adhéraient au désir de leur
+chef.
+
+--Je suis heureux de voir que vous êtes unanimes. Je vais maintenant vous
+exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le
+connaissiez.
+
+--Oui, voyons ça, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire,
+puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps.
+
+--Nous allons à la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des
+années, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi
+nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles.
+
+Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains,
+vint attester la vérité de cette allégation.
+
+--Moi-même, continua Séguin, et sa voix tremblait en prononçant ces mots,
+moi-même, je suis de ce nombre. Bien des années, de longues années se sont
+écoulées, depuis que mon enfant, ma fille, m'a été volée par les Navajoes.
+J'ai acquis tout dernièrement la certitude qu'elle est encore vivante, et
+qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches.
+Nous allons donc les délivrer, les rendre à leurs amis, à leurs familles.
+
+Un cri d'approbation sortit de la foule:
+
+--Bravo! nous les délivrerons, vive le capitaine, _viva el gefe!_
+
+Quand le silence fut rétabli, Séguin continua:
+
+--Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire
+connaître le plan que j'ai conçu pour l'atteindre, et j'écouterai vos
+avis.
+
+Ici le chef fit une pause; les hommes demeurèrent silencieux et dans
+l'attente.
+
+--Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons
+pénétrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la
+route du _Puerco_ de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes
+des Navajoes.
+
+--Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs
+mexicains; je connais très-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos.
+
+-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans être
+vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce côté. Bien
+plus, continua Séguin, avec une expression qui correspondait à un
+sentiment caché, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les
+Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout
+près de nous.
+
+--_Carrai!_ c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol.
+
+--Qu'ils aient vent de notre arrivée, et, quand bien même leurs guerriers
+seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expédition serait
+manquée.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, crièrent plusieurs voix.
+
+--Pour la même raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de
+_Polvidera_. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de
+trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnés
+suffisamment pour une expédition pareille. Il faut que nous trouvions un
+pays giboyeux avant d'entrer dans le désert.
+
+--C'est juste, capitaine; mais il n'y a guère de gibier à rencontrer en
+prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre?
+
+--Il y a une autre route meilleure que toutes celles-là, à mon avis. Nous
+allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest à travers les
+_Llanos_ [1]de la vieille mission. De là nous remonterons vers le nord, et
+entrerons dans le pays des Apaches.
+
+[Note 1: lianos.]
+
+--Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine.
+
+--Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous
+trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos.
+De plus, nous pourrons choisir notre moment avec sûreté, car en nous
+tenant cachés dans les montagnes du _Pinon_, d'où l'on découvre le sentier
+de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront
+gagné le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le
+Prieto. Après avoir atteint le but de notre expédition, nous reviendrons
+chez nous par le plus court chemin.
+
+--Bravo! _Viva!_--C'est bien cela, capitaine!--C'est là le meilleur plan!
+
+Tous les chasseurs approuvèrent. Il n'y eut pas une seule objection. Le
+mot _Prieto_ avait frappé leur oreille comme une musique délicieuse.
+C'était un mot magique: le nom de la fameuse rivière dans les eaux de
+laquelle les légendes des trappeurs avaient placé depuis longtemps
+l'_Eldorado_, la _Montagne-d'Or_. Plus d'une histoire sur cette région
+renommée avait été racontée à la lueur des feux de bivouac des chasseurs;
+toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait là en rognons à la
+surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la rivière.
+Souvent des trappeurs avaient dirigé des expéditions vers cette terre
+inconnue, très-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un
+seul qui en fût revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la première
+fois, la chance de pénétrer dans cette région avec sécurité, et leur
+imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup
+d'entre eux s'étaient joints à la troupe de Séguin dans l'espoir qu'un
+jour ou l'autre cette expédition pourrait être entreprise, et qu'ils
+parviendraient ainsi à la _Montagne-d'Or_. Quelle fut donc leur joie
+lorsque Séguin déclara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce
+nom, un bourdonnement significatif courut à travers la foule, et les
+hommes se regardèrent l'un l'autre avec un air de satisfaction.
+
+--Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez
+maintenant et faites vos préparatifs. Nous partons au point du jour.
+
+Aussitôt que Séguin eut fini de parler, les chasseurs se séparèrent;
+chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientôt faite,
+car les rudes gaillards étaient fort peu encombrés d'équipages. Assis sur
+un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes
+farouches compagnons, et prêtai l'oreille à leurs babéliens et grossiers
+dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes,
+le crépuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent
+placés sur les feux et lancèrent bientôt de grandes flammes. Les hommes
+s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant à
+haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits.
+L'expression sauvage de ces physionomies était encore rehaussée par la
+lumière. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus
+blanches, les yeux semblaient plus enfoncés, les regards plus perçants et
+plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux
+espagnols, les plumes, les vêtements mélangés; les escopettes et les
+Rifles posés contre les arbres; les selles à hauts pommeaux, placées sur
+des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochées aux branches
+inférieures; des guirlandes de viande séchée disposées en festons devant
+les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler
+leurs gouttes de jus à moitié coagulé; tout cela formait un spectacle des
+plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit,
+comme des taches de sang, les couches de vermillon étendues sur les fronts
+des guerriers indiens. C'était une peinture à la fois sauvage et
+belliqueuse, mais présentant un aspect de férocité qui soulevait le coeur
+non accoutumé à un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se
+rencontrer que dans un bivac de guérilleros, de brigands, de _chasseurs
+d'hommes_.
+
+
+
+XXIII
+
+
+EL-SOL ET LA LUNA.
+
+--Venez, dit Séguin en me touchant le bras, notre souper est prêt, je vois
+le docteur qui nous appelle.
+
+Je me rendis avec empressement à cette invitation, car l'air frais du soir
+avait aiguisé mon appétit. Nous nous dirigeâmes vers la tente devant
+laquelle un feu était allumé. Près de ce feu, le docteur, assisté par Godé
+et un péon pueblo, mettait la dernière main à un savoureux souper, dont
+une partie avait été déjà transportée sous la tente. Nous suivîmes les
+plats, et prîmes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui
+nous servaient de sièges.
+
+--Vraiment, docteur, dit Séguin, vous avez fait preuve ce soir d'un
+admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus.
+
+--Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Cauté m'a tonné un pon
+goup te main.
+
+--Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur à vos plats. Attaquons-le.
+
+--Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Godé arrivant, tout empressé,
+avec une multitude de viandes.
+
+Le Canadien était dans son élément toutes les fois qu'il y avait beaucoup
+à cuire et à manger.
+
+Nous fûmes bientôt aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des
+tranches rôties de venaison, des langues séchées de buffalo, des tortillas
+et du café. Le café et les tortillas étaient l'ouvrage du Pueblo, qui
+était le professeur de Godé dans ces sortes de préparations. Mais Godé
+avait un plat de choix, un _petit morceau_ en réserve, qu'il apporta d'un
+air tout triomphant.
+
+--Voici, messieurs! s'écria-t-il en le posant devant nous.
+
+--Qu'est-ce que c'est, Godé?
+
+--Une fricassée, monsieur.
+
+--Fricassée de quoi?
+
+--De grenouilles: ce que les Yankees appellent _Bou-Frog_
+(grenouilles-boeuf)...
+
+--Une fricassée de _Bull-frogs?_
+
+--Oui, oui, mon maître. En voulez-vous?
+
+--Non, je vous remercie.
+
+--J'en accepterai, monsieur Godé, dit Séguin.
+
+--_Ich, ich!_ mons Godé; les crénouilles sont très-pons mancher. Et le
+docteur tendit son assiette pour être servi.
+
+Godé, en suivant le bord de la rivière, était tombé sur une mare pleine de
+grenouilles énormes, et cette fricassée était le produit de sa récolte. Je
+n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de
+l'anathème de saint Patrick, et, au grand étonnement du voyageur, je
+refusai de prendre part au régal.
+
+Pendant la causerie du souper, je recueillis sur l'histoire du docteur
+quelques détails qui, joints à ce que j'en avais appris déjà,
+m'inspirèrent pour ce brave naturaliste un grand intérêt. Jusqu'à ce
+moment, je n'aurais pas cru qu'un homme de ce caractère pût se trouver
+dans la compagnie de gens comme les chasseurs de scalps. Quelques détails
+qui me furent donnés alors m'expliquèrent cette anomalie. Il s'appelait
+Reichter, Friedrich Reichter. Il était de Strasbourg, et avait exercé la
+médecine avec succès dans cette cité des cloches. L'amour de la science,
+et particulièrement de la botanique, l'avait entraîné bien loin de sa
+demeure des bords du Rhin. Il était parti pour les Etats-Unis; de là il
+s'était dirigé vers les régions les plus reculées de l'Ouest, pour faire
+la classification de la flore de ces pays perdus. Il avait passé plusieurs
+années dans la grande vallée du Mississipi; et, se joignant à une des
+caravanes de Saint-Louis, il était venu à travers les prairies jusqu'à
+l'oasis du New-Mexico. Dans ses courses scientifiques le long du
+Del-Norte, il avait rencontré les chasseurs de scalps, et, séduit par
+l'occasion qui s'offrait à lui de pénétrer dans les régions inexplorées
+jusqu'alors par les amants de la science, il avait offert de suivre la
+bande. Cette offre avait été acceptée avec empressement, à cause des
+services qu'il pouvait rendre comme médecin; et depuis deux ans, il était
+avec eux; partageant leurs fatigues et leurs dangers. Il avait traversé
+bien des aventures périlleuses, souffert bien des privations, poussé par
+l'amour de son étude favorite, et peut-être aussi par les rêves du
+triomphe que lui vaudrait un jour, parmi les savants de l'Europe, la
+publication d'une flore inconnue. Pauvre Reichter! pauvre Friedrich
+Reichter! c'était le rêve d'un rêve; il ne devait pas s'accomplir.
+
+Notre souper se termina enfin, et le dessert fut arrosé par une
+bouteille de vin d'El-Paso. Le camp en était abondamment pourvu, ainsi que
+de whisky de Taos; et les éclats joyeux qui nous venaient du dehors
+prouvaient que les chasseurs faisaient une large consommation de cette
+dernière liqueur. Le docteur sortit sa grande pipe, Godé remplit un petit
+fourneau en terre rouge, pendant que Séguin et moi nous allumions nos
+cigarettes.
+
+--Mais, dites-moi, demandai-je à Séguin, quel est cet Indien? Celui qui a
+exécuté ce terrible coup d'adresse sur...
+
+--Ah! El-Sol; c'est un Coco.
+
+--Un Coco?
+
+--Oui, de la tribu des Maricopas.
+
+--Mais cela ne m'en apprend pas plus qu'auparavant. Je savais déjà cela.
+
+--Vous saviez cela? qui vous l'a dit?
+
+--J'ai entendu le vieux Rubé le dire à son ami Garey.
+
+--Ah! c'est juste; il doit le connaître.
+
+Et Séguin garda le silence.
+
+--Eh bien? repris-je, désirant en savoir davantage, qu'est-ce que c'est
+que les Maricopas? Je n'ai jamais entendu parler d'eux.
+
+--C'est une tribu très-peu connue; une nation singulièrement composée. Ils
+sont ennemis des Apaches et des Navajoes. Leur pays est situé au-dessous
+du Gila. Ils viennent des bords du Pacifique, des rives de la mer de
+Californie.
+
+--Mais cet homme a reçu une excellente éducation, à ce qu'il paraît du
+moins. Il parle anglais et français aussi bien que vous et moi. Il paraît
+avoir du talent, de l'intelligence, de la politesse. En un mot, c'est un
+gentleman.
+
+--Il est tout ce que vous avez dit.
+
+--Je ne puis comprendre...
+
+--Je vais vous l'expliquer, mon ami. Cet homme a été élevé dans une des
+plus célèbres universités de l'Europe. Il a été plus loin encore dans ses
+voyages, et a parcouru plus de pays différents, peut-être, qu'aucun de
+nous.
+
+--Mais comment a-t-il fait! Un Indien!
+
+--Avec le secours d'un levier qui a souvent permis à des hommes sans
+valeur personnelle (et El-Sol n'est pas du nombre de ceux-là) d'accomplir
+de très-grandes choses, ou tout au moins de se donner l'air de les avoir
+accomplies, avec le secours de l'or.
+
+--De l'or? et où donc a-t-il pris tout cet or? J'ai toujours entendu dire
+qu'il y en avait très-peu chez les Indiens. Les blancs les ont dépouillés
+de tout celui qu'ils pouvaient avoir autrefois.
+
+--Cela est vrai, en général, et vrai pour les Maricopas en particulier...
+Il fut une époque où ils possédaient l'or en quantités considérables, et
+des perles aussi, recueillies au fond de la mer Vermeille. Toutes ces
+richesses ont disparu. Les révérends pères jésuites peuvent dire quel
+chemin elles ont pris.
+
+--Mais cet homme? El-Sol?
+
+--C'est un chef. Il n'a pas perdu tout son or. Il en a encore assez pour
+ses besoins; et il n'est pas de ceux que les _padres_ puissent enjôler
+avec des chapelets ou du vermillon. Non; il a vu le monde, et a appris à
+connaître toute la valeur de ce brillant métal.
+
+--Mais sa soeur a-t-elle reçu la même éducation que lui?
+
+--Non; la pauvre Luna n'a pas quitté la vie sauvage; mais il lui a appris
+beaucoup de choses. Il a été absent plusieurs années, et, depuis peu
+seulement, il a rejoint sa tribu.
+
+--Leurs noms sont étranges: _le Soleil! la Lune!_
+
+--Ils leur ont été donnés par les Espagnols de Sonora; mais ils ne sont
+que la traduction de leurs noms indiens. Cela est très-commun sur les
+frontières.
+
+--Comment sont-ils ici?
+
+Je fis cette question avec un peu d'hésitation, pensant qu'il pouvait y
+avoir quelque particularité sur laquelle on ne pouvait me répondre.
+
+--En partie, répondit Séguin, par reconnaissance envers moi, je suppose.
+J'ai sauvé El-Sol des mains des Navajoes quand il était enfant. Peut-être
+y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant
+vouloir détourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis
+Indiens. Vous allez être compagnons pendant un certain temps. C'est un
+homme instruit; il vous intéressera. Prenez garde à votre coeur avec la
+charmante Luna.--Vincent! Allez à la tente du chef Coco, priez-le de venir
+prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec
+lui.
+
+Le serviteur se mit rapidement en marche à travers le camp. Pendant son
+absence, nous nous entretînmes du merveilleux coup de fusil tiré par
+l'Indien.
+
+--Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Séguin, sans mettre sa balle dans le
+but. Il y a quelque chose de mystérieux dans une telle adresse. Son coup
+est infaillible, et il semble que la balle obéisse à sa volonté. Il faut
+qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, indépendant de
+la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les
+seuls à qui je connaisse cette singulière puissance.
+
+Ces derniers mots furent prononcés par Séguin comme s'il se parlait à
+lui-même; après les avoir prononcés, il garda quelques moments le silence,
+et parut rêveur. Avant que la conversation eût repris, El-Sol et sa soeur
+entrèrent dans la tente, et Séguin nous présenta l'un à l'autre. Peu
+d'instants après, El-Sol, le docteur, Séguin et moi étions engagés dans
+une conversation, très-animée.
+
+Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre,
+ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport à la terrible dénomination
+du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu
+guerrière de la botanique: les rapports de famille des différentes espèces
+de cactus! J'avais étudié cette science, et je reconnus que j'en savais
+moins à cet égard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frappé de
+cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y réfléchis plus tard, du
+simple fait qu'une telle conversation eût pris place entre nous, dans ce
+lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures
+durant, nous demeurâmes tranquillement assis, fumant et causant de sujets
+du même genre. Pendant que nous étions ainsi occupés, j'observais, à
+travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma
+position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus, à la
+lumière qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe
+brodé, pendant sur la poitrine.
+
+La Luna était assise près de son frère, cousant des semelles épaisses à
+une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air préoccupé, et de
+temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de
+notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune
+apparence de dissimulation, et sortit. Un instant après, elle revint, et
+je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit à son
+ouvrage.
+
+El-Sol et sa soeur nous quittèrent enfin, et peu après, Séguin, le docteur
+et moi, roulés dans nos sérapés, nous nous laissions aller au sommeil.
+
+
+
+XXIV
+
+
+LE SENTIER DE LA GUERRE.
+
+La troupe était à cheval à l'aube du jour, et, avant que la dernière note
+du clairon se fût éteinte, nos chevaux étaient dans l'eau, se dirigeant
+vers l'autre bord de la rivière. Nous débouchâmes bientôt des bois qui
+couvraient le fond de la vallée, et nous entrâmes dans les plaines
+sablonneuses qui s'étendent à l'ouest vers les montagnes des Mimbres. Nous
+coupâmes à travers ces plaines dans la direction du sud, gravissant de
+longues collines de sable qui s'allongeaient de l'est à l'ouest. La
+poussière était amoncelée en couches épaisses, et nos chevaux enfonçaient
+jusqu'au fanon. Nous traversions alors la partie ouest de la _jornada_.
+Nous marchions en file indienne. L'habitude a fait prévaloir cette
+disposition parmi les Indiens et les chasseurs quand ils sont en marche.
+Les passages resserrés des forêts et les défilés étroits des montagnes
+n'en permettent pas d'autre. Et même, lorsque nous étions en pays plat,
+notre cavalcade occupait une longueur de près d'un quart de mille.
+L'_atajo_[1] suivait sous la conduite des _arrieros._
+
+[Note 1: Convoi des mules de bagages.]
+
+Nous fîmes notre première journée sans nous arrêter. Il n'y avait ni herbe
+ni eau sur notre route, et une halte sous les rayons ardents du soleil
+n'aurait pas été de nature à nous rafraîchir. De bonne heure, dans
+l'après-midi, une ligne noire, traversant la plaine, nous apparut dans le
+lointain. En nous rapprochant, nous vîmes un mur de verdure devant nous,
+et nous reconnûmes un bois de cotonniers. Les chasseurs le signalèrent
+comme étant le bois de Paloma. Peu après, nous nous engagions sous l'ombre
+de ces voûtes tremblantes, et nous atteignions les bords d'un clair
+ruisseau où nous établîmes notre halte pour la nuit.
+
+Pour installer notre campement, nous n'avions plus ni tentes ni cabanes;
+les tentes dont on s'était servi sur le Del-Norte avaient été laissées en
+arrière et cachées dans le fourré. Une expédition comme la nôtre exigeait
+que l'on ne fût pas encombré de bagages. Chacun n'avait que sa couverture
+pour abri, pour lit et pour manteau. On alluma les feux et l'on fit rôtir
+la viande. Fatigués de notre route (le premier jour de marche à cheval, il
+en est toujours ainsi), nous fûmes bientôt enveloppés dans nos couvertures
+et plongés dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous fûmes tirés
+du repos par les sons du clairon qui sonnait le _réveil_. La troupe avait
+une sorte d'organisation militaire, et chacun obéissait aux sonneries,
+comme dans un régiment de cavalerie légère. Après un déjeuner lestement
+préparé et plus lestement avalé, nos chevaux furent détachés de leurs
+piquets, sellés, enfourchés, et, à un nouveau signal, nous nous mettions
+en route. Les jours suivants ne furent marqués par aucun incident digne
+d'être remarqué. Le sol stérile était, çà et là, couvert de sauge sauvage
+et de _mesquite_. Il y avait aussi des massifs de cactus et d'épais
+buissons de créosote qui exhalaient leur odeur nauséabonde au choc du
+sabot de nos montures. Le quatrième soir nous campions près d'une source,
+l'_Ojo de Vaca_, située sur la frontière orientale des Llanos. La grande
+prairie est coupée à l'ouest par le _sentier de guerre_ des Apaches, qui
+se dirige au sud vers Sonora. Près du sentier, et le commandant, une haute
+montagne s'élève et domine au loin la plaine. C'est le Pinon. Notre
+intention était de gagner cette montagne et de nous tenir cachés au milieu
+des rochers près d'une source bien connue, jusqu'à ce que nos ennemis
+fussent passés. Mais, pour faire cela, il fallait traverser le sentier de
+guerre, et nos traces nous auraient dénoncés. C'était une difficulté que
+Séguin n'avait pas prévue. Le Pinon était le seul point duquel nous
+puissions être aperçus. Il fallait donc atteindre cette montagne, et
+comment le faire sans traverser le sentier qui nous en séparait!
+
+Aussitôt notre arrivée à l'Ojo de Vaca, Séguin réunit les hommes en
+conseil pour délibérer sur cette grave question.
+
+--Déployons-nous sur la prairie, dit un chasseur, et restons très-écartés
+les uns des autres jusqu'à ce que nous ayons traversé le sentier de guerre
+des Apaches. Ils ne feront pas attention à quelques traces disséminées çà
+et là, je le parie.
+
+--Ouais! compte là-dessus, reprit un autre; croyez-vous qu'un Indien soit
+capable de rencontrer une piste de cheval sans la suivre jusqu'au bout?
+Cela est impossible.
+
+--Nous pouvons envelopper les sabots de nos chevaux, pour le temps de la
+traversée, suggéra l'homme qui avait déjà parlé.
+
+--Ah! ouiche; ça serait encore pire. J'ai essayé de ce moyen-là une fois,
+et j'ai bien failli y perdre ma chevelure. Il n'y a qu'un Indien aveugle
+qui pourrait être pris à cela. Il ne faut pas nous y risquer.
+
+--Ils ne sont pas si vétilleux quand ils suivent le sentier de la guerre,
+je vous le garantis. Et je ne vois pas pourquoi nous ne nous contenterions
+pas de ce moyen.
+
+La plupart des chasseurs parurent être de ravis du second. Les Indiens,
+pensèrent-ils, ne pourraient manquer de remarquer un si grand nombre de
+traces de sabots enveloppés, et de flairer quelque chose en l'air. L'idée
+de tamponner les pieds des chevaux fut donc abandonnée. Mais que faire?
+
+Le trappeur Rubé, qui jusque-là n'avait rien dit, attira sur lui
+l'attention générale par cette exclamation:
+
+--Pish!
+
+--Eh bien, qu'as-tu à dire, vieille rosse? demanda un des chasseurs.
+
+-Que vous êtes un tas de fichues bêtes, tous tant que vous êtes. Je ferais
+passer autant de chevaux qu'il en pourrait tenir dans cette prairie à
+travers le sentier des Apaches sans laisser une trace que l'Indien le plus
+fin puisse suivre et particulièrement un Indien marchant à la guerre,
+comme ceux qui vont passer ici.
+
+--Comment? demanda Séguin.
+
+--Je vous dirai comment, capitaine, si vous voulez me dire quel besoin
+vous avez de traverser le chemin.
+
+--Mais, c'est pour nous cacher dans les gorges du Pinon; voilà tout.
+
+--Et comment rester cachés dans le Pinon sans eau?
+
+--Il y a une source sur le côté, au pied de la montagne.
+
+--C'est vrai comme l'Écriture. Je sais très-bien cela; mais les Indiens
+viendront remplir leurs outres à cette source quand ils passeront pour se
+rendre dans le sud. Et comment prétendez-vous aller auprès de cette source
+avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voilà ce que l'Enfant
+ne comprend pas bien clairement.
+
+--Vous avez raison, Rubé. Nous ne pouvons pas approcher de la source du
+Pinon sans laisser nos traces, et il est évident que l'armée des Indiens
+fera halte ici.
+
+--Je ne vois rien de mieux à faire pour nous que de traverser la prairie.
+Nous pourrons chasser des bisons, jusqu'à ce qu'il soient passés. Ainsi,
+dans l'idée de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans
+le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut
+faire cela avec sûreté, mais pas un régiment tout entier de cavalerie.
+
+--Et les autres: les laisserez-vous ici?
+
+--Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest,
+les hauteurs des Mesquites. Il y a là un ravin, à peu près à vingt milles
+de ce côté du sentier de guerre. Là, ils trouveront de l'eau et de
+l'herbe, et pourront rester cachés jusqu'à ce qu'on aille les prévenir.
+
+--Mais pourquoi ne pas rester ici auprès de ce ruisseau, où il y a aussi
+de l'eau et de l'herbe à foison.
+
+--Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit
+lui-même cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire
+disparaître toutes les traces de notre passage avant de quitter cette
+place.
+
+La force des raisonnements de Rubé frappa tout le monde, et principalement
+Séguin qui résolut de suivre entièrement ses avis. Les hommes qui devaient
+se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec
+l'_atajo_, prit la direction du nord-est, après que l'on eut enlevé toute
+les traces de notre séjour auprès du ruisseau. La grande troupe se dirigea
+vers les monts Mesquites, à dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau.
+Là ils devaient rester cachés près d'un cours d'eau bien connu de la
+plupart d'entre eux, et attendre jusqu'à ce qu'on vint les chercher pour
+nous rejoindre. Le détachement d'observation, dont je faisais partie, se
+dirigea à l'ouest à travers la prairie. Rubé, Garey, El-Sol et sa soeur,
+plus Sanchez, un ci-devant toréador et une demi-douzaine d'autres
+composaient ce détachement, placé sous la direction de Séguin lui-même.
+
+Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions déferré nos chevaux et rempli
+les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent être
+prises pour celles des mustangs sauvages. Cette précaution était
+nécessaire, car notre vie pouvait dépendre d'une seule empreinte de fer de
+cheval. En approchant de l'endroit où le sentier de guerre coupait la
+prairie, nous nous écartâmes à environ un demi-mille les uns des autres.
+De cette façon, nous nous dirigeâmes vers le Pinon, près duquel nous nous
+réunîmes de nouveau, puis nous suivîmes le pied de la montagne en
+inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignîmes la
+fontaine après avoir couru toute la journée pour traverser la prairie. La
+position de la source nous fut révélée par un bouquet de cotonniers et de
+saules. Nous évitâmes de conduire nos chevaux près de l'eau; mais ayant
+gagné une gorge dans l'intérieur de la montagne, nous nous y engageâmes et
+prîmes notre cachette dans un massif de pins-noyers (_nut-pine_), où nous
+passâmes la nuit. Aux premières lueurs du jour, nous fîmes une
+reconnaissance des lieux. Devant nous était une arête peu élevée couverte
+de rochers épars et de pins-noyers disséminés. Cette arête formait la
+séparation entre le défilé et la plaine. De son sommet, couronné par un
+massif de pins, nous découvrions l'eau et le sentier, et notre vue
+atteignait jusqu'aux Llanos qui s'étendaient au nord, au sud et à l'est.
+C'était justement l'espèce d'observatoire dont nous avions besoin pour
+l'occasion. Dès cette matinée, il devint nécessaire de descendre pour
+faire de l'eau. Dans ce but, nous nous étions munis d'un double baquet
+mule et d'outres supplémentaires. Nous allâmes à la source, et remplîmes
+tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la
+terre humide. Toute la journée nous fîmes faction, mais pas un Indien ne
+se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos,
+vinrent boire à une des branches du ruisseau, et retournèrent ensuite aux
+verts pâturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous
+était facile de les approcher à portée de fusil; mais nous n'osions pas
+les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la
+piste par le sang répandu. Sur le soir, nous retournâmes encore à la
+provision d'eau, et nous fîmes deux fois le voyage, car nos animaux
+commençaient à souffrir de la soif. Nous prîmes les mêmes précautions que
+la première fois.
+
+Le lendemain, nos yeux restèrent anxieusement fixés sur l'horizon, au
+nord. Séguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions
+découvrir la prairie jusqu'à une distance de près de trois milles; mais
+l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisième jour se passa
+de même, et nous commencions à craindre que les ennemis n'eussent pris un
+autre sentier. Une autre circonstance nous inquiétait: nous avions
+consommé presque toutes nos provisions, et nous nous voyions réduits à
+manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les
+faire griller. Les Indiens reconnaissent une fumée à d'énormes distances.
+Le quatrième jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillité de
+l'horizon, au nord. Nos provisions étaient épuisées, et la faim commençait
+à nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour
+l'apaiser. Le gibier abondait à la source et sur la prairie. Quelqu'un
+proposa de se glisser à travers les saules et de tirer une antilope ou un
+daim rayé. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous.
+
+--C'est trop dangereux, dit Séguin, leurs chiens sentiraient le sang. Cela
+nous trahirait.
+
+--Je puis vous en procurer un sans verser une goutte de sang, reprit un
+chasseur mexicain.
+
+--Comment cela? demandâmes-nous tous ensemble.
+
+L'homme montra son lasso.
+
+--Mais vos traces? Vos pieds feront de profondes empreintes dans la lutte.
+
+--Nous pourrons les effacer, capitaine, répondit le chasseur.
+
+--Essayez donc, dit le chef consentant.
+
+
+Le Mexicain détacha le lasso de sa selle, et, prenant avec lui un
+compagnon, se dirigea vers la source. Ils se glissèrent à travers les
+saules et se mirent en embuscade. Nous les suivions du regard du haut de
+la crête.
+
+Ils n'étaient pas là depuis un quart d'heure, que nous vîmes un troupeau
+d'antilopes s'approcher, venant de la plaine. Elles se dirigeaient droit à
+la source, se suivant à la file, et furent bientôt tout près des saules où
+les chasseurs s'étaient embusqués. Là, elles s'arrêtèrent tout à coup,
+levant leurs têtes et reniflant l'air. Elles avaient senti le danger; mais
+il était trop tard pour celle qui était en avant.
+
+--Voilà le lasso parti, cria l'un de nous.
+
+Nous vîmes le noeud traversant l'air et tombant sur le chef de file. Le
+troupeau fit volte-face, mais la courroie était enroulée autour du cou du
+premier de la bande, qui, après deux ou trois bonds, tomba sur le flanc et
+demeura sans mouvement. Le chasseur sortit du bouquet de saules, et,
+chargeant l'animal mort sur ses épaules, revint vers l'entrée du défilé.
+Son compagnon suivait, effaçant les traces du chasseur et les siennes
+propres. Au bout de quelques instants ils nous avaient rejoints.
+L'antilope fut dépouillée et mangée crue, toute saignante.
+
+Nos chevaux, affamés et altérés, maigrissaient à vue d'oeil. Nous n'osions
+pas aller trop souvent à l'eau, bien que notre prudence se relâchât à
+mesure que le temps se passait. Deux autres antilopes furent prises au
+lasso par l'habile chasseur. La nuit qui suivit le quatrième jour était
+éclairée par une lune brillante. Les Indiens marchent souvent au clair de
+la lune, et particulièrement quand ils suivent le sentier de la guerre.
+Nous avions des vedettes aussi bien la nuit que le jour, et, cette
+uit-là, nous exerçâmes une surveillance avec meilleur espoir que
+précédemment. C'était une si belle nuit! pleine de lune, calme et pure.
+Notre attente ne fut point trompée. Vers minuit, la sentinelle nous
+éveilla. On distinguait au nord des formes noires se détachant sur le
+ciel. Ce pouvaient être des buffalos. Ces objets s'approchaient de nous.
+Chacun de nous se tient le regard tendu au loin sur le tapis d'herbe
+argentée, et cherche à percer l'atmosphère. Nous voyons briller quelque
+chose: ce sont des armes, sans doute,--des chevaux,--des cavaliers,--ce
+sont les Indiens!
+
+--Oh! Dieu! camarades, nous sommes fous! et nos chevaux, s'ils allaient
+hennir?....
+
+Nous nous précipitons à la suite de notre chef en bas de la colline, à
+travers les rochers et les arbres, nous courons au fourré, où nos animaux
+sont attachés. Peut-être il est trop tard, car les chevaux s'entendent les
+uns les autres à plusieurs milles de distance, et le plus léger bruit se
+transmet au loin à travers l'atmosphère tranquille de ces hauts plateaux.
+Nous arrivons près de la _caballada_. Que fait Séguin? Il a détaché la
+couverture qui est à l'arrière de la selle, et il enveloppe la tête de son
+cheval. Nous suivons son exemple; sans échanger une parole, car nous
+comprenons qu'il n'y a pas autre chose à faire. Au bout de quelques
+minutes, nous avons reconquis notre sécurité, et nous remontons à notre
+poste d'observation.
+
+Nous nous y étions pris à temps, car, en atteignant le sommet, nous
+entendîmes les exclamations des Indiens, les _thoump, thoump_ des sabots
+sur le sol résistant de la plaine; de temps en temps un hennissement
+annonçant que leurs chevaux sentaient l'approche de l'eau. Ceux qui
+étaient en tête se dirigeaient vers la source; et nous aperçûmes la longue
+ligne des cavaliers s'étendant jusqu'au point le plus éloigné de
+l'horizon. Ils approchèrent encore, et nous pûmes distinguer les
+banderoles et les pointes brillantes de leurs lances. Nous voyons aussi
+leurs corps demi-nus luire aux rayons de la lune. Au bout de quelques
+instants, ceux qui étaient en tête atteignaient les buissons, faisaient
+halte, laissaient boire leurs animaux, puis, faisant demi-tour, gagnaient
+le milieu de la prairie au trot, et là, sautant à terre, déharnachaient
+leurs chevaux. Il devenait évident que leur intention était de camper là
+pour la nuit. Pendant près d'une heure, ils défilèrent ainsi, jusqu'à ce
+que deux cents guerriers fussent réunis dans la plaine sous nos yeux.
+
+Nous observions tous leurs mouvements. Nous ne craignions pas d'être vus.
+Nos corps étaient cachés derrière les rochers et nos figures masquées par
+le feuillage des arbres du Pinon. Nous pouvions facilement voir et
+entendre tout ce qui se passait, les sauvages n'étant pas à plus de trois
+cents yards de notre poste. Ils commencent par attacher leurs chevaux à
+des piquets disposés en un large cercle, au loin dans la plaine. Là,
+l'herbe est plus longue et plus épaisse que dans le voisinage de la
+source. Ils détachent et rapportent avec eux les harnais, composés de
+brides en crin, de couvertures en cuir de buffalo et de peaux d'ours gris.
+Peu d'entre eux ont des selles. Les Indiens n'ont pas l'habitude de s'en
+servir dans les expéditions de guerre. Chaque homme plante sa lance dans
+le sol, et place, auprès de son bouclier, son arc et son carquois. Il
+étend à son côté une couverture de laine, ou une peau de bête, qui lui
+sert à la fois de tente et de lit. Les lances, bien alignées sur la
+prairie, y forment un front de plusieurs centaines de yards, et en un
+instant leur camp est formé avec une promptitude et une régularité à faire
+honte aux plus vieilles troupes. Leur camp est divisé en deux parties,
+correspondant à deux bandes: celle des Apaches et celle des Navajoes. La
+dernière est, de beaucoup, la moins nombreuse, et se trouve la plus
+éloignée, par rapport à nous. Nous entendons le bruit de leurs tomahawks
+attaquant les arbres du fourré au pied de la montagne, et nous les voyons
+retourner vers la plaine, chargés de fagots qu'ils empilent et qu'ils
+allument. Un grand nombre de feux brillent bientôt dans la nuit. Les
+sauvages s'assoient autour et font cuire leur souper. Nous pouvons
+distinguer les peintures dont sont ornés leurs visages et leurs poitrines
+nues. Il y en a de toutes les couleurs: les uns sont peints en rouge,
+comme s'ils étaient barbouillés de sang; d'autres en noir de jais. Ceux-ci
+ont la moitié de la figure peinte en blanc et l'autre moitié en rouge ou
+en noir. Ceux-là sont marqués comme des chiens de chasse, d'autres sont
+rayés et zébrés. Leurs joues et leurs poitrines sont tatouées de figures
+d'animaux: de loups, de panthères, d'ours, de buffalos et autres hideux
+hiéroglyphes, vivement éclairés par l'ardente flamme du bois de pin.
+Quelques-uns portent une main rouge peinte sur le coeur; un grand nombre
+étalent comme devise des têtes de mort ou des os en croix. Chacun d'eux a
+adopté un symbole correspondant à son caractère. Ce sont des écussons où
+la fantaisie joue le même rôle que dans le choix des armoiries que l'on
+voit sur les portières des voitures, sur les boutons des livrées, ou sur
+la médaille de cuivre du facteur de magasin. La vanité est de tous les
+pays, et les sauvages, comme les civilisés, ont aussi leurs hochets.
+
+Mais qu'est-ce donc? des casques brillants, de cuivre et d'acier, avec des
+plumes d'autruche! Une telle coiffure à des sauvages! Où ont-ils pris
+cela? Aux cuirassiers de Chihuahua. Pauvres diables, tués dans quelque
+rencontre avec ces lanciers du désert.
+
+La viande saignante crépite au feu sur des broches de bois de saule, les
+Indiens placent des noix du Pinon sous les cendres, et les en retirent
+grillées et fumantes; ils allument leur pipe de terre durcie, et lancent
+en l'air des nuages de fumée. Ils gesticulent en se racontant les uns aux
+autres leurs sanglantes aventures. Nous les entendons crier, causer et
+rire comme de vrais saltimbanques. Combien sont-ils différents des Indiens
+de la forêt! Pendant deux heures, nous suivons tous leurs mouvements et
+nous les écoutons. Enfin les hommes qui doivent garder les chevaux sont
+choisis et se dirigent vers la caballada; des Indiens, l'un après l'autre,
+étendent leurs peaux de bêtes, s'enroulent dans leurs couvertures et
+s'endorment. Les flammes cessent de briller, mais, à la lueur de la lune,
+nous pouvons distinguer les corps couchés des sauvages. Des formes
+blanches se meuvent au milieu d'eux; ce sont les chiens quêtant après les
+débris du souper. Ils courent çà et là, grondant l'un après l'autre, et
+aboyant aux coyotes qui rôdent à la lisière du camp. Plus loin, sur la
+prairie, les chevaux sont encore éveillés et occupés. Nous entendons le
+bruit de leurs sabots frappant le sol et le craquement de l'herbe touffue,
+sous leurs dents. D'espace en espace nous apercevons la forme droite d'un
+homme debout: ce sont les sentinelles de la caballada.
+
+
+
+XXV
+
+
+TROIS JOURS DANS LA TRAPPE.
+
+Nous dûmes nous préoccuper alors de notre propre situation. Les dangers et
+les difficultés dont nous étions entourés apparurent à nos yeux.
+
+--Est-ce que les sauvages vont rester ici pour chasser?
+
+Cette pensée sembla nous venir à tous au même instant, et nous échangeâmes
+des regards inquiets et consternés.
+
+--Cela n'est pas improbable, dit Séguin à voix basse, et d'un ton grave;
+il est évident qu'ils ne sont pas approvisionnés de viande; et comment
+pourraient-ils sans cela entreprendre la traversée du désert? Ils
+chasseront ici ou plus loin. Pourquoi pas ici?
+
+--S'il en est ainsi, nous sommes dans une jolie trappe! Interrompit un
+chasseur montrant successivement l'entrée de la gorge d'un côté et la
+montagne de l'autre.--Comment sortirons-nous d'ici? Je serais vraiment
+curieux de le savoir.
+
+Nos yeux suivirent les gestes de celui qui parlait. En face de l'ouverture
+de la ravine, à moins de cent yards de distance des rochers qui en
+obstruaient l'entrée, nous apercevions la ligne du camp des Indiens. Plus
+près encore, il y avait une sentinelle. On n'aurait pu s'aventurer à
+sortir, la sentinelle fût-elle endormie, sans s'exposer à rencontrer les
+chiens qui rôdaient en foule dans le camp. Derrière nous, la montagne se
+dressait verticalement comme un mur. Elle était inaccessible. Nous étions
+positivement dans une trappe.
+
+--_Carraï_! s'écria un des hommes, nous allons crever de faim et de soif
+s'ils restent ici pour chasser!
+
+--Ça sera encore plus tôt fait de nous, reprit un autre, s'il leur prend
+fantaisie de pénétrer dans la gorge!
+
+Cette hypothèse pouvait se réaliser, bien qu'il y eût peu d'apparence. Le
+ravin formait une espèce de cul-de-sac qui entrait de biais dans la
+montagne et se terminait à un mur de rochers. Rien ne pouvait attirer nos
+ennemis dans cette direction, à moins, toutefois, qu'ils ne vinssent y
+chercher des noix du Pinon. Quelques-uns de leurs chiens aussi ne
+pouvaient-ils pas venir de ce côté, en quête de gibier, ou attirés par
+l'odeur de nos chevaux? Tout cela était possible, et chacune de ces
+probabilités nous faisait frissonner.
+
+--S'ils ne nous découvrent pas, dit Séguin, cherchant à nous rassurer,
+nous pourrons vivre un jour ou deux avec des noix de pin. Quand les noix
+nous feront défaut, nous tuerons un de nos chevaux. Quelle quantité d'eau
+avons-nous?
+
+--Nous avons de la chance, capitaine, nos outres sont presque pleines.
+
+--Mais nos pauvres bêtes? Il n'y aura pas de quoi les abreuver.
+
+--Il n'y a pas à craindre la soif tant que nous aurons de cela, dit
+El-Sol, regardant à terre et indiquant du pied une grosse masse arrondie
+qui croissait parmi les rochers: c'était un cactus sphéroïdal. Voyez,
+continua-t-il, il y en a par centaines.
+
+Tout le monde comprit ce qu'El-Sol voulait dire, et les regards se
+reposèrent avec satisfaction sur les cactus.
+
+--Camarades, reprit Séguin, il ne sert à rien de nous désoler. Que ceux
+qui peuvent dormir dorment. Il suffit de poser une sentinelle là-bas et
+une autre ici. Allez, Sanchez! Et le chef indiqua en bas de la ravine un
+poste d'où on pouvait surveiller l'entrée.
+
+La sentinelle s'éloigna, et prit son poste en silence. Les autres
+descendirent, et, après avoir visité les muselières des chevaux,
+retournèrent à la station de la vedette placée sur la crête. Là, nous nous
+roulâmes dans nos couvertures, et, nous étendant sur les rochers, nous
+nous endormîmes pour le reste de la nuit.
+
+Avant le jour, nous sommes tous sur pied, et nous guettons à travers le
+feuillage avec un vif sentiment d'inquiétude. Le camp des Indiens est
+plongé dans le calme le plus profond. C'est mauvais signe! S'ils avaient
+dû partir, ils auraient été debout plus tôt. Ils ont l'habitude de se
+mettre en route avant l'aube. Ces symptômes augmentent nos alarmes. Une
+lueur grise commence à se répandre sur la prairie. Une bande blanche se
+montre à l'horizon, du côté de l'Orient. Le camp se réveille. Nous
+entendons des voix. Des formes noires s'agitent au milieu des lances
+plantées verticalement dans le sol. Des sauvages gigantesques traversent
+la plaine. Des peaux de bêtes couvrent leurs épaules et les protègent
+contre l'air vif du matin. Ils portent des fagots. Ils rallument les feux.
+Nos hommes causent à voix basse, étendus sur les rochers et suivant de
+l'oeil tous leurs mouvements.
+
+--Il est évident qu'ils ont l'intention de faire séjour ici.
+
+--Oui, ça y est; c'est sûr et certain! Fichtre! je voudrais bien savoir
+combien de temps ils vont y rester.
+
+--Trois jours au moins; peut-être cinq ou six.
+
+--B...igre de chien! nous serons flambés avant qu'il n'en soit passé la
+moitié!
+
+--Que diable auraient-ils à faire ici si longtemps? Je parie, moi, qu'ils
+vont filer aussitôt qu'ils pourront.
+
+--Sans doute; mais pourront-ils partir plus tôt?
+
+--Ils ont bien assez d'un jour pour ramasser toute la viande dont ils ont
+besoin. Voyez! il y a là-bas des buffalos en masse. Regardez! là-bas, tout
+là-bas!
+
+Et celui qui parlait montrait des silhouettes noires qui se détachaient
+sur le ciel brillant. C'était un troupeau de buffalos.
+
+--C'est juste. En moins d'une demi-journée, ils auront abattu autant de
+viande qu'ils en veulent. Mais comment la feront-ils sécher en moins de
+trois jours. C'est là ce que je serais bien aise de savoir.
+
+--_Es verdad!_ dit un des Mexicains, un cibolero; _tres dias, al menos!_
+
+--Oui, messieurs! Et gare si le soleil nous joue le mauvais tour de ne pas
+se montrer.
+
+Ces propos sont échangés entre deux ou trois hommes qui parlent à voix
+basse, mais assez haut cependant pour que nous les entendions. Ils nous
+révèlent une nouvelle face de la question, que nous n'avions pas encore
+envisagée. Si les Indiens restent là jusqu'à ce que leurs viandes soient
+séchées, nous sommes grandement exposés à mourir de soif ou à être
+découverts dans notre cachette. Nous savons que l'opération du
+dessèchement de la viande de buffalo demande trois jours, avec un bon
+soleil, comme un chasseur l'a insinué. Cela, joint à une première journée
+employée à la chasse, nous fait quatre jours d'emprisonnement dans le
+ravin! La perspective est redoutable. Nous pressentons les atroces et
+mortelles tortures de la soif. La famine n'est pas à craindre; nos chevaux
+sont là et nous avons nos couteaux. Ils nous fourniront de la viande, au
+besoin, pour plusieurs semaines. Mais les cactus suffiront-ils à calmer la
+soif des hommes et des bêtes pendant trois ou quatre jours? C'est là une
+question que personne ne peut résoudre. Le cactus a souvent soulagé un
+chasseur pendant quelque temps; il lui a rendu les forces nécessaires pour
+gagner un cours d'eau, mais plusieurs jours! L'épreuve ne tarde pas à
+commencer. Le jour s'est levé; les Indiens sont sur pied. La moitié
+d'entre eux détachent les chevaux de leurs piquets et les conduisent à
+l'eau. Ils ajustent les brides, prennent leurs lances, bandent leurs arcs,
+mettent le carquois sur leurs épaules et sautent à cheval. Après une
+courte consultation, ils se dirigent au galop vers l'est. Une demi-heure
+après, nous les voyons poursuivant les buffalos à travers la prairie, les
+perçant de leurs flèches et les traversant de leurs longues lances. Ceux
+qui sont restent au camp mènent leurs chevaux à la source, et les
+reconduisent dans la prairie. Puis ils abattent de jeunes arbres, pour
+alimenter les feux. Voyez! les voilà qui enfoncent de longues perches dans
+la terre, et qui tendent des cordes de l'une à l'autre. Dans quel but?
+Nous ne le savons que trop.
+
+--Ah! regardez là-bas! murmure un des chasseurs en voyant ces préparatifs;
+là-bas, les cordes à sécher la viande! Maintenant, il n'y a pas à dire,
+nous voilà en cage pour tout de bon.
+
+--_Por todos los santos, es verdad!_
+
+--_Caramba! carajo! chingaro!_ grommelle le cibolero qui voit parfaitement
+ce que signifient ces perches et ces cordes.
+
+Nous observons avec un intérêt fiévreux tous les mouvements des sauvages.
+Le doute ne nous est plus permis. Ils se disposent à rester là plusieurs
+jours. Les perches dressées présentent un développement de plus de cent
+yards, devant le front du campement. Les sauvages attendent le retour de
+leurs chasseurs. Quelques-uns montent à cheval et se dirigent au galop
+vers la battue des buffalos qui fuient au loin dans la plaine. Nous
+regardons à travers les feuilles en redoublant de précautions, car le jour
+est éclatant, et les yeux perçants de nos ennemis interrogent tous les
+objets qui les entourent. Nous parlons à voix basse, bien que la distance
+rende, à la rigueur, cette précaution superflue; mais, dans notre terreur,
+il nous semble que l'on peut nous entendre. L'absence des chasseurs
+indiens a duré environ deux heures. Nous les voyons maintenant revenir à
+travers la prairie, par groupes séparés. Ils s'avancent lentement. Chacun
+d'eux porte une charge devant lui, sur le garrot de son cheval. Ce sont de
+larges masses de chair rouge, fraîchement dépouillée et fumante. Les uns
+portent les côtes et les quartiers, les autres les bosses, ceux-ci les
+langues, les coeurs, les foies, les _petits morceaux_, enveloppés dans les
+peaux des animaux tués. Ils arrivent au camp et jettent leurs chargements
+sur le sol. Alors commence une scène de bruit et de confusion. Les
+sauvages courent çà et là, criant, bavardant, riant et sautant. Avec leurs
+longs couteaux à scalper, ils coupent de larges tranches et les placent
+sur les braises ardentes, ils découpent les bosses, et enlèvent la graisse
+blanche et remplissent des boudins. Ils déploient les foies bruns qu'ils
+mangent crus. Ils brisent les os avec leurs tomahawks, et avalent la
+moelle savoureuse. Tout cela est accompagné de cris, d'exclamations, de
+rires bruyants et de folles gambades. Cette scène se prolonge pendant plus
+d'une heure. Une troupe fraîche de chasseurs monte à cheval et part. Ceux
+qui restent découpent la viande en longues bandes qu'ils accrochent aux
+cordes préparées dans ce but. Ils la laissent ainsi pour être transformée
+en _tasajo_ par l'action du soleil. Nous savons ce qui nous attend; le
+péril est extrême; mais des hommes comme ceux qui composent la bande de
+Séguin ne sont pas gens à abandonner la partie tant qu'il reste une ombre
+d'espoir. Il faut qu'un cas soit bien désespéré pour qu'ils se sentent à
+bout de ressources.
+
+--Il n'y a pas besoin de nous tourmenter tant que nous ne sommes pas
+atteints dans nos oeuvres vives, dit un des chasseurs.
+
+--Si c'est être atteint dans ses oeuvres vives que d'avoir le ventre
+creux, réplique un autre, je le suis, et ferme. Je mangerais un âne tout
+cru, sans lui ôter la peau.
+
+--Allons, garçons, réplique un troisième, ramassons des noix de pin et
+régalons-nous.
+
+Nous suivons cet avis et nous nous mettons à la recherche des noix. A
+notre grand désappointement, nous découvrons que ce précieux fruit est
+assez rare. Il n'y a pas sur la terre ou sur les arbres de quoi nous
+soutenir pendant deux jours.
+
+--Par le diable! s'écrie un des hommes, nous serons forcés de nous en
+prendre à nos bêtes.
+
+--Soit, mais nous avons encore le temps, nous attendrons que nous nous
+soyons un peu rongé les poings avant d'en venir là.
+
+On procède à la distribution de l'eau qui se fait dans une petite tasse.
+Il n'en reste plus guère dans les outres, et nos pauvres chevaux
+souffrent.
+
+--Occupons-nous d'eux, dit Séguin, se mettant en devoir d'éplucher un
+cactus avec son couteau.
+
+Chacun de nous en fait autant et enlève soigneusement les côtes et les
+piquants. Un liquide frais et gommeux coule des tissus ouverts. Nous
+arrachons, en brisant leurs courtes queues, les boules vertes des cactus,
+nous les portons dans le fourré et les plaçons devant nos animaux. Ceux-ci
+s'emparent avidement de ces plantes succulentes, les broient entre les
+dents et avalent le jus et les fibres. Ils y trouvent à boire et à manger.
+Dieu merci! nous pouvons espérer de les sauver. Nous renouvelons la
+provision devant eux jusqu'à ce qu'ils en aient assez. Deux sentinelles
+sont entretenues en permanence, l'une sur la crête de la colline, l'autre
+en vue de l'ouverture du défilé. Les autres restent dans le ravin, et
+cherchent, sur les flancs, les fruits coniques du Pinon. C'est ainsi que
+se passe notre première journée. Jusqu'à une heure très-avancée de la
+soirée, nous voyons les chasseurs Indiens rentrer dans le camp apportant
+leur charge de chair de buffalo. Les feux sont partout allumés, et les
+sauvages, assis autour, passent presque toute la nuit à faire des
+grillades et à manger. Le lendemain, ils ne se lèvent que très-tard. C'est
+un jour de repos et de paresse; la viande pend aux cordes, et ils ne
+peuvent qu'attendre la fin de l'opération. Ils flânent dans le camp; ils
+arrangent leurs brides et leurs lassos, ou passent la visite de leurs
+armes. Ils mènent boire leurs chevaux et les reconduisent au milieu de
+l'herbe fraîche. Plus de cent d'entre eux sont incessamment occupés à
+faire griller de larges tranches de viandes, et à les manger. C'est un
+festin perpétuel. Leurs chiens sont fort affairés aussi, après les os
+dépouillés. Ils ne quitteront probablement pas cette curée, et nous
+n'avons pas à craindre qu'ils viennent rôder du côté de la ravine tant
+qu'ils seront ainsi attablés. Cela nous rassure un peu. Le soleil est
+chaud pendant toute la seconde journée, et nous rôtit dans notre ravin
+desséché. Cette chaleur redouble notre soif; mais nous sommes loin de nous
+en plaindre, car elle hâtera le départ des sauvages. Vers le soir, le
+_tasajo_ commence à prendre une teinte brune et à se racornir. Encore un
+jour comme cela, et il sera bon à empaqueter. Notre eau est épuisée; nous
+suçons les feuilles succulentes du cactus, dont l'humidité trompe notre
+soif, sans pourtant l'apaiser. La faim se fait sentir de plus en plus
+vive. Nous avons mangé toutes les noix de pin, et il ne nous reste plus
+qu'à tuer un de nos chevaux.
+
+--Attendons jusqu'à demain, propose-t-on. Laissons encore une chance aux
+pauvres bêtes. Qui sait ce qui peut arriver demain matin?
+
+Cette proposition est acceptée. Il n'y a pas un chasseur qui ne regarde la
+perte de son cheval comme un des plus grands malheurs qui puisse
+l'atteindre dans la prairie. Dévorés par la faim, nous nous couchons,
+attendant la venue du troisième jour. Le matin arrive, et nous grimpons
+comme d'habitude à notre observatoire.
+
+Les sauvages dorment tard comme la veille; mais ils se lèvent enfin, et,
+après avoir fait boire leurs chevaux, recommencent à faire cuire de la
+viande. L'aspect des tranches saignantes, des côtes juteuses fumant sur la
+braise, l'odeur savoureuse que nous apporte la brise surexcitent notre
+faim jusqu'à la rendre intolérable. Nous ne pouvons pas résister plus
+longtemps. Il faut qu'un cheval meure! Lequel? La loi de la montagne en
+décidera. Onze cailloux blancs et un noir sont placés dans un seau vide;
+l'un après l'autre nous sommes conduits auprès, les yeux bandés. Je
+tremble, en mettant la main dans le vase autant que s'il s'agissait de ma
+propre vie.
+
+--Grâce soit rendue au ciel! mon brave Moro est sauvé!...
+
+Un des Mexicains a pris la pierre noire.
+
+--Nous avons de la chance! s'écria un chasseur, un bon mustang bien gras
+vaut mieux qu'un boeuf maigre.
+
+En effet, le cheval désigné par le sort est très-bien en chair. Les
+sentinelles sont replacées, et nous nous dirigeons vers le fourré pour
+exécuter la sentence. On s'approche de la victime avec précaution; on
+l'attache à un arbre, et on lui met des entraves aux quatre jambes pour
+qu'elle ne puisse se débattre. On se propose de la saigner à blanc. Le
+cibolero a dégainé son long couteau; un homme se tient prêt à recevoir
+dans un seau le précieux liquide, le sang. Quelques-uns, munis de tasses,
+se préparent à boire aussitôt que le sang coulera. Un bruit inusité nous
+arrête court. Nous regardons à travers les feuilles. Un gros animal gris,
+ressemblant à un loup, est sur la lisière du fourré et nous regarde.
+Est-ce un loup? Non; c'est un chien indien. L'exécution est suspendue,
+chacun de nous s'arme de son couteau. Nous nous approchons doucement de
+l'animal; mais il se doute de nos intentions, pousse un sourd grognement,
+et court vers l'extrémité du défilé. Nous le suivons des yeux. L'homme en
+faction est précisément le propriétaire du cheval voué à la mort. Le chien
+ne peut regagner la plaine qu'en passant près de lui, et le Mexicain se
+tient, la lance en arrêt, prêt à le recevoir. L'animal se voit coupé, il
+se retourne et court en arrière; puis, prenant un élan désespéré, il
+essaie de franchir la vedette. Au même moment il pousse un hurlement
+terrible. Il est empalé sur la lance. Nous nous élançons vers la crête
+pour voir si le hurlement a attiré l'attention des sauvages. Aucun
+mouvement inusité ne se manifeste parmi eux; ils n'ont rien entendu. Le
+chien est dépecé et dévoré avant que la chair palpitante ait eu le temps
+de se refroidir! Le cheval est préservé. La récolte des cactus
+rafraîchissants pour nos bêtes nous occupe pendant quelque temps. Quand
+nous retournons à notre observatoire, un joyeux spectacle s'offre à nos
+yeux. Les guerriers assis autour des feux renouvellent les peintures de
+leurs corps. Nous savons ce que cela veut dire. Le _tasajo_ est devenu
+noir. Grâce au soleil brûlant il sera bientôt bon à empaqueter.
+Quelques-uns des Indiens s'occupent à empoisonner les pointes de leurs
+flèches. Ces symptômes raniment notre courage. Ils se mettront bientôt en
+marche, sinon cette nuit, demain au point du jour. Nous nous félicitons
+réciproquement, et suivons de l'oeil tous les mouvements du camp. Nos
+espérances s'accroissent à la chute du jour. Ah! voici un mouvement
+inaccoutumé. Un ordre a été donné. Voilà!
+
+--_Mira! Mira!--See!--Look! look!_--Tous les chasseurs s'exclament à la
+fois, mais à voix basse.
+
+--Par le grand diable vivant! ils vont partir à la brune.
+
+Les sauvages détachent le _tasajo_ et le mettent en rouleaux. Puis, chaque
+homme se dirige vers son cheval, les piquets sont arrachés: les bêtes
+menées à l'eau; on les bride, on les harnache et on les sangle. Les
+guerriers prennent leurs lances, endossent leur carquois, ramassent leurs
+boucliers et leurs arcs, et sautent légèrement à cheval. Un moment après,
+leur file est formée avec la rapidité de la pensée, et, reprenant leur
+sentier, ils se dirigent, un par un, vers le sud. La troupe la plus
+nombreuse est passée. La plus petite, celle des Navajoes, suit la même
+route. Non, cependant! cette dernière oblique soudainement vers la gauche
+et traverse la prairie, se dirigeant à l'est, vers la source de l'Ojo de
+Vaca.
+
+
+
+XXVI
+
+
+LES DIGGERS.[1]
+
+[Note 1: _Diggers_, mot à mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race
+particulière de sauvage de ces montagnes.]
+
+Notre premier mouvement fut de nous précipiter au bas de la côte, vers la
+source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre
+faim avec les os dépouillés de viandes dont le camp était jonché.
+Néanmoins, la prudence nous retint.
+
+--Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en
+trois sauts de chèvre.
+
+--Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns
+peuvent avoir oublié quelque chose et revenir sur leurs pas.
+
+Cela n'était pas impossible, et, bien qu'il nous en coûtât, nous nous
+résignâmes à rester quelque temps encore dans le défilé. Nous descendîmes
+au fourré pour faire nos préparatifs de départ: seller nos chevaux et les
+débarrasser des couvertures dont leurs têtes étaient emmaillotées. Pauvres
+bêtes! Elles semblaient comprendre que nous allions les délivrer. Pendant
+ce temps, notre sentinelle avait gagné le sommet de la colline pour
+surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitôt que les Indiens
+auraient disparu.
+
+--Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca,
+dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne
+soient pas restés là.
+
+--Ils doivent s'ennuyer de nous attendre où ils sont, ajouta Garey, à
+moins qu'ils n'aient trouvé dans les mesquites plus de queues noires que
+je ne me l'imagine..
+
+--_Vaya!_ s'écria Sanchez, ils peuvent rendre grâce à la _Santissima_ de
+ne pas être restés avec nous. Je suis réduit à l'état de squelette _Mira!
+Carraï!_
+
+Nos chevaux étaient sellés et bridés nos lassos accrochés; la sentinelle
+ne nous avait point encore avertis. Notre patience était à bout.
+
+--Allons! dit l'un de nous, avançons: ils sont assez loin maintenant. Ils
+ne vont pas s'amuser à revenir en arrière tout le long de la route. Ce
+qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui
+les tente est assez beau!
+
+Nous ne pûmes y tenir plus longtemps. Nous hélâmes la sentinelle. Elle
+n'apercevait plus que les têtes dans le lointain.
+
+--Cela suffit, dit Séguin, venez; emmenez les chevaux!
+
+Les hommes s'empressèrent d'obéir, et nous courûmes vers le
+fond de la ravine, avec nos bêtes. Un jeune homme, le _pueblo_ domestique
+de Séguin, était à quelques pas devant. Il avait hâte d'arriver à la
+source. Au moment où il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vîmes
+se jeter à terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval
+en arrière et s'écriant:
+
+--_Mi amo! mi amo! todavia son!_ (Monsieur! monsieur! Ils sont encore là!)
+
+--Qui? demande Séguin, se portant rapidement en avant.
+
+--Les Indiens! monsieur! les Indiens!
+
+--Vous êtes fou! Où les voyez-vous?
+
+--Dans le camp, monsieur. Regardez là-bas!
+
+Je suivis Séguin vers les rochers qui masquaient l'entrée du défilé. Nous
+regardâmes avec précaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit à nos
+yeux. Le camp était dans l'état où les Indiens l'avaient laissé, les
+perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empilés,
+couvraient la plaine; des centaines de coyotes rôdaient çà et là, grondant
+l'un après l'autre, ou s'acharnant à poursuivre tel d'entre eux qui avait
+trouvé un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient à
+brûler, et les loups, galopant à travers les cendres, soulevaient des
+nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que
+tout cela, quelque chose qui me frappa d'épouvante. Cinq ou six formes
+quasi humaines s'agitaient auprès des feux, ramassant les débris de peaux
+et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour
+d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau
+de bois allumé, rongeaient silencieusement des côtes à moitié grillées!
+Étaient-ce donc des... en vérité, c'étaient bien des êtres humains! Ce ne
+fut pas sans une profonde stupéfaction que je considérai ces corps
+rabougris et ridés, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces têtes
+monstrueuses et disproportionnées d'où pendaient des cheveux noirs et
+sales, tortillés comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un
+lambeau de vêtement, quelque vieux haillon déchiré. Les autres étaient
+aussi nus que les bêtes fauves qui les entouraient; nus de la tête aux
+pieds. C'était un spectacle hideux que celui de ces espèces de démons
+noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras ridés
+des os à moitié décharnés dont ils arrachaient la viande avec leurs dents
+brillantes. C'était horrible à voir, et il se passa quelques instants
+avant que l'étonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient
+être. Je pus enfin articuler ma question.
+
+--_Los Yamparicos_, répondit le _cibolero_.
+
+--Les quoi? demandai-je encore.
+
+--_Los Indios Yamparicos, señor_.
+
+--Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi
+l'étrange apparition.
+
+--Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Séguin. Avançons. Nous n'avons
+rien à craindre d'eux.
+
+--Mais nous avons quelque chose à gagner avec eux, ajouta un des
+chasseurs, d'un air significatif. La peau du crâne d'un Digger se paie
+aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache.
+
+--Que personne ne fasse feu! dit Séguin d'un ton ferme. Il est trop tôt
+encore: regardez là-bas!
+
+Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les
+casques des guerriers qui s'éloignaient, et qu'on apercevait encore
+au-dessus de l'herbe.
+
+--Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le
+chasseur. Ils nous échapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des
+chiens effrayés.
+
+--Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Séguin, semblant
+désirer que le sang ne fût pas ainsi répandu inutilement.
+
+--Non pas, capitaine, reprit le même interlocuteur. Nous ne ferons pas
+feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garçons,
+suivez-moi, par ici!
+
+Et l'homme allait diriger son cheval à travers les roches éparpillées, de
+manière à passer inaperçu entre les nains et la montagne. Mais il fut
+trompé dans son attente; car au moment où El-Sol et sa soeur se montrèrent
+à l'ouverture, leurs vêtements brillants frappèrent les yeux des Diggers.
+Comme des daims effarouchés, ceux-ci furent aussitôt sur pied et coururent
+ou plutôt volèrent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancèrent
+au galop pour leur couper le passage; mais il était trop tard. Avant
+qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse,
+et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers à pic, à
+l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, réussit à faire
+une prise. Sa victime avait atteint une saillie élevée, et rampait tout le
+long, lorsque le lasso du toréador s'enroula autour de son cou. Un moment
+après, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il était
+mort sur le coup. Son cadavre ne présentait plus qu'une masse informe,
+d'un aspect hideux et repoussant.
+
+Le chasseur, sans pitié, s'occupa fort peu de tout cela. Il lança une
+grossière plaisanterie, se pencha vers la tête de sa victime, et, séparant
+la peau du crâne, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans
+la poche de ses _calzoneros_.
+
+
+
+XXVII
+
+
+DACOMA.
+
+Après cet épisode, nous nous précipitâmes vers la source, et, mettant pied
+à terre, nous laissâmes nos chevaux boire à discrétion. Nous n'avions pas
+à craindre qu'ils fussent tentés de s'éloigner. Autant qu'eux, nous étions
+pressés de boire; et, nous glissant parmi les branches, nous nous mimes à
+puiser de l'eau à pleines tasses. Il semblait que nous ne pourrions jamais
+venir à bout de nous désaltérer; mais un autre besoin aussi impérieux nous
+fit quitter la source, et nous courûmes vers le camp, à la recherche des
+moyens d'apaiser notre faim. Nos cris mirent en fuite les coyotes et les
+loups blancs, que nous achevâmes de chasser à coups de pierres. Au moment
+où nous allions ramasser les débris souillés de poussière, une exclamation
+étrange d'un des chasseurs nous fit brusquement tourner les yeux.
+
+--_Malaray, camarados; mira el arco!_
+
+Le Mexicain qui proférait ces mots montrait un objet gisant à ses pieds,
+sur le sol. Nous fûmes bientôt près de lui.
+
+--_Caspita!_ s'écria encore cet homme, c'est un arc blanc!
+
+--Un arc blanc, de par le diable! répéta Garey.
+
+--Un arc blanc! crièrent plusieurs autres, considérant l'objet avec un air
+d'étonnement et d'effroi.
+
+--C'est l'arc d'un grand guerrier, je le certifie, dit Garey.
+
+--Oui, ajouta un autre, et son propriétaire ne manquera pas de revenir
+pour le chercher aussitôt que... Sacredié! Regardez là-bas! Le voilà qui
+vient, par les cinquante mille diables!
+
+Nos yeux se portèrent tous ensemble à l'extrémité de la prairie, à l'est,
+du côté qu'indiquait celui qui venait de parler. Tout au bout de l'horizon
+on voyait poindre comme une étoile brillante en mouvement. C'était tout
+autre chose; un regard nous suffit pour reconnaître un casque qui
+réfléchissait les rayons du soleil et qui suivait les mouvements réguliers
+d'un cheval au galop.
+
+--Aux saules! enfants! aux saules! cria Séguin. Laissez l'arc! laissez-le
+à la place où il était. A vos chevaux! emmenez-les! leste! leste!
+
+En un instant chacun de nous tenait son cheval par la bride et le guidait
+ou plutôt le traînait vers le fourré de saules. Là nous nous mimes en
+selle pour être prêts à tout événement, et restâmes immobiles, guettant à
+travers le feuillage.
+
+--Ferons-nous feu quand il approchera, capitaine? Demanda un des hommes.
+
+--Non.
+
+--Nous pouvons le prendre aisément, quand il se baissera pour prendre son
+arc.
+
+--Non, sur votre vie!
+
+--Que faut-il faire alors, capitaine?
+
+--Laissez-le prendre son arc et s'en aller! répondit Séguin.
+
+--Pourquoi ça, capitaine? pourquoi donc ça?
+
+--Insensés! vous ne voyez pas que toute la tribu serait sur nos talons
+avant le milieu de la nuit? Êtes-vous fous? Laissez-le aller. Il peut ne
+pas reconnaître nos traces, puisque nos chevaux ne sont pas ferrés: s'il
+ne les voit pas, laissez-le aller comme il sera venu, je vous le dis.
+
+--Mais que ferons-nous, s'il jette les yeux de ce côté?
+
+Garey, en disant cela, montrait les rochers situés au pied de la montagne.
+
+--Malédiction! le Digger! s'écria Séguin en changeant de couleur.
+
+Le cadavre était tout à fait en vue sur le devant des rochers; le crâne
+sanglant tourné en l'air et vers le dehors de telle sorte qu'il ne pouvait
+manquer de frapper les yeux d'un homme venant du côté de la plaine.
+Quelques coyotes avaient déjà grimpé sur la plate-forme où était le
+cadavre, et flairaient tout autour, semblant hésiter devant cette masse
+hideuse.
+
+--Il ne peut pas manquer de le voir, capitaine, ajouta le chasseur.
+
+--S'il le voit, il faudra nous en défaire par la lance ou par le lasso, ou
+le prendre vivant. Que pas un coup de fusil ne soit tiré. Les Indiens
+pourraient encore l'entendre, et seraient sur notre dos avant que nous
+eussions fait le tour de la montagne. Non! mettez vos fusils en
+bandoulière! Que ceux qui ont des lances et des lassos se tiennent prêts.
+
+--Quand devrons-nous charger, capitaine?
+
+--Laissez-moi le soin de choisir le moment. Peut-être mettra-t-il pied à
+terre pour ramasser son arc, ou bien il viendra à la source pour faire
+boire son cheval. Dans ce cas, nous l'entourerons. S'il voit le corps du
+Digger, il s'en approchera, peut-être, pour l'examiner de plus près. Dans
+ce cas encore, nous pourrons facilement lui couper le chemin. Ayez
+patience! je vous donnerai le signal..
+
+Pendant ce temps, le Navajo arrivait au grand galop. A la fin du dialogue
+précédent, il n'était plus qu'à trois cents yards de la source, et
+avançait sans ralentir son allure. Les yeux fixés sur lui, nous gardions
+le silence et retenions notre respiration. L'homme et le cheval
+captivaient tous deux notre attention. C'était un beau spectacle. Le
+cheval était un mustang à large encolure, noir comme le charbon, aux yeux
+ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Sa bouche était pleine d'écume, et
+de blancs flocons marbraient son cou, son poitrail et ses épaules. Il
+était couvert de sueur, et on voyait reluire ses flancs vigoureux à chacun
+des élans de sa course. Le cavalier était nu jusqu'à la ceinture; son
+casque et ses plumes, quelques ornements qui brillaient sur son cou, sur
+sa poitrine et à ses poignets, interrompaient seuls cette nudité. Une
+sorte de tunique, de couleur voyante, toute brodée, couvrait ses hanches
+et ses cuisses. Les jambes étaient nues à partir du genou, et les pieds
+chaussés de mocassins qui emboîtaient étroitement la cheville. Différent
+en cela des autres Apaches, il n'avait point de peinture sur le corps, et
+sa peau bronzée resplendissait de tout l'éclat de la santé. Ses traits
+étaient nobles et belliqueux, son oeil fier et perçant, et sa longue
+chevelure noire qui pendait derrière lui allait se mêler à la queue de son
+cheval. Il était bien assis, sur une selle espagnole, sa lance, posée sur
+l'étrier et reposant légèrement contre son bras droit. Son bras gauche
+était passé dans les brassards d'un bouclier blanc, et un carquois plein
+de flèches emplumées se balançait sur son épaule. C'était un magnifique
+spectacle que de voir ce cheval et ce cavalier se détachant sur le fond
+vert de la prairie; un tableau qui rappelait plutôt un des héros d'Homère
+qu'un sauvage de l'Ouest.
+
+--Wagh! s'écria un des chasseurs à voix basse, comme ça brille! regarde
+cette coiffure, c'est comme une braise.
+
+--Oui, répliqua Garey, nous pouvons remercier ce morceau de métal. Nous
+serions dans la nasse où il est maintenant, si nous ne l'avions pas aperçu
+à temps. Mais, continua le trappeur, sa voix prenant un accent
+d'exclamation, Dacoma! par l'Éternel c'est Dacoma, le second chef des
+Navajoes!
+
+Je me tournai vers Séguin pour voir l'effet de cette annonce. Le Maricopa
+était penché vers lui et lui parlait à voix basse, dans une langue
+inconnue, en gesticulant avec énergie. Je saisis le nom de _Dacoma_
+prononcé, avec une expression de haine féroce, par le chef indien qui, au
+même instant, montrait le cavalier qui avançait toujours.
+
+--Eh bien, alors, repartit Séguin, paraissant céder aux voeux de l'autre,
+nous ne le laisserons pas échapper, qu'il voie ou non nos traces. Mais ne
+faites pas usage de votre fusil; les Indiens ne sont pas à plus de dix
+milles d'ici; ils sont encore là-bas, derrière ce pli de terrain. Nous
+pourrons aisément l'entourer; si nous le manquons de cette façon, je me
+charge de l'atteindre avec mon cheval et en voici encore un autre qui le
+gagnera de vitesse.
+
+Séguin, en disant ces derniers mots, indiquait Moro.
+
+--Silence, continua-t-il, baissant la voix. Ssschht!
+
+Il se fit un silence de mort. Chacun pressait son cheval entre ses genoux
+comme pour lui commander l'immobilité. Le Navajo avait atteint la limite
+du camp abandonné et inclinant vers la gauche, il galopait obliquement,
+écartant les loups sur son passage. Il était penché d'un côté, son regard
+cherchant à terre. Arrivé en face de notre embuscade, il découvrit l'objet
+de ses recherches, et dégageant son pied de l'étrier, dirigea son cheval
+de manière à passer auprès. Puis, sans retenir les rênes, sans ralentir
+son allure, il se baissa jusqu'à ce que les plumes de son casque
+balayassent la terre et, ramassant l'arc, se remit immédiatement en selle.
+
+--Superbe! s'écria le toréador.
+
+--Par le diable! c'est dommage de le tuer, murmura un chasseur; et un
+sourd murmure d'admiration se fit entendre au milieu de tous ces hommes.
+
+Après quelque temps de galop, l'Indien fit brusquement volte-face et il
+était sur le point de repartir, quand son regard fut attiré par le crâne
+sanglant du Yamparico. Sous la secousse des rênes, son cheval ploya les
+jarrets jusqu'à terre, et l'Indien resta immobile, considérant le corps
+avec surprise.
+
+--Superbe! superbe! s'écria encore Sanchez. _Caramba_, il est superbe!
+
+C'était en effet un des plus beaux tableaux que l'on pût voir. Le cheval
+avec sa queue étalée à terre, la crinière hérissée et les naseaux fumants,
+frémissant de tout son corps sous le geste de son intrépide cavalier; le
+cavalier lui-même avec son casque brillant, aux plumes ondoyantes, sa peau
+bronzée, son port ferme et gracieux et l'oeil fixé sur l'objet qui causait
+son étonnement.
+
+C'était, comme Sanchez l'avait dit, un magnifique tableau, une statue
+vivante, et nous étions tous frappés d'admiration en le regardant. Pas un
+de nous, à une exception près cependant, n'aurait voulu tirer le coup
+destiné à jeter cette statue en bas de son piédestal. Le cheval et l'homme
+restèrent quelques moments dans cette attitude. Puis la figure du cavalier
+changea tout à coup d'expression. Il jeta autour de lui un regard
+inquisiteur et presque effrayé. Ses yeux s'arrêtèrent sur l'eau encore
+troublée par suite du piétinement de nos chevaux. Un coup d'oeil lui
+suffit; et, sous une nouvelle secousse de la bride, le cheval se releva et
+partit au galop à travers la prairie. Au même instant, le signal de
+charger nous était donné et, nous élançant en avant, nous sortions du
+fourré tous ensemble. Nous avions à traverser un petit ruisseau. Séguin
+était à quelques pas devant; je vis son cheval butter, broncher sur la
+rive et tomber, sur le flanc, dans l'eau! Tous les autres franchirent
+l'obstacle. Je ne m'arrêtai pas pour regarder en arrière; la prise de
+l'Indien était une question de vie ou de mort pour nous tous. J'enfonçai
+l'éperon vigoureusement, continuant la poursuite. Pendant quelque temps,
+nous galopâmes de front en groupe serré. Quant nous fûmes au milieu de la
+plaine, nous vîmes l'Indien, à peu près à douze longueurs de cheval de
+nous, et nous nous aperçûmes avec inquiétude qu'il conservait sa distance,
+si même il ne gagnait pas un peu. Nous avions oublié l'état de nos
+animaux: affaiblis par la diète, engourdis par un repos si prolongé dans
+le ravin, et, pour comble, sortant de boire avec excès.
+
+La vitesse supérieure de Moro me fit bientôt prendre la tête de mes
+compagnons. Seul, El-Sol était encore devant moi, je le vis préparer son
+lasso, le lancer et donner la secousse; mais le noeud revint frapper les
+flancs de son cheval: il avait manqué son coup. Pendant qu'il rassemblait
+sa courroie, je le dépassai et je pus lire sur sa figure l'expression du
+chagrin et du désappointement. Mon arabe s'échauffait à la poursuite, et
+j'eus bientôt pris une grande avance sur mes camarades. Je me rapprochais
+de plus en plus du Navajo; bientôt nous ne fûmes plus qu'à une douzaine de
+pas l'un de l'autre. Je ne savais comment faire. Je tenais mon rifle à la
+main et j'aurais pu facilement tirer sur l'Indien par derrière, mais je me
+rappelais la recommandation de Séguin et nous étions encore plus près de
+l'ennemi; je ne savais même pas trop si nous n'étions pas déjà en vue de
+la bande. Je n'osai donc faire feu. Me servirais-je de mon couteau?
+essaierais-je de désarçonner mon ennemi avec la crosse de mon fusil?
+Pendant que je débattais en moi-même cette question, Dacoma, regardant
+par-dessus son épaule, vit que j'étais seul près de lui. Immédiatement il
+fit volte-face et mettant sa lance en arrêt, vint sur moi au galop. Son
+cheval paraissait obéir à la voix et à la pression des genoux sans le
+secours des rênes. A peine eus-je le temps de parer, avec mon fusil, le
+coup qui m'arrivait en pleine poitrine. Le fer, détourné, m'atteignit au
+bras et entama les chairs. Mon rifle, violemment choqué par le bois de la
+lance, échappa de mes mains. La blessure, la secousse et la perte de mon
+arme m'avaient dérangé dans le maniement de mon cheval et il se passa
+quelques instants avant que je pusse saisir la bride pour le faire
+retourner. Mon antagoniste, lui, avait fait demi-tour aussitôt, et je m'en
+aperçus au sifflement d'une flèche qui me passa dans les cheveux au-dessus
+de l'oreille droite. Au moment où je faisais face de nouveau, une autre
+flèche était posée sur la corde, partait et me traversait le bras droit.
+L'exaspération me fit perdre toute prudence et, tirant un pistolet de mes
+fontes, je l'armai et galopai en avant. C'était le seul moyen de préserver
+ma vie. Au même moment, l'Indien laissant là son arc, se disposa à me
+charger encore avec sa lance, et se précipita à ma rencontre. J'étais
+décidé à ne tirer qu'à coup sûr et à bout portant.
+
+Nous arrivions l'un sur l'autre au plein galop. Nos chevaux allaient se
+toucher; je visai, je pressai la détente... Le chien s'abattit avec un
+coup sec! Le fer de la lance brilla sous mes yeux: la pointe était sur ma
+poitrine. Quelque chose me frappa violemment en plein visage. C'était la
+courroie d'un lasso. Je vis le noeud s'abattre sur les épaules de l'Indien
+et descendre jusqu'à ses coudes: la courroie se tendit. Il y eut un cri
+terrible, une secousse dans tout le corps de mon adversaire; la lance
+tomba de ses mains; et, au même instant, il était précipité de sa selle,
+et restait étendu, sans mouvement, sur le sol. Son cheval heurta le mien
+avec une violence qui fit rouler les deux animaux sur le gazon. Renversé
+avec Moro, je fus presque aussitôt sur pied. Tout cela s'était passé en
+beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En me relevant, je
+vis El-Sol qui se tenait, le couteau à la main, près du Navajo garrotté
+par le noeud du lasso.
+
+--Le cheval! le cheval! Assurez-vous du cheval! cria Séguin.
+
+Et les chasseurs se précipitèrent en foule à la poursuite du mustang, qui,
+la bride traînante, s'enfuyait à travers la prairie. Au bout de quelques
+minutes, l'animal était pris au lasso, et ramené à la place qui avait
+failli être consacrée par ma tombe.
+
+
+
+XXVIII
+
+
+UN DINER A DEUX SERVICES.
+
+El-Sol, ai-je dit, se tenait debout auprès de l'Indien étendu à terre. Sa
+physionomie trahissait deux sentiments: la haine et le triomphe. Sa soeur
+arrivait en ce moment, au galop, et sautant en bas de son cheval, elle
+courut vers lui.
+
+--Regarde, lui dit son frère, en montrant le chef Navajo; regarde le
+meurtrier de notre mère.
+
+La jeune fille poussa une courte et vive exclamation; puis, tirant son
+couteau, elle se précipita sur le captif.
+
+--Non, Luna! cria El-Sol, la tirant en arrière, non; nous ne sommes pas
+des assassins. Ce ne serait pas, d'ailleurs, une vengeance suffisante: il
+ne doit pas mourir encore. Nous le montrerons vivant aux femmes des
+Maricopas. Elles danseront la mamanchic autour du grand chef, du fier
+guerrier capturé sans aucune blessure!
+
+Ces derniers mots, prononcés d'un ton méprisant, produisirent
+immédiatement leur effet sur le Navajo.
+
+--Chien de Coco! s'écria-t-il en faisant un effort involontaire pour se
+débarrasser de ses liens. Chien de Coco! ligué avec les voleurs blancs.
+Chien!
+
+--Ah! tu me reconnais. Dacoma? C'est bien...
+
+--Chien! répéta encore le Navajo, l'interrompant.
+
+Les mots sortaient en sifflant à travers ses dents serrées, tandis que son
+regard brillait d'une férocité sauvage.
+
+--C'est lui! c'est lui? cria Rubé, accourant au galop. C'est lui! C'est un
+Indien aussi féroce qu'un couperet. Assommez-le! déchirez-le! écharpez-le
+à coups de lanières; c'est un échappé de l'enfer: que l'enfer le reprenne!
+
+--Voyons votre blessure, monsieur Haller, dit Séguin descendant de cheval,
+et s'approchant de moi non sans quelque inquiétude, à ce qu'il me parut.
+Où est-elle? dans les chairs' Il n'y a rien de grave, pourvu toutefois que
+la flèche ne soit pas empoisonnée. Je le crains. El-Sol! ici! vite, mon
+ami! Dites-moi si cette pointe n'a pas été empoisonnée.
+
+--Retirons-la d'abord, répondit le Maricopa, répondant à l'appel. Il ne
+faut pas perdre de temps pour cela.
+
+La flèche me traversait le bras d'outre en outre. El-Sol prit à deux mains
+le bout emplumé, cassa le bois près de la plaie, puis, saisissant le dard
+du côté de la pointe, il le retira doucement de la blessure.
+
+--Laissez saigner, dit-il, pendant que je vais examiner la pointe. Il ne
+semble pas que ce soit une flèche de guerre. Mais les Navajoes emploient
+un poison excessivement subtil. Heureusement j'ai le moyen de reconnaître
+sa présence, et j'en possède l'antidote. En disant cela, il sortit de son
+sac une touffe de coton. Il essuya soigneusement le sang qui tachait la
+pointe. Il déboucha ensuite une petite fiole, et, versant quelques gouttes
+sur le métal, observa le résultat. J'attendais avec une vive anxiété.
+Séguin aussi paraissait inquiet; et comme je savais que ce dernier avait
+dû souvent être témoin des effets d'une flèche empoisonnée, j'étais
+peu rassuré par l'inquiétude qu'il manifestait en suivant l'opération.
+S'il craignait un danger, c'est que le danger devait être réel.
+
+--Monsieur Haller, dit enfin El-Sol, vous avez une heureuse chance. Je
+puis appeler cela une heureuse chance, car incontestablement votre
+antagoniste doit avoir dans son carquois des flèches moins inoffensives
+que celle-là. Laissez-moi voir, ajouta-t-il.
+
+Et, soulevant le Navajo, il tira une autre flèche du carquois qui était
+encore attaché derrière le dos de l'Indien. Après avoir renouvelé
+l'épreuve, il s'écria:
+
+-Je vous le disais bien! Regardez celle-ci: verte comme du planton! Il en
+a tiré deux; où est l'autre? Camarades, aidez-moi à la trouver. Il ne faut
+pas laisser un pareil témoin derrière nous.
+
+Quelques hommes descendirent de cheval et cherchèrent la flèche qui avait
+été tirée la première. J'indiquai, autant que je le pus, la direction et
+la distance probable où elle devait se trouver; un instant après, elle
+était ramassée. El-Sol la prit, et versa quelques gouttes de sa liqueur
+sur la pointe. Elle devint verte comme la précédente.
+
+-Vous pouvez remercier vos patrons, monsieur Haller, dit le Coco, de ce
+que ce ne soit pas celle-çi qui ait traversé votre bras, car il aurait
+fallu toute la science du docteur Reichter, et la mienne, pour vous
+sauver. Mais qu'est-ce que cela? une autre blessure!... Ah! il vous a
+touché à la première charge. Laissez-moi voir.
+
+--Je pense que ce n'est qu'une simple égratignure.
+
+--Nous sommes ici sous un climat terrible, monsieur Haller. J'ai vu des
+égratignures de ce genre tourner en blessures mortelles quand on n'en
+prenait pas un soin suffisant. Luna! un peu de coton, petite soeur! Je
+vais tâcher de panser la vôtre de telle sorte que vous n'ayez à craindre
+aucun mauvais résultat. Je vous dois bien cela, car sans vous, monsieur,
+il m'aurait échappé.
+
+--Mais sans vous, monsieur, il m'aurait tué.
+
+--Ma foi, reprit le Coco en souriant, il est supposable que sans moi vous
+ne vous en seriez pas tiré aussi bien. Votre arme vous a trahi... Ce n'est
+pas chose facile que de parer un coup de lance avec la crosse d'un fusil,
+et vous avez merveilleusement exécuté cette parade. Je ne m'étonne pas que
+vous ayez eu recours au pistolet à la deuxième rencontre. J'en aurais fait
+autant, si je l'avais manqué une seconde fois avec mon lasso. Mais nous
+avons été favorisés tous les deux. Il vous faudra porter votre bras en
+écharpe pendant un jour ou deux. Luna! votre écharpe!
+
+--Non! dis-je, en voyant la jeune fille détacher une magnifique ceinture
+nouée autour de sa taille; non, je vous en prie, je trouverai autre chose.
+
+--Tenez, monsieur, si cela peut convenir? dit le jeune trappeur Garey
+intervenant, je suis heureux de pouvoir vous l'offrir.
+
+Garey en disant cela, tira un mouchoir de couleur de dessous sa blouse de
+chasse, et me le présenta.
+
+--Vous êtes bien bon; je vous remercie, répondis-je, bien que je comprisse
+en faveur de qui le mouchoir m'était offert. Vous voudrez bien accepter
+ceci en retour?
+
+Et je lui tendis un de mes petits revolvers; c'était une arme qui, dans un
+pareil moment, et sur un pareil théâtre, valait son poids de perles.
+
+Le montagnard savait bien cela, et accepta avec reconnaissance le cadeau
+que je lui offrais. Mais quelque valeur qu'il pût y attacher, je vis que
+le simple sourire qu'il reçut d'un autre côté constituait à ses yeux une
+récompense plus précieuse encore, et je devinai que l'écharpe, à quelque
+prix que ce fût, changerait bientôt de propriétaire. J'observais la
+physionomie d'El-Sol pour savoir s'il avait remarqué et s'il approuvait
+tout ce petit manège. Aucun signe d'émotion n'apparut sur sa figure. Il
+était occupé de mes blessures et les pansait avec une adresse qui eût fait
+la réputation d'un membre de l'Académie de médecine.
+
+--Maintenant, dit-il quand il eut fini, vous serez en état de rentrer en
+ligne dans une couple de jours au plus tard. Vous avez un mauvais mors,
+monsieur Haller, mais votre cheval est le meilleur que j'aie jamais vu. Je
+ne m'étonne pas que vous ayez refusé de le vendre.
+
+Presque toute la conversation avait eu lieu en anglais. Le chef Coco
+parlait cette langue avec une admirable netteté et un accent des plus
+agréables. Il parlait français, aussi, comme un Parisien; et c'était
+ordinairement dans cette langue qu'il causait avec Séguin. J'en étais
+émerveillé. Les hommes étaient remontés à cheval et avaient hâte de
+regagner le camp. Nous mourions littéralement de faim; nous retournâmes
+sur nos pas pour reprendre le repas interrompu d'une façon si
+intempestive. A peu de distance du camp, nous mimes pied à terre, et,
+après avoir attaché nos chevaux à des piquets, au milieu de l'herbe, nous
+procédâmes à la recherche des débris de viande dont nous avions vu des
+quantités quelque temps auparavant. Un nouveau déboire nous était réservé;
+pas un lambeau de viande ne restait! Les coyotes avaient profité de notre
+absence, et nous ne trouvions plus que des os entièrement rongés. Les
+côtes et les cuisses des buffalos avaient été nettoyées et grattées comme
+un couteau. La hideuse carcasse du Digger, elle-même, était réduite à
+l'état de squelette!
+
+--Bigre! s'écria un des chasseurs; du loup maintenant, ou rien.
+
+Et l'homme mit son fusil en joue.
+
+--Arrêtez! cria Séguin voyant cela. Êtes-vous fou, monsieur!
+
+--Je ne crois pas, capitaine, répliqua le chasseur, relevant son fusil
+d'un air de mauvaise humeur. Il faut pourtant bien que nous mangions, je
+suppose. Je ne vois plus que des loups par ici; et comment les
+attraperons-nous sans tirer dessus?
+
+Séguin ne répondit rien, et se contenta de montrer l'arc qu'El-Sol était
+en train de bander.
+
+--Oh! c'est juste; vous avez raison, capitaine; je vous demande pardon.
+J'avais oublié ce morceau d'os.
+
+Le Coco prit une flèche dans le carquois, en soumit la pointe à l'épreuve
+de sa liqueur. C'était une flèche de chasse: il l'ajusta sur la corde, et
+l'envoya à travers le corps d'un loup blanc qui tomba mort sur le coup. Il
+retira sa flèche, l'essuya, et abattit un autre loup, puis un autre
+encore, et ainsi, jusqu'à ce que cinq ou six cadavres fussent étendus sur
+le sol.
+
+--Tuez un coyote pendant que vous y êtes, cria un des chasseurs. Des
+gentlemen comme nous doivent avoir au moins deux services à leur dîner.
+
+Tout le monde se mit à rire à cette saillie; El-Sol ne se fit pas prier,
+et ajouta un coyote aux victimes déjà sacrifiées.
+
+--Je crois que nous en aurons assez maintenant pour un repas, dit El-Sol,
+retirant la flèche et la replaçant dans le carquois.
+
+--Oui, reprit le farceur. S'il nous en faut d'autres, nous pourrons
+retourner à l'office. C'est un genre de viande qui gagne beaucoup à être
+mangée fraîche.
+
+--Tu as raison, camarade, dit un autre; pour ma part, j'ai toujours eu un
+goût particulier pour le loup blanc; je vas me régaler.
+
+Les chasseurs, tout en riant des plaisanteries de leur camarade, avaient
+tiré leurs couteaux brillants, et ils eurent bientôt dépouillé les loups.
+L'adresse avec laquelle cette opération fut exécutée prouvait qu'elle
+n'avait rien de nouveau pour eux. La viande fut aussitôt dépecée, chacun
+prit son morceau et le fit rôtir.
+
+--Camarades! comment appellerez-vous cela? Boeuf ou mouton? demanda l'un
+d'eux qui commençait à manger.
+
+--Du mouton-loup, pardieu! répondit-on.
+
+--C'est ma foi un bon manger, tout de même. La peau une fois ôtée, c'est
+tendre comme de l'écureuil.
+
+--Ça vous a un petit goût de chèvre; ne trouvez-vous pas?
+
+--Ça me rappelle plutôt le chien.
+
+--Ça n'est pas mauvais du tout; c'est meilleur que du boeuf maigre comme on
+en mange si souvent.
+
+--Je le trouverais un peu meilleur si j'étais sûr que celui que je mange
+n'a pas été dépouiller la carcasse qui est là sur le rocher.
+
+Et l'homme montrait le squelette du Digger.
+
+Cette idée était horrible, et dans toute autre circonstance elle eût agi
+sur nous comme de l'émétique.
+
+--Pouah! s'écria un chasseur, vous m'avez presque soulevé le coeur.
+J'allais goûter du coyote avant que vous ne parliez. Je ne peux plus
+maintenant, car je les ai vus flairer autour avant que nous n'allions
+là-bas.
+
+--Dis donc, vieux gourmand, tu ne t'inquiètes guère de ça toi.
+
+Cette question s'adressait à Rubé, qui était sérieusement occupé après une
+côte, et qui ne fit aucune réponse.
+
+--Lui? allons donc, dit un autre, répondant à sa place; Rubé a mangé plus
+d'un bon morceau dans son temps. N'est-ce pas, Rubé?
+
+--Oui, et si vous devez vivre dans la montagne aussi longtemps que
+l'Enfant, vous serez bien aise de n'avoir jamais à mordre dans une viande
+plus répugnante que la viande du loup; croyez-moi, mes petits amours.
+
+--De la chair humaine, peut-être?
+
+--Oui, c'est ce que Rubé veut dire.
+
+--Garçons, dit Rubé sans faire attention à la remarque, et paraissant de
+bonne humeur depuis que son appétit était satisfait, quelle est la chose
+la plus désagréable, sans parler de la chair humaine, que chacun de vous
+ait jamais mangée?
+
+-Eh bien, sans parler de la chair humaine, comme vous dites, répondit un
+des chasseurs, le rat musqué est la plus détestable viande à laquelle
+j'aie mis la dent.
+
+--J'ai mangé tout cru un lièvre nourri de sauge, dit un autre, et je n'ai
+jamais rien trouvé d'aussi amer.
+
+--Les hiboux ne valent pas grand-chose, ajouta un troisième.
+
+--J'ai mangé du _chince_,[1] continua un quatrième, et je dois dire qu'il
+y a bien des choses qui sont meilleures.
+
+ [Note: Chinche, mouffette, sorte de fouine douêe d'une telle puissance
+d'infection que son simple passage suffit à empoisonner un endroit clos
+pour un mois]
+
+--_Carajo!_ s'écria un Mexicain, et que dites-vous du singe? J'en ai fait
+ma nourriture pendant assez longtemps dans le Sud.
+
+--Oh! je crois volontiers que le singe est une nourriture coriace; mais
+j'ai usé mes dents après du cuir sec de buffalo, et je vous prie de croire
+que ce n'était pas tendre.
+
+--L'Enfant, reprit Rubé après que chacun eut dit son mot, l'Enfant a mangé
+de toutes les créatures que vous avez nommées, si ce n'est pourtant du
+singe. Il n'a pas mangé de singe, parce qu'il n'y en a pas de ce côté-ci.
+Il ne vous dira pas si c'est coriace, si ça ne l'est pas, si c'est amer ou
+non; mais, une fois dans sa vie, le vieux nègre a mangé d'une vermine qui
+ne valait pas mieux, si elle valait autant.
+
+--Qu'est-ce que c'était, Rubé? qu'est-ce que c'était? demandèrent-ils tous
+à la fois, curieux de savoir ce que le vieux chasseur pouvait avoir mangé
+de plus répugnant que les viandes déjà mentionnées.
+
+--C'était du vautour noir; voilà ce que c'était.
+
+--Du vautour noir! répétèrent-ils tous.
+
+--Pas autre chose.
+
+--Pouah? Ça ne devait pas sentir bon, si je ne me trompe.
+
+--Ça passe tout ce que vous pouvez dire.
+
+--Et quand avez-vous mangé ce vautour, vieux camarade? demanda un des
+chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative à
+ce repas.
+
+--Oui, conte-nous ça, Rubé! conte-nous ça.
+
+--Eh bien, commença Rubé, après un moment de silence, il y a à peu près
+six ans de cela; j'avais été laissé à pied, sur l'Arkansas, par les
+Rapahoès, à près de deux cents milles au-dessus de la forêt du Big. Les
+maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. Hé!
+hé! continua l'orateur, avec un petit gloussement; hé! hé! ils croyaient
+bien en avoir fini avec le vieux Rubé, en le laissant ainsi tout seul.
+
+--S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient
+là-dessus. Eh bien, et le vautour?
+
+--Ainsi donc j'étais dépouillé de tout: il ne me restait juste qu'un
+pantalon de peau, et j'étais à plus de deux cents milles de tout pays
+habité! Le fort de Bent était l'endroit le plus proche: je pris cette
+direction.
+
+Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes
+trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une
+de ces bêtes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la
+prairie, qui ne parût comprendre à quoi le pauvre nègre en était réduit.
+Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lézards, et
+encore c'est à peine si j'en trouvais.
+
+--Les lézards font un triste plat, remarqua un des auditeurs.
+
+-Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux,
+bien sûr.
+
+Et, en disant cela, Rubé renouvelait ses attaques au mouton-loup.
+
+--Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu'à ce que je fusse aussi nu
+que la Roche de Chimely.
+
+--Cré nom! était-ce en hiver?
+
+--Non. Le temps était doux et assez chaud pour qu'on pût aller ainsi. Je
+ne me souciais guère de mes jambes de peau à cet endroit; mais j'aurais
+voulu en avoir plus longtemps à manger.
+
+Le troisième jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux
+du vieux nègre étaient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en
+fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent
+farouches, eux aussi, les satanés animaux, et je dus renoncer à cette
+spéculation. C'était le troisième jour depuis que j'avais été planté là,
+et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commençai à
+croire qu'il était temps pour l'Enfant de dire adieu à ce monde. Le soleil
+venait de se lever, et j'étais assis sur le bord de la rivière, quand je
+vis quelque chose de drôle qui flottait sur l'eau. Quand ça s'approcha, je
+vis que c'était la carcasse d'un petit buffalo qui commençait à se gâter,
+et, dessus, une couple de vautours qui se régalaient à même. Tout ç'était
+loin de la rive et l'eau était profonde; mais je me dis que je l'amènerais
+à bord. Je ne fus pas long à me déshabiller, vous pensez. Un éclat de rire
+des chasseurs interrompit Rubé.
+
+--Je me mis à l'eau et gagnai le milieu à la nage. Je n'avais pas fait la
+moitié du chemin que je sentais la chose à plein nez. En me voyant
+approcher, les oiseaux s'envolèrent. Je fus bientôt près de la carcasse,
+mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle était trop avancée tout de même.
+
+--Quel malheur! s'écria un des chasseurs.
+
+--Je n'étais pas d'humeur à avoir pris un bain pour rien: je saisis la
+queue entre mes dents et me mis à nager vers le bord. Au bout de trois
+brasses la queue se détacha! Je poussai la charogne, en nageant derrière
+jusqu'à un banc de sable découvert. Elle manqua tomber en pièces quand je
+la tirai de l'eau. _Ça n'était vraiment pas mangeable!_
+
+Ici Rubé prit une nouvelle bouchée de mouton-loup et garda le silence
+jusqu'à ce qu'il l'eût avalée. Les chasseurs, vivement intéressés par ce
+récit, en attendaient la suite avec impatience. Enfin il reprit:
+
+--Les deux oiseaux de proie voltigeaient alentour, et d'autres arrivaient
+aussi. Je pensai que je pourrais bien me faire un bon repas avec un
+d'entre eux. Je me couchai donc auprès de la carcasse et ne bougeai pas
+plus qu'un opossum. Au bout de quelques instants, les oiseaux arrivèrent
+se poser sur le banc de sable, et un gros mâle vint se percher sur la bête
+morte. Avant qu'il n'eût le temps de reprendre son vol, je l'avais agrippé
+par les pattes.
+
+--Hourra! bien fait, nom d'un chien!
+
+--L'odeur de la satanée bête n'était guère plus appétissante que celle de
+la charogne; mais je m'inquiétais peu que ce fût du chien mort, du vautour
+ou du veau; je plumai et je dépouillai l'oiseau.
+
+--Et tu l'as mangé?
+
+--Non-on, répondit en traînant Rubé, vexé sans doute d'être ainsi
+interrompu, c'est lui qui m'a mangé.
+
+--L'as-tu mangé cru, Rubé? demanda un des chasseurs.
+
+--Et comment aurait-il fait autrement? il n'avait pas un brin de feu, et
+rien pour en allumer....
+
+--Animal bête! s'écria Rubé se retournant brusquement vers celui qui
+venait de parler; je ferais du feu, quand il n'y en aurait pas un brin
+plus près de moi que l'enfer!
+
+Un bruyant éclat de rire suivit cette furieuse apostrophe, et il se passa
+quelques minutes avant que le trappeur se calmât assez pour reprendre sa
+narration.
+
+--Les autres oiseaux, continua-t-il enfin, voyant le vieux mâle empoigné,
+devinrent sauvages, et s'en allèrent de l'autre côté de la rivière. Il n'y
+avait plus moyen de recommencer le même jeu. Justement alors, j'aperçus un
+coyote qui venait en rampant le long du bord, puis un autre sur ses
+talons, puis deux ou trois encore qui suivaient. Je savais bien que ce ne
+serait pas une plaisanterie commode que d'en empoigner un par la jambe;
+mais je résolus pourtant d'essayer, et je me recouchai comme auparavant
+près de la carcasse. Mais je vis que ça ne prenait pas. Les bêtes madrées
+se doutaient du tour et se tenaient à distance. J'aurais bien pu me cacher
+sous quelques broussailles qui étaient près de là, et je commençais à y
+tirer l'appât; mais une autre idée me vint. Il y avait un amas de bois sur
+le bord; j'en ramassai et construisis une trappe tout autour du cadavre.
+En un clin d'oeil de chèvre, j'avais six bêtes prises au piège.
+
+--Hourra! tu étais sauvé alors, vieux troubadour.
+
+--Je ramassai des pierres, j'en mis un tas sur la trappe. Et laissai
+tomber tout sur eux, et moi par-dessus. Seigneur mon Dieu! camarades, vous
+n'avez jamais vu ni entendu pareil vacarme, pareils aboiements,
+hurlements, grognements, remuements: c'était comme si je les avais mis
+dans un bain de poivre. Hé! hé! Hé! ho! ho! ho!
+
+Et le vieux trappeur enfumé riait avec délices au souvenir de cette
+aventure.
+
+--Et tu parvins jusqu'au fort de Bent, sain et sauf, j'imagine?
+
+--Ou-ou-i. J'écorchai les bêtes avec une pierre tranchante, et je me fis
+une espèce de chemise et une sorte de pantalon. Le vieux nègre ne se
+souciait pas de donner à rire à ceux du fort en y arrivant tout nu. Je fis
+provision de viande de loup pour ma route, et j'arrivai en moins d'une
+semaine. Bill se trouvait là en personne; vous connaissez tous Bill Bent?
+Ce n'était pas la première fois que nous nous voyions. Une demi-heure
+après mon arrivée au fort, j'étais équipé, tout flambant neuf et pourvu
+d'un nouveau rifle; ce rifle, c'était _Tar-guts_, celui que voilà.
+
+--Ah! c'est là que tu as eu Tar-guts, alors?
+
+--C'est là que j'ai eu Tar-guts, et c'est un bon fusil. Hi! Hi! hi! Je ne
+l'ai pas gardé longtemps à rien faire. Hi! hi! hi! Ho! ho! ho!
+
+Et Rubé s'abandonna à un nouvel accès d'hilarité.
+
+--A propos de quoi ris-tu maintenant, Rubé? demanda un de ses camarades.
+
+--Hi! hi! hi! de quoi je ris? hi! hi! hi! ho! ho! C'est le meilleur de la
+farce. Hi! hi! hi! de quoi je ris?
+
+--Oui, dis-nous ça, l'ami.
+
+--Voilà de quoi je ris, reprit Rubé en s'apaisant un peu. Il n'y avait pas
+trois jours que j'étais au fort de Bent, quand... Devinez qui arriva au
+fort?
+
+--Qui? les Rapahoès, peut-être?
+
+--Juste, les mêmes Indiens, les mêmes gredins qui m'avaient fichu à pied.
+Ils venaient au fort pour faire du commerce avec Bill, et, avec eux, ma
+vieille jument et mon fusil.
+
+--Tu les as repris, alors?
+
+--Na-tu-relle-ment. Il y avait là des montagnards qui n'étaient pas gens à
+souffrir que l'Enfant eût été planté là au milieu de la prairie pour rien.
+La voilà, la vieille bête! et Rubé montrait sa jument.--Pour le rifle, je
+le laissai à Bill, et je gardai en échange, Tar-guts, voyant qu'il était
+le meilleur.
+
+--Ainsi, tu étais quitte avec les Rapahoès?
+
+--Quant à ça, mon garçon, ça dépend de ce que tu appelles quitte. Vois-tu
+ces marques-là, ces coches qui sont à part?
+
+Le trappeur montrait une rangée de petites coches faite sur la crosse de
+son rifle.
+
+--Oui! oui! crièrent plusieurs voix.
+
+--Il y en a cinq, n'est-ce pas?
+
+--Une, deux, trois... Oui, cinq.
+
+--_Autant de Rapahoès!_
+
+L'histoire de Rubé était finie.
+
+
+
+XXIX
+
+
+LES FAUSSES PISTES.--UNE RUSE DE TRAPPEUR.
+
+Pendant ce temps, les hommes avaient terminé leur repas et commençaient à
+se réunir autour de Séguin dans le but de délibérer sur ce qu'il y avait à
+faire. On avait déjà envoyé une sentinelle sur les rochers pour surveiller
+les alentours, et nous avertir au cas où les Indiens se montreraient de
+nouveau sur la prairie. Nous comprenions tous que notre position était des
+plus critiques. Le Navajo, notre prisonnier, était un personnage trop
+important (c'était le second chef de la nation) pour être abandonné ainsi;
+les hommes placés directement sous ses ordres, la moitié de la tribu
+environ, reviendraient certainement à sa recherche. Ne le trouvant pas à
+la source, en supposant même qu'ils ne découvrissent pas nos traces, ils
+retourneraient dans leur pays par le sentier de la guerre. Ceci devait
+rendre notre expédition impraticable, car la bande de Dacoma seule était
+plus nombreuse que la nôtre; et si nous rencontrions ces Indiens dans les
+défilés de leurs montagnes, nous n'aurions aucune chance de leur échapper.
+Pendant quelque temps, Séguin garda le silence, et demeura les yeux fixés
+sur la terre. Il élaborait évidemment quelque plan d'action. Aucun des
+chasseurs ne voulut l'interrompre.
+
+--Camarades, dit-il enfin, c'est un coup malheureux; mais nous ne pouvions
+pas faire autrement. Cela aurait pu tourner plus mal. Au point où en sont
+les choses, il faut modifier nos plans. Ils vont, pour sûr, se mettre à la
+recherche de leur chef, et remonter jusqu'aux villes des Navajoes. Que
+faire, alors? Notre bande ne peut ni escalader le Pinon ni traverser le
+sentier de guerre en aucun point. Ils ne manqueraient pas de découvrir nos
+traces.
+
+--Pourquoi n'irions-nous pas tout droit rejoindre notre troupe où elle est
+cachée, et ne ferions-nous pas le tour par la vieille mine? Nous n'aurons
+pas à traverser le sentier de la guerre.
+
+Cette proposition était faite par un des chasseurs.
+
+-_Vaya!_ objecta un Mexicain; nous nous trouverions nez à nez avec les
+Navajoès en arrivant à leur ville! _Carrai!_ ça ne peut pas aller,
+_amigo!_ La plupart d'entre nous n'en reviendraient pas. _Santissima!_
+Non!
+
+-Rien ne prouve que nous les rencontrerons, fit observer celui qui avait
+parlé le premier; ils ne vont pas rester dans leur ville, quand ils
+verront que celui qu'ils cherchent n'y est pas revenu.
+
+--C'est juste, dit Séguin; ils n'y resteront pas. Sans aucun doute, ils
+reprendront le sentier de la guerre; mais je connais le pays du côté de la
+vieille mine....
+
+--Allons par là! allons par là! crièrent plusieurs voix.
+
+--Il n'y a pas de gibier de ce côté, continua Séguin. Nous n'avons pas de
+provisions; il nous est impossible de prendre cette route.
+
+--Pas moyen d'aller par là.
+
+--Nous serions morts de faim avant d'avoir traversé les Mimbres.
+
+--Et il n'y a pas d'eau non plus, sur cette route.
+
+--Non, ma foi; pas de quoi faire boire un rat des sables.
+
+-Il faut chercher autre chose, dit Séguin.
+
+Après une pause de réflexion, il ajouta d'un air sombre:
+
+--Il nous faut traverser le sentier, et aller par le Prieto, ou renoncer à
+l'expédition.
+
+Le mot Prieto, placé en regard de cette phrase: _renoncer à l'expédition_,
+excita au plus haut degré l'esprit d'invention chez les chasseurs. On
+proposa plan sur plan; mais tous avaient pour défaut d'offrir la
+probabilité sinon la certitude, que nos traces seraient découvertes par
+l'ennemi et que nous serions rejoints avant d'avoir pu regagner le
+Del-Norte. Tous furent rejetés les uns après les autres. Pendant toute
+cette discussion, le vieux Rubé n'avait pas soufflé mot. Le trappeur
+essorillé était assis sur l'herbe, accroupi sur ses jarrets, traçant des
+lignes avec son couteau, et paraissant occupé à tresser le plan de quelque
+fortification.
+
+--Qu'est-ce que tu fais là, vieux fourreau de cuir? Demanda un de ses
+camarades.
+
+--Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays;
+mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas
+traverser le sentier des Paches sans qu'on fût sur nos talons au bout de
+deux jours. Ça n'est pourtant pas malin.
+
+--Comment vas-tu nous prouver ça, vieux....
+
+--Tais-toi, imbécile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le
+flot monte.
+
+--Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficulté,
+Rubé! J'avoue que je n'en vois aucun.
+
+A cet appel de Séguin, tous les yeux se tournèrent vers le trappeur.
+
+--Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous
+en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous
+dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici à une semaine
+par où nous serons passés. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me
+coupe les oreilles. C'était la plaisanterie favorite de Rubé, et elle ne
+manquait jamais d'égayer les chasseurs. Séguin lui-même ne put réprimer un
+sourire et pria le trappeur de continuer.
+
+--D'abord et avant tout, donc, dit Rubé, il n'y a pas de danger qu'on se
+mette à courir après ce mal blanchi avant deux jours au plus tôt.
+
+--Comment cela?
+
+--Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils
+peuvent très-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a
+oublié son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi
+bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux
+yeux des Indiens.
+
+--Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur.
+
+--Eh bien, le gredin sait bien ça. Vous comprenez maintenant, et c'est
+aussi clair que le pic du _Pike_, qu'il est revenu sur ses pas sans dire
+aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sûr pas laissé
+savoir s'il a pu faire autrement.
+
+--Cela est vraisemblable, dit Séguin; continuez, Rubé.
+
+--Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a
+défendu de le suivre, afin que personne ne pût voir ce qu'il venait faire.
+S'il avait eu la pensée qu'on le soupçonnât, il aurait envoyé quelque
+autre, et ne serait pas venu lui-même: voilà ca qu'il aurait fait.
+
+Cela était assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de
+scalps avaient du caractère des Navajoès les confirma tous dans la même
+pensée.
+
+--Je suis sûr qu'ils reviendront en arrière, continua Rubé, du moins la
+moitié de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours
+et peut-être quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion.
+
+--Mais ils seront sur nos traces le jour d'après.
+
+--Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront,
+c'est clair.
+
+--Et comment ne pas en laisser? demanda Séguin.
+
+--Ça n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre.
+
+--Comment? Comment cela? demanda tout le monde à la fois.
+
+--Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Séguin.
+
+--Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouillé les idées. Je
+croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver
+le moyen du premier coup.
+
+--J'avoue, Rubé, répondit Séguin en souriant, que je ne vois pas comment
+vous pouvez les mettre sur une fausse voie.
+
+--Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatté de montrer sa
+supériorité dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous
+dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit à
+tous les diables.
+
+--Hourra pour toi, vieux sac de cuir!
+
+--Vous voyez ce carquois sur l'épaule de cet Indien?
+
+--Oui, oui!
+
+--Il est plein de flèches ou peu s'en faut, n'est-ce pas?
+
+--Il l'est. Eh bien?
+
+--Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe
+qui peut faire ça aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des
+Paches, et qu'il jette ces flèches la pointe tournée vers le sud, et si
+les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu'à ce qu'ils aient rejoint
+les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus
+mauvais tabac de Kentucky.
+
+--_Viva!_ Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rubé! s'écrièrent
+tous les chasseurs en même temps.
+
+--Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais ça ne
+fait rien. Ils reconnaîtront les flèches, ça suffit. Pendant qu'ils s'en
+retourneront par là-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous
+aurons tout le temps nécessaire pour nous tirer tranquillement du guêpier,
+et revenir chez nous.
+
+--Oui, c'est cela, par le diable!
+
+--Notre bande, continua Rubé, n'a pas besoin de venir jusqu'à la source du
+Pignion, ni à présent ni après. Elle peut traverser le sentier de la
+guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre côté de la
+montagne, où il y a en masse du gibier, des buffalos et du bétail de toute
+espèce. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument
+que nous passions par là; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par
+ici, après la chasse que les Indiens viennent de leur donner.
+
+--Tout cela est juste, dit Séguin. i1 faut que nous fassions le tour de la
+montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont
+fait disparaître des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de
+suite à l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du
+soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rubé? Vous avez fourni l'ensemble
+du plan; je me fie à vous pour les détails.
+
+--Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la première chose que nous ayons à
+faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop, à la place où la
+bande est cachée; il leur fera traverser le sentier.
+
+--Où pensez-vous qu'ils devront le traverser?
+
+--A peu près à vingt milles au nord d'ici, il y a une place sèche et dure,
+une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre,
+ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y
+faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus
+madré des Indiens soit capable d'en reconnaître la piste; je m'en
+chargerais.
+
+--Je vais envoyer immédiatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon
+cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont cachés à vingt milles
+d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec précaution,
+comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez
+courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez!
+
+Le torero, sans faire aucune réponse, détacha son cheval du piquet, sauta
+en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest.
+
+--Heureusement, dit Séguin, le suivant de l'oeil pendant quelques
+instants, ils ont piétiné le sol tout autour; autrement, les empreintes de
+notre dernière lutte en auraient raconté long sur notre compte.
+
+--Il n'y a pas de danger de ce côté, répliqua Rubé; mais quand nous aurons
+quitté d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils découvriraient
+bientôt notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas
+de traces. Et Rubé montrait le sentier pierreux qui s'étendait au nord et
+au sud, contournant le pied de la montagne.
+
+--Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et
+puis, après?
+
+--Ma seconde idée est de nous débarrasser de cette machine qui est là-bas.
+
+Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tête le
+squelette du Yamporica.
+
+--C'est vrai, j'avais oublié cela. Qu'allons-nous en faire?
+
+--Enterrons-le, dit un des hommes.
+
+--Ouais! Non pas. Brûlons-le! conseilla un autre.
+
+--Oui, ça vaut mieux, fit un troisième.
+
+On s'arrêta à ce dernier parti. Le squelette fut amené en bas; les taches
+de sang soigneusement effacées des rochers; le crâne brisé d'un coup de
+tomahawk; les ossements mis en pièces; puis le tout fut jeté dans le feu
+mêlé avec un tas d'os de buffalos déjà carbonisés sous les cendres. Un
+anatomiste seul aurait pu trouver là les vestiges d'un squelette humain.
+
+--A présent, Rubé, les flèches?
+
+--Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu'à nous
+deux nous arrangerons ça de manière à mettre dedans tous les Indiens du
+pays. Nous aurons à peu près trois milles à faire, mais nous serons
+revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et
+tout préparé pour le départ.
+
+--Très-bien! prenez les flèches.
+
+--C'est assez de quatre attrapes, dit Rubé, tirant quatre flèches du
+carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de
+nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bête, tant que
+nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le
+mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma
+vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces
+plumes noires.
+
+Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma,
+et continua:
+
+--Garçons! veillez sur la vieille jument jusqu'à ce que je revienne; ne la
+laissez pas échapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas
+tous à la fois.
+
+--Voilà, Rubé, voilà! crièrent tous les chasseurs, offrant chacun sa
+couverture.
+
+--J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la
+mienne et une autre. Là, Billy, mets ça devant toi. Maintenant suis le
+sentier des Paches pendant trois cents yards à peu près, et ensuite tu
+traverseras; ne marche pas dans le frayé; tiens-toi à mes côtés, et marque
+bien tes empreintes. Au galop, animal!
+
+Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et
+partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut
+couru environ trois cents yards, il s'arrêta, attendant de nouvelles
+instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rubé prenait une
+flèche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche à l'extrémité
+barbelée, il la fichait dans la plus élevée des perches que les Indiens
+avaient laissées debout sur le terrain du camp. La pointe était tournée
+vers le sud du sentier des Apaches, et la flèche était si bien en vue,
+avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de
+quiconque viendrait du côté des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade
+à pied, se tenant à distance du sentier et marchant avec précaution. En
+arrivant près de Garey, il posa une seconde flèche par terre, la pointe
+tournée aussi vers le sud, et de façon à ce qu'elle pût être aperçue de
+l'endroit où était la première. Garey galopa encore en avant, en suivant
+le sentier, tandis que Rubé marchait, dans la prairie, sur une ligne
+parallèle au sentier.
+
+Après avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et
+mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau, et mit le
+cheval au repos dans la partie battue du chemin. Là, Rubé le rejoignit, et
+étendit les trois couvertures sur la terre, bout à bout, dans la direction
+de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied à terre et conduisit le
+cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses
+pieds ne portaient que sur deux à la fois, à mesure que celle de derrière
+devenait libre, elle était enlevée et replacée en avant. Ce manège fut
+répété jusqu'à ce que le mustang fût arrivé à environ cinquante fois sa
+longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut exécuté avec une
+adresse et une élégance égales à celles que déploya sir Walter Raleigh
+dans le trait de galanterie qui lui a valu sa réputation. Garey alors
+ramassa les couvertures, remonta à cheval et revint sur ses pas en suivant
+le pied de la montagne; Rubé était retourné auprès du sentier et avait
+placé une flèche à l'endroit où le mustang l'avait quitté; et il
+continuait à marcher vers le sud avec la quatrième. Quand il eut fait près
+d'un demi-mille, nous le vîmes se baisser au-dessus du sentier, se
+relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait
+pris son compagnon. Les fausses pistes étaient posées; la ruse était
+complète.
+
+El-Sol, de son côté, n'était pas resté inactif. Plus d'un loup avait été
+tué et dépouillé, et la viande avait été empaquetée dans les peaux. Les
+gourdes étaient pleines, notre prisonnier solidement garrotté sur une
+mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Séguin avait résolu
+de laisser deux hommes en vedette à la source. Ils avaient pour
+instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur
+porter à boire avec un seau, de manière à ne pas faire d'empreintes
+fraîches auprès de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une
+éminence, et observer la prairie avec la lunette. Dès que le retour des
+Navajoès serait signalé, leur consigne était de se retirer, sans être vus,
+en suivant le pied de la montagne; puis de s'arrêter dix milles plus loin
+au nord, à une place d'où l'on découvrait encore la plaine. Là, ils
+devaient demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction
+prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en
+toute hâte rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements
+étaient pris, lorsque Rubé et Garey revinrent; nous montâmes à cheval et
+nous nous dirigeâmes, par un long circuit, vers le pied de la montagne.
+Quand nous l'eûmes atteint, nous trouvâmes un chemin pierreux sur lequel
+les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions
+vers le nord, en suivant une ligne presque parallèle au Sentier de la
+guerre.
+
+
+
+XXX
+
+
+UN TROUPEAU CERNÉ.
+
+Une marche de vingt milles nous conduisit à la place où nous devions être
+rejoints par le gros de la bande. Nous fîmes halte près d'un petit cours
+d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait à l'ouest vers le
+San-Pedro. Il y avait là du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour
+nos chevaux. Nos camarades arrivèrent le lendemain matin, ayant voyagé
+toute la nuit. Leurs provisions étaient épuisées aussi bien que les
+nôtres, et, au lieu de nous arrêter pour reposer nos bêtes fatiguées, nous
+dûmes pousser en avant, à travers un défilé de la sierra, dans l'espoir de
+trouver du gibier de l'autre côté. Vers midi, nous débouchions dans un
+pays coupé de clairières, de petites prairies entourées de forêts
+touffues, et semées d'îlots de bois. Ces prairies étaient couvertes d'un
+épais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous.
+Nous voyions leurs _sentiers_, leurs _débris de cornes_ et leurs _lits_.
+Nous voyions aussi le _bois de vache_ du bétail sauvage. Nous ne pouvions
+pas manquer de rencontrer bientôt des uns ou des autres.
+
+Nous étions encore sur le cours d'eau, près duquel nous avions campé la
+nuit précédente et nous fîmes une halte méridienne pour rafraîchir nos
+chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en
+abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de
+_pitahaya_, et nous les mangeons avec délices; nous trouvons des baies de
+cormier, des yampas et des racines de _pomme blanche_. Nous composons un
+excellent dîner avec des fruits et des légumes de toutes sortes qu'on ne
+rencontre à l'état indigène que dans ces régions sauvages. Mais les
+estomacs des chasseurs aspirent à leur réfection favorite, les _bosses_ et
+les _boudins_ de buffalo; après une halte de deux heures, nous nous
+dirigions vers les clairières. Il y avait une heure environ que nous
+marchions entre les _chapparals_, quand Rubé, qui était de quelques pas en
+avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque
+chose derrière lui.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, Rubé? demanda Séguin à voix basse.
+
+--Piste fraîche, cap'n; bisons!
+
+--Combien? pouvez-vous dire?
+
+--Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traversé le fourré là-bas. Je
+vois le ciel. Il y a une clairière pas loin de nous, et je parierais qu'il
+y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n.
+
+--Halte! messieurs, dit Séguin, halte! et faites silence. Va en avant,
+Rubé. Venez, monsieur Haller; vous êtes un amateur de chasse; venez avec
+nous!
+
+Je suivis le guide et Séguin à travers les buissons, m'avançant tout
+doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous
+atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant
+avec précaution à travers les feuilles d'un _prosopis_, nous découvrîmes
+toute la clairière. Les buffalos étaient au milieu. C'était, comme Rubé
+l'avait bien conjecturé, une petite prairie, large d'un mille et demi
+environ, et fermée de tous côtés par un épais rideau de forêts. Près du
+centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'élançait du milieu
+d'un fourré touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois,
+indiquait la présence de l'eau.
+
+--Il y a une source là-bas, murmura Rubé; ils sont justement en train d'y
+rafraîchir leurs mufles.
+
+Cela était assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment
+du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et
+la salive qui dégouttait de leurs babines.
+
+--Comment les prendrons-nous, Rubé? demanda Séguin; pensez-vous que nous
+puissions les approcher?
+
+--Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous
+pouvons nous glisser à l'abri des buissons.
+
+--Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez
+de champ libre. Ils seront dans la forêt au premier bruit. Nous les
+perdrons tous.
+
+--C'est aussi vrai que l'Écriture.
+
+--Que faut-il faire alors?
+
+--Le vieux nègre ne voit qu'un moyen à prendre.
+
+--Lequel?
+
+--Les entourer.
+
+--C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent?
+
+--Mort comme un Indien à qui on a coupé la tête, répondit le trappeur,
+prenant une légère plume de son bonnet et la lançant en l'air. Voyez,
+cap'n, elle retombe d'aplomb!
+
+--Oui, c'est vrai!
+
+--Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous éventent, et nous
+avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite à
+la besogne, cap'n; il y a à marcher d'ici au bout là-bas.
+
+--Divisons nos hommes, alors, dit Séguin, retournant son cheval. Vous en
+conduirez la moitié à leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur
+Haller, restez où vous êtes: c'est une place aussi bonne que n'importe
+quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en
+avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous réussissons, nous aurons du
+plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin.
+
+Ce disant, Séguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux
+Rubé. Leur intention était de partager la bande en deux parts, d'en
+conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes
+de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher à
+couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette
+manière, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'exécuter la
+manoeuvre, nous étions sûrs de prendre tout le troupeau.
+
+Aussitôt que Séguin m'eut quitté, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et
+renouvelai les capsules. Après cela n'ayant plus rien à faire, je me mis à
+considérer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment
+après, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu
+m'indiquaient les progrès de la battue. De temps à autre, un vieux buffle,
+sur les flancs du troupeau, secouait sa crinière hérissée, reniflait le
+vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait évidemment
+un soupçon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient
+ne pas remarquer ces démonstrations, et continuaient à brouter
+tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que
+nous allions faire, lorsque mes yeux furent attirés par un objet qui
+sortait de l'îlot de bois. C'était un jeune buffalo qui se rapprochait du
+troupeau. Je trouvais quelque peu étrange qu'il se fût ainsi séparé du
+reste de la bande, car les jeunes veaux, élevés par leurs mères dans la
+crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux.
+
+--Il sera resté en arrière à la source, pensai-je. Peut-être les autres
+l'ont-ils repoussé du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont été
+partis.
+
+Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il eût été blessé;
+mais, comme il s'avançait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais
+qu'imparfaitement. Il y avait là une bande de coyotes (il y en a toujours)
+guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois,
+dirigèrent une attaque simultanée contre lui. Je les vis qui
+l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements féroces;
+mais le veau paraissait se frayer chemin, en se défendant, à travers le
+plus épais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'aperçus
+près de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les
+autres.
+
+--C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je à moi-même; et je
+portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnaître où les
+chasseurs en étaient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des
+geais miroiter à travers les branches, et j'entendais leurs cris perçants.
+Jugeant d'après ces signes, je reconnus que les hommes s'avançaient assez
+lentement. Il y avait une demi-heure que Séguin m'avait quitté, et ils
+n'avaient pas encore fait la moitié du tour. Je me mis alors à calculer
+combien de temps j'avais encore à attendre, et me livrai au monologue
+suivant:
+
+--La prairie a un mille et demi de diamètre; le cercle fait trois fois
+autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donné avant
+une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les bêtes se
+couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons
+faire une fameuse chasse? Une, deux, trois... en voilà six de couchées.
+C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une!
+Heureuses bêtes! Rien autre chose à faire qu'à manger et à dormir, tandis
+que moi... Et de huit. Cela va bien. Je vais bientôt me trouver en face
+d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drôle de manière pour se coucher.
+On dirait qu'elles tombent comme blessées. Deux de plus! Elles y seront
+bientôt toutes. Tant mieux. Nous serons arrivés dessus avant qu'elles
+n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le
+clairon!
+
+Et tout en roulant ces pensées, j'écoutais si je n'entendais pas le
+signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas être donné de
+quelque temps encore. Les buffalos s'avançaient lentement, broutant tout
+en marchant, et continuant de se coucher l'un après l'autre. Je trouvais
+assez étrange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais
+vu des troupeaux de bétail, près des fermes, en faire autant, et j'étais à
+cette époque peu familiarisé avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns
+semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de
+leurs pieds. J'avais entendu parler de la manière toute particulière dont
+ces animaux ont l'habitude de se _vautrer_, et je pensai qu'ils étaient en
+train de se livrer à cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de
+ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empêchaient. Je
+n'apercevais que les épaules velues et, de temps en temps, quelque sabot
+qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un
+grand intérêt, et j'étais certain maintenant que l'enveloppement serait
+complet avant qu'il ne leur prît fantaisie de se lever. Enfin, le dernier
+de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils étaient
+alors tous sur le flanc, à moitié ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que
+je voyais le veau encore sur ses pieds; mais à ce moment le clairon
+retentit, et des cris partirent de tous les côtés de la prairie. J'appuyai
+l'éperon sur les flancs de mon cheval et m'élançai dans la plaine.
+Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du
+bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle posé en travers devant
+moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille
+chasse. Mon fusil était armé, je me tenais prêt, et je tenais à honneur de
+tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occupé
+au buffalo le plus rapproché. Mon cheval allait comme une flèche, et je
+fus bientôt à portée.
+
+--Est-ce que la bête est endormie? Je n'en suis plus qu'à dix pas et elle
+ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couchée.
+
+Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la détente,
+lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'était du sang!
+J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les rênes.
+Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus porté au milieu du
+troupeau abattu. Là, mon cheval s'arrêta court, et je restai cloué sur ma
+selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une
+superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque
+côté que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang!
+
+Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris
+cessèrent, et, l'un après l'autre, ils tirèrent la bride, comme j'avais
+fait, et demeurèrent confondus et consternés. Un pareil spectacle était
+fait pour étonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des
+buffalos, tous morts ou dans les dernières convulsions de l'agonie. Chacun
+d'eux portait sous la gorge une blessure d'où le sang coulait à gros
+bouillons, et se répandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en
+avait des flaques sur le sol de la prairie, et les éclaboussures des coups
+de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Whagh!--_Santissima!_--Sacrr... s'écrièrent les chasseurs.
+
+--Ce n'est bien sûr pas la main d'un homme qui a fait cela!
+
+--Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois
+vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et
+l'Enfant... Tenez! tenez!
+
+En même temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil
+que l'on arme. Je me retournai; Rubé mettait en joue. Je suivis
+machinalement la direction du canon, j'aperçus quelque chose qui se
+remuait dans l'herbe.
+
+--C'est un buffalo qui se débat encore! pensai-je, voyant une masse velue
+d'un gris brun, il veut l'achever... tiens, c'est le veau!
+
+J'avais à peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur
+ses deux jambes de derrière en poussant un cri sauvage, mais humain.
+L'enveloppe hérissée tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses
+bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien
+s'était abattu et la balle était partie; elle avait percé la brune
+poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un
+des buffles.
+
+--Whagh! Rubé! s'écria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laissé le
+temps d'écorcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitté pendant qu'il
+était en train....
+
+Et le chasseur éclata de rire après cette sanglante plaisanterie.
+
+--Cherchez là, garçons! dit Rubé montrant l'îlot. Si vous cherchez bien,
+vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de
+celui-ci.
+
+Les chasseurs, sur cet avis, se dirigèrent au galop vers l'îlot avec
+l'intention de l'entourer. Je ne pus réprimer un sentiment de dégoût en
+assistant à cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un
+mouvement involontaire, et m'éloignai de la place où le sauvage était
+tombé. Il était couché sur le ventre nu jusqu'à la ceinture. Le trou par
+lequel la balle était sortie se trouvait placé sous l'épaule gauche. Les
+membres s'agitaient encore, mais c'étaient les dernières convulsions de
+l'agonie. La peau qui avait servi à son déguisement était en paquet à la
+place où il l'avait jetée. Près de cette peau se trouvait un arc et
+plusieurs flèches: celles-ci étaient rouges jusqu'à l'encoche. Les plumes,
+pleines de sang, étaient collées au bois. Ces flèches avaient percé
+d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait
+fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et
+descendit posément de cheval.
+
+--Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, dégainant son couteau, et
+se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la
+mienne. Ça vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit
+l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu
+métier, quand bien même le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe
+dans la saison des veaux. Allons, toi, nègre! continua-t-il en saisissant
+la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais
+te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra!
+
+Un éclair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'étrange
+vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri.
+
+--Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui était resté
+près de Rubé.
+
+--C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coupé les
+oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger
+de la même façon tous ceux qui me tomberont dans les griffes. _Wou-wough_
+vilain loup! tu y es, toi! te v'là propre, hein! En parlant ainsi, il
+rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux
+coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il décrivit autour
+du crâne un cercle aussi parfait que s'il eût été tracé au compas. Puis la
+lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enlevé.
+
+--Et de six, continua-t-il, se parlant à lui-même en plaçant le scalp dans
+sa ceinture.--Six à cinquante la pièce. Trois cents dollars de chevelures
+paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors.
+
+Après avoir mis en sûreté le trophée sanglant, il essuya son couteau sur
+la crinière des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de
+son fusil, une nouvelle entaille à la suite des cinq qui y étaient déjà
+marquées. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en
+regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs
+colonnes à ce terrible registre.
+
+
+
+XXXI
+
+
+UN AUTRE COUP.
+
+La détonation d'un fusil frappa mes oreilles et détourna mon attention des
+faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un léger nuage
+bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur
+quoi le coup avait été tiré. Trente ou quarante chasseurs avaient entouré
+l'îlot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de
+cercle irrégulier. Ils étaient encore à quelque distance du petit bois, et
+hors de portée des flèches. Ils tenaient leurs fusils en travers et
+échangeaient des cris. Évidemment, le sauvage n'était pas seul. Il devait
+avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourré. Toutefois, il ne pouvait
+pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles inférieures n'étaient
+pas capables de recéler plus d'une douzaine de corps, et les yeux perçants
+des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir
+une compagnie de chasseurs dans une bruyère, attendant que le gibier
+partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier était de la race humaine!
+C'était un terrible spectacle. Je tournai les yeux du côté de Séguin
+pensant qu'il interviendrait peut-être pour arrêter cette atroce _battue_.
+Il vit mon regard interrogateur et détourna la tête. Je crus apercevoir
+qu'il était honteux de l'oeuvre à laquelle ses compagnons travaillaient;
+mais la nécessité commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui
+pouvaient se trouver dans l'îlot; je compris que toute observation de ma
+part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-mêmes, ils
+n'auraient fait qu'en rire. C'était leur plaisir et leur profession; et je
+suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments étaient exactement de
+la même nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de débusquer un
+ours de sa tanière. L'intérêt était peut-être plus vivement excité encore;
+mais à coup sûr il n'y avait pas plus de disposition à la merci. Je retins
+mon cheval, et attendis, plein d'émotions pénibles, le dénoûment de ce
+drame sauvage.
+
+--_Vaya! Irlandes!_ qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains
+s'adressant à Barney. Je reconnus par là que c'était l'Irlandais qui avait
+fait feu.
+
+--Une Peau-Rouge, par le diable! répondit celui-ci.
+
+--N'est-ce pas ta propre tête que tu auras vue dans l'eau? cria un
+chasseur d'un ton moqueur.
+
+--C'était peut-être le diable, Barney!
+
+--Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et
+je l'ai tué tout de même.
+
+--Ha! ha! Barney a tué le diable! Ha! ha!
+
+--_Vaya!_ s'écria un trappeur, poussant son cheval vers le fourré;
+l'imbécile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra....
+
+--Arrêtez, camarade, cria Garey, prenons des précautions, méfions-nous des
+Peaux-Rouges. Il y a des Indiens là-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce
+gredin-là n'était pas seul bien sûr, essayons de voir comme ça....
+
+Le jeune chasseur mit pied à terre, tourna son cheval le flanc vers le
+bois, et, se mettant du côté opposé, il fit marcher l'animal en suivant
+une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourré. De cette
+manière, son corps était caché, et sa tête seule pouvait être aperçue
+derrière le pommeau de la selle, sur laquelle était appuyé son fusil armé
+et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval
+et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, à
+mesure que le diamètre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils
+furent tout près de l'îlot. Pas une flèche n'avait sifflé encore. N'y
+avait-il donc personne là? On aurait pu le croire, et les hommes
+pénétrèrent hardiment dans le fourré. J'observais tout cela avec un
+intérêt palpitant. Je commençais à espérer que les buissons étaient vides.
+Je prêtais l'oreille à tous les sons; j'entendis le craquement des
+branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand
+ils pénétrèrent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix
+cria:
+
+--Une peau rouge morte! Hourra pour Barney!
+
+--La balle de Barney l'a traversé, par tous les diables! Cria un autre.
+Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait!
+
+Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigèrent vers le couvert.
+Je m'avançai lentement après eux. En arrivant, je les vis traînant le
+corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il
+était mort, et on se préparait à le scalper.
+
+--Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est à
+toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard?
+
+--Elle est à moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant à celui qui
+venait de parler, et avec un fort accent irlandais.
+
+--Certainement: tu as tué l'homme; c'est ton droit.
+
+--Est-ce que ça vaut vraiment cinquante dollars?
+
+--Ça se paie comme du froment.
+
+--Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi?
+
+--Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant
+l'accent de Barney, séparant en même temps le scalp et le lui présentant.
+
+Barney prit le hideux trophée, et je parierais qu'il n'en ressentit pas
+beaucoup de fierté. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'être rendu coupable de
+plus d'un accroc à la discipline, dans sa vie de garnison, mais évidemment
+c'était son premier pas dans le commerce du sang humain.
+
+Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent à fouiller le
+fourré dans tous les sens. La recherche fut très-minutieuse, car il y
+avait encore un mystère. Un arc de plus, c'est-à-dire un troisième arc,
+avait été trouvé avec son carquois et ses flèches. Où était le
+propriétaire? S'était-il échappé du fourré pendant que les hommes étaient
+occupés auprès des buffalos morts? C'était peu probable, mais ce n'était
+pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilité extrême des
+sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'eût pas gagné la forêt,
+inaperçu.
+
+--Si cet Indien s'est échappé, dit Garey, nous n'avons pas même le temps
+d'écorcher ces buffles. Il y a pour sûr une troupe de sa tribu à moins de
+vingt milles d'ici.
+
+--Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout près de l'eau.
+
+Il y avait là une mare. L'eau en était troublée et les bords avaient été
+trépignés par les buffalos. D'un côté, elle était profonde, et les saules
+penchés laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau.
+Plusieurs hommes se dirigèrent de ce côté et sondèrent le fourré avec
+leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rubé était venu avec
+les autres, et ôtait le bouchon de sa corne à poudre avec ses dents, se
+disposant à recharger. Son petit oeil noir lançait des flammes dans toutes
+les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pensée
+subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit
+l'Irlandais, qui était le plus près de lui, par le bras, et lui glissa
+dans l'oreille d'un ton pressant:
+
+--Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite!
+
+Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immédiatement son arme,
+et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rubé saisit vivement le
+mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet
+du côté de la mare. Tout à coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds
+de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu
+du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant dégringola à
+travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol à mes pieds. Je
+sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un
+frémissement: c'était du sang! J'en étais aveuglé. J'entendis les hommes
+accourir de tous les points du fourré. Quand j'eus recouvré la vue,
+j'aperçus un sauvage nu qui disparaissait à travers le feuillage.
+
+--Manqué, s.... mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil
+de munition! ajouta-t-il, jetant à terre le mousquet et s'élançant le
+couteau à la main.
+
+Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des
+buissons. Quand nous atteignîmes le bord de l'îlot, je vis l'Indien,
+toujours debout, et courant avec l'agilité d'une antilope. Il ne suivait
+pas une ligne droite, mais sautait de côté et d'autre, en zigzag, de
+manière à ne pouvoir être visé par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle
+ne l'avait encore atteint, assez grièvement du moins pour ralentir sa
+course. On pouvait voir une traînée de sang sur son corps brun; mais la
+blessure, quelle qu'elle fût, ne semblait pas le gêner dans sa fuite.
+Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'échapper, je n'avais pas
+l'intention de décharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai
+donc près du buisson, caché derrière les feuilles, et suivant les
+péripéties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient à le poursuivre à
+pied, tandis que les plus avisés couraient à leurs chevaux. Ceux-ci se
+trouvaient tous du côté opposé du petit bois, un seul excepté, la jument
+du trappeur Rubé, qui broutait à la place où Rubé avait mis pied à terre,
+au milieu des buffalos morts, précisément dans la direction de l'homme que
+l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut être saisi
+d'une idée soudaine, et déviant légèrement de sa course, il arracha le
+piquet, ramassa le lasso avec toute la dextérité d'un Gaucho, et sauta sur
+le dos de la bête.
+
+C'était une idée fort ingénieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien.
+A peine était-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant
+tous les autres bruits; c'était un appel poussé par le trappeur essorillé.
+La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la
+direction imprimée par son cavalier, elle fit demi-tour immédiatement et
+revint en arrière au galop. A ce moment, une balle tirée sur le sauvage
+écorcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commença à se
+cabrer et à ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient
+détachés du sol en même temps. L'Indien cherchait à se jeter en bas de la
+selle; mais le mouvement de l'avant à l'arrière lui imprimait des
+secousses terribles. Enfin, il fut désarçonné et tomba par terre sur le
+dos. Avant qu'il eût pu se remettre du coup, un Mexicain était arrivé au
+galop, et avec sa longue lance l'avait cloué sur le sol.
+
+Une scène de jurements, dans laquelle Rubé jouait le principal rôle,
+suivit cet incident. Sa colère était doublement motivée. Les fusils de
+munition furent voués à tous les diables, et comme le vieux trappeur était
+inquiet de la blessure reçue par sa jument, les _fichues ganaches à l'oeil
+de travers_ reçurent une large part de ses anathèmes. Le mustang cependant
+n'avait pas essuyé de dommage sérieux, et, quand Rubé eut vérifié le fait,
+le bouillonnement sonore de sa colère s'apaisa dans un sourd grognement et
+finit par cesser tout à fait. Aucun symptôme ne donnait à croire qu'il y
+eût encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occupèrent
+immédiatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allumés, et un
+plantureux repas de viande de buffalo permit à tout le monde de se
+refaire. Après le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se
+dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait être à dix milles tout
+au plus de distance. Là, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque
+de la part de la tribu des Coyoteros, à laquelle les trois sauvages tués
+appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre à être
+suivis par cette tribu, et à l'avoir sur notre dos avant que nous eussions
+pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement dépouillés, la chair
+empaquetée, et, prenant notre course à l'ouest, nous nous dirigeâmes vers
+la Mission.
+
+
+
+XXXII
+
+
+UNE AMÈRE DÉCEPTION.
+
+Nous arrivâmes aux ruines un peu après le coucher du soleil. Les hiboux et
+les loups effarouchés nous cédèrent la place, et nous installâmes notre
+camp au milieu des murs croulants. Nos chevaux furent attachés sur les
+pelouses désertes, et dans les vergers depuis longtemps abandonnés, où les
+fruits mûrs jonchaient la terre en tas épais. Les feux, bientôt allumés,
+illuminèrent de leurs reflets brillants les piliers gris; une partie de la
+viande fut dépaquetée et cuite pour le souper. Il y avait là de l'eau en
+abondance. Une branche du San-Pedro coulait au pied des murs de la
+Mission. Il y avait, dans les jardins, des yams, du raisin, des pommes de
+Grenade, des coings, des melons, des poires, des pêches et des pommes;
+nous eûmes de quoi faire un excellent repas. Après le dîner, qui fut
+court, les sentinelles furent placées à tous les chemins qui conduisaient
+vers les ruines. Les hommes étaient affaiblis et fatigués par le long
+jeûne qui avait précédé cette réfection, et au bout de peu de temps ils se
+couchèrent la tête reposant sur leurs selles et s'endormirent. Ainsi se
+passa notre première nuit à la Mission de San-Pedro. Nous devions y
+séjourner trois jours, ou tout au moins attendre que la chair de buffalo
+fût séchée et bonne à empaqueter.
+
+Ce furent des jours pénibles pour moi. L'oisiveté développait les mauvais
+instincts de mes associés à demi sauvages. Des plaisanteries obscènes et
+des jurements affreux résonnaient continuellement à mes oreilles; je n'y
+échappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa
+tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les
+découvertes scientifiques. Le Maricopa était aussi pour moi un agréable
+compagnon. Cet homme étrange avait fait d'excellentes études, et
+connaissait à peu prés tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur
+une très-grande réserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler
+de lui. Séguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire,
+s'occupant très-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait dévoré
+d'impatience, et, à chaque instant, allait visiter le _tasajo_. Il passait
+des heures entières sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixés
+du côté de l'est. C'était le point d'où devaient revenir les hommes que
+nous avions laissés en observation au Pinon. Une _azotea_ dominait les
+ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque après-midi, quand le
+soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle
+vue de la vallée; mais son principal attrait pour moi résidait dans
+l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement
+là; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas à cette hauteur.
+J'avais coutume d'étendre ma couverture près des parapets à demi écroulés,
+de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position, à de douces pensées
+rétrospectives, ou à des rêves d'avenir plus doux encore. Un seul objet
+brillait dans ma mémoire; un seul objet occupait mes espérances. Je n'ai
+pas besoin de le dire, à ceux du moins qui ont véritablement aimé.
+
+Je suis à ma place favorite, sur l'_azotea_. Il est nuit; mais on s'en
+douterait à peine. Une pleine lune d'automne est au zénith, et se détache
+sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain,
+ce serait la lune des moissons. Ici elle n'éclaire ni les moissons ni le
+logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats,
+n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La
+Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales, à plusieurs
+milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On
+reconnaît son peu de densité à la netteté des objets qui frappent la vue,
+à l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur
+éloignement soit considérable, à la fermeté des contours qui se détachent
+sur le ciel. Je m'en aperçois encore au peu d'élévation de la température,
+à l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays
+favorable pour les personnes frappées d'étisie et de langueur. Si l'on
+savait cela dans les contrées populeuses! L'air, dégagé de vapeurs, est
+inondé par la lumière pâle de la lune. Mon oeil se repose sur des objets
+curieux, sur des formes de végétation particulières au sol de cette
+contrée. Leur nouveauté m'intéresse. A la blanche lueur, je vois les
+feuilles lancéolées de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le
+feuillage dentelé du cactus cochinéal. Des sons flottent dans l'espace; ce
+sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je
+n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agréable
+frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du
+monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre
+voisin, et remplit l'air d'une douce mélodie. La lune plane par-dessus
+tout; je la suis dans sa course élevée. Elle semble présider aux pensées
+qui m'occupent, à mon amour! Que de fois les poètes ont chanté son pouvoir
+sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'était une
+affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut
+et c'est une croyance. D'où vient cette croyance? d'où vient la croyance
+en Dieu? car ces sentiments ont la même source. Cette foi instinctive, si
+généralement répandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que
+notre esprit ne fût, après tout, que matière, fluide électrique? Mais, en
+admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influencé par la lune? Pourquoi
+n'aurait-il pas ses marées, son flux et son reflux aussi bien que les
+plaines de l'air et celles de l'Océan?
+
+Couché sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je
+m'abandonne à une suite de rêveries sentimentales et philosophiques.
+J'évoque le souvenir des scènes qui ont dû se passer dans les ruines qui
+m'environnent; les faits et les méfaits des pères capucins entourés de
+leurs serfs chaussés de sandales. Ce retour au passé n'occupe pas
+longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des âges reculés, et ma
+pensée se reporte sur l'être charmant que j'aime et que j'ai récemment
+quitté: Zoé, ma charmante Zoé! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle à
+moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle après mon
+retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du
+haut de la terrasse solitaire? Mon coeur répondait: Oui! battant d'orgueil
+et de bonheur. Les scènes horribles que j'affrontais pour son salut
+devaient-elles se terminer bientôt? De longs jours nous séparaient encore,
+sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma
+vie.
+
+Mais ce qui se passait autour de moi!... Je n'avais pas encore commis de
+crime; mais j'avais assisté passif à des crimes, dominé par la nécessité
+de la situation que je m'étais faite. Ne serais-je pas bientôt entraîné
+moi-même à tremper dans quelque horrible drame du genre de ceux qui
+constituaient la vie habituelle des hommes dont j'étais entouré. Dans le
+programme que Séguin m'avait développé, je n'avais pas compris les
+cruautés inutiles dont j'étais forcé d'être le témoin. Il n'était plus
+temps de reculer; il fallait aller en avant, et traverser encore d'autres
+scènes de sang et de brutalité, jusqu'à l'heure où il me serait donné de
+revoir ma fiancée, et de recevoir comme prix de mes épreuves l'adorable
+Zoé.
+
+Ma rêverie fut interrompue. J'entendis des voix et des pas; on
+s'approchait de la place où j'étais couché. J'aperçus deux hommes engagés
+dans une conversation animée. Ils ne me voyaient pas, caché que j'étais
+derrière quelques fragments de parapet brisé, et dans l'ombre. Quand ils
+furent plus près, je reconnus le patois de mon serviteur canadien, et l'on
+ne pouvait pas se tromper à celui de son compagnon. C'était l'accent de
+Barney, sans aucun doute. Ces dignes garçons, ainsi que je l'ai déjà dit,
+s'étaient liés comme deux larrons en foire, et ne se quittaient plus.
+Quelques actes de complaisance avaient attaché le fantassin à son associé,
+plus fin et plus expérimenté;--ce dernier avait pris l'autre sous son
+patronage et sous sa protection.
+
+Je fus contrarié de ce dérangement, mais la curiosité me fit rester
+immobile et silencieux. Barney parlait au moment où je commençai à les
+entendre.
+
+--En vérité, monsieur Gaoudé, je ne donnerais pas cette nuit délicieuse
+pour tout l'or du monde. J'avais remarqué le petit bocal déjà: mais que le
+diable m'étrangle si j'avais cru que c'était autre chose que de l'eau
+claire. Voyez-vous ça! Aurait-on pensé que ce vieux loustic d'Allemand en
+apporterait un plein bocal et garderait comme ça tout pour lui! Vous êtes
+bien sûr que ç'en est?
+
+--Oui! oui! c'est de la bonne liqueur, de l'_aguardiente_.
+
+--_Agouardenty_, vous dites?
+
+--Oui, vraiment, monsieur Barney. Je l'ai flairée plus d'une fois. Ça sent
+très-fort; c'est fort, c'est bon!
+
+--Mais pourquoi ne l'avez-vous pas pris vous-même? Vous saviez bien où le
+docteur fourrait ça, et vous auriez pu l'attraper bien plus facilement que
+moi.
+
+--Pourquoi, Barney?
+
+--Parce que, mon ami, je ne veux pas me mettre mal avec M. le docteur, il
+pourrait me soupçonner.
+
+--Je ne vois pas clairement la chose. Il peut vous soupçonner dans tous
+les cas. Eh bien alors?
+
+--Oh! alors, n'importe! je jurerai mes grands dieux que ce n'est pas moi.
+J'aurai la conscience tranquille.
+
+--Par le ciel! nous pouvons prendre la liqueur à présent. Voulez-vous,
+monsieur Gaoudé; pour moi je ne demande pas mieux: c'est dit, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, très-bien!
+
+--Pour lors, à présent ou jamais; c'est le bon moment. Le vieux bonhomme
+est sorti; je l'ai vu partir moi-même. La place est bonne ici pour boire.
+Venez et montrez-moi où il la cache; et, par saint Patrick, je suis votre
+homme pour l'attraper!
+
+--Très-bien; allons! monsieur Barney, allons!
+
+Quelque obscure que cette conversation puisse paraître, je la compris
+parfaitement. Le naturaliste avait apporté parmi ses bagages un petit
+bocal d'_aguardiente_, de l'alcool de Mezcal, dans le but de conserver
+quelques échantillons rares de la famille des serpents ou des lézards,
+s'il avait la chance d'en rencontrer. Je compris donc qu'il ne s'agissait
+de rien moins que d'un complot ayant pour but de s'emparer de ce bocal et
+de vider son contenu.
