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diff --git a/10682-0.txt b/10682-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b83c21f --- /dev/null +++ b/10682-0.txt @@ -0,0 +1,14001 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10682 *** + +LES CHASSEURS +DE CHEVELURES + +PAR + +LE CAPITAINE MAYNE-REID + +Traduit de l'anglais par: +ALLYRE BUREAU + + + + +INTRODUCTION + + +LES SOLITUDES DE L'OUEST. + +Déroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de +l'Amérique du Nord. Au delà de l'Ouest sauvage, plus loin vers le +couchant, portez vos yeux: franchissez les méridiens; n'arrêtez vos +regards que quand ils auront atteint la région où les fleuves aurifères +prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges éternelles. +Arrêtez-les là. Devant vous se déploie un pays dont l'aspect est vierge de +tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du +moule du Créateur comme le premier jour de la création; une région dont +tous les objets sont marqués à l'image de Dieu. Son esprit, que tout +environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans +le mugissement des fleuves. C'est un pays où tout respire le roman, et qui +offre de riches réalités à l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination, +à travers des scènes imposantes d'une beauté terrible, d'une sublimité +sauvage. + +Je m'arrête dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le +sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous côtés, j'aperçois le cercle +bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de +l'horizon. De quoi est couverte cette vaste étendue? d'arbres? non; d'eau? +non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil +peut s'étendre, il aperçoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des +fleurs! C'est comme une carte coloriée, une peinture brillante, émaillée +de toutes les fleurs du prisme. Là-bas, le jaune d'or; c'est l'_hélianthe_ +qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A côté l'écarlate; c'est la +_mauve_ qui élève sa rouge bannière. Ici, c'est un parterre de la +_monarda_ pourpre; là, c'est l'euphorbe étalant ses feuilles d'argent; +plus loin, les fleurs éclatantes de l'_asclepia_ font prédominer l'orangé; +plus loin encore, les yeux s'égarent sur les fleurs roses du _cléomé_. La +brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs étendards +éclatants. Les longues tiges des hélianthes se courbent et se relèvent en +longues ondulations, comme les vagues d'une mer dorée. + +Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de +l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes +charmantes, semblables à des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent +alentour, brillants comme des rayons égarés du soleil, ou, se tenant en +équilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond +des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles chargées, grimpe le long +des pistils mielleux, ou s'élance vers sa ruche lointaine avec un murmure +joyeux. Qui a planté ces fleurs? qui les a mélangées dans ces riches +parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans +ses nuances que les écharpes de cachemire. Cette contrée, c'est la +_mauvaise prairie_. Elle est mal nommée: c'est le JARDIN DE DIEU. + +La scène change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environnée +d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les +yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit +qu'une vaste étendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est à +l'ouest, s'étend l'herbe de la prairie, verte comme l'émeraude, et unie +comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe +soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumière qui +courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommelés fuyant devant le +soleil d'été. Aucun obstacle n'arrête le regard qui rencontre par hasard +la forme sombre et hérissée d'un buffalo, ou la silhouette déliée d'une +antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage +blanc comme la neige. Cette contrée est la bonne prairie, l'inépuisable +pâturage du bison. + +La scène change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant +et sans arbres. La surface affecte une série d'ondulations parallèles, +s'enflant çà et là en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un +doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de +l'Océan après une grande tempête, lorsque les frises d'écume ont disparu +des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient +des vagues de cette espèce qui, par un ordre souverain, se sont tout à +coup fixées et transformées en terre. C'est la _prairie ondulée_. + +La scène change encore. Je suis entouré de verdure et de fleurs; mais la +vue est brisée par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le +feuillage est varié, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et +gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent à mes yeux; +des vues pittoresques et semblables à celles des plus beaux parcs. Des +bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux +sauvages, se mêlent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis, +et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. Où sont les +propriétaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces +faisanderies? Où sont les maisons, les palais desquels dépendent ces parcs +seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends à voir les +tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais +non. A des centaines de milles alentour, pas une cheminée n'envoie sa +fumée au ciel. Malgré son aspect cultivé, cette région n'est foulée que +par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les +MOTTES, les îles de la prairie semblable à une mer. Je suis dans une forêt +profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les +objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, pressés les +uns contre les autres, nous entourent; d'énormes branches, comme les bras +gris d'un géant, s'étendent dans toutes les directions. Je remarque leur +écorce; elle est crevassée et se dessèche en larges écailles qui pendent +au dehors. Des parasites, semblables à de longs serpents, s'enroulent +d'arbre en arbre, étreignant leurs troncs comme s'ils voulaient les +étouffer. Les feuilles ont disparu, séchées et tombées; mais la mousse +blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement +comme les draperies d'un lit funèbre. Des troncs abattus de plusieurs +yards de diamètre, et à demi pourris, gisent sur le sol. Aux extrémités +s'ouvrent de vastes cavités où le porc-épic et l'opossum ont cherché un +refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppés dans leurs couvertures +et couchés sur des feuilles mortes, sont plongés dans le sommeil. Ils sont +étendus les pieds vers le feu et la tête sur le siège de leurs selles. +Les chevaux, réunis autour d'un arbre et attachés à ses plus hautes +branches, semblent aussi dormir. Je suis éveillé et je prête l'oreille. Le +vent, qui s'est élevé, siffle à travers les arbres, et agite les longues +floques blanches de la mousse: il fait entendre une mélodie suave et +mélancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la +grenouille d'arbre (_tree-frog_) et la cigale se taisent. J'entends le +pétillement du feu, le bruissement des feuilles sèches roulées par un coup +de vent, le _cououwuoou-ah_ du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par +intervalles, le _houlement_ des loups. Ce sont les voix nocturnes de la +forêt en hiver. Ces bruits ont un caractère sauvage; cependant, il y a +dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit +s'égare dans des visions romanesques, pendant que je les écoute, étendu +sur la terre. + +La forêt, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les +feuilles ressemblent à des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le +rouge, le brun, le jaune et l'or s'y mélangent. Les bois sont chauds et +glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent à travers les branches +touffues. L'oeil plonge enchanté dans les longues percées qu'égayent les +rayons du soleil. Le regard est frappé par l'éclat des plus brillants +plumages: le vert doré du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de +l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts +pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de +hêtre. Des ailes légères, par centaines, s'agitent à travers les +ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'éclat des pierres +précieuses. + +La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de _l'écureuil_, +le roucoulement des _colombes_ appareillées, le _rat-ta-ta_ du _pivert_, +et le _tchirrup_ perpétuel et mesuré de la _cigale_, résonnent ensemble. +Tout en haut, sur une cime des plus élevées, l'_oiseau moqueur_ pousse sa +note imitative, et semble vouloir éclipser et réduire au silence tous les +autres chanteurs. Je suis dans une contrée où la terre, de couleur brune, +est accidentée et stérile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol +aride; des végétaux de formes étranges croissent dans les ravins et +pendent des rochers; d'autres, de figures sphéroïdales, se trouvent sur la +surface de la terre brûlée; d'autres encore s'élèvent verticalement à une +grande hauteur, semblables à de grandes colonnes cannelées et ciselées; +quelques-uns étendent des branches poilues et tortues, hérissées de +rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la +couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces végétaux une sorte +d'homogénéité qui les proclame de la même famille: ce sont des cactus; +c'est une forêt de nopals du Mexique. Une autre plante singulière se +trouve là. Elle étend de longues feuilles épineuses qui se recourbent vers +la terre: c'est l'agave, le célèbre _mezcal_ du Mexique (mezcal-plant). Çà +et là, mêlés au cactus, croissent des acacias et des _mezquites_, arbres +indigènes du désert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant +d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans +des fourrés impénétrables, le serpent à sonnettes se glisse sous leur +ombre épaisse, et le coyote traverse en rampant les clairières. + +J'ai gravi montagne sur montagne, et j'aperçois encore des pics élevant au +loin leur tête couronnée de neiges éternelles. Je m'arrête sur une roche +saillante, et mes yeux se portent sur les abîmes béants, et endormis dans +le silence de la désolation. De gros quartiers de roches y ont roulé, et +gisent amoncelés les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclinés et +semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphère pour rompre leur +équilibre. De noirs précipices me glacent de terreur; une vertigineuse +faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche à la tige d'un pin ou à +l'angle d'un rocher solide. Devant, derrière et tout autour de moi, +s'élèvent des montagnes entassées sur des montagnes dans une confusion +chaotique. Les unes sont mornes et pelées; les autres montrent quelques +traces de végétation sous formes de pins et de cèdres aux noires +aiguilles, dont les troncs rabougris s'élèvent ou pendent des rochers. +Ici, un pic en forme de cône s'élance jusqu'à ce que la neige se perde +dans les nuages. Là, un sommet élève sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur +ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir +été lancées par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris, +gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches +avancées, guettant le passage de l'élan qui doit aller se désaltérer au +cours d'eau inférieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa +timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches +du pin, et l'aigle de combat, s'élevant au-dessus de tous, découpe sa vive +silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les +Andes d'Amérique, les colossales vertèbres du continent. + +Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le théâtre de +notre drame. Levons le rideau, et faisons paraître les personnages. + + + +I + + +LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE. + +New-Orléans, 3 avril 18... + +«Mon cher Saint-Vrain, + +«Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en _quête du +pittoresque_. Faites en sorte de lui procurer une série complète +d'aventures. + +«Votre affectionné, «LOUIS VALTON. + +«A M. Charles Saint-Vrain, Esq., hôtel des _Planteurs_, Saint-Louis.» Muni +de cette laconique épître, que je portais dans la poche de mon gilet, je +débarquai à Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'hôtel des +_Planteurs_. Après avoir déposé mes bagages et fait mettre à l'écurie mon +cheval (un cheval favori que j'avais amené avec moi), je changeai de +linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il +n'était pas à Saint-Louis: il était parti quelques jours avant pour +remonter le Missouri. C'était un désappointement: je n'avais aucune autre +lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me résigner à attendre +le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer +le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies +environnantes, montant à cheval chaque jour; je fumai force cigares dans +la magnifique cour de l'hôtel; j'eus aussi recours au sherry et à la +lecture des journaux. Il y avait à l'hôtel une société de _gentlemen_ qui +paraissaient très-intimement liés. Je pourrais dire qu'ils formaient une +_clique_, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon idée à leur égard. +C'était plutôt une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait +Toujours ensemble flâner par les rues. Ils formaient un groupe à la table +d'hôte, et avaient l'habitude d'y rester longtemps après que les dîneurs +habituels s'étaient retirés. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les +plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on pût trouver dans +l'hôtel. Mon attention était vivement excitée par ces hommes. J'étais +frappé de leurs allures particulières. Il y avait dans leur démarche un +mélange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caractérise +l'Américain de l'Ouest. Vêtus presque de même, habit noir fin, linge +blanc, gilet de satin et épingles de diamants, ils portaient de larges +favoris soigneusement lissés; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs +cheveux tombaient en boucles sur leurs épaules. La plupart portaient le +col de chemise rabattu, découvrant des cous robustes et bronzés par le +soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se +ressemblaient pas précisément; mais il y avait dans l'expression de leurs +yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez +eux des occupations et un genre de vie pareils. Étaient-ce des chasseurs? +Non. Le chasseur a les mains moins hâlées et plus chargées de bijoux: son +gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au +faste et à la _super élégance_. De plus, le chasseur n'affecte pas ces +airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitué à la prudence. +Quand il est à l'hôtel, il s'y tient tranquille et réservé. Le chasseur +est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de +proie, sont silencieuses et solitaires. + +--Quels sont ces messieurs? demandai-je à quelqu'un assis auprès de moi, +en lui indiquant ces personnages. + +--Les hommes de la prairie. + +--Les hommes de la prairie?. + +--Oui, les marchands de Santa-Fé. + +--Les marchands? répétai-je avec surprise, ne pouvant concilier une +élégance pareille avec aucune idée de commerce ou de prairies. + +--Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au +milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est à sa +droite est le jeune Sublette; l'autre assis à sa gauche, est un des +Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger. + +--Ce sont donc alors ces célèbres marchands de la prairie? + +--Précisément. + +Je me mis à les considérer avec une curiosité croissante. Ils +m'observaient de leur côté, et je m'aperçus que j'étais moi-même l'objet +de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un élégant et hardi jeune +homme, sortit du groupe, et s'avançant vers moi: + +--Ne vous êtes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il. + +--Oui monsieur. + +--Charles? + +--Oui, c'est cela même. + +--C'est moi. + +Je tirai ma lettre de recommandation et la lui présentai. Il en prit +connaissance. + +--Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis +vraiment désolé de ne pas m'être trouvé ici. J'arrive de la haute rivière +ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajouté sur l'adresse +le nom de Bill-Bent! Depuis quand êtes-vous arrivé? + +--Depuis trois jours. Je suis arrivé le 10. + +--Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-là! Venez, que je +vous présente. Hé! Bent! Bill! Jerry! + +Un instant après, j'avais fraternisé avec le groupe entier des marchands +de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie. + +--C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment où le +mugissement d'un gong retentissait dans la galerie. + +--Oui, répondit Bent après avoir consulté sa montre. Nous avons juste le +temps de prendre quelque chose: Allons. + +Bent se dirigea vers le salon, et nous suivîmes tous _nemini +dissentiente_. On était au milieu du printemps. La jeune menthe avait +poussé, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une +connaissance parfaite, car tous ils demandèrent un _julep de menthe_. La +préparation et l'absorption de ce breuvage nous occupèrent jusqu'à ce que +le second coup du gong nous convoquât pour le dîner. + +--Venez prendre place près de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette +que nous ne vous ayons pas connu plus tôt. Vous avez été bien seul! + +Ce disant, il se dirigea vers la salle à manger; nous le suivîmes. Pas +n'est besoin de donner la description d'un dîner à l'hôtel des +_Planteurs_. Comme à l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de +buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre +de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de +détails sur le repas, et quant à ce qui suivit, je ne saurais en rendre +compte. Nous restâmes assis jusqu'à ce qu'il n'y eût plus que nous à +table. La nappe fut alors enlevée, et nous commençâmes à fumer des +régalias et à boire du madère à _douze dollars_ la bouteille! Ce vin était +commandé par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par +demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi +que la carte des vins et le crayon me furent vivement retirés des mains +chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le +récit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les +Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un goût si vif que je devins enthousiaste +de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne +voudrais pas me joindre à eux dans une de leurs tournées; sur quoi je fis +tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes +nouveaux amis dans leur prochaine expédition. Après cela, Saint-Vrain +déclara que j'étais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta +infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec +accompagnement de guitare, je crois; un autre exécuta une danse de guerre +des Indiens. Enfin nous nous levâmes tous et entonnâmes en choeur: +_Bannière semée d'étoiles!_ A partir de ce moment, je ne me rappelle plus +rien, jusqu'au lendemain matin, où je me souviens parfaitement que je +m'éveillai avec un violent mal de tête. + +J'avais à peine eu le temps de réfléchir sur mes folies de la veille, que +ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de +table firent irruption dans ma chambre. Ils étaient suivis d'un garçon +portant plusieurs grands verres entourés de glace, et remplis d'un liquide +couleur d'ambre pâle. + +--Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose +que vous puissiez prendre; buvez, mon garçon, cela va vous rafraîchir en +un saut d'écureuil. + +J'avalai le fortifiant breuvage. + +--Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de +plus! Mais, dites-moi: est-ce sérieusement que vous avez parlé de venir +avec nous à travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais +au regret de me séparer de vous sitôt. + +--Mais je parlais très-sérieusement. Je vais avec vous, si vous voulez +bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela. + +--Rien de plus aisé. Achetez d'abord un cheval. + +--J'en ai un. + +--Eh bien, quelques articles de vêtement, un rifle, une paire de +pistolets, un... + +--Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas ça que je vous demande. Voici: +vous autres, vous portez des marchandises à Santa-Fé; vous doublez ou +triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici, à la +Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et +n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le vôtre? + +--Rien ne vous en empêche; c'est une bonne idée. + +--Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me +guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le +marché de Santa-Fé, je paierai son vin à dîner, et ce n'est pas là une +petite prime de commission, j'imagine. + +Les marchands de la prairie partirent d'un grand éclat de rire, déclarant +qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Après le +déjeuner nous sortîmes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du dîner, +j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs, +conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et +engager des voituriers à Indépendance, notre point de départ pour les +prairies. Quelques jours après nous remontions le Missouri en steam-boat, +et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes tracées, du +Grand-Ouest. + + + +II + + +LA FIÈVRE DE LA PRAIRIE. + +Nous employâmes une semaine à nous pourvoir de mules et de wagons à +Indépendance, puis nous nous mîmes en route à travers les plaines. Le +caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents +hommes. Deux de ces énormes véhicules contenaient toute ma pacotille. Pour +en avoir soin, j'avais engagé deux grands et maigres Missouriens à longues +chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appelé Godé, +qui tenait à la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les +brillants _gentlemen_ de l'hôtel des _Planteurs_? ont-ils été laissés en +arrière? On ne voit là que des hommes en blouse de chasse, coiffés de +chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les mêmes figures, et +sous ces blouses grossières on retrouve les joyeux compagnons que nous +avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands +sont parés de leur costume des prairies. La description de ma propre +toilette donnera une idée de la leur, car j'avais pris soin de me vêtir +comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim façonnée. Je ne puis +mieux caractériser la forme de ce vêtement qu'en le comparant à la tunique +des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orné de +piqûres et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frangé +d'aiguillettes taillées dans le cuir même. La jupe, ample et longue, est +brochée d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge +montant jusqu'à la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes +bottes armées de grands éperons de cuivre. Une chemise de cotonnade de +couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil à larges bords +complètent le liste des pièces de mon vêtement. Derrière, moi sur +l'arrière de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roulé en +cylindre. C'est mon _mackinaw_, pièce essentielle entre toutes, car elle +me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au +milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tête quand il +fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu'à la +cheville. + +Ainsi que je l'ai dit, mes _compagnons_ de voyage sont habillés comme moi. +A quelque différence près dans la couleur de la couverture et des guêtres, +dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donnée peut être +considérée comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous +également armés et équipés à peu de chose près de la même manière. Pour ma +part, je puis dire que je suis armé jusqu'aux dents. Mes fontes sont +garnies d'une paire de _revolvers_ de Colt, à gros calibre, de six coups +chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq +coups chacun. De plus, j'ai mon rifle léger, ce qui me fait en tout +vingt-trois coups à tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans +ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de _bowie-knife_ +(couteau recourbé). Cet instrument est tout à la fois mon couteau de +chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire. +Mon équipement se compose d'une gibecière, d'une poire à poudre en +bandoulière, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais +si nous sommes équipés de même, nous sommes diversement montés. Les uns +chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre +nous ont emmené leur cheval américain favori. Je suis du nombre de ces +derniers. + +[Note: (1) _Mustenos,_ chevaux mexicains de race espagnole.] + +Je monte un étalon à robe brun foncé, à jambes noires, et dont le museau a +la couleur de la fougère flétrie. C'est un demi-sang arabe, admirablement +proportionné. Il répond au nom de _Moro,_ nom espagnol qu'il a reçu, +j'ignore pourquoi, du planteur louisianais de qui je l'ai acheté. J'ai +retenu ce nom auquel il répond parfaitement. Il est beau, vigoureux et +rapide. Plusieurs de mes compagnons se prennent de passion pour lui +pendant la route, et m'en offrent des prix considérables. Mais je ne suis +pas tenté de m'en défaire, mon noble _Moro_ me sert trop bien. De jour en +jour je m'attache davantage à lui. Mon chien Alp, un Saint-Bernard que +j'ai acheté d'un émigrant suisse à Saint-Louis, possède aussi une grande +part de mes affections. En me reportant à mon livre de notes, je trouve +que nous voyageâmes pendant plusieurs semaines à travers les prairies, +sans aucun incident digne d'intérêt. Pour moi, l'aspect des choses +constituait un intérêt assez grand; je ne me rappelle pas avoir vu un +tableau plus émouvant que celui de notre longue caravane de wagons; ces +navires de la prairie, se déroulaient sur la plaine, ou grimpant lentement +quelque pente douce, leurs bâches blanches se détachant en contraste sur +le vert sombre de l'herbe. La nuit, le camp retranché par la ceinture des +wagons et les chevaux attachés à des piquets autour formaient un tableau +non moins pittoresque. Le paysage, tout nouveau pour moi, m'impressionnait +d'une façon toute particulière. Les cours d'eau étaient marqués par de +hautes bordures de cotonniers dont les troncs, semblables à des colonnes, +supportaient un épais feuillage argenté. Ces bordures, par leur rencontre +en différents points, semblaient former comme des clôtures et divisaient +la prairie de telle sorte, que nous paraissions voyager à travers des +champs bordés de haies gigantesques. Nous traversâmes plusieurs rivières, +les unes à gué, les autres, plus larges et plus profondes, en faisant +flotter nos wagons. De temps en temps nous apercevions des daims et des +antilopes, et nos chasseurs en tuaient quelques-uns; mais nous n'avions +pas encore atteint le territoire des buffalos. + +Parfois nous faisions une halte d'un jour, pour réparer nos forces, dans +quelque vallon boisé, garni d'une herbe épaisse et arrosé d'une eau pure. +De temps à autre, nous étions arrêtés pour racommoder un timon ou un +essieu brisé, ou pour dégager un wagon embourbé. J'avais peu à +m'inquiéter, pour ma part, de mes équipages. Mes Missouriens se trouvaient +être d'adroits et vigoureux compagnons qui savaient se tirer d'affaire en +s'aidant l'un l'autre, et sans se lamenter à propos de chaque accident, +comme si tout eût été perdu. L'herbe était haute; nos mules et nos boeufs, +au lieu de maigrir, devenaient plus gras de jour en jour. Je pouvais +disposer de la meilleure part du maïs dont mes wagons étaient pourvus en +faveur de Moro, qui se trouvait très-bien de cette nourriture. + +Comme nous approchions de l'Arkansas, nous aperçûmes des hommes à cheval +qui disparaissaient derrières des collines. C'étaient des Pawnees, et, +pendant plusieurs jours, des troupes de ces farouches guerriers rôdèrent +sur les flancs de la caravane. Mais ils reconnaissaient notre force, et se +tenaient hors de portée de nos longues carabines. Chaque jour m'apportait +une nouvelle impression, soit incident de voyage, soit aspect du paysage, +Godé, qui avait été successivement voyageur, chasseur, trappeur et +_coureur de bois_, m'avait, dans nos conversations intimes, instruit de +plusieurs détails relatifs à la vie de la prairie; grâce à cela j'étais à +même de faire bonne figure au milieu de mes nouveaux camarades. De son +côté, Saint-Vrain, dont le caractère franc et généreux m'avait inspiré une +vive sympathie, n'épargnait aucun soin pour me rendre le voyage agréable. +De telle sorte que les courses du jour et les histoires terribles des +veillées de nuit m'eurent bientôt inoculé la passion de cette nouvelle +vie. J'avais gagné la _fièvre de la prairie_. C'est ce que mes compagnons +me dirent en riant. Je compris plus tard la signification de ces mots: La +fièvre de la prairie! Oui, j'étais justement en train de m'inoculer cette +étrange affection. Elle s'emparait de moi rapidement. Les souvenirs de la +famille commençaient à s'effacer de mon esprit; et avec eux +s'évanouissaient les folles illusions de l'ambition juvénile. Les plaisirs +de la ville n'avaient plus aucun écho dans mon coeur, et je perdais toute +mémoire des doux yeux, des tresses soyeuses, des vives émotions de +l'amour, si fécondes en tourments; toutes ces impressions anciennes +s'effaçaient; il semblait qu'elles n'eussent jamais existé, que je ne les +eusse jamais ressenties! mes forces intellectuelles et physiques +s'accroissaient; je sentais une vivacité d'esprit, une vigueur de corps, +que je ne m'étais jamais connues. Je trouvais du plaisir dans le +mouvement. Mon sang coulait plus chaud et plus rapide dans mes veines, ma +vue était devenue plus perçante; je pouvais regarder fixement le soleil +sans baisser les paupières. Etais-je pénétré d'une portion de l'essence +divine qui remplit, anime ces vastes solitudes qu'elle semble plus +particulièrement habiter? Qui pourrait répondre à cela?--La fièvre de la +prairie!--Je la sens à présent! Tandis que j'écris ces mémoires, mes +doigts se crispent comme pour saisir les rênes, mes genoux se rapprochent, +mes muscles se roidissent comme pour étreindre les flancs de mon noble +cheval, et je m'élance à travers les vagues verdoyantes de la mer-prairie. + + + +III + + +COURSE A DOS DE BUFFALO. + +Il s'était écoulé environ quatre jours quand nous atteignîmes les bords de +l'Arkansas, environ six milles au-dessous des _Plum Buttes_(1). Nos wagons +furent formés en cercle et nous établîmes notre camp. Jusque-là nous +n'avions vu qu'un très-petit nombre de buffalos; quelques mâles égarés, +tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas +approcher. C'était bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions +rencontré encore aucun de ces grands troupeaux emportés par le rut. + +[Note 1: Mot à mot: Collines à fruit.] + +--Là-bas! cria Saint-Vrain, voilà de la viande fraîche pour notre souper. + +Nous tournâmes les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami. +Sur l'escarpement d'un plateau peu élevé, cinq silhouettes noires se +découpaient à l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnaître +des buffalos. Au moment où Saint-Vrain parlait, nous étions en train de +desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les étriers, sauter +en selle et s'élancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moitié +d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple +plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir +la chair fraîche. Nous n'avions fait qu'une faible journée de marche; nos +chevaux étaient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques +minutes, les trois milles qui nous séparaient des bêtes fauves furent +réduits à un. Là nous fûmes _éventés._ Plusieurs d'entre nous, et j'étais +du nombre, n'ayant pas l'expérience de la prairie, dédaignant les avis, +ayant galopé droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au +vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tête velue, renifla, frappa +le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit +rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus +d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux +sur les traces des buffalos. Nous prîmes ce dernier parti, et nous +pressâmes notre galop. Tout à la fois, nous nous dirigions vers une ligne +qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'était +comme une immense marche d'escalier qui séparait deux plateaux, et qui +s'étendait à droite et à gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre, +sans la moindre apparence de brèche. Cet obstacle nous força de retenir +les rênes et nous fit hésiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en +allèrent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux montés, parmi lesquels +Saint-Vrain, mon voyageur Godé et moi, ne voulant pas renoncer si aisément +à la chasse, nous piquâmes des deux et parvînmes à franchir l'escarpement. +De ce point nous eûmes encore à courir cinq milles au grand galop, nos +chevaux blanchissant d'écume, pour atteindre le dernier de la bande, une +jeune femelle, qui tomba percée d'autant de balles que nous étions de +chasseurs à sa poursuite. Comme les autres avaient gagné pas mal d'avance, +et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arrêtâmes, et, +descendant de cheval, nous procédâmes au dépouillement de la bête. +L'opération fut bientôt terminée sous l'habile couteau des chasseurs. Nous +avions alors le loisir de regarder en arrière et de calculer la distance +que nous avions parcourue depuis le camp. + +--Huit milles, à un pouce près, s'écria l'un. + +--Nous sommes près de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt +d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de +Santa-Fé. + +--Eh bien? + +--Si nous retournons au camp, nous aurons à revenir sur nos pas demain +matin. Cela fera seize milles en pure perte. + +--C'est juste. + +--Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de +buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus? + +--Je suis d'avis de rester où nous sommes. + +--Et moi aussi. + +--Et moi aussi. + +En un clin d'oeil, les sangles furent débouclées, les selles enlevées, et +nos chevaux pantelants se mirent à tondre l'herbe de la prairie, dans le +cercle de leurs longes. Un ruisseau cristallin, ce que les Espagnols +appellent un _arroyo_, coulait au sud vers l'Arkansas. Sur le bord de ce +ruisseau, et près d'un escarpement de la rive, nous choisîmes une place +pour notre bivouac. On ramassa du _bois de vache_, on alluma du feu, et +bientôt des tranches de bosses embrochées sur des bâtons crachèrent leurs +jus dans la flamme, en crépitant. Saint-Vrain et moi nous avions +heureusement nos gourdes, et comme chacune d'elles contenait une pinte de +pur cognac, nous étions en mesure pour souper passablement. Les vieux +chasseurs s'étaient munis de leurs pipes et de tabac; mon ami et moi nous +avions des cigares, et nous restâmes assis autour du feu jusqu'à une heure +très-avancée, fumant et prêtant l'oreille aux récits terribles des +aventures de la montagne. Enfin, la veillée se termina; on raccourcit les +longes, on rapprocha les piquets; mes camarades, s'enveloppant dans leurs +couvertures, posèrent leur tête sur le siège de leurs selles et +s'abandonnèrent au sommeil. + +Il y avait parmi nous un homme du nom de Hibbets, qui, à cause de ses +habitudes somnolentes, avait reçu le sobriquet de _l'Endormi_. Pour cette +raison, on lui assigna le premier tour de garde, regardant les premières +heures de la nuit comme les moins dangereuses, car les Indiens attaquent +rarement un camp avant l'heure où le sommeil est le plus profond, +c'est-à-dire un peu avant le point du jour. Hibbets avait gagné son poste, +le sommet de l'escarpement, d'où il pouvait apercevoir toute la prairie +environnante. Avant la nuit, j'avais remarqué une place charmante sur le +bord de l'_arroyo_, à environ deux cents pas de l'endroit où mes camarades +étaient couchés. Muni de mon rifle, de mon manteau et de ma couverture, je +me dirigeai vers ce point en criant à _l'Endormi_, de m'avertir en cas +d'alarme. Le terrain, en pente douce, était couvert d'un épais tapis +d'herbe sèche. J'y étendis mon manteau, et enveloppé dans ma couverture, +je me couchai, le cigare à la bouche, pour m'endormir en fumant. Il +faisait un admirable clair de lune, si brillant, que je pouvais distinguer +la couleur des fleurs de la prairie: les euphorbes argentés, les pétales +d'or du tournesol, les mauves écarlates qui frangeaient les bords de +l'_arroyo_ à mes pieds. Un calme enchanteur régnait dans l'air; le silence +était rompu seulement par les hurlements intermittents du loup de la +prairie, le ronflement lointain de mes compagnons, et le _crop-crop_ de +nos chevaux tondant l'herbe. + +Je demeurai éveillé jusqu'à ce que mon cigare en vint à me brûler les +lèvres (nous les fumions jusqu'au bout dans les prairies); puis, je me mis +sur le côté, et voyageai bientôt dans le pays des songes. A peine avais-je +sommeillé quelques minutes que j'entendis un bruit étrange, quelque chose +d'analogue à un tonnerre lointain ou au mugissement d'une cataracte. Le +sol semblait trembler sous moi. Nous allons être trempés par un orage, +--pensai-je, à moitié endormi, mais ayant encore conscience de ce qui se +passait autour de moi; je rassemblai les plis de ma couverture et +m'endormis de nouveau. Le bruit devint plus fort et plus distinct; il me +réveilla tout à fait. Je reconnus le roulement de milliers de sabots +frappant la terre, mêlé aux mugissements de milliers de boeufs! La terre +résonnait et tremblait. J'entendis las voix de mes camarades, de +Saint-Vrain, et de Godé, ce dernier criant à pleine gorge: + +--Sacrrr!... Monsieur, prenez garde! des buffles. + +Je vis qu'ils avaient détaché les chevaux et les amenaient au bas de +l'escarpement. Je me dressai sur mes pieds, me débarrassant de ma +couverture. Un effrayant spectacle s'offrit à mes yeux. Aussi loin que ma +vue pouvait s'étendre à l'ouest, la prairie semblait en mouvement. Des +vagues noires roulaient sur ses contours ondulés, comme si quelque volcan +eût poussé sa lave à travers la plaine. Des milliers de points brillants +étincelaient et disparaissaient sur cette surface mouvante, semblables à +des traits de feu. Le sol tremblait, les hommes criaient, les chevaux, +roidissant leurs longes, hennissaient avec terreur; mon chien aboyait et +hurlait en courant tout autour de moi! Pendant un moment je crus être le +jouet d'un songe. Mais non; la scène était trop réelle et ne pouvait +Passer pour une vision. Je vis la bordure du flot noir à dix yards de moi +et s'approchant toujours! Alors, et seulement alors, je reconnus les +bosses velues et les prunelles étincelantes des buffalos. + +--Grand Dieu! pensai-je, ils vont me passer sur le corps. + +Il était trop tard pour chercher mon salut dans la fuite. Je saisis mon +rifle et fis feu sur le plus avancé de la bande. L'effet, de ma balle fut +insensible. L'eau de l'arroyo m'éclaboussa jusqu'à la face; un bison +monstrueux, en tête du troupeau, furieux et mugissant, s'élançait à +travers le courant et regrimpait la rive. Je fus saisi et lancé en l'air. +J'avais été jeté en arrière, et je retombai sur une masse mouvante. Je ne +me sentais ni blessé ni étourdi, mais j'étais emporté en avant sur le dos +de plusieurs animaux qui, dans cet épais troupeau, couraient en se +touchant les flancs. Une pensée soudaine me vint et m'attachant à celui +qui était plus immédiatement au-dessous de moi, je l'enfourchai, +embrassant sa bosse, et m'accrochant aux longs poils qui garnissaient son +cou. L'animal, terrifié, précipita sa course et eut bientôt dépassé la +bande. C'était justement ce que je désirais, et nous courûmes ainsi à +travers la prairie, au plein galop du bison qui s'imaginait sans doute +qu'une panthère ou un casamount[1] était sur ses épaules. + +[Note 1: Chat sauvage de montagne.] + +Je n'avais aucune envie de le désabuser, et craignant même qu'il ne +s'aperçût que je n'étais pas un animal dangereux et ne se décidât à faire +halte, je tirai mon couteau, dont j'étais heureusement muni, et je le +piquai chaque fois qu'il semblait ralentir sa course. A chaque coup de cet +aiguillon, il poussait un rugissement et redoublait de vitesse. Je courais +un danger terrible. Le troupeau nous suivait de près, déployant un front +de près d'un mille, et il devait inévitablement me passer sur le corps, si +mon buffalo venait à s'arrêter et à me laisser sur la prairie. Néanmoins, +et quel que fût le péril, je ne pouvais m'empêcher de rire intérieurement +en pensant à la figure grotesque que je devais faire. Nous tombâmes au +milieu d'un village de _Chiens-de-prairie_. Là, je m'imaginai que l'animal +allait faire demi-tour et revenir sur ses pas. Cela interrompit mon accès +de gaieté; mais le buffalo a l'habitude de courir droit devant lui, et le +mien, heureusement, ne fit pas exception à la règle. Il