+
+Mon premier mouvement fut de me lever pour mettre obstacle à leur dessein,
+et, de plus, administrer un savon salutaire à mon voyageur ainsi qu'à son
+compagnon à cheveux rouges; mais, après un moment de réflexion, je pensai
+qu'il valait mieux s'y prendre d'une autre façon et les laisser se punir
+eux-mêmes.
+
+Je me rappelais que, quelques jours avant notre arrivée à l'_Ojo de Vaca_,
+le docteur avait pris un serpent du genre des vipères, deux ou trois
+sortes de lézards, et une hideuse bête baptisée par les chasseurs du nom
+de _grenouille à cornes_. Il les avait plongés dans l'alcool pour les
+conserver. Je l'avais vu faire, et ni mon Français ni l'Irlandais ne se
+doutaient de cela. Je résolus donc de les laisser boire une bonne gorgée
+de l'infusion avant d'intervenir. Je n'attendis pas longtemps. Au bout de
+peu d'instants, ils remontèrent, et Barney était chargé du précieux bocal.
+Ils s'assirent tout près de l'endroit où j'étais couché, puis, débouchant
+le flacon, ils remplirent leurs tasses d'étain et commencèrent à goûter.
+On n'aurait pas trouvé ailleurs une paire de gaillards plus altérés; et
+d'une seule gorgée, chacun d'eux eut vidé sa tasse jusqu'au fond.
+
+--Un drôle de goût, ne trouvez-vous pas? dit Barney après avoir détaché la
+tasse de ses lèvres.
+
+--Oui, c'est vrai, monsieur.
+
+--Que pensez-vous que ce soit?
+
+--Je ne sais quoi. Ça sent le... dame le... dame!...
+
+--Le poisson, vous voulez dire?
+
+--Oui, ça sent comme le poisson: un drôle de bouquet, fichtre!
+
+--Je suppose que les Mexicains mettent quelque chose là dedans pour donner
+du goût à l'_aguardiente_. C'est diablement fort tout de même. Ça ne vaut
+pas grand'chose et on n'en ferait pas grand cas, si on avait à sa portée
+de la bonne liqueur d'Irlande. Oh! mère de Moïse! c'est là une fameuse
+boisson!
+
+Et l'Irlandais secouait la tête, ajoutant ainsi à l'emphase de son
+admiration pour le whisky de son pays.
+
+--Mais, monsieur Gaoudé, continua-t-il, le whisky est le whisky, sans
+aucun doute; mais, si nous ne pouvons avoir de la brioche, ce n'est pas
+une raison pour dédaigner le pain; ainsi donc, je vous en demanderai
+encore un coup.
+
+Le gaillard tendit sa tasse pour qu'on la remplit de nouveau.
+
+Godé pencha le flacon, et versa une partie de son contenu dans les deux
+tasses.
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a dans ma tasse? s'écria-t-il après avoir bu
+une gorgée.
+
+--Qu'est-ce que c'est? laissez voir. Ça! sur mon âme, on dirait d'une
+bête.
+
+--Sacr-r-r... c'est une vilaine bête du Texas, c'est une grenouille! C'est
+donc ça que ça empoisonnait le poisson. Oh! o-ouach!
+
+--Oh! sainte Mère! il y en a une autre dans la mienne! Par le diable!
+c'est un scorpion; un lézard! Houch! ouach! ouach!
+
+--Vou-achr! ha-a-ach! Mon Dieu! ouachr! ach! Sacr...! oachr! ach! o-oa-a
+-achr!
+
+--Sacré tonnerre! Ho-ach! Le vieux satané docteur! A-ouach!
+
+--Ack! ackr! Vierge sainte! ha! ho! hohachr! Poison! Poison!
+
+Et les deux ivrognes marchèrent avec agitation sur l'azotéa, se
+débarrassant l'estomac, crachant tant qu'ils pouvaient, remplis de
+terreur, et pensant qu'ils devaient être empoisonnés. Je m'étais relevé et
+riais comme un fou. Mes éclats de rire et les exclamations des deux
+victimes attirèrent une foule de chasseurs sur la terrasse, et quand ils
+eurent vu de quoi il s'agissait, les ruines retentirent du fracas de leurs
+moqueries sauvages. Le docteur, qui était arrivé avec les autres, goûtait
+peu la plaisanterie. Cependant, après une courte recherche, il retrouva
+ses lézards et les remit dans le bocal, qui contenait encore assez
+d'alcool pour les recouvrir. Il pouvait être tranquille sur l'avenir: son
+flacon était à l'abri des tentatives des chasseurs les plus altérés.
+
+
+
+XXXIII
+
+
+LA VILLE FANTÔME.
+
+Le matin du quatrième jour, les hommes que nous avions laissés en
+observation rejoignirent, et nous apprîmes d'eux que les Navajoès avaient
+pris la route du sud. Les Indiens, revenus à la source, le second jour
+après notre départ, avaient suivi la direction indiquée par les flèches.
+C'était la bande de Dacoma; en tout, à peu près, trois cents guerriers.
+Nous n'avions rien de mieux à faire que de plier bagage le plus
+promptement possible et de poursuivre notre marche vers le nord. Une heure
+après, nous étions en selle et suivions la rive rocheuse du San-Pedro. Une
+longue journée de marche nous conduisit aux bords désolés du Gila; et nous
+campâmes, pour la nuit, près du fleuve, au milieu des ruines célèbres qui
+marquent la seconde halte des Aztèques lors de leur migration.
+
+A l'exception du botaniste, du chef Coco, de moi et peut-être de Séguin,
+pas un de la bande ne semblait s'inquiéter de ses intéressantes
+antiquités. Les traces de l'ours gris, que l'on voyait sur la terre molle,
+occupaient bien plus les chasseurs que les poteries brisées et leurs
+peintures hiéroglyphiques. Deux de ces animaux furent découverts près du
+camp, et un terrible combat s'ensuivit, dans lequel un des Mexicains
+faillit perdre la vie, et n'échappa qu'après avoir eu la tête et le cou en
+partie dépouillés. Les ours furent tués et servirent à notre souper. Le
+jour suivant, nous remontâmes le Gila jusqu'à l'embouchure de San Carlos,
+où nous fîmes halte pour la nuit. Le San-Carlos vient du nord, et Séguin
+avait résolu de remonter le cours de cette rivière pendant une centaine de
+milles, et, ensuite, de traverser à l'est vers le pays des Navajoès. Quand
+il eut fait connaître sa décision, un esprit de révolte se manifesta parmi
+les hommes, et des murmures de mécontentement grondèrent de tous côtés.
+Peu d'instants après, cependant, plusieurs étant descendus et s'étant
+avancés dans l'eau, à quelque distance du bord, ramassèrent quelques
+grains d'or dans le lit de la rivière. On aperçut aussi, parmi les
+rochers, comme indice du précieux métal, la _quixa_, que les Mexicains
+désignent sous le nom de _mère de l'or_. Il y avait des mineurs dans la
+troupe, qui connaissaient très-bien cela, et cette découverte sembla les
+satisfaire. On ne parla plus davantage de gagner le Prieto. Peut-être le
+San-Carlos se trouverait-il aussi riche. Cette rivière avait, comme
+l'autre, la réputation d'être aurifère. En tout cas, l'expédition, en se
+dirigeant vers l'est, devait traverser le Prieto dans la partie élevée de
+son cours, et cette perspective eut pour effet d'apaiser les mutins, du
+moins pour l'instant. Une autre considération encore contribuait à les
+calmer: le caractère de Séguin. Il n'y avait pas un individu de la bande
+qui se souciât de le contrarier en la moindre des choses. Tous le
+connaissaient trop bien pour cela; et ces hommes, qui faisaient
+généralement bon marché de leur vie quand ils se croyaient dans le droit
+consacré par la loi de la montagne, savaient bien que retarder
+l'expédition dans le but de chercher de l'or n'était ni conforme à leur
+contrat avec lui, ni d'accord avec ses désirs. Plus d'un dans la troupe,
+d'ailleurs, était vivement attiré vers les villes des Navajoès par des
+motifs semblables à ceux qui animaient Séguin. Enfin, dernier argument qui
+n'échappait pas à la majorité: la bande de Dacoma devait se mettre à notre
+poursuite aussitôt qu'elle aurait rejoint les Apaches. Nous n'avions donc
+pas de temps à perdre à la recherche de l'or, et le plus simple chasseur
+de scalps comprenait bien cela. Au point du jour, nous étions de nouveau
+en route, et nous suivions la rive du San-Carlos. Nous avions pénétré dans
+le grand désert qui s'étend au nord depuis le Gila jusqu'aux sources du
+Colorado. Nous y étions entrés sans guide, car pas un de la troupe n'avait
+jamais traversé ces régions inconnues. Rubé lui-même ne connaissait
+nullement cette partie du pays. Nous n'avions pas de boussole, mais nous
+pouvions nous en passer. Presque tous nous étions capables d'indiquer la
+direction du nord sans nous tromper d'un degré, et nous savions
+reconnaître l'heure exacte, à 10 minutes près, soit de nuit, soit de jour,
+à la simple inspection du firmament. Avec un ciel clair, avec les
+indications des arbres et des rochers, nous n'avions besoin ni de boussole
+ni de chronomètre. Une vie passée sous la voûte étoilée, dans ces prairies
+élevées et dans ces gorges de montagnes, où rarement un toit leur dérobait
+la vue de l'azur des cieux, avait fait de tous ces rôdeurs insouciants
+autant d'astronomes. Leur éducation, sous ce rapport, était accomplie, et
+elle reposait sur une expérience acquise à travers bien des périls. Leur
+connaissance de ces sortes de choses me paraissait tout à fait
+instinctive. Nous avions encore un guide aussi sûr que l'aiguille
+aimantée; nous traversions les régions de la _plante polaire_, et à chaque
+pas la direction des feuilles de cette plante nous indiquait notre
+méridien. Notre route en était semée, et nos chevaux les écrasaient en
+marchant.
+
+Pendant plusieurs jours nous avançâmes vers le nord à travers un pays de
+montagnes étranges, dont les sommets, de formes fantastiques et
+bizarrement groupés, s'élevaient jusqu'au ciel. Là, nous apercevions des
+formes hémisphériques comme des dômes d'église; ici, des tours gothiques
+se dressaient devant nous; ailleurs, c'étaient des aiguilles gigantesques
+dont la pointe semblait percer la voûte bleue. Des rochers, semblables à
+des colonnes, en supportaient d'autres posés horizontalement; d'immenses
+voûtes taillées dans le roc semblaient des ruines antédiluviennes, des
+temples de druides d'une race de géants! Ces formes si singulières étaient
+encore rehaussées par les plus brillantes couleurs. Les roches stratifiées
+étalaient tour à tour le rouge, le blanc, le vert, le jaune et les tons
+étaient aussi vifs que s'ils eussent été tout fraîchement tirés de la
+palette d'un peintre. Aucune fumée ne les avait ternis depuis qu'ils
+avaient émergé de leurs couches souterraines. Aucun nuage ne voilait la
+netteté de leurs contours. Ce n'était point un pays de nuages, et tout le
+temps que nous le traversâmes, nous n'aperçûmes pas une tache au ciel;
+rien au-dessus de nous que l'éther bleu et sans limites. Je me rappelai
+les observations de Séguin. Il y avait quelque chose d'imposant dans la
+vue de ces éblouissantes montagnes; quelque chose de vivant qui nous
+empêchait de remarquer l'aspect désolé de tout ce qui nous entourait. Par
+moment, nous ne pouvions nous empêcher de croire que nous nous trouvions
+dans un pays très-peuplé, très-riche et très-avancé, si on en jugeait par
+la grandeur de son architecture. En réalité, nous traversions la partie la
+plus sauvage du globe, une terre qu'aucun pied humain n'avait jamais
+foulée, sinon le pied chaussé du mocassin: la région de l'Apache-Loup et
+du misérable Vamparico.
+
+Nous suivions les bords de la rivière; çà et là, pendant nos haltes, nous
+cherchions de l'or. Nous n'en trouvions que de très-petites quantités, et
+les chasseurs commençaient à parler tout haut du Prieto. Là,
+prétendaient-ils, l'or se trouvait en lingots. Quatre jours après avoir
+quitté le Gila, nous arrivâmes à un endroit où le San-Carlos se frayait un
+cañon à travers une haute sierra. Nous y fîmes halte pour la nuit. Le
+lendemain matin, nous découvrîmes qu'il nous serait impossible de suivre
+plus longtemps le cours de la rivière sans escalader la montagne. Séguin
+annonça son intention de la quitter et de se diriger vers l'est. Les
+chasseurs accueillirent cette déclaration par de joyeux hourras. La vision
+de l'or brillait de nouveau à leurs yeux. Nous attendîmes au bord du
+San-Carlos, que la grande chaleur du jour fût passée, afin que nos chevaux
+pussent se rafraîchir à discrétion. Puis, nous remettant en selle, nous
+coupâmes à travers la plaine. Nous avions l'intention de voyager toute la
+nuit, ou du moins jusqu'à ce que nous trouvassions de l'eau, car une halte
+sans eau ne pouvait nous procurer aucun repos. Avant que nous eussions
+marché longtemps, nous nous trouvâmes en face d'une terrible _jornada_, un
+de ces déserts redoutés, sans herbe, sans arbre, sans eau. Devant nous,
+s'étendait du nord au sud une rangée inférieure de montagnes, puis
+au-dessus une autre chaîne plus élevée et couronnée de sommets neigeux. On
+voyait facilement que ces deux chaînes étaient distinctes, et la plus
+éloignée devait être d'une prodigieuse élévation. Cela nous était révélé
+par les neiges éternelles dont ses pics étaient couverts. Une rivière,
+peut-être celle-là même que nous cherchions, devait nécessairement se
+trouver au pied des montagnes neigeuses. Mais la distance était immense.
+Si nous ne trouvions pas un cours d'eau en avant des premières montagnes,
+nous étions grandement exposés à périr de soif. Telle était notre
+perspective. Nous marchions sur un sol aride, à travers des plaines de
+lave et de roches aiguës qui blessaient les pieds de nos chevaux: et,
+parfois, les coupaient. Il n'y avait autour de nous d'autre végétation que
+l'artémise au vert maladif, et le feuillage fétide de la créosote. Aucun
+Être vivant ne se montrait, à l'exception du hideux lézard, du serpent à
+sonnettes et des grillons du désert, qui rampaient sur le sol dur, par
+myriades, et que nos chevaux écrasaient sous leurs pieds. «_De l'eau!_»
+tel était le cri qui commençait à être proféré dans toutes les langues.
+--_Water!_ criait le trappeur suffoquant.--De l'eau! criait le Canadien.
+--_Agua! agua!_ criait le Mexicain.
+
+A moins de vingt milles du San-Carlos, nos gourdes étaient aussi sèches
+que le rocher. La poussière de la plaine et la chaleur de l'atmosphère
+avaient provoqué chez nous une soif intense, et nous avions tout épuisé.
+Nous étions partis assez tard l'après-midi. Au soleil couchant, les
+montagnes en face de nous semblaient toujours être à la même distance.
+Nous voyageâmes toute la nuit, et, quand le soleil se leva, nous en étions
+encore très-éloignés. Cette illusion se produit toujours dans l'atmosphère
+transparente de ces régions élevées. Les hommes mâchonnaient tout en
+causant. Ils tenaient dans leur bouche de petites balles, ou des cailloux
+d'obsidienne, qu'ils mordaient avec des efforts désespérés. Quand nous
+atteignîmes les premières montagnes, le soleil était déjà haut sur
+l'horizon. A notre grande consternation, nous n'y trouvâmes pas une goutte
+d'eau! La chaîne présentait un front de roches sèches, tellement serrées
+et stériles, que les buissons de créosote eux-mêmes ne trouvaient pas de
+quoi s'y nourrir. Ces roches étaient aussi dépourvues de végétation que le
+jour où elles étaient sorties de la terre à l'état de lave. Des
+détachements se répandirent dans toutes les directions et grimpèrent dans
+les ravins; mais après avoir perdu beaucoup de temps en recherches
+infructueuses, nous renonçâmes, désespérés. Il y avait un passage qui
+paraissait traverser la chaîne. Nous y entrâmes et marchâmes en avant,
+silencieux et agités de sinistres pensées. Peu après nous débuchions de
+l'autre côté, et une scène d'un singulier caractère frappait nos yeux.
+Devant nous une plaine entourée de tous côtés par de hautes montagnes; à
+l'extrémité opposée, les monts neigeux prenaient naissance, et montraient
+leurs énormes rochers s'élevant verticalement à plus de mille pieds de
+hauteur. Les roches noires apparaissaient amoncelées les unes sur les
+autres, jusqu'à la limite des neiges immaculées dont les sommets étaient
+recouverts. Mais ce qui causait notre principal étonnement, c'était la
+surface de la plaine. Elle était aussi couverte d'un manteau d'une
+éclatante blancheur; cependant la place plus élevée que nous occupions
+était parfaitement nue, et nous y ressentions vivement la chaleur du
+soleil. Ce que nous voyions dans la vallée ne pouvait donc pas être de la
+neige.
+
+L'uniformité de la vallée, les montagnes chaotiques, dont elle était
+environnée, m'impressionnaient vivement par leur aspect froid et désolé.
+Il semblait que tout fût mort autour de nous et que la nature fût
+enveloppée dans son linceul. Mes compagnons paraissaient éprouver la même
+sensation que moi, et tout le monde se taisait. Nous descendîmes la pente
+du défilé qui conduisait dans cette singulière vallée. En vain nos yeux
+interrogeaient l'espace: aucune apparence d'eau devant nous. Mais nous
+n'avions pas le choix: il fallait traverser. A l'extrémité la plus
+éloignée, au pied des montagnes neigeuses, nous crûmes distinguer une
+ligne noire, comme celle d'une rangée d'arbres, et nous nous dirigeâmes
+vers ce point. En arrivant sur la plaine nous trouvâmes le sol couvert
+d'une couche épaisse de soude, blanche comme de la neige. Il y en avait
+assez là pour satisfaire aux besoins de toute la race humaine; mais,
+depuis sa formation nulle main ne s'était encore baissée pour la ramasser.
+Trois ou quatre massifs de rocher se trouvaient sur notre route, près de
+l'endroit où le défilé débouchait dans la vallée. Pendant que nous les
+contournions, nos yeux tombèrent sur une large ouverture pratiquée dans
+les montagnes qui étaient en face de nous. A travers cette ouverture, les
+rayons du soleil brillaient et coupaient en écharpe le paysage d'une
+traînée de lumière jaune. Dans cette lumière, se jouaient par myriades les
+légers cristaux de la soude soulevé par la brise. Pendant que nous
+descendions, je remarquai que les objets prenaient autour de nous un
+aspect tout différent de celui qu'ils nous avaient présenté d'en haut.
+Comme par enchantement, la blanche surface disparaissait et faisait place
+à des champs de verdure au milieu desquels s'élançaient de grands arbres
+couverts d'un épais et vert feuillage.
+
+--Des cotonniers! s'écria un chasseur en regardant les bosquets encore
+éloignés.
+
+--Ce sont d'énormes sapins, pardieu! s'écria un autre.
+
+--Il y a de l'eau là, camarades, bien sûr! fit remarquer un troisième.
+
+--Oui, messieurs! il est impossible que de pareilles tiges croissent sur
+une prairie sèche. Regardez! Hilloa!
+
+--De par tous les diables, voilà une maison là-bas!
+
+--Une maison! une, deux, trois!... Mais c'est tout une ville, ou bien il
+n'y a pas un seul mur. Tenez! Jim, regardez là-bas! Wagh!
+
+Je marchais devant avec Séguin; le reste de la bande atteignait la bouche
+du défilé derrière nous. J'avais été absorbé pendant quelques instants
+dans la contemplation de la blanche efflorescence qui couvrait le sol et
+je prêtais l'oreille au craquement de ces incrustations sous le sabot de
+mon cheval. Ces exclamations me firent lever les yeux. Sous l'impression
+de ce que je vis, je tirai les deux rênes d'une seule secousse. Séguin
+avait fait comme moi, et toute la troupe s'était arrêtée en même temps.
+Nous venions justement de tourner une des masses qui nous empêchaient de
+voir la grande ouverture qui se trouvait alors précisément en face de
+nous; et, près de sa base, du côté du sud, on voyait s'élever les murs et
+les édifices d'une cité; d'une vaste cité, si l'on en jugeait par la
+distance et par l'aspect colossal de son architecture. Les colonnes des
+temples, les grandes portes, les fenêtres, les balcons, les parapets, les
+escaliers tournants nous apparaissaient distinctement. Un grand nombre de
+tours s'élevaient très-haut au-dessus des toits; au milieu, un grand
+édifice ressemblant à un temple et couronné d'un dôme massif, dominait
+toutes les autres constructions. Je considérais cette apparition soudaine
+avec un sentiment d'incrédulité. C'était un songe, une chimère, un mirage
+peut-être.... Non, cependant le mirage ne présente pas un tableau aussi
+net. Il y avait là des toits, des cheminées, des murs, des fenêtres. Il y
+avait des maisons fortifiées avec leurs créneaux réguliers et leurs
+embrasures. Tout cela était réel: c'était une ville. Était-ce donc là la
+_Cibolo_ des pères espagnols? Était-ce la ville aux portes d'or et aux
+tours polies? Après tout, l'histoire racontée par les prêtres voyageurs ne
+pouvait-elle pas être vraie? Qui donc avait démontré que ce fût une fable!
+Qui avait jamais pénétré dans ces régions où les récits des prêtres
+plaçaient la ville dorée de Cibolo? Je vis que Séguin était, autant que
+moi, surpris et embarrassé. Il ne connaissait rien de ce pays. Il avait vu
+souvent des mirages, mais pas un seul qui ressemblât à ce que nous avions
+sous les yeux.
+
+Pendant quelque temps, nous demeurâmes immobiles sur nos selles, en proie
+à de singulières émotions. Pousserions-nous en avant? Sans doute. Il nous
+fallait arriver à l'eau. Nous mourions de soif. Aiguillonnés par ce
+besoin, nous partîmes à toute bride. A peine avions-nous couru quelques
+pas, qu'un cri simultané fut poussé par tous les chasseurs. Quelque chose
+de nouveau,--quelque chose de terrible,--était devant nous. Près du pied
+de la montagne se montrait une ligne de formes sombres, en mouvement:
+c'étaient _des hommes à cheval_! Nous arrêtâmes court nos chevaux; notre
+troupe entière fit halte au même instant.
+
+--Des Indiens! telle fut l'exclamation générale.
+
+--Il faut que ce soient des Indiens murmura Séguin: il n'y a pas d'autres
+créatures humaines par ici. Des Indiens! mais non. Jamais il n'y eut
+d'Indiens semblables à cela. Voyez! ce ne sont pas des hommes! Regardez
+leurs chevaux monstrueux, leurs énormes fusils: _ce sont des géants_! Par
+le ciel! continua-t-il après un moment d'arrêt, ils sont sans corps, _ce
+sont des fantômes_!
+
+Il y eut des exclamations de terreur parmi les chasseurs placés en
+arrière. Étaient-ce là les habitants de la cité? Il y avait une proportion
+parfaite entre la taille colossale des chevaux et celle des cavaliers.
+Pendant un moment, la terreur m'envahit comme les autres; mais cela ne
+dura qu'un instant. Un souvenir soudain me vint à l'esprit; je me rappelai
+les montagnes du Hartz et ses démons. Je reconnus que le phénomène que
+nous avions devant nous devait être le même, une illusion d'optique, un
+effet de mirage. Je levai la main au-dessus de ma tête. Le géant qui était
+devant les autres imita le mouvement. Je piquai de l'éperon les flancs de
+mon cheval et galopai en avant. Il fit de même, comme s'il fût venu à ma
+rencontre. Après quelque temps de galop, j'avais dépassé l'angle
+réflecteur, et l'ombre du géant disparut instantanément dans l'air. La
+ville aussi avait disparu; mais nous retrouvâmes les contours de plus
+d'une forme singulière dans les grandes roches stratifiées qui bordaient
+la vallée. Nous ne fûmes pas longtemps sans perdre de vue, également, les
+bouquets d'arbres gigantesques. En revanche, nous vîmes distinctement au
+pied de la montagne, non loin de l'ouverture, une ceinture de saules verts
+et peu élevés, mais des saules réels. Sous leur feuillage, on voyait
+quelque chose qui brillait au soleil comme des paillettes d'argent,
+_c'était de l'eau!_ C'était un bras du Prieto. Nos chevaux hennirent à cet
+aspect; un instant après, nous avions mis pied à terre sur le rivage, et
+nous étions tous agenouillés auprès du courant.
+
+
+
+XXXIV
+
+
+LA MONTAGNE D'OR.
+
+Après une marche si pénible, il était nécessaire de faire une halte plus
+longue que d'habitude. Nous restâmes près de l'arroyo tout le jour et
+toute la nuit suivante. Mais les chasseurs avaient hâte de boire les eaux
+du Prieto lui-même; le lendemain matin, nous levâmes le camp et prîmes
+notre direction vers cette rivière. A midi, nous étions sur ses bords.
+C'était une singulière rivière, traversant une région de montagnes mornes,
+arides et désolées. Le courant s'était frayé son chemin à travers ces
+montagnes, y creusant plusieurs canons, et roulait ses flots dans un lit
+presque partout inaccessible. Elle paraissait noire et sombre. Où donc
+étaient les sables d'or? Après avoir suivi ses bords pendant quelque
+temps, nous nous arrêtâmes à un endroit où l'on pouvait gagner la rive.
+Les chasseurs, sans s'occuper d'autre chose, franchirent promptement les
+rochers et descendirent vers l'eau. C'est à peine s'ils prirent le temps
+de boire. Ils fouillèrent dans les interstices des rochers tombés des
+hauteurs; ils ramassèrent le sable avec leurs mains et se mirent à le
+laver dans leurs tasses; ils attaquèrent les roches quartzeuses à coups de
+tomahawk et en écrasèrent les fragments entre deux grosses pierres. Ils ne
+trouvèrent pas une parcelle d'or. Ils avaient pris la rivière trop haut,
+ou bien l'Eldorado se trouvait encore plus au nord.
+
+Harassés, baignés de sueur, furieux, jurant et grognant, ils obéirent à
+l'ordre de marcher en avant. Nous suivîmes le cours du fleuve et nous nous
+arrêtâmes, pour la nuit, à une autre place où l'eau était accessible pour
+nos animaux. Là, les chasseurs cherchèrent encore de l'or, et n'en
+trouvèrent pas plus qu'auparavant. La contrée aurifère était au-dessous,
+ils n'en doutaient plus. Le chef les avait conduits par le San-Carlos pour
+les en détourner, craignant que la recherche de l'or ne retardât la
+marche. Il n'avait nul souci de leurs intérêts. Il ne pensait qu'au but
+Particulier qu'il voulait atteindre. Ils s'en retourneraient aussi pauvres
+qu'ils étaient venus, ça lui était bien égal. Jamais ils ne retrouveraient
+une occasion pareille. Tels étaient les murmures entremêlés de jurements.
+Séguin n'entendait rien, ou feignait de ne pas entendre. Il avait un de
+ces caractères qui savent tout supporter, jusqu'à ce que le moment
+favorable pour agir se présente. Il était naturellement emporté, comme
+tous les créoles; mais le temps et l'adversité avaient amené son caractère
+à un calme et à un sang-froid qui convenaient admirablement au chef d'une
+semblable troupe. Quand il se décidait à agir, il devenait, comme on dit
+dans l'Ouest, _un homme dangereux_, et les chasseurs de scalps savaient
+cela. Pour l'instant, il ne prenait pas garde à leurs murmures.
+
+Longtemps avant le point du jour, nous nous étions remis en selle, et nous
+nous dirigions vers le haut Prieto. Nous avions remarqué des feux à une
+certaine distance pendant la nuit et nous savions que c'étaient ceux des
+villages des Apaches. Notre intention était de traverser leur pays sans
+être aperçus, et nous devions, quand le jour aurait paru, nous cacher
+parmi les rochers jusqu'à la nuit suivante. Quand l'aube devint claire,
+nous fîmes halte dans une profonde ravine, et quelques-uns de nous
+grimpèrent sur la hauteur pour reconnaître. Nous vîmes la fumée s'élever
+au-dessus des villages, au loin; mais nous les avions dépassés pendant
+l'obscurité, et, au lieu de rester dans notre cachette, nous continuâmes
+notre route à travers une large plaine couverte de sauges et de cactus. De
+chaque côté les montagnes se dressaient, s'élevant rapidement à partir de
+la plaine, et affectant ces formes fantastiques qui caractérisent les pics
+de ces régions. En haut des roches à pic, formant d'effrayants abîmes, on
+découvrait des plateaux mornes, arides, silencieux. La plaine arrivait
+jusqu'à la base même des rochers qui avaient dû nécessairement être
+baignés par les eaux autrefois. C'était évidemment le lit d'un ancien
+océan. Je me rappelai la théorie de Séguin sur les mers intérieures. Peu
+après le lever du soleil, la direction que nous suivions nous conduisit à
+une route indienne. Là nous traversâmes la rivière avec l'intention de
+nous en séparer et de marcher à l'est. Nous arrêtâmes nos chevaux au
+milieu de l'eau et les laissâmes boire à discrétion. Quelques-uns des
+chasseurs qui étaient portés en avant avaient gravi le bord escarpé. Nous
+fûmes attirés par des exclamations d'une nature inaccoutumée. En levant
+les yeux, nous vîmes que plusieurs d'entre eux, sur le haut de la côte,
+montraient le nord avec des gestes très-animés. Voyaient-ils les Indiens?
+
+--Qu'y a-t-il? cria Séguin, pendant que nous avancions.
+
+--Une montagne d'or; une montagne d'or! Telle fut la réponse.
+
+Nous pressâmes nos chevaux vers le sommet. Au loin vers le nord, aussi
+loin que l'oeil pouvait s'étendre, une masse brillante réfléchissait les
+rayons du soleil. C'était une montagne, et le long de ses flancs, de la
+base au sommet, la roche avait l'éclat et la couleur de l'or! La
+réverbération des rayons du soleil sur cette surface nous éblouissait.
+Était-ce donc une montagne d'or?
+
+Les chasseurs étaient fous de bonheur! C'était la montagne dont il avait
+été si souvent question autour des feux des bivouacs. Lequel d'entre eux
+n'en avait pas entendu parler, qu'il y eût cru ou non? Ce n'était donc pas
+une fable. La montagne était là devant eux, dans toute son éclatante
+splendeur! Je me retournai et regardai Séguin. Il se tenait les yeux
+baissés; sa physionomie exprimait une vive inquiétude. Il comprenait la
+cause de l'illusion; le Maricopa, Reichter et moi la comprenions aussi. Au
+Premier coup d'oeil, nous avions reconnu les écailles brillantes de la
+sélénite. Séguin vit qu'il y avait là une grande difficulté à surmonter.
+Cette éblouissante hallucination était très-loin de notre direction; mais
+il était évident que ni menaces ni prières ne seraient écoutées. Les
+hommes étaient tous résolus à aller vers cette montagne. Quelques-uns
+avaient déjà tourné la tête de leurs chevaux de ce côté, et s'avançaient
+dans cette direction. Séguin leur ordonna de revenir. Une dispute terrible
+s'ensuivit, et peu après ce fut une véritable révolte. En vain Séguin fit
+valoir la nécessité d'arriver le plus promptement possible à la ville; en
+vain il représenta le danger que nous courions d'être surpris par la bande
+de Dacoma, qui pendant ce temps serait sur nos traces; en vain le chef
+Coco, le docteur et moi-même, affirmâmes à nos compagnons ignorants que ce
+qu'ils voyaient n'était que la surface d'un rocher sans valeur. Les hommes
+s'obstinaient. Cette vue, qui répondait à leurs espérances longtemps
+caressées, les avait enivrés. Ils avaient perdu la raison; ils étaient
+fous.
+
+--En avant donc! cria Séguin, faisant un effort désespéré pour contenir sa
+fureur. En avant, insensés, suivez votre aveugle passion. Vous payerez
+cette folie de votre vie!
+
+En disant ces mots, il retourna son cheval et prit sa course vers le phare
+brillant. Les hommes le suivirent en poussant de joyeuses et sonores
+acclamations. Après un long jour de course nous atteignîmes la base de la
+montagne. Les chasseurs se jetèrent en bas de cheval et grimpèrent vers
+les roches brillantes. Ils les atteignirent; les attaquèrent avec leurs
+tomahawks, leurs crosses de pistolets; les grattèrent avec leurs couteaux;
+enlevèrent des feuilles de mica et de sélénite transparente... puis les
+jetèrent à leurs pieds, honteux et mortifiés; l'un après l'autre ils
+revinrent dans la plaine, l'air triste et profondément abattus; pas un ne
+dit mot; ils remontèrent à cheval et suivirent leur chef.
+
+Nous avions perdu un jour à ce voyage sans profit; mais nous nous
+consolions en pensant que les Indiens, suivant nos traces, feraient le
+même détour. Nous courions maintenant au sud-ouest; mais ayant trouvé une
+source non loin du pied de la montagne, nous y restâmes toute la nuit.
+Après une autre journée de marche au sud-est, Rubé reconnut le profil des
+montagnes. Nous approchions de la grande ville des Navajoes. Cette
+nuit-là, nous campâmes près d'un cours d'eau, un bras du Prieto, qui se
+dirige vers l'est. Un grand abîme entre deux rochers marquait le cours de
+la rivière au-dessus de nous. Le guide montra cette ouverture, pendant que
+nous nous avancions vers le lieu de notre halte.
+
+--Qu'est-ce, Rubé? demanda Séguin.
+
+--Vous voyez cette gorge en face de vous?
+
+--Oui; qu'est-ce que c'est?
+
+--La ville est là.
+
+
+
+XXXV
+
+
+NAVAJOA.
+
+La soirée du jour suivant était avancée quand nous atteignîmes le pied de
+la sierra, à l'embouchure du canon. Nous ne pouvions pas suivre le bord de
+l'eau plus loin, car il n'y avait dans le chenal ni sentier ni endroit
+guéable. Il fallait nécessairement franchir l'escarpement qui formait la
+joue méridionale de l'ouverture. Un chemin frayé à travers des pins
+chétifs s'offrait à nous, et, sur les pas de notre guide, nous commençâmes
+l'ascension de la montagne. Après avoir gravi pendant une heure environ,
+en suivant une route effrayante au bord de l'abîme. Nous parvînmes à la
+crête; nos yeux se portèrent vers l'est. Nous avions atteint le but de
+notre voyage. La ville des Navajoes était devant nous!
+
+--Voilà! _Mira el pueblo! That's the town!_ Hourra! S'écrièrent les
+chasseurs, chacun dans sa langue.
+
+--Oh Dieu! enfin, la voilà! murmura Séguin dont les traits exprimaient une
+émotion profonde; soyez béni! mon Dieu! Halte! camarades, halte!
+
+Nous retînmes les rênes, et, immobiles sur nos chevaux fatigués, nous
+demeurâmes les yeux tournés vers la plaine. Un magnifique panorama,
+magnifique sous tous les rapports, s'étalait devant nous; l'intérêt avec
+lequel nous le considérions était encore redoublé par les circonstances
+particulières qui nous avaient amenés à en jouir. Placés à l'extrémité
+occidentale d'une vallée oblongue, nous la voyons se dérouler dans toute
+sa longueur. C'est, non pas une vallée proprement dite, bien qu'elle fût
+ainsi appelée par les Américains espagnols, mais plutôt une plaine
+entourée de tout côtés par des montagnes. Sa forme est elliptique. Le
+grand axe, ou diamètre des foyers de cette ellipse, peut avoir dix ou
+douze milles de longueur; le petit axe en a cinq ou six. La surface
+entière présente un champ de verdure dont le plan n'est coupé ni de
+buissons, ni de haies, ni de collines. C'est comme un lac tranquille
+transformé en émeraude. Une ligne d'argent la traverse dans toute son
+étendue, en courbes gracieuses, et marque le cours d'une rivière
+cristalline. Mais les montagnes! Quelles sauvages montagnes! surtout
+celles qui bordent la vallée au nord. Ce sont des masses de granit
+amoncelées. Quelles convulsions de la nature doivent avoir présidé à leur
+naissance! Leur aspect présente l'idée d'une planète en proie aux douleurs
+de l'enfantement. Des rochers énormes sont suspendus, à peine en
+équilibre, au-dessus de précipices affreux. Il semble que le choc d'une
+plume suffirait pour occasionner la chute de ces masses gigantesques.
+D'effrayants abîmes montrent dans leurs profondeurs de sombres défilés
+qu'aucun bruit ne trouble. Çà et là, des arbres noueux, des pins et des
+cèdres, croissent horizontalement et pendent le long des rochers. Les
+branches hideuses des cactus, le feuillage maladif des buissons de
+créosote, se montrent dans les fissures, et ajoutent un trait de plus au
+caractère âpre et morne du paysage. Telle est la barrière septentrionale
+de la vallée. La sierra du midi présente un contraste géologique complet.
+Pas une roche de granit ne se montre de ce côté. On y voit aussi des
+rochers amoncelés, mais blancs comme la neige. Ce sont des montagnes de
+quartz laiteux. Elles sont dominées par des pics de formes diverses, nus
+et brillants; d'énormes masses pendent sur les profonds abîmes: les
+ravins, comme les hauteurs, sont dépourvus d'arbres. La végétation qui s'y
+montre a tous les caractères de la désolation. Les deux sierras convergent
+vers l'extrémité orientale de la vallée. Du sommet que nous occupons, et
+qui se trouve à l'ouest, nous découvrons tout le tableau. A l'autre bout
+de la vallée, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous
+reconnaissons une forêt de pins, mais elle est trop éloignée pour que nous
+puissions distinguer les arbres. La rivière semble sortir de cette forêt,
+et, sur ses bords, près de la lisière du bois, nous apercevons un ensemble
+de constructions pyramidales étranges. Ce sont des maisons. C'est la ville
+de Navajoa!
+
+Nos yeux s'arrêtent sur cette ville avec une vive curiosité. Nous
+distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient à près de dix
+milles de distance. C'est une étrange architecture. Quelques-unes sont
+séparées des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous
+voyons flotter des bannières. L'une, grande entre toutes, présente
+l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la
+ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes
+qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des êtres humains. Il y en
+a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en
+voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant
+devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns
+sont sur les bords de la rivière, et nous en apercevons qui plongent dans
+l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le
+bon état d'entretien, pâturent tranquillement dans la prairie. Des troupes
+de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en
+voltigeant le courant sinueux de la rivière. Le soleil baisse; les
+montagnes réfléchissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux
+resplendissent sur les pics de la sierra méridionale. La scène est
+imposante par sa beauté et le silence qui l'environne. Combien de temps
+s'écoulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de
+meurtre et de pillage?
+
+Nous demeurons quelque temps absorbés dans la contemplation de la vallée
+sans proférer un seul mot. C'est le silence qui précède les résolutions
+terribles. L'esprit de mes compagnons est agité de pensées et d'émotions
+diverses, diverses par leur nature et par leur degré de vivacité, et
+différant autant les unes des autres, que le ciel diffère de l'enfer.
+Quelques-unes de ces émotions sont saintes. Des hommes ont le regard tendu
+sur la plaine, croyant ou s'imaginant distinguer, à cette distance, les
+traits d'un être aimé, d'une épouse, d'une soeur, d'une fille, ou
+peut-être d'une personne plus tendrement chérie encore. Non; cela ne
+pouvait être; nul n'était plus profondément affecté que le père cherchant
+son enfant. De tous les sentiments mis en jeu là, l'amour paternel était
+le plus fort. Hélas! il y avait des émotions d'une autre nature dans le
+coeur de ceux qui m'entouraient, des passions terribles et impitoyables.
+Des regards féroces étaient lancés sur la ville; les uns respiraient la
+vengeance, les autres l'amour du pillage; d'autres encore, vrais regards
+de démons, la soif du meurtre. On en avait causé à voix basse tout le long
+de la route, et les hommes déçus dans leurs espérances au sujet de l'or,
+s'entretenaient du _prix des chevelures_.
+
+Sur l'ordre de Séguin, les chasseurs se retirèrent sous les arbres et
+tinrent précipitamment conseil. Comment devait-on s'y prendre pour
+s'emparer de la ville? Nous ne pouvions pas approcher en plein jour. Les
+habitants nous auraient vus longtemps avant que nous eussions franchi la
+distance, et ils fuiraient vers la forêt. Nous perdrions ainsi tout le
+fruit de notre expédition. Pouvions-nous envoyer un détachement à
+l'extrémité orientale de la vallée pour empêcher la fuite? Non pas à
+travers la plaine du moins, car les montagnes arrivaient jusqu'à son
+niveau, sans hauteurs intermédiaires, et sans défilé près de leurs flancs.
+A quelques endroits, le rocher s'élevait verticalement à une hauteur de
+Mille pieds environ. Cette idée fut abandonnée. Pouvions-nous tourner la
+sierra du sud, et arriver par la forêt elle-même? De cette manière, nous
+marchions à couvert jusqu'auprès des maisons. Le guide, interrogé,
+répondit que cela était possible; mais il fallait faire un détour
+d'environ 50 milles. Nous n'avions pas le temps, et nous y renonçâmes.
+
+Le seul plan praticable était donc de nous approcher de la ville pendant
+la nuit, ou, du moins, c'était celui qui présentait le plus de chances de
+succès. On s'y arrêta. Séguin ne voulait pas faire une attaque de nuit,
+mais seulement entourer les maisons en restant à une certaine distance, et
+se tenir en embuscade jusqu'au matin. La retraite serait ainsi coupée, et
+nous serions sûrs de retrouver nos prisonniers à la lumière du jour. Les
+hommes s'étendirent sur le sol, et, le bras passé dans la bride de leurs
+chevaux, attendirent le coucher du soleil.
+
+
+
+XXXVI
+
+
+L'EMBUSCADE NOCTURNE
+
+Une petite heure se passa ainsi. Le globe brillant disparut derrière nous,
+et les roches de quartz revêtirent une teinte sombre. Les derniers rayons
+du soleil illuminèrent un moment les pics les plus élevés, puis
+s'éclipsèrent. La nuit était venue. Nous descendîmes la pente rapide en
+une longue file et atteignîmes la plaine; puis, tournant à gauche, nous
+suivîmes le pied de la montagne. Les rochers nous servaient de guides.
+Nous avancions avec prudence et parlions à voix basse. La route que nous
+suivions était semée de roches détachées, tombées du haut de la montagne.
+Nous étions obligés de contourner des contre-forts qui s'avançaient jusque
+dans la plaine. De temps en temps, nous nous arrêtions pour tenir conseil.
+
+Après avoir marché ainsi pendant dix à douze milles, nous nous trouvâmes
+de l'autre côté de la ville. Nous n'en étions pas à plus d'un mille. Nous
+apercevions les feux allumés sur la plaine, et nous entendions les voix de
+ceux qui étaient autour. Là, nous divisâmes la troupe en deux parts. Un
+petit détachement resta caché dans un défilé au milieu des rochers. Ce
+détachement fut chargé de la garde du chef captif et des mules de bagages.
+Le corps principal se porta en avant, sous la conduite de Rubé, et suivit
+la lisière de la forêt, laissant un poste de distance en distance. Ces
+postes se cachèrent à leurs stations respectives, gardant un profond
+silence et attendant le signal du clairon, qui devait être donné au point
+du jour.
+
+ * * * * *
+
+La nuit s'écoule lente et silencieuse. Les feux s'éteignent l'un après
+l'autre, et la plaine reste enveloppée des ombres d'une nuit sans lune. De
+sombres nuages flottent dans l'air, la pluie menace, phénomène rare dans
+cette région. Le cygne fait entendre son cri discordant, le gruya pousse
+sa note cuivrée au-dessus de la rivière, le loup hurle sur la lisière du
+village endormi. La voix de la chauve-souris géante traverse les airs. On
+entend le _flap-flap_ de ses grandes ailes quand elle descend en le sol de
+la prairie résonne sourdement sous les sabots des chevaux, le craquement
+de l'herbe se mêle au _tink-ling_ des anneaux des mors, car les chevaux
+mangent tout bridés. Par moments, un chasseur endormi murmure quelques
+mots, se débattant en rêve contre quelque terrible ennemi. Ainsi la nuit
+se passe, traversant les groupes de lumineux _cucujos_[1]
+
+[Note 1: Coléoptères phosphorescents.]
+
+Tout se tait au moment où le jour approche. Les loups cessent de hurler;
+le cygne et la grue bleue font silence; l'oiseau de proie nocturne a garni
+sa panse vorace, et s'est perché sur un pin de la montagne; les mouches
+phosphorescentes disparaissent sous l'influence des heures plus froides;
+et les chevaux, ayant pâturé toute l'herbe qui se trouvait à leur portée,
+sont couchés et endormis.
+
+Une lumière grise commence à se répandre sur la vallée; elle glisse le
+long des blancs rochers de la montagne de quartz. L'air frais du matin
+réveille les chasseurs. L'un après l'autre ils se lèvent. Ils frissonnent
+en se redressant, et ramassent autour d'eux les plis de leurs manteaux.
+Ils paraissent fatigués; leurs figures sont pâles et blafardes. L'aube
+grise donne un air de fantôme à leurs faces barbues et non lavées. Un
+instant après, ils rassemblent les longes et les attachent aux anneaux;
+visitent les chiens et les amorces de leurs fusils, et rebouclent leurs
+ceintures; tirent de leurs havre-sacs des morceaux de _tasajo_ et les
+mangent crus. Debout auprès de leurs chevaux, ils se tiennent prêts à se
+mettre en selle. Le moment n'est pas encore venu. La lumière gagne la
+vallée. Le brouillard bleu qui couvrait la rivière pendant la nuit
+s'élève. Nous distinguons tous les détails des maisons. Quelles
+singulières constructions! Les plus élevées ont un, deux, et jusqu'à
+quatre étages. Toutes affectent la forme d'une pyramide tronquée. Chaque
+étage est en retraite sur celui qui est au-dessous, d'où résulte une série
+de terrasses superposées. Les maisons sont d'un blanc jaunâtre, couleur de
+la terre qui a servi à les construire. On n'y voit pas de fenêtres; des
+portes ouvertes à chaque étage sur le dehors donnent accès dans
+l'intérieur; des échelles dressées de terrasse en terrasse sont appuyées
+contre les murs. Sur le sommet de quelques-unes, il y a des perches
+portant des bannières, ce sont les demeures des principaux chefs et des
+grands guerriers de la nation. Nous voyons le temple distinctement. Il a
+la même forme que les maisons, mais il est plus large et plus élevé. De
+son toit s'élance un grand mât portant une bannière avec un étrange
+écusson. Près des maisons sont des enclos remplis de mules et de mustangs:
+c'est le bétail de la ville.
+
+Le jour devient plus clair. Nous voyons des formes apparaître sur les
+toits et se mouvoir le long des terrasses. Ce sont des figures humaines
+enveloppées de vêtements flottant comme des robes, en étoffes rayées. Nous
+reconnaissons la couverture des Navajoes, avec ses raies alternées, noires
+et blanches. Avec la lunette, nous apercevons les formes plus distinctes
+et nous pouvons reconnaître les sexes. Les cheveux pendent négligemment
+sur les épaules et descendent jusqu'au bas des reins. La plupart sont des
+femmes de différents âges. On aperçoit beaucoup d'enfants. Il y a des
+hommes, des vieillards à cheveux blancs; d'autres plus jeunes, en petit
+nombre, mais ce ne sont pas des guerriers; tous les guerriers sont
+absents. Au moyen des échelles, ils descendent de terrasse en terrasse, se
+dirigent vers la plaine et vont rallumer les feux. Quelques-uns portent
+des vases de terre, des _ollas_ sur leur tête, et vont à la rivière puiser
+de l'eau. Ils sont à peu près nus. Nous voyons leurs corps bruns et leurs
+poitrines découvertes. Ce sont des esclaves. Ah! les vieillards se
+dirigent vers le sommet du temple. Des femmes et des enfants les suivent;
+les uns en blanc, les autres vêtus de couleurs variées. Il y a des jeunes
+filles et des jeunes garçons; ce sont les enfants des chefs. Une centaine
+environ sont réunis sur le toit le plus élevé. Un autel est dressé près de
+la hampe du drapeau. La fumée s'élève, la flamme brille: ils ont allumé du
+feu sur l'autel. Écoutez les chants et les sons du tambour indien! Le
+bruit cesse; tous restent immobiles et silencieux, la face tournée vers
+l'est.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Ils attendent que le soleil paraisse. Ces peuples adorent le soleil.
+
+Les chasseurs, dont la curiosité est excitée, restent le regard tendu,
+observant la cérémonie. Le sommet le plus élevé de la montagne quartzeuse
+s'allume. C'est le premier signe de l'arrivée du soleil. La teinte dorée
+descend le long du pic. D'autres points s'illuminent. Les rayons viennent
+frapper les figures des adorateurs. Voyez! il y a des blancs parmi eux!
+Un, deux, plusieurs blancs: ce sont des femmes et des jeunes filles.
+
+--Oh! Dieu, faites qu'elle soit là! s'écrie Séguin prenant sa lunette avec
+empressement, et portant le clairon à ses lèvres.
+
+Quelques notes éclatantes résonnent dans la vallée. Les cavaliers
+entendent le signal. Ils débouchent des bois et des défilés. Ils galopent
+à travers la plaine, et se déploient en avançant. En peu de minutes nous
+avons formé un grand arc de cercle autour de la ville. Nos chevaux nous
+mènent vers le pied des murailles. L'atajo et le chef captif, confiés à la
+garde d'un petit nombre d'hommes, sont restés dans le défilé. Les sons du
+clairon ont attiré l'attention des habitants. Ils s'arrêtent un moment,
+frappés d'immobilité par la surprise. Ils voient la ligne qui les
+enveloppe. Ils aperçoivent les cavaliers qui s'avancent. Serait-ce un jeu
+de la part de quelque tribu amie? Non. Ces voix étrangères, ce clairon,
+tout cela est nouveau pour les oreilles des Indiens. Quelques-uns
+cependant ont déjà entendu ces sons, ils reconnaissent la trompette de
+guerre des visages pâles! Pendant un moment la consternation les prive de
+la faculté d'agir. Ils nous regardent jusqu'à ce que nous soyons tout
+près. Ils voient les visages pâles, les armes étranges, les chevaux
+singulièrement harnachés. C'est l'ennemi! ce sont les blancs! Ils courent
+d'une place à l'autre, de rue en rue. Ceux qui portaient de l'eau jettent
+leurs _ollas_ et prennent leur course, en criant, vers les maisons. Ils
+montent sur les toits et retirent les échelles après eux. Des exclamations
+sont échangées; les hommes, les femmes et les enfants poussent des cris
+affreux. La terreur est peinte sur toutes les figures; l'épouvante se lit
+dans tous leurs mouvements. Pendant ce temps, notre ligne s'est resserrée,
+et nous ne sommes plus qu'à deux cents yards des murs. Nous faisons halte
+un moment. Vingt hommes sont laissés pour former une arrière-garde. Les
+autres se réunissent en corps et se portent en avant sur les pas de leurs
+chefs.
+
+
+
+XXXVII
+
+
+ADÈLE.
+
+Nous nous dirigeons vers le grand bâtiment, nous l'entourons et nous
+faisons halte de nouveau. Les vieillards sont toujours sur le toit et
+garnissent le parapet. Ils sont en proie à la terreur et tremblent comme
+des enfants.
+
+--Ne craignez rien; nous venons en amis! crie Séguin, parlant une langue
+qui nous est étrangère et leur faisant des signes.
+
+Sa voix ne peut percer le bruit des cris perçants que l'on entend de tous
+côtés. Il répète les mêmes mots et renouvelle ses signes avec plus
+d'énergie. Les vieillards se groupent au bord du parapet. L'un d'entre eux
+se distingue au milieu de tous les autres. Ses cheveux blancs comme la
+neige tombent jusqu'à sa ceinture. De brillants ornements pendent à ses
+oreilles et sur sa poitrine. Il est revêtu d'une robe blanche. Il a toute
+l'apparence d'un chef; tous les autres lui obéissent. Sur un signe de sa
+main, les cris cessent. Il se penche au-dessus du parapet comme pour nous
+parler.
+
+--_Amigos! amigos!_ crie-t-il en espagnol.
+
+--Oui, oui, nous sommes des amis, répond Séguin dans la même langue.. Ne
+craignez rien de nous! Nous ne venons pas pour vous faire du mal.
+
+--Pourquoi nous feriez-vous du mal? Nous sommes en paix avec tous les
+blancs de l'Est. Nous sommes les fils de Moctezuma. Nous sommes Navajoes.
+Que voulez-vous de nous?
+
+--Nous venons pour nos parents, vos captives blanches. Ce sont nos femmes
+et nos filles.
+
+--Des captives blanches! vous vous trompez: nous n'avons pas de captives.
+Celles que vous cherchez sont parmi les Apaches, loin, là-bas, vers le
+sud.
+
+--Non. Elles sont parmi vous, répond Séguin, j'ai des informations
+précises et sûres à cet égard. Pas de retard, donc! Nous avons fait un
+long voyage pour les retrouver, et nous ne nous en irons pas sans elles.
+
+Le vieillard se tourne vers ses compagnons. Ils parlent à voix basse et
+échangent des signes. Les figures se retournent du côté de Séguin.
+
+--Croyez-moi, señor chef, dit le vieillard, parlant avec emphase, vous
+avez été mal informé. Nous n'avons pas de captives blanches.
+
+--Pish! vieux menteur impudent! cria Rubé en sortant de la foule et ôtant
+son bonnet de peau de chat. Reconnais-tu l'Enfant, le reconnais-tu?
+
+Le crâne dépouillé se montre aux yeux des Indiens. Un murmure plein
+d'alarmes se fait entendre parmi eux. Le chef aux cheveux blancs semble
+déconcerté. Il sait l'histoire de cette tête scalpée. De sourds
+grondements se font entendre aussi parmi les chasseurs. Ils ont vu les
+femmes blanches en galopant vers la ville. Ce mensonge les irrite, et le
+bruit menaçant des rifles qu'on arme se fait entendre tout autour de nous.
+
+--Vous avez dit des paroles fausses, vieillard, crie Séguin. Nous savons
+que vous avez des captives blanches, rendez-nous-les donc, si vous voulez
+sauver vos têtes.
+
+--Et vite! crie Garey, levant son rifle avec un geste menaçant. Plus vite
+que ça, ou bien je fais sauter la cervelle de ton vieux crâne.
+
+--Patience, _amigo_, vous verrez nos femmes blanches; mais ce ne sont pas
+des captives. Ce sont nos filles, les enfants de Moctezuma.
+
+L'Indien descend au troisième étage du temple. Il disparaît sous une porte
+et revient presque aussitôt, amenant avec lui cinq femmes revêtues du
+costume des Navajoes. Ce sont des femmes et des jeunes filles et, ainsi
+qu'on peut le voir au premier coup d'oeil, elles appartiennent à la race
+hispano-mexicaine.
+
+Mais il y en a parmi nous qui les connaissent plus particulièrement. Trois
+d'entre elles sont reconnues par autant de chasseurs, et à la vue de
+ceux-ci, elles se précipitent vers le parapet, tendent leurs bras, et
+poussent des exclamations de joie. Les chasseurs les appellent:
+
+--Pepe!--Rafaela!--Jesusita!--entremêlant leurs noms d'expressions de
+tendresse. Ils leur crient de descendre, en leur montrant des échelles.
+
+--_Bajan, niñas, bajan! aprisa! aprisa!_ (Venez en bas, chères filles;
+descendez vite, vite!)
+
+Les échelles sont sur les terrasses. Les jeunes filles ne peuvent les
+remuer. Leurs maîtres se tiennent auprès d'elles, les sourcils froncés, et
+silencieux.
+
+--Tendez les échelles! crie Garey menaçant de son fusil, tendez les
+échelles et aidez les jeunes filles à descendre, ou je fais de l'un de
+vous un cadavre.
+
+--Les échelles! les échelles! crient une multitude de voix.
+
+Les Indiens obéissent. Les jeunes filles descendent, et, un moment après,
+tombent dans les bras de leurs amis. Deux restaient encore, trois
+seulement étant descendues. Séguin avait mis pied à terre et les avait
+examinées toutes les trois. Aucune d'elles n'était l'objet de sa
+sollicitude. Il monte à l'échelle, suivi de quelques-uns des hommes. Il
+s'élance de terrasse en terrasse jusqu'à la troisième, et se porte
+vivement vers les deux captives. Elles reculent à son approche, et, se
+méprenant sur ses intentions, poussent des cris de terreur. Séguin les
+examine d'un regard perçant. Le père interroge ses propres instincts, sa
+mémoire confuse. L'une des femmes est trop âgée; l'autre est affreuse et
+présente tous les dehors d'une esclave.
+
+--Mon Dieu! se pourrait-il! s'écrie-t-il avec un sanglot. Il y avait un
+signe... Non! non! cela ne se peut pas! Il s'élance en avant, saisit la
+jeune fille par le poignet, mais sans brusquerie, relève la manche et
+découvre le bras jusqu'à l'épaule.
+
+--Non! s'écrie-t-il de nouveau, rien! Ce n'est pas elle.
+
+Il la quitte et s'élance vers le vieil Indien, qui recule, épouvanté de
+l'expression terrible de son regard.
+
+--Toutes ne sont pas là! crie Séguin d'une voix de tonnerre; il y en a
+d'autres: amène-les ici, vieillard, ou je t'écrase sur la terre.
+
+--Nous n'avons pas ici d'autres femmes blanches, répond l'Indien d'un ton
+calme et décidé.
+
+--Tu mens! tu mens! ta vie m'en répondra. Ici! Rubé, viens le confondre.
+
+--Tu mens, vieille canaille! tes cheveux blancs ne resteront pas longtemps
+à leur place, si tu ne l'amènes pas bientôt ici. Où est-elle, la jeune
+reine?
+
+--Au sud. Et l'Indien indiquait la direction du midi.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Séguin, dans sa langue natale, avec
+l'accent du plus profond désespoir.
+
+--Ne le croyez pas, cap'n! J'ai vu bien des Indiens dans ma vie, mais je
+n'ai jamais vu un menteur plus effronté que cette vieille vermine. Vous
+l'avez entendu tout à l'heure à propos des autres filles?
+
+--C'est vrai, il a menti tout à l'heure; mais elle!... elle peut être
+partie.
+
+--Il n'y a pas un mot de vrai dans ses paroles. Il ne sait que mentir.
+C'est un maître charlatan; il ne dit que des impostures. La jeune fille
+est ce qu'ils appellent la reine des mystères. Elle sait beaucoup de
+choses, et aide ce vieux bandit dans toutes ses momeries et dans les
+sacrifices. Il ne se soucie pas de la perdre, elle est ici quelque part,
+j'en suis sûr; mais elle est cachée, c'est certain.
+
+--Camarades! crie Séguin se précipitant vers le parapet, prenez des
+échelles! fouillez toutes les maisons! faites sortir tout le monde, jeunes
+et vieux. Conduisez-les au milieu de la plaine. Ne laissez pas un coin
+sans l'examiner. Ramenez-moi mon enfant.
+
+Les chasseurs s'emparent des échelles. Avec celles du grand temple, ils
+sont bientôt en possession des autres. Ils courent de maison en maison et
+font sortir les habitants, qui poussent des cris d'épouvante. Dans
+quelques habitations, il y a des hommes, des guerriers traînards, des
+enfants et des _dandys_. Ceux qui résistent sont tués, scalpés et jetés
+par-dessus les parapets. Les habitants arrivent en foule devant le temple,
+conduits par les chasseurs: il y a des femmes et des filles de tous âges.
+Séguin les examine avec attention; son coeur est oppressé. À l'arrivée de
+chaque nouveau groupe, il découvre les visages; c'est en vain! Plusieurs
+sont jeunes et jolies, mais brunes comme la feuille qui tombe. On ne l'a
+pas encore trouvée. J'aperçois les trois captives délivrées près de leurs
+amis mexicains. Elles pourront peut-être indiquer le lieu où on peut la
+trouver.
+
+--Interrogez-les! dis-je tout bas au chef.
+
+--Ah! vous avez raison. Je n'y pensais pas. Allons, allons!
+
+Nous descendons par les échelles, nous courons vers les captives. Séguin
+donne une description rapide de celle qu'il cherche.
+
+--Ce doit être la reine des mystères, dit l'une.
+
+--Oui! oui! s'écrie Séguin, tremblant d'anxiété, c'est elle; c'est la
+reine des mystères.
+
+--Elle est dans la ville, alors, ajoute une autre.
+
+--Où? où? crie le père hors de lui.
+
+--Où?... où?... répètent les jeunes filles s'interrogeant l'une l'autre.
+
+--Je l'ai vue ce matin, il y a peu d'instants, juste avant que vous
+n'arriviez.
+
+--Je l'ai vu, lui, qui la pressait de rentrer, ajoute une seconde,
+montrant le vieil Indien. Il l'a cachée.
+
+--_Caval!_ s'écrie une autre, peut-être dans l'_Estufa_.
+
+--L'_Estufa_? qu'est-ce que c'est?
+
+C'est l'endroit où brûle le feu sacré, où il prépare ses médicaments.
+
+--Où est-ce? Conduisez-moi.
+
+--_Ay de mi!_ nous ne savons pas le chemin; c'est un endroit secret oû on
+brûle les gens! _Ay de mi!_
+
+--Mais, señor, c'est dans le temple, quelque part sous terre. _Il_ le sait
+bien. Il n'y a que _lui_ qui ait le droit d'y entrer. _Ourraï!_ l'_Estufa_
+est un endroit terrible, c'est du moins ce que tout le monde dit.
+
+Une idée vague que sa fille peut être en danger traverse l'esprit de
+Séguin. Peut-être est-elle morte déjà, ou en proie à quelque terrible
+agonie. Il est frappé, et nous le sommes comme lui, de l'expression de
+froide méchanceté qui se montre sur la physionomie du vieux chef-médecin.
+Il y a dans cette figure quelque chose de plus que chez les Indiens
+ordinaires, quelque chose qui indique une détermination entêtée de mourir,
+plutôt que d'abandonner ce qu'il a mis dans sa tête de conserver. On
+reconnaît en lui cette ruse démoniaque, caractère distinctif de ceux qui,
+parmi les tribus sauvages, s'élèvent à la position qu'il occupe. En proie
+à cette idée, Séguin court vers les échelles, remonte sur le toit, suivi
+de quelques hommes. Il se jette sur le prêtre imposteur, le saisit par ses
+longs cheveux.
+
+--Conduis-moi vers elle! crie-t-il d'une voix de tonnerre, conduis-moi
+vers cette reine, la reine des mystères! _Elle est ma fille!_
+
+--Votre fille! la reine des mystères! répond l'Indien tremblant pour sa
+vie, mais résistant encore à la menace. Non, homme blanc, non, elle n'est
+pas votre fille, la reine est des nôtres. C'est la fille du Soleil; c'est
+l'enfant d'un chef des Navajoes!
+
+--Ne me tente pas davantage, vieillard, ne me tente pas, te dis-je.
+Écoute: si on a touché à un de ses cheveux, tous payeront pour elle. Je ne
+laisserai pas un être vivant dans ta ville. Marche! conduis-moi à
+l'_Estufa_.
+
+--A l'_Estufa_! à l'_Estufa_!--crient les chasseurs.
+
+Des mains vigoureuses empoignent l'Indien par ses vêtements et 'accrochent
+à ses cheveux. On brandit à ses yeux les couteaux déjà rouges de sang; on
+l'entraîne du toit et on lui fait descendre les échelles. Il n'oppose plus
+aucune résistance, car il voit que toute hésitation sera désormais le
+signal de sa mort. Moitié traîné, moitié dirigeant la marche, il atteint
+le rez-de-chaussée du temple. Il pénètre dans un passage masqué par des
+peaux de buffalos. Séguin le suit, ne le quitte pas de l'oeil et ne le
+lâche pas de la main. Nous marchons en foule derrière, sur les talons les
+uns des autres. Nous traversons des couloirs sombres, qui descendent et
+forment un labyrinthe inextricable. Nous arrivons dans une large pièce
+faiblement éclairée. Des images fantastiques frappent nos yeux, mystiques
+symboles d'une horrible religion. Les murs sont couverts de formes
+hideuses et de peaux de bêtes sauvages. Nous voyons la tête féroce de
+l'ours gris; celles du buffalo blanc, du carcajou, de la panthère, et du
+loup toujours affamé. Nous reconnaissons les cornes et le frontal de
+l'élan, du cimmaron, du buffle farouche. Çà et là sont des figures
+d'idoles, de formes grotesques et monstrueuses, grossièrement sculptées,
+en bois ou en pierre rouge du désert. Une lampe jette une faible lumière;
+et sur un _brasero_, placé à peu près au milieu de la pièce, brille une
+petite flamme bleuâtre. C'est le feu sacré: le feu qui, depuis des
+siècles, brûle en l'honneur du dieu Quetzalcoatl! Nous ne nous arrêtons
+pas à examiner tous ces objets. Nous courons dans toutes les directions,
+renversant les idoles et arrachant les peaux sacrées. D'énormes serpents
+rampent sur le sol et s'enroulent autour de nos pieds. Ils ont été
+troublés, effrayés par cette invasion inaccoutumée. Nous aussi nous sommes
+épouvantés, car nous entendons la terrible crécelle de la queue du
+crotale! Les chasseurs sautent par-dessus, et les frappent de la crosse de
+leurs fusils; ils en écrasent un grand nombre sur le pavé. Tout est cris
+et confusion. Les exhalaisons du charbon nous asphyxient; nous étouffons.
+Où est Séguin? Par où est-il passé?
+
+Écoutez! des cris! c'est la voix d'une femme! Des voix d'hommes s'y mêlent
+aussi. Nous nous précipitons vers le point d'où partent ces cris. Nous
+écartons violemment les cloisons de peaux accrochées. Nous apercevons
+notre chef. Il tient une femme entre ses bras; une jeune fille, une belle
+jeune fille couverte d'or et de plumes brillantes. Elle crie et se débat
+pour lui échapper, au moment où nous entrons. Il la tient avec force et a
+relevé la manche de peau de faon de sa tunique. Il examine son bras
+gauche, qu'il serre contre sa poitrine.
+
+--C'est elle! c'est elle! s'écrie-t-il d'une voix tremblante d'émotion.
+Oh! mon Dieu, c'est elle! Adèle Adèle! ne me reconnais-tu pas, moi, ton
+père?
+
+Elle continue à crier. Elle le repousse, tend les bras à l'Indien, et
+l'appelle à son secours! Le père lui parle avec toute l'énergie de la
+tendresse la plus ardente. Elle ne l'écoute pas. Elle détourne son visage
+et se traîne avec effort jusqu'aux pieds du prêtre, dont elle embrasse les
+genoux.
+
+--Elle ne me connaît pas! Oh! Dieu! mon enfant! ma fille!
+
+Séguin lui parle encore dans la langue des Indiens, et avec l'accent de la
+prière.
+
+--Adèle! Adèle! je suis ton père!
+
+--Vous! qui ètes-vous? des blancs! nos ennemis! Ne me touchez pas! hommes
+blancs! arrière!
+
+--Chère, chère Adèle; ne me repousse pas, moi, ton père! Te
+rappelles-tu....
+
+--Mon père!... mon père était un grand chef. Il est mort. Voici mon père:
+le Soleil est mon père. Je suis la fille de Moctezuma! je suis la reine
+des Navajoes.
+
+En disant ces mots, un changement s'opère en elle. Elle ne rampe plus.
+Elle se relève sur ses pieds. Ses cris ont cessé, et elle se tient dans
+une attitude fière et indignée.
+
+--Oh! Adèle, continue Séguin de plus en plus pressant, regarde-moi! ne te
+rappelles-tu pas? Regarde ma figure! Oh! Mon Dieu! ici! regarde! regarde
+ceci, voilà ta mère. Adèle! regarde; c'est son portrait; ton ange de mère!
+Regarde-le! regarde, oh! Adèle!
+
+Séguin, tout en parlant, tire une miniature de son sein et la place sous
+les yeux de sa fille. Cet objet attire son attention. Elle le regarde,
+mais sans manifester aucun souvenir. Sa curiosité seule est excitée. Elle
+semble frappée des accents énergiques mais suppliants de son père. Elle le
+considère avec étonnement. Puis, elle le repousse de nouveau. Il est
+évident qu'elle ne le reconnaît pas. Elle a perdu le souvenir de son père
+et de tous les siens. Elle a oublié la langue de son enfance; parents,
+Famille, elle a tout oublié!
+
+Je ne puis retenir mes larmes en regardant la figure de mon malheureux
+ami. Semblable à un homme atteint d'une blessure mortelle, mais encore
+vivant, il se tenait debout, au milieu du groupe, silencieux et écrasé de
+douleur. Sa tête était retombée sur sa poitrine; le sang avait abandonné
+ses joues; son oeil errait avec une expression d'imbécillité douloureuse à
+contempler. Je me faisais facilement une idée du terrible conflit qui
+s'agitait dans son sein. Il ne fit plus aucun effort pour persuader sa
+fille. Il n'essaya pas davantage d'approcher d'elle; mais il garda pendant
+quelque temps la même attitude, sans proférer un mot.
+
+--Emmenez-la! murmura-t-il enfin d'une voix rauque et entrecoupée;
+emmenez-la! Peut-être, si Dieu le permet, elle se rappellera un jour.
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+LE SCALP BLANC
+
+Il nous fallut traverser de nouveau l'horrible salle pour remonter sur la
+terrasse inférieure du temple. Comme je m'avançais vers le parapet, je vis
+en bas une scène qui me remplit de crainte. Mon coeur se serra et
+s'environna comme d'un nuage. L'impression fut soudaine, indéfinissable
+comme la cause qui la produisait. Était-ce l'aspect du sang? (car il y en
+avait de répandu). Non; ce ne pouvait être cela. J'avais vu trop souvent
+le sang couler dans ces derniers temps; je m'étais même habitué à le voir
+verser sans nécessité. D'autres choses, d'autres bruits, à peine
+perceptibles à l'oeil ou à l'oreille, agissaient sur mon esprit comme de
+terribles présages. Il y avait une sorte d'_électricité funeste_ dans
+l'air, non dans l'atmosphère physique, mais dans l'atmosphère morale, et
+cette électricité exerçait son influence sur moi par un de ces mystérieux
+canaux que la philosophie n'a point encore définis. Réfléchissez un peu
+sur ce que vous avez éprouvé vous-même. Ne vous est-il pas arrivé souvent
+de sentir la colère ou les mauvaises passions éveillées autour de vous,
+avant qu'aucun symptôme, aucun mot, aucun acte, n'eût manifesté ces
+dispositions chez ceux qui vous entouraient? De même que l'animal prévoit
+la tempête lorsque l'atmosphère est encore tranquille, je sentais
+instinctivement que quelque chose de terrible allait se passer. Peut-être
+trouvais-je ce présage dans la complète tranquillité même qui nous
+environnait. Dans le monde physique, la tempête est toujours précédée d'un
+moment de calme.
+
+Devant le temple étaient réunies les femmes du village, les jeunes filles
+et les enfants; en tout, à peu près deux cents. Elles étaient diversement
+habillées; quelques-unes drapées dans des couvertures rayées; d'autres
+portant des tilmas, des tuniques de peau de faon brodées, ornées de plumes
+et teintes de vives couleurs; d'autres des vêtements de la civilisation:
+de riches robes de satin qui avaient appartenu aux dames du Del-Norte, des
+jupes à falbalas qui avaient voltigé autour des chevilles de quelque
+joyeuse _maja_ passionnée pour la danse. Bon nombre d'entre elles étaient
+entièrement nues, n'étant pas même protégées par la simple feuille de
+figuier. Toutes étaient indiennes, mais avaient le teint plus ou moins
+foncé, et elles différaient autant par la couleur; quelques unes étaient
+vieilles, ridées, affreuses; la plupart étaient jeunes, d'un aspect noble,
+et vraiment belles. On les voyait groupées dans des attitudes diverses.
+Les cris avaient cessé, mais un murmure de sourdes et plaintives
+exclamations circulait au milieu d'elles.
+
+En regardant, je vis que le sang coulait de leurs oreilles! Il tachait
+leur cou, et se répandait sur leurs vêtements. J'en eus bientôt reconnu la
+cause. On leur avait arraché leurs pendants d'oreilles. Les chasseurs de
+scalps, descendus de cheval, les entouraient en les serrant de près. Ils
+causaient à voix basse. Mon attention fut attirée par des articles curieux
+d'ornement ou de toilette qui sortaient à moitié de leurs poches ou de
+leurs havresacs; des colliers et d'autres bijoux de métal brillant;
+--c'était de l'or,--qui pendaient à leurs cous, sur leurs poitrines. Ils
+avaient fait main basse sur la _bijouterie_ des femmes indiennes. D'autres
+objets frappèrent ma vue et me causèrent une impression pénible. Des
+scalps frais et saignants étaient attachés derrière la ceinture de
+plusieurs d'entre eux. Les manches de leurs couteaux et leurs doigts
+étaient rouges; ils avaient les mains pleines de sang; leurs regards
+étaient sinistres. Ce tableau était effrayant, de sombres nuages roulant
+au-dessus de la vallée et couvrant les montagnes d'un voile opaque,
+ajoutaient encore à l'horreur de la scène. Des éclairs s'élançaient des
+différents pics, suivis de détonations rapprochées et terribles du
+tonnerre.
+
+--Faites venir l'_atajo_, cria Séguin, descendant l'échelle avec sa fille.
+
+Un signal fut donné, et peu après les mules conduites par les arrieros
+arrivèrent au galop à travers la plaine.
+
+--Ramassez toute la viande séchée que vous pourrez trouver. Empaquetez, le
+plus vite possible.
+
+Devant la plupart des maisons, il y avait des cordes garnies de tasajo,
+accrochées aux murs. Il y avait aussi des fruits et des légumes secs, du
+_chile_, des racines de kamas, et des sacs de peaux remplis de noix de pin
+et de baies. La viande fut bientôt décrochée, réunie, et les hommes
+aidèrent les arrieros à l'empaqueter.
+
+--C'est à peine si nous en aurons assez, dit Séguin.--Holà, Rubé,
+continua-t-il, appelant le vieux trappeur, choisissez nos prisonniers.
+Nous ne pouvons en prendre plus de vingt. Vous les connaissez; prenez ceux
+qui conviendront le mieux pour négocier des échanges.
+
+Ce disant, le chef se dirigea vers l'_atajo_ avec sa fille, dans le but de
+la faire monter sur une des mules. Rubé procédait à l'exécution de l'ordre
+qu'il avait reçu. Peu après, il avait choisi un certain nombre de captifs
+qui se laissaient faire, et il les avait fait sortir de la foule.
+C'étaient principalement des jeunes filles et de jeunes garçons, que leurs
+traits et leurs vêtements classaient parmi la noblesse de la nation;
+c'étaient des enfants de chefs et de guerriers.
+
+--Wagh! s'écria Kirker, avec sa brutalité accoutumée, il y a là des femmes
+pour tout le monde, camarades! pourquoi chacun de nous n'en prendrait-il
+pas? qui nous en empêche?
+
+--Kirker a raison, ajouta un autre, je me suis promis de m'en donner au
+moins une.
+
+--Mais comment les nourrirons-nous en route? nous n'avons pas assez de
+viande pour en prendre une chacun.
+
+--Au diable la viande, s'écria celui qui avait parlé le second. Nous
+pouvons atteindre le Del-Norte en quatre jours au plus. Qu'avons-nous
+besoin de tant de viande.
+
+--Il y en a en masse de la viande, ajouta Kirker. Ne croyez donc pas le
+capitaine; et puis, d'ailleurs, s'il en manque en route, nous planterons
+là les donzelles en leur prenant ce qu'elles ont de plus précieux pour
+nous.
+
+Ces mots furent accompagnés d'un geste significatif désignant la
+chevelure, et dont la féroce expression était révoltante à voir.
+
+--Eh bien, camarades, qu'en dites-vous?
+
+--Je pense comme Kirker.
+
+--Moi aussi.
+
+--Moi aussi.
+
+--Je ne donne de conseils à personne, ajouta le brutal; chacun de vous
+peut faire comme il lui plaît; mais quant à moi, je ne me soucie pas de
+jeûner au milieu de l'abondance.
+
+--C'est juste, camarade, tu as raison; c'est juste.
+
+--Eh bien, c'est celui qui a parlé le premier qui choisit le premier, vous
+le savez; c'est la loi de la montagne. Ainsi donc, la vieille, je te
+prends pour moi. Viens, veux-tu?
+
+En disant cela, il s'empara d'une des Indiennes, une grosse femme de bonne
+mine; il la prit brutalement par la taille et la conduisit vers l'atajo.
+La femme se mit à crier et à se débattre, effrayée, non pas de ce qu'on
+avait dit, car elle n'en avait pas compris un mot, mais terrifiée par
+l'expression féroce dont la physionomie de cet homme était empreinte.
+
+--Veux-tu bien taire tes mâchoires! cria-t-il, la poussant vers les mules.
+Je ne vas pas te manger. Wagh! ne sois donc pas si farouche. Allons!
+grimpe-moi là. Allons, houpp!
+
+Et, en poussant cette dernière exclamation, il hissa la femme sur une des
+mules.
+
+--Si tu ne restes pas tranquille, je vas t'attacher; rappelle-toi de ça.
+
+Et il lui montrait son lasso, en lui indiquant du geste son intention. Une
+horrible scène suivit ce premier acte de brutalité.
+
+Nombre de chasseurs de scalps suivirent l'exemple de leur scélérat
+compagnon. Chacun d'eux choisit une jeune fille ou une femme à son goût,
+et la traîna vers l'_atajo_. Les femmes criaient; les hommes criaient plus
+fort et juraient. Quelques-uns se disputaient la même prise, une jeune
+fille plus belle que ses compagnes; une querelle s'ensuivit. Les
+imprécations, les menaces furent échangées; les couteaux brillèrent hors
+de la gaine, et les pistolets craquèrent.
+
+--Tirons-la au sort! s'écria l'un d'eux.
+
+--Oui, bravo! tirons! tirons! s'écrièrent-ils tous.
+
+La proposition était adoptée; la loterie eut lieu, et la belle sauvage
+devint la propriété du gagnant. Peu d'instants après, chacune des mules de
+l'atajo était chargée d'une jeune fille indienne. Quelques-uns des
+chasseurs n'avaient pas pris part à cet enlèvement des Sabines. Plusieurs
+le désapprouvaient (car tous n'étaient pas méchants) par simple motif
+d'humanité; d'autres ne se souciaient pas d'être empêtrés d'une _squaw_,
+et se tenaient à part, assistant à cette scène avec des rires sauvages.
+Pendant tout ce temps, Séguin était de l'autre côté du bâtiment avec sa
+fille. Il l'avait installée sur une des mules et couvrait ses épaules avec
+un sérapé. Il procédait à tous ces arrangements de départ avec des soins
+que lui suggérait sa sollicitude paternelle. A la fin, le bruit attira son
+attention et, laissant sa fille aux mains de ses serviteurs, il courut
+vers la façade.
+
+--Camarades! cria-t-il en voyant les captives montées sur les mules, et
+comprenant ce qui s'était passé. Il y a trop de captifs là. Sont-ce ceux
+que vous avez choisis? ajouta-t-il en se tournant vers le trappeur Rubé.
+
+--Non, répondit celui-ci; les voilà. Et il montra le groupe qu'il avait
+placé à l'écart.
+
+--Faites descendre ces femmes, alors, et placez vos prisonniers, sur les
+mules. Nous avons un désert à traverser, et c'est tout ce nous pourrons
+faire que d'en venir à bout avec ce nombre.
+
+Puis, sans paraître remarquer les regards furieux de ses compagnons, il se
+mit en devoir, avec Rubé et quelques autres, d'exécuter l'ordre qu'il
+avait donné. L'indignation des chasseurs tourna en révolte ouverte. Des
+regards furieux se croisèrent, et des menaces se firent entendre.
+
+--Par le ciel! cria l'un, j'emmènerai la mienne, ou j'aurai sa chevelure.
+
+--_Vaya_! s'écria un autre en espagnol. Pourquoi les emmener? Elles ne
+seront que des occasions d'embarras, après tout. Il n'y en a pas une qui
+vaille la prime de ses cheveux.
+
+--Prenons les cheveux, alors, et laissons les moricaudes! Proposa un
+troisième.
+
+--C'est ce que je dis.
+
+--Et moi aussi.
+
+--J'en suis, pardieu!
+
+--Camarades! dit Séguin, se tournant vers les mutins, et parlant avec
+beaucoup de douceur, rappelez-vous votre promesse; faites le compte de vos
+prisonniers comme cela vous conviendra. Je réponds du payement pour tous.
+
+--Pouvez-vous payer tout de suite? demanda une voix.
+
+--Vous savez bien que cela n'est pas possible.
+
+--Payez tout de suite! payez tout de suite! dit une voix.
+
+--L'argent ou les scalps, voilà!
+
+-_Carajo_! où donc le capitaine trouvera-t-il l'argent, quand nous serons
+à El-Paso, plutôt qu'ici? Il n'est ni juif ni banquier, que je sache, et
+je n'ai pas appris qu'il fût devenu si riche. D'où nous tirera-t-il tout
+cet argent?
+
+-Pas du _cabildo_,[1] bien sûr, à moins de présenter des scalps. Je le
+garantis.
+
+[Note 1: Le bureau où se payaient les primes.]
+
+--C'est juste, José! On ne lui donnera pas plus d'argent à lui qu'à nous;
+et nous pouvons le recevoir nous-mêmes si nous présentons les peaux; nous
+le pouvons.
+
+--Wagh! il se soucie bien de nous, maintenant qu'il a retrouvé ce qu'il
+cherchait!
+
+--Il se fiche de nous comme d'un tas de nègres! Il n'a pas voulu nous
+conduire par le Prieto, où nous aurions ramassé de l'or à poigne-main.
+
+--Maintenant, il veut encore nous ôter cette chance de gagner quelque
+chose. Nous serions bien bêtes de l'écouter.
+
+Je crus en ce moment pouvoir intervenir avec succès. L'argent paraissait
+être le seul mobile des révoltés; du moins c'était le seul motif qu'ils
+missent en avant et, plutôt que d'être témoin du drame horrible qui
+menaçait, j'aurais sacrifié toute ma fortune.
+
+--Messieurs, criai-je de manière à pouvoir être entendu au milieu du
+bruit, si vous voulez vous en rapporter à ma parole, voici ce que j'ai à
+vous dire: j'ai envoyé un chargement à Chihuahua avec la dernière
+caravane. Pendant que nous retournerons à El-Paso, les marchands seront
+revenus et je serai mis en possession de fonds qui dépassent du double ce
+que vous demandez. Si vous acceptez ma parole, je me porte garant que
+vous serez tous payés.
+
+--Wagh! c'est fort bien, ce que vous dites là; mais est-ce que nous savons
+quelque chose de vous ou de votre chargement?
+
+-_Vaya!_ un oiseau dans la main vaut mieux que deux sur l'arbre.
+
+--C'est un marchand! Qui est-ce qui va croire à sa parole?
+
+--Au diable son chargement! les scalps ou de l'argent; de l'argent ou les
+scalps, voilà mon avis. Vous pouvez les prendre, vous pouvez les laisser,
+camarades, mais c'est le seul profit que vous aurez dans tout ceci,
+soyez-en sûrs.
+
+Les hommes avaient goûté le sang et comme le tigre, ils en étaient plus
+altérés encore. Leurs yeux lançaient des flammes et les figures de
+quelques-uns portaient l'empreinte d'une férocité bestiale horrible à
+voir. La discipline qui avait jusque-là maintenu cette bande, quelque peu
+semblable à une bande de brigands, semblait tout à fait brisée; l'autorité
+du chef était méconnue. En face se tenaient les femmes, qui se serraient
+confusément les unes contre les autres. Elles ne pouvaient comprendre ce
+qui se disait, mais elles voyaient les attitudes menaçantes et les figures
+agitées de fureur; elles voyaient les couteaux nus; elles entendaient le
+bruit des fusils et des pistolets que l'on armait. Le danger leur
+apparaissait de plus en plus imminent et elles se groupaient en
+frissonnant. Jusqu'à ce moment, Séguin avait dirigé l'installation des
+prisonniers sur les mules. Il paraissait en proie à une étrange
+préoccupation qui ne l'avait pas quitté depuis la scène entre lui et sa
+fille. Cette grande douleur, qui lui remplissait le coeur, semblait le
+rendre insensible à tout ce qui se passait. Il n'en était pas ainsi.
+
+A peine Kirker (c'était lui qui avait parlé le dernier) eut-il prononcé
+son dernier mot, qu'il se fit dans l'attitude de Séguin un changement
+prompt comme l'éclair. Sortant tout à coup de son indifférence apparente,
+il se porta devant le front des révoltés.
+
+--Osez! cria-t-il d'une voix de tonnerre, osez enfreindre vos serments!
+Par le ciel! le premier qui lève son couteau ou son fusil, est un homme
+mort!
+
+Il y eut une pause, un moment de profond silence.
+
+--J'ai fait voeu, continua-t-il, que s'il plaisait à Dieu de me rendre mon
+enfant, cette main ne verserait plus une seule goutte de sang. Que
+personne de vous ne me force à manquer à ce voeu, ou, par le ciel! son sang
+sera le premier répandu!
+
+Un murmure de vengeance courut dans la foule, mais pas un ne répondit.
+
+--Vous n'êtes qu'une brute sans courage, avec tous vos airs matamores,
+continua-t-il se tournant vers Kirker et le regardant dans le blanc des
+yeux. Remettez ce couteau tout de suite! Ou, par le Dieu vivant! je vous
+envoie la balle de ce pistolet à travers le coeur!
+
+Séguin avait tiré son pistolet, se tenant prêt à exécuter sa menace. Il
+semblait qu'il eût grandi; son oeil dilaté, brillant et terrible, fit
+reculer cet homme qui se vit mort, s'il désobéissait; et, avec un sourd
+rugissement, il remit son couteau dans la gaine.
+
+Mais la révolte n'était pas encore apaisée. Ces hommes ne se laissaient
+pas dompter si facilement. Des exclamations furieuses se firent entendre,
+et les mutins cherchèrent à s'encourager l'un l'autre par leurs cris.
+
+Je m'étais placé à côté du chef avec mes revolvers armés, prêt à faire feu
+et résolu à le soutenir jusqu'à la mort. Beaucoup d'autres avaient fait
+comme moi, et, parmi eux, Rubé, Garey, Sanchez le torero et le Maricopa.
+Les deux partis en présence étaient à peu près égaux en nombre, et si nous
+en étions venus aux mains, le combat eût été terrible; mais, juste à ce
+moment, quelque chose apparut dans le lointain qui calma nos fureurs
+intestines: c'était l'ennemi commun. Tout à l'extrémité occidentale de la
+vallée, nous aperçûmes des formes noires, par centaines, accourant à
+travers la plaine. Bien qu'elles fussent encore à une grande distance, les
+yeux exercés des chasseurs les reconnurent au premier regard; c'étaient
+des cavaliers; c'étaient des Indiens; c'étaient les Navajoes lancés à
+notre poursuite. Ils arrivaient à plein galop, et se précipitaient à
+travers la prairie comme des chiens de chasse lancés sur une piste. En un
+instant, ils allaient être sur nous.
+
+--Là-bas! cria Séguin: là-bas, voilà des scalps de quoi vous satisfaire;
+mais prenez garde aux vôtres. Allons, à cheval! En avant l'atajo! je vous
+tiendrai parole. A cheval, braves compagnons! à cheval!
+
+Les derniers mots furent prononcés d'un ton conciliant. Mais il n'y avait
+pas besoin de cela pour activer les mouvements des chasseurs. L'imminence
+du danger suffisait. Ils auraient pu sans doute soutenir l'attaque à
+l'abri des maisons, mais seulement jusqu'au retour du gros de la tribu, et
+ils sentaient bien que c'en était fait de leur vie, s'ils étaient
+atteints. Rester dans la ville eût été folie et personne n'y pensa. En un
+clin d'oeil nous étions tous en selle; l'_atajo_, chargé des captifs et
+des provisions, se dirigeait en toute hâte vers les bois. Nous nous
+proposions de traverser le défilé qui ouvrait du côté de l'est, puisque
+notre retraite était coupée par les cavaliers, venant de l'autre côté.
+Séguin avait pris la tête et conduisait la mule sur laquelle sa fille
+était montée. Les autres suivaient, galopant à travers la plaine sans rang
+et sans ordre. Je fus des derniers à quitter la ville. J'étais resté en
+arrière avec intention, craignant quelque mauvais coup et déterminé à
+l'empêcher si je pouvais.
+
+--Enfin, pensai-je, ils sont tous partis!
+
+Et enfonçant mes éperons dans les flancs de mon cheval, je m'élançai après
+les autres.
+
+Quand j'eus galopé jusqu'à environ cent yards des murs, un cri terrible
+retentit derrière moi; j'arrêtai mon cheval et me retournai sur ma selle
+pour voir ce que c'était. Un autre cri plus terrible et plus sauvage
+encore m'indiqua l'endroit d'où était parti le premier. Sur le toit le
+plus élevé du temple, deux hommes se débattaient. Je les reconnus au
+premier coup d'oeil; je vis aussi que c'était une lutte à mort. L'un des
+deux hommes était le chef-médecin que je reconnus à ses cheveux blancs; la
+blouse étroite, les jambières, les chevilles nues, le bonnet enfoncé de
+son antagoniste me le firent facilement reconnaître. C'était le trappeur
+essorillé. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je
+vis le dénoûment. Au moment où je me retournais, le trappeur avait acculé
+son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le
+forçait à se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait
+son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula
+sur les vêtements de l'Indien; ses bras se détendirent; son corps, plié
+en deux sur le bord du parapet, se balança un moment et tomba avec un
+bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le même hurlement sauvage retentit
+encore une fois à mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me
+retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement
+de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un
+cheval lancé au galop se fit entendre derrière moi, un cavalier me
+suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'était
+le trappeur.
+
+--Prêté rendu, c'est légitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure
+tout de même.--Wagh! ça ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne;
+mais c'est égal, ça fait toujours plaisir.
+
+Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je
+vis suffit pour m'éclairer. Quelque chose pendait à la ceinture du vieux
+trappeur: on eut dit un écheveau de lin blanc comme la neige, mais ce
+n'était pas cela; c'était une chevelure, _c'était un scalp_. Des gouttes
+de sang coulaient le long des fils argentés et, en travers, au milieu, on
+voyait une large bande rouge. C'était la place où le trappeur avait essuyé
+son couteau!
+
+
+
+XXXIX
+
+
+COMBAT DANS LE DÉFILÉ.
+
+Arrivés au bois, nous suivîmes le chemin des Indiens, en remontant le
+courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Après une
+course de cinq milles, nous atteignîmes l'extrémité orientale de la
+vallée. Là les sierras se rapprochent, entrent dans la rivière et forment
+un canon. C'est une porte gigantesque semblable à celle que nous avions
+traversée en entrant dans la vallée par l'ouest, et d'un aspect plus
+effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un côté ni de l'autre de la
+rivière; en cela ce canon différait du premier. La vallée était encaissée
+par des rochers à pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit même
+de la rivière. Celle-ci était peu profonde; mais dans les moments de
+grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la vallée devenait
+inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces régions sans
+pluies.
+
+Nous pénétrâmes dans le canon sans nous arrêter, galopant sur les
+cailloux, contournant les roches énormes qui gisaient au milieu. Au-dessus
+de nous s'élevaient à plus de mille pieds de hauteur, des rochers
+menaçants qui, parfois, s'avançaient jusqu'au-dessus du courant; des pins
+noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des
+masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures,
+et ajoutaient à l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais
+pittoresque. L'ombre projetée des roches surplombantes rendait le défilé
+très-sombre. L'obscurité était augmentée encore par les nuages orageux qui
+descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un éclair
+déchirait la nue et se réfléchissait dans l'eau à nos pieds. Les coups de
+tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait
+pas encore. Nous avancions en toute hâte à travers l'eau peu profonde,
+suivant notre guide. Quelques endroits n'étaient pas sans dangers, car le
+courant avait une très-grande force aux angles des rochers, et son
+impétuosité faisait perdre pied à nos chevaux; mais nous n'avions pas le
+choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et
+de l'éperon. Après avoir marché ainsi pendant plusieurs centaines de
+yards, nous atteignîmes l'entrée du canon et gravîmes les bords.
+
+--Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les rênes, et montrant
+l'entrée, voilà la place où nous devons faire halte. Nous pouvons les
+retenir ici assez longtemps pour les dégoûter du passage: voilà ce que
+nous pouvons faire.
+
+--Vous êtes sûr qu'il n'y a point d'autre passage que celui-ci pour
+sortir?
+
+--Pas même un trou à faire passer un chat; à moins qu'ils ne fassent le
+tour par l'autre bout; et ça leur prendrait, pour sûr, au moins deux
+jours.
+
+--Il faut défendre ce passage, alors. Pied à terre, compagnons!
+Placez-vous derrière les rochers.
+
+--Si vous voulez m'en croire, cap'n, vous enverrez les mules et les femmes
+en avant avec un détachement pour les garder; ça ne galope pas bien, ces
+bêtes-là. Et il faudra se démener de la tête et de la queue quand nous
+aurons à déguerpir d'ici; s'ils partent maintenant nous les rattraperons
+aisément de l'autre côté sur la prairie.
+
+--Vous avez raison, Rubé; nous ne pourrons pas tenir bien longtemps ici:
+nos munitions s'épuiseront. Il faut qu'ils aillent en avant. Cette
+montagne est-elle dans la direction de notre route, pensez-vous?
+
+Séguin, en disant cela, montrait un pic couvert de neiges, qui dominait la
+plaine au loin à l'est.
+
+--Le chemin que nous devons suivre pour gagner la vieille Mine passe tout
+auprès, cap'n. Au sud-est de cette neige, il y a un passage; c'est par là
+que je me suis sauvé.
+
+--Très-bien; le détachement se dirigera sur cette montagne. Je vais donner
+l'ordre du départ tout de suite.
+
+Vingt hommes environ, ceux qui avaient les plus mauvais chevaux, furent
+choisis dans la troupe. On leur confia la garde de l'_atajo_ et des
+captifs, et ils se dirigèrent immédiatement vers la montagne neigeuse.
+El-Sol s'en alla avec ce détachement, se chargeant particulièrement de
+eiller sur Dacoma et sur la fille de notre chef. Nous autres tous, nous
+nous préparâmes à défendre le défilé. Les chevaux furent attachés dans une
+gorge, et nous primes position de manière à commander l'embouchure du
+_cañon_ avec nos fusils. Nous attendions en silence l'approche de
+l'ennemi.
+
+Nous n'avions encore entendu aucun cri de guerre; mais nous savions que
+ceux qui nous poursuivaient ne devaient pas être loin, et, agenouillés
+derrière les rochers, nous tendions nos regards à travers les ténèbres de
+la sombre ravine. Il est difficile de donner avec la plume une idée plus
+exacte de notre position. Le lieu que nous avions choisi pour établir
+notre ligne de défense était unique dans sa disposition, et il n'est pas
+aisé de le décrire. Cependant je ne puis me dispenser de faire connaître
+quelques-uns des caractères particuliers du site, pour l'intelligence de
+ce qui va suivre.
+
+La rivière, après avoir décrit de nombreux détours en suivant un canal
+sinueux et peu profond, entrait dans le _cañon_ par une vaste ouverture
+semblable à une porte bordée de deux piliers gigantesques. L'un de ces
+piliers était formé par l'extrémité escarpée de la chaîne granitique;
+l'autre était une masse détachée de roches stratifiées. Après cette
+ouverture, le canal s'élargissait jusqu'à environ cent yards; son lit
+était semé de roches énormes et de monceaux d'arbres à demi submergés. Un
+peu plus loin, les montagnes se rapprochaient si près, que deux cavaliers
+de front, pouvaient à peine passer; plus loin, le canal s'élargissait de
+nouveau, et le lit de la rivière était encore rempli de rochers, énormes
+fragments qui s'étaient détachés des montagnes et avaient roulé là. La
+place que nous avions choisie était au milieu des rochers et des troncs
+d'arbres, en dedans du _cañon_, et au-dessous de la grande ouverture qui
+en fermait l'entrée en venant du dehors. La nécessité nous avait fait
+prendre cette position; c'était la seule où la rive présentât une pente et
+un chemin en communication avec le pays ouvert, par où nos ennemis
+pouvaient nous prendre en flanc si nous les laissions arriver jusque-là.
+Il fallait, à tout prix, empêcher cela; nous nous plaçâmes donc de
+manière à défendre l'étroit passage qui formait le second étranglement du
+canal. Nous savions que, au delà de ce point, les rochers à pic arrivaient
+des deux côtés jusque dans l'eau, et qu'il était impossible de les gravir.
+Si nous pouvions leur interdire l'accès du bord incliné, il ne leur serait
+pas possible d'avancer plus loin. Ils n'auraient plus dès lors d'autre
+ressource que de nous prendre en flanc, en retournant par la vallée et en
+faisant le tour par le défilé de l'ouest, ce qui nécessitait une course de
+cinquante milles au moins. En tout cas, nous pouvions les tenir en échec
+jusqu'à ce que l'_atajo_ eût gagné une bonne avance; et alors, montant à
+cheval, forcer de vitesse pour les rattraper pendant la nuit. Nous savions
+bien qu'il nous faudrait, à la fin, abandonner la défense, faute de
+munitions, et nous n'en avions pas pour bien longtemps.
+
+Au commandement de notre chef, nous nous étions jetés au milieu des
+rochers. Le tonnerre grondait au-dessus de nos têtes et le bruit se
+répercutait dans le _cañon_. De noirs nuages roulaient sur le précipice,
+déchirés de temps en temps par les éclairs. De larges gouttes commençaient
+à tomber sur les pierres. Comme Séguin me l'avait dit, la pluie, le
+tonnerre et les éclairs sont des phénomènes rares dans ces régions; mais,
+lorsqu'ils s'y produisent, c'est avec la violence qui caractérise les
+tempêtes des tropiques. Les éléments, sortant de leur tranquillité
+ordinaire, se livrent à de terribles batailles. L'électricité longtemps
+amassée, rompt son équilibre, semble vouloir tout ravager et substituer un
+nouveau chaos aux harmonies de la nature. L'oeil du géognosiste, en
+observant les traits de cette terre élevée, ne peut se tromper sur les
+caractères de ses variations atmosphériques. Les effrayants _cañons_, les
+profondes ravines, les rives irrégulières des cours d'eau, leurs lits
+creusés à pic, tout démontre que c'est un pays à inondations subites. Au
+loin, à l'est, en amont de la rivière, nous voyions le tempête déchaînée
+dans toute sa fureur. Les montagnes, de ce côté, étaient complètement
+voilées; d'épais nuages de pluie les couvraient, et nous entendions le
+bruit sourd de l'eau tombant à flots. Nous ne pouvions manquer d'être
+bientôt atteints.
+
+--Qu'est-ce qui les arrête donc? demanda une voix.
+
+Ceux qui nous poursuivaient avaient eu le temps d'arriver. Ce retard était
+inexplicable.
+
+--Dieu seul le sait! répondit un autre. Je suppose qu'ils ont fait halte à
+la ville pour se badigeonner à neuf.
+
+--Eh bien, leurs peintures seront lavées, c'est sûr. Prenez garde à vos
+amorces, vous autres, entendez-vous?
+
+--Par le diable! il va en tomber une, d'ondée!
+
+--C'est ce qu'il nous faut, garçons! Hourra pour la pluie! cria le vieux
+Rubé.
+
+--Pourquoi? Est-ce que tu éprouves le besoin d'être trempé, vieux fourreau
+de cuir?
+
+--C'est justement ce que l'Enfant désire.
+
+--Eh bien, pas moi. Je voudrais bien savoir quel tant besoin tu as d'être
+mouillé. Est-ce que tu veux mettre ta vieille carcasse à la lessive?
+
+--S'il pleut pendant deux heures, voyez-vous, continua Rubé sans prendre
+garde à cette plaisanterie, nous n'aurons plus besoin de rester ici,
+voyez-vous!
+
+--Et pourquoi cela, Rubé? demanda Séguin avec intérêt.
+
+--Pourquoi, cap'n? répondit le guide: J'ai vu un orage faire de cette
+gorge un endroit dans lequel ni vous ni personne n'auriez voulu vous
+aventurer. Hourra! le voici qui vient pour sûr, le voici! hourra!
+
+Comme le trappeur prononçait ces derniers mots, un gros nuage noir
+arrivait de l'est en roulant et enveloppait de ses replis gigantesques
+tout le défilé; les éclairs déchiraient ses flancs et le tonnerre
+retentissait avec violence. La pluie, dès lors, se mit à tomber, non pas
+en gouttes, mais selon les voeux du chasseur, à pleins torrents. Les
+hommes s'empressèrent de couvrir les batteries de leurs fusils avec le pan
+de leurs blouses, et restèrent silencieux sous les assauts de la tempête.
+Un autre bruit, que nous entendîmes entre les piliers, attira notre
+attention. Ce bruit ressemblait à celui d'un train de voitures passant sur
+une route de gravier. C'était le piétinement des chevaux sur le lit de
+galets du _cañon_. Les Navajoes approchaient. Tout à coup le bruit cessa.
+Ils avaient fait halte. Dans quel dessein? Sans doute pour reconnaître.
+Cette hypothèse se vérifia: peu d'instants après, quelque chose de rouge
+se montra au-dessus d'une roche éloignée. C'était le front d'un Indien,
+recouvert de sa couche de vermillon. Il était hors de portée du fusil, et
+les chasseurs le suivirent de l'oeil sans bouger. Bientôt un autre parut,
+puis un autre, puis, enfin, un grand nombre de formes noires se glissèrent
+de roche en roche, s'avançant ainsi à travers le _cañon_. Ils avaient mis
+pied à terre et s'approchaient silencieusement.
+
+Nos figures étaient cachées par le varech qui couvrait les rochers, et les
+Indiens ne nous avaient pas encore aperçus. Il était évident qu'ils
+étaient dans le doute sur la question de savoir si nous avions marché en
+avant, et leur avant-garde poussait une reconnaissance. En peu de temps,
+le plus avancé, tantôt sautant, tantôt courant, était arrivé à la place où
+le _cañon_ se resserrait le plus. Il y avait un gros rocher près de ce
+point, et le haut de la tête de l'Indien se montra un instant au-dessus.
+Au même moment, une demi-douzaine de coups de feu partirent: la tête
+disparut, et, l'instant d'après, nous vîmes le bras brun du sauvage étendu
+la paume en l'air. Les messagers de mort étaient allés à leur adresse. Nos
+ennemis avaient dès lors, en perdant un des leurs, il est vrai, acquis la
+certitude de notre présence et découvert notre position. L'avant-garde
+battit en retraite avec les mêmes précautions qu'elle avait prises pour
+s'avancer. Les hommes qui avaient tiré rechargèrent leurs armes, et se
+remettant à genoux, se tinrent l'oeil en arrêt et le fusil armé. Un long
+intervalle de temps s'écoula avant que nous entendissions rien du côté de
+l'ennemi, qui, sans doute, était en train de débattre un plan d'attaque.
+Il n'y avait pour eux qu'un moyen de venir à bout de nous, c'était
+d'exécuter une charge par le _canon_, et de nous attaquer corps à corps.
+En faisant ainsi, ils avaient la chance de n'essuyer que la première
+décharge et d'arriver sur nous avant que nous eussions le temps de
+recharger nos armes. Comme ils avaient de beaucoup l'avantage du nombre,
+il leur deviendrait facile de gagner la bataille au moyen de leurs longues
+lances.
+
+Nous comprenions fort bien tout cela, mais nous savions aussi qu'une
+première décharge, quand elle est bien dirigée, a pour effet certain
+d'arrêter court une troupe d'Indiens, et nous comptions là-dessus pour
+notre salut. Nous étions convenus de tirer par pelotons, afin de nous
+ménager une seconde volée si les Indiens ne battaient pas en retraite à la
+première. Pendant près d'une heure, les chasseurs restèrent accroupis sous
+une pluie battante, ne s'occupant que de tenir à l'abri les batteries de
+leurs fusils. L'eau commençait à couler en ruisseaux plus rapides entre
+les galets et à tourbillonner autour des roches. Elle remplissait le large
+canal dans lequel nous étions et nous montait jusqu'à la cheville.
+Au-dessus et au-dessous, le courant resserré dans les étranglements du
+canal courait avec une impétuosité croissante. Le soleil s'était couché,
+ou du moins avait disparu, et la ravine où nous nous trouvions était
+complètement obscure. Nous attendions avec impatience que l'ennemi se
+montrât de nouveau.
+
+--Ils sont peut-être partis pour faire le tour? suggéra un des hommes.
+
+--Non! ils attendront jusqu'à la nuit; alors seulement ils attaqueront.
+
+--Laissez-les attendre, alors, si ça leur plaît, murmura Rubé. Encore une
+demi-heure et ça ira bien; ou c'est que l'Enfant ne comprend plus rien aux
+apparences du temps.
+
+--St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent!
+
+Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en
+foule, se montraient à distance, remplissant tout le lit de la rivière.
+C'étaient les Indiens à cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient exécuter
+une charge. Leurs mouvements nous confirmèrent dans cette idée. Ils
+s'étaient formés en deux corps, et tenaient leurs arcs prêts à lancer une
+grêle de flèches au moment où ils prendraient le galop.
+
+--Garde à vous, garçons! cria Rubé, voilà le moment de bien se tenir;
+attention à viser juste, et à taper dur, entendez-vous!
+
+Le trappeur n'avait pas achevé de parler qu'un hurlement terrible éclata,
+poussé par deux cents voix réunies. C'était le cri de guerre des Navajoes.
+A ces cris menaçants, les chasseurs répondirent par de retentissantes
+acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages
+hurlements de leurs alliés Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arrêtèrent
+un moment derrière l'étranglement du _cañon_, jusqu'à ce que ceux qui
+étaient en arrière les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur
+cri de guerre, ils se précipitèrent en avant vers l'étroite ouverture.
+Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient dépassée avant qu'un
+coup de feu eût été tiré. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la
+pétarade des rifles et les détonations plus fortes des tromblons
+espagnols, mêlés aux sifflements des flèches indiennes. Les clameurs
+d'encouragement et de défi se croisaient; au milieu du bruit l'on
+distinguait les sourdes imprécations de ceux qu'avait atteints la balle ou
+la flèche empoisonnée.
+
+Plusieurs Indiens étaient tombés à notre première volée, d'autres
+s'étaient avancés jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lançaient leurs
+flèches à la figure. Mais tous nos fusils n'étaient pas déchargés, et à
+chaque détonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos
+audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourné derrière les rochers, se
+reformait pour une nouvelle charge. C'était le moment le plus dangereux.
+Nos fusils étaient vides; nous ne pouvions plus les empêcher de forcer le
+passage et d'arriver jusqu'à la plaine ouverte. Je vis Séguin tirer son
+pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme
+semblable à suivre son exemple. Nous nous précipitâmes sur les traces de
+notre chef jusqu'à l'embouchure du _cañon_, et là nous attendîmes la
+charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspéré par toutes
+sortes de raisons, était décidé à nous exterminer coûte que coûte. Nous
+entendîmes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il résonnait,
+répercuté par mille échos, les sauvages s'élancèrent au galop vers
+l'ouverture.
+
+--Maintenant, à nous! cria une voix. Feu! hourra!
+
+La détonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui
+étaient en avant reculèrent et s'abattirent en arrière, se débattant des
+quatre pieds dans l'étroit passage. Ils tombèrent tous à la fois, et
+barrèrent entièrement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derrière
+excitant leurs montures. Plusieurs furent renversés sur les corps
+amoncelés. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux
+pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent à se frayer un
+passage et nous attaquèrent avec leurs lances. Nous les repoussâmes à
+coups de crosses et en vînmes aux mains avec les couteaux et les
+tomahawks. Le courant refoulé par le barrage des cadavres d'hommes et de
+chevaux, se brisait en écumant contre les rochers. Nous nous battions dans
+l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos têtes, et nous
+étions aveuglés par les éclairs. Il semblait que les éléments prissent
+part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que
+jamais. Les jurements sortaient des bouches écumantes, et les hommes
+s'étouffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort
+d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des
+chevaux qui, jusque-là, avaient obstrué le passage, et les entraînait
+au-delà de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous
+écraser. Grand Dieu! ils se réunissent pour une nouvelle charge, et nos
+fusils sont vides!
+
+A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris
+des hommes, ce ne sont pas les détonations des armes à feu; ce ne sont pas
+les éclats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri
+d'alarme se fait entendre derrière nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur
+votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se
+précipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au
+même instant, mes yeux sont attirés par une masse qui s'approche. A moins
+de vingt yards de la place où je suis, et entrant dans le _cañon_, je vois
+une montagne noire et écumante: c'est l'eau, portant sur la crête de ses
+vagues des arbres déracinés et des branches tordues. Il semble que les
+portes de quelque écluse gigantesque ont été brusquement ouvertes, et que
+le premier flot s'en échappe. Au moment où mes yeux l'aperçoivent, elle se
+heurte contre les piliers de l'entrée du _cañon_ avec un bruit semblable à
+celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'élève à une hauteur de
+vingt pieds. Un instant après, l'eau se précipite à travers l'ouverture.
+J'entends les cris d'épouvante des Indiens qui font faire volte-face à
+leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord, à la suite de
+mes compagnons. Je suis arrêté par le flot qui me monte déjà jusqu'aux
+cuisses; mais, par un effort désespéré, je plonge et fends la vague,
+jusqu'à ce que j'aie atteint un lieu de sûreté. A peine suis-je parvenu à
+grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et
+bouillonnant. Je m'arrête pour le regarder. D'où je suis, je puis
+apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au
+grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparaître à
+l'angle du rocher. Les corps des morts et des blessés gisent encore dans
+le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blessés
+poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos
+camarades nous appellent à leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire
+pour les sauver! Le courant les saisit dans son irrésistible tourbillon;
+ils sont enlevés comme des plumes, et emportés avec la rapidité d'un
+boulet de canon.
+
+--Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh!
+
+--Qui sont-ils? demande Séguin; les hommes regardent autour d'eux avec
+anxiété.
+
+--Il y a un Delaware et le gros Jim Harris. puis...
+
+--Quel est le troisième qui manque? Personne ne peut-il me le dire?
+
+--Je crois, capitaine, que c'est Kirker.
+
+--C'est Kirker, par l'Éternel! Je l'ai vu tomber, wagh! Ils auront son
+scalp, c'est certain.
+
+--S'ils peuvent le repêcher, ça ne fait pas de doute.
+
+--Ils auront à en repêcher plus d'un des leurs, j'ose le dire. C'est un
+furieux coup de marée, sacr...! Je les ai bien vus courir comme le
+tonnerre; mais l'eau court vite et ces moricauds passeront un mauvais
+quart d'heure si elle leur arrive sur le corps avant qu'ils aient gagné
+l'autre bout!
+
+Pendant que le trappeur parlait, les corps de ses camarades qui se
+débattaient encore au milieu du flot, étaient emportés à un détour du
+_cañon_ et tourbillonnaient hors de notre vue. Le chenal était alors
+rempli par l'eau écumante et jaunâtre qui battait les flancs du rocher et
+se précipitait en avant. Nous étions pour le moment hors de danger. Le
+_cañon_ était devenu impraticable, et après avoir considéré quelques
+instants le torrent, en proie, pour la plupart, à une profonde angoisse,
+nous fîmes volte-face et gagnâmes l'endroit où nous avions laissé nos
+chevaux.
+
+
+
+XL
+
+
+LA BARRANCA.
+
+Après avoir conduit nos chevaux vers l'ouverture qui donnait sur la
+plaine, nous revînmes au fourré pour couper du bois et allumer du feu.
+Nous nous sentions en sûreté. Nos ennemis, en supposant qu'ils eussent
+échappé dans leur vallée ne pouvaient nous atteindre qu'en faisant le tour
+des montagnes, ou en attendant que la rivière eût repris son niveau. Il
+est vrai que l'eau devait baisser aussi vite qu'elle s'était élevée si la
+pluie cessait; mais, heureusement, l'orage était encore dans toute sa
+force. Nous savions qu'il nous serait facile de rejoindre promptement
+l'_atajo_, et nous nous déterminâmes à rester quelque temps près du
+_cañon_, jusqu'à ce que les hommes et les chevaux eussent pu rafraîchir
+leurs forces par un repas. Les uns et les autres avaient besoin de
+nourriture et les événements des jours précédents n'avaient pas permis
+d'établir un bivouac régulier. Bientôt les feux flambèrent sous le couvert
+des rochers surplombant. Nous fîmes griller de la viande séchée pour notre
+souper, et nous mangeâmes avec appétit. Nous avions grand besoin aussi de
+sécher nos vêtements. Plusieurs hommes avaient été blessés. Ils furent,
+tant bien que mal, pansés par leurs camarades, le docteur étant allé en
+avant avec l'_atajo_.
+
+Nous demeurâmes quelques heures près du _cañon_. La tempête continuait à
+mugir autour de nous, et l'eau s'élevait de plus en plus. C'était
+justement ce que nous désirions. Nous regardions avec une vive
+satisfaction le flot monter à une telle hauteur que, Rubé l'assurait, la
+rivière ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de
+plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il était
+près de minuit quand nous montâmes à cheval. La pluie avait presque effacé
+les traces laissées par le détachement d'El-Sol; mais la plupart des
+hommes de la troupe étaient d'excellents guides, et Rubé, prenant la tête,
+nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un éclair nous
+montrait les pas des mules marqués dans la boue, et le pic blanc qui nous
+servait de point de mire. Nous marchâmes toute la nuit. Une heure après le
+lever du soleil, nous rejoignions l'_atajo_, près de la base de la
+montagne neigeuse. Nous fîmes halte dans un des défilés, et, après
+quelques instants employés à déjeuner, nous continuâmes notre voyage à
+travers la sierra. La route conduisait, par une ravine desséchée, vers une
+plaine ouverte qui s'étendait à perte de vue à l'est et à l'ouest. C'était
+un désert.
+
+ * * * * *
+
+Je n'entrerai pas dans le détail de tous les événements qui marquèrent la
+traversée de cette terrible _jornada_. Ces événements étaient du même
+genre que ceux que nous avions essuyés dans les déserts de l'ouest. Nous
+eûmes à souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60
+milles sans eau. Nous traversâmes des plaines couvertes de sauge où pas un
+être vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensité qui nous
+environnait. Nous fûmes obligés de faire cuire nos aliments sans autre
+combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'épuisèrent, et les
+mules de bagages tombèrent l'une après l'autre sous le couteau des
+chasseurs affamés. Plusieurs nuits, nous dûmes nous passer de feu. Nous
+n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se fût pas encore
+montré, nous savions qu'il devait être sur nos traces. Nous avions voyagé
+avec une telle rapidité qu'il n'avait pu encore parvenir à nous rejoindre.
+Pendant trois jours, nous nous étions dirigés vers le sud-est. Le soir du
+troisième jour, nous découvrîmes les sommets des Mimbres, à la bordure
+orientale du désert. Les pics de ces montagnes étaient bien connus des
+chasseurs et servirent désormais à diriger notre marche. Nous nous
+approchions des Mimbres en suivant une diagonale.
+
+Notre intention était de traverser la sierra par la route de la
+Vieille-Mine, l'ancien établissement, si prospère autrefois, de notre
+chef. Pour lui, chaque détail du paysage était un souvenir. Je remarquai
+que son ardeur lui revenait à mesure que nous avancions. Au coucher du
+soleil, nous atteignîmes la tête de la _Barranca del oro_, une crevasse
+immense qui traversait la plaine où était assise la mine déserte. Cet
+abîme, qui semblait avoir été ouvert par quelque tremblement de terre,
+présentait une longueur de vingt milles. De chaque côté il y avait un
+chemin, le sol était plat et s'étendait jusqu'au bord même de la fissure
+béante. A peu près à moitié chemin de la mine, sur la rive gauche, le
+guide connaissait une source, et nous nous dirigeâmes de ce côté avec
+l'intention de camper près de l'eau.
+
+Nous marchions péniblement. Il était près de minuit quand nous atteignîmes
+la source. Nos chevaux furent dételés et attachés au milieu de la plaine.
+Séguin avait résolu que nous nous reposerions là plus longtemps qu'à
+l'ordinaire. Il se sentait rassuré en approchant de ce pays qu'il
+connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui
+bordaient la source, nous allumâmes notre feu au milieu de ce bois. Une
+mule fut encore sacrifiée à la divinité de la faim, et les chasseurs,
+Après s'être repus de cette viande coriace, s'étendirent sur le sol et
+s'endormirent. L'homme préposé à la garde des chevaux resta seul debout,
+s'appuyant sur son rifle, près de la caballada. J'étais couché près du
+feu, la tête appuyée sur ma selle; Séguin était près de moi avec sa fille.
+Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives étaient pelotonnées
+à terre, enveloppées dans leurs tilmas et leurs couvertures rayées. Toutes
+dormaient ou semblaient dormir.
+
+Comme les autres, j'étais épuisé de fatigue; mais l'agitation de mes
+pensées me tenait éveillé. Mon esprit contemplait l'avenir brillant.
+Bientôt,--pensai-je,--bientôt je serai délivré de ces horribles scènes;
+bientôt il me sera permis de respirer une atmosphère plus pure, près de ma
+bien-aimée Zoé. Charmante Zoé! Dans deux jours je vous retrouverai, je
+vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos lèvres
+chéries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons
+nos promenades dans le jardin silencieux, sous les allées qui bordent la
+rivière; nous nous assiérons encore sur les bancs couverts de mousse,
+pendant les heures tranquilles du soir; nous nous répéterons ces mots
+brûlants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zoé,
+innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance
+enfantine: «Henri, qu'est-ce que le mariage?» Ah! douce Zoé! vous
+l'apprendrez bientôt! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc
+serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zoé! Zoé! êtes-vous éveillée?
+êtes-vous étendue sur votre lit en proie à l'insomnie, ou suis-je présent
+dans vos rêves? Aspirez-vous après mon retour comme j'y aspire moi-même?
+Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passée! Je ne puis prendre aucun repos;
+j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relâche, en avant,
+toujours en avant!
+
+Mon oeil était arrêté sur la figure d'Adèle, éclairée par la lueur du feu.
+J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, élevé, les sourcils
+arqués et les narines recourbées; mais la fraîcheur du teint n'y était
+plus; le sourire de l'innocence angélique avait disparu. Les cheveux
+étaient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermeté et
+une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation
+de plus d'une scène terrible. Elle était toujours belle, mais ce n'était
+plus la beauté éthérée de ma bien-aimée. Son sein était soulevé par des
+pulsations brèves et irrégulières. Une ou deux fois, pendant que je la
+regardais, elle s'éveilla à moitié, et murmura quelques mots dans la
+langue des Indiens. Son sommeil était inquiet et agité. Pendant le voyage,
+Séguin avait veillé sur elle avec toute la sollicitude d'un père; mais
+elle avait reçu ses soins avec indifférence, et tout au plus avait-elle
+adressé un froid remercîment. Il était difficile d'analyser les sentiments
+qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le
+silence. Le père avait cherché une ou deux fois à réveiller en elle
+quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succès; et chaque fois il
+avait dû, le coeur rempli de tristesse, renoncer à ses efforts. Je le
+croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je
+vis qu'il avait les yeux fixés sur sa fille avec un intérêt profond, et
+prêtait l'oreille aux phrases entrecoupées qui s'échappaient de ses
+lèvres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxiété
+qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles
+pour moi, qu'Adèle avait murmurés tout endormie, j'avais saisi le nom de
+«Dacoma». Je vis Séguin tressaillir à ce nom.
+
+--Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'étais éveillé, elle rêve; elle a des
+songes agités. J'ai presque envie de l'éveiller.
+
+--Elle a besoin de repos, répondis-je.
+
+--Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma.
+
+--C'est le nom du chef captif.
+
+--Oui. Ils devaient se marier, conformément à la loi indienne.
+
+--Mais comment savez-vous cela?
+
+--Par Rubé. Il l'a entendu dire pendant qu'il était prisonnier dans leur
+ville.
+
+--Et l'aimait-elle, pensez-vous?
+
+--Non; il est clair que non. Elle avait été adoptée comme fille par le
+chef-médecin et Dacoma la réclamait pour épouse.
+
+Moyennant certaines conditions, elle lui aurait été livrée. Elle le
+redoutait et ne l'aimait pas, les paroles entrecoupées de son rêve en font
+foi. Pauvre enfant! quelle triste destinée que la sienne!
+
+--Encore deux journées de marche et ses épreuves seront terminées. Elle
+sera rendue à la maison paternelle, à sa mère.
+
+--Ah! si elle reste dans cet état, le coeur de ma pauvre Adèle en sera
+brisé!
+
+--Ne craignez pas cela, mon ami. Le temps lui rendra la mémoire. Il me
+semble avoir entendu parler d'une histoire semblable arrivée dans les
+établissements frontières du Mississipi.
+
+--Oh! sans doute; il y en a eu beaucoup de semblables. Espérons que tout
+se passera bien.
+
+--Une fois chez elle, les objets qui ont entouré son enfance feront vibrer
+quelque corde du souvenir. Elle peut encore se rappeler tout le passé. Ne
+le croyez-vous pas?
+
+--Espérons! espérons!
+
+--En tout cas, la société de sa mère et de celle sa soeur effaceront
+bientôt les idées de la vie sauvage. Ne craignez rien! Elle redeviendra
+votre fille encore.
+
+Je disais tout cela dans le but de le consoler. Séguin ne répondit rien;
+mais je vis que sa figure conservait la même expression de douleur et
+d'inquiétude. Mon coeur n'était pas non plus exempt d'alarmes. De noirs
+pressentiments commençaient à m'agiter sans que j'en pusse définir la
+cause. Ses pensées étaient-elles du même genre que les miennes?
+
+--Combien de temps nous faut-il encore, demandai-je, pour atteindre votre
+maison du Del-Norte?
+
+Je ne sais pourquoi je fis alors cette question. Craignais-je encore que
+nous pussions être atteints par l'ennemi qui nous poursuivait?
+
+--Nous pouvons arriver après-demain soir, répondit-il. Fasse le ciel que
+nous les retrouvions en bonne santé!
+
+Je tressaillis à ces mots. Ils me dévoilaient la cause de mes inquiétudes;
+c'était là le vrai motif de mes vagues pressentiments.
+
+--Vous avez des craintes? demandai-je avidement.
+
+--J'ai des craintes.
+
+--Des craintes. De quoi? de qui?
+
+--Des Navajoes.
+
+--Des Navajoes?
+
+--Oui. Je suis inquiet depuis que je les ai vus se diriger à l'est du
+Pinon. Je ne puis comprendre pourquoi ils ont pris cette direction, à
+moins d'admettre qu'ils méditaient une attaque contre les établissements
+qui bordent la vieille route des Llanos. Sinon, je crains qu'ils n'aient
+fait une descente dans la vallée d'El-Paso, peut-être sur la ville
+elle-même. Une chose peut les avoir empêché d'attaquer la ville; c'est le
+départ de la troupe de Dacoma, qui les a trop affaiblis pour tenter cette
+entreprise; mais le danger n'en sera devenu que plus grand pour les petits
+établissements qui sont au nord et au sud de cette ville.
+
+Le malaise que j'avais ressenti jusque-là sans m'en rendre compte,
+provenait d'un mot qui était échappé à Séguin à la source du Pinon. Mon
+esprit avait creusé cette idée, de temps en temps, pendant que nous
+traversions le désert; mais comme il n'avait plus parlé de cela depuis, je
+pensai qu'il n'y attachait pas grande importance. Je m'étais grandement
+trompé.
+
+--Il est plus que probable, continua-t-il, que les habitants d'El-Paso
+auront pu se défendre. Ils se sont battus déjà avec plus de courage que ne
+le font d'ordinaire les habitants des autres villes; aussi, depuis assez
+longtemps, ils ont été exempts du pillage, en partie à cause de cela, en
+partie à cause de la protection qui résultait pour eux du voisinage de
+notre bande, pendant ces derniers temps, circonstance parfaitement connue
+des sauvages. Il est à espérer que la crainte de nous rencontrer aura
+empêché ceux-ci de pénétrer dans la _jornada_, au nord de la ville. S'il
+en est ainsi, les nôtres auront été préservés.
+
+--Dieu veuille qu'il en soit ainsi! m'écriai-je.
+
+--Dormons, ajouta Séguin, peut-être nos craintes sont-elles chimériques,
+et, en tout cas, elles ne servent à rien. Demain nous reprendrons notre
+course, sans plus nous arrêter, si nos bêtes peuvent y suffire.
+Reposez-vous, mon ami; vous n'avez pas trop de temps pour cela.
+
+Ce disant, il appuya sa tête sur sa selle, et s'arrangea pour dormir. Peu
+d'instants après, comme si cela eût été un acte de sa volonté, il parut
+plongé dans un profond sommeil. Il n'en fut pas de même pour moi. Le
+sommeil avait fui mes paupières; j'étais dans l'agitation de la fièvre;
+j'avais le cerveau rempli d'images effrayantes. Le contraste entre ces
+idées terribles et les rêveries de bonheur, auxquelles je venais de me
+livrer quelques instants auparavant, rendait mes appréhensions encore plus
+vives. Je me représentai les scènes affreuses qui, peut-être,
+s'accomplissaient dans ce moment même; ma bien-aimée se débattant entre
+les bras d'un sauvage audacieux; car les Indiens du Sud, je le savais,
+n'étaient nullement doués de ces délicatesses chevaleresques, de cette
+réserve froide qui caractérisent les peaux rouges des forêts. Je la voyais
+entraînée en esclavage, devenant la _squaw_ de quelque Indien brutal, et
+dans l'agonie de ces pensées, je me dressai sur mes pieds, et me mis à
+courir à travers la prairie. A moitié fou, je marchais sans savoir où
+j'allais. J'errai ainsi pendant plusieurs heures, sans me rendre compte du
+temps. Je m'arrêtai au bord de la barranca. La lune brillait, mais l'abîme
+béant, ouvert à mes pieds, était rempli d'ombre et de silence. Mon oeil ne
+pouvait en percer les ténèbres. A une grande distance au-dessus de moi
+j'apercevais le camp et la caballada; mes forces étaient épuisées, et
+donnant cours à ma douleur, je m'assis sur le bord même de l'abîme. Les
+tortures aiguës qui m'avaient donné des forces jusque-là firent place à un
+sentiment de profonde lassitude. Le sommeil vainquit la douleur: je
+m'endormis.
+
+
+
+XLI
+
+
+L'ENNEMI.
+
+Je dormis peut-être une heure ou une heure et demie. Si mes rêves eussent
+été des réalités, ils auraient rempli l'espace d'un siècle. L'air frais du
+matin me réveilla tout frissonnant. La lune était couchée; je me rappelais
+l'avoir vue tout près de l'horizon quand le sommeil m'avait pris.
+Néanmoins, il ne faisait pas très-nuit, et je voyais très-loin à travers
+la brume.
+
+--Peut-être est-ce l'aube, pensai-je, et je me tournai du côté de l'est.
+
+En effet, une ligne de lumière bordait l'horizon de ce côté. Nous étions
+au matin. Je savais que l'intention de Séguin était de partir de
+très-bonne heure, et j'allais me lever, lorsque des voix frappèrent mon
+oreille. J'entendais des phrases courtes, comme des exclamations, et le
+bruit d'une troupe de chevaux sur le sol ferme de la prairie.
+
+--Ils sont levés, pensai-je, et se préparent à partir.
+
+Dans cette persuasion, je me dressai sur mes pieds, et hâtai ma course
+vers le camp. Au bout de dix pas, je m'aperçus que le bruit des voix
+venait de derrière moi. Je m'arrêtai pour écouter. Plus de doute, je m'en
+éloignais.
+
+-Je me suis trompé de direction! dis-je en moi-même, et je m'avançai au
+bord de la barranca pour m'en assurer.
+
+Quel fut mon étonnement lorsque je reconnus que j'étais bien dans la bonne
+voie, et que cependant le bruit provenait de l'autre côté! Ma première
+idée fut que la troupe m'avait laissé là et s'était mise en route.
+
+--Mais non; Séguin ne m'aurait pas ainsi abandonné. Ah! Il a sans doute
+envoyé quelques hommes à ma recherche, ce sont eux.
+
+Je criai: Holà! pour leur faire savoir où j'étais. Pas de réponse. Je
+criai de nouveau plus fort que la première fois. Le bruit cessa
+immédiatement. J'imaginais que les cavaliers prêtaient l'oreille, et je
+criai une troisième fois de toutes mes forces. Il y eut un moment de
+silence; puis, j'entendis le murmure de plusieurs voix et le bruit du
+galop des chevaux qui venaient vers moi. Je m'étonnais de ce que personne
+n'eût encore répondu à mon appel; mais mon étonnement fit place à la
+consternation quand je m'aperçus que la troupe qui s'approchait était de
+l'autre côté de la barranca. Avant que je fusse revenu de ma surprise, les
+cavaliers étaient en face de moi et s'arrêtaient sur le bord de l'abîme.
+J'en étais séparé par la largeur de la crevasse, environ trois cents
+yards, mais je les voyais très-distinctement à travers la brume légère.
+Ils paraissaient être une centaine; à leurs longues lances, à leurs têtes
+emplumées, à leurs corps demi-nus, je reconnus, au premier coup d'oeil,
+des Indiens.
+
+Je ne cherchai pas à en savoir davantage: je m'élançai vers le camp de
+toute la vitesse de mes jambes. Je vis, de l'autre côté, les cavaliers qui
+galopaient parallèlement. En arrivant à la source, je trouvai les
+chasseurs, pris au dépourvu, et s'élançant sur leurs selles. Séguin et
+quelques autres étaient allés au bord de la crevasse, et regardaient d'un
+autre côté. Il n'y avait plus à penser à une retraite immédiate pour
+éviter d'être vus, car l'ennemi, à la faveur du crépuscule, avait déjà pu
+reconnaître la force de notre troupe.
+
+Quoique les deux bandes ne fussent séparées que par une distance de trois
+cents yards, elles avaient à parcourir au moins vingt milles avant de
+pouvoir se rencontrer. En conséquence, Séguin et les chasseurs avaient le
+temps de se reconnaître. Il fut donc résolu qu'on resterait où l'on était,
+jusqu'à ce qu'on pût savoir à qui nous avions affaire. Les Indiens avaient
+fait halte de l'autre côté, en face de nous, et restaient en selle,
+cherchant à percer la distance. Ils semblaient surpris de cette rencontre.
+L'aube n'était pas encore assez claire pour qu'ils pussent distinguer qui
+nous étions. Bientôt le jour se fit: nos vêtements, nos équipages nous
+firent reconnaître, et un cri sauvage, le cri de guerre des Navajoes,
+traversa l'abîme.
+
+--C'est la bande de Dacoma! cria une voix. Ils ont pris le mauvais côté de
+la crevasse.
+
+--Non, cria un autre; ils ne sont pas assez nombreux pour que ce soit la
+bande de Dacoma. Ils ne sont pas plus d'une centaine.
+
+--L'eau a peut-être emporté le reste,--suggéra celui qui avait parlé le
+premier.
+
+--Wagh! comment auraient-ils pu manquer notre piste qui est aussi claire
+qu'une voie de wagons? Ça ne peut pas être eux.
+
+--Qui donc, alors? Ce sont des Navagh: je les reconnaîtrais les yeux
+fermés.
+
+--C'est la bande du premier chef, dit Rubé, qui arrivait en ce moment.
+Regardez, là-bas, le vieux gredin lui-même sur son cheval moucheté.
+
+--Vous croyez que ce sont eux, Rubé? demanda Séguin.
+
+--Sûr et certain, cap'n.
+
+--Mais où est le reste de la bande? Ils ne sont pas tous là.
+
+--Ils ne sont pas loin, pour sûr. St! st! je les entends qui viennent.
+
+--Là-bas, une masse! Regardez camarades, regardez!
+
+A travers le brouillard qui commençait à s'élever, nous voyions s'avancer
+un corps nombreux et épais de cavaliers. Ils accouraient en criant, en
+hurlant, comme s'ils eussent conduit un troupeau de bétail. En effet,
+quand le brouillard se fut dissipé, nous vîmes une grande quantité de
+chevaux, de bêtes à cornes et des moutons, couvrant la plaine à une grande
+distance. Derrière venaient les Indiens à cheval, qui galopaient çà et là,
+pressant les animaux avec leurs lances et les poussant en avant.
+
+--Seigneur Dieu! en voilà un butin! s'écria un des chasseurs.
+
+--Oui, les gaillards ont fait quelque chose, eux, dans leur expédition.
+Nous, nous revenons les mains vides comme nous sommes partis. Wagh!
+
+Jusqu'à ce moment, j'avais été occupé à harnacher mon cheval, et
+j'arrivais alors. Mes yeux ne se portèrent ni sur les Indiens ni sur les
+bestiaux capturés. Autre chose attirait mes regards, et le sang me
+refluait au coeur. Loin, en arrière de la troupe qui s'avançait, un petit
+groupe séparé se montrait. Les vêtements légers flottant au vent
+indiquaient que ce n'étaient pas des indiens. C'étaient des femmes
+captives! Il paraissait y en avoir environ une vingtaine, mais je
+m'inquiétai peu de leur nombre. Je vis qu'elles étaient à cheval et que
+chacune d'elles était gardée par un Indien également à cheval. Le coeur
+palpitant, je les regardai attentivement l'une après l'autre; mais la
+distance était trop grande pour distinguer les traits. Je me tournai vers
+notre chef. Il avait l'oeil appliqué à sa lunette. Je le vis tressaillir;
+ses joues devinrent pâles, ses lèvres s'agitèrent convulsivement, et la
+lunette tomba de ses mains sur le sol. Il s'affaissa sur lui-même d'un
+air égaré en s'écriant:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! vous m'avez encore frappé!
+
+Je ramassai la lunette pour m'assurer de la vérité. Mais je n'eus pas
+besoin de m'en servir. Au moment où je me relevais, un animal qui courait
+le long du bord opposé frappa mes yeux.
+
+C'était mon chien Alp! je portai la lunette à mes yeux, et un instant
+après, je reconnaissais la figure de ma bien-aimée. Elle me paraissait si
+rapprochée que je pus à peine m'empêcher de l'appeler. Je distinguais ses
+beaux traits couverts de pâleur, ses joues baignées de larmes, sa riche
+chevelure dorée qui pendait, dénouée, sur ses épaules, tombant jusque sur
+le cou de son cheval. Elle était couverte d'un _sérapé_. Un jeune Indien
+marchait à côté d'elle, monté sur un magnifique étalon, et vêtu d'un
+uniforme de hussard mexicain. Je ne regardais qu'elle et cependant du même
+coup d'oeil j'aperçus sa mère au milieu des captives placées derrière.
+
+Le troupeau des chevaux et des bestiaux passa, et les femmes, accompagnées
+de leurs gardes, arrivèrent en face de nous. Les captives furent laissées
+en arrière dans la prairie, pendant que les guerriers s'avançaient pour
+rejoindre ceux de leurs camarades qui s'étaient arrêtés sur le bord de la
+barranca. Il était alors grand jour. Le brouillard s'était dissipé, et les
+deux troupes ennemies s'observaient d'un bord à l'autre de l'abîme.
+
+
+
+XLII
+
+
+NOUVELLES DOULEURS.
+
+C'était une singulière rencontre. Là se trouvaient en présence deux
+troupes d'ennemis acharnés, revenant chacune du pays de l'autre, chargée
+de butin, et emmenant des prisonniers! Elles se rencontraient à moitié
+chemin; elles se voyaient, à portée de mousquet, animées des sentiments
+les plus violents d'hostilité, et cependant un combat était impossible, à
+moins que les deux partis ne franchissent un espace de près de vingt
+milles. D'un côté, les Navajoes, dont la physionomie exprimait une
+consternation profonde, car les guerriers avaient reconnu leurs enfants;
+de l'autre, les chasseurs de scalps, dont la plupart pouvaient
+reconnaître, parmi les captives de l'ennemi, une femme, une soeur, ou une
+fille.
+
+Chaque parti jetait sur l'autre des regards empreints de fureur et de
+vengeance. S'ils se fussent rencontrés en pleine prairie, ils auraient
+combattu jusqu'à la mort. Il semblait que la main de Dieu eût placé entre
+eux une barrière pour empêcher l'effusion du sang et prévenir une bataille
+à laquelle la largeur de l'abîme était le seul obstacle. Ma plume est
+impuissante à rendre les sentiments qui m'agitèrent à ce moment. Je me
+souviens seulement que je sentis mon courage et ma vigueur corporelle se
+doubler instantanément. Jusque-là, je n'avais été que spectateur à peu
+près passif des événements de l'expédition. Je n'avais été excité par
+aucun élan de mon propre coeur; mais maintenant je me sentais animé de
+toute l'énergie du désespoir.
+
+Une pensée me vint, et je courus vers les chasseurs pour la leur
+communiquer. Séguin commençait à se remettre du coup terrible qui venait
+de le frapper. Les chasseurs avaient appris la cause de son accablement
+extraordinaire, et l'entouraient; quelques-uns cherchaient à le consoler.
+Peu d'entre eux connaissaient les affaires de famille de leur chef, mais
+ils avaient entendu parler de ses anciens malheurs; la perte de sa mine,
+la ruine de sa propriété, la captivité de sa fille. Quand ils surent que,
+parmi les prisonniers de l'ennemi, se trouvaient sa femme et sa seconde
+fille, ces coeurs durs eux-mêmes furent émus de pitié au spectacle d'une
+telle infortune. Des exclamations sympathiques se firent entendre, et tous
+exprimèrent la résolution de mourir ou de reprendre les captives. C'était
+dans l'intention d'exciter cette détermination que je m'étais porté vers
+le groupe. Je voulais, au prix de toute ma fortune, proposer des
+récompenses au dévouement et au courage; mais voyant que des motifs plus
+nobles avaient provoqué ce que je voulais obtenir, je gardai le silence.
+Séguin parut touché du dévouement de ses camarades, et fit preuve de son
+énergie accoutumée. Les hommes s'assemblèrent pour donner leurs avis et
+écouter ses instructions. Garey prit le premier la parole:
+
+--Nous pouvons en venir à bout, cap'n, même corps à corps; ils ne sont pas
+plus de deux cents.
+
+--Juste cent quatre-vingt-seize, dit un chasseur, sans compter les femmes.
+J'ai fait le calcul; c'est le nombre exact.
+
+--Eh bien, continua Garey, nous valons un peu mieux qu'eux sous le rapport
+du courage, je suppose, et nous rétablirons l'équilibre du nombre avec nos
+rifles. Je n'ai jamais craint les Indiens à deux contre un, et même
+quelque chose de plus, si vous voulez.
+
+--Regarde le terrain, Bill! c'est tout plaine. Qu'est-ce que nous aurons
+après la première décharge' Ils auront l'avantage avec leurs arcs et leurs
+lances. Wagh! ils nous embrocheront comme des poulets.
+
+--Je ne dis pas qu'il faut les attaquer sur la prairie. Nous pouvons les
+suivre jusque dans les montagnes, et nous battre au milieu des rochers.
+Voilà ce que je propose.
+
+--Oui. Ils ne peuvent pas nous échapper à la course avec tous ces
+troupeaux, c'est certain.
+
+--Ils n'ont pas la moindre intention de fuir. Ils désirent bien plutôt en
+venir aux coups.
+
+--C'est justement ce qu'il nous faut, dit Garey; rien ne nous empêche
+d'aller là-bas, et de livrer bataille quand la position sera favorable.
+
+Le trappeur, en disant ces mots, montrait le pied des Mimbres, à environ
+dix milles à l'est.
+
+--Ils pourront bien attendre qu'ils soient encore plus en nombre. La
+principale troupe est plus nombreuse encore que celle-là. Elle comptait au
+moins quatre cents hommes quand ils ont passé le Pinon.
+
+--Rubé, où le reste peut-il être? demanda Séguin; je découvre d'ici
+jusqu'à la mine; ils ne sont pas dans la plaine!
+
+--Il ne doit pas y en avoir par ici, cap'n. Nous avons un peu de chance de
+ce côté; le vieux fou a envoyé une partie de sa bande par l'autre route,
+sur une fausse piste, probablement.
+
+--Et qui vous fait penser qu'ils ont pris par l'autre route?
+
+--Voici, cap'n; la raison est toute simple: s'il y en avait d'autres après
+eux, nous aurions vu quelques-uns de ces moricauds de l'autre côté, courir
+en arrière pour les presser d'arriver; comprenez-vous? Or, il n'y en a pas
+un seul qui ait bougé.
+
+--Vous avez raison, Rubé, répondit Séguin, encouragé par la probabilité de
+cette assertion. Quel est votre avis? continua-t-il en s'adressant au
+vieux trappeur, aux conseils duquel il avait l'habitude de recourir dans
+les cas difficiles.
+
+--Ma foi, cap'n, c'est un cas qui a besoin d'être examiné. Je n'ai encore
+rien trouvé qui me satisfasse, jusqu'à présent. Si vous voulez me donner
+une couple de minutes, je tâcherai de vous répondre du mieux que je
+pourrai.
+
+--Très-bien; nous attendrons votre avis. Camarades, visitez vos armes, et
+voyez à les mettre en bon état.
+
+Pendant cette consultation, qui avait pris quelques secondes, l'ennemi
+paraissait occupé de la même manière, de l'autre côté. Les Indiens
+s'étaient réunis autour de leur chef, et on pouvait voir, à leurs gestes,
+qu'ils délibéraient sur un plan d'action. En découvrant entre nos mains
+les enfants de leurs principaux guerriers, ils avaient été frappés de
+consternation. Ce qu'ils voyaient leur inspirait les plus terribles
+appréhensions sur ce qu'ils ne voyaient pas. A leur retour d'une
+expédition heureuse, chargée de butin et pleins d'idées de fêtes et de
+triomphes, ils s'apercevaient tout à coup qu'ils avaient été pris dans
+leur propre piège. Il était clair pour eux que nous avions pénétré dans la
+ville. Naturellement, ils devaient penser que nous avions pillé et brûlé
+leurs maisons, massacré leurs femmes et leurs enfants. Ils ne pouvaient
+s'imaginer autre chose; c'était ainsi qu'ils avaient agi eux-mêmes, et ils
+jugeaient notre conduite d'après la leur. De plus, ils nous voyaient assez
+nombreux pour défendre, tout au moins contre eux, ce que nous avions pris;
+ils savaient bien qu'avec leurs armes à feu, les chasseurs de scalps
+avaient l'avantage sur eux tant qu'il n'y avait pas une trop forte
+disproportion dans le nombre. Ils avaient donc besoin, tout aussi bien que
+nous, de délibérer, et nous comprîmes qu'il se passerait quelque temps
+avant qu'ils en vinssent aux actes. Leur embarras n'était pas moindre que
+le nôtre.
+
+Les chasseurs, obéissant aux ordres de Séguin, gardaient le silence,
+attendant que Rubé donnât son avis. Le vieux trappeur se tenait à part,
+appuyé sur son rifle, ses deux mains contournant l'extrémité du canon. Il
+avait ôté le bouchon, et regardait dans l'intérieur du fusil, comme s'il
+eût consulté un oracle au fond de l'étroit cylindre. C'était une des
+manies de Rubé, et ceux qui connaissaient cette habitude l'observaient en
+souriant. Après quelques minutes de réflexions silencieuses, l'oracle
+parut avoir fourni la réponse; et Rubé, remettant le bouchon à sa place,
+s'avança lentement vers le chef.
+
+--Billy a raison, cap'n. S'il faut nous battre avec ces Indiens,
+arrangeons-nous pour que l'affaire ait lieu au milieu des rochers ou des
+bois. Ils nous abîmeraient dans la prairie, c'est sûr. Maintenant, il y a
+deux choses: s'ils viennent sur nous, notre terrain est là-bas (l'orateur
+indiquait le contrefort des Mimbres); si, au contraire, nous sommes
+obligés de les suivre, ça nous sera aussi facile que d'abattre un arbre;
+ils ne nous échapperont pas.
+
+--Mais comment ferez-vous pour les provisions dans ce cas? Nous ne pouvons
+pas traverser le désert sans cela.
+
+--Pour ça, capitaine, il n'y a pas la plus petite difficulté. Dans une
+prairie sèche, comme il y en a par là, j'empoignerais toute cette
+cavalcade aussi aisément qu'un troupeau de buffles, et nous en aurons
+notre bonne part, je m'en vante. Mais il y a quelque chose de pire que
+tout cela et que l'Enfant flaire d'ici.
+
+--Quoi?
+
+--J'ai peur que nous ne tombions sur la bande de Dacoma,
+en retournant en arrière; voilà de quoi j'ai peur.
+
+--C'est vrai; ce n'est que trop probable.
+
+--C'est sûr; à moins qu'ils n'aient été tous noyés dans le _cañon_, et je
+ne le crois pas. Ils connaissent trop bien le passage.
+
+La probabilité de voir la troupe de Dacoma se joindre à celle du premier
+chef, nous frappa tous, et répandit un voile de découragement sur toutes
+les figures. Cette troupe était certainement à notre poursuite, et devait
+bientôt nous rattraper.
+
+--Maintenant, cap'n continua le trappeur, je vous ai dit ce que je pensais
+de la chose si nous étions disposés à nous battre. Mais j'ai comme une
+idée que nous pourrons délivrer les femmes sans brûler une amorce.
+
+--Comment? comment? demandèrent vivement le chef et les autres.
+
+--Voici le moyen, reprit le trappeur qui, me faisait bouillir par la
+prolixité de son style, vous voyez bien ces Indiens qui sont de l'autre
+côté de la crevasse?
+
+--Oui, oui, répondit vivement Séguin.
+
+--Très-bien; vous voyez maintenant ceux qui sont ici et le trappeur
+montrait nos captifs.
+
+--Oui! oui!
+
+--Eh bien, ceux que vous voyez là-bas, quoique leur peau soit rouge comme
+du cuivre, ont pour leurs enfants la même tendresse que s'ils étaient
+chrétiens. Ils les mangent de temps en temps, c'est vrai, mais ils ont
+pour cela des motifs de religion que nous ne comprenons pas trop, je
+l'avoue.
+
+--Et que voulez-vous que nous fassions?
+
+--Que nous hissions un chiffon blanc, et que nous offrions un échange de
+prisonniers. Ils comprendront cela, et entreront en arrangement, j'en suis
+sûr. Cette jolie petite fille aux longs cheveux est la fille du premier
+chef, et les autres appartiennent aux principaux de la tribu; je les ai
+choisies à bonne enseigne. En outre, nous avons ici Dacoma et la jeune
+reine. Ils doivent s'en mordre les ongles jusqu'au sang de les voir entre
+nos mains. Vous pourrez leur rendre le chef, et négocier pour la reine le
+mieux que vous pourrez.
+
+--Je suivrai votre avis, s'écria Séguin l'oeil brillant de l'espoir de
+réussir dans cette négociation.
+
+--Il n'y a pas de temps à perdre alors, cap'n. Si les hommes de Dacoma se
+montrent, tout ce que je vous ai dit ne vaudra pas la peau d'un rat des
+sables.
+
+--Nous ne perdrons pas un instant.
+
+Et Séguin donna des ordres pour que le signe de paix fût arboré.
+
+--Il serait bon avant tout, cap'n, de leur montrer en plein tout ce que
+nous avons à eux. Ils n'ont pas vu Dacoma encore, ni la reine, qui sont là
+derrière les buissons.
+
+--C'est juste, répondit Séguin, camarades, amenez-les captifs au bord de
+la barranca. Amenez le chef Navajo. Amenez la... amenez ma fille.
+
+Les hommes s'empressèrent d'obéir à cet ordre, et peu d'instants après les
+enfants captifs, Dacoma et la reine des mystères furent placés au bord de
+l'abîme. Les _sérapés_ qui les enveloppaient furent retirés, et ils
+restèrent exposés dans leurs costumes habituels aux Indiens. Dacoma avait
+encore son casque, et la reine était reconnaissable à sa tunique richement
+ornée de plumes. Ils furent immédiatement reconnus. Un cri d'une
+expression singulière sortit de la poitrine des Navajoes à l'aspect de ces
+nouveaux témoignages de leur déconfiture.
+
+Les guerriers brandirent leur lances et les enfoncèrent sur le sol avec
+une indignation impuissante. Quelques-uns tirèrent des scalps de leur
+ceinture, les placèrent sur la pointe de leurs lances et les secouèrent
+devant nous au-dessus de l'abîme. Ils crurent que la bande de Dacoma avait
+été détruite; que leurs femmes et leurs enfants avaient été égorgés, et
+ils éclatèrent en imprécations mêlées de cris et de gestes violents. En
+même temps, un mouvement se fit remarquer parmi les principaux guerriers.
+Ils se consultaient. Leur délibération terminée, quelques-uns se
+dirigèrent au galop vers les femmes captives qu'on avait laissées en
+arrière dans la plaine.
+
+--Grand Dieu! m'écriai-je, frappé d'une idée horrible, ils vont les
+égorger! Vite, vite, le drapeaux de paix!
+
+Mais avant que la bannière fût attachée au bâton, les femmes mexicaines
+étaient descendues de cheval, leurs rebozos étaient enlevés, et on les
+conduisait vers le précipice. C'était dans le simple but de prendre une
+revanche, de montrer leurs prisonniers; car il était évident que les
+sauvages savaient avoir parmi leurs captives la femme et la fille de notre
+chef. Elles furent placées en évidence, en avant de toutes les autres, sur
+le bord même de la barranca.
+
+
+
+XLIII
+
+
+LE DRAPEAU DE TRÊVE.
+
+Ils auraient pu s'épargner cette peine; notre agonie était assez grande
+déjà. Mais, néanmoins, la scène qui suivit renouvela toutes nos douleurs.
+Jusqu'à ce moment nous n'avions pas été reconnus par les êtres chéris qui
+étaient si près de nous. La distance était trop grande pour l'oeil nu, et
+nos figures hâlées, nos habits souillés par la route, constituaient un
+véritable déguisement. Mais l'amour a l'intelligence prompte et la vue
+perçante; les yeux de ma bien-aimée se portèrent sur moi; je la vis
+tressaillir et se jeter en avant, j'entendis son cri de désespoir; elle
+tendit ses deux bras blancs comme la neige et s'affaissa sur le rocher,
+privée de connaissance. Au même instant, madame Séguin reconnaissait son
+mari et l'appelait par son nom. Séguin lui répondait d'une voix forte, lui
+adressait des encouragements, et l'engageait à rester calme et
+silencieuse. Plusieurs autres femmes, toutes jeunes et jolies, avaient
+reconnu leurs frères, leurs fiancés, et il s'ensuivit une scène
+déchirante.
+
+Mes yeux restaient fixés sur Zoé. Elle reprenait ses sens; le sauvage,
+vêtu en hussard, était descendu de cheval; il la prenait dans ses bras et
+l'emmenait dans la prairie. Je les suivais d'un regard impuissant. Cet
+Indien lui rendait les soins les plus tendres; et j'en étais presque
+reconnaissant, bien que je reconnusse que ces attentions étaient dictées
+par l'amour. Peu d'instants après, elle se redressa sur ses pieds et
+revint en courant vers la barranca. J'entendis mon nom prononcé; je lui
+renvoyai le sien; mais, à ce moment, la mère et la fille furent entourées
+par leurs gardiens, et entraînées en arrière. Pendant ce temps, le drapeau
+blanc avait été préparé. Séguin s'était placé devant nous, et le tenait
+élevé. Nous gardions le silence, attendant la réponse avec anxiété. Il y
+eut un mouvement parmi les Indiens rassemblés. Nous entendions leurs voix:
+ils parlaient avec animation, et nous vîmes qu'il se préparait quelque
+chose au milieu d'eux. Immédiatement, un homme grand et de belle apparence
+perça la foule, tenant dans la main gauche un objet blanc: c'était une
+peau de faon tannée. Dans sa main droite il avait une lance. Il plaça la
+peau de faon sur le fer de la lance et s'avança en l'élevant. C'était la
+réponse à notre signal de paix.
+
+--Silence, camarades! s'écria Séguin s'adressant aux chasseurs. Puis,
+élevant la voix, il s'exprima ainsi en langue indienne:
+
+--Navajoes! vous savez qui nous sommes. Nous avons traversé votre pays et
+visité votre principale ville. Notre but était de retrouver nos parents,
+qui étaient captifs chez vous. Nous en avons retrouvé quelques-uns; mais
+il y en a beaucoup que nous n'avons pu découvrir. Pour que ceux-là nous
+fussent rendus plus tard, nous avons pris des otages, vous le voyez. Nous
+aurions pu en prendre davantage, mais nous nous sommes contentés de
+ceux-ci. Nous n'avons pas brûlé votre ville: nous avons respecté la vie de
+vos femmes, de vos filles, de vos enfants. A l'exception de ces
+prisonniers, vous trouverez tous les autres comme vous les avez laissés.
+
+Un murmure circula dans les rangs des Indiens. C'était un murmure de
+satisfaction. Ils étaient dans la persuasion que leur ville était
+détruite, leurs femmes massacrées, et les paroles de Séguin produisirent
+sur eux une profonde sensation. Nous entendîmes de joyeuses exclamations
+et les phrases de félicitations que les guerriers échangeaient. Le silence
+se rétablit; Séguin continua:
+
+--Nous voyons que vous avez été dans notre pays. Vous avez, comme nous,
+fait des prisonniers. Vous êtes des hommes rouges. Les hommes rouges
+aiment leurs proches comme le font les hommes blancs. Nous savons cela, et
+c'est pour cette raison que j'ai élevé la bannière de la paix, afin que
+nous puissions nous rendre mutuellement nos prisonniers. Cela sera
+agréable au Grand-Esprit, et nous sera agréable à tous en même temps. Ceux
+que vous avez pris sont ce qu'il y a de plus cher au monde pour nous, et
+ceux que nous avons en notre possession vous sont également chers.
+Navajoes! j'ai dit. J'attends votre réponse.
+
+Quand Séguin eut fini, les guerriers se rassemblèrent autour du grand
+chef, nous les vîmes engagés dans un débat très-animé. Il y avait
+évidemment deux opinions contraires; mais le débat fut bientôt terminé, et
+le grand chef, s'avançant, donna quelques ordres à celui qui tenait le
+drapeau. Celui-ci, d'une voix forte, répondit à Séguin en ces termes:
+
+--Chef blanc, tu as bien parlé, et tes paroles ont été pesées par nos
+guerriers. Ce que tu demandes est juste et bon. L'échange de nos
+prisonniers sera agréable au Grand-Esprit et nous satisfera tous. Mais
+comment pouvons-nous savoir si tes paroles sont vraies? Tu dis que vous
+n'avez pas brûlé notre ville et que vous avez épargné nos femmes et nos
+enfants. Comment saurons-nous si cela est la vérité? Notre ville est loin;
+nos femmes aussi, si elles sont encore vivantes. Nous ne pouvons pas les
+interroger. Nous n'avons que ta parole; cela n'est pas assez.
+
+Séguin avait prévu les difficultés, et il ordonna qu'un de ses
+prisonniers, un jeune garçon très-éveillé, fut amené en avant. Le jeune
+sauvage se montra un instant après auprès de lui.
+
+--Interrogez-le! s'écria-t-il en le montrant à son interlocuteur.
+
+--Et pourquoi n'adresserions-nous pas nos questions à notre frère, le chef
+Dacoma? Ce garçon est jeune, il peut ne pas nous comprendre. Nous en
+croirons mieux la parole du chef.
+
+--Dacoma n'était pas avec nous dans la ville. Il ignore ce qui s'y est
+passé.
+
+--Que Dacoma le dise, alors.
+
+--Mon frère a tort de se méfier ainsi, répondit Séguin mais il aura la
+réponse de Dacoma. Et il adressa quelques mots au chef Navajo qui était
+assis sur la terre auprès de lui.
+
+La question fut faite directement à Dacoma par l'Indien qui était de
+l'autre côté. Le fier guerrier, qui semblait exaspéré par la situation
+humiliante dans laquelle il se trouvait, répondit négativement par un
+geste brusque de la main et une courte exclamation.
+
+--Maintenant, frère, continua Séguin,--vous voyez que j'ai dit la vérité.
+Questionnez maintenant ce garçon sur ce que je vous ai avancé.
+
+On demanda au jeune Indien si nous avions brûlé la ville et si nous avions
+fait du mal aux femmes et aux enfants. Aux deux questions, il répondit
+négativement.
+
+--Eh bien, dit Séguin, mon frère est-il satisfait?
+
+Un temps assez long se passa sans qu'il fut fait de réponse. Les guerriers
+se rassemblèrent de nouveau en conseil et se mirent à gesticuler avec
+violence et rapidité. Nous comprimes qu'il y avait un parti opposé à la
+paix, et qui poussait à tenter la fortune de la guerre. Ce parti était
+composé des jeunes guerriers; et je remarquai que l'Indien costumé en
+hussard qui, comme Rubé me l'apprit, était le fils du grand chef,
+paraissait être le principal meneur de ceux-là. Si le grand chef n'eût pas
+été aussi vivement intéressé au résultat des négociations, les conseils
+belliqueux l'auraient emporté, car les guerriers savaient que ce serait
+pour eux une honte parmi les tribus environnantes de revenir sans
+prisonniers. De plus, il y en avait plusieurs parmi eux qui avaient un
+autre motif pour les retenir; ils avaient jeté les yeux sur les filles du
+Del-Norte et lei avaient trouvées belles. Mais l'avis des anciens prévalut
+enfin, et l'orateur reprit:
+
+--Les guerriers Navajoes ont réfléchi sur ce qu'ils ont entendu. Ils
+pensent que le chef blanc a dit la vérité; et ils consentent à l'échange
+des prisonniers. Pour que les choses se passent d'une manière convenable,
+ils proposent que vingt guerriers soient choisis de chaque côté; que ces
+guerriers laissent, en présence de tous, leurs armes sur la prairie;
+qu'ils conduisent les captifs à l'extrémité de la barranca, du côté de la
+mine, et que là, ils débattent les conditions de l'échange. Que tous les
+autres, des deux côtés, restent où ils sont jusqu'à ce que les guerriers
+sans armes soient revenus avec les prisonniers échangés; alors les
+drapeaux blancs seront abattus, et les deux camps seront libres de tout
+engagement. Telles sont les paroles des guerriers Navajoes.
+
+Séguin dut prendre le temps de réfléchir avant de répondre à cette
+proposition. Elle paraissait assez avantageuse, mais il y avait dans ses
+termes quelque chose qui nous faisait soupçonner un dessein caché. La
+dernière phrase indiquait chez l'ennemi l'intention formelle d'essayer de
+reprendre les captifs qui allaient nous être rendus; mais nous nous
+inquiétions peu de cela, pourvu que nous pussions les avoir une fois avec
+nous, du même côté de la barranca. La proposition de faire conduire les
+prisonniers au lieu de l'échange, par des hommes désarmés, était
+très-raisonnable, et le chiffre indiqué, vingt de chaque côté, constituait
+un nombre suffisant. Mais Séguin comprit très-bien comment les Navajoes
+interprétaient le mot _désarmé_. En conséquence, plusieurs des chasseurs
+reçurent à voix basse l'avis de se retirer derrière les buissons et de
+cacher couteaux et pistolets sous leurs blouses de chasse. Nous crûmes
+apercevoir une manoeuvre semblable de l'autre côté, et voir les Indiens
+cacher de même leur tomahawks. Nous ne pouvions faire aucune objection aux
+conditions proposées, et comme Séguin sentait qu'il n'y avait pas de temps
+à perdre, il se hâta de les accepter.
+
+Aussitôt que cela eut été annoncé aux Navajoes, vingt hommes, déjà
+désignés sans doute, s'avancèrent au milieu de la prairie, plantèrent
+leurs arcs, leurs carquois et leurs boucliers. Nous ne vîmes point de
+tomahawks, et nous comprîmes que chaque Navajo avait gardé cette arme. Il
+ne leur avait pas été difficile de les cacher sur eux, car la plupart
+portaient des vêtements civilisés, enlevés dans le pillage des
+établissements et des fermes. Nous nous en inquiétions peu, étant armés
+nous-mêmes. Nous remarquâmes que tous les hommes ainsi choisis étaient
+d'une force peu commune. C'étaient les principaux guerriers de la tribu.
+Nous fîmes nos choix en conséquence. El-Sol, Garey, Rubé, le toréador
+Sanchez en étaient; Séguin et moi également. La plupart des trappeurs et
+quelques Indiens Delawares complétèrent le nombre.
+
+Les vingt hommes désignés se dirigèrent vers la prairie, comme les
+Navajoès avaient fait, et déposèrent leurs rifles en présence de l'ennemi.
+Nous plaçâmes nos captifs sur des chevaux et sur des mules, et nous les
+disposâmes pour le départ. La reine et les jeunes filles mexicaines furent
+réunies aux prisonniers. C'était un coup de tactique de la part de Séguin.
+Il savait que nous avions assez de captifs pour faire l'échange tête
+contre tête, sans ces dernières; mais il comprenait et nous comprenions
+comme lui, que laisser la reine en arrière, ce serait rompre la
+Négociation et, peut-être, en rendre la reprise impossible. Il avait
+résolu en conséquence de l'emmener et de négocier le plus habilement
+possible, en ce qui la concernait, sur le terrain de la conférence. S'il
+ne réussissait pas, il en appellerait aux armes et il nous savait bien
+préparés à cet événement. Les deux détachements furent prêts enfin et
+s'avancèrent parallèlement de chaque côté de la barranca. Les corps
+principaux restèrent en observation, échangeant d'un bord â l'autre de
+l'abîme des regards de haine et de défiance. Pas un mouvement ne pouvait
+être tenté sans être immédiatement aperçu, car les deux plaines, séparées
+par la barranca, faisaient partie du même plateau horizontal. Un seul
+cavalier, s'éloignant d'une des deux troupes, aurait été vu par les hommes
+de l'autre pendant une distance de plusieurs milles. Les bannières
+pacifiques flottaient toujours en l'air, les lances qui les portaient
+fichées en terre; mais chacune des deux bandes ennemies tenait ses chevaux
+sellés et bridés, prêts à être montés au premier mouvement suspect.
+
+
+
+XLIV
+
+
+UN TRAITÉ ORAGEUX.
+
+Dans la barranca même se trouvait la mine. Les puits d'extraction
+laborieusement creusés dans le roc, de chaque coté, semblaient autant de
+caves. Un petit ruisseau partageait la ravine en deux et se frayait
+difficilement un chemin à travers les roches qui avaient roulé au fond.
+Sur le bord du ruisseau, on voyait quelques vieilles constructions
+enfumées, et des cabanes de mineurs en ruine; la plupart étaient
+effondrées et croulantes de vétusté. Le terrain, tout autour, était
+obstrué, rendu presque impraticable par les ronces, les mezcals et les
+cactus; toutes plantes vigoureuses, touffues et épineuses. En approchant
+de ce point, les routes, de chaque côté de la barranca, s'abaissaient par
+une pente rapide et convergeaient jusqu'à leur rencontre au milieu des
+décombres. Les deux détachements s'arrêtèrent en vue des masures et
+échangèrent des signaux.
+
+Après quelques pourparlers, les Navajoes proposèrent que les captifs
+resteraient sur le sommet des deux rives, sous la garde de deux hommes;
+les autres, dix-huit de chaque côté, devant descendre au fond de la
+barranca, se réunir au milieu des maisons, et après avoir fumé le calumet,
+déterminer les conditions de l'échange. Cette proposition ne plaisait ni à
+Séguin ni à moi. Nous comprenions qu'en cas de rupture de négociations (et
+cette rupture nous paraissait plus que probable) notre victoire même, en
+supposant que nous la remportions, ne nous servirait de rien. Avant que
+nous pussions rejoindre les prisonnières des Navajoes, en haut de la
+ravine, les deux gardiens les auraient emmenées, et, nous frémissions rien
+que d'y penser, les auraient peut-être égorgées sur place! C'était une
+horrible supposition, mais elle n'avait rien d'exagéré. Nous comprenions,
+en outre, que la cérémonie du calumet nous ferait perdre encore du temps;
+et nous étions dans des transes continuelles au sujet de la bande de
+Dacoma qui, évidemment, ne devait pas être loin. Mais l'ennemi s'obstinait
+dans sa proposition. Impossible de formuler nos objections sans dévoiler
+notre arrière-pensée; force nous fut donc d'accepter.
+
+Nous mîmes pied à terre, laissant nos chevaux à la garde des hommes qui
+surveillaient les prisonniers et, descendant au fond de la ravine, nous
+nous trouvâmes face à face avec les guerriers navajoès. C'étaient dix-huit
+hommes choisis: grands, musculeux, larges des épaules, avec des
+physionomies rusées et farouches. On ne voyait pas un sourire sur toutes
+ces figures, et menteuse eût été la bouche qui aurait essayé d'en grimacer
+un. Leurs coeurs débordaient de haine et leurs regards étaient chargés de
+vengeance. Pendant un moment, les deux partis s'observèrent en silence. Ce
+n'étaient point des ennemis ordinaires; ce n'était point une hostilité
+ordinaire qui animait ces hommes, depuis des années, les uns contre les
+autres; ce n'était point un motif ordinaire qui les amenait pour la
+première fois à s'aborder autrement que les armes à la main. Cette
+attitude pacifique leur était imposée, aux uns comme aux autres, et
+c'était entre eux quelque chose comme la trêve qui s'établit entre le lion
+et le tigre, lorsqu'ils se rencontrent dans la même avenue d'une forêt
+touffue, et s'arrêtent en se mesurant du regard. La convention relative
+aux armes avait été observée des deux côtés de la même manière, et chacun
+le savait. Les manches des tomahawks, les poignées des couteaux et les
+crosses brillantes des pistolets étaient à peine dissimulés sous les
+vêtements. D'un côté comme de l'autre, on avait fait peu d'efforts pour
+les cacher. Enfin la _reconnaissance_ mutuelle fut terminée, et l'on
+entama la question. On chercha inutilement une place libre de buissons et
+de ruines, assez large pour nous réunir assis et fumer le calumet. Séguin
+indiqua une des maisons, une construction en adobé, qui était dans un état
+de conservation supportable, et on y entra pour l'examiner. C'était un
+bâtiment qui avait servi de fonderie; des trucks brisés et divers
+ustensiles gisaient sur le sol. Il n'y avait qu'une seule pièce, pas
+très-grande, avec un brasero rempli de scories et de cendres froides au
+milieu. Deux hommes furent chargés d'allumer du feu sur le brasero; les
+autres prirent place sur les trucks et sur les masses de roche quartzeuse
+disséminées dans la pièce.
+
+Au moment ou j'allais m'asseoir, j'entendis derrière moi un hurlement
+plaintif qui se termina par un aboiement. Je me retournai, c'était Alp,
+c'était mon chien. L'animal, dans la frénésie de sa joie, se jeta sur moi
+à plusieurs reprises, m'enlaçant de ses pattes, et il se passa quelque
+temps avant que je parvinsse à le calmer et à prendre place. Nous nous
+trouvâmes enfin tous installés chaque côté du feu, de chaque groupe
+formant un arc de cercle et faisant face à l'autre.
+
+Une lourde porte pendait encore sur ses gonds; mais comme il n'y avait
+point de fenêtres dans la pièce, on dut la laisser ouverte. Bientôt le feu
+brilla; le calumet de pierre, rempli de _kimkinik_ et allumé, circula de
+bouche en bouche au milieu du plus profond silence. Nous remarquâmes que
+chacun des Indiens, contrairement à l'habitude qui consiste à aspirer une
+bouffée ou deux, fumait longtemps et lentement. L'intention de traîner la
+cérémonie en longueur était évidente. Ces délais nous mettaient au
+supplice, Séguin et moi. Arrivé aux chasseurs, le calumet circula
+rapidement. Ces préliminaires, soi-disant pacifiques, terminés, on entama
+la négociation. Dès les premiers mots, je vis poindre un danger. Les
+Navajoes, et surtout les jeunes guerriers, affectaient un air bravache et
+une attitude provocante que les chasseurs n'étaient pas d'humeur à pouvoir
+supporter longtemps, et ils ne l'eussent pas supporté un seul instant,
+n'eût été la circonstance particulière où leur chef se trouvait placé. Par
+égard pour lui, ils faisaient tous leurs efforts pour se contenir, mais il
+était clair qu'il ne faudrait qu'une étincelle pour allumer l'incendie.
+
+La première question à débattre portait sur le nombre de prisonniers.
+L'ennemi en avait dix-neuf; tandis que nous, sans compter la reine et les
+jeunes filles mexicaines, nous en avions vingt et un. L'avantage était de
+notre côté; mais à notre grande surprise, les Indiens, s'appuyant sur ce
+que la plupart de leurs captifs étaient des femmes, tandis que le plus
+grand nombre des nôtres n'étaient que des enfants, élevèrent la prétention
+de faire l'échange sur le pied de deux des nôtres pour un des leurs.
+Séguin répondit que nous ne pouvions accepter une pareille absurdité; mais
+que, comme il ne voulait conserver aucun prisonnier, il donnerait nos
+vingt et un pour les dix-neuf.
+
+--Vingt et un! s'écria un des guerriers; qu'est-ce que c'est? Vous en avez
+vingt-sept. Nous les avons comptés sur la rive.
+
+--Six de celles que vous avez comptées nous appartiennent. Ce sont des
+blanches et des Mexicaines.
+
+--Six blanches! répliqua le sauvage, il n'y en a que cinq. Quelle est donc
+la sixième? C'est peut-être notre reine? Elle est blanche de teint; et le
+chef pâle l'aura prise pour un visage pâle.
+
+--Hal ha! ha! firent les sauvages éclatant de rire, notre reine, un visage
+pâle! Ha! ha! ha!
+
+--Votre reine, dit Séguin d'un ton solennel, votre reine, comme vous
+l'appelez, est ma fille.
+
+--Ha! ha! ha! hurlèrent-ils de nouveau en choeur et d'un air méprisant:
+--Sa fille! Ha! ha! ha!
+
+Et la chambre retentit de leurs rires de démons.
+
+--Oui, ajouta-t-il d'une voix forte, mais tremblante d'émotion, car il
+voyait la tournure que les choses allaient prendre. Oui, c'est ma fille!
+
+--Et comment cela peut-il être? demanda un des guerriers, un des orateurs
+de la tribu. Tu as une fille parmi nos captives; nous savons cela. Elle
+est blanche comme la neige qui couvre le sommet de la montagne. Ses
+cheveux sont jaunes comme l'or de ses bracelets. La reine a le teint brun.
+Parmi les femmes de nos tribus il y en a beaucoup qui sont aussi blanches
+qu'elle; ses cheveux sont noirs comme l'aile du vautour. Comment cela se
+ferait-il? Chez nous, les enfants d'une même famille sont semblables les
+uns aux autres. N'en est-il pas de même des vôtres? Si la reine est ta
+fille, celle qui a les cheveux d'or ne l'est donc pas. Tu ne peux pas être
+le père des deux. Mais non! continua le rusé sauvage élevant la voix, la
+reine n'est pas ta fille. Elle est de notre race. C'est un enfant de
+Moctezuma; c'est la reine des Navajoes.
+
+--Il faut que notre reine nous soit rendue! s'écrièrent les guerriers.
+Elle est nôtre! nous la voulons!
+
+En vain Séguin réitéra ses réclamations paternelles; en vain il donna tous
+les détails d'époques et de circonstances relatives à l'enlèvement de sa
+fille par les Navajoès eux-mêmes, les guerriers s'obstinèrent à répéter:
+
+--C'est notre reine, nous voulons qu'elle nous soit rendue!
+
+Séguin, dans un éloquent discours, en appela aux sentiments du vieux chef
+dont la fille se trouvait dans une situation analogue; mais il était
+évident que celui-ci, en eût-il la volonté, n'avait pas le pouvoir de
+calmer la tempête. Les plus jeunes guerriers répondaient par des cris
+dérisoires, et l'un d'eux s'écria que «le chef blanc extravaguait.» Ils
+continuèrent quelque temps à gesticuler, déclarant, d'un ton formel, qu'à
+aucune condition, ils ne consentiraient à un échange si la reine n'en
+faisait pas partie. Il était facile de voir qu'ils attachaient une
+importance mystique à la possession de leur reine. Entre elle et Dacoma
+lui-même, leur choix n'eût pas été douteux.
+
+Les exigences se produisaient d'une manière si insultante que nous en
+vînmes à nous réjouir intérieurement de leur intention manifeste d'en
+finir par une bataille. Les rifles, principal objet de leurs craintes,
+n'étant pas là, ils se croyaient sûrs de la victoire.
+
+Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se
+sentaient également certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le
+signal de leur chef. Séguin se tourna vers eux, et baissant la tête, car
+il parlait debout, il leur recommanda à voix basse le calme et la
+patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants
+plongé dans une méditation profonde.
+
+Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que
+dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan
+d'action quelconque, et attendirent patiemment le résultat. De leur côté,
+les Indiens ne se montraient nullement pressés. Ils ne s'inquiétaient pas
+du temps perdu, espérant toujours l'arrivée de la bande de Dacoma. Ils
+demeuraient tranquilles sur leurs sièges, échangeant leurs pensées par des
+monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de
+temps en temps la conversation par des éclats de rire. Ils paraissaient
+tout à fait à leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance
+d'un combat avec nous. Et, en vérité, à considérer les deux partis, chacun
+aurait dit que, homme contre homme, nous n'étions pas capables de leur
+résister. Tous, à une ou deux exceptions près, avaient six pieds de
+taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs étaient
+petits et maigres. Mais c'étaient des hommes éprouvés. Les Navajoès se
+sentaient avantageusement armés pour un combat corps à corps. Ils savaient
+bien aussi que nous n'étions pas sans défense; toutefois, ils ne
+connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux
+et les pistolets; mais ils pensaient qu'après une première décharge
+incertaine et mal dirigée, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours
+contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre
+nous,--El-Sol, Séguin, Garey et moi,--avions dans nos ceintures la plus
+terrible de toutes les armes dans un combat à bout portant: le _revolver_
+de Colt. C'était une invention toute récente, et aucun Navajo n'avait
+encore entendu les détonations successives et mortelles de cette arme.
+
+--Frères! dit Séguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de
+croire que je suis père de votre reine. Deux de vos prisonnières, que vous
+savez bien être ma femme et ma fille, sont sa mère et sa soeur. Si vous
+êtes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais
+vous faire. Que ces deux captives soient amenées ici; que la jeune reine
+soit amenée de son côté. Si elle ne reconnaît pas les siens, j'abandonne
+mes prétentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers
+Navajoès.
+
+Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient
+que tous les efforts de Séguin pour éveiller un souvenir dans la mémoire
+de sa fille avaient été infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle pût
+reconnaître sa mère? Séguin lui-même n'y comptait pas beaucoup, et un
+moment de réflexion me fit penser que sa proposition était motivée par
+quelque pensée secrète. Il reconnaissait que l'abandon de la reine était
+la condition _sine qua non_ de l'acceptation de l'échange par les Indiens;
+que, sans cela, les négociations allaient être brusquement rompues, sa
+femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au
+sort terrible qui leur était réservé dans cette captivité, tandis que
+son autre fille n'y retournerait que pour être entourée d'hommages et de
+respects. Il fallait les sauver à tout prix; il fallait sacrifier l'une
+pour racheter les autres. Mais Séguin avait encore un autre projet.
+C'était une manoeuvre stratégique de sa part une dernière tentative
+désespérée. Voici ce qu'il disait:
+
+Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines,
+peut-être pourrait-il, au milieu du désordre d'un combat, les enlever;
+peut-être réussirait-il, dans ce cas, à enlever la reine elle-même;
+c'était une chance à tenter en désespoir de cause. En quelques mots
+murmurés à voix basse, il communiqua cette pensée à ceux de ses compagnons
+qui étaient le plus près de lui, afin de leur inspirer patience et
+prudence. Aussitôt que cette proposition fut formulée, les Navajoès
+quittèrent leurs sièges, et se rassemblèrent dans un coin de la chambre
+pour délibérer. Ils parlaient à voix basse. Nous ne pouvions par
+conséquent entendre ce qu'ils disaient. Mais, à l'expression de leurs
+figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils étaient disposés à
+accepter. Ils avaient observé attentivement la reine pendant qu'elle se
+promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes
+avec elle avant que nous eussions pu l'empêcher. Sans aucun doute, elle
+les avait informés de ce qui s'était passé dans le _cañon_ avec les
+guerriers de Dacoma, et avait fait connaître la probabilité de leur
+arrivée prochaine. Sa longue absence, l'âge auquel elle avait été emmenée
+captive, son genre de vie, les bons procédés dont on avait usé envers
+elle, avaient effacé depuis longtemps tout souvenir de sa première enfance
+et de ses parents. Les rusés sauvages savaient tout cela, et, après une
+discussion prolongée pendant près d'une heure, ils reprirent leurs sièges
+et formulèrent leur assentiment à la proposition.
+
+Deux hommes de chaque troupe furent envoyés pour ramener les trois
+captives, et nous restâmes assis attendant leur arrivée. Peu d'instants
+après, elles étaient introduites. Il me serait difficile de décrire la
+scène qui suivit leur entrée. Séguin, sa femme et sa fille, se retrouvant
+dans de telles circonstances; l'émotion que j'éprouvai en serrant un
+instant dans mes bras ma bien-aimée, qui sanglotait et se pâmait de
+douleur; la mère reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses
+angoisses quand elle vit l'insuccès de ses efforts pour réveiller la
+mémoire dans ce coeur fermé pour elle; la fureur et la pitié se partageant
+le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des
+Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma
+mémoire, mais que ma plume est impuissante à retracer.
+
+Quelques minutes après, les captives étaient reconduites hors de la
+maison, confiées à la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous
+reprenions la négociation entamée.
+
+
+
+XLV
+
+
+BATAILLE ENTRE QUATRE MURS.
+
+Ce qui venait de se passer n'avait point rendu meilleures les dispositions
+des deux partis, notamment celles des chasseurs. Les Indiens triomphaient,
+mais ils ne se relâchaient en rien de leurs prétentions déraisonnables.
+Ils revinrent sur leur offre primitive; pour celles de nos captives qui
+avaient l'âge de femme, ils consentaient à échanger tête contre tête; pour
+Dacoma, ils offraient deux prisonniers; mais pour le reste, ils exigeaient
+deux contre un. De cette manière, nous ne pouvions délivrer que douze des
+femmes mexicaines environ; mais voyant qu'ils étaient décidés à ne pas
+faire plus, Séguin consentit enfin à cet arrangement, pourvu que le choix
+nous fût accordé parmi les prisonniers que nous voulions délivrer. Nous
+fûmes aussi indignés que surpris en voyant cette demande rejetée. Il nous
+était impossible de douter, désormais, du résultat de la négociation.
+
+L'air était chargé d'électricité furieuse. La haine s'allumait sur toutes
+les figures, la vengeance éclatait dans tous les regards. Les Indiens nous
+regardaient du coin de l'oeil d'un air moqueur et menaçant. Ils
+paraissaient triomphants, convaincus qu'ils étaient de leur supériorité.
+De l'autre côté, les chasseurs frémissaient sous le coup d'une indignation
+doublée par le dépit. Jamais ils n'avaient été ainsi bravés par des
+Indiens. Habitués toute leur vie, moitié par fanfaronnade, moitié par
+expérience, à regarder les hommes rouges comme inférieurs à eux en adresse
+et en courage, ils ne pouvaient souffrir de se voir ainsi exposés à leurs
+bravades insultantes. C'était cette rage furieuse qu'éprouve un supérieur
+contre l'inférieur qui lui résiste, un lord contre un serf, le maître
+contre son esclave qui se révolte sous le fouet et s'attaque à lui. Tout
+cela s'ajoutait à leur haine traditionnelle pour les Indiens.
+
+Je jetai un regard sur eux. Jamais figures ne furent animées d'une telle
+expression. Leurs lèvres blanches étaient serrées contre leurs dents;
+leurs joues pâles, leurs yeux démesurément ouverts, semblaient sortir de
+leurs orbites. On ne voyait sur leurs visages d'autre mouvement que celui
+de la contraction des muscles. Leurs mains plongées sous leurs blouses, à
+demi-ouvertes sur la poitrine, serraient la poignée de leurs armes; ils
+semblaient être, non pas assis, mais accroupis comme la panthère qui va
+s'élancer sur sa proie. Il y eut un moment de silence des deux côtés. Un
+cri se fit entendre, venant du dehors: le cri d'un aigle de guerre.
+
+Nous n'y aurions sans doute pas fait attention, car nous savions que ces
+oiseaux étaient très-communs dans les Mimbres, et l'un d'eux pouvait se
+trouver au-dessus de la ravine; mais il nous sembla que ce cri faisait une
+certaine impression sur nos adversaires. Ceux-ci n'étaient point hommes à
+laisser percer une émotion soudaine; mais leurs regards nous parurent
+prendre une expression plus hautaine et plus triomphante encore. Était-ce
+donc un signal? Nous prêtâmes l'oreille un moment. Le cri fut répété, et
+quoiqu'il ressemblât, à s'y méprendre à celui de l'oiseau que nous
+connaissions tous très-bien (l'aigle à tête blanche), nous n'en restâmes
+pas moins frappés d'appréhensions sérieuses. Le jeune chef costumé en
+hussard s'était levé. C'était lui qui s'était montré le plus violent et
+le plus exigeant de tous nos ennemis. Homme d'un fort vilain caractère et
+de moeurs très-dépravées, d'après ce que nous avait dit Rubé, il n'en
+jouissait pas moins d'un grand crédit parmi les guerriers. C'est lui qui
+avait refusé la proposition de Séguin, et il se disposait à déduire les
+raisons de ce refus. Nous les connaissions bien sans qu'il eût besoin de
+nous les dire.
+
+--Pourquoi? s'écria-t-il en regardant Séguin, pourquoi le chef, pâle
+est-il si désireux de choisir parmi nos captives? Voudrait-il par hasard,
+reprendre la jeune fille aux cheveux d'or?
+
+Il s'arrêta un moment comme pour attendre une réponse, mais Séguin garda
+le silence.
+
+--Si le chef pâle croit que notre reine est sa fille, pourquoi ne
+consentirait-il pas à ce qu'elle fût accompagnée par sa soeur, qui
+viendrait avec elle dans notre pays?
+
+Il fit une pause, mais Séguin se tut comme auparavant. L'orateur continua.
+
+--Pourquoi la jeune fille aux cheveux d'or ne resterait-t-elle pas parmi
+nous et ne deviendrait-elle pas ma femme? Que suis-je, moi qui parle
+ainsi? Un chef parmi les Navajoès, parmi les descendants du grand
+Moctezuma, le fils de leur roi!
+
+Le sauvage promena autour de lui un regard superbe en disant ces mots.
+
+--Qui est-elle? continua-t-il, celle que je prendrais ainsi pour épouse?
+La fille d'un homme qui n'est pas même respecté parmi les siens; la fille
+d'un _culatta_ [1]
+
+[Note 1: Expression du dernier mépris parmi les Mexicains.]
+
+Je regardai Séguin. Son corps semblait grandir; les veines de son cou se
+gonflaient; ses yeux brillaient de ce feu sauvage que j'avais déjà eu
+occasion de remarquer chez lui. La crise approchait. Le cri de l'aigle
+retentit encore.
+
+--Mais non! continua le sauvage, qui semblait puiser une nouvelle audace
+dans ce signal. Je n'en dirai pas plus. J'aime la jeune fille; elle sera à
+moi! et cette nuit même elle dormira sous m....
+
+Il ne termina pas sa phrase. La balle de Séguin l'avait frappé au milieu
+du front. Je vis la tache ronde et rouge avec le cercle bleu de la poudre,
+et la victime tomba en avant. Tous au même instant, nous fûmes sur pied.
+Indiens et chasseurs s'étaient levés comme un seul homme. On n'entendit
+qu'un seul cri de vengeance et de défi sortant de toutes les poitrines.
+Les tomahawks, les couteaux et les pistolets furent tirés en même temps.
+Une seconde après, nous nous battions corps à corps.
+
+Oh! ce fut un effroyable vacarme; les coups de pistolets, les éclairs des
+couteaux, le sifflement des tomahawks dans l'air, formaient une
+épouvantable mêlée. Il semblerait qu'au premier choc les deux rangs
+eussent dû être abattus. Il n'en fut pas ainsi. Dans un semblable combat,
+si les premiers coups sont terribles, ils sont habituellement parés, et la
+vie humaine est chose difficile à prendre, surtout quand il s'agit de la
+vie d'hommes comme ceux qui étaient là. Peu tombèrent. Quelques-uns
+sortirent de la mêlée blessés et couverts de sang, mais pour reprendre
+immédiatement part au combat. Plusieurs s'étaient saisis corps à corps;
+des couples s'étreignaient, qui ne devaient se lâcher que quand l'un des
+deux serait mort. D'autres se dirigeaient vers la porte dans l'intention
+de combattre en plein air: le nombre fut petit de ceux qui parvinrent à
+sortir; sous le poids de la foule, la porte se ferma, et fut bientôt
+barrée par des cadavres. Nous nous battions dans les ténèbres. Mais il y
+faisait assez clair cependant pour nous reconnaître. Les pistolets
+lançaient de fréquents éclairs à la lueur desquels se montrait un horrible
+spectacle. La lumière tombait sur des figures livides de fureur, sur des
+armes rouges et pleines de sang, sur des cadavres, sur des combattants
+dans toutes les attitudes diverses d'un combat à mort.
+
+Les hurlements des Indiens, les cris non moins sauvages de leurs ennemis
+blancs, ne cessaient pas; mais les voix s'enrouaient, les cris se
+transformaient en rugissements étouffés, en jurements, en exclamations
+brèves et étranglées. Par intervalles on entendait résonner les coups, et
+le bruit sourd des corps tombant à terre. La chambre se remplissait de
+fumée, de poussière et de vapeurs sulfureuses; les combattants étaient à
+moitié suffoqués.
+
+Dès le commencement de la bataille, armé de mon revolver, j'avais tiré à
+la tête du sauvage qui était le plus rapproché de moi. J'avais tiré coup
+sur coup et sans compter; quelquefois au hasard, d'autrefois en visant un
+ennemi; enfin, le bruit sec du chien s'abattant sur les cheminées sans
+capsules m'avertit que j'avais épuisé mes six canons. Cela s'était passé
+en quelques secondes. Je replaçai machinalement l'arme vide à ma ceinture,
+et mon premier mouvement fut de courir ouvrir la porte. Avant que je pusse
+l'atteindre, elle était fermée; impossible de sortir. Je me retournai,
+cherchant un adversaire; je ne fus pas longtemps sans en trouver un. A la
+lueur d'un coup de pistolet, je vis un Indien se précipitant sur moi la
+hache levée.
+
+Je ne sais quelle circonstance m'avait empêché de tirer mon couteau
+jusqu'à ce moment; il était trop tard, et, relevant mes bras pour parer le
+coup, je m'élançai tête baissée contre le sauvage. Je sentis le froid du
+fer glissant dans les chairs de mon épaule; la blessure était légère. Le
+sauvage avait manqué son coup à cause de mon brusque mouvement; mais
+l'élan que j'avais pris nous porta l'un contre l'autre, et nous nous
+saisîmes corps à corps. Renversés sur les rochers, nous nous débattions à
+terre sans pouvoir faire usage d'aucune arme; nous nous relevâmes,
+toujours embrassés, puis nous retombâmes avec violence. Il y eut un choc,
+un craquement terrible, et nous nous trouvâmes étendus sur le sol, en
+pleine lumière! J'étais ébloui, aveuglé. J'entendais derrière moi le bruit
+des poutres qui tombaient; mais j'étais trop occupé pour chercher à me
+rendre compte de ce qui se passait.
+
+Le choc nous avait séparés; nous étions debout au même instant, nous nous
+saisissions encore pour retomber de nouveau sur la terre. Nous luttions,
+nous nous débattions au milieu des épines et des cactus. Je me sentis
+faiblir, tandis que mon adversaire, habitué à ces sortes de combats,
+semblait reprendre incessamment de nouvelles forces. Trois fois il m'avait
+tenu sous lui; mais j'avais toujours réussi à saisir son bras droit et à
+empêcher la hache de descendre. Au moment où nous traversions la muraille,
+je venais de saisir mon couteau; mais mon bras était retenu aussi, et je
+ne pouvais en faire usage. A la quatrième chute, mon adversaire se trouva
+dessous. Un cri d'agonie sortit de ses lèvres; sa tête s'affaissa dans les
+buissons, et il resta sans mouvement entre mes bras. Je sentis son
+étreinte se relâcher peu à peu. Je regardai sa figure: ses yeux étaient
+vitreux et retournés; le sang lui sortait de la bouche. Il était mort.
+
+J'avais pourtant conscience de ne l'avoir point frappé, et j'en étais
+encore à tâcher de retirer mon bras de dessous lui pour jouer du couteau,
+quand je sentis qu'il ne résistait plus. Mais je vis alors mon couteau: il
+était rouge de la lame jusqu'au manche; ma main aussi était rouge. En
+tombant, la pointe de l'arme s'était trouvée en l'air et l'Indien s'était
+enferré. Ma pensée se porta sur Zoé; et me débarrassant de l'étreinte du
+sauvage, je me dressai sur mes pieds. La masure était en flammes. Le toit
+était tombé sur le brasero, et les planches sèches avaient pris feu
+immédiatement. Des hommes sortaient du milieu des ruines embrasées, mais
+non pour fuir; sous les jets de la flamme, au milieu de la fumée brûlante,
+ils continuaient de combattre, furieux, écumant de rage. Je ne m'arrêtai
+pas à voir qui pouvaient être ces combattants acharnés. Je m'élançai,
+cherchant de tous côtés les objets de ma sollicitude.
+
+Des vêtements flottants frappèrent mes yeux, au loin, sur la pente de la
+ravine, dans la direction du camp des Navajoès. C'étaient elles! toutes
+les trois montaient rapidement, chacune accompagnée et pressée par un
+sauvage. Mon premier mouvement fut de m'élancer après elles; mais, au même
+instant, cinquante cavaliers se montraient sur la hauteur et arrivaient
+sur nous au galop. C'eût été folie de suivre les prisonnières; je me
+retournai pour battre en retraite du côté où nous avions laissé nos
+captifs et nos chevaux. Comme je traversais le fond de la ravine, deux
+coups de feu sifflèrent à mes oreilles, venant de notre côté. Je levai les
+yeux et vis les chasseurs lancés au grand galop poursuivis par une nuée de
+sauvages à cheval. C'était la bande de Dacoma. Ne sachant quel parti
+prendre, je m'arrêtai un moment à considérer la poursuite.
+
+Les chasseurs, en arrivant aux cabanes, ne s'arrêtèrent point; ils
+continuèrent leur course par le front de la vallée, faisant feu tout en
+fuyant. Un gros d'indiens se lança à leur poursuite; une autre troupe
+s'arrêta près des ruines fumantes et se mit en devoir de fouiller tout
+autour des murs. Cependant je m'étais caché dans le fourré de cactus; mais
+il était évident que mon asile serait bientôt découvert par les sauvages.
+Je me glissai vers le bord en rampant sur les mains et sur les genoux, et,
+en atteignant la pente, je me trouvai en face de l'entrée d'une cave, une
+étroite galerie de mine; j'y pénétrai et je m'y blottis.
+
+
+
+XLVI
+
+
+SINGULIÈRE RENCONTRE DANS UNE CAVE.
+
+La cavité dans laquelle je m'étais réfugié présentait une forme
+irrégulière. Dans les parois du rocher, les mineurs avaient creusé
+d'étroites galeries, suivant les ramifications de la _quixa_.... La cave
+n'était pas profonde: la veine s'était trouvée insuffisante, sans doute,
+et on l'avait abandonnée. Je m'avançai jusque dans la partie obscure,
+puis, grimpant contre un des flancs, je trouvai une sorte de niche où je
+me blottis. En regardant avec précaution au bord de la roche, je voyais à
+une certaine distance dehors, jusqu'au fond de la barranca, où les
+buissons étaient épais et entrelacés. A peine étais-je installé, que mon
+attention fut attirée par une des scènes qui se passaient à l'extérieur.
+Deux hommes rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux à travers les
+cactus, précisément devant l'ouverture. Derrière eux une demi-douzaine de
+sauvages à cheval fouillaient les buissons, mais ne les avaient point
+encore aperçus. Je reconnus immédiatement Godé et le docteur. Ce dernier
+était le plus rapproché de moi. Comme il s'avançait sur les galets,
+quelque chose sortit d'entre les pierres à portée de sa main. C'était,
+autant que je pus en juger, un petit animal du genre des armadilles. Je
+vis le docteur s'allonger, le saisir, et d'un air tout satisfait, le
+fourrer dans un petit sac placé à son côté.
+
+Pendant ce temps, les Indiens, criant et hurlant, n'étaient pas à plus de
+cinquante yards derrière lui. Sans doute l'animal appartenait à quelque
+espèce nouvelle, mais le zélé naturaliste ne put jamais en donner
+connaissance au monde; il avait à peine retiré sa main, qu'un cri de
+sauvages annonça que lui et Godé venaient d'être aperçus. Un moment après,
+ils étaient étendus sur le sol, percés de coups de lance, sans mouvement
+et sans vie! Leurs meurtriers descendirent de cheval avec l'intention de
+les scalper. Pauvre Reichter! son bonnet lui fut ôté, le trophée sanglant
+fut arraché, et il resta gisant, le crâne dépouillé et rouge, tourné de
+mon côté. Horrible spectacle! Un autre Indien se tenait auprès du
+Canadien, son long couteau à la main. Quoique vraiment apitoyé sur le sort
+de mon pauvre compagnon, et fort peu en humeur de rire, je ne pus
+m'empêcher d'observer avec curiosité ce qui allait se passer. Le sauvage
+s'arrêta un moment, admirant les magnifiques boucles qui ornaient la tête
+de sa victime. Il pensait sans doute à l'effet superbe que produirait une
+telle bordure attachée à ses jambards. Il paraissait extasié de bonheur,
+et, aux courbes qu'il dessinait en l'air avec son couteau, on pouvait
+juger que son intention était de dépouiller la tête tout entière. Il coupa
+d'abord quelques mèches à l'entour, puis il saisit une poignée de cheveux;
+mais avant que la lame de son couteau eût touché la peau, la chevelure
+lui resta dans la main et découvrit un crâne blanc et poli comme du
+marbre! Le sauvage poussa un cri de terreur, lâcha la perruque, et, se
+rejetant en arrière, vint rouler sur le cadavre du docteur. Ses camarades
+arrivèrent à ce cri; plusieurs, mettant pied à terre, s'approchèrent, avec
+un air de surprise, de l'objet étrange et inconnu.
+
+L'un deux, plus courageux que les autres, ramassa la perruque, et ils se
+mirent tous à l'examiner avec une curiosité minutieuse. L'un après
+l'autre, ils vinrent considérer de près le crâne luisant et passer la main
+sur sa surface polie, en accompagnant ces gestes d'exclamations étonnées.
+Ils replacèrent la perruque dessus, la retirèrent de nouveau, l'ajustant
+de toutes sortes de façons. Enfin, celui qui l'avait réclamée comme étant
+sa propriété ôta sa coiffure de plumes, et, mettant la perruque sur sa
+tête, sens devant derrière, il se mit à marcher fièrement, les longues
+boucles pendant sur sa figure. C'était une scène vraiment grotesque et
+dont je me serais beaucoup amusé en toute autre circonstance.
+
+Il y avait quelque chose d'irrésistiblement comique dans l'étonnement des
+acteurs; mais la tragédie m'avait trop ému pour que je fusse disposé à
+rire de la farce. Trop d'horreurs m'environnaient. Séguin peut-être mort!
+_Elle_ perdue pour jamais, esclave de quelque sauvage brutal! Ma propre
+situation était terrible aussi; je ne voyais pas trop comment je pourrais
+en sortir, et combien de temps j'échapperais aux recherches. Au surplus,
+cela m'inquiétait beaucoup moins que le reste. Je ne tenais guère à ma
+propre vie; mais il y a un instinct de conservation qui agit même en
+dehors de la volonté; l'espérance me revint bientôt au coeur, et avec
+elle le désir de vivre. Je me mis à rêver. J'organiserais une troupe
+puissante; j'irais la sauver. Oui! Quand bien même je devrais employer à
+cela des années entières, j'accomplirais cette oeuvre. Je la retrouverais
+toujours fidèle! Elle ne pouvait pas oublier, _Elle!_ Pauvre Séguin! les
+espérances de toute une vie détruites ainsi en une heure! et le sacrifice
+scellé de son propre sang! Je ne voulais cependant pas désespérer. Dût mon
+destin être pareil au sien, je reprendrais la tâche où il l'avait laissée.
+Le rideau se lèverait sur de nouvelles scènes, et je ne quitterais point
+la partie avant d'arriver à un dénoûment heureux ou, du moins, avant
+d'avoir tiré de ces maux une effroyable vengeance.
+
+Malheureux Séguin! Je ne m'étonnais plus qu'il se fût fait chasseur de
+scalps. Je comprenais maintenant tout ce qu'il y avait de saint et de
+sacré dans sa haine impitoyable pour l'Indien sans pitié. Moi aussi, je
+ressentais cette haine implacable. Toutes ces réflexions passèrent
+rapidement dans mon esprit, car la scène que j'ai décrite n'avait pas duré
+longtemps. Je me mis alors à examiner tout autour de moi pour reconnaître
+si j'étais suffisamment caché dans ma niche. Il pouvait bien leur venir à
+l'idée d'explorer les puits de mine. En cherchant à percer l'ombre qui
+m'environnait, mon regard rencontra un objet qui me fit tressaillir et me
+donna une sueur froide. Quelque terribles qu'eussent été les scènes que je
+venais de traverser, ce que je voyais me causa une nouvelle épouvante. A
+l'endroit le plus sombre, je distinguai deux petits points brillants. Ils
+ne scintillaient pas, mais jetaient une sorte de lueur verdâtre. Je
+reconnus que c'étaient des yeux. J'étais dans la cave avec une panthère!
+ou peut-être avec un compagnon plus terrible encore, un ours gris! Mon
+premier mouvement fut de me rejeter en arrière dans ma cachette. Je me
+reculai jusqu'à ce que je rencontrasse le roc.
+
+Je n'avais pas l'idée de chercher à m'échapper. C'eût été me jeter dans le
+feu pour éviter la glace, car les Indiens étaient encore devant la cave.
+Bien plus, toute tentative de retraite n'aurait fait qu'exciter l'animal,
+qui peut-être en ce moment se préparait à s'élancer sur moi. J'étais
+accroupi, et je cherchais dans ma ceinture le manche de mon couteau. Je le
+saisis enfin, et, le dégainant, je me mis en attitude de défense. Pendant
+tout ce temps, j'avais tenu mon regard fixé sur les deux orbes qui
+brillaient devant moi. Ils étaient également arrêtés sur moi, et me
+regardaient sans un clignement. Je ne pouvais en détacher mes yeux, qui
+semblaient animés d'une volonté propre. Je me sentais saisi d'une espèce
+de fascination, et je m'imaginais que si je cessais de le regarder,
+l'animal s'élancerait sur moi.
+
+J'avais entendu parler de bêtes féroces dominées par le regard de l'homme,
+et je faisais tous mes efforts pour impressionner favorablement mon
+vis-à-vis. Nous restâmes ainsi pendant quelque temps sans bouger ni l'un
+ni l'autre d'un pouce. Le corps de l'animal était complètement invisible
+pour moi; je n'apercevais que les cercles luisants qui semblaient
+incrustés dans de l'ébène. Voyant qu'il demeurait si longtemps sans
+bouger, je supposai qu'il était couché dans son repaire, et n'attaquerait
+pas tant qu'il serait troublé par le bruit du dehors, tant que les Indiens
+ne seraient pas partis. Il me vint à l'idée que je n'avais rien de mieux à
+faire que de préparer mes armes. Un couteau ne pouvait m'être d'une grande
+utilité dans un combat avec un ours gris. Mon pistolet était à ma
+ceinture, mais il était déchargé. L'animal me permettrait-il de le
+recharger? Je pris le parti d'essayer.
+
+Sans cesser de regarder la bête, je cherchai mon pistolet et ma poire à
+poudre; les ayant trouvés, je commençai à garnir les canons. J'opérais
+silencieusement, car je savais que ces animaux y voient dans les ténèbres,
+et que, sous ce rapport, mon _vis-à-vis_ avait l'avantage sur moi. Je
+bourrai la poudre avec mon doigt. Je plaçai le canon chargé en face de la
+batterie, et armai le pistolet. Au cliquetis du chien, je vis un mouvement
+dans les yeux. L'animal allait s'élancer! Prompt comme la pensée, je mis
+mon doigt sur la détente. Mais avant que j'eusse pu viser, une voix bien
+connue se fit entendre:
+
+--Un moment donc, s... mille ton...! s'écria-t-elle. Pourquoi diable ne
+dites-vous pas que vous êtes un blanc? Je croyais avoir affaire à une
+canaille d'Indien. Qui diable êtes-vous donc! Serait-ce Bill Garey? Oh!
+non, vous n'êtes pas Billye, bien sûr.
+
+--Non, répondis-je, revenant de ma surprise, ce n'est pas Bill.
+
+--Oh! je le pensais bien, Bill m'aurait deviné plus vite que ça. Il aurait
+reconnu le regard du vieux nègre, comme j'aurais reconnu le sien. Ah!
+pauvre Billye! je crains bien que le bon trappeur soit flambé! Il n'y en a
+pas beaucoup qui le vaillent dans les montagnes; non, il n'y en a pas
+beaucoup.
+
+--Maudite affaire! continua la voix avec une expression profonde, voilà ce
+que c'est que de laisser son rifle derrière soi. Si j'avais eu _Targuts_
+entre les mains, je ne serais pas caché ici comme un _oposum_ effrayé.
+Mais il est perdu le bon fusil; il est perdu! et la vieille jument aussi;
+et je suis là, désarmé, démonté! gredin de sort!
+
+Ces derniers mots furent prononcés avec un sifflement pénible, qui résonna
+dans toute la cave.
+
+--Vous êtes le jeune ami du capitaine, n'est-ce pas? Demanda Rubé en
+changeant de ton.
+
+--Oui, répondis-je.
+
+--Je ne vous avais pas vu entrer, autrement j'aurais parlé plus tôt. J'ai
+reçu une égratignure au bras, et j'étais en train d'arranger ça quand vous
+serez entré. Qui pensiez-vous donc que j'étais?
+
+--Je ne croyais pas que vous fussiez un homme. Je vous prenais pour un
+ours gris.
+
+--Ha! ha! ha! hé! hi! hi! C'est ce que je me disais quand j'ai entendu
+craquer votre pistolet. Hi! hi! hi! Si jamais je rencontre encore Bill
+Garey, je le ferai bien rire. Le vieux Rubé pris pour un ours gris! La
+bonne farce! Hé! hé! hé! hi! hi! Hi! ho! ho! hoou!
+
+Et le vieux trappeur se livra à un accès de gaieté, tout comme s'il eût
+assisté à quelque farce de tréteaux à cent milles de toute espèce de
+danger.
+
+--Savez-vous quelque chose de Séguin? demandai-je, désirant savoir s'il y
+avait quelque probabilité que mon ami fût encore vivant.
+
+--Si je sais quelque chose? Oui, je sais quelque chose. Je l'ai perçu un
+instant. Avez-vous jamais vu un _catamount_ bondir?
+
+--Je crois que oui, répondis-je.
+
+--Eh bien, vous pouvez vous le figurer. Il était dans la masure quand elle
+s'est écroulée. J'y étais aussi; mais je n'y suis pas resté longtemps
+après. Je me glissai vers la porte, et je vis alors le capitaine aux
+prises avec un Indien sur un tas de décombres. Mais ça n'a pas été long.
+Le cap'n lui a logé quelque chose entre les côtes, et le moricaud est
+tombé.
+
+--Mais Séguin, l'avez-vous revu depuis?
+
+--Si je l'ai revu depuis? Non, je ne l'ai pas revu.
+
+--Je crains qu'il n'ait été tué.
+
+--Ça n'est pas probable, jeune homme. Il connaît les puits d'ici mieux que
+personne de nous; et il a du savoir où se cacher. Il s'est mis à l'abri,
+sûr et certain.
+
+--Sans doute, il a pu le faire s'il a voulu, dis-je, pensant que Séguin
+avait peut-être exposé témérairement sa vie en voulant suivre les
+captives.
+
+--Ne soyez pas inquiet de lui, jeune homme. Le cap'n n'est pas un gaillard
+à fourrer ses doigts dans une ruche où il n'y a pas de miel; il n'est pas
+homme à ça.
+
+--Mais où peut-il être allé, puisque vous ne l'avez plus revu depuis ce
+moment-là?
+
+--Où il peut être allé? Il y a cinquante chemins qu'il a pu prendre au
+milieu de la bagarre. Je ne me suis pas occupé de regarder par où il
+passait. Il avait laissé là l'Indien mort sans prendre sa chevelure; et je
+m'étais baissé pour la cueillir; quand je me suis relevé, il n'était plus
+là, mais l'autre, l'_Indien_, y était, lui. Cet Indien-là a quelque
+amulette, c'est sûr.
+
+--De quel Indien voulez-vous parler?
+
+--Celui qui nous a rejoints sur le Del-Norte, le Coco.
+
+--El-Sol! que lui est-il arrivé? est-il tué?
+
+--Lui, tué! par ma foi, non; il ne peut pas être tué: telle est l'opinion
+de l'Enfant. Il est sorti de la cabane après qu'elle était tombée, et son
+bel habit était aussi propre que s'il venait de le tirer d'une armoire. Il
+y en avait deux après lui; et, bon Dieu! fallait voir comme il les a
+expédiés! J'arrivai sur un par derrière et je lui plantai mon couteau dans
+les côtes; mais la manière dont il a dépêché l'autre était un peu soignée.
+C'est le plus beau coup que j'aie vu dans les montagnes, où j'en ai vu
+plus d'un, je peux le dire.
+
+--Comment donc a-t-il fait?
+
+--Vous savez que cet Indien, le Coco, combattait avec une hachette!
+
+--Oui.
+
+--Bien, alors; c'est une fameuse arme pour ceux qui savent s'en servir, et
+il est fort sur cet instrument-là, lui; personne ne lui en remontrerait.
+L'autre avait une hachette aussi; mais il ne l'a pas gardée longtemps; en
+une minute elle lui avait été arrachée des mains, et le Coco lui a planté
+un coup de la sienne! Wagh! c'était un fameux coup, un coup comme on n'en
+voit pas souvent. La tête du moricaud a été fendue jusqu'aux épaules. Elle
+a été séparée en deux moitiés comme on n'aurait pas pu le faire avec une
+large hache! Quand la vermine fut étendue à terre on aurait dit qu'elle
+avait deux têtes. Juste à ce moment, je vis les Indiens qui arrivaient des
+deux côtés; et comme l'Enfant n'avait ni cheval ni armes, si ce n'est un
+couteau, il pensa que ça n'était pas sain pour lui de rester là plus
+longtemps, et il alla se cacher. Voilà!
+
+
+
+XLVII
+
+
+ENFUMÉS.
+
+Nous avions parlé à voix basse, car les Indiens se tenaient toujours
+devant la cave. Un grand nombre étaient venus se joindre aux premiers, et
+examinaient le crâne du Canadien avec la même curiosité et la même
+surprise qu'avaient manifestées leurs camarades. Rubé et moi nous les
+observions en gardant le silence; le trappeur était venu se placer auprès
+de moi, de façon qu'il pouvait voir dehors et me parler tous bas. Je
+craignais toujours que les sauvages ne dirigeassent leurs recherches du
+côté de notre puits.
+
+--Ça n'est pas probable, dit mon compagnon; il y a trop de puits comme ça,
+voyez-vous; il y en a une masse, plus de cent, de l'autre côté. De plus,
+presque tous les hommes qui se sont sauvés ont pris par là, et je crois
+que les Indiens suivront la même direction; ça les empêchera de... Jésus,
+mon Dieu, ne voilà-t-il pas ce damné chien, maintenant!
+
+Je ne compris que trop la signification du ton de profonde alarme avec
+lequel ces derniers mots avaient été prononcés. En même temps que Rubé
+j'avais aperçu Alp. Il courait çà et là devant la cave. Le pauvre animal
+était à ma recherche. Un moment après il était sur la piste du chemin que
+j'avais suivi à travers les cactus, et venait en courant dans la direction
+de l'ouverture. En arrivant près du corps du Canadien, il s'arrêta, parut
+l'examiner, poussa un hurlement, et passa à celui du docteur, autour
+duquel il répéta la même démonstration. Il alla plusieurs fois de l'un à
+l'autre, et enfin les quitta; puis interrogeant la terre avec son nez, il
+disparut de nos yeux.
+
+Ses étranges allures avaient attiré l'attention des sauvages, qui, tous,
+l'observaient. Mon compagnon et moi, nous commencions à espérer qu'il
+avait perdu mes traces, lorsque, à notre grande consternation, il reparut
+une seconde fois, suivant ma piste comme auparavant. Cette fois il sauta
+par-dessus les cadavres, et un moment après il s'élançait dans la cave.
+Les cris des sauvages nous annoncèrent que nous étions découverts. Nous
+essayâmes de chasser le chien, et nous y réussîmes, Rubé lui ayant donné
+un coup de couteau; mais la blessure elle-même et les allures de l'animal
+démontrèrent aux ennemis qu'il y avait quelqu'un dans l'excavation.
+L'entrée fut bientôt obscurcie par une masse de sauvages criant et
+hurlant.
+
+--Maintenant, jeune homme, dit mon compagnon, voilà le moment de vous
+servir de votre pistolet. C'est un pistolet du nouveau genre que vous avez
+là! Chargez-en tous les canons.
+
+--Est-ce que j'aurai le temps de les charger?
+
+--Vous aurez tout le temps. Il faut qu'ils aillent à la masure pour avoir
+une torche, dépêchez-vous! Mettez-vous en état d'en descendre
+quelques-uns.
+
+Sans prendre le temps de répondre, je saisis ma poudrière et chargeai les
+cinq autres canons du revolver.
+
+A peine avais-je fini, qu'un des Indiens se montra devant l'ouverture,
+tenant à la main un brandon qu'il se disposait à jeter dans la cave.
+
+--A vous maintenant, cria Rubé. F... ichez-moi ce b...-là par terre!
+Allons!
+
+Je tirai, et le sauvage, lâchant la torche, tomba mort dessus!
+
+Un cri de fureur suivit la détonation, et les Indiens disparurent de
+l'ouverture. Un instant après, nous vîmes un bras s'allonger, et le
+cadavre fut retiré de l'entrée.
+
+--Que croyez-vous qu'ils vont faire maintenant? demandai-je à mon
+compagnon.
+
+--Je ne peux pas vous dire exactement; mais la position n'est pas bonne,
+j'en conviens. Rechargez votre coup. Je crois que nous en abattrons plus
+d'un avant qu'ils ne prennent notre peau. Gredin de sort! mon bon fusil
+Targuts! Ah! si je l'avais seulement avec moi! Vous avez six coups,
+n'est-ce pas? bon! Vous pouvez remplir la cave de leurs carcasses avant
+qu'ils arrivent jusqu'à nous. C'est une bonne arme que celle-là: on ne
+peut pas dire le contraire. J'ai vu le cap'n s'en servir. Bon Dieu! quelle
+musique il lui a fait jouer sur ces moricauds dans la masure! Il y en a
+plus d'un qu'il a mis à bas avec. Chargez bien, jeune homme. Vous avez
+tout le temps. Ils savent qu'il ne fait pas bon de s'y frotter.
+
+Pendant tout ce dialogue, aucun des Indiens ne se montra; mais nous les
+entendions parler de chaque côté de l'ouverture, en dehors. Ils étaient en
+train de discuter un plan d'attaque contre nous. Comme Rubé l'avait
+supposé, ils semblaient se douter que la balle était partie d'un revolver.
+Probablement quelqu'un des survivants du dernier combat leur avait donné
+connaissance du terrible rôle qu'y avaient joué ces nouveaux pistolets, et
+ils ne se souciaient pas de s'y exposer. Qu'allaient-ils essayer? De nous
+prendre par la famine?
+
+--Ça se peut, dit Rubé, répondant à cette question, et ça ne leur sera pas
+difficile. Il n'y a pas un brin de victuaille ici, à moins que nous ne
+mangions des cailloux. Mais il y a un autre moyen qui nous ferait sortir
+bien plus vite, s'ils ont l'esprit de l'employer. Ha! s'écria le trappeur
+avec énergie; je m'y attendais bien. Les gueux vont nous enfumer. Regardez
+là-bas!
+
+Je regardai dehors à une certaine distance, je vis des Indiens venant dans
+la direction de la cave, et apportant des brassées de broussailles. Leur
+intention était claire.
+
+--Mais pourront-ils réussir? demandai-je, mettant en doute la possibilité
+de nous enfumer par ce moyen;--ne pourrons-nous pas supporter la fumée?
+
+--Supporter la fumée! Vous êtes jeune, l'ami. Savez-vous quelle sorte de
+plantes ils vont chercher là-bas!
+
+--Non; qu'est-ce que c'est donc?
+
+--C'est une plante qui ne sent pas bon: c'est la plante la plus puante que
+vous ayez jamais sentie, je le parie. Sa fumée ferait sortir un chinche de
+son trou. Je vous le dis, jeune homme, nous serons forcés de quitter la
+place, ou nous étoufferons ici. L'Enfant aimerait mieux se battre contre
+trente Indiens et plus que de rester à cette fumée. Quand elle commencera
+à gagner, je prendrai mon êlan dehors; voilà, ce que je ferai, jeune
+homme.
+
+--Mais comment? demandai-je haletant, comment nous y prendrons-nous?
+
+--Comment? Nous sommes sûrs d'être pincés ici, n'est-ce pas?
+
+--Je suis décidé à me défendre jusqu'à la dernière extrémité.
+
+--Très-bien; alors voici ce qu'il faut faire, et il ne faut pas faire
+autrement: quand la fumée s'élèvera de manière qu'ils ne puissent pas nous
+voir sortir, vous vous jetterez au milieu d'eux. Vous avez le pistolet et
+vous pouvez aller de l'avant. Tirez sur tous ceux qui vous barreront le
+chemin, et courez comme un daim! Je me tiendrai sur vos talons. Si
+seulement nous pouvons passer au travers, nous gagnerons les broussailles,
+et nous nous fourrons dans les puits de l'autre côté. Les caves
+communiquent de l'une à l'autre, et nous pourrons les dépister. J'ai vu le
+temps où le vieux Rubé savait un peu courir; mais les jointures sont un
+peu raides maintenant. Nous pouvons essayer pourtant; et puis, jeune
+homme, nous n'avons pas d'autre chance, comprenez-vous?
+
+Je promis de suivre à la lettre les instructions que venait de me donner
+mon compagnon.
+
+--Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rubé de cette fois, ils ne
+l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais
+désespérer.
+
+Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une
+telle situation, cette gaieté me causa comme une sorte d'épouvante.
+
+Plusieurs charges de broussailles avaient été empilées à l'embouchure de
+la cave. Je reconnus des plantes de créosote: l'_ideondo_. On les avait
+placées sur la torche encore allumée; elles prirent feu et dégagèrent une
+fumée noire et épaisse. D'autres broussailles furent ajoutées par-dessus,
+et la vapeur fétide, poussée par l'air du dehors, commença à nous entrer
+dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit
+de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette
+atteinte; Rubé me cria:
+
+--Allons, voilà le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus!
+
+Sous l'empire d'une résolution désespérée, je m'élançai, le pistolet au
+poing, à travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et
+terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,--d'ennemis. Je vis
+les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant levés sur moi, et....
+
+
+
+XLVIII
+
+
+UN NOUVEAU MODE D'ÉQUITATION.
+
+Quand je revins à moi, j'étais étendu à terre, et mon chien, la cause
+innocente de ma captivité, me léchait la figure. Je n'avais pas dû rester
+longtemps sans connaissance, car les sauvages étaient encore autour de
+moi, gesticulant avec violence. L'un d'eux repoussait les autres en
+arrière. Je le reconnus, c'était Dacoma. Le chef prononça une courte
+harangue qui parut apaiser les guerriers. Je ne comprenais pas ce qu'il
+disait, mais j'entendis plusieurs fois le nom de Quetzalcoatl. C'était le
+nom de leur dieu; je ne l'ignorais pas, mais je ne m'expliquais pas dans
+le moment quel rapport il pouvait y avoir entre ce Dieu et la conservation
+de ma vie. Je crus que Dacoma, en me protégeant, obéissait à quelque
+sentiment de pitié ou de reconnaissance, et je cherchais à me rappeler
+quel genre de service j'avais pu lui rendre pendant qu'il était
+prisonnier. Je me trompais grossièrement sur les intentions de
+l'orgueilleux sauvage.
+
+Une vive douleur que je ressentais à la tête m'inquiétait. Avais-je donc
+été scalpé? Je portai la main à mes cheveux pour m'en assurer; mes boucles
+brunes étaient à leur place; mais j'avais eu le derrière de la tête fendu
+par un coup de tomahawk. J'avais été frappé au moment où je sortais et
+avant d'avoir pu faire feu. Qu'était devenu Rubé? Je me soulevai un peu et
+regardai autour de moi. Je ne le vis nulle part. S'était-il échappé, comme
+il en avait annoncé l'intention? Cela n'était pas possible; aucun homme
+n'eût été capable, sans autre arme qu'un couteau, de se frayer passage au
+milieu de tant d'ennemis. De plus, je ne voyais parmi les sauvages aucun
+symptôme de l'agitation qu'aurait immanquablement provoqué la fuite d'un
+ennemi. Nul n'avait quitté la place. Qu'était-il donc devenu? Ha! je
+compris alors le sens de sa plaisanterie relativement à un scalp. Ce mot
+n'avait pas été, comme à l'ordinaire, à double mais bien à triple entente.
+Le trappeur, au lieu de me suivre, était resté tranquillement dans le
+trou, d'où il m'observait sans aucun doute, sain et sauf, et se félicitant
+de l'avoir ainsi échappé. Les Indiens ne s'imaginant pas que nous fussions
+deux dans la cave, et satisfaits d'en avoir fait sortir un, n'essayèrent
+plus de l'enfumer. Je n'avais pas envie de les détromper. La mort ou la
+capture de Rubé ne m'aurait été d'aucun soulagement; mais je ne pus
+m'empêcher de faire quelques réflexions assez maussades sur le stratagème
+employé par le vieux renard pour se tirer d'affaire.
+
+On ne me laissa pas le temps de m'appesantir beaucoup sur ce détail: deux
+des sauvages me saisirent par les bras et m'entraînèrent vers les ruines
+encore en feu. Grand Dieu! était-ce pour me réserver à ce genre de mort,
+le plus cruel de tous, que Dacoma m'avait sauvé de leurs tomahawks! Ils me
+lièrent les pieds et les mains. Plusieurs de mes compagnons étaient autour
+de moi et subissaient le même traitement. Je reconnus Sanchez, le
+toréador, et l'Irlandais aux cheveux rouges. Il y en avait encore trois
+autres dont je n'ai jamais su les noms. Nous étions sur la place ouverte
+devant la masure brûlée. Nous pouvions voir tout ce qui se passait
+alentour. Les Indiens cherchaient à dégager les cadavres de leurs amis du
+milieu des poutres embrasées. Quand j'eus vérifié que Séguin n'était ni
+parmi les prisonniers ni parmi les morts, je les observai avec moins
+d'inquiétude. Le sol de la cabane, déblayé des ruines, présentait un
+horrible spectacle. Plus de douze cadavres étaient étendus là, à moitié
+brûlés et calcinés. Leurs vêtements étaient consumés; mais aux lambeaux
+qui en restaient encore, on pouvait reconnaître à quel parti chacun avait
+appartenu. Le plus grand nombre étaient des Navajoès. Il y avait aussi
+plusieurs cadavres de chasseurs fumant sous leurs blouses racornies. Je
+pensai à Garey; mais autant que j'en pus juger, à l'aspect de ces restes
+informes, il n'était point parmi les morts.
+
+Il n'y avait point de scalps à prendre pour les Indiens. Le feu n'avait
+pas laissé un cheveu sur la tête de leurs ennemis. Cette circonstance
+parut leur causer une vive contrariété, et ils rejetèrent les corps des
+chasseurs au milieu des flammes, qui s'échappaient encore du milieu des
+chevrons empilés. Puis, formant un cercle autour, ils entonnèrent, à plein
+gosier, un choeur de vengeance. Pendant tout ce temps, nous restions
+étendus où l'on nous avait mis, gardés par une douzaine de sauvages, et en
+proie à de terribles appréhensions. Nous voyions le feu encore brûlant au
+milieu duquel on avait jeté les cadavres à demi consumés de nos camarades.
+Nous redoutions un sort pareil. Mais nous reconnûmes bientôt que nous
+étions réservés pour d'autres desseins. Six mules furent amenées, et nous
+y fûmes installés d'une façon toute particulière. On nous fit asseoir le
+visage tourné vers la queue; puis nos pieds furent solidement liés sous le
+cou des animaux; ensuite on nous força à nous étendre sur le dos des
+mules, le menton reposant sur leur croupe; dans cette position, nos bras
+furent placés de sorte que nos mains vinssent se réunir par dessous le
+ventre, et nos poignets furent attachés à leur tour comme l'avaient été
+nos pieds. La position était fort incommode, et, pour surcroît, les mules,
+non habituées à des fardeaux de ce genre, se cabraient et ruaient, à la
+grande joie de nos vainqueurs. Ce jeu cruel se prolongea longtemps après
+que les mules elles-mêmes en étaient fatiguées, car les sauvages
+s'amusaient à les exciter avec le fer de leur lance, et en leur plaçant
+des branches de cactus sous la queue. Nous avions presque perdu
+connaissance.
+
+Les Indiens se divisèrent alors en deux bandes qui remontèrent la
+barranca, chacune d'un côté. Les uns emmenèrent les captives mexicaines
+avec les filles et les enfants de la tribu. La troupe la plus nombreuse,
+sous les ordres de Dacoma, devenu principal chef par la mort de l'autre,
+tué dans le dernier combat, nous prit avec elle. On nous conduisit vers
+l'endroit où se trouvait la source, et arrivé au bord de l'eau, on fit
+halte pour la nuit. On nous détacha de dessus les mules; on nous garrotta
+solidement les uns aux autres, et nous fûmes surveillés, sans
+interruption, jusqu'au lendemain matin. Puis on nous _paqueta_ de nouveau
+comme la veille, et nous fûmes emmenés à l'ouest, à travers le désert.
+
+
+
+XLIX
+
+
+UNE NUANCE BON TEINT.
+
+Après quatre jours de voyage, quatre jours de tortures, nous rentrâmes
+dans la vallée de Navajo. Les captives, emmenées par le premier
+détachement avec tout le butin, étaient arrivées avant nous, et nous vîmes
+tout le bétail provenant de l'expédition épars dans la plaine. En
+approchant de la ville nous rencontrâmes une foule de femmes et d'enfants,
+beaucoup plus que nous n'en avions vu lors de notre première visite. Il en
+était venu des autres villages des Navajoès, situés plus au nord. Tous
+accouraient pour assister à la rentrée triomphale des guerriers, et
+prendre part aux réjouissances qui suivent toujours le retour d'une
+expédition heureuse.
+
+Je remarquai parmi ces femmes beaucoup de figures du type espagnol.
+C'étaient des prisonnières qui avaient fini par épouser des guerriers
+indiens. Elles étaient vêtues comme les autres, et semblaient participer à
+la joie générale. Ainsi que la fille de Séguin, elles s'étaient
+indianisées. Il y avait beaucoup de métis, sang mêlé, descendant des
+Indiens et des captives mexicaines, enfants de ces Sabines américaines.
+On nous fit traverser les rues et sortir du village par l'extrémité ouest.
+La foule nous suivait en poussant des exclamations de triomphe, de haine
+et de curiosité. On nous conduisit près des bords de la rivière, à environ
+cent yards des maisons. En vain j'avais promené mes regards do côté et
+d'autre, autant que ma position incommode me le permettait, je n'avais
+aperçu ni _elle_, ni les autres captives. Où pouvaient-elles être?
+Probablement dans le temple. Ce temple, situé de l'autre côté de la ville,
+était masqué par des maisons. De la place où nous étions, je n'en pouvais
+apercevoir que le sommet. On nous détacha, et on nous mit à terre. Ce
+changement de position nous procura un grand soulagement. C'était un grand
+bonheur pour nous de pouvoir nous tenir assis; mais ce bonheur ne dura pas
+longtemps. Nous nous aperçûmes bientôt qu'on ne nous avait tiré de la
+glace que pour nous mettre dans le feu. Il s'agissait simplement de nous
+retourner. Jusque-là, nous avions été couchés sur le ventre; nous allions
+être couchés sur le dos. En peu d'instants le changement fut accompli.
+
+Les sauvages nous traitaient avec aussi peu de cérémonie que s'il se fût
+agi de choses inanimées. Et, en vérité, nous ne valions guère mieux. On
+nous étendit sur le gazon. Autour de chacun de nous, quatre longs piquets
+formant un parallélogramme étaient enfoncés dans le sol. On nous attacha
+les quatre membres avec des courroies qui furent passées autour des
+piquets, et tendues de telle sorte que nos jointures en craquaient. Nous
+étions ainsi, gisant la face en l'air, comme des peaux mises au soleil
+pour sécher. On nous avait disposés sur deux rangs, bout à bout, de telle
+sorte que la tête de ceux qui étaient en avant se trouvait entre les
+jambes de ceux qui étaient sur la même file en arrière. Nous étions six en
+tout, formant trois couples un peu espacés. Dans cette position, et
+attachés ainsi, nous ne pouvions faire aucun mouvement. La tête seule
+jouissait d'un peu de liberté; grâce à la flexibilité du cou, nous
+pouvions voir ce qui se passait à droite, à gauche et devant nous.
+
+Aussitôt que notre installation fut terminée, la curiosité me porta à
+regarder tout autour de moi. Je reconnus que j'occupais l'arrière de la
+file de droite, et que mon chef de file était le ci-devant soldat O'Cork.
+Les Indiens chargés de nous garder commencèrent par nous dépouiller de
+presque tous nos vêtements, puis ils s'éloignèrent. Les squaws et les
+jeunes filles nous entourèrent alors. Je remarquai qu'elles se
+rassemblaient en foule devant moi et formaient un cercle épais autour de
+l'Irlandais. Leurs gestes grotesques, leurs exclamations étranges et
+l'expression d'étonnement de leur physionomie me frappèrent.
+
+-_Ta-yah! Ta-yah!_--criaient-elles, accompagnant ces exclamations
+debruyants éclats de rire.
+
+Qu'est-ce que cela pouvait signifier! Barney était évidemment le sujet de
+leur gaieté. Mais qu'y avait-il de si extraordinaire en lui de plus qu'en
+nous autres? Je levai la tête pour savoir de qui il s'agissait; je compris
+tout immédiatement. Un des Indiens, avant de partir, avait pris le bonnet
+de l'Irlandais, dont la petite tête rouge restait exposée à tous les yeux.
+C'était cette tête, placée entre mes deux pieds, qui, semblable à une
+boule lumineuse, avait attiré l'attention de toutes les femmes. Peu à peu
+les squaws s'approchèrent jusqu'à ce qu'elles fussent entassées en cercle
+épais autour du corps de mon camarade. Enfin, l'une d'elles se baissa et
+toucha la tête, puis retira brusquement sa main, comme si elle se fût
+brûlée. Ce geste provoqua de nouveaux éclats de rire, et bientôt toutes
+les femmes du village furent réunies autour de l'Irlandais, se poussant,
+se bousculant, pour voir de plus près.
+
+On ne s'occupa d'aucun de nous; seulement on nous foulait aux pieds sans
+aucun égard. Une demi-douzaine de squaws fort lourdes se servaient de mes
+jambes comme de marchepied, pour mieux voir par-dessus les épaules des
+autres. Comme la vue n'était pas interceptée par un grand nombre de jupes,
+j'apercevais encore la tête de l'Irlandais qui brillait comme un météore
+au milieu d'une forêt de jambes. Les Squaws devinrent de moins en moins
+réservées dans leurs attouchements, et, prenant des cheveux brin à brin,
+elles cherchaient à les arracher en riant comme des folles. Je n'étais à
+coup sûr ni en position, ni en disposition de m'égayer, mais il y avait
+dans le derrière de la tête de Barney une telle expression de résignation
+patiente, qu'elle eût déridé un fossoyeur. Sanchez et les autres riaient
+aux larmes. Pendant assez longtemps notre camarade endura le traitement en
+silence, mais enfin la douleur l'emporta sur la patience, et il commença à
+parler tout haut.
+
+--Allons, allons, les filles, dit-il d'un ton de prière peu dégagé, ça
+vous amuse, n'est-ce pas? Est-ce que vous n'aviez jamais vu des cheveux
+rouges auparavant?
+
+Les squaws, en entendant ces mots, qu'elles ne comprirent naturellement
+pas, se mirent à rire de plus belle, découvrant leurs dents blanches.
+
+--Vraiment, si je vous avais avec moi dans mon vieux manoir d'O'Cork, je
+pourrais vous en montrer des quantités à vous rendre contentes pour toute
+votre vie. Allons donc, ôtez-vous de dessus moi! vous me trépignez les
+jambes à me broyer les os! Aie! Ne me tirez pas comme ça! Sainte Mère!
+voulez-vous me laisser tranquille? Que le diable vous envoie toutes ses...
+Aie!
+
+Le ton duquel furent prononcés ces derniers mots montrait que O'Cork était
+sorti de son caractère, mais cela ne fit qu'augmenter l'activité de celles
+qui le tourmentaient, et leur gaieté ne connut plus de bornes. Elles se
+mirent à l'épiler avec plus d'acharnement que jamais, criant toujours; de
+telle sorte que les malédictions incessantes de O'Cork n'arrivaient plus à
+mes oreilles que par bouffées:
+
+-Mère de Moïse!... Seigneur mon Dieu!... Sainte Vierge!... et autres
+exclamations.
+
+La scène dura ainsi pendant quelques minutes; puis, tout à coup, il y eût
+un arrêt; les femmes se consultèrent, préparant sans doute quelque nouveau
+tour. Plusieurs jeunes filles furent envoyées vers les maisons, et
+revinrent avec une large olla et un autre vase plus petit. Que
+prétendaient-elles faire? Nous ne fûmes pas longtemps sans le savoir.
+L'olla fut remplie d'eau à la rivière, et l'autre vase placé près de la
+tête de Barney. Ce dernier contenait du savon de yucca, en usage parmi les
+Mexicains du Nord. Les femmes se proposaient de laver à fond les cheveux
+pour en faire partir le rouge.
+
+Les lanières qui attachaient les bras de l'Irlandais furent relâchées,
+afin qu'il pût être mis sur son séant; on lui couvrit les cheveux d'un
+emplâtre de savon: deux squaws robustes le prirent chacun par une épaule,
+puis, imbibant d'eau des bouchons de fibres d'écorce, elles se mirent à
+frotter vigoureusement. Cette opération parut être très-peu du goût de
+Barney, qui se prit à hurler et à remuer la tête dans tous les sens, pour
+y échapper. Vains efforts. Une des squaws lui saisit la tête entre ses
+deux mains et la tint ferme, tandis que l'autre, puisant de l'eau fraîche,
+le savonna plus énergiquement que jamais. Les Indiennes hurlaient et
+dansaient tout autour; au milieu de tout ce bruit, j'entendais Barney
+éternuer et crier d'une voix étouffée:
+
+--Sainte mère de Dieu!... htch-tch! vous frotterez bien... tch-itch!...
+jusqu'à, enlever la... p-tch! peau, sans que... tch-iteh! Ça s'en aille.
+Je vous dis... itch-tch! que c'est leur couleur!... ça n... ich-tch! ça ne
+s'en ira p... itch-tch! pas... atch-itch hitch!
+
+Mais les protestations du pauvre diable ne servaient à rien. Le frottage
+et le savonnage allèrent leur train pendant dix minutes au moins. Puis on
+souleva la grande olla, et on en versa tout le contenu sur la tête et sur
+les épaules du patient.
+
+Quel fut l'étonnement des femmes, lorsqu'elles s'aperçurent qu'au lieu de
+disparaître, la couleur rouge était devenue, s'il était possible, plus
+éclatante et plus vive que jamais. Une autre olla pleine d'eau fut vidée
+en manière de douche sur les oreilles du pauvre Irlandais; mais rien n'y
+faisait. Barney n'avait pas été si bien débarbouillé depuis longtemps, et
+il ne serait pas sorti mieux lavé des mains d'un régiment de barbiers.
+
+Quand les squaws virent que la teinture résistait à tous leurs efforts,
+elles abandonnèrent la partie, et notre camarade fut replacé sur le dos.
+Son lit n'était plus aussi sec qu'auparavant, ni le mien non plus, car
+l'eau avait imbibé la terre tout autour, et nous étions tous couchés dans
+la boue. Mais c'était un léger inconvénient au milieu de tout ce que nous
+avions à supporter. Longtemps encore les femmes et les enfants des Indiens
+restèrent autour de nous, chacun d'eux examinant curieusement la tête de
+notre camarade. Nous eûmes notre part de leur curiosité; mais O'Cork était
+l'_éléphant_ de la ménagerie. Les Indiennes avaient vu des cheveux
+semblables aux nôtres sur la tête de leurs captives mexicaines; mais, sans
+aucun doute, Barney était le premier rouge qui eût pénétré jusque-là dans
+la vallée des Navajoès. La nuit vint enfin; les squaws retournèrent au
+village, nous laissant à la garde de sentinelles qui ne nous quittèrent
+pas de l'oeil jusqu'au lendemain matin.
+
+
+
+L
+
+
+ÉMERVEILLEMENT DES NATURELS.
+
+Jusque-là nous étions demeurés dans une complète ignorance du sort qui
+nous était réservé. Mais d'après tout ce que nous avions entendu dire des
+sauvages, et d'après notre propre expérience, nous nous attendions à de
+cruelles tortures. Sanchez, qui connaissait un peu la langue, ne nous
+laissa, au surplus, aucun doute à cet égard. Au milieu des conversations
+des femmes, il avait saisi quelques mots qui l'avaient instruit de ce
+qu'on nous destinait. Quand elles furent parties, il nous fit part du
+programme, d'après ce qu'il avait pu comprendre.
+
+--Demain, dit-il, ils vont danser la _mamanchic_, la grande danse de
+Moctezuma. C'est la fête des femmes et des enfants. Après-demain, il y
+aura un grand tournoi dans lequel les guerriers montreront leur adresse à
+l'arc, à la lutte et à l'équitation. S'ils veulent me laisser faire, je
+leur montrerai quelque chose en fait de voltige.
+
+Sanchez n'était pas seulement un toréro de première force, il avait passé
+ses jeunes années dans un cirque, et, nous le savions tous, c'était un
+admirable écuyer.
+
+--Le troisième jour, continua-t-il, nous ferons la course des massues;
+vous savez ce que c'est?
+
+Nous en avions tous entendu parler.
+
+--Et le quatrième?
+
+--Oui, le quatrième!
+
+--_On nous fera rôtir_.
+
+Cette brusque déclaration nous aurait émus davantage si l'idée eût été
+nouvelle pour nous. Mais, depuis notre capture, nous avions considéré ce
+dénoûment comme un des plus probables. Nous savions bien que si l'on nous
+avait laissé la vie sauve à la mine, ce n'était pas pour nous réserver une
+mort plus douce; nous savions aussi que les sauvages ne faisaient jamais
+des hommes prisonniers pour les garder vivants. Rubé constituait une rare
+exception, son histoire était des plus extraordinaire, et il n'avait
+échappé qu'à force de ruse.
+
+--Leur dieu, continua Sanchez, est celui des Mexicains Aztèques; ces
+tribus sont de la même race, croit-on; je suis assez ignorant sur ces
+matières, mais j'ai entendu des gens dire cela. Ce dieu porte un nom
+diablement dur à prononcer. _Carrai!_ je ne m'en souviens plus.
+
+--Quetzalcoatl?
+
+--_Caval!_ c'est bien ça. _Pues, señores_, c'est un dieu du feu,
+très-grand amateur de chair humaine, qu'il préfère rôtie, à ce que disent
+ses adorateurs. C'est pour ça qu'on nous fera rôtir. Ça sera pour lui être
+agréable, et en même temps pour se faire plaisir à eux-mêmes. _Dos pajaros
+a un golpe_ (deux oiseaux avec une seule pierre). [1]
+
+[Note 1: _Two birds with one stone_, proverbe anglais qui correspond à:
+_d'une pierre deux coup_.]
+
+Il n'était pas seulement probable, mais tout à fait certain que nous
+serions traités ainsi; et là-dessus, nous nous endormîmes n'ayant rien de
+mieux à faire. Le lendemain matin, nous vîmes tous les Indiens occupés à
+se peindre le corps et à faire leur toilette. Puis la fameuse danse, la
+_mamanchic_ commença.
+
+Cette cérémonie eut lieu sur la prairie, à quelque distance en avant de la
+façade du temple. Préalablement on nous avait détachés de nos piquets et
+on nous avait conduits sur le théâtre de la fête, afin que nous pussions
+voir la nation dans toute sa gloire. Nous étions toujours garrottés, mais
+nos liens nous laissaient la liberté de nous tenir assis. C'était un grand
+adoucissement, et ce changement de position nous causa plus de plaisir que
+la vue du spectacle.
+
+C'est à peine si je pourrais décrire cette danse quand bien même je
+l'aurais regardée, et je ne la regardai point. Comme Sanchez nous l'avait
+dit, elle était exécutée par les femmes de la tribu seulement. Des
+processions de jeunes filles, dans des costumes gais et fantastiques,
+portant des guirlandes de fleurs, marchaient en rond et dessinaient toutes
+sortes de figures. Un guerrier et une jeune fille placés sur une
+plate-forme élevée représentaient Moctezuma et la reine; autour d'eux
+s'exécutaient les danses et les chants. La cérémonie se terminait par une
+prosternation en demi-cercle devant le trône qui était occupé, à ce que je
+vis, par Dacoma et Adèle. Celle-ei me parut triste.
+
+--Pauvre Séguin! pensai-je; elle n'a plus personne pour la protéger à
+présent. Son prétendu père, le chef-médecin, lui était peut-être attaché;
+il n'est plus là non plus, et....
+
+Je cessai bientôt de penser à Adèle; d'autres sujets d'alarmes plus vives
+vinrent m'assaillir. Mon âme, aussi bien que mes yeux, se portait du côté
+du temple que nous pouvions apercevoir de l'endroit où on nous avait
+placés. Nous en étions trop loin pour reconnaître les traits de femmes
+blanches qui garnissaient les terrasses. _Elle_ était là sans doute, mais
+je ne pouvais la distinguer des autres. Peut-être valait-il mieux qu'il en
+fût ainsi. C'est ce que je pensai alors.
+
+Un Indien était au milieu d'elles. J'avais déjà vu Dacoma, avant le
+commencement de la danse, paradant fièrement devant elles dans tout
+l'éclat de sa robe royale. Ce chef, au dire de Rubé, était brave, mais
+brutal et licencieux; mon coeur était douloureusement oppressé, quand on
+nous reconduisit à la place que nous occupions auparavant. Les sauvages
+passèrent en festins la plus grande partie de la nuit suivante; il n'en
+fut pas de même pour nous. On nous fournissait à peine la nourriture
+suffisante, nous souffrions beaucoup de la soif; nos gardiens se
+décidaient difficilement à se déranger pour nous donner de l'eau, bien que
+la rivière coulât à nos pieds.
+
+Le jour revint et le festin recommença. De nouveaux bestiaux furent
+sacrifiés et d'énormes quartiers de viandes accrochés au-dessus
+des flammes. Dès le matin, les guerriers s'équipèrent, sans revêtir
+cependant le costume de guerre, et le tournoi commença. On nous conduisit
+encore sur le théâtre des jeux, mais on nous plaça plus loin dans la
+prairie. Je voyais distinctement sur la terrasse du temple les blancs
+vêtements des captives. Le temple était leur demeure. Sanchez l'avait
+entendu dire par les Indiens qui causaient entre eux: et il me l'avait
+répété. Elles devaient y rester jusqu'au cinquième jour, lendemain de
+notre sacrifice. Puis le chef en choisirait une pour lui, et les autres
+devraient être tirées au sort par les guerriers! Oh! ces heures furent
+cruelles à passer.
+
+Quelquefois, je désirais la revoir une fois encore avant de mourir; puis
+la réflexion me soufflait qu'il vaudrait mieux ne plus nous rencontrer. La
+connaissance de mon malheureux destin ne pourrait qu'augmenter l'amertume
+de ses douleurs. Oh! ces heures furent cruelles! Je me mis à regarder le
+carrousel des sauvages. Il y avait des passes d'armes et des exercices
+d'équitation. Des hommes couraient au galop avec un seul pied sur le
+cheval, et dans cette position lançaient la javeline ou la flèche droit au
+but. D'autres exécutaient la voltige sur des chevaux lancés à fond de
+train, et sautaient de l'un sur l'autre. Ceux-ci sautaient à bas de la
+selle au milieu d'une course rapide; ceux-là montraient leur adresse à
+manier le lasso. Puis il y eut des joutes dans lesquelles les guerriers
+cherchaient à se désarçonner l'un l'autre comme des chevaliers du moyen
+age. C'était, en fait, un très-beau spectacle: un grand hippodrome dans le
+désert. Mais je n'étais point en disposition de m'en amuser. Sanchez y
+trouvait plus de plaisir que moi. Je le voyais suivre chaque exercice avec
+un intérêt croissant. Tout à coup il parut agité; sa figure prit une
+expression étrange: quelque pensée soudaine, quelque résolution subite
+venait de s'emparer de lui.
+
+--Dites à vos guerriers, s'écria-t-il, s'adressant à un de nos gardiens,
+dans la langue des Navajoès, dites à vos guerriers que je ferais mieux que
+le plus fort d'entre eux, et que je pourrais leur montrer comment on
+manoeuvre un cheval. Le sauvage répéta ce que le prisonnier avait dit: peu
+après plusieurs guerriers à cheval l'entourèrent et l'apostrophèrent.
+
+--Toi! un misérable esclave blanc, lutter avec des guerriers navajoès! Ha!
+ha! ha!
+
+--Savez-vous aller à cheval sur la tète, vous autres?
+
+--Sur la tête! comment?
+
+--Vous tenir sur la tête pendant que le cheval est au galop!
+
+--Non; ni toi ni personne. Nous sommes les meilleurs cavaliers de toute la
+contrée, et nous ne le pourrions pas.
+
+--Je le puis, moi, affirma solennellement le toréador.
+
+--Il se vante! c'est un fou! crièrent-ils tous.
+
+--Laissons-le essayer, cria l'un; donnez-lui un cheval; il n'y a pas de
+danger.
+
+--Donnez-moi mon cheval et je vous le ferai voir.
+
+--Quel est ton cheval?
+
+--Ce n'est aucun de ceux dont vous vous êtes servis, bien sûr; mais
+amenez-moi ce mustang pommelé, donnez-moi un champ de cent fois sa
+longueur sur la prairie, et je vous apprendrai un nouveau tour.
+
+Le cheval qu'indiquait Sanchez était celui sur lequel il était venu depuis
+Del-Norte. En cherchant à le reconnaître, j'aperçus mon arabe favori,
+pâturant au milieu des autres.
+
+Les Indiens se consultèrent et consentirent à la demande du toréro. Le
+cheval qu'il avait désigné fut pris au lasso et amené près de notre
+camarade, qu'on débarrassa de ses liens. Les Indiens n'avaient pas peur
+qu'il s'échappât. Ils savaient bien que leurs chevaux ne seraient pas
+embarrassés d'atteindre le mustang pommelé; de plus, il y avait un poste
+établi à chacune des entrées de la vallée, de sorte que, Sanchez leur
+eût-il échappé dans la plaine, il n'aurait pu sortir de la vallée.
+Celle-ci constituait en elle-même une prison.
+
+Sanchez eut bientôt terminé ses préparatifs. Il noua solidement une peau
+de buffle sur le dos de son cheval, puis le conduisit par la bride en lui
+faisant décrire plusieurs fois de suite le même rond. Quand l'animal eut
+reconnu le terrain, le torero lâcha la bride, et fit entendre un cri
+particulier. Aussitôt le cheval se mit à parcourir le cercle au petit
+galop. Après deux ou trois tours, Sanchez sauta sur son dos, et exécuta ce
+tour bien connu qui consiste à chevaucher la tête en bas, les pieds en
+l'air. Mais ce tour de force, s'il n'avait rien d'extraordinaire pour les
+écuyers de profession, était nouveau pour les Navajoès qui semblaient
+émerveillés et poussaient des cris d'admiration. Ils le firent recommencer
+maintes et maintes fois jusqu'à ce que le mustang pommelé fût en nage.
+Sanchez ne voulut pas quitter la partie sans donner aux spectateurs un
+échantillon complet de son savoir-faire, et il réussit à les étonner au
+suprême degré. Quand le carrousel fut terminé et qu'on nous reconduisit au
+bord de la rivière, Sanchez n'était plus avec nous. Il avait gagné la vie
+sauve. Les Navajoès l'avaient pris pour professeur d'équitation.
+
+
+
+LI
+
+
+LA COURSE AUX MASSUES.
+
+Le lendemain arriva. C'était le jour oû nous devions entrer en scène. Nos
+ennemis procédèrent aux préparatifs. Ils allèrent au bois, en revinrent
+avec des branches en forme de massues, fraîchement coupées, et
+s'habillèrent comme pour une course ou une partie de paume. Dès le matin,
+on nous conduisit devant la façade du temple. En arrivant, mes yeux se
+portèrent sur la terrasse. Ma bien-aimée était là; elle m'avait reconnu.
+Mes vêtements en lambeaux étaient souillés de sang et de boue; mes cheveux
+pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou,
+noirs de poudre; malgré tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de
+l'amour pénètrent tous les voiles.
+
+Je n'essayerai pas de décrire la scène qui suivit. Y eut-il jamais
+situation plus terrible, émotions plus poignantes, coeurs plus brisés! Un
+amour comme le nôtre, tantalisé par la proximité! Nous étions presque à
+portée de nous embrasser, et cependant le sort élevait entre nous une
+infranchissable barrière; nous nous sentions séparés pour jamais; nous
+connaissions mutuellement le sort qui nous était réservé; elle était sûre
+de ma mort; et moi... Des milliers de pensées, toutes plus affreuses les
+unes que les autres, nous remplissaient le coeur. Pourrais-je les énumérer
+ou les dire? Les mots sont impuissants à rendre de pareilles émotions.
+L'imagination du lecteur y suppléera. Ses cris, son désespoir, ses
+sanglots déchirants me brisaient le coeur. Pâle et défaite, ses beaux
+cheveux en désordre, elle se précipitait avec frénésie vers le parapet
+comme si elle eût voulu le franchir. Elle se débattait entre les bras de
+ses compagnes qui cherchaient à la retenir; puis l'immobilité succédait
+aux transports. Elle avait perdu connaissance, on l'entraînait hors de ma
+vue.
+
+J'avais les pieds et les poings liés. Deux fois pendant cette scène
+j'avais voulu me dresser, ne pouvant maîtriser mon émotion: deux fois
+j'étais retombé. Je cessai mes efforts et restai couché sur le sol dans
+l'agonie de mon impuissance. Tout cela n'avait pas duré dix secondes; mais
+que de souffrances accumulées dans un seul instant! C'était la
+condensation des misères de toute une vie.
+
+Pendant près d'une demi-heure je ne vis rien de ce qui se passait autour
+de moi. Mon esprit n'était point absorbé, mais paralysé, mais tout à fait
+mort. Je n'avais plus de pensée. Enfin, je sortis de ma stupeur. Les
+sauvages avaient achevé de tout préparer pour leur jeu cruel. Deux rangées
+d'hommes se déployaient parallèlement sur une longueur de plusieurs
+centaines de yards. Ils étaient armés de massues et placés en face les uns
+des autres à une distance de trois à quatre pas. Nous devions traverser en
+courant l'espace compris entre les deux lignes, recevant les coups de ceux
+qui pouvaient nous atteindre au passage. Celui qui aurait réussi à
+franchir toute la ligne et à atteindre le pied de la montagne avant d'être
+repris, devait avoir la vie sauve. Telle était du moins la promesse!
+
+--Est-ce vrai, Sanchez! demandai-je tout bas au toréro qui était près de
+moi.
+
+--Non, me répondit-il sur le même ton. C'est un moyen de vous exciter à
+mieux courir, afin d'animer le jeu. Vous devez mourir dans tous les cas.
+Je les ai entendus causer de cela.
+
+En bonne conscience. C'eût été une mince faveur que de nous accorder la
+vie à de telles conditions; car l'homme le plus vigoureux et le plus agile
+n'aurait pu les remplir.
+
+--Sanchez, dis-je encore au toréro, Séguin était votre ami. Vous ferez
+tout ce que vous pourrez pour elle.
+
+Sanchez savait bien de qui je voulais parler.
+
+--Je le ferai, je le ferai! répondit-il paraissant profondément ému.
+
+--Brave Sanchez! Dites-lui tout ce que j'ai souffert pour elle... Non,
+non; ne lui parlez pas de cela!
+
+Je ne savais vraiment plus ce que je disais.
+
+--Sanchez, ajoutai-je encore, une idée qui m'avait déjà traversé l'esprit
+me revenant, ne pourriez-vous pas... un couteau, une arme... n'importe
+quoi... ne pourriez-vous pas me procurer une arme quand on me déliera?
+
+--Cela ne vous servirait à rien. Vous n'échapperiez pas quand vous en
+auriez cinquante.
+
+--Cela se peut. Mais j'essayerai. Le pire qui puisse m'arriver, c'est de
+mourir; et j'aime mieux mourir au milieu d'une lutte.
+
+--Ça vaudrait mieux, en effet, murmura le toréro. J'essayerai de vous
+procurer une arme; mais je pourrai bien le payer de... Il fit une pause.
+Regardez derrière vous, continua-t-il d'un ton significatif, tout en
+levant les yeux comme pour examiner le profil des montagnes, vous
+apercevrez un tomahawk. Je crois qu'il est assez mal gardé, et que vous
+pourrez facilement vous en emparer.
+
+Je compris et je regardai autour de moi.
+
+Dacoma était à quelques pas, surveillant le départ des coureurs.
+
+Je vis l'arme à sa ceinture: elle pendait négligemment. On pouvait
+l'arracher.
+
+Je tiens beaucoup à la vie, et je suis capable de déployer une grande
+énergie pour la défendre. Je n'avais pas encore eu occasion de faire
+preuve de cette énergie dans les aventures que nous avions traversées.
+J'étais resté jusque-là spectateur presque passif des scènes qui avaient
+eu lieu, et généralement, je les avais contemplées avec un certain dégoût.
+Mais, dans d'autres circonstances, j'ai pu vérifier ce trait distinctif de
+mon caractère. Sur le champ de bataille, à ma connaissance, il m'est
+arrivé trois fois de devoir mon salut à ma vive perception du danger et à
+ma promptitude pour y échapper. Un peu plus on un peu moins brave, j'eusse
+été perdu: cela peut sembler obscur, énigmatique; mais c'est un fait
+d'expérience.
+
+Quand j'étais jeune, j'étais renommé pour ma rapidité à la course. Pour
+sauter et pour courir, je n'avais jamais rencontré mon supérieur; et mes
+anciens camarades de collège se rappellent encore les prouesses de mes
+jambes. Ne croyez pas que je cite ces particularités pour m'enorgueillir.
+La première est un simple détail de mon caractère, les autres sont des
+facultés physiques dont aujourd'hui, parvenu à l'âge mûr, je me sens trop
+peu fier. Je les rappelle uniquement pour expliquer ce qui va suivre.
+
+Depuis le moment où j'avais été pris, j'avais constamment ruminé des plans
+d'évasion. Mais je n'avais pas trouvé la plus petite occasion favorable.
+Tout le long de la route, nous avions été surveillés avec la plus stricte
+vigilance. J'avais passé la dernière nuit à combiner un nouveau plan qui
+m'était venu en tête en voyant Sanchez sur son cheval. Ce plan, je l'avais
+complètement mûri, et il n'y manquait que la possession d'une arme.
+J'avais bon espoir d'échapper; je n'avais eu ni le temps, ni l'occasion de
+parler de mon projet au toréro, et, d'ailleurs, il ne m'eût servi de rien
+de le lui raconter. Même sans arme, j'entrevoyais la chance de me sauver;
+mais, j'avais besoin d'en avoir une pour le cas où il se trouverait parmi
+les sauvages un meilleur coureur que moi. Je pouvais être tué; c'était
+même assez vraisemblable; mais cette mort était moins affreuse que celle
+qui m'était réservée pour le lendemain. Avec ou sans arme, j'étais décidé
+à tenter l'aventure, au risque d'y périr.
+
+On déliait O'Cork. C'était lui qui devait courir le premier. Il y avait un
+cercle de sauvages autour du point de départ: les vieillards et les
+infirmes du village qui se tenaient là pour jouir du spectacle. On n'avait
+pas peur que nous prissions la fuite; on n'y pensait même pas; une vallée
+fermée avec un poste à chaque issue; des chevaux en quantité tout près de
+là, et qu'on pouvait monter en un instant. Il était impossible de
+s'échapper, du moins le pensaient-ils.
+
+O'Cork partit. Pauvre Barnay; c'était un triste coureur! Il n'avait pas
+fait dix pas dans l'avenue vivante, qu'il recevait un coup de massue, et
+on l'emportait sanglant et inanimé, au milieu des rires de la foule
+enchantée. Un second subit le même sort, puis un troisième: c'était mon
+tour; on me délia. Je me dressai sur mes pieds, j'employai le peu
+d'instants qui m'étaient accordés à me détirer les membres, à concentrer
+dans mon âme et dans mon corps toute l'énergie dont j'étais capable pour
+faire face à une circonstance aussi désespérée. Le signal de se tenir prêt
+fut donné aux Indiens. Ils reprirent leurs places, brandissant leurs
+massues, et impatients de me voir partir.
+
+Dacoma était derrière moi. D'un regard de côté, j'avais mesuré l'espace
+qui me séparait de lui. Je reculai de quelques pas, feignant de vouloir me
+donner un peu plus d'élan; quand je fus sur le point de le toucher, je fis
+brusquement volte-face; avec l'agilité d'un chat et la dextérité d'un
+voleur, je saisis le tomahawk et l'arrachai de sa ceinture. J'essayai de
+le frapper, mais, dans ma précipitation, je le manquai; je n'avais pas le
+temps de recommencer; je me retournai et pris ma course. Dacoma était
+immobile de surprise, et j'étais hors de son atteinte avant qu'il eût fait
+un mouvement pour me suivre.
+
+Je courais, non vers l'avenue formée par les guerriers, mais vers un côté
+du cercle des spectateurs qui, je l'ai dit, était formé de vieillards et
+d'infirmes. Ceux-ci avaient tiré leurs couteaux et leurs rangs serrés me
+barraient le chemin. Au lieu d'essayer de me frayer une voie au milieu
+d'eux, ce à quoi j'aurais pu ne pas réussir, je m'élançai d'un bond
+terrible et sautai par-dessus leurs épaules. Deux ou trois de ceux qui
+étaient en arrière cherchèrent à m'arrêter au moment où je passai près
+d'eux; mais je les évitai, et, un instant après, j'étais au milieu de la
+plaine; le village entier était lancé sur mes traces.
+
+Ma direction était déterminée d'avance dans mon esprit, et sans la
+ressource que j'avais en vue, je n'aurais pas tenté l'aventure: je courais
+vers l'endroit où étaient les chevaux. Il s'agissait de ma vie, et je
+n'avais pas besoin d'être autrement encouragé à faire de mon mieux. J'eus
+bientôt distancé ceux qui étaient le plus près de moi au départ. Mais les
+meilleurs coureurs se trouvaient parmi les guerriers qui avaient formé la
+haie, et ceux-là commençaient à dépasser les autres. Néanmoins, ils ne
+gagnaient pas sur moi. J'avais encore mes jambes de collégien. Après un
+mille de chasse, je vis que j'étais à moins de la moitié de cette distance
+de la caballada, et à plus de trois cents yards de ceux qui me
+poursuivaient; mais, à ma grande terreur, en jetant un regard en arrière,
+je vis des hommes à cheval. Ils étaient encore bien loin; mais ils ne
+tarderaient pas à m'atteindre. Étais-je assez près pour qu'il pût
+m'entendre? Je criai de toute ma force, et sans ralentir ma course: «Moro,
+Moro!»
+
+Il se fit un mouvement parmi les chevaux, qui se mirent à secouer leurs
+têtes, puis, j'en vis un sortir des rangs et se diriger vers moi au galop.
+Je le reconnus à son large poitrail noir et à son museau roux: c'était
+Moro, mon brave et fidèle Moro! Les autres suivaient en foule, mais, avant
+qu'ils fussent arrivés sur moi, j'avais atteint mon cheval, et, tout
+pantelant, je m'étais élancé sur son dos! Je n'avais pas de bride, mais ma
+bonne bête était habituée à obéir à la voix, à la main et aux genoux; je
+la dirigeai à travers le troupeau, vers l'extrémité occidentale de la
+vallée. J'entendais les hurlements des chasseurs à cheval, pendant que je
+traversais la caballada; je jetai un regard en arrière; une bande de vingt
+hommes environ courait après moi au triple galop. Mais je ne les craignais
+plus maintenant. Je connaissais trop bien Moro. Quand j'eus franchi les
+douze milles de la vallée et gravi la pente de la Sierra, j'aperçus ceux
+qui me poursuivaient loin derrière, dans la plaine, à cinq ou six milles
+pour le moins.
+
+
+
+LII
+
+
+COMBAT AU BORD D'UN PRÉCIPICE.
+
+Un repos de plusieurs jours avait rendu à mon cheval toute son énergie, et
+il gravit la pente rocailleuse d'un pas rapide. Il me communiquait une
+partie de sa vigueur, et je sentais mes forces revenir. C'était heureux,
+car j'allais avoir bientôt à m'en servir. J'approchais de l'endroit où le
+poste était établi. Au moment où je m'étais échappé de la ville, tout
+entier au péril immédiat, je ne m'étais plus préoccupé de ce dernier
+danger. La pensée m'en revint tout à coup, et je commençai à faire
+provision de courage pour l'affronter. Je savais qu'il y avait un poste
+sur la montagne: Sanchez me l'avait appris, et il le tenait de la bouche
+des Indiens.
+
+Combien d'hommes allais-je rencontrer là? Deux étaient bien suffisants,
+plus que suffisants pour moi, affaibli que j'étais et n'ayant d'autre arme
+qu'un tomahawk dont j'étais fort peu habile à me servir. Sans aucun doute,
+ces hommes auraient leurs arcs, leurs lances, leurs tomahawks et leurs
+couteaux. Toutes les chances étaient contre moi. A quel endroit les
+trouverais-je? En qualité de vedettes, leur principal devoir était de
+surveiller le dehors. Ils devaient donc être à une place d'où on pût
+découvrir cette plaine. Je me rappelais parfaitement bien la route:
+c'était celle par laquelle nous avions pénétré dans la vallée. Il y avait
+une plate-forme sur le sommet occidental de la Sierra. Le souvenir m'en
+était resté parce que nous y avions fait halte pendant que notre guide
+allait en reconnaissance en avant.
+
+Un rocher surplombait cette plate-forme; je me souvenais aussi de cela;
+car, pendant l'absence du guide, Séguin et moi nous avions mis pied à
+terre et nous l'avions gravi. De ce rocher, on découvrait tout le pays
+extérieur au nord et à l'ouest. Sans aucun doute, les vedettes avaient
+choisi ce point. Seraient-elles sur le sommet? Dans ce cas, le meilleur
+parti à prendre était de passer au galop, de manière à ne pas leur donner
+de temps de descendre, et à courir seulement le risque des flèches et des
+lances. Passer au galop! Non, cela était impossible; aux deux extrémités
+de la plate-forme la route se rétrécissait jusqu'à n'avoir pas deux pieds
+de largeur, bordée d'un côté par un rocher à pic, et de l'autre par le
+précipice du canon. C'était une simple saillie de rocher qu'il était
+dangereux de traverser, même à pied et à pas comptés. De plus, mon cheval
+avait été referré à la Mission. Les fers étaient polis par la marche, et
+la roche était glissante comme du verre.
+
+Pendant que toutes ces pensées roulaient dans mon esprit, j'approchais du
+sommet de la Sierra. La perspective était redoutable; le péril que
+j'allais affronter était extrême, et dans toute autre circonstance, il
+m'aurait fait reculer. Mais le danger qui était derrière moi ne me
+permettait pas d'hésiter; et sans savoir au juste comment je m'y
+prendrais, je poursuivais mon chemin. Je m'avançais avec précaution,
+dirigeant mon cheval sur les parties les plus molles de la route, pour
+amortir le bruit de ses pas. A chaque détour, je m'arrêtais et sondais du
+regard; mais je n'avais pas de temps à perdre, et mes haltes étaient
+courtes. Le sentier s'élevait à travers un bois épais de cèdres et de pins
+rabougris. Il décrivait un zigzag sur le penchant de la montagne. Près du
+sommet, il tournait brusquement vers la droite et entrait dans le _canon_.
+Là commençait la saillie de roc qui continuait la route et régnait tout le
+long du précipice. En atteignant ce point, je découvris le rocher oû je
+m'attendais à voir la sentinelle.
+
+Je ne m'étais point trompé; elle était là; et je fus agréablement surpris
+de voir qu'il n'y avait qu'un seul homme. Il était assis sur la cime du
+rocher le plus élevé, et son corps brun se détachait distinctement sur le
+bleu pâle du ciel. La distance qui me séparait de lui était de trois cents
+yards au plus, et il me fallait. Suivre la saillie qui me rapprochait de
+lui jusqu'au tiers environ de cette distance. Au moment où je l'aperçus,
+je m'arrêtai pour me reconnaître. Il ne m'avait encore ni vu ni entendu;
+il me tournait le dos et paraissait observer attentivement la plaine du
+côté de l'ouest. A côté de la roche sur laquelle il était assis, sa lance
+était plantée dans le sol; son bouclier, son arc et son carquois,
+appuyés contre. Je voyais sur lui le manche d'un couteau et un tomahawk.
+
+Mes instants étaient comptés; en un clin d'oeil j'eus je pris ma
+résolution. C'était d'atteindre le défilé, et de tâcher de le traverser
+avant que l'Indien eût le temps de descendre pour me couper le chemin. Je
+pressai les flancs de mon cheval. J'avançai, avec lenteur et prudence,
+pour deux raisons: d'abord parce que Moro n'osait pas aller plus vite, et
+puis, parce que j'espérais ainsi passer sans attirer l'attention de la
+sentinelle. Le torrent mugissait au-dessous; le bruit pouvait étouffer
+celui des sabots sur le roc. J'allais donc, soutenu par cet espoir. Mon
+oeil passait du périlleux sentier au sauvage, et du sauvage au sentier que
+mon cheval suivait, frissonnant de terreur. Quand j'eus marché environ
+vingt pas le long de la saillie, j'arrivai en vue de la plate-forme; là,
+j'aperçus un groupe qui me fit saisir en tremblant la crinière de Moro:
+c'était un signe par lequel je m'arrêtais toujours quand je ne voulais pas
+me servir du mors. Il demeura immobile, et je considérai ce que j'avais
+devant moi.
+
+Deux chevaux, deux mustangs, et un homme, un Indien! Les mustangs, sellés
+et bridés, se tenaient tranquillement sur la plate-forme, et un lasso,
+attaché à la selle de l'un, était enroulé au poignet de l'Indien.
+Celui-ci, accroupi, le dos appuyé à un rocher, les bras sur les genoux et
+la tête sur les bras, paraissait endormi. Près de lui, son arc, ses
+flèches, sa lance et son bouclier. La situation était terrible. Je ne
+pouvais plus passer sans être entendu par celui-là, et il fallait
+absolument passer. Quand même je n'aurais pas été poursuivi, il ne m'était
+plus possible de reculer, car le passage était trop étroit pour que mon
+cheval pût se retourner. Je pensai à me laisser glisser à terre, à
+m'avancer à pas de loup, et d'un coup de tomahawk... Le moyen était cruel;
+mais je n'avais pas le choix et l'instinct de la conservation parlait plus
+haut que tous les sentiments. Mais il était écrit que je n'aurais pas
+recours à cette terrible extrémité. Moro, impatient de sortir d'une
+position aussi dangereuse, renifla et frappa le roc de son sabot. A ce
+bruit les chevaux espagnols répondirent par un hennissement. Les sauvages
+furent aussitôt sur leurs pieds, et leurs cris simultanés m'apprirent que
+tous deux m'avaient aperçu. La sentinelle du haut rocher saisit sa lance
+et se précipita en avant; mais je m'occupais exclusivement, pour le
+moment, de son camarade. Celui-ci, en me voyant, avait saisi son arc, et,
+machinalement, avait sauté sur son cheval; puis, avec un cri sauvage, il
+s'était avancé à ma rencontre sur l'étroit sentier. Une flèche siffla à
+mes oreilles; dans sa précipitation, il avait mal visé.
+
+Les têtes de nos chevaux se rencontrèrent. Ils restèrent ainsi, les yeux
+dilatés, soufflant de leurs naseaux. Tous les deux semblaient partager la
+fureur de leurs cavaliers et comprendre qu'il s'agissait d'un combat
+mortel. Ils s'étaient rencontrés dans l'endroit le plus resserré du
+passage. Ni l'un ni l'autre ne pouvait retourner sur ses pas; il fallait
+que l'un des deux fût précipité dans l'abîme: une chute de plus de mille
+pieds, et le torrent au fond! Je m'arrêtai avec un sentiment profond de
+désespoir. Pas une arme avec laquelle je pusse atteindre mon ennemi; lui,
+il avait son arc, et je le voyais ajuster une seconde flèche sur la corde.
+Au milieu de cette crise, trois idées se croisèrent dans mon cerveau se
+suivant comme trois éclairs. Mon premier mouvement fut de pousser Moro en
+avant, comptant sur sa force supérieure pour précipiter l'autre. Si
+j'avais eu une bride et des éperons, je n'aurais pas hésité; mais je
+n'avais ni l'une ni les autres; la chance était trop redoutable; puis, je
+pensai à lancer mon tomahawk à la tête de mon antagoniste. Enfin, je
+m'arrêtai à ceci: mettre pied à terre et m'attaquer au cheval de l'Indien.
+C'était évidemment le meilleur parti: en un instant je me laissai glisser
+du côté du rocher. Au moment où je descendais, une flèche me frôla la
+joue; j'avais été préservé par la promptitude de mon mouvement.
+
+Je rampai le long des flancs de mon cheval et me plaçai devant le nez du
+mustang. L'animal, semblant deviner mon intention, se cabra en renâclant;
+mais il lui fallut bien retomber à la même place. L'Indien préparait une
+troisième flèche, mais celle-ci ne devait jamais partir. Au moment où les
+sabots du mustang refrappaient le rocher, mon tomahawk s'abattait entre
+ses deux yeux. Je sentis le craquement de l'os sous le fer de la hachette.
+Immédiatement je vis disparaître dans l'abîme cheval et cavalier, celui-ci
+poussant un cri terrible et cherchant vainement à s'élancer de la selle.
+Il y eut un moment de silence, un long moment;--ils tombaient, ils
+tombaient... Enfin, on entendit un bruit sourd,--le choc de leurs corps
+rencontrant la surface de l'eau! Je n'eus pas la curiosité de regarder au
+fond, et d'ailleurs je n'en aurais pas eu le temps. Quand je me relevai
+(car je m'étais mis à genoux pour frapper), je vis l'autre sauvage
+atteignant la plateforme. Il ne s'arrêta pas un instant, mais vint en
+courant sur moi et la lance en arrêt. J'allais être traversé d'outre en
+outre, si je ne réussissais pas à parer le coup. Heureusement la pointe
+rencontra le fer de ma hache; la lance détournée passa derrière moi, et
+nos corps se rencontrèrent avec une violence qui nous fit rouler tous deux
+au bord du précipice.
+
+Aussitôt que j'eus repris mon équilibre, je recommençai l'attaque, serrant
+mon adversaire de près, afin qu'il ne pût pas se servir de sa lance.
+Voyant cela, il abandonna cette arme et saisit son tomahawk. Nous
+combattions corps à corps, hache contre hache! Tour à tour nous avancions
+ou nous reculions, suivant que nous avions à parer ou à frapper. Plusieurs
+fois nous nous saisîmes en tâchant de nous précipiter l'un l'autre dans
+l'abîme; mais la crainte d'être entraînés retenait nos efforts; nous nous
+lâchions et recommencions la lutte au tomahawk. Pas un mot n'était échangé
+entre nous. Nous n'avions rien à nous dire; nous ne pouvions d'ailleurs
+nous comprendre. Notre seule pensée, notre seul but était de nous
+débarrasser l'un de l'autre, et il fallait absolument, pour cela, que l'un
+de nous deux fût tué. Dès que nous avions été aux prises, l'Indien avait
+interrompu ses cris; nous nous battions en silence et avec acharnement. De
+temps en temps une exclamation sourde, le sifflement de nos respirations,
+le choc de nos tomahawks, le hennissement de nos chevaux et le mugissement
+continuel du torrent: tels étaient les seuls bruits de la lutte. Pendant
+quelques minutes nous combattîmes sur l'étroit sentier; nous nous étions
+fait plusieurs blessures, mais ni l'un ni l'autre n'était grièvement
+atteint. Enfin je réussis à faire reculer mon adversaire jusqu'à la
+plate-forme. Là nous avions du champ, et nous nous attaquâmes avec plus
+d'énergie que jamais. Après quelques coups échangés, nos tomahawks se
+rencontrèrent avec une telle violence, qu'ils nous échappèrent des mains à
+tous deux. Sans chercher à recouvrer nos armes, nous nous précipitâmes
+l'un sur l'autre, et après une courte lutte corps à corps, nous roulâmes
+à terre. Je croyais que mon adversaire avait un couteau, mais je m'étais
+sans doute trompé, car il s'en serait certainement servi. Je reconnus
+bientôt qu'il était plus vigoureux que moi. Ses bras musculeux me
+serraient à me faire craquer les côtes. Nous roulions ensemble, tantôt
+dessus tantôt dessous. Chaque mouvement nous rapprochait du précipice! Je
+ne pouvais me débarrasser de son étreinte. Ses doigts nerveux étaient
+serrés autour de mon cou; il m'étranglait... Mes forces m'abandonnèrent;
+je ne pus résister plus longtemps; je me sentis mourir. J'étais... je...
+O Dieu! Pardon!--Oh!
+
+Mon évanouissement ne dut pas être long, car, quand la conscience me
+revint, je sentis encore la sueur de mes efforts précédents, et mes
+blessures étaient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon
+être; j'étais toujours sur la plate-forme; mais qu'était donc devenu mon
+adversaire? Comment ne m'avait-il pas achevé? Pourquoi ne m'avait-il pas
+jeté dans l'abîme? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi.
+Je ne vis d'autre être vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant
+sur la plate-forme et se livrant un combat à coups de tête et à coups de
+pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les
+rugissements rauques et entrecoupés d'un chien dévorant un ennemi, mêlés
+aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela?
+Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde,
+et le bruit paraissait sortir de là. Je me dirigeai de ce côté. C'était un
+affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et,
+tout au fond, parmi les épines et les cactus, un chien énorme était en
+train de déchirer quelque chose qui criait et se débattait. C'était un
+homme, un Indien. Tout me fut expliqué. Le chien, c'était Alp; l'homme,
+c'était mon dernier adversaire.
+
+Au moment où j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son
+ennemi sous lui et le renversait à chaque nouvel effort que celui-ci
+faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un désespéré. Il me
+sembla voir l'animal enfonçant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais
+d'autres préoccupations m'empêchèrent de regarder plus longtemps.
+J'entendis des voix derrière moi. Les sauvages lancés à ma poursuite
+atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie.
+
+M'élancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et
+descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied,
+j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal
+en sortait à quelques pas derrière moi: c'était mon Saint-Bernard. En
+venant auprès de moi, il poussa un long hurlement et se mit à remuer la
+queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'échapper, car les
+Indiens avaient dû atteindre la plate-forme avant qu'il eût pu sortir de
+la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa
+poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'état de le
+retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arrière.
+Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais près d'un
+demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me
+lançai dans la prairie ouverte devant moi.
+
+
+
+LIII
+
+
+RENCONTRE INESPÉRÉE.
+
+Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant
+moi à la distance de trente milles. Jusque-là on ne voyait pas une
+colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il
+n'était pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant
+le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre
+ancienne route vers la mine. De là, je gagnerais le Del-Norte en suivant
+une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau latéral. Tel était à
+peu près mon plan.
+
+Je devais m'attendre à être poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand
+j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arrière me fit voir les
+Indiens débouchant dans la plaine et galopant après moi.
+
+Ce n'était plus une question de vitesse. Pas un de leurs chevaux ne
+pouvait lutter avec le mien. Mais Moro aurait-il le même fond que leurs
+mustangs? Je connaissais la nature nerveuse, infatigable de cette race
+espagnole; je les savais capables de galoper sans interruption pendant une
+journée entière, et je n'étais pas sans inquiétude sur le résultat d'une
+lutte prolongée. Pour l'instant, il m'était facile de garder mon avance
+sans presser mon cheval, dont je tenais à ménager les forces. Tant qu'il
+ne serait pas rendu, je ne risquais pas d'être atteint; je galopais donc
+posément, observant les mouvements des Indiens et me bornant à conserver
+ma distance. De temps en temps je sautais à terre pour soulager Moro, et
+je courais côte à côte avec lui.
+
+Mon chien suivait, jetant parfois un regard intelligent sur moi et
+semblant avoir conscience du motif qui me faisait voyager avec une telle
+hâte. Pendant tout le jour je restai en vue des Indiens; je pouvais
+distinguer leurs armes et les compter; ils étaient environ une vingtaine
+en tout. Les traînards avaient tourné bride, et les hommes bien montés
+continuaient seuls la poursuite. En approchant du pied de la montagne
+Neigeuse, je me rappelai qu'il y avait de l'eau à notre ancien campement
+dans le défilé. Je pressai mon cheval pour gagner le temps de nous
+rafraîchir tous les deux. J'avais l'intention de faire une courte halte,
+de laisser le noble animal reprendre haleine et se refaire un peu aux
+dépens de l'herbe grasse qui entourait le ruisseau. Mon salut dépendait de
+la conservation de ses forces, et c'était le moyen de les lui conserver.
+
+Le soleil était près de se coucher quand j'atteignis le défilé. Avant de
+m'engager au milieu des rochers, je jetai un coup d'oeil en arrière.
+J'avais gagné du terrain pendant la dernière heure. Ils étaient au moins à
+trois milles derrière, et leurs chevaux paraissaient fatigués. Tout en
+continuant ma course, je me mis à réfléchir. J'étais maintenant sur une
+route connue; mon courage se ranimait, mes espérances, si longtemps
+obscurcies, renaissaient brillantes et vivaces. Toute mon énergie, toute
+ma fortune, toute ma vie, allaient être consacrées à un seul but. Je
+lèverais une troupe plus nombreuse que toutes celles qu'avait commandées
+Séguin. Je trouverais des hommes parmi les employés de la caravane, à son
+retour; j'irais fouiller tous les postes de trappeurs et de chasseurs dans
+la montagne; j'invoquerais l'appui du gouvernement mexicain; je lui
+demanderais des subsides, des troupes. J'en appellerais aux citoyens d'El
+Paso, de Chihuahua, de Durango, je...
+
+--Par Josaphat! voilà un camarade qui galope sans selle et sans bride!
+
+Cinq ou six hommes armés de rifles sortirent des rochers et m'entourèrent.
+
+--Que je sois mangé par un Indien si ce n'est pas le jeune homme qui m'a
+pris pour un ours gris! Billye! regarde donc! Le voilà, c'est lui, c'est
+lui-même! Hi! hi! hi! ho! ho!
+
+--Rubé! Garey!
+
+--Eh quoi! par Jupiter! c'est mon ami Haller! hourrah! Mon vieux camarade!
+est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Saint-Vrain!
+
+--Lui-même, parbleu! Est-ce que je suis changé? Quant à vous, il m'eût été
+difficile de vous reconnaître, si le vieux trappeur ne nous avait pas
+instruit de tout ce qui vous est arrivé. Mais, dites-moi donc, comment
+avez-vous pu vous tirer des mains des Philistins?
+
+--D'abord, dites-moi ce que vous êtes ici, et pourquoi vous y êtes?
+
+--Oh! nous sommes un poste d'avant-garde! l'armée est là-bas.
+
+--L'armée?
+
+-Oui; nous l'appelons ainsi. Il y a là six cents hommes: et c'est une
+véritable armée pour ce pays-ci.
+
+--Mais, qui? Quels sont ces hommes?
+
+--Il y en a de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Il y a des
+habitants de Chihuahua et d'El Paso, des nègres, des chasseurs, des
+trappeurs, des voituriers; votre humble serviteur commande la troupe de
+ces derniers. Et puis, il y a la bande de notre ami Séguin.
+
+--Séguin! est-il...
+
+-Quoi? C'est notre général en chef. Mais venez: le camp est établi près de
+la fontaine. Allons-y. Vous paraissez affamé, et j'ai dans mes bagages une
+provision de paso première qualité. Venez!
+
+--Attendez un instant, je suis poursuivi!
+
+-Poursuivi! s'écrièrent les chasseurs levant tous en même temps leurs
+rifles et regardant vers l'entrée de la ravine. Combien?
+
+-Une vingtaine environ.
+
+--Sont-ils sur vos talons?
+
+--Non.
+
+--Dans combien de temps pourront-ils arriver?
+
+--Ils sont à trois milles, avec des chevaux fatigués, comme vous pouvez
+l'imaginer.
+
+--Trois quarts d'heure, une demi-heure, tout au moins. Venez! nous avons
+le temps d'aller là-bas et de tout préparer pour les bien recevoir. Rubé!
+restez-là avec les autres; nous serons revenus avant qu'ils arrivent,
+Venez, Haller! venez!
+
+Je suivis mon excellent ami, qui me conduisit à la source. Là, je trouvai
+l'armée; elle en avait bien la physionomie, car deux ou trois cents hommes
+étaient en uniforme; c'étaient les volontaires de Chihuahua et d'El Paso.
+La dernière incursion des Indiens avait porté au comble l'exaspération des
+habitants, et cet armement inaccoutumé en était la conséquence. Séguin,
+avec le reste de sa bande, avait rencontré les volontaires à El Paso, et
+les avait conduits en toute hâte sur les traces des Navajoès. C'est par
+lui que Saint-Vrain avait su que j'étais prisonnier, et celui-ci, dans
+l'espoir de me délivrer, s'était joint à l'expédition avec environ
+quarante ou cinquante des employés de la caravane. La plupart des hommes
+de la bande de Séguin avaient échappé au combat de la barranca; j'appris
+avec plaisir qu'El Sol et la Luna étaient du nombre. Ils accompagnaient
+Séguin, et je les trouvai dans sa tente.
+
+Séguin m'accueillit comme on accueille le porteur d'heureuses nouvelles.
+Elles étaient sauves encore. Ce fut tout ce que je pus lui dire, et tout
+ce qu'il voulait savoir. Nous n'avions pas de temps à perdre en vaines
+paroles.
+
+Cent hommes montèrent immédiatement à cheval et se dirigèrent vers la
+ravine. En arrivant à l'avant-poste, ils conduisirent leurs chevaux
+derrière les rochers et se mirent en embuscade.
+
+L'ordre était de prendre tous les Indiens, morts ou vifs. On avait
+pour instructions de laisser l'ennemi s'engager dans la ravine jusqu'au
+delà de l'embuscade, de le suivre jusqu'en vue du corps d'armée et de le
+prendre ainsi entre deux feux.
+
+Au-dessus du cours d'eau, la ravine, était rocheuse et les chevaux n'y
+laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharnés à ma poursuite,
+ne s'inquiéteraient pas de chercher des traces jusqu'à ce qu'ils fussent
+arrivés près de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu dépassé l'embuscade,
+pas un ne pourrait s'échapper, car le défilé était bordé de chaque côté
+par des rochers à pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres
+montèrent à cheval et se placèrent en observation devant le passage.
+L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements étaient à peine terminés,
+qu'un Indien se montra à l'angle du rocher, à peu près à deux cents yards
+de la source. C'était le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient
+déjà dépassé l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des
+hommes armés, s'arrêta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en
+arrière vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent
+volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers
+cachés, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les
+Indiens se voyant pris et reconnaissant la supériorité du nombre, jetèrent
+leurs lances et demandèrent merci. Un instant après, ils étaient tous
+prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous
+retournâmes vers la source avec nos captifs solidement garrottés.
+
+Les chefs se réunirent autour de Séguin pour délibérer sur un plan
+d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit même? On me
+demanda mon avis; je répondis naturellement que le plus tôt serait le
+mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partagés par Séguin,
+étaient opposés à tout délai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le
+lendemain; nous pouvions encore arriver à temps pour les sauver. Comment
+nous y prendrions-nous pour aborder la vallée? C'était là la première
+question à discuter. Incontestablement, l'ennemi avait placé des postes
+aux deux extrémités.
+
+Un corps aussi important que le nôtre ne pouvait s'approcher par la plaine
+sans être immédiatement signalé. C'était une grave difficulté.
+
+--Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Séguin;
+attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe.
+
+--Wagh! répondit un autre, ça ne se peut pas. Il y a dix milles de forts
+là-dedans. Si nous nous montrons ainsi à ces moricauds, ils gagneront les
+bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du
+monde à les retrouver.
+
+Celui-ci avait évidemment raison. Nous ne devions pas attaquer
+ouvertement. Il fallait user de stratagème. On appela au conseil un homme
+qui devait bientôt lever la difficulté: c'était le vieux trappeur sans
+oreilles et sans chevelure, Rubé.
+
+--Cap'n, dit-il après un moment de réflexion, nous n'avons pas besoin de
+nous montrer avant de nous être rendus maîtres du _canon_.
+
+--Comment nous en rendrons-nous maîtres? demanda Séguin.
+
+--Déshabillez ces vingt moricauds, répondit Rubé, montrant les
+prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec
+nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi!
+Le vieux Rubé pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier.
+Maintenant, cap'n, vous comprenez?
+
+--Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le
+corps d'armée.
+
+--Voilà la chose, c'est justement mon idée.
+
+--C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose à faire; nous agirons
+ainsi.
+
+Séguin donna immédiatement l'ordre de dépouiller les Indiens de leurs
+vêtements. La plupart étaient revêtus d'habits pillés sur les Mexicains.
+Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs.
+
+--Je vous engage, cap'n, dit Rubé voyant. Séguin se préparer à choisir les
+hommes de cette avant-garde, je vous engage à prendre principalement des
+Delawares. Ces Navaghs sont très-rusés, et on ne les attrape pas
+facilement. Ils pourraient reconnaître une peau blanche au clair de la
+lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien,
+autrement nous serons éventés; nous le serons sûrement.
+
+Séguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies
+qu'il put, et leur fit revêtir les costumes des Navajoès. Lui-même. Rubé,
+Garey et quelques autres, complétèrent le nombre. Quant à moi, je devais
+naturellement jouer le rôle de prisonnier. Les blancs changèrent d'habits
+et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usité dans la prairie,
+et auquel ils étaient tous habitués. Pour Rubé, la chose ne fut pas
+difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce déguisement. Il
+ne se donna pas la peine d'ôter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu
+les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vêtement
+favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants après,
+se montra revêtu de calzoneros tailladés, ornés de boutons brillants
+depuis la hanche jusqu'à la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui
+était échue en partage. Un élégant sombrero posé coquettement sur sa tête
+acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses
+camarades accueillirent cette métamorphose par de bruyants éclats de rire,
+et Rubé lui-même éprouvait un singulier plaisir à se sentir aussi
+gracieusement harnaché. Avant que le soleil eût disparu, tout était prêt,
+et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'armée, sous la conduite
+de Saint-Vrain, devait suivre à une heure de distance. Quelques hommes
+seulement, des Mexicains, restaient à la source, pour garder les
+prisonniers navajoès.
+
+
+
+LIV
+
+
+LA DÉLIVRANCE.
+
+Nous coupâmes la plaine droit dans la direction de l'entrée orientale de
+la vallée. Nous atteignîmes le canon à peu près deux heures avant le jour.
+Tout se passa comme nous le désirions. Il y avait un poste de cinq Indiens
+à l'extrémité du défilé; ils se laissèrent approcher sans défiance et nous
+les prîmes sans coup férir. Le corps d'armée arriva bientôt après, et
+toujours précédé de l'avant-garde, traversa le canon. Arrivés à la lisière
+des bois situés près de la ville, nous fîmes halte et nous nous couchâmes
+au milieu des arbres.
+
+La ville était éclairée par la lune, un profond silence régnait dans la
+vallée. Rien ne remuait à une heure aussi matinale; mais nous apercevions
+deux ou trois formes noires, debout près de la rivière. C'étaient les
+sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura;
+ils étaient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient guère,
+les pauvres diables, que l'heure de la délivrance fût si près d'eux. Pour
+les mêmes raisons que la première fois, nous retardions l'attaque jusqu'à
+ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective
+n'était plus la même. La ville était défendue maintenant par six cents
+guerriers, nombre à peu près égal au nôtre; et nous devions compter sur un
+combat à outrance. Nous ne redoutions pas le résultat, mais nous avions à
+craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent à mort les
+prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but
+était de les délivrer, et, s'ils étaient vaincus, ils pouvaient se donner
+l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'était que trop
+probable, et nous dûmes prendre toutes les mesures possibles pour empêcher
+un pareil résultat. Nous étions satisfaits de penser que les femmes
+captives étaient toujours dans le temple. Rubé nous assura que c'était
+leur habitude constante d'y tenir renfermées les nouvelles prisonnières
+pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La
+reine, aussi, demeurait dans ce bâtiment.
+
+Il fut donc décidé que la troupe travestie se porterait en avant, me
+conduisant comme prisonnier, aux premières lueurs du jour, et irait
+entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en
+sûreté. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'armée entière
+devait s'élancer au galop. C'était le meilleur plan et après en avoir
+arrêté tous les détails, nous attendîmes l'aube. Elle arriva bientôt. Les
+rayons de l'aurore se mêlèrent à la lumière de la lune. Les objets
+devinrent plus distincts. Au moment où le quartz laiteux des rochers
+revêtit ses nuances matinales, nous sortîmes de notre couvert et nous nous
+dirigeâmes vers la ville. J'étais en apparence lié sur mon cheval, et
+gardé entre deux Delawares.
+
+En approchant des maisons, nous vîmes plusieurs hommes sur les toits. Ils
+se mirent à courir çà et là, appelant les autres; des groupes nombreux
+garnirent les terrasses, et nous fûmes accueillis par des cris de
+félicitations. Évitant les rues, nous prîmes, au grand trot, la direction
+du temple. Dès que nous eûmes atteint la base des murs, nous sautâmes en
+bas de nos chevaux et grimpâmes aux échelles. Les parapets des terrasses
+étaient garnis d'un certain nombre de femmes. Parmi elles, Séguin reconnut
+sa fille, la reine. En un clin d'oeil elle fut emmenée et mise en sûreté
+dans l'intérieur. Un instant après je retrouvais ma bien-aimée auprès de
+sa mère et je la serrais dans mes bras. Les autres captives étaient là;
+sans perdre de temps en explications, nous les fîmes rentrer dans les
+chambres et nous gardâmes les portes, le pistolet au poing. Tout cela
+s'était fait en moins de deux minutes; mais avant que nous eussions fini,
+un cri sauvage annonçait que la ruse était découverte. Des hurlements de
+rage éclatèrent dans toute la ville, et les guerriers, s'élançant de leurs
+maisons, accoururent; vers le temple. Les flèches commencèrent à siffler
+autour de nous; mais à travers tous les bruits, les sons du clairon, qui
+donnaient le signal de l'attaque, se firent entendre.
+
+Nos camarades sortirent du bois et; accoururent au galop. A deux cents
+yards de la ville, les cavaliers se divisèrent en deux colonnes, qui
+décrivirent, chacune, un quart de cercle pour attaquer par les deux bouts
+à la fois. Les Indiens se portèrent à la défense des abords du village;
+mais, en dépit d'une grêle de flèches qui abattit plusieurs hommes, les
+cavaliers pénétrèrent dans les rues, et, mettant pied à terre,
+combattirent les Indiens corps à corps, dans leurs murailles. Les cris,
+les coups de fusil, les détonations sourdes des escopettes, annoncèrent
+bientôt que la bataille était engagée partout. Une forte troupe, commandée
+par El Sol et Saint-Vrain, était venue au galop jusqu'au temple. Voyant
+que nous avions mis les captives en sûreté, ces hommes mirent pied à terre
+à leur tour et attaquèrent la ville de ce côté, pénétrant dans les maisons
+et forçant à sortir les guerriers qui les défendaient. Le combat devint
+général. L'air était ébranlé par les cris et les coups de feu. Chaque
+terrasse était une arène où se livraient des luttes mortelles. Des femmes
+en foule, poussant des cris d'épouvante, couraient le long des parapets,
+ou gagnaient le dehors, s'enfuyant vers les bois. Des chevaux effrayés,
+soufflant, hennissant, galopaient à travers les rues et se sauvaient dans
+la prairie, la bride traînante; d'autres, enfermés dans des parcs, se
+précipitaient sur les barrières et les brisaient. C'était une scène
+d'effroyable confusion, un terrible spectacle.
+
+Au milieu de tout cela, j'étais simple spectateur. Je gardais la porte
+d'une chambre où étaient enfermées celles qui nous étaient chères. De mon
+poste élevé, je découvrais tout le village, et je pouvais suivre les
+progrès de la bataille sur tous les points. Beaucoup tombaient de part et
+d'autre, car les sauvages combattaient avec le courage du désespoir. Je ne
+redoutais pas l'issue de la lutte; les blancs avaient trop d'injures à
+laver, et le souvenir de tous les maux qu'ils avaient soufferts doublait
+leur force et leur ardeur. Ils avaient l'avantage des armes pour ce genre
+de combat, les sauvages étant principalement redoutables en plaine, avec
+leurs longues lances. Au moment où mes yeux se portaient sur les terrasses
+supérieures, une scène terrible attira mon attention et me fit oublier
+toutes les autres. Sur un toit élevé, deux hommes étaient engagés dans un
+combat terrible et mortel. A leurs brillants vêtements, je reconnus les
+combattants. C'étaient Dacoma et le Maricopa! Le Navajo avait une lance;
+l'autre tenait un rifle dont il se servait en guise de massue. Quand mes
+yeux tombèrent sur eux, ce dernier venait de parer et portait un coup que
+son antagoniste évita. Dacoma, se retournant subitement, revint à la
+charge avec sa lance, et avant qu'El Sol pût se retirer, le coup était
+porté et la lance lui traversait le corps. Involontairement je poussai un
+cri; je m'attendais à voir le noble Indien tomber. Quel fut mon étonnement
+en le voyant brandir son tomahawk au-dessus de sa tête, se porter en avant
+sur la lance, et abattre le Navajo à ses pieds! Attiré lui-même par l'arme
+qui le perçait d'outre en outre, il tomba sur son ennemi; mais, se
+relevant bientôt, il retira la lance de son corps, et, se penchant
+au-dessus du parapet, il s'écria:
+
+--Viens, Luna! viens ici! Notre mère est vengée.
+
+Je vis la jeune fille s'élancer vers le toit, suivie de Garey, et un
+moment après, le Maricopa tombait, sans connaissance, entre les bras du
+trappeur. Rubé, Saint-Vrain et quelques autres arrivèrent à leur tour et
+examinèrent la blessure. Je les observais avec une anxiété profonde, car
+le caractère de cet homme singulier m'avait inspiré une vive affection.
+Quelques instants après, Saint-Vrain venait me rejoindre, et j'apprenais
+que la blessure n'était pas mortelle. On pouvait répondre de la vie d'El
+Sol.
+
+ * * * * *
+
+La bataille était finie. Les guerriers survivants avaient fui vers la
+forêt. On entendait encore par-ci, par-là, un coup de feu isolé et le cri
+d'un sauvage qu'on découvrait caché dans quelque coin. Beaucoup de
+captives blanches avaient été trouvées dans la ville, et on les amenait
+devant la façade du temple, gardée par un poste de Mexicains. Les femmes
+indiennes s'étaient réfugiées dans les bois. C'était heureux; car les
+chasseurs et beaucoup de volontaires, exaspérés par leurs blessures,
+échauffés par le combat, couraient partout comme des furieux. La fumée
+s'échappait de plus d'une maison, les flammes suivaient, et la plus grande
+partie de la ville ne montra bientôt plus que des monceaux de ruines
+fumantes. Nous passâmes la journée entière à la ville des Navajoès pour
+refaire nos chevaux et nous préparer à la traversée du désert. Les
+troupeaux pillés furent rassemblés. On tua la quantité de bestiaux
+nécessaire pour les besoins immédiats. Le reste fut remis en garde aux
+_vaqueros_ pour être emmené. La plupart des chevaux des Indiens furent
+pris au lasso; les uns servirent aux captives délivrées, les autres furent
+emmenés comme butin. Mais il n'aurait pas été prudent de rester longtemps
+dans la vallée. Il y avait d'autres tribus de Navajoès vers le nord, qui
+pouvaient bientôt être sur notre dos. Il y avait aussi leurs alliés: la
+grande nation des Apaches au sud, et celle des Nijoras à l'ouest.
+
+Nous savions que tous ces Indiens s'uniraient pour se mettre à notre
+poursuite. Le but de notre expédition était atteint: l'intention du chef
+au moins était entièrement remplie; un grand nombre de captives que leurs
+proches avaient crues perdues pour toujours étaient délivrées. Il se
+passerait quelque temps avant que les Indiens tentassent de renouveler les
+excursions par lesquelles ils avaient coutume de porter chaque année la
+désolation dans les _pueblos_ de la frontière. Le lendemain, au lever du
+soleil, nous avions repassé le _canon_ et nous nous dirigions vers la
+montagne Neigeuse.
+
+
+
+LV
+
+
+EL PASO DEL-NORTE.
+
+Je ne décrirai pas notre traversée du désert, et je n'entrerai pas dans le
+détail des incidents de notre voyage au retour. Toutes les fatigues,
+toutes les difficultés étaient pour moi des sources de plaisir. J'avais du
+bonheur à veiller sur _elle_, et, tout le long de la route, ce fut ma
+principale occupation. Les sourires que je recevais me payaient, et au
+delà, de mes peines. Mais étaient-ce donc des peines? était-ce un travail
+pour moi que de remplir ses gourdes d'eau fraîche à chaque nouveau
+ruisseau, d'arranger la couverture sur sa selle, de manière à lui faire un
+siège commode; de lui fabriquer un parasol avec les larges feuilles du
+palmier; de l'aider à monter à cheval et à en descendre? Non, ce n'était
+pas un travail. Nous étions heureux pendant ce voyage. Moi, du moins,
+j'étais heureux, car j'avais accompli l'épreuve qui m'avait été imposée,
+et j'avais gagné ma fiancée.
+
+Le souvenir des périls auxquels nous venions d'échapper donnait plus de
+prix encore à notre félicité. Une seule chose assombrissait parfois le
+ciel de nos pensées: la reine--Adèle!--Elle revenait au berceau de son
+enfance, et ce n'était pas volontairement; elle y revenait en prisonnière,
+prisonnière de ses propres parents, de son père et de sa mère! Pendant
+tout le voyage, ceux-ci veillaient sur elle avec la plus tendre
+sollicitude, et ne recevaient, en échange de leurs soins, que des regards
+froids et silencieux. Leur coeur était rempli de douleur.
+
+Nous n'étions pas poursuivis, ou du moins l'ennemi ne se montra pas.
+Peut-être ne fûmes-nous pas suivis du tout. Le châtiment avait été
+terrible, et il devait se passer quelque temps avant que les Indiens
+rassemblassent les forces suffisantes pour revenir à la charge. Nous ne
+perdions pas un moment, d'ailleurs, et voyagions aussi vite que le
+permettait la composition de notre caravane. En cinq jours, nous
+atteignîmes la _Barranca del Oro_, et nous traversâmes la vieille mine,
+théâtre de notre lutte sanglante. Pendant notre halte au milieu des
+cabanes ruinées, je cherchai si je ne trouverais pas quelques vestiges de
+mon pauvre compagnon et du malheureux docteur. À la place où j'avais vu
+leurs corps, je trouvai deux squelettes dépouillés par les loups aussi
+complètement que s'ils avaient été préparés pour un cabinet d'anatomie.
+C'était tout ce qui restait des deux infortunés.
+
+En quittant la _Barranca del Oro_, nous fîmes route vers les sources du
+rio des Mimbres et suivîmes ce cours d'eau jusqu'au Del-Norte. Le jour
+suivant, nous entrions dans le pueblo d'El-Paso. Notre arrivée provoqua
+une scène des plus intéressantes. À notre approche de la ville, la
+population entière se porta à notre rencontre. Quelques-uns venaient par
+curiosité, d'autres pour nous faire accueil et prendre part à la joie de
+notre retour triomphant; beaucoup étaient poussés par d'autres sentiments.
+Nous avions ramené avec nous un grand nombre de captives délivrées,
+environ cinquante, et elles furent immédiatement entourées d'une foule de
+citadins. Parmi cette foule, il y avait des mères, des soeurs, des amants,
+des maris, dont la douleur n'avait encore pu s'apaiser, et dont notre
+victoire terminait le deuil.
+
+Les questions se croisaient, les regards cherchaient, l'anxiété était
+peinte sur toutes les figures. Les reconnaissances provoquaient des cris
+de joie. Mais il y avait aussi des cris de désespoir; car parmi ceux qui
+étaient partis quelques jours auparavant pleins de santé et d'ardeur,
+beaucoup n'étaient pas revenus. Un épisode entre tous, un épisode bien
+triste, me frappa. Deux femmes du peuple avaient jeté les yeux sur une
+captive, une jeune fille qui me parut avoir dix ans environ. Chacune se
+disait la mère de cette enfant; chacune l'avait saisie par le bras, sans
+violence, mais avec l'intention de la disputer à l'autre. La foule les
+entourait, et ces deux femmes faisaient retentir l'air de leurs cris et de
+leurs réclamations plaintives. L'une établissait l'âge de l'enfant,
+racontait précisément l'histoire de sa capture par les sauvages, signalait
+certaines marques sur son corps, et déclarait qu'elle était prête à faire
+le serment que c'était sa fille. L'autre en appelait aux spectateurs leur
+faisait remarquer que l'enfant n'avait pas les cheveux et les yeux de la
+même couleur que l'autre femme; elle montrait la ressemblance de la jeune
+captive avec son autre fille qui était là, et qu'elle disait être la soeur
+aînée. Toutes les deux parlaient en même temps et embrassaient la pauvre
+enfant, chacune de son côté, tout en parlant. La petite captive, tout
+interdite, se tenait entre les deux, recevant leurs caresses d'un air
+étonné. C'était une enfant charmante, costumée à l'indienne, brunie par le
+soleil du désert. Il était évident qu'elle n'avait nul souvenir d'aucune
+des deux femmes; pour elle, il n'y avait pas de mère! Tout enfant, elle
+avait été emmenée au désert, et, comme la fille de Séguin, elle avait
+oublié les impressions de ses premières années. Elle avait oublié son
+père, sa mère, elle avait tout oublié. C'était, comme je l'ai dit, une
+scène pénible à voir. L'angoisse des deux femmes, leurs appels passionnés,
+leurs caresses extravagantes mais pleines d'amour, leurs cris plaintifs,
+mêlés de sanglots et de pleurs, remplissaient le coeur de tristesse. Le
+débat fut terminé, à ce que je pus voir, par l'intervention de l'alcade
+qui, arrivé sur les lieux, confia l'enfant à la police pour être gardée
+jusqu'à ce que la mère véritable eût pu établir les preuves de sa
+maternité. Je n'ai jamais su la fin de ce petit drame.
+
+Le retour de l'expédition à El Paso fut célébré par une ovation
+triomphale. Salves de canon, carillons de toutes les cloches, feux
+d'artifice, messes solennelles, musique en plein air dans toute la ville,
+rien n'y manqua. Les banquets et les réjouissances suivirent, la nuit fut
+éclairée par une brillante illumination de bougies, et un _gran funcion de
+baile_--un _fandago_--compléta la manifestation de l'allégresse générale.
+
+Le lendemain matin, Séguin se prépara à retourner à sa vieille habitation
+de Del Norte, avec sa femme et ses filles. La maison était encore debout,
+à ce que nous avions appris. Elle n'avait pas été pillée. Les sauvages,
+lorsqu'ils s'en étaient emparés, s'étaient trouvés serrés de près par un
+gros de _Paisanos_, et avaient dû partir en toute hâte, avec leurs
+prisonnières, laissant les choses dans l'état où ils les avaient trouvées.
+Saint-Vrain et moi nous suivions la famille. Le chef avait pour l'avenir
+des projets dans lesquels tous deux nous étions intéressés. Nous devions
+les examiner mûrement à la maison.