allait toujours, +tombant parfois sur les genoux, soufflant et mugissant de rage et de +terreur. + +Les _Plum-Buttes_ étaient directement dans la ligne de notre course. +J'avais remarqué cela depuis notre point de départ, et je m'étais dit que +si je pouvais les atteindre, je serais sauf. Elles étaient à environ trois +milles de l'endroit où nous avions établi notre bivouac, mais, à la façon +dont je franchis cette distance, il me sembla que j'avais fait dix milles +au moins. Un petit monticule s'élevait dans la prairie à quelques +centaines de yards du groupe des hauteurs. Je m'efforçai de diriger ma +monture écumante vers cette butte en l'excitant à un dernier effort avec +mon couteau. Elle me porta complaisamment à une centaine de yards de sa +base. C'était le moment de prendre congé de mon noir compagnon. J'aurais +pu facilement le tuer pendant que j'étais sur son dos. La partie la plus +vulnérable de son corps monstrueux était à portée de mon couteau; mais, en +vérité, je n'aurais pas voulu me rendre coupable de sa mort pour +Koh-i-nor. Retirant mes doigts de la toison, je me laissai glisser le long +de son dos, et sans prendre plus de temps qu'il n'en fallait pour lui dire +bonsoir, je m'élançai de toute la vitesse de mes jambes vers la hauteur; +j'y grimpai, et m'asseyant sur un quartier de roche, je tournai mes yeux +du côté de la prairie. La lune brillait toujours d'un vif éclat. Mon +buffalo avait fait halte non loin de la place où j'avais pris congé de +lui, il s'était arrêté, regardait en arrière et paraissait profondément +étonné. Il y avait quelque chose de si comique dans sa mine que je partis +d'un éclat de rire; j'étais en pleine sécurité sur mon poste élevé. Je +regardai au sud-ouest; aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, la prairie +était noire et en mouvement. Les vagues vivantes venaient roulant vers +moi; je pouvais les contempler désormais sans crainte. Ces milliers de +prunelles étincelantes, brillant de phosphorescentes lueurs, ne me +causaient plus aucun effroi. Le troupeau était à environ un demi-mille de +distance; je crus voir quelques éclairs et entendre le bruit de coups de +feu au loin sur le flanc gauche de la sombre masse; ces bruits me +donnaient à penser que mes compagnons, sur le sort desquels j'avais conçu +quelques inquiétudes, étaient sains et saufs. + +Les buffalos approchaient de la butte sur laquelle je m'étais. établi, et, +apercevant l'obstacle, il se divisèrent en deux grands courants, à ma +droite et à ma gauche. Je fus frappé, dans ce moment, de voir que mon +bison,--mon propre bison,--au lieu d'attendre que ses camarades l'eussent +rattrapé et de se joindre à ceux de l'avant-garde, se mit à galoper en +secouant la tête, comme si une bande de loups eût été à ses trousses; il +se dirigea obliquement de manière à se mettre en dehors de la bande. Quand +il eut atteint un point correspondant au flanc de la troupe, il s'en +rapprocha un peu et finit par se confondre dans la masse. Cette étrange +tactique me frappa alors d'étonnement, mais j'appris ensuite que c'était +une profonde stratégie de la part de cet animal. S'il fût resté où je +l'avais quitté, les buffalos de l'avant-garde auraient pu le prendre pour +quelque membre d'une autre tribu, et lui auraient certainement fait un +très-mauvais parti. Je demeurai assis sur mon rocher environ pendant deux +heures, attendant tranquillement que le noir torrent se fût écoulé. +J'étais comme sur une île au milieu de cette mer sombre et couverte +d'étincelles. Un moment, je m'imaginai que c'était moi qui étais entraîné, +et que la butte flottait en avant, tandis que les buffalos restaient +immobiles. Le vertige me monta au cerveau, et je ne pus chasser cette +étrange illusion qu'en me dressant sur mes pieds. Le torrent roulait +toujours gagnant en avant; enfin je vis passer l'arrière-garde à moitié +débandée. Je descendis de mon asile, et me mis en devoir de chercher ma +route à travers le terrain foulé et devenu noir. Ce qui était auparavant +un vert gazon présentait maintenant l'aspect d'une terre fraîchement +labourée et trépignée par un troupeau de boeufs. Des animaux blancs, +nombreux et formant comme un troupeau de moutons, passèrent près de moi; +c'étaient des loups poursuivant les traînards de la bande. Je poussai en +avant, me dirigeant vers le sud. Enfin, j'entendis des voix, et, à la +clarté de la lune, je vis plusieurs cavaliers galopant en cercle à travers +la plaine. Je criai «Halloa!» Une voix répondit à la mienne, un des +cavaliers vint à moi à toute vitesse; c'est Saint-Vrain. + +--Dieu puissant, Haller! cria-t-il en arrêtant son cheval et se penchant +sur sa selle pour mieux me voir; est-ce vous ou est-ce votre spectre? En +vérité, c'est lui-même! et vivant! + +--Et qui ne s'est jamais mieux porté, m'écriai-je. + +--Mais d'où tombez-vous? des nuages? du ciel? d'où enfin? + +Et ses questions étaient répétées en écho par tous les autres, qui, à ce +moment, me serraient la main comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis un an. +Godé paraissait entre tous le plus stupéfait. + +--Mon Dieu! lancé en l'air, foulé aux pieds d'un million de buffles +damnés, et pas mort! Cr-r-ré mâtin! + +--Nous nous étions mis à la recherche de votre corps, ou plutôt de ce qui +pouvait en rester, dit Saint-Vrain. Nous avons fouillé la prairie pas à +pas à un mille à la ronde, et nous étions presque tentés de croire que les +bêtes féroces vous avaient totalement dévoré. + +--Dévorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas +dévoré. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte! + +Cette apostrophe s'adressait à Hibbets, qui n'avait pas indiqué à mes +camarades l'endroit où j'étais couché, et m'avait ainsi exposé à un danger +si terrible. + +--Nous vous avons vu lancé en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber +dans le plus épais de la bande. En conséquence, nous vous regardions comme +perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de là? + +Je racontai mon aventure à mes camarades émerveillés. + +--Par Dieu! cria Godé, c'est une merveilleuse histoire! Et voilà un +gaillard qui n'est pas manchot! + +A dater de ce moment, je fus considéré comme un _capitaine_ parmi les gens +de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce +temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en +rendaient témoignage. Ils avaient retrouvé mon rifle et ma couverture; +cette dernière, enfoncée dans la terre par le piétinement. Saint-Vrain +avait encore quelques gorgées d'eau-de-vie dans sa gourde; après l'avoir +vidée et avoir replacé les vedettes, nous reprîmes nos couches de gazon +et passâmes le reste de la nuit à dormir. + + + +IV + + +UNE POSITION TERRIBLE. + +Peu de jours après, une autre aventure m'arriva; et je commençai à penser +que j'étais prédestiné à devenir un _héros_ parmi les montagnards. + +Un petit détachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre +but était d'arriver à Santa-Fé un jour ou deux avant la caravane, afin de +tout arranger avec le gouverneur pour l'entrée des wagons dans cette +capitale. Nous faisions route pour le _Cimmaron_. Pendant une centaine de +milles environ, nous traversâmes un désert stérile, dépourvu de gibier et +presque entièrement privé d'eau. Les buffalos avaient complètement +disparu, et les daims étaient plus que rares. Il fallait nous contenter de +la viande séchée que nous avions emportée avec nous des établissements. +Nous étions dans le désert de l'_Artemisia_. De temps en temps, nous +apercevions une légère antilope bondissant au loin devant nous, mais se +tenant hors de toute portée. Ces animaux semblaient être plus familiers +que d'ordinaire. Trois jours après avoir quitté la caravane, comme nous +chevauchions près du Cimmaron, je crus voir une tête cornue derrière un +pli de la prairie. Mes compagnons refusèrent de me croire, et aucun d'eux +ne voulut m'accompagner. Alors, me détournant de la route, je partis seul. +Godé ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien +que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon +cheval étais frais et plein d'ardeur; et que je dusse réussir ou non, je +savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe à son prochain +campement. Je piquai droit vers la place où j'avais vu disparaître +l'objet, et