+
+Ma spéculation de commerce m'avait rapporté plus que Saint-Vrain ne
+l'avait présumé. Mes dix mille dollars avaient été triplés. Saint-Vrain
+aussi était à la tête d'un joli capital, et nous pûmes reconnaître
+largement les services que nos derniers compagnons nous avaient rendus.
+Mais la plupart d'entre eux avaient déjà reçu un autre salaire. En sortant
+d'El Paso, je retournai par hasard la tête, et je vis une longue rangée
+d'objets noirs suspendus au-dessus des portes. Il n'y avait pas à se
+tromper sur la nature de ces objets, à nuls autres semblables: c'étaient
+des scalps.
+
+
+
+LVI
+
+
+UNE VIBRATION DES CORDES DE LA MÉMOIRE.
+
+Le deuxième soir après notre arrivée à la vieille maison du Del Norte,
+nous étions réunis, Séguin, Saint-Vrain et moi, sur l'azotéa. J'ignore
+dans quel but notre hôte nous avait conduits là. Peut-être voulait-il
+contempler une fois encore cette terre sauvage, théâtre de tant de scènes
+de sa vie aventureuse. Nos plans étaient arrêtés. Nous devions partir le
+lendemain, traverser les grandes plaines et regagner le Mississipi.
+_Elles_ partaient avec nous.
+
+C'était une belle et chaude soirée. L'atmosphère était légère et élastique
+comme elle l'est toujours sur les hauts plateaux du monde occidental. Son
+influence semblait s'étendre sur toute la nature animée; il y avait de la
+joie dans le chant des oiseaux, dans le bourdonnement des abeilles
+domestiques. La forêt lointaine nous envoyait la mélodie de son doux
+murmure; on n'entendait pas les rugissements habituels de ses hôtes
+sauvages et cruels: tout semblait respirer la paix et l'amour. Les
+_arrieros_ chantaient gaiement, en s'occupant en bas des préparatifs de
+départ. Moi aussi, je me sentais joyeux; depuis plusieurs jours le bonheur
+était dans mon âme, mais cet air pur, le plus brillant avenir qui
+s'ouvrait devant moi, ajoutaient encore â ma félicité.
+
+Il n'en était pas ainsi de mes compagnons. Tous deux semblaient tristes.
+Séguin gardait le silence. Je croyais qu'il était monté là pour regarder
+une dernière fois la belle vallée. Sa pensée était ailleurs. Il marchait
+de long en large, les bras croisés, les yeux baissés et fixés sur le
+ciment de la terrasse. Il ne regardait rien; il ne voyait rien. L'oeil de
+son esprit seul était éveillé. Ses sourcils froncés accusaient de pénibles
+préoccupations. Je n'en savais que trop la cause. _Elle_ persistait à ne
+pas le reconnaître. Mais Saint-Vrain,--le spirituel, le brillant, le
+bouillonnant Saint-Vrain,--quelle infortune l'avait donc frappé? quel
+nuage était venu assombrir le ciel rose de sa destinée? quel serpent
+s'était glissé dans son coeur? à quel chagrin si vif pouvait-il être en
+proie, que le pétillant Paso lui-même était impuissant à dissiper?
+Saint-Vrain ne parlait plus; Saint-Vrain soupirait; Saint-Vrain était
+triste! J'en devinais à moitié la cause: Saint-Vrain était....
+
+On entend sur l'escalier des pas légers et un frôlement de robes. Des
+femmes montent. Nous voyons paraître madame Séguin, Adèle et Zoé. Je
+regarde la mère;--sa figure aussi est voilée de tristesse. Pourquoi
+n'est-elle pas heureuse? pourquoi n'est-elle pas joyeuse d'avoir retrouvé
+son enfant si longtemps perdue! Ah! C'est qu'elle ne l'a pas encore
+retrouvée!
+
+Mes yeux se portent sur la fille--l'aînée--la reine. L'expression de ses
+traits est des plus étranges. Avez-vous vu l'ocelot captif? Avez-vous vu
+l'oiseau sauvage qui refuse de s'apprivoiser, et frappe, de ses ailes
+saignantes, les barreaux de la cage qui lui sert de prison. Vous pouvez
+alors vous imaginer cette expression. Je ne saurais la dépeindre. Elle ne
+porte plus le costume indien. On l'a remplacé par les vêtements de la vie
+civilisée, qu'elle supporte impatiemment. On s'en aperçoit aux déchirures
+de la jupe, au corsage béant, découvrant à moitié son sein qui se soulève,
+agité par des pensées cruelles. Elle suit sa mère et sa soeur, mais non
+comme une compagne. Elle semble prisonnière; elle est comme un aigle à qui
+on a coupé les ailes. Elle ne regarde personne. Les tendres attentions
+dont on l'a entourée ne l'ont point touchée. Dès que sa mère, qui l'a
+conduite sur l'azotéa, lui lâche la main, elle s'éloigne, va s'accroupir à
+l'écart, et change plusieurs fois de place, sous l'influence d'émotions
+profondes. Accoudée sur le parapet, à l'extrémité occidentale de l'azotéa,
+elle regarde au loin--du côté des Mimbres. Elle connaît bien ces
+montagnes, ces pics de sélénite brillante, ces sentinelles immobiles du
+désert; elle les connaît bien: son coeur suit ses yeux.
+
+Tous nous l'observons, elle est l'objet de notre commune sollicitude.
+C'est à elle que se rapportent toutes les douleurs. Son père, sa mère, sa
+soeur, l'observent avec une profonde tristesse; Saint-Vrain aussi.
+Cependant, chez ce dernier l'expression n'est pas la même. Son regard
+trahit l'....
+
+Elle s'est retournée subitement; et s'apercevant que tous nos yeux sont
+fixés sur elle, nous regarde l'un après l'autre... Ses yeux rencontrent
+ceux de Saint-Vrain! Sa physionomie change tout à coup; elle s'illumine,
+comme le soleil se dégageant des nuages. Ses yeux s'allument. Je connais
+cette flamme: je l'ai vue déjà, non dans ses yeux, mais dans des yeux qui
+ressemblaient aux siens, dans ceux de sa soeur; je connais cette flamme:
+c'est celle de l'amour. Saint-Vrain, lui aussi, est en proie à la même
+émotion. Heureux Saint-Vrain! heureux, car son amour est partagé. Il
+l'ignore encore, mais je le sais, moi. Je pourrais d'un seul mot combler
+son coeur de joie.
+
+Quelques moments se passent ainsi. Ils se regardent: leurs yeux échangent
+des éclairs. Ni l'un ni l'autre ne peut les détourner. Ils obéissent à la
+puissance suprême de l'amour. L'énergique et fière attitude de la jeune
+fille s'affaisse peu à peu; ses traits se détendent; son regard devient
+plus doux; tout son extérieur s'est transfiguré. Elle se laisse aller sur
+un banc et s'appuie contre le parapet. Elle ne se tourne plus vers l'est;
+ses regards ne cherchent plus les Mimbres. Son coeur n'est plus au désert!
+il a suivi ses yeux qui restent continuellement fixés sur Saint-Vrain. De
+temps en temps, ils s'abaissent sur les dalles de l'azoléa; mais sa pensée
+les ramène au même objet; elle le regarde tendrement, plus tendrement
+chaque fois qu'elle y revient. L'angoisse de la captivité est oubliée.
+Elle ne désire plus s'enfuir. L'endroit où il est n'est plus pour elle une
+prison; c'est un paradis. On peut maintenant laisser les portes ouvertes.
+L'oiseau ne fera plus d'efforts pour sortir de sa cage: il est apprivoisé.
+Ce que la mémoire, l'amitié, les caresses, n'ont pu faire, est accompli
+par l'amour en un instant; la puissance mystérieuse de l'amour a
+transformé ce coeur sauvage; le temps d'une pulsation a suffi pour cela:
+les souvenirs du désert sont effacés. Je crus voir que Séguin avait tout
+remarqué, car il observait avec attention les moindres mouvements de sa
+fille. Il me sembla que cette découverte lui faisait plaisir; il
+Paraissait moins triste qu'auparavant. Mais je ne continuai pas à suivre
+cette scène. Un intérêt plus vif m'attira d'un autre côté, et, obéissant à
+une douce attraction, je me dirigeai vers l'angle méridional de l'azoléa.
+Je n'étais pas seul. Ma bien-aimée était avec moi, et nos mains étaient
+jointes, comme nos coeurs. Notre amour n'avait point à se cacher; avec Zoé,
+il n'avait jamais été question de secrets sous ce rapport. Notre passion
+s'abandonnait aux impulsions de la nature. Zoé ne savait rien des usages
+conventionnels du monde, de la société, des cercles soi-disant raffinés.
+Elle ignorait que l'amour fût un sentiment dont on pût avoir à rougir.
+Jusque-là, nuls témoins ne l'avaient gênée. La présence même de ses
+parents, si redoutable aux amoureux moins purs que nous ne l'étions,
+n'avait jamais mis le moindre obstacle à l'expression de ses sentiments.
+Seule ou devant eux, sa conduite était la même. Elle ignorait les
+hypocrisies de la nature conventionnelle; les scrupules, les intrigues,
+les luttes simulées. Elle ignorait les terreurs des âmes coupables. Elle
+suivait naïvement les impulsions placées en elle par le Créateur. Il n'en
+était pas tout à fait de même chez moi. J'avais vécu dans la société; peu,
+il est vrai, mais assez pour ne pas croire autant à l'innocente pureté de
+l'amour; assez pour être devenu quelque peu sceptique sur sa sincérité.
+Grâce à elle, je me débarrassais de ce misérable scepticisme; mon âme
+s'ouvrait à l'influence divine: je comprenais toute la noblesse de la
+passion. Notre attachement était sanctionné par ceux-là mêmes qui seuls
+avaient le droit de le sanctionner. Il était sanctifié par sa propre
+pureté. Nous contemplons le paysage, rendu plus beau par le coucher du
+soleil, dont les rayons ne frappent plus la rivière, mais dorent encore le
+feuillage des cotonniers qui la couvrent, et envoient, çà et là, une
+traînée lumineuse sur les flots. La forêt est diaprée des riches nuances
+de l'automne. Les feuilles vertes sont entremêlées de feuilles rouges; ici
+elles revêtent le jaune d'or, là le marron foncé. Sous cette brillante
+mosaïque, le fleuve déploie ses courbes sinueuses, comme un serpent
+gigantesque dont la tête va se perdre dans les bois sombres qui
+environnent El Paso. Tout cela se déroule à nos yeux, car la place que
+nous occupons domine le paysage. Nous voyons les maisons brunes du
+village, le clocher brillant de son église.
+
+Combien de fois, dans nos heures d'ivresse, nous avons regardé ce clocher!
+Jamais avec autant de bonheur que dans ce moment. Nous sentons que nos
+coeurs débordent. Nous parlons du passé comme du présent; car Zoé compte
+maintenant des événements dans sa vie. Sombres tableaux, il est vrai; mais
+souvent ce sont ceux-là dont un aime le plus à évoquer le souvenir. Les
+scènes du désert ont ouvert à son intelligence tout un horizon de pensées
+nouvelles qui provoquent de sa part des questions sans nombre. Nous
+parlons de l'avenir. Il est tout lumière, quoique un long et périlleux
+voyage nous en sépare encore. Nous n'y pensons pas. Nous regardons au
+delà; nous pensons à l'époque où je lui enseignerai, où elle apprendra de
+moi ce que c'est que le mariage.
+
+Les vibrations d'une mandoline se font entendre. Nous nous retournons.
+Madame Séguin est assise sur un banc; elle tient l'instrument dans ses
+mains; elle l'accorde. Jusqu'à ce moment, elle n'y avait pas touché. Il
+n'y avait pas eu de musique depuis notre retour. C'est à la demande de
+Séguin que l'instrument a été apporté, il veut, par la musique, chasser
+les sombres souvenirs; ou peut-être espère-t-il adoucir les pensées
+cruelles qui tourmentent encore son enfant. Madame Séguin se dispose à
+jouer; nous nous rapprochons pour entendre. Séguin et Saint-Vrain causent
+à part. Adèle est encore assise où nous l'avons laissée, silencieuse,
+absorbée.
+
+La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont
+les Andalouses aiment à suivre la cadence avec leurs pieds. Séguin et
+Saint-Vrain se sont retournés; nous regardons tous la figure d'Adèle. Nous
+tâchons de lire dans ses traits. Les premières notes l'ont fait
+tressaillir; ses yeux vont de l'un à l'autre, de l'instrument à celle qui
+le tient; elle semble étonnée, curieuse. La musique continue. La jeune
+fille s'est levée, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc
+où sa mère est assise. Elle s'accroupit à ses pieds, place son oreille
+tout près de la boite vibrante, et prête une oreille attentive. Sa figure
+revêt une expression singulière.
+
+Je regarde Séguin; sa physionomie n'est pas moins étrange; ses yeux sont
+fixés sur ceux de sa fille; il la dévore du regard; ses lèvres sont
+entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement,
+et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les pensées qui
+agitent son âme. Il se relève, comme frappé d'une idée soudaine.
+
+--Oh! Adèle! Adèle! s'écrie-t-il d'une voix oppressée! En s'adressant à
+sa femme, oh! chante cette chanson, cette romance si douce, tu te
+rappelles? cette chanson que tu avais l'habitude de lui répéter si
+souvent. Tu te la rappelles? Adèle! Regarde-la! vite! vite! Oh! mon Dieu!
+peut-être elle pourra...
+
+La musique l'interrompt. La mère l'a compris, et, avec l'habileté d'une
+virtuose, elle amène par une modulation savante un chant d'un caractère
+tout différent: je reconnais la douce cantilène espagnole: «La madre a su
+hija» (La mère à son enfant).
+
+Elle chante en s'accompagnant de la mandoline. Elle y met toute son âme;
+l'amour maternel l'inspire. Elle donne aux paroles l'accent le plus
+passionné, le plus tendre:
+
+Tu duermes, cara niña.
+Tu duermes en la paz.
+Los angeles del cielo
+Los angeles guardan, guardan
+Niña mia! Cara ni--
+
+ * * * * *
+
+Le chant est interrompu par un cri,--un cri dont l'expression est
+impossible à rendre. Les premiers mots de la romance avaient fait
+tressaillir la jeune fille, et son attention avait redoublé, s'il était
+possible. Pendant que le chant continuait, l'expression singulière que
+nous avons remarquée sur sa figure devenait de plus en plus visible et
+marquée. Quand la voix arriva au refrain de la mélodie, une exclamation
+étrange sortit de ses lèvres. Elle se dressa sur ses pieds, regarda avec
+égarement celle qui chantait.
+
+Ce fut un éclair! L'instant d'après, elle criait d'un accent profond et
+passionné: «Maman! maman!» et tombait dans les bras de sa mère.
+
+Séguin avait dit vrai lorsqu'il s'était écrié: «Peut-être un jour Dieu
+permettra qu'elle se rappelle!» Elle se rappelait non seulement sa mère,
+mais, bientôt après, elle le reconnaissait lui aussi. Les cordes de la
+mémoire avaient vibré, les portes du souvenir s'étaient ouvertes. Elle
+retrouvait les impressions de son enfance. _Elle se rappelait tout!_
+
+Je ne veux point tenter de décrire la scène qui suivit. Je n'essayerai pas
+de peindre les sentiments des acteurs de cette scène, les cris de joie
+céleste mêlés de sanglots et de larmes, larmes de bonheur!
+
+Nous étions tous heureux, ivres de joie; mais pour Séguin, cette heure
+était _l'heure de sa vie._
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHASSEURS DE CHEVELURES ***
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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index 0000000..b85a5f4
--- /dev/null
+++ b/old/10682.txt
@@ -0,0 +1,14422 @@
+Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les chasseurs de chevelures
+
+Author: Captain Mayne-Reid
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10682]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHASSEURS DE CHEVELURES ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+
+
+LES CHASSEURS
+DE CHEVELURES
+
+PAR
+
+LE CAPITAINE MAYNE-REID
+
+Traduit de l'anglais par:
+ALLYRE BUREAU
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+LES SOLITUDES DE L'OUEST.
+
+Deroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de
+l'Amerique du Nord. Au dela de l'Ouest sauvage, plus loin vers le
+couchant, portez vos yeux: franchissez les meridiens; n'arretez vos
+regards que quand ils auront atteint la region ou les fleuves auriferes
+prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges eternelles.
+Arretez-les la. Devant vous se deploie un pays dont l'aspect est vierge de
+tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du
+moule du Createur comme le premier jour de la creation; une region dont
+tous les objets sont marques a l'image de Dieu. Son esprit, que tout
+environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans
+le mugissement des fleuves. C'est un pays ou tout respire le roman, et qui
+offre de riches realites a l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination,
+a travers des scenes imposantes d'une beaute terrible, d'une sublimite
+sauvage.
+
+Je m'arrete dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le
+sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous cotes, j'apercois le cercle
+bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de
+l'horizon. De quoi est couverte cette vaste etendue? d'arbres? non; d'eau?
+non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil
+peut s'etendre, il apercoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des
+fleurs! C'est comme une carte coloriee, une peinture brillante, emaillee
+de toutes les fleurs du prisme. La-bas, le jaune d'or; c'est l'_helianthe_
+qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A cote l'ecarlate; c'est la
+_mauve_ qui eleve sa rouge banniere. Ici, c'est un parterre de la
+_monarda_ pourpre; la, c'est l'euphorbe etalant ses feuilles d'argent;
+plus loin, les fleurs eclatantes de l'_asclepia_ font predominer l'orange;
+plus loin encore, les yeux s'egarent sur les fleurs roses du _cleome_. La
+brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs etendards
+eclatants. Les longues tiges des helianthes se courbent et se relevent en
+longues ondulations, comme les vagues d'une mer doree.
+
+Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de
+l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes
+charmantes, semblables a des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent
+alentour, brillants comme des rayons egares du soleil, ou, se tenant en
+equilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond
+des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles chargees, grimpe le long
+des pistils mielleux, ou s'elance vers sa ruche lointaine avec un murmure
+joyeux. Qui a plante ces fleurs? qui les a melangees dans ces riches
+parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans
+ses nuances que les echarpes de cachemire. Cette contree, c'est la
+_mauvaise prairie_. Elle est mal nommee: c'est le JARDIN DE DIEU.
+
+La scene change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environnee
+d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les
+yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit
+qu'une vaste etendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est a
+l'ouest, s'etend l'herbe de la prairie, verte comme l'emeraude, et unie
+comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe
+soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumiere qui
+courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommeles fuyant devant le
+soleil d'ete. Aucun obstacle n'arrete le regard qui rencontre par hasard
+la forme sombre et herissee d'un buffalo, ou la silhouette deliee d'une
+antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage
+blanc comme la neige. Cette contree est la bonne prairie, l'inepuisable
+paturage du bison.
+
+La scene change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant
+et sans arbres. La surface affecte une serie d'ondulations paralleles,
+s'enflant ca et la en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un
+doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de
+l'Ocean apres une grande tempete, lorsque les frises d'ecume ont disparu
+des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient
+des vagues de cette espece qui, par un ordre souverain, se sont tout a
+coup fixees et transformees en terre. C'est la _prairie ondulee_.
+
+La scene change encore. Je suis entoure de verdure et de fleurs; mais la
+vue est brisee par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le
+feuillage est varie, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et
+gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent a mes yeux;
+des vues pittoresques et semblables a celles des plus beaux parcs. Des
+bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux
+sauvages, se melent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis,
+et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. Ou sont les
+proprietaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces
+faisanderies? Ou sont les maisons, les palais desquels dependent ces parcs
+seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends a voir les
+tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais
+non. A des centaines de milles alentour, pas une cheminee n'envoie sa
+fumee au ciel. Malgre son aspect cultive, cette region n'est foulee que
+par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les
+MOTTES, les iles de la prairie semblable a une mer. Je suis dans une foret
+profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les
+objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, presses les
+uns contre les autres, nous entourent; d'enormes branches, comme les bras
+gris d'un geant, s'etendent dans toutes les directions. Je remarque leur
+ecorce; elle est crevassee et se desseche en larges ecailles qui pendent
+au dehors. Des parasites, semblables a de longs serpents, s'enroulent
+d'arbre en arbre, etreignant leurs troncs comme s'ils voulaient les
+etouffer. Les feuilles ont disparu, sechees et tombees; mais la mousse
+blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement
+comme les draperies d'un lit funebre. Des troncs abattus de plusieurs
+yards de diametre, et a demi pourris, gisent sur le sol. Aux extremites
+s'ouvrent de vastes cavites ou le porc-epic et l'opossum ont cherche un
+refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppes dans leurs couvertures
+et couches sur des feuilles mortes, sont plonges dans le sommeil. Ils sont
+etendus les pieds vers le feu et la tete sur le siege de leurs selles.
+Les chevaux, reunis autour d'un arbre et attaches a ses plus hautes
+branches, semblent aussi dormir. Je suis eveille et je prete l'oreille. Le
+vent, qui s'est eleve, siffle a travers les arbres, et agite les longues
+floques blanches de la mousse: il fait entendre une melodie suave et
+melancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la
+grenouille d'arbre (_tree-frog_) et la cigale se taisent. J'entends le
+petillement du feu, le bruissement des feuilles seches roulees par un coup
+de vent, le _cououwuoou-ah_ du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par
+intervalles, le _houlement_ des loups. Ce sont les voix nocturnes de la
+foret en hiver. Ces bruits ont un caractere sauvage; cependant, il y a
+dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit
+s'egare dans des visions romanesques, pendant que je les ecoute, etendu
+sur la terre.
+
+La foret, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les
+feuilles ressemblent a des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le
+rouge, le brun, le jaune et l'or s'y melangent. Les bois sont chauds et
+glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent a travers les branches
+touffues. L'oeil plonge enchante dans les longues percees qu'egayent les
+rayons du soleil. Le regard est frappe par l'eclat des plus brillants
+plumages: le vert dore du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de
+l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts
+pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de
+hetre. Des ailes legeres, par centaines, s'agitent a travers les
+ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'eclat des pierres
+precieuses.
+
+La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de _l'ecureuil_,
+le roucoulement des _colombes_ appareillees, le _rat-ta-ta_ du _pivert_,
+et le _tchirrup_ perpetuel et mesure de la _cigale_, resonnent ensemble.
+Tout en haut, sur une cime des plus elevees, l'_oiseau moqueur_ pousse sa
+note imitative, et semble vouloir eclipser et reduire au silence tous les
+autres chanteurs. Je suis dans une contree ou la terre, de couleur brune,
+est accidentee et sterile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol
+aride; des vegetaux de formes etranges croissent dans les ravins et
+pendent des rochers; d'autres, de figures spheroidales, se trouvent sur la
+surface de la terre brulee; d'autres encore s'elevent verticalement a une
+grande hauteur, semblables a de grandes colonnes cannelees et ciselees;
+quelques-uns etendent des branches poilues et tortues, herissees de
+rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la
+couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces vegetaux une sorte
+d'homogeneite qui les proclame de la meme famille: ce sont des cactus;
+c'est une foret de nopals du Mexique. Une autre plante singuliere se
+trouve la. Elle etend de longues feuilles epineuses qui se recourbent vers
+la terre: c'est l'agave, le celebre _mezcal_ du Mexique (mezcal-plant). Ca
+et la, meles au cactus, croissent des acacias et des _mezquites_, arbres
+indigenes du desert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant
+d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans
+des fourres impenetrables, le serpent a sonnettes se glisse sous leur
+ombre epaisse, et le coyote traverse en rampant les clairieres.
+
+J'ai gravi montagne sur montagne, et j'apercois encore des pics elevant au
+loin leur tete couronnee de neiges eternelles. Je m'arrete sur une roche
+saillante, et mes yeux se portent sur les abimes beants, et endormis dans
+le silence de la desolation. De gros quartiers de roches y ont roule, et
+gisent amonceles les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclines et
+semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphere pour rompre leur
+equilibre. De noirs precipices me glacent de terreur; une vertigineuse
+faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche a la tige d'un pin ou a
+l'angle d'un rocher solide. Devant, derriere et tout autour de moi,
+s'elevent des montagnes entassees sur des montagnes dans une confusion
+chaotique. Les unes sont mornes et pelees; les autres montrent quelques
+traces de vegetation sous formes de pins et de cedres aux noires
+aiguilles, dont les troncs rabougris s'elevent ou pendent des rochers.
+Ici, un pic en forme de cone s'elance jusqu'a ce que la neige se perde
+dans les nuages. La, un sommet eleve sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur
+ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir
+ete lancees par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris,
+gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches
+avancees, guettant le passage de l'elan qui doit aller se desalterer au
+cours d'eau inferieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa
+timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches
+du pin, et l'aigle de combat, s'elevant au-dessus de tous, decoupe sa vive
+silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les
+Andes d'Amerique, les colossales vertebres du continent.
+
+Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le theatre de
+notre drame. Levons le rideau, et faisons paraitre les personnages.
+
+
+
+I
+
+
+LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE.
+
+New-Orleans, 3 avril 18...
+
+"Mon cher Saint-Vrain,
+
+"Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en _quete du
+pittoresque_. Faites en sorte de lui procurer une serie complete
+d'aventures.
+
+"Votre affectionne, "LOUIS VALTON.
+
+"A M. Charles Saint-Vrain, Esq., hotel des _Planteurs_, Saint-Louis." Muni
+de cette laconique epitre, que je portais dans la poche de mon gilet, je
+debarquai a Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'hotel des
+_Planteurs_. Apres avoir depose mes bagages et fait mettre a l'ecurie mon
+cheval (un cheval favori que j'avais amene avec moi), je changeai de
+linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il
+n'etait pas a Saint-Louis: il etait parti quelques jours avant pour
+remonter le Missouri. C'etait un desappointement: je n'avais aucune autre
+lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me resigner a attendre
+le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer
+le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies
+environnantes, montant a cheval chaque jour; je fumai force cigares dans
+la magnifique cour de l'hotel; j'eus aussi recours au sherry et a la
+lecture des journaux. Il y avait a l'hotel une societe de _gentlemen_ qui
+paraissaient tres-intimement lies. Je pourrais dire qu'ils formaient une
+_clique_, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon idee a leur egard.
+C'etait plutot une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait
+Toujours ensemble flaner par les rues. Ils formaient un groupe a la table
+d'hote, et avaient l'habitude d'y rester longtemps apres que les dineurs
+habituels s'etaient retires. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les
+plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on put trouver dans
+l'hotel. Mon attention etait vivement excitee par ces hommes. J'etais
+frappe de leurs allures particulieres. Il y avait dans leur demarche un
+melange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caracterise
+l'Americain de l'Ouest. Vetus presque de meme, habit noir fin, linge
+blanc, gilet de satin et epingles de diamants, ils portaient de larges
+favoris soigneusement lisses; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs
+cheveux tombaient en boucles sur leurs epaules. La plupart portaient le
+col de chemise rabattu, decouvrant des cous robustes et bronzes par le
+soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se
+ressemblaient pas precisement; mais il y avait dans l'expression de leurs
+yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez
+eux des occupations et un genre de vie pareils. Etaient-ce des chasseurs?
+Non. Le chasseur a les mains moins halees et plus chargees de bijoux: son
+gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au
+faste et a la _super elegance_. De plus, le chasseur n'affecte pas ces
+airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitue a la prudence.
+Quand il est a l'hotel, il s'y tient tranquille et reserve. Le chasseur
+est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de
+proie, sont silencieuses et solitaires.
+
+--Quels sont ces messieurs? demandai-je a quelqu'un assis aupres de moi,
+en lui indiquant ces personnages.
+
+--Les hommes de la prairie.
+
+--Les hommes de la prairie?.
+
+--Oui, les marchands de Santa-Fe.
+
+--Les marchands? repetai-je avec surprise, ne pouvant concilier une
+elegance pareille avec aucune idee de commerce ou de prairies.
+
+--Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au
+milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est a sa
+droite est le jeune Sublette; l'autre assis a sa gauche, est un des
+Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger.
+
+--Ce sont donc alors ces celebres marchands de la prairie?
+
+--Precisement.
+
+Je me mis a les considerer avec une curiosite croissante. Ils
+m'observaient de leur cote, et je m'apercus que j'etais moi-meme l'objet
+de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un elegant et hardi jeune
+homme, sortit du groupe, et s'avancant vers moi:
+
+--Ne vous etes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il.
+
+--Oui monsieur.
+
+--Charles?
+
+--Oui, c'est cela meme.
+
+--C'est moi.
+
+Je tirai ma lettre de recommandation et la lui presentai. Il en prit
+connaissance.
+
+--Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis
+vraiment desole de ne pas m'etre trouve ici. J'arrive de la haute riviere
+ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajoute sur l'adresse
+le nom de Bill-Bent! Depuis quand etes-vous arrive?
+
+--Depuis trois jours. Je suis arrive le 10.
+
+--Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-la! Venez, que je
+vous presente. He! Bent! Bill! Jerry!
+
+Un instant apres, j'avais fraternise avec le groupe entier des marchands
+de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie.
+
+--C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment ou le
+mugissement d'un gong retentissait dans la galerie.
+
+--Oui, repondit Bent apres avoir consulte sa montre. Nous avons juste le
+temps de prendre quelque chose: Allons.
+
+Bent se dirigea vers le salon, et nous suivimes tous _nemini
+dissentiente_. On etait au milieu du printemps. La jeune menthe avait
+pousse, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une
+connaissance parfaite, car tous ils demanderent un _julep de menthe_. La
+preparation et l'absorption de ce breuvage nous occuperent jusqu'a ce que
+le second coup du gong nous convoquat pour le diner.
+
+--Venez prendre place pres de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette
+que nous ne vous ayons pas connu plus tot. Vous avez ete bien seul!
+
+Ce disant, il se dirigea vers la salle a manger; nous le suivimes. Pas
+n'est besoin de donner la description d'un diner a l'hotel des
+_Planteurs_. Comme a l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de
+buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre
+de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de
+details sur le repas, et quant a ce qui suivit, je ne saurais en rendre
+compte. Nous restames assis jusqu'a ce qu'il n'y eut plus que nous a
+table. La nappe fut alors enlevee, et nous commencames a fumer des
+regalias et a boire du madere a _douze dollars_ la bouteille! Ce vin etait
+commande par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par
+demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi
+que la carte des vins et le crayon me furent vivement retires des mains
+chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le
+recit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les
+Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un gout si vif que je devins enthousiaste
+de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne
+voudrais pas me joindre a eux dans une de leurs tournees; sur quoi je fis
+tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes
+nouveaux amis dans leur prochaine expedition. Apres cela, Saint-Vrain
+declara que j'etais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta
+infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec
+accompagnement de guitare, je crois; un autre executa une danse de guerre
+des Indiens. Enfin nous nous levames tous et entonnames en choeur:
+_Banniere semee d'etoiles!_ A partir de ce moment, je ne me rappelle plus
+rien, jusqu'au lendemain matin, ou je me souviens parfaitement que je
+m'eveillai avec un violent mal de tete.
+
+J'avais a peine eu le temps de reflechir sur mes folies de la veille, que
+ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de
+table firent irruption dans ma chambre. Ils etaient suivis d'un garcon
+portant plusieurs grands verres entoures de glace, et remplis d'un liquide
+couleur d'ambre pale.
+
+--Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose
+que vous puissiez prendre; buvez, mon garcon, cela va vous rafraichir en
+un saut d'ecureuil.
+
+J'avalai le fortifiant breuvage.
+
+--Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de
+plus! Mais, dites-moi: est-ce serieusement que vous avez parle de venir
+avec nous a travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais
+au regret de me separer de vous sitot.
+
+--Mais je parlais tres-serieusement. Je vais avec vous, si vous voulez
+bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela.
+
+--Rien de plus aise. Achetez d'abord un cheval.
+
+--J'en ai un.
+
+--Eh bien, quelques articles de vetement, un rifle, une paire de
+pistolets, un...
+
+--Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas ca que je vous demande. Voici:
+vous autres, vous portez des marchandises a Santa-Fe; vous doublez ou
+triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici, a la
+Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et
+n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le votre?
+
+--Rien ne vous en empeche; c'est une bonne idee.
+
+--Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me
+guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le
+marche de Santa-Fe, je paierai son vin a diner, et ce n'est pas la une
+petite prime de commission, j'imagine.
+
+Les marchands de la prairie partirent d'un grand eclat de rire, declarant
+qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Apres le
+dejeuner nous sortimes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du diner,
+j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs,
+conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et
+engager des voituriers a Independance, notre point de depart pour les
+prairies. Quelques jours apres nous remontions le Missouri en steam-boat,
+et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes tracees, du
+Grand-Ouest.
+
+
+
+II
+
+
+LA FIEVRE DE LA PRAIRIE.
+
+Nous employames une semaine a nous pourvoir de mules et de wagons a
+Independance, puis nous nous mimes en route a travers les plaines. Le
+caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents
+hommes. Deux de ces enormes vehicules contenaient toute ma pacotille. Pour
+en avoir soin, j'avais engage deux grands et maigres Missouriens a longues
+chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appele Gode,
+qui tenait a la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les
+brillants _gentlemen_ de l'hotel des _Planteurs_? ont-ils ete laisses en
+arriere? On ne voit la que des hommes en blouse de chasse, coiffes de
+chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les memes figures, et
+sous ces blouses grossieres on retrouve les joyeux compagnons que nous
+avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands
+sont pares de leur costume des prairies. La description de ma propre
+toilette donnera une idee de la leur, car j'avais pris soin de me vetir
+comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim faconnee. Je ne puis
+mieux caracteriser la forme de ce vetement qu'en le comparant a la tunique
+des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orne de
+piqures et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frange
+d'aiguillettes taillees dans le cuir meme. La jupe, ample et longue, est
+brochee d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge
+montant jusqu'a la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes
+bottes armees de grands eperons de cuivre. Une chemise de cotonnade de
+couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil a larges bords
+completent le liste des pieces de mon vetement. Derriere, moi sur
+l'arriere de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roule en
+cylindre. C'est mon _mackinaw_, piece essentielle entre toutes, car elle
+me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au
+milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tete quand il
+fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu'a la
+cheville.
+
+Ainsi que je l'ai dit, mes _compagnons_ de voyage sont habilles comme moi.
+A quelque difference pres dans la couleur de la couverture et des guetres,
+dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donnee peut etre
+consideree comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous
+egalement armes et equipes a peu de chose pres de la meme maniere. Pour ma
+part, je puis dire que je suis arme jusqu'aux dents. Mes fontes sont
+garnies d'une paire de _revolvers_ de Colt, a gros calibre, de six coups
+chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq
+coups chacun. De plus, j'ai mon rifle leger, ce qui me fait en tout
+vingt-trois coups a tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans
+ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de _bowie-knife_
+(couteau recourbe). Cet instrument est tout a la fois mon couteau de
+chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire.
+Mon equipement se compose d'une gibeciere, d'une poire a poudre en
+bandouliere, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais
+si nous sommes equipes de meme, nous sommes diversement montes. Les uns
+chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre
+nous ont emmene leur cheval americain favori. Je suis du nombre de ces
+derniers.
+
+[Note: (1) _Mustenos,_ chevaux mexicains de race espagnole.]
+
+Je monte un etalon a robe brun fonce, a jambes noires, et dont le museau a
+la couleur de la fougere fletrie. C'est un demi-sang arabe, admirablement
+proportionne. Il repond au nom de _Moro,_ nom espagnol qu'il a recu,
+j'ignore pourquoi, du planteur louisianais de qui je l'ai achete. J'ai
+retenu ce nom auquel il repond parfaitement. Il est beau, vigoureux et
+rapide. Plusieurs de mes compagnons se prennent de passion pour lui
+pendant la route, et m'en offrent des prix considerables. Mais je ne suis
+pas tente de m'en defaire, mon noble _Moro_ me sert trop bien. De jour en
+jour je m'attache davantage a lui. Mon chien Alp, un Saint-Bernard que
+j'ai achete d'un emigrant suisse a Saint-Louis, possede aussi une grande
+part de mes affections. En me reportant a mon livre de notes, je trouve
+que nous voyageames pendant plusieurs semaines a travers les prairies,
+sans aucun incident digne d'interet. Pour moi, l'aspect des choses
+constituait un interet assez grand; je ne me rappelle pas avoir vu un
+tableau plus emouvant que celui de notre longue caravane de wagons; ces
+navires de la prairie, se deroulaient sur la plaine, ou grimpant lentement
+quelque pente douce, leurs baches blanches se detachant en contraste sur
+le vert sombre de l'herbe. La nuit, le camp retranche par la ceinture des
+wagons et les chevaux attaches a des piquets autour formaient un tableau
+non moins pittoresque. Le paysage, tout nouveau pour moi, m'impressionnait
+d'une facon toute particuliere. Les cours d'eau etaient marques par de
+hautes bordures de cotonniers dont les troncs, semblables a des colonnes,
+supportaient un epais feuillage argente. Ces bordures, par leur rencontre
+en differents points, semblaient former comme des clotures et divisaient
+la prairie de telle sorte, que nous paraissions voyager a travers des
+champs bordes de haies gigantesques. Nous traversames plusieurs rivieres,
+les unes a gue, les autres, plus larges et plus profondes, en faisant
+flotter nos wagons. De temps en temps nous apercevions des daims et des
+antilopes, et nos chasseurs en tuaient quelques-uns; mais nous n'avions
+pas encore atteint le territoire des buffalos.
+
+Parfois nous faisions une halte d'un jour, pour reparer nos forces, dans
+quelque vallon boise, garni d'une herbe epaisse et arrose d'une eau pure.
+De temps a autre, nous etions arretes pour racommoder un timon ou un
+essieu brise, ou pour degager un wagon embourbe. J'avais peu a
+m'inquieter, pour ma part, de mes equipages. Mes Missouriens se trouvaient
+etre d'adroits et vigoureux compagnons qui savaient se tirer d'affaire en
+s'aidant l'un l'autre, et sans se lamenter a propos de chaque accident,
+comme si tout eut ete perdu. L'herbe etait haute; nos mules et nos boeufs,
+au lieu de maigrir, devenaient plus gras de jour en jour. Je pouvais
+disposer de la meilleure part du mais dont mes wagons etaient pourvus en
+faveur de Moro, qui se trouvait tres-bien de cette nourriture.
+
+Comme nous approchions de l'Arkansas, nous apercumes des hommes a cheval
+qui disparaissaient derrieres des collines. C'etaient des Pawnees, et,
+pendant plusieurs jours, des troupes de ces farouches guerriers roderent
+sur les flancs de la caravane. Mais ils reconnaissaient notre force, et se
+tenaient hors de portee de nos longues carabines. Chaque jour m'apportait
+une nouvelle impression, soit incident de voyage, soit aspect du paysage,
+Gode, qui avait ete successivement voyageur, chasseur, trappeur et
+_coureur de bois_, m'avait, dans nos conversations intimes, instruit de
+plusieurs details relatifs a la vie de la prairie; grace a cela j'etais a
+meme de faire bonne figure au milieu de mes nouveaux camarades. De son
+cote, Saint-Vrain, dont le caractere franc et genereux m'avait inspire une
+vive sympathie, n'epargnait aucun soin pour me rendre le voyage agreable.
+De telle sorte que les courses du jour et les histoires terribles des
+veillees de nuit m'eurent bientot inocule la passion de cette nouvelle
+vie. J'avais gagne la _fievre de la prairie_. C'est ce que mes compagnons
+me dirent en riant. Je compris plus tard la signification de ces mots: La
+fievre de la prairie! Oui, j'etais justement en train de m'inoculer cette
+etrange affection. Elle s'emparait de moi rapidement. Les souvenirs de la
+famille commencaient a s'effacer de mon esprit; et avec eux
+s'evanouissaient les folles illusions de l'ambition juvenile. Les plaisirs
+de la ville n'avaient plus aucun echo dans mon coeur, et je perdais toute
+memoire des doux yeux, des tresses soyeuses, des vives emotions de
+l'amour, si fecondes en tourments; toutes ces impressions anciennes
+s'effacaient; il semblait qu'elles n'eussent jamais existe, que je ne les
+eusse jamais ressenties! mes forces intellectuelles et physiques
+s'accroissaient; je sentais une vivacite d'esprit, une vigueur de corps,
+que je ne m'etais jamais connues. Je trouvais du plaisir dans le
+mouvement. Mon sang coulait plus chaud et plus rapide dans mes veines, ma
+vue etait devenue plus percante; je pouvais regarder fixement le soleil
+sans baisser les paupieres. Etais-je penetre d'une portion de l'essence
+divine qui remplit, anime ces vastes solitudes qu'elle semble plus
+particulierement habiter? Qui pourrait repondre a cela?--La fievre de la
+prairie!--Je la sens a present! Tandis que j'ecris ces memoires, mes
+doigts se crispent comme pour saisir les renes, mes genoux se rapprochent,
+mes muscles se roidissent comme pour etreindre les flancs de mon noble
+cheval, et je m'elance a travers les vagues verdoyantes de la mer-prairie.
+
+
+
+III
+
+
+COURSE A DOS DE BUFFALO.
+
+Il s'etait ecoule environ quatre jours quand nous atteignimes les bords de
+l'Arkansas, environ six milles au-dessous des _Plum Buttes_(1). Nos wagons
+furent formes en cercle et nous etablimes notre camp. Jusque-la nous
+n'avions vu qu'un tres-petit nombre de buffalos; quelques males egares,
+tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas
+approcher. C'etait bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions
+rencontre encore aucun de ces grands troupeaux emportes par le rut.
+
+[Note 1: Mot a mot: Collines a fruit.]
+
+--La-bas! cria Saint-Vrain, voila de la viande fraiche pour notre souper.
+
+Nous tournames les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami.
+Sur l'escarpement d'un plateau peu eleve, cinq silhouettes noires se
+decoupaient a l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnaitre
+des buffalos. Au moment ou Saint-Vrain parlait, nous etions en train de
+desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les etriers, sauter
+en selle et s'elancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moitie
+d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple
+plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir
+la chair fraiche. Nous n'avions fait qu'une faible journee de marche; nos
+chevaux etaient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques
+minutes, les trois milles qui nous separaient des betes fauves furent
+reduits a un. La nous fumes _eventes._ Plusieurs d'entre nous, et j'etais
+du nombre, n'ayant pas l'experience de la prairie, dedaignant les avis,
+ayant galope droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au
+vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tete velue, renifla, frappa
+le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit
+rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus
+d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux
+sur les traces des buffalos. Nous primes ce dernier parti, et nous
+pressames notre galop. Tout a la fois, nous nous dirigions vers une ligne
+qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'etait
+comme une immense marche d'escalier qui separait deux plateaux, et qui
+s'etendait a droite et a gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre,
+sans la moindre apparence de breche. Cet obstacle nous forca de retenir
+les renes et nous fit hesiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en
+allerent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux montes, parmi lesquels
+Saint-Vrain, mon voyageur Gode et moi, ne voulant pas renoncer si aisement
+a la chasse, nous piquames des deux et parvinmes a franchir l'escarpement.
+De ce point nous eumes encore a courir cinq milles au grand galop, nos
+chevaux blanchissant d'ecume, pour atteindre le dernier de la bande, une
+jeune femelle, qui tomba percee d'autant de balles que nous etions de
+chasseurs a sa poursuite. Comme les autres avaient gagne pas mal d'avance,
+et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arretames, et,
+descendant de cheval, nous procedames au depouillement de la bete.
+L'operation fut bientot terminee sous l'habile couteau des chasseurs. Nous
+avions alors le loisir de regarder en arriere et de calculer la distance
+que nous avions parcourue depuis le camp.
+
+--Huit milles, a un pouce pres, s'ecria l'un.
+
+--Nous sommes pres de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt
+d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de
+Santa-Fe.
+
+--Eh bien?
+
+--Si nous retournons au camp, nous aurons a revenir sur nos pas demain
+matin. Cela fera seize milles en pure perte.
+
+--C'est juste.
+
+--Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de
+buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus?
+
+--Je suis d'avis de rester ou nous sommes.
+
+--Et moi aussi.
+
+--Et moi aussi.
+
+En un clin d'oeil, les sangles furent debouclees, les selles enlevees, et
+nos chevaux pantelants se mirent a tondre l'herbe de la prairie, dans le
+cercle de leurs longes. Un ruisseau cristallin, ce que les Espagnols
+appellent un _arroyo_, coulait au sud vers l'Arkansas. Sur le bord de ce
+ruisseau, et pres d'un escarpement de la rive, nous choisimes une place
+pour notre bivouac. On ramassa du _bois de vache_, on alluma du feu, et
+bientot des tranches de bosses embrochees sur des batons cracherent leurs
+jus dans la flamme, en crepitant. Saint-Vrain et moi nous avions
+heureusement nos gourdes, et comme chacune d'elles contenait une pinte de
+pur cognac, nous etions en mesure pour souper passablement. Les vieux
+chasseurs s'etaient munis de leurs pipes et de tabac; mon ami et moi nous
+avions des cigares, et nous restames assis autour du feu jusqu'a une heure
+tres-avancee, fumant et pretant l'oreille aux recits terribles des
+aventures de la montagne. Enfin, la veillee se termina; on raccourcit les
+longes, on rapprocha les piquets; mes camarades, s'enveloppant dans leurs
+couvertures, poserent leur tete sur le siege de leurs selles et
+s'abandonnerent au sommeil.
+
+Il y avait parmi nous un homme du nom de Hibbets, qui, a cause de ses
+habitudes somnolentes, avait recu le sobriquet de _l'Endormi_. Pour cette
+raison, on lui assigna le premier tour de garde, regardant les premieres
+heures de la nuit comme les moins dangereuses, car les Indiens attaquent
+rarement un camp avant l'heure ou le sommeil est le plus profond,
+c'est-a-dire un peu avant le point du jour. Hibbets avait gagne son poste,
+le sommet de l'escarpement, d'ou il pouvait apercevoir toute la prairie
+environnante. Avant la nuit, j'avais remarque une place charmante sur le
+bord de l'_arroyo_, a environ deux cents pas de l'endroit ou mes camarades
+etaient couches. Muni de mon rifle, de mon manteau et de ma couverture, je
+me dirigeai vers ce point en criant a _l'Endormi_, de m'avertir en cas
+d'alarme. Le terrain, en pente douce, etait couvert d'un epais tapis
+d'herbe seche. J'y etendis mon manteau, et enveloppe dans ma couverture,
+je me couchai, le cigare a la bouche, pour m'endormir en fumant. Il
+faisait un admirable clair de lune, si brillant, que je pouvais distinguer
+la couleur des fleurs de la prairie: les euphorbes argentes, les petales
+d'or du tournesol, les mauves ecarlates qui frangeaient les bords de
+l'_arroyo_ a mes pieds. Un calme enchanteur regnait dans l'air; le silence
+etait rompu seulement par les hurlements intermittents du loup de la
+prairie, le ronflement lointain de mes compagnons, et le _crop-crop_ de
+nos chevaux tondant l'herbe.
+
+Je demeurai eveille jusqu'a ce que mon cigare en vint a me bruler les
+levres (nous les fumions jusqu'au bout dans les prairies); puis, je me mis
+sur le cote, et voyageai bientot dans le pays des songes. A peine avais-je
+sommeille quelques minutes que j'entendis un bruit etrange, quelque chose
+d'analogue a un tonnerre lointain ou au mugissement d'une cataracte. Le
+sol semblait trembler sous moi. Nous allons etre trempes par un orage,
+--pensai-je, a moitie endormi, mais ayant encore conscience de ce qui se
+passait autour de moi; je rassemblai les plis de ma couverture et
+m'endormis de nouveau. Le bruit devint plus fort et plus distinct; il me
+reveilla tout a fait. Je reconnus le roulement de milliers de sabots
+frappant la terre, mele aux mugissements de milliers de boeufs! La terre
+resonnait et tremblait. J'entendis las voix de mes camarades, de
+Saint-Vrain, et de Gode, ce dernier criant a pleine gorge:
+
+--Sacrrr!... Monsieur, prenez garde! des buffles.
+
+Je vis qu'ils avaient detache les chevaux et les amenaient au bas de
+l'escarpement. Je me dressai sur mes pieds, me debarrassant de ma
+couverture. Un effrayant spectacle s'offrit a mes yeux. Aussi loin que ma
+vue pouvait s'etendre a l'ouest, la prairie semblait en mouvement. Des
+vagues noires roulaient sur ses contours ondules, comme si quelque volcan
+eut pousse sa lave a travers la plaine. Des milliers de points brillants
+etincelaient et disparaissaient sur cette surface mouvante, semblables a
+des traits de feu. Le sol tremblait, les hommes criaient, les chevaux,
+roidissant leurs longes, hennissaient avec terreur; mon chien aboyait et
+hurlait en courant tout autour de moi! Pendant un moment je crus etre le
+jouet d'un songe. Mais non; la scene etait trop reelle et ne pouvait
+Passer pour une vision. Je vis la bordure du flot noir a dix yards de moi
+et s'approchant toujours! Alors, et seulement alors, je reconnus les
+bosses velues et les prunelles etincelantes des buffalos.
+
+--Grand Dieu! pensai-je, ils vont me passer sur le corps.
+
+Il etait trop tard pour chercher mon salut dans la fuite. Je saisis mon
+rifle et fis feu sur le plus avance de la bande. L'effet, de ma balle fut
+insensible. L'eau de l'arroyo m'eclaboussa jusqu'a la face; un bison
+monstrueux, en tete du troupeau, furieux et mugissant, s'elancait a
+travers le courant et regrimpait la rive. Je fus saisi et lance en l'air.
+J'avais ete jete en arriere, et je retombai sur une masse mouvante. Je ne
+me sentais ni blesse ni etourdi, mais j'etais emporte en avant sur le dos
+de plusieurs animaux qui, dans cet epais troupeau, couraient en se
+touchant les flancs. Une pensee soudaine me vint et m'attachant a celui
+qui etait plus immediatement au-dessous de moi, je l'enfourchai,
+embrassant sa bosse, et m'accrochant aux longs poils qui garnissaient son
+cou. L'animal, terrifie, precipita sa course et eut bientot depasse la
+bande. C'etait justement ce que je desirais, et nous courumes ainsi a
+travers la prairie, au plein galop du bison qui s'imaginait sans doute
+qu'une panthere ou un casamount[1] etait sur ses epaules.
+
+[Note 1: Chat sauvage de montagne.]
+
+Je n'avais aucune envie de le desabuser, et craignant meme qu'il ne
+s'apercut que je n'etais pas un animal dangereux et ne se decidat a faire
+halte, je tirai mon couteau, dont j'etais heureusement muni, et je le
+piquai chaque fois qu'il semblait ralentir sa course. A chaque coup de cet
+aiguillon, il poussait un rugissement et redoublait de vitesse. Je courais
+un danger terrible. Le troupeau nous suivait de pres, deployant un front
+de pres d'un mille, et il devait inevitablement me passer sur le corps, si
+mon buffalo venait a s'arreter et a me laisser sur la prairie. Neanmoins,
+et quel que fut le peril, je ne pouvais m'empecher de rire interieurement
+en pensant a la figure grotesque que je devais faire. Nous tombames au
+milieu d'un village de _Chiens-de-prairie_. La, je m'imaginai que l'animal
+allait faire demi-tour et revenir sur ses pas. Cela interrompit mon acces
+de gaiete; mais le buffalo a l'habitude de courir droit devant lui, et le
+mien, heureusement, ne fit pas exception a la regle. Il allait toujours,
+tombant parfois sur les genoux, soufflant et mugissant de rage et de
+terreur.
+
+Les _Plum-Buttes_ etaient directement dans la ligne de notre course.
+J'avais remarque cela depuis notre point de depart, et je m'etais dit que
+si je pouvais les atteindre, je serais sauf. Elles etaient a environ trois
+milles de l'endroit ou nous avions etabli notre bivouac, mais, a la facon
+dont je franchis cette distance, il me sembla que j'avais fait dix milles
+au moins. Un petit monticule s'elevait dans la prairie a quelques
+centaines de yards du groupe des hauteurs. Je m'efforcai de diriger ma
+monture ecumante vers cette butte en l'excitant a un dernier effort avec
+mon couteau. Elle me porta complaisamment a une centaine de yards de sa
+base. C'etait le moment de prendre conge de mon noir compagnon. J'aurais
+pu facilement le tuer pendant que j'etais sur son dos. La partie la plus
+vulnerable de son corps monstrueux etait a portee de mon couteau; mais, en
+verite, je n'aurais pas voulu me rendre coupable de sa mort pour
+Koh-i-nor. Retirant mes doigts de la toison, je me laissai glisser le long
+de son dos, et sans prendre plus de temps qu'il n'en fallait pour lui dire
+bonsoir, je m'elancai de toute la vitesse de mes jambes vers la hauteur;
+j'y grimpai, et m'asseyant sur un quartier de roche, je tournai mes yeux
+du cote de la prairie. La lune brillait toujours d'un vif eclat. Mon
+buffalo avait fait halte non loin de la place ou j'avais pris conge de
+lui, il s'etait arrete, regardait en arriere et paraissait profondement
+etonne. Il y avait quelque chose de si comique dans sa mine que je partis
+d'un eclat de rire; j'etais en pleine securite sur mon poste eleve. Je
+regardai au sud-ouest; aussi loin que ma vue pouvait s'etendre, la prairie
+etait noire et en mouvement. Les vagues vivantes venaient roulant vers
+moi; je pouvais les contempler desormais sans crainte. Ces milliers de
+prunelles etincelantes, brillant de phosphorescentes lueurs, ne me
+causaient plus aucun effroi. Le troupeau etait a environ un demi-mille de
+distance; je crus voir quelques eclairs et entendre le bruit de coups de
+feu au loin sur le flanc gauche de la sombre masse; ces bruits me
+donnaient a penser que mes compagnons, sur le sort desquels j'avais concu
+quelques inquietudes, etaient sains et saufs.
+
+Les buffalos approchaient de la butte sur laquelle je m'etais. etabli, et,
+apercevant l'obstacle, il se diviserent en deux grands courants, a ma
+droite et a ma gauche. Je fus frappe, dans ce moment, de voir que mon
+bison,--mon propre bison,--au lieu d'attendre que ses camarades l'eussent
+rattrape et de se joindre a ceux de l'avant-garde, se mit a galoper en
+secouant la tete, comme si une bande de loups eut ete a ses trousses; il
+se dirigea obliquement de maniere a se mettre en dehors de la bande. Quand
+il eut atteint un point correspondant au flanc de la troupe, il s'en
+rapprocha un peu et finit par se confondre dans la masse. Cette etrange
+tactique me frappa alors d'etonnement, mais j'appris ensuite que c'etait
+une profonde strategie de la part de cet animal. S'il fut reste ou je
+l'avais quitte, les buffalos de l'avant-garde auraient pu le prendre pour
+quelque membre d'une autre tribu, et lui auraient certainement fait un
+tres-mauvais parti. Je demeurai assis sur mon rocher environ pendant deux
+heures, attendant tranquillement que le noir torrent se fut ecoule.
+J'etais comme sur une ile au milieu de cette mer sombre et couverte
+d'etincelles. Un moment, je m'imaginai que c'etait moi qui etais entraine,
+et que la butte flottait en avant, tandis que les buffalos restaient
+immobiles. Le vertige me monta au cerveau, et je ne pus chasser cette
+etrange illusion qu'en me dressant sur mes pieds. Le torrent roulait
+toujours gagnant en avant; enfin je vis passer l'arriere-garde a moitie
+debandee. Je descendis de mon asile, et me mis en devoir de chercher ma
+route a travers le terrain foule et devenu noir. Ce qui etait auparavant
+un vert gazon presentait maintenant l'aspect d'une terre fraichement
+labouree et trepignee par un troupeau de boeufs. Des animaux blancs,
+nombreux et formant comme un troupeau de moutons, passerent pres de moi;
+c'etaient des loups poursuivant les trainards de la bande. Je poussai en
+avant, me dirigeant vers le sud. Enfin, j'entendis des voix, et, a la
+clarte de la lune, je vis plusieurs cavaliers galopant en cercle a travers
+la plaine. Je criai "Halloa!" Une voix repondit a la mienne, un des
+cavaliers vint a moi a toute vitesse; c'est Saint-Vrain.
+
+--Dieu puissant, Haller! cria-t-il en arretant son cheval et se penchant
+sur sa selle pour mieux me voir; est-ce vous ou est-ce votre spectre? En
+verite, c'est lui-meme! et vivant!
+
+--Et qui ne s'est jamais mieux porte, m'ecriai-je.
+
+--Mais d'ou tombez-vous? des nuages? du ciel? d'ou enfin?
+
+Et ses questions etaient repetees en echo par tous les autres, qui, a ce
+moment, me serraient la main comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis un an.
+Gode paraissait entre tous le plus stupefait.
+
+--Mon Dieu! lance en l'air, foule aux pieds d'un million de buffles
+damnes, et pas mort! Cr-r-re matin!
+
+--Nous nous etions mis a la recherche de votre corps, ou plutot de ce qui
+pouvait en rester, dit Saint-Vrain. Nous avons fouille la prairie pas a
+pas a un mille a la ronde, et nous etions presque tentes de croire que les
+betes feroces vous avaient totalement devore.
+
+--Devorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas
+devore. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte!
+
+Cette apostrophe s'adressait a Hibbets, qui n'avait pas indique a mes
+camarades l'endroit ou j'etais couche, et m'avait ainsi expose a un danger
+si terrible.
+
+--Nous vous avons vu lance en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber
+dans le plus epais de la bande. En consequence, nous vous regardions comme
+perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de la?
+
+Je racontai mon aventure a mes camarades emerveilles.
+
+--Par Dieu! cria Gode, c'est une merveilleuse histoire! Et voila un
+gaillard qui n'est pas manchot!
+
+A dater de ce moment, je fus considere comme un _capitaine_ parmi les gens
+de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce
+temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en
+rendaient temoignage. Ils avaient retrouve mon rifle et ma couverture;
+cette derniere, enfoncee dans la terre par le pietinement. Saint-Vrain
+avait encore quelques gorgees d'eau-de-vie dans sa gourde; apres l'avoir
+videe et avoir replace les vedettes, nous reprimes nos couches de gazon
+et passames le reste de la nuit a dormir.
+
+
+
+IV
+
+
+UNE POSITION TERRIBLE.
+
+Peu de jours apres, une autre aventure m'arriva; et je commencai a penser
+que j'etais predestine a devenir un _heros_ parmi les montagnards.
+
+Un petit detachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre
+but etait d'arriver a Santa-Fe un jour ou deux avant la caravane, afin de
+tout arranger avec le gouverneur pour l'entree des wagons dans cette
+capitale. Nous faisions route pour le _Cimmaron_. Pendant une centaine de
+milles environ, nous traversames un desert sterile, depourvu de gibier et
+presque entierement prive d'eau. Les buffalos avaient completement
+disparu, et les daims etaient plus que rares. Il fallait nous contenter de
+la viande sechee que nous avions emportee avec nous des etablissements.
+Nous etions dans le desert de l'_Artemisia_. De temps en temps, nous
+apercevions une legere antilope bondissant au loin devant nous, mais se
+tenant hors de toute portee. Ces animaux semblaient etre plus familiers
+que d'ordinaire. Trois jours apres avoir quitte la caravane, comme nous
+chevauchions pres du Cimmaron, je crus voir une tete cornue derriere un
+pli de la prairie. Mes compagnons refuserent de me croire, et aucun d'eux
+ne voulut m'accompagner. Alors, me detournant de la route, je partis seul.
+Gode ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien
+que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon
+cheval etais frais et plein d'ardeur; et que je dusse reussir ou non, je
+savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe a son prochain
+campement. Je piquai droit vers la place ou j'avais vu disparaitre
+l'objet, et qui semblait etre a un demi-mille environ de la route; mais il
+se trouva que la distance etait beaucoup plus grande; c'est une illusion
+commune dans l'atmosphere transparente de ces regions elevees.
+
+Un singulier accident de terrain, ce qu'on appelle dans ces contrees un
+_couteau des prairies_, d'une petite elevation, coupait la plaine de l'est
+a l'ouest; un fourre de cactus couvrait une partie de son sommet. Je me
+dirigeai vers ce fourre. Je mis pied a terre au bas de la pente, et,
+conduisant mon cheval au milieu des cactus je l'attachai a une des
+branches. Puis je gravis avec precaution, a travers les feuilles
+epineuses, vers le point ou je m'imaginais avoir vu l'animal. A ma grande
+joie, j'apercus, non pas une antilope, mais un couple de ces charmants
+animaux, qui broutaient tranquillement, malheureusement trop loin pour que
+ma balle put les atteindre. Ils etaient au moins a trois cents yards, sur
+une pente douce et herbeuse. Entre eux et moi pas le moindre buisson pour
+me cacher, dans le cas ou j'aurais voulu m'approcher. Quel parti prendre?
+Pendant quelques minutes, je repassai dans mon esprit les differentes
+ruses de chasse usitees pour prendre l'antilope. Imiterais-je leur cri?
+Valait-il mieux chercher a les attirer en elevant mon mouchoir? Elles
+etaient evidemment trop farouches; car, de minute en minute, je les voyais
+dresser leurs jolies petites tetes et jeter un regard inquiet autour
+d'elles. Je me rappelai que la couverture de ma selle etait rouge. En
+l'etendant sur les branches d'un buisson de cactus, je reussirais
+peut-etre a les attirer. Ne voyant pas d'autre moyen, j'etais sur le point
+de retourner prendre ma couverture, quand tout a coup mes yeux
+s'arreterent sur sur une ligne de terre nue qui traversait la prairie,
+entre moi et l'endroit ou les animaux paissaient. C'etait une brisure dans
+la surface de la plaine, une route de buffalo ou le lit d'un arroyo. Dans
+tout les cas, c'etait le couvert dont j'avais besoin, car les antilopes
+n'en etaient pas a plus de cent yards, et s'en rapprochaient tout en
+broutant. Je quittai les buissons et me dirigeai, en me laissant glisser
+le long de la pente, vers le point ou l'enfoncement me paraissait le plus
+marque. La, a ma grande surprise, je me trouvai au bord d'un large arroyo,
+dont l'eau, claire et peu profonde, coulait doucement sur un lit de sable
+et de gypse. Les bords ne s'elevaient pas a plus de trois pieds du niveau,
+de l'eau, excepte a l'endroit ou l'escarpement venait rencontrer le
+courant. La, il y avait une elevation assez forte; je longeai la base,
+j'entrai dans le canal et me mis en devoir de le remonter. J'arrivai
+bientot, comme j'en avais l'intention, a la place ou le courant, apres
+avoir suivi une ligne parallele a l'escarpement, le traversait en le
+coupant a pic. La, je m'arretai, et regardai avec toutes sortes de
+precautions par-dessus le bord. Les antilopes s'etaient rapprochees a
+moins d'une portee de fusil de l'arroyo; mais elles etaient encore loin de
+mon poste. Elles continuaient a brouter tranquillement, insouciantes du
+danger. Je redescendis, et repris ma marche dans l'eau.
+
+C'etait une rude besogne que de marcher dans cette voie. Le lit de la
+ravine etait forme d'une terre molle qui cedait sous le pied, et il me
+fallait eviter de faire le moindre bruit, sous peine d'effaroucher le
+gibier; mais j'etais soutenu dans mes efforts par la perspective d'avoir
+de la venaison fraiche pour mon souper. Apres avoir peniblement parcouru
+quelques cents yards, je me trouvai en face d'un petit buisson d'absinthe
+qui touchait a la rive.
+
+--Je suis assez pres, pensai-je, et ceci me servira de couvert.
+
+Tout doucement je me dressai jusqu'a ce que je pusse voir a travers les
+feuilles. La position etait excellente. J'epaulai mon fusil, et, visant au
+coeur du male, je lachai la detente. L'animal fit un bond et retomba sur
+le flanc, sans vie. J'etais sur le point de m'elancer pour m'assurer de ma
+proie, lorsque j'observai que la femelle, au lieu de s'enfuir comme je m'y
+attendais, s'approchait de son compagnon gisant, et flairait anxieusement
+toutes les parties de son corps. Elle n'etait pas a plus de vingt yards de
+moi, et je distinguais l'expression d'inquietude et d'etonnement dont son
+regard etait empreint. Tout a coup, elle parut comprendre la triste
+verite, et, rejetant sa tete en arriere, elle se mit a pousser des cris
+plaintifs et a courir en rond autour de son corps inanime. Mon premier
+mouvement avait ete de recharger et de tuer la femelle; mais je me sentais
+desarme par sa voix plaintive qui me remuait le coeur. En verite, si
+j'avais pu prevoir un aussi lamentable spectacle, je ne me serais point
+ecarte de la route. Mais la chose etait sans remede.
+
+--Je lui ai fait plus de mal que si je l'avais tuee elle-meme, pensai-je;
+le mieux que je puisse faire pour elle, maintenant, c'est de la tuer
+aussi.
+
+En vertu de ce principe d'humanite, qui devait lui etre fatal, je restai a
+mon poste; je rechargeai mon fusil; je visai de nouveau, et le coup
+partit. Quand la fumee fut dissipee, je vis la pauvre petite creature
+sanglante sur le gazon, la tete appuyee sur le corps de son male inanime.
+Je mis mon rifle sur l'epaule, et je me disposais a me porter en avant,
+lorsque, a ma grande surprise, je me sentis pris par les pieds. J'etais
+fortement retenu, comme si mes jambes eussent ete serrees dans un etau! Je
+fis un effort pour me degager, puis un second, plus violent, mais sans
+aucun succes: au troisieme, je perdis l'equilibre, et tombai a la renverse
+dans l'eau. A moitie suffoque, je parvins a me mettre debout, mais
+uniquement pour reconnaitre que j'etais retenu aussi fortement
+qu'auparavant. De nouveau je m'agitai pour degager mes jambes; mais je ne
+pouvais les ramener ni en avant, ni en arriere, ni a droite, ni a gauche;
+de plus, je m'apercus que j'enfoncais peu a peu. Alors l'effrayante verite
+se fit jour dans mon esprit: _j'etais pris dans un sable mouvant!_
+
+Un sentiment d'epouvante passa dans tout mon etre. Je renouvelai mes
+efforts avec toute l'energie du desespoir. Je me penchais d'un cote, puis
+de l'autre, tirant a me deboiter les genoux. Mes pieds etaient toujours
+emprisonnes; impossible de les bouger d'un pouce. Le sable elastique
+s'etait moule autour de mes bottes de peau de cheval, et collait le cuir
+au-dessus des chevilles, de telle sorte que je ne pouvais en degager mes
+jambes, et je sentais que j'enfoncais de plus en plus, peu a peu, mais
+irresistiblement, et d'un mouvement continu, comme si quelque monstre
+souterrain m'eut tout doucement tire a lui! Je frissonnai d'horreur, et je
+me mis a crier au secours! Mais qui pouvait m'entendre! il n'y avait
+personne dans un rayon de plusieurs milles, pas un etre vivant.
+
+Si pourtant: le hennissement de mon cheval me repondit du haut de la
+colline, semblant se railler de mon desespoir. Je me penchai en avant
+autant que ma position me le permettait, et, de mes doigts convulsifs, je
+commencai a creuser le sable. A peine pouvais-je en atteindre la surface,
+et le leger sillon que je tracais etait aussitot comble que forme. Une
+idee me vint. Mon fusil mis en travers pourrait me supporter. Je le
+cherchai autour de moi. On ne le voyait plus. Il etait enfonce dans le
+sable. Pouvais-je me coucher par terre pour eviter d'enfoncer davantage?
+Non il y avait deux pieds d'eau; je me serais noye. Ce dernier espoir
+m'echappa aussitot qu'il m'apparut. Je ne voyais plus aucun moyen de
+salut. J'etais incapable de faire un effort de plus. Une etrange stupeur
+s'emparait de moi. Ma pensee se paralysait. Je me sentais devenir fou.
+Pendant un moment, ma raison fut completement egaree.
+
+Apres un court intervalle, je recouvrai mes sens. Je fis un effort pour
+secouer la paralysie de mon esprit, afin du moins d'aborder comme un homme
+doit le faire, la mort, que je sentais inevitable. Je me dressai tout
+debout. Mes yeux atteignaient jusqu'au niveau de la prairie, et
+s'arreterent sur les victimes encore saignantes de ma cruaute. Le coeur me
+battit a cette vue. Ce qui m'arrivait etait-il une punition de Dieu? Avec
+un humble sentiment de repentir, je tournai mon visage vers le ciel,
+redoutant presque d'apercevoir quelque signe de la colere celeste.... Le
+soleil brillait du meme eclat qu'auparavant, et pas un nuage ne tachait la
+voute azuree. Je demeurai les yeux leves au ciel, et priai avec une
+ferveur que connaissent ceux-la seulement qui se sont trouves dans des
+situations perilleuses analogues a celle ou j'etais.
+
+Comme je continuais a regarder en l'air, quelque chose attira mon
+attention. Je distinguai sur le fond bleu du ciel la silhouette d'un grand
+oiseau. Je reconnus bientot l'immonde oiseau des plaines, le vautour noir.
+D'ou venait-il? Qui pouvait le savoir? A une distance infranchissable pour
+le regard de l'homme, il avait apercu ou senti les cadavres des antilopes,
+et maintenant sur ses larges ailes silencieuses il descendait vers le
+festin de la mort. Bientot un autre, puis encore un, puis une foule
+d'autres se detacherent sur les champs azures de la voute celeste, et,
+decrivant de larges courbes, s'abaisserent silencieusement vers la terre.
+Les premiers arrives se poserent sur le bord de la rive, et apres avoir
+jete un coup d'oeil autour d'eux, se dirigerent vers leurs proies.
+Quelques secondes apres, la prairie etait noire de ces oiseaux immondes
+qui grimpaient sur les cadavres des antilopes, et battaient de l'aile en
+enfoncant leurs becs fetides dans les yeux de leurs proies. Puis vinrent
+les loups decharnes, affames, sortant des fourres de cactus et rampant,
+comme des laches, a travers les sinuosites de la prairie. Un combat
+s'ensuivit, dans lequel les vautours furent mis en fuite, puis les loups
+se jeterent sur la proie et se la disputerent, grondant les uns contre les
+autres, et s'entre-dechirant.
+
+--Grace a Dieu! pensai-je, je n'aurai pas du moins a craindre d'etre ainsi
+mis en pieces!
+
+Je fus bientot delivre de cet affreux spectacle. Mes yeux n'arrivaient
+plus au niveau de la berge. Le vert tapis de la prairie avait eu mon
+dernier regard. Je ne pouvais plus voir maintenant que les murs de terre
+qui encaissaient le ruisseau, et l'eau qui coulait insouciante autour de
+moi. Une fois encore je levai les yeux au ciel, et avec un coeur plein de
+prieres, je m'efforcai de me resigner a mon destin. En depit de mes
+efforts pour etre calme, les souvenirs des plaisirs terrestres, des amis,
+du logis, vinrent m'assaillir et provoquerent par intervalles de violents
+paroxysmes pendant lesquels je m'epuisais en efforts reiteres, mais
+toujours impuissants. J'entendis de nouveau le hennissement de mon cheval.
+Une idee soudaine frappa mon esprit, et me rendit un nouvel espoir:
+peut-etre mon cheval.... Je ne perdis pas un moment. J'elevai ma voix
+jusqu'a ses cordes les plus hautes, et appelai l'animal par son nom. Je
+l'avais attache, mais legerement. Les branches de cactus pouvaient se
+rompre. J'appelai encore, repetant les mots auxquels il etait habitue.
+Pendant un moment tout fut silence, puis j'entendis les sons precipites de
+ses sabots, indiquant que l'animal faisait des efforts pour se degager;
+ensuite je pus reconnaitre le bruit cadence d'un galop regulier et mesure.
+Les sons devenaient plus proches encore et plus distincts, jusqu'a ce que
+l'excellente bete se montrat sur la rive au-dessus de moi. La, Moro
+s'arreta, secouant la tete, et poussa un bruyant hennissement. Il
+paraissait etonne, et regardait de tous cotes, renaclant avec force. Je
+savais qu'une fois qu'il m'aurait apercu, il ne s'arreterait pas jusqu'a
+ce qu'il eut pu frotter son nez contre ma joue, car c'etait sa coutume
+habituelle. Je tendis mes mains vers lui et repetai encore les mots
+magiques. Alors, regardant en bas, il m'apercut, et, s'elancant aussitot,
+il sauta dans le canal. Un instant apres, je le tenais par la bride.
+
+Il n'y avait pas de temps a perdre; l'eau m'atteignait presque jusqu'aux
+aisselles. Je saisis la longe, et, la passant sous la sangle de la selle,
+je la nouai fortement, puis je m'entourai le corps avec l'autre bout.
+J'avais laisse assez de corde entre moi et la sangle pour pouvoir exciter
+et guider le cheval dans le cas ou il faudrait un grand effort pour me
+tirer d'ou j'etais. Pendant tous ces preparatifs, l'animal muet semblait
+comprendre ce que je faisais. Il connaissait aussi la nature du terrain
+sur lequel il se trouvait, car, durant toute l'operation, il levait ses
+pieds l'un apres l'autre pour eviter d'etre pris. Mes dispositions furent
+enfin terminees, et avec un sentiment d'anxiete terrible, je donnai a mon
+cheval le signal de partir. Au lieu de s'elancer, l'intelligent animal
+s'eloigna doucement comme s'il avait compris ma situation. La longe se
+tendit, je sentis que mon corps se deplacait, et, un instant apres,
+j'eprouvai une de ces jouissances profondes impossibles a decrire, en me
+trouvant degage de mon tombeau de sable. Un cri de joie s'echappa de ma
+poitrine. Je m'elancai vers mon cheval, je lui jetai mes deux bras autour
+du cou; je l'embrassai avec autant de delices que s'il eut ete une
+charmante jeune fille. Il repondit a mes embrassements par un petit cri
+plaintif qui me prouva qu'il m'avait compris. Je me mis en quete de mon
+rifle. Heureusement qu'il n'etait pas tres-enfonce, et je pus le ravoir.
+Mes bottes etaient restees dans le sable; mais je ne m'arretai point a les
+chercher. La place ou je les avais perdues m'inspirait un sentiment de
+profonde terreur.
+
+Sans plus attendre, je quittai les bords de l'arroyo, et, montant a cheval
+je me dirigeai au galop vers la route. Le soleil etait couche quand
+j'arrivai au camp, ou je fus accueilli par les questions de mes compagnons
+etonnes:
+
+--Avez-vous trouve beaucoup de chevres? Ou sont donc vos bottes?--Est-ce a
+la chasse ou a la peche que vous avez ete?
+
+Je repondis a toutes ces questions en racontant mon aventure, et cette
+nuit-la encore je fus le heros du bivouac.
+
+
+
+V
+
+
+SANTA-FE.
+
+Apres avoir employe une semaine a gravir les montagnes rocheuses, nous
+descendimes dans la vallee du Del-Norte, et nous atteignimes la capitale
+du Nouveau-Mexique, la celebre ville de Santa-Fe. Le lendemain, la
+caravane elle-meme arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la
+route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient
+suivi la voie la plus rapide. Nous n'eumes aucune difficulte relativement
+a l'entree de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars
+d'_alcavala_ pour chaque wagon. C'etait une extorsion qui depassait le
+tarif; mais les marchands etaient forces d'accepter cet impot. Santa-Fe
+est l'entrepot de la province, et le chef-lieu de son commerce. En
+l'atteignant, nous fimes halte et etablimes notre camp hors des murs.
+
+Saint-Vrain, quelques autres proprietaires et moi nous nous installames a
+la _fonda_, ou nous cherchames dans le delicieux vin d'el Paso l'oubli des
+fatigues que nous avions endurees a travers les plaines. La nuit de notre
+arrivee se passa tout entiere en festins et en plaisirs. Le lendemain
+matin, je fus eveille par la voix de mons Gode, qui paraissait de joyeuse
+humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers
+canadiens.
+
+--Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant eveille, aujourd'hui, ce soir,
+il y a une grande _funcion_,--un bal--ce que les Mexicains appellent le
+fandago. C'est tres-beau, monsieur. Vous aurez bien sur un grand plaisir a
+voir un _fandago_ mexicain.
+
+--Non, Gode. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la
+danse que les votres.
+
+--C'est vrai, monsieur, mais un fandago! ca merite d'etre vu. Ca se
+compose de toutes sortes de pas: le _bolero_, la valse, la _couna_, et
+beaucoup d'autres; le tout melange de _pouchero_. Allez! monsieur, vous
+verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de tres-courts... Ah!
+diable!... de tres-courts... comment appelez-vous cela en americain?
+
+--Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.
+
+--Cela! cela, monsieur.
+
+Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse.
+
+--Ah! pardieu, je le tiens!--_Petticoes_, de tres-courts _petticoes_.
+Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un
+fandago mexicain.
+
+Las ninas de Durango
+Conmigo bailandas,
+Al cielo saltandas
+En el fan-dango--en el fan-dango.
+
+Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago.
+Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai maitre de ballets! Mais il
+est de _sangre_... de sang francais, vraiment. Voyez donc!
+
+Al cielo saltandas
+En el fan-dan-go--en el fan-dang...
+
+--Eh! Gode?
+
+--Monsieur.
+
+--Cours a la cantine et demande, prends a credit, achete ou chippe une
+bouteille du meilleur Paso.
+
+--Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda Gode avec
+une grimace significative.
+
+--Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voila de l'argent. Du meilleur
+Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, _vaya!_
+
+--Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit, a ce que je
+vois.
+
+--J'ai une migraine qui me fend la tete.
+
+--Ah! ah! ah! C'est comme moi tout a l'heure; mais Gode est alle chercher
+le remede. Poil de chien guerit la morsure. Allons, en bas du lit.
+
+--Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre medecine.
+
+--C'est juste. Vous vous trouverez mieux apres. Dites-moi, comment vous
+trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein?
+
+--Vous appelez cela une ville!
+
+--Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la _ciudad de Santa-Fe_,
+la fameuse ville de Santa-Fe, la capitale du _Nuevo-Mejico_, la metropole
+de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs.
+
+--Et voila le progres accompli dans une periode de trois cents ans! En
+verite, ce peuple semble a peine arrive aux premiers echelons de la
+civilisation!
+
+--Dites plutot qu'il en a depasse les derniers. Ici, dans cette oasis
+lointaine, vous trouverez peinture, poesie, danse, theatre et musique,
+fetes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui
+caracterisent une nation en declin. Vous rencontrerez en foule des don
+Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Romeos, moins le coeur, et
+des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez... toutes sortes de
+choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.--Hola!
+_muchacho!_
+
+--_Que es senor_
+
+--Avez-vous du cafe?
+
+--_Si, senor._
+
+--Apportez deux tasses: _dos tazas_, entendez-vous, et leste! _Aprisa!
+aprisa!_
+
+--_Si, senor._
+
+--Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu
+le vin?
+
+--C'est un vin delicieux, monsieur Saint-Vrain! ca vaut presque les vins
+Francais.
+
+--Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) delicieux, vous pouvez le dire, mon
+cher Gode! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un
+buffalo. Voyez, il petille comme de l'eau de Seltz![1] comme _fontaine qui
+bouille_. Eh! Gode?
+
+[Note 1: Nom d'une localite ou il y a des eaux gazeuses, aux Etats-Unis.]
+
+--Oui, monsieur; absolument comme _fontaine qui bouille_, parbleu! oui.
+
+--Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-la; c'est pur jus de la
+vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront
+un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique!
+
+--Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays?
+
+--Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette
+race de singes dans la creation? uniquement a embarrasser la terre.--Eh
+bien, garcon, vous avez apporte le cafe?
+
+--_Ya, esta, senor_.
+
+--Allons, prenez-moi quelques gorgees de cette liqueur, cela vous remettra
+sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du cafe, par exemple; les
+Espagnols sont passes maitres en cela.
+
+--Qu'est-ce que ce _fandago_ dont Gode m'a parle?
+
+--Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soiree, vous y viendrez,
+sans doute?
+
+--Par pure curiosite!
+
+--Tres-bien! votre curiosite sera satisfaite.
+
+--Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa presence, et,
+dit-on, sa charmante senora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne.
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Il a trop peur qu'un de ces sauvages _americanos_ ne prenne fantaisie de
+l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallee. Par
+sainte Marie! c'est une charmante creature,--continua Saint-Vrain, se
+parlant a lui-meme,--et je sais quelqu'un... Oh! le vieux tyran maudit!
+Pensez-y donc un peu!
+
+--A quoi?
+
+--Mais a la maniere dont il nous a traites. Cinq cents dollars par wagon!
+et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars.
+
+--Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement....
+
+--Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui
+qui est le gouvernement ici. Et, grace aux ressources qu'il tire de ces
+impots, il gouverne les miserables habitants avec une verge de fer.
+Pauvres diables!
+
+--Et ils le haissent, je suppose?
+
+--Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison.
+
+--Pourquoi donc alors ne se revoltent-ils pas?
+
+--Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux?
+Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines
+irreconciliables.
+
+--Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armee bien formidable: il n'a
+point de gardes du corps.
+
+--Des gardes du corps, s'ecria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez
+dehors les voila, ses gardes du corps.
+
+--_Indios bravos! les Navajoes!_ exclama Gode au meme instant.
+
+Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapes dans des
+serapes rayes passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur
+demarche lente et fiere, les faisaient facilement distinguer des _indios
+manzos_, des _pueblos_, porteurs d'eau et bucherons.
+
+--Sont-ce des Navajoes? demandai-je.
+
+--Oui, monsieur, oui, reprit Gode avec quelque animation. Sacrr...! des
+Navajoes, de veritables et damnes Navajoes!
+
+--Il n'y a pas a s'y tromper, ajouta Saint-Vrain.
+
+--Mais les Navajoes sont les ennemis declares des Nouveaux-Mexicains.
+Comment sont-ils ici? prisonniers?
+
+--Ont-ils l'air de prisonniers?
+
+Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivite ni dans leurs
+regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fierement le long du mur,
+lancant de temps a antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain
+et meprisant.
+
+--Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers
+l'ouest.
+
+--C'est la un de ces mysteres du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous
+donnerai quelques eclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant
+sous la protection d'un traite de paix qui les lie, tant qu'il ne leur
+convient pas de le rompre. Quant a present, ils sont aussi libres ici que
+vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point
+surpris de les rencontrer ce soir au fandango.
+
+--J'ai entendu dire que les Navajoes etaient cannibales?
+
+--C'est la verite. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des
+yeux ce petit garcon joufflu, qui parait instinctivement en avoir peur. Il
+est heureux pour ce petit drole qu'il fasse grand jour, sans cela il
+pourrait bien etre etrangle sous une de ces couvertures rayees.
+
+--Parlez-vous serieusement, Saint-Vrain!
+
+--Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Gode en sait assez
+pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur?
+
+--C'est vrai, monsieur. J'ai ete prisonnier dans la Nation: non pas chez
+les Navagh, mais chez les damnes d'Apaches. C'est la meme chose, pendant
+trois mois. J'ai vu les sauvages manger,--_eat_,--un, deux _trie, trie_
+enfants rotis, comme si c'etaient des bosses de buffles. C'est vrai,
+monsieur, c'est tres-vrai.
+
+--C'est la vraie verite: les Apaches et les Navajoes enlevent des enfants
+dans la vallee, ici, lors de leurs grandes expeditions; et ceux qui ont
+ete a meme de s'en instruire assurent qu'ils les font rotir. Est-ce pour
+les offrir en sacrifice au dieu feroce Quetzalcoatl? est-ce par gout pour
+la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu verifier. Bien peu
+parmi ceux qui ont visite leurs villes ont eu, comme Gode, la chance d'en
+sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure a traverser la sierra de
+l'ouest.
+
+--Et comment avez-vous fait, monsieur Gode pour sauver votre chevelure?
+
+--Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas etre scalpe.
+Ce que les trappeurs yankees appellent _hur_, ma chevelure, est de la
+fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voila, monsieur.
+
+En disant cela, le Canadien ota sa casquette, et, avec elle, ce que
+jusqu'a ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclee,
+c'etait une perruque.
+
+--Maintenant, messieurs, s'ecria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment
+ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnes n'en
+toucheront pas la prime, sacr-r-r...!
+
+Saint-Vrain et moi ne pumes nous empecher de rire a la transformation
+comique de la figure du Canadien.
+
+--Allons, Gode! le moins que vous puissiez faire apres cela, c'est de
+boire un coup. Tenez, servez-vous.
+
+--Tres-oblige, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie.
+
+Et le voyageur, toujours altere avala le nectar d'el Paso comme il eut
+fait d'une tasse de lait.
+
+--Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons.
+Les affaires d'abord, le plaisir apres, autant du moins que nous pourrons
+nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de
+quoi nous distraire a Chihuahua.
+
+--Vous pensez que nous irons jusque-la?
+
+--Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre
+cargaison. Il faudra porter le reste sur le marche principal. Au camp!
+allons!
+
+
+
+VI
+
+
+LE FANDANGO.
+
+Le soir, j'etais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il
+s'annonca du dehors en chantant:
+
+Las ninas de Durango
+Conmigo bailandas
+Al cielo... ha!
+
+--Etes-vous pret, mon hardi cavalier?
+
+--Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi.
+
+--Depechez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par la. Quoi!
+c'est la votre costume de bal! Ha! ha! ha!
+
+Et Saint-Vrain eclata de rire en me voyant vetu d'un habit bleu et d'un
+pantalon noir assez bien conserves.
+
+--Eh! mais sans doute, repondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous a
+redire?--Mais est-ce la votre habit de bal, a vous?
+
+Mon ami n'avait rien change a son costume; il portait sa blouse de chasse
+frangee, ses guetres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets.
+
+--Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et
+si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez ote.
+Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu a
+longues basques! Ha! ha! ha!
+
+--Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas,
+peut-etre, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets a la ceinture?
+
+--Et de quelle autre maniere voulez-vous que je les porte? dans mes mains?
+
+--Laissez-les ici.
+
+--Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut
+deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente a aller a un fandango
+de Santa-Fe sans ses pistolets a six coups. Allons, remettez votre blouse,
+couvrez vos jambes comme elles l'etaient, et bouclez-moi cela autour de
+vous. C'est le _costume de bal_ de ce pays-ci.
+
+--Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsi _comme il faut_, ca me
+va.
+
+--Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure.
+
+L'habit bleu fut replie et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait
+raison. En arrivant au lieu de reunion, une grande _sala_ dans le
+voisinage de la _plaza_, nous le trouvames rempli de chasseurs, de
+trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumes comme ils le sont
+dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigenes avec
+autant de _senoritas_, que je reconnus, a leurs costumes, pour etre des
+_poblanas_, c'est-a-dire appartenant a la plus basse classe; la seule
+classe de femme, au surplus, que des etrangers pussent rencontrer a
+Santa-Fe.
+
+Quand nous entrames, la plupart des hommes s'etaient debarrasses de leurs
+serapes pour la danse, et montraient dans tout leur eclat le velours
+brode, le maroquin gaufre, et les berets de couleurs voyantes. Les femmes
+n'etaient pas moins pittoresques dans leurs brillantes _naguas_, leurs
+blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes
+etaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse etait
+parvenue jusque dans ces regions reculees.
+
+--Avez-vous entendu parler du telegraphe electrique?
+
+--No, senor.
+
+--Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer?
+
+--_Quien sabe!_
+
+--La polka!
+
+--_Ah! senor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!_
+
+La salle de bal etait une grande _sala_ oblongue, garnie de banquettes
+tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient
+leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des
+contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphee faisaient
+resonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps,
+ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, a la maniere indienne.
+Dans un autre angle, les montagnards, alteres, fumaient des _puros_ en
+buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la _sala_ de leurs
+sauvages exclamations.
+
+--Hola, ma belle enfant! _vamos, vamos_, a danser! _mucho bueno! mucho
+bueno!_ voulez-vous?
+
+C'est un grand gaillard a la mine brutale, de six pieds et plus, qui
+s'adresse a une petite _poblana_ semillante.
+
+--_Mucho bueno, senor Americano!_ repond la dame.
+
+--Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille legere! Vous pourriez
+servir de plumet a mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de
+l'_aguardiente_[1] Ou du vin?
+
+[Note 1: _Aguardiente_, sorte d'eau-de-vie de ble de mais.]
+
+--_Copitita de vino, senor._ (Un tout petit verre de vin, monsieur.)
+
+--Voici, ma douce colombe; avalez-moi ca en un saut d'ecureuil!...
+Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite!
+
+--_Gracias, senor Americano!_
+
+--Comment! vous comprenez cela? _usted entiende_, vous entendez?
+
+--_Si, senor_.
+
+--Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours?
+
+--_No entiende_.
+
+--Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme ca.
+
+Et le lourdaud chasseur commence a se balancer devant sa partenaire, en
+imitant les allures de l'ours gris.
+
+--Hola, Bill! crie un camarade, tu vas etre pris au piege, si tu ne te
+tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins?
+
+--Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frappe la, dit le chasseur
+etendant sa large main sur la region du coeur.
+
+--Prends garde a toi, bonhomme! c'est une jolie fille, apres tout.
+
+--Tres-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi a ses pieds!
+
+--Beaux yeux qui ne demandent qu'a se rendre; oh! les jolies jambes!
+
+--Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la
+ceder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de
+la tribu des Crow que j'avais epousee sur les bords du Yeller-Stone.
+
+--Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux,
+que la fille y consente, et il ne t'en coutera qu'un collier de perles.
+
+--Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier.
+
+--Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son
+chemin. Debarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles.
+
+--Gare a droite et a gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant.
+
+--_Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!_
+
+L'arrivee d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros
+homme fastueux, a tournure de pretre, faisait son entree, accompagne de
+plusieurs individus. C'etait le gouverneur avec sa suite, et un certain
+nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'elite de la
+societe new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants etaient des
+militaires revetus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit
+bientot pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse.
+
+--Ou est la senora Armijo? demandai-je tout bas a Saint-Vrain.
+
+--Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais
+pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez a vous
+divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir.
+
+Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa a travers la foule et
+disparut.
+
+Depuis mon entree, j'etais demeure assis sur une banquette, pres de
+Saint-Vrain, dans un coin ecarte de la salle. Un homme d'un aspect tout
+particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et etait plonge
+dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarque cet homme tout en entrant, et
+j'avais remarque aussi que Saint-Vrain avait cause avec lui; mais je
+n'avais pas ete presente, et l'interposition de mon ami avait empeche un
+examen plus attentif de ma part, jusqu'a ce que Saint-Vrain se fut retire.
+Nous etions maintenant l'un pres de l'autre, et je commencai a pousser une
+sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui
+avaient frappe mon attention par leur etrangete. Ce n'etait pas un
+Americain; on le reconnaissait a son vetement, et cependant sa figure
+n'etait pas mexicaine. Ses traits etaient trop accentues pour un Espagnol,
+quoique son teint, hale par l'air et le soleil, fut brun et bronze. La
+figure etait rasee, a l'exception du menton, qui etait garni d'une barbe
+noire taillee en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre
+d'un chapeau rabattu, etait bleu et doux. Les cheveux noirs et ondules,
+marques ca et la d'un fil d'argent. Ce n'etaient point la les traits
+caracteristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Americain; et,
+n'eut ete son costume, j'aurais assigne a mon voisin une toute autre
+origine. Mais il etait entierement vetu a la mexicaine, enveloppe d'une
+_manga_ pourpre, rehaussee de broderies de velours noir le long des bords
+et autour des ouvertures. Comme ce vetement le couvrait presque en entier,
+je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours
+vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme
+la neige, pendant le long des coutures. La partie interieure des
+calzoneros etait garnie de basane noire gaufree, et venait joindre les
+tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts eperons en acier. La
+large bande de cuir pique qui soutenait les eperons et passait sur le
+cou-de-pied donnait a cette partie le contour particulier que l'on
+remarque dans les portraits des anciens chevaliers armes de toutes
+pieces. Il portait un sombrero noir a larges bords, entoure d'un large
+galon d'or. Une paire de ferrets, egalement en or, depassait la bordure;
+mode du pays. Cet homme avait son sombrero penche du cote de la lumiere,
+et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'etait pas
+disgracie sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, etait ouverte et
+attrayante; ses traits avaient du etre beaux autrefois, avant d'avoir ete
+alteres, et couverts d'un voile de profonde melancolie par des chagrins
+que j'ignorais. C'etait l'expression de cette tristesse qui m'avait
+frappe au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en
+le regardant de cote, je m'apercus qu'il m'observait de la meme maniere,
+et avec un interet qui semblait egal au mien. Il fit sans doute la meme
+decouverte, et nous nous retournames en meme temps de maniere a nous
+trouver face a face; alors l'etranger tira de sa manga un petit cigarero
+brode de perles et me le presenta gracieusement en disant:
+
+--_Quiere a fumar, caballero?_ (Desirez-vous fumer, monsieur?)
+
+--Volontiers, je vous remercie,--repondis-je en espagnol.
+
+Et en meme temps je tirai une cigarette de l'etui.
+
+A peine avions-nous allume, que cet homme, se tournant de nouveau vers
+moi, m'adressa a brule-pourpoint cette question inattendue:
+
+--Voulez-vous vendre votre cheval?
+
+--Non.
+
+--Pour un bon prix?
+
+--A aucun prix.
+
+--Je vous en donnerai cinq cents dollars.
+
+--Je ne le donnerais pas pour le double.
+
+--Je vous en donnerai le double.
+
+--Je lui suis attache. Ce n'est pas une question d'argent.
+
+--J'en suis desole. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval.
+
+Je regardai mon interlocuteur avec etonnement et repetai machinalement ses
+derniers mots.
+
+--Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas?
+
+--Non, je viens du Rio-Abajo.
+
+--Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte?
+
+--Oui.
+
+--Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler a un autre
+et traiter de quelque autre cheval.
+
+--Oh! non; c'est bien du votre qu'il s'agit, un etalon noir, avec le nez
+roux, et a tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus
+de l'oeil gauche.
+
+Ce signalement etait assurement celui de Moro, et je commencai a eprouver
+une sorte de crainte superstitieuse a l'endroit de mon mysterieux voisin.
+
+--En verite, repliquai-je, c'est tout a fait cela; mais j'ai achete cet
+etalon, il y a plusieurs mois, a un planteur louisianais. Si vous arrivez
+de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le
+demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon
+cheval?
+
+--_Dispensadme, caballero!_ je ne pretends rien de semblable.
+Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval
+americain. Le votre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me
+convenir, et, a ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer a
+prix d'argent.
+
+--Je le regrette vivement; mais j'ai eprouve les qualites de l'animal.
+Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que
+je consentisse a m'en separer.
+
+--Ah! senor, c'est un motif bien puissant qui me rend si desireux de
+l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-etre...--Il hesita un moment.
+--Mais non, non, non!
+
+Apres avoir murmure quelques paroles incoherentes au milieu desquelles je
+pus distinguer les mots _buenas noches, caballero!_ l'etranger se leva en
+conservant les allures mysterieuses qui le caracterisaient, et me quitta.
+J'entendis le cliquetis de ses eperons pendant qu'il se frayait lentement
+un chemin a travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre.
+
+Le siege vacant fut immediatement occupe par une _manola_ tout en noir,
+dont la brillante _nagua_, la chemisette brodee, les fines chevilles et
+les petits pieds chausses de pantoufles bleues attirerent mon
+attention. C'etait tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de
+temps en temps, l'eclair d'un grand oeil noir m'arrivait a travers
+l'ouverture du _rebozo tapado_ (mantille fermee). Peu a peu le _rebozo_
+devint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis
+d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice.
+L'extremite de la mantille fut adroitement rejetee par-dessus l'epaule
+gauche, et decouvrit un bras nu, arrondi, termine par une grappe de petits
+doigts charges de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement
+timide; mais, a la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir
+plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur
+espagnol:
+
+--Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse?
+
+La malicieuse petite manola baissa d'abord la tete en rougissant; puis,
+relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me repondit avec
+une douce voix de canari:
+
+--_Con gusto, senor_ (avec plaisir, monsieur).
+
+--Allons! m'ecriai-je, enivre de mon triomphe.
+
+Et, saisissant la taille de ma brillante danseuse, je m'elancai dans le
+tourbillonnement du bal.
+
+Nous revinmes a nos places, et, apres nous etre rafraichis avec un verre
+d'Albuquerque, un massepain et une cigarette, nous reprimes notre elan.
+Cet agreable programme fut repete a peu pres une demi-douzaine de fois;
+seulement, nous alternions la valse avec la polka, car ma manola dansait
+la polka aussi bien que si elle fut nee en Boheme. Je portais a mon petit
+doigt un diamant de cinquante dollars, que ma danseuse semblait trouver
+_muy buonito_. La flamme de ses yeux m'avait touche le coeur, et les
+fumees du champagne me montaient a la tete; je commencai a calculer le
+resultat que pourrait avoir la translation de ce diamant de mon petit
+doigt au medium de sa jolie petite main, ou sans doute il aurait produit
+un charmant effet. Au meme instant je m'apercus que j'etais surveille de
+pres par un vigoureux _lepero_ de fort mauvaise mine, un vrai _pelado_ qui
+nos suivait des yeux, et quelquefois de sa personne, dans toutes les
+parties de la salle. L'expression de sa sombre figure etait un melange de
+ferocite et de jalousie que ma danseuse remarquait fort bien, mais qu'elle
+me semblait assez peu soucieuse de calmer.
+
+--Quel est cet homme? lui demandai-je tout bas, comme il venait de passer
+pres de nous, enveloppe dans son serape raye.
+
+--_Esta mi marido, senor_ (c'est mon mari, monsieur), me repondit-elle
+froidement.
+
+Je renfoncai ma bague jusqu'a la paume et tins ma main serree comme un
+etau. Pendant ce temps, le whisky de Thaos avait produit son effet sur les
+danseurs. Les trappeurs et les voituriers etaient devenus bruyants et
+querelleurs! Les _leperos_ qui remplissaient la salle, excites par le vin,
+la jalousie, leur vieille haine, et la danse, devenaient de plus en plus
+sombres et farouches. Les blouses de chasses frangees et les grossieres
+blouses brunes trouvaient faveur aupres des _majas_ aux yeux noirs a qui
+le courage inspirait autant de respect que de crainte; et la crainte est
+souvent un motif d'amour chez ces sortes de creatures.
+
+Quoique les caravanes alimentassent presque exclusivement le marche de
+Santa-Fe, et que les habitants eussent un interet evident a rester en bons
+termes avec les marchands, les deux races, anglo-americaine et
+hispano-indienne, se haissent cordialement; et cette haine se manifestait
+en ce moment, d'un cote par un mepris ecrasant, et de l'autre par des
+_carajos_ concentres et des regards feroces respirant la vengeance.
+
+Je continuais a babiller avec ma gentille partenaire. Nous etions assis
+sur la banquette ou je m'etais place en arrivant. En regardant par hasard
+au-dessus de moi, mes yeux s'arreterent sur un objet brillant. Il me
+sembla reconnaitre un couteau degaine qu'avait a la main _su marido_, qui
+se tenait debout derriere nous comme l'ombre d'un demon. Je ne fis
+qu'entrevoir comme un eclair ce dangereux instrument, et je pensais a me
+mettre en garde, lorsque quelqu'un me tira par la manche; je me retournai
+et me trouvai en face de mon precedent interlocuteur a la manga pourpre.
+
+--Pardon, monsieur, me dit-il en me saluant gracieusement; je viens
+d'apprendre que la caravane pousse jusqu'a Chihuahua.
+
+--Oui; nous n'avons pas acheteurs ici pour toutes nos marchandises.
+
+--Vous y allez, naturellement?
+
+--Certainement, il le faut.
+
+--Reviendrez-vous par ici, senor?
+
+--C'est tres-probable. Je n'ai pas d'autre projet pour le moment.
+
+--Peut-etre alors pourrez-vous consentir a ceder votre cheval? Il vous
+sera facile d'en trouver un autre aussi bon dans la vallee du Mississipi.
+
+--Cela n'est pas probable.
+
+--Mais senor, si vous y etiez dispose, voulez-vous me promettre la
+preference?
+
+--Oh! cela, je vous le promets de tout mon coeur.
+
+Notre conversation fut interrompue par un maigre et gigantesque
+Missourien, a moitie ivre, qui, marchant lourdement sur les pieds de
+l'etranger, cria:
+
+--Allons, heup, vieux marchand de graisse! donne-moi ta place.
+
+--_Y porque?_ (et pourquoi?) demanda le Mexicain se dressant sur ses
+pieds.
+
+Et toisant le Missourien avec une surprise indignee.
+
+--_Porky_ te damne! Je suis fatigue de danser. J'ai besoin de m'asseoir.
+Voila, vieille bete.
+
+Il y avait tant d'insolence et de brutalite dans l'acte de cet homme que
+je ne pus m'empecher d'intervenir.
+
+--Allons! dis-je en m'adressant a lui, vous n'avez pas le droit de prendre
+la place de ce gentleman, et surtout d'agir d'une telle facon.
+
+--Eh! monsieur, qui diable vous demande votre avis? Allons, heup! je dis.
+
+Et il saisit le Mexicain par le coin de sa manga comme pour l'arracher de
+son siege.
+
+Avant que j'eusse eu le temps de repliquer a cette apostrophe et a ce
+geste, l'etranger etait debout, et d'un coup de poing bien applique
+envoyait rouler l'insolent a quelques pas.
+
+Ce fut comme un signal. Les querelles atteignirent leur plus haut
+paroxysme. Un mouvement se fit dans toute la salle. Les clameurs des
+ivrognes se melerent aux maledictions dictees par l'esprit de vengeance;
+les couteaux brillerent hors de l'etui: les femmes jeterent des cris
+d'epouvante, et les coups de feu eclaterent, remplissant la chambre d'une
+epaisse fumee. Les lumieres s'eteignirent, et l'on entendit le bruit d'une
+lutte effroyable dans les tenebres, la chute de corps pesants, les
+vociferations, les jurements, etc. La melee dura environ cinq minutes.
+N'ayant pour ma part aucun motif d'irritation contre qui que ce fut, je
+restai debout a ma place sans faire usage ni de mon couteau ni de mes
+pistolets; ma _maja_, effrayee, se serrait contre moi en me tenant par la
+main. Une vive douleur que je ressentis a l'epaule gauche me fit lacher
+tout a coup ma jolie compagne, et, sous l'empire de cette inexpressible
+faiblesse que provoque toujours une blessure recue, je m'affaissai sur la
+banquette. J'y demeurai assis jusqu'a ce que le tumulte fut apaise,
+sentant fort bien qu'un ruisseau de sang s'echappait de mon dos et
+imbibait mes vetements de dessous.
+
+Je restai dans cette position, dis-je, jusqu'a ce que le tumulte eut pris
+fin; j'apercus un grand nombre d'hommes vetus en chasseurs courant ca et
+la en gesticulant avec violence. Les uns cherchaient a justifier ce qu'ils
+appelaient une bagarre, tandis que d'autres, les plus respectables parmi
+les marchands, les blamaient. Les _leperos_ et les femmes avaient tous
+disparu, et je vis que les _Americanos_ avaient remporte la victoire.
+Plusieurs corps gisaient sur le plancher; c'etaient des hommes morts ou
+mourants. L'un etait un Americain, le Missourien, qui avait ete la cause
+immediate du tumulte; les autres etaient des _pelados_. Ma nouvelle
+connaissance, l'homme a la manga pourpre n'etait plus la. Ma _fandanguera_
+avait egalement disparu, ainsi que _su marido_, et, en regardant a ma main
+gauche, je reconnus que mon diamant aussi avait disparu.
+
+--Saint-Vrain! Saint-Vrain! criai-je en voyant la figure de mon ami se
+montrer a la porte.
+
+--Ou etes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien,
+j'espere?
+
+--Pas tout a fait, je crains.
+
+--Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Aie! vous avez recu un coup de couteau dans
+les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espere. Otons vos habits que je voie
+cela.
+
+--Si nous regagnions d'abord ma chambre?
+
+--Allons! tout de suite, mon cher garcon; appuyez-vous sur moi; appuyez,
+appuyez-vous!
+
+Le fandango etait fini.
+
+
+
+VII
+
+
+SEGUIN LE CHASSEUR DE SCALPS.
+
+J'avais eu precedemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ
+de bataille. Je dis _le plaisir;_ sous certains rapports, les blessures
+ont leur charme. On vous a transporte sur une civiere en lieu de surete;
+un aide de camp, penche sur le cou de son cheval ecumant, annonce que
+l'ennemi est en pleine deroute, et vous delivre ainsi de la crainte d'etre
+transperce par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche
+affectueusement vers vous, et, apres avoir examine pendant quelque temps
+votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une egratignure, et vous serez gueri
+avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la
+gloire, de la gloire chantee par les gazettes; le mal present est oublie
+dans la contemplation des triomphes futurs, des felicitations des amis,
+des tendres sourires de quelque personne plus chere encore. Reconforte par
+ces esperances, vous restez etendu sur votre dur lit de camp, remerciant
+presque la balle qui vous a traverse la cuisse, ou le coup de sabre qui
+vous a ouvert le bras. Ces emotions, je les avais ressenties. Combien sont
+differents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites
+d'une blessure due au poignard d'un assassin!
+
+J'etais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait etre la profondeur
+de ma blessure. Etais-je mortellement atteint? Telle est la premiere
+question que l'on s'adresse quand on s'est senti frappe. Il est rare que
+le blesse puisse se rendre compte du plus ou moins de gravite de son etat.
+La vie peut s'echapper avec le sang a chaque pulsation des arteres, sans
+que la souffrance depasse beaucoup celle d'une piqure d'epingle. En
+arrivant a la _fonda_, je tombai epuise sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma
+blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commenca par examiner la
+plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il etait derriere
+moi, et j'attendais avec impatience.
+
+--Est-ce profond? demandai-je.
+
+--Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me
+fut-il repondu. Vous etes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et
+non l'homme qui vous a coutele, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu
+pour vous expedier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une
+terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un
+pouce de plus, et l'epine dorsale etait atteinte, mon garcon? Mais vous
+etes sauf, je vous l'assure. Gode, passez-moi cette eponge!
+
+--Sacr-ree!... murmura Gode avec toute l'energie francaise pendant qu'il
+tendait l'eponge humide.
+
+Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf,
+ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut appliquee sur la
+blessure, et fixee avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas
+fait mieux.
+
+--Voila qui est bien arrange, ajouta Saint-Vrain, en posant la derniere
+epingle et en me placant dans la position la plus commode. Mais qui donc a
+provoque cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil
+role? Et j'etais dehors, malheureusement!
+
+--Avez-vous remarque un homme d'une tournure etrange?
+
+--Qui? celui qui portait une manga rouge?
+
+--Oui.
+
+--Qui etait assis pres de nous?
+
+--Oui.
+
+--Ah! je ne m'etonne pas que vous lui ayez trouve une tournure etrange, et
+il est plus etrange encore qu'il ne parait. Je l'ai vu, je le connais, et
+peut-etre suis-je le seul de tous ceux qui etaient la qui puisse en dire
+autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier
+sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait
+la. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez.
+
+Je racontai a Saint-Vrain toute ma conversation avec l'etranger, et les
+incidents qui avaient mis fin au fandango.
+
+--C'est bizarre! tres-bizarre! Que diable peut-il avoir tant a faire de
+votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars!
+
+--Mefiez-vous capitaine! Gode me donnait le titre de capitaine depuis mon
+aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut
+payer un mille, _thousand_ dollars, pardieu! c'est que Moro lui plait
+diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval! _why_,
+pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas?
+
+Je fus frappe de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain.
+
+--Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,--continua le
+Canadien en se dirigeant vers la porte.
+
+--Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce
+gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgre cela, ce n'est pas une
+raison pour vous empecher de suivre votre idee et de cacher l'animal. Il y
+a assez de coquins a Santa-Fe pour voler les chevaux de tout un regiment.
+Ce que vous avez de mieux a faire, c'est de l'attacher tout pres de cette
+porte.
+
+Gode apres avoir envoye Santa-Fe et tous ses habitants a un pays ou il
+fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est-a-dire a tous les diables, se
+dirigea vers la porte et disparut.
+
+--Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environne de tant de
+mysteres?
+
+--Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en
+presentera, quelques episodes etranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas
+besoin d'etre excite. C'est le fameux Seguin, le chasseur de scalps.
+
+--Le chasseur de scalps!
+
+--Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas etre
+autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne.
+
+--J'en ai entendu parler. L'infame scelerat! l'egorgeur sans pitie
+d'innocentes victimes!...
+
+Une forme noire s'agita sur le mur, c'etait l'ombre d'un homme. Je levai
+les yeux. Seguin etait devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer,
+s'etait retourne, et se tenait pres de la fenetre, semblant surveiller la
+rue. J'etais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme
+de l'apostrophe, et d'ordonner a cet homme de s'oter de devant mes yeux;
+mais je me sentis impressionne par la nature de son regard, et je restai
+muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris a qui
+s'adressaient les epithetes injurieuses que j'avais proferees; rien dans
+sa contenance ne trahissait qu'il en fut ainsi. Je remarquai seulement le
+meme regard qui m'avait tout d'abord attire, la meme expression de
+melancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme fut l'abominable bandit
+dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocites horribles?
+
+--Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement
+peine de ce qui vous est arrive. J'ai ete la cause involontaire de ce
+malheur. Votre blessure est-elle grave?
+
+--Non, repondis-je avec une secheresse qui sembla le deconcerter.
+
+--J'en suis heureux, reprit-il apres une pause. Je venais vous remercier
+de votre genereuse intervention; je quitte Santa-Fe dans dix minutes, et
+je viens vous faire mes adieux.
+
+Il me tendit la main. Je murmurai le mot "adieu," mais sans repondre a son
+geste par un geste semblable. Les recits des cruautes atroces associees au
+nom de cet homme me revenaient a l'esprit, et je ressentais une profonde
+repulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revetit une
+etrange expression quand il s'apercut que j'hesitais.
+
+--Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin.
+
+--Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur.
+
+--Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous,
+monsieur, retirez-vous!
+
+Il arreta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait
+aucun symptome de colere; il retira sa main sous les plis de sa manga, et,
+poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre.
+Saint-Vrain, qui etait revenu sur la fin de cette scene, courut vers la
+porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place ou j'etais couche, voir
+le Mexicain au moment ou il traversait le vestibule. Il s'etait enveloppe
+jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond
+abattement. Un instant apres il avait disparu, ayant passe sous le porche
+et de la dans la rue.
+
+--Il y quelque chose de vraiment mysterieux chez cet homme. Dites-moi,
+Saint-Vrain...
+
+--Chut! chut! regardez la-has! interrompit mon ami, tandis que sa main
+etait dirigee vers la porte ouverte.
+
+Je regardai, et, a la clarte de la lune, je vis trois formes humaines
+glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entree de la cour. Leur
+taille, leur attitude toute particuliere et leurs pas silencieux me
+convainquirent que c'etaient des Indiens. Un moment apres, ils avaient
+disparu sous l'ombre epaisse du porche.
+
+--Quels sont ces individus? demandai-je.
+
+--Les ennemis du pauvre Seguin, plus dangereux pour lui que vous ne le
+desireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces betes
+feroces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes,
+et il sera secouru s'il est attaque; il le sera. Demeurez tranquille,
+Harry! je reviens dans moins d'une seconde.
+
+Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant apres, je le vis
+traverser rapidement la grande porte. Je restai plonge dans des reflexions
+profondes sur l'etrangete des incidents qui se multipliaient autour de
+moi, et ces reflexions n'etaient pas toutes gaies. J'avais outrage un
+homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il etait evident
+que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur
+la pierre se fit entendre aupres de moi: c'etait Gode avec Moro, et, un
+instant apres, je l'entendis enfoncer un piquet entre les paves. Presque
+aussitot, Saint-Vrain rentra.
+
+--Eh bien, demandai-je, que s'est-il passe?
+
+--Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il etait a
+cheval avant qu'ils fussent pres de lui, et a bientot ete hors de leur
+atteinte.
+
+--Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre a cheval.
+
+--Ce n'est pas probable. Il a des compagnons pres d'ici, je vous le
+garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-la sur ses traces
+--Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il
+sera dans ses montagnes.
+
+--Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez a l'endroit
+de cet homme extraordinaire. Ma curiosite est excitee au plus haut degre.
+
+--Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus
+d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain,
+donc. Bonsoir! bonsoir!
+
+Et, ce disant, mon petulant ami me laissa entre les mains de Gode, au
+repos de la nuit.
+
+
+
+VIII
+
+
+LAISSE EN ARRIERE.
+
+Le depart de la caravane pour Chihuahua avait ete fixe au troisieme jour
+apres le fandango. Ce jour arrive, je me trouve hors d'etat de partir! Mon
+chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir a une
+mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve
+contraire, je suis force de m'en rapporter a lui. Je n'ai pas d'autre
+alternative que la triste necessite d'attendre a Santa-Fe le retour des
+marchands.
+
+Cloue sur mon lit par la fievre, je dis adieu a mes compagnons. Nous nous
+separons a regret; mais surtout je suis vivement affecte en disant adieu a
+Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternite avait ete ma
+consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une
+nouvelle preuve de son amitie en se chargeant de la conduite de mes wagons
+et de la vente de mes marchandises sur le marche de Chihuahua.
+
+--Ne vous inquietez pas, mon garcon, me dit-il en me quittant. Tachez de
+tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut
+d'ecureuil; et, croyez-moi.
+
+Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu
+vous garde! Adieu!
+
+Je pus me mettre sur mon seant, et, a travers la fenetre ouverte, voir
+defiler les baches blanches des wagons, qui semblaient une chaine de
+collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonores
+_huo-hya_ des voituriers. Je vis les marchands a cheval galoper a la
+suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude
+et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couche, inquiet et
+agite, malgre l'influence consolatrice du champagne et les soins
+affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever,
+m'habiller et m'asseoir a ma _ventana_. De la, j'avais une belle vue de la
+place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordees de maisons
+brunes baties en _adobe_ [1].
+
+[Note 1: Larges briques sechees au soleil.]
+
+Des heures entieres s'ecoulent pour moi dans la contemplation des gens qui
+passent. La scene n'est pas depourvue de nouveaute et de variete. De
+laides figures basanees se montrent sous les plis de noirs robozos; des
+yeux menacants lancent leurs flammes sous les larges bords des
+_sombreros._ Des _poblanas_ en courts jupons et en pantoufles passent sous
+ma fenetre. Des groupes d'Indiens soumis, des _pueblos,_ arrivent des
+_rancherias_ (petites fermes) voisines, frappant leurs anes pour les faire
+avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de legumes. Ils
+s'installent au milieu de la place sablonneuse, derriere des tas de poires
+longues, ou des pyramides de tomates et de _chile._ Les femmes, achetant
+au detail, ne font que rire, chanter et babiller. La _tortillera,_ a
+genoux pres de son _metate_, fait cuire sa pate de mais, l'etend en
+feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie: _Tortillas!
+tortillas! calientes!_ (Tortillas toutes chaudes). La _cocinera_ epluche
+les gousses poivrees de _chile colorado_, agite le liquide rouge avec sa
+cuiller de bois, et alleche les pratiques par ces mots: _Chile bueno!
+excellente!--Carbon! carbon!_ crie le charbonnier!--_Agua! agua limpia!_
+chante le porteur d'eau.--_Pan fino! Pan blanco!_ hurle le boulanger. Et
+une foule d'autres cris pousses par les vendeurs d'_atole_, de _huevos_ et
+de _leche_, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer.
+
+
+Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez
+amusant; mais cela devient monotone, puis desagreable; jusqu'a ce qu'enfin
+j'en sois obsede au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la
+fievre.
+
+Quelques jours apres, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec
+mon fidele Gode. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste
+amas de briques preparees pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le
+meme _adobe_ brun, les memes _leperos_ de mauvaise mine, flanant aux coins
+des rues; les memes jeunes filles aux jambes nues et chaussees de
+pantoufles; les memes files d'anes rosses; les memes bruits et les memes
+detestables cris. Nous passons devant une espece de masure dans un
+quartier eloigne, et nous sommes salues par des voix sortant de
+l'interieur. Elles crient; _Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!_
+Sans doute le _pelado_ a qui je suis redevable de ma blessure est parmi
+les canailles qui garnissent les croisees. Mais je connais trop l'anarchie
+du pays pour m'aviser d'en appeler a la justice! Les memes cris nous
+suivirent dans une autre rue, puis sur la place. Gode et moi nous
+rentrames a la fonda convaincus qu'il n'etait pas sans danger de nous
+montrer en public. Nous resolumes en consequence de rester dans l'enceinte
+de l'hotel.
+
+A aucune epoque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans
+cette ville a demi barbare, et confine entre les murs d'une sale auberge.
+Et cet ennui etait d'autant plus pesant, que je venais de traverser une
+periode toute de gaiete, au milieu de joyeux garcons que je me
+representais a leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en
+ecoutant quelque terrible histoire des montagnes. Gode partageait mes
+sentiments et se desesperait comme moi. L'humeur joviale du voyageur
+disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens,
+mais les "s...," les "f...," et les "godd..." ronflaient a chaque instant,
+provoques par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris
+enfin la resolution de mettre un terme a nos souffrances.
+
+--Nous ne pourrons jamais nous habituer a cette vie-la, Gode! dis-je un
+jour a mon compagnon.
+
+--Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est
+assommant plus assommant qu'une assemblee de quakers...
+
+--Je suis decide a ne pas la mener plus longtemps.
+
+--Mais qu'est-ce que monsieur pretend faire? Quel moyen, capitaine?
+
+--Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain.
+
+--Mais monsieur est-il assez fort pour monter a cheval?
+
+--J'en veux courir le risque, Gode. Si les forces me manquent, il y a
+d'autres villes le long de la riviere ou nous pourrions nous arreter. Ou
+que ce soit, nous serons mieux qu'ici.
+
+--C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la riviere:
+Albuquerque, Tome. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux
+qu'ici. Santa-Fe est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en
+aller, monsieur, fameux.
+
+--Fameux ou non, Gode, je m'en vais. Ainsi, preparez tout cette nuit,
+meme, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil.
+
+-Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je preparerai tout.
+
+Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de
+joie.
+
+J'avais pris la resolution de quitter Santa-Fe a tout prix; je voulais, si
+mes forces a moitie retablies me le permettaient, suivre, et meme, s'il
+etait possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire
+que de courtes etapes a travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si
+je ne pouvais parvenir a rejoindre mes amis, je m'arreterais a Albuquerque
+ou a El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une residence
+au moins aussi agreable que celle que je quittais.
+
+Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me
+representa que j'etais encore en tres-mauvais etat, que ma blessure etait
+loin d'etre cicatrisee. Il me fit un tableau tres-eloquent des dangers de
+la fievre, de la gangrene, de l'hemorragie. Voyant que j'etais resolu, il
+mit fin a ses remontrances, et me presenta sa note. Elle montait a la
+modeste somme de cent dollars! C'etait une veritable extorsion. Mais que
+pouvais-je faire? Je criai, je tempetai. Le Mexicain me menaca de la
+justice du gouverneur. Gode jura en francais, en espagnol, en anglais et
+en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai,
+quoique avec mauvaise grace.
+
+La sangsue disparut, et le maitre d'hotel lui succeda. Celui-ci, comme le
+premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantite
+d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis.
+
+--Ne partez pas! sur votre vie, senor, ne partez pas!
+
+--Et pourquoi, mon bon Jose? demandai-je.
+
+--Oh! _senor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!_
+
+--Mais je ne vais pas du cote des Indiens. Je descends la riviere; je
+traverse les villes du Nouveau-Mexique.
+
+--Ah! senor, les villes! vous n'avez pas de _seguridad_. Non! Non! Nulle
+part on n'est a l'abri du Navajo. Nous avons des _novedades_ (des
+nouvelles toutes fraiches). _Polvidera! Pobre Polvidera!_ elle a ete
+attaquee dimanche dernier. Dimanche, _senor_, pendant que tout le monde
+etait a la messe. Et puis, _senor_, les brigands ont entoure l'eglise;
+et... _oh! caramba!_ ils ont traine dehors tous ces pauvres gens, hommes,
+femmes et enfants. Puis, _senor_, ils ont tue les hommes, et pour les
+femmes... _Dios de mi alma!_
+
+--Eh bien, et les femmes?
+
+--Oh! _senor_, toutes parties, emmenees aux montagnes par les sauvages.
+_Pobres mugeres!_
+
+--C'est une lamentable histoire, en verite! mais les Indiens, a ce que
+j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu'a de longs intervalles.
+J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, Jose,
+j'ai resolu d'en courir le risque.
+
+--Mais, _senor_, continua Jose abaissant sa voix au diapason de la
+confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs,
+_muchos, muchissimos!_ Ah! je vous le dis, _mi amo_, des voleurs blancs;
+_blancos, blancos y muy feos_ (et bien dangereux) _carrai!_
+
+Et Jose serra les poings comme s'il se fut debattu contre un ennemi
+imaginaire. Tous ses efforts pour eveiller mes craintes furent inutiles.
+Je repondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien
+garnie de mon domestique Gode. Quand le bonhomme mexicain vit que j'etais
+determine a le priver du seul hote qu'il eut dans sa maison, il se retira
+d'un air maussade et revint un instant apres avec sa note. Comme celle du
+medecin, elle etait hors de toute proportion raisonnable, mais encore une
+fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour,
+j'etais en selle, suivi de Gode et d'une couple de mules pesamment
+chargees; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo.
+
+
+
+IX
+
+
+LE DEL-NORTE.
+
+Pendant plusieurs jours nous cotoyames le Del-Norte en le descendant. Nous
+traversames beaucoup de villages, la plupart semblables a Santa-Fe. Nous
+eumes a franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et a suivre les
+bordures de champs nombreux, etalant le vert clair des plantations de
+mais. Nous vimes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci
+paraissaient de plus en plus riches a mesure que nous nous avancions au
+sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, a l'est et a l'ouest, nous
+decouvrions de noires montagnes dont le profil ondule s'elevait vers le
+ciel. C'etait la double rangee des montagnes Rocheuses. De longs
+contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la riviere, et,
+en certains endroits, semblaient clore la vallee, ajoutant un charme de
+plus au magnifique paysage qui se deroulait devant nous a mesure que nous
+avancions.
+
+Nous vimes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route;
+les hommes portaient le serape a carreaux ou la couverture rayee des
+Navajoes; le sombrero conique a larges bords; les _calzoneros_ de velours,
+avec des rangees de brillantes aiguillettes attachees a la veste par
+l'elegante ceinture. Nous vimes des _mangas_ et des _tilmas_, et des
+hommes chausses de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les
+femmes, nous pumes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la
+chemisette brodee. Nous vimes encore tous les lourds et grossiers
+instruments de l'agriculture: la charrette grincante avec ses roues
+pleines; la charrue primitive avec sa fourche a trois branches, a peine
+ecorchant le sol; les boeufs sous le joug, actives par l'aiguillon, les
+houes recourbees entre les mains des cerfs-peons. Tout cela, curieux et
+nouveau pour nous, indiquait un pays ou les connaissances agricoles n'en
+etaient qu'aux premiers rudiments.
+
+En route, nous rencontrames de nombreux _atajos_ conduits par leurs
+_arrieros_. Les mules etaient petites, a poil ras, a jambes greles et
+retives. Les _arrieros_ avaient pour montures des _mustangs_ aux jarrets
+nerveux. Les selles a hauts pommeaux et a hautes dossieres, les brides en
+corde de crin; les figures basanees et les barbes taillees en pointe des
+cavaliers; les enormes eperons sonnant a chaque pas; les exclamations:
+_Hola! mula! Malraya! vaya!_ nous remarquames toutes ces choses, qui
+etaient pour nous autant d'indices du caractere hispano-americain des
+populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse
+ete vivement interesse. Mais alors tout passait devant moi comme un
+panorama ou comme les scenes fugitives d'un reve prolonge. C'est avec ce
+caractere que les impressions de ce voyage sont restees dans ma memoire.
+Je commencais a etre sous l'influence du delire et de la fievre. Ce
+n'etait qu'un commencement; neanmoins, cette disposition suffisait pour
+denaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect
+etrange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur
+du soleil, la poussiere, la soif, et, par-dessus tout, le miserable gite
+que je trouvais dans les _posadas_ du Nouveau-Mexique m'occasionnaient des
+souffrances excessives.
+
+Le cinquieme jour, apres notre depart de Santa-Fe, nous entrames dans le
+sale petit _pueblo_ de Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit,
+mais j'y trouvai si peu de chances de m'etablir un peu confortablement,
+que je me decidai a pousser jusqu'a _Socorro_. C'etait le dernier point
+habite du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible desert: la
+_Jornada del muerte_ (l'etape de la mort). Gode ne connaissait pas le
+pays, et a Parida je m'etais pourvu d'un guide qui nous etait
+indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais
+appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre a Socorro,
+j'avais ete force de le garder. C'etait un gaillard de mauvaise mine, velu
+comme un ours et qui m'avait fortement deplu a premiere vue; mais je vis,
+en arrivant a Socorro, que j'avais ete bien informe. Impossible d'y
+trouver un guide a quelque prix que ce fut, tant etait grande la terreur
+inspiree par la _Jornada_ et ses hotes frequents, les Apaches.
+
+Socorro etait en pleine rumeur a propos de nouvelles incursions des
+Indiens. Ceux-ci avaient attaque un convoi pres du passage de
+Fra-Cristobal, et massacre les arrieros jusqu'au dernier. Le village etait
+consterne. Les habitants redoutaient une attaque, et me considererent
+comme atteint de folie quand je fis connaitre mon intention de traverser
+le desert. Je commencais a craindre qu'on ne detournat mon guide de son
+engagement; mais il resta inebranlable, et assura plus que jamais qu'il
+nous accompagnerait jusqu'au bout. Independamment de la chance de
+rencontrer les Apaches, j'etais en assez mauvaise position pour affronter
+la _Jornada._ Ma blessure etait devenue tres-douloureuse, et j'etais
+devore par la fievre. Mais la caravane avait traverse Socorro, trois jours
+seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens
+compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me determina a fixer
+mon depart au lendemain matin, et a prendre toutes les dispositions
+necessaires pour une course rapide.
+
+Gode et moi nous nous eveillames avant le jour. Mon domestique sortit pour
+avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la
+maison pour preparer le cafe avant de partir. J'avais pour temoin oisif de
+cette operation le maitre de l'auberge, qui s'etait leve et se promenait
+gravement dans la salle, enveloppe dans son serape. Au beau milieu de ma
+besogne, je fus interrompu par la voix de Gode, qui appelait du dehors:
+
+--Mon maitre! mon maitre! le gredin s'est sauve!
+
+--Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauve?
+
+--Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a volee et s'est sauve
+avec. Venez, monsieur, venez.
+
+Rempli d'inquietude, je suivis le Canadien a l'ecurie. Mon cheval!... Dieu
+merci, il etait la. Une des mules manquait; c'etait celle que le guide
+avait montee depuis Parida.
+
+--Peut-etre n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il
+soit encore dans la ville.
+
+Nous cherchames de tous cotes et envoyames dans toutes les directions,
+mais sans succes. Nos doutes furent enfin leves par quelques hommes
+arrivant pour le marche; ils avaient rencontre notre homme beaucoup plus
+haut, le long de la riviere, menant la mule au triple galop.... Que
+pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu'a Parida? C'etait une journee de
+perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas ete si sot que de
+prendre cette direction; l'eut-il fait, c'eut ete peine perdue pour nous
+que de nous adresser a la justice. En consequence, je pris le parti de
+laisser cela jusqu'a ce que le retour de la caravane me mit a meme de
+retrouver le voleur et de poursuivre son chatiment devant les autorites.
+Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu melanges d'une
+sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait vole, lorsque je
+caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris
+Moro de preference a la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu
+resoudre jusqu'a present. Je ne puis m'expliquer la preference de cette
+canaille qu'en l'attribuant a quelques scrupules d'un vieux reste
+d'honnetete, ou a la stupidite la plus complete. Je cherchai a me procurer
+un autre guide; je m'adressai a tous les habitants de Socorro; mais ce fut
+en vain. Ils ne connaissaient pas une ame qui voulut consentir a
+entreprendre un tel voyage.
+
+--_Los Apaches! Los Apaches!_
+
+Je m'adressai aux peons, aux mendiants de la place:
+
+--_Los Apaches!_
+
+Partout ou je me tournais, je ne recevais qu'une reponse: _Los Apaches,_
+et un petit mouvement du doigt indicateur, a la hauteur du nez, ce qui est
+la facon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique.
+
+--Il est clair, Gode, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut
+affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur?
+
+--Je suis pret, mon maitre; allons!
+
+Suivi de mon fidele compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous
+restat, je pris la route du desert. Nous dormimes la nuit suivante au
+milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de tres-bonne
+heure, nous entrions dans la _Jornada del Muerte_.
+
+
+
+X
+
+
+LA JORNADA DEL MUERTE.
+
+Au bout de deux heures, nous avions atteint le passage de Fra-Cristobal.
+La, la route s'eloigne de la riviere et penetre dans le desert sans eau.
+Nous entrons dans le gue peu profond et nous traversons sur la rive
+orientale. Nous remplissons nos outres avec grand soin, et nous laissons
+nos betes boire a discretion. Apres une courte halte pour nous rafraichir
+nous-memes, nous reprenons notre marche. Quelques milles sont a peine
+franchis que nous pouvons verifier la justesse du nom donne a ce terrible
+desert. Le sol est jonche d'ossements d'animaux divers. Il y a aussi des
+ossements humains. Ce spheroide blanc, marbre de rainures grises et
+dentelees, c'est un crane humain: il est place pres du squelette d'un
+cheval. Le cheval et l'homme sont tombes, ensemble, et ensemble leurs
+cadavres sont devenus la proie des loups. Au milieu de leur course
+alteree, ils avaient ete abattus par le desespoir, ignorant que l'eau
+n'etait plus eloignee d'eux que d'un seul effort de plus! Nous rencontrons
+le squelette d'une mule, avec son bat encore boucle, et une vieille
+couverture longtemps battue par les vents. D'autres objets, evidemment
+apportes la par la main de l'homme, frappent nos yeux a mesure que nous
+avancons. Un bidon brise, des tessons de bouteilles, un vieux chapeau, un
+morceau de couverture de selle, un eperon couvert de rouille, une courroie
+rompue et tant d'autres vestiges se trouvent sous nos pas et racontent de
+lamentables histoires. Et nous n'etions encore que sur le bord du desert.
+Nous venions de nous rafraichir. Qu'adviendrait-il de nous quand, ayant
+traverse, nous approcherions de la rive opposee? Etions-nous destines a
+laisser des souvenirs du meme genre!
+
+De tristes pressentiments venaient nous assaillir, lorsque nos yeux
+mesuraient la vaste plaine aride qui s'etendait a l'infini devant nous.
+Nous ne craignions pas les Apaches. La nature elle-meme etait notre plus
+redoutable ennemi. Nous marchions en suivant les traces des wagons. La
+preoccupation nous rendait muets. Les montagnes de Cristobal s'abaissaient
+derriere et nous avions presque _perdu la terre de vue_. Nous apercevions
+bien les sommets de la _Sierra-Blanca_, au loin, tout au loin a l'est;
+mais devant nous, au sud, l'oeil n'etait arrete par aucun point saillant,
+par aucune limite. La chaleur commencait a etre excessive. J'avais prevu
+cela au moment du depart, sentant que la matinee avait ete tres-froide, et
+voyant la riviere couverte de brouillards. Dans tout le cours de mes
+voyages a travers toutes sortes de climats, j'ai remarque que de telles
+matinees pronostiquent des heures brulantes pour le milieu du jour. Les
+rayons du soleil deviennent de plus en plus torrides a mesure qu'il
+s'eleve. Un vent violent souffle, mais il n'apporte aucune fraicheur. Au
+contraire; il souleve des nuages de sable brulant et nous les lance a la
+face. Il est midi. Le soleil est au zenith. Nous marchons peniblement a
+travers le sable mouvant. Pendant plusieurs milles nous n'apercevons aucun
+signe de vegetation. Les traces des wagons ne peuvent plus nous guider: le
+vent les a effacees.
+
+Nous entrons dans une plaine couverte d'_artemisia_ et de hideux buissons
+de plantes grasses. Les branches tordues et entrelacees entravent notre
+marche. Pendant plusieurs heures, nous chevauchons a travers des fourres
+de sauge amere, et nous atteignons enfin une autre region, une plaine
+sablonneuse et ondulee. De longs chainons arides descendent des montagnes
+et semblent s'enfoncer dans les vagues du sable amoncele de chaque cote.
+Nous ne sommes plus entraves par les feuilles argentees de l'artemisia.
+Nous ne voyons devant nous que l'espace sans limite, sans chemins traces
+et sans arbres. La reverberation de la lumiere par la surface unie du sol
+nous aveugle. Le vent souffle moins fort, et de noirs nuages flottant dans
+l'air s'eloignent lentement. Tout a coup nous nous arretons frappes
+d'etonnement. Une scene etrange nous environne. D'enormes colonnes de
+sable souleve par des tourbillons de vent s'elevent verticalement
+jusqu'aux nuages. Ces colonnes se meuvent ca et la a travers la plaine.
+Elles sont jaunes et lumineuses. Le soleil brille a travers les cristaux
+voltigeants. Elles se meuvent lentement, mais s'approchent incessamment de
+nous. Je les considere avec un sentiment de terreur. J'ai entendu raconter
+que des voyageurs, enleves dans leur tourbillonnement rapide, ont ete
+precipites de hauteurs effrayantes sur le sol. La mule de bagages,
+effrayee du phenomene, brise son licol et s'echappe vers les hauteurs.
+Gode s'elance a sa poursuite. Je reste seul. Neuf ou dix gigantesques
+colonnes se montrent a present, rasant la plaine, et m'environnent de leur
+cercle. Il semble que ce soient des etres surnaturels, creatures d'un
+monde de fantomes, animes par le demon. Deux d'entre elles s'approchent
+l'une de l'autre. Un choc court et violent provoque leur mutuelle
+destruction; le sable retombe sur la terre, et un nuage de poussiere
+flotte au-dessus, se dissipant peu a peu. Plusieurs se sont rapprochees de
+moi et me touchent presque. Mon chien hurle et aboie. Le cheval souffle
+avec effroi et frissonne entre mes jambes, en proie a une profonde
+terreur. Interdit, incertain, je reste sur ma selle, attendant l'evenement
+avec une anxiete inexprimable. Mes oreilles sont remplies d'un
+bourdonnement pareil au bruit d'une grande machine; mes yeux sont frappes
+d'eblouissements au milieu desquels se melent toutes les couleurs; mon
+cerveau est en ebullition. D'etranges apparitions voltigent devant moi.
+J'ai le delire de la fievre. Les courants charges se rencontrent et se
+heurtent dans leur terrible tourbillonnement. Je me sens saisi par une
+force invincible et arrache de ma selle. Mes yeux, ma bouche, mes oreilles
+sont remplis de poussiere. Le sable, les pierres et les branches d'arbres
+me fouettent la figure, je suis lance avec violence contre le sol.
+
+Un moment, je reste immobile, a moitie enseveli et aveugle. Je sens que
+d'epais nuages de sable roulent au-dessus de moi. Je ne suis ni blesse, ni
+contusionne; j'essaie de regarder autour de moi, mais il m'est impossible
+de rien distinguer; je ne puis ouvrir mes yeux, qui me font horriblement
+souffrir. J'etends les bras, cherchant apres mon cheval. Je l'appelle par
+son nom. Un petit cri plaintif me repond. Je me dirige du cote d'ou vient
+ce cri, et je pose ma main sur l'animal. Il git couche sur le flanc. Je
+saisis la bride et il se releve; mais je sens qu'il tremble comme la
+feuille. Pendant pres d'une demi-heure, je reste aupres de sa tete,
+debarrassant mes yeux du sable qui les remplit, et attendant que le simoun
+soit passe. Enfin l'atmosphere s'eclaircit, et le ciel se degage; mais le
+sable, encore agite le long des collines, me cache la surface de la
+plaine. Gode a disparu. Sans doute il est dans les environs; je l'appelle
+a haute voix; j'ecoute, pas de reponse. De nouveau j'appelle avec plus de
+force... rien; rien que le sifflement du vent. Aucun indice de la
+direction qu'il a pu prendre! Je remonte a cheval et parcours la plaine
+dans tous les sens. Je decrivis un cercle d'un mille environ, en
+l'appelant a chaque instant. Partout le silence et aucune trace sur le
+sol. Je courus pendant une heure, galopant d'une colline a l'autre, mais
+sans apercevoir aucun vestige de mon camarade ou des mules. J'etais
+desespere. J'avais crie jusqu'a extinction. Je ne pouvais pas pousser plus
+loin mes recherches. Ma gorge etait en feu; je voulus boire! Mon Dieu! ma
+gourde etait brisee, et la mule de bagage avait emporte les outres. Les
+morceaux de la calebasse pendaient encore apres la courroie, et les
+dernieres gouttes de l'eau qu'elle avait contenue coulaient le long des
+flancs de mon cheval. Et j'etais a cinquante milles de l'eau!
+
+Vous ne pouvez comprendre toute l'horreur de cette situation, vous qui
+vivez dans des contrees septentrionales, sur une terre remplie de lacs, de
+rivieres et de sources limpides. Vous n'avez jamais ressenti la soif. Vous
+ne savez pas ce que c'est que d'etre prive d'eau! Elle coule pour vous de
+toutes les hauteurs, et vous etes blase sur ses qualites. Elle est trop
+crue; elle est trop fade; elle n'est pas assez limpide. Il n'en est pas
+ainsi pour l'habitant du desert, pour celui qui voyage a travers l'ocean
+des prairies. L'eau est le principal objet de ses soins, de son eternelle
+inquietude: l'eau est la divinite qu'il adore. Il peut lutter contre la
+faim tant qu'il lui reste un lambeau de ses vetements de cuir. Si le
+gibier manque, il peut attraper des marmottes, chasser le lezard et
+ramasser les grillons de la prairie. Il peut se procurer toutes sortes
+d'aliments. Donnez-lui de l'eau, il pourra vivre et se tirer d'affaire;
+avec du temps il atteindra la limite du desert. Prive d'eau, il essayera
+de macher une bille ou une pierre de calcedoine; ouvrira les cactus
+spheroidaux et fouillera les entrailles du buffalo sanglant; mais il
+finira toujours par mourir. Sans eau, eut-il d'ailleurs des provisions en
+abondance, il faut qu'il meure. Ah vous ne savez pas ce que c'est que la
+soif! C'est une terrible chose. Dans les sauvages deserts de l'ouest c'est
+la _soif qui tue._
+
+Il etait tout naturel que je fusse en proie au desespoir. Je pensais avoir
+atteint environ le milieu de la _Jornada_. Je savais que, sans eau, il me
+serait impossible d'atteindre l'autre extremite. L'angoisse m'avait deja
+saisi; ma langue etait dessechee et ma gorge se contractait. La fievre et
+la poussiere du desert augmentaient encore mes souffrances. Le besoin,
+l'atroce besoin de boire, m'accablait d'incessantes tortures. Ma presence
+d'esprit m'avait abandonne et j'etais completement desoriente. Les
+montagnes, qui jusqu'alors nous avaient servi de guide, semblaient
+maintenant se diriger dans tous les sens. J'etais embrouille au milieu de
+toutes ces chaines de collines. Je me rappelais avoir entendu parler d'une
+fontaine l'_Ojo del Muerto_, qui, disait-on, se trouvait a l'ouest de la
+route. Quelquefois il y avait de l'eau dans cette fontaine; d'autres fois
+il etait arrive que des voyageurs l'avaient trouvee completement a sec, et
+avaient laisse leurs os sur ses bords. Voila du moins ce qu'on racontait a
+Socorro. Pendant quelques minutes, je restai indecis; puis, tirant presque
+machinalement la rene droite, je dirigeai mon cheval vers l'ouest. Je
+voulais d'abord chercher la fontaine, et si je ne la trouvais pas, pousser
+vers la riviere. C'etait revenir sur mes pas, mais il me fallait de l'eau
+sous peine de mort. Je me laissais aller sur ma selle, faible et
+vacillant, m'abandonnant a l'instinct de mon cheval. Je n'avais plus
+l'energie necessaire pour le conduire. Il me porta plusieurs milles vers
+l'ouest, car j'avais le soleil en face. Tout a coup je fus reveille de ma
+stupeur. Un spectacle enchanteur frappait mes yeux. Un lac!--Un lac, dont
+la surface brillait comme le cristal! Etais-je bien sur de le voir?
+N'etait-ce pas un mirage? Non, ses contours etaient trop fortement
+arretes. Ils n'avaient pas cette apparence grele et nuageuse qui
+caracterise le phenomene. Non; ce n'etait pas un mirage. C'etait bien de
+l'eau!
+
+Involontairement mes eperons presserent les flancs de mon cheval; mais il
+n'avait pas besoin d'etre excite. Il avait vu l'eau et se precipitait vers
+elle avec une energie toute nouvelle. Un moment apres, il etait dedans
+jusqu'au ventre. Je m'elancai de ma selle et plongeai a mon tour, et
+j'etais sur le point de puiser l'eau avec le creux de mes mains, lorsque
+mon attention fut eveillee par l'attitude de mon cheval. Au lieu de boire
+avidement, il s'etait arrete, secouant la tete, et soufflant avec toutes
+les apparences du desappointement. Mon chien, lui aussi, refusait de boire
+et s'eloignait de la rive en se lamentant et en hurlant. Je compris ce que
+cela signifiait; mais avec cette obstination qui repousse tous les
+temoignages et ne s'en rapporte qu'a l'experience propre, je puisai
+quelques gouttes dans ma main et les portai a mes levres. L'eau etait
+salee et brulante! J'aurais pu prevoir cela avant d'arriver au lac, car
+j'avais traverse des champs de sel qui l'environnaient comme d'une
+ceinture de neige; mais, a ce moment, la fievre me brulait le cerveau et
+je n'avais plus ma raison. Il etait inutile de rester la plus longtemps.
+Je sautai sur ma selle. Je m'eloignai du bord et de sa blanche ceinture de
+sel. Ca et la le sabot de mon cheval sonnait contre les ossements blanchis
+d'animaux, tristes restes de nombreuses victimes. Ce lac meritait bien son
+nom de _Laguna del Muerto_ (lac de la mort). Je me dirigeai vers son
+extremite meridionale, et pointai de nouveau vers l'ouest, dans l'espoir
+de gagner la riviere.
+
+A dater de ce moment jusqu'a une epoque assez eloignee, ou je me trouvai
+place au milieu d'une scene toute differente, ma memoire ne me rappelle
+que des choses confuses; quelques incidents, sans aucune liaison entre
+eux, mais se rapportant a des faits reels, sont restes dans mon souvenir.
+Ils sont meles dans mon esprit avec d'autres visions trop terribles et
+trop depourvues de vraisemblance pour que je puisse les considerer
+autrement que comme des hallucinations de mon cerveau malade.
+Quelques-unes cependant etaient reelles. De temps en temps la raison avait
+du me revenir, sous l'influence d'une espece d'oscillation etrange de mon
+cerveau. Je me rappelle etre descendu de cheval sur une hauteur.
+J'avais du parcourir auparavant une longue route sans m'en rendre compte,
+car le soleil etait pres de l'horizon quand je mis pied a terre. C'etait
+un point tres-eleve, au bord d'un precipice, et devant moi je voyais une
+belle riviere, coulant doucement a travers des bosquets verts comme
+l'emeraude. Il me semblait que ces bosquets etaient remplis d'oiseaux qui
+chantaient delicieusement. L'air etait rempli de parfums et le paysage qui
+se deroulait devant moi m'offrait tous les enchantements d'un Elysee.
+Autour de moi tout paraissait lugubre, sterile et brule d'une intolerable
+chaleur. La soif qui me torturait etait surexcitee encore par l'aspect de
+l'eau. Tout cela etait reel: tout cela etait exact.
+
+ * * * * *
+
+Il faut que je boive! Il faut que j'atteigne la riviere! c'est de l'eau
+douce et fraiche... Oh! il faut que je boive! Que vois-je? Le rocher est a
+pic. Non, je ne puis descendre ici; je descendrai plus facilement la-bas.
+--Qui est la!--Qui etes-vous, monsieur?
+
+--Ah! c'est toi, mon brave Moro; c'est toi, Alp, Venez! Venez! suivez-moi!
+descendons! descendons a la riviere!--Ah! Encore ce rocher maudit!
+--Regardez comme cette eau est belle! Elle nous sourit. On entend son
+joyeux clapotement! Allons boire!--Non, pas encore; nous ne pouvons pas
+encore descendre. Il faut aller plus loin. Mon Dieu! il n'est pas possible
+de sauter d'une telle hauteur! mais il faut pourtant que nous apaisions
+notre soif! Viens. Gode! viens, Moro, mon vieil ami! Alp! Viens! Allons!
+nous atteindrons la riviere; nous boirons.--Qui parle de Tantale? Ah! ah!
+ce n'est pas moi; ce n'est pas moi!--Arriere! demon! ne me poussez pas!
+--Arriere! arriere! Vous dis-je.--Oh!... Des formes etranges, des demons
+innombrables, dansent autour de moi et me tirent vers le bord du rocher.
+Je perds pied; je me sens lance dans l'air, puis tomber, tomber, et tomber
+encore, et cependant l'eau reste toujours a la meme distance de moi, et je
+la vois au-dessous couler brillante au milieu des arbres verts....
+
+ * * * * *
+
+Je suis sur une roche, sur une masse de dimensions enormes; mais elle
+n'est pas en repos; elle se meut a travers l'espace, tandis que je reste
+immobile sur elle, etendu, ralant de desespoir et d'impuissance. C'est un
+aerolithe! ce ne peut etre qu'un aerolithe! Grand Dieu! quel choc quand il
+va rencontrer une planete! Horreur! horreur!
+
+ * * * * *
+
+Le soleil se souleve au-dessous de moi et oscille dans toutes les
+directions comme secoue par un tremblement de terre!
+
+ * * * * *
+
+La moitie de tout cela etait reel; la moitie etait un reve, un reve du
+genre de ceux dans lesquels vous jettent les premieres atteintes d'un
+empoisonnement.
+
+
+
+XI
+
+
+ZOE
+
+Je suis couche, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent
+les rideaux. Ce sont des scenes de l'ancien temps; des chevaliers revetus
+de cottes de maille, le heaume sur la tete, et a cheval, dirigent les uns
+contre les autres des lances penchees, quelques-uns tombent de leur selle,
+atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scenes encore; de nobles
+dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de
+l'emerillon. Elles sont entourees de leurs pages de service, qui tiennent
+en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-etre
+n'ont-elles jamais existe que dans l'imagination de quelque artiste a la
+vieille mode: quoi qu'il en soit, je considere leurs formes etranges avec
+une sorte d'extase a moitie idiote. Les beaux traits des nobles dames me
+causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du
+peintre, ou ces divins contours representent-ils le type du temps? Dans ce
+dernier cas, il n'est pas etonnant que tant de corselets fussent fausses
+et tant de lances brisees pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes
+de metal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent
+de maniere a former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces
+baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le
+pourrait faire, la regularite de leur courbure. Je ne suis pas chez moi.
+Toutes ces choses me sont etrangeres. Cependant,--pense-je,--j'ai deja vu
+quelque chose de semblable; mais ou?--Oh! je sais; avec de larges rayures
+tissees de soie; c'etait une couverture de Navajo!--Ou etais-je donc?
+--dans le New-Mexico?--Oui.--Maintenant je me souviens! la _Jornada!_
+--Mais comment suis-je venu ici?
+
+C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil.
+Mes doigts! comme ils sont blancs et effiles! et mes ongles! longs et
+bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens a mon
+menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais porte;
+je veux la couper... Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre
+sanglante! Celui-la, le plus petit, veut desarconner l'autre. Oh! quel
+elan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le
+cavalier semblent ne faire qu'un seul etre. Leurs ames sont unies par un
+mysterieux lien. Le meme sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne
+peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le
+faucon perche sur son poing est brillante! comme elle est fiere! comme
+elle est charmante!... Fatigue, je m'endormis de nouveau.
+
+ * * * * *
+
+Mes yeux parcourent encore les scenes peintes sur les rideaux; les
+chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux.
+Mes idees se sont eclaircies, et j'entends de la musique. Je reste
+silencieux et j'ecoute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et
+delicatement module. L'une joue d'un instrument a cordes. Je reconnais les
+sons de la harpe espagnole, mais la musique est francaise; c'est une
+chanson normande; les paroles appartiennent a la langue de cette contree
+romantique. Cela me cause une vive surprise, car la memoire des derniers
+evenements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France.
+
+La lumiere eclairait mon lit, et, en detournant la tete, je m'apercus que
+les rideaux etaient ouverts. J'etais couche dans une grande chambre,
+irregulierement, mais elegamment meublee. Des figures humaines etaient
+devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couchees
+sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes
+paraissaient absorbees dans quelque occupation. Il me semblait voir un
+assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'etait
+Une illusion; je m'apercus bientot que ma retine malade, doublait les
+objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une
+image etait la reproduction de l'autre. Je m'efforcai de raffermir mon
+regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il
+n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je
+gardais le silence, ne sachant trop si cette scene ne constituait pas une
+nouvelle phase de mon reve. Mes regards passaient d'une personne a l'autre
+sans s'arreter sur aucune d'elles. La plus rapprochee de moi etait une
+femme d'un age mur, assise sur une ottomane tres basse. La harpe dont
+j'avais entendu les sons etait devant elle, et elle continuait a en jouer.
+Elle devait avoir ete, a ce qu'il me parut, d'une rare beaute dans sa
+jeunesse; et elle etait encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait
+conserve des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte
+de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps
+avaient ride le satin de ses joues. C'etait une Francaise; un ethnologiste
+pouvait l'affirmer a premiere vue. Les lignes caracteristiques de sa race
+privilegiee etaient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empecher de
+penser qu'il avait ete un temps ou les sourires de cette figure avaient du
+faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et
+avait fait place a l'expression d'une tristesse profonde et sympathique.
+Cette melancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant,
+dans chacune des notes qui s'echappaient des vibrations de l'instrument.
+
+Mes regards se porterent plus loin. Un homme, qui avait passe l'age moyen
+etait assis devant une table, a peu pres au milieu de la chambre. Sa
+figure etait tournee de mon cote, et sa nationalite n'etait pas plus
+difficile a reconnaitre que celle de la dame. Les joues vermeilles, le
+front large, le menton proeminent, la petite casquette verte a forme haute
+et conique, les lunettes bleues etaient autant de signes caracteristiques.
+C'etait un Allemand. L'expression de sa physionomie n'etait pas tres
+intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien
+des hommes dont l'intelligence a brille dans des recherches artistiques ou
+scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues a
+des talents ordinaires fecondes par un travail extraordinaire; travail
+herculeen qui ne connait pas de repos: Pelion sur Ossa. L'homme que
+j'avais devant les yeux me sembla devoir etre un de ces travailleurs
+infatigables. L'occupation a laquelle il se livrait etait egalement
+caracteristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le
+plancher, etaient etendus les objets de son etude: des plantes et des
+arbrisseaux de differentes especes. Il etait occupe a les classer, et les
+placait avec precaution entre les feuilles de son herbier. Il etait clair
+que cet homme etait un botaniste. Un regard jete a droite detourna bien
+vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux
+la plus charmante creature qu'il m'eut jamais ete donne de voir; mon coeur
+bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frappe
+d'admiration. L'iris dans tout son eclat, les teintes rosees de l'aurore,
+les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces
+choses. Reunissez-les; rassemblez toutes les beautes de la nature dans un
+harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mysterieuse influence
+qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une
+jolie femme. Parmi toutes les choses creees, il n'y a rien d'aussi beau,
+rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'etait point une
+femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,--une jeune
+fille, une jeune vierge,--a peine au seuil de la puberte, et prete a
+fleurir aux premiers rayons de l'amour.
+
+Il me sembla que j'avais deja vu cette figure. Je l'avais vue en, effet,
+un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus agee. C'etaient
+les memes traits, et, si je puis ainsi parler, le meme type transmis de la
+mere a la fille; le meme front eleve, le meme angle facial, la meme ligne
+du nez, droite comme un rayon de lumiere, et la courbe des narines,
+delicatement dessinee en spirale, que l'on retrouve dans les medailles
+grecques. Leurs cheveux aussi etaient de la meme couleur, d'un blond dore;
+mais chez la mere l'or etait melange de quelques fils d'argent. Les
+tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son
+cou et sur des epaules dont les blancs contours paraissaient avoir ete
+tailles dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un
+langage bien eleve, bien poetique. Il m'est impossible d'ecrire ou de
+parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrete la, et je supprime
+des details qui auraient peu d'interet pour le lecteur. En echange,
+accordez-moi la faveur de croire que la charmante creature, qui fit alors
+sur moi une impression desormais ineffacable, etait belle, etait adorable.
+
+--Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils
+foulaient chouer la _Marseillaise_, la krante _Marseillaise_. Qu'en tit
+_mein lieb fraulein?_ (Ma chere demoiselle.)
+
+--Zoe! Zoe! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour
+vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zoe.
+
+La jeune fille, qui jusque-la avait suivi avec attention le travail du
+naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et decrochant un
+instrument qui ressemblait a une guitare, elle retourna s'asseoir pres de
+sa mere. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des
+deux instruments retentirent des notes vibrantes de la _Marseillaise_. Il
+y avait quelque chose de particulierement gracieux dans ce petit concert.
+L'accompagnement, autant que j'en pus juger, etait parfaitement execute,
+et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux
+ne quittaient pas la jeune Zoe, dont la figure, animee par les fortes
+pensees de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune
+deesse de la liberte jetant le cri: "Aux armes!" Le botaniste avait
+interrompu son travail et pretait l'oreille avec delices. A chaque retour
+de l'energique appel: _Aux armes, citoyens!_ le brave homme battait des
+mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le meme
+enthousiasme qui, a cette epoque, mettait toute l'Europe en rumeur
+eclatait dans tous ses traits.
+
+--Ou suis-je donc! Des figures francaises, de la musique francaise, des
+voix francaises, la causerie francaise!-Car le botaniste s'etait servi de
+cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des
+bords du Rhin, qui m'avait confirme dans ma premiere impression,
+relativement a sa nationalite.--Ou suis-je donc? Mon oeil errait tout
+autour de la chambre cherchant une reponse a cette question. Je
+reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campeche avec les
+pieds en croix, un _rebozo_, un _pautate_ de feuilles de palmier. Ah! Alp!
+Mon chien etait couche sur le tapis pres de mon lit, et il dormait.
+
+--Alp!... Alp!...
+
+--Oh! maman! maman! ecoutez! l'etranger appelle.
+
+Le chien s'etait dresse; et, posant ses pattes de devant sur le lit
+frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main
+de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse.
+
+--Oh! maman! maman! il le reconnait! Voyez donc!
+
+La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le
+poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui etait sur le point de s'elancer
+sur moi.
+
+--Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement!
+
+--Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arriere, tog! En
+arriere, mon pon gien!
+
+--Qui?... quoi?... dites-moi?... ou suis-je? qui etes-vous?
+
+--Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez ete bien malade.
+
+--Oui, oui; nous sommes des amis, repeta la jeune fille...
+
+--Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici
+maman, et moi je suis...
+
+--Un ange du ciel, charmante Zoe!
+
+L'enfant me regarda d'un air emerveille, et rougit en disant:
+
+--Ah! maman, il sait mon nom!
+
+C'etait le premier compliment qu'elle eut jamais recu, inspire par
+l'amour.
+
+--C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientot tepout,
+maindenant. Ote-toi de la, mon pon Alp! Ton maitre il fa pien; pon gien: a
+pas! a pas!
+
+--Peut-etre, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit...
+
+--Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous
+jouer encore?
+
+--Oui, la musique, elle est tres-ponne, tres-ponne pour la malatie.
+
+--Oh! maman, jouons alors.
+
+La mere et la fille reprirent leurs instruments et recommencerent a jouer.
+J'ecoutais les douces melodies, couvant les musiciennes du regard. A la
+longue, mes paupieres s'appesantirent, et les realites qui m'entouraient
+se perdirent dans les nuages du reve.
+
+Mon reve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus
+entendre, a moitie endormi, que l'on ouvrait la porte.
+
+Quand je regardai a la place occupee peu d'instants avant par les
+executants, je vis qu'ils etaient partis. La mandoline avait ete posee sur
+l'ottomane, mais _Elle_ n'etait plus la. Je ne pouvais pas, de la place
+que j'occupais, voir la chambre tout entiere; mais j'entendis que
+quelqu'un etait entre par la porte exterieure. Les paroles tendres, que
+l'on echange quand un voyageur cheri rentre chez lui, frapperent mon
+oreille. Elles se melaient au bruit particulier des robes de soie
+froissees. Les mots: "Papa!--Ma bonne petite Zoe!" ceux-ci, articules par
+une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications
+echangees a voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes
+s'ecoulerent; j'ecoutai en silence. On marchait dans la salle d'entree. Un
+cliquetis d'eperons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le
+plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approcherent de
+mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures
+etait devant moi!
+
+
+
+XII
+
+
+SEGUIN
+
+--Vous allez mieux? vous serez bientot retabli; je suis heureux de voir
+que vous vous etes tire de la.
+
+Il dit cela sans me presenter la main.
+
+--C'est a vous que je dois la vie, n'est-ce pas?
+
+Cela peut paraitre etrange, mais des que j'apercus cet homme, je demeurai
+convaincu que je lui devais la vie. Je crois meme que cette idee m'avait
+traverse le cerveau auparavant, dans la courte periode qui s'etait ecoulee
+depuis que j'avais repris connaissance. L'avais-je rencontre pendant mes
+courses desesperees a la recherche de l'eau, ou avais-je reve de lui dans
+mon delire?
+
+--Oh! oui! me repondit-il en souriant; mais vous devez vous rappeler que
+j'etais redevable envers vous du risque que vous aviez couru de la perdre
+pour moi.
+
+--Voulez-vous accepter ma main? Voulez-vous me pardonner?
+
+Apres tout, il y a une pointe d'egoisme meme dans la reconnaissance.
+
+Quel changement s'etait opere dans mes sentiments a l'egard de cet homme!
+Je lui tendais la main, et, quelques jours auparavant, dans l'orgueil de
+ma moralite, j'avais repousse la sienne avec horreur. Mais j'etais alors
+sous l'influence d'autres pensees. L'homme que j'avais devant les yeux
+etait le mari de la dame que j'avais vue; c'etait le pere de Zoe. Son
+caractere, son affreux surnom, j'oubliais tout; et, un instant apres, nos
+mains se serraient dans une etreinte amicale.
+
+--Je n'ai rien a vous pardonner. J'honore le sentiment qui vous a pousse a
+agir comme vous l'avez fait. Une pareille declaration peut vous sembler
+etrange. D'apres ce que vous saviez de moi, vous avez bien agi; mais un
+jour viendra, monsieur, ou vous me connaitrez mieux, et ou les actes qui
+vous font horreur non-seulement vous sembleront excusables, mais seront
+justifies a vos yeux. Assez pour l'instant. Je suis venu pres de vous pour
+vous prier de taire ici ce que vous savez sur mon compte.
+
+Sa voix s'eteignit dans un soupir en me disant ces mots, tandis que sa
+main indiquait en meme temps la porte de la chambre.
+
+--Mais, dis-je a Seguin, desirant detourner la conversation d'un sujet qui
+lui paraissait penible, comment suis-je venu dans cette maison? C'est la
+votre, je suppose? Comment y suis-je venu? Ou m'avez-vous trouve?
+
+--Dans une terrible position, me repondit-il avec un sourire. Je puis a
+peine reclamer le merite de vous avoir sauve. C'est votre noble cheval que
+vous devez remercier de votre salut.
+
+--Ah! mon cheval! mon brave Moro, je l'ai perdu!
+
+--Votre cheval est ici, attache a sa mangeoire pleine de mais, a dix pas
+de vous. Je crois que vous le trouverez en meilleur etat que la derniere
+fois que vous l'avez vu. Vos mules sont dehors. Vos bagages sont
+preserves, ils sont la.
+
+Et sa main indiquait le pied du lit.
+
+--Et?...
+
+--Gode, voulez-vous dire? interrompit-il; ne vous inquietez pas de lui. Il
+est sauf aussi; il est absent dans ce moment, mais il va bientot revenir.
+
+--Comment pourrai-je jamais reconnaitre?... Oh! voila de bonnes nouvelles.
+Mon brave Moro? mon bon chien Alp! Mais que s'est-il donc passe? Vous
+dites que je dois la vie a mon cheval? Il me l'a sauvee deja une fois.
+Comment cela s'est-il fait?
+
+--Tout simplement: nous vous avons trouve a quelques milles d'ici, sur un
+rocher qui surplombe le Del-Norte. Vous etiez suspendu par votre _lasso_,
+qui, par un hasard heureux, s'etait noue autour de votre corps. Le lasso
+etait attache par une de ses extremites a l'anneau du mors, et le noble
+animal, arc-boute sur les pieds de devant et les jarrets de derriere
+ployes, soutenait votre charge sur son col.
+
+--Brave Moro, quelle situation terrible!
+
+--Terrible! vous pouvez le dire! Si vous etiez tombe, vous auriez franchi
+plus de mille pieds avant de vous briser sur les roches inferieures.
+C'etait en verite une epouvantable situation.
+
+--J'aurai perdu l'equilibre en cherchant mon chemin vers l'eau.
+
+--Dans votre delire, vous vous etes elance en avant. Vous auriez
+recommence une seconde fois si nous ne vous en avions pas empeche. Quand
+nous vous eumes hale sur le rocher, vous fites tous les efforts
+imaginables pour retourner en arriere; vous voyiez l'eau dessous, mais
+vous ne voyiez pas le precipice. La soif est une terrible chose: c'est une
+veritable frenesie.
+
+--Je me souviens confusement de tout cela. Je croyais que c'etait un reve.
+
+--Ne vous tourmentez pas le cerveau. Le docteur me fait signe qu'il faut
+que je vous laisse. J'avais quelque chose a vous dire, je vous l'ai dit
+(ici un nuage de tristesse obscurcit le visage de mon interlocuteur);
+autrement je ne serais pas entre vous voir. Je n'ai pas de temps a perdre;
+il faut que je sois loin d'ici cette nuit meme. Dans quelques jours, je
+reviendrai. Pendant ce temps, remettez vos esprits et retablissez votre
+corps. Le docteur aura soin que vous ne manquiez de rien. Ma femme et ma
+fille pourvoiront a votre nourriture.
+
+--Merci! merci!
+
+--Vous ferez bien de rester ici jusqu'a ce que vos amis reviennent de
+Chihuahua. Ils doivent passer pres de cette maison, et je vous avertirai
+quand ils approcheront. Vous aimez l'etude; il y a ici des livres en
+plusieurs langues; amusez-vous. On vous fera de la musique. Adieu,
+monsieur!
+
+--Arretez, monsieur, un moment! Vous paraissiez avoir un caprice bien vif
+pour mon cheval.
+
+--Ah! monsieur, ce n'etait pas un caprice; mais je vous expliquerai cela
+une autre fois. Peut-etre la cause qui me le rendait necessaire
+n'existe-t-elle plus.
+
+--Prenez-le si vous voulez; j'en trouverai un autre qui le remplacera pour
+moi.
+
+--Non, monsieur. Pouvez-vous croire que je consentirais a vous priver d'un
+animal que vous aimez tant et que vous avez tant de raisons d'aimer? Non,
+non! gardez le brave Moro; je ne m'etonne pas de l'attachement que vous
+portez a ce noble animal.
+
+--Vous dites que vous avez une longue course a faire cette nuit; prenez-le
+au moins pour cette circonstance.
+
+--Cela, je l'accepte volontiers, car mon cheval est presque sur les dents.
+Je suis reste deux jours en selle. Eh bien, adieu.
+
+Seguin me serra la main et se dirigea vers la porte. Ses bottes armees
+d'eperons resonnerent sur le plancher; un instant apres, la porte se ferma
+derriere lui. Je demeurai seul, ecoutant tous les bruits qui me venaient
+du dehors. Environ une demi-heure apres qu'il m'eut quitte, j'entendis le
+bruit des sabots d'un cheval, et je vis l'ombre d'un cavalier traverser le
+champ lumineux de la fenetre. Il etait parti pour son voyage; sans doute
+pour l'accomplissement de quelqu'une de ces oeuvres sanglantes qui se
+rattachaient a son terrible metier! Pendant quelque temps je pensai a cet
+homme etrange, et je ressentis une grande fatigue d'esprit. Puis mes
+reflexions furent interrompues par des voix douces; devant moi se tenaient
+deux figures aimables, et j'oubliai le chasseur de chevelures.
+
+
+
+XIII
+
+
+AMOUR
+
+Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui
+suivirent. Je tiens a ne pas fatiguer le lecteur de tous les details de
+mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait
+atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde.
+J'etais jeune alors; j'etais a l'age auquel on est le plus vivement
+impressionne par des evenements romanesques du genre de ceux au milieu
+desquels j'avais rencontre cette charmante enfant; a cet age ou le coeur,
+sans soucis de l'avenir, s'abandonne irresistiblement aux attractions
+electriques de l'amour. Je dis electriques; je crois en effet que les
+sympathies que l'amour fait eclater entre les jeunes gens sont des
+phenomenes purement electriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se
+perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilite
+possible des affections, car nous avons l'experience des serments rompus,
+et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour
+dans la jeunesse. Nous devenons imperieux ou jaloux, suivant que nous
+croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'age mur est melange d'un
+grossier alliage qui altere son caractere divin. L'amour que je ressentis
+alors fut, je puis le dire, ma premiere passion veritable. J'avais cru
+quelquefois aimer auparavant, mais j'avais ete le jouet d'illusions
+passageres; illusions d'ecolier de village qui voyait le ciel dans les
+yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, a
+quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli
+un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine.
+
+Mes forces renaissaient avec une rapidite qui surprenait grandement mon
+savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la
+vie. L'esprit reagit sur la matiere, et il est certain, quoi qu'on en
+puisse dire, que le corps est soumis a l'influence de la volonte. Le desir
+de guerir, de vivre pour un objet aime, est souvent le plus efficace de
+tous les remedes: c'etait le mien. Ma vigueur revint, et je commencai a
+pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais
+des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau a lisser ses ailes et a donner
+le plus brillant eclat a son plumage, pendant tout le temps ou il courtise
+sa femelle. Le meme sentiment me rendait tres-soigneux de ma toilette. Mon
+portemanteau fut vide, mes rasoirs tires de leur etui, ma longue barbe
+disparut, et mes moustaches furent reduites a des proportions
+raisonnables.
+
+Je fais ici ma confession complete. On m'avait dit que je n'etais pas
+laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la
+vanite de l'homme. N'etes-vous pas ainsi? Quant a Zoe, enfant de la nature
+encore endormie dans la plus complete innocence, elle n'avait pas de ces
+preoccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pensee.
+Elle n'avait nulle conscience des graces dont elle etait si abondamment
+pourvue. Son pere, le vieux botaniste des _pueblos peons_ et les valets de
+la maison etaient, a ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle eut jamais
+vus jusqu'a mon arrivee. Depuis nombre d'annees sa mere et elle vivaient
+dans leur interieur, aussi renfermees que si elles eussent ete recluses
+dans un couvent. Il y avait la un mystere qui ne me fut revele que plus
+tard. C'etait donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les
+doux reves n'avaient point encore ete troubles par les eclairs de la
+passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait
+encore decoche aucun de ses traits. Appartenez-vous au meme sexe que moi?
+Avez-vous jamais desire conquerir un coeur comme celui-la? Si vous pouvez
+repondre affirmativement a cette question, je n'ai pas besoin de vous dire
+ce dont vous aurez garde, comme moi, le souvenir: a savoir que tous les
+efforts que vous aurez pu faire pour arriver a un tel but ont ete
+inutiles. Vous avez ete aime tout de suite, ou vous ne l'avez jamais ete.
+Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilites de la
+galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre
+decisives par de tendres assiduites. Un objet l'attire ou le repousse, et
+l'impression est instantanee comme la foudre. C'est un coup de de. Le sort
+s'est prononce pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez
+de mieux a faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera
+de l'obstacle et n'eveillera les emotions de l'amour. Vous pourrez gagner
+l'amitie; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'eveilleront
+aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront a vous
+faire aimer. Vous pouvez conquerir des mondes, mais vous n'aurez aucune
+action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous
+pouvez devenir un heros chante dans toutes les langues, mais celui dont
+l'image aura rempli la pensee de la jeune fille sera son seul heros, plus
+grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possedera cette
+chere petite creature la possedera tout entiere, quelque humble de
+condition, quelque indigne qu'il puisse etre. Chez elle, il n'y aura ni
+retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cedera tout
+simplement aux impulsions mysterieuses de la nature. Sous cette influence,
+elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se devouera, s'il le
+faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avances
+dans la vie, qui ont deja subi plus d'un assaut? Avec les _belles,_ les
+coquettes? Non, soyez repousse par une de ces femmes, ce n'est pas un
+motif pour vous desesperer. Vous pouvez avoir des qualites qui, avec le
+temps transformeront les regards severes en sourires. Vous pouvez faire de
+grandes choses; vous pouvez acquerir de la renommee; et au dedain qui vous
+a d'abord accueilli succedera peut-etre une humilite qui mettra cette
+femme a vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent
+meme, base sur l'admiration qu'inspire quelque qualite intellectuelle, ou
+meme physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour
+guide la raison, et non ce mysterieux instinct auquel obeit seulement le
+premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus
+s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Helas! non.
+Et que celui qui nous a faits ainsi reponde pourquoi; mais _je n'ai jamais
+rencontre un seul homme qui ne preferat etre aime pour les agrements de sa
+personne plutot que pour les qualites de son esprit._ Vous pouvez trouver
+mauvais que je fasse cette declaration; vous pouvez protester contre. Elle
+n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de
+triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite
+captive dont le coeur est agite des innocentes pulsations d'un amour de
+jeune fille!
+
+Ce sont la des reflexion faites apres coup. A l'epoque dont je retrace
+l'histoire, j'etais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiarise
+avec la diplomatie de la passion. Neanmoins, mon esprit, alors, se jeta
+dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux
+pour arriver a decouvrir si j'etais aime.
+
+Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'etais au college,
+j'avais appris a jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zoe et
+sa mere. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le
+coeur battant, j'epiais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire
+les phrases brulantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais pose la
+l'instrument avec un desappointement complet. De jour en jour, mes
+reflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle fut trop jeune
+pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour eprouver
+ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'etait une
+fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brulant du
+Mexique, des epouses, des meres de famille qui n'avaient que cet age. Tous
+les jours nous sortions ensemble. Le botaniste etait occupe de ses
+travaux, et la mere se livrait silencieusement aux soins de l'interieur.
+L'amour n'est pas aveugle. Il peut etre tout ce que l'on voudra au monde;
+mais pour tout ce qui concerne l'objet aime, il a ses yeux, toujours
+eveilles, d'Argus.
+
+ * * * * *
+
+Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des
+croquis sur des carres de papier et sur les feuilles blanches de ses
+cahiers de musique. La plupart de ces croquis representaient des figures
+de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se
+ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner
+la cause, avait remarque cette particularite.
+
+--Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous etions assis l'un pres de
+l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes differents, elles sont de
+differentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent
+toutes? Elles ont les memes traits; mais tout a fait les memes traits, je
+crois?
+
+--C'est votre figure, Zoe; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva
+ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'etonnement
+naif; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras.
+
+--Cela me ressemble?
+
+--Oui, autant que je puis le faire.
+
+--Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures?
+
+--Pourquoi? parce que je...--Zoe, je crains que vous ne me compreniez pas.
+
+--Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise ecoliere? Est-ce
+que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains
+que vous avez parcourus? Surement, je comprendrai cela tout aussi bien...
+
+--Alors, je vais vous le dire, Zoe.
+
+Je me penchai en avant, le coeur emu et la voix tremblante.
+
+--C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis
+pas en dessiner d'autre. C'est que... je vous aime, Zoe!...
+
+--Oh! c'est la la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est
+toujours devant vos yeux, que cette personne soit presente ou non? Est-ce
+ainsi?
+
+--C'est ainsi, repondis-je, tristement desappointe.
+
+--Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri?
+
+--Oui.
+
+--Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois
+toujours votre figure, comme si elle etait devant moi! Si je savais me
+servir du crayon comme vous, je suis sure que je pourrais la dessiner,
+quand meme vous ne seriez pas la! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez
+que je vous aime, Henri?
+
+La plume ne pourrait rendre ce que j'eprouvai en ce moment. Nous etions
+assis et la feuille de papier sur laquelle etaient les croquis etait
+etendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu'a ce que les
+doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune resistance, fussent serres
+dans les miens. Une commotion violente resulta de ce contact electrique.
+Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli
+d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante creature qui se laissait
+faire. Nos levres se rencontrerent dans un premier baiser. Je sentis son
+coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'etais le
+_souverain de ce cher petit coeur!..._
+
+
+
+XIV
+
+
+LUMIERE ET OMBRE
+
+La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carre qui
+s'etendait jusqu'au bord de la riviere de Del-Norte. Cet enclos, qui
+renfermait un parterre et un jardin anglais, etait defendu de tous cotes
+par de hauts murs en _adobe_. Le faite de ces murs etait garni d'une
+rangee de cactus dont les grosse branches epineuses formaient
+d'infranchissables _chevaux de frise_. On n'arrivait a la maison et au
+jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que
+je l'avais remarque, etait toujours fermee et barricadee. Je n'avais nulle
+envie d'aller dehors. Le jardin, qui etait fort grand, limitait mes
+promenades, souvent je m'y promenais avec Zoe et sa mere, et plus souvent
+encore avec Zoe seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet
+interessant. Il y avait une ruine, et la maison elle-meme gardait encore
+les traces d'une ancienne splendeur effacee. C'etait un grand batiment
+dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (_azotea_) borde d'un
+parapet crenele sur la facade. Ca et la, l'absence de quelqu'une des dents
+de pierre de ces creneaux accusait la negligence et le delabrement. Le
+jardin etait rempli de symptomes analogues; mais dans ces ruines memes on
+trouvait un eclatant temoignage du soin qui avait preside autrefois a
+l'installation de ces statues brisees, de ces fontaines sans eaux, de ces
+berceaux effondres, de ces grandes allees envahies par les mauvaises
+herbes, et dont les restes accusaient a la fois la grandeur passee et
+l'abandon present. On avait reuni la beaucoup d'arbres d'especes rares et
+exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs
+fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelacees formaient
+d'epais fourres qui denotaient l'absence de toute culture. Cette
+sauvagerie n'etait pas denuee d'un certain charme; en outre, l'odorat
+etait agreablement frappe par l'arome de milliers de fleurs, dont l'air
+etait continuellement embaume. Les murs du jardin aboutissaient a la
+riviere et s'arretaient la; car la rive, coupee a pic, et la profondeur de
+l'eau qui coulait au pied, formaient une defense suffisante de ce cote.
+Une epaisse rangee de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre,
+on avait place de nombreux sieges de maconnerie vernissee, dans le style
+propre aux contrees espagnoles. Il y avait un escalier taille dans la
+berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et
+qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarque une petite barque
+amarree sous les saules, aupres de la derniere marche. De ce cote
+seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point
+de vue etait magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte a la
+distance de plusieurs milles.
+
+Le pays, de l'autre cote de la riviere, paraissait inculte et inhabite.
+Aussi loin que l'oeil pouvait s'etendre, le riche feuillage du cotonnier
+garnissait le paysage, et couvrait la riviere de son ombre. Au sud, pres
+de la ligne de l'horizon, une fleche solitaire s'elancait du milieu des
+massifs d'arbres. C'etait l'eglise d'_El-Paso del Norte_ dont les coteaux
+couverts de vignes se confondaient avec les plans interieurs du ciel
+lointain. A l'est, s'elevaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la
+chaine mysterieuse des _Organos_, dont les lacs sombres et eleves, avec
+leurs flux et reflux, impriment a l'ame du chasseur solitaire une
+superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et a peine visibles, les
+rangees jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les defiles
+resonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrepide
+lui-meme rebrousse chemin quand il approche de ces contrees inconnues qui
+s'etendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des
+Navajoes anthropophages.
+
+Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis pres
+l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du
+soleil couchant. A ce moment de la journee nous etions toujours seuls, moi
+et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant, a cette
+epoque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que
+sa taille s'etait elevee, et que les lignes de son corps accusaient de
+plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'etait plus une
+enfant. Ses formes se developpaient, les globes de son sein soulevaient
+son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces
+allures feminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de
+plus vives couleurs, et son visage revetait un eclat plus brillant de jour
+en jour. La flamme de l'amour, qui s'echappait de ses grands yeux noirs,
+ajoutait encore a leur humide eclat. Il s'operait une transformation dans
+son ame et dans son corps, et cette transformation etait l'oeuvre de
+l'amour. Elle etait sous l'influence divine!
+
+Un soir, nous etions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un
+bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais a
+peine en avions-nous tire quelques notes, la musique etait oubliee et les
+instruments reposaient sur le gazon a nos pieds. Nous preferions a tout la
+melodie de nos propres voix. Nous etions plus charmes par l'expression de
+nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y
+avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille
+sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le "whoup" du _gruya_
+ dans les glaieuls lointains, et le doux roucoulement des colombes
+perchees par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant
+comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revetu les tons
+chauds et varies de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la
+surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil
+allait atteindre l'horizon, le clocher d'_El-Paso_, reflechissant ses
+rayons, scintillait comme une etoile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et
+s'arretaient sur la girouette etincelante.
+
+--L'eglise! murmura ma compagne, comme se parlant a elle-meme. C'est a
+peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je
+ne l'ai vue!
+
+--Depuis combien de temps, donc?
+
+--Oh! bien des annees, bien des annees; j'etais toute jeune alors.
+
+--Et depuis lors vous n'avez pas depasse l'enceinte de ces murs?
+
+--Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la
+riviere; mais pas dans ces derniers temps.
+
+--Et vous n'avez pas envie d'aller la-bas dans ces grands bois si gais?
+
+--Je ne le desire pas. Je suis heureuse ici.
+
+--Mais serez-vous toujours heureuse ici?
+
+--Et pourquoi pas, Henri? Quand vous etes pres de moi, comment ne
+serais-je pas heureuse?
+
+--Mais quand....
+
+Une triste pensee sembla obscurcir son esprit. Tout entiere a l'amour,
+elle n'avait jamais reflechi a la possibilite de mon depart, et je n'y
+avais pas reflechi plus qu'elle. Ses joues palirent soudainement, et je
+lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots
+etaient prononces.
+
+--... Quand il faudra que je vous quitte?
+
+Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait ete
+frappee au coeur, et, d'une voix passionnee, cria:
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!--Oh! vous ne me
+quitterez pas vous qui m'avez appris a aimer.
+
+--Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi
+m'avez-vous _enseigne l'amour?_
+
+--Zoe!
+
+--Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas?
+
+--Jamais! Zoe! je vous le jure! Jamais! jamais.
+
+--Il me sembla entendre a ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation
+violente de la passion, le contact de ma bien-aimee, qui, dans le
+transport de ses craintes, m'avait enlace de ses deux bras, m'empecherent
+de tourner les yeux vers le bord.
+
+C'est sans doute un _osprey_[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant
+plus de cela, je me laissai aller a l'extase d'un long et enivrant baiser.
+Au moment ou je relevais la tete, une forme qui s'elevait de la rive
+frappa mes yeux: un noir sombrero borde d'un galon d'or. Un coup d'oeil me
+suffit pour reconnaitre celui qui le portait: c'etait Seguin. Un instant
+apres, il etait pres de nous.
+
+[Note 1: Aigle pecheur.]
+
+--Papa! s'ecria Zoe, se levant tout a coup et se jetant dans ses bras.
+
+Le pere la retint aupres de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint
+serrees dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant
+sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'etait un
+melange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'etais leve pour
+aller a sa rencontre; mais ce regard etrange me cloua sur place, et je
+restai debout, rougissant et silencieux.
+
+--Et c'est ainsi que vous me recompensez de vous avoir sauve la vie? Un
+noble remerciment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous?
+
+Je ne repondis pas.
+
+--Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'emotion, vous ne pouviez
+pas m'offenser plus cruellement.
+
+--Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offense.
+
+--Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant!
+
+--Abuser? m'ecriai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation.
+
+--Oui, abuser!... Ne vous etes-vous pas fait aimer d'elle?
+
+--Je me suis fait aimer d'elle loyalement.
+
+--Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer
+loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour?
+
+--Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs
+jours. Ne soyez pas fache contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime
+de tout mon coeur!
+
+Il se tourna vers elle, et la regarda avec etonnement.
+
+--Qu'est-ce que j'entends, s'ecria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon
+enfant!
+
+Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle etait pleine de sanglots.
+
+--Ecoutez-moi, monsieur, criai-je en me placant resolument devant lui.
+J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donne tout le mien en
+echange. Nous sommes du meme rang, de la meme condition. Quel crime ai-je
+donc commis? En quoi vous ai-je offense?
+
+Il me regarda quelques instants sans faire aucune reponse.
+
+--Vous seriez donc dispose a l'epouser? me dit-il enfin, avec un
+changement evident de ton.
+
+--Si j'avais laisse cet amour se developper ainsi sans avoir cette
+intention, j'aurais merite tous vos reproches. J'aurais traitreusement
+abuse de cette enfant, comme vous l'avez dit.
+
+--M'epouser! s'ecria Zoe, avec un air de profonde surprise.
+
+--Ecoutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas meme ce que ce mot veut
+dire!
+
+--Oui, charmante Zoe! je vous epouserai; autrement mon coeur, comme le
+votre, serait brise pour jamais!
+
+--Oh! monsieur!
+
+--C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette
+enfant sur elle-meme; il vous reste a la conquerir sur moi. Je veux sonder
+la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre a une epreuve.
+
+--J'accepte toutes les epreuves que vous voudrez m'imposer.
+
+--Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zoe.
+
+Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai
+derriere eux.
+
+Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, ou l'allee se
+retrecissait, le pere quitta la main de sa fille et passa en avant. Zoe se
+trouvait entre nous deux, et au moment ou nous etions au milieu du
+bosquet, elle se retourna soudainement, et placant sa main sur la mienne,
+murmura en tremblant et a voix basse:
+
+--Henri, dites-moi ce que c'est qu'epouser?
+
+--Chere Zoe! pas a present; cela est trop difficile a expliquer; plus
+tard, je....
+
+--Viens Zoe! ta main, mon enfant!
+
+--Papa, me voici!
+
+
+
+XV
+
+
+UNE AUTOBIOGRAPHIE
+
+J'etais seul avec mon hote dans l'appartement que j'occupais
+depuis mon arrivee dans la maison. Les femmes s'etaient retirees
+dans une autre piece. Seguin, en entrant dans la chambre, avait
+donne un tour de clef et pousse les verrous. Quelle terrible epreuve
+allait-il imposer a ma loyaute, a mon amour? Cet homme, connu
+par tant d'exploits sanguinaires, allait-il s'attaquer a ma vie?
+Allait-il me lier a lui par quelque epouvantable serment? De sombres
+apprehensions me traversaient l'esprit; je demeurais silencieux, mais non
+sans eprouver quelques craintes. Une bouteille de vin etait placee entre
+nous deux, et Seguin, remplissant deux verres, m'invita a boire. Cette
+politesse me rassura. Mais le vin n'etait-il pas emp...? Il avait vide son
+verre avant que ma pensee n'eut complete sa forme.
+
+--Je le calomnie, pensai-je. Cet homme, apres tout, est incapable d'un
+pareil acte de trahison.
+
+Je bus, et la chaleur du vin me rendit un peu de calme et de tranquillite.
+Apres un moment de silence, il entama la conversation par cette question
+_ex abrupto_:
+
+--Que savez-vous de moi?
+
+--Votre nom et votre surnom; rien de plus.
+
+--C'est plus qu'on n'en sait ici.
+
+Et sa main indiquait la porte par un geste expressif.
+
+--Qui vous a le plus souvent parle de moi?
+
+--Un ami que vous avez vu a Santa-Fe.
+
+--Ah! Saint-Vrain; un brave garcon, plein de courage. Je l'ai rencontre
+autrefois a Chihuahua. Il ne vous a rien dit de plus relativement a moi.
+
+--Non. Il m'avait promis de me donner quelques details sur vous, mais il
+n'y a plus pense; la caravane est partie et nous nous sommes trouves
+separes.
+
+--Donc, vous avez appris que j'etais Seguin, le chasseur de scalps; que
+j'etais employe par les citoyens d'El-Paso pour aller a la chasse des
+Apaches et des Navajoes, et qu'on me payait une somme determinee pour
+chaque chevelure d'Indien clouee a leurs portes? Vous avez appris cela?
+
+--Oui.
+
+--Tout cela est vrai.
+
+Je gardai le silence.
+
+--Maintenant, monsieur, reprit-il apres une pause, voulez-vous encore
+epouser ma fille, la fille d'un abominable meurtrier?
+
+--Vos crimes ne sont pas les siens. Elle est innocente meme de la
+connaissance de ces crimes, avez-vous dit. Vous pouvez etre un demon;
+elle, c'est un ange.
+
+Une expression douloureuse se peignit sur sa figure, pendant que je
+parlais ainsi.
+
+--Crimes! demon! murmurait-il comme se parlant a lui-meme; oui, vous avez
+le droit de parler ainsi. C'est ainsi que pense le monde. On vous a
+raconte les histoires des hommes de la montagne dans toutes leurs
+exagerations sanglantes. On vous a dit que, pendant une treve, j'avais
+invite un village d'Apaches a un banquet dont j'avais empoisonne les
+viandes; qu'ainsi j'avais empoisonne tous mes hotes, hommes, femmes,
+enfants, et qu'ensuite je les avais scalpes! On vous a dit que j'avais
+fait placer en face de la bouche d'un canon deux cents sauvages qui
+ignoraient l'effet de cet instrument de destruction; que j'avais mis le
+feu a cette piece chargee a mitraille, et massacre ainsi ces pauvres gens
+sans defiance. On vous a sans doute raconte ces actes de cruaute, et
+beaucoup d'autres encore.
+
+--C'est vrai. On m'a raconte ces histoires lorsque j'etais parmi les
+chasseurs de la montagne; mais je ne savais trop si je devais les croire.
+
+--Monsieur, ces histoires sont fausses; elles sont fausses et denuees de
+tout fondement.
+
+--Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas
+aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie.
+
+--Et cependant, fussent-elles vraies jusque dans leurs plus horribles
+details, elles n'approcheraient pas encore de toutes les cruautes dont les
+sauvages se sont rendus coupables envers les habitants de ces frontieres
+sans defense. Si vous saviez l'histoire de ce pays pendant les dix
+dernieres annees, les massacres et les assassinats, les ravages et les
+incendies, les vols et les enlevements; des provinces entierement
+depeuplees; des villages livres aux flammes; les hommes egorges a leur
+propre foyer; les femmes les plus charmantes, emmenees captives et livrees
+aux embrassements de ces voleurs du desert! Oh! Dieu! et moi aussi, j'ai
+recu des atteintes qui m'excuseront a vos yeux, et qui m'excuseront
+peut-etre aussi devant le tribunal supreme!
+
+En disant ces mots, il cacha sa tete dans ses mains, et s'accouda les deux
+mains sur la table.
+
+--J'ai besoin de vous faire une courte histoire de ma vie.
+
+Je fis un signe d'assentiment, et, apres avoir rempli et vide un second
+verre de vin, il continua en ces termes:
+
+--Je ne suis pas Francais, comme on le suppose; je suis creole de la
+Nouvelle-Orleans; mes parents etaient des refugies de Saint-Domingue, ou,
+a la suite de la revolte des negres, ils avaient vu leurs biens confisques
+par le sanguinaire Christophe. Apres avoir fait mes etudes pour etre
+ingenieur civil, je fus envoye aux mines de Mexico en cette qualite par le
+proprietaire d'une de ces mines, qui connaissait mon pere. J'etais jeune
+alors, et je passai plusieurs annees employe dans les etablissements de
+Zacatecas et de San-Luis-Potosi. Quand j'eus economise quelque argent sur
+mes appointements, je commencai a penser a m'etablir pour mon propre
+compte. Le bruit courait depuis longtemps que de riches veines d'or
+existaient aux bords du Gila et de ses affluents. On avait recueilli dans
+ces rivieres des sables auriferes, et le quartz laiteux, qui enveloppe
+ordinairement l'or, se montrait partout a nu dans les montagnes solitaires
+de cette region sauvage. Je partis pour cette contree avee une troupe
+d'hommes choisis; et apres avoir voyage pendant plusieurs semaines a
+travers la chaine des Mimbres, je trouvai, pres de la source du Gila, de
+precieux gisements de minerai. J'installai une mine, et, au bout de cinq
+ans, j'etais riche. Alors je me rappelai la compagne de mon enfance: une
+belle et charmante cousine qui avait conquis toute ma confiance et m'avait
+inspire mon premier amour. Pour moi le premier amour devait etre le
+dernier; ce n'etait pas, comme cela arrive si souvent, un sentiment
+fugitif. A travers tous mes voyages, son souvenir m'avait accompagne.
+M'avait-elle garde sa foi comme je lui avais garde la mienne? Je resolus
+donc de m'en assurer par moi-meme, et, laissant mes affaires a la garde de
+mon mayoral, je partis pour ma ville natale.
+
+Adele avait ete fidele a sa parole, et je revins a mon etablissement avec
+elle. Je batis une maison a Valverde, le district le plus voisin de ma
+mine. Valverde etait alors une ville florissante; maintenant elle est en
+ruine, et vous avez pu voir ce qui en reste en venant ici. La, nous
+vecumes plusieurs annees au sein du bonheur et de la richesse. Ces jours
+passes m'apparaissent maintenant comme autant de siecles de felicite. Nous
+nous aimions avec ardeur, et notre union fut benie par la naissance de
+deux enfants, de deux filles. La plus jeune ressemblait a sa mere;
+l'ainee, m'a-t-on dit tenait principalement de moi. Nous les adorions,
+trop peut-etre; nous etions trop heureux de les posseder.
+
+A cette epoque, un nouveau gouverneur fut envoye a Santa-Fe; un homme qui,
+par son libertinage et sa tyrannie, a ete jusqu'a ce jour la plaie de
+cette province. Il n'y a pas d'acte si vil, de crime si noir, dont ce
+monstre ne soit capable. Il se montra d'abord tres-aimable, et fut recu
+dans toutes les maisons des gens riches de la vallee. Comme j'etais du
+nombre de ceux-ci, je fus honore de ses visites, et cela tres-frequemment.
+Il residait de preference a Albuquerque, et donnait de grandes fetes a son
+palais. Ma femme et moi y etions toujours invites des premiers. En
+revanche, il venait souvent dans notre maison de Valverde, sous le
+pretexte d'inspecter les differentes parties de la province. Je m'apercus
+enfin que ses visites s'adressaient a ma femme, aupres de laquelle il se
+montrait fort empresse. Je ne vous parlerai pas de la beaute d'Adele a
+cette epoque. Vous pouvez vous en faire une idee, et votre imagination
+sera aidee par les graces que vous paraissez avoir decouvertes dans sa
+fille, car la petite Zoe est l'exacte reproduction de ce qu'etait sa mere,
+a son age.
+
+A l'epoque dont je parle, elle etait dans tout l'eclat de sa beaute. Tout
+le monde parlait d'elle, et ces eloges avaient pique la vanite du tyran
+libertin. En consequence, je devins l'objet de toutes ses prevenances
+amicales. Rien de tout cela ne m'avait echappe; mais, confiant dans la
+vertu de ma femme, je m'inquietais peu de ce qu'il pourrait faire. Aucune
+insulte apparente, jusque-la n'avait appele mon attention. A mon retour
+d'une longue absence motivee par les travaux de la mine, Adele me donna
+connaissance des tentatives insultantes dont elle avait ete l'objet, a
+differentes epoques, de la part de Son Excellence, choses qu'elle m'avait
+tues jusque-la, par delicatesse; elle m'apprit qu'elle avait ete
+particulierement outragee dans une visite toute recente, pendant mon
+absence. C'en etait assez pour le sang d'un creole. Je partis pour
+Albuquerque, et, en pleine place publique, devant tout le monde assemble,
+je chatiai l'insulteur. Arrete et jete en prison, je ne fus rendu a la
+liberte qu'apres plusieurs semaines. Quand je retournai chez moi, je
+retrouvai ma maison pillee, et ma famille dans le desespoir. Les feroces
+Navajoes avaient passe par la. Tout avait ete detruit, mis en pieces dans
+mon habitation, et mon enfant!... Dieu puissant! ma petite Adele avait ete
+emmenee captive dans les montagnes....
+
+--Et votre femme? et votre autre fille? demandai-je, brulant de savoir le
+reste.
+
+--Elles avaient echappe. Au milieu d'un terrible combat, car mes pauvres
+peons se defendaient bravement, ma femme, tenant Zoe dans ses bras,
+s'etait sauvee hors de la maison et s'etait refugiee dans une cave qui
+ouvrait sur le jardin. Je les retrouvai dans la hutte d'un vaquero, au
+milieu des bois; elles s'etaient enfuies jusque-la.
+
+--Et votre fille Adele, en avez-vous entendu parler depuis?
+
+--Oui, oui. Je vais y revenir dans un instant. A la meme epoque, ma mine
+fut attaquee et ruinee; la plupart des ouvriers, tous ceux qui n'avaient
+pu s'enfuir, furent massacres; l'etablissement qui faisait toute ma
+fortune fut detruit. Avec quelques-uns des mineurs qui avaient echappe et
+d'autres habitants de Valverde qui, comme moi, avaient souffert,
+j'organisai une bande et poursuivis les sauvages; mais nous ne pumes les
+atteindre et nous revinmes, la plupart le coeur brise et la sante
+profondement alteree. Oh! monsieur, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est
+que d'avoir perdu une enfant cherie! Vous ne pouvez pas comprendre
+l'agonie d'un pere ainsi depouille!
+
+Seguin se prit la tete entre les deux mains et garda un moment le silence.
+Son attitude accusait la plus profonde douleur.
+
+--Mon histoire sera bientot terminee, jusqu'a l'epoque ou nous sommes, du
+moins. Qui peut en prevoir la suite? Pendant des annees, j'errai sur les
+frontieres des Indiens, en quete de mon enfant. J'etais aide par une
+petite troupe d'individus, la plupart aussi malheureux que moi; les uns
+ayant perdu leurs femmes, les autres leurs filles, de la meme maniere.
+Mais nos ressources s'epuisaient, et le desespoir s'empara de nous. Les
+sentiments de mes compagnons se refroidirent avec le temps. L'un apres
+l'autre, ils me quitterent. Le gouverneur de New-Mexico ne nous pretait
+aucun secours. Au contraire, on soupconnait, et c'est maintenant un fait
+avere, on soupconnait le gouverneur lui-meme d'etre secretement ligue avec
+les chefs des Navajoes. Il s'etait engage a ne pas les inquieter, et, de
+leur cote, ils avaient promis de ne piller que ses ennemis.
+
+En apprenant cette horrible trame, je reconnus la main qui m'avait frappe.
+Furieux de l'affront que je lui avais inflige, exaspere par le mepris de
+ma femme, le miserable avait trouve un moyen de se venger. Deux fois
+depuis, sa vie a ete entre mes mains; mais je n'aurais pu le tuer sans
+risquer ma propre tete, et j'avais des motifs pour tenir a la vie. Le jour
+viendra ou je pourrai m'acquitter envers lui.
+
+"Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'etait dispersee. Decourage, et
+sentant le danger qu'il y avait pour moi a rester plus longtemps dans le
+New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me
+rendre a El-Paso. La, je vecus quelque temps, pleurant mon enfant perdue.
+Je ne restai pas longtemps inactif. Les frequentes incursions des Apaches
+dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement
+plus energique dans la defense de la frontiere. Les presidios furent mis
+en meilleur etat de defense et recurent des garnisons plus fortes; une
+bande d'aventuriers, de volontaires, fut organisee, dont la paie etait
+proportionnee au nombre de chevelures envoyees aux etablissements. On
+m'offrit le commandement de cette etrange guerilla, et, dans l'espoir de
+retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'etait une
+terrible mission, et si la vengeance avait ete mon seul objet, il y a
+longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fimes plus d'une
+expedition sanglante, et, plus d'une fois, nous exercames d'epouvantables
+represailles.
+
+Je savais que ma fille etait captive chez les Navajoes. Je l'avais appris,
+a differentes epoques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits;
+mais j'etais toujours arrete par la faiblesse de ma troupe et des moyens
+dont je disposais. Des revolutions successives et la guerre civile
+desolaient et ruinaient les Etats du Mexique; nous fumes laisses de cote.
+Malgre tous mes efforts, je ne pouvais reunir une force suffisante pour
+penetrer dans cette contree deserte qui s'etend au nord du Gilla, et au
+centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes.
+
+--Et vous croyez!...
+
+--Patience, j'aurai bientot fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte
+qu'elle n'a jamais ete. J'ai recu d'un homme recemment echappe des mains
+des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le
+point de partir pour le Sud. Ils reunissent leurs forces dans le but de
+faire une grande incursion; ils veulent pousser, a ce qu'on dit, jusqu'aux
+portes de Durango. Mon intention est de penetrer dans leur pays pendant
+qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille.
+
+--Et vous croyez qu'elle vit encore?
+
+--Je le sais. Le meme individu qui m'a donne ces nouvelles, et qui, le
+pauvre diable, y a laisse sa chevelure et ses oreilles, l'a vue souvent.
+Elle est devenue, m'a-t-il dit, parmi ces sauvages, une sorte de reine
+possedant un pouvoir et des privileges particuliers. Oui, elle vit encore,
+et si je puis parvenir a la retrouver, a la ramener ici, cette scene
+tragique sera la derniere a laquelle j'aurai pris part; je m'en irai loin
+de ce pays.
+
+J'avais ecoute avec une profonde attention l'etrange recit de Seguin.
+L'eloignement que j'eprouvais auparavant pour cet homme, d'apres ce qu'on
+m'avait dit de son caractere, s'effacait et faisait place a la compassion;
+que dis-je? a l'admiration. Il avait tant souffert! Une telle infortune
+expiait ses crimes et les justifiait pleinement a mes yeux. Peut-etre
+etais-je trop indulgent dans mon jugement. Il etait naturel que je fusse
+ainsi. Quand cette revelation fut terminee, j'eprouvai une vive emotion de
+plaisir. Je sentis une joie profonde de savoir qu'elle n'etait pas la
+fille d'un demon, comme je l'avais cru. Seguin sembla penetrer ma pensee,
+car un sourire de satisfaction, de triomphe, je pourrais dire, eclaira sa
+figure. Il se pencha sur la table pour atteindre la bouteille.
+
+--Monsieur, cette histoire a du vous fatiguer. Buvez donc.
+
+Il y eut un moment de silence, pendant que nous vidions nos verres.
+
+--Et maintenant, monsieur, vous connaissez, un peu mieux qu'auparavant, le
+pere de celle que vous aimez. Etes-vous encore dispose a l'epouser?
+
+--Oh! monsieur! plus que jamais elle est un objet sacre pour moi.
+
+--Mais il vous faut la conquerir de moi, comme je vous l'ai dit.
+
+--Alors, monsieur, dites-moi comment; je suis pret a tous les sacrifices
+qui ne depasseront pas mes forces.
+
+--Il faut que vous m'aidiez a retrouver sa soeur.
+
+--Volontiers.
+
+--Il faut venir avec moi au desert.
+
+--J'y consens.
+
+--C'est assez. Nous partons demain.
+
+Il se leva, et se mit a marcher dans la chambre.
+
+--De bonne heure? demandai-je, craignant presque qu'il me refusat une
+entrevue avec celle que je brulais plus que jamais d'embrasser.
+
+--Au point du jour, repondit-il, semblant ne pas s'apercevoir de mon
+inquietude.
+
+--Il faut que je visite mon cheval et mes armes, dis-je en me levant et en
+me dirigeant vers la porte, dans l'espoir de la rencontrer dehors.
+
+--Tout est prepare; Gode est la. Revenez mon ami; elle n'est point dans la
+salle. Restez ou vous etes. Je vais chercher les armes dont vous avez
+besoin.--Adele! Zoe!--Ah! Docteur, vous etes revenu avec votre recolte de
+simples! C'est bien! Nous partons demain. Adele, du cafe, mon amour! Et
+puis, faites-nous un peu de musique. Votre hote vous quitte demain.
+
+Zoe s'elanca entre nous deux avec un cri.
+
+--Non, non, non, non! s'ecria-t-elle, se tournant vers l'un et vers
+l'autre avec toute l'energie d'un coeur au desespoir.
+
+--Allons, ma petite colombe! dit le pere en lui prenant les deux mains; ne
+t'effarouche pas ainsi. C'est seulement pour une courte absence. Il
+reviendra.
+
+--Dans combien de temps, papa? Dans combien de temps,
+Henri?
+
+--Mais, dans tres-peu de temps, et cela me paraitra plus long qu'a vous,
+Zoe.
+
+--Oh! non, non! Une heure, ce serait longtemps. Combien d'heures
+serez-vous absent?
+
+--Oh! cela durera plusieurs jours, je crains.
+
+--Plusieurs jours! Oh! papa! oh! Henri! plusieurs jours!
+
+--Allons, petite fille, ce sera bientot passe. Va, aide ta mere a faire le
+cafe.
+
+--Oh! papa, plusieurs jours, de longs jours... Ils ne passeront pas vite
+quand je serai seule.
+
+--Mais tu ne seras pas seule. Ta mere sera avec toi.
+
+--Ah!
+
+Soupirant et d'un air tout preoccupe, elle quitta la chambre pour obeir a
+l'ordre de son pere. En passant la porte, elle pousse un second soupir
+plus profond encore.
+
+Le docteur observait, silencieux et etonne, toute cette scene, et quand la
+legere figure eut disparu dans la grande salle, je l'entendis qui
+murmurait:
+
+--Oh! ja! bovre bedite _fraulein!_ je m'en afais pien toude!
+
+
+
+XVI
+
+
+LE HAUT DEL-NORTE.
+
+Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les details d'une scene de depart.
+Nous etions en selle avant que les etoiles eussent pali, et nous suivions
+la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un
+coude et s'enfoncait dans un bois epais. La, j'arretai mon cheval, je
+laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes etriers, je
+regardai en arriere. Mes yeux se dirigerent du cote des vieux murs gris,
+et se porterent sur l'_azotea_.
+
+Sur le bord du parapet, se dessinant a la pale lueur de l'aurore, etait
+celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais
+je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se decoupait sur le
+ciel comme un noir medaillon. Elle se tenait aupres d'un des
+palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuyee au tronc,
+elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-etre
+apercut-elle les ondulations d'un mouchoir agite; peut-etre entendit-elle
+son nom, et repondit-elle au tendre adieu qui lui fut porte par la brise
+du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des
+piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-meme,
+m'emporta sous l'ombre epaisse de la foret. Plusieurs fois je me retournai
+pour tacher d'apercevoir encore cette silhouette cherie, mais d'aucun
+point la maison n'etait visible. Elle etait cachee par les bois sombres et
+majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas
+pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas
+eux-memes disparurent bientot a mes yeux.
+
+Je lachai la bride, et, laissant mon cheval aller a volonte, je tombai
+dans une suite de pensees a la fois douces et penibles. Je sentais que
+l'amour dont mon coeur etait rempli occuperait toute ma vie; que,
+dorenavant, cet amour serait le pivot de toutes mes esperances, le
+puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'age
+d'homme, et je n'ignorais pas cette verite, qu'un amour pur comme celui-la
+etait le meilleur preservatif contre les ecarts de la jeunesse, la
+meilleure sauvegarde contre tous les entrainements dangereux. J'avais
+appris cela de celui qui avait preside a ma premiere education, et dont
+l'experience m'avait ete souvent d'un trop puissant secours pour que je ne
+lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion
+de reconnaitre la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspiree a
+cette jeune fille etait, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi
+ardente que celle que j'eprouvais moi-meme; peut-etre plus vive encore;
+car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait
+jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entoure
+son enfance. C'etait son premier sentiment puissant, sa premiere passion.
+Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, domine toutes ses pensees?
+Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable a la Venus mythologique?
+
+Ces reflexions n'avaient rien que d'agreable; mais le tableau
+s'assombrissait quand je cessais de considerer le passe. Quelque chose, un
+demon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette
+idee toute hypothetique qu'elle fut, suffisait pour me remplir l'esprit de
+sombres presages, et je me mis a interroger l'avenir. Je n'etais point en
+route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient a jour et
+a heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du desert, dont
+je connaissais toute la gravite. Dans nos plans de la nuit precedente,
+Seguin n'avait pas dissimule les perils de notre expedition. Il me les
+avait detailles avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques
+semaines auparavant, je m'en serais preoccupe; ces perils meme auraient
+ete pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments
+etaient bien changes; je savais que la vie d'une autre etait attachee a la
+mienne. Que serait-ce donc si le demon disait vrai? Ne plus la revoir,
+jamais! jamais!... Affreuse pensee--et je cheminais affaisse sur ma selle,
+sous l'influence d'une amere tristesse. Mais je me sentais porte par mon
+cher Moro qui semblait reconnaitre son cavalier; son dos elastique se
+soulevait sous moi; mon ame repondait a la sienne, et les effluves de son
+ardeur reagissaient sur moi. Un instant apres je rassemblais les renes et
+je m'elancais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la
+riviere, la traversant de temps en temps au moyen de gues peu profonds,
+serpentait a travers les vallees garnies de bois touffus.
+
+Le chemin etait difficile a cause des broussailles epaisses; et quoique
+les arbres eussent ete entailles pour etablir la route, on n'y voyait
+aucun signe de passage anterieur, a peine quelques pas, de cheval. Le pays
+paraissait sauvage et completement inhabite. Nous en voyions la preuve
+dans les rencontres frequentes de daims et d'antilopes, qui traversaient
+le chemin et sortaient des taillis sous le nez de nos chevaux. De temps en
+temps, la route s'eloignait beaucoup de la riviere pour eviter ses coudes
+nombreux. Plusieurs fois nous traversames de larges espaces ou de grands
+arbres avaient ete abattus, et ou des defrichements avaient ete pratiques;
+mais cela devait remonter a une epoque tres reculee, car la terre qui
+avait ete remuee avec la charrue, etait maintenant couverte de fourres
+epais et impenetrables. Quelques troncs brises et tombant en pourriture,
+quelques lambeaux de murailles, ecroulees, en adobe, indiquait la place ou
+le _rancho_ du settler avait ete pose. Nous passames pres d'une eglise en
+ruines, dont les vieilles tourelles s'ecroulaient pierre a pierre. Tout
+autour, des monceaux d'adobe couvraient la terre sur une etendue de
+plusieurs acres. Un village prospere avait existe la. Qu'etait-il devenu?
+Ou etaient ses habitants affaires? Un chat sauvage s'elanca du milieu des
+ronces qui recouvraient les ruines, et s'enfonca dans la foret; un hibou
+s'envola lourdement du haut d'une coupole croulante, et voleta autour de
+nos tetes en poussant son plaintif _wou-hou-ah_ ajoutant ainsi un trait de
+plus a cette scene de desolation. Pendant que nous traversions ces ruines,
+un silence de mort nous environnait, trouble seulement par le houloulement
+De l'oiseau de nuit et par le _cronk-cronk_ des fragments de poteries dont
+les rues desertes etaient parsemees et qui craquaient sous les pieds de
+nos chevaux. Mais ou donc etaient ceux dont l'echo de ces murs avait
+autrefois repercute les voix? qui s'etaient agenouilles sous l'ombre
+sainte de ces piliers jadis consacres? Ils etaient partis; pour quel pays?
+Et pourquoi? Je fis ces questions a Seguin qui me repondit laconiquement:
+
+--Les Indiens!
+
+C'etait l'oeuvre du sauvage arme de sa lance redoutable, de son couteau a
+scalper, de son arc et de sa hache de combat, de ses fleches empoisonnees
+et de sa torche incendiaire.
+
+--Les Navajoes? demandai-je.
+
+--Les Navajoes et les Apaches.
+
+--Mais ne viennent-ils plus par ici?
+
+Un sentiment d'anxiete m'avait tout a coup traverse l'esprit. Nous etions
+encore tout pres de la maison; je pensais a ses murailles sans defense.
+J'attendais la reponse avec anxiete.
+
+--Ils n'y viennent plus.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ceci est notre territoire, repondit-il d'un ton significatif. Nous
+voici, monsieur, dans un pays ou vivent d'etranges habitants; vous verrez.
+Malheur a l'Apache ou au Navajo qui oserait penetrer dans ces forets.
+
+A mesure que nous avancions, la contree devenait plus ouverte, et nous
+voyions deux chaines de hautes collines taillees a pic, s'etendant au nord
+et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient
+tellement qu'elles semblaient barrer completement la riviere. Mais ce
+n'etait qu'une apparence. En avancant plus loin, nous entrames dans un de
+ces terribles passages que l'on designe dans le pays sous le nom de
+_canons_ [1], et que l'on voit indiques si souvent sur les cartes de
+l'Amerique intertropicale. La riviere, en traversant ce canon, ecumait
+entre deux immenses rochers tailles a pic, s'elevant a une hauteur de
+plus de mille pieds, et dont les profils, a mesure que nous nous en
+approchions, nous figuraient deux geants furieux qui, separes par une main
+puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder
+sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses enormes rochers et
+je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de
+cette porte gigantesque.
+
+[Note 1: prononcez kagnonz.]
+
+--Voyez-vous ce point? dit Seguin en indiquant une roche qui surplombait
+la plus haute cime de cet abime.
+
+Je fis signe que oui, car la question m'etait adressee.
+
+--Eh bien, voila le saut que vous etiez si desireux de faire. Nous vous
+avons trouve vous balancant contre ce rocher la-haut.
+
+--Grand Dieu! m'ecriai-je, considerant cette effrayante hauteur. Bien que
+solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige a cet aspect,
+et je fus force de marcher quelques pas.
+
+--Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici
+aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypotheses en examinant ce qui
+serait reste de vos os. Oh! Moro! beau Moro!
+
+--Oh! _mein got!_ ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste,
+regardant le precipice, et semblant eprouver le meme sentiment de malaise
+que moi.
+
+Seguin etait venu se placer a cote de moi, et flattait de la main le cou
+de mon cheval avec un air d'admiration.
+
+--Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre
+premiere entrevue; pourquoi donc etiez-vous si desireux de posseder Moro?
+
+--Une fantaisie.
+
+--Ne puis-je savoir pourquoi? Il me semble au fait que vous m'avez dit
+alors que vous ne pouviez pas me l'apprendre?
+
+--Oh! si fait; je puis facilement vous le dire. Je voulais tenter
+l'enlevement de ma fille, et j'avais besoin pour cela du secours de votre
+cheval.
+
+--Mais, comment?
+
+--C'etait avant que j'eusse entendu parler de l'expedition projetee par
+nos ennemis. Comme je n'avais aucun espoir de la recouvrer autrement, je
+voulais penetrer dans le pays, seul ou avec un ami sur, et recourir a la
+ruse pour l'enlever. Leurs chevaux sont rapides; mais ils ne peuvent
+lutter contre un arabe, ainsi que vous aurez l'occasion de vous en
+assurer. Avec un animal comme celui-ci, j'aurais pu me sauver, a moins
+d'etre entoure; et, meme dans ce cas, j'aurais pu m'en tirer au prix de
+quelques legeres blessures. J'avais l'intention de me deguiser et d'entrer
+dans leur ville sous la figure d'un de leurs guerriers. Depuis longtemps
+je possede a fond leur langue.
+
+--C'eut ete la une perilleuse entreprise.
+
+--Sans aucun doute! mais c'etait ma derniere ressource, et je n'y avais
+recours qu'apres avoir epuise tous les efforts; apres tant d'annees
+d'attente, je ne pouvais plus y tenir. Je risquais ma vie. C'etait un coup
+de desespoir, mais, a ce moment, j'y etais pleinement determine.
+
+--J'espere que nous reussirons, cette fois.
+
+--J'y compte fermement. Il semble que la Providence veuille enfin se
+declarer en ma faveur. D'un cote, l'absence de ceux qui l'ont enlevee; de
+l'autre, le renfort considerable qu'a recu ma troupe d'un gros parti de
+trappeurs des plaines de l'Est. Les peaux d'ours sont tombees, comme ils
+disent, a ne pas valoir une bourre de fusil, et ils trouvent que les
+Peaux-Rouges rapportent davantage. Ah! j'espere en venir a bout, cette
+fois.
+
+Il accompagna ces derniers mots d'un profond soupir.
+
+Nous arrivions en ce moment a l'entree d'une gorge, et l'ombre d'un bois
+de cotonniers nous invitait au repos.
+
+--Faisons halte ici, dit Seguin.
+
+Nous mimes pied a terre, et nos chevaux furent attaches de maniere a
+pouvoir paitre. Nous primes place sur l'epais gazon, et nous etalames les
+provisions dont nous nous etions munis pour le voyage.
+
+
+
+XVII
+
+
+GEOGRAPHIE ET GEOLOGIE.
+
+Nous nous reposames environ une heure sous l'ombre fraiche, pendant que
+nos chevaux se refaisaient aux depens de l'excellent paturage qui
+croissait abondant autour d'eux. Nous causions du pays curieux que nous
+etions en train de traverser; curieux sous le rapport de sa geographie, de
+sa geologie, de sa botanique et de son histoire; curieux enfin sous tous
+les rapports. Je suis, je puis le dire, un voyageur de profession.
+J'eprouvais un vif interet a me renseigner sur les contrees sauvages qui
+s'etendaient a des centaines de milles autour de nous; et il n'y avait pas
+d'homme plus capable de m'instruire a cet egard que mon interlocuteur. Mon
+voyage en aval de la riviere m'avait tres-peu initie a la physionomie du
+pays. J'etais a cette epoque, ainsi que je l'ai dit, devore par la fievre;
+et ce que j'avais pu voir n'avait laisse dans ma memoire que des souvenirs
+confus comme ceux d'un songe. Mais j'avais repris possession de toutes mes
+facultes, et les paysages que nous traversions tantot charmants et revetus
+des richesses meridionales, tantot sauvages, accidentes, pittoresques,
+frappaient vivement mon imagination.
+
+L'idee que cette partie du pays avait ete occupee autrefois par les
+compagnons de Cortez, ainsi que le prouvaient de nombreuses ruines;
+qu'elle avait ete reconquise par les sauvages, ses anciens possesseurs;
+l'evocation des scenes tragiques qui avaient du accompagner cette reprise
+de possession, inspiraient une foule de pensees romanesques auxquelles les
+realites qui nous environnaient formaient un admirable cadre. Seguin etait
+communicatif, d'une intelligence elevee, et ses vues etaient pleines de
+largeur. L'espoir d'embrasser bientot son enfant, si longtemps perdue,
+soutenait en lui la vie. Depuis bien des annees, il ne s'etait pas senti
+aussi heureux.
+
+--C'est vrai, dit-il repondant a une de mes questions, on connait bien peu
+de choses de toute cette contree, au dela des etablissements mexicains.
+Ceux qui auraient pu en dresser la carte geographique n'ont pas accompli
+cette tache. Ils etaient trop absorbes dans la recherche de l'or; et leurs
+miserables descendants, comme vous avez pu le voir, sont trop occupes a se
+voler les uns les autres, pour s'inquieter d'autre chose. Ils ne savent
+rien de leur pays au dela des bornes de leurs domaines, et le desert gagne
+tous les jours sur eux. Tout ce qu'ils en savent, c'est que c'est de ce
+cote que viennent leurs ennemis, qu'ils redoutent comme les enfants
+craignent le loup et Croquemitaine.
+
+--Nous sommes ici, continua Seguin, a peu pres au centre du continent: au
+coeur du Sahara americain. Le Nouveau-Mexique est une oasis, rien de plus.
+Le desert l'environne d'une ceinture de plusieurs centaines de milles de
+largeur; dans certaines directions, vous pouvez faire mille milles, a
+partir du Del-Norte, sans rencontrer un point ferme. L'oasis de New-Mexico
+doit son existence aux eaux fertilisantes du Del-Norte. C'est le seul
+point habite par les blancs, entre la rive droite de Mississipi et les
+bords de l'ocean Pacifique, en Californie. Vous y etes arrive en
+traversant un desert, n'est-ce pas?
+
+--Oui. Et, a mesure que nous nous eloignions du Mississipi en nous
+rapprochant des montagnes Rocheuses, le pays devenait de plus en plus
+sterile. Pendant les trois cents derniers milles environ, nous pouvions a
+peine trouver l'eau et l'herbe necessaires a nos animaux. Mais est-ce
+qu'il en est ainsi au nord et au sud de la route que nous avons suivie?
+
+Au nord et au sud, pendant plus d'un millier de milles, depuis les plaines
+du Texas jusqu'aux lacs du Canada, tout le long de la baie des montagnes
+Rocheuses, et jusqu'a moitie chemin des etablissements qui bordent le
+Mississipi, vous ne trouverez pas un arbre, pas un brin d'herbe.
+
+--Et a l'ouest des montagnes?
+
+--Quinze cents milles de desert en longueur sur a peu pres sept ou huit
+cents de large. Mais la contree de l'ouest presente un caractere
+different. Elle est plus accidentee, plus montagneuse, et, si cela est
+possible, plus desolee encore dans son aspect. Les feux volcaniques ont eu
+la une action plus puissante, et, quoique des milliers d'annees se soient
+ecoulees depuis que les volcans sont eteints, les roches ignees, a
+beaucoup d'endroits, semblent appartenir a un soulevement tout recent. Les
+couleurs de la lave et des scories qui couvrent les plaines a plusieurs
+milles d'etendue, dans certains endroits n'ont subi aucune modification
+sous l'action vegetale ou climaterique. Je dis que l'action climaterique
+n'a eu aucun effet, parce qu'elle n'existe pour ainsi dire pas dans cette
+region centrale.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Voici ce que je veux dire: les changements atmospheriques sont
+insensibles ici; rarement il y a pluie ou tempete. Je connais tels
+districts ou pas une goutte d'eau n'est tombee dans le cours de plusieurs
+annees.
+
+--Et pouvez-vous vous rendre compte de ce phenomene?
+
+--J'ai ma theorie; peut-etre ne semblerait-elle pas satisfaisante au
+meteorologiste savant; mais je veux vous l'exposer.
+
+Je pretai l'oreille avec attention, car je savais que mon compagnon etait
+un homme de science, d'experience et d'observation, et les sujets du genre
+de ceux qui nous occupaient m'avaient toujours vivement interesse. Il
+continua:
+
+--Il ne peut y avoir de pluie s'il n'y a pas de vapeur dans l'air. Il ne
+peut y avoir de vapeur dans l'air s'il n'y a pas d'eau sur la terre pour
+la produire. Ici, l'eau est rare, et pour cause.
+
+Cette region du desert est a une grande hauteur; c'est un plateau
+tres-eleve. Le point ou nous sommes est a pres de 6,000 pieds au-dessus du
+niveau de la mer. De la, la rarete des sources qui, d'apres les lois de
+l'hydraulique, doivent etre alimentees par des regions encore plus
+elevees; or, il n'en existe pas sur ce continent. Supposez que je puisse
+couvrir ce pays d'une vaste mer, entouree comme d'un mur par ces hautes
+montagnes qui le traversent; et cette mer a existe, j'en suis convaincu, a
+l'epoque de la creation de ces bassins. Supposez que je cree une telle mer
+sans lui laisser aucune voie d'ecoulement, sans le moindre ruisseau
+d'epuisement; avec le temps, elle irait se perdre dans l'Ocean, et
+laisserait la contree dans l'etat de secheresse ou vous la voyez
+aujourd'hui.
+
+--Mais comment cela! par l'evaporation?
+
+-Au contraire; l'absence d'evaporation serait la cause de leur epuisement.
+Et je crois que c'est ainsi que les choses se sont passees.
+
+--Je ne saurais comprendre cela.
+
+--C'est tres-simple. Cette region, nous l'avons dit, est tres-elevee; en
+consequence, l'atmosphere est froide, et l'evaporation s'y produit avec
+moins d'energie que sur les eaux de l'Ocean. Maintenant, il s'etablira
+entre l'Ocean et cette mer interieure, un echange de vapeurs par le moyen
+des vents et des courants d'air; car c'est ainsi seulement que le peu
+d'eau qui arrive sur ces plateaux peut parvenir. Cet echange sera
+necessairement en faveur des mers interieures, puisque leur puissance
+d'evaporation est moindre, et pour d'autres causes encore. Nous n'avons
+pas le temps de proceder a une demonstration reguliere de ce resultat.
+Admettez-le, quant a present, vous y reflechirez plus tard a loisir.
+
+--J'entrevois la verite; je vois ce qui se passe.
+
+--Que suit-il de la? Ces mers interieures se rempliront graduellement
+jusqu'a qu'elles debordent. La premiere petite rigole qui passera
+par-dessus le bord sera le signal de leur destruction. L'eau se creusera
+peu a peu un canal a travers le mur des montagnes; tout petit d'abord,
+puis devenant de plus en plus large et profond sous l'incessante action du
+flot, jusqu'a ce que, apres nombre d'annees,--de siecles,--de centaines de
+siecles, de milliers, peut-etre, une grande ouverture comme celle-ci (et
+Seguin me montrait le canon) soit pratiquee; et bientot la plaine aride
+que nous voyons derriere sera livree a l'etude du geologue etonne.
+
+--Et vous pensez que les plaines situees entre les Andes et les montagnes
+Rocheuses sont des lits desseches de mers?
+
+--Je n'ai pas le moindre doute a cet egard. Apres le soulevement de ses
+immenses murailles, les cavites necessairement remplies par les pluies de
+l'Ocean, formerent des mers; d'abord tres-basses, puis de plus en plus
+profondes, jusqu'a ce que leur niveau atteignit celui des montagnes qui
+leur servaient de barriere, et que, comme je vous l'ai explique, elles se
+frayassent un chemin pour retourner a l'Ocean.
+
+--Mais est-ce qu'il n'existe pas encore une mer de ce genre?
+
+--Le grand Lac Sale? Oui, c'en est une. Il est situe au nord-ouest de
+l'endroit ou nous sommes. Ce n'est pas seulement une mer, mais tout un
+systeme de lacs, de sources, de rivieres, les unes salees les autres d'eau
+douce; et ces eaux n'ont aucun ecoulement vers l'Ocean. Elles sont barrees
+par des collines et des montagnes qui constituent dans leur ensemble un
+systeme geographique complet.
+
+--Est-ce que cela ne detruit pas votre theorie?
+
+--Non. Le bassin ou ce phenomene se produit est beaucoup moins eleve que
+la plupart des plateaux du desert. La puissance d'evaporation equilibre
+l'apport de ces sources et de ces rivieres, et consequemment neutralise
+leur effet, c'est-a-dire que dans l'echange de vapeurs qui se fait avec
+l'Ocean, ce bassin donne autant qu'il recoit. Cela tient moins encore a
+son peu d'elevation qu'a l'inclinaison particuliere des montagnes qui y
+versent leurs eaux. Placez-le dans une situation plus froide, _coeteris
+paribus_, et avec le temps, l'eau se creusera un canal d'epuisement. Il en
+est de ce lac comme de la mer Caspienne, de la mer d'Aral, de la mer
+Morte. Non, mon ami, l'existence du grand Lac Sale ne contrarie pas ma
+theorie. Autour de ses bords le pays est fertile; fertile a cause des
+pluies dont il est redevable aux masses d'eau qui l'entourent. Ces pluies
+ne se produisent que dans un rayon assez restreint, et ne peuvent agir sur
+toute la region des deserts qui restent secs et steriles a cause de leur
+grande distance de l'Ocean.
+
+--Mais les vapeurs qui s'elevent de l'Ocean ne peuvent-elles venir
+jusqu'au desert?
+
+--Elles le peuvent, comme je vous l'ai dit, dans une certaine mesure;
+autrement il n'y pleuvrait jamais. Quelquefois, sous l'influence de
+quelque cause extraordinaire, telle que des vents violents, les nuages
+arrivent par masses jusqu'au centre du continent. Alors vous avez des
+tempetes, et de terribles tempetes! Mais, generalement, ce sont seulement
+les bords des nuages qui arrivent jusque-la, et ces lambeaux de nuages
+combines avec les vapeurs, resultant de l'evaporation propre des sources
+et des rivieres du pays, fournissent toute la pluie qui y tombe. Les
+grandes masses de vapeur qui s'elevent du Pacifique et se dirigent vers
+l'est, s'arretent d'abord sur les cotes et y deposent leurs eaux; celles
+qui s'elevent plus haut et depassent le sommet des montagnes vont plus
+loin, mais elles sont arretees, a cent milles de la, par les sommets plus
+eleves de la sierra Nevada, ou elles se condensent et retournent en
+arriere vers l'Ocean, par les cours du Sacramento et du San-Joachim. Il
+n'y a que la bordure de ces nuages qui, s'elevant encore plus haut et
+echappant a l'attraction de la Nevada, traverse et vient s'abattre sur le
+desert. Qu'en resulte-t-il? L'eau n'est pas plutot tombee qu'elle est
+entrainee vers la mer par le Gila et le Colorado, dont les ondes grossies
+fertilisent les pentes de la Nevada; pendant ce temps, quelques fragments,
+echappes d'autres masses de nuages, apportent un faible tribut d'humidite
+aux plateaux arides et eleves de l'interieur, et se resolvent en pluie ou
+en neige sur les pics des montagnes Rocheuses. De la les sources des
+rivieres qui coulent a l'est et a l'ouest; de la les oasis, semblables a
+des parcs que l'on rencontre au milieu des montagnes. De la les fertile
+vallees du Del-Norte et des autres cours d'eau qui couvrent ces terres
+centrales de leurs nombreux meandres. Les nuages qui s'elevent de
+l'Atlantique agissent de la meme maniere en traversant la chaine des
+Alleghanis. Apres avoir decrit un grand arc de cercle autour de la terre,
+ils se condensent et tombent dans les vallees de l'Ohio et du Mississipi.
+De quelque cote que vous abordiez ce grand continent, a mesure que vous
+Vous approchez du centre, la fertilite diminue et cela tient uniquement
+au manque d'eau. En beaucoup d'endroits, partout ou l'on peut apercevoir
+une trace d'herbe, le sol renferme tous les elements d'une riche
+vegetation. Le docteur vous le dira: il l'a analyse.
+
+--Ya! ya! cela est vrai, se contenta d'affirmer le docteur.
+
+--Il y a beaucoup d'oasis, continua Seguin, et des qu'on a de l'eau pour
+pouvoir arroser, une vegetation luxuriante apparait aussitot. Vous avez du
+remarquer cela en suivant le cours inferieur de la riviere, et c'est ainsi
+que les choses se passaient dans les etablissements espagnols sur les
+rives du Gila.
+
+--Mais pourquoi ces etablissements ont-ils ete abandonnes? demandai-je,
+n'ayant jamais entendu assigner aucune cause raisonnable a la dispersion
+de ces florissantes colonies.
+
+--Pourquoi! repondit Seguin avec une energie marquee, pourquoi! Tant
+qu'une race autre que la race iberienne n'aura pas pris possession de
+cette terre, l'Apache, le Navajo et le Comanches, les vaincus de Cortez,
+et quelquefois ses vainqueurs chasseront les descendants de ces premiers
+conquerants du Mexique. Voyez, les provinces de Sonora, de Chihuahua, a
+moitie depeuplees! Voyez le Nouveau-Mexique: ses habitants ne vivent que
+par tolerance; il semble qu'ils ne cultivent la terre que pour leurs
+ennemis, qui prelevent sur eux un tribut annuel!--Mais, allons! le soleil
+nous dit qu'il est temps de partir; allons! Montez a cheval; nous pouvons
+suivre la riviere, continua-t-il. Il n'a pas plu depuis quelque temps et
+l'eau est basse; autrement il nous aurait fallu faire quinze milles a
+travers la montagne. Tenez-vous pres des rochers! Marchez derriere moi!
+
+Cet avertissement donne, il entra dans le canon; je le suivis, ainsi que
+Gode et le docteur.
+
+
+
+XVIII
+
+
+LES CHASSEURS DE CHEVELURES
+
+Il etait presque nuit quand nous arrivames au camp, au camp des chasseurs
+de scalps. Notre arrivee fut a peine remarquee. Les hommes pres desquels
+nous passions se bornaient a jeter un coup d'oeil sur nous. Pas un ne se
+leva de son siege ou ne se derangea de son occupation. On nous laissa
+desseller nos chevaux et les placer ou nous le jugeames a propos.
+
+J'etais fatigue de la course, apres avoir passe si longtemps sans faire
+usage du cheval. J'etendis ma couverture par terre, et je m'assis, le dos
+appuye contre un tronc d'arbre. J'aurais volontiers dormi, mais
+l'etrangete de tous les objets qui m'environnaient tenait mon imagination
+eveillee; je regardais et j'ecoutais avec une vive curiosite. Il me
+faudrait le secours du pinceau pour vous donner une esquisse de la scene,
+et encore ne pourrais-je vous en donner qu'une faible idee. Jamais
+ensemble plus sauvage et plus pittoresque ne frappa la vue d'aucun homme.
+Cela me rappelait les gravures ou sont representes les bivouacs de
+brigands dans les sombres gorges des Abruzzes. Je decris d'apres des
+souvenirs qui se rapportent a une epoque deja bien eloignee de ma vie
+aventureuse. Je ne puis donc reproduire que les points les plus saillants
+du tableau. Les petits details m'ont echappe; alors cependant les moindres
+choses me frappaient par leur nouveaute, et leur etrangete fixait pendant
+quelque temps mon attention. Peu a peu ces choses me devinrent familieres,
+et des lors, elles s'effacerent de ma memoire comme le font les actes
+ordinaires de la vie.
+
+Le camp etait etabli sur la rive du Del-Norte, dans une clairiere
+environnee de cotonniers dont les troncs lisses s'elancaient au-dessus
+d'un epais fourre de palmiers nains et de _baionnettes_ espagnoles.
+Quelques tentes en lambeaux etaient dressees ca et la; on y voyait aussi
+des huttes en peaux de betes, a la maniere indienne. Mais le plus grand
+nombre des chasseurs avaient construit leur abri avec une peau de buffalo
+supportee par quatre piquets debout. Il y avait, dans le fourre, des
+sortes de cabanes formees de branchages et couvertes avec des feuilles
+palmees d'yucca, ou des joncs arraches au bord de la riviere. Des sentiers
+frayes a travers le feuillage conduisaient dans toutes les directions. A
+travers une de ces percees, on apercevait le vert tapis d'une prairie dans
+laquelle etaient groupes les mules et les _mustangs_, attaches a des
+piquets par de longues cordes trainantes. On voyait de tous cotes des
+ballots, des selles, des brides, celles-la posees sur des troncs d'arbres,
+celles-ci suspendues aux branches; des sabres rouilles se balancaient
+devant les tentes et les huttes; des ustensiles de campement de toutes
+sortes, tels que casseroles, chaudieres, haches, etc., jonchaient le sol.
+Autour de grands feux, ou brillaient des arbres entiers, des groupes
+d'hommes etaient assis. Ils ne cherchaient pas la chaleur, car la
+temperature n'etait pas froide: ils faisaient griller des tranches de
+venaison; ou fumaient dans des pipes de toutes formes et de toutes
+dimensions. Quelques-uns fourbissaient leurs armes ou reparaient leurs
+vetements.
+
+Des sons de toutes les langues frappaient mon oreille: lambeaux entremeles
+de francais, d'espagnol, d'anglais et d'indien. Les exclamations se
+croisaient, chacune caracterisant la nationalite de ceux qui les
+proferaient: "_Hilloa, Dick! kung it, old hoss, whot ore ye' bout?_ (Hola,
+Dick! accroche-moi ca, vieille rosse; qu'est-ce que tu fais donc?)"
+--"Sacrr...!--_Carramba!_"--"Pardieu, monsieur!"--"_By the eternal
+airthquake!_" (par le tremblement de terre eternel).--"_Vaya, hombre,
+vaya!_" "--_Carajo!_"--"By Gosh!_"--"_Santissima, Maria!_"--"Sacrr...!"
+On aurait pu croire que les differentes nations avaient envoye la des
+representants pour etablir un concours de jurements.
+
+Trois groupes distincts etaient formes. Dans chacun d'eux un langage
+particulier dominait, et il y avait une espece d'homogeneite de costume
+chez les hommes qui composaient chacun de ces groupes. Le plus voisin de
+moi parlait espagnol: c'etaient des Mexicains. Voici, autant que je me le
+rappelle, la description de l'habillement de l'un d'eux:
+
+Des _calzoneros_ de velours vert, tailles a la maniere des culottes de
+marin; courts de la ceinture, serres sur les hanches, larges du bas,
+doubles a la partie inferieure de cuir noir ornemente de filets gaufres et
+de broderies; fendus a la couture exterieure, depuis la hanche jusqu'a la
+cuisse; ornes de tresses, et bordes de rangees d'aiguillettes a ferrets
+d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soiree est chaude, et laissant
+apercevoir les _calzoncillos_ de mousseline blanche, pendant a larges plis
+jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tannee, de
+couleur naturelle. Le cuir en est rougeatre; le bout est arrondi, les
+talons sont armes d'eperons, pesant chacun une livre au moins; et garnis
+de molettes de trois pouces de diametre! Ces eperons, curieusement
+travailles, sont attaches a la botte par des courroies de cuir ouvre. Des
+petits grelots (_campanillas_) pendent de chacune des dents de ces
+molettes colossales, et font entendre leur tintement, a chaque mouvement
+du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais
+fixes autour de la taille par une ceinture ou une echarpe de soie
+ecarlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se
+noue par derriere, et les bouts franges pendent gracieusement pres de la
+hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'etoffe brune brodee, juste au
+corps, courte par derriere, a la grecque, et laissant voir la chemise
+elle-meme, a large collet, brodee sur le devant, temoigne de l'habilete
+superieure de quelque _poblana_ a l'oeil noir. Le _sombrero_ a larges
+bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en
+cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands,
+egalement en argent, tombent sur le cote et donnent a cette coiffure un
+aspect tout particulier. Sur une epaule pend le pittoresque serape, a
+moitie roule. Un baudrier et une gibeciere, une escopette sur laquelle la
+main est appuyee, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de
+faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la
+hanche gauche, completent le costume que j'ai pris pour type de ma
+description. A quelques menus details pres, tous les hommes qui composent
+le groupe le plus rapproche de moi sont vetus de cette maniere.
+Quelques-uns portent des _calzoneros_ de peau, avec un spencer ou
+pourpoint de meme matiere, ferme par devant et par derriere. D'autres ont,
+au lieu du serape en etoffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses
+larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs epaules la superbe
+et gracieuse _manga_. La plupart sont chausses de mocassins; un petit
+nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple _guarache_, la sandale des
+Asteques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs
+cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et
+des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs feroces
+brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont generalement
+petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui denote la
+vigueur et l'activite. Leurs membres, bien decouples, sont endurcis a la
+fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont nes dans les fermes
+du Mexique; habitant la frontiere, ils ont eu souvent a combattre les
+Indiens. Ce sont des _ciboleros_, des _vaqueros_, des _rancheros_ et des
+_monteros_, qui, a force de frequenter les montagnards, les chasseurs de
+races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degre
+d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement doues. C'est
+la chevalerie de la frontiere mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils
+roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de mais. Ils jouent au
+_monte_ sur leurs couvertures etendues a terre, et leur enjeu est du
+tabac. On entend les maledictions et les "_carajo_" de ceux qui perdent;
+les gagnants adressent de ferventes actions de graces a la "_santissima
+Virgen_." Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes
+et desagreables.
+
+A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le
+composent different des precedents sous tous les rapports: la voix,
+l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnait au premier coup
+d'oeil des Anglo-Americains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la
+prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous
+servira pour les depeindre tous.
+
+Il se tient debout, appuye sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a
+six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente denote la force
+hereditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chenes; la
+main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses
+joues, larges et fermes, sont en partie cachees sous d'epais favoris qui
+se reunissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure
+les levres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun fonce qui
+s'eclaircit autour de la bouche, ou l'action combinee de l'eau et du
+soleil lui a donne une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit
+et legerement plisse vers les coins. Le regard est ferme, et reste
+generalement fixe. Il semble penetrer jusqu'a votre interieur. Les cheveux
+bruns sont moyennement longs. Ils ont ete coupes sans doute lors de la
+derniere visite a l'entrepot de commerce, ou aux etablissements; le teint,
+quoique bronze comme celui d'un mulatre, n'est devenu ainsi que par
+l'action du hale. Il etait autrefois clair comme celui des blonds. La
+physionomie est empreinte d'un caractere assez imposant. On peut dire
+qu'elle est belle. L'expression generale est celle du courage tempere par
+la bonne humeur et la generosite. L'habillement de l'homme dont je viens
+de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est-a-dire de son
+pays a lui, la prairie et les parcs de la montagne deserte. Il s'en est
+procure les materiaux avec la balle de son rifle, et l'a faconne de ses
+propres mains, a moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs
+moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille
+indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vetement consiste en
+une blouse de peau de daim preparee, rendue souple comme un gant par
+l'action de la fumee; de grandes jambieres montant jusqu'a la ceinture et
+des mocassins de meme matiere; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir
+epais de buffalo. La blouse serree a la taille, mais ouverte sur la
+poitrine et au cou, se termine par un elegant collet qui retombe en
+arriere jusque sur les epaules. Par-dessous on voit une autre chemise de
+matiere plus fine, en peau preparee d'antilope, de faon ou de daim fauve.
+Sur sa tete un bonnet de peau de rackoon [1] ornee, a l'avant, du museau
+de l'animal, et portant a l'arriere sa queue rayee, qui retombe, comme un
+panache, sur l'epaule gauche. L'equipement se compose d'un sac a balles,
+en peau non appretee de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme
+de croissant sur laquelle sont ciseles d'interessants souvenirs. Il a pour
+armes un long couteau, un _bowie_ (lame recourbee), un lourd pistolet,
+soigneusement attache par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez a
+cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit
+que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon.
+
+[Note: Sorte de blaireau.]
+
+Dans tout cet habillement, cet equipement et cet armement, on s'est peu
+preoccupe du luxe et de l'elegance; cependant, la coupe de la blouse en
+forme de tunique n'est pas depourvue de grace. Les franges du collet et
+des guetres ne manquent pas de style, et il y a dans le bonnet de peau de
+rackoon une certaine coquetterie qui prouve que celui qui le porte n'est
+pas tout a fait indifferent aux avantages de son apparence exterieure. Un
+petit sac ou sachet gentiment brode avec des piquants barioles de
+porc-epic pend sur sa poitrine. Par moments, il le contemple avec un
+regard de satisfaction: c'est son porte-pipe, gage d'amour de quelque
+demoiselle aux yeux noirs, aux cheveux de jais, sans doute, et habitant
+comme lui ces contrees sauvages. Tel est l'ensemble d'un trappeur de la
+montagne. Plusieurs hommes, a peu de chose pres vetus et equipes de meme,
+se tiennent autour de celui dont j'ai trace le portrait. Quelques-uns
+portent des chapeaux rabattus, de feutre gris; d'autres des bonnets de
+peau de chat; ceux-ci ont des blouses de chasse de nuances plus claires et
+brodees des plus vives couleurs; ceux-la, au contraire, en portent d'usees
+et rapiecees, noircies de fumee; mais le caractere general des costumes
+les fait aisement reconnaitre; il etait impossible de se tromper sur leur
+titre de veritables montagnards.
+
+Le troisieme des groupes que j'ai signales etait plus eloigne de la place
+que j'occupais. Ma curiosite, pour ne pas dire mon etonnement, avait ete
+vivement excitee lorsque j'avais reconnu que ce groupe etait compose
+d'Indiens.
+
+--Sont-ils donc prisonniers? pensai-je. Non; ils ne sont point enchaines;
+rien dans leur apparence, dans leur attitude, n'indique qu'ils soient
+captifs; et cependant ce sont des Indiens. Font-ils donc partie de la
+bande qui combat contre...?
+
+Pendant que je faisais mes hypotheses, un chasseur passa pres de moi.
+
+--Quels sont ces Indiens? demandai-je en indiquant le groupe.
+
+--Des Delawares; quelques Chawnies.
+
+J'avais donc sous les yeux de ces celebres Delawares, des descendants de
+cette grande tribu qui, la premiere, sur les bords de l'Atlantique, avait
+livre bataille aux visages pales. C'est une merveilleuse histoire que la
+leur. La guerre etait l'ecole de leurs enfants, la guerre etait leur
+passion favorite, leur delassement, leur profession. Il n'en reste plus
+maintenant qu'un petit nombre. Leur histoire arrivera bientot a son
+dernier chapitre! Je me levai et m'approchai d'eux avec un vif sentiment
+d'interet. Quelques-uns etaient assis autour du feu, et fumaient dans des
+pipes d'argile rouge durcie, curieusement ciselees. D'autres se
+promenaient avec cette gravite majestueuse si remarquable chez l'Indien
+des forets. Il regnait au milieu d'eux un silence qui contrastait
+singulierement avec le bavardage criard de leurs allies mexicains. De
+temps en temps, une question articulee d'une voix basse, mais sonore,
+recevait une reponse courte et sentencieuse, parfois un simple bruit
+guttural, un signe de tete plein de dignite, ou un geste de la main; tout
+en conversant ainsi, ils remplissaient leurs pipes avec du _kini-kin-ik_
+et se passaient, de l'un a l'autre, les precieux instruments.
+
+Je considerais ces stoiques enfants des forets avec une emotion plus forte
+que celle de la simple curiosite; avec ce sentiment que l'on eprouve,
+quand on regarde, pour la premiere fois, une chose dont on a entendu
+raconter ou dont on a lu d'etranges recits. L'histoire de leurs guerres et
+de leurs courses errantes etait toute fraiche dans ma memoire. Les acteurs
+memes de ces grandes scenes etaient la devant moi, ou du moins des types
+de leurs races, dans toute la realite, dans toute la sauvagerie
+pittoresque de leur individualite. C'etaient ces hommes qui chasses de
+leur pays par les pionniers venus de l'Atlantique, n'avaient cede qu'a la
+fatalite, victimes de la destinee de leur race. Apres avoir traverse les
+Apaches, ils avaient dispute pied a pied le terrain, de contree en
+contree, le long des Alleghanis, dans des forets des bords de l'Ohio,
+jusqu'au coeur de la _terre sanglante_.[1]
+
+[Note 1: _Bloody Ground._ Partie du territoire de l'Ohio, nommee a cause
+des combats sanglants livres aux Indiens par les premiers colons.]
+
+Et toujours les visages pales etaient sur leurs traces, les repoussant,
+les refoulant sans treve vers le soleil couchant. Les combats meurtriers,
+la foi punique, les traites rompus, d'annee en annee, eclaircissaient
+leurs rangs. Et, toujours refusant de vivre aupres de leurs vainqueurs
+blancs, ils reculaient, s'ouvrant un chemin, par de nouveaux combats, a
+travers des tribus d'hommes rouges comme eux, et trois fois superieurs en
+nombre! La fourche de la riviere Osage fut leur derniere halte. La,
+l'usurpateur s'engagea de respecter a tout jamais leur territoire. Mais
+cette concession arrivait trop tard. La vie errante et guerriere etait
+devenue pour eux une necessite de nature; et, avec un meprisant dedain,
+ils refuserent les travaux pacifiques de la terre. Le reste de leur tribu
+se reunit sur les bords de l'Osage; mais, au bout d'une saison, ils
+avaient disparu. Tous les guerriers et les jeunes gens etaient partis, ne
+laissant sur les territoires concedes que les vieillards, les femmes et
+les hommes sans courage. Ou etaient-ils alles! Ou sont-ils maintenant!
+Celui qui veut trouver les Delawares doit les chercher dans les grandes
+prairies, dans les vallees boisees de la montagne, dans les endroits
+hantes par l'ours, le castor, le bighhorn et le buffalo. La il les
+trouvera, par bandes disseminees, seuls ou ligues avec leurs anciens
+ennemis les visages pales; trappant et chassant, combattant le Yuta ou le
+Rapaho, le Crow ou le Cheyenne, le Navajo et l'Apache.
+
+J'etais, je le repete, profondement emu en contemplant ces hommes;
+j'analysais leurs traits et leur habillement pittoresque. Bien qu'on n'en
+vit pas deux qui fussent vetus exactement de meme, il y avait une certaine
+similitude de costume entre eux tous. La plupart portaient des blouses de
+chasse, non en peau de daim comme celles des blancs, mais en calicot
+imprime, couvertes de brillants dessins. Ce vetement, coquettement arrange
+et orne de bordures, faisait un singulier effet avec l'equipement de
+guerre des Indiens. Mais c'etait par la coiffure specialement que le
+costume des Delawares et des Chawnies se distinguait de celui de leurs
+allies, les blancs. En effet, cette coiffure se composait d'un turban
+forme avec une echarpe ou avec un mouchoir de couleur eclatante, comme en
+portent les brunes creoles d'Haiti. Dans le groupe que j'avais sous les
+yeux on n'aurait pas trouve deux de ces turbans qui fussent semblables,
+mais ils avaient tous le meme caractere. Les plus beaux etaient faits avec
+des mouchoirs rayes de madras. Ils etaient surmontes de panaches composes
+avec les plumes brillantes de l'aigle de guerre, ou les plumes bleues du
+Gruya.
+
+[Note: Sorte de petite grue bleuatre.]
+
+Leur costume etait complete par des guetres de peau de daim et des
+mocassins a peu pres semblables a ceux des trappeurs. Les guetres de
+quelques-uns etaient ornees de chevelures attachees le long de la couture
+exterieure, et faisant montre des sombres prouesses de celui qui les
+portait. Je remarquai que leurs mocassins avaient une forme particuliere,
+et differaient completement de ceux des Indiens des prairies. Ils etaient
+cousus sur le dessus, sans broderies ni ornements, et bordes d'un double
+ourlet.
+
+Ces guerriers etaient armes et equipes comme les chasseurs blancs. Depuis
+longtemps ils avaient abandonne l'arc, et beaucoup d'entre eux auraient pu
+rendre des points ou disputer la mouche a leurs associes des montagnes,
+dans le maniement du fusil. Independamment du rifle et du long couteau, la
+plupart portaient l'ancienne arme traditionnelle de leur race, le terrible
+tomahawk.
+
+J'ai decrit les trois groupes caracteristiques qui avaient frappe
+mes yeux dans le camp. Il y avait, en outre, des individus qui
+n'appartenaient a aucun des trois et qui semblaient participer du
+caractere de plusieurs. C'etaient des Francais, des voyageurs canadiens,
+des rodeurs de la compagnie du nord-ouest, portant des capotes blanches,
+plaisantant, dansant, et chantant leurs chansons de bateliers, avec tout
+l'esprit de leur race; c'etaient des _pueblos_, des _Indios manzos_,
+couverts de leurs gracieuses _tilmas_, et consideres plutot comme des
+serviteurs que comme des associes par ceux qui les entouraient. C'etaient
+des mulatres aussi, des negres, noirs comme du jais, echappes des
+plantations de la Louisiane, et qui preferaient cette vie vagabonde aux
+coups du fouet sifflant du commandeur. On voyait encore la des uniformes
+en lambeaux qui designaient les deserteurs de quelque poste de la
+frontiere; des Kanakas des iles Sandwich, qui avaient traverse les deserts
+de la Californie, etc., etc. On trouvait enfin, rassembles dans ce camp,
+des hommes de toutes les couleur, de tous les pays, parlant toutes les
+langues. Les hasards de l'existence, l'amour des aventures les avaient
+conduits la. Tous ces hommes plus ou moins etranges formaient la bande la
+plus extraordinaire qu'il m'ait jamais ete donne de voir: la bande des
+chasseurs de chevelures.
+
+
+
+XIX
+
+
+LUTTE D'ADRESSE.
+
+J'avais regagne ma couverture, et j'etais sur le point de m'y etendre,
+quand le cri d'un _gruya_ attira mon attention. Je levai les yeux et
+j'apercus un de ces oiseaux qui volait vers le camp. Il venait par une des
+clairieres ouvrant sur la riviere, et se tenait a une faible hauteur. Son
+vol paresseux et ses larges ailes appelaient un coup de fusil. Une
+detonation se fit entendre. Un des Mexicains avait decharge son escopette,
+mais l'oiseau continuait a voler, agitant ses ailes avec plus d'energie,
+comme pour se mettre hors de portee.
+
+Les trappeurs se mirent a rire, et une voix cria:
+
+--Fichue bete! est-ce que tu pourrais seulement mettre ta balle dans une
+couverture etendue, avec cette espece d'entonnoir? Pish!
+
+Je me retournai pour voir l'auteur de cette brutale apostrophe. Deux
+hommes epaulaient leurs fusils et visaient l'oiseau. L'un d'eux etait le
+jeune chasseur dont j'ai decrit le costume, l'autre un Indien que je
+n'avais pas encore apercu. Les deux detonations n'en firent qu'une, et la
+grue, abaissant son long cou, tomba en tournant au milieu des arbres, et
+resta accrochee a une branche. De la position que chacun d'eux occupait,
+aucun des tireurs n'avait pu voir que l'autre avait fait feu. Ils etaient
+separes par une tente, et les deux coups etaient partis ensemble. Un
+trappeur s'ecria:
+
+--Bien tire, Garey! que Dieu assiste tout ce qui se trouve devant la
+bouche de ton vieux _tueur d'ours_, quand ton oeil est au point de mire!
+
+A ce moment, l'Indien faisait le tour de la tente. Il entendit cette
+phrase, et vit la fumee qui sortait encore du fusil du jeune chasseur;
+il se dirigea vers lui en disant:
+
+--Est-ce que vous avez tire, monsieur?
+
+Ces mots furent prononces avec l'accent anglais le plus pur, le moins
+melange d'indien, et cela seul aurait suffi pour exciter ma surprise si
+deja mon attention n'eut ete vivement eveillee sur cet homme.
+
+--Quel est cet Indien? demandai-je a un de mes voisins.
+
+--Connais pas; nouvel arrive, fut toute la reponse.
+
+--Croyez-vous qu'il soit etranger ici?
+
+--Tout juste; venu il y a peu de temps; personne ne le connait, je crois;
+si fait pourtant; le capitaine. Je les ai vus se serrer la main.
+
+Je regardai l'Indien avec un interet croissant. Il pouvait avoir trente
+ans environ et n'avait guere moins de sept pieds (anglais) de taille. Ses
+proportions vraiment apolloniennes le faisaient paraitre moins grand. Sa
+figure avait le type romain. Un front pur, un nez aquilin, de larges
+machoires, accusaient chez lui l'intelligence aussi bien que la fermete et
+l'energie. Il portait une blouse de chasse, de hautes guetres et des
+mocassins; mais tous ces vetements differaient essentiellement de ceux des
+chasseurs ou des Indiens. Sa blouse etait en peau-de daim rouge, preparee
+autrement que les trappeurs n'ont l'habitude de le faire. Presque aussi
+blanche que la peau dont on fait les gants, elle etait fermee sur la
+poitrine et magnifiquement brodee avec des piquants de porc-epic; les
+manches ornees de la meme maniere; le collet et la jupe rehausses par une
+garniture d'hermine douce et blanche comme la neige. Une rangee de peaux
+entieres de cet animal formait, tout autour de la jupe, une bordure a la
+fois couteuse et remarquablement belle. Mais ce qui distinguait le plus
+particulierement cet homme, c'etait sa chevelure. Elle tombait abondante
+sur ses epaules et flottait presque jusqu'a terre quand il marchait. Elle
+avait donc pres de sept pieds de longueur. Noire, brillante et
+plantureuse, elle me rappelait la queue de ces grands chevaux flamands que
+j'avais vus atteles aux chars funebres a Londres. Son bonnet etait garni
+d'un cercle complet de plumes d'aigles, ce qui, chez les sauvages,
+constitue la supreme elegance. Cette magnifique coiffure ajoutait a la
+majeste de son aspect. Une peau blanche de buffalo pendait de ses epaules,
+et le drapait gracieusement comme une toge. Cette fourrure blanche
+s'harmonisait avec le ton general de l'habillement et formait repoussoir a
+sa noire chevelure. Il portait encore d'autres ornements; l'eclat des
+metaux resplendissait sur ses armes et sur les differentes pieces de son
+equipement; le bois et la crosse de son fusil etaient richement
+damasquines en argent.
+
+Si ma description est aussi minutieuse, cela tient a ce que le premier
+aspect de cet homme me frappa tellement que jamais il ne sortira de ma
+memoire. C'etait le _beau ideal_ d'un sauvage romantique et pittoresque;
+et, de plus, chez lui rien ne rappelait le sauvage, ni son langage, ni ses
+manieres. Au contraire, la question qu'il venait d'adresser au trappeur
+avait ete faite du ton de la plus exquise politesse. La reponse ne fut pas
+aussi courtoise.
+
+--Si j'ai tire? N'as-tu pas entendu le coup? N'as-tu pas vu tomber la
+bete? Regarde la-haut!
+
+Et Garey montrait l'oiseau accroche dans l'arbre.
+
+--Il parait alors que nous avons tire simultanement.
+
+L'Indien, en disant cela, montrait son fusil, de la bouche duquel la fumee
+s'echappait encore.
+
+--Voyez-vous, ca, l'Indien! que nous ayons tire simultanement, ou
+etrangerement, ou similairement, je m'en fiche comme de la queue d'un
+blaireau; mais j'ai vu l'oiseau, je l'ai ajuste, et c'est ma balle qui l'a
+mis bas.
+
+--Je crois l'avoir touche aussi, repliqua l'Indien modestement.
+
+--J'm'en doute, avec cette espece de joujou! dit Garey, jetant un regard
+de dedain sur le fusil de son competiteur, et ramenant ses yeux avec
+orgueil sur le canon, bronze par le service et les intemperies de son
+rifle qu'il etait en train de recharger, apres l'avoir essuye.
+
+--Joujou, si vous voulez, repondit l'Indien, mais il envoie sa balle plus
+droit et plus loin qu'aucune arme que je connaisse jusqu'a present. Je
+garantis que mon coup a porte en plein corps de la grue.
+
+--Voyez-vous ca, mossieu! car je suppose qu'il faut appeler mossieu un
+gentleman qui parle si bien et qui parait si bien eleve, quoiqu'il soit
+Indien. C'est bien aise a voir qui est-ce qui a touche l'oiseau. Votre
+machine est du numero 50 ou a peu pres, mon killbair,[1] du 90. C'est pas
+difficile de dire qui est-ce qui a tue la bete. Nous allons bien voir.
+
+[Note 1: _Killbair_, pour _killbear_, tueur d'ours.]
+
+Et, en disant cela, le chasseur se dirigea vers l'arbre ou le _gruya_
+etait accroche.
+
+--Comment vas-tu faire pour l'atteindre? cria un des chasseurs qui s'etait
+avance pour etre temoin de la curieuse dispute.
+
+Garey ne repondit rien et se mit en devoir d'epauler son fusil. Le coup
+partit, et la branche, frappee par la balle, s'affaissa sous la charge du
+_gruya_. Mais l'oiseau etait pris dans une double fourche et resta
+suspendu sur la branche brisee. Un murmure d'approbation suivit ce coup;
+et les hommes qui applaudissaient ainsi n'etaient point habitues a
+s'emouvoir pour peu de chose. L'Indien s'approcha a son tour, ayant
+recharge son fusil. Il visa, et sa balle atteignit la branche au point
+deja frappe, et la coupa net. L'oiseau tomba a terre, au milieu des
+applaudissements de tous les spectateurs, mais surtout des Indiens et des
+chasseurs mexicains. On le prit et on l'examina; deux balles lui avaient
+traverse le corps; l'une ou l'autre aurait suffi pour le tuer. Un nuage de
+mecontentement se montra sur la figure du jeune trappeur. Etre ainsi
+egale, depasse, dans l'usage de son arme favorite, en presence de tant de
+chasseurs de tous les pays, et cela par un Indien, bien plus encore, avec
+un _fusil de clinquant!_ Les montagnards n'ont aucune confiance dans les
+fusils a crosses ornees et brillantes. Les rifles a paillettes,
+disent-ils, c'est comme les rasoirs a paillettes: c'est bon pour amuser
+les jobards. Il etait evident cependant que le rifle de l'Indien etranger
+avait ete confectionne pour faire un bon usage. Il fallut tout l'empire
+que le trappeur avait sur lui-meme pour cacher son chagrin. Sans mot dire,
+il se mit a nettoyer son arme avec ce calme stoique particulier aux hommes
+de sa profession. Je remarquai qu'il le chargeait avec un soin extreme.
+Evidemment, il ne voulait pas en rester la de cette lutte d'adresse, et il
+tenait a battre l'Indien ou a etre battu par lui completement. Il
+communiqua cette intention a voix basse a un de ses camarades. Son fusil
+fut bientot recharge, et, le tenant incline a la maniere des chasseurs, il
+se tourna vers la foule, a laquelle on etait venu se joindre de toutes les
+parties du camp.
+
+--Un coup comme ca, dit-il, ca n'est pas plus difficile que de mettre dans
+un tronc d'arbre. Il n'y a pas d'homme qui ne puisse en faire autant, pour
+peu qu'il sache regarder droit dans son point de mire. Mais je connais une
+autre espece de coup qui n'est pas si aise; faut savoir tenir ses nerfs.
+
+Le trappeur s'arreta et regarda l'Indien qui rechargeait aussi son fusil.
+
+--Dites donc, etranger! reprit-il en s'adressant a lui, avez-vous ici un
+camarade qui connaisse votre force?
+
+--Oui! repondit l'Indien, apres un moment d'hesitation....
+
+--Et ce camarade a-t-il une pleine confiance dans votre adresse?
+
+--Oh! je le crois. Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Parce que je vas vous montrer un coup que nous avions l'habitude de
+faire au fort de Bent, pour amuser les enfants. Ca n'a rien de bien
+extraordinaire comme coup; mais ca remue un peu les nerfs, faut le dire.
+He! oh! Rube!
+
+--Au diable, qu'est-ce que tu veux?
+
+Ces mots furent prononces avec une energie et un ton de mauvaise humeur
+qui firent tourner tous les yeux vers l'endroit d'ou ils etaient sortis.
+Au premier abord, il semblait qu'il n'y eut personne dans cette direction.
+Mais, en regardant avec plus de soin a travers les troncs d'arbres et les
+cepees, on decouvrait un individu assis aupres d'un des feux. Il aurait
+ete difficile de reconnaitre que c'etait un corps humain, n'eut ete le
+mouvement des bras. Le dos etait tourne du cote de la foule, et la tete,
+penchee du cote du feu, n'etait pas visible. D'ou nous etions, cela
+ressemblait plutot a un tronc de cotonnier recouvert d'une peau de
+Chevreuil terreuse qu'a un corps humain. En s'approchant et en le
+regardant par devant, on reconnaissait avoir affaire a un homme tres
+extraordinaire il est vrai, tenant a deux mains une longue cote de daim,
+et la rongeant avec ce qui lui restait de dents. L'aspect general de cet
+individu avait quelque chose de bizarre et de frappant. Son habillement,
+si on pouvait appeler cela un habillement, etait aussi simple que sauvage.
+Il se composait d'une chose qui pouvait avoir ete autrefois une blouse de
+chasse, mais qui ressemblait beaucoup plus alors a un sac de peau, dont on
+aurait ouvert les bouts et aux cotes duquel on aurait cousu des manches.
+Ce sac etait d'une couleur brun sale; les manches, rapees et froncees aux
+plis des bras etaient attachees autour des poignets; il etait graisseux du
+haut en bas, et emaille ca et la de plaques de boue! On n'y voyait aucun
+essai d'ornements ou de franges. Il y avait eu autrefois un collet, mais
+on l'avait evidemment rogne, de temps en temps, soit pour rapiecer le
+reste, soit pour tout autre motif, et a peine en restait-il vestige. Les
+guetres et les mocassins allaient de pair avec la blouse et semblaient
+sortir de la meme piece. Ils etaient aussi d'un brun sale, rapieces, rapes
+et graisseux. Ces deux parties du vetement ne se rejoignaient pas, mais
+laissaient a nu une partie des chevilles qui, elles aussi, etaient d'un
+brun sale, comme la peau de daim. On ne voyait ni chemise, ni veste, ni
+aucun autre vetement, a l'exception d'une etroite casquette qui avait ete
+autrefois un bonnet de peau de chat, mais dont tous les poils etaient
+partis laissant a decouvert une surface de peau graisseuse qui
+s'harmonisait parfaitement avec les autres parties de l'habillement. Le
+bonnet, la blouse, les jambards et les mocassins, semblaient n'avoir
+jamais ete otes depuis le jour ou ils avaient ete mis pour la premiere
+fois, et cela devait avoir eu lieu nombre d'annees auparavant. La blouse
+ouverte laissait a nu la poitrine et le cou qui, aussi bien que la figure,
+les mains et les chevilles avaient pris, sous l'action du soleil et de la
+fumee des bivouacs, la couleur du cuivre brut. L'homme tout entier,
+l'habillement compris, semblait avoir ete enfume a dessein! Sa figure
+annoncait environ soixante ans. Ses traits etaient fins et legerement
+aquilins; son petit oeil noir vif et percant. Ses cheveux noirs etaient
+coupes courts. Son teint avait du etre originairement brun, et nonobstant,
+il n'y avait rien de francais ou d'espagnol dans sa physionomie. Il
+paraissait plutot appartenir a la race des Saxons bruns.
+
+Pendant que je regardais aussi cet homme vers lequel la curiosite m'avait
+attire, je crus m'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de
+particulierement etrange, en dehors de la bizarrerie de son accoutrement.
+Il semblait qu'il manquat quelque chose a sa tete. Qu'est-ce que cela
+pouvait etre? Je ne fus pas longtemps a le decouvrir. Lorsque je fus en
+face de lui, je vis que ce qui lui manquait, c'etaient... ses oreilles.
+Cette decouverte me causa une impression voisine de la crainte. Il y a
+quelque chose de saisissant dans l'aspect d'un homme prive de ses
+oreilles. Cela eveille l'idee de quelque drame epouvantable, de quelque
+scene terrible, d'une cruelle vengeance; cela fait penser au chatiment de
+quelque crime affreux. Mon esprit s'egarait dans diverses hypotheses,
+lorsque je me rappelai un detail mentionne par Seguin, la nuit precedente.
+J'avais devant les yeux, sans doute, l'individu dont il m'avait parle. Je
+me sentis tranquillise. Apres avoir fait la reponse mentionnee plus haut,
+cet homme singulier resta assis quelques instants, la tete entre les
+genoux, ruminant, marmottant et grognant comme un vieux loup maigre dont
+on troublerait le repas.
+
+--Viens ici, Rube! j'ai besoin de toi un instant, continua Garey d'un ton
+presque menacant.
+
+--T'as beau avoir besoin de moi; l'Enfant ne se derangera pas qu'il n'ait
+fini de nettoyer son os; il ne peut pas maintenant.
+
+--Allons, vieux chien, depeche-toi alors!
+
+Et l'impatient trappeur, posant la crosse de son fusil a terre, attendit
+silencieux et de mauvaise humeur. Apres avoir marronne, ronge et grogne
+quelques minutes encore, le vieux Rube, car c'etait le nom sous lequel ce
+fourreau de cuir etait connu, se leva lentement et se dirigea vers la
+foule.
+
+--Qu'est-ce que tu veux, Billye? demanda-t-il au trappeur en allant a lui.
+
+--J'ai besoin que tu me tiennes ca, repondit Garey en lui presentant une
+petite coquille blanche et ronde a peu pres de la dimension d'une montre.
+La terre a nos pieds etait couverte de ces coquillages.
+
+--Est-ce un pari, garcon?
+
+--Non, ce n'est pas un pari.
+
+--Pourquoi donc user ta poudre alors? en as-tu trop?
+
+--J'ai ete battu, reprit le trappeur a voix basse, et battu par cet
+Indien.
+
+Rube chercha de l'oeil l'Indien, qui se tenait droit et majestueux, dans
+toute la noblesse de son plumage. Aucune apparence de triomphe ou de
+fanfaronnade ne se montrait sur sa figure; il s'appuyait sur son rifle
+dans une attitude a la fois calme et digne. A la maniere dont le vieux
+Rube le regarda, on pouvait facilement deviner qu'il l'avait deja vu
+auparavant, mais ailleurs que dans ce camp. Il le toisa du haut en bas,
+arreta un instant les yeux sur ses pieds, et ses levres murmurerent
+quelques syllabes inintelligibles qui se terminerent brusquement par le
+mot: "_Coco_."
+
+--Tu crois que c'est un Coco? demanda l'autre avec un interet marque.
+
+--Est-ce que tu es aveugle, Billye? Est-ce que tu ne vois pas ses
+mocassins?
+
+--Tu as raison; mais j'ai demeure chez cette nation, il y a deux ans, et
+je n'ai pas vu d'homme pareil a celui-la.
+
+--Il n'y etait pas.
+
+--Ou etait-il donc?
+
+--Dans un pays ou on ne voit guere de peaux-rouges. Il doit bien tirer:
+autrefois, il couvrait la mouche a tout coup.
+
+--Tu l'as donc connu?
+
+--Oui, oui, a tout coup. Jolie fille, beau garcon!--Ou veux-tu que j'aille
+me mettre?
+
+Je crus voir que Garey n'aurait pas mieux demande que de continuer la
+conversation. Il tendit l'oreille avec un interet marque quand l'autre
+prononca les mots: jolie fille. Ces mots eveillaient sans doute en lui un
+tendre souvenir; mais, voyant que son camarade se preparait a s'eloigner,
+il lui montra du doigt un sentier ouvert qui se dirigeait vers l'est, et
+lui repondit simplement: Soixante.
+
+--Prends garde a mes griffes, entends-tu? Les Indiens m'en ont deja enleve
+une, et l'Enfant a besoin de menager les autres.
+
+Le vieux trappeur, en disant cela, fit un geste arrondi de la main droite,
+et je vis que le petit doigt etait absent.
+
+--As pas peur, vieille rosse! lui fut-il repondu.
+
+Sans plus d'observations, l'homme enfume s'eloigna d'un pas lent a la
+regularite duquel on reconnaissait qu'il mesurait la distance. Quand il
+eut marque le soixantieme pas, il se retourna et se redressa en joignant
+les talons; puis il etendit son bras droit de maniere que sa main fut au
+niveau de son epaule; il tenait entre deux doigts la coquille dont il
+presentait la face au tireur:
+
+--Allons, Billye, cria-t-il alors, tire et tiens-toi bien.
+
+Le coquillage etait legerement concave, et le creux etait tourne de notre
+cote. Le pouce et le doigt indicateur en cachaient une partie du bord sur
+la moitie de la circonference, et la surface visible pour le tireur ne
+depassait pas la largeur du fond d'une montre ordinaire. C'etait un
+emouvant spectacle; l'on aurait tort de penser, comme quelques voyageurs
+voudraient le faire croire, que des faits de ce genre fussent tres-communs
+parmi les hommes de la montagne. Un coup pareil prouve doublement
+l'habilete du tireur, d'abord, en montrant tout l'empire qu'il sait
+exercer sur lui-meme, et, en second lieu, par la confiance eclatante qu'un
+autre manifeste dans cette adresse, confiance mieux etablie par une
+semblable preuve que par tous les serments du monde. Certes, en pareil
+cas, il y a au moins autant de merite a tenir le but qu'a le toucher.
+Beaucoup de chasseurs consentiraient a risquer le coup, mais bien peu se
+soucieraient de tenir la coquille. C'etait, dis-je, un emouvant spectacle,
+et je me sentais fremir en le regardant. Plus d'un fremissait comme moi;
+mais personne ne tenta d'intervenir. Peu l'eussent ose, quand bien meme
+les deux hommes se fussent disposes a tirer l'un sur l'autre. Tous deux
+etaient consideres parmi leurs camarades, comme d'excellents tireurs,
+comme des trappeurs de premier ordre. Garey, apres avoir aspire fortement,
+se planta ferme, le talon de son pied gauche oppose et un peu en avant de
+son cou-de-pied droit. Puis, armant son fusil, il laissa tomber le canon
+dans la main gauche, et cria a son camarade:
+
+--Attention, vieux rongeur d'os, garde a toi!
+
+Ces mots a peine prononces, le chasseur mettait en joue. Il se fit un
+silence de mort; tous les yeux etaient fixes sur le but. Le coup partit et
+l'on vit la coquille enlevee, brisee en cinquante morceaux! Il y eut une
+grande acclamation de la foule. Le vieux Rube se baissa pour ramasser un
+des fragments, et, apres l'avoir examine un moment, cria a haute voix:
+
+--_Plomb centre!_ nom d'une pipe.
+
+Le jeune trappeur avait en effet touche au centre meme de la coquille,
+ainsi que le prouvait la marque bleuatre faite par la balle.
+
+
+
+XX
+
+
+UN COUP A LA TELL.
+
+Tous les regards se porterent sur l'Indien. Pendant toute la scene que je
+viens de decrire, il etait demeure spectateur silencieux et calme, et
+maintenant il avait les yeux baisses vers le sol et semblait chercher
+quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom de _gourde de la
+prairie_, etait a ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et
+a peu pres de la meme couleur. Il se baissa et le ramassa. Apres l'avoir
+examine, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que pretend-il
+faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle
+pendant qu'il retombera! Quelle peut etre son intention? Chacun observe
+ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante
+a soixante, sont groupes autour de lui. Seguin seul est occupe, avec le
+docteur et quelques hommes, a dresser une tente a quelque distance. Garey
+se tient de cote, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt
+d'apprehensions. Le vieux Rube est retourne a son feu, et s'est mis en
+train de ronger un nouvel os. La petite gourde parait satisfaire l'Indien.
+Un long morceau d'os, un femur d'aigle, curieusement sculpte, et perce de
+trous comme un instrument de musique, est suspendu a son cou. Il le porte
+a ses levres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre
+trois notes aigues et stridentes, formant une succession etrange. Puis il
+laisse retomber l'instrument, et regarde a l'est dans la profondeur des
+bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la meme direction.
+Les chasseurs, dont la curiosite est excitee par ce mystere, gardent le
+silence et ne parlent qu'a voix basse. Les trois notes sont repetees comme
+par un echo. Il est evident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et
+nul parmi ceux qui sont la ne semble en avoir connaissance, a l'exception
+d'un seul cependant, le vieux Rube.
+
+--Attention, enfants! s'ecrie celui-ci regardant par-dessus son epaule. Je
+gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus
+jolie fille que vos yeux aient jamais rencontree.
+
+Personne ne repond: nous sommes tous trop attentifs a ce qui va se passer.
+Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on ecarte; puis les
+pas d'un pied leger, et le craquement des branches seches. Une apparition
+brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance a travers
+les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume etrange et
+pittoresque. Elle sort du fourre et marche resolument vers la foule.
+L'etonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous
+examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume.
+
+Il y a de l'analogie entre ses vetements et ceux de l'Indien, auquel elle
+ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une
+etoffe plus fine, en peau de faon, richement ornee et rehaussee de plumes
+brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des
+cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent,
+avec un leger bruit de castagnettes, a chacun de ses mouvements. Ses
+jambes sont entourees de guetres de drap rouge, bordees comme la tunique,
+et descendant jusqu'aux chevilles ou elles rencontrent les attaches des
+mocassins blancs, brodes de plumes de couleur et serrant le pied dont la
+petitesse est remarquable. Une ceinture de _vampum_ retient la tunique
+autour de la taille, faisant valoir le developpement d'un buste bien
+forme, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est
+semblable a celle de son compagnon, mais plus petite et plus legere; ses
+cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses epaules et descendent
+presque jusqu'a terre. Plusieurs colliers de differentes couleurs
+interrompent seuls la nudite de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa
+poitrine. L'expression de sa physionomie est elevee et noble. La ligne des
+yeux est oblique; les levres dessinent une double courbure; le cou est
+plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce a
+travers la peau brune de ses joues, et donne a ses traits cette expression
+particuliere que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes
+Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrivee a son plein
+developpement; c'est un type de sante florissante et de beaute sauvage.
+Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous
+ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est guere habitue
+d'ordinaire a s'occuper des charmes de la beaute.
+
+L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est decomposee, le
+sang a quitte ses joues, ses levres sont blanches et serrees, et ses yeux
+s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colere et un autre
+sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est place derriere un
+de ses camarades comme pour eviter d'etre vu. Une de ses mains caresse
+involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son
+fusil comme s'il voulait l'ecraser entre ses doigts.
+
+La jeune fille s'approche. L'Indien lui presente la gourde, lui dit
+quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde
+sans faire aucune reponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est
+donnee, vers la place precedemment occupee par Rube. Arrivee aupres de
+l'arbre qui marque le but, elle s'arrete et se retourne, comme avait fait
+le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si theatral
+dans tout ce qui se passait, que jusque-la nous avions tous attendu le
+_denoument_ en silence. Nous crumes comprendre alors de quoi il
+s'agissait, et les hommes commencerent a echanger quelques paroles.
+
+--Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un
+chasseur.
+
+--Ce n'est pas une grande affaire, apres tout, ajouta un autre; et telle
+etait l'opinion intime de la plupart de ceux qui etaient la.
+
+--Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ca, s'ecrie un
+troisieme.
+
+Quelle fut notre stupefaction lorsque nous vimes la jeune fille retirer sa
+coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tete, croiser ses bras sur sa
+poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si
+elle eut ete incrustee dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule.
+L'Indien levait son fusil pour viser; tout a coup un homme se precipite
+vers lui pour l'empecher d'ajuster. C'est Garey.
+
+--Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baisse.
+--Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme
+qui m'a aime autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil
+danger. Non! Bill Garey n'est pas homme a assister tranquillement a un
+semblable spectacle.
+
+--Qu'est-ce que c'est? s'ecrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc
+ose ainsi se mettre devant moi?
+
+--Moi, je l'ose, repond Garey. Elle vous appartient maintenant, je
+suppose. Vous pouvez l'emmener ou bon vous semblera, et prendre cela
+aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brode en le
+jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que
+je serai la pour l'empecher.
+
+--De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte,
+et....
+
+--Votre soeur!
+
+--Oui, ma soeur.
+
+--C'est votre soeur? demanda Garey avec anxiete. Les manieres et la
+physionomie du chasseur ont entierement change d'expression.
+
+--C'est ma soeur; je vous l'ai dit.
+
+--Etes-vous donc El-Sol?
+
+--C'est mon nom.
+
+--Je vous demande pardon; mais....
+
+--Je vous pardonne. Laissez-moi continuer.
+
+--Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je
+reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas
+necessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu.
+Pour la grace de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui
+portez, ne le faites pas!
+
+--Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir
+
+--Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place;
+je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix
+entrecoupee et suppliante.
+
+--Hola! Billye; de quoi diable t'inquietes-tu? dit Rube intervenant.
+Ote-toi de la! laisse-nous voir le coup. J'en ai deja entendu parler. Ne
+t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu
+verras!
+
+Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le
+retira de devant l'Indien.
+
+Pendant tout ce temps, la jeune fille etait restee en place, semblant ne
+pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourne le
+dos, et la distance, jointe a deux annees de separation, l'avait sans
+doute empechee de le reconnaitre. Avant que Garey eut pu essayer de
+s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien etait a l'epaule et abaisse.
+Son doigt touchait la detente et son oeil fixait le point de mire. Il
+etait tard pour intervenir. Tout essai de ce genre eut pu avoir un
+resultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arretant
+soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut
+un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'emotion profonde.
+Chacun retenait son souffle; tous les yeux etaient fixes sur le fruit
+jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.--Mon Dieu! le
+coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'eclair, la detonation, la
+ligne de feu, un hourra effrayant, l'elan de la foule en avant, tout cela
+fut simultane. La boule traversee etait emportee; la jeune fille se tenait
+debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fumee pour un
+instant, m'empecha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de
+l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous
+courumes vers la place qu'elle avait occupee; nous entendimes un
+froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'eloignaient. Mais,
+retenus par un sentiment delicat de reserve, et craignant de mecontenter
+son frere, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la
+gourde furent trouves par terre. Ils portaient la marque de la balle qui
+s'etait enfoncee dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en
+devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau.
+
+Quand nous revinmes sur nos pas, l'Indien s'etait eloigne et se tenait
+aupres de Seguin, avec qui il causait familierement. Comme nous rentrions
+dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant.
+C'etait son _gage d'amour_ qu'il replacait avec soin autour de son cou a
+la place accoutumee. A sa physionomie et a la maniere dont il le caressait
+de la main, on pouvait juger que le chasseur considerait ce souvenir avec
+plus de complaisance et de respect que jamais.
+
+
+
+XXI
+
+
+DE PLUS FORT EN PLUS FORT.
+
+J'etais plonge dans une sorte de reverie, mon esprit repassait les
+evenements dont je venais d'etre temoin, quand une voix, que je reconnus
+pour etre celle du vieux Rube, me tira de ma preoccupation.
+
+--Attention, vous autres, garcons! Les coups du vieux Rube ne sont pas a
+mepriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me
+couper les oreilles.
+
+Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, a ses oreilles
+dont, ainsi que je l'ai dit, il etait deja prive; elles avaient ete
+coupees de si pres qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou
+aux ciseaux.
+
+--Comment vas-tu faire, Rube? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but
+sur ta propre tete?
+
+--Attendez un peu, vous allez voir, repliqua Rube, se dirigeant vers un
+arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit a
+essuyer avec soin.
+
+L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit a
+batir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit
+voulait-il donc eclipser le coup dont on venait d'etre temoin? Personne ne
+pouvait le deviner.
+
+--Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous
+pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre eclat de rire
+se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait deja.
+
+--Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui
+l'entouraient; je veux etre scalpe si je ne fais pas mieux que lui.
+
+A cette derniere boutade, les rires redoublerent, car, bien que le bonnet
+de peau de chat lui couvrit entierement la tete, tous ceux qui etaient la
+savaient que le vieux Rube avait depuis longtemps perdu la peau de son
+crane.
+
+--Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ca, vieille rosse.
+
+--Vous voyez bien ca, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit
+fruit du cactus _pitayaya_ qu'il venait de cueillir et de debarrasser de
+son enveloppe epineuse.
+
+--Oui, oui, firent plusieurs.
+
+--Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ca n'est pas moitie aussi
+gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas?
+
+--Oh! certainement. Un idiot le verrait.
+
+--Bien, supposez que j'enleve ca a soixante pas, _plomb centre_.
+
+--La belle affaire! s'ecrierent plusieurs voix, sur un ton de
+desappointement.
+
+--Pose ca sur un baton, et n'importe qui de nous l'enlevera, dit le
+principal orateur de la troupe.--Voila Barney qui le ferait avec son vieux
+mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney?
+
+--Certainement, en visant bien, repondit un tout petit homme appuye sur un
+mousquet et vetu d'un uniforme en lambeaux qui avait ete autrefois bleu de
+ciel. J'avais deja remarque cet individu, en partie a cause de son
+costume, mais plus particulierement encore a cause de la couleur rouge de
+ses cheveux qui etaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui,
+ayant ete coupes ras, selon la severe discipline de la caserne,
+commencaient a repousser tout autour de sa petite tete ronde, drus,
+serres, gros, et de la couleur d'une carotte epluchee. Il etait impossible
+de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs,
+un _idiot_ pouvait le dire. Qui avait conduit la cet individu? Il ne me
+fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat,
+dans un des postes de la frontiere. C'etait un des _bleus-de-ciel de
+l'oncle Sam_. Fatigue de la viande de porc, de la pipe de terre, et des
+distributions trop genereuses de couenne de lard, il avait deserte. Je ne
+sais pas quel etait son veritable nom, mais il s'etait presente sous celui
+de O'Corck: Barney O'Corck.
+
+Un eclat de rire accueillit la reponse a la question du chasseur.
+
+--N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette
+comme ca. Mais ca fait une petite difference quand on voit a travers la
+mire une jolie fille comme celle de tout a l'heure.
+
+--Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ca vous fait passer un petit
+frisson dans les jointures.
+
+--Quelle celeste apparition! que de graces! que de beaute! s'ecria le
+petit Irlandais, avec une vivacite et une expression qui provoquerent de
+nouveaux eclats de rire.
+
+--Pish! fit Rube, qui avait fini de charger, vous etes un tas de nigauds;
+v'la ce que vous etes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur
+une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que
+de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux.
+
+--Une squaw! Toi! une squaw?
+
+--Oui, rosses, j'ai une _squaw_ que je ne changerais pas contre deux des
+siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une
+egratignure a la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un
+peu; vous allez voir.
+
+Ce disant, le vieux goguenard enfume mit son fusil sur son epaule et
+s'enfonca dans le bois.
+
+Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rube, nous
+crumes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune
+femme dans le camp, mais elle pouvait etre quelque part dans le bois. Les
+trappeurs, qui le connaissaient mieux, commencaient a comprendre que le
+vieux bonhomme se preparait a faire quelque farce; ils y etaient habitues.
+
+Nous ne restames pas longtemps en suspens. Quelques minutes apres, Rube
+revenait cote a cote avec sa _vieille squaw_, sous la forme d'un mustang
+long, maigre, decharne, osseux, et que, vu de plus pres, on reconnaissait
+pour une jument. C'etait la la _squaw_ de Rube, et, de fait, elle lui
+ressemblait quelque peu, excepte par les oreilles, qu'elle portait fort
+longues, comme tous ceux de sa race; cette race meme qui avait fourni le
+coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins a vent. Ces
+longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant
+attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir
+ete autrefois de cette couleur brun jaunatre que l'on designe sous le nom
+de terre de Sienne; couleur tres-commune chez les chevaux mexicains. Mais
+le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu metamorphosee, et le
+poils gris dominaient sur tout son corps, particulierement vers la tete et
+l'encolure. Ces parties etaient d'un gris sale de nuances melangees. Elle
+etait fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action
+spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle
+avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son echine etait
+mince comme un rail, et elle portait sa tete plus basse que ses epaules.
+Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique
+(car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle
+de durer encore longtemps. C'etait une bonne bete de selle. Telle etait la
+vieille squaw que Rube avait promis d'exposer a sa balle. Son entree fut
+saluee par de retentissants eclats de rire.
+
+--Maintenant, regardez bien, garcons, dit-il en faisant halte devant la
+foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il
+vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de
+l'Indien;--il le fera,--ou il n'est qu'une mazette.
+
+Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait
+pas impossible, mais qu'ils desiraient voir comment il s'y prendrait pour
+cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rube ne fut,
+comme il l'etait en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi
+fort peut-etre que l'Indien: mais les circonstances et la maniere de
+proceder avaient donne un grand eclat au coup precedent. On ne voyait pas
+tous les jours une jeune fille comme celle-la placer sa tete devant le
+canon d'un fusil; et il n'y avait guere de chasseur qui se fut risque a
+tirer sur un but ainsi dispose. Comment donc Rube allait-il s'y prendre
+pour faire mieux que l'Indien. Telle etait la question que chacun
+adressait a son voisin, et qui fut enfin adressee a Rube lui-meme.
+
+--Taisez vos machoires, repondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord,
+et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitie aussi
+gros que celui de l'autre?
+
+--Oui, certainement, repondirent plusieurs voix. C'etait une circonstance
+en sa faveur evidemment.
+
+--Oui! oui!
+
+--Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enleve le but de dessus la
+tete. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en
+ferait-il autant? Eh! garcons?
+
+--Non! non!
+
+--Ca l'enfonce-t-y ou ca ne l'enfonce-t-y pas?
+
+--Ca l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vocifererent
+plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne
+contesta, car les chasseurs, prenant gout a la farce, desiraient la voir
+aller jusqu'au bout.
+
+Rube ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains
+de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait
+occupee la jeune Indienne. Arrive la, il s'arreta. Nous nous attendions
+tous a le voir tourner l'animal, de maniere a presenter le flanc, pour
+mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vimes bientot que ce n'etait
+pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manque
+l'effet, et nul doute qu'il ne se fut beaucoup preoccupe de la mise en
+scene. Choisissant une place ou le terrain etait un peu en pente, il y
+conduisit le mustang, et le placa de maniere a ce que ses pieds de devant
+fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du
+corps. Apres avoir pose l'animal bien carrement, l'arriere tourne vers le
+camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il placa le fruit sur la
+courbe la plus elevee de la croupe, et revint sur ses pas. La jument
+resterait-elle la sans bouger? Il n'y avait rien a craindre de ce cote.
+Elle avait ete dressee a garder l'immobilite la plus complete pendant des
+periodes plus longues que celle qui lui etait imposee en ce moment. La
+bete, dont on ne voyait que les jambes de derriere et le croupion, car les
+mules lui avaient arrache tous les crins de la queue, presentait un aspect
+tellement risible, que la plupart des spectateurs en etait a se pamer.
+
+--Taisez vos betes de rires, entendez-vous! dit Rube, saisissant son fusil
+et prenant position.
+
+Les rires cesserent, nul ne voulant deranger le coup.
+
+--Maintenant, vieux _tar-guts_, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux
+trappeur en parlant a son fusil qui, un instant apres, etait leve, puis
+abaisse.
+
+Personne ne doutait que Rube ne dut atteindre l'objet qu'il visait.
+C'etait un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but a
+soixante yards. Et certainement Rube l'aurait fait.
+
+Mais juste au moment ou il pressait la detente, le dos de la jument fut
+souleve par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle etait
+sujette, et le _pitahaya_ tomba a terre. La balle etait partie, et, rasant
+l'epaule de la bete, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction
+du coup ne put etre reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut
+immediatement visible. La jument, touchee en un endroit des plus
+sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en
+bout, se mit a galoper vers le camp, lancant des ruades a tout ce qui se
+rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires eclatants des trappeurs,
+les sauvages exclamations des Indiens, les "_vayas_" et "_vivas_" des
+Mexicains, les jurements terribles du vieux Rube formerent un etrange
+concert dont ma plume est impuissante a reproduire l'effet.
+
+
+
+XXII
+
+
+LE PLAN DE CAMPAGNE.
+
+Peu apres cet incident, je me trouvais au milieu de la _caballada_,
+cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille.
+C'etait pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur
+mes pas. En rentrant au camp, je vis Seguin debout pres de la tente, et
+tenant encore le clairon a la main. Les chasseurs se groupaient autour de
+lui. Ils furent bientot tous reunis, attendant que le chef parlat.
+
+--Camarades, dit Seguin, demain nous levons le camp pour une expedition
+contre nos ennemis. Je vous ai convoques ici pour vous faire connaitre mes
+intentions et vous demander votre avis!
+
+Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levee d'un camp est
+toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut
+voir qu'il en etait de meme pour ces bandes melangees de guerilleros. Le
+chef continua:
+
+--Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup a combattre. Le desert
+lui-meme est le principal danger que nous aurons a affronter; mais nous
+prendrons nos precautions en consequence.
+
+J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment meme sur le
+point de partir pour une grande expedition qui a pour but le pillage des
+villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas
+arretes par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'a Durango. Deux
+tribus ont combine leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers
+partiront pour le Sud, laissant derriere eux, leur contree sans defense.
+Je me propose donc, aussitot que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont
+partis, d'entrer sur leur territoire, et de penetrer jusqu'a la principale
+ville des Navajoes.
+
+--Bravo!--Hourra!--_Bueno!_--Tres-bien!--_Good as wheat!_ (c'est pain
+beni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette
+declaration.
+
+--Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expedition.
+D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de....
+
+--Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'ecria un rude
+gaillard a l'air brutal, interrompant le chef.
+
+--Non, Kirker! repliqua Seguin, jetant sur cet homme un regard mecontent,
+ce n'est pas cela, nous ne devons trouver la-bas que des femmes. Malheur a
+celui qui fera tomber un cheveu de la tete d'une femme indienne. Je
+payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants epargnes.
+
+--Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des
+prisonniers! Nous aurons assez a faire pour nous tirer tous seuls du
+desert en revenant.
+
+Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres
+de la troupe, qui les confirmerent par un murmure d'assentiment.
+
+--Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront
+comptes sur le terrain, et chacun sera paye en raison du nombre qu'il en
+aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte.
+
+--Oh! alors, ca suffit, dirent plusieurs voix.
+
+--Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux
+enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'apres vos lois;
+mais le sang ne doit pas etre repandu. Nous en avons assez aux mains deja.
+Vous engagez-vous a cela?
+
+--_Yes, yes!_
+
+--_Si!_
+
+--Oui! oui!
+
+--_Ya, ya!_
+
+--Tous!
+
+--_All._
+
+--_Todos, todos_ crierent une multitude de voix, chacun repondant dans sa
+langue.
+
+--Que celui a qui cela ne convient pas parle?
+
+Un profond silence suivit cet appel. Tous adheraient au desir de leur
+chef.
+
+--Je suis heureux de voir que vous etes unanimes. Je vais maintenant vous
+exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le
+connaissiez.
+
+--Oui, voyons ca, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire,
+puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps.
+
+--Nous allons a la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des
+annees, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi
+nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles.
+
+Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains,
+vint attester la verite de cette allegation.
+
+--Moi-meme, continua Seguin, et sa voix tremblait en prononcant ces mots,
+moi-meme, je suis de ce nombre. Bien des annees, de longues annees se sont
+ecoulees, depuis que mon enfant, ma fille, m'a ete volee par les Navajoes.
+J'ai acquis tout dernierement la certitude qu'elle est encore vivante, et
+qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches.
+Nous allons donc les delivrer, les rendre a leurs amis, a leurs familles.
+
+Un cri d'approbation sortit de la foule:
+
+--Bravo! nous les delivrerons, vive le capitaine, _viva el gefe!_
+
+Quand le silence fut retabli, Seguin continua:
+
+--Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire
+connaitre le plan que j'ai concu pour l'atteindre, et j'ecouterai vos
+avis.
+
+Ici le chef fit une pause; les hommes demeurerent silencieux et dans
+l'attente.
+
+--Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons
+penetrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la
+route du _Puerco_ de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes
+des Navajoes.
+
+--Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs
+mexicains; je connais tres-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos.
+
+-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans etre
+vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce cote. Bien
+plus, continua Seguin, avec une expression qui correspondait a un
+sentiment cache, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les
+Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout
+pres de nous.
+
+--_Carrai!_ c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol.
+
+--Qu'ils aient vent de notre arrivee, et, quand bien meme leurs guerriers
+seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expedition serait
+manquee.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, crierent plusieurs voix.
+
+--Pour la meme raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de
+_Polvidera_. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de
+trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnes
+suffisamment pour une expedition pareille. Il faut que nous trouvions un
+pays giboyeux avant d'entrer dans le desert.
+
+--C'est juste, capitaine; mais il n'y a guere de gibier a rencontrer en
+prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre?
+
+--Il y a une autre route meilleure que toutes celles-la, a mon avis. Nous
+allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest a travers les
+_Llanos_ [1]de la vieille mission. De la nous remonterons vers le nord, et
+entrerons dans le pays des Apaches.
+
+[Note 1: lianos.]
+
+--Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine.
+
+--Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous
+trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos.
+De plus, nous pourrons choisir notre moment avec surete, car en nous
+tenant caches dans les montagnes du _Pinon_, d'ou l'on decouvre le sentier
+de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront
+gagne le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le
+Prieto. Apres avoir atteint le but de notre expedition, nous reviendrons
+chez nous par le plus court chemin.
+
+--Bravo! _Viva!_--C'est bien cela, capitaine!--C'est la le meilleur plan!
+
+Tous les chasseurs approuverent. Il n'y eut pas une seule objection. Le
+mot _Prieto_ avait frappe leur oreille comme une musique delicieuse.
+C'etait un mot magique: le nom de la fameuse riviere dans les eaux de
+laquelle les legendes des trappeurs avaient place depuis longtemps
+l'_Eldorado_, la _Montagne-d'Or_. Plus d'une histoire sur cette region
+renommee avait ete racontee a la lueur des feux de bivouac des chasseurs;
+toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait la en rognons a la
+surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la riviere.
+Souvent des trappeurs avaient dirige des expeditions vers cette terre
+inconnue, tres-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un
+seul qui en fut revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la premiere
+fois, la chance de penetrer dans cette region avec securite, et leur
+imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup
+d'entre eux s'etaient joints a la troupe de Seguin dans l'espoir qu'un
+jour ou l'autre cette expedition pourrait etre entreprise, et qu'ils
+parviendraient ainsi a la _Montagne-d'Or_. Quelle fut donc leur joie
+lorsque Seguin declara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce
+nom, un bourdonnement significatif courut a travers la foule, et les
+hommes se regarderent l'un l'autre avec un air de satisfaction.
+
+--Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez
+maintenant et faites vos preparatifs. Nous partons au point du jour.
+
+Aussitot que Seguin eut fini de parler, les chasseurs se separerent;
+chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientot faite,
+car les rudes gaillards etaient fort peu encombres d'equipages. Assis sur
+un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes
+farouches compagnons, et pretai l'oreille a leurs babeliens et grossiers
+dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes,
+le crepuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent
+places sur les feux et lancerent bientot de grandes flammes. Les hommes
+s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant a
+haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits.
+L'expression sauvage de ces physionomies etait encore rehaussee par la
+lumiere. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus
+blanches, les yeux semblaient plus enfonces, les regards plus percants et
+plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux
+espagnols, les plumes, les vetements melanges; les escopettes et les
+Rifles poses contre les arbres; les selles a hauts pommeaux, placees sur
+des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochees aux branches
+inferieures; des guirlandes de viande sechee disposees en festons devant
+les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler
+leurs gouttes de jus a moitie coagule; tout cela formait un spectacle des
+plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit,
+comme des taches de sang, les couches de vermillon etendues sur les fronts
+des guerriers indiens. C'etait une peinture a la fois sauvage et
+belliqueuse, mais presentant un aspect de ferocite qui soulevait le coeur
+non accoutume a un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se
+rencontrer que dans un bivac de guerilleros, de brigands, de _chasseurs
+d'hommes_.
+
+
+
+XXIII
+
+
+EL-SOL ET LA LUNA.
+
+--Venez, dit Seguin en me touchant le bras, notre souper est pret, je vois
+le docteur qui nous appelle.
+
+Je me rendis avec empressement a cette invitation, car l'air frais du soir
+avait aiguise mon appetit. Nous nous dirigeames vers la tente devant
+laquelle un feu etait allume. Pres de ce feu, le docteur, assiste par Gode
+et un peon pueblo, mettait la derniere main a un savoureux souper, dont
+une partie avait ete deja transportee sous la tente. Nous suivimes les
+plats, et primes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui
+nous servaient de sieges.
+
+--Vraiment, docteur, dit Seguin, vous avez fait preuve ce soir d'un
+admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus.
+
+--Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Caute m'a tonne un pon
+goup te main.
+
+--Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur a vos plats. Attaquons-le.
+
+--Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Gode arrivant, tout empresse,
+avec une multitude de viandes.
+
+Le Canadien etait dans son element toutes les fois qu'il y avait beaucoup
+a cuire et a manger.
+
+Nous fumes bientot aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des
+tranches roties de venaison, des langues sechees de buffalo, des tortillas
+et du cafe. Le cafe et les tortillas etaient l'ouvrage du Pueblo, qui
+etait le professeur de Gode dans ces sortes de preparations. Mais Gode
+avait un plat de choix, un _petit morceau_ en reserve, qu'il apporta d'un
+air tout triomphant.
+
+--Voici, messieurs! s'ecria-t-il en le posant devant nous.
+
+--Qu'est-ce que c'est, Gode?
+
+--Une fricassee, monsieur.
+
+--Fricassee de quoi?
+
+--De grenouilles: ce que les Yankees appellent _Bou-Frog_
+(grenouilles-boeuf)...
+
+--Une fricassee de _Bull-frogs?_
+
+--Oui, oui, mon maitre. En voulez-vous?
+
+--Non, je vous remercie.
+
+--J'en accepterai, monsieur Gode, dit Seguin.
+
+--_Ich, ich!_ mons Gode; les crenouilles sont tres-pons mancher. Et le
+docteur tendit son assiette pour etre servi.
+
+Gode, en suivant le bord de la riviere, etait tombe sur une mare pleine de
+grenouilles enormes, et cette fricassee etait le produit de sa recolte. Je
+n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de
+l'anatheme de saint Patrick, et, au grand etonnement du voyageur, je
+refusai de prendre part au regal.
+
+Pendant la causerie du souper, je recueillis sur l'histoire du docteur
+quelques details qui, joints a ce que j'en avais appris deja,
+m'inspirerent pour ce brave naturaliste un grand interet. Jusqu'a ce
+moment, je n'aurais pas cru qu'un homme de ce caractere put se trouver
+dans la compagnie de gens comme les chasseurs de scalps. Quelques details
+qui me furent donnes alors m'expliquerent cette anomalie. Il s'appelait
+Reichter, Friedrich Reichter. Il etait de Strasbourg, et avait exerce la
+medecine avec succes dans cette cite des cloches. L'amour de la science,
+et particulierement de la botanique, l'avait entraine bien loin de sa
+demeure des bords du Rhin. Il etait parti pour les Etats-Unis; de la il
+s'etait dirige vers les regions les plus reculees de l'Ouest, pour faire
+la classification de la flore de ces pays perdus. Il avait passe plusieurs
+annees dans la grande vallee du Mississipi; et, se joignant a une des
+caravanes de Saint-Louis, il etait venu a travers les prairies jusqu'a
+l'oasis du New-Mexico. Dans ses courses scientifiques le long du
+Del-Norte, il avait rencontre les chasseurs de scalps, et, seduit par
+l'occasion qui s'offrait a lui de penetrer dans les regions inexplorees
+jusqu'alors par les amants de la science, il avait offert de suivre la
+bande. Cette offre avait ete acceptee avec empressement, a cause des
+services qu'il pouvait rendre comme medecin; et depuis deux ans, il etait
+avec eux; partageant leurs fatigues et leurs dangers. Il avait traverse
+bien des aventures perilleuses, souffert bien des privations, pousse par
+l'amour de son etude favorite, et peut-etre aussi par les reves du
+triomphe que lui vaudrait un jour, parmi les savants de l'Europe, la
+publication d'une flore inconnue. Pauvre Reichter! pauvre Friedrich
+Reichter! c'etait le reve d'un reve; il ne devait pas s'accomplir.
+
+Notre souper se termina enfin, et le dessert fut arrose par une
+bouteille de vin d'El-Paso. Le camp en etait abondamment pourvu, ainsi que
+de whisky de Taos; et les eclats joyeux qui nous venaient du dehors
+prouvaient que les chasseurs faisaient une large consommation de cette
+derniere liqueur. Le docteur sortit sa grande pipe, Gode remplit un petit
+fourneau en terre rouge, pendant que Seguin et moi nous allumions nos
+cigarettes.
+
+--Mais, dites-moi, demandai-je a Seguin, quel est cet Indien? Celui qui a
+execute ce terrible coup d'adresse sur...
+
+--Ah! El-Sol; c'est un Coco.
+
+--Un Coco?
+
+--Oui, de la tribu des Maricopas.
+
+--Mais cela ne m'en apprend pas plus qu'auparavant. Je savais deja cela.
+
+--Vous saviez cela? qui vous l'a dit?
+
+--J'ai entendu le vieux Rube le dire a son ami Garey.
+
+--Ah! c'est juste; il doit le connaitre.
+
+Et Seguin garda le silence.
+
+--Eh bien? repris-je, desirant en savoir davantage, qu'est-ce que c'est
+que les Maricopas? Je n'ai jamais entendu parler d'eux.
+
+--C'est une tribu tres-peu connue; une nation singulierement composee. Ils
+sont ennemis des Apaches et des Navajoes. Leur pays est situe au-dessous
+du Gila. Ils viennent des bords du Pacifique, des rives de la mer de
+Californie.
+
+--Mais cet homme a recu une excellente education, a ce qu'il parait du
+moins. Il parle anglais et francais aussi bien que vous et moi. Il parait
+avoir du talent, de l'intelligence, de la politesse. En un mot, c'est un
+gentleman.
+
+--Il est tout ce que vous avez dit.
+
+--Je ne puis comprendre...
+
+--Je vais vous l'expliquer, mon ami. Cet homme a ete eleve dans une des
+plus celebres universites de l'Europe. Il a ete plus loin encore dans ses
+voyages, et a parcouru plus de pays differents, peut-etre, qu'aucun de
+nous.
+
+--Mais comment a-t-il fait! Un Indien!
+
+--Avec le secours d'un levier qui a souvent permis a des hommes sans
+valeur personnelle (et El-Sol n'est pas du nombre de ceux-la) d'accomplir
+de tres-grandes choses, ou tout au moins de se donner l'air de les avoir
+accomplies, avec le secours de l'or.
+
+--De l'or? et ou donc a-t-il pris tout cet or? J'ai toujours entendu dire
+qu'il y en avait tres-peu chez les Indiens. Les blancs les ont depouilles
+de tout celui qu'ils pouvaient avoir autrefois.
+
+--Cela est vrai, en general, et vrai pour les Maricopas en particulier...
+Il fut une epoque ou ils possedaient l'or en quantites considerables, et
+des perles aussi, recueillies au fond de la mer Vermeille. Toutes ces
+richesses ont disparu. Les reverends peres jesuites peuvent dire quel
+chemin elles ont pris.
+
+--Mais cet homme? El-Sol?
+
+--C'est un chef. Il n'a pas perdu tout son or. Il en a encore assez pour
+ses besoins; et il n'est pas de ceux que les _padres_ puissent enjoler
+avec des chapelets ou du vermillon. Non; il a vu le monde, et a appris a
+connaitre toute la valeur de ce brillant metal.
+
+--Mais sa soeur a-t-elle recu la meme education que lui?
+
+--Non; la pauvre Luna n'a pas quitte la vie sauvage; mais il lui a appris
+beaucoup de choses. Il a ete absent plusieurs annees, et, depuis peu
+seulement, il a rejoint sa tribu.
+
+--Leurs noms sont etranges: _le Soleil! la Lune!_
+
+--Ils leur ont ete donnes par les Espagnols de Sonora; mais ils ne sont
+que la traduction de leurs noms indiens. Cela est tres-commun sur les
+frontieres.
+
+--Comment sont-ils ici?
+
+Je fis cette question avec un peu d'hesitation, pensant qu'il pouvait y
+avoir quelque particularite sur laquelle on ne pouvait me repondre.
+
+--En partie, repondit Seguin, par reconnaissance envers moi, je suppose.
+J'ai sauve El-Sol des mains des Navajoes quand il etait enfant. Peut-etre
+y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant
+vouloir detourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis
+Indiens. Vous allez etre compagnons pendant un certain temps. C'est un
+homme instruit; il vous interessera. Prenez garde a votre coeur avec la
+charmante Luna.--Vincent! Allez a la tente du chef Coco, priez-le de venir
+prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec
+lui.
+
+Le serviteur se mit rapidement en marche a travers le camp. Pendant son
+absence, nous nous entretinmes du merveilleux coup de fusil tire par
+l'Indien.
+
+--Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Seguin, sans mettre sa balle dans le
+but. Il y a quelque chose de mysterieux dans une telle adresse. Son coup
+est infaillible, et il semble que la balle obeisse a sa volonte. Il faut
+qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, independant de
+la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les
+seuls a qui je connaisse cette singuliere puissance.
+
+Ces derniers mots furent prononces par Seguin comme s'il se parlait a
+lui-meme; apres les avoir prononces, il garda quelques moments le silence,
+et parut reveur. Avant que la conversation eut repris, El-Sol et sa soeur
+entrerent dans la tente, et Seguin nous presenta l'un a l'autre. Peu
+d'instants apres, El-Sol, le docteur, Seguin et moi etions engages dans
+une conversation, tres-animee.
+
+Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre,
+ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport a la terrible denomination
+du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu
+guerriere de la botanique: les rapports de famille des differentes especes
+de cactus! J'avais etudie cette science, et je reconnus que j'en savais
+moins a cet egard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frappe de
+cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y reflechis plus tard, du
+simple fait qu'une telle conversation eut pris place entre nous, dans ce
+lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures
+durant, nous demeurames tranquillement assis, fumant et causant de sujets
+du meme genre. Pendant que nous etions ainsi occupes, j'observais, a
+travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma
+position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus, a la
+lumiere qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe
+brode, pendant sur la poitrine.
+
+La Luna etait assise pres de son frere, cousant des semelles epaisses a
+une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air preoccupe, et de
+temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de
+notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune
+apparence de dissimulation, et sortit. Un instant apres, elle revint, et
+je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit a son
+ouvrage.
+
+El-Sol et sa soeur nous quitterent enfin, et peu apres, Seguin, le docteur
+et moi, roules dans nos serapes, nous nous laissions aller au sommeil.
+
+
+
+XXIV
+
+
+LE SENTIER DE LA GUERRE.
+
+La troupe etait a cheval a l'aube du jour, et, avant que la derniere note
+du clairon se fut eteinte, nos chevaux etaient dans l'eau, se dirigeant
+vers l'autre bord de la riviere. Nous debouchames bientot des bois qui
+couvraient le fond de la vallee, et nous entrames dans les plaines
+sablonneuses qui s'etendent a l'ouest vers les montagnes des Mimbres. Nous
+coupames a travers ces plaines dans la direction du sud, gravissant de
+longues collines de sable qui s'allongeaient de l'est a l'ouest. La
+poussiere etait amoncelee en couches epaisses, et nos chevaux enfoncaient
+jusqu'au fanon. Nous traversions alors la partie ouest de la _jornada_.
+Nous marchions en file indienne. L'habitude a fait prevaloir cette
+disposition parmi les Indiens et les chasseurs quand ils sont en marche.
+Les passages resserres des forets et les defiles etroits des montagnes
+n'en permettent pas d'autre. Et meme, lorsque nous etions en pays plat,
+notre cavalcade occupait une longueur de pres d'un quart de mille.
+L'_atajo_[1] suivait sous la conduite des _arrieros._
+
+[Note 1: Convoi des mules de bagages.]
+
+Nous fimes notre premiere journee sans nous arreter. Il n'y avait ni herbe
+ni eau sur notre route, et une halte sous les rayons ardents du soleil
+n'aurait pas ete de nature a nous rafraichir. De bonne heure, dans
+l'apres-midi, une ligne noire, traversant la plaine, nous apparut dans le
+lointain. En nous rapprochant, nous vimes un mur de verdure devant nous,
+et nous reconnumes un bois de cotonniers. Les chasseurs le signalerent
+comme etant le bois de Paloma. Peu apres, nous nous engagions sous l'ombre
+de ces voutes tremblantes, et nous atteignions les bords d'un clair
+ruisseau ou nous etablimes notre halte pour la nuit.
+
+Pour installer notre campement, nous n'avions plus ni tentes ni cabanes;
+les tentes dont on s'etait servi sur le Del-Norte avaient ete laissees en
+arriere et cachees dans le fourre. Une expedition comme la notre exigeait
+que l'on ne fut pas encombre de bagages. Chacun n'avait que sa couverture
+pour abri, pour lit et pour manteau. On alluma les feux et l'on fit rotir
+la viande. Fatigues de notre route (le premier jour de marche a cheval, il
+en est toujours ainsi), nous fumes bientot enveloppes dans nos couvertures
+et plonges dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous fumes tires
+du repos par les sons du clairon qui sonnait le _reveil_. La troupe avait
+une sorte d'organisation militaire, et chacun obeissait aux sonneries,
+comme dans un regiment de cavalerie legere. Apres un dejeuner lestement
+prepare et plus lestement avale, nos chevaux furent detaches de leurs
+piquets, selles, enfourches, et, a un nouveau signal, nous nous mettions
+en route. Les jours suivants ne furent marques par aucun incident digne
+d'etre remarque. Le sol sterile etait, ca et la, couvert de sauge sauvage
+et de _mesquite_. Il y avait aussi des massifs de cactus et d'epais
+buissons de creosote qui exhalaient leur odeur nauseabonde au choc du
+sabot de nos montures. Le quatrieme soir nous campions pres d'une source,
+l'_Ojo de Vaca_, situee sur la frontiere orientale des Llanos. La grande
+prairie est coupee a l'ouest par le _sentier de guerre_ des Apaches, qui
+se dirige au sud vers Sonora. Pres du sentier, et le commandant, une haute
+montagne s'eleve et domine au loin la plaine. C'est le Pinon. Notre
+intention etait de gagner cette montagne et de nous tenir caches au milieu
+des rochers pres d'une source bien connue, jusqu'a ce que nos ennemis
+fussent passes. Mais, pour faire cela, il fallait traverser le sentier de
+guerre, et nos traces nous auraient denonces. C'etait une difficulte que
+Seguin n'avait pas prevue. Le Pinon etait le seul point duquel nous
+puissions etre apercus. Il fallait donc atteindre cette montagne, et
+comment le faire sans traverser le sentier qui nous en separait!
+
+Aussitot notre arrivee a l'Ojo de Vaca, Seguin reunit les hommes en
+conseil pour deliberer sur cette grave question.
+
+--Deployons-nous sur la prairie, dit un chasseur, et restons tres-ecartes
+les uns des autres jusqu'a ce que nous ayons traverse le sentier de guerre
+des Apaches. Ils ne feront pas attention a quelques traces disseminees ca
+et la, je le parie.
+
+--Ouais! compte la-dessus, reprit un autre; croyez-vous qu'un Indien soit
+capable de rencontrer une piste de cheval sans la suivre jusqu'au bout?
+Cela est impossible.
+
+--Nous pouvons envelopper les sabots de nos chevaux, pour le temps de la
+traversee, suggera l'homme qui avait deja parle.
+
+--Ah! ouiche; ca serait encore pire. J'ai essaye de ce moyen-la une fois,
+et j'ai bien failli y perdre ma chevelure. Il n'y a qu'un Indien aveugle
+qui pourrait etre pris a cela. Il ne faut pas nous y risquer.
+
+--Ils ne sont pas si vetilleux quand ils suivent le sentier de la guerre,
+je vous le garantis. Et je ne vois pas pourquoi nous ne nous contenterions
+pas de ce moyen.
+
+La plupart des chasseurs parurent etre de ravis du second. Les Indiens,
+penserent-ils, ne pourraient manquer de remarquer un si grand nombre de
+traces de sabots enveloppes, et de flairer quelque chose en l'air. L'idee
+de tamponner les pieds des chevaux fut donc abandonnee. Mais que faire?
+
+Le trappeur Rube, qui jusque-la n'avait rien dit, attira sur lui
+l'attention generale par cette exclamation:
+
+--Pish!
+
+--Eh bien, qu'as-tu a dire, vieille rosse? demanda un des chasseurs.
+
+-Que vous etes un tas de fichues betes, tous tant que vous etes. Je ferais
+passer autant de chevaux qu'il en pourrait tenir dans cette prairie a
+travers le sentier des Apaches sans laisser une trace que l'Indien le plus
+fin puisse suivre et particulierement un Indien marchant a la guerre,
+comme ceux qui vont passer ici.
+
+--Comment? demanda Seguin.
+
+--Je vous dirai comment, capitaine, si vous voulez me dire quel besoin
+vous avez de traverser le chemin.
+
+--Mais, c'est pour nous cacher dans les gorges du Pinon; voila tout.
+
+--Et comment rester caches dans le Pinon sans eau?
+
+--Il y a une source sur le cote, au pied de la montagne.
+
+--C'est vrai comme l'Ecriture. Je sais tres-bien cela; mais les Indiens
+viendront remplir leurs outres a cette source quand ils passeront pour se
+rendre dans le sud. Et comment pretendez-vous aller aupres de cette source
+avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voila ce que l'Enfant
+ne comprend pas bien clairement.
+
+--Vous avez raison, Rube. Nous ne pouvons pas approcher de la source du
+Pinon sans laisser nos traces, et il est evident que l'armee des Indiens
+fera halte ici.
+
+--Je ne vois rien de mieux a faire pour nous que de traverser la prairie.
+Nous pourrons chasser des bisons, jusqu'a ce qu'il soient passes. Ainsi,
+dans l'idee de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans
+le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut
+faire cela avec surete, mais pas un regiment tout entier de cavalerie.
+
+--Et les autres: les laisserez-vous ici?
+
+--Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest,
+les hauteurs des Mesquites. Il y a la un ravin, a peu pres a vingt milles
+de ce cote du sentier de guerre. La, ils trouveront de l'eau et de
+l'herbe, et pourront rester caches jusqu'a ce qu'on aille les prevenir.
+
+--Mais pourquoi ne pas rester ici aupres de ce ruisseau, ou il y a aussi
+de l'eau et de l'herbe a foison.
+
+--Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit
+lui-meme cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire
+disparaitre toutes les traces de notre passage avant de quitter cette
+place.
+
+La force des raisonnements de Rube frappa tout le monde, et principalement
+Seguin qui resolut de suivre entierement ses avis. Les hommes qui devaient
+se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec
+l'_atajo_, prit la direction du nord-est, apres que l'on eut enleve toute
+les traces de notre sejour aupres du ruisseau. La grande troupe se dirigea
+vers les monts Mesquites, a dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau.
+La ils devaient rester caches pres d'un cours d'eau bien connu de la
+plupart d'entre eux, et attendre jusqu'a ce qu'on vint les chercher pour
+nous rejoindre. Le detachement d'observation, dont je faisais partie, se
+dirigea a l'ouest a travers la prairie. Rube, Garey, El-Sol et sa soeur,
+plus Sanchez, un ci-devant toreador et une demi-douzaine d'autres
+composaient ce detachement, place sous la direction de Seguin lui-meme.
+
+Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions deferre nos chevaux et rempli
+les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent etre
+prises pour celles des mustangs sauvages. Cette precaution etait
+necessaire, car notre vie pouvait dependre d'une seule empreinte de fer de
+cheval. En approchant de l'endroit ou le sentier de guerre coupait la
+prairie, nous nous ecartames a environ un demi-mille les uns des autres.
+De cette facon, nous nous dirigeames vers le Pinon, pres duquel nous nous
+reunimes de nouveau, puis nous suivimes le pied de la montagne en
+inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignimes la
+fontaine apres avoir couru toute la journee pour traverser la prairie. La
+position de la source nous fut revelee par un bouquet de cotonniers et de
+saules. Nous evitames de conduire nos chevaux pres de l'eau; mais ayant
+gagne une gorge dans l'interieur de la montagne, nous nous y engageames et
+primes notre cachette dans un massif de pins-noyers (_nut-pine_), ou nous
+passames la nuit. Aux premieres lueurs du jour, nous fimes une
+reconnaissance des lieux. Devant nous etait une arete peu elevee couverte
+de rochers epars et de pins-noyers dissemines. Cette arete formait la
+separation entre le defile et la plaine. De son sommet, couronne par un
+massif de pins, nous decouvrions l'eau et le sentier, et notre vue
+atteignait jusqu'aux Llanos qui s'etendaient au nord, au sud et a l'est.
+C'etait justement l'espece d'observatoire dont nous avions besoin pour
+l'occasion. Des cette matinee, il devint necessaire de descendre pour
+faire de l'eau. Dans ce but, nous nous etions munis d'un double baquet
+mule et d'outres supplementaires. Nous allames a la source, et remplimes
+tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la
+terre humide. Toute la journee nous fimes faction, mais pas un Indien ne
+se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos,
+vinrent boire a une des branches du ruisseau, et retournerent ensuite aux
+verts paturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous
+etait facile de les approcher a portee de fusil; mais nous n'osions pas
+les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la
+piste par le sang repandu. Sur le soir, nous retournames encore a la
+provision d'eau, et nous fimes deux fois le voyage, car nos animaux
+commencaient a souffrir de la soif. Nous primes les memes precautions que
+la premiere fois.
+
+Le lendemain, nos yeux resterent anxieusement fixes sur l'horizon, au
+nord. Seguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions
+decouvrir la prairie jusqu'a une distance de pres de trois milles; mais
+l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisieme jour se passa
+de meme, et nous commencions a craindre que les ennemis n'eussent pris un
+autre sentier. Une autre circonstance nous inquietait: nous avions
+consomme presque toutes nos provisions, et nous nous voyions reduits a
+manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les
+faire griller. Les Indiens reconnaissent une fumee a d'enormes distances.
+Le quatrieme jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillite de
+l'horizon, au nord. Nos provisions etaient epuisees, et la faim commencait
+a nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour
+l'apaiser. Le gibier abondait a la source et sur la prairie. Quelqu'un
+proposa de se glisser a travers les saules et de tirer une antilope ou un
+daim raye. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous.
+
+--C'est trop dangereux, dit Seguin, leurs chiens sentiraient le sang. Cela
+nous trahirait.
+
+--Je puis vous en procurer un sans verser une goutte de sang, reprit un
+chasseur mexicain.
+
+--Comment cela? demandames-nous tous ensemble.
+
+L'homme montra son lasso.
+
+--Mais vos traces? Vos pieds feront de profondes empreintes dans la lutte.
+
+--Nous pourrons les effacer, capitaine, repondit le chasseur.
+
+--Essayez donc, dit le chef consentant.
+
+
+Le Mexicain detacha le lasso de sa selle, et, prenant avec lui un
+compagnon, se dirigea vers la source. Ils se glisserent a travers les
+saules et se mirent en embuscade. Nous les suivions du regard du haut de
+la crete.
+
+Ils n'etaient pas la depuis un quart d'heure, que nous vimes un troupeau
+d'antilopes s'approcher, venant de la plaine. Elles se dirigeaient droit a
+la source, se suivant a la file, et furent bientot tout pres des saules ou
+les chasseurs s'etaient embusques. La, elles s'arreterent tout a coup,
+levant leurs tetes et reniflant l'air. Elles avaient senti le danger; mais
+il etait trop tard pour celle qui etait en avant.
+
+--Voila le lasso parti, cria l'un de nous.
+
+Nous vimes le noeud traversant l'air et tombant sur le chef de file. Le
+troupeau fit volte-face, mais la courroie etait enroulee autour du cou du
+premier de la bande, qui, apres deux ou trois bonds, tomba sur le flanc et
+demeura sans mouvement. Le chasseur sortit du bouquet de saules, et,
+chargeant l'animal mort sur ses epaules, revint vers l'entree du defile.
+Son compagnon suivait, effacant les traces du chasseur et les siennes
+propres. Au bout de quelques instants ils nous avaient rejoints.
+L'antilope fut depouillee et mangee crue, toute saignante.
+
+Nos chevaux, affames et alteres, maigrissaient a vue d'oeil. Nous n'osions
+pas aller trop souvent a l'eau, bien que notre prudence se relachat a
+mesure que le temps se passait. Deux autres antilopes furent prises au
+lasso par l'habile chasseur. La nuit qui suivit le quatrieme jour etait
+eclairee par une lune brillante. Les Indiens marchent souvent au clair de
+la lune, et particulierement quand ils suivent le sentier de la guerre.
+Nous avions des vedettes aussi bien la nuit que le jour, et, cette
+uit-la, nous exercames une surveillance avec meilleur espoir que
+precedemment. C'etait une si belle nuit! pleine de lune, calme et pure.
+Notre attente ne fut point trompee. Vers minuit, la sentinelle nous
+eveilla. On distinguait au nord des formes noires se detachant sur le
+ciel. Ce pouvaient etre des buffalos. Ces objets s'approchaient de nous.
+Chacun de nous se tient le regard tendu au loin sur le tapis d'herbe
+argentee, et cherche a percer l'atmosphere. Nous voyons briller quelque
+chose: ce sont des armes, sans doute,--des chevaux,--des cavaliers,--ce
+sont les Indiens!
+
+--Oh! Dieu! camarades, nous sommes fous! et nos chevaux, s'ils allaient
+hennir?....
+
+Nous nous precipitons a la suite de notre chef en bas de la colline, a
+travers les rochers et les arbres, nous courons au fourre, ou nos animaux
+sont attaches. Peut-etre il est trop tard, car les chevaux s'entendent les
+uns les autres a plusieurs milles de distance, et le plus leger bruit se
+transmet au loin a travers l'atmosphere tranquille de ces hauts plateaux.
+Nous arrivons pres de la _caballada_. Que fait Seguin? Il a detache la
+couverture qui est a l'arriere de la selle, et il enveloppe la tete de son
+cheval. Nous suivons son exemple; sans echanger une parole, car nous
+comprenons qu'il n'y a pas autre chose a faire. Au bout de quelques
+minutes, nous avons reconquis notre securite, et nous remontons a notre
+poste d'observation.
+
+Nous nous y etions pris a temps, car, en atteignant le sommet, nous
+entendimes les exclamations des Indiens, les _thoump, thoump_ des sabots
+sur le sol resistant de la plaine; de temps en temps un hennissement
+annoncant que leurs chevaux sentaient l'approche de l'eau. Ceux qui
+etaient en tete se dirigeaient vers la source; et nous apercumes la longue
+ligne des cavaliers s'etendant jusqu'au point le plus eloigne de
+l'horizon. Ils approcherent encore, et nous pumes distinguer les
+banderoles et les pointes brillantes de leurs lances. Nous voyons aussi
+leurs corps demi-nus luire aux rayons de la lune. Au bout de quelques
+instants, ceux qui etaient en tete atteignaient les buissons, faisaient
+halte, laissaient boire leurs animaux, puis, faisant demi-tour, gagnaient
+le milieu de la prairie au trot, et la, sautant a terre, deharnachaient
+leurs chevaux. Il devenait evident que leur intention etait de camper la
+pour la nuit. Pendant pres d'une heure, ils defilerent ainsi, jusqu'a ce
+que deux cents guerriers fussent reunis dans la plaine sous nos yeux.
+
+Nous observions tous leurs mouvements. Nous ne craignions pas d'etre vus.
+Nos corps etaient caches derriere les rochers et nos figures masquees par
+le feuillage des arbres du Pinon. Nous pouvions facilement voir et
+entendre tout ce qui se passait, les sauvages n'etant pas a plus de trois
+cents yards de notre poste. Ils commencent par attacher leurs chevaux a
+des piquets disposes en un large cercle, au loin dans la plaine. La,
+l'herbe est plus longue et plus epaisse que dans le voisinage de la
+source. Ils detachent et rapportent avec eux les harnais, composes de
+brides en crin, de couvertures en cuir de buffalo et de peaux d'ours gris.
+Peu d'entre eux ont des selles. Les Indiens n'ont pas l'habitude de s'en
+servir dans les expeditions de guerre. Chaque homme plante sa lance dans
+le sol, et place, aupres de son bouclier, son arc et son carquois. Il
+etend a son cote une couverture de laine, ou une peau de bete, qui lui
+sert a la fois de tente et de lit. Les lances, bien alignees sur la
+prairie, y forment un front de plusieurs centaines de yards, et en un
+instant leur camp est forme avec une promptitude et une regularite a faire
+honte aux plus vieilles troupes. Leur camp est divise en deux parties,
+correspondant a deux bandes: celle des Apaches et celle des Navajoes. La
+derniere est, de beaucoup, la moins nombreuse, et se trouve la plus
+eloignee, par rapport a nous. Nous entendons le bruit de leurs tomahawks
+attaquant les arbres du fourre au pied de la montagne, et nous les voyons
+retourner vers la plaine, charges de fagots qu'ils empilent et qu'ils
+allument. Un grand nombre de feux brillent bientot dans la nuit. Les
+sauvages s'assoient autour et font cuire leur souper. Nous pouvons
+distinguer les peintures dont sont ornes leurs visages et leurs poitrines
+nues. Il y en a de toutes les couleurs: les uns sont peints en rouge,
+comme s'ils etaient barbouilles de sang; d'autres en noir de jais. Ceux-ci
+ont la moitie de la figure peinte en blanc et l'autre moitie en rouge ou
+en noir. Ceux-la sont marques comme des chiens de chasse, d'autres sont
+rayes et zebres. Leurs joues et leurs poitrines sont tatouees de figures
+d'animaux: de loups, de pantheres, d'ours, de buffalos et autres hideux
+hieroglyphes, vivement eclaires par l'ardente flamme du bois de pin.
+Quelques-uns portent une main rouge peinte sur le coeur; un grand nombre
+etalent comme devise des tetes de mort ou des os en croix. Chacun d'eux a
+adopte un symbole correspondant a son caractere. Ce sont des ecussons ou
+la fantaisie joue le meme role que dans le choix des armoiries que l'on
+voit sur les portieres des voitures, sur les boutons des livrees, ou sur
+la medaille de cuivre du facteur de magasin. La vanite est de tous les
+pays, et les sauvages, comme les civilises, ont aussi leurs hochets.
+
+Mais qu'est-ce donc? des casques brillants, de cuivre et d'acier, avec des
+plumes d'autruche! Une telle coiffure a des sauvages! Ou ont-ils pris
+cela? Aux cuirassiers de Chihuahua. Pauvres diables, tues dans quelque
+rencontre avec ces lanciers du desert.
+
+La viande saignante crepite au feu sur des broches de bois de saule, les
+Indiens placent des noix du Pinon sous les cendres, et les en retirent
+grillees et fumantes; ils allument leur pipe de terre durcie, et lancent
+en l'air des nuages de fumee. Ils gesticulent en se racontant les uns aux
+autres leurs sanglantes aventures. Nous les entendons crier, causer et
+rire comme de vrais saltimbanques. Combien sont-ils differents des Indiens
+de la foret! Pendant deux heures, nous suivons tous leurs mouvements et
+nous les ecoutons. Enfin les hommes qui doivent garder les chevaux sont
+choisis et se dirigent vers la caballada; des Indiens, l'un apres l'autre,
+etendent leurs peaux de betes, s'enroulent dans leurs couvertures et
+s'endorment. Les flammes cessent de briller, mais, a la lueur de la lune,
+nous pouvons distinguer les corps couches des sauvages. Des formes
+blanches se meuvent au milieu d'eux; ce sont les chiens quetant apres les
+debris du souper. Ils courent ca et la, grondant l'un apres l'autre, et
+aboyant aux coyotes qui rodent a la lisiere du camp. Plus loin, sur la
+prairie, les chevaux sont encore eveilles et occupes. Nous entendons le
+bruit de leurs sabots frappant le sol et le craquement de l'herbe touffue,
+sous leurs dents. D'espace en espace nous apercevons la forme droite d'un
+homme debout: ce sont les sentinelles de la caballada.
+
+
+
+XXV
+
+
+TROIS JOURS DANS LA TRAPPE.
+
+Nous dumes nous preoccuper alors de notre propre situation. Les dangers et
+les difficultes dont nous etions entoures apparurent a nos yeux.
+
+--Est-ce que les sauvages vont rester ici pour chasser?
+
+Cette pensee sembla nous venir a tous au meme instant, et nous echangeames
+des regards inquiets et consternes.
+
+--Cela n'est pas improbable, dit Seguin a voix basse, et d'un ton grave;
+il est evident qu'ils ne sont pas approvisionnes de viande; et comment
+pourraient-ils sans cela entreprendre la traversee du desert? Ils
+chasseront ici ou plus loin. Pourquoi pas ici?
+
+--S'il en est ainsi, nous sommes dans une jolie trappe! Interrompit un
+chasseur montrant successivement l'entree de la gorge d'un cote et la
+montagne de l'autre.--Comment sortirons-nous d'ici? Je serais vraiment
+curieux de le savoir.
+
+Nos yeux suivirent les gestes de celui qui parlait. En face de l'ouverture
+de la ravine, a moins de cent yards de distance des rochers qui en
+obstruaient l'entree, nous apercevions la ligne du camp des Indiens. Plus
+pres encore, il y avait une sentinelle. On n'aurait pu s'aventurer a
+sortir, la sentinelle fut-elle endormie, sans s'exposer a rencontrer les
+chiens qui rodaient en foule dans le camp. Derriere nous, la montagne se
+dressait verticalement comme un mur. Elle etait inaccessible. Nous etions
+positivement dans une trappe.
+
+--_Carrai_! s'ecria un des hommes, nous allons crever de faim et de soif
+s'ils restent ici pour chasser!
+
+--Ca sera encore plus tot fait de nous, reprit un autre, s'il leur prend
+fantaisie de penetrer dans la gorge!
+
+Cette hypothese pouvait se realiser, bien qu'il y eut peu d'apparence. Le
+ravin formait une espece de cul-de-sac qui entrait de biais dans la
+montagne et se terminait a un mur de rochers. Rien ne pouvait attirer nos
+ennemis dans cette direction, a moins, toutefois, qu'ils ne vinssent y
+chercher des noix du Pinon. Quelques-uns de leurs chiens aussi ne
+pouvaient-ils pas venir de ce cote, en quete de gibier, ou attires par
+l'odeur de nos chevaux? Tout cela etait possible, et chacune de ces
+probabilites nous faisait frissonner.
+
+--S'ils ne nous decouvrent pas, dit Seguin, cherchant a nous rassurer,
+nous pourrons vivre un jour ou deux avec des noix de pin. Quand les noix
+nous feront defaut, nous tuerons un de nos chevaux. Quelle quantite d'eau
+avons-nous?
+
+--Nous avons de la chance, capitaine, nos outres sont presque pleines.
+
+--Mais nos pauvres betes? Il n'y aura pas de quoi les abreuver.
+
+--Il n'y a pas a craindre la soif tant que nous aurons de cela, dit
+El-Sol, regardant a terre et indiquant du pied une grosse masse arrondie
+qui croissait parmi les rochers: c'etait un cactus spheroidal. Voyez,
+continua-t-il, il y en a par centaines.
+
+Tout le monde comprit ce qu'El-Sol voulait dire, et les regards se
+reposerent avec satisfaction sur les cactus.
+
+--Camarades, reprit Seguin, il ne sert a rien de nous desoler. Que ceux
+qui peuvent dormir dorment. Il suffit de poser une sentinelle la-bas et
+une autre ici. Allez, Sanchez! Et le chef indiqua en bas de la ravine un
+poste d'ou on pouvait surveiller l'entree.
+
+La sentinelle s'eloigna, et prit son poste en silence. Les autres
+descendirent, et, apres avoir visite les muselieres des chevaux,
+retournerent a la station de la vedette placee sur la crete. La, nous nous
+roulames dans nos couvertures, et, nous etendant sur les rochers, nous
+nous endormimes pour le reste de la nuit.
+
+Avant le jour, nous sommes tous sur pied, et nous guettons a travers le
+feuillage avec un vif sentiment d'inquietude. Le camp des Indiens est
+plonge dans le calme le plus profond. C'est mauvais signe! S'ils avaient
+du partir, ils auraient ete debout plus tot. Ils ont l'habitude de se
+mettre en route avant l'aube. Ces symptomes augmentent nos alarmes. Une
+lueur grise commence a se repandre sur la prairie. Une bande blanche se
+montre a l'horizon, du cote de l'Orient. Le camp se reveille. Nous
+entendons des voix. Des formes noires s'agitent au milieu des lances
+plantees verticalement dans le sol. Des sauvages gigantesques traversent
+la plaine. Des peaux de betes couvrent leurs epaules et les protegent
+contre l'air vif du matin. Ils portent des fagots. Ils rallument les feux.
+Nos hommes causent a voix basse, etendus sur les rochers et suivant de
+l'oeil tous leurs mouvements.
+
+--Il est evident qu'ils ont l'intention de faire sejour ici.
+
+--Oui, ca y est; c'est sur et certain! Fichtre! je voudrais bien savoir
+combien de temps ils vont y rester.
+
+--Trois jours au moins; peut-etre cinq ou six.
+
+--B...igre de chien! nous serons flambes avant qu'il n'en soit passe la
+moitie!
+
+--Que diable auraient-ils a faire ici si longtemps? Je parie, moi, qu'ils
+vont filer aussitot qu'ils pourront.
+
+--Sans doute; mais pourront-ils partir plus tot?
+
+--Ils ont bien assez d'un jour pour ramasser toute la viande dont ils ont
+besoin. Voyez! il y a la-bas des buffalos en masse. Regardez! la-bas, tout
+la-bas!
+
+Et celui qui parlait montrait des silhouettes noires qui se detachaient
+sur le ciel brillant. C'etait un troupeau de buffalos.
+
+--C'est juste. En moins d'une demi-journee, ils auront abattu autant de
+viande qu'ils en veulent. Mais comment la feront-ils secher en moins de
+trois jours. C'est la ce que je serais bien aise de savoir.
+
+--_Es verdad!_ dit un des Mexicains, un cibolero; _tres dias, al menos!_
+
+--Oui, messieurs! Et gare si le soleil nous joue le mauvais tour de ne pas
+se montrer.
+
+Ces propos sont echanges entre deux ou trois hommes qui parlent a voix
+basse, mais assez haut cependant pour que nous les entendions. Ils nous
+revelent une nouvelle face de la question, que nous n'avions pas encore
+envisagee. Si les Indiens restent la jusqu'a ce que leurs viandes soient
+sechees, nous sommes grandement exposes a mourir de soif ou a etre
+decouverts dans notre cachette. Nous savons que l'operation du
+dessechement de la viande de buffalo demande trois jours, avec un bon
+soleil, comme un chasseur l'a insinue. Cela, joint a une premiere journee
+employee a la chasse, nous fait quatre jours d'emprisonnement dans le
+ravin! La perspective est redoutable. Nous pressentons les atroces et
+mortelles tortures de la soif. La famine n'est pas a craindre; nos chevaux
+sont la et nous avons nos couteaux. Ils nous fourniront de la viande, au
+besoin, pour plusieurs semaines. Mais les cactus suffiront-ils a calmer la
+soif des hommes et des betes pendant trois ou quatre jours? C'est la une
+question que personne ne peut resoudre. Le cactus a souvent soulage un
+chasseur pendant quelque temps; il lui a rendu les forces necessaires pour
+gagner un cours d'eau, mais plusieurs jours! L'epreuve ne tarde pas a
+commencer. Le jour s'est leve; les Indiens sont sur pied. La moitie
+d'entre eux detachent les chevaux de leurs piquets et les conduisent a
+l'eau. Ils ajustent les brides, prennent leurs lances, bandent leurs arcs,
+mettent le carquois sur leurs epaules et sautent a cheval. Apres une
+courte consultation, ils se dirigent au galop vers l'est. Une demi-heure
+apres, nous les voyons poursuivant les buffalos a travers la prairie, les
+percant de leurs fleches et les traversant de leurs longues lances. Ceux
+qui sont restent au camp menent leurs chevaux a la source, et les
+reconduisent dans la prairie. Puis ils abattent de jeunes arbres, pour
+alimenter les feux. Voyez! les voila qui enfoncent de longues perches dans
+la terre, et qui tendent des cordes de l'une a l'autre. Dans quel but?
+Nous ne le savons que trop.
+
+--Ah! regardez la-bas! murmure un des chasseurs en voyant ces preparatifs;
+la-bas, les cordes a secher la viande! Maintenant, il n'y a pas a dire,
+nous voila en cage pour tout de bon.
+
+--_Por todos los santos, es verdad!_
+
+--_Caramba! carajo! chingaro!_ grommelle le cibolero qui voit parfaitement
+ce que signifient ces perches et ces cordes.
+
+Nous observons avec un interet fievreux tous les mouvements des sauvages.
+Le doute ne nous est plus permis. Ils se disposent a rester la plusieurs
+jours. Les perches dressees presentent un developpement de plus de cent
+yards, devant le front du campement. Les sauvages attendent le retour de
+leurs chasseurs. Quelques-uns montent a cheval et se dirigent au galop
+vers la battue des buffalos qui fuient au loin dans la plaine. Nous
+regardons a travers les feuilles en redoublant de precautions, car le jour
+est eclatant, et les yeux percants de nos ennemis interrogent tous les
+objets qui les entourent. Nous parlons a voix basse, bien que la distance
+rende, a la rigueur, cette precaution superflue; mais, dans notre terreur,
+il nous semble que l'on peut nous entendre. L'absence des chasseurs
+indiens a dure environ deux heures. Nous les voyons maintenant revenir a
+travers la prairie, par groupes separes. Ils s'avancent lentement. Chacun
+d'eux porte une charge devant lui, sur le garrot de son cheval. Ce sont de
+larges masses de chair rouge, fraichement depouillee et fumante. Les uns
+portent les cotes et les quartiers, les autres les bosses, ceux-ci les
+langues, les coeurs, les foies, les _petits morceaux_, enveloppes dans les
+peaux des animaux tues. Ils arrivent au camp et jettent leurs chargements
+sur le sol. Alors commence une scene de bruit et de confusion. Les
+sauvages courent ca et la, criant, bavardant, riant et sautant. Avec leurs
+longs couteaux a scalper, ils coupent de larges tranches et les placent
+sur les braises ardentes, ils decoupent les bosses, et enlevent la graisse
+blanche et remplissent des boudins. Ils deploient les foies bruns qu'ils
+mangent crus. Ils brisent les os avec leurs tomahawks, et avalent la
+moelle savoureuse. Tout cela est accompagne de cris, d'exclamations, de
+rires bruyants et de folles gambades. Cette scene se prolonge pendant plus
+d'une heure. Une troupe fraiche de chasseurs monte a cheval et part. Ceux
+qui restent decoupent la viande en longues bandes qu'ils accrochent aux
+cordes preparees dans ce but. Ils la laissent ainsi pour etre transformee
+en _tasajo_ par l'action du soleil. Nous savons ce qui nous attend; le
+peril est extreme; mais des hommes comme ceux qui composent la bande de
+Seguin ne sont pas gens a abandonner la partie tant qu'il reste une ombre
+d'espoir. Il faut qu'un cas soit bien desespere pour qu'ils se sentent a
+bout de ressources.
+
+--Il n'y a pas besoin de nous tourmenter tant que nous ne sommes pas
+atteints dans nos oeuvres vives, dit un des chasseurs.
+
+--Si c'est etre atteint dans ses oeuvres vives que d'avoir le ventre
+creux, replique un autre, je le suis, et ferme. Je mangerais un ane tout
+cru, sans lui oter la peau.
+
+--Allons, garcons, replique un troisieme, ramassons des noix de pin et
+regalons-nous.
+
+Nous suivons cet avis et nous nous mettons a la recherche des noix. A
+notre grand desappointement, nous decouvrons que ce precieux fruit est
+assez rare. Il n'y a pas sur la terre ou sur les arbres de quoi nous
+soutenir pendant deux jours.
+
+--Par le diable! s'ecrie un des hommes, nous serons forces de nous en
+prendre a nos betes.
+
+--Soit, mais nous avons encore le temps, nous attendrons que nous nous
+soyons un peu ronge les poings avant d'en venir la.
+
+On procede a la distribution de l'eau qui se fait dans une petite tasse.
+Il n'en reste plus guere dans les outres, et nos pauvres chevaux
+souffrent.
+
+--Occupons-nous d'eux, dit Seguin, se mettant en devoir d'eplucher un
+cactus avec son couteau.
+
+Chacun de nous en fait autant et enleve soigneusement les cotes et les
+piquants. Un liquide frais et gommeux coule des tissus ouverts. Nous
+arrachons, en brisant leurs courtes queues, les boules vertes des cactus,
+nous les portons dans le fourre et les placons devant nos animaux. Ceux-ci
+s'emparent avidement de ces plantes succulentes, les broient entre les
+dents et avalent le jus et les fibres. Ils y trouvent a boire et a manger.
+Dieu merci! nous pouvons esperer de les sauver. Nous renouvelons la
+provision devant eux jusqu'a ce qu'ils en aient assez. Deux sentinelles
+sont entretenues en permanence, l'une sur la crete de la colline, l'autre
+en vue de l'ouverture du defile. Les autres restent dans le ravin, et
+cherchent, sur les flancs, les fruits coniques du Pinon. C'est ainsi que
+se passe notre premiere journee. Jusqu'a une heure tres-avancee de la
+soiree, nous voyons les chasseurs Indiens rentrer dans le camp apportant
+leur charge de chair de buffalo. Les feux sont partout allumes, et les
+sauvages, assis autour, passent presque toute la nuit a faire des
+grillades et a manger. Le lendemain, ils ne se levent que tres-tard. C'est
+un jour de repos et de paresse; la viande pend aux cordes, et ils ne
+peuvent qu'attendre la fin de l'operation. Ils flanent dans le camp; ils
+arrangent leurs brides et leurs lassos, ou passent la visite de leurs
+armes. Ils menent boire leurs chevaux et les reconduisent au milieu de
+l'herbe fraiche. Plus de cent d'entre eux sont incessamment occupes a
+faire griller de larges tranches de viandes, et a les manger. C'est un
+festin perpetuel. Leurs chiens sont fort affaires aussi, apres les os
+depouilles. Ils ne quitteront probablement pas cette curee, et nous
+n'avons pas a craindre qu'ils viennent roder du cote de la ravine tant
+qu'ils seront ainsi attables. Cela nous rassure un peu. Le soleil est
+chaud pendant toute la seconde journee, et nous rotit dans notre ravin
+desseche. Cette chaleur redouble notre soif; mais nous sommes loin de nous
+en plaindre, car elle hatera le depart des sauvages. Vers le soir, le
+_tasajo_ commence a prendre une teinte brune et a se racornir. Encore un
+jour comme cela, et il sera bon a empaqueter. Notre eau est epuisee; nous
+sucons les feuilles succulentes du cactus, dont l'humidite trompe notre
+soif, sans pourtant l'apaiser. La faim se fait sentir de plus en plus
+vive. Nous avons mange toutes les noix de pin, et il ne nous reste plus
+qu'a tuer un de nos chevaux.
+
+--Attendons jusqu'a demain, propose-t-on. Laissons encore une chance aux
+pauvres betes. Qui sait ce qui peut arriver demain matin?
+
+Cette proposition est acceptee. Il n'y a pas un chasseur qui ne regarde la
+perte de son cheval comme un des plus grands malheurs qui puisse
+l'atteindre dans la prairie. Devores par la faim, nous nous couchons,
+attendant la venue du troisieme jour. Le matin arrive, et nous grimpons
+comme d'habitude a notre observatoire.
+
+Les sauvages dorment tard comme la veille; mais ils se levent enfin, et,
+apres avoir fait boire leurs chevaux, recommencent a faire cuire de la
+viande. L'aspect des tranches saignantes, des cotes juteuses fumant sur la
+braise, l'odeur savoureuse que nous apporte la brise surexcitent notre
+faim jusqu'a la rendre intolerable. Nous ne pouvons pas resister plus
+longtemps. Il faut qu'un cheval meure! Lequel? La loi de la montagne en
+decidera. Onze cailloux blancs et un noir sont places dans un seau vide;
+l'un apres l'autre nous sommes conduits aupres, les yeux bandes. Je
+tremble, en mettant la main dans le vase autant que s'il s'agissait de ma
+propre vie.
+
+--Grace soit rendue au ciel! mon brave Moro est sauve!...
+
+Un des Mexicains a pris la pierre noire.
+
+--Nous avons de la chance! s'ecria un chasseur, un bon mustang bien gras
+vaut mieux qu'un boeuf maigre.
+
+En effet, le cheval designe par le sort est tres-bien en chair. Les
+sentinelles sont replacees, et nous nous dirigeons vers le fourre pour
+executer la sentence. On s'approche de la victime avec precaution; on
+l'attache a un arbre, et on lui met des entraves aux quatre jambes pour
+qu'elle ne puisse se debattre. On se propose de la saigner a blanc. Le
+cibolero a degaine son long couteau; un homme se tient pret a recevoir
+dans un seau le precieux liquide, le sang. Quelques-uns, munis de tasses,
+se preparent a boire aussitot que le sang coulera. Un bruit inusite nous
+arrete court. Nous regardons a travers les feuilles. Un gros animal gris,
+ressemblant a un loup, est sur la lisiere du fourre et nous regarde.
+Est-ce un loup? Non; c'est un chien indien. L'execution est suspendue,
+chacun de nous s'arme de son couteau. Nous nous approchons doucement de
+l'animal; mais il se doute de nos intentions, pousse un sourd grognement,
+et court vers l'extremite du defile. Nous le suivons des yeux. L'homme en
+faction est precisement le proprietaire du cheval voue a la mort. Le chien
+ne peut regagner la plaine qu'en passant pres de lui, et le Mexicain se
+tient, la lance en arret, pret a le recevoir. L'animal se voit coupe, il
+se retourne et court en arriere; puis, prenant un elan desespere, il
+essaie de franchir la vedette. Au meme moment il pousse un hurlement
+terrible. Il est empale sur la lance. Nous nous elancons vers la crete
+pour voir si le hurlement a attire l'attention des sauvages. Aucun
+mouvement inusite ne se manifeste parmi eux; ils n'ont rien entendu. Le
+chien est depece et devore avant que la chair palpitante ait eu le temps
+de se refroidir! Le cheval est preserve. La recolte des cactus
+rafraichissants pour nos betes nous occupe pendant quelque temps. Quand
+nous retournons a notre observatoire, un joyeux spectacle s'offre a nos
+yeux. Les guerriers assis autour des feux renouvellent les peintures de
+leurs corps. Nous savons ce que cela veut dire. Le _tasajo_ est devenu
+noir. Grace au soleil brulant il sera bientot bon a empaqueter.
+Quelques-uns des Indiens s'occupent a empoisonner les pointes de leurs
+fleches. Ces symptomes raniment notre courage. Ils se mettront bientot en
+marche, sinon cette nuit, demain au point du jour. Nous nous felicitons
+reciproquement, et suivons de l'oeil tous les mouvements du camp. Nos
+esperances s'accroissent a la chute du jour. Ah! voici un mouvement
+inaccoutume. Un ordre a ete donne. Voila!
+
+--_Mira! Mira!--See!--Look! look!_--Tous les chasseurs s'exclament a la
+fois, mais a voix basse.
+
+--Par le grand diable vivant! ils vont partir a la brune.
+
+Les sauvages detachent le _tasajo_ et le mettent en rouleaux. Puis, chaque
+homme se dirige vers son cheval, les piquets sont arraches: les betes
+menees a l'eau; on les bride, on les harnache et on les sangle. Les
+guerriers prennent leurs lances, endossent leur carquois, ramassent leurs
+boucliers et leurs arcs, et sautent legerement a cheval. Un moment apres,
+leur file est formee avec la rapidite de la pensee, et, reprenant leur
+sentier, ils se dirigent, un par un, vers le sud. La troupe la plus
+nombreuse est passee. La plus petite, celle des Navajoes, suit la meme
+route. Non, cependant! cette derniere oblique soudainement vers la gauche
+et traverse la prairie, se dirigeant a l'est, vers la source de l'Ojo de
+Vaca.
+
+
+
+XXVI
+
+
+LES DIGGERS.[1]
+
+[Note 1: _Diggers_, mot a mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race
+particuliere de sauvage de ces montagnes.]
+
+Notre premier mouvement fut de nous precipiter au bas de la cote, vers la
+source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre
+faim avec les os depouilles de viandes dont le camp etait jonche.
+Neanmoins, la prudence nous retint.
+
+--Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en
+trois sauts de chevre.
+
+--Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns
+peuvent avoir oublie quelque chose et revenir sur leurs pas.
+
+Cela n'etait pas impossible, et, bien qu'il nous en coutat, nous nous
+resignames a rester quelque temps encore dans le defile. Nous descendimes
+au fourre pour faire nos preparatifs de depart: seller nos chevaux et les
+debarrasser des couvertures dont leurs tetes etaient emmaillotees. Pauvres
+betes! Elles semblaient comprendre que nous allions les delivrer. Pendant
+ce temps, notre sentinelle avait gagne le sommet de la colline pour
+surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitot que les Indiens
+auraient disparu.
+
+--Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca,
+dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne
+soient pas restes la.
+
+--Ils doivent s'ennuyer de nous attendre ou ils sont, ajouta Garey, a
+moins qu'ils n'aient trouve dans les mesquites plus de queues noires que
+je ne me l'imagine..
+
+--_Vaya!_ s'ecria Sanchez, ils peuvent rendre grace a la _Santissima_ de
+ne pas etre restes avec nous. Je suis reduit a l'etat de squelette _Mira!
+Carrai!_
+
+Nos chevaux etaient selles et brides nos lassos accroches; la sentinelle
+ne nous avait point encore avertis. Notre patience etait a bout.
+
+--Allons! dit l'un de nous, avancons: ils sont assez loin maintenant. Ils
+ne vont pas s'amuser a revenir en arriere tout le long de la route. Ce
+qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui
+les tente est assez beau!
+
+Nous ne pumes y tenir plus longtemps. Nous helames la sentinelle. Elle
+n'apercevait plus que les tetes dans le lointain.
+
+--Cela suffit, dit Seguin, venez; emmenez les chevaux!
+
+Les hommes s'empresserent d'obeir, et nous courumes vers le
+fond de la ravine, avec nos betes. Un jeune homme, le _pueblo_ domestique
+de Seguin, etait a quelques pas devant. Il avait hate d'arriver a la
+source. Au moment ou il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vimes
+se jeter a terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval
+en arriere et s'ecriant:
+
+--_Mi amo! mi amo! todavia son!_ (Monsieur! monsieur! Ils sont encore la!)
+
+--Qui? demande Seguin, se portant rapidement en avant.
+
+--Les Indiens! monsieur! les Indiens!
+
+--Vous etes fou! Ou les voyez-vous?
+
+--Dans le camp, monsieur. Regardez la-bas!
+
+Je suivis Seguin vers les rochers qui masquaient l'entree du defile. Nous
+regardames avec precaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit a nos
+yeux. Le camp etait dans l'etat ou les Indiens l'avaient laisse, les
+perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empiles,
+couvraient la plaine; des centaines de coyotes rodaient ca et la, grondant
+l'un apres l'autre, ou s'acharnant a poursuivre tel d'entre eux qui avait
+trouve un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient a
+bruler, et les loups, galopant a travers les cendres, soulevaient des
+nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que
+tout cela, quelque chose qui me frappa d'epouvante. Cinq ou six formes
+quasi humaines s'agitaient aupres des feux, ramassant les debris de peaux
+et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour
+d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau
+de bois allume, rongeaient silencieusement des cotes a moitie grillees!
+Etaient-ce donc des... en verite, c'etaient bien des etres humains! Ce ne
+fut pas sans une profonde stupefaction que je considerai ces corps
+rabougris et rides, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces tetes
+monstrueuses et disproportionnees d'ou pendaient des cheveux noirs et
+sales, tortilles comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un
+lambeau de vetement, quelque vieux haillon dechire. Les autres etaient
+aussi nus que les betes fauves qui les entouraient; nus de la tete aux
+pieds. C'etait un spectacle hideux que celui de ces especes de demons
+noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras rides
+des os a moitie decharnes dont ils arrachaient la viande avec leurs dents
+brillantes. C'etait horrible a voir, et il se passa quelques instants
+avant que l'etonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient
+etre. Je pus enfin articuler ma question.
+
+--_Los Yamparicos_, repondit le _cibolero_.
+
+--Les quoi? demandai-je encore.
+
+--_Los Indios Yamparicos, senor_.
+
+--Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi
+l'etrange apparition.
+
+--Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Seguin. Avancons. Nous n'avons
+rien a craindre d'eux.
+
+--Mais nous avons quelque chose a gagner avec eux, ajouta un des
+chasseurs, d'un air significatif. La peau du crane d'un Digger se paie
+aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache.
+
+--Que personne ne fasse feu! dit Seguin d'un ton ferme. Il est trop tot
+encore: regardez la-bas!
+
+Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les
+casques des guerriers qui s'eloignaient, et qu'on apercevait encore
+au-dessus de l'herbe.
+
+--Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le
+chasseur. Ils nous echapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des
+chiens effrayes.
+
+--Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Seguin, semblant
+desirer que le sang ne fut pas ainsi repandu inutilement.
+
+--Non pas, capitaine, reprit le meme interlocuteur. Nous ne ferons pas
+feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garcons,
+suivez-moi, par ici!
+
+Et l'homme allait diriger son cheval a travers les roches eparpillees, de
+maniere a passer inapercu entre les nains et la montagne. Mais il fut
+trompe dans son attente; car au moment ou El-Sol et sa soeur se montrerent
+a l'ouverture, leurs vetements brillants frapperent les yeux des Diggers.
+Comme des daims effarouches, ceux-ci furent aussitot sur pied et coururent
+ou plutot volerent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancerent
+au galop pour leur couper le passage; mais il etait trop tard. Avant
+qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse,
+et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers a pic, a
+l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, reussit a faire
+une prise. Sa victime avait atteint une saillie elevee, et rampait tout le
+long, lorsque le lasso du toreador s'enroula autour de son cou. Un moment
+apres, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il etait
+mort sur le coup. Son cadavre ne presentait plus qu'une masse informe,
+d'un aspect hideux et repoussant.
+
+Le chasseur, sans pitie, s'occupa fort peu de tout cela. Il lanca une
+grossiere plaisanterie, se pencha vers la tete de sa victime, et, separant
+la peau du crane, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans
+la poche de ses _calzoneros_.
+
+
+
+XXVII
+
+
+DACOMA.
+
+Apres cet episode, nous nous precipitames vers la source, et, mettant pied
+a terre, nous laissames nos chevaux boire a discretion. Nous n'avions pas
+a craindre qu'ils fussent tentes de s'eloigner. Autant qu'eux, nous etions
+presses de boire; et, nous glissant parmi les branches, nous nous mimes a
+puiser de l'eau a pleines tasses. Il semblait que nous ne pourrions jamais
+venir a bout de nous desalterer; mais un autre besoin aussi imperieux nous
+fit quitter la source, et nous courumes vers le camp, a la recherche des
+moyens d'apaiser notre faim. Nos cris mirent en fuite les coyotes et les
+loups blancs, que nous achevames de chasser a coups de pierres. Au moment
+ou nous allions ramasser les debris souilles de poussiere, une exclamation
+etrange d'un des chasseurs nous fit brusquement tourner les yeux.
+
+--_Malaray, camarados; mira el arco!_
+
+Le Mexicain qui proferait ces mots montrait un objet gisant a ses pieds,
+sur le sol. Nous fumes bientot pres de lui.
+
+--_Caspita!_ s'ecria encore cet homme, c'est un arc blanc!
+
+--Un arc blanc, de par le diable! repeta Garey.
+
+--Un arc blanc! crierent plusieurs autres, considerant l'objet avec un air
+d'etonnement et d'effroi.
+
+--C'est l'arc d'un grand guerrier, je le certifie, dit Garey.
+
+--Oui, ajouta un autre, et son proprietaire ne manquera pas de revenir
+pour le chercher aussitot que... Sacredie! Regardez la-bas! Le voila qui
+vient, par les cinquante mille diables!
+
+Nos yeux se porterent tous ensemble a l'extremite de la prairie, a l'est,
+du cote qu'indiquait celui qui venait de parler. Tout au bout de l'horizon
+on voyait poindre comme une etoile brillante en mouvement. C'etait tout
+autre chose; un regard nous suffit pour reconnaitre un casque qui
+reflechissait les rayons du soleil et qui suivait les mouvements reguliers
+d'un cheval au galop.
+
+--Aux saules! enfants! aux saules! cria Seguin. Laissez l'arc! laissez-le
+a la place ou il etait. A vos chevaux! emmenez-les! leste! leste!
+
+En un instant chacun de nous tenait son cheval par la bride et le guidait
+ou plutot le trainait vers le fourre de saules. La nous nous mimes en
+selle pour etre prets a tout evenement, et restames immobiles, guettant a
+travers le feuillage.
+
+--Ferons-nous feu quand il approchera, capitaine? Demanda un des hommes.
+
+--Non.
+
+--Nous pouvons le prendre aisement, quand il se baissera pour prendre son
+arc.
+
+--Non, sur votre vie!
+
+--Que faut-il faire alors, capitaine?
+
+--Laissez-le prendre son arc et s'en aller! repondit Seguin.
+
+--Pourquoi ca, capitaine? pourquoi donc ca?
+
+--Insenses! vous ne voyez pas que toute la tribu serait sur nos talons
+avant le milieu de la nuit? Etes-vous fous? Laissez-le aller. Il peut ne
+pas reconnaitre nos traces, puisque nos chevaux ne sont pas ferres: s'il
+ne les voit pas, laissez-le aller comme il sera venu, je vous le dis.
+
+--Mais que ferons-nous, s'il jette les yeux de ce cote?
+
+Garey, en disant cela, montrait les rochers situes au pied de la montagne.
+
+--Malediction! le Digger! s'ecria Seguin en changeant de couleur.
+
+Le cadavre etait tout a fait en vue sur le devant des rochers; le crane
+sanglant tourne en l'air et vers le dehors de telle sorte qu'il ne pouvait
+manquer de frapper les yeux d'un homme venant du cote de la plaine.
+Quelques coyotes avaient deja grimpe sur la plate-forme ou etait le
+cadavre, et flairaient tout autour, semblant hesiter devant cette masse
+hideuse.
+
+--Il ne peut pas manquer de le voir, capitaine, ajouta le chasseur.
+
+--S'il le voit, il faudra nous en defaire par la lance ou par le lasso, ou
+le prendre vivant. Que pas un coup de fusil ne soit tire. Les Indiens
+pourraient encore l'entendre, et seraient sur notre dos avant que nous
+eussions fait le tour de la montagne. Non! mettez vos fusils en
+bandouliere! Que ceux qui ont des lances et des lassos se tiennent prets.
+
+--Quand devrons-nous charger, capitaine?
+
+--Laissez-moi le soin de choisir le moment. Peut-etre mettra-t-il pied a
+terre pour ramasser son arc, ou bien il viendra a la source pour faire
+boire son cheval. Dans ce cas, nous l'entourerons. S'il voit le corps du
+Digger, il s'en approchera, peut-etre, pour l'examiner de plus pres. Dans
+ce cas encore, nous pourrons facilement lui couper le chemin. Ayez
+patience! je vous donnerai le signal..
+
+Pendant ce temps, le Navajo arrivait au grand galop. A la fin du dialogue
+precedent, il n'etait plus qu'a trois cents yards de la source, et
+avancait sans ralentir son allure. Les yeux fixes sur lui, nous gardions
+le silence et retenions notre respiration. L'homme et le cheval
+captivaient tous deux notre attention. C'etait un beau spectacle. Le
+cheval etait un mustang a large encolure, noir comme le charbon, aux yeux
+ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Sa bouche etait pleine d'ecume, et
+de blancs flocons marbraient son cou, son poitrail et ses epaules. Il
+etait couvert de sueur, et on voyait reluire ses flancs vigoureux a chacun
+des elans de sa course. Le cavalier etait nu jusqu'a la ceinture; son
+casque et ses plumes, quelques ornements qui brillaient sur son cou, sur
+sa poitrine et a ses poignets, interrompaient seuls cette nudite. Une
+sorte de tunique, de couleur voyante, toute brodee, couvrait ses hanches
+et ses cuisses. Les jambes etaient nues a partir du genou, et les pieds
+chausses de mocassins qui emboitaient etroitement la cheville. Different
+en cela des autres Apaches, il n'avait point de peinture sur le corps, et
+sa peau bronzee resplendissait de tout l'eclat de la sante. Ses traits
+etaient nobles et belliqueux, son oeil fier et percant, et sa longue
+chevelure noire qui pendait derriere lui allait se meler a la queue de son
+cheval. Il etait bien assis, sur une selle espagnole, sa lance, posee sur
+l'etrier et reposant legerement contre son bras droit. Son bras gauche
+etait passe dans les brassards d'un bouclier blanc, et un carquois plein
+de fleches emplumees se balancait sur son epaule. C'etait un magnifique
+spectacle que de voir ce cheval et ce cavalier se detachant sur le fond
+vert de la prairie; un tableau qui rappelait plutot un des heros d'Homere
+qu'un sauvage de l'Ouest.
+
+--Wagh! s'ecria un des chasseurs a voix basse, comme ca brille! regarde
+cette coiffure, c'est comme une braise.
+
+--Oui, repliqua Garey, nous pouvons remercier ce morceau de metal. Nous
+serions dans la nasse ou il est maintenant, si nous ne l'avions pas apercu
+a temps. Mais, continua le trappeur, sa voix prenant un accent
+d'exclamation, Dacoma! par l'Eternel c'est Dacoma, le second chef des
+Navajoes!
+
+Je me tournai vers Seguin pour voir l'effet de cette annonce. Le Maricopa
+etait penche vers lui et lui parlait a voix basse, dans une langue
+inconnue, en gesticulant avec energie. Je saisis le nom de _Dacoma_
+prononce, avec une expression de haine feroce, par le chef indien qui, au
+meme instant, montrait le cavalier qui avancait toujours.
+
+--Eh bien, alors, repartit Seguin, paraissant ceder aux voeux de l'autre,
+nous ne le laisserons pas echapper, qu'il voie ou non nos traces. Mais ne
+faites pas usage de votre fusil; les Indiens ne sont pas a plus de dix
+milles d'ici; ils sont encore la-bas, derriere ce pli de terrain. Nous
+pourrons aisement l'entourer; si nous le manquons de cette facon, je me
+charge de l'atteindre avec mon cheval et en voici encore un autre qui le
+gagnera de vitesse.
+
+Seguin, en disant ces derniers mots, indiquait Moro.
+
+--Silence, continua-t-il, baissant la voix. Ssschht!
+
+Il se fit un silence de mort. Chacun pressait son cheval entre ses genoux
+comme pour lui commander l'immobilite. Le Navajo avait atteint la limite
+du camp abandonne et inclinant vers la gauche, il galopait obliquement,
+ecartant les loups sur son passage. Il etait penche d'un cote, son regard
+cherchant a terre. Arrive en face de notre embuscade, il decouvrit l'objet
+de ses recherches, et degageant son pied de l'etrier, dirigea son cheval
+de maniere a passer aupres. Puis, sans retenir les renes, sans ralentir
+son allure, il se baissa jusqu'a ce que les plumes de son casque
+balayassent la terre et, ramassant l'arc, se remit immediatement en selle.
+
+--Superbe! s'ecria le toreador.
+
+--Par le diable! c'est dommage de le tuer, murmura un chasseur; et un
+sourd murmure d'admiration se fit entendre au milieu de tous ces hommes.
+
+Apres quelque temps de galop, l'Indien fit brusquement volte-face et il
+etait sur le point de repartir, quand son regard fut attire par le crane
+sanglant du Yamparico. Sous la secousse des renes, son cheval ploya les
+jarrets jusqu'a terre, et l'Indien resta immobile, considerant le corps
+avec surprise.
+
+--Superbe! superbe! s'ecria encore Sanchez. _Caramba_, il est superbe!
+
+C'etait en effet un des plus beaux tableaux que l'on put voir. Le cheval
+avec sa queue etalee a terre, la criniere herissee et les naseaux fumants,
+fremissant de tout son corps sous le geste de son intrepide cavalier; le
+cavalier lui-meme avec son casque brillant, aux plumes ondoyantes, sa peau
+bronzee, son port ferme et gracieux et l'oeil fixe sur l'objet qui causait
+son etonnement.
+
+C'etait, comme Sanchez l'avait dit, un magnifique tableau, une statue
+vivante, et nous etions tous frappes d'admiration en le regardant. Pas un
+de nous, a une exception pres cependant, n'aurait voulu tirer le coup
+destine a jeter cette statue en bas de son piedestal. Le cheval et l'homme
+resterent quelques moments dans cette attitude. Puis la figure du cavalier
+changea tout a coup d'expression. Il jeta autour de lui un regard
+inquisiteur et presque effraye. Ses yeux s'arreterent sur l'eau encore
+troublee par suite du pietinement de nos chevaux. Un coup d'oeil lui
+suffit; et, sous une nouvelle secousse de la bride, le cheval se releva et
+partit au galop a travers la prairie. Au meme instant, le signal de
+charger nous etait donne et, nous elancant en avant, nous sortions du
+fourre tous ensemble. Nous avions a traverser un petit ruisseau. Seguin
+etait a quelques pas devant; je vis son cheval butter, broncher sur la
+rive et tomber, sur le flanc, dans l'eau! Tous les autres franchirent
+l'obstacle. Je ne m'arretai pas pour regarder en arriere; la prise de
+l'Indien etait une question de vie ou de mort pour nous tous. J'enfoncai
+l'eperon vigoureusement, continuant la poursuite. Pendant quelque temps,
+nous galopames de front en groupe serre. Quant nous fumes au milieu de la
+plaine, nous vimes l'Indien, a peu pres a douze longueurs de cheval de
+nous, et nous nous apercumes avec inquietude qu'il conservait sa distance,
+si meme il ne gagnait pas un peu. Nous avions oublie l'etat de nos
+animaux: affaiblis par la diete, engourdis par un repos si prolonge dans
+le ravin, et, pour comble, sortant de boire avec exces.
+
+La vitesse superieure de Moro me fit bientot prendre la tete de mes
+compagnons. Seul, El-Sol etait encore devant moi, je le vis preparer son
+lasso, le lancer et donner la secousse; mais le noeud revint frapper les
+flancs de son cheval: il avait manque son coup. Pendant qu'il rassemblait
+sa courroie, je le depassai et je pus lire sur sa figure l'expression du
+chagrin et du desappointement. Mon arabe s'echauffait a la poursuite, et
+j'eus bientot pris une grande avance sur mes camarades. Je me rapprochais
+de plus en plus du Navajo; bientot nous ne fumes plus qu'a une douzaine de
+pas l'un de l'autre. Je ne savais comment faire. Je tenais mon rifle a la
+main et j'aurais pu facilement tirer sur l'Indien par derriere, mais je me
+rappelais la recommandation de Seguin et nous etions encore plus pres de
+l'ennemi; je ne savais meme pas trop si nous n'etions pas deja en vue de
+la bande. Je n'osai donc faire feu. Me servirais-je de mon couteau?
+essaierais-je de desarconner mon ennemi avec la crosse de mon fusil?
+Pendant que je debattais en moi-meme cette question, Dacoma, regardant
+par-dessus son epaule, vit que j'etais seul pres de lui. Immediatement il
+fit volte-face et mettant sa lance en arret, vint sur moi au galop. Son
+cheval paraissait obeir a la voix et a la pression des genoux sans le
+secours des renes. A peine eus-je le temps de parer, avec mon fusil, le
+coup qui m'arrivait en pleine poitrine. Le fer, detourne, m'atteignit au
+bras et entama les chairs. Mon rifle, violemment choque par le bois de la
+lance, echappa de mes mains. La blessure, la secousse et la perte de mon
+arme m'avaient derange dans le maniement de mon cheval et il se passa
+quelques instants avant que je pusse saisir la bride pour le faire
+retourner. Mon antagoniste, lui, avait fait demi-tour aussitot, et je m'en
+apercus au sifflement d'une fleche qui me passa dans les cheveux au-dessus
+de l'oreille droite. Au moment ou je faisais face de nouveau, une autre
+fleche etait posee sur la corde, partait et me traversait le bras droit.
+L'exasperation me fit perdre toute prudence et, tirant un pistolet de mes
+fontes, je l'armai et galopai en avant. C'etait le seul moyen de preserver
+ma vie. Au meme moment, l'Indien laissant la son arc, se disposa a me
+charger encore avec sa lance, et se precipita a ma rencontre. J'etais
+decide a ne tirer qu'a coup sur et a bout portant.
+
+Nous arrivions l'un sur l'autre au plein galop. Nos chevaux allaient se
+toucher; je visai, je pressai la detente... Le chien s'abattit avec un
+coup sec! Le fer de la lance brilla sous mes yeux: la pointe etait sur ma
+poitrine. Quelque chose me frappa violemment en plein visage. C'etait la
+courroie d'un lasso. Je vis le noeud s'abattre sur les epaules de l'Indien
+et descendre jusqu'a ses coudes: la courroie se tendit. Il y eut un cri
+terrible, une secousse dans tout le corps de mon adversaire; la lance
+tomba de ses mains; et, au meme instant, il etait precipite de sa selle,
+et restait etendu, sans mouvement, sur le sol. Son cheval heurta le mien
+avec une violence qui fit rouler les deux animaux sur le gazon. Renverse
+avec Moro, je fus presque aussitot sur pied. Tout cela s'etait passe en
+beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En me relevant, je
+vis El-Sol qui se tenait, le couteau a la main, pres du Navajo garrotte
+par le noeud du lasso.
+
+--Le cheval! le cheval! Assurez-vous du cheval! cria Seguin.
+
+Et les chasseurs se precipiterent en foule a la poursuite du mustang, qui,
+la bride trainante, s'enfuyait a travers la prairie. Au bout de quelques
+minutes, l'animal etait pris au lasso, et ramene a la place qui avait
+failli etre consacree par ma tombe.
+
+
+
+XXVIII
+
+
+UN DINER A DEUX SERVICES.
+
+El-Sol, ai-je dit, se tenait debout aupres de l'Indien etendu a terre. Sa
+physionomie trahissait deux sentiments: la haine et le triomphe. Sa soeur
+arrivait en ce moment, au galop, et sautant en bas de son cheval, elle
+courut vers lui.
+
+--Regarde, lui dit son frere, en montrant le chef Navajo; regarde le
+meurtrier de notre mere.
+
+La jeune fille poussa une courte et vive exclamation; puis, tirant son
+couteau, elle se precipita sur le captif.
+
+--Non, Luna! cria El-Sol, la tirant en arriere, non; nous ne sommes pas
+des assassins. Ce ne serait pas, d'ailleurs, une vengeance suffisante: il
+ne doit pas mourir encore. Nous le montrerons vivant aux femmes des
+Maricopas. Elles danseront la mamanchic autour du grand chef, du fier
+guerrier capture sans aucune blessure!
+
+Ces derniers mots, prononces d'un ton meprisant, produisirent
+immediatement leur effet sur le Navajo.
+
+--Chien de Coco! s'ecria-t-il en faisant un effort involontaire pour se
+debarrasser de ses liens. Chien de Coco! ligue avec les voleurs blancs.
+Chien!
+
+--Ah! tu me reconnais. Dacoma? C'est bien...
+
+--Chien! repeta encore le Navajo, l'interrompant.
+
+Les mots sortaient en sifflant a travers ses dents serrees, tandis que son
+regard brillait d'une ferocite sauvage.
+
+--C'est lui! c'est lui? cria Rube, accourant au galop. C'est lui! C'est un
+Indien aussi feroce qu'un couperet. Assommez-le! dechirez-le! echarpez-le
+a coups de lanieres; c'est un echappe de l'enfer: que l'enfer le reprenne!
+
+--Voyons votre blessure, monsieur Haller, dit Seguin descendant de cheval,
+et s'approchant de moi non sans quelque inquietude, a ce qu'il me parut.
+Ou est-elle? dans les chairs' Il n'y a rien de grave, pourvu toutefois que
+la fleche ne soit pas empoisonnee. Je le crains. El-Sol! ici! vite, mon
+ami! Dites-moi si cette pointe n'a pas ete empoisonnee.
+
+--Retirons-la d'abord, repondit le Maricopa, repondant a l'appel. Il ne
+faut pas perdre de temps pour cela.
+
+La fleche me traversait le bras d'outre en outre. El-Sol prit a deux mains
+le bout emplume, cassa le bois pres de la plaie, puis, saisissant le dard
+du cote de la pointe, il le retira doucement de la blessure.
+
+--Laissez saigner, dit-il, pendant que je vais examiner la pointe. Il ne
+semble pas que ce soit une fleche de guerre. Mais les Navajoes emploient
+un poison excessivement subtil. Heureusement j'ai le moyen de reconnaitre
+sa presence, et j'en possede l'antidote. En disant cela, il sortit de son
+sac une touffe de coton. Il essuya soigneusement le sang qui tachait la
+pointe. Il deboucha ensuite une petite fiole, et, versant quelques gouttes
+sur le metal, observa le resultat. J'attendais avec une vive anxiete.
+Seguin aussi paraissait inquiet; et comme je savais que ce dernier avait
+du souvent etre temoin des effets d'une fleche empoisonnee, j'etais
+peu rassure par l'inquietude qu'il manifestait en suivant l'operation.
+S'il craignait un danger, c'est que le danger devait etre reel.
+
+--Monsieur Haller, dit enfin El-Sol, vous avez une heureuse chance. Je
+puis appeler cela une heureuse chance, car incontestablement votre
+antagoniste doit avoir dans son carquois des fleches moins inoffensives
+que celle-la. Laissez-moi voir, ajouta-t-il.
+
+Et, soulevant le Navajo, il tira une autre fleche du carquois qui etait
+encore attache derriere le dos de l'Indien. Apres avoir renouvele
+l'epreuve, il s'ecria:
+
+-Je vous le disais bien! Regardez celle-ci: verte comme du planton! Il en
+a tire deux; ou est l'autre? Camarades, aidez-moi a la trouver. Il ne faut
+pas laisser un pareil temoin derriere nous.
+
+Quelques hommes descendirent de cheval et chercherent la fleche qui avait
+ete tiree la premiere. J'indiquai, autant que je le pus, la direction et
+la distance probable ou elle devait se trouver; un instant apres, elle
+etait ramassee. El-Sol la prit, et versa quelques gouttes de sa liqueur
+sur la pointe. Elle devint verte comme la precedente.
+
+-Vous pouvez remercier vos patrons, monsieur Haller, dit le Coco, de ce
+que ce ne soit pas celle-ci qui ait traverse votre bras, car il aurait
+fallu toute la science du docteur Reichter, et la mienne, pour vous
+sauver. Mais qu'est-ce que cela? une autre blessure!... Ah! il vous a
+touche a la premiere charge. Laissez-moi voir.
+
+--Je pense que ce n'est qu'une simple egratignure.
+
+--Nous sommes ici sous un climat terrible, monsieur Haller. J'ai vu des
+egratignures de ce genre tourner en blessures mortelles quand on n'en
+prenait pas un soin suffisant. Luna! un peu de coton, petite soeur! Je
+vais tacher de panser la votre de telle sorte que vous n'ayez a craindre
+aucun mauvais resultat. Je vous dois bien cela, car sans vous, monsieur,
+il m'aurait echappe.
+
+--Mais sans vous, monsieur, il m'aurait tue.
+
+--Ma foi, reprit le Coco en souriant, il est supposable que sans moi vous
+ne vous en seriez pas tire aussi bien. Votre arme vous a trahi... Ce n'est
+pas chose facile que de parer un coup de lance avec la crosse d'un fusil,
+et vous avez merveilleusement execute cette parade. Je ne m'etonne pas que
+vous ayez eu recours au pistolet a la deuxieme rencontre. J'en aurais fait
+autant, si je l'avais manque une seconde fois avec mon lasso. Mais nous
+avons ete favorises tous les deux. Il vous faudra porter votre bras en
+echarpe pendant un jour ou deux. Luna! votre echarpe!
+
+--Non! dis-je, en voyant la jeune fille detacher une magnifique ceinture
+nouee autour de sa taille; non, je vous en prie, je trouverai autre chose.
+
+--Tenez, monsieur, si cela peut convenir? dit le jeune trappeur Garey
+intervenant, je suis heureux de pouvoir vous l'offrir.
+
+Garey en disant cela, tira un mouchoir de couleur de dessous sa blouse de
+chasse, et me le presenta.
+
+--Vous etes bien bon; je vous remercie, repondis-je, bien que je comprisse
+en faveur de qui le mouchoir m'etait offert. Vous voudrez bien accepter
+ceci en retour?
+
+Et je lui tendis un de mes petits revolvers; c'etait une arme qui, dans un
+pareil moment, et sur un pareil theatre, valait son poids de perles.
+
+Le montagnard savait bien cela, et accepta avec reconnaissance le cadeau
+que je lui offrais. Mais quelque valeur qu'il put y attacher, je vis que
+le simple sourire qu'il recut d'un autre cote constituait a ses yeux une
+recompense plus precieuse encore, et je devinai que l'echarpe, a quelque
+prix que ce fut, changerait bientot de proprietaire. J'observais la
+physionomie d'El-Sol pour savoir s'il avait remarque et s'il approuvait
+tout ce petit manege. Aucun signe d'emotion n'apparut sur sa figure. Il
+etait occupe de mes blessures et les pansait avec une adresse qui eut fait
+la reputation d'un membre de l'Academie de medecine.
+
+--Maintenant, dit-il quand il eut fini, vous serez en etat de rentrer en
+ligne dans une couple de jours au plus tard. Vous avez un mauvais mors,
+monsieur Haller, mais votre cheval est le meilleur que j'aie jamais vu. Je
+ne m'etonne pas que vous ayez refuse de le vendre.
+
+Presque toute la conversation avait eu lieu en anglais. Le chef Coco
+parlait cette langue avec une admirable nettete et un accent des plus
+agreables. Il parlait francais, aussi, comme un Parisien; et c'etait
+ordinairement dans cette langue qu'il causait avec Seguin. J'en etais
+emerveille. Les hommes etaient remontes a cheval et avaient hate de
+regagner le camp. Nous mourions litteralement de faim; nous retournames
+sur nos pas pour reprendre le repas interrompu d'une facon si
+intempestive. A peu de distance du camp, nous mimes pied a terre, et,
+apres avoir attache nos chevaux a des piquets, au milieu de l'herbe, nous
+procedames a la recherche des debris de viande dont nous avions vu des
+quantites quelque temps auparavant. Un nouveau deboire nous etait reserve;
+pas un lambeau de viande ne restait! Les coyotes avaient profite de notre
+absence, et nous ne trouvions plus que des os entierement ronges. Les
+cotes et les cuisses des buffalos avaient ete nettoyees et grattees comme
+un couteau. La hideuse carcasse du Digger, elle-meme, etait reduite a
+l'etat de squelette!
+
+--Bigre! s'ecria un des chasseurs; du loup maintenant, ou rien.
+
+Et l'homme mit son fusil en joue.
+
+--Arretez! cria Seguin voyant cela. Etes-vous fou, monsieur!
+
+--Je ne crois pas, capitaine, repliqua le chasseur, relevant son fusil
+d'un air de mauvaise humeur. Il faut pourtant bien que nous mangions, je
+suppose. Je ne vois plus que des loups par ici; et comment les
+attraperons-nous sans tirer dessus?
+
+Seguin ne repondit rien, et se contenta de montrer l'arc qu'El-Sol etait
+en train de bander.
+
+--Oh! c'est juste; vous avez raison, capitaine; je vous demande pardon.
+J'avais oublie ce morceau d'os.
+
+Le Coco prit une fleche dans le carquois, en soumit la pointe a l'epreuve
+de sa liqueur. C'etait une fleche de chasse: il l'ajusta sur la corde, et
+l'envoya a travers le corps d'un loup blanc qui tomba mort sur le coup. Il
+retira sa fleche, l'essuya, et abattit un autre loup, puis un autre
+encore, et ainsi, jusqu'a ce que cinq ou six cadavres fussent etendus sur
+le sol.
+
+--Tuez un coyote pendant que vous y etes, cria un des chasseurs. Des
+gentlemen comme nous doivent avoir au moins deux services a leur diner.
+
+Tout le monde se mit a rire a cette saillie; El-Sol ne se fit pas prier,
+et ajouta un coyote aux victimes deja sacrifiees.
+
+--Je crois que nous en aurons assez maintenant pour un repas, dit El-Sol,
+retirant la fleche et la replacant dans le carquois.
+
+--Oui, reprit le farceur. S'il nous en faut d'autres, nous pourrons
+retourner a l'office. C'est un genre de viande qui gagne beaucoup a etre
+mangee fraiche.
+
+--Tu as raison, camarade, dit un autre; pour ma part, j'ai toujours eu un
+gout particulier pour le loup blanc; je vas me regaler.
+
+Les chasseurs, tout en riant des plaisanteries de leur camarade, avaient
+tire leurs couteaux brillants, et ils eurent bientot depouille les loups.
+L'adresse avec laquelle cette operation fut executee prouvait qu'elle
+n'avait rien de nouveau pour eux. La viande fut aussitot depecee, chacun
+prit son morceau et le fit rotir.
+
+--Camarades! comment appellerez-vous cela? Boeuf ou mouton? demanda l'un
+d'eux qui commencait a manger.
+
+--Du mouton-loup, pardieu! repondit-on.
+
+--C'est ma foi un bon manger, tout de meme. La peau une fois otee, c'est
+tendre comme de l'ecureuil.
+
+--Ca vous a un petit gout de chevre; ne trouvez-vous pas?
+
+--Ca me rappelle plutot le chien.
+
+--Ca n'est pas mauvais du tout; c'est meilleur que du boeuf maigre comme on
+en mange si souvent.
+
+--Je le trouverais un peu meilleur si j'etais sur que celui que je mange
+n'a pas ete depouiller la carcasse qui est la sur le rocher.
+
+Et l'homme montrait le squelette du Digger.
+
+Cette idee etait horrible, et dans toute autre circonstance elle eut agi
+sur nous comme de l'emetique.
+
+--Pouah! s'ecria un chasseur, vous m'avez presque souleve le coeur.
+J'allais gouter du coyote avant que vous ne parliez. Je ne peux plus
+maintenant, car je les ai vus flairer autour avant que nous n'allions
+la-bas.
+
+--Dis donc, vieux gourmand, tu ne t'inquietes guere de ca toi.
+
+Cette question s'adressait a Rube, qui etait serieusement occupe apres une
+cote, et qui ne fit aucune reponse.
+
+--Lui? allons donc, dit un autre, repondant a sa place; Rube a mange plus
+d'un bon morceau dans son temps. N'est-ce pas, Rube?
+
+--Oui, et si vous devez vivre dans la montagne aussi longtemps que
+l'Enfant, vous serez bien aise de n'avoir jamais a mordre dans une viande
+plus repugnante que la viande du loup; croyez-moi, mes petits amours.
+
+--De la chair humaine, peut-etre?
+
+--Oui, c'est ce que Rube veut dire.
+
+--Garcons, dit Rube sans faire attention a la remarque, et paraissant de
+bonne humeur depuis que son appetit etait satisfait, quelle est la chose
+la plus desagreable, sans parler de la chair humaine, que chacun de vous
+ait jamais mangee?
+
+-Eh bien, sans parler de la chair humaine, comme vous dites, repondit un
+des chasseurs, le rat musque est la plus detestable viande a laquelle
+j'aie mis la dent.
+
+--J'ai mange tout cru un lievre nourri de sauge, dit un autre, et je n'ai
+jamais rien trouve d'aussi amer.
+
+--Les hiboux ne valent pas grand-chose, ajouta un troisieme.
+
+--J'ai mange du _chince_,[1] continua un quatrieme, et je dois dire qu'il
+y a bien des choses qui sont meilleures.
+
+ [Note: Chinche, mouffette, sorte de fouine douee d'une telle puissance
+d'infection que son simple passage suffit a empoisonner un endroit clos
+pour un mois]
+
+--_Carajo!_ s'ecria un Mexicain, et que dites-vous du singe? J'en ai fait
+ma nourriture pendant assez longtemps dans le Sud.
+
+--Oh! je crois volontiers que le singe est une nourriture coriace; mais
+j'ai use mes dents apres du cuir sec de buffalo, et je vous prie de croire
+que ce n'etait pas tendre.
+
+--L'Enfant, reprit Rube apres que chacun eut dit son mot, l'Enfant a mange
+de toutes les creatures que vous avez nommees, si ce n'est pourtant du
+singe. Il n'a pas mange de singe, parce qu'il n'y en a pas de ce cote-ci.
+Il ne vous dira pas si c'est coriace, si ca ne l'est pas, si c'est amer ou
+non; mais, une fois dans sa vie, le vieux negre a mange d'une vermine qui
+ne valait pas mieux, si elle valait autant.
+
+--Qu'est-ce que c'etait, Rube? qu'est-ce que c'etait? demanderent-ils tous
+a la fois, curieux de savoir ce que le vieux chasseur pouvait avoir mange
+de plus repugnant que les viandes deja mentionnees.
+
+--C'etait du vautour noir; voila ce que c'etait.
+
+--Du vautour noir! repeterent-ils tous.
+
+--Pas autre chose.
+
+--Pouah? Ca ne devait pas sentir bon, si je ne me trompe.
+
+--Ca passe tout ce que vous pouvez dire.
+
+--Et quand avez-vous mange ce vautour, vieux camarade? demanda un des
+chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative a
+ce repas.
+
+--Oui, conte-nous ca, Rube! conte-nous ca.
+
+--Eh bien, commenca Rube, apres un moment de silence, il y a a peu pres
+six ans de cela; j'avais ete laisse a pied, sur l'Arkansas, par les
+Rapahoes, a pres de deux cents milles au-dessus de la foret du Big. Les
+maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. He!
+he! continua l'orateur, avec un petit gloussement; he! he! ils croyaient
+bien en avoir fini avec le vieux Rube, en le laissant ainsi tout seul.
+
+--S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient
+la-dessus. Eh bien, et le vautour?
+
+--Ainsi donc j'etais depouille de tout: il ne me restait juste qu'un
+pantalon de peau, et j'etais a plus de deux cents milles de tout pays
+habite! Le fort de Bent etait l'endroit le plus proche: je pris cette
+direction.
+
+Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes
+trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une
+de ces betes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la
+prairie, qui ne parut comprendre a quoi le pauvre negre en etait reduit.
+Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lezards, et
+encore c'est a peine si j'en trouvais.
+
+--Les lezards font un triste plat, remarqua un des auditeurs.
+
+-Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux,
+bien sur.
+
+Et, en disant cela, Rube renouvelait ses attaques au mouton-loup.
+
+--Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu'a ce que je fusse aussi nu
+que la Roche de Chimely.
+
+--Cre nom! etait-ce en hiver?
+
+--Non. Le temps etait doux et assez chaud pour qu'on put aller ainsi. Je
+ne me souciais guere de mes jambes de peau a cet endroit; mais j'aurais
+voulu en avoir plus longtemps a manger.
+
+Le troisieme jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux
+du vieux negre etaient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en
+fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent
+farouches, eux aussi, les satanes animaux, et je dus renoncer a cette
+speculation. C'etait le troisieme jour depuis que j'avais ete plante la,
+et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commencai a
+croire qu'il etait temps pour l'Enfant de dire adieu a ce monde. Le soleil
+venait de se lever, et j'etais assis sur le bord de la riviere, quand je
+vis quelque chose de drole qui flottait sur l'eau. Quand ca s'approcha, je
+vis que c'etait la carcasse d'un petit buffalo qui commencait a se gater,
+et, dessus, une couple de vautours qui se regalaient a meme. Tout c'etait
+loin de la rive et l'eau etait profonde; mais je me dis que je l'amenerais
+a bord. Je ne fus pas long a me deshabiller, vous pensez. Un eclat de rire
+des chasseurs interrompit Rube.
+
+--Je me mis a l'eau et gagnai le milieu a la nage. Je n'avais pas fait la
+moitie du chemin que je sentais la chose a plein nez. En me voyant
+approcher, les oiseaux s'envolerent. Je fus bientot pres de la carcasse,
+mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle etait trop avancee tout de meme.
+
+--Quel malheur! s'ecria un des chasseurs.
+
+--Je n'etais pas d'humeur a avoir pris un bain pour rien: je saisis la
+queue entre mes dents et me mis a nager vers le bord. Au bout de trois
+brasses la queue se detacha! Je poussai la charogne, en nageant derriere
+jusqu'a un banc de sable decouvert. Elle manqua tomber en pieces quand je
+la tirai de l'eau. _Ca n'etait vraiment pas mangeable!_
+
+Ici Rube prit une nouvelle bouchee de mouton-loup et garda le silence
+jusqu'a ce qu'il l'eut avalee. Les chasseurs, vivement interesses par ce
+recit, en attendaient la suite avec impatience. Enfin il reprit:
+
+--Les deux oiseaux de proie voltigeaient alentour, et d'autres arrivaient
+aussi. Je pensai que je pourrais bien me faire un bon repas avec un
+d'entre eux. Je me couchai donc aupres de la carcasse et ne bougeai pas
+plus qu'un opossum. Au bout de quelques instants, les oiseaux arriverent
+se poser sur le banc de sable, et un gros male vint se percher sur la bete
+morte. Avant qu'il n'eut le temps de reprendre son vol, je l'avais agrippe
+par les pattes.
+
+--Hourra! bien fait, nom d'un chien!
+
+--L'odeur de la satanee bete n'etait guere plus appetissante que celle de
+la charogne; mais je m'inquietais peu que ce fut du chien mort, du vautour
+ou du veau; je plumai et je depouillai l'oiseau.
+
+--Et tu l'as mange?
+
+--Non-on, repondit en trainant Rube, vexe sans doute d'etre ainsi
+interrompu, c'est lui qui m'a mange.
+
+--L'as-tu mange cru, Rube? demanda un des chasseurs.
+
+--Et comment aurait-il fait autrement? il n'avait pas un brin de feu, et
+rien pour en allumer....
+
+--Animal bete! s'ecria Rube se retournant brusquement vers celui qui
+venait de parler; je ferais du feu, quand il n'y en aurait pas un brin
+plus pres de moi que l'enfer!
+
+Un bruyant eclat de rire suivit cette furieuse apostrophe, et il se passa
+quelques minutes avant que le trappeur se calmat assez pour reprendre sa
+narration.
+
+--Les autres oiseaux, continua-t-il enfin, voyant le vieux male empoigne,
+devinrent sauvages, et s'en allerent de l'autre cote de la riviere. Il n'y
+avait plus moyen de recommencer le meme jeu. Justement alors, j'apercus un
+coyote qui venait en rampant le long du bord, puis un autre sur ses
+talons, puis deux ou trois encore qui suivaient. Je savais bien que ce ne
+serait pas une plaisanterie commode que d'en empoigner un par la jambe;
+mais je resolus pourtant d'essayer, et je me recouchai comme auparavant
+pres de la carcasse. Mais je vis que ca ne prenait pas. Les betes madrees
+se doutaient du tour et se tenaient a distance. J'aurais bien pu me cacher
+sous quelques broussailles qui etaient pres de la, et je commencais a y
+tirer l'appat; mais une autre idee me vint. Il y avait un amas de bois sur
+le bord; j'en ramassai et construisis une trappe tout autour du cadavre.
+En un clin d'oeil de chevre, j'avais six betes prises au piege.
+
+--Hourra! tu etais sauve alors, vieux troubadour.
+
+--Je ramassai des pierres, j'en mis un tas sur la trappe. Et laissai
+tomber tout sur eux, et moi par-dessus. Seigneur mon Dieu! camarades, vous
+n'avez jamais vu ni entendu pareil vacarme, pareils aboiements,
+hurlements, grognements, remuements: c'etait comme si je les avais mis
+dans un bain de poivre. He! he! He! ho! ho! ho!
+
+Et le vieux trappeur enfume riait avec delices au souvenir de cette
+aventure.
+
+--Et tu parvins jusqu'au fort de Bent, sain et sauf, j'imagine?
+
+--Ou-ou-i. J'ecorchai les betes avec une pierre tranchante, et je me fis
+une espece de chemise et une sorte de pantalon. Le vieux negre ne se
+souciait pas de donner a rire a ceux du fort en y arrivant tout nu. Je fis
+provision de viande de loup pour ma route, et j'arrivai en moins d'une
+semaine. Bill se trouvait la en personne; vous connaissez tous Bill Bent?
+Ce n'etait pas la premiere fois que nous nous voyions. Une demi-heure
+apres mon arrivee au fort, j'etais equipe, tout flambant neuf et pourvu
+d'un nouveau rifle; ce rifle, c'etait _Tar-guts_, celui que voila.
+
+--Ah! c'est la que tu as eu Tar-guts, alors?
+
+--C'est la que j'ai eu Tar-guts, et c'est un bon fusil. Hi! Hi! hi! Je ne
+l'ai pas garde longtemps a rien faire. Hi! hi! hi! Ho! ho! ho!
+
+Et Rube s'abandonna a un nouvel acces d'hilarite.
+
+--A propos de quoi ris-tu maintenant, Rube? demanda un de ses camarades.
+
+--Hi! hi! hi! de quoi je ris? hi! hi! hi! ho! ho! C'est le meilleur de la
+farce. Hi! hi! hi! de quoi je ris?
+
+--Oui, dis-nous ca, l'ami.
+
+--Voila de quoi je ris, reprit Rube en s'apaisant un peu. Il n'y avait pas
+trois jours que j'etais au fort de Bent, quand... Devinez qui arriva au
+fort?
+
+--Qui? les Rapahoes, peut-etre?
+
+--Juste, les memes Indiens, les memes gredins qui m'avaient fichu a pied.
+Ils venaient au fort pour faire du commerce avec Bill, et, avec eux, ma
+vieille jument et mon fusil.
+
+--Tu les as repris, alors?
+
+--Na-tu-relle-ment. Il y avait la des montagnards qui n'etaient pas gens a
+souffrir que l'Enfant eut ete plante la au milieu de la prairie pour rien.
+La voila, la vieille bete! et Rube montrait sa jument.--Pour le rifle, je
+le laissai a Bill, et je gardai en echange, Tar-guts, voyant qu'il etait
+le meilleur.
+
+--Ainsi, tu etais quitte avec les Rapahoes?
+
+--Quant a ca, mon garcon, ca depend de ce que tu appelles quitte. Vois-tu
+ces marques-la, ces coches qui sont a part?
+
+Le trappeur montrait une rangee de petites coches faite sur la crosse de
+son rifle.
+
+--Oui! oui! crierent plusieurs voix.
+
+--Il y en a cinq, n'est-ce pas?
+
+--Une, deux, trois... Oui, cinq.
+
+--_Autant de Rapahoes!_
+
+L'histoire de Rube etait finie.
+
+
+
+XXIX
+
+
+LES FAUSSES PISTES.--UNE RUSE DE TRAPPEUR.
+
+Pendant ce temps, les hommes avaient termine leur repas et commencaient a
+se reunir autour de Seguin dans le but de deliberer sur ce qu'il y avait a
+faire. On avait deja envoye une sentinelle sur les rochers pour surveiller
+les alentours, et nous avertir au cas ou les Indiens se montreraient de
+nouveau sur la prairie. Nous comprenions tous que notre position etait des
+plus critiques. Le Navajo, notre prisonnier, etait un personnage trop
+important (c'etait le second chef de la nation) pour etre abandonne ainsi;
+les hommes places directement sous ses ordres, la moitie de la tribu
+environ, reviendraient certainement a sa recherche. Ne le trouvant pas a
+la source, en supposant meme qu'ils ne decouvrissent pas nos traces, ils
+retourneraient dans leur pays par le sentier de la guerre. Ceci devait
+rendre notre expedition impraticable, car la bande de Dacoma seule etait
+plus nombreuse que la notre; et si nous rencontrions ces Indiens dans les
+defiles de leurs montagnes, nous n'aurions aucune chance de leur echapper.
+Pendant quelque temps, Seguin garda le silence, et demeura les yeux fixes
+sur la terre. Il elaborait evidemment quelque plan d'action. Aucun des
+chasseurs ne voulut l'interrompre.
+
+--Camarades, dit-il enfin, c'est un coup malheureux; mais nous ne pouvions
+pas faire autrement. Cela aurait pu tourner plus mal. Au point ou en sont
+les choses, il faut modifier nos plans. Ils vont, pour sur, se mettre a la
+recherche de leur chef, et remonter jusqu'aux villes des Navajoes. Que
+faire, alors? Notre bande ne peut ni escalader le Pinon ni traverser le
+sentier de guerre en aucun point. Ils ne manqueraient pas de decouvrir nos
+traces.
+
+--Pourquoi n'irions-nous pas tout droit rejoindre notre troupe ou elle est
+cachee, et ne ferions-nous pas le tour par la vieille mine? Nous n'aurons
+pas a traverser le sentier de la guerre.
+
+Cette proposition etait faite par un des chasseurs.
+
+-_Vaya!_ objecta un Mexicain; nous nous trouverions nez a nez avec les
+Navajoes en arrivant a leur ville! _Carrai!_ ca ne peut pas aller,
+_amigo!_ La plupart d'entre nous n'en reviendraient pas. _Santissima!_
+Non!
+
+-Rien ne prouve que nous les rencontrerons, fit observer celui qui avait
+parle le premier; ils ne vont pas rester dans leur ville, quand ils
+verront que celui qu'ils cherchent n'y est pas revenu.
+
+--C'est juste, dit Seguin; ils n'y resteront pas. Sans aucun doute, ils
+reprendront le sentier de la guerre; mais je connais le pays du cote de la
+vieille mine....
+
+--Allons par la! allons par la! crierent plusieurs voix.
+
+--Il n'y a pas de gibier de ce cote, continua Seguin. Nous n'avons pas de
+provisions; il nous est impossible de prendre cette route.
+
+--Pas moyen d'aller par la.
+
+--Nous serions morts de faim avant d'avoir traverse les Mimbres.
+
+--Et il n'y a pas d'eau non plus, sur cette route.
+
+--Non, ma foi; pas de quoi faire boire un rat des sables.
+
+-Il faut chercher autre chose, dit Seguin.
+
+Apres une pause de reflexion, il ajouta d'un air sombre:
+
+--Il nous faut traverser le sentier, et aller par le Prieto, ou renoncer a
+l'expedition.
+
+Le mot Prieto, place en regard de cette phrase: _renoncer a l'expedition_,
+excita au plus haut degre l'esprit d'invention chez les chasseurs. On
+proposa plan sur plan; mais tous avaient pour defaut d'offrir la
+probabilite sinon la certitude, que nos traces seraient decouvertes par
+l'ennemi et que nous serions rejoints avant d'avoir pu regagner le
+Del-Norte. Tous furent rejetes les uns apres les autres. Pendant toute
+cette discussion, le vieux Rube n'avait pas souffle mot. Le trappeur
+essorille etait assis sur l'herbe, accroupi sur ses jarrets, tracant des
+lignes avec son couteau, et paraissant occupe a tresser le plan de quelque
+fortification.
+
+--Qu'est-ce que tu fais la, vieux fourreau de cuir? Demanda un de ses
+camarades.
+
+--Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays;
+mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas
+traverser le sentier des Paches sans qu'on fut sur nos talons au bout de
+deux jours. Ca n'est pourtant pas malin.
+
+--Comment vas-tu nous prouver ca, vieux....
+
+--Tais-toi, imbecile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le
+flot monte.
+
+--Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficulte,
+Rube! J'avoue que je n'en vois aucun.
+
+A cet appel de Seguin, tous les yeux se tournerent vers le trappeur.
+
+--Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous
+en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous
+dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici a une semaine
+par ou nous serons passes. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me
+coupe les oreilles. C'etait la plaisanterie favorite de Rube, et elle ne
+manquait jamais d'egayer les chasseurs. Seguin lui-meme ne put reprimer un
+sourire et pria le trappeur de continuer.
+
+--D'abord et avant tout, donc, dit Rube, il n'y a pas de danger qu'on se
+mette a courir apres ce mal blanchi avant deux jours au plus tot.
+
+--Comment cela?
+
+--Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils
+peuvent tres-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a
+oublie son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi
+bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux
+yeux des Indiens.
+
+--Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur.
+
+--Eh bien, le gredin sait bien ca. Vous comprenez maintenant, et c'est
+aussi clair que le pic du _Pike_, qu'il est revenu sur ses pas sans dire
+aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sur pas laisse
+savoir s'il a pu faire autrement.
+
+--Cela est vraisemblable, dit Seguin; continuez, Rube.
+
+--Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a
+defendu de le suivre, afin que personne ne put voir ce qu'il venait faire.
+S'il avait eu la pensee qu'on le soupconnat, il aurait envoye quelque
+autre, et ne serait pas venu lui-meme: voila ca qu'il aurait fait.
+
+Cela etait assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de
+scalps avaient du caractere des Navajoes les confirma tous dans la meme
+pensee.
+
+--Je suis sur qu'ils reviendront en arriere, continua Rube, du moins la
+moitie de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours
+et peut-etre quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion.
+
+--Mais ils seront sur nos traces le jour d'apres.
+
+--Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront,
+c'est clair.
+
+--Et comment ne pas en laisser? demanda Seguin.
+
+--Ca n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre.
+
+--Comment? Comment cela? demanda tout le monde a la fois.
+
+--Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Seguin.
+
+--Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouille les idees. Je
+croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver
+le moyen du premier coup.
+
+--J'avoue, Rube, repondit Seguin en souriant, que je ne vois pas comment
+vous pouvez les mettre sur une fausse voie.
+
+--Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatte de montrer sa
+superiorite dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous
+dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit a
+tous les diables.
+
+--Hourra pour toi, vieux sac de cuir!
+
+--Vous voyez ce carquois sur l'epaule de cet Indien?
+
+--Oui, oui!
+
+--Il est plein de fleches ou peu s'en faut, n'est-ce pas?
+
+--Il l'est. Eh bien?
+
+--Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe
+qui peut faire ca aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des
+Paches, et qu'il jette ces fleches la pointe tournee vers le sud, et si
+les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu'a ce qu'ils aient rejoint
+les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus
+mauvais tabac de Kentucky.
+
+--_Viva!_ Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rube! s'ecrierent
+tous les chasseurs en meme temps.
+
+--Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais ca ne
+fait rien. Ils reconnaitront les fleches, ca suffit. Pendant qu'ils s'en
+retourneront par la-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous
+aurons tout le temps necessaire pour nous tirer tranquillement du guepier,
+et revenir chez nous.
+
+--Oui, c'est cela, par le diable!
+
+--Notre bande, continua Rube, n'a pas besoin de venir jusqu'a la source du
+Pignion, ni a present ni apres. Elle peut traverser le sentier de la
+guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre cote de la
+montagne, ou il y a en masse du gibier, des buffalos et du betail de toute
+espece. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument
+que nous passions par la; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par
+ici, apres la chasse que les Indiens viennent de leur donner.
+
+--Tout cela est juste, dit Seguin. i1 faut que nous fassions le tour de la
+montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont
+fait disparaitre des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de
+suite a l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du
+soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rube? Vous avez fourni l'ensemble
+du plan; je me fie a vous pour les details.
+
+--Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la premiere chose que nous ayons a
+faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop, a la place ou la
+bande est cachee; il leur fera traverser le sentier.
+
+--Ou pensez-vous qu'ils devront le traverser?
+
+--A peu pres a vingt milles au nord d'ici, il y a une place seche et dure,
+une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre,
+ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y
+faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus
+madre des Indiens soit capable d'en reconnaitre la piste; je m'en
+chargerais.
+
+--Je vais envoyer immediatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon
+cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont caches a vingt milles
+d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec precaution,
+comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez
+courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez!
+
+Le torero, sans faire aucune reponse, detacha son cheval du piquet, sauta
+en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest.
+
+--Heureusement, dit Seguin, le suivant de l'oeil pendant quelques
+instants, ils ont pietine le sol tout autour; autrement, les empreintes de
+notre derniere lutte en auraient raconte long sur notre compte.
+
+--Il n'y a pas de danger de ce cote, repliqua Rube; mais quand nous aurons
+quitte d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils decouvriraient
+bientot notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas
+de traces. Et Rube montrait le sentier pierreux qui s'etendait au nord et
+au sud, contournant le pied de la montagne.
+
+--Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et
+puis, apres?
+
+--Ma seconde idee est de nous debarrasser de cette machine qui est la-bas.
+
+Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tete le
+squelette du Yamporica.
+
+--C'est vrai, j'avais oublie cela. Qu'allons-nous en faire?
+
+--Enterrons-le, dit un des hommes.
+
+--Ouais! Non pas. Brulons-le! conseilla un autre.
+
+--Oui, ca vaut mieux, fit un troisieme.
+
+On s'arreta a ce dernier parti. Le squelette fut amene en bas; les taches
+de sang soigneusement effacees des rochers; le crane brise d'un coup de
+tomahawk; les ossements mis en pieces; puis le tout fut jete dans le feu
+mele avec un tas d'os de buffalos deja carbonises sous les cendres. Un
+anatomiste seul aurait pu trouver la les vestiges d'un squelette humain.
+
+--A present, Rube, les fleches?
+
+--Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu'a nous
+deux nous arrangerons ca de maniere a mettre dedans tous les Indiens du
+pays. Nous aurons a peu pres trois milles a faire, mais nous serons
+revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et
+tout prepare pour le depart.
+
+--Tres-bien! prenez les fleches.
+
+--C'est assez de quatre attrapes, dit Rube, tirant quatre fleches du
+carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de
+nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bete, tant que
+nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le
+mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma
+vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces
+plumes noires.
+
+Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma,
+et continua:
+
+--Garcons! veillez sur la vieille jument jusqu'a ce que je revienne; ne la
+laissez pas echapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas
+tous a la fois.
+
+--Voila, Rube, voila! crierent tous les chasseurs, offrant chacun sa
+couverture.
+
+--J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la
+mienne et une autre. La, Billy, mets ca devant toi. Maintenant suis le
+sentier des Paches pendant trois cents yards a peu pres, et ensuite tu
+traverseras; ne marche pas dans le fraye; tiens-toi a mes cotes, et marque
+bien tes empreintes. Au galop, animal!
+
+Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et
+partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut
+couru environ trois cents yards, il s'arreta, attendant de nouvelles
+instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rube prenait une
+fleche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche a l'extremite
+barbelee, il la fichait dans la plus elevee des perches que les Indiens
+avaient laissees debout sur le terrain du camp. La pointe etait tournee
+vers le sud du sentier des Apaches, et la fleche etait si bien en vue,
+avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de
+quiconque viendrait du cote des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade
+a pied, se tenant a distance du sentier et marchant avec precaution. En
+arrivant pres de Garey, il posa une seconde fleche par terre, la pointe
+tournee aussi vers le sud, et de facon a ce qu'elle put etre apercue de
+l'endroit ou etait la premiere. Garey galopa encore en avant, en suivant
+le sentier, tandis que Rube marchait, dans la prairie, sur une ligne
+parallele au sentier.
+
+Apres avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et
+mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arreta de nouveau, et mit le
+cheval au repos dans la partie battue du chemin. La, Rube le rejoignit, et
+etendit les trois couvertures sur la terre, bout a bout, dans la direction
+de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied a terre et conduisit le
+cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses
+pieds ne portaient que sur deux a la fois, a mesure que celle de derriere
+devenait libre, elle etait enlevee et replacee en avant. Ce manege fut
+repete jusqu'a ce que le mustang fut arrive a environ cinquante fois sa
+longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut execute avec une
+adresse et une elegance egales a celles que deploya sir Walter Raleigh
+dans le trait de galanterie qui lui a valu sa reputation. Garey alors
+ramassa les couvertures, remonta a cheval et revint sur ses pas en suivant
+le pied de la montagne; Rube etait retourne aupres du sentier et avait
+place une fleche a l'endroit ou le mustang l'avait quitte; et il
+continuait a marcher vers le sud avec la quatrieme. Quand il eut fait pres
+d'un demi-mille, nous le vimes se baisser au-dessus du sentier, se
+relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait
+pris son compagnon. Les fausses pistes etaient posees; la ruse etait
+complete.
+
+El-Sol, de son cote, n'etait pas reste inactif. Plus d'un loup avait ete
+tue et depouille, et la viande avait ete empaquetee dans les peaux. Les
+gourdes etaient pleines, notre prisonnier solidement garrotte sur une
+mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Seguin avait resolu
+de laisser deux hommes en vedette a la source. Ils avaient pour
+instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur
+porter a boire avec un seau, de maniere a ne pas faire d'empreintes
+fraiches aupres de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une
+eminence, et observer la prairie avec la lunette. Des que le retour des
+Navajoes serait signale, leur consigne etait de se retirer, sans etre vus,
+en suivant le pied de la montagne; puis de s'arreter dix milles plus loin
+au nord, a une place d'ou l'on decouvrait encore la plaine. La, ils
+devaient demeurer jusqu'a ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction
+prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en
+toute hate rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements
+etaient pris, lorsque Rube et Garey revinrent; nous montames a cheval et
+nous nous dirigeames, par un long circuit, vers le pied de la montagne.
+Quand nous l'eumes atteint, nous trouvames un chemin pierreux sur lequel
+les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions
+vers le nord, en suivant une ligne presque parallele au Sentier de la
+guerre.
+
+
+
+XXX
+
+
+UN TROUPEAU CERNE.
+
+Une marche de vingt milles nous conduisit a la place ou nous devions etre
+rejoints par le gros de la bande. Nous fimes halte pres d'un petit cours
+d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait a l'ouest vers le
+San-Pedro. Il y avait la du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour
+nos chevaux. Nos camarades arriverent le lendemain matin, ayant voyage
+toute la nuit. Leurs provisions etaient epuisees aussi bien que les
+notres, et, au lieu de nous arreter pour reposer nos betes fatiguees, nous
+dumes pousser en avant, a travers un defile de la sierra, dans l'espoir de
+trouver du gibier de l'autre cote. Vers midi, nous debouchions dans un
+pays coupe de clairieres, de petites prairies entourees de forets
+touffues, et semees d'ilots de bois. Ces prairies etaient couvertes d'un
+epais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous.
+Nous voyions leurs _sentiers_, leurs _debris de cornes_ et leurs _lits_.
+Nous voyions aussi le _bois de vache_ du betail sauvage. Nous ne pouvions
+pas manquer de rencontrer bientot des uns ou des autres.
+
+Nous etions encore sur le cours d'eau, pres duquel nous avions campe la
+nuit precedente et nous fimes une halte meridienne pour rafraichir nos
+chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en
+abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de
+_pitahaya_, et nous les mangeons avec delices; nous trouvons des baies de
+cormier, des yampas et des racines de _pomme blanche_. Nous composons un
+excellent diner avec des fruits et des legumes de toutes sortes qu'on ne
+rencontre a l'etat indigene que dans ces regions sauvages. Mais les
+estomacs des chasseurs aspirent a leur refection favorite, les _bosses_ et
+les _boudins_ de buffalo; apres une halte de deux heures, nous nous
+dirigions vers les clairieres. Il y avait une heure environ que nous
+marchions entre les _chapparals_, quand Rube, qui etait de quelques pas en
+avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque
+chose derriere lui.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, Rube? demanda Seguin a voix basse.
+
+--Piste fraiche, cap'n; bisons!
+
+--Combien? pouvez-vous dire?
+
+--Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traverse le fourre la-bas. Je
+vois le ciel. Il y a une clairiere pas loin de nous, et je parierais qu'il
+y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n.
+
+--Halte! messieurs, dit Seguin, halte! et faites silence. Va en avant,
+Rube. Venez, monsieur Haller; vous etes un amateur de chasse; venez avec
+nous!
+
+Je suivis le guide et Seguin a travers les buissons, m'avancant tout
+doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous
+atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant
+avec precaution a travers les feuilles d'un _prosopis_, nous decouvrimes
+toute la clairiere. Les buffalos etaient au milieu. C'etait, comme Rube
+l'avait bien conjecture, une petite prairie, large d'un mille et demi
+environ, et fermee de tous cotes par un epais rideau de forets. Pres du
+centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'elancait du milieu
+d'un fourre touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois,
+indiquait la presence de l'eau.
+
+--Il y a une source la-bas, murmura Rube; ils sont justement en train d'y
+rafraichir leurs mufles.
+
+Cela etait assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment
+du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et
+la salive qui degouttait de leurs babines.
+
+--Comment les prendrons-nous, Rube? demanda Seguin; pensez-vous que nous
+puissions les approcher?
+
+--Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous
+pouvons nous glisser a l'abri des buissons.
+
+--Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez
+de champ libre. Ils seront dans la foret au premier bruit. Nous les
+perdrons tous.
+
+--C'est aussi vrai que l'Ecriture.
+
+--Que faut-il faire alors?
+
+--Le vieux negre ne voit qu'un moyen a prendre.
+
+--Lequel?
+
+--Les entourer.
+
+--C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent?
+
+--Mort comme un Indien a qui on a coupe la tete, repondit le trappeur,
+prenant une legere plume de son bonnet et la lancant en l'air. Voyez,
+cap'n, elle retombe d'aplomb!
+
+--Oui, c'est vrai!
+
+--Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous eventent, et nous
+avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite a
+la besogne, cap'n; il y a a marcher d'ici au bout la-bas.
+
+--Divisons nos hommes, alors, dit Seguin, retournant son cheval. Vous en
+conduirez la moitie a leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur
+Haller, restez ou vous etes: c'est une place aussi bonne que n'importe
+quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en
+avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous reussissons, nous aurons du
+plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin.
+
+Ce disant, Seguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux
+Rube. Leur intention etait de partager la bande en deux parts, d'en
+conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes
+de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher a
+couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette
+maniere, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'executer la
+manoeuvre, nous etions surs de prendre tout le troupeau.
+
+Aussitot que Seguin m'eut quitte, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et
+renouvelai les capsules. Apres cela n'ayant plus rien a faire, je me mis a
+considerer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment
+apres, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu
+m'indiquaient les progres de la battue. De temps a autre, un vieux buffle,
+sur les flancs du troupeau, secouait sa criniere herissee, reniflait le
+vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait evidemment
+un soupcon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient
+ne pas remarquer ces demonstrations, et continuaient a brouter
+tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que
+nous allions faire, lorsque mes yeux furent attires par un objet qui
+sortait de l'ilot de bois. C'etait un jeune buffalo qui se rapprochait du
+troupeau. Je trouvais quelque peu etrange qu'il se fut ainsi separe du
+reste de la bande, car les jeunes veaux, eleves par leurs meres dans la
+crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux.
+
+--Il sera reste en arriere a la source, pensai-je. Peut-etre les autres
+l'ont-ils repousse du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont ete
+partis.
+
+Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il eut ete blesse;
+mais, comme il s'avancait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais
+qu'imparfaitement. Il y avait la une bande de coyotes (il y en a toujours)
+guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois,
+dirigerent une attaque simultanee contre lui. Je les vis qui
+l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements feroces;
+mais le veau paraissait se frayer chemin, en se defendant, a travers le
+plus epais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'apercus
+pres de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les
+autres.
+
+--C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je a moi-meme; et je
+portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnaitre ou les
+chasseurs en etaient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des
+geais miroiter a travers les branches, et j'entendais leurs cris percants.
+Jugeant d'apres ces signes, je reconnus que les hommes s'avancaient assez
+lentement. Il y avait une demi-heure que Seguin m'avait quitte, et ils
+n'avaient pas encore fait la moitie du tour. Je me mis alors a calculer
+combien de temps j'avais encore a attendre, et me livrai au monologue
+suivant:
+
+--La prairie a un mille et demi de diametre; le cercle fait trois fois
+autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donne avant
+une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les betes se
+couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons
+faire une fameuse chasse? Une, deux, trois... en voila six de couchees.
+C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une!
+Heureuses betes! Rien autre chose a faire qu'a manger et a dormir, tandis
+que moi... Et de huit. Cela va bien. Je vais bientot me trouver en face
+d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drole de maniere pour se coucher.
+On dirait qu'elles tombent comme blessees. Deux de plus! Elles y seront
+bientot toutes. Tant mieux. Nous serons arrives dessus avant qu'elles
+n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le
+clairon!
+
+Et tout en roulant ces pensees, j'ecoutais si je n'entendais pas le
+signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas etre donne de
+quelque temps encore. Les buffalos s'avancaient lentement, broutant tout
+en marchant, et continuant de se coucher l'un apres l'autre. Je trouvais
+assez etrange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais
+vu des troupeaux de betail, pres des fermes, en faire autant, et j'etais a
+cette epoque peu familiarise avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns
+semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de
+leurs pieds. J'avais entendu parler de la maniere toute particuliere dont
+ces animaux ont l'habitude de se _vautrer_, et je pensai qu'ils etaient en
+train de se livrer a cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de
+ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empechaient. Je
+n'apercevais que les epaules velues et, de temps en temps, quelque sabot
+qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un
+grand interet, et j'etais certain maintenant que l'enveloppement serait
+complet avant qu'il ne leur prit fantaisie de se lever. Enfin, le dernier
+de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils etaient
+alors tous sur le flanc, a moitie ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que
+je voyais le veau encore sur ses pieds; mais a ce moment le clairon
+retentit, et des cris partirent de tous les cotes de la prairie. J'appuyai
+l'eperon sur les flancs de mon cheval et m'elancai dans la plaine.
+Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du
+bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle pose en travers devant
+moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille
+chasse. Mon fusil etait arme, je me tenais pret, et je tenais a honneur de
+tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occupe
+au buffalo le plus rapproche. Mon cheval allait comme une fleche, et je
+fus bientot a portee.
+
+--Est-ce que la bete est endormie? Je n'en suis plus qu'a dix pas et elle
+ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couchee.
+
+Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la detente,
+lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'etait du sang!
+J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les renes.
+Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus porte au milieu du
+troupeau abattu. La, mon cheval s'arreta court, et je restai cloue sur ma
+selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une
+superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque
+cote que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang!
+
+Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris
+cesserent, et, l'un apres l'autre, ils tirerent la bride, comme j'avais
+fait, et demeurerent confondus et consternes. Un pareil spectacle etait
+fait pour etonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des
+buffalos, tous morts ou dans les dernieres convulsions de l'agonie. Chacun
+d'eux portait sous la gorge une blessure d'ou le sang coulait a gros
+bouillons, et se repandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en
+avait des flaques sur le sol de la prairie, et les eclaboussures des coups
+de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Whagh!--_Santissima!_--Sacrr... s'ecrierent les chasseurs.
+
+--Ce n'est bien sur pas la main d'un homme qui a fait cela!
+
+--Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois
+vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et
+l'Enfant... Tenez! tenez!
+
+En meme temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil
+que l'on arme. Je me retournai; Rube mettait en joue. Je suivis
+machinalement la direction du canon, j'apercus quelque chose qui se
+remuait dans l'herbe.
+
+--C'est un buffalo qui se debat encore! pensai-je, voyant une masse velue
+d'un gris brun, il veut l'achever... tiens, c'est le veau!
+
+J'avais a peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur
+ses deux jambes de derriere en poussant un cri sauvage, mais humain.
+L'enveloppe herissee tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses
+bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien
+s'etait abattu et la balle etait partie; elle avait perce la brune
+poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un
+des buffles.
+
+--Whagh! Rube! s'ecria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laisse le
+temps d'ecorcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitte pendant qu'il
+etait en train....
+
+Et le chasseur eclata de rire apres cette sanglante plaisanterie.
+
+--Cherchez la, garcons! dit Rube montrant l'ilot. Si vous cherchez bien,
+vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de
+celui-ci.
+
+Les chasseurs, sur cet avis, se dirigerent au galop vers l'ilot avec
+l'intention de l'entourer. Je ne pus reprimer un sentiment de degout en
+assistant a cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un
+mouvement involontaire, et m'eloignai de la place ou le sauvage etait
+tombe. Il etait couche sur le ventre nu jusqu'a la ceinture. Le trou par
+lequel la balle etait sortie se trouvait place sous l'epaule gauche. Les
+membres s'agitaient encore, mais c'etaient les dernieres convulsions de
+l'agonie. La peau qui avait servi a son deguisement etait en paquet a la
+place ou il l'avait jetee. Pres de cette peau se trouvait un arc et
+plusieurs fleches: celles-ci etaient rouges jusqu'a l'encoche. Les plumes,
+pleines de sang, etaient collees au bois. Ces fleches avaient perce
+d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait
+fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et
+descendit posement de cheval.
+
+--Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, degainant son couteau, et
+se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la
+mienne. Ca vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit
+l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu
+metier, quand bien meme le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe
+dans la saison des veaux. Allons, toi, negre! continua-t-il en saisissant
+la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais
+te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra!
+
+Un eclair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'etrange
+vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri.
+
+--Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui etait reste
+pres de Rube.
+
+--C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coupe les
+oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger
+de la meme facon tous ceux qui me tomberont dans les griffes. _Wou-wough_
+vilain loup! tu y es, toi! te v'la propre, hein! En parlant ainsi, il
+rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux
+coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il decrivit autour
+du crane un cercle aussi parfait que s'il eut ete trace au compas. Puis la
+lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enleve.
+
+--Et de six, continua-t-il, se parlant a lui-meme en placant le scalp dans
+sa ceinture.--Six a cinquante la piece. Trois cents dollars de chevelures
+paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors.
+
+Apres avoir mis en surete le trophee sanglant, il essuya son couteau sur
+la criniere des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de
+son fusil, une nouvelle entaille a la suite des cinq qui y etaient deja
+marquees. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en
+regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs
+colonnes a ce terrible registre.
+
+
+
+XXXI
+
+
+UN AUTRE COUP.
+
+La detonation d'un fusil frappa mes oreilles et detourna mon attention des
+faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un leger nuage
+bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur
+quoi le coup avait ete tire. Trente ou quarante chasseurs avaient entoure
+l'ilot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de
+cercle irregulier. Ils etaient encore a quelque distance du petit bois, et
+hors de portee des fleches. Ils tenaient leurs fusils en travers et
+echangeaient des cris. Evidemment, le sauvage n'etait pas seul. Il devait
+avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourre. Toutefois, il ne pouvait
+pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles inferieures n'etaient
+pas capables de receler plus d'une douzaine de corps, et les yeux percants
+des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir
+une compagnie de chasseurs dans une bruyere, attendant que le gibier
+partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier etait de la race humaine!
+C'etait un terrible spectacle. Je tournai les yeux du cote de Seguin
+pensant qu'il interviendrait peut-etre pour arreter cette atroce _battue_.
+Il vit mon regard interrogateur et detourna la tete. Je crus apercevoir
+qu'il etait honteux de l'oeuvre a laquelle ses compagnons travaillaient;
+mais la necessite commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui
+pouvaient se trouver dans l'ilot; je compris que toute observation de ma
+part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-memes, ils
+n'auraient fait qu'en rire. C'etait leur plaisir et leur profession; et je
+suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments etaient exactement de
+la meme nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de debusquer un
+ours de sa taniere. L'interet etait peut-etre plus vivement excite encore;
+mais a coup sur il n'y avait pas plus de disposition a la merci. Je retins
+mon cheval, et attendis, plein d'emotions penibles, le denoument de ce
+drame sauvage.
+
+--_Vaya! Irlandes!_ qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains
+s'adressant a Barney. Je reconnus par la que c'etait l'Irlandais qui avait
+fait feu.
+
+--Une Peau-Rouge, par le diable! repondit celui-ci.
+
+--N'est-ce pas ta propre tete que tu auras vue dans l'eau? cria un
+chasseur d'un ton moqueur.
+
+--C'etait peut-etre le diable, Barney!
+
+--Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et
+je l'ai tue tout de meme.
+
+--Ha! ha! Barney a tue le diable! Ha! ha!
+
+--_Vaya!_ s'ecria un trappeur, poussant son cheval vers le fourre;
+l'imbecile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra....
+
+--Arretez, camarade, cria Garey, prenons des precautions, mefions-nous des
+Peaux-Rouges. Il y a des Indiens la-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce
+gredin-la n'etait pas seul bien sur, essayons de voir comme ca....
+
+Le jeune chasseur mit pied a terre, tourna son cheval le flanc vers le
+bois, et, se mettant du cote oppose, il fit marcher l'animal en suivant
+une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourre. De cette
+maniere, son corps etait cache, et sa tete seule pouvait etre apercue
+derriere le pommeau de la selle, sur laquelle etait appuye son fusil arme
+et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval
+et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, a
+mesure que le diametre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils
+furent tout pres de l'ilot. Pas une fleche n'avait siffle encore. N'y
+avait-il donc personne la? On aurait pu le croire, et les hommes
+penetrerent hardiment dans le fourre. J'observais tout cela avec un
+interet palpitant. Je commencais a esperer que les buissons etaient vides.
+Je pretais l'oreille a tous les sons; j'entendis le craquement des
+branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand
+ils penetrerent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix
+cria:
+
+--Une peau rouge morte! Hourra pour Barney!
+
+--La balle de Barney l'a traverse, par tous les diables! Cria un autre.
+Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait!
+
+Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigerent vers le couvert.
+Je m'avancai lentement apres eux. En arrivant, je les vis trainant le
+corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il
+etait mort, et on se preparait a le scalper.
+
+--Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est a
+toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard?
+
+--Elle est a moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant a celui qui
+venait de parler, et avec un fort accent irlandais.
+
+--Certainement: tu as tue l'homme; c'est ton droit.
+
+--Est-ce que ca vaut vraiment cinquante dollars?
+
+--Ca se paie comme du froment.
+
+--Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi?
+
+--Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant
+l'accent de Barney, separant en meme temps le scalp et le lui presentant.
+
+Barney prit le hideux trophee, et je parierais qu'il n'en ressentit pas
+beaucoup de fierte. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'etre rendu coupable de
+plus d'un accroc a la discipline, dans sa vie de garnison, mais evidemment
+c'etait son premier pas dans le commerce du sang humain.
+
+Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent a fouiller le
+fourre dans tous les sens. La recherche fut tres-minutieuse, car il y
+avait encore un mystere. Un arc de plus, c'est-a-dire un troisieme arc,
+avait ete trouve avec son carquois et ses fleches. Ou etait le
+proprietaire? S'etait-il echappe du fourre pendant que les hommes etaient
+occupes aupres des buffalos morts? C'etait peu probable, mais ce n'etait
+pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilite extreme des
+sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'eut pas gagne la foret,
+inapercu.
+
+--Si cet Indien s'est echappe, dit Garey, nous n'avons pas meme le temps
+d'ecorcher ces buffles. Il y a pour sur une troupe de sa tribu a moins de
+vingt milles d'ici.
+
+--Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout pres de l'eau.
+
+Il y avait la une mare. L'eau en etait troublee et les bords avaient ete
+trepignes par les buffalos. D'un cote, elle etait profonde, et les saules
+penches laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau.
+Plusieurs hommes se dirigerent de ce cote et sonderent le fourre avec
+leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rube etait venu avec
+les autres, et otait le bouchon de sa corne a poudre avec ses dents, se
+disposant a recharger. Son petit oeil noir lancait des flammes dans toutes
+les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pensee
+subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit
+l'Irlandais, qui etait le plus pres de lui, par le bras, et lui glissa
+dans l'oreille d'un ton pressant:
+
+--Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite!
+
+Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immediatement son arme,
+et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rube saisit vivement le
+mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet
+du cote de la mare. Tout a coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds
+de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu
+du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant degringola a
+travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol a mes pieds. Je
+sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un
+fremissement: c'etait du sang! J'en etais aveugle. J'entendis les hommes
+accourir de tous les points du fourre. Quand j'eus recouvre la vue,
+j'apercus un sauvage nu qui disparaissait a travers le feuillage.
+
+--Manque, s.... mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil
+de munition! ajouta-t-il, jetant a terre le mousquet et s'elancant le
+couteau a la main.
+
+Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des
+buissons. Quand nous atteignimes le bord de l'ilot, je vis l'Indien,
+toujours debout, et courant avec l'agilite d'une antilope. Il ne suivait
+pas une ligne droite, mais sautait de cote et d'autre, en zigzag, de
+maniere a ne pouvoir etre vise par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle
+ne l'avait encore atteint, assez grievement du moins pour ralentir sa
+course. On pouvait voir une trainee de sang sur son corps brun; mais la
+blessure, quelle qu'elle fut, ne semblait pas le gener dans sa fuite.
+Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'echapper, je n'avais pas
+l'intention de decharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai
+donc pres du buisson, cache derriere les feuilles, et suivant les
+peripeties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient a le poursuivre a
+pied, tandis que les plus avises couraient a leurs chevaux. Ceux-ci se
+trouvaient tous du cote oppose du petit bois, un seul excepte, la jument
+du trappeur Rube, qui broutait a la place ou Rube avait mis pied a terre,
+au milieu des buffalos morts, precisement dans la direction de l'homme que
+l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut etre saisi
+d'une idee soudaine, et deviant legerement de sa course, il arracha le
+piquet, ramassa le lasso avec toute la dexterite d'un Gaucho, et sauta sur
+le dos de la bete.
+
+C'etait une idee fort ingenieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien.
+A peine etait-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant
+tous les autres bruits; c'etait un appel pousse par le trappeur essorille.
+La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la
+direction imprimee par son cavalier, elle fit demi-tour immediatement et
+revint en arriere au galop. A ce moment, une balle tiree sur le sauvage
+ecorcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commenca a se
+cabrer et a ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient
+detaches du sol en meme temps. L'Indien cherchait a se jeter en bas de la
+selle; mais le mouvement de l'avant a l'arriere lui imprimait des
+secousses terribles. Enfin, il fut desarconne et tomba par terre sur le
+dos. Avant qu'il eut pu se remettre du coup, un Mexicain etait arrive au
+galop, et avec sa longue lance l'avait cloue sur le sol.
+
+Une scene de jurements, dans laquelle Rube jouait le principal role,
+suivit cet incident. Sa colere etait doublement motivee. Les fusils de
+munition furent voues a tous les diables, et comme le vieux trappeur etait
+inquiet de la blessure recue par sa jument, les _fichues ganaches a l'oeil
+de travers_ recurent une large part de ses anathemes. Le mustang cependant
+n'avait pas essuye de dommage serieux, et, quand Rube eut verifie le fait,
+le bouillonnement sonore de sa colere s'apaisa dans un sourd grognement et
+finit par cesser tout a fait. Aucun symptome ne donnait a croire qu'il y
+eut encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occuperent
+immediatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allumes, et un
+plantureux repas de viande de buffalo permit a tout le monde de se
+refaire. Apres le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se
+dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait etre a dix milles tout
+au plus de distance. La, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque
+de la part de la tribu des Coyoteros, a laquelle les trois sauvages tues
+appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre a etre
+suivis par cette tribu, et a l'avoir sur notre dos avant que nous eussions
+pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement depouilles, la chair
+empaquetee, et, prenant notre course a l'ouest, nous nous dirigeames vers
+la Mission.
+
+
+
+XXXII
+
+
+UNE AMERE DECEPTION.
+
+Nous arrivames aux ruines un peu apres le coucher du soleil. Les hiboux et
+les loups effarouches nous cederent la place, et nous installames notre
+camp au milieu des murs croulants. Nos chevaux furent attaches sur les
+pelouses desertes, et dans les vergers depuis longtemps abandonnes, ou les
+fruits murs jonchaient la terre en tas epais. Les feux, bientot allumes,
+illuminerent de leurs reflets brillants les piliers gris; une partie de la
+viande fut depaquetee et cuite pour le souper. Il y avait la de l'eau en
+abondance. Une branche du San-Pedro coulait au pied des murs de la
+Mission. Il y avait, dans les jardins, des yams, du raisin, des pommes de
+Grenade, des coings, des melons, des poires, des peches et des pommes;
+nous eumes de quoi faire un excellent repas. Apres le diner, qui fut
+court, les sentinelles furent placees a tous les chemins qui conduisaient
+vers les ruines. Les hommes etaient affaiblis et fatigues par le long
+jeune qui avait precede cette refection, et au bout de peu de temps ils se
+coucherent la tete reposant sur leurs selles et s'endormirent. Ainsi se
+passa notre premiere nuit a la Mission de San-Pedro. Nous devions y
+sejourner trois jours, ou tout au moins attendre que la chair de buffalo
+fut sechee et bonne a empaqueter.
+
+Ce furent des jours penibles pour moi. L'oisivete developpait les mauvais
+instincts de mes associes a demi sauvages. Des plaisanteries obscenes et
+des jurements affreux resonnaient continuellement a mes oreilles; je n'y
+echappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa
+tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les
+decouvertes scientifiques. Le Maricopa etait aussi pour moi un agreable
+compagnon. Cet homme etrange avait fait d'excellentes etudes, et
+connaissait a peu pres tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur
+une tres-grande reserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler
+de lui. Seguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire,
+s'occupant tres-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait devore
+d'impatience, et, a chaque instant, allait visiter le _tasajo_. Il passait
+des heures entieres sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixes
+du cote de l'est. C'etait le point d'ou devaient revenir les hommes que
+nous avions laisses en observation au Pinon. Une _azotea_ dominait les
+ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque apres-midi, quand le
+soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle
+vue de la vallee; mais son principal attrait pour moi residait dans
+l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement
+la; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas a cette hauteur.
+J'avais coutume d'etendre ma couverture pres des parapets a demi ecroules,
+de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position, a de douces pensees
+retrospectives, ou a des reves d'avenir plus doux encore. Un seul objet
+brillait dans ma memoire; un seul objet occupait mes esperances. Je n'ai
+pas besoin de le dire, a ceux du moins qui ont veritablement aime.
+
+Je suis a ma place favorite, sur l'_azotea_. Il est nuit; mais on s'en
+douterait a peine. Une pleine lune d'automne est au zenith, et se detache
+sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain,
+ce serait la lune des moissons. Ici elle n'eclaire ni les moissons ni le
+logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats,
+n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La
+Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales, a plusieurs
+milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On
+reconnait son peu de densite a la nettete des objets qui frappent la vue,
+a l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur
+eloignement soit considerable, a la fermete des contours qui se detachent
+sur le ciel. Je m'en apercois encore au peu d'elevation de la temperature,
+a l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays
+favorable pour les personnes frappees d'etisie et de langueur. Si l'on
+savait cela dans les contrees populeuses! L'air, degage de vapeurs, est
+inonde par la lumiere pale de la lune. Mon oeil se repose sur des objets
+curieux, sur des formes de vegetation particulieres au sol de cette
+contree. Leur nouveaute m'interesse. A la blanche lueur, je vois les
+feuilles lanceolees de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le
+feuillage dentele du cactus cochineal. Des sons flottent dans l'espace; ce
+sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je
+n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agreable
+frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du
+monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre
+voisin, et remplit l'air d'une douce melodie. La lune plane par-dessus
+tout; je la suis dans sa course elevee. Elle semble presider aux pensees
+qui m'occupent, a mon amour! Que de fois les poetes ont chante son pouvoir
+sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'etait une
+affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut
+et c'est une croyance. D'ou vient cette croyance? d'ou vient la croyance
+en Dieu? car ces sentiments ont la meme source. Cette foi instinctive, si
+generalement repandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que
+notre esprit ne fut, apres tout, que matiere, fluide electrique? Mais, en
+admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influence par la lune? Pourquoi
+n'aurait-il pas ses marees, son flux et son reflux aussi bien que les
+plaines de l'air et celles de l'Ocean?
+
+Couche sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je
+m'abandonne a une suite de reveries sentimentales et philosophiques.
+J'evoque le souvenir des scenes qui ont du se passer dans les ruines qui
+m'environnent; les faits et les mefaits des peres capucins entoures de
+leurs serfs chausses de sandales. Ce retour au passe n'occupe pas
+longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des ages recules, et ma
+pensee se reporte sur l'etre charmant que j'aime et que j'ai recemment
+quitte: Zoe, ma charmante Zoe! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle a
+moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle apres mon
+retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du
+haut de la terrasse solitaire? Mon coeur repondait: Oui! battant d'orgueil
+et de bonheur. Les scenes horribles que j'affrontais pour son salut
+devaient-elles se terminer bientot? De longs jours nous separaient encore,
+sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma
+vie.
+
+Mais ce qui se passait autour de moi!... Je n'avais pas encore commis de
+crime; mais j'avais assiste passif a des crimes, domine par la necessite
+de la situation que je m'etais faite. Ne serais-je pas bientot entraine
+moi-meme a tremper dans quelque horrible drame du genre de ceux qui
+constituaient la vie habituelle des hommes dont j'etais entoure. Dans le
+programme que Seguin m'avait developpe, je n'avais pas compris les
+cruautes inutiles dont j'etais force d'etre le temoin. Il n'etait plus
+temps de reculer; il fallait aller en avant, et traverser encore d'autres
+scenes de sang et de brutalite, jusqu'a l'heure ou il me serait donne de
+revoir ma fiancee, et de recevoir comme prix de mes epreuves l'adorable
+Zoe.
+
+Ma reverie fut interrompue. J'entendis des voix et des pas; on
+s'approchait de la place ou j'etais couche. J'apercus deux hommes engages
+dans une conversation animee. Ils ne me voyaient pas, cache que j'etais
+derriere quelques fragments de parapet brise, et dans l'ombre. Quand ils
+furent plus pres, je reconnus le patois de mon serviteur canadien, et l'on
+ne pouvait pas se tromper a celui de son compagnon. C'etait l'accent de
+Barney, sans aucun doute. Ces dignes garcons, ainsi que je l'ai deja dit,
+s'etaient lies comme deux larrons en foire, et ne se quittaient plus.
+Quelques actes de complaisance avaient attache le fantassin a son associe,
+plus fin et plus experimente;--ce dernier avait pris l'autre sous son
+patronage et sous sa protection.
+
+Je fus contrarie de ce derangement, mais la curiosite me fit rester
+immobile et silencieux. Barney parlait au moment ou je commencai a les
+entendre.
+
+--En verite, monsieur Gaoude, je ne donnerais pas cette nuit delicieuse
+pour tout l'or du monde. J'avais remarque le petit bocal deja: mais que le
+diable m'etrangle si j'avais cru que c'etait autre chose que de l'eau
+claire. Voyez-vous ca! Aurait-on pense que ce vieux loustic d'Allemand en
+apporterait un plein bocal et garderait comme ca tout pour lui! Vous etes
+bien sur que c'en est?
+
+--Oui! oui! c'est de la bonne liqueur, de l'_aguardiente_.
+
+--_Agouardenty_, vous dites?
+
+--Oui, vraiment, monsieur Barney. Je l'ai flairee plus d'une fois. Ca sent
+tres-fort; c'est fort, c'est bon!
+
+--Mais pourquoi ne l'avez-vous pas pris vous-meme? Vous saviez bien ou le
+docteur fourrait ca, et vous auriez pu l'attraper bien plus facilement que
+moi.
+
+--Pourquoi, Barney?
+
+--Parce que, mon ami, je ne veux pas me mettre mal avec M. le docteur, il
+pourrait me soupconner.
+
+--Je ne vois pas clairement la chose. Il peut vous soupconner dans tous
+les cas. Eh bien alors?
+
+--Oh! alors, n'importe! je jurerai mes grands dieux que ce n'est pas moi.
+J'aurai la conscience tranquille.
+
+--Par le ciel! nous pouvons prendre la liqueur a present. Voulez-vous,
+monsieur Gaoude; pour moi je ne demande pas mieux: c'est dit, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, tres-bien!
+
+--Pour lors, a present ou jamais; c'est le bon moment. Le vieux bonhomme
+est sorti; je l'ai vu partir moi-meme. La place est bonne ici pour boire.
+Venez et montrez-moi ou il la cache; et, par saint Patrick, je suis votre
+homme pour l'attraper!
+
+--Tres-bien; allons! monsieur Barney, allons!
+
+Quelque obscure que cette conversation puisse paraitre, je la compris
+parfaitement. Le naturaliste avait apporte parmi ses bagages un petit
+bocal d'_aguardiente_, de l'alcool de Mezcal, dans le but de conserver
+quelques echantillons rares de la famille des serpents ou des lezards,
+s'il avait la chance d'en rencontrer. Je compris donc qu'il ne s'agissait
+de rien moins que d'un complot ayant pour but de s'emparer de ce bocal et
+de vider son contenu.
+
+Mon premier mouvement fut de me lever pour mettre obstacle a leur dessein,
+et, de plus, administrer un savon salutaire a mon voyageur ainsi qu'a son
+compagnon a cheveux rouges; mais, apres un moment de reflexion, je pensai
+qu'il valait mieux s'y prendre d'une autre facon et les laisser se punir
+eux-memes.
+
+Je me rappelais que, quelques jours avant notre arrivee a l'_Ojo de Vaca_,
+le docteur avait pris un serpent du genre des viperes, deux ou trois
+sortes de lezards, et une hideuse bete baptisee par les chasseurs du nom
+de _grenouille a cornes_. Il les avait plonges dans l'alcool pour les
+conserver. Je l'avais vu faire, et ni mon Francais ni l'Irlandais ne se
+doutaient de cela. Je resolus donc de les laisser boire une bonne gorgee
+de l'infusion avant d'intervenir. Je n'attendis pas longtemps. Au bout de
+peu d'instants, ils remonterent, et Barney etait charge du precieux bocal.
+Ils s'assirent tout pres de l'endroit ou j'etais couche, puis, debouchant
+le flacon, ils remplirent leurs tasses d'etain et commencerent a gouter.
+On n'aurait pas trouve ailleurs une paire de gaillards plus alteres; et
+d'une seule gorgee, chacun d'eux eut vide sa tasse jusqu'au fond.
+
+--Un drole de gout, ne trouvez-vous pas? dit Barney apres avoir detache la
+tasse de ses levres.
+
+--Oui, c'est vrai, monsieur.
+
+--Que pensez-vous que ce soit?
+
+--Je ne sais quoi. Ca sent le... dame le... dame!...
+
+--Le poisson, vous voulez dire?
+
+--Oui, ca sent comme le poisson: un drole de bouquet, fichtre!
+
+--Je suppose que les Mexicains mettent quelque chose la dedans pour donner
+du gout a l'_aguardiente_. C'est diablement fort tout de meme. Ca ne vaut
+pas grand'chose et on n'en ferait pas grand cas, si on avait a sa portee
+de la bonne liqueur d'Irlande. Oh! mere de Moise! c'est la une fameuse
+boisson!
+
+Et l'Irlandais secouait la tete, ajoutant ainsi a l'emphase de son
+admiration pour le whisky de son pays.
+
+--Mais, monsieur Gaoude, continua-t-il, le whisky est le whisky, sans
+aucun doute; mais, si nous ne pouvons avoir de la brioche, ce n'est pas
+une raison pour dedaigner le pain; ainsi donc, je vous en demanderai
+encore un coup.
+
+Le gaillard tendit sa tasse pour qu'on la remplit de nouveau.
+
+Gode pencha le flacon, et versa une partie de son contenu dans les deux
+tasses.
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a dans ma tasse? s'ecria-t-il apres avoir bu
+une gorgee.
+
+--Qu'est-ce que c'est? laissez voir. Ca! sur mon ame, on dirait d'une
+bete.
+
+--Sacr-r-r... c'est une vilaine bete du Texas, c'est une grenouille! C'est
+donc ca que ca empoisonnait le poisson. Oh! o-ouach!
+
+--Oh! sainte Mere! il y en a une autre dans la mienne! Par le diable!
+c'est un scorpion; un lezard! Houch! ouach! ouach!
+
+--Vou-achr! ha-a-ach! Mon Dieu! ouachr! ach! Sacr...! oachr! ach! o-oa-a
+-achr!
+
+--Sacre tonnerre! Ho-ach! Le vieux satane docteur! A-ouach!
+
+--Ack! ackr! Vierge sainte! ha! ho! hohachr! Poison! Poison!
+
+Et les deux ivrognes marcherent avec agitation sur l'azotea, se
+debarrassant l'estomac, crachant tant qu'ils pouvaient, remplis de
+terreur, et pensant qu'ils devaient etre empoisonnes. Je m'etais releve et
+riais comme un fou. Mes eclats de rire et les exclamations des deux
+victimes attirerent une foule de chasseurs sur la terrasse, et quand ils
+eurent vu de quoi il s'agissait, les ruines retentirent du fracas de leurs
+moqueries sauvages. Le docteur, qui etait arrive avec les autres, goutait
+peu la plaisanterie. Cependant, apres une courte recherche, il retrouva
+ses lezards et les remit dans le bocal, qui contenait encore assez
+d'alcool pour les recouvrir. Il pouvait etre tranquille sur l'avenir: son
+flacon etait a l'abri des tentatives des chasseurs les plus alteres.
+
+
+
+XXXIII
+
+
+LA VILLE FANTOME.
+
+Le matin du quatrieme jour, les hommes que nous avions laisses en
+observation rejoignirent, et nous apprimes d'eux que les Navajoes avaient
+pris la route du sud. Les Indiens, revenus a la source, le second jour
+apres notre depart, avaient suivi la direction indiquee par les fleches.
+C'etait la bande de Dacoma; en tout, a peu pres, trois cents guerriers.
+Nous n'avions rien de mieux a faire que de plier bagage le plus
+promptement possible et de poursuivre notre marche vers le nord. Une heure
+apres, nous etions en selle et suivions la rive rocheuse du San-Pedro. Une
+longue journee de marche nous conduisit aux bords desoles du Gila; et nous
+campames, pour la nuit, pres du fleuve, au milieu des ruines celebres qui
+marquent la seconde halte des Azteques lors de leur migration.
+
+A l'exception du botaniste, du chef Coco, de moi et peut-etre de Seguin,
+pas un de la bande ne semblait s'inquieter de ses interessantes
+antiquites. Les traces de l'ours gris, que l'on voyait sur la terre molle,
+occupaient bien plus les chasseurs que les poteries brisees et leurs
+peintures hieroglyphiques. Deux de ces animaux furent decouverts pres du
+camp, et un terrible combat s'ensuivit, dans lequel un des Mexicains
+faillit perdre la vie, et n'echappa qu'apres avoir eu la tete et le cou en
+partie depouilles. Les ours furent tues et servirent a notre souper. Le
+jour suivant, nous remontames le Gila jusqu'a l'embouchure de San Carlos,
+ou nous fimes halte pour la nuit. Le San-Carlos vient du nord, et Seguin
+avait resolu de remonter le cours de cette riviere pendant une centaine de
+milles, et, ensuite, de traverser a l'est vers le pays des Navajoes. Quand
+il eut fait connaitre sa decision, un esprit de revolte se manifesta parmi
+les hommes, et des murmures de mecontentement gronderent de tous cotes.
+Peu d'instants apres, cependant, plusieurs etant descendus et s'etant
+avances dans l'eau, a quelque distance du bord, ramasserent quelques
+grains d'or dans le lit de la riviere. On apercut aussi, parmi les
+rochers, comme indice du precieux metal, la _quixa_, que les Mexicains
+designent sous le nom de _mere de l'or_. Il y avait des mineurs dans la
+troupe, qui connaissaient tres-bien cela, et cette decouverte sembla les
+satisfaire. On ne parla plus davantage de gagner le Prieto. Peut-etre le
+San-Carlos se trouverait-il aussi riche. Cette riviere avait, comme
+l'autre, la reputation d'etre aurifere. En tout cas, l'expedition, en se
+dirigeant vers l'est, devait traverser le Prieto dans la partie elevee de
+son cours, et cette perspective eut pour effet d'apaiser les mutins, du
+moins pour l'instant. Une autre consideration encore contribuait a les
+calmer: le caractere de Seguin. Il n'y avait pas un individu de la bande
+qui se souciat de le contrarier en la moindre des choses. Tous le
+connaissaient trop bien pour cela; et ces hommes, qui faisaient
+generalement bon marche de leur vie quand ils se croyaient dans le droit
+consacre par la loi de la montagne, savaient bien que retarder
+l'expedition dans le but de chercher de l'or n'etait ni conforme a leur
+contrat avec lui, ni d'accord avec ses desirs. Plus d'un dans la troupe,
+d'ailleurs, etait vivement attire vers les villes des Navajoes par des
+motifs semblables a ceux qui animaient Seguin. Enfin, dernier argument qui
+n'echappait pas a la majorite: la bande de Dacoma devait se mettre a notre
+poursuite aussitot qu'elle aurait rejoint les Apaches. Nous n'avions donc
+pas de temps a perdre a la recherche de l'or, et le plus simple chasseur
+de scalps comprenait bien cela. Au point du jour, nous etions de nouveau
+en route, et nous suivions la rive du San-Carlos. Nous avions penetre dans
+le grand desert qui s'etend au nord depuis le Gila jusqu'aux sources du
+Colorado. Nous y etions entres sans guide, car pas un de la troupe n'avait
+jamais traverse ces regions inconnues. Rube lui-meme ne connaissait
+nullement cette partie du pays. Nous n'avions pas de boussole, mais nous
+pouvions nous en passer. Presque tous nous etions capables d'indiquer la
+direction du nord sans nous tromper d'un degre, et nous savions
+reconnaitre l'heure exacte, a 10 minutes pres, soit de nuit, soit de jour,
+a la simple inspection du firmament. Avec un ciel clair, avec les
+indications des arbres et des rochers, nous n'avions besoin ni de boussole
+ni de chronometre. Une vie passee sous la voute etoilee, dans ces prairies
+elevees et dans ces gorges de montagnes, ou rarement un toit leur derobait
+la vue de l'azur des cieux, avait fait de tous ces rodeurs insouciants
+autant d'astronomes. Leur education, sous ce rapport, etait accomplie, et
+elle reposait sur une experience acquise a travers bien des perils. Leur
+connaissance de ces sortes de choses me paraissait tout a fait
+instinctive. Nous avions encore un guide aussi sur que l'aiguille
+aimantee; nous traversions les regions de la _plante polaire_, et a chaque
+pas la direction des feuilles de cette plante nous indiquait notre
+meridien. Notre route en etait semee, et nos chevaux les ecrasaient en
+marchant.
+
+Pendant plusieurs jours nous avancames vers le nord a travers un pays de
+montagnes etranges, dont les sommets, de formes fantastiques et
+bizarrement groupes, s'elevaient jusqu'au ciel. La, nous apercevions des
+formes hemispheriques comme des domes d'eglise; ici, des tours gothiques
+se dressaient devant nous; ailleurs, c'etaient des aiguilles gigantesques
+dont la pointe semblait percer la voute bleue. Des rochers, semblables a
+des colonnes, en supportaient d'autres poses horizontalement; d'immenses
+voutes taillees dans le roc semblaient des ruines antediluviennes, des
+temples de druides d'une race de geants! Ces formes si singulieres etaient
+encore rehaussees par les plus brillantes couleurs. Les roches stratifiees
+etalaient tour a tour le rouge, le blanc, le vert, le jaune et les tons
+etaient aussi vifs que s'ils eussent ete tout fraichement tires de la
+palette d'un peintre. Aucune fumee ne les avait ternis depuis qu'ils
+avaient emerge de leurs couches souterraines. Aucun nuage ne voilait la
+nettete de leurs contours. Ce n'etait point un pays de nuages, et tout le
+temps que nous le traversames, nous n'apercumes pas une tache au ciel;
+rien au-dessus de nous que l'ether bleu et sans limites. Je me rappelai
+les observations de Seguin. Il y avait quelque chose d'imposant dans la
+vue de ces eblouissantes montagnes; quelque chose de vivant qui nous
+empechait de remarquer l'aspect desole de tout ce qui nous entourait. Par
+moment, nous ne pouvions nous empecher de croire que nous nous trouvions
+dans un pays tres-peuple, tres-riche et tres-avance, si on en jugeait par
+la grandeur de son architecture. En realite, nous traversions la partie la
+plus sauvage du globe, une terre qu'aucun pied humain n'avait jamais
+foulee, sinon le pied chausse du mocassin: la region de l'Apache-Loup et
+du miserable Vamparico.
+
+Nous suivions les bords de la riviere; ca et la, pendant nos haltes, nous
+cherchions de l'or. Nous n'en trouvions que de tres-petites quantites, et
+les chasseurs commencaient a parler tout haut du Prieto. La,
+pretendaient-ils, l'or se trouvait en lingots. Quatre jours apres avoir
+quitte le Gila, nous arrivames a un endroit ou le San-Carlos se frayait un
+canon a travers une haute sierra. Nous y fimes halte pour la nuit. Le
+lendemain matin, nous decouvrimes qu'il nous serait impossible de suivre
+plus longtemps le cours de la riviere sans escalader la montagne. Seguin
+annonca son intention de la quitter et de se diriger vers l'est. Les
+chasseurs accueillirent cette declaration par de joyeux hourras. La vision
+de l'or brillait de nouveau a leurs yeux. Nous attendimes au bord du
+San-Carlos, que la grande chaleur du jour fut passee, afin que nos chevaux
+pussent se rafraichir a discretion. Puis, nous remettant en selle, nous
+coupames a travers la plaine. Nous avions l'intention de voyager toute la
+nuit, ou du moins jusqu'a ce que nous trouvassions de l'eau, car une halte
+sans eau ne pouvait nous procurer aucun repos. Avant que nous eussions
+marche longtemps, nous nous trouvames en face d'une terrible _jornada_, un
+de ces deserts redoutes, sans herbe, sans arbre, sans eau. Devant nous,
+s'etendait du nord au sud une rangee inferieure de montagnes, puis
+au-dessus une autre chaine plus elevee et couronnee de sommets neigeux. On
+voyait facilement que ces deux chaines etaient distinctes, et la plus
+eloignee devait etre d'une prodigieuse elevation. Cela nous etait revele
+par les neiges eternelles dont ses pics etaient couverts. Une riviere,
+peut-etre celle-la meme que nous cherchions, devait necessairement se
+trouver au pied des montagnes neigeuses. Mais la distance etait immense.
+Si nous ne trouvions pas un cours d'eau en avant des premieres montagnes,
+nous etions grandement exposes a perir de soif. Telle etait notre
+perspective. Nous marchions sur un sol aride, a travers des plaines de
+lave et de roches aigues qui blessaient les pieds de nos chevaux: et,
+parfois, les coupaient. Il n'y avait autour de nous d'autre vegetation que
+l'artemise au vert maladif, et le feuillage fetide de la creosote. Aucun
+Etre vivant ne se montrait, a l'exception du hideux lezard, du serpent a
+sonnettes et des grillons du desert, qui rampaient sur le sol dur, par
+myriades, et que nos chevaux ecrasaient sous leurs pieds. "_De l'eau!_"
+tel etait le cri qui commencait a etre profere dans toutes les langues.
+--_Water!_ criait le trappeur suffoquant.--De l'eau! criait le Canadien.
+--_Agua! agua!_ criait le Mexicain.
+
+A moins de vingt milles du San-Carlos, nos gourdes etaient aussi seches
+que le rocher. La poussiere de la plaine et la chaleur de l'atmosphere
+avaient provoque chez nous une soif intense, et nous avions tout epuise.
+Nous etions partis assez tard l'apres-midi. Au soleil couchant, les
+montagnes en face de nous semblaient toujours etre a la meme distance.
+Nous voyageames toute la nuit, et, quand le soleil se leva, nous en etions
+encore tres-eloignes. Cette illusion se produit toujours dans l'atmosphere
+transparente de ces regions elevees. Les hommes machonnaient tout en
+causant. Ils tenaient dans leur bouche de petites balles, ou des cailloux
+d'obsidienne, qu'ils mordaient avec des efforts desesperes. Quand nous
+atteignimes les premieres montagnes, le soleil etait deja haut sur
+l'horizon. A notre grande consternation, nous n'y trouvames pas une goutte
+d'eau! La chaine presentait un front de roches seches, tellement serrees
+et steriles, que les buissons de creosote eux-memes ne trouvaient pas de
+quoi s'y nourrir. Ces roches etaient aussi depourvues de vegetation que le
+jour ou elles etaient sorties de la terre a l'etat de lave. Des
+detachements se repandirent dans toutes les directions et grimperent dans
+les ravins; mais apres avoir perdu beaucoup de temps en recherches
+infructueuses, nous renoncames, desesperes. Il y avait un passage qui
+paraissait traverser la chaine. Nous y entrames et marchames en avant,
+silencieux et agites de sinistres pensees. Peu apres nous debuchions de
+l'autre cote, et une scene d'un singulier caractere frappait nos yeux.
+Devant nous une plaine entouree de tous cotes par de hautes montagnes; a
+l'extremite opposee, les monts neigeux prenaient naissance, et montraient
+leurs enormes rochers s'elevant verticalement a plus de mille pieds de
+hauteur. Les roches noires apparaissaient amoncelees les unes sur les
+autres, jusqu'a la limite des neiges immaculees dont les sommets etaient
+recouverts. Mais ce qui causait notre principal etonnement, c'etait la
+surface de la plaine. Elle etait aussi couverte d'un manteau d'une
+eclatante blancheur; cependant la place plus elevee que nous occupions
+etait parfaitement nue, et nous y ressentions vivement la chaleur du
+soleil. Ce que nous voyions dans la vallee ne pouvait donc pas etre de la
+neige.
+
+L'uniformite de la vallee, les montagnes chaotiques, dont elle etait
+environnee, m'impressionnaient vivement par leur aspect froid et desole.
+Il semblait que tout fut mort autour de nous et que la nature fut
+enveloppee dans son linceul. Mes compagnons paraissaient eprouver la meme
+sensation que moi, et tout le monde se taisait. Nous descendimes la pente
+du defile qui conduisait dans cette singuliere vallee. En vain nos yeux
+interrogeaient l'espace: aucune apparence d'eau devant nous. Mais nous
+n'avions pas le choix: il fallait traverser. A l'extremite la plus
+eloignee, au pied des montagnes neigeuses, nous crumes distinguer une
+ligne noire, comme celle d'une rangee d'arbres, et nous nous dirigeames
+vers ce point. En arrivant sur la plaine nous trouvames le sol couvert
+d'une couche epaisse de soude, blanche comme de la neige. Il y en avait
+assez la pour satisfaire aux besoins de toute la race humaine; mais,
+depuis sa formation nulle main ne s'etait encore baissee pour la ramasser.
+Trois ou quatre massifs de rocher se trouvaient sur notre route, pres de
+l'endroit ou le defile debouchait dans la vallee. Pendant que nous les
+contournions, nos yeux tomberent sur une large ouverture pratiquee dans
+les montagnes qui etaient en face de nous. A travers cette ouverture, les
+rayons du soleil brillaient et coupaient en echarpe le paysage d'une
+trainee de lumiere jaune. Dans cette lumiere, se jouaient par myriades les
+legers cristaux de la soude souleve par la brise. Pendant que nous
+descendions, je remarquai que les objets prenaient autour de nous un
+aspect tout different de celui qu'ils nous avaient presente d'en haut.
+Comme par enchantement, la blanche surface disparaissait et faisait place
+a des champs de verdure au milieu desquels s'elancaient de grands arbres
+couverts d'un epais et vert feuillage.
+
+--Des cotonniers! s'ecria un chasseur en regardant les bosquets encore
+eloignes.
+
+--Ce sont d'enormes sapins, pardieu! s'ecria un autre.
+
+--Il y a de l'eau la, camarades, bien sur! fit remarquer un troisieme.
+
+--Oui, messieurs! il est impossible que de pareilles tiges croissent sur
+une prairie seche. Regardez! Hilloa!
+
+--De par tous les diables, voila une maison la-bas!
+
+--Une maison! une, deux, trois!... Mais c'est tout une ville, ou bien il
+n'y a pas un seul mur. Tenez! Jim, regardez la-bas! Wagh!
+
+Je marchais devant avec Seguin; le reste de la bande atteignait la bouche
+du defile derriere nous. J'avais ete absorbe pendant quelques instants
+dans la contemplation de la blanche efflorescence qui couvrait le sol et
+je pretais l'oreille au craquement de ces incrustations sous le sabot de
+mon cheval. Ces exclamations me firent lever les yeux. Sous l'impression
+de ce que je vis, je tirai les deux renes d'une seule secousse. Seguin
+avait fait comme moi, et toute la troupe s'etait arretee en meme temps.
+Nous venions justement de tourner une des masses qui nous empechaient de
+voir la grande ouverture qui se trouvait alors precisement en face de
+nous; et, pres de sa base, du cote du sud, on voyait s'elever les murs et
+les edifices d'une cite; d'une vaste cite, si l'on en jugeait par la
+distance et par l'aspect colossal de son architecture. Les colonnes des
+temples, les grandes portes, les fenetres, les balcons, les parapets, les
+escaliers tournants nous apparaissaient distinctement. Un grand nombre de
+tours s'elevaient tres-haut au-dessus des toits; au milieu, un grand
+edifice ressemblant a un temple et couronne d'un dome massif, dominait
+toutes les autres constructions. Je considerais cette apparition soudaine
+avec un sentiment d'incredulite. C'etait un songe, une chimere, un mirage
+peut-etre.... Non, cependant le mirage ne presente pas un tableau aussi
+net. Il y avait la des toits, des cheminees, des murs, des fenetres. Il y
+avait des maisons fortifiees avec leurs creneaux reguliers et leurs
+embrasures. Tout cela etait reel: c'etait une ville. Etait-ce donc la la
+_Cibolo_ des peres espagnols? Etait-ce la ville aux portes d'or et aux
+tours polies? Apres tout, l'histoire racontee par les pretres voyageurs ne
+pouvait-elle pas etre vraie? Qui donc avait demontre que ce fut une fable!
+Qui avait jamais penetre dans ces regions ou les recits des pretres
+placaient la ville doree de Cibolo? Je vis que Seguin etait, autant que
+moi, surpris et embarrasse. Il ne connaissait rien de ce pays. Il avait vu
+souvent des mirages, mais pas un seul qui ressemblat a ce que nous avions
+sous les yeux.
+
+Pendant quelque temps, nous demeurames immobiles sur nos selles, en proie
+a de singulieres emotions. Pousserions-nous en avant? Sans doute. Il nous
+fallait arriver a l'eau. Nous mourions de soif. Aiguillonnes par ce
+besoin, nous partimes a toute bride. A peine avions-nous couru quelques
+pas, qu'un cri simultane fut pousse par tous les chasseurs. Quelque chose
+de nouveau,--quelque chose de terrible,--etait devant nous. Pres du pied
+de la montagne se montrait une ligne de formes sombres, en mouvement:
+c'etaient _des hommes a cheval_! Nous arretames court nos chevaux; notre
+troupe entiere fit halte au meme instant.
+
+--Des Indiens! telle fut l'exclamation generale.
+
+--Il faut que ce soient des Indiens murmura Seguin: il n'y a pas d'autres
+creatures humaines par ici. Des Indiens! mais non. Jamais il n'y eut
+d'Indiens semblables a cela. Voyez! ce ne sont pas des hommes! Regardez
+leurs chevaux monstrueux, leurs enormes fusils: _ce sont des geants_! Par
+le ciel! continua-t-il apres un moment d'arret, ils sont sans corps, _ce
+sont des fantomes_!
+
+Il y eut des exclamations de terreur parmi les chasseurs places en
+arriere. Etaient-ce la les habitants de la cite? Il y avait une proportion
+parfaite entre la taille colossale des chevaux et celle des cavaliers.
+Pendant un moment, la terreur m'envahit comme les autres; mais cela ne
+dura qu'un instant. Un souvenir soudain me vint a l'esprit; je me rappelai
+les montagnes du Hartz et ses demons. Je reconnus que le phenomene que
+nous avions devant nous devait etre le meme, une illusion d'optique, un
+effet de mirage. Je levai la main au-dessus de ma tete. Le geant qui etait
+devant les autres imita le mouvement. Je piquai de l'eperon les flancs de
+mon cheval et galopai en avant. Il fit de meme, comme s'il fut venu a ma
+rencontre. Apres quelque temps de galop, j'avais depasse l'angle
+reflecteur, et l'ombre du geant disparut instantanement dans l'air. La
+ville aussi avait disparu; mais nous retrouvames les contours de plus
+d'une forme singuliere dans les grandes roches stratifiees qui bordaient
+la vallee. Nous ne fumes pas longtemps sans perdre de vue, egalement, les
+bouquets d'arbres gigantesques. En revanche, nous vimes distinctement au
+pied de la montagne, non loin de l'ouverture, une ceinture de saules verts
+et peu eleves, mais des saules reels. Sous leur feuillage, on voyait
+quelque chose qui brillait au soleil comme des paillettes d'argent,
+_c'etait de l'eau!_ C'etait un bras du Prieto. Nos chevaux hennirent a cet
+aspect; un instant apres, nous avions mis pied a terre sur le rivage, et
+nous etions tous agenouilles aupres du courant.
+
+
+
+XXXIV
+
+
+LA MONTAGNE D'OR.
+
+Apres une marche si penible, il etait necessaire de faire une halte plus
+longue que d'habitude. Nous restames pres de l'arroyo tout le jour et
+toute la nuit suivante. Mais les chasseurs avaient hate de boire les eaux
+du Prieto lui-meme; le lendemain matin, nous levames le camp et primes
+notre direction vers cette riviere. A midi, nous etions sur ses bords.
+C'etait une singuliere riviere, traversant une region de montagnes mornes,
+arides et desolees. Le courant s'etait fraye son chemin a travers ces
+montagnes, y creusant plusieurs canons, et roulait ses flots dans un lit
+presque partout inaccessible. Elle paraissait noire et sombre. Ou donc
+etaient les sables d'or? Apres avoir suivi ses bords pendant quelque
+temps, nous nous arretames a un endroit ou l'on pouvait gagner la rive.
+Les chasseurs, sans s'occuper d'autre chose, franchirent promptement les
+rochers et descendirent vers l'eau. C'est a peine s'ils prirent le temps
+de boire. Ils fouillerent dans les interstices des rochers tombes des
+hauteurs; ils ramasserent le sable avec leurs mains et se mirent a le
+laver dans leurs tasses; ils attaquerent les roches quartzeuses a coups de
+tomahawk et en ecraserent les fragments entre deux grosses pierres. Ils ne
+trouverent pas une parcelle d'or. Ils avaient pris la riviere trop haut,
+ou bien l'Eldorado se trouvait encore plus au nord.
+
+Harasses, baignes de sueur, furieux, jurant et grognant, ils obeirent a
+l'ordre de marcher en avant. Nous suivimes le cours du fleuve et nous nous
+arretames, pour la nuit, a une autre place ou l'eau etait accessible pour
+nos animaux. La, les chasseurs chercherent encore de l'or, et n'en
+trouverent pas plus qu'auparavant. La contree aurifere etait au-dessous,
+ils n'en doutaient plus. Le chef les avait conduits par le San-Carlos pour
+les en detourner, craignant que la recherche de l'or ne retardat la
+marche. Il n'avait nul souci de leurs interets. Il ne pensait qu'au but
+Particulier qu'il voulait atteindre. Ils s'en retourneraient aussi pauvres
+qu'ils etaient venus, ca lui etait bien egal. Jamais ils ne retrouveraient
+une occasion pareille. Tels etaient les murmures entremeles de jurements.
+Seguin n'entendait rien, ou feignait de ne pas entendre. Il avait un de
+ces caracteres qui savent tout supporter, jusqu'a ce que le moment
+favorable pour agir se presente. Il etait naturellement emporte, comme
+tous les creoles; mais le temps et l'adversite avaient amene son caractere
+a un calme et a un sang-froid qui convenaient admirablement au chef d'une
+semblable troupe. Quand il se decidait a agir, il devenait, comme on dit
+dans l'Ouest, _un homme dangereux_, et les chasseurs de scalps savaient
+cela. Pour l'instant, il ne prenait pas garde a leurs murmures.
+
+Longtemps avant le point du jour, nous nous etions remis en selle, et nous
+nous dirigions vers le haut Prieto. Nous avions remarque des feux a une
+certaine distance pendant la nuit et nous savions que c'etaient ceux des
+villages des Apaches. Notre intention etait de traverser leur pays sans
+etre apercus, et nous devions, quand le jour aurait paru, nous cacher
+parmi les rochers jusqu'a la nuit suivante. Quand l'aube devint claire,
+nous fimes halte dans une profonde ravine, et quelques-uns de nous
+grimperent sur la hauteur pour reconnaitre. Nous vimes la fumee s'elever
+au-dessus des villages, au loin; mais nous les avions depasses pendant
+l'obscurite, et, au lieu de rester dans notre cachette, nous continuames
+notre route a travers une large plaine couverte de sauges et de cactus. De
+chaque cote les montagnes se dressaient, s'elevant rapidement a partir de
+la plaine, et affectant ces formes fantastiques qui caracterisent les pics
+de ces regions. En haut des roches a pic, formant d'effrayants abimes, on
+decouvrait des plateaux mornes, arides, silencieux. La plaine arrivait
+jusqu'a la base meme des rochers qui avaient du necessairement etre
+baignes par les eaux autrefois. C'etait evidemment le lit d'un ancien
+ocean. Je me rappelai la theorie de Seguin sur les mers interieures. Peu
+apres le lever du soleil, la direction que nous suivions nous conduisit a
+une route indienne. La nous traversames la riviere avec l'intention de
+nous en separer et de marcher a l'est. Nous arretames nos chevaux au
+milieu de l'eau et les laissames boire a discretion. Quelques-uns des
+chasseurs qui etaient portes en avant avaient gravi le bord escarpe. Nous
+fumes attires par des exclamations d'une nature inaccoutumee. En levant
+les yeux, nous vimes que plusieurs d'entre eux, sur le haut de la cote,
+montraient le nord avec des gestes tres-animes. Voyaient-ils les Indiens?
+
+--Qu'y a-t-il? cria Seguin, pendant que nous avancions.
+
+--Une montagne d'or; une montagne d'or! Telle fut la reponse.
+
+Nous pressames nos chevaux vers le sommet. Au loin vers le nord, aussi
+loin que l'oeil pouvait s'etendre, une masse brillante reflechissait les
+rayons du soleil. C'etait une montagne, et le long de ses flancs, de la
+base au sommet, la roche avait l'eclat et la couleur de l'or! La
+reverberation des rayons du soleil sur cette surface nous eblouissait.
+Etait-ce donc une montagne d'or?
+
+Les chasseurs etaient fous de bonheur! C'etait la montagne dont il avait
+ete si souvent question autour des feux des bivouacs. Lequel d'entre eux
+n'en avait pas entendu parler, qu'il y eut cru ou non? Ce n'etait donc pas
+une fable. La montagne etait la devant eux, dans toute son eclatante
+splendeur! Je me retournai et regardai Seguin. Il se tenait les yeux
+baisses; sa physionomie exprimait une vive inquietude. Il comprenait la
+cause de l'illusion; le Maricopa, Reichter et moi la comprenions aussi. Au
+Premier coup d'oeil, nous avions reconnu les ecailles brillantes de la
+selenite. Seguin vit qu'il y avait la une grande difficulte a surmonter.
+Cette eblouissante hallucination etait tres-loin de notre direction; mais
+il etait evident que ni menaces ni prieres ne seraient ecoutees. Les
+hommes etaient tous resolus a aller vers cette montagne. Quelques-uns
+avaient deja tourne la tete de leurs chevaux de ce cote, et s'avancaient
+dans cette direction. Seguin leur ordonna de revenir. Une dispute terrible
+s'ensuivit, et peu apres ce fut une veritable revolte. En vain Seguin fit
+valoir la necessite d'arriver le plus promptement possible a la ville; en
+vain il representa le danger que nous courions d'etre surpris par la bande
+de Dacoma, qui pendant ce temps serait sur nos traces; en vain le chef
+Coco, le docteur et moi-meme, affirmames a nos compagnons ignorants que ce
+qu'ils voyaient n'etait que la surface d'un rocher sans valeur. Les hommes
+s'obstinaient. Cette vue, qui repondait a leurs esperances longtemps
+caressees, les avait enivres. Ils avaient perdu la raison; ils etaient
+fous.
+
+--En avant donc! cria Seguin, faisant un effort desespere pour contenir sa
+fureur. En avant, insenses, suivez votre aveugle passion. Vous payerez
+cette folie de votre vie!
+
+En disant ces mots, il retourna son cheval et prit sa course vers le phare
+brillant. Les hommes le suivirent en poussant de joyeuses et sonores
+acclamations. Apres un long jour de course nous atteignimes la base de la
+montagne. Les chasseurs se jeterent en bas de cheval et grimperent vers
+les roches brillantes. Ils les atteignirent; les attaquerent avec leurs
+tomahawks, leurs crosses de pistolets; les gratterent avec leurs couteaux;
+enleverent des feuilles de mica et de selenite transparente... puis les
+jeterent a leurs pieds, honteux et mortifies; l'un apres l'autre ils
+revinrent dans la plaine, l'air triste et profondement abattus; pas un ne
+dit mot; ils remonterent a cheval et suivirent leur chef.
+
+Nous avions perdu un jour a ce voyage sans profit; mais nous nous
+consolions en pensant que les Indiens, suivant nos traces, feraient le
+meme detour. Nous courions maintenant au sud-ouest; mais ayant trouve une
+source non loin du pied de la montagne, nous y restames toute la nuit.
+Apres une autre journee de marche au sud-est, Rube reconnut le profil des
+montagnes. Nous approchions de la grande ville des Navajoes. Cette
+nuit-la, nous campames pres d'un cours d'eau, un bras du Prieto, qui se
+dirige vers l'est. Un grand abime entre deux rochers marquait le cours de
+la riviere au-dessus de nous. Le guide montra cette ouverture, pendant que
+nous nous avancions vers le lieu de notre halte.
+
+--Qu'est-ce, Rube? demanda Seguin.
+
+--Vous voyez cette gorge en face de vous?
+
+--Oui; qu'est-ce que c'est?
+
+--La ville est la.
+
+
+
+XXXV
+
+
+NAVAJOA.
+
+La soiree du jour suivant etait avancee quand nous atteignimes le pied de
+la sierra, a l'embouchure du canon. Nous ne pouvions pas suivre le bord de
+l'eau plus loin, car il n'y avait dans le chenal ni sentier ni endroit
+gueable. Il fallait necessairement franchir l'escarpement qui formait la
+joue meridionale de l'ouverture. Un chemin fraye a travers des pins
+chetifs s'offrait a nous, et, sur les pas de notre guide, nous commencames
+l'ascension de la montagne. Apres avoir gravi pendant une heure environ,
+en suivant une route effrayante au bord de l'abime. Nous parvinmes a la
+crete; nos yeux se porterent vers l'est. Nous avions atteint le but de
+notre voyage. La ville des Navajoes etait devant nous!
+
+--Voila! _Mira el pueblo! That's the town!_ Hourra! S'ecrierent les
+chasseurs, chacun dans sa langue.
+
+--Oh Dieu! enfin, la voila! murmura Seguin dont les traits exprimaient une
+emotion profonde; soyez beni! mon Dieu! Halte! camarades, halte!
+
+Nous retinmes les renes, et, immobiles sur nos chevaux fatigues, nous
+demeurames les yeux tournes vers la plaine. Un magnifique panorama,
+magnifique sous tous les rapports, s'etalait devant nous; l'interet avec
+lequel nous le considerions etait encore redouble par les circonstances
+particulieres qui nous avaient amenes a en jouir. Places a l'extremite
+occidentale d'une vallee oblongue, nous la voyons se derouler dans toute
+sa longueur. C'est, non pas une vallee proprement dite, bien qu'elle fut
+ainsi appelee par les Americains espagnols, mais plutot une plaine
+entouree de tout cotes par des montagnes. Sa forme est elliptique. Le
+grand axe, ou diametre des foyers de cette ellipse, peut avoir dix ou
+douze milles de longueur; le petit axe en a cinq ou six. La surface
+entiere presente un champ de verdure dont le plan n'est coupe ni de
+buissons, ni de haies, ni de collines. C'est comme un lac tranquille
+transforme en emeraude. Une ligne d'argent la traverse dans toute son
+etendue, en courbes gracieuses, et marque le cours d'une riviere
+cristalline. Mais les montagnes! Quelles sauvages montagnes! surtout
+celles qui bordent la vallee au nord. Ce sont des masses de granit
+amoncelees. Quelles convulsions de la nature doivent avoir preside a leur
+naissance! Leur aspect presente l'idee d'une planete en proie aux douleurs
+de l'enfantement. Des rochers enormes sont suspendus, a peine en
+equilibre, au-dessus de precipices affreux. Il semble que le choc d'une
+plume suffirait pour occasionner la chute de ces masses gigantesques.
+D'effrayants abimes montrent dans leurs profondeurs de sombres defiles
+qu'aucun bruit ne trouble. Ca et la, des arbres noueux, des pins et des
+cedres, croissent horizontalement et pendent le long des rochers. Les
+branches hideuses des cactus, le feuillage maladif des buissons de
+creosote, se montrent dans les fissures, et ajoutent un trait de plus au
+caractere apre et morne du paysage. Telle est la barriere septentrionale
+de la vallee. La sierra du midi presente un contraste geologique complet.
+Pas une roche de granit ne se montre de ce cote. On y voit aussi des
+rochers amonceles, mais blancs comme la neige. Ce sont des montagnes de
+quartz laiteux. Elles sont dominees par des pics de formes diverses, nus
+et brillants; d'enormes masses pendent sur les profonds abimes: les
+ravins, comme les hauteurs, sont depourvus d'arbres. La vegetation qui s'y
+montre a tous les caracteres de la desolation. Les deux sierras convergent
+vers l'extremite orientale de la vallee. Du sommet que nous occupons, et
+qui se trouve a l'ouest, nous decouvrons tout le tableau. A l'autre bout
+de la vallee, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous
+reconnaissons une foret de pins, mais elle est trop eloignee pour que nous
+puissions distinguer les arbres. La riviere semble sortir de cette foret,
+et, sur ses bords, pres de la lisiere du bois, nous apercevons un ensemble
+de constructions pyramidales etranges. Ce sont des maisons. C'est la ville
+de Navajoa!
+
+Nos yeux s'arretent sur cette ville avec une vive curiosite. Nous
+distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient a pres de dix
+milles de distance. C'est une etrange architecture. Quelques-unes sont
+separees des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous
+voyons flotter des bannieres. L'une, grande entre toutes, presente
+l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la
+ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes
+qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des etres humains. Il y en
+a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en
+voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant
+devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns
+sont sur les bords de la riviere, et nous en apercevons qui plongent dans
+l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le
+bon etat d'entretien, paturent tranquillement dans la prairie. Des troupes
+de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en
+voltigeant le courant sinueux de la riviere. Le soleil baisse; les
+montagnes reflechissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux
+resplendissent sur les pics de la sierra meridionale. La scene est
+imposante par sa beaute et le silence qui l'environne. Combien de temps
+s'ecoulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de
+meurtre et de pillage?
+
+Nous demeurons quelque temps absorbes dans la contemplation de la vallee
+sans proferer un seul mot. C'est le silence qui precede les resolutions
+terribles. L'esprit de mes compagnons est agite de pensees et d'emotions
+diverses, diverses par leur nature et par leur degre de vivacite, et
+differant autant les unes des autres, que le ciel differe de l'enfer.
+Quelques-unes de ces emotions sont saintes. Des hommes ont le regard tendu
+sur la plaine, croyant ou s'imaginant distinguer, a cette distance, les
+traits d'un etre aime, d'une epouse, d'une soeur, d'une fille, ou
+peut-etre d'une personne plus tendrement cherie encore. Non; cela ne
+pouvait etre; nul n'etait plus profondement affecte que le pere cherchant
+son enfant. De tous les sentiments mis en jeu la, l'amour paternel etait
+le plus fort. Helas! il y avait des emotions d'une autre nature dans le
+coeur de ceux qui m'entouraient, des passions terribles et impitoyables.
+Des regards feroces etaient lances sur la ville; les uns respiraient la
+vengeance, les autres l'amour du pillage; d'autres encore, vrais regards
+de demons, la soif du meurtre. On en avait cause a voix basse tout le long
+de la route, et les hommes decus dans leurs esperances au sujet de l'or,
+s'entretenaient du _prix des chevelures_.
+
+Sur l'ordre de Seguin, les chasseurs se retirerent sous les arbres et
+tinrent precipitamment conseil. Comment devait-on s'y prendre pour
+s'emparer de la ville? Nous ne pouvions pas approcher en plein jour. Les
+habitants nous auraient vus longtemps avant que nous eussions franchi la
+distance, et ils fuiraient vers la foret. Nous perdrions ainsi tout le
+fruit de notre expedition. Pouvions-nous envoyer un detachement a
+l'extremite orientale de la vallee pour empecher la fuite? Non pas a
+travers la plaine du moins, car les montagnes arrivaient jusqu'a son
+niveau, sans hauteurs intermediaires, et sans defile pres de leurs flancs.
+A quelques endroits, le rocher s'elevait verticalement a une hauteur de
+Mille pieds environ. Cette idee fut abandonnee. Pouvions-nous tourner la
+sierra du sud, et arriver par la foret elle-meme? De cette maniere, nous
+marchions a couvert jusqu'aupres des maisons. Le guide, interroge,
+repondit que cela etait possible; mais il fallait faire un detour
+d'environ 50 milles. Nous n'avions pas le temps, et nous y renoncames.
+
+Le seul plan praticable etait donc de nous approcher de la ville pendant
+la nuit, ou, du moins, c'etait celui qui presentait le plus de chances de
+succes. On s'y arreta. Seguin ne voulait pas faire une attaque de nuit,
+mais seulement entourer les maisons en restant a une certaine distance, et
+se tenir en embuscade jusqu'au matin. La retraite serait ainsi coupee, et
+nous serions surs de retrouver nos prisonniers a la lumiere du jour. Les
+hommes s'etendirent sur le sol, et, le bras passe dans la bride de leurs
+chevaux, attendirent le coucher du soleil.
+
+
+
+XXXVI
+
+
+L'EMBUSCADE NOCTURNE
+
+Une petite heure se passa ainsi. Le globe brillant disparut derriere nous,
+et les roches de quartz revetirent une teinte sombre. Les derniers rayons
+du soleil illuminerent un moment les pics les plus eleves, puis
+s'eclipserent. La nuit etait venue. Nous descendimes la pente rapide en
+une longue file et atteignimes la plaine; puis, tournant a gauche, nous
+suivimes le pied de la montagne. Les rochers nous servaient de guides.
+Nous avancions avec prudence et parlions a voix basse. La route que nous
+suivions etait semee de roches detachees, tombees du haut de la montagne.
+Nous etions obliges de contourner des contre-forts qui s'avancaient jusque
+dans la plaine. De temps en temps, nous nous arretions pour tenir conseil.
+
+Apres avoir marche ainsi pendant dix a douze milles, nous nous trouvames
+de l'autre cote de la ville. Nous n'en etions pas a plus d'un mille. Nous
+apercevions les feux allumes sur la plaine, et nous entendions les voix de
+ceux qui etaient autour. La, nous divisames la troupe en deux parts. Un
+petit detachement resta cache dans un defile au milieu des rochers. Ce
+detachement fut charge de la garde du chef captif et des mules de bagages.
+Le corps principal se porta en avant, sous la conduite de Rube, et suivit
+la lisiere de la foret, laissant un poste de distance en distance. Ces
+postes se cacherent a leurs stations respectives, gardant un profond
+silence et attendant le signal du clairon, qui devait etre donne au point
+du jour.
+
+ * * * * *
+
+La nuit s'ecoule lente et silencieuse. Les feux s'eteignent l'un apres
+l'autre, et la plaine reste enveloppee des ombres d'une nuit sans lune. De
+sombres nuages flottent dans l'air, la pluie menace, phenomene rare dans
+cette region. Le cygne fait entendre son cri discordant, le gruya pousse
+sa note cuivree au-dessus de la riviere, le loup hurle sur la lisiere du
+village endormi. La voix de la chauve-souris geante traverse les airs. On
+entend le _flap-flap_ de ses grandes ailes quand elle descend en le sol de
+la prairie resonne sourdement sous les sabots des chevaux, le craquement
+de l'herbe se mele au _tink-ling_ des anneaux des mors, car les chevaux
+mangent tout brides. Par moments, un chasseur endormi murmure quelques
+mots, se debattant en reve contre quelque terrible ennemi. Ainsi la nuit
+se passe, traversant les groupes de lumineux _cucujos_[1]
+
+[Note 1: Coleopteres phosphorescents.]
+
+Tout se tait au moment ou le jour approche. Les loups cessent de hurler;
+le cygne et la grue bleue font silence; l'oiseau de proie nocturne a garni
+sa panse vorace, et s'est perche sur un pin de la montagne; les mouches
+phosphorescentes disparaissent sous l'influence des heures plus froides;
+et les chevaux, ayant pature toute l'herbe qui se trouvait a leur portee,
+sont couches et endormis.
+
+Une lumiere grise commence a se repandre sur la vallee; elle glisse le
+long des blancs rochers de la montagne de quartz. L'air frais du matin
+reveille les chasseurs. L'un apres l'autre ils se levent. Ils frissonnent
+en se redressant, et ramassent autour d'eux les plis de leurs manteaux.
+Ils paraissent fatigues; leurs figures sont pales et blafardes. L'aube
+grise donne un air de fantome a leurs faces barbues et non lavees. Un
+instant apres, ils rassemblent les longes et les attachent aux anneaux;
+visitent les chiens et les amorces de leurs fusils, et rebouclent leurs
+ceintures; tirent de leurs havre-sacs des morceaux de _tasajo_ et les
+mangent crus. Debout aupres de leurs chevaux, ils se tiennent prets a se
+mettre en selle. Le moment n'est pas encore venu. La lumiere gagne la
+vallee. Le brouillard bleu qui couvrait la riviere pendant la nuit
+s'eleve. Nous distinguons tous les details des maisons. Quelles
+singulieres constructions! Les plus elevees ont un, deux, et jusqu'a
+quatre etages. Toutes affectent la forme d'une pyramide tronquee. Chaque
+etage est en retraite sur celui qui est au-dessous, d'ou resulte une serie
+de terrasses superposees. Les maisons sont d'un blanc jaunatre, couleur de
+la terre qui a servi a les construire. On n'y voit pas de fenetres; des
+portes ouvertes a chaque etage sur le dehors donnent acces dans
+l'interieur; des echelles dressees de terrasse en terrasse sont appuyees
+contre les murs. Sur le sommet de quelques-unes, il y a des perches
+portant des bannieres, ce sont les demeures des principaux chefs et des
+grands guerriers de la nation. Nous voyons le temple distinctement. Il a
+la meme forme que les maisons, mais il est plus large et plus eleve. De
+son toit s'elance un grand mat portant une banniere avec un etrange
+ecusson. Pres des maisons sont des enclos remplis de mules et de mustangs:
+c'est le betail de la ville.
+
+Le jour devient plus clair. Nous voyons des formes apparaitre sur les
+toits et se mouvoir le long des terrasses. Ce sont des figures humaines
+enveloppees de vetements flottant comme des robes, en etoffes rayees. Nous
+reconnaissons la couverture des Navajoes, avec ses raies alternees, noires
+et blanches. Avec la lunette, nous apercevons les formes plus distinctes
+et nous pouvons reconnaitre les sexes. Les cheveux pendent negligemment
+sur les epaules et descendent jusqu'au bas des reins. La plupart sont des
+femmes de differents ages. On apercoit beaucoup d'enfants. Il y a des
+hommes, des vieillards a cheveux blancs; d'autres plus jeunes, en petit
+nombre, mais ce ne sont pas des guerriers; tous les guerriers sont
+absents. Au moyen des echelles, ils descendent de terrasse en terrasse, se
+dirigent vers la plaine et vont rallumer les feux. Quelques-uns portent
+des vases de terre, des _ollas_ sur leur tete, et vont a la riviere puiser
+de l'eau. Ils sont a peu pres nus. Nous voyons leurs corps bruns et leurs
+poitrines decouvertes. Ce sont des esclaves. Ah! les vieillards se
+dirigent vers le sommet du temple. Des femmes et des enfants les suivent;
+les uns en blanc, les autres vetus de couleurs variees. Il y a des jeunes
+filles et des jeunes garcons; ce sont les enfants des chefs. Une centaine
+environ sont reunis sur le toit le plus eleve. Un autel est dresse pres de
+la hampe du drapeau. La fumee s'eleve, la flamme brille: ils ont allume du
+feu sur l'autel. Ecoutez les chants et les sons du tambour indien! Le
+bruit cesse; tous restent immobiles et silencieux, la face tournee vers
+l'est.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Ils attendent que le soleil paraisse. Ces peuples adorent le soleil.
+
+Les chasseurs, dont la curiosite est excitee, restent le regard tendu,
+observant la ceremonie. Le sommet le plus eleve de la montagne quartzeuse
+s'allume. C'est le premier signe de l'arrivee du soleil. La teinte doree
+descend le long du pic. D'autres points s'illuminent. Les rayons viennent
+frapper les figures des adorateurs. Voyez! il y a des blancs parmi eux!
+Un, deux, plusieurs blancs: ce sont des femmes et des jeunes filles.
+
+--Oh! Dieu, faites qu'elle soit la! s'ecrie Seguin prenant sa lunette avec
+empressement, et portant le clairon a ses levres.
+
+Quelques notes eclatantes resonnent dans la vallee. Les cavaliers
+entendent le signal. Ils debouchent des bois et des defiles. Ils galopent
+a travers la plaine, et se deploient en avancant. En peu de minutes nous
+avons forme un grand arc de cercle autour de la ville. Nos chevaux nous
+menent vers le pied des murailles. L'atajo et le chef captif, confies a la
+garde d'un petit nombre d'hommes, sont restes dans le defile. Les sons du
+clairon ont attire l'attention des habitants. Ils s'arretent un moment,
+frappes d'immobilite par la surprise. Ils voient la ligne qui les
+enveloppe. Ils apercoivent les cavaliers qui s'avancent. Serait-ce un jeu
+de la part de quelque tribu amie? Non. Ces voix etrangeres, ce clairon,
+tout cela est nouveau pour les oreilles des Indiens. Quelques-uns
+cependant ont deja entendu ces sons, ils reconnaissent la trompette de
+guerre des visages pales! Pendant un moment la consternation les prive de
+la faculte d'agir. Ils nous regardent jusqu'a ce que nous soyons tout
+pres. Ils voient les visages pales, les armes etranges, les chevaux
+singulierement harnaches. C'est l'ennemi! ce sont les blancs! Ils courent
+d'une place a l'autre, de rue en rue. Ceux qui portaient de l'eau jettent
+leurs _ollas_ et prennent leur course, en criant, vers les maisons. Ils
+montent sur les toits et retirent les echelles apres eux. Des exclamations
+sont echangees; les hommes, les femmes et les enfants poussent des cris
+affreux. La terreur est peinte sur toutes les figures; l'epouvante se lit
+dans tous leurs mouvements. Pendant ce temps, notre ligne s'est resserree,
+et nous ne sommes plus qu'a deux cents yards des murs. Nous faisons halte
+un moment. Vingt hommes sont laisses pour former une arriere-garde. Les
+autres se reunissent en corps et se portent en avant sur les pas de leurs
+chefs.
+
+
+
+XXXVII
+
+
+ADELE.
+
+Nous nous dirigeons vers le grand batiment, nous l'entourons et nous
+faisons halte de nouveau. Les vieillards sont toujours sur le toit et
+garnissent le parapet. Ils sont en proie a la terreur et tremblent comme
+des enfants.
+
+--Ne craignez rien; nous venons en amis! crie Seguin, parlant une langue
+qui nous est etrangere et leur faisant des signes.
+
+Sa voix ne peut percer le bruit des cris percants que l'on entend de tous
+cotes. Il repete les memes mots et renouvelle ses signes avec plus
+d'energie. Les vieillards se groupent au bord du parapet. L'un d'entre eux
+se distingue au milieu de tous les autres. Ses cheveux blancs comme la
+neige tombent jusqu'a sa ceinture. De brillants ornements pendent a ses
+oreilles et sur sa poitrine. Il est revetu d'une robe blanche. Il a toute
+l'apparence d'un chef; tous les autres lui obeissent. Sur un signe de sa
+main, les cris cessent. Il se penche au-dessus du parapet comme pour nous
+parler.
+
+--_Amigos! amigos!_ crie-t-il en espagnol.
+
+--Oui, oui, nous sommes des amis, repond Seguin dans la meme langue.. Ne
+craignez rien de nous! Nous ne venons pas pour vous faire du mal.
+
+--Pourquoi nous feriez-vous du mal? Nous sommes en paix avec tous les
+blancs de l'Est. Nous sommes les fils de Moctezuma. Nous sommes Navajoes.
+Que voulez-vous de nous?
+
+--Nous venons pour nos parents, vos captives blanches. Ce sont nos femmes
+et nos filles.
+
+--Des captives blanches! vous vous trompez: nous n'avons pas de captives.
+Celles que vous cherchez sont parmi les Apaches, loin, la-bas, vers le
+sud.
+
+--Non. Elles sont parmi vous, repond Seguin, j'ai des informations
+precises et sures a cet egard. Pas de retard, donc! Nous avons fait un
+long voyage pour les retrouver, et nous ne nous en irons pas sans elles.
+
+Le vieillard se tourne vers ses compagnons. Ils parlent a voix basse et
+echangent des signes. Les figures se retournent du cote de Seguin.
+
+--Croyez-moi, senor chef, dit le vieillard, parlant avec emphase, vous
+avez ete mal informe. Nous n'avons pas de captives blanches.
+
+--Pish! vieux menteur impudent! cria Rube en sortant de la foule et otant
+son bonnet de peau de chat. Reconnais-tu l'Enfant, le reconnais-tu?
+
+Le crane depouille se montre aux yeux des Indiens. Un murmure plein
+d'alarmes se fait entendre parmi eux. Le chef aux cheveux blancs semble
+deconcerte. Il sait l'histoire de cette tete scalpee. De sourds
+grondements se font entendre aussi parmi les chasseurs. Ils ont vu les
+femmes blanches en galopant vers la ville. Ce mensonge les irrite, et le
+bruit menacant des rifles qu'on arme se fait entendre tout autour de nous.
+
+--Vous avez dit des paroles fausses, vieillard, crie Seguin. Nous savons
+que vous avez des captives blanches, rendez-nous-les donc, si vous voulez
+sauver vos tetes.
+
+--Et vite! crie Garey, levant son rifle avec un geste menacant. Plus vite
+que ca, ou bien je fais sauter la cervelle de ton vieux crane.
+
+--Patience, _amigo_, vous verrez nos femmes blanches; mais ce ne sont pas
+des captives. Ce sont nos filles, les enfants de Moctezuma.
+
+L'Indien descend au troisieme etage du temple. Il disparait sous une porte
+et revient presque aussitot, amenant avec lui cinq femmes revetues du
+costume des Navajoes. Ce sont des femmes et des jeunes filles et, ainsi
+qu'on peut le voir au premier coup d'oeil, elles appartiennent a la race
+hispano-mexicaine.
+
+Mais il y en a parmi nous qui les connaissent plus particulierement. Trois
+d'entre elles sont reconnues par autant de chasseurs, et a la vue de
+ceux-ci, elles se precipitent vers le parapet, tendent leurs bras, et
+poussent des exclamations de joie. Les chasseurs les appellent:
+
+--Pepe!--Rafaela!--Jesusita!--entremelant leurs noms d'expressions de
+tendresse. Ils leur crient de descendre, en leur montrant des echelles.
+
+--_Bajan, ninas, bajan! aprisa! aprisa!_ (Venez en bas, cheres filles;
+descendez vite, vite!)
+
+Les echelles sont sur les terrasses. Les jeunes filles ne peuvent les
+remuer. Leurs maitres se tiennent aupres d'elles, les sourcils fronces, et
+silencieux.
+
+--Tendez les echelles! crie Garey menacant de son fusil, tendez les
+echelles et aidez les jeunes filles a descendre, ou je fais de l'un de
+vous un cadavre.
+
+--Les echelles! les echelles! crient une multitude de voix.
+
+Les Indiens obeissent. Les jeunes filles descendent, et, un moment apres,
+tombent dans les bras de leurs amis. Deux restaient encore, trois
+seulement etant descendues. Seguin avait mis pied a terre et les avait
+examinees toutes les trois. Aucune d'elles n'etait l'objet de sa
+sollicitude. Il monte a l'echelle, suivi de quelques-uns des hommes. Il
+s'elance de terrasse en terrasse jusqu'a la troisieme, et se porte
+vivement vers les deux captives. Elles reculent a son approche, et, se
+meprenant sur ses intentions, poussent des cris de terreur. Seguin les
+examine d'un regard percant. Le pere interroge ses propres instincts, sa
+memoire confuse. L'une des femmes est trop agee; l'autre est affreuse et
+presente tous les dehors d'une esclave.
+
+--Mon Dieu! se pourrait-il! s'ecrie-t-il avec un sanglot. Il y avait un
+signe... Non! non! cela ne se peut pas! Il s'elance en avant, saisit la
+jeune fille par le poignet, mais sans brusquerie, releve la manche et
+decouvre le bras jusqu'a l'epaule.
+
+--Non! s'ecrie-t-il de nouveau, rien! Ce n'est pas elle.
+
+Il la quitte et s'elance vers le vieil Indien, qui recule, epouvante de
+l'expression terrible de son regard.
+
+--Toutes ne sont pas la! crie Seguin d'une voix de tonnerre; il y en a
+d'autres: amene-les ici, vieillard, ou je t'ecrase sur la terre.
+
+--Nous n'avons pas ici d'autres femmes blanches, repond l'Indien d'un ton
+calme et decide.
+
+--Tu mens! tu mens! ta vie m'en repondra. Ici! Rube, viens le confondre.
+
+--Tu mens, vieille canaille! tes cheveux blancs ne resteront pas longtemps
+a leur place, si tu ne l'amenes pas bientot ici. Ou est-elle, la jeune
+reine?
+
+--Au sud. Et l'Indien indiquait la direction du midi.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecrie Seguin, dans sa langue natale, avec
+l'accent du plus profond desespoir.
+
+--Ne le croyez pas, cap'n! J'ai vu bien des Indiens dans ma vie, mais je
+n'ai jamais vu un menteur plus effronte que cette vieille vermine. Vous
+l'avez entendu tout a l'heure a propos des autres filles?
+
+--C'est vrai, il a menti tout a l'heure; mais elle!... elle peut etre
+partie.
+
+--Il n'y a pas un mot de vrai dans ses paroles. Il ne sait que mentir.
+C'est un maitre charlatan; il ne dit que des impostures. La jeune fille
+est ce qu'ils appellent la reine des mysteres. Elle sait beaucoup de
+choses, et aide ce vieux bandit dans toutes ses momeries et dans les
+sacrifices. Il ne se soucie pas de la perdre, elle est ici quelque part,
+j'en suis sur; mais elle est cachee, c'est certain.
+
+--Camarades! crie Seguin se precipitant vers le parapet, prenez des
+echelles! fouillez toutes les maisons! faites sortir tout le monde, jeunes
+et vieux. Conduisez-les au milieu de la plaine. Ne laissez pas un coin
+sans l'examiner. Ramenez-moi mon enfant.
+
+Les chasseurs s'emparent des echelles. Avec celles du grand temple, ils
+sont bientot en possession des autres. Ils courent de maison en maison et
+font sortir les habitants, qui poussent des cris d'epouvante. Dans
+quelques habitations, il y a des hommes, des guerriers trainards, des
+enfants et des _dandys_. Ceux qui resistent sont tues, scalpes et jetes
+par-dessus les parapets. Les habitants arrivent en foule devant le temple,
+conduits par les chasseurs: il y a des femmes et des filles de tous ages.
+Seguin les examine avec attention; son coeur est oppresse. A l'arrivee de
+chaque nouveau groupe, il decouvre les visages; c'est en vain! Plusieurs
+sont jeunes et jolies, mais brunes comme la feuille qui tombe. On ne l'a
+pas encore trouvee. J'apercois les trois captives delivrees pres de leurs
+amis mexicains. Elles pourront peut-etre indiquer le lieu ou on peut la
+trouver.
+
+--Interrogez-les! dis-je tout bas au chef.
+
+--Ah! vous avez raison. Je n'y pensais pas. Allons, allons!
+
+Nous descendons par les echelles, nous courons vers les captives. Seguin
+donne une description rapide de celle qu'il cherche.
+
+--Ce doit etre la reine des mysteres, dit l'une.
+
+--Oui! oui! s'ecrie Seguin, tremblant d'anxiete, c'est elle; c'est la
+reine des mysteres.
+
+--Elle est dans la ville, alors, ajoute une autre.
+
+--Ou? ou? crie le pere hors de lui.
+
+--Ou?... ou?... repetent les jeunes filles s'interrogeant l'une l'autre.
+
+--Je l'ai vue ce matin, il y a peu d'instants, juste avant que vous
+n'arriviez.
+
+--Je l'ai vu, lui, qui la pressait de rentrer, ajoute une seconde,
+montrant le vieil Indien. Il l'a cachee.
+
+--_Caval!_ s'ecrie une autre, peut-etre dans l'_Estufa_.
+
+--L'_Estufa_? qu'est-ce que c'est?
+
+C'est l'endroit ou brule le feu sacre, ou il prepare ses medicaments.
+
+--Ou est-ce? Conduisez-moi.
+
+--_Ay de mi!_ nous ne savons pas le chemin; c'est un endroit secret ou on
+brule les gens! _Ay de mi!_
+
+--Mais, senor, c'est dans le temple, quelque part sous terre. _Il_ le sait
+bien. Il n'y a que _lui_ qui ait le droit d'y entrer. _Ourrai!_ l'_Estufa_
+est un endroit terrible, c'est du moins ce que tout le monde dit.
+
+Une idee vague que sa fille peut etre en danger traverse l'esprit de
+Seguin. Peut-etre est-elle morte deja, ou en proie a quelque terrible
+agonie. Il est frappe, et nous le sommes comme lui, de l'expression de
+froide mechancete qui se montre sur la physionomie du vieux chef-medecin.
+Il y a dans cette figure quelque chose de plus que chez les Indiens
+ordinaires, quelque chose qui indique une determination entetee de mourir,
+plutot que d'abandonner ce qu'il a mis dans sa tete de conserver. On
+reconnait en lui cette ruse demoniaque, caractere distinctif de ceux qui,
+parmi les tribus sauvages, s'elevent a la position qu'il occupe. En proie
+a cette idee, Seguin court vers les echelles, remonte sur le toit, suivi
+de quelques hommes. Il se jette sur le pretre imposteur, le saisit par ses
+longs cheveux.
+
+--Conduis-moi vers elle! crie-t-il d'une voix de tonnerre, conduis-moi
+vers cette reine, la reine des mysteres! _Elle est ma fille!_
+
+--Votre fille! la reine des mysteres! repond l'Indien tremblant pour sa
+vie, mais resistant encore a la menace. Non, homme blanc, non, elle n'est
+pas votre fille, la reine est des notres. C'est la fille du Soleil; c'est
+l'enfant d'un chef des Navajoes!
+
+--Ne me tente pas davantage, vieillard, ne me tente pas, te dis-je.
+Ecoute: si on a touche a un de ses cheveux, tous payeront pour elle. Je ne
+laisserai pas un etre vivant dans ta ville. Marche! conduis-moi a
+l'_Estufa_.
+
+--A l'_Estufa_! a l'_Estufa_!--crient les chasseurs.
+
+Des mains vigoureuses empoignent l'Indien par ses vetements et 'accrochent
+a ses cheveux. On brandit a ses yeux les couteaux deja rouges de sang; on
+l'entraine du toit et on lui fait descendre les echelles. Il n'oppose plus
+aucune resistance, car il voit que toute hesitation sera desormais le
+signal de sa mort. Moitie traine, moitie dirigeant la marche, il atteint
+le rez-de-chaussee du temple. Il penetre dans un passage masque par des
+peaux de buffalos. Seguin le suit, ne le quitte pas de l'oeil et ne le
+lache pas de la main. Nous marchons en foule derriere, sur les talons les
+uns des autres. Nous traversons des couloirs sombres, qui descendent et
+forment un labyrinthe inextricable. Nous arrivons dans une large piece
+faiblement eclairee. Des images fantastiques frappent nos yeux, mystiques
+symboles d'une horrible religion. Les murs sont couverts de formes
+hideuses et de peaux de betes sauvages. Nous voyons la tete feroce de
+l'ours gris; celles du buffalo blanc, du carcajou, de la panthere, et du
+loup toujours affame. Nous reconnaissons les cornes et le frontal de
+l'elan, du cimmaron, du buffle farouche. Ca et la sont des figures
+d'idoles, de formes grotesques et monstrueuses, grossierement sculptees,
+en bois ou en pierre rouge du desert. Une lampe jette une faible lumiere;
+et sur un _brasero_, place a peu pres au milieu de la piece, brille une
+petite flamme bleuatre. C'est le feu sacre: le feu qui, depuis des
+siecles, brule en l'honneur du dieu Quetzalcoatl! Nous ne nous arretons
+pas a examiner tous ces objets. Nous courons dans toutes les directions,
+renversant les idoles et arrachant les peaux sacrees. D'enormes serpents
+rampent sur le sol et s'enroulent autour de nos pieds. Ils ont ete
+troubles, effrayes par cette invasion inaccoutumee. Nous aussi nous sommes
+epouvantes, car nous entendons la terrible crecelle de la queue du
+crotale! Les chasseurs sautent par-dessus, et les frappent de la crosse de
+leurs fusils; ils en ecrasent un grand nombre sur le pave. Tout est cris
+et confusion. Les exhalaisons du charbon nous asphyxient; nous etouffons.
+Ou est Seguin? Par ou est-il passe?
+
+Ecoutez! des cris! c'est la voix d'une femme! Des voix d'hommes s'y melent
+aussi. Nous nous precipitons vers le point d'ou partent ces cris. Nous
+ecartons violemment les cloisons de peaux accrochees. Nous apercevons
+notre chef. Il tient une femme entre ses bras; une jeune fille, une belle
+jeune fille couverte d'or et de plumes brillantes. Elle crie et se debat
+pour lui echapper, au moment ou nous entrons. Il la tient avec force et a
+releve la manche de peau de faon de sa tunique. Il examine son bras
+gauche, qu'il serre contre sa poitrine.
+
+--C'est elle! c'est elle! s'ecrie-t-il d'une voix tremblante d'emotion.
+Oh! mon Dieu, c'est elle! Adele Adele! ne me reconnais-tu pas, moi, ton
+pere?
+
+Elle continue a crier. Elle le repousse, tend les bras a l'Indien, et
+l'appelle a son secours! Le pere lui parle avec toute l'energie de la
+tendresse la plus ardente. Elle ne l'ecoute pas. Elle detourne son visage
+et se traine avec effort jusqu'aux pieds du pretre, dont elle embrasse les
+genoux.
+
+--Elle ne me connait pas! Oh! Dieu! mon enfant! ma fille!
+
+Seguin lui parle encore dans la langue des Indiens, et avec l'accent de la
+priere.
+
+--Adele! Adele! je suis ton pere!
+
+--Vous! qui etes-vous? des blancs! nos ennemis! Ne me touchez pas! hommes
+blancs! arriere!
+
+--Chere, chere Adele; ne me repousse pas, moi, ton pere! Te
+rappelles-tu....
+
+--Mon pere!... mon pere etait un grand chef. Il est mort. Voici mon pere:
+le Soleil est mon pere. Je suis la fille de Moctezuma! je suis la reine
+des Navajoes.
+
+En disant ces mots, un changement s'opere en elle. Elle ne rampe plus.
+Elle se releve sur ses pieds. Ses cris ont cesse, et elle se tient dans
+une attitude fiere et indignee.
+
+--Oh! Adele, continue Seguin de plus en plus pressant, regarde-moi! ne te
+rappelles-tu pas? Regarde ma figure! Oh! Mon Dieu! ici! regarde! regarde
+ceci, voila ta mere. Adele! regarde; c'est son portrait; ton ange de mere!
+Regarde-le! regarde, oh! Adele!
+
+Seguin, tout en parlant, tire une miniature de son sein et la place sous
+les yeux de sa fille. Cet objet attire son attention. Elle le regarde,
+mais sans manifester aucun souvenir. Sa curiosite seule est excitee. Elle
+semble frappee des accents energiques mais suppliants de son pere. Elle le
+considere avec etonnement. Puis, elle le repousse de nouveau. Il est
+evident qu'elle ne le reconnait pas. Elle a perdu le souvenir de son pere
+et de tous les siens. Elle a oublie la langue de son enfance; parents,
+Famille, elle a tout oublie!
+
+Je ne puis retenir mes larmes en regardant la figure de mon malheureux
+ami. Semblable a un homme atteint d'une blessure mortelle, mais encore
+vivant, il se tenait debout, au milieu du groupe, silencieux et ecrase de
+douleur. Sa tete etait retombee sur sa poitrine; le sang avait abandonne
+ses joues; son oeil errait avec une expression d'imbecillite douloureuse a
+contempler. Je me faisais facilement une idee du terrible conflit qui
+s'agitait dans son sein. Il ne fit plus aucun effort pour persuader sa
+fille. Il n'essaya pas davantage d'approcher d'elle; mais il garda pendant
+quelque temps la meme attitude, sans proferer un mot.
+
+--Emmenez-la! murmura-t-il enfin d'une voix rauque et entrecoupee;
+emmenez-la! Peut-etre, si Dieu le permet, elle se rappellera un jour.
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+LE SCALP BLANC
+
+Il nous fallut traverser de nouveau l'horrible salle pour remonter sur la
+terrasse inferieure du temple. Comme je m'avancais vers le parapet, je vis
+en bas une scene qui me remplit de crainte. Mon coeur se serra et
+s'environna comme d'un nuage. L'impression fut soudaine, indefinissable
+comme la cause qui la produisait. Etait-ce l'aspect du sang? (car il y en
+avait de repandu). Non; ce ne pouvait etre cela. J'avais vu trop souvent
+le sang couler dans ces derniers temps; je m'etais meme habitue a le voir
+verser sans necessite. D'autres choses, d'autres bruits, a peine
+perceptibles a l'oeil ou a l'oreille, agissaient sur mon esprit comme de
+terribles presages. Il y avait une sorte d'_electricite funeste_ dans
+l'air, non dans l'atmosphere physique, mais dans l'atmosphere morale, et
+cette electricite exercait son influence sur moi par un de ces mysterieux
+canaux que la philosophie n'a point encore definis. Reflechissez un peu
+sur ce que vous avez eprouve vous-meme. Ne vous est-il pas arrive souvent
+de sentir la colere ou les mauvaises passions eveillees autour de vous,
+avant qu'aucun symptome, aucun mot, aucun acte, n'eut manifeste ces
+dispositions chez ceux qui vous entouraient? De meme que l'animal prevoit
+la tempete lorsque l'atmosphere est encore tranquille, je sentais
+instinctivement que quelque chose de terrible allait se passer. Peut-etre
+trouvais-je ce presage dans la complete tranquillite meme qui nous
+environnait. Dans le monde physique, la tempete est toujours precedee d'un
+moment de calme.
+
+Devant le temple etaient reunies les femmes du village, les jeunes filles
+et les enfants; en tout, a peu pres deux cents. Elles etaient diversement
+habillees; quelques-unes drapees dans des couvertures rayees; d'autres
+portant des tilmas, des tuniques de peau de faon brodees, ornees de plumes
+et teintes de vives couleurs; d'autres des vetements de la civilisation:
+de riches robes de satin qui avaient appartenu aux dames du Del-Norte, des
+jupes a falbalas qui avaient voltige autour des chevilles de quelque
+joyeuse _maja_ passionnee pour la danse. Bon nombre d'entre elles etaient
+entierement nues, n'etant pas meme protegees par la simple feuille de
+figuier. Toutes etaient indiennes, mais avaient le teint plus ou moins
+fonce, et elles differaient autant par la couleur; quelques unes etaient
+vieilles, ridees, affreuses; la plupart etaient jeunes, d'un aspect noble,
+et vraiment belles. On les voyait groupees dans des attitudes diverses.
+Les cris avaient cesse, mais un murmure de sourdes et plaintives
+exclamations circulait au milieu d'elles.
+
+En regardant, je vis que le sang coulait de leurs oreilles! Il tachait
+leur cou, et se repandait sur leurs vetements. J'en eus bientot reconnu la
+cause. On leur avait arrache leurs pendants d'oreilles. Les chasseurs de
+scalps, descendus de cheval, les entouraient en les serrant de pres. Ils
+causaient a voix basse. Mon attention fut attiree par des articles curieux
+d'ornement ou de toilette qui sortaient a moitie de leurs poches ou de
+leurs havresacs; des colliers et d'autres bijoux de metal brillant;
+--c'etait de l'or,--qui pendaient a leurs cous, sur leurs poitrines. Ils
+avaient fait main basse sur la _bijouterie_ des femmes indiennes. D'autres
+objets frapperent ma vue et me causerent une impression penible. Des
+scalps frais et saignants etaient attaches derriere la ceinture de
+plusieurs d'entre eux. Les manches de leurs couteaux et leurs doigts
+etaient rouges; ils avaient les mains pleines de sang; leurs regards
+etaient sinistres. Ce tableau etait effrayant, de sombres nuages roulant
+au-dessus de la vallee et couvrant les montagnes d'un voile opaque,
+ajoutaient encore a l'horreur de la scene. Des eclairs s'elancaient des
+differents pics, suivis de detonations rapprochees et terribles du
+tonnerre.
+
+--Faites venir l'_atajo_, cria Seguin, descendant l'echelle avec sa fille.
+
+Un signal fut donne, et peu apres les mules conduites par les arrieros
+arriverent au galop a travers la plaine.
+
+--Ramassez toute la viande sechee que vous pourrez trouver. Empaquetez, le
+plus vite possible.
+
+Devant la plupart des maisons, il y avait des cordes garnies de tasajo,
+accrochees aux murs. Il y avait aussi des fruits et des legumes secs, du
+_chile_, des racines de kamas, et des sacs de peaux remplis de noix de pin
+et de baies. La viande fut bientot decrochee, reunie, et les hommes
+aiderent les arrieros a l'empaqueter.
+
+--C'est a peine si nous en aurons assez, dit Seguin.--Hola, Rube,
+continua-t-il, appelant le vieux trappeur, choisissez nos prisonniers.
+Nous ne pouvons en prendre plus de vingt. Vous les connaissez; prenez ceux
+qui conviendront le mieux pour negocier des echanges.
+
+Ce disant, le chef se dirigea vers l'_atajo_ avec sa fille, dans le but de
+la faire monter sur une des mules. Rube procedait a l'execution de l'ordre
+qu'il avait recu. Peu apres, il avait choisi un certain nombre de captifs
+qui se laissaient faire, et il les avait fait sortir de la foule.
+C'etaient principalement des jeunes filles et de jeunes garcons, que leurs
+traits et leurs vetements classaient parmi la noblesse de la nation;
+c'etaient des enfants de chefs et de guerriers.
+
+--Wagh! s'ecria Kirker, avec sa brutalite accoutumee, il y a la des femmes
+pour tout le monde, camarades! pourquoi chacun de nous n'en prendrait-il
+pas? qui nous en empeche?
+
+--Kirker a raison, ajouta un autre, je me suis promis de m'en donner au
+moins une.
+
+--Mais comment les nourrirons-nous en route? nous n'avons pas assez de
+viande pour en prendre une chacun.
+
+--Au diable la viande, s'ecria celui qui avait parle le second. Nous
+pouvons atteindre le Del-Norte en quatre jours au plus. Qu'avons-nous
+besoin de tant de viande.
+
+--Il y en a en masse de la viande, ajouta Kirker. Ne croyez donc pas le
+capitaine; et puis, d'ailleurs, s'il en manque en route, nous planterons
+la les donzelles en leur prenant ce qu'elles ont de plus precieux pour
+nous.
+
+Ces mots furent accompagnes d'un geste significatif designant la
+chevelure, et dont la feroce expression etait revoltante a voir.
+
+--Eh bien, camarades, qu'en dites-vous?
+
+--Je pense comme Kirker.
+
+--Moi aussi.
+
+--Moi aussi.
+
+--Je ne donne de conseils a personne, ajouta le brutal; chacun de vous
+peut faire comme il lui plait; mais quant a moi, je ne me soucie pas de
+jeuner au milieu de l'abondance.
+
+--C'est juste, camarade, tu as raison; c'est juste.
+
+--Eh bien, c'est celui qui a parle le premier qui choisit le premier, vous
+le savez; c'est la loi de la montagne. Ainsi donc, la vieille, je te
+prends pour moi. Viens, veux-tu?
+
+En disant cela, il s'empara d'une des Indiennes, une grosse femme de bonne
+mine; il la prit brutalement par la taille et la conduisit vers l'atajo.
+La femme se mit a crier et a se debattre, effrayee, non pas de ce qu'on
+avait dit, car elle n'en avait pas compris un mot, mais terrifiee par
+l'expression feroce dont la physionomie de cet homme etait empreinte.
+
+--Veux-tu bien taire tes machoires! cria-t-il, la poussant vers les mules.
+Je ne vas pas te manger. Wagh! ne sois donc pas si farouche. Allons!
+grimpe-moi la. Allons, houpp!
+
+Et, en poussant cette derniere exclamation, il hissa la femme sur une des
+mules.
+
+--Si tu ne restes pas tranquille, je vas t'attacher; rappelle-toi de ca.
+
+Et il lui montrait son lasso, en lui indiquant du geste son intention. Une
+horrible scene suivit ce premier acte de brutalite.
+
+Nombre de chasseurs de scalps suivirent l'exemple de leur scelerat
+compagnon. Chacun d'eux choisit une jeune fille ou une femme a son gout,
+et la traina vers l'_atajo_. Les femmes criaient; les hommes criaient plus
+fort et juraient. Quelques-uns se disputaient la meme prise, une jeune
+fille plus belle que ses compagnes; une querelle s'ensuivit. Les
+imprecations, les menaces furent echangees; les couteaux brillerent hors
+de la gaine, et les pistolets craquerent.
+
+--Tirons-la au sort! s'ecria l'un d'eux.
+
+--Oui, bravo! tirons! tirons! s'ecrierent-ils tous.
+
+La proposition etait adoptee; la loterie eut lieu, et la belle sauvage
+devint la propriete du gagnant. Peu d'instants apres, chacune des mules de
+l'atajo etait chargee d'une jeune fille indienne. Quelques-uns des
+chasseurs n'avaient pas pris part a cet enlevement des Sabines. Plusieurs
+le desapprouvaient (car tous n'etaient pas mechants) par simple motif
+d'humanite; d'autres ne se souciaient pas d'etre empetres d'une _squaw_,
+et se tenaient a part, assistant a cette scene avec des rires sauvages.
+Pendant tout ce temps, Seguin etait de l'autre cote du batiment avec sa
+fille. Il l'avait installee sur une des mules et couvrait ses epaules avec
+un serape. Il procedait a tous ces arrangements de depart avec des soins
+que lui suggerait sa sollicitude paternelle. A la fin, le bruit attira son
+attention et, laissant sa fille aux mains de ses serviteurs, il courut
+vers la facade.
+
+--Camarades! cria-t-il en voyant les captives montees sur les mules, et
+comprenant ce qui s'etait passe. Il y a trop de captifs la. Sont-ce ceux
+que vous avez choisis? ajouta-t-il en se tournant vers le trappeur Rube.
+
+--Non, repondit celui-ci; les voila. Et il montra le groupe qu'il avait
+place a l'ecart.
+
+--Faites descendre ces femmes, alors, et placez vos prisonniers, sur les
+mules. Nous avons un desert a traverser, et c'est tout ce nous pourrons
+faire que d'en venir a bout avec ce nombre.
+
+Puis, sans paraitre remarquer les regards furieux de ses compagnons, il se
+mit en devoir, avec Rube et quelques autres, d'executer l'ordre qu'il
+avait donne. L'indignation des chasseurs tourna en revolte ouverte. Des
+regards furieux se croiserent, et des menaces se firent entendre.
+
+--Par le ciel! cria l'un, j'emmenerai la mienne, ou j'aurai sa chevelure.
+
+--_Vaya_! s'ecria un autre en espagnol. Pourquoi les emmener? Elles ne
+seront que des occasions d'embarras, apres tout. Il n'y en a pas une qui
+vaille la prime de ses cheveux.
+
+--Prenons les cheveux, alors, et laissons les moricaudes! Proposa un
+troisieme.
+
+--C'est ce que je dis.
+
+--Et moi aussi.
+
+--J'en suis, pardieu!
+
+--Camarades! dit Seguin, se tournant vers les mutins, et parlant avec
+beaucoup de douceur, rappelez-vous votre promesse; faites le compte de vos
+prisonniers comme cela vous conviendra. Je reponds du payement pour tous.
+
+--Pouvez-vous payer tout de suite? demanda une voix.
+
+--Vous savez bien que cela n'est pas possible.
+
+--Payez tout de suite! payez tout de suite! dit une voix.
+
+--L'argent ou les scalps, voila!
+
+-_Carajo_! ou donc le capitaine trouvera-t-il l'argent, quand nous serons
+a El-Paso, plutot qu'ici? Il n'est ni juif ni banquier, que je sache, et
+je n'ai pas appris qu'il fut devenu si riche. D'ou nous tirera-t-il tout
+cet argent?
+
+-Pas du _cabildo_,[1] bien sur, a moins de presenter des scalps. Je le
+garantis.
+
+[Note 1: Le bureau ou se payaient les primes.]
+
+--C'est juste, Jose! On ne lui donnera pas plus d'argent a lui qu'a nous;
+et nous pouvons le recevoir nous-memes si nous presentons les peaux; nous
+le pouvons.
+
+--Wagh! il se soucie bien de nous, maintenant qu'il a retrouve ce qu'il
+cherchait!
+
+--Il se fiche de nous comme d'un tas de negres! Il n'a pas voulu nous
+conduire par le Prieto, ou nous aurions ramasse de l'or a poigne-main.
+
+--Maintenant, il veut encore nous oter cette chance de gagner quelque
+chose. Nous serions bien betes de l'ecouter.
+
+Je crus en ce moment pouvoir intervenir avec succes. L'argent paraissait
+etre le seul mobile des revoltes; du moins c'etait le seul motif qu'ils
+missent en avant et, plutot que d'etre temoin du drame horrible qui
+menacait, j'aurais sacrifie toute ma fortune.
+
+--Messieurs, criai-je de maniere a pouvoir etre entendu au milieu du
+bruit, si vous voulez vous en rapporter a ma parole, voici ce que j'ai a
+vous dire: j'ai envoye un chargement a Chihuahua avec la derniere
+caravane. Pendant que nous retournerons a El-Paso, les marchands seront
+revenus et je serai mis en possession de fonds qui depassent du double ce
+que vous demandez. Si vous acceptez ma parole, je me porte garant que
+vous serez tous payes.
+
+--Wagh! c'est fort bien, ce que vous dites la; mais est-ce que nous savons
+quelque chose de vous ou de votre chargement?
+
+-_Vaya!_ un oiseau dans la main vaut mieux que deux sur l'arbre.
+
+--C'est un marchand! Qui est-ce qui va croire a sa parole?
+
+--Au diable son chargement! les scalps ou de l'argent; de l'argent ou les
+scalps, voila mon avis. Vous pouvez les prendre, vous pouvez les laisser,
+camarades, mais c'est le seul profit que vous aurez dans tout ceci,
+soyez-en surs.
+
+Les hommes avaient goute le sang et comme le tigre, ils en etaient plus
+alteres encore. Leurs yeux lancaient des flammes et les figures de
+quelques-uns portaient l'empreinte d'une ferocite bestiale horrible a
+voir. La discipline qui avait jusque-la maintenu cette bande, quelque peu
+semblable a une bande de brigands, semblait tout a fait brisee; l'autorite
+du chef etait meconnue. En face se tenaient les femmes, qui se serraient
+confusement les unes contre les autres. Elles ne pouvaient comprendre ce
+qui se disait, mais elles voyaient les attitudes menacantes et les figures
+agitees de fureur; elles voyaient les couteaux nus; elles entendaient le
+bruit des fusils et des pistolets que l'on armait. Le danger leur
+apparaissait de plus en plus imminent et elles se groupaient en
+frissonnant. Jusqu'a ce moment, Seguin avait dirige l'installation des
+prisonniers sur les mules. Il paraissait en proie a une etrange
+preoccupation qui ne l'avait pas quitte depuis la scene entre lui et sa
+fille. Cette grande douleur, qui lui remplissait le coeur, semblait le
+rendre insensible a tout ce qui se passait. Il n'en etait pas ainsi.
+
+A peine Kirker (c'etait lui qui avait parle le dernier) eut-il prononce
+son dernier mot, qu'il se fit dans l'attitude de Seguin un changement
+prompt comme l'eclair. Sortant tout a coup de son indifference apparente,
+il se porta devant le front des revoltes.
+
+--Osez! cria-t-il d'une voix de tonnerre, osez enfreindre vos serments!
+Par le ciel! le premier qui leve son couteau ou son fusil, est un homme
+mort!
+
+Il y eut une pause, un moment de profond silence.
+
+--J'ai fait voeu, continua-t-il, que s'il plaisait a Dieu de me rendre mon
+enfant, cette main ne verserait plus une seule goutte de sang. Que
+personne de vous ne me force a manquer a ce voeu, ou, par le ciel! son sang
+sera le premier repandu!
+
+Un murmure de vengeance courut dans la foule, mais pas un ne repondit.
+
+--Vous n'etes qu'une brute sans courage, avec tous vos airs matamores,
+continua-t-il se tournant vers Kirker et le regardant dans le blanc des
+yeux. Remettez ce couteau tout de suite! Ou, par le Dieu vivant! je vous
+envoie la balle de ce pistolet a travers le coeur!
+
+Seguin avait tire son pistolet, se tenant pret a executer sa menace. Il
+semblait qu'il eut grandi; son oeil dilate, brillant et terrible, fit
+reculer cet homme qui se vit mort, s'il desobeissait; et, avec un sourd
+rugissement, il remit son couteau dans la gaine.
+
+Mais la revolte n'etait pas encore apaisee. Ces hommes ne se laissaient
+pas dompter si facilement. Des exclamations furieuses se firent entendre,
+et les mutins chercherent a s'encourager l'un l'autre par leurs cris.
+
+Je m'etais place a cote du chef avec mes revolvers armes, pret a faire feu
+et resolu a le soutenir jusqu'a la mort. Beaucoup d'autres avaient fait
+comme moi, et, parmi eux, Rube, Garey, Sanchez le torero et le Maricopa.
+Les deux partis en presence etaient a peu pres egaux en nombre, et si nous
+en etions venus aux mains, le combat eut ete terrible; mais, juste a ce
+moment, quelque chose apparut dans le lointain qui calma nos fureurs
+intestines: c'etait l'ennemi commun. Tout a l'extremite occidentale de la
+vallee, nous apercumes des formes noires, par centaines, accourant a
+travers la plaine. Bien qu'elles fussent encore a une grande distance, les
+yeux exerces des chasseurs les reconnurent au premier regard; c'etaient
+des cavaliers; c'etaient des Indiens; c'etaient les Navajoes lances a
+notre poursuite. Ils arrivaient a plein galop, et se precipitaient a
+travers la prairie comme des chiens de chasse lances sur une piste. En un
+instant, ils allaient etre sur nous.
+
+--La-bas! cria Seguin: la-bas, voila des scalps de quoi vous satisfaire;
+mais prenez garde aux votres. Allons, a cheval! En avant l'atajo! je vous
+tiendrai parole. A cheval, braves compagnons! a cheval!
+
+Les derniers mots furent prononces d'un ton conciliant. Mais il n'y avait
+pas besoin de cela pour activer les mouvements des chasseurs. L'imminence
+du danger suffisait. Ils auraient pu sans doute soutenir l'attaque a
+l'abri des maisons, mais seulement jusqu'au retour du gros de la tribu, et
+ils sentaient bien que c'en etait fait de leur vie, s'ils etaient
+atteints. Rester dans la ville eut ete folie et personne n'y pensa. En un
+clin d'oeil nous etions tous en selle; l'_atajo_, charge des captifs et
+des provisions, se dirigeait en toute hate vers les bois. Nous nous
+proposions de traverser le defile qui ouvrait du cote de l'est, puisque
+notre retraite etait coupee par les cavaliers, venant de l'autre cote.
+Seguin avait pris la tete et conduisait la mule sur laquelle sa fille
+etait montee. Les autres suivaient, galopant a travers la plaine sans rang
+et sans ordre. Je fus des derniers a quitter la ville. J'etais reste en
+arriere avec intention, craignant quelque mauvais coup et determine a
+l'empecher si je pouvais.
+
+--Enfin, pensai-je, ils sont tous partis!
+
+Et enfoncant mes eperons dans les flancs de mon cheval, je m'elancai apres
+les autres.
+
+Quand j'eus galope jusqu'a environ cent yards des murs, un cri terrible
+retentit derriere moi; j'arretai mon cheval et me retournai sur ma selle
+pour voir ce que c'etait. Un autre cri plus terrible et plus sauvage
+encore m'indiqua l'endroit d'ou etait parti le premier. Sur le toit le
+plus eleve du temple, deux hommes se debattaient. Je les reconnus au
+premier coup d'oeil; je vis aussi que c'etait une lutte a mort. L'un des
+deux hommes etait le chef-medecin que je reconnus a ses cheveux blancs; la
+blouse etroite, les jambieres, les chevilles nues, le bonnet enfonce de
+son antagoniste me le firent facilement reconnaitre. C'etait le trappeur
+essorille. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je
+vis le denoument. Au moment ou je me retournais, le trappeur avait accule
+son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le
+forcait a se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait
+son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula
+sur les vetements de l'Indien; ses bras se detendirent; son corps, plie
+en deux sur le bord du parapet, se balanca un moment et tomba avec un
+bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le meme hurlement sauvage retentit
+encore une fois a mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me
+retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement
+de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un
+cheval lance au galop se fit entendre derriere moi, un cavalier me
+suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'etait
+le trappeur.
+
+--Prete rendu, c'est legitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure
+tout de meme.--Wagh! ca ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne;
+mais c'est egal, ca fait toujours plaisir.
+
+Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je
+vis suffit pour m'eclairer. Quelque chose pendait a la ceinture du vieux
+trappeur: on eut dit un echeveau de lin blanc comme la neige, mais ce
+n'etait pas cela; c'etait une chevelure, _c'etait un scalp_. Des gouttes
+de sang coulaient le long des fils argentes et, en travers, au milieu, on
+voyait une large bande rouge. C'etait la place ou le trappeur avait essuye
+son couteau!
+
+
+
+XXXIX
+
+
+COMBAT DANS LE DEFILE.
+
+Arrives au bois, nous suivimes le chemin des Indiens, en remontant le
+courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Apres une
+course de cinq milles, nous atteignimes l'extremite orientale de la
+vallee. La les sierras se rapprochent, entrent dans la riviere et forment
+un canon. C'est une porte gigantesque semblable a celle que nous avions
+traversee en entrant dans la vallee par l'ouest, et d'un aspect plus
+effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un cote ni de l'autre de la
+riviere; en cela ce canon differait du premier. La vallee etait encaissee
+par des rochers a pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit meme
+de la riviere. Celle-ci etait peu profonde; mais dans les moments de
+grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la vallee devenait
+inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces regions sans
+pluies.
+
+Nous penetrames dans le canon sans nous arreter, galopant sur les
+cailloux, contournant les roches enormes qui gisaient au milieu. Au-dessus
+de nous s'elevaient a plus de mille pieds de hauteur, des rochers
+menacants qui, parfois, s'avancaient jusqu'au-dessus du courant; des pins
+noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des
+masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures,
+et ajoutaient a l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais
+pittoresque. L'ombre projetee des roches surplombantes rendait le defile
+tres-sombre. L'obscurite etait augmentee encore par les nuages orageux qui
+descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un eclair
+dechirait la nue et se reflechissait dans l'eau a nos pieds. Les coups de
+tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait
+pas encore. Nous avancions en toute hate a travers l'eau peu profonde,
+suivant notre guide. Quelques endroits n'etaient pas sans dangers, car le
+courant avait une tres-grande force aux angles des rochers, et son
+impetuosite faisait perdre pied a nos chevaux; mais nous n'avions pas le
+choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et
+de l'eperon. Apres avoir marche ainsi pendant plusieurs centaines de
+yards, nous atteignimes l'entree du canon et gravimes les bords.
+
+--Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les renes, et montrant
+l'entree, voila la place ou nous devons faire halte. Nous pouvons les
+retenir ici assez longtemps pour les degouter du passage: voila ce que
+nous pouvons faire.
+
+--Vous etes sur qu'il n'y a point d'autre passage que celui-ci pour
+sortir?
+
+--Pas meme un trou a faire passer un chat; a moins qu'ils ne fassent le
+tour par l'autre bout; et ca leur prendrait, pour sur, au moins deux
+jours.
+
+--Il faut defendre ce passage, alors. Pied a terre, compagnons!
+Placez-vous derriere les rochers.
+
+--Si vous voulez m'en croire, cap'n, vous enverrez les mules et les femmes
+en avant avec un detachement pour les garder; ca ne galope pas bien, ces
+betes-la. Et il faudra se demener de la tete et de la queue quand nous
+aurons a deguerpir d'ici; s'ils partent maintenant nous les rattraperons
+aisement de l'autre cote sur la prairie.
+
+--Vous avez raison, Rube; nous ne pourrons pas tenir bien longtemps ici:
+nos munitions s'epuiseront. Il faut qu'ils aillent en avant. Cette
+montagne est-elle dans la direction de notre route, pensez-vous?
+
+Seguin, en disant cela, montrait un pic couvert de neiges, qui dominait la
+plaine au loin a l'est.
+
+--Le chemin que nous devons suivre pour gagner la vieille Mine passe tout
+aupres, cap'n. Au sud-est de cette neige, il y a un passage; c'est par la
+que je me suis sauve.
+
+--Tres-bien; le detachement se dirigera sur cette montagne. Je vais donner
+l'ordre du depart tout de suite.
+
+Vingt hommes environ, ceux qui avaient les plus mauvais chevaux, furent
+choisis dans la troupe. On leur confia la garde de l'_atajo_ et des
+captifs, et ils se dirigerent immediatement vers la montagne neigeuse.
+El-Sol s'en alla avec ce detachement, se chargeant particulierement de
+eiller sur Dacoma et sur la fille de notre chef. Nous autres tous, nous
+nous preparames a defendre le defile. Les chevaux furent attaches dans une
+gorge, et nous primes position de maniere a commander l'embouchure du
+_canon_ avec nos fusils. Nous attendions en silence l'approche de
+l'ennemi.
+
+Nous n'avions encore entendu aucun cri de guerre; mais nous savions que
+ceux qui nous poursuivaient ne devaient pas etre loin, et, agenouilles
+derriere les rochers, nous tendions nos regards a travers les tenebres de
+la sombre ravine. Il est difficile de donner avec la plume une idee plus
+exacte de notre position. Le lieu que nous avions choisi pour etablir
+notre ligne de defense etait unique dans sa disposition, et il n'est pas
+aise de le decrire. Cependant je ne puis me dispenser de faire connaitre
+quelques-uns des caracteres particuliers du site, pour l'intelligence de
+ce qui va suivre.
+
+La riviere, apres avoir decrit de nombreux detours en suivant un canal
+sinueux et peu profond, entrait dans le _canon_ par une vaste ouverture
+semblable a une porte bordee de deux piliers gigantesques. L'un de ces
+piliers etait forme par l'extremite escarpee de la chaine granitique;
+l'autre etait une masse detachee de roches stratifiees. Apres cette
+ouverture, le canal s'elargissait jusqu'a environ cent yards; son lit
+etait seme de roches enormes et de monceaux d'arbres a demi submerges. Un
+peu plus loin, les montagnes se rapprochaient si pres, que deux cavaliers
+de front, pouvaient a peine passer; plus loin, le canal s'elargissait de
+nouveau, et le lit de la riviere etait encore rempli de rochers, enormes
+fragments qui s'etaient detaches des montagnes et avaient roule la. La
+place que nous avions choisie etait au milieu des rochers et des troncs
+d'arbres, en dedans du _canon_, et au-dessous de la grande ouverture qui
+en fermait l'entree en venant du dehors. La necessite nous avait fait
+prendre cette position; c'etait la seule ou la rive presentat une pente et
+un chemin en communication avec le pays ouvert, par ou nos ennemis
+pouvaient nous prendre en flanc si nous les laissions arriver jusque-la.
+Il fallait, a tout prix, empecher cela; nous nous placames donc de
+maniere a defendre l'etroit passage qui formait le second etranglement du
+canal. Nous savions que, au dela de ce point, les rochers a pic arrivaient
+des deux cotes jusque dans l'eau, et qu'il etait impossible de les gravir.
+Si nous pouvions leur interdire l'acces du bord incline, il ne leur serait
+pas possible d'avancer plus loin. Ils n'auraient plus des lors d'autre
+ressource que de nous prendre en flanc, en retournant par la vallee et en
+faisant le tour par le defile de l'ouest, ce qui necessitait une course de
+cinquante milles au moins. En tout cas, nous pouvions les tenir en echec
+jusqu'a ce que l'_atajo_ eut gagne une bonne avance; et alors, montant a
+cheval, forcer de vitesse pour les rattraper pendant la nuit. Nous savions
+bien qu'il nous faudrait, a la fin, abandonner la defense, faute de
+munitions, et nous n'en avions pas pour bien longtemps.
+
+Au commandement de notre chef, nous nous etions jetes au milieu des
+rochers. Le tonnerre grondait au-dessus de nos tetes et le bruit se
+repercutait dans le _canon_. De noirs nuages roulaient sur le precipice,
+dechires de temps en temps par les eclairs. De larges gouttes commencaient
+a tomber sur les pierres. Comme Seguin me l'avait dit, la pluie, le
+tonnerre et les eclairs sont des phenomenes rares dans ces regions; mais,
+lorsqu'ils s'y produisent, c'est avec la violence qui caracterise les
+tempetes des tropiques. Les elements, sortant de leur tranquillite
+ordinaire, se livrent a de terribles batailles. L'electricite longtemps
+amassee, rompt son equilibre, semble vouloir tout ravager et substituer un
+nouveau chaos aux harmonies de la nature. L'oeil du geognosiste, en
+observant les traits de cette terre elevee, ne peut se tromper sur les
+caracteres de ses variations atmospheriques. Les effrayants _canons_, les
+profondes ravines, les rives irregulieres des cours d'eau, leurs lits
+creuses a pic, tout demontre que c'est un pays a inondations subites. Au
+loin, a l'est, en amont de la riviere, nous voyions le tempete dechainee
+dans toute sa fureur. Les montagnes, de ce cote, etaient completement
+voilees; d'epais nuages de pluie les couvraient, et nous entendions le
+bruit sourd de l'eau tombant a flots. Nous ne pouvions manquer d'etre
+bientot atteints.
+
+--Qu'est-ce qui les arrete donc? demanda une voix.
+
+Ceux qui nous poursuivaient avaient eu le temps d'arriver. Ce retard etait
+inexplicable.
+
+--Dieu seul le sait! repondit un autre. Je suppose qu'ils ont fait halte a
+la ville pour se badigeonner a neuf.
+
+--Eh bien, leurs peintures seront lavees, c'est sur. Prenez garde a vos
+amorces, vous autres, entendez-vous?
+
+--Par le diable! il va en tomber une, d'ondee!
+
+--C'est ce qu'il nous faut, garcons! Hourra pour la pluie! cria le vieux
+Rube.
+
+--Pourquoi? Est-ce que tu eprouves le besoin d'etre trempe, vieux fourreau
+de cuir?
+
+--C'est justement ce que l'Enfant desire.
+
+--Eh bien, pas moi. Je voudrais bien savoir quel tant besoin tu as d'etre
+mouille. Est-ce que tu veux mettre ta vieille carcasse a la lessive?
+
+--S'il pleut pendant deux heures, voyez-vous, continua Rube sans prendre
+garde a cette plaisanterie, nous n'aurons plus besoin de rester ici,
+voyez-vous!
+
+--Et pourquoi cela, Rube? demanda Seguin avec interet.
+
+--Pourquoi, cap'n? repondit le guide: J'ai vu un orage faire de cette
+gorge un endroit dans lequel ni vous ni personne n'auriez voulu vous
+aventurer. Hourra! le voici qui vient pour sur, le voici! hourra!
+
+Comme le trappeur prononcait ces derniers mots, un gros nuage noir
+arrivait de l'est en roulant et enveloppait de ses replis gigantesques
+tout le defile; les eclairs dechiraient ses flancs et le tonnerre
+retentissait avec violence. La pluie, des lors, se mit a tomber, non pas
+en gouttes, mais selon les voeux du chasseur, a pleins torrents. Les
+hommes s'empresserent de couvrir les batteries de leurs fusils avec le pan
+de leurs blouses, et resterent silencieux sous les assauts de la tempete.
+Un autre bruit, que nous entendimes entre les piliers, attira notre
+attention. Ce bruit ressemblait a celui d'un train de voitures passant sur
+une route de gravier. C'etait le pietinement des chevaux sur le lit de
+galets du _canon_. Les Navajoes approchaient. Tout a coup le bruit cessa.
+Ils avaient fait halte. Dans quel dessein? Sans doute pour reconnaitre.
+Cette hypothese se verifia: peu d'instants apres, quelque chose de rouge
+se montra au-dessus d'une roche eloignee. C'etait le front d'un Indien,
+recouvert de sa couche de vermillon. Il etait hors de portee du fusil, et
+les chasseurs le suivirent de l'oeil sans bouger. Bientot un autre parut,
+puis un autre, puis, enfin, un grand nombre de formes noires se glisserent
+de roche en roche, s'avancant ainsi a travers le _canon_. Ils avaient mis
+pied a terre et s'approchaient silencieusement.
+
+Nos figures etaient cachees par le varech qui couvrait les rochers, et les
+Indiens ne nous avaient pas encore apercus. Il etait evident qu'ils
+etaient dans le doute sur la question de savoir si nous avions marche en
+avant, et leur avant-garde poussait une reconnaissance. En peu de temps,
+le plus avance, tantot sautant, tantot courant, etait arrive a la place ou
+le _canon_ se resserrait le plus. Il y avait un gros rocher pres de ce
+point, et le haut de la tete de l'Indien se montra un instant au-dessus.
+Au meme moment, une demi-douzaine de coups de feu partirent: la tete
+disparut, et, l'instant d'apres, nous vimes le bras brun du sauvage etendu
+la paume en l'air. Les messagers de mort etaient alles a leur adresse. Nos
+ennemis avaient des lors, en perdant un des leurs, il est vrai, acquis la
+certitude de notre presence et decouvert notre position. L'avant-garde
+battit en retraite avec les memes precautions qu'elle avait prises pour
+s'avancer. Les hommes qui avaient tire rechargerent leurs armes, et se
+remettant a genoux, se tinrent l'oeil en arret et le fusil arme. Un long
+intervalle de temps s'ecoula avant que nous entendissions rien du cote de
+l'ennemi, qui, sans doute, etait en train de debattre un plan d'attaque.
+Il n'y avait pour eux qu'un moyen de venir a bout de nous, c'etait
+d'executer une charge par le _canon_, et de nous attaquer corps a corps.
+En faisant ainsi, ils avaient la chance de n'essuyer que la premiere
+decharge et d'arriver sur nous avant que nous eussions le temps de
+recharger nos armes. Comme ils avaient de beaucoup l'avantage du nombre,
+il leur deviendrait facile de gagner la bataille au moyen de leurs longues
+lances.
+
+Nous comprenions fort bien tout cela, mais nous savions aussi qu'une
+premiere decharge, quand elle est bien dirigee, a pour effet certain
+d'arreter court une troupe d'Indiens, et nous comptions la-dessus pour
+notre salut. Nous etions convenus de tirer par pelotons, afin de nous
+menager une seconde volee si les Indiens ne battaient pas en retraite a la
+premiere. Pendant pres d'une heure, les chasseurs resterent accroupis sous
+une pluie battante, ne s'occupant que de tenir a l'abri les batteries de
+leurs fusils. L'eau commencait a couler en ruisseaux plus rapides entre
+les galets et a tourbillonner autour des roches. Elle remplissait le large
+canal dans lequel nous etions et nous montait jusqu'a la cheville.
+Au-dessus et au-dessous, le courant resserre dans les etranglements du
+canal courait avec une impetuosite croissante. Le soleil s'etait couche,
+ou du moins avait disparu, et la ravine ou nous nous trouvions etait
+completement obscure. Nous attendions avec impatience que l'ennemi se
+montrat de nouveau.
+
+--Ils sont peut-etre partis pour faire le tour? suggera un des hommes.
+
+--Non! ils attendront jusqu'a la nuit; alors seulement ils attaqueront.
+
+--Laissez-les attendre, alors, si ca leur plait, murmura Rube. Encore une
+demi-heure et ca ira bien; ou c'est que l'Enfant ne comprend plus rien aux
+apparences du temps.
+
+--St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent!
+
+Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en
+foule, se montraient a distance, remplissant tout le lit de la riviere.
+C'etaient les Indiens a cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient executer
+une charge. Leurs mouvements nous confirmerent dans cette idee. Ils
+s'etaient formes en deux corps, et tenaient leurs arcs prets a lancer une
+grele de fleches au moment ou ils prendraient le galop.
+
+--Garde a vous, garcons! cria Rube, voila le moment de bien se tenir;
+attention a viser juste, et a taper dur, entendez-vous!
+
+Le trappeur n'avait pas acheve de parler qu'un hurlement terrible eclata,
+pousse par deux cents voix reunies. C'etait le cri de guerre des Navajoes.
+A ces cris menacants, les chasseurs repondirent par de retentissantes
+acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages
+hurlements de leurs allies Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arreterent
+un moment derriere l'etranglement du _canon_, jusqu'a ce que ceux qui
+etaient en arriere les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur
+cri de guerre, ils se precipiterent en avant vers l'etroite ouverture.
+Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient depassee avant qu'un
+coup de feu eut ete tire. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la
+petarade des rifles et les detonations plus fortes des tromblons
+espagnols, meles aux sifflements des fleches indiennes. Les clameurs
+d'encouragement et de defi se croisaient; au milieu du bruit l'on
+distinguait les sourdes imprecations de ceux qu'avait atteints la balle ou
+la fleche empoisonnee.
+
+Plusieurs Indiens etaient tombes a notre premiere volee, d'autres
+s'etaient avances jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lancaient leurs
+fleches a la figure. Mais tous nos fusils n'etaient pas decharges, et a
+chaque detonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos
+audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourne derriere les rochers, se
+reformait pour une nouvelle charge. C'etait le moment le plus dangereux.
+Nos fusils etaient vides; nous ne pouvions plus les empecher de forcer le
+passage et d'arriver jusqu'a la plaine ouverte. Je vis Seguin tirer son
+pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme
+semblable a suivre son exemple. Nous nous precipitames sur les traces de
+notre chef jusqu'a l'embouchure du _canon_, et la nous attendimes la
+charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspere par toutes
+sortes de raisons, etait decide a nous exterminer coute que coute. Nous
+entendimes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il resonnait,
+repercute par mille echos, les sauvages s'elancerent au galop vers
+l'ouverture.
+
+--Maintenant, a nous! cria une voix. Feu! hourra!
+
+La detonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui
+etaient en avant reculerent et s'abattirent en arriere, se debattant des
+quatre pieds dans l'etroit passage. Ils tomberent tous a la fois, et
+barrerent entierement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derriere
+excitant leurs montures. Plusieurs furent renverses sur les corps
+amonceles. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux
+pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent a se frayer un
+passage et nous attaquerent avec leurs lances. Nous les repoussames a
+coups de crosses et en vinmes aux mains avec les couteaux et les
+tomahawks. Le courant refoule par le barrage des cadavres d'hommes et de
+chevaux, se brisait en ecumant contre les rochers. Nous nous battions dans
+l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos tetes, et nous
+etions aveugles par les eclairs. Il semblait que les elements prissent
+part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que
+jamais. Les jurements sortaient des bouches ecumantes, et les hommes
+s'etouffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort
+d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des
+chevaux qui, jusque-la, avaient obstrue le passage, et les entrainait
+au-dela de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous
+ecraser. Grand Dieu! ils se reunissent pour une nouvelle charge, et nos
+fusils sont vides!
+
+A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris
+des hommes, ce ne sont pas les detonations des armes a feu; ce ne sont pas
+les eclats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri
+d'alarme se fait entendre derriere nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur
+votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se
+precipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au
+meme instant, mes yeux sont attires par une masse qui s'approche. A moins
+de vingt yards de la place ou je suis, et entrant dans le _canon_, je vois
+une montagne noire et ecumante: c'est l'eau, portant sur la crete de ses
+vagues des arbres deracines et des branches tordues. Il semble que les
+portes de quelque ecluse gigantesque ont ete brusquement ouvertes, et que
+le premier flot s'en echappe. Au moment ou mes yeux l'apercoivent, elle se
+heurte contre les piliers de l'entree du _canon_ avec un bruit semblable a
+celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'eleve a une hauteur de
+vingt pieds. Un instant apres, l'eau se precipite a travers l'ouverture.
+J'entends les cris d'epouvante des Indiens qui font faire volte-face a
+leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord, a la suite de
+mes compagnons. Je suis arrete par le flot qui me monte deja jusqu'aux
+cuisses; mais, par un effort desespere, je plonge et fends la vague,
+jusqu'a ce que j'aie atteint un lieu de surete. A peine suis-je parvenu a
+grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et
+bouillonnant. Je m'arrete pour le regarder. D'ou je suis, je puis
+apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au
+grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparaitre a
+l'angle du rocher. Les corps des morts et des blesses gisent encore dans
+le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blesses
+poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos
+camarades nous appellent a leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire
+pour les sauver! Le courant les saisit dans son irresistible tourbillon;
+ils sont enleves comme des plumes, et emportes avec la rapidite d'un
+boulet de canon.
+
+--Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh!
+
+--Qui sont-ils? demande Seguin; les hommes regardent autour d'eux avec
+anxiete.
+
+--Il y a un Delaware et le gros Jim Harris. puis...
+
+--Quel est le troisieme qui manque? Personne ne peut-il me le dire?
+
+--Je crois, capitaine, que c'est Kirker.
+
+--C'est Kirker, par l'Eternel! Je l'ai vu tomber, wagh! Ils auront son
+scalp, c'est certain.
+
+--S'ils peuvent le repecher, ca ne fait pas de doute.
+
+--Ils auront a en repecher plus d'un des leurs, j'ose le dire. C'est un
+furieux coup de maree, sacr...! Je les ai bien vus courir comme le
+tonnerre; mais l'eau court vite et ces moricauds passeront un mauvais
+quart d'heure si elle leur arrive sur le corps avant qu'ils aient gagne
+l'autre bout!
+
+Pendant que le trappeur parlait, les corps de ses camarades qui se
+debattaient encore au milieu du flot, etaient emportes a un detour du
+_canon_ et tourbillonnaient hors de notre vue. Le chenal etait alors
+rempli par l'eau ecumante et jaunatre qui battait les flancs du rocher et
+se precipitait en avant. Nous etions pour le moment hors de danger. Le
+_canon_ etait devenu impraticable, et apres avoir considere quelques
+instants le torrent, en proie, pour la plupart, a une profonde angoisse,
+nous fimes volte-face et gagnames l'endroit ou nous avions laisse nos
+chevaux.
+
+
+
+XL
+
+
+LA BARRANCA.
+
+Apres avoir conduit nos chevaux vers l'ouverture qui donnait sur la
+plaine, nous revinmes au fourre pour couper du bois et allumer du feu.
+Nous nous sentions en surete. Nos ennemis, en supposant qu'ils eussent
+echappe dans leur vallee ne pouvaient nous atteindre qu'en faisant le tour
+des montagnes, ou en attendant que la riviere eut repris son niveau. Il
+est vrai que l'eau devait baisser aussi vite qu'elle s'etait elevee si la
+pluie cessait; mais, heureusement, l'orage etait encore dans toute sa
+force. Nous savions qu'il nous serait facile de rejoindre promptement
+l'_atajo_, et nous nous determinames a rester quelque temps pres du
+_canon_, jusqu'a ce que les hommes et les chevaux eussent pu rafraichir
+leurs forces par un repas. Les uns et les autres avaient besoin de
+nourriture et les evenements des jours precedents n'avaient pas permis
+d'etablir un bivouac regulier. Bientot les feux flamberent sous le couvert
+des rochers surplombant. Nous fimes griller de la viande sechee pour notre
+souper, et nous mangeames avec appetit. Nous avions grand besoin aussi de
+secher nos vetements. Plusieurs hommes avaient ete blesses. Ils furent,
+tant bien que mal, panses par leurs camarades, le docteur etant alle en
+avant avec l'_atajo_.
+
+Nous demeurames quelques heures pres du _canon_. La tempete continuait a
+mugir autour de nous, et l'eau s'elevait de plus en plus. C'etait
+justement ce que nous desirions. Nous regardions avec une vive
+satisfaction le flot monter a une telle hauteur que, Rube l'assurait, la
+riviere ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de
+plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il etait
+pres de minuit quand nous montames a cheval. La pluie avait presque efface
+les traces laissees par le detachement d'El-Sol; mais la plupart des
+hommes de la troupe etaient d'excellents guides, et Rube, prenant la tete,
+nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un eclair nous
+montrait les pas des mules marques dans la boue, et le pic blanc qui nous
+servait de point de mire. Nous marchames toute la nuit. Une heure apres le
+lever du soleil, nous rejoignions l'_atajo_, pres de la base de la
+montagne neigeuse. Nous fimes halte dans un des defiles, et, apres
+quelques instants employes a dejeuner, nous continuames notre voyage a
+travers la sierra. La route conduisait, par une ravine dessechee, vers une
+plaine ouverte qui s'etendait a perte de vue a l'est et a l'ouest. C'etait
+un desert.
+
+ * * * * *
+
+Je n'entrerai pas dans le detail de tous les evenements qui marquerent la
+traversee de cette terrible _jornada_. Ces evenements etaient du meme
+genre que ceux que nous avions essuyes dans les deserts de l'ouest. Nous
+eumes a souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60
+milles sans eau. Nous traversames des plaines couvertes de sauge ou pas un
+etre vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensite qui nous
+environnait. Nous fumes obliges de faire cuire nos aliments sans autre
+combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'epuiserent, et les
+mules de bagages tomberent l'une apres l'autre sous le couteau des
+chasseurs affames. Plusieurs nuits, nous dumes nous passer de feu. Nous
+n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se fut pas encore
+montre, nous savions qu'il devait etre sur nos traces. Nous avions voyage
+avec une telle rapidite qu'il n'avait pu encore parvenir a nous rejoindre.
+Pendant trois jours, nous nous etions diriges vers le sud-est. Le soir du
+troisieme jour, nous decouvrimes les sommets des Mimbres, a la bordure
+orientale du desert. Les pics de ces montagnes etaient bien connus des
+chasseurs et servirent desormais a diriger notre marche. Nous nous
+approchions des Mimbres en suivant une diagonale.
+
+Notre intention etait de traverser la sierra par la route de la
+Vieille-Mine, l'ancien etablissement, si prospere autrefois, de notre
+chef. Pour lui, chaque detail du paysage etait un souvenir. Je remarquai
+que son ardeur lui revenait a mesure que nous avancions. Au coucher du
+soleil, nous atteignimes la tete de la _Barranca del oro_, une crevasse
+immense qui traversait la plaine ou etait assise la mine deserte. Cet
+abime, qui semblait avoir ete ouvert par quelque tremblement de terre,
+presentait une longueur de vingt milles. De chaque cote il y avait un
+chemin, le sol etait plat et s'etendait jusqu'au bord meme de la fissure
+beante. A peu pres a moitie chemin de la mine, sur la rive gauche, le
+guide connaissait une source, et nous nous dirigeames de ce cote avec
+l'intention de camper pres de l'eau.
+
+Nous marchions peniblement. Il etait pres de minuit quand nous atteignimes
+la source. Nos chevaux furent deteles et attaches au milieu de la plaine.
+Seguin avait resolu que nous nous reposerions la plus longtemps qu'a
+l'ordinaire. Il se sentait rassure en approchant de ce pays qu'il
+connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui
+bordaient la source, nous allumames notre feu au milieu de ce bois. Une
+mule fut encore sacrifiee a la divinite de la faim, et les chasseurs,
+Apres s'etre repus de cette viande coriace, s'etendirent sur le sol et
+s'endormirent. L'homme prepose a la garde des chevaux resta seul debout,
+s'appuyant sur son rifle, pres de la caballada. J'etais couche pres du
+feu, la tete appuyee sur ma selle; Seguin etait pres de moi avec sa fille.
+Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives etaient pelotonnees
+a terre, enveloppees dans leurs tilmas et leurs couvertures rayees. Toutes
+dormaient ou semblaient dormir.
+
+Comme les autres, j'etais epuise de fatigue; mais l'agitation de mes
+pensees me tenait eveille. Mon esprit contemplait l'avenir brillant.
+Bientot,--pensai-je,--bientot je serai delivre de ces horribles scenes;
+bientot il me sera permis de respirer une atmosphere plus pure, pres de ma
+bien-aimee Zoe. Charmante Zoe! Dans deux jours je vous retrouverai, je
+vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos levres
+cheries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons
+nos promenades dans le jardin silencieux, sous les allees qui bordent la
+riviere; nous nous assierons encore sur les bancs couverts de mousse,
+pendant les heures tranquilles du soir; nous nous repeterons ces mots
+brulants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zoe,
+innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance
+enfantine: "Henri, qu'est-ce que le mariage?" Ah! douce Zoe! vous
+l'apprendrez bientot! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc
+serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zoe! Zoe! etes-vous eveillee?
+etes-vous etendue sur votre lit en proie a l'insomnie, ou suis-je present
+dans vos reves? Aspirez-vous apres mon retour comme j'y aspire moi-meme?
+Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passee! Je ne puis prendre aucun repos;
+j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relache, en avant,
+toujours en avant!
+
+Mon oeil etait arrete sur la figure d'Adele, eclairee par la lueur du feu.
+J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, eleve, les sourcils
+arques et les narines recourbees; mais la fraicheur du teint n'y etait
+plus; le sourire de l'innocence angelique avait disparu. Les cheveux
+etaient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermete et
+une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation
+de plus d'une scene terrible. Elle etait toujours belle, mais ce n'etait
+plus la beaute etheree de ma bien-aimee. Son sein etait souleve par des
+pulsations breves et irregulieres. Une ou deux fois, pendant que je la
+regardais, elle s'eveilla a moitie, et murmura quelques mots dans la
+langue des Indiens. Son sommeil etait inquiet et agite. Pendant le voyage,
+Seguin avait veille sur elle avec toute la sollicitude d'un pere; mais
+elle avait recu ses soins avec indifference, et tout au plus avait-elle
+adresse un froid remerciment. Il etait difficile d'analyser les sentiments
+qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le
+silence. Le pere avait cherche une ou deux fois a reveiller en elle
+quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succes; et chaque fois il
+avait du, le coeur rempli de tristesse, renoncer a ses efforts. Je le
+croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je
+vis qu'il avait les yeux fixes sur sa fille avec un interet profond, et
+pretait l'oreille aux phrases entrecoupees qui s'echappaient de ses
+levres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxiete
+qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles
+pour moi, qu'Adele avait murmures tout endormie, j'avais saisi le nom de
+"Dacoma". Je vis Seguin tressaillir a ce nom.
+
+--Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'etais eveille, elle reve; elle a des
+songes agites. J'ai presque envie de l'eveiller.
+
+--Elle a besoin de repos, repondis-je.
+
+--Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma.
+
+--C'est le nom du chef captif.
+
+--Oui. Ils devaient se marier, conformement a la loi indienne.
+
+--Mais comment savez-vous cela?
+
+--Par Rube. Il l'a entendu dire pendant qu'il etait prisonnier dans leur
+ville.
+
+--Et l'aimait-elle, pensez-vous?
+
+--Non; il est clair que non. Elle avait ete adoptee comme fille par le
+chef-medecin et Dacoma la reclamait pour epouse.
+
+Moyennant certaines conditions, elle lui aurait ete livree. Elle le
+redoutait et ne l'aimait pas, les paroles entrecoupees de son reve en font
+foi. Pauvre enfant! quelle triste destinee que la sienne!
+
+--Encore deux journees de marche et ses epreuves seront terminees. Elle
+sera rendue a la maison paternelle, a sa mere.
+
+--Ah! si elle reste dans cet etat, le coeur de ma pauvre Adele en sera
+brise!
+
+--Ne craignez pas cela, mon ami. Le temps lui rendra la memoire. Il me
+semble avoir entendu parler d'une histoire semblable arrivee dans les
+etablissements frontieres du Mississipi.
+
+--Oh! sans doute; il y en a eu beaucoup de semblables. Esperons que tout
+se passera bien.
+
+--Une fois chez elle, les objets qui ont entoure son enfance feront vibrer
+quelque corde du souvenir. Elle peut encore se rappeler tout le passe. Ne
+le croyez-vous pas?
+
+--Esperons! esperons!
+
+--En tout cas, la societe de sa mere et de celle sa soeur effaceront
+bientot les idees de la vie sauvage. Ne craignez rien! Elle redeviendra
+votre fille encore.
+
+Je disais tout cela dans le but de le consoler. Seguin ne repondit rien;
+mais je vis que sa figure conservait la meme expression de douleur et
+d'inquietude. Mon coeur n'etait pas non plus exempt d'alarmes. De noirs
+pressentiments commencaient a m'agiter sans que j'en pusse definir la
+cause. Ses pensees etaient-elles du meme genre que les miennes?
+
+--Combien de temps nous faut-il encore, demandai-je, pour atteindre votre
+maison du Del-Norte?
+
+Je ne sais pourquoi je fis alors cette question. Craignais-je encore que
+nous pussions etre atteints par l'ennemi qui nous poursuivait?
+
+--Nous pouvons arriver apres-demain soir, repondit-il. Fasse le ciel que
+nous les retrouvions en bonne sante!
+
+Je tressaillis a ces mots. Ils me devoilaient la cause de mes inquietudes;
+c'etait la le vrai motif de mes vagues pressentiments.
+
+--Vous avez des craintes? demandai-je avidement.
+
+--J'ai des craintes.
+
+--Des craintes. De quoi? de qui?
+
+--Des Navajoes.
+
+--Des Navajoes?
+
+--Oui. Je suis inquiet depuis que je les ai vus se diriger a l'est du
+Pinon. Je ne puis comprendre pourquoi ils ont pris cette direction, a
+moins d'admettre qu'ils meditaient une attaque contre les etablissements
+qui bordent la vieille route des Llanos. Sinon, je crains qu'ils n'aient
+fait une descente dans la vallee d'El-Paso, peut-etre sur la ville
+elle-meme. Une chose peut les avoir empeche d'attaquer la ville; c'est le
+depart de la troupe de Dacoma, qui les a trop affaiblis pour tenter cette
+entreprise; mais le danger n'en sera devenu que plus grand pour les petits
+etablissements qui sont au nord et au sud de cette ville.
+
+Le malaise que j'avais ressenti jusque-la sans m'en rendre compte,
+provenait d'un mot qui etait echappe a Seguin a la source du Pinon. Mon
+esprit avait creuse cette idee, de temps en temps, pendant que nous
+traversions le desert; mais comme il n'avait plus parle de cela depuis, je
+pensai qu'il n'y attachait pas grande importance. Je m'etais grandement
+trompe.
+
+--Il est plus que probable, continua-t-il, que les habitants d'El-Paso
+auront pu se defendre. Ils se sont battus deja avec plus de courage que ne
+le font d'ordinaire les habitants des autres villes; aussi, depuis assez
+longtemps, ils ont ete exempts du pillage, en partie a cause de cela, en
+partie a cause de la protection qui resultait pour eux du voisinage de
+notre bande, pendant ces derniers temps, circonstance parfaitement connue
+des sauvages. Il est a esperer que la crainte de nous rencontrer aura
+empeche ceux-ci de penetrer dans la _jornada_, au nord de la ville. S'il
+en est ainsi, les notres auront ete preserves.
+
+--Dieu veuille qu'il en soit ainsi! m'ecriai-je.
+
+--Dormons, ajouta Seguin, peut-etre nos craintes sont-elles chimeriques,
+et, en tout cas, elles ne servent a rien. Demain nous reprendrons notre
+course, sans plus nous arreter, si nos betes peuvent y suffire.
+Reposez-vous, mon ami; vous n'avez pas trop de temps pour cela.
+
+Ce disant, il appuya sa tete sur sa selle, et s'arrangea pour dormir. Peu
+d'instants apres, comme si cela eut ete un acte de sa volonte, il parut
+plonge dans un profond sommeil. Il n'en fut pas de meme pour moi. Le
+sommeil avait fui mes paupieres; j'etais dans l'agitation de la fievre;
+j'avais le cerveau rempli d'images effrayantes. Le contraste entre ces
+idees terribles et les reveries de bonheur, auxquelles je venais de me
+livrer quelques instants auparavant, rendait mes apprehensions encore plus
+vives. Je me representai les scenes affreuses qui, peut-etre,
+s'accomplissaient dans ce moment meme; ma bien-aimee se debattant entre
+les bras d'un sauvage audacieux; car les Indiens du Sud, je le savais,
+n'etaient nullement doues de ces delicatesses chevaleresques, de cette
+reserve froide qui caracterisent les peaux rouges des forets. Je la voyais
+entrainee en esclavage, devenant la _squaw_ de quelque Indien brutal, et
+dans l'agonie de ces pensees, je me dressai sur mes pieds, et me mis a
+courir a travers la prairie. A moitie fou, je marchais sans savoir ou
+j'allais. J'errai ainsi pendant plusieurs heures, sans me rendre compte du
+temps. Je m'arretai au bord de la barranca. La lune brillait, mais l'abime
+beant, ouvert a mes pieds, etait rempli d'ombre et de silence. Mon oeil ne
+pouvait en percer les tenebres. A une grande distance au-dessus de moi
+j'apercevais le camp et la caballada; mes forces etaient epuisees, et
+donnant cours a ma douleur, je m'assis sur le bord meme de l'abime. Les
+tortures aigues qui m'avaient donne des forces jusque-la firent place a un
+sentiment de profonde lassitude. Le sommeil vainquit la douleur: je
+m'endormis.
+
+
+
+XLI
+
+
+L'ENNEMI.
+
+Je dormis peut-etre une heure ou une heure et demie. Si mes reves eussent
+ete des realites, ils auraient rempli l'espace d'un siecle. L'air frais du
+matin me reveilla tout frissonnant. La lune etait couchee; je me rappelais
+l'avoir vue tout pres de l'horizon quand le sommeil m'avait pris.
+Neanmoins, il ne faisait pas tres-nuit, et je voyais tres-loin a travers
+la brume.
+
+--Peut-etre est-ce l'aube, pensai-je, et je me tournai du cote de l'est.
+
+En effet, une ligne de lumiere bordait l'horizon de ce cote. Nous etions
+au matin. Je savais que l'intention de Seguin etait de partir de
+tres-bonne heure, et j'allais me lever, lorsque des voix frapperent mon
+oreille. J'entendais des phrases courtes, comme des exclamations, et le
+bruit d'une troupe de chevaux sur le sol ferme de la prairie.
+
+--Ils sont leves, pensai-je, et se preparent a partir.
+
+Dans cette persuasion, je me dressai sur mes pieds, et hatai ma course
+vers le camp. Au bout de dix pas, je m'apercus que le bruit des voix
+venait de derriere moi. Je m'arretai pour ecouter. Plus de doute, je m'en
+eloignais.
+
+-Je me suis trompe de direction! dis-je en moi-meme, et je m'avancai au
+bord de la barranca pour m'en assurer.
+
+Quel fut mon etonnement lorsque je reconnus que j'etais bien dans la bonne
+voie, et que cependant le bruit provenait de l'autre cote! Ma premiere
+idee fut que la troupe m'avait laisse la et s'etait mise en route.
+
+--Mais non; Seguin ne m'aurait pas ainsi abandonne. Ah! Il a sans doute
+envoye quelques hommes a ma recherche, ce sont eux.
+
+Je criai: Hola! pour leur faire savoir ou j'etais. Pas de reponse. Je
+criai de nouveau plus fort que la premiere fois. Le bruit cessa
+immediatement. J'imaginais que les cavaliers pretaient l'oreille, et je
+criai une troisieme fois de toutes mes forces. Il y eut un moment de
+silence; puis, j'entendis le murmure de plusieurs voix et le bruit du
+galop des chevaux qui venaient vers moi. Je m'etonnais de ce que personne
+n'eut encore repondu a mon appel; mais mon etonnement fit place a la
+consternation quand je m'apercus que la troupe qui s'approchait etait de
+l'autre cote de la barranca. Avant que je fusse revenu de ma surprise, les
+cavaliers etaient en face de moi et s'arretaient sur le bord de l'abime.
+J'en etais separe par la largeur de la crevasse, environ trois cents
+yards, mais je les voyais tres-distinctement a travers la brume legere.
+Ils paraissaient etre une centaine; a leurs longues lances, a leurs tetes
+emplumees, a leurs corps demi-nus, je reconnus, au premier coup d'oeil,
+des Indiens.
+
+Je ne cherchai pas a en savoir davantage: je m'elancai vers le camp de
+toute la vitesse de mes jambes. Je vis, de l'autre cote, les cavaliers qui
+galopaient parallelement. En arrivant a la source, je trouvai les
+chasseurs, pris au depourvu, et s'elancant sur leurs selles. Seguin et
+quelques autres etaient alles au bord de la crevasse, et regardaient d'un
+autre cote. Il n'y avait plus a penser a une retraite immediate pour
+eviter d'etre vus, car l'ennemi, a la faveur du crepuscule, avait deja pu
+reconnaitre la force de notre troupe.
+
+Quoique les deux bandes ne fussent separees que par une distance de trois
+cents yards, elles avaient a parcourir au moins vingt milles avant de
+pouvoir se rencontrer. En consequence, Seguin et les chasseurs avaient le
+temps de se reconnaitre. Il fut donc resolu qu'on resterait ou l'on etait,
+jusqu'a ce qu'on put savoir a qui nous avions affaire. Les Indiens avaient
+fait halte de l'autre cote, en face de nous, et restaient en selle,
+cherchant a percer la distance. Ils semblaient surpris de cette rencontre.
+L'aube n'etait pas encore assez claire pour qu'ils pussent distinguer qui
+nous etions. Bientot le jour se fit: nos vetements, nos equipages nous
+firent reconnaitre, et un cri sauvage, le cri de guerre des Navajoes,
+traversa l'abime.
+
+--C'est la bande de Dacoma! cria une voix. Ils ont pris le mauvais cote de
+la crevasse.
+
+--Non, cria un autre; ils ne sont pas assez nombreux pour que ce soit la
+bande de Dacoma. Ils ne sont pas plus d'une centaine.
+
+--L'eau a peut-etre emporte le reste,--suggera celui qui avait parle le
+premier.
+
+--Wagh! comment auraient-ils pu manquer notre piste qui est aussi claire
+qu'une voie de wagons? Ca ne peut pas etre eux.
+
+--Qui donc, alors? Ce sont des Navagh: je les reconnaitrais les yeux
+fermes.
+
+--C'est la bande du premier chef, dit Rube, qui arrivait en ce moment.
+Regardez, la-bas, le vieux gredin lui-meme sur son cheval mouchete.
+
+--Vous croyez que ce sont eux, Rube? demanda Seguin.
+
+--Sur et certain, cap'n.
+
+--Mais ou est le reste de la bande? Ils ne sont pas tous la.
+
+--Ils ne sont pas loin, pour sur. St! st! je les entends qui viennent.
+
+--La-bas, une masse! Regardez camarades, regardez!
+
+A travers le brouillard qui commencait a s'elever, nous voyions s'avancer
+un corps nombreux et epais de cavaliers. Ils accouraient en criant, en
+hurlant, comme s'ils eussent conduit un troupeau de betail. En effet,
+quand le brouillard se fut dissipe, nous vimes une grande quantite de
+chevaux, de betes a cornes et des moutons, couvrant la plaine a une grande
+distance. Derriere venaient les Indiens a cheval, qui galopaient ca et la,
+pressant les animaux avec leurs lances et les poussant en avant.
+
+--Seigneur Dieu! en voila un butin! s'ecria un des chasseurs.
+
+--Oui, les gaillards ont fait quelque chose, eux, dans leur expedition.
+Nous, nous revenons les mains vides comme nous sommes partis. Wagh!
+
+Jusqu'a ce moment, j'avais ete occupe a harnacher mon cheval, et
+j'arrivais alors. Mes yeux ne se porterent ni sur les Indiens ni sur les
+bestiaux captures. Autre chose attirait mes regards, et le sang me
+refluait au coeur. Loin, en arriere de la troupe qui s'avancait, un petit
+groupe separe se montrait. Les vetements legers flottant au vent
+indiquaient que ce n'etaient pas des indiens. C'etaient des femmes
+captives! Il paraissait y en avoir environ une vingtaine, mais je
+m'inquietai peu de leur nombre. Je vis qu'elles etaient a cheval et que
+chacune d'elles etait gardee par un Indien egalement a cheval. Le coeur
+palpitant, je les regardai attentivement l'une apres l'autre; mais la
+distance etait trop grande pour distinguer les traits. Je me tournai vers
+notre chef. Il avait l'oeil applique a sa lunette. Je le vis tressaillir;
+ses joues devinrent pales, ses levres s'agiterent convulsivement, et la
+lunette tomba de ses mains sur le sol. Il s'affaissa sur lui-meme d'un
+air egare en s'ecriant:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! vous m'avez encore frappe!
+
+Je ramassai la lunette pour m'assurer de la verite. Mais je n'eus pas
+besoin de m'en servir. Au moment ou je me relevais, un animal qui courait
+le long du bord oppose frappa mes yeux.
+
+C'etait mon chien Alp! je portai la lunette a mes yeux, et un instant
+apres, je reconnaissais la figure de ma bien-aimee. Elle me paraissait si
+rapprochee que je pus a peine m'empecher de l'appeler. Je distinguais ses
+beaux traits couverts de paleur, ses joues baignees de larmes, sa riche
+chevelure doree qui pendait, denouee, sur ses epaules, tombant jusque sur
+le cou de son cheval. Elle etait couverte d'un _serape_. Un jeune Indien
+marchait a cote d'elle, monte sur un magnifique etalon, et vetu d'un
+uniforme de hussard mexicain. Je ne regardais qu'elle et cependant du meme
+coup d'oeil j'apercus sa mere au milieu des captives placees derriere.
+
+Le troupeau des chevaux et des bestiaux passa, et les femmes, accompagnees
+de leurs gardes, arriverent en face de nous. Les captives furent laissees
+en arriere dans la prairie, pendant que les guerriers s'avancaient pour
+rejoindre ceux de leurs camarades qui s'etaient arretes sur le bord de la
+barranca. Il etait alors grand jour. Le brouillard s'etait dissipe, et les
+deux troupes ennemies s'observaient d'un bord a l'autre de l'abime.
+
+
+
+XLII
+
+
+NOUVELLES DOULEURS.
+
+C'etait une singuliere rencontre. La se trouvaient en presence deux
+troupes d'ennemis acharnes, revenant chacune du pays de l'autre, chargee
+de butin, et emmenant des prisonniers! Elles se rencontraient a moitie
+chemin; elles se voyaient, a portee de mousquet, animees des sentiments
+les plus violents d'hostilite, et cependant un combat etait impossible, a
+moins que les deux partis ne franchissent un espace de pres de vingt
+milles. D'un cote, les Navajoes, dont la physionomie exprimait une
+consternation profonde, car les guerriers avaient reconnu leurs enfants;
+de l'autre, les chasseurs de scalps, dont la plupart pouvaient
+reconnaitre, parmi les captives de l'ennemi, une femme, une soeur, ou une
+fille.
+
+Chaque parti jetait sur l'autre des regards empreints de fureur et de
+vengeance. S'ils se fussent rencontres en pleine prairie, ils auraient
+combattu jusqu'a la mort. Il semblait que la main de Dieu eut place entre
+eux une barriere pour empecher l'effusion du sang et prevenir une bataille
+a laquelle la largeur de l'abime etait le seul obstacle. Ma plume est
+impuissante a rendre les sentiments qui m'agiterent a ce moment. Je me
+souviens seulement que je sentis mon courage et ma vigueur corporelle se
+doubler instantanement. Jusque-la, je n'avais ete que spectateur a peu
+pres passif des evenements de l'expedition. Je n'avais ete excite par
+aucun elan de mon propre coeur; mais maintenant je me sentais anime de
+toute l'energie du desespoir.
+
+Une pensee me vint, et je courus vers les chasseurs pour la leur
+communiquer. Seguin commencait a se remettre du coup terrible qui venait
+de le frapper. Les chasseurs avaient appris la cause de son accablement
+extraordinaire, et l'entouraient; quelques-uns cherchaient a le consoler.
+Peu d'entre eux connaissaient les affaires de famille de leur chef, mais
+ils avaient entendu parler de ses anciens malheurs; la perte de sa mine,
+la ruine de sa propriete, la captivite de sa fille. Quand ils surent que,
+parmi les prisonniers de l'ennemi, se trouvaient sa femme et sa seconde
+fille, ces coeurs durs eux-memes furent emus de pitie au spectacle d'une
+telle infortune. Des exclamations sympathiques se firent entendre, et tous
+exprimerent la resolution de mourir ou de reprendre les captives. C'etait
+dans l'intention d'exciter cette determination que je m'etais porte vers
+le groupe. Je voulais, au prix de toute ma fortune, proposer des
+recompenses au devouement et au courage; mais voyant que des motifs plus
+nobles avaient provoque ce que je voulais obtenir, je gardai le silence.
+Seguin parut touche du devouement de ses camarades, et fit preuve de son
+energie accoutumee. Les hommes s'assemblerent pour donner leurs avis et
+ecouter ses instructions. Garey prit le premier la parole:
+
+--Nous pouvons en venir a bout, cap'n, meme corps a corps; ils ne sont pas
+plus de deux cents.
+
+--Juste cent quatre-vingt-seize, dit un chasseur, sans compter les femmes.
+J'ai fait le calcul; c'est le nombre exact.
+
+--Eh bien, continua Garey, nous valons un peu mieux qu'eux sous le rapport
+du courage, je suppose, et nous retablirons l'equilibre du nombre avec nos
+rifles. Je n'ai jamais craint les Indiens a deux contre un, et meme
+quelque chose de plus, si vous voulez.
+
+--Regarde le terrain, Bill! c'est tout plaine. Qu'est-ce que nous aurons
+apres la premiere decharge' Ils auront l'avantage avec leurs arcs et leurs
+lances. Wagh! ils nous embrocheront comme des poulets.
+
+--Je ne dis pas qu'il faut les attaquer sur la prairie. Nous pouvons les
+suivre jusque dans les montagnes, et nous battre au milieu des rochers.
+Voila ce que je propose.
+
+--Oui. Ils ne peuvent pas nous echapper a la course avec tous ces
+troupeaux, c'est certain.
+
+--Ils n'ont pas la moindre intention de fuir. Ils desirent bien plutot en
+venir aux coups.
+
+--C'est justement ce qu'il nous faut, dit Garey; rien ne nous empeche
+d'aller la-bas, et de livrer bataille quand la position sera favorable.
+
+Le trappeur, en disant ces mots, montrait le pied des Mimbres, a environ
+dix milles a l'est.
+
+--Ils pourront bien attendre qu'ils soient encore plus en nombre. La
+principale troupe est plus nombreuse encore que celle-la. Elle comptait au
+moins quatre cents hommes quand ils ont passe le Pinon.
+
+--Rube, ou le reste peut-il etre? demanda Seguin; je decouvre d'ici
+jusqu'a la mine; ils ne sont pas dans la plaine!
+
+--Il ne doit pas y en avoir par ici, cap'n. Nous avons un peu de chance de
+ce cote; le vieux fou a envoye une partie de sa bande par l'autre route,
+sur une fausse piste, probablement.
+
+--Et qui vous fait penser qu'ils ont pris par l'autre route?
+
+--Voici, cap'n; la raison est toute simple: s'il y en avait d'autres apres
+eux, nous aurions vu quelques-uns de ces moricauds de l'autre cote, courir
+en arriere pour les presser d'arriver; comprenez-vous? Or, il n'y en a pas
+un seul qui ait bouge.
+
+--Vous avez raison, Rube, repondit Seguin, encourage par la probabilite de
+cette assertion. Quel est votre avis? continua-t-il en s'adressant au
+vieux trappeur, aux conseils duquel il avait l'habitude de recourir dans
+les cas difficiles.
+
+--Ma foi, cap'n, c'est un cas qui a besoin d'etre examine. Je n'ai encore
+rien trouve qui me satisfasse, jusqu'a present. Si vous voulez me donner
+une couple de minutes, je tacherai de vous repondre du mieux que je
+pourrai.
+
+--Tres-bien; nous attendrons votre avis. Camarades, visitez vos armes, et
+voyez a les mettre en bon etat.
+
+Pendant cette consultation, qui avait pris quelques secondes, l'ennemi
+paraissait occupe de la meme maniere, de l'autre cote. Les Indiens
+s'etaient reunis autour de leur chef, et on pouvait voir, a leurs gestes,
+qu'ils deliberaient sur un plan d'action. En decouvrant entre nos mains
+les enfants de leurs principaux guerriers, ils avaient ete frappes de
+consternation. Ce qu'ils voyaient leur inspirait les plus terribles
+apprehensions sur ce qu'ils ne voyaient pas. A leur retour d'une
+expedition heureuse, chargee de butin et pleins d'idees de fetes et de
+triomphes, ils s'apercevaient tout a coup qu'ils avaient ete pris dans
+leur propre piege. Il etait clair pour eux que nous avions penetre dans la
+ville. Naturellement, ils devaient penser que nous avions pille et brule
+leurs maisons, massacre leurs femmes et leurs enfants. Ils ne pouvaient
+s'imaginer autre chose; c'etait ainsi qu'ils avaient agi eux-memes, et ils
+jugeaient notre conduite d'apres la leur. De plus, ils nous voyaient assez
+nombreux pour defendre, tout au moins contre eux, ce que nous avions pris;
+ils savaient bien qu'avec leurs armes a feu, les chasseurs de scalps
+avaient l'avantage sur eux tant qu'il n'y avait pas une trop forte
+disproportion dans le nombre. Ils avaient donc besoin, tout aussi bien que
+nous, de deliberer, et nous comprimes qu'il se passerait quelque temps
+avant qu'ils en vinssent aux actes. Leur embarras n'etait pas moindre que
+le notre.
+
+Les chasseurs, obeissant aux ordres de Seguin, gardaient le silence,
+attendant que Rube donnat son avis. Le vieux trappeur se tenait a part,
+appuye sur son rifle, ses deux mains contournant l'extremite du canon. Il
+avait ote le bouchon, et regardait dans l'interieur du fusil, comme s'il
+eut consulte un oracle au fond de l'etroit cylindre. C'etait une des
+manies de Rube, et ceux qui connaissaient cette habitude l'observaient en
+souriant. Apres quelques minutes de reflexions silencieuses, l'oracle
+parut avoir fourni la reponse; et Rube, remettant le bouchon a sa place,
+s'avanca lentement vers le chef.
+
+--Billy a raison, cap'n. S'il faut nous battre avec ces Indiens,
+arrangeons-nous pour que l'affaire ait lieu au milieu des rochers ou des
+bois. Ils nous abimeraient dans la prairie, c'est sur. Maintenant, il y a
+deux choses: s'ils viennent sur nous, notre terrain est la-bas (l'orateur
+indiquait le contrefort des Mimbres); si, au contraire, nous sommes
+obliges de les suivre, ca nous sera aussi facile que d'abattre un arbre;
+ils ne nous echapperont pas.
+
+--Mais comment ferez-vous pour les provisions dans ce cas? Nous ne pouvons
+pas traverser le desert sans cela.
+
+--Pour ca, capitaine, il n'y a pas la plus petite difficulte. Dans une
+prairie seche, comme il y en a par la, j'empoignerais toute cette
+cavalcade aussi aisement qu'un troupeau de buffles, et nous en aurons
+notre bonne part, je m'en vante. Mais il y a quelque chose de pire que
+tout cela et que l'Enfant flaire d'ici.
+
+--Quoi?
+
+--J'ai peur que nous ne tombions sur la bande de Dacoma,
+en retournant en arriere; voila de quoi j'ai peur.
+
+--C'est vrai; ce n'est que trop probable.
+
+--C'est sur; a moins qu'ils n'aient ete tous noyes dans le _canon_, et je
+ne le crois pas. Ils connaissent trop bien le passage.
+
+La probabilite de voir la troupe de Dacoma se joindre a celle du premier
+chef, nous frappa tous, et repandit un voile de decouragement sur toutes
+les figures. Cette troupe etait certainement a notre poursuite, et devait
+bientot nous rattraper.
+
+--Maintenant, cap'n continua le trappeur, je vous ai dit ce que je pensais
+de la chose si nous etions disposes a nous battre. Mais j'ai comme une
+idee que nous pourrons delivrer les femmes sans bruler une amorce.
+
+--Comment? comment? demanderent vivement le chef et les autres.
+
+--Voici le moyen, reprit le trappeur qui, me faisait bouillir par la
+prolixite de son style, vous voyez bien ces Indiens qui sont de l'autre
+cote de la crevasse?
+
+--Oui, oui, repondit vivement Seguin.
+
+--Tres-bien; vous voyez maintenant ceux qui sont ici et le trappeur
+montrait nos captifs.
+
+--Oui! oui!
+
+--Eh bien, ceux que vous voyez la-bas, quoique leur peau soit rouge comme
+du cuivre, ont pour leurs enfants la meme tendresse que s'ils etaient
+chretiens. Ils les mangent de temps en temps, c'est vrai, mais ils ont
+pour cela des motifs de religion que nous ne comprenons pas trop, je
+l'avoue.
+
+--Et que voulez-vous que nous fassions?
+
+--Que nous hissions un chiffon blanc, et que nous offrions un echange de
+prisonniers. Ils comprendront cela, et entreront en arrangement, j'en suis
+sur. Cette jolie petite fille aux longs cheveux est la fille du premier
+chef, et les autres appartiennent aux principaux de la tribu; je les ai
+choisies a bonne enseigne. En outre, nous avons ici Dacoma et la jeune
+reine. Ils doivent s'en mordre les ongles jusqu'au sang de les voir entre
+nos mains. Vous pourrez leur rendre le chef, et negocier pour la reine le
+mieux que vous pourrez.
+
+--Je suivrai votre avis, s'ecria Seguin l'oeil brillant de l'espoir de
+reussir dans cette negociation.
+
+--Il n'y a pas de temps a perdre alors, cap'n. Si les hommes de Dacoma se
+montrent, tout ce que je vous ai dit ne vaudra pas la peau d'un rat des
+sables.
+
+--Nous ne perdrons pas un instant.
+
+Et Seguin donna des ordres pour que le signe de paix fut arbore.
+
+--Il serait bon avant tout, cap'n, de leur montrer en plein tout ce que
+nous avons a eux. Ils n'ont pas vu Dacoma encore, ni la reine, qui sont la
+derriere les buissons.
+
+--C'est juste, repondit Seguin, camarades, amenez-les captifs au bord de
+la barranca. Amenez le chef Navajo. Amenez la... amenez ma fille.
+
+Les hommes s'empresserent d'obeir a cet ordre, et peu d'instants apres les
+enfants captifs, Dacoma et la reine des mysteres furent places au bord de
+l'abime. Les _serapes_ qui les enveloppaient furent retires, et ils
+resterent exposes dans leurs costumes habituels aux Indiens. Dacoma avait
+encore son casque, et la reine etait reconnaissable a sa tunique richement
+ornee de plumes. Ils furent immediatement reconnus. Un cri d'une
+expression singuliere sortit de la poitrine des Navajoes a l'aspect de ces
+nouveaux temoignages de leur deconfiture.
+
+Les guerriers brandirent leur lances et les enfoncerent sur le sol avec
+une indignation impuissante. Quelques-uns tirerent des scalps de leur
+ceinture, les placerent sur la pointe de leurs lances et les secouerent
+devant nous au-dessus de l'abime. Ils crurent que la bande de Dacoma avait
+ete detruite; que leurs femmes et leurs enfants avaient ete egorges, et
+ils eclaterent en imprecations melees de cris et de gestes violents. En
+meme temps, un mouvement se fit remarquer parmi les principaux guerriers.
+Ils se consultaient. Leur deliberation terminee, quelques-uns se
+dirigerent au galop vers les femmes captives qu'on avait laissees en
+arriere dans la plaine.
+
+--Grand Dieu! m'ecriai-je, frappe d'une idee horrible, ils vont les
+egorger! Vite, vite, le drapeaux de paix!
+
+Mais avant que la banniere fut attachee au baton, les femmes mexicaines
+etaient descendues de cheval, leurs rebozos etaient enleves, et on les
+conduisait vers le precipice. C'etait dans le simple but de prendre une
+revanche, de montrer leurs prisonniers; car il etait evident que les
+sauvages savaient avoir parmi leurs captives la femme et la fille de notre
+chef. Elles furent placees en evidence, en avant de toutes les autres, sur
+le bord meme de la barranca.
+
+
+
+XLIII
+
+
+LE DRAPEAU DE TREVE.
+
+Ils auraient pu s'epargner cette peine; notre agonie etait assez grande
+deja. Mais, neanmoins, la scene qui suivit renouvela toutes nos douleurs.
+Jusqu'a ce moment nous n'avions pas ete reconnus par les etres cheris qui
+etaient si pres de nous. La distance etait trop grande pour l'oeil nu, et
+nos figures halees, nos habits souilles par la route, constituaient un
+veritable deguisement. Mais l'amour a l'intelligence prompte et la vue
+percante; les yeux de ma bien-aimee se porterent sur moi; je la vis
+tressaillir et se jeter en avant, j'entendis son cri de desespoir; elle
+tendit ses deux bras blancs comme la neige et s'affaissa sur le rocher,
+privee de connaissance. Au meme instant, madame Seguin reconnaissait son
+mari et l'appelait par son nom. Seguin lui repondait d'une voix forte, lui
+adressait des encouragements, et l'engageait a rester calme et
+silencieuse. Plusieurs autres femmes, toutes jeunes et jolies, avaient
+reconnu leurs freres, leurs fiances, et il s'ensuivit une scene
+dechirante.
+
+Mes yeux restaient fixes sur Zoe. Elle reprenait ses sens; le sauvage,
+vetu en hussard, etait descendu de cheval; il la prenait dans ses bras et
+l'emmenait dans la prairie. Je les suivais d'un regard impuissant. Cet
+Indien lui rendait les soins les plus tendres; et j'en etais presque
+reconnaissant, bien que je reconnusse que ces attentions etaient dictees
+par l'amour. Peu d'instants apres, elle se redressa sur ses pieds et
+revint en courant vers la barranca. J'entendis mon nom prononce; je lui
+renvoyai le sien; mais, a ce moment, la mere et la fille furent entourees
+par leurs gardiens, et entrainees en arriere. Pendant ce temps, le drapeau
+blanc avait ete prepare. Seguin s'etait place devant nous, et le tenait
+eleve. Nous gardions le silence, attendant la reponse avec anxiete. Il y
+eut un mouvement parmi les Indiens rassembles. Nous entendions leurs voix:
+ils parlaient avec animation, et nous vimes qu'il se preparait quelque
+chose au milieu d'eux. Immediatement, un homme grand et de belle apparence
+perca la foule, tenant dans la main gauche un objet blanc: c'etait une
+peau de faon tannee. Dans sa main droite il avait une lance. Il placa la
+peau de faon sur le fer de la lance et s'avanca en l'elevant. C'etait la
+reponse a notre signal de paix.
+
+--Silence, camarades! s'ecria Seguin s'adressant aux chasseurs. Puis,
+elevant la voix, il s'exprima ainsi en langue indienne:
+
+--Navajoes! vous savez qui nous sommes. Nous avons traverse votre pays et
+visite votre principale ville. Notre but etait de retrouver nos parents,
+qui etaient captifs chez vous. Nous en avons retrouve quelques-uns; mais
+il y en a beaucoup que nous n'avons pu decouvrir. Pour que ceux-la nous
+fussent rendus plus tard, nous avons pris des otages, vous le voyez. Nous
+aurions pu en prendre davantage, mais nous nous sommes contentes de
+ceux-ci. Nous n'avons pas brule votre ville: nous avons respecte la vie de
+vos femmes, de vos filles, de vos enfants. A l'exception de ces
+prisonniers, vous trouverez tous les autres comme vous les avez laisses.
+
+Un murmure circula dans les rangs des Indiens. C'etait un murmure de
+satisfaction. Ils etaient dans la persuasion que leur ville etait
+detruite, leurs femmes massacrees, et les paroles de Seguin produisirent
+sur eux une profonde sensation. Nous entendimes de joyeuses exclamations
+et les phrases de felicitations que les guerriers echangeaient. Le silence
+se retablit; Seguin continua:
+
+--Nous voyons que vous avez ete dans notre pays. Vous avez, comme nous,
+fait des prisonniers. Vous etes des hommes rouges. Les hommes rouges
+aiment leurs proches comme le font les hommes blancs. Nous savons cela, et
+c'est pour cette raison que j'ai eleve la banniere de la paix, afin que
+nous puissions nous rendre mutuellement nos prisonniers. Cela sera
+agreable au Grand-Esprit, et nous sera agreable a tous en meme temps. Ceux
+que vous avez pris sont ce qu'il y a de plus cher au monde pour nous, et
+ceux que nous avons en notre possession vous sont egalement chers.
+Navajoes! j'ai dit. J'attends votre reponse.
+
+Quand Seguin eut fini, les guerriers se rassemblerent autour du grand
+chef, nous les vimes engages dans un debat tres-anime. Il y avait
+evidemment deux opinions contraires; mais le debat fut bientot termine, et
+le grand chef, s'avancant, donna quelques ordres a celui qui tenait le
+drapeau. Celui-ci, d'une voix forte, repondit a Seguin en ces termes:
+
+--Chef blanc, tu as bien parle, et tes paroles ont ete pesees par nos
+guerriers. Ce que tu demandes est juste et bon. L'echange de nos
+prisonniers sera agreable au Grand-Esprit et nous satisfera tous. Mais
+comment pouvons-nous savoir si tes paroles sont vraies? Tu dis que vous
+n'avez pas brule notre ville et que vous avez epargne nos femmes et nos
+enfants. Comment saurons-nous si cela est la verite? Notre ville est loin;
+nos femmes aussi, si elles sont encore vivantes. Nous ne pouvons pas les
+interroger. Nous n'avons que ta parole; cela n'est pas assez.
+
+Seguin avait prevu les difficultes, et il ordonna qu'un de ses
+prisonniers, un jeune garcon tres-eveille, fut amene en avant. Le jeune
+sauvage se montra un instant apres aupres de lui.
+
+--Interrogez-le! s'ecria-t-il en le montrant a son interlocuteur.
+
+--Et pourquoi n'adresserions-nous pas nos questions a notre frere, le chef
+Dacoma? Ce garcon est jeune, il peut ne pas nous comprendre. Nous en
+croirons mieux la parole du chef.
+
+--Dacoma n'etait pas avec nous dans la ville. Il ignore ce qui s'y est
+passe.
+
+--Que Dacoma le dise, alors.
+
+--Mon frere a tort de se mefier ainsi, repondit Seguin mais il aura la
+reponse de Dacoma. Et il adressa quelques mots au chef Navajo qui etait
+assis sur la terre aupres de lui.
+
+La question fut faite directement a Dacoma par l'Indien qui etait de
+l'autre cote. Le fier guerrier, qui semblait exaspere par la situation
+humiliante dans laquelle il se trouvait, repondit negativement par un
+geste brusque de la main et une courte exclamation.
+
+--Maintenant, frere, continua Seguin,--vous voyez que j'ai dit la verite.
+Questionnez maintenant ce garcon sur ce que je vous ai avance.
+
+On demanda au jeune Indien si nous avions brule la ville et si nous avions
+fait du mal aux femmes et aux enfants. Aux deux questions, il repondit
+negativement.
+
+--Eh bien, dit Seguin, mon frere est-il satisfait?
+
+Un temps assez long se passa sans qu'il fut fait de reponse. Les guerriers
+se rassemblerent de nouveau en conseil et se mirent a gesticuler avec
+violence et rapidite. Nous comprimes qu'il y avait un parti oppose a la
+paix, et qui poussait a tenter la fortune de la guerre. Ce parti etait
+compose des jeunes guerriers; et je remarquai que l'Indien costume en
+hussard qui, comme Rube me l'apprit, etait le fils du grand chef,
+paraissait etre le principal meneur de ceux-la. Si le grand chef n'eut pas
+ete aussi vivement interesse au resultat des negociations, les conseils
+belliqueux l'auraient emporte, car les guerriers savaient que ce serait
+pour eux une honte parmi les tribus environnantes de revenir sans
+prisonniers. De plus, il y en avait plusieurs parmi eux qui avaient un
+autre motif pour les retenir; ils avaient jete les yeux sur les filles du
+Del-Norte et lei avaient trouvees belles. Mais l'avis des anciens prevalut
+enfin, et l'orateur reprit:
+
+--Les guerriers Navajoes ont reflechi sur ce qu'ils ont entendu. Ils
+pensent que le chef blanc a dit la verite; et ils consentent a l'echange
+des prisonniers. Pour que les choses se passent d'une maniere convenable,
+ils proposent que vingt guerriers soient choisis de chaque cote; que ces
+guerriers laissent, en presence de tous, leurs armes sur la prairie;
+qu'ils conduisent les captifs a l'extremite de la barranca, du cote de la
+mine, et que la, ils debattent les conditions de l'echange. Que tous les
+autres, des deux cotes, restent ou ils sont jusqu'a ce que les guerriers
+sans armes soient revenus avec les prisonniers echanges; alors les
+drapeaux blancs seront abattus, et les deux camps seront libres de tout
+engagement. Telles sont les paroles des guerriers Navajoes.
+
+Seguin dut prendre le temps de reflechir avant de repondre a cette
+proposition. Elle paraissait assez avantageuse, mais il y avait dans ses
+termes quelque chose qui nous faisait soupconner un dessein cache. La
+derniere phrase indiquait chez l'ennemi l'intention formelle d'essayer de
+reprendre les captifs qui allaient nous etre rendus; mais nous nous
+inquietions peu de cela, pourvu que nous pussions les avoir une fois avec
+nous, du meme cote de la barranca. La proposition de faire conduire les
+prisonniers au lieu de l'echange, par des hommes desarmes, etait
+tres-raisonnable, et le chiffre indique, vingt de chaque cote, constituait
+un nombre suffisant. Mais Seguin comprit tres-bien comment les Navajoes
+interpretaient le mot _desarme_. En consequence, plusieurs des chasseurs
+recurent a voix basse l'avis de se retirer derriere les buissons et de
+cacher couteaux et pistolets sous leurs blouses de chasse. Nous crumes
+apercevoir une manoeuvre semblable de l'autre cote, et voir les Indiens
+cacher de meme leur tomahawks. Nous ne pouvions faire aucune objection aux
+conditions proposees, et comme Seguin sentait qu'il n'y avait pas de temps
+a perdre, il se hata de les accepter.
+
+Aussitot que cela eut ete annonce aux Navajoes, vingt hommes, deja
+designes sans doute, s'avancerent au milieu de la prairie, planterent
+leurs arcs, leurs carquois et leurs boucliers. Nous ne vimes point de
+tomahawks, et nous comprimes que chaque Navajo avait garde cette arme. Il
+ne leur avait pas ete difficile de les cacher sur eux, car la plupart
+portaient des vetements civilises, enleves dans le pillage des
+etablissements et des fermes. Nous nous en inquietions peu, etant armes
+nous-memes. Nous remarquames que tous les hommes ainsi choisis etaient
+d'une force peu commune. C'etaient les principaux guerriers de la tribu.
+Nous fimes nos choix en consequence. El-Sol, Garey, Rube, le toreador
+Sanchez en etaient; Seguin et moi egalement. La plupart des trappeurs et
+quelques Indiens Delawares completerent le nombre.
+
+Les vingt hommes designes se dirigerent vers la prairie, comme les
+Navajoes avaient fait, et deposerent leurs rifles en presence de l'ennemi.
+Nous placames nos captifs sur des chevaux et sur des mules, et nous les
+disposames pour le depart. La reine et les jeunes filles mexicaines furent
+reunies aux prisonniers. C'etait un coup de tactique de la part de Seguin.
+Il savait que nous avions assez de captifs pour faire l'echange tete
+contre tete, sans ces dernieres; mais il comprenait et nous comprenions
+comme lui, que laisser la reine en arriere, ce serait rompre la
+Negociation et, peut-etre, en rendre la reprise impossible. Il avait
+resolu en consequence de l'emmener et de negocier le plus habilement
+possible, en ce qui la concernait, sur le terrain de la conference. S'il
+ne reussissait pas, il en appellerait aux armes et il nous savait bien
+prepares a cet evenement. Les deux detachements furent prets enfin et
+s'avancerent parallelement de chaque cote de la barranca. Les corps
+principaux resterent en observation, echangeant d'un bord a l'autre de
+l'abime des regards de haine et de defiance. Pas un mouvement ne pouvait
+etre tente sans etre immediatement apercu, car les deux plaines, separees
+par la barranca, faisaient partie du meme plateau horizontal. Un seul
+cavalier, s'eloignant d'une des deux troupes, aurait ete vu par les hommes
+de l'autre pendant une distance de plusieurs milles. Les bannieres
+pacifiques flottaient toujours en l'air, les lances qui les portaient
+fichees en terre; mais chacune des deux bandes ennemies tenait ses chevaux
+selles et brides, prets a etre montes au premier mouvement suspect.
+
+
+
+XLIV
+
+
+UN TRAITE ORAGEUX.
+
+Dans la barranca meme se trouvait la mine. Les puits d'extraction
+laborieusement creuses dans le roc, de chaque cote, semblaient autant de
+caves. Un petit ruisseau partageait la ravine en deux et se frayait
+difficilement un chemin a travers les roches qui avaient roule au fond.
+Sur le bord du ruisseau, on voyait quelques vieilles constructions
+enfumees, et des cabanes de mineurs en ruine; la plupart etaient
+effondrees et croulantes de vetuste. Le terrain, tout autour, etait
+obstrue, rendu presque impraticable par les ronces, les mezcals et les
+cactus; toutes plantes vigoureuses, touffues et epineuses. En approchant
+de ce point, les routes, de chaque cote de la barranca, s'abaissaient par
+une pente rapide et convergeaient jusqu'a leur rencontre au milieu des
+decombres. Les deux detachements s'arreterent en vue des masures et
+echangerent des signaux.
+
+Apres quelques pourparlers, les Navajoes proposerent que les captifs
+resteraient sur le sommet des deux rives, sous la garde de deux hommes;
+les autres, dix-huit de chaque cote, devant descendre au fond de la
+barranca, se reunir au milieu des maisons, et apres avoir fume le calumet,
+determiner les conditions de l'echange. Cette proposition ne plaisait ni a
+Seguin ni a moi. Nous comprenions qu'en cas de rupture de negociations (et
+cette rupture nous paraissait plus que probable) notre victoire meme, en
+supposant que nous la remportions, ne nous servirait de rien. Avant que
+nous pussions rejoindre les prisonnieres des Navajoes, en haut de la
+ravine, les deux gardiens les auraient emmenees, et, nous fremissions rien
+que d'y penser, les auraient peut-etre egorgees sur place! C'etait une
+horrible supposition, mais elle n'avait rien d'exagere. Nous comprenions,
+en outre, que la ceremonie du calumet nous ferait perdre encore du temps;
+et nous etions dans des transes continuelles au sujet de la bande de
+Dacoma qui, evidemment, ne devait pas etre loin. Mais l'ennemi s'obstinait
+dans sa proposition. Impossible de formuler nos objections sans devoiler
+notre arriere-pensee; force nous fut donc d'accepter.
+
+Nous mimes pied a terre, laissant nos chevaux a la garde des hommes qui
+surveillaient les prisonniers et, descendant au fond de la ravine, nous
+nous trouvames face a face avec les guerriers navajoes. C'etaient dix-huit
+hommes choisis: grands, musculeux, larges des epaules, avec des
+physionomies rusees et farouches. On ne voyait pas un sourire sur toutes
+ces figures, et menteuse eut ete la bouche qui aurait essaye d'en grimacer
+un. Leurs coeurs debordaient de haine et leurs regards etaient charges de
+vengeance. Pendant un moment, les deux partis s'observerent en silence. Ce
+n'etaient point des ennemis ordinaires; ce n'etait point une hostilite
+ordinaire qui animait ces hommes, depuis des annees, les uns contre les
+autres; ce n'etait point un motif ordinaire qui les amenait pour la
+premiere fois a s'aborder autrement que les armes a la main. Cette
+attitude pacifique leur etait imposee, aux uns comme aux autres, et
+c'etait entre eux quelque chose comme la treve qui s'etablit entre le lion
+et le tigre, lorsqu'ils se rencontrent dans la meme avenue d'une foret
+touffue, et s'arretent en se mesurant du regard. La convention relative
+aux armes avait ete observee des deux cotes de la meme maniere, et chacun
+le savait. Les manches des tomahawks, les poignees des couteaux et les
+crosses brillantes des pistolets etaient a peine dissimules sous les
+vetements. D'un cote comme de l'autre, on avait fait peu d'efforts pour
+les cacher. Enfin la _reconnaissance_ mutuelle fut terminee, et l'on
+entama la question. On chercha inutilement une place libre de buissons et
+de ruines, assez large pour nous reunir assis et fumer le calumet. Seguin
+indiqua une des maisons, une construction en adobe, qui etait dans un etat
+de conservation supportable, et on y entra pour l'examiner. C'etait un
+batiment qui avait servi de fonderie; des trucks brises et divers
+ustensiles gisaient sur le sol. Il n'y avait qu'une seule piece, pas
+tres-grande, avec un brasero rempli de scories et de cendres froides au
+milieu. Deux hommes furent charges d'allumer du feu sur le brasero; les
+autres prirent place sur les trucks et sur les masses de roche quartzeuse
+disseminees dans la piece.
+
+Au moment ou j'allais m'asseoir, j'entendis derriere moi un hurlement
+plaintif qui se termina par un aboiement. Je me retournai, c'etait Alp,
+c'etait mon chien. L'animal, dans la frenesie de sa joie, se jeta sur moi
+a plusieurs reprises, m'enlacant de ses pattes, et il se passa quelque
+temps avant que je parvinsse a le calmer et a prendre place. Nous nous
+trouvames enfin tous installes chaque cote du feu, de chaque groupe
+formant un arc de cercle et faisant face a l'autre.
+
+Une lourde porte pendait encore sur ses gonds; mais comme il n'y avait
+point de fenetres dans la piece, on dut la laisser ouverte. Bientot le feu
+brilla; le calumet de pierre, rempli de _kimkinik_ et allume, circula de
+bouche en bouche au milieu du plus profond silence. Nous remarquames que
+chacun des Indiens, contrairement a l'habitude qui consiste a aspirer une
+bouffee ou deux, fumait longtemps et lentement. L'intention de trainer la
+ceremonie en longueur etait evidente. Ces delais nous mettaient au
+supplice, Seguin et moi. Arrive aux chasseurs, le calumet circula
+rapidement. Ces preliminaires, soi-disant pacifiques, termines, on entama
+la negociation. Des les premiers mots, je vis poindre un danger. Les
+Navajoes, et surtout les jeunes guerriers, affectaient un air bravache et
+une attitude provocante que les chasseurs n'etaient pas d'humeur a pouvoir
+supporter longtemps, et ils ne l'eussent pas supporte un seul instant,
+n'eut ete la circonstance particuliere ou leur chef se trouvait place. Par
+egard pour lui, ils faisaient tous leurs efforts pour se contenir, mais il
+etait clair qu'il ne faudrait qu'une etincelle pour allumer l'incendie.
+
+La premiere question a debattre portait sur le nombre de prisonniers.
+L'ennemi en avait dix-neuf; tandis que nous, sans compter la reine et les
+jeunes filles mexicaines, nous en avions vingt et un. L'avantage etait de
+notre cote; mais a notre grande surprise, les Indiens, s'appuyant sur ce
+que la plupart de leurs captifs etaient des femmes, tandis que le plus
+grand nombre des notres n'etaient que des enfants, eleverent la pretention
+de faire l'echange sur le pied de deux des notres pour un des leurs.
+Seguin repondit que nous ne pouvions accepter une pareille absurdite; mais
+que, comme il ne voulait conserver aucun prisonnier, il donnerait nos
+vingt et un pour les dix-neuf.
+
+--Vingt et un! s'ecria un des guerriers; qu'est-ce que c'est? Vous en avez
+vingt-sept. Nous les avons comptes sur la rive.
+
+--Six de celles que vous avez comptees nous appartiennent. Ce sont des
+blanches et des Mexicaines.
+
+--Six blanches! repliqua le sauvage, il n'y en a que cinq. Quelle est donc
+la sixieme? C'est peut-etre notre reine? Elle est blanche de teint; et le
+chef pale l'aura prise pour un visage pale.
+
+--Hal ha! ha! firent les sauvages eclatant de rire, notre reine, un visage
+pale! Ha! ha! ha!
+
+--Votre reine, dit Seguin d'un ton solennel, votre reine, comme vous
+l'appelez, est ma fille.
+
+--Ha! ha! ha! hurlerent-ils de nouveau en choeur et d'un air meprisant:
+--Sa fille! Ha! ha! ha!
+
+Et la chambre retentit de leurs rires de demons.
+
+--Oui, ajouta-t-il d'une voix forte, mais tremblante d'emotion, car il
+voyait la tournure que les choses allaient prendre. Oui, c'est ma fille!
+
+--Et comment cela peut-il etre? demanda un des guerriers, un des orateurs
+de la tribu. Tu as une fille parmi nos captives; nous savons cela. Elle
+est blanche comme la neige qui couvre le sommet de la montagne. Ses
+cheveux sont jaunes comme l'or de ses bracelets. La reine a le teint brun.
+Parmi les femmes de nos tribus il y en a beaucoup qui sont aussi blanches
+qu'elle; ses cheveux sont noirs comme l'aile du vautour. Comment cela se
+ferait-il? Chez nous, les enfants d'une meme famille sont semblables les
+uns aux autres. N'en est-il pas de meme des votres? Si la reine est ta
+fille, celle qui a les cheveux d'or ne l'est donc pas. Tu ne peux pas etre
+le pere des deux. Mais non! continua le ruse sauvage elevant la voix, la
+reine n'est pas ta fille. Elle est de notre race. C'est un enfant de
+Moctezuma; c'est la reine des Navajoes.
+
+--Il faut que notre reine nous soit rendue! s'ecrierent les guerriers.
+Elle est notre! nous la voulons!
+
+En vain Seguin reitera ses reclamations paternelles; en vain il donna tous
+les details d'epoques et de circonstances relatives a l'enlevement de sa
+fille par les Navajoes eux-memes, les guerriers s'obstinerent a repeter:
+
+--C'est notre reine, nous voulons qu'elle nous soit rendue!
+
+Seguin, dans un eloquent discours, en appela aux sentiments du vieux chef
+dont la fille se trouvait dans une situation analogue; mais il etait
+evident que celui-ci, en eut-il la volonte, n'avait pas le pouvoir de
+calmer la tempete. Les plus jeunes guerriers repondaient par des cris
+derisoires, et l'un d'eux s'ecria que "le chef blanc extravaguait." Ils
+continuerent quelque temps a gesticuler, declarant, d'un ton formel, qu'a
+aucune condition, ils ne consentiraient a un echange si la reine n'en
+faisait pas partie. Il etait facile de voir qu'ils attachaient une
+importance mystique a la possession de leur reine. Entre elle et Dacoma
+lui-meme, leur choix n'eut pas ete douteux.
+
+Les exigences se produisaient d'une maniere si insultante que nous en
+vinmes a nous rejouir interieurement de leur intention manifeste d'en
+finir par une bataille. Les rifles, principal objet de leurs craintes,
+n'etant pas la, ils se croyaient surs de la victoire.
+
+Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se
+sentaient egalement certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le
+signal de leur chef. Seguin se tourna vers eux, et baissant la tete, car
+il parlait debout, il leur recommanda a voix basse le calme et la
+patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants
+plonge dans une meditation profonde.
+
+Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que
+dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan
+d'action quelconque, et attendirent patiemment le resultat. De leur cote,
+les Indiens ne se montraient nullement presses. Ils ne s'inquietaient pas
+du temps perdu, esperant toujours l'arrivee de la bande de Dacoma. Ils
+demeuraient tranquilles sur leurs sieges, echangeant leurs pensees par des
+monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de
+temps en temps la conversation par des eclats de rire. Ils paraissaient
+tout a fait a leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance
+d'un combat avec nous. Et, en verite, a considerer les deux partis, chacun
+aurait dit que, homme contre homme, nous n'etions pas capables de leur
+resister. Tous, a une ou deux exceptions pres, avaient six pieds de
+taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs etaient
+petits et maigres. Mais c'etaient des hommes eprouves. Les Navajoes se
+sentaient avantageusement armes pour un combat corps a corps. Ils savaient
+bien aussi que nous n'etions pas sans defense; toutefois, ils ne
+connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux
+et les pistolets; mais ils pensaient qu'apres une premiere decharge
+incertaine et mal dirigee, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours
+contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre
+nous,--El-Sol, Seguin, Garey et moi,--avions dans nos ceintures la plus
+terrible de toutes les armes dans un combat a bout portant: le _revolver_
+de Colt. C'etait une invention toute recente, et aucun Navajo n'avait
+encore entendu les detonations successives et mortelles de cette arme.
+
+--Freres! dit Seguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de
+croire que je suis pere de votre reine. Deux de vos prisonnieres, que vous
+savez bien etre ma femme et ma fille, sont sa mere et sa soeur. Si vous
+etes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais
+vous faire. Que ces deux captives soient amenees ici; que la jeune reine
+soit amenee de son cote. Si elle ne reconnait pas les siens, j'abandonne
+mes pretentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers
+Navajoes.
+
+Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient
+que tous les efforts de Seguin pour eveiller un souvenir dans la memoire
+de sa fille avaient ete infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle put
+reconnaitre sa mere? Seguin lui-meme n'y comptait pas beaucoup, et un
+moment de reflexion me fit penser que sa proposition etait motivee par
+quelque pensee secrete. Il reconnaissait que l'abandon de la reine etait
+la condition _sine qua non_ de l'acceptation de l'echange par les Indiens;
+que, sans cela, les negociations allaient etre brusquement rompues, sa
+femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au
+sort terrible qui leur etait reserve dans cette captivite, tandis que
+son autre fille n'y retournerait que pour etre entouree d'hommages et de
+respects. Il fallait les sauver a tout prix; il fallait sacrifier l'une
+pour racheter les autres. Mais Seguin avait encore un autre projet.
+C'etait une manoeuvre strategique de sa part une derniere tentative
+desesperee. Voici ce qu'il disait:
+
+Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines,
+peut-etre pourrait-il, au milieu du desordre d'un combat, les enlever;
+peut-etre reussirait-il, dans ce cas, a enlever la reine elle-meme;
+c'etait une chance a tenter en desespoir de cause. En quelques mots
+murmures a voix basse, il communiqua cette pensee a ceux de ses compagnons
+qui etaient le plus pres de lui, afin de leur inspirer patience et
+prudence. Aussitot que cette proposition fut formulee, les Navajoes
+quitterent leurs sieges, et se rassemblerent dans un coin de la chambre
+pour deliberer. Ils parlaient a voix basse. Nous ne pouvions par
+consequent entendre ce qu'ils disaient. Mais, a l'expression de leurs
+figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils etaient disposes a
+accepter. Ils avaient observe attentivement la reine pendant qu'elle se
+promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes
+avec elle avant que nous eussions pu l'empecher. Sans aucun doute, elle
+les avait informes de ce qui s'etait passe dans le _canon_ avec les
+guerriers de Dacoma, et avait fait connaitre la probabilite de leur
+arrivee prochaine. Sa longue absence, l'age auquel elle avait ete emmenee
+captive, son genre de vie, les bons procedes dont on avait use envers
+elle, avaient efface depuis longtemps tout souvenir de sa premiere enfance
+et de ses parents. Les ruses sauvages savaient tout cela, et, apres une
+discussion prolongee pendant pres d'une heure, ils reprirent leurs sieges
+et formulerent leur assentiment a la proposition.
+
+Deux hommes de chaque troupe furent envoyes pour ramener les trois
+captives, et nous restames assis attendant leur arrivee. Peu d'instants
+apres, elles etaient introduites. Il me serait difficile de decrire la
+scene qui suivit leur entree. Seguin, sa femme et sa fille, se retrouvant
+dans de telles circonstances; l'emotion que j'eprouvai en serrant un
+instant dans mes bras ma bien-aimee, qui sanglotait et se pamait de
+douleur; la mere reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses
+angoisses quand elle vit l'insucces de ses efforts pour reveiller la
+memoire dans ce coeur ferme pour elle; la fureur et la pitie se partageant
+le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des
+Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma
+memoire, mais que ma plume est impuissante a retracer.
+
+Quelques minutes apres, les captives etaient reconduites hors de la
+maison, confiees a la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous
+reprenions la negociation entamee.
+
+
+
+XLV
+
+
+BATAILLE ENTRE QUATRE MURS.
+
+Ce qui venait de se passer n'avait point rendu meilleures les dispositions
+des deux partis, notamment celles des chasseurs. Les Indiens triomphaient,
+mais ils ne se relachaient en rien de leurs pretentions deraisonnables.
+Ils revinrent sur leur offre primitive; pour celles de nos captives qui
+avaient l'age de femme, ils consentaient a echanger tete contre tete; pour
+Dacoma, ils offraient deux prisonniers; mais pour le reste, ils exigeaient
+deux contre un. De cette maniere, nous ne pouvions delivrer que douze des
+femmes mexicaines environ; mais voyant qu'ils etaient decides a ne pas
+faire plus, Seguin consentit enfin a cet arrangement, pourvu que le choix
+nous fut accorde parmi les prisonniers que nous voulions delivrer. Nous
+fumes aussi indignes que surpris en voyant cette demande rejetee. Il nous
+etait impossible de douter, desormais, du resultat de la negociation.
+
+L'air etait charge d'electricite furieuse. La haine s'allumait sur toutes
+les figures, la vengeance eclatait dans tous les regards. Les Indiens nous
+regardaient du coin de l'oeil d'un air moqueur et menacant. Ils
+paraissaient triomphants, convaincus qu'ils etaient de leur superiorite.
+De l'autre cote, les chasseurs fremissaient sous le coup d'une indignation
+doublee par le depit. Jamais ils n'avaient ete ainsi braves par des
+Indiens. Habitues toute leur vie, moitie par fanfaronnade, moitie par
+experience, a regarder les hommes rouges comme inferieurs a eux en adresse
+et en courage, ils ne pouvaient souffrir de se voir ainsi exposes a leurs
+bravades insultantes. C'etait cette rage furieuse qu'eprouve un superieur
+contre l'inferieur qui lui resiste, un lord contre un serf, le maitre
+contre son esclave qui se revolte sous le fouet et s'attaque a lui. Tout
+cela s'ajoutait a leur haine traditionnelle pour les Indiens.
+
+Je jetai un regard sur eux. Jamais figures ne furent animees d'une telle
+expression. Leurs levres blanches etaient serrees contre leurs dents;
+leurs joues pales, leurs yeux demesurement ouverts, semblaient sortir de
+leurs orbites. On ne voyait sur leurs visages d'autre mouvement que celui
+de la contraction des muscles. Leurs mains plongees sous leurs blouses, a
+demi-ouvertes sur la poitrine, serraient la poignee de leurs armes; ils
+semblaient etre, non pas assis, mais accroupis comme la panthere qui va
+s'elancer sur sa proie. Il y eut un moment de silence des deux cotes. Un
+cri se fit entendre, venant du dehors: le cri d'un aigle de guerre.
+
+Nous n'y aurions sans doute pas fait attention, car nous savions que ces
+oiseaux etaient tres-communs dans les Mimbres, et l'un d'eux pouvait se
+trouver au-dessus de la ravine; mais il nous sembla que ce cri faisait une
+certaine impression sur nos adversaires. Ceux-ci n'etaient point hommes a
+laisser percer une emotion soudaine; mais leurs regards nous parurent
+prendre une expression plus hautaine et plus triomphante encore. Etait-ce
+donc un signal? Nous pretames l'oreille un moment. Le cri fut repete, et
+quoiqu'il ressemblat, a s'y meprendre a celui de l'oiseau que nous
+connaissions tous tres-bien (l'aigle a tete blanche), nous n'en restames
+pas moins frappes d'apprehensions serieuses. Le jeune chef costume en
+hussard s'etait leve. C'etait lui qui s'etait montre le plus violent et
+le plus exigeant de tous nos ennemis. Homme d'un fort vilain caractere et
+de moeurs tres-depravees, d'apres ce que nous avait dit Rube, il n'en
+jouissait pas moins d'un grand credit parmi les guerriers. C'est lui qui
+avait refuse la proposition de Seguin, et il se disposait a deduire les
+raisons de ce refus. Nous les connaissions bien sans qu'il eut besoin de
+nous les dire.
+
+--Pourquoi? s'ecria-t-il en regardant Seguin, pourquoi le chef, pale
+est-il si desireux de choisir parmi nos captives? Voudrait-il par hasard,
+reprendre la jeune fille aux cheveux d'or?
+
+Il s'arreta un moment comme pour attendre une reponse, mais Seguin garda
+le silence.
+
+--Si le chef pale croit que notre reine est sa fille, pourquoi ne
+consentirait-il pas a ce qu'elle fut accompagnee par sa soeur, qui
+viendrait avec elle dans notre pays?
+
+Il fit une pause, mais Seguin se tut comme auparavant. L'orateur continua.
+
+--Pourquoi la jeune fille aux cheveux d'or ne resterait-t-elle pas parmi
+nous et ne deviendrait-elle pas ma femme? Que suis-je, moi qui parle
+ainsi? Un chef parmi les Navajoes, parmi les descendants du grand
+Moctezuma, le fils de leur roi!
+
+Le sauvage promena autour de lui un regard superbe en disant ces mots.
+
+--Qui est-elle? continua-t-il, celle que je prendrais ainsi pour epouse?
+La fille d'un homme qui n'est pas meme respecte parmi les siens; la fille
+d'un _culatta_ [1]
+
+[Note 1: Expression du dernier mepris parmi les Mexicains.]
+
+Je regardai Seguin. Son corps semblait grandir; les veines de son cou se
+gonflaient; ses yeux brillaient de ce feu sauvage que j'avais deja eu
+occasion de remarquer chez lui. La crise approchait. Le cri de l'aigle
+retentit encore.
+
+--Mais non! continua le sauvage, qui semblait puiser une nouvelle audace
+dans ce signal. Je n'en dirai pas plus. J'aime la jeune fille; elle sera a
+moi! et cette nuit meme elle dormira sous m....
+
+Il ne termina pas sa phrase. La balle de Seguin l'avait frappe au milieu
+du front. Je vis la tache ronde et rouge avec le cercle bleu de la poudre,
+et la victime tomba en avant. Tous au meme instant, nous fumes sur pied.
+Indiens et chasseurs s'etaient leves comme un seul homme. On n'entendit
+qu'un seul cri de vengeance et de defi sortant de toutes les poitrines.
+Les tomahawks, les couteaux et les pistolets furent tires en meme temps.
+Une seconde apres, nous nous battions corps a corps.
+
+Oh! ce fut un effroyable vacarme; les coups de pistolets, les eclairs des
+couteaux, le sifflement des tomahawks dans l'air, formaient une
+epouvantable melee. Il semblerait qu'au premier choc les deux rangs
+eussent du etre abattus. Il n'en fut pas ainsi. Dans un semblable combat,
+si les premiers coups sont terribles, ils sont habituellement pares, et la
+vie humaine est chose difficile a prendre, surtout quand il s'agit de la
+vie d'hommes comme ceux qui etaient la. Peu tomberent. Quelques-uns
+sortirent de la melee blesses et couverts de sang, mais pour reprendre
+immediatement part au combat. Plusieurs s'etaient saisis corps a corps;
+des couples s'etreignaient, qui ne devaient se lacher que quand l'un des
+deux serait mort. D'autres se dirigeaient vers la porte dans l'intention
+de combattre en plein air: le nombre fut petit de ceux qui parvinrent a
+sortir; sous le poids de la foule, la porte se ferma, et fut bientot
+barree par des cadavres. Nous nous battions dans les tenebres. Mais il y
+faisait assez clair cependant pour nous reconnaitre. Les pistolets
+lancaient de frequents eclairs a la lueur desquels se montrait un horrible
+spectacle. La lumiere tombait sur des figures livides de fureur, sur des
+armes rouges et pleines de sang, sur des cadavres, sur des combattants
+dans toutes les attitudes diverses d'un combat a mort.
+
+Les hurlements des Indiens, les cris non moins sauvages de leurs ennemis
+blancs, ne cessaient pas; mais les voix s'enrouaient, les cris se
+transformaient en rugissements etouffes, en jurements, en exclamations
+breves et etranglees. Par intervalles on entendait resonner les coups, et
+le bruit sourd des corps tombant a terre. La chambre se remplissait de
+fumee, de poussiere et de vapeurs sulfureuses; les combattants etaient a
+moitie suffoques.
+
+Des le commencement de la bataille, arme de mon revolver, j'avais tire a
+la tete du sauvage qui etait le plus rapproche de moi. J'avais tire coup
+sur coup et sans compter; quelquefois au hasard, d'autrefois en visant un
+ennemi; enfin, le bruit sec du chien s'abattant sur les cheminees sans
+capsules m'avertit que j'avais epuise mes six canons. Cela s'etait passe
+en quelques secondes. Je replacai machinalement l'arme vide a ma ceinture,
+et mon premier mouvement fut de courir ouvrir la porte. Avant que je pusse
+l'atteindre, elle etait fermee; impossible de sortir. Je me retournai,
+cherchant un adversaire; je ne fus pas longtemps sans en trouver un. A la
+lueur d'un coup de pistolet, je vis un Indien se precipitant sur moi la
+hache levee.
+
+Je ne sais quelle circonstance m'avait empeche de tirer mon couteau
+jusqu'a ce moment; il etait trop tard, et, relevant mes bras pour parer le
+coup, je m'elancai tete baissee contre le sauvage. Je sentis le froid du
+fer glissant dans les chairs de mon epaule; la blessure etait legere. Le
+sauvage avait manque son coup a cause de mon brusque mouvement; mais
+l'elan que j'avais pris nous porta l'un contre l'autre, et nous nous
+saisimes corps a corps. Renverses sur les rochers, nous nous debattions a
+terre sans pouvoir faire usage d'aucune arme; nous nous relevames,
+toujours embrasses, puis nous retombames avec violence. Il y eut un choc,
+un craquement terrible, et nous nous trouvames etendus sur le sol, en
+pleine lumiere! J'etais ebloui, aveugle. J'entendais derriere moi le bruit
+des poutres qui tombaient; mais j'etais trop occupe pour chercher a me
+rendre compte de ce qui se passait.
+
+Le choc nous avait separes; nous etions debout au meme instant, nous nous
+saisissions encore pour retomber de nouveau sur la terre. Nous luttions,
+nous nous debattions au milieu des epines et des cactus. Je me sentis
+faiblir, tandis que mon adversaire, habitue a ces sortes de combats,
+semblait reprendre incessamment de nouvelles forces. Trois fois il m'avait
+tenu sous lui; mais j'avais toujours reussi a saisir son bras droit et a
+empecher la hache de descendre. Au moment ou nous traversions la muraille,
+je venais de saisir mon couteau; mais mon bras etait retenu aussi, et je
+ne pouvais en faire usage. A la quatrieme chute, mon adversaire se trouva
+dessous. Un cri d'agonie sortit de ses levres; sa tete s'affaissa dans les
+buissons, et il resta sans mouvement entre mes bras. Je sentis son
+etreinte se relacher peu a peu. Je regardai sa figure: ses yeux etaient
+vitreux et retournes; le sang lui sortait de la bouche. Il etait mort.
+
+J'avais pourtant conscience de ne l'avoir point frappe, et j'en etais
+encore a tacher de retirer mon bras de dessous lui pour jouer du couteau,
+quand je sentis qu'il ne resistait plus. Mais je vis alors mon couteau: il
+etait rouge de la lame jusqu'au manche; ma main aussi etait rouge. En
+tombant, la pointe de l'arme s'etait trouvee en l'air et l'Indien s'etait
+enferre. Ma pensee se porta sur Zoe; et me debarrassant de l'etreinte du
+sauvage, je me dressai sur mes pieds. La masure etait en flammes. Le toit
+etait tombe sur le brasero, et les planches seches avaient pris feu
+immediatement. Des hommes sortaient du milieu des ruines embrasees, mais
+non pour fuir; sous les jets de la flamme, au milieu de la fumee brulante,
+ils continuaient de combattre, furieux, ecumant de rage. Je ne m'arretai
+pas a voir qui pouvaient etre ces combattants acharnes. Je m'elancai,
+cherchant de tous cotes les objets de ma sollicitude.
+
+Des vetements flottants frapperent mes yeux, au loin, sur la pente de la
+ravine, dans la direction du camp des Navajoes. C'etaient elles! toutes
+les trois montaient rapidement, chacune accompagnee et pressee par un
+sauvage. Mon premier mouvement fut de m'elancer apres elles; mais, au meme
+instant, cinquante cavaliers se montraient sur la hauteur et arrivaient
+sur nous au galop. C'eut ete folie de suivre les prisonnieres; je me
+retournai pour battre en retraite du cote ou nous avions laisse nos
+captifs et nos chevaux. Comme je traversais le fond de la ravine, deux
+coups de feu sifflerent a mes oreilles, venant de notre cote. Je levai les
+yeux et vis les chasseurs lances au grand galop poursuivis par une nuee de
+sauvages a cheval. C'etait la bande de Dacoma. Ne sachant quel parti
+prendre, je m'arretai un moment a considerer la poursuite.
+
+Les chasseurs, en arrivant aux cabanes, ne s'arreterent point; ils
+continuerent leur course par le front de la vallee, faisant feu tout en
+fuyant. Un gros d'indiens se lanca a leur poursuite; une autre troupe
+s'arreta pres des ruines fumantes et se mit en devoir de fouiller tout
+autour des murs. Cependant je m'etais cache dans le fourre de cactus; mais
+il etait evident que mon asile serait bientot decouvert par les sauvages.
+Je me glissai vers le bord en rampant sur les mains et sur les genoux, et,
+en atteignant la pente, je me trouvai en face de l'entree d'une cave, une
+etroite galerie de mine; j'y penetrai et je m'y blottis.
+
+
+
+XLVI
+
+
+SINGULIERE RENCONTRE DANS UNE CAVE.
+
+La cavite dans laquelle je m'etais refugie presentait une forme
+irreguliere. Dans les parois du rocher, les mineurs avaient creuse
+d'etroites galeries, suivant les ramifications de la _quixa_.... La cave
+n'etait pas profonde: la veine s'etait trouvee insuffisante, sans doute,
+et on l'avait abandonnee. Je m'avancai jusque dans la partie obscure,
+puis, grimpant contre un des flancs, je trouvai une sorte de niche ou je
+me blottis. En regardant avec precaution au bord de la roche, je voyais a
+une certaine distance dehors, jusqu'au fond de la barranca, ou les
+buissons etaient epais et entrelaces. A peine etais-je installe, que mon
+attention fut attiree par une des scenes qui se passaient a l'exterieur.
+Deux hommes rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux a travers les
+cactus, precisement devant l'ouverture. Derriere eux une demi-douzaine de
+sauvages a cheval fouillaient les buissons, mais ne les avaient point
+encore apercus. Je reconnus immediatement Gode et le docteur. Ce dernier
+etait le plus rapproche de moi. Comme il s'avancait sur les galets,
+quelque chose sortit d'entre les pierres a portee de sa main. C'etait,
+autant que je pus en juger, un petit animal du genre des armadilles. Je
+vis le docteur s'allonger, le saisir, et d'un air tout satisfait, le
+fourrer dans un petit sac place a son cote.
+
+Pendant ce temps, les Indiens, criant et hurlant, n'etaient pas a plus de
+cinquante yards derriere lui. Sans doute l'animal appartenait a quelque
+espece nouvelle, mais le zele naturaliste ne put jamais en donner
+connaissance au monde; il avait a peine retire sa main, qu'un cri de
+sauvages annonca que lui et Gode venaient d'etre apercus. Un moment apres,
+ils etaient etendus sur le sol, perces de coups de lance, sans mouvement
+et sans vie! Leurs meurtriers descendirent de cheval avec l'intention de
+les scalper. Pauvre Reichter! son bonnet lui fut ote, le trophee sanglant
+fut arrache, et il resta gisant, le crane depouille et rouge, tourne de
+mon cote. Horrible spectacle! Un autre Indien se tenait aupres du
+Canadien, son long couteau a la main. Quoique vraiment apitoye sur le sort
+de mon pauvre compagnon, et fort peu en humeur de rire, je ne pus
+m'empecher d'observer avec curiosite ce qui allait se passer. Le sauvage
+s'arreta un moment, admirant les magnifiques boucles qui ornaient la tete
+de sa victime. Il pensait sans doute a l'effet superbe que produirait une
+telle bordure attachee a ses jambards. Il paraissait extasie de bonheur,
+et, aux courbes qu'il dessinait en l'air avec son couteau, on pouvait
+juger que son intention etait de depouiller la tete tout entiere. Il coupa
+d'abord quelques meches a l'entour, puis il saisit une poignee de cheveux;
+mais avant que la lame de son couteau eut touche la peau, la chevelure
+lui resta dans la main et decouvrit un crane blanc et poli comme du
+marbre! Le sauvage poussa un cri de terreur, lacha la perruque, et, se
+rejetant en arriere, vint rouler sur le cadavre du docteur. Ses camarades
+arriverent a ce cri; plusieurs, mettant pied a terre, s'approcherent, avec
+un air de surprise, de l'objet etrange et inconnu.
+
+L'un deux, plus courageux que les autres, ramassa la perruque, et ils se
+mirent tous a l'examiner avec une curiosite minutieuse. L'un apres
+l'autre, ils vinrent considerer de pres le crane luisant et passer la main
+sur sa surface polie, en accompagnant ces gestes d'exclamations etonnees.
+Ils replacerent la perruque dessus, la retirerent de nouveau, l'ajustant
+de toutes sortes de facons. Enfin, celui qui l'avait reclamee comme etant
+sa propriete ota sa coiffure de plumes, et, mettant la perruque sur sa
+tete, sens devant derriere, il se mit a marcher fierement, les longues
+boucles pendant sur sa figure. C'etait une scene vraiment grotesque et
+dont je me serais beaucoup amuse en toute autre circonstance.
+
+Il y avait quelque chose d'irresistiblement comique dans l'etonnement des
+acteurs; mais la tragedie m'avait trop emu pour que je fusse dispose a
+rire de la farce. Trop d'horreurs m'environnaient. Seguin peut-etre mort!
+_Elle_ perdue pour jamais, esclave de quelque sauvage brutal! Ma propre
+situation etait terrible aussi; je ne voyais pas trop comment je pourrais
+en sortir, et combien de temps j'echapperais aux recherches. Au surplus,
+cela m'inquietait beaucoup moins que le reste. Je ne tenais guere a ma
+propre vie; mais il y a un instinct de conservation qui agit meme en
+dehors de la volonte; l'esperance me revint bientot au coeur, et avec
+elle le desir de vivre. Je me mis a rever. J'organiserais une troupe
+puissante; j'irais la sauver. Oui! Quand bien meme je devrais employer a
+cela des annees entieres, j'accomplirais cette oeuvre. Je la retrouverais
+toujours fidele! Elle ne pouvait pas oublier, _Elle!_ Pauvre Seguin! les
+esperances de toute une vie detruites ainsi en une heure! et le sacrifice
+scelle de son propre sang! Je ne voulais cependant pas desesperer. Dut mon
+destin etre pareil au sien, je reprendrais la tache ou il l'avait laissee.
+Le rideau se leverait sur de nouvelles scenes, et je ne quitterais point
+la partie avant d'arriver a un denoument heureux ou, du moins, avant
+d'avoir tire de ces maux une effroyable vengeance.
+
+Malheureux Seguin! Je ne m'etonnais plus qu'il se fut fait chasseur de
+scalps. Je comprenais maintenant tout ce qu'il y avait de saint et de
+sacre dans sa haine impitoyable pour l'Indien sans pitie. Moi aussi, je
+ressentais cette haine implacable. Toutes ces reflexions passerent
+rapidement dans mon esprit, car la scene que j'ai decrite n'avait pas dure
+longtemps. Je me mis alors a examiner tout autour de moi pour reconnaitre
+si j'etais suffisamment cache dans ma niche. Il pouvait bien leur venir a
+l'idee d'explorer les puits de mine. En cherchant a percer l'ombre qui
+m'environnait, mon regard rencontra un objet qui me fit tressaillir et me
+donna une sueur froide. Quelque terribles qu'eussent ete les scenes que je
+venais de traverser, ce que je voyais me causa une nouvelle epouvante. A
+l'endroit le plus sombre, je distinguai deux petits points brillants. Ils
+ne scintillaient pas, mais jetaient une sorte de lueur verdatre. Je
+reconnus que c'etaient des yeux. J'etais dans la cave avec une panthere!
+ou peut-etre avec un compagnon plus terrible encore, un ours gris! Mon
+premier mouvement fut de me rejeter en arriere dans ma cachette. Je me
+reculai jusqu'a ce que je rencontrasse le roc.
+
+Je n'avais pas l'idee de chercher a m'echapper. C'eut ete me jeter dans le
+feu pour eviter la glace, car les Indiens etaient encore devant la cave.
+Bien plus, toute tentative de retraite n'aurait fait qu'exciter l'animal,
+qui peut-etre en ce moment se preparait a s'elancer sur moi. J'etais
+accroupi, et je cherchais dans ma ceinture le manche de mon couteau. Je le
+saisis enfin, et, le degainant, je me mis en attitude de defense. Pendant
+tout ce temps, j'avais tenu mon regard fixe sur les deux orbes qui
+brillaient devant moi. Ils etaient egalement arretes sur moi, et me
+regardaient sans un clignement. Je ne pouvais en detacher mes yeux, qui
+semblaient animes d'une volonte propre. Je me sentais saisi d'une espece
+de fascination, et je m'imaginais que si je cessais de le regarder,
+l'animal s'elancerait sur moi.
+
+J'avais entendu parler de betes feroces dominees par le regard de l'homme,
+et je faisais tous mes efforts pour impressionner favorablement mon
+vis-a-vis. Nous restames ainsi pendant quelque temps sans bouger ni l'un
+ni l'autre d'un pouce. Le corps de l'animal etait completement invisible
+pour moi; je n'apercevais que les cercles luisants qui semblaient
+incrustes dans de l'ebene. Voyant qu'il demeurait si longtemps sans
+bouger, je supposai qu'il etait couche dans son repaire, et n'attaquerait
+pas tant qu'il serait trouble par le bruit du dehors, tant que les Indiens
+ne seraient pas partis. Il me vint a l'idee que je n'avais rien de mieux a
+faire que de preparer mes armes. Un couteau ne pouvait m'etre d'une grande
+utilite dans un combat avec un ours gris. Mon pistolet etait a ma
+ceinture, mais il etait decharge. L'animal me permettrait-il de le
+recharger? Je pris le parti d'essayer.
+
+Sans cesser de regarder la bete, je cherchai mon pistolet et ma poire a
+poudre; les ayant trouves, je commencai a garnir les canons. J'operais
+silencieusement, car je savais que ces animaux y voient dans les tenebres,
+et que, sous ce rapport, mon _vis-a-vis_ avait l'avantage sur moi. Je
+bourrai la poudre avec mon doigt. Je placai le canon charge en face de la
+batterie, et armai le pistolet. Au cliquetis du chien, je vis un mouvement
+dans les yeux. L'animal allait s'elancer! Prompt comme la pensee, je mis
+mon doigt sur la detente. Mais avant que j'eusse pu viser, une voix bien
+connue se fit entendre:
+
+--Un moment donc, s... mille ton...! s'ecria-t-elle. Pourquoi diable ne
+dites-vous pas que vous etes un blanc? Je croyais avoir affaire a une
+canaille d'Indien. Qui diable etes-vous donc! Serait-ce Bill Garey? Oh!
+non, vous n'etes pas Billye, bien sur.
+
+--Non, repondis-je, revenant de ma surprise, ce n'est pas Bill.
+
+--Oh! je le pensais bien, Bill m'aurait devine plus vite que ca. Il aurait
+reconnu le regard du vieux negre, comme j'aurais reconnu le sien. Ah!
+pauvre Billye! je crains bien que le bon trappeur soit flambe! Il n'y en a
+pas beaucoup qui le vaillent dans les montagnes; non, il n'y en a pas
+beaucoup.
+
+--Maudite affaire! continua la voix avec une expression profonde, voila ce
+que c'est que de laisser son rifle derriere soi. Si j'avais eu _Targuts_
+entre les mains, je ne serais pas cache ici comme un _oposum_ effraye.
+Mais il est perdu le bon fusil; il est perdu! et la vieille jument aussi;
+et je suis la, desarme, demonte! gredin de sort!
+
+Ces derniers mots furent prononces avec un sifflement penible, qui resonna
+dans toute la cave.
+
+--Vous etes le jeune ami du capitaine, n'est-ce pas? Demanda Rube en
+changeant de ton.
+
+--Oui, repondis-je.
+
+--Je ne vous avais pas vu entrer, autrement j'aurais parle plus tot. J'ai
+recu une egratignure au bras, et j'etais en train d'arranger ca quand vous
+serez entre. Qui pensiez-vous donc que j'etais?
+
+--Je ne croyais pas que vous fussiez un homme. Je vous prenais pour un
+ours gris.
+
+--Ha! ha! ha! he! hi! hi! C'est ce que je me disais quand j'ai entendu
+craquer votre pistolet. Hi! hi! hi! Si jamais je rencontre encore Bill
+Garey, je le ferai bien rire. Le vieux Rube pris pour un ours gris! La
+bonne farce! He! he! he! hi! hi! Hi! ho! ho! hoou!
+
+Et le vieux trappeur se livra a un acces de gaiete, tout comme s'il eut
+assiste a quelque farce de treteaux a cent milles de toute espece de
+danger.
+
+--Savez-vous quelque chose de Seguin? demandai-je, desirant savoir s'il y
+avait quelque probabilite que mon ami fut encore vivant.
+
+--Si je sais quelque chose? Oui, je sais quelque chose. Je l'ai percu un
+instant. Avez-vous jamais vu un _catamount_ bondir?
+
+--Je crois que oui, repondis-je.
+
+--Eh bien, vous pouvez vous le figurer. Il etait dans la masure quand elle
+s'est ecroulee. J'y etais aussi; mais je n'y suis pas reste longtemps
+apres. Je me glissai vers la porte, et je vis alors le capitaine aux
+prises avec un Indien sur un tas de decombres. Mais ca n'a pas ete long.
+Le cap'n lui a loge quelque chose entre les cotes, et le moricaud est
+tombe.
+
+--Mais Seguin, l'avez-vous revu depuis?
+
+--Si je l'ai revu depuis? Non, je ne l'ai pas revu.
+
+--Je crains qu'il n'ait ete tue.
+
+--Ca n'est pas probable, jeune homme. Il connait les puits d'ici mieux que
+personne de nous; et il a du savoir ou se cacher. Il s'est mis a l'abri,
+sur et certain.
+
+--Sans doute, il a pu le faire s'il a voulu, dis-je, pensant que Seguin
+avait peut-etre expose temerairement sa vie en voulant suivre les
+captives.
+
+--Ne soyez pas inquiet de lui, jeune homme. Le cap'n n'est pas un gaillard
+a fourrer ses doigts dans une ruche ou il n'y a pas de miel; il n'est pas
+homme a ca.
+
+--Mais ou peut-il etre alle, puisque vous ne l'avez plus revu depuis ce
+moment-la?
+
+--Ou il peut etre alle? Il y a cinquante chemins qu'il a pu prendre au
+milieu de la bagarre. Je ne me suis pas occupe de regarder par ou il
+passait. Il avait laisse la l'Indien mort sans prendre sa chevelure; et je
+m'etais baisse pour la cueillir; quand je me suis releve, il n'etait plus
+la, mais l'autre, l'_Indien_, y etait, lui. Cet Indien-la a quelque
+amulette, c'est sur.
+
+--De quel Indien voulez-vous parler?
+
+--Celui qui nous a rejoints sur le Del-Norte, le Coco.
+
+--El-Sol! que lui est-il arrive? est-il tue?
+
+--Lui, tue! par ma foi, non; il ne peut pas etre tue: telle est l'opinion
+de l'Enfant. Il est sorti de la cabane apres qu'elle etait tombee, et son
+bel habit etait aussi propre que s'il venait de le tirer d'une armoire. Il
+y en avait deux apres lui; et, bon Dieu! fallait voir comme il les a
+expedies! J'arrivai sur un par derriere et je lui plantai mon couteau dans
+les cotes; mais la maniere dont il a depeche l'autre etait un peu soignee.
+C'est le plus beau coup que j'aie vu dans les montagnes, ou j'en ai vu
+plus d'un, je peux le dire.
+
+--Comment donc a-t-il fait?
+
+--Vous savez que cet Indien, le Coco, combattait avec une hachette!
+
+--Oui.
+
+--Bien, alors; c'est une fameuse arme pour ceux qui savent s'en servir, et
+il est fort sur cet instrument-la, lui; personne ne lui en remontrerait.
+L'autre avait une hachette aussi; mais il ne l'a pas gardee longtemps; en
+une minute elle lui avait ete arrachee des mains, et le Coco lui a plante
+un coup de la sienne! Wagh! c'etait un fameux coup, un coup comme on n'en
+voit pas souvent. La tete du moricaud a ete fendue jusqu'aux epaules. Elle
+a ete separee en deux moities comme on n'aurait pas pu le faire avec une
+large hache! Quand la vermine fut etendue a terre on aurait dit qu'elle
+avait deux tetes. Juste a ce moment, je vis les Indiens qui arrivaient des
+deux cotes; et comme l'Enfant n'avait ni cheval ni armes, si ce n'est un
+couteau, il pensa que ca n'etait pas sain pour lui de rester la plus
+longtemps, et il alla se cacher. Voila!
+
+
+
+XLVII
+
+
+ENFUMES.
+
+Nous avions parle a voix basse, car les Indiens se tenaient toujours
+devant la cave. Un grand nombre etaient venus se joindre aux premiers, et
+examinaient le crane du Canadien avec la meme curiosite et la meme
+surprise qu'avaient manifestees leurs camarades. Rube et moi nous les
+observions en gardant le silence; le trappeur etait venu se placer aupres
+de moi, de facon qu'il pouvait voir dehors et me parler tous bas. Je
+craignais toujours que les sauvages ne dirigeassent leurs recherches du
+cote de notre puits.
+
+--Ca n'est pas probable, dit mon compagnon; il y a trop de puits comme ca,
+voyez-vous; il y en a une masse, plus de cent, de l'autre cote. De plus,
+presque tous les hommes qui se sont sauves ont pris par la, et je crois
+que les Indiens suivront la meme direction; ca les empechera de... Jesus,
+mon Dieu, ne voila-t-il pas ce damne chien, maintenant!
+
+Je ne compris que trop la signification du ton de profonde alarme avec
+lequel ces derniers mots avaient ete prononces. En meme temps que Rube
+j'avais apercu Alp. Il courait ca et la devant la cave. Le pauvre animal
+etait a ma recherche. Un moment apres il etait sur la piste du chemin que
+j'avais suivi a travers les cactus, et venait en courant dans la direction
+de l'ouverture. En arrivant pres du corps du Canadien, il s'arreta, parut
+l'examiner, poussa un hurlement, et passa a celui du docteur, autour
+duquel il repeta la meme demonstration. Il alla plusieurs fois de l'un a
+l'autre, et enfin les quitta; puis interrogeant la terre avec son nez, il
+disparut de nos yeux.
+
+Ses etranges allures avaient attire l'attention des sauvages, qui, tous,
+l'observaient. Mon compagnon et moi, nous commencions a esperer qu'il
+avait perdu mes traces, lorsque, a notre grande consternation, il reparut
+une seconde fois, suivant ma piste comme auparavant. Cette fois il sauta
+par-dessus les cadavres, et un moment apres il s'elancait dans la cave.
+Les cris des sauvages nous annoncerent que nous etions decouverts. Nous
+essayames de chasser le chien, et nous y reussimes, Rube lui ayant donne
+un coup de couteau; mais la blessure elle-meme et les allures de l'animal
+demontrerent aux ennemis qu'il y avait quelqu'un dans l'excavation.
+L'entree fut bientot obscurcie par une masse de sauvages criant et
+hurlant.
+
+--Maintenant, jeune homme, dit mon compagnon, voila le moment de vous
+servir de votre pistolet. C'est un pistolet du nouveau genre que vous avez
+la! Chargez-en tous les canons.
+
+--Est-ce que j'aurai le temps de les charger?
+
+--Vous aurez tout le temps. Il faut qu'ils aillent a la masure pour avoir
+une torche, depechez-vous! Mettez-vous en etat d'en descendre
+quelques-uns.
+
+Sans prendre le temps de repondre, je saisis ma poudriere et chargeai les
+cinq autres canons du revolver.
+
+A peine avais-je fini, qu'un des Indiens se montra devant l'ouverture,
+tenant a la main un brandon qu'il se disposait a jeter dans la cave.
+
+--A vous maintenant, cria Rube. F... ichez-moi ce b...-la par terre!
+Allons!
+
+Je tirai, et le sauvage, lachant la torche, tomba mort dessus!
+
+Un cri de fureur suivit la detonation, et les Indiens disparurent de
+l'ouverture. Un instant apres, nous vimes un bras s'allonger, et le
+cadavre fut retire de l'entree.
+
+--Que croyez-vous qu'ils vont faire maintenant? demandai-je a mon
+compagnon.
+
+--Je ne peux pas vous dire exactement; mais la position n'est pas bonne,
+j'en conviens. Rechargez votre coup. Je crois que nous en abattrons plus
+d'un avant qu'ils ne prennent notre peau. Gredin de sort! mon bon fusil
+Targuts! Ah! si je l'avais seulement avec moi! Vous avez six coups,
+n'est-ce pas? bon! Vous pouvez remplir la cave de leurs carcasses avant
+qu'ils arrivent jusqu'a nous. C'est une bonne arme que celle-la: on ne
+peut pas dire le contraire. J'ai vu le cap'n s'en servir. Bon Dieu! quelle
+musique il lui a fait jouer sur ces moricauds dans la masure! Il y en a
+plus d'un qu'il a mis a bas avec. Chargez bien, jeune homme. Vous avez
+tout le temps. Ils savent qu'il ne fait pas bon de s'y frotter.
+
+Pendant tout ce dialogue, aucun des Indiens ne se montra; mais nous les
+entendions parler de chaque cote de l'ouverture, en dehors. Ils etaient en
+train de discuter un plan d'attaque contre nous. Comme Rube l'avait
+suppose, ils semblaient se douter que la balle etait partie d'un revolver.
+Probablement quelqu'un des survivants du dernier combat leur avait donne
+connaissance du terrible role qu'y avaient joue ces nouveaux pistolets, et
+ils ne se souciaient pas de s'y exposer. Qu'allaient-ils essayer? De nous
+prendre par la famine?
+
+--Ca se peut, dit Rube, repondant a cette question, et ca ne leur sera pas
+difficile. Il n'y a pas un brin de victuaille ici, a moins que nous ne
+mangions des cailloux. Mais il y a un autre moyen qui nous ferait sortir
+bien plus vite, s'ils ont l'esprit de l'employer. Ha! s'ecria le trappeur
+avec energie; je m'y attendais bien. Les gueux vont nous enfumer. Regardez
+la-bas!
+
+Je regardai dehors a une certaine distance, je vis des Indiens venant dans
+la direction de la cave, et apportant des brassees de broussailles. Leur
+intention etait claire.
+
+--Mais pourront-ils reussir? demandai-je, mettant en doute la possibilite
+de nous enfumer par ce moyen;--ne pourrons-nous pas supporter la fumee?
+
+--Supporter la fumee! Vous etes jeune, l'ami. Savez-vous quelle sorte de
+plantes ils vont chercher la-bas!
+
+--Non; qu'est-ce que c'est donc?
+
+--C'est une plante qui ne sent pas bon: c'est la plante la plus puante que
+vous ayez jamais sentie, je le parie. Sa fumee ferait sortir un chinche de
+son trou. Je vous le dis, jeune homme, nous serons forces de quitter la
+place, ou nous etoufferons ici. L'Enfant aimerait mieux se battre contre
+trente Indiens et plus que de rester a cette fumee. Quand elle commencera
+a gagner, je prendrai mon elan dehors; voila, ce que je ferai, jeune
+homme.
+
+--Mais comment? demandai-je haletant, comment nous y prendrons-nous?
+
+--Comment? Nous sommes surs d'etre pinces ici, n'est-ce pas?
+
+--Je suis decide a me defendre jusqu'a la derniere extremite.
+
+--Tres-bien; alors voici ce qu'il faut faire, et il ne faut pas faire
+autrement: quand la fumee s'elevera de maniere qu'ils ne puissent pas nous
+voir sortir, vous vous jetterez au milieu d'eux. Vous avez le pistolet et
+vous pouvez aller de l'avant. Tirez sur tous ceux qui vous barreront le
+chemin, et courez comme un daim! Je me tiendrai sur vos talons. Si
+seulement nous pouvons passer au travers, nous gagnerons les broussailles,
+et nous nous fourrons dans les puits de l'autre cote. Les caves
+communiquent de l'une a l'autre, et nous pourrons les depister. J'ai vu le
+temps ou le vieux Rube savait un peu courir; mais les jointures sont un
+peu raides maintenant. Nous pouvons essayer pourtant; et puis, jeune
+homme, nous n'avons pas d'autre chance, comprenez-vous?
+
+Je promis de suivre a la lettre les instructions que venait de me donner
+mon compagnon.
+
+--Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rube de cette fois, ils ne
+l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais
+desesperer.
+
+Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une
+telle situation, cette gaiete me causa comme une sorte d'epouvante.
+
+Plusieurs charges de broussailles avaient ete empilees a l'embouchure de
+la cave. Je reconnus des plantes de creosote: l'_ideondo_. On les avait
+placees sur la torche encore allumee; elles prirent feu et degagerent une
+fumee noire et epaisse. D'autres broussailles furent ajoutees par-dessus,
+et la vapeur fetide, poussee par l'air du dehors, commenca a nous entrer
+dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit
+de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette
+atteinte; Rube me cria:
+
+--Allons, voila le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus!
+
+Sous l'empire d'une resolution desesperee, je m'elancai, le pistolet au
+poing, a travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et
+terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,--d'ennemis. Je vis
+les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant leves sur moi, et....
+
+
+
+XLVIII
+
+
+UN NOUVEAU MODE D'EQUITATION.
+
+Quand je revins a moi, j'etais etendu a terre, et mon chien, la cause
+innocente de ma captivite, me lechait la figure. Je n'avais pas du rester
+longtemps sans connaissance, car les sauvages etaient encore autour de
+moi, gesticulant avec violence. L'un d'eux repoussait les autres en
+arriere. Je le reconnus, c'etait Dacoma. Le chef prononca une courte
+harangue qui parut apaiser les guerriers. Je ne comprenais pas ce qu'il
+disait, mais j'entendis plusieurs fois le nom de Quetzalcoatl. C'etait le
+nom de leur dieu; je ne l'ignorais pas, mais je ne m'expliquais pas dans
+le moment quel rapport il pouvait y avoir entre ce Dieu et la conservation
+de ma vie. Je crus que Dacoma, en me protegeant, obeissait a quelque
+sentiment de pitie ou de reconnaissance, et je cherchais a me rappeler
+quel genre de service j'avais pu lui rendre pendant qu'il etait
+prisonnier. Je me trompais grossierement sur les intentions de
+l'orgueilleux sauvage.
+
+Une vive douleur que je ressentais a la tete m'inquietait. Avais-je donc
+ete scalpe? Je portai la main a mes cheveux pour m'en assurer; mes boucles
+brunes etaient a leur place; mais j'avais eu le derriere de la tete fendu
+par un coup de tomahawk. J'avais ete frappe au moment ou je sortais et
+avant d'avoir pu faire feu. Qu'etait devenu Rube? Je me soulevai un peu et
+regardai autour de moi. Je ne le vis nulle part. S'etait-il echappe, comme
+il en avait annonce l'intention? Cela n'etait pas possible; aucun homme
+n'eut ete capable, sans autre arme qu'un couteau, de se frayer passage au
+milieu de tant d'ennemis. De plus, je ne voyais parmi les sauvages aucun
+symptome de l'agitation qu'aurait immanquablement provoque la fuite d'un
+ennemi. Nul n'avait quitte la place. Qu'etait-il donc devenu? Ha! je
+compris alors le sens de sa plaisanterie relativement a un scalp. Ce mot
+n'avait pas ete, comme a l'ordinaire, a double mais bien a triple entente.
+Le trappeur, au lieu de me suivre, etait reste tranquillement dans le
+trou, d'ou il m'observait sans aucun doute, sain et sauf, et se felicitant
+de l'avoir ainsi echappe. Les Indiens ne s'imaginant pas que nous fussions
+deux dans la cave, et satisfaits d'en avoir fait sortir un, n'essayerent
+plus de l'enfumer. Je n'avais pas envie de les detromper. La mort ou la
+capture de Rube ne m'aurait ete d'aucun soulagement; mais je ne pus
+m'empecher de faire quelques reflexions assez maussades sur le stratageme
+employe par le vieux renard pour se tirer d'affaire.
+
+On ne me laissa pas le temps de m'appesantir beaucoup sur ce detail: deux
+des sauvages me saisirent par les bras et m'entrainerent vers les ruines
+encore en feu. Grand Dieu! etait-ce pour me reserver a ce genre de mort,
+le plus cruel de tous, que Dacoma m'avait sauve de leurs tomahawks! Ils me
+lierent les pieds et les mains. Plusieurs de mes compagnons etaient autour
+de moi et subissaient le meme traitement. Je reconnus Sanchez, le
+toreador, et l'Irlandais aux cheveux rouges. Il y en avait encore trois
+autres dont je n'ai jamais su les noms. Nous etions sur la place ouverte
+devant la masure brulee. Nous pouvions voir tout ce qui se passait
+alentour. Les Indiens cherchaient a degager les cadavres de leurs amis du
+milieu des poutres embrasees. Quand j'eus verifie que Seguin n'etait ni
+parmi les prisonniers ni parmi les morts, je les observai avec moins
+d'inquietude. Le sol de la cabane, deblaye des ruines, presentait un
+horrible spectacle. Plus de douze cadavres etaient etendus la, a moitie
+brules et calcines. Leurs vetements etaient consumes; mais aux lambeaux
+qui en restaient encore, on pouvait reconnaitre a quel parti chacun avait
+appartenu. Le plus grand nombre etaient des Navajoes. Il y avait aussi
+plusieurs cadavres de chasseurs fumant sous leurs blouses racornies. Je
+pensai a Garey; mais autant que j'en pus juger, a l'aspect de ces restes
+informes, il n'etait point parmi les morts.
+
+Il n'y avait point de scalps a prendre pour les Indiens. Le feu n'avait
+pas laisse un cheveu sur la tete de leurs ennemis. Cette circonstance
+parut leur causer une vive contrariete, et ils rejeterent les corps des
+chasseurs au milieu des flammes, qui s'echappaient encore du milieu des
+chevrons empiles. Puis, formant un cercle autour, ils entonnerent, a plein
+gosier, un choeur de vengeance. Pendant tout ce temps, nous restions
+etendus ou l'on nous avait mis, gardes par une douzaine de sauvages, et en
+proie a de terribles apprehensions. Nous voyions le feu encore brulant au
+milieu duquel on avait jete les cadavres a demi consumes de nos camarades.
+Nous redoutions un sort pareil. Mais nous reconnumes bientot que nous
+etions reserves pour d'autres desseins. Six mules furent amenees, et nous
+y fumes installes d'une facon toute particuliere. On nous fit asseoir le
+visage tourne vers la queue; puis nos pieds furent solidement lies sous le
+cou des animaux; ensuite on nous forca a nous etendre sur le dos des
+mules, le menton reposant sur leur croupe; dans cette position, nos bras
+furent places de sorte que nos mains vinssent se reunir par dessous le
+ventre, et nos poignets furent attaches a leur tour comme l'avaient ete
+nos pieds. La position etait fort incommode, et, pour surcroit, les mules,
+non habituees a des fardeaux de ce genre, se cabraient et ruaient, a la
+grande joie de nos vainqueurs. Ce jeu cruel se prolongea longtemps apres
+que les mules elles-memes en etaient fatiguees, car les sauvages
+s'amusaient a les exciter avec le fer de leur lance, et en leur placant
+des branches de cactus sous la queue. Nous avions presque perdu
+connaissance.
+
+Les Indiens se diviserent alors en deux bandes qui remonterent la
+barranca, chacune d'un cote. Les uns emmenerent les captives mexicaines
+avec les filles et les enfants de la tribu. La troupe la plus nombreuse,
+sous les ordres de Dacoma, devenu principal chef par la mort de l'autre,
+tue dans le dernier combat, nous prit avec elle. On nous conduisit vers
+l'endroit ou se trouvait la source, et arrive au bord de l'eau, on fit
+halte pour la nuit. On nous detacha de dessus les mules; on nous garrotta
+solidement les uns aux autres, et nous fumes surveilles, sans
+interruption, jusqu'au lendemain matin. Puis on nous _paqueta_ de nouveau
+comme la veille, et nous fumes emmenes a l'ouest, a travers le desert.
+
+
+
+XLIX
+
+
+UNE NUANCE BON TEINT.
+
+Apres quatre jours de voyage, quatre jours de tortures, nous rentrames
+dans la vallee de Navajo. Les captives, emmenees par le premier
+detachement avec tout le butin, etaient arrivees avant nous, et nous vimes
+tout le betail provenant de l'expedition epars dans la plaine. En
+approchant de la ville nous rencontrames une foule de femmes et d'enfants,
+beaucoup plus que nous n'en avions vu lors de notre premiere visite. Il en
+etait venu des autres villages des Navajoes, situes plus au nord. Tous
+accouraient pour assister a la rentree triomphale des guerriers, et
+prendre part aux rejouissances qui suivent toujours le retour d'une
+expedition heureuse.
+
+Je remarquai parmi ces femmes beaucoup de figures du type espagnol.
+C'etaient des prisonnieres qui avaient fini par epouser des guerriers
+indiens. Elles etaient vetues comme les autres, et semblaient participer a
+la joie generale. Ainsi que la fille de Seguin, elles s'etaient
+indianisees. Il y avait beaucoup de metis, sang mele, descendant des
+Indiens et des captives mexicaines, enfants de ces Sabines americaines.
+On nous fit traverser les rues et sortir du village par l'extremite ouest.
+La foule nous suivait en poussant des exclamations de triomphe, de haine
+et de curiosite. On nous conduisit pres des bords de la riviere, a environ
+cent yards des maisons. En vain j'avais promene mes regards do cote et
+d'autre, autant que ma position incommode me le permettait, je n'avais
+apercu ni _elle_, ni les autres captives. Ou pouvaient-elles etre?
+Probablement dans le temple. Ce temple, situe de l'autre cote de la ville,
+etait masque par des maisons. De la place ou nous etions, je n'en pouvais
+apercevoir que le sommet. On nous detacha, et on nous mit a terre. Ce
+changement de position nous procura un grand soulagement. C'etait un grand
+bonheur pour nous de pouvoir nous tenir assis; mais ce bonheur ne dura pas
+longtemps. Nous nous apercumes bientot qu'on ne nous avait tire de la
+glace que pour nous mettre dans le feu. Il s'agissait simplement de nous
+retourner. Jusque-la, nous avions ete couches sur le ventre; nous allions
+etre couches sur le dos. En peu d'instants le changement fut accompli.
+
+Les sauvages nous traitaient avec aussi peu de ceremonie que s'il se fut
+agi de choses inanimees. Et, en verite, nous ne valions guere mieux. On
+nous etendit sur le gazon. Autour de chacun de nous, quatre longs piquets
+formant un parallelogramme etaient enfonces dans le sol. On nous attacha
+les quatre membres avec des courroies qui furent passees autour des
+piquets, et tendues de telle sorte que nos jointures en craquaient. Nous
+etions ainsi, gisant la face en l'air, comme des peaux mises au soleil
+pour secher. On nous avait disposes sur deux rangs, bout a bout, de telle
+sorte que la tete de ceux qui etaient en avant se trouvait entre les
+jambes de ceux qui etaient sur la meme file en arriere. Nous etions six en
+tout, formant trois couples un peu espaces. Dans cette position, et
+attaches ainsi, nous ne pouvions faire aucun mouvement. La tete seule
+jouissait d'un peu de liberte; grace a la flexibilite du cou, nous
+pouvions voir ce qui se passait a droite, a gauche et devant nous.
+
+Aussitot que notre installation fut terminee, la curiosite me porta a
+regarder tout autour de moi. Je reconnus que j'occupais l'arriere de la
+file de droite, et que mon chef de file etait le ci-devant soldat O'Cork.
+Les Indiens charges de nous garder commencerent par nous depouiller de
+presque tous nos vetements, puis ils s'eloignerent. Les squaws et les
+jeunes filles nous entourerent alors. Je remarquai qu'elles se
+rassemblaient en foule devant moi et formaient un cercle epais autour de
+l'Irlandais. Leurs gestes grotesques, leurs exclamations etranges et
+l'expression d'etonnement de leur physionomie me frapperent.
+
+-_Ta-yah! Ta-yah!_--criaient-elles, accompagnant ces exclamations
+debruyants eclats de rire.
+
+Qu'est-ce que cela pouvait signifier! Barney etait evidemment le sujet de
+leur gaiete. Mais qu'y avait-il de si extraordinaire en lui de plus qu'en
+nous autres? Je levai la tete pour savoir de qui il s'agissait; je compris
+tout immediatement. Un des Indiens, avant de partir, avait pris le bonnet
+de l'Irlandais, dont la petite tete rouge restait exposee a tous les yeux.
+C'etait cette tete, placee entre mes deux pieds, qui, semblable a une
+boule lumineuse, avait attire l'attention de toutes les femmes. Peu a peu
+les squaws s'approcherent jusqu'a ce qu'elles fussent entassees en cercle
+epais autour du corps de mon camarade. Enfin, l'une d'elles se baissa et
+toucha la tete, puis retira brusquement sa main, comme si elle se fut
+brulee. Ce geste provoqua de nouveaux eclats de rire, et bientot toutes
+les femmes du village furent reunies autour de l'Irlandais, se poussant,
+se bousculant, pour voir de plus pres.
+
+On ne s'occupa d'aucun de nous; seulement on nous foulait aux pieds sans
+aucun egard. Une demi-douzaine de squaws fort lourdes se servaient de mes
+jambes comme de marchepied, pour mieux voir par-dessus les epaules des
+autres. Comme la vue n'etait pas interceptee par un grand nombre de jupes,
+j'apercevais encore la tete de l'Irlandais qui brillait comme un meteore
+au milieu d'une foret de jambes. Les Squaws devinrent de moins en moins
+reservees dans leurs attouchements, et, prenant des cheveux brin a brin,
+elles cherchaient a les arracher en riant comme des folles. Je n'etais a
+coup sur ni en position, ni en disposition de m'egayer, mais il y avait
+dans le derriere de la tete de Barney une telle expression de resignation
+patiente, qu'elle eut deride un fossoyeur. Sanchez et les autres riaient
+aux larmes. Pendant assez longtemps notre camarade endura le traitement en
+silence, mais enfin la douleur l'emporta sur la patience, et il commenca a
+parler tout haut.
+
+--Allons, allons, les filles, dit-il d'un ton de priere peu degage, ca
+vous amuse, n'est-ce pas? Est-ce que vous n'aviez jamais vu des cheveux
+rouges auparavant?
+
+Les squaws, en entendant ces mots, qu'elles ne comprirent naturellement
+pas, se mirent a rire de plus belle, decouvrant leurs dents blanches.
+
+--Vraiment, si je vous avais avec moi dans mon vieux manoir d'O'Cork, je
+pourrais vous en montrer des quantites a vous rendre contentes pour toute
+votre vie. Allons donc, otez-vous de dessus moi! vous me trepignez les
+jambes a me broyer les os! Aie! Ne me tirez pas comme ca! Sainte Mere!
+voulez-vous me laisser tranquille? Que le diable vous envoie toutes ses...
+Aie!
+
+Le ton duquel furent prononces ces derniers mots montrait que O'Cork etait
+sorti de son caractere, mais cela ne fit qu'augmenter l'activite de celles
+qui le tourmentaient, et leur gaiete ne connut plus de bornes. Elles se
+mirent a l'epiler avec plus d'acharnement que jamais, criant toujours; de
+telle sorte que les maledictions incessantes de O'Cork n'arrivaient plus a
+mes oreilles que par bouffees:
+
+-Mere de Moise!... Seigneur mon Dieu!... Sainte Vierge!... et autres
+exclamations.
+
+La scene dura ainsi pendant quelques minutes; puis, tout a coup, il y eut
+un arret; les femmes se consulterent, preparant sans doute quelque nouveau
+tour. Plusieurs jeunes filles furent envoyees vers les maisons, et
+revinrent avec une large olla et un autre vase plus petit. Que
+pretendaient-elles faire? Nous ne fumes pas longtemps sans le savoir.
+L'olla fut remplie d'eau a la riviere, et l'autre vase place pres de la
+tete de Barney. Ce dernier contenait du savon de yucca, en usage parmi les
+Mexicains du Nord. Les femmes se proposaient de laver a fond les cheveux
+pour en faire partir le rouge.
+
+Les lanieres qui attachaient les bras de l'Irlandais furent relachees,
+afin qu'il put etre mis sur son seant; on lui couvrit les cheveux d'un
+emplatre de savon: deux squaws robustes le prirent chacun par une epaule,
+puis, imbibant d'eau des bouchons de fibres d'ecorce, elles se mirent a
+frotter vigoureusement. Cette operation parut etre tres-peu du gout de
+Barney, qui se prit a hurler et a remuer la tete dans tous les sens, pour
+y echapper. Vains efforts. Une des squaws lui saisit la tete entre ses
+deux mains et la tint ferme, tandis que l'autre, puisant de l'eau fraiche,
+le savonna plus energiquement que jamais. Les Indiennes hurlaient et
+dansaient tout autour; au milieu de tout ce bruit, j'entendais Barney
+eternuer et crier d'une voix etouffee:
+
+--Sainte mere de Dieu!... htch-tch! vous frotterez bien... tch-itch!...
+jusqu'a, enlever la... p-tch! peau, sans que... tch-iteh! Ca s'en aille.
+Je vous dis... itch-tch! que c'est leur couleur!... ca n... ich-tch! ca ne
+s'en ira p... itch-tch! pas... atch-itch hitch!
+
+Mais les protestations du pauvre diable ne servaient a rien. Le frottage
+et le savonnage allerent leur train pendant dix minutes au moins. Puis on
+souleva la grande olla, et on en versa tout le contenu sur la tete et sur
+les epaules du patient.
+
+Quel fut l'etonnement des femmes, lorsqu'elles s'apercurent qu'au lieu de
+disparaitre, la couleur rouge etait devenue, s'il etait possible, plus
+eclatante et plus vive que jamais. Une autre olla pleine d'eau fut videe
+en maniere de douche sur les oreilles du pauvre Irlandais; mais rien n'y
+faisait. Barney n'avait pas ete si bien debarbouille depuis longtemps, et
+il ne serait pas sorti mieux lave des mains d'un regiment de barbiers.
+
+Quand les squaws virent que la teinture resistait a tous leurs efforts,
+elles abandonnerent la partie, et notre camarade fut replace sur le dos.
+Son lit n'etait plus aussi sec qu'auparavant, ni le mien non plus, car
+l'eau avait imbibe la terre tout autour, et nous etions tous couches dans
+la boue. Mais c'etait un leger inconvenient au milieu de tout ce que nous
+avions a supporter. Longtemps encore les femmes et les enfants des Indiens
+resterent autour de nous, chacun d'eux examinant curieusement la tete de
+notre camarade. Nous eumes notre part de leur curiosite; mais O'Cork etait
+l'_elephant_ de la menagerie. Les Indiennes avaient vu des cheveux
+semblables aux notres sur la tete de leurs captives mexicaines; mais, sans
+aucun doute, Barney etait le premier rouge qui eut penetre jusque-la dans
+la vallee des Navajoes. La nuit vint enfin; les squaws retournerent au
+village, nous laissant a la garde de sentinelles qui ne nous quitterent
+pas de l'oeil jusqu'au lendemain matin.
+
+
+
+L
+
+
+EMERVEILLEMENT DES NATURELS.
+
+Jusque-la nous etions demeures dans une complete ignorance du sort qui
+nous etait reserve. Mais d'apres tout ce que nous avions entendu dire des
+sauvages, et d'apres notre propre experience, nous nous attendions a de
+cruelles tortures. Sanchez, qui connaissait un peu la langue, ne nous
+laissa, au surplus, aucun doute a cet egard. Au milieu des conversations
+des femmes, il avait saisi quelques mots qui l'avaient instruit de ce
+qu'on nous destinait. Quand elles furent parties, il nous fit part du
+programme, d'apres ce qu'il avait pu comprendre.
+
+--Demain, dit-il, ils vont danser la _mamanchic_, la grande danse de
+Moctezuma. C'est la fete des femmes et des enfants. Apres-demain, il y
+aura un grand tournoi dans lequel les guerriers montreront leur adresse a
+l'arc, a la lutte et a l'equitation. S'ils veulent me laisser faire, je
+leur montrerai quelque chose en fait de voltige.
+
+Sanchez n'etait pas seulement un torero de premiere force, il avait passe
+ses jeunes annees dans un cirque, et, nous le savions tous, c'etait un
+admirable ecuyer.
+
+--Le troisieme jour, continua-t-il, nous ferons la course des massues;
+vous savez ce que c'est?
+
+Nous en avions tous entendu parler.
+
+--Et le quatrieme?
+
+--Oui, le quatrieme!
+
+--_On nous fera rotir_.
+
+Cette brusque declaration nous aurait emus davantage si l'idee eut ete
+nouvelle pour nous. Mais, depuis notre capture, nous avions considere ce
+denoument comme un des plus probables. Nous savions bien que si l'on nous
+avait laisse la vie sauve a la mine, ce n'etait pas pour nous reserver une
+mort plus douce; nous savions aussi que les sauvages ne faisaient jamais
+des hommes prisonniers pour les garder vivants. Rube constituait une rare
+exception, son histoire etait des plus extraordinaire, et il n'avait
+echappe qu'a force de ruse.
+
+--Leur dieu, continua Sanchez, est celui des Mexicains Azteques; ces
+tribus sont de la meme race, croit-on; je suis assez ignorant sur ces
+matieres, mais j'ai entendu des gens dire cela. Ce dieu porte un nom
+diablement dur a prononcer. _Carrai!_ je ne m'en souviens plus.
+
+--Quetzalcoatl?
+
+--_Caval!_ c'est bien ca. _Pues, senores_, c'est un dieu du feu,
+tres-grand amateur de chair humaine, qu'il prefere rotie, a ce que disent
+ses adorateurs. C'est pour ca qu'on nous fera rotir. Ca sera pour lui etre
+agreable, et en meme temps pour se faire plaisir a eux-memes. _Dos pajaros
+a un golpe_ (deux oiseaux avec une seule pierre). [1]
+
+[Note 1: _Two birds with one stone_, proverbe anglais qui correspond a:
+_d'une pierre deux coup_.]
+
+Il n'etait pas seulement probable, mais tout a fait certain que nous
+serions traites ainsi; et la-dessus, nous nous endormimes n'ayant rien de
+mieux a faire. Le lendemain matin, nous vimes tous les Indiens occupes a
+se peindre le corps et a faire leur toilette. Puis la fameuse danse, la
+_mamanchic_ commenca.
+
+Cette ceremonie eut lieu sur la prairie, a quelque distance en avant de la
+facade du temple. Prealablement on nous avait detaches de nos piquets et
+on nous avait conduits sur le theatre de la fete, afin que nous pussions
+voir la nation dans toute sa gloire. Nous etions toujours garrottes, mais
+nos liens nous laissaient la liberte de nous tenir assis. C'etait un grand
+adoucissement, et ce changement de position nous causa plus de plaisir que
+la vue du spectacle.
+
+C'est a peine si je pourrais decrire cette danse quand bien meme je
+l'aurais regardee, et je ne la regardai point. Comme Sanchez nous l'avait
+dit, elle etait executee par les femmes de la tribu seulement. Des
+processions de jeunes filles, dans des costumes gais et fantastiques,
+portant des guirlandes de fleurs, marchaient en rond et dessinaient toutes
+sortes de figures. Un guerrier et une jeune fille places sur une
+plate-forme elevee representaient Moctezuma et la reine; autour d'eux
+s'executaient les danses et les chants. La ceremonie se terminait par une
+prosternation en demi-cercle devant le trone qui etait occupe, a ce que je
+vis, par Dacoma et Adele. Celle-ei me parut triste.
+
+--Pauvre Seguin! pensai-je; elle n'a plus personne pour la proteger a
+present. Son pretendu pere, le chef-medecin, lui etait peut-etre attache;
+il n'est plus la non plus, et....
+
+Je cessai bientot de penser a Adele; d'autres sujets d'alarmes plus vives
+vinrent m'assaillir. Mon ame, aussi bien que mes yeux, se portait du cote
+du temple que nous pouvions apercevoir de l'endroit ou on nous avait
+places. Nous en etions trop loin pour reconnaitre les traits de femmes
+blanches qui garnissaient les terrasses. _Elle_ etait la sans doute, mais
+je ne pouvais la distinguer des autres. Peut-etre valait-il mieux qu'il en
+fut ainsi. C'est ce que je pensai alors.
+
+Un Indien etait au milieu d'elles. J'avais deja vu Dacoma, avant le
+commencement de la danse, paradant fierement devant elles dans tout
+l'eclat de sa robe royale. Ce chef, au dire de Rube, etait brave, mais
+brutal et licencieux; mon coeur etait douloureusement oppresse, quand on
+nous reconduisit a la place que nous occupions auparavant. Les sauvages
+passerent en festins la plus grande partie de la nuit suivante; il n'en
+fut pas de meme pour nous. On nous fournissait a peine la nourriture
+suffisante, nous souffrions beaucoup de la soif; nos gardiens se
+decidaient difficilement a se deranger pour nous donner de l'eau, bien que
+la riviere coulat a nos pieds.
+
+Le jour revint et le festin recommenca. De nouveaux bestiaux furent
+sacrifies et d'enormes quartiers de viandes accroches au-dessus
+des flammes. Des le matin, les guerriers s'equiperent, sans revetir
+cependant le costume de guerre, et le tournoi commenca. On nous conduisit
+encore sur le theatre des jeux, mais on nous placa plus loin dans la
+prairie. Je voyais distinctement sur la terrasse du temple les blancs
+vetements des captives. Le temple etait leur demeure. Sanchez l'avait
+entendu dire par les Indiens qui causaient entre eux: et il me l'avait
+repete. Elles devaient y rester jusqu'au cinquieme jour, lendemain de
+notre sacrifice. Puis le chef en choisirait une pour lui, et les autres
+devraient etre tirees au sort par les guerriers! Oh! ces heures furent
+cruelles a passer.
+
+Quelquefois, je desirais la revoir une fois encore avant de mourir; puis
+la reflexion me soufflait qu'il vaudrait mieux ne plus nous rencontrer. La
+connaissance de mon malheureux destin ne pourrait qu'augmenter l'amertume
+de ses douleurs. Oh! ces heures furent cruelles! Je me mis a regarder le
+carrousel des sauvages. Il y avait des passes d'armes et des exercices
+d'equitation. Des hommes couraient au galop avec un seul pied sur le
+cheval, et dans cette position lancaient la javeline ou la fleche droit au
+but. D'autres executaient la voltige sur des chevaux lances a fond de
+train, et sautaient de l'un sur l'autre. Ceux-ci sautaient a bas de la
+selle au milieu d'une course rapide; ceux-la montraient leur adresse a
+manier le lasso. Puis il y eut des joutes dans lesquelles les guerriers
+cherchaient a se desarconner l'un l'autre comme des chevaliers du moyen
+age. C'etait, en fait, un tres-beau spectacle: un grand hippodrome dans le
+desert. Mais je n'etais point en disposition de m'en amuser. Sanchez y
+trouvait plus de plaisir que moi. Je le voyais suivre chaque exercice avec
+un interet croissant. Tout a coup il parut agite; sa figure prit une
+expression etrange: quelque pensee soudaine, quelque resolution subite
+venait de s'emparer de lui.
+
+--Dites a vos guerriers, s'ecria-t-il, s'adressant a un de nos gardiens,
+dans la langue des Navajoes, dites a vos guerriers que je ferais mieux que
+le plus fort d'entre eux, et que je pourrais leur montrer comment on
+manoeuvre un cheval. Le sauvage repeta ce que le prisonnier avait dit: peu
+apres plusieurs guerriers a cheval l'entourerent et l'apostropherent.
+
+--Toi! un miserable esclave blanc, lutter avec des guerriers navajoes! Ha!
+ha! ha!
+
+--Savez-vous aller a cheval sur la tete, vous autres?
+
+--Sur la tete! comment?
+
+--Vous tenir sur la tete pendant que le cheval est au galop!
+
+--Non; ni toi ni personne. Nous sommes les meilleurs cavaliers de toute la
+contree, et nous ne le pourrions pas.
+
+--Je le puis, moi, affirma solennellement le toreador.
+
+--Il se vante! c'est un fou! crierent-ils tous.
+
+--Laissons-le essayer, cria l'un; donnez-lui un cheval; il n'y a pas de
+danger.
+
+--Donnez-moi mon cheval et je vous le ferai voir.
+
+--Quel est ton cheval?
+
+--Ce n'est aucun de ceux dont vous vous etes servis, bien sur; mais
+amenez-moi ce mustang pommele, donnez-moi un champ de cent fois sa
+longueur sur la prairie, et je vous apprendrai un nouveau tour.
+
+Le cheval qu'indiquait Sanchez etait celui sur lequel il etait venu depuis
+Del-Norte. En cherchant a le reconnaitre, j'apercus mon arabe favori,
+paturant au milieu des autres.
+
+Les Indiens se consulterent et consentirent a la demande du torero. Le
+cheval qu'il avait designe fut pris au lasso et amene pres de notre
+camarade, qu'on debarrassa de ses liens. Les Indiens n'avaient pas peur
+qu'il s'echappat. Ils savaient bien que leurs chevaux ne seraient pas
+embarrasses d'atteindre le mustang pommele; de plus, il y avait un poste
+etabli a chacune des entrees de la vallee, de sorte que, Sanchez leur
+eut-il echappe dans la plaine, il n'aurait pu sortir de la vallee.
+Celle-ci constituait en elle-meme une prison.
+
+Sanchez eut bientot termine ses preparatifs. Il noua solidement une peau
+de buffle sur le dos de son cheval, puis le conduisit par la bride en lui
+faisant decrire plusieurs fois de suite le meme rond. Quand l'animal eut
+reconnu le terrain, le torero lacha la bride, et fit entendre un cri
+particulier. Aussitot le cheval se mit a parcourir le cercle au petit
+galop. Apres deux ou trois tours, Sanchez sauta sur son dos, et executa ce
+tour bien connu qui consiste a chevaucher la tete en bas, les pieds en
+l'air. Mais ce tour de force, s'il n'avait rien d'extraordinaire pour les
+ecuyers de profession, etait nouveau pour les Navajoes qui semblaient
+emerveilles et poussaient des cris d'admiration. Ils le firent recommencer
+maintes et maintes fois jusqu'a ce que le mustang pommele fut en nage.
+Sanchez ne voulut pas quitter la partie sans donner aux spectateurs un
+echantillon complet de son savoir-faire, et il reussit a les etonner au
+supreme degre. Quand le carrousel fut termine et qu'on nous reconduisit au
+bord de la riviere, Sanchez n'etait plus avec nous. Il avait gagne la vie
+sauve. Les Navajoes l'avaient pris pour professeur d'equitation.
+
+
+
+LI
+
+
+LA COURSE AUX MASSUES.
+
+Le lendemain arriva. C'etait le jour ou nous devions entrer en scene. Nos
+ennemis procederent aux preparatifs. Ils allerent au bois, en revinrent
+avec des branches en forme de massues, fraichement coupees, et
+s'habillerent comme pour une course ou une partie de paume. Des le matin,
+on nous conduisit devant la facade du temple. En arrivant, mes yeux se
+porterent sur la terrasse. Ma bien-aimee etait la; elle m'avait reconnu.
+Mes vetements en lambeaux etaient souilles de sang et de boue; mes cheveux
+pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou,
+noirs de poudre; malgre tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de
+l'amour penetrent tous les voiles.
+
+Je n'essayerai pas de decrire la scene qui suivit. Y eut-il jamais
+situation plus terrible, emotions plus poignantes, coeurs plus brises! Un
+amour comme le notre, tantalise par la proximite! Nous etions presque a
+portee de nous embrasser, et cependant le sort elevait entre nous une
+infranchissable barriere; nous nous sentions separes pour jamais; nous
+connaissions mutuellement le sort qui nous etait reserve; elle etait sure
+de ma mort; et moi... Des milliers de pensees, toutes plus affreuses les
+unes que les autres, nous remplissaient le coeur. Pourrais-je les enumerer
+ou les dire? Les mots sont impuissants a rendre de pareilles emotions.
+L'imagination du lecteur y suppleera. Ses cris, son desespoir, ses
+sanglots dechirants me brisaient le coeur. Pale et defaite, ses beaux
+cheveux en desordre, elle se precipitait avec frenesie vers le parapet
+comme si elle eut voulu le franchir. Elle se debattait entre les bras de
+ses compagnes qui cherchaient a la retenir; puis l'immobilite succedait
+aux transports. Elle avait perdu connaissance, on l'entrainait hors de ma
+vue.
+
+J'avais les pieds et les poings lies. Deux fois pendant cette scene
+j'avais voulu me dresser, ne pouvant maitriser mon emotion: deux fois
+j'etais retombe. Je cessai mes efforts et restai couche sur le sol dans
+l'agonie de mon impuissance. Tout cela n'avait pas dure dix secondes; mais
+que de souffrances accumulees dans un seul instant! C'etait la
+condensation des miseres de toute une vie.
+
+Pendant pres d'une demi-heure je ne vis rien de ce qui se passait autour
+de moi. Mon esprit n'etait point absorbe, mais paralyse, mais tout a fait
+mort. Je n'avais plus de pensee. Enfin, je sortis de ma stupeur. Les
+sauvages avaient acheve de tout preparer pour leur jeu cruel. Deux rangees
+d'hommes se deployaient parallelement sur une longueur de plusieurs
+centaines de yards. Ils etaient armes de massues et places en face les uns
+des autres a une distance de trois a quatre pas. Nous devions traverser en
+courant l'espace compris entre les deux lignes, recevant les coups de ceux
+qui pouvaient nous atteindre au passage. Celui qui aurait reussi a
+franchir toute la ligne et a atteindre le pied de la montagne avant d'etre
+repris, devait avoir la vie sauve. Telle etait du moins la promesse!
+
+--Est-ce vrai, Sanchez! demandai-je tout bas au torero qui etait pres de
+moi.
+
+--Non, me repondit-il sur le meme ton. C'est un moyen de vous exciter a
+mieux courir, afin d'animer le jeu. Vous devez mourir dans tous les cas.
+Je les ai entendus causer de cela.
+
+En bonne conscience. C'eut ete une mince faveur que de nous accorder la
+vie a de telles conditions; car l'homme le plus vigoureux et le plus agile
+n'aurait pu les remplir.
+
+--Sanchez, dis-je encore au torero, Seguin etait votre ami. Vous ferez
+tout ce que vous pourrez pour elle.
+
+Sanchez savait bien de qui je voulais parler.
+
+--Je le ferai, je le ferai! repondit-il paraissant profondement emu.
+
+--Brave Sanchez! Dites-lui tout ce que j'ai souffert pour elle... Non,
+non; ne lui parlez pas de cela!
+
+Je ne savais vraiment plus ce que je disais.
+
+--Sanchez, ajoutai-je encore, une idee qui m'avait deja traverse l'esprit
+me revenant, ne pourriez-vous pas... un couteau, une arme... n'importe
+quoi... ne pourriez-vous pas me procurer une arme quand on me deliera?
+
+--Cela ne vous servirait a rien. Vous n'echapperiez pas quand vous en
+auriez cinquante.
+
+--Cela se peut. Mais j'essayerai. Le pire qui puisse m'arriver, c'est de
+mourir; et j'aime mieux mourir au milieu d'une lutte.
+
+--Ca vaudrait mieux, en effet, murmura le torero. J'essayerai de vous
+procurer une arme; mais je pourrai bien le payer de... Il fit une pause.
+Regardez derriere vous, continua-t-il d'un ton significatif, tout en
+levant les yeux comme pour examiner le profil des montagnes, vous
+apercevrez un tomahawk. Je crois qu'il est assez mal garde, et que vous
+pourrez facilement vous en emparer.
+
+Je compris et je regardai autour de moi.
+
+Dacoma etait a quelques pas, surveillant le depart des coureurs.
+
+Je vis l'arme a sa ceinture: elle pendait negligemment. On pouvait
+l'arracher.
+
+Je tiens beaucoup a la vie, et je suis capable de deployer une grande
+energie pour la defendre. Je n'avais pas encore eu occasion de faire
+preuve de cette energie dans les aventures que nous avions traversees.
+J'etais reste jusque-la spectateur presque passif des scenes qui avaient
+eu lieu, et generalement, je les avais contemplees avec un certain degout.
+Mais, dans d'autres circonstances, j'ai pu verifier ce trait distinctif de
+mon caractere. Sur le champ de bataille, a ma connaissance, il m'est
+arrive trois fois de devoir mon salut a ma vive perception du danger et a
+ma promptitude pour y echapper. Un peu plus on un peu moins brave, j'eusse
+ete perdu: cela peut sembler obscur, enigmatique; mais c'est un fait
+d'experience.
+
+Quand j'etais jeune, j'etais renomme pour ma rapidite a la course. Pour
+sauter et pour courir, je n'avais jamais rencontre mon superieur; et mes
+anciens camarades de college se rappellent encore les prouesses de mes
+jambes. Ne croyez pas que je cite ces particularites pour m'enorgueillir.
+La premiere est un simple detail de mon caractere, les autres sont des
+facultes physiques dont aujourd'hui, parvenu a l'age mur, je me sens trop
+peu fier. Je les rappelle uniquement pour expliquer ce qui va suivre.
+
+Depuis le moment ou j'avais ete pris, j'avais constamment rumine des plans
+d'evasion. Mais je n'avais pas trouve la plus petite occasion favorable.
+Tout le long de la route, nous avions ete surveilles avec la plus stricte
+vigilance. J'avais passe la derniere nuit a combiner un nouveau plan qui
+m'etait venu en tete en voyant Sanchez sur son cheval. Ce plan, je l'avais
+completement muri, et il n'y manquait que la possession d'une arme.
+J'avais bon espoir d'echapper; je n'avais eu ni le temps, ni l'occasion de
+parler de mon projet au torero, et, d'ailleurs, il ne m'eut servi de rien
+de le lui raconter. Meme sans arme, j'entrevoyais la chance de me sauver;
+mais, j'avais besoin d'en avoir une pour le cas ou il se trouverait parmi
+les sauvages un meilleur coureur que moi. Je pouvais etre tue; c'etait
+meme assez vraisemblable; mais cette mort etait moins affreuse que celle
+qui m'etait reservee pour le lendemain. Avec ou sans arme, j'etais decide
+a tenter l'aventure, au risque d'y perir.
+
+On deliait O'Cork. C'etait lui qui devait courir le premier. Il y avait un
+cercle de sauvages autour du point de depart: les vieillards et les
+infirmes du village qui se tenaient la pour jouir du spectacle. On n'avait
+pas peur que nous prissions la fuite; on n'y pensait meme pas; une vallee
+fermee avec un poste a chaque issue; des chevaux en quantite tout pres de
+la, et qu'on pouvait monter en un instant. Il etait impossible de
+s'echapper, du moins le pensaient-ils.
+
+O'Cork partit. Pauvre Barnay; c'etait un triste coureur! Il n'avait pas
+fait dix pas dans l'avenue vivante, qu'il recevait un coup de massue, et
+on l'emportait sanglant et inanime, au milieu des rires de la foule
+enchantee. Un second subit le meme sort, puis un troisieme: c'etait mon
+tour; on me delia. Je me dressai sur mes pieds, j'employai le peu
+d'instants qui m'etaient accordes a me detirer les membres, a concentrer
+dans mon ame et dans mon corps toute l'energie dont j'etais capable pour
+faire face a une circonstance aussi desesperee. Le signal de se tenir pret
+fut donne aux Indiens. Ils reprirent leurs places, brandissant leurs
+massues, et impatients de me voir partir.
+
+Dacoma etait derriere moi. D'un regard de cote, j'avais mesure l'espace
+qui me separait de lui. Je reculai de quelques pas, feignant de vouloir me
+donner un peu plus d'elan; quand je fus sur le point de le toucher, je fis
+brusquement volte-face; avec l'agilite d'un chat et la dexterite d'un
+voleur, je saisis le tomahawk et l'arrachai de sa ceinture. J'essayai de
+le frapper, mais, dans ma precipitation, je le manquai; je n'avais pas le
+temps de recommencer; je me retournai et pris ma course. Dacoma etait
+immobile de surprise, et j'etais hors de son atteinte avant qu'il eut fait
+un mouvement pour me suivre.
+
+Je courais, non vers l'avenue formee par les guerriers, mais vers un cote
+du cercle des spectateurs qui, je l'ai dit, etait forme de vieillards et
+d'infirmes. Ceux-ci avaient tire leurs couteaux et leurs rangs serres me
+barraient le chemin. Au lieu d'essayer de me frayer une voie au milieu
+d'eux, ce a quoi j'aurais pu ne pas reussir, je m'elancai d'un bond
+terrible et sautai par-dessus leurs epaules. Deux ou trois de ceux qui
+etaient en arriere chercherent a m'arreter au moment ou je passai pres
+d'eux; mais je les evitai, et, un instant apres, j'etais au milieu de la
+plaine; le village entier etait lance sur mes traces.
+
+Ma direction etait determinee d'avance dans mon esprit, et sans la
+ressource que j'avais en vue, je n'aurais pas tente l'aventure: je courais
+vers l'endroit ou etaient les chevaux. Il s'agissait de ma vie, et je
+n'avais pas besoin d'etre autrement encourage a faire de mon mieux. J'eus
+bientot distance ceux qui etaient le plus pres de moi au depart. Mais les
+meilleurs coureurs se trouvaient parmi les guerriers qui avaient forme la
+haie, et ceux-la commencaient a depasser les autres. Neanmoins, ils ne
+gagnaient pas sur moi. J'avais encore mes jambes de collegien. Apres un
+mille de chasse, je vis que j'etais a moins de la moitie de cette distance
+de la caballada, et a plus de trois cents yards de ceux qui me
+poursuivaient; mais, a ma grande terreur, en jetant un regard en arriere,
+je vis des hommes a cheval. Ils etaient encore bien loin; mais ils ne
+tarderaient pas a m'atteindre. Etais-je assez pres pour qu'il put
+m'entendre? Je criai de toute ma force, et sans ralentir ma course: "Moro,
+Moro!"
+
+Il se fit un mouvement parmi les chevaux, qui se mirent a secouer leurs
+tetes, puis, j'en vis un sortir des rangs et se diriger vers moi au galop.
+Je le reconnus a son large poitrail noir et a son museau roux: c'etait
+Moro, mon brave et fidele Moro! Les autres suivaient en foule, mais, avant
+qu'ils fussent arrives sur moi, j'avais atteint mon cheval, et, tout
+pantelant, je m'etais elance sur son dos! Je n'avais pas de bride, mais ma
+bonne bete etait habituee a obeir a la voix, a la main et aux genoux; je
+la dirigeai a travers le troupeau, vers l'extremite occidentale de la
+vallee. J'entendais les hurlements des chasseurs a cheval, pendant que je
+traversais la caballada; je jetai un regard en arriere; une bande de vingt
+hommes environ courait apres moi au triple galop. Mais je ne les craignais
+plus maintenant. Je connaissais trop bien Moro. Quand j'eus franchi les
+douze milles de la vallee et gravi la pente de la Sierra, j'apercus ceux
+qui me poursuivaient loin derriere, dans la plaine, a cinq ou six milles
+pour le moins.
+
+
+
+LII
+
+
+COMBAT AU BORD D'UN PRECIPICE.
+
+Un repos de plusieurs jours avait rendu a mon cheval toute son energie, et
+il gravit la pente rocailleuse d'un pas rapide. Il me communiquait une
+partie de sa vigueur, et je sentais mes forces revenir. C'etait heureux,
+car j'allais avoir bientot a m'en servir. J'approchais de l'endroit ou le
+poste etait etabli. Au moment ou je m'etais echappe de la ville, tout
+entier au peril immediat, je ne m'etais plus preoccupe de ce dernier
+danger. La pensee m'en revint tout a coup, et je commencai a faire
+provision de courage pour l'affronter. Je savais qu'il y avait un poste
+sur la montagne: Sanchez me l'avait appris, et il le tenait de la bouche
+des Indiens.
+
+Combien d'hommes allais-je rencontrer la? Deux etaient bien suffisants,
+plus que suffisants pour moi, affaibli que j'etais et n'ayant d'autre arme
+qu'un tomahawk dont j'etais fort peu habile a me servir. Sans aucun doute,
+ces hommes auraient leurs arcs, leurs lances, leurs tomahawks et leurs
+couteaux. Toutes les chances etaient contre moi. A quel endroit les
+trouverais-je? En qualite de vedettes, leur principal devoir etait de
+surveiller le dehors. Ils devaient donc etre a une place d'ou on put
+decouvrir cette plaine. Je me rappelais parfaitement bien la route:
+c'etait celle par laquelle nous avions penetre dans la vallee. Il y avait
+une plate-forme sur le sommet occidental de la Sierra. Le souvenir m'en
+etait reste parce que nous y avions fait halte pendant que notre guide
+allait en reconnaissance en avant.
+
+Un rocher surplombait cette plate-forme; je me souvenais aussi de cela;
+car, pendant l'absence du guide, Seguin et moi nous avions mis pied a
+terre et nous l'avions gravi. De ce rocher, on decouvrait tout le pays
+exterieur au nord et a l'ouest. Sans aucun doute, les vedettes avaient
+choisi ce point. Seraient-elles sur le sommet? Dans ce cas, le meilleur
+parti a prendre etait de passer au galop, de maniere a ne pas leur donner
+de temps de descendre, et a courir seulement le risque des fleches et des
+lances. Passer au galop! Non, cela etait impossible; aux deux extremites
+de la plate-forme la route se retrecissait jusqu'a n'avoir pas deux pieds
+de largeur, bordee d'un cote par un rocher a pic, et de l'autre par le
+precipice du canon. C'etait une simple saillie de rocher qu'il etait
+dangereux de traverser, meme a pied et a pas comptes. De plus, mon cheval
+avait ete referre a la Mission. Les fers etaient polis par la marche, et
+la roche etait glissante comme du verre.
+
+Pendant que toutes ces pensees roulaient dans mon esprit, j'approchais du
+sommet de la Sierra. La perspective etait redoutable; le peril que
+j'allais affronter etait extreme, et dans toute autre circonstance, il
+m'aurait fait reculer. Mais le danger qui etait derriere moi ne me
+permettait pas d'hesiter; et sans savoir au juste comment je m'y
+prendrais, je poursuivais mon chemin. Je m'avancais avec precaution,
+dirigeant mon cheval sur les parties les plus molles de la route, pour
+amortir le bruit de ses pas. A chaque detour, je m'arretais et sondais du
+regard; mais je n'avais pas de temps a perdre, et mes haltes etaient
+courtes. Le sentier s'elevait a travers un bois epais de cedres et de pins
+rabougris. Il decrivait un zigzag sur le penchant de la montagne. Pres du
+sommet, il tournait brusquement vers la droite et entrait dans le _canon_.
+La commencait la saillie de roc qui continuait la route et regnait tout le
+long du precipice. En atteignant ce point, je decouvris le rocher ou je
+m'attendais a voir la sentinelle.
+
+Je ne m'etais point trompe; elle etait la; et je fus agreablement surpris
+de voir qu'il n'y avait qu'un seul homme. Il etait assis sur la cime du
+rocher le plus eleve, et son corps brun se detachait distinctement sur le
+bleu pale du ciel. La distance qui me separait de lui etait de trois cents
+yards au plus, et il me fallait. Suivre la saillie qui me rapprochait de
+lui jusqu'au tiers environ de cette distance. Au moment ou je l'apercus,
+je m'arretai pour me reconnaitre. Il ne m'avait encore ni vu ni entendu;
+il me tournait le dos et paraissait observer attentivement la plaine du
+cote de l'ouest. A cote de la roche sur laquelle il etait assis, sa lance
+etait plantee dans le sol; son bouclier, son arc et son carquois,
+appuyes contre. Je voyais sur lui le manche d'un couteau et un tomahawk.
+
+Mes instants etaient comptes; en un clin d'oeil j'eus je pris ma
+resolution. C'etait d'atteindre le defile, et de tacher de le traverser
+avant que l'Indien eut le temps de descendre pour me couper le chemin. Je
+pressai les flancs de mon cheval. J'avancai, avec lenteur et prudence,
+pour deux raisons: d'abord parce que Moro n'osait pas aller plus vite, et
+puis, parce que j'esperais ainsi passer sans attirer l'attention de la
+sentinelle. Le torrent mugissait au-dessous; le bruit pouvait etouffer
+celui des sabots sur le roc. J'allais donc, soutenu par cet espoir. Mon
+oeil passait du perilleux sentier au sauvage, et du sauvage au sentier que
+mon cheval suivait, frissonnant de terreur. Quand j'eus marche environ
+vingt pas le long de la saillie, j'arrivai en vue de la plate-forme; la,
+j'apercus un groupe qui me fit saisir en tremblant la criniere de Moro:
+c'etait un signe par lequel je m'arretais toujours quand je ne voulais pas
+me servir du mors. Il demeura immobile, et je considerai ce que j'avais
+devant moi.
+
+Deux chevaux, deux mustangs, et un homme, un Indien! Les mustangs, selles
+et brides, se tenaient tranquillement sur la plate-forme, et un lasso,
+attache a la selle de l'un, etait enroule au poignet de l'Indien.
+Celui-ci, accroupi, le dos appuye a un rocher, les bras sur les genoux et
+la tete sur les bras, paraissait endormi. Pres de lui, son arc, ses
+fleches, sa lance et son bouclier. La situation etait terrible. Je ne
+pouvais plus passer sans etre entendu par celui-la, et il fallait
+absolument passer. Quand meme je n'aurais pas ete poursuivi, il ne m'etait
+plus possible de reculer, car le passage etait trop etroit pour que mon
+cheval put se retourner. Je pensai a me laisser glisser a terre, a
+m'avancer a pas de loup, et d'un coup de tomahawk... Le moyen etait cruel;
+mais je n'avais pas le choix et l'instinct de la conservation parlait plus
+haut que tous les sentiments. Mais il etait ecrit que je n'aurais pas
+recours a cette terrible extremite. Moro, impatient de sortir d'une
+position aussi dangereuse, renifla et frappa le roc de son sabot. A ce
+bruit les chevaux espagnols repondirent par un hennissement. Les sauvages
+furent aussitot sur leurs pieds, et leurs cris simultanes m'apprirent que
+tous deux m'avaient apercu. La sentinelle du haut rocher saisit sa lance
+et se precipita en avant; mais je m'occupais exclusivement, pour le
+moment, de son camarade. Celui-ci, en me voyant, avait saisi son arc, et,
+machinalement, avait saute sur son cheval; puis, avec un cri sauvage, il
+s'etait avance a ma rencontre sur l'etroit sentier. Une fleche siffla a
+mes oreilles; dans sa precipitation, il avait mal vise.
+
+Les tetes de nos chevaux se rencontrerent. Ils resterent ainsi, les yeux
+dilates, soufflant de leurs naseaux. Tous les deux semblaient partager la
+fureur de leurs cavaliers et comprendre qu'il s'agissait d'un combat
+mortel. Ils s'etaient rencontres dans l'endroit le plus resserre du
+passage. Ni l'un ni l'autre ne pouvait retourner sur ses pas; il fallait
+que l'un des deux fut precipite dans l'abime: une chute de plus de mille
+pieds, et le torrent au fond! Je m'arretai avec un sentiment profond de
+desespoir. Pas une arme avec laquelle je pusse atteindre mon ennemi; lui,
+il avait son arc, et je le voyais ajuster une seconde fleche sur la corde.
+Au milieu de cette crise, trois idees se croiserent dans mon cerveau se
+suivant comme trois eclairs. Mon premier mouvement fut de pousser Moro en
+avant, comptant sur sa force superieure pour precipiter l'autre. Si
+j'avais eu une bride et des eperons, je n'aurais pas hesite; mais je
+n'avais ni l'une ni les autres; la chance etait trop redoutable; puis, je
+pensai a lancer mon tomahawk a la tete de mon antagoniste. Enfin, je
+m'arretai a ceci: mettre pied a terre et m'attaquer au cheval de l'Indien.
+C'etait evidemment le meilleur parti: en un instant je me laissai glisser
+du cote du rocher. Au moment ou je descendais, une fleche me frola la
+joue; j'avais ete preserve par la promptitude de mon mouvement.
+
+Je rampai le long des flancs de mon cheval et me placai devant le nez du
+mustang. L'animal, semblant deviner mon intention, se cabra en renaclant;
+mais il lui fallut bien retomber a la meme place. L'Indien preparait une
+troisieme fleche, mais celle-ci ne devait jamais partir. Au moment ou les
+sabots du mustang refrappaient le rocher, mon tomahawk s'abattait entre
+ses deux yeux. Je sentis le craquement de l'os sous le fer de la hachette.
+Immediatement je vis disparaitre dans l'abime cheval et cavalier, celui-ci
+poussant un cri terrible et cherchant vainement a s'elancer de la selle.
+Il y eut un moment de silence, un long moment;--ils tombaient, ils
+tombaient... Enfin, on entendit un bruit sourd,--le choc de leurs corps
+rencontrant la surface de l'eau! Je n'eus pas la curiosite de regarder au
+fond, et d'ailleurs je n'en aurais pas eu le temps. Quand je me relevai
+(car je m'etais mis a genoux pour frapper), je vis l'autre sauvage
+atteignant la plateforme. Il ne s'arreta pas un instant, mais vint en
+courant sur moi et la lance en arret. J'allais etre traverse d'outre en
+outre, si je ne reussissais pas a parer le coup. Heureusement la pointe
+rencontra le fer de ma hache; la lance detournee passa derriere moi, et
+nos corps se rencontrerent avec une violence qui nous fit rouler tous deux
+au bord du precipice.
+
+Aussitot que j'eus repris mon equilibre, je recommencai l'attaque, serrant
+mon adversaire de pres, afin qu'il ne put pas se servir de sa lance.
+Voyant cela, il abandonna cette arme et saisit son tomahawk. Nous
+combattions corps a corps, hache contre hache! Tour a tour nous avancions
+ou nous reculions, suivant que nous avions a parer ou a frapper. Plusieurs
+fois nous nous saisimes en tachant de nous precipiter l'un l'autre dans
+l'abime; mais la crainte d'etre entraines retenait nos efforts; nous nous
+lachions et recommencions la lutte au tomahawk. Pas un mot n'etait echange
+entre nous. Nous n'avions rien a nous dire; nous ne pouvions d'ailleurs
+nous comprendre. Notre seule pensee, notre seul but etait de nous
+debarrasser l'un de l'autre, et il fallait absolument, pour cela, que l'un
+de nous deux fut tue. Des que nous avions ete aux prises, l'Indien avait
+interrompu ses cris; nous nous battions en silence et avec acharnement. De
+temps en temps une exclamation sourde, le sifflement de nos respirations,
+le choc de nos tomahawks, le hennissement de nos chevaux et le mugissement
+continuel du torrent: tels etaient les seuls bruits de la lutte. Pendant
+quelques minutes nous combattimes sur l'etroit sentier; nous nous etions
+fait plusieurs blessures, mais ni l'un ni l'autre n'etait grievement
+atteint. Enfin je reussis a faire reculer mon adversaire jusqu'a la
+plate-forme. La nous avions du champ, et nous nous attaquames avec plus
+d'energie que jamais. Apres quelques coups echanges, nos tomahawks se
+rencontrerent avec une telle violence, qu'ils nous echapperent des mains a
+tous deux. Sans chercher a recouvrer nos armes, nous nous precipitames
+l'un sur l'autre, et apres une courte lutte corps a corps, nous roulames
+a terre. Je croyais que mon adversaire avait un couteau, mais je m'etais
+sans doute trompe, car il s'en serait certainement servi. Je reconnus
+bientot qu'il etait plus vigoureux que moi. Ses bras musculeux me
+serraient a me faire craquer les cotes. Nous roulions ensemble, tantot
+dessus tantot dessous. Chaque mouvement nous rapprochait du precipice! Je
+ne pouvais me debarrasser de son etreinte. Ses doigts nerveux etaient
+serres autour de mon cou; il m'etranglait... Mes forces m'abandonnerent;
+je ne pus resister plus longtemps; je me sentis mourir. J'etais... je...
+O Dieu! Pardon!--Oh!
+
+Mon evanouissement ne dut pas etre long, car, quand la conscience me
+revint, je sentis encore la sueur de mes efforts precedents, et mes
+blessures etaient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon
+etre; j'etais toujours sur la plate-forme; mais qu'etait donc devenu mon
+adversaire? Comment ne m'avait-il pas acheve? Pourquoi ne m'avait-il pas
+jete dans l'abime? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi.
+Je ne vis d'autre etre vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant
+sur la plate-forme et se livrant un combat a coups de tete et a coups de
+pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les
+rugissements rauques et entrecoupes d'un chien devorant un ennemi, meles
+aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela?
+Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde,
+et le bruit paraissait sortir de la. Je me dirigeai de ce cote. C'etait un
+affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et,
+tout au fond, parmi les epines et les cactus, un chien enorme etait en
+train de dechirer quelque chose qui criait et se debattait. C'etait un
+homme, un Indien. Tout me fut explique. Le chien, c'etait Alp; l'homme,
+c'etait mon dernier adversaire.
+
+Au moment ou j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son
+ennemi sous lui et le renversait a chaque nouvel effort que celui-ci
+faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un desespere. Il me
+sembla voir l'animal enfoncant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais
+d'autres preoccupations m'empecherent de regarder plus longtemps.
+J'entendis des voix derriere moi. Les sauvages lances a ma poursuite
+atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie.
+
+M'elancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et
+descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied,
+j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal
+en sortait a quelques pas derriere moi: c'etait mon Saint-Bernard. En
+venant aupres de moi, il poussa un long hurlement et se mit a remuer la
+queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'echapper, car les
+Indiens avaient du atteindre la plate-forme avant qu'il eut pu sortir de
+la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa
+poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'etat de le
+retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arriere.
+Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais pres d'un
+demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me
+lancai dans la prairie ouverte devant moi.
+
+
+
+LIII
+
+
+RENCONTRE INESPEREE.
+
+Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant
+moi a la distance de trente milles. Jusque-la on ne voyait pas une
+colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il
+n'etait pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant
+le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre
+ancienne route vers la mine. De la, je gagnerais le Del-Norte en suivant
+une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau lateral. Tel etait a
+peu pres mon plan.
+
+Je devais m'attendre a etre poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand
+j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arriere me fit voir les
+Indiens debouchant dans la plaine et galopant apres moi.
+
+Ce n'etait plus une question de vitesse. Pas un de leurs chevaux ne
+pouvait lutter avec le mien. Mais Moro aurait-il le meme fond que leurs
+mustangs? Je connaissais la nature nerveuse, infatigable de cette race
+espagnole; je les savais capables de galoper sans interruption pendant une
+journee entiere, et je n'etais pas sans inquietude sur le resultat d'une
+lutte prolongee. Pour l'instant, il m'etait facile de garder mon avance
+sans presser mon cheval, dont je tenais a menager les forces. Tant qu'il
+ne serait pas rendu, je ne risquais pas d'etre atteint; je galopais donc
+posement, observant les mouvements des Indiens et me bornant a conserver
+ma distance. De temps en temps je sautais a terre pour soulager Moro, et
+je courais cote a cote avec lui.
+
+Mon chien suivait, jetant parfois un regard intelligent sur moi et
+semblant avoir conscience du motif qui me faisait voyager avec une telle
+hate. Pendant tout le jour je restai en vue des Indiens; je pouvais
+distinguer leurs armes et les compter; ils etaient environ une vingtaine
+en tout. Les trainards avaient tourne bride, et les hommes bien montes
+continuaient seuls la poursuite. En approchant du pied de la montagne
+Neigeuse, je me rappelai qu'il y avait de l'eau a notre ancien campement
+dans le defile. Je pressai mon cheval pour gagner le temps de nous
+rafraichir tous les deux. J'avais l'intention de faire une courte halte,
+de laisser le noble animal reprendre haleine et se refaire un peu aux
+depens de l'herbe grasse qui entourait le ruisseau. Mon salut dependait de
+la conservation de ses forces, et c'etait le moyen de les lui conserver.
+
+Le soleil etait pres de se coucher quand j'atteignis le defile. Avant de
+m'engager au milieu des rochers, je jetai un coup d'oeil en arriere.
+J'avais gagne du terrain pendant la derniere heure. Ils etaient au moins a
+trois milles derriere, et leurs chevaux paraissaient fatigues. Tout en
+continuant ma course, je me mis a reflechir. J'etais maintenant sur une
+route connue; mon courage se ranimait, mes esperances, si longtemps
+obscurcies, renaissaient brillantes et vivaces. Toute mon energie, toute
+ma fortune, toute ma vie, allaient etre consacrees a un seul but. Je
+leverais une troupe plus nombreuse que toutes celles qu'avait commandees
+Seguin. Je trouverais des hommes parmi les employes de la caravane, a son
+retour; j'irais fouiller tous les postes de trappeurs et de chasseurs dans
+la montagne; j'invoquerais l'appui du gouvernement mexicain; je lui
+demanderais des subsides, des troupes. J'en appellerais aux citoyens d'El
+Paso, de Chihuahua, de Durango, je...
+
+--Par Josaphat! voila un camarade qui galope sans selle et sans bride!
+
+Cinq ou six hommes armes de rifles sortirent des rochers et m'entourerent.
+
+--Que je sois mange par un Indien si ce n'est pas le jeune homme qui m'a
+pris pour un ours gris! Billye! regarde donc! Le voila, c'est lui, c'est
+lui-meme! Hi! hi! hi! ho! ho!
+
+--Rube! Garey!
+
+--Eh quoi! par Jupiter! c'est mon ami Haller! hourrah! Mon vieux camarade!
+est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Saint-Vrain!
+
+--Lui-meme, parbleu! Est-ce que je suis change? Quant a vous, il m'eut ete
+difficile de vous reconnaitre, si le vieux trappeur ne nous avait pas
+instruit de tout ce qui vous est arrive. Mais, dites-moi donc, comment
+avez-vous pu vous tirer des mains des Philistins?
+
+--D'abord, dites-moi ce que vous etes ici, et pourquoi vous y etes?
+
+--Oh! nous sommes un poste d'avant-garde! l'armee est la-bas.
+
+--L'armee?
+
+-Oui; nous l'appelons ainsi. Il y a la six cents hommes: et c'est une
+veritable armee pour ce pays-ci.
+
+--Mais, qui? Quels sont ces hommes?
+
+--Il y en a de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Il y a des
+habitants de Chihuahua et d'El Paso, des negres, des chasseurs, des
+trappeurs, des voituriers; votre humble serviteur commande la troupe de
+ces derniers. Et puis, il y a la bande de notre ami Seguin.
+
+--Seguin! est-il...
+
+-Quoi? C'est notre general en chef. Mais venez: le camp est etabli pres de
+la fontaine. Allons-y. Vous paraissez affame, et j'ai dans mes bagages une
+provision de paso premiere qualite. Venez!
+
+--Attendez un instant, je suis poursuivi!
+
+-Poursuivi! s'ecrierent les chasseurs levant tous en meme temps leurs
+rifles et regardant vers l'entree de la ravine. Combien?
+
+-Une vingtaine environ.
+
+--Sont-ils sur vos talons?
+
+--Non.
+
+--Dans combien de temps pourront-ils arriver?
+
+--Ils sont a trois milles, avec des chevaux fatigues, comme vous pouvez
+l'imaginer.
+
+--Trois quarts d'heure, une demi-heure, tout au moins. Venez! nous avons
+le temps d'aller la-bas et de tout preparer pour les bien recevoir. Rube!
+restez-la avec les autres; nous serons revenus avant qu'ils arrivent,
+Venez, Haller! venez!
+
+Je suivis mon excellent ami, qui me conduisit a la source. La, je trouvai
+l'armee; elle en avait bien la physionomie, car deux ou trois cents hommes
+etaient en uniforme; c'etaient les volontaires de Chihuahua et d'El Paso.
+La derniere incursion des Indiens avait porte au comble l'exasperation des
+habitants, et cet armement inaccoutume en etait la consequence. Seguin,
+avec le reste de sa bande, avait rencontre les volontaires a El Paso, et
+les avait conduits en toute hate sur les traces des Navajoes. C'est par
+lui que Saint-Vrain avait su que j'etais prisonnier, et celui-ci, dans
+l'espoir de me delivrer, s'etait joint a l'expedition avec environ
+quarante ou cinquante des employes de la caravane. La plupart des hommes
+de la bande de Seguin avaient echappe au combat de la barranca; j'appris
+avec plaisir qu'El Sol et la Luna etaient du nombre. Ils accompagnaient
+Seguin, et je les trouvai dans sa tente.
+
+Seguin m'accueillit comme on accueille le porteur d'heureuses nouvelles.
+Elles etaient sauves encore. Ce fut tout ce que je pus lui dire, et tout
+ce qu'il voulait savoir. Nous n'avions pas de temps a perdre en vaines
+paroles.
+
+Cent hommes monterent immediatement a cheval et se dirigerent vers la
+ravine. En arrivant a l'avant-poste, ils conduisirent leurs chevaux
+derriere les rochers et se mirent en embuscade.
+
+L'ordre etait de prendre tous les Indiens, morts ou vifs. On avait
+pour instructions de laisser l'ennemi s'engager dans la ravine jusqu'au
+dela de l'embuscade, de le suivre jusqu'en vue du corps d'armee et de le
+prendre ainsi entre deux feux.
+
+Au-dessus du cours d'eau, la ravine, etait rocheuse et les chevaux n'y
+laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharnes a ma poursuite,
+ne s'inquieteraient pas de chercher des traces jusqu'a ce qu'ils fussent
+arrives pres de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu depasse l'embuscade,
+pas un ne pourrait s'echapper, car le defile etait borde de chaque cote
+par des rochers a pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres
+monterent a cheval et se placerent en observation devant le passage.
+L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements etaient a peine termines,
+qu'un Indien se montra a l'angle du rocher, a peu pres a deux cents yards
+de la source. C'etait le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient
+deja depasse l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des
+hommes armes, s'arreta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en
+arriere vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent
+volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers
+caches, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les
+Indiens se voyant pris et reconnaissant la superiorite du nombre, jeterent
+leurs lances et demanderent merci. Un instant apres, ils etaient tous
+prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous
+retournames vers la source avec nos captifs solidement garrottes.
+
+Les chefs se reunirent autour de Seguin pour deliberer sur un plan
+d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit meme? On me
+demanda mon avis; je repondis naturellement que le plus tot serait le
+mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partages par Seguin,
+etaient opposes a tout delai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le
+lendemain; nous pouvions encore arriver a temps pour les sauver. Comment
+nous y prendrions-nous pour aborder la vallee? C'etait la la premiere
+question a discuter. Incontestablement, l'ennemi avait place des postes
+aux deux extremites.
+
+Un corps aussi important que le notre ne pouvait s'approcher par la plaine
+sans etre immediatement signale. C'etait une grave difficulte.
+
+--Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Seguin;
+attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe.
+
+--Wagh! repondit un autre, ca ne se peut pas. Il y a dix milles de forts
+la-dedans. Si nous nous montrons ainsi a ces moricauds, ils gagneront les
+bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du
+monde a les retrouver.
+
+Celui-ci avait evidemment raison. Nous ne devions pas attaquer
+ouvertement. Il fallait user de stratageme. On appela au conseil un homme
+qui devait bientot lever la difficulte: c'etait le vieux trappeur sans
+oreilles et sans chevelure, Rube.
+
+--Cap'n, dit-il apres un moment de reflexion, nous n'avons pas besoin de
+nous montrer avant de nous etre rendus maitres du _canon_.
+
+--Comment nous en rendrons-nous maitres? demanda Seguin.
+
+--Deshabillez ces vingt moricauds, repondit Rube, montrant les
+prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec
+nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi!
+Le vieux Rube pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier.
+Maintenant, cap'n, vous comprenez?
+
+--Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le
+corps d'armee.
+
+--Voila la chose, c'est justement mon idee.
+
+--C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose a faire; nous agirons
+ainsi.
+
+Seguin donna immediatement l'ordre de depouiller les Indiens de leurs
+vetements. La plupart etaient revetus d'habits pilles sur les Mexicains.
+Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs.
+
+--Je vous engage, cap'n, dit Rube voyant. Seguin se preparer a choisir les
+hommes de cette avant-garde, je vous engage a prendre principalement des
+Delawares. Ces Navaghs sont tres-ruses, et on ne les attrape pas
+facilement. Ils pourraient reconnaitre une peau blanche au clair de la
+lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien,
+autrement nous serons eventes; nous le serons surement.
+
+Seguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies
+qu'il put, et leur fit revetir les costumes des Navajoes. Lui-meme. Rube,
+Garey et quelques autres, completerent le nombre. Quant a moi, je devais
+naturellement jouer le role de prisonnier. Les blancs changerent d'habits
+et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usite dans la prairie,
+et auquel ils etaient tous habitues. Pour Rube, la chose ne fut pas
+difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce deguisement. Il
+ne se donna pas la peine d'oter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu
+les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vetement
+favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants apres,
+se montra revetu de calzoneros taillades, ornes de boutons brillants
+depuis la hanche jusqu'a la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui
+etait echue en partage. Un elegant sombrero pose coquettement sur sa tete
+acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses
+camarades accueillirent cette metamorphose par de bruyants eclats de rire,
+et Rube lui-meme eprouvait un singulier plaisir a se sentir aussi
+gracieusement harnache. Avant que le soleil eut disparu, tout etait pret,
+et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'armee, sous la conduite
+de Saint-Vrain, devait suivre a une heure de distance. Quelques hommes
+seulement, des Mexicains, restaient a la source, pour garder les
+prisonniers navajoes.
+
+
+
+LIV
+
+
+LA DELIVRANCE.
+
+Nous coupames la plaine droit dans la direction de l'entree orientale de
+la vallee. Nous atteignimes le canon a peu pres deux heures avant le jour.
+Tout se passa comme nous le desirions. Il y avait un poste de cinq Indiens
+a l'extremite du defile; ils se laisserent approcher sans defiance et nous
+les primes sans coup ferir. Le corps d'armee arriva bientot apres, et
+toujours precede de l'avant-garde, traversa le canon. Arrives a la lisiere
+des bois situes pres de la ville, nous fimes halte et nous nous couchames
+au milieu des arbres.
+
+La ville etait eclairee par la lune, un profond silence regnait dans la
+vallee. Rien ne remuait a une heure aussi matinale; mais nous apercevions
+deux ou trois formes noires, debout pres de la riviere. C'etaient les
+sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura;
+ils etaient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient guere,
+les pauvres diables, que l'heure de la delivrance fut si pres d'eux. Pour
+les memes raisons que la premiere fois, nous retardions l'attaque jusqu'a
+ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective
+n'etait plus la meme. La ville etait defendue maintenant par six cents
+guerriers, nombre a peu pres egal au notre; et nous devions compter sur un
+combat a outrance. Nous ne redoutions pas le resultat, mais nous avions a
+craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent a mort les
+prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but
+etait de les delivrer, et, s'ils etaient vaincus, ils pouvaient se donner
+l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'etait que trop
+probable, et nous dumes prendre toutes les mesures possibles pour empecher
+un pareil resultat. Nous etions satisfaits de penser que les femmes
+captives etaient toujours dans le temple. Rube nous assura que c'etait
+leur habitude constante d'y tenir renfermees les nouvelles prisonnieres
+pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La
+reine, aussi, demeurait dans ce batiment.
+
+Il fut donc decide que la troupe travestie se porterait en avant, me
+conduisant comme prisonnier, aux premieres lueurs du jour, et irait
+entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en
+surete. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'armee entiere
+devait s'elancer au galop. C'etait le meilleur plan et apres en avoir
+arrete tous les details, nous attendimes l'aube. Elle arriva bientot. Les
+rayons de l'aurore se melerent a la lumiere de la lune. Les objets
+devinrent plus distincts. Au moment ou le quartz laiteux des rochers
+revetit ses nuances matinales, nous sortimes de notre couvert et nous nous
+dirigeames vers la ville. J'etais en apparence lie sur mon cheval, et
+garde entre deux Delawares.
+
+En approchant des maisons, nous vimes plusieurs hommes sur les toits. Ils
+se mirent a courir ca et la, appelant les autres; des groupes nombreux
+garnirent les terrasses, et nous fumes accueillis par des cris de
+felicitations. Evitant les rues, nous primes, au grand trot, la direction
+du temple. Des que nous eumes atteint la base des murs, nous sautames en
+bas de nos chevaux et grimpames aux echelles. Les parapets des terrasses
+etaient garnis d'un certain nombre de femmes. Parmi elles, Seguin reconnut
+sa fille, la reine. En un clin d'oeil elle fut emmenee et mise en surete
+dans l'interieur. Un instant apres je retrouvais ma bien-aimee aupres de
+sa mere et je la serrais dans mes bras. Les autres captives etaient la;
+sans perdre de temps en explications, nous les fimes rentrer dans les
+chambres et nous gardames les portes, le pistolet au poing. Tout cela
+s'etait fait en moins de deux minutes; mais avant que nous eussions fini,
+un cri sauvage annoncait que la ruse etait decouverte. Des hurlements de
+rage eclaterent dans toute la ville, et les guerriers, s'elancant de leurs
+maisons, accoururent; vers le temple. Les fleches commencerent a siffler
+autour de nous; mais a travers tous les bruits, les sons du clairon, qui
+donnaient le signal de l'attaque, se firent entendre.
+
+Nos camarades sortirent du bois et; accoururent au galop. A deux cents
+yards de la ville, les cavaliers se diviserent en deux colonnes, qui
+decrivirent, chacune, un quart de cercle pour attaquer par les deux bouts
+a la fois. Les Indiens se porterent a la defense des abords du village;
+mais, en depit d'une grele de fleches qui abattit plusieurs hommes, les
+cavaliers penetrerent dans les rues, et, mettant pied a terre,
+combattirent les Indiens corps a corps, dans leurs murailles. Les cris,
+les coups de fusil, les detonations sourdes des escopettes, annoncerent
+bientot que la bataille etait engagee partout. Une forte troupe, commandee
+par El Sol et Saint-Vrain, etait venue au galop jusqu'au temple. Voyant
+que nous avions mis les captives en surete, ces hommes mirent pied a terre
+a leur tour et attaquerent la ville de ce cote, penetrant dans les maisons
+et forcant a sortir les guerriers qui les defendaient. Le combat devint
+general. L'air etait ebranle par les cris et les coups de feu. Chaque
+terrasse etait une arene ou se livraient des luttes mortelles. Des femmes
+en foule, poussant des cris d'epouvante, couraient le long des parapets,
+ou gagnaient le dehors, s'enfuyant vers les bois. Des chevaux effrayes,
+soufflant, hennissant, galopaient a travers les rues et se sauvaient dans
+la prairie, la bride trainante; d'autres, enfermes dans des parcs, se
+precipitaient sur les barrieres et les brisaient. C'etait une scene
+d'effroyable confusion, un terrible spectacle.
+
+Au milieu de tout cela, j'etais simple spectateur. Je gardais la porte
+d'une chambre ou etaient enfermees celles qui nous etaient cheres. De mon
+poste eleve, je decouvrais tout le village, et je pouvais suivre les
+progres de la bataille sur tous les points. Beaucoup tombaient de part et
+d'autre, car les sauvages combattaient avec le courage du desespoir. Je ne
+redoutais pas l'issue de la lutte; les blancs avaient trop d'injures a
+laver, et le souvenir de tous les maux qu'ils avaient soufferts doublait
+leur force et leur ardeur. Ils avaient l'avantage des armes pour ce genre
+de combat, les sauvages etant principalement redoutables en plaine, avec
+leurs longues lances. Au moment ou mes yeux se portaient sur les terrasses
+superieures, une scene terrible attira mon attention et me fit oublier
+toutes les autres. Sur un toit eleve, deux hommes etaient engages dans un
+combat terrible et mortel. A leurs brillants vetements, je reconnus les
+combattants. C'etaient Dacoma et le Maricopa! Le Navajo avait une lance;
+l'autre tenait un rifle dont il se servait en guise de massue. Quand mes
+yeux tomberent sur eux, ce dernier venait de parer et portait un coup que
+son antagoniste evita. Dacoma, se retournant subitement, revint a la
+charge avec sa lance, et avant qu'El Sol put se retirer, le coup etait
+porte et la lance lui traversait le corps. Involontairement je poussai un
+cri; je m'attendais a voir le noble Indien tomber. Quel fut mon etonnement
+en le voyant brandir son tomahawk au-dessus de sa tete, se porter en avant
+sur la lance, et abattre le Navajo a ses pieds! Attire lui-meme par l'arme
+qui le percait d'outre en outre, il tomba sur son ennemi; mais, se
+relevant bientot, il retira la lance de son corps, et, se penchant
+au-dessus du parapet, il s'ecria:
+
+--Viens, Luna! viens ici! Notre mere est vengee.
+
+Je vis la jeune fille s'elancer vers le toit, suivie de Garey, et un
+moment apres, le Maricopa tombait, sans connaissance, entre les bras du
+trappeur. Rube, Saint-Vrain et quelques autres arriverent a leur tour et
+examinerent la blessure. Je les observais avec une anxiete profonde, car
+le caractere de cet homme singulier m'avait inspire une vive affection.
+Quelques instants apres, Saint-Vrain venait me rejoindre, et j'apprenais
+que la blessure n'etait pas mortelle. On pouvait repondre de la vie d'El
+Sol.
+
+ * * * * *
+
+La bataille etait finie. Les guerriers survivants avaient fui vers la
+foret. On entendait encore par-ci, par-la, un coup de feu isole et le cri
+d'un sauvage qu'on decouvrait cache dans quelque coin. Beaucoup de
+captives blanches avaient ete trouvees dans la ville, et on les amenait
+devant la facade du temple, gardee par un poste de Mexicains. Les femmes
+indiennes s'etaient refugiees dans les bois. C'etait heureux; car les
+chasseurs et beaucoup de volontaires, exasperes par leurs blessures,
+echauffes par le combat, couraient partout comme des furieux. La fumee
+s'echappait de plus d'une maison, les flammes suivaient, et la plus grande
+partie de la ville ne montra bientot plus que des monceaux de ruines
+fumantes. Nous passames la journee entiere a la ville des Navajoes pour
+refaire nos chevaux et nous preparer a la traversee du desert. Les
+troupeaux pilles furent rassembles. On tua la quantite de bestiaux
+necessaire pour les besoins immediats. Le reste fut remis en garde aux
+_vaqueros_ pour etre emmene. La plupart des chevaux des Indiens furent
+pris au lasso; les uns servirent aux captives delivrees, les autres furent
+emmenes comme butin. Mais il n'aurait pas ete prudent de rester longtemps
+dans la vallee. Il y avait d'autres tribus de Navajoes vers le nord, qui
+pouvaient bientot etre sur notre dos. Il y avait aussi leurs allies: la
+grande nation des Apaches au sud, et celle des Nijoras a l'ouest.
+
+Nous savions que tous ces Indiens s'uniraient pour se mettre a notre
+poursuite. Le but de notre expedition etait atteint: l'intention du chef
+au moins etait entierement remplie; un grand nombre de captives que leurs
+proches avaient crues perdues pour toujours etaient delivrees. Il se
+passerait quelque temps avant que les Indiens tentassent de renouveler les
+excursions par lesquelles ils avaient coutume de porter chaque annee la
+desolation dans les _pueblos_ de la frontiere. Le lendemain, au lever du
+soleil, nous avions repasse le _canon_ et nous nous dirigions vers la
+montagne Neigeuse.
+
+
+
+LV
+
+
+EL PASO DEL-NORTE.
+
+Je ne decrirai pas notre traversee du desert, et je n'entrerai pas dans le
+detail des incidents de notre voyage au retour. Toutes les fatigues,
+toutes les difficultes etaient pour moi des sources de plaisir. J'avais du
+bonheur a veiller sur _elle_, et, tout le long de la route, ce fut ma
+principale occupation. Les sourires que je recevais me payaient, et au
+dela, de mes peines. Mais etaient-ce donc des peines? etait-ce un travail
+pour moi que de remplir ses gourdes d'eau fraiche a chaque nouveau
+ruisseau, d'arranger la couverture sur sa selle, de maniere a lui faire un
+siege commode; de lui fabriquer un parasol avec les larges feuilles du
+palmier; de l'aider a monter a cheval et a en descendre? Non, ce n'etait
+pas un travail. Nous etions heureux pendant ce voyage. Moi, du moins,
+j'etais heureux, car j'avais accompli l'epreuve qui m'avait ete imposee,
+et j'avais gagne ma fiancee.
+
+Le souvenir des perils auxquels nous venions d'echapper donnait plus de
+prix encore a notre felicite. Une seule chose assombrissait parfois le
+ciel de nos pensees: la reine--Adele!--Elle revenait au berceau de son
+enfance, et ce n'etait pas volontairement; elle y revenait en prisonniere,
+prisonniere de ses propres parents, de son pere et de sa mere! Pendant
+tout le voyage, ceux-ci veillaient sur elle avec la plus tendre
+sollicitude, et ne recevaient, en echange de leurs soins, que des regards
+froids et silencieux. Leur coeur etait rempli de douleur.
+
+Nous n'etions pas poursuivis, ou du moins l'ennemi ne se montra pas.
+Peut-etre ne fumes-nous pas suivis du tout. Le chatiment avait ete
+terrible, et il devait se passer quelque temps avant que les Indiens
+rassemblassent les forces suffisantes pour revenir a la charge. Nous ne
+perdions pas un moment, d'ailleurs, et voyagions aussi vite que le
+permettait la composition de notre caravane. En cinq jours, nous
+atteignimes la _Barranca del Oro_, et nous traversames la vieille mine,
+theatre de notre lutte sanglante. Pendant notre halte au milieu des
+cabanes ruinees, je cherchai si je ne trouverais pas quelques vestiges de
+mon pauvre compagnon et du malheureux docteur. A la place ou j'avais vu
+leurs corps, je trouvai deux squelettes depouilles par les loups aussi
+completement que s'ils avaient ete prepares pour un cabinet d'anatomie.
+C'etait tout ce qui restait des deux infortunes.
+
+En quittant la _Barranca del Oro_, nous fimes route vers les sources du
+rio des Mimbres et suivimes ce cours d'eau jusqu'au Del-Norte. Le jour
+suivant, nous entrions dans le pueblo d'El-Paso. Notre arrivee provoqua
+une scene des plus interessantes. A notre approche de la ville, la
+population entiere se porta a notre rencontre. Quelques-uns venaient par
+curiosite, d'autres pour nous faire accueil et prendre part a la joie de
+notre retour triomphant; beaucoup etaient pousses par d'autres sentiments.
+Nous avions ramene avec nous un grand nombre de captives delivrees,
+environ cinquante, et elles furent immediatement entourees d'une foule de
+citadins. Parmi cette foule, il y avait des meres, des soeurs, des amants,
+des maris, dont la douleur n'avait encore pu s'apaiser, et dont notre
+victoire terminait le deuil.
+
+Les questions se croisaient, les regards cherchaient, l'anxiete etait
+peinte sur toutes les figures. Les reconnaissances provoquaient des cris
+de joie. Mais il y avait aussi des cris de desespoir; car parmi ceux qui
+etaient partis quelques jours auparavant pleins de sante et d'ardeur,
+beaucoup n'etaient pas revenus. Un episode entre tous, un episode bien
+triste, me frappa. Deux femmes du peuple avaient jete les yeux sur une
+captive, une jeune fille qui me parut avoir dix ans environ. Chacune se
+disait la mere de cette enfant; chacune l'avait saisie par le bras, sans
+violence, mais avec l'intention de la disputer a l'autre. La foule les
+entourait, et ces deux femmes faisaient retentir l'air de leurs cris et de
+leurs reclamations plaintives. L'une etablissait l'age de l'enfant,
+racontait precisement l'histoire de sa capture par les sauvages, signalait
+certaines marques sur son corps, et declarait qu'elle etait prete a faire
+le serment que c'etait sa fille. L'autre en appelait aux spectateurs leur
+faisait remarquer que l'enfant n'avait pas les cheveux et les yeux de la
+meme couleur que l'autre femme; elle montrait la ressemblance de la jeune
+captive avec son autre fille qui etait la, et qu'elle disait etre la soeur
+ainee. Toutes les deux parlaient en meme temps et embrassaient la pauvre
+enfant, chacune de son cote, tout en parlant. La petite captive, tout
+interdite, se tenait entre les deux, recevant leurs caresses d'un air
+etonne. C'etait une enfant charmante, costumee a l'indienne, brunie par le
+soleil du desert. Il etait evident qu'elle n'avait nul souvenir d'aucune
+des deux femmes; pour elle, il n'y avait pas de mere! Tout enfant, elle
+avait ete emmenee au desert, et, comme la fille de Seguin, elle avait
+oublie les impressions de ses premieres annees. Elle avait oublie son
+pere, sa mere, elle avait tout oublie. C'etait, comme je l'ai dit, une
+scene penible a voir. L'angoisse des deux femmes, leurs appels passionnes,
+leurs caresses extravagantes mais pleines d'amour, leurs cris plaintifs,
+meles de sanglots et de pleurs, remplissaient le coeur de tristesse. Le
+debat fut termine, a ce que je pus voir, par l'intervention de l'alcade
+qui, arrive sur les lieux, confia l'enfant a la police pour etre gardee
+jusqu'a ce que la mere veritable eut pu etablir les preuves de sa
+maternite. Je n'ai jamais su la fin de ce petit drame.
+
+Le retour de l'expedition a El Paso fut celebre par une ovation
+triomphale. Salves de canon, carillons de toutes les cloches, feux
+d'artifice, messes solennelles, musique en plein air dans toute la ville,
+rien n'y manqua. Les banquets et les rejouissances suivirent, la nuit fut
+eclairee par une brillante illumination de bougies, et un _gran funcion de
+baile_--un _fandago_--completa la manifestation de l'allegresse generale.
+
+Le lendemain matin, Seguin se prepara a retourner a sa vieille habitation
+de Del Norte, avec sa femme et ses filles. La maison etait encore debout,
+a ce que nous avions appris. Elle n'avait pas ete pillee. Les sauvages,
+lorsqu'ils s'en etaient empares, s'etaient trouves serres de pres par un
+gros de _Paisanos_, et avaient du partir en toute hate, avec leurs
+prisonnieres, laissant les choses dans l'etat ou ils les avaient trouvees.
+Saint-Vrain et moi nous suivions la famille. Le chef avait pour l'avenir
+des projets dans lesquels tous deux nous etions interesses. Nous devions
+les examiner murement a la maison.
+
+Ma speculation de commerce m'avait rapporte plus que Saint-Vrain ne
+l'avait presume. Mes dix mille dollars avaient ete triples. Saint-Vrain
+aussi etait a la tete d'un joli capital, et nous pumes reconnaitre
+largement les services que nos derniers compagnons nous avaient rendus.
+Mais la plupart d'entre eux avaient deja recu un autre salaire. En sortant
+d'El Paso, je retournai par hasard la tete, et je vis une longue rangee
+d'objets noirs suspendus au-dessus des portes. Il n'y avait pas a se
+tromper sur la nature de ces objets, a nuls autres semblables: c'etaient
+des scalps.
+
+
+
+LVI
+
+
+UNE VIBRATION DES CORDES DE LA MEMOIRE.
+
+Le deuxieme soir apres notre arrivee a la vieille maison du Del Norte,
+nous etions reunis, Seguin, Saint-Vrain et moi, sur l'azotea. J'ignore
+dans quel but notre hote nous avait conduits la. Peut-etre voulait-il
+contempler une fois encore cette terre sauvage, theatre de tant de scenes
+de sa vie aventureuse. Nos plans etaient arretes. Nous devions partir le
+lendemain, traverser les grandes plaines et regagner le Mississipi.
+_Elles_ partaient avec nous.
+
+C'etait une belle et chaude soiree. L'atmosphere etait legere et elastique
+comme elle l'est toujours sur les hauts plateaux du monde occidental. Son
+influence semblait s'etendre sur toute la nature animee; il y avait de la
+joie dans le chant des oiseaux, dans le bourdonnement des abeilles
+domestiques. La foret lointaine nous envoyait la melodie de son doux
+murmure; on n'entendait pas les rugissements habituels de ses hotes
+sauvages et cruels: tout semblait respirer la paix et l'amour. Les
+_arrieros_ chantaient gaiement, en s'occupant en bas des preparatifs de
+depart. Moi aussi, je me sentais joyeux; depuis plusieurs jours le bonheur
+etait dans mon ame, mais cet air pur, le plus brillant avenir qui
+s'ouvrait devant moi, ajoutaient encore a ma felicite.
+
+Il n'en etait pas ainsi de mes compagnons. Tous deux semblaient tristes.
+Seguin gardait le silence. Je croyais qu'il etait monte la pour regarder
+une derniere fois la belle vallee. Sa pensee etait ailleurs. Il marchait
+de long en large, les bras croises, les yeux baisses et fixes sur le
+ciment de la terrasse. Il ne regardait rien; il ne voyait rien. L'oeil de
+son esprit seul etait eveille. Ses sourcils fronces accusaient de penibles
+preoccupations. Je n'en savais que trop la cause. _Elle_ persistait a ne
+pas le reconnaitre. Mais Saint-Vrain,--le spirituel, le brillant, le
+bouillonnant Saint-Vrain,--quelle infortune l'avait donc frappe? quel
+nuage etait venu assombrir le ciel rose de sa destinee? quel serpent
+s'etait glisse dans son coeur? a quel chagrin si vif pouvait-il etre en
+proie, que le petillant Paso lui-meme etait impuissant a dissiper?
+Saint-Vrain ne parlait plus; Saint-Vrain soupirait; Saint-Vrain etait
+triste! J'en devinais a moitie la cause: Saint-Vrain etait....
+
+On entend sur l'escalier des pas legers et un frolement de robes. Des
+femmes montent. Nous voyons paraitre madame Seguin, Adele et Zoe. Je
+regarde la mere;--sa figure aussi est voilee de tristesse. Pourquoi
+n'est-elle pas heureuse? pourquoi n'est-elle pas joyeuse d'avoir retrouve
+son enfant si longtemps perdue! Ah! C'est qu'elle ne l'a pas encore
+retrouvee!
+
+Mes yeux se portent sur la fille--l'ainee--la reine. L'expression de ses
+traits est des plus etranges. Avez-vous vu l'ocelot captif? Avez-vous vu
+l'oiseau sauvage qui refuse de s'apprivoiser, et frappe, de ses ailes
+saignantes, les barreaux de la cage qui lui sert de prison. Vous pouvez
+alors vous imaginer cette expression. Je ne saurais la depeindre. Elle ne
+porte plus le costume indien. On l'a remplace par les vetements de la vie
+civilisee, qu'elle supporte impatiemment. On s'en apercoit aux dechirures
+de la jupe, au corsage beant, decouvrant a moitie son sein qui se souleve,
+agite par des pensees cruelles. Elle suit sa mere et sa soeur, mais non
+comme une compagne. Elle semble prisonniere; elle est comme un aigle a qui
+on a coupe les ailes. Elle ne regarde personne. Les tendres attentions
+dont on l'a entouree ne l'ont point touchee. Des que sa mere, qui l'a
+conduite sur l'azotea, lui lache la main, elle s'eloigne, va s'accroupir a
+l'ecart, et change plusieurs fois de place, sous l'influence d'emotions
+profondes. Accoudee sur le parapet, a l'extremite occidentale de l'azotea,
+elle regarde au loin--du cote des Mimbres. Elle connait bien ces
+montagnes, ces pics de selenite brillante, ces sentinelles immobiles du
+desert; elle les connait bien: son coeur suit ses yeux.
+
+Tous nous l'observons, elle est l'objet de notre commune sollicitude.
+C'est a elle que se rapportent toutes les douleurs. Son pere, sa mere, sa
+soeur, l'observent avec une profonde tristesse; Saint-Vrain aussi.
+Cependant, chez ce dernier l'expression n'est pas la meme. Son regard
+trahit l'....
+
+Elle s'est retournee subitement; et s'apercevant que tous nos yeux sont
+fixes sur elle, nous regarde l'un apres l'autre... Ses yeux rencontrent
+ceux de Saint-Vrain! Sa physionomie change tout a coup; elle s'illumine,
+comme le soleil se degageant des nuages. Ses yeux s'allument. Je connais
+cette flamme: je l'ai vue deja, non dans ses yeux, mais dans des yeux qui
+ressemblaient aux siens, dans ceux de sa soeur; je connais cette flamme:
+c'est celle de l'amour. Saint-Vrain, lui aussi, est en proie a la meme
+emotion. Heureux Saint-Vrain! heureux, car son amour est partage. Il
+l'ignore encore, mais je le sais, moi. Je pourrais d'un seul mot combler
+son coeur de joie.
+
+Quelques moments se passent ainsi. Ils se regardent: leurs yeux echangent
+des eclairs. Ni l'un ni l'autre ne peut les detourner. Ils obeissent a la
+puissance supreme de l'amour. L'energique et fiere attitude de la jeune
+fille s'affaisse peu a peu; ses traits se detendent; son regard devient
+plus doux; tout son exterieur s'est transfigure. Elle se laisse aller sur
+un banc et s'appuie contre le parapet. Elle ne se tourne plus vers l'est;
+ses regards ne cherchent plus les Mimbres. Son coeur n'est plus au desert!
+il a suivi ses yeux qui restent continuellement fixes sur Saint-Vrain. De
+temps en temps, ils s'abaissent sur les dalles de l'azolea; mais sa pensee
+les ramene au meme objet; elle le regarde tendrement, plus tendrement
+chaque fois qu'elle y revient. L'angoisse de la captivite est oubliee.
+Elle ne desire plus s'enfuir. L'endroit ou il est n'est plus pour elle une
+prison; c'est un paradis. On peut maintenant laisser les portes ouvertes.
+L'oiseau ne fera plus d'efforts pour sortir de sa cage: il est apprivoise.
+Ce que la memoire, l'amitie, les caresses, n'ont pu faire, est accompli
+par l'amour en un instant; la puissance mysterieuse de l'amour a
+transforme ce coeur sauvage; le temps d'une pulsation a suffi pour cela:
+les souvenirs du desert sont effaces. Je crus voir que Seguin avait tout
+remarque, car il observait avec attention les moindres mouvements de sa
+fille. Il me sembla que cette decouverte lui faisait plaisir; il
+Paraissait moins triste qu'auparavant. Mais je ne continuai pas a suivre
+cette scene. Un interet plus vif m'attira d'un autre cote, et, obeissant a
+une douce attraction, je me dirigeai vers l'angle meridional de l'azolea.
+Je n'etais pas seul. Ma bien-aimee etait avec moi, et nos mains etaient
+jointes, comme nos coeurs. Notre amour n'avait point a se cacher; avec Zoe,
+il n'avait jamais ete question de secrets sous ce rapport. Notre passion
+s'abandonnait aux impulsions de la nature. Zoe ne savait rien des usages
+conventionnels du monde, de la societe, des cercles soi-disant raffines.
+Elle ignorait que l'amour fut un sentiment dont on put avoir a rougir.
+Jusque-la, nuls temoins ne l'avaient genee. La presence meme de ses
+parents, si redoutable aux amoureux moins purs que nous ne l'etions,
+n'avait jamais mis le moindre obstacle a l'expression de ses sentiments.
+Seule ou devant eux, sa conduite etait la meme. Elle ignorait les
+hypocrisies de la nature conventionnelle; les scrupules, les intrigues,
+les luttes simulees. Elle ignorait les terreurs des ames coupables. Elle
+suivait naivement les impulsions placees en elle par le Createur. Il n'en
+etait pas tout a fait de meme chez moi. J'avais vecu dans la societe; peu,
+il est vrai, mais assez pour ne pas croire autant a l'innocente purete de
+l'amour; assez pour etre devenu quelque peu sceptique sur sa sincerite.
+Grace a elle, je me debarrassais de ce miserable scepticisme; mon ame
+s'ouvrait a l'influence divine: je comprenais toute la noblesse de la
+passion. Notre attachement etait sanctionne par ceux-la memes qui seuls
+avaient le droit de le sanctionner. Il etait sanctifie par sa propre
+purete. Nous contemplons le paysage, rendu plus beau par le coucher du
+soleil, dont les rayons ne frappent plus la riviere, mais dorent encore le
+feuillage des cotonniers qui la couvrent, et envoient, ca et la, une
+trainee lumineuse sur les flots. La foret est diapree des riches nuances
+de l'automne. Les feuilles vertes sont entremelees de feuilles rouges; ici
+elles revetent le jaune d'or, la le marron fonce. Sous cette brillante
+mosaique, le fleuve deploie ses courbes sinueuses, comme un serpent
+gigantesque dont la tete va se perdre dans les bois sombres qui
+environnent El Paso. Tout cela se deroule a nos yeux, car la place que
+nous occupons domine le paysage. Nous voyons les maisons brunes du
+village, le clocher brillant de son eglise.
+
+Combien de fois, dans nos heures d'ivresse, nous avons regarde ce clocher!
+Jamais avec autant de bonheur que dans ce moment. Nous sentons que nos
+coeurs debordent. Nous parlons du passe comme du present; car Zoe compte
+maintenant des evenements dans sa vie. Sombres tableaux, il est vrai; mais
+souvent ce sont ceux-la dont un aime le plus a evoquer le souvenir. Les
+scenes du desert ont ouvert a son intelligence tout un horizon de pensees
+nouvelles qui provoquent de sa part des questions sans nombre. Nous
+parlons de l'avenir. Il est tout lumiere, quoique un long et perilleux
+voyage nous en separe encore. Nous n'y pensons pas. Nous regardons au
+dela; nous pensons a l'epoque ou je lui enseignerai, ou elle apprendra de
+moi ce que c'est que le mariage.
+
+Les vibrations d'une mandoline se font entendre. Nous nous retournons.
+Madame Seguin est assise sur un banc; elle tient l'instrument dans ses
+mains; elle l'accorde. Jusqu'a ce moment, elle n'y avait pas touche. Il
+n'y avait pas eu de musique depuis notre retour. C'est a la demande de
+Seguin que l'instrument a ete apporte, il veut, par la musique, chasser
+les sombres souvenirs; ou peut-etre espere-t-il adoucir les pensees
+cruelles qui tourmentent encore son enfant. Madame Seguin se dispose a
+jouer; nous nous rapprochons pour entendre. Seguin et Saint-Vrain causent
+a part. Adele est encore assise ou nous l'avons laissee, silencieuse,
+absorbee.
+
+La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont
+les Andalouses aiment a suivre la cadence avec leurs pieds. Seguin et
+Saint-Vrain se sont retournes; nous regardons tous la figure d'Adele. Nous
+tachons de lire dans ses traits. Les premieres notes l'ont fait
+tressaillir; ses yeux vont de l'un a l'autre, de l'instrument a celle qui
+le tient; elle semble etonnee, curieuse. La musique continue. La jeune
+fille s'est levee, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc
+ou sa mere est assise. Elle s'accroupit a ses pieds, place son oreille
+tout pres de la boite vibrante, et prete une oreille attentive. Sa figure
+revet une expression singuliere.
+
+Je regarde Seguin; sa physionomie n'est pas moins etrange; ses yeux sont
+fixes sur ceux de sa fille; il la devore du regard; ses levres sont
+entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement,
+et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les pensees qui
+agitent son ame. Il se releve, comme frappe d'une idee soudaine.
+
+--Oh! Adele! Adele! s'ecrie-t-il d'une voix oppressee! En s'adressant a
+sa femme, oh! chante cette chanson, cette romance si douce, tu te
+rappelles? cette chanson que tu avais l'habitude de lui repeter si
+souvent. Tu te la rappelles? Adele! Regarde-la! vite! vite! Oh! mon Dieu!
+peut-etre elle pourra...
+
+La musique l'interrompt. La mere l'a compris, et, avec l'habilete d'une
+virtuose, elle amene par une modulation savante un chant d'un caractere
+tout different: je reconnais la douce cantilene espagnole: "La madre a su
+hija" (La mere a son enfant).
+
+Elle chante en s'accompagnant de la mandoline. Elle y met toute son ame;
+l'amour maternel l'inspire. Elle donne aux paroles l'accent le plus
+passionne, le plus tendre:
+
+Tu duermes, cara nina.
+Tu duermes en la paz.
+Los angeles del cielo
+Los angeles guardan, guardan
+Nina mia! Cara ni--
+
+ * * * * *
+
+Le chant est interrompu par un cri,--un cri dont l'expression est
+impossible a rendre. Les premiers mots de la romance avaient fait
+tressaillir la jeune fille, et son attention avait redouble, s'il etait
+possible. Pendant que le chant continuait, l'expression singuliere que
+nous avons remarquee sur sa figure devenait de plus en plus visible et
+marquee. Quand la voix arriva au refrain de la melodie, une exclamation
+etrange sortit de ses levres. Elle se dressa sur ses pieds, regarda avec
+egarement celle qui chantait.
+
+Ce fut un eclair! L'instant d'apres, elle criait d'un accent profond et
+passionne: "Maman! maman!" et tombait dans les bras de sa mere.
+
+Seguin avait dit vrai lorsqu'il s'etait ecrie: "Peut-etre un jour Dieu
+permettra qu'elle se rappelle!" Elle se rappelait non seulement sa mere,
+mais, bientot apres, elle le reconnaissait lui aussi. Les cordes de la
+memoire avaient vibre, les portes du souvenir s'etaient ouvertes. Elle
+retrouvait les impressions de son enfance. _Elle se rappelait tout!_
+
+Je ne veux point tenter de decrire la scene qui suivit. Je n'essayerai pas
+de peindre les sentiments des acteurs de cette scene, les cris de joie
+celeste meles de sanglots et de larmes, larmes de bonheur!
+
+Nous etions tous heureux, ivres de joie; mais pour Seguin, cette heure
+etait _l'heure de sa vie._
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHASSEURS DE CHEVELURES ***
+
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+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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