qui semblait être à un demi-mille environ de la route; mais il +se trouva que la distance était beaucoup plus grande; c'est une illusion +commune dans l'atmosphère transparente de ces régions élevées. + +Un singulier accident de terrain, ce qu'on appelle dans ces contrées un +_couteau des prairies_, d'une petite élévation, coupait la plaine de l'est +à l'ouest; un fourré de cactus couvrait une partie de son sommet. Je me +dirigeai vers ce fourré. Je mis pied à terre au bas de la pente, et, +conduisant mon cheval au milieu des cactus je l'attachai à une des +branches. Puis je gravis avec précaution, à travers les feuilles +épineuses, vers le point où je m'imaginais avoir vu l'animal. A ma grande +joie, j'aperçus, non pas une antilope, mais un couple de ces charmants +animaux, qui broutaient tranquillement, malheureusement trop loin pour que +ma balle pût les atteindre. Ils étaient au moins à trois cents yards, sur +une pente douce et herbeuse. Entre eux et moi pas le moindre buisson pour +me cacher, dans le cas où j'aurais voulu m'approcher. Quel parti prendre? +Pendant quelques minutes, je repassai dans mon esprit les différentes +ruses de chasse usitées pour prendre l'antilope. Imiterais-je leur cri? +Valait-il mieux chercher à les attirer en élevant mon mouchoir? Elles +étaient évidemment trop farouches; car, de minute en minute, je les voyais +dresser leurs jolies petites têtes et jeter un regard inquiet autour +d'elles. Je me rappelai que la couverture de ma selle était rouge. En +l'étendant sur les branches d'un buisson de cactus, je réussirais +peut-être à les attirer. Ne voyant pas d'autre moyen, j'étais sur le point +de retourner prendre ma couverture, quand tout à coup mes yeux +s'arrêtèrent sur sur une ligne de terre nue qui traversait la prairie, +entre moi et l'endroit où les animaux paissaient. C'était une brisure dans +la surface de la plaine, une route de buffalo ou le lit d'un arroyo. Dans +tout les cas, c'était le couvert dont j'avais besoin, car les antilopes +n'en étaient pas à plus de cent yards, et s'en rapprochaient tout en +broutant. Je quittai les buissons et me dirigeai, en me laissant glisser +le long de la pente, vers le point où l'enfoncement me paraissait le plus +marqué. Là, à ma grande surprise, je me trouvai au bord d'un large arroyo, +dont l'eau, claire et peu profonde, coulait doucement sur un lit de sable +et de gypse. Les bords ne s'élevaient pas à plus de trois pieds du niveau, +de l'eau, excepté à l'endroit où l'escarpement venait rencontrer le +courant. Là, il y avait une élévation assez forte; je longeai la base, +j'entrai dans le canal et me mis en devoir de le remonter. J'arrivai +bientôt, comme j'en avais l'intention, à la place où le courant, après +avoir suivi une ligne parallèle à l'escarpement, le traversait en le +coupant à pic. Là, je m'arrêtai, et regardai avec toutes sortes de +précautions par-dessus le bord. Les antilopes s'étaient rapprochées à +moins d'une portée de fusil de l'arroyo; mais elles étaient encore loin de +mon poste. Elles continuaient à brouter tranquillement, insouciantes du +danger. Je redescendis, et repris ma marche dans l'eau. + +C'était une rude besogne que de marcher dans cette voie. Le lit de la +ravine était formé d'une terre molle qui cédait sous le pied, et il me +fallait éviter de faire le moindre bruit, sous peine d'effaroucher le +gibier; mais j'étais soutenu dans mes efforts par la perspective d'avoir +de la venaison fraîche pour mon souper. Après avoir péniblement parcouru +quelques cents yards, je me trouvai en face d'un petit buisson d'absinthe +qui touchait à la rive. + +--Je suis assez près, pensai-je, et ceci me servira de couvert. + +Tout doucement je me dressai jusqu'à ce que je pusse voir à travers les +feuilles. La position était excellente. J'épaulai mon fusil, et, visant au +coeur du mâle, je lâchai la détente. L'animal fit un bond et retomba sur +le flanc, sans vie. J'étais sur le point de m'élancer pour m'assurer de ma +proie, lorsque j'observai que la femelle, au lieu de s'enfuir comme je m'y +attendais, s'approchait de son compagnon gisant, et flairait anxieusement +toutes les parties de son corps. Elle n'était pas à plus de vingt yards de +moi, et je distinguais l'expression d'inquiétude et d'étonnement dont son +regard était empreint. Tout à coup, elle parut comprendre la triste +vérité, et, rejetant sa tête en arrière, elle se mit à pousser des cris +plaintifs et à courir en rond autour de son corps inanimé. Mon premier +mouvement avait été de recharger et de tuer la femelle; mais je me sentais +désarmé par sa voix plaintive qui me remuait le coeur. En vérité, si +j'avais pu prévoir un aussi lamentable spectacle, je ne me serais point +écarté de la route. Mais la chose était sans remède. + +--Je lui ai fait plus de mal que si je l'avais tuée elle-même, pensai-je; +le mieux que je puisse faire pour elle, maintenant, c'est de la tuer +aussi. + +En vertu de ce principe d'humanité, qui devait lui être fatal, je restai à +mon poste; je rechargeai mon fusil; je visai de nouveau, et le coup +partit. Quand la fumée fut dissipée, je vis la pauvre petite créature +sanglante sur le gazon, la tête appuyée sur le corps de son mâle inanimé. +Je mis mon rifle sur l'épaule, et je me disposais à me porter en avant, +lorsque, à ma grande surprise, je me sentis pris par les pieds. J'étais +fortement retenu, comme si mes jambes eussent été serrées dans un étau! Je +fis un effort pour me dégager, puis un second, plus violent, mais sans +aucun succès: au troisième, je perdis l'équilibre, et tombai à la renverse +dans l'eau. A moitié suffoqué, je parvins à me mettre debout, mais +uniquement pour reconnaître que j'étais retenu aussi fortement +qu'auparavant. De nouveau je m'agitai pour dégager mes jambes; mais je ne +pouvais les ramener ni en avant, ni en arrière, ni à droite, ni à gauche; +de plus, je m'aperçus que j'enfonçais peu à peu. Alors l'effrayante vérité +se fit jour dans mon esprit: _j'étais pris dans un sable mouvant!_ + +Un sentiment d'épouvante passa dans tout mon être. Je renouvelai mes +efforts avec toute l'énergie du désespoir. Je me penchais d'un côté, puis +de l'autre, tirant à me déboîter les genoux. Mes pieds étaient toujours +emprisonnés; impossible de les bouger d'un pouce. Le sable élastique +s'était moulé autour de mes bottes de peau de cheval, et collait le cuir +au-dessus des chevilles, de telle sorte que je ne pouvais en dégager mes +jambes, et je sentais que j'enfonçais de plus en plus, peu à peu, mais +irrésistiblement, et d'un mouvement continu, comme si quelque monstre +souterrain m'eût tout doucement tiré à lui! Je frissonnai d'horreur, et je +me mis à crier au secours! Mais qui pouvait m'entendre! il n'y avait +personne dans un rayon de plusieurs milles, pas un être vivant. + +Si pourtant: le hennissement de mon cheval me répondit du haut de la +colline, semblant se railler de mon désespoir. Je me penchai en avant +autant que ma position me le permettait, et, de mes doigts convulsifs, je +commençai à creuser le sable. A peine pouvais-je en atteindre la surface, +et le léger sillon que je traçais était aussitôt comblé que formé. Une +idée me vint. Mon fusil mis en travers pourrait me supporter. Je le +cherchai autour de moi. On ne le voyait plus. Il était enfoncé dans le +sable. Pouvais-je me coucher par terre pour éviter d'enfoncer davantage? +Non il y avait deux pieds d'eau; je me serais noyé. Ce dernier espoir +m'échappa aussitôt qu'il m'apparut. Je ne voyais plus aucun moyen de +salut. J'étais incapable de faire un effort de plus. Une étrange stupeur +s'emparait de moi. Ma pensée se paralysait. Je me sentais devenir fou. +Pendant un moment, ma raison fut complètement égarée. + +Après un court intervalle, je recouvrai mes sens. Je fis un effort pour +secouer la paralysie de mon esprit, afin du moins d'aborder comme un homme +doit le faire, la mort, que je sentais inévitable. Je me dressai tout +debout. Mes yeux atteignaient jusqu'au niveau de la prairie, et +s'arrêtèrent sur les victimes encore saignantes de ma cruauté. Le coeur me +battit à cette vue. Ce qui m'arrivait était-il une punition de Dieu? Avec +un humble sentiment de repentir, je tournai mon visage vers le ciel, +redoutant presque d'apercevoir quelque signe de la colère céleste.... Le +soleil brillait du même éclat qu'auparavant, et pas un nuage ne tachait la +voûte azurée. Je demeurai les yeux levés au ciel, et priai avec une +ferveur que connaissent ceux-là seulement qui se sont trouvés dans des +situations périlleuses analogues à celle où j'étais. + +Comme je continuais à regarder en l'air, quelque chose attira mon +attention. Je distinguai sur le fond bleu du ciel la silhouette d'un grand +oiseau. Je reconnus bientôt l'immonde oiseau des plaines, le vautour noir. +D'où venait-il? Qui pouvait le savoir? A une distance infranchissable pour +le regard de l'homme, il avait aperçu ou senti les cadavres des antilopes, +et maintenant sur ses larges ailes silencieuses il descendait vers le +festin de la mort. Bientôt un autre, puis encore un, puis une foule +d'autres se détachèrent sur les champs azurés de la voûte céleste, et, +décrivant de larges courbes, s'abaissèrent silencieusement vers la terre. +Les premiers arrivés se posèrent sur le bord de la rive, et après avoir +jeté un coup d'oeil autour d'eux, se dirigèrent vers leurs proies. +Quelques secondes après, la prairie était noire de ces oiseaux immondes +qui grimpaient sur les cadavres des antilopes, et battaient de l'aile en +enfonçant leurs becs fétides dans les yeux de leurs proies. Puis vinrent +les loups décharnés, affamés, sortant des fourrés de cactus et rampant, +comme des lâches, à travers les sinuosités de la prairie. Un combat +s'ensuivit, dans lequel les vautours furent mis en fuite, puis les loups +se jetèrent sur la proie et se la disputèrent, grondant les uns contre les +autres, et s'entre-déchirant. + +--Grâce à Dieu! pensai-je, je n'aurai pas du moins à craindre d'être ainsi +mis en pièces! + +Je fus bientôt délivré de cet affreux spectacle. Mes yeux n'arrivaient +plus au niveau de la berge. Le vert tapis de la prairie avait eu mon +dernier regard. Je ne pouvais plus voir maintenant que les murs de terre +qui encaissaient le ruisseau, et l'eau qui coulait insouciante autour de +moi. Une fois encore je levai les yeux au ciel, et avec un coeur plein de +prières, je m'efforçai de me résigner à mon destin. En dépit de mes +efforts pour être calme, les souvenirs des plaisirs terrestres, des amis, +du logis, vinrent m'assaillir et provoquèrent par intervalles de violents +paroxysmes pendant lesquels je m'épuisais en efforts réitérés, mais +toujours impuissants. J'entendis de nouveau le hennissement de mon cheval. +Une idée soudaine frappa mon esprit, et me rendit un nouvel espoir: +peut-être mon cheval.... Je ne perdis pas un moment. J'élevai ma voix +jusqu'à ses cordes les plus hautes, et appelai l'animal par son nom. Je +l'avais attaché, mais légèrement. Les branches de cactus pouvaient se +rompre. J'appelai encore, répétant les mots auxquels il était habitué. +Pendant un moment tout fut silence, puis j'entendis les sons précipités de +ses sabots, indiquant que l'animal faisait des efforts pour se dégager; +ensuite je pus reconnaître le bruit cadencé d'un galop régulier et mesuré. +Les sons devenaient plus proches encore et plus distincts, jusqu'à ce que +l'excellente bête se montrât sur la rive au-dessus de moi. Là, Moro +s'arrêta, secouant la tête, et poussa un bruyant hennissement. Il +paraissait étonné, et regardait de tous côtés, renâclant avec force. Je +savais qu'une fois qu'il m'aurait aperçu, il ne s'arrêterait pas jusqu'à +ce qu'il eût pu frotter son nez contre ma joue, car c'était sa coutume +habituelle. Je tendis mes mains vers lui et répétai encore les mots +magiques. Alors, regardant en bas, il m'aperçut, et, s'élançant aussitôt, +il sauta dans le canal. Un instant après, je le tenais par la bride. + +Il n'y avait pas de temps à perdre; l'eau m'atteignait presque jusqu'aux +aisselles. Je saisis la longe, et, la passant sous la sangle de la selle, +je la nouai fortement, puis je m'entourai le corps avec l'autre bout. +J'avais laissé assez de corde entre moi et la sangle pour pouvoir exciter +et guider le cheval dans le cas où il faudrait un grand effort pour me +tirer d'où j'étais. Pendant tous ces préparatifs, l'animal muet semblait +comprendre ce que je faisais. Il connaissait aussi la nature du terrain +sur lequel il se trouvait, car, durant toute l'opération, il levait ses +pieds l'un après l'autre pour éviter d'être pris. Mes dispositions furent +enfin terminées, et avec un sentiment d'anxiété terrible, je donnai à mon +cheval le signal de partir. Au lieu de s'élancer, l'intelligent animal +s'éloigna doucement comme s'il avait compris ma situation. La longe se +tendit, je sentis que mon corps se déplaçait, et, un instant après, +j'éprouvai une de ces jouissances profondes impossibles à décrire, en me +trouvant dégagé de mon tombeau de sable. Un cri de joie s'échappa de ma +poitrine. Je m'élançai vers mon cheval, je lui jetai mes deux bras autour +du cou; je l'embrassai avec autant de délices que s'il eût été une +charmante jeune fille. Il répondit à mes embrassements par un petit cri +plaintif qui me prouva qu'il m'avait compris. Je me mis en quête de mon +rifle. Heureusement qu'il n'était pas très-enfoncé, et je pus le ravoir. +Mes bottes étaient restées dans le sable; mais je ne m'arrêtai point à les +chercher. La place où je les avais perdues m'inspirait un sentiment de +profonde terreur. + +Sans plus attendre, je quittai les bords de l'arroyo, et, montant à cheval +je me dirigeai au galop vers la route. Le soleil était couché quand +j'arrivai au camp, où je fus accueilli par les questions de mes compagnons +étonnés: + +--Avez-vous trouvé beaucoup de chèvres? Où sont donc vos bottes?--Est-ce à +la chasse ou à la pêche que vous avez été? + +Je répondis à toutes ces questions en racontant mon aventure, et cette +nuit-là encore je fus le héros du bivouac. + + + +V + + +SANTA-FÉ. + +Après avoir employé une semaine à gravir les montagnes rocheuses, nous +descendîmes dans la vallée du Del-Norte, et nous atteignîmes la capitale +du Nouveau-Mexique, la célèbre ville de Santa-Fé. Le lendemain, la +caravane elle-même arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la +route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient +suivi la voie la plus rapide. Nous n'eûmes aucune difficulté relativement +à l'entrée de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars +d'_alcavala_ pour chaque wagon. C'était une extorsion qui dépassait le +tarif; mais les marchands étaient forcés d'accepter cet impôt. Santa-Fé +est l'entrepôt de la province, et le chef-lieu de son commerce. En +l'atteignant, nous fîmes halte et établîmes notre camp hors des murs. + +Saint-Vrain, quelques autres propriétaires et moi nous nous installâmes à +la _fonda_, où nous cherchâmes dans le délicieux vin d'el Paso l'oubli des +fatigues que nous avions endurées à travers les plaines. La nuit de notre +arrivée se passa tout entière en festins et en plaisirs. Le lendemain +matin, je fus éveillé par la voix de mons Godé, qui paraissait de joyeuse +humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers +canadiens. + +--Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant éveillé, aujourd'hui, ce soir, +il y a une grande _funcion_,--un bal--ce que les Mexicains appellent le +fandago. C'est très-beau, monsieur. Vous aurez bien sûr un grand plaisir à +voir un _fandago_ mexicain. + +--Non, Godé. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la +danse que les vôtres. + +--C'est vrai, monsieur, mais un fandago! ça mérite d'être vu. Ça se +compose de toutes sortes de pas: le _bolero_, la valse, la _coûna_, et +beaucoup d'autres; le tout mélangé de _pouchero_. Allez! monsieur, vous +verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de très-courts... Ah! +diable!... de très-courts... comment appelez-vous cela en américain? + +--Je ne sais pas de quoi vous voulez parler. + +--Cela! cela, monsieur. + +Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse. + +--Ah! pardieu, je le tiens!--_Petticoes_, de très-courts _petticoes_. +Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un +fandago mexicain. + +Las niñas de Durango +Conmigo bailandas, +Al cielo saltandas +En el fan-dango--en el fan-dango. + +Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago. +Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai maître de ballets! Mais il +est de _sangre_... de sang français, vraiment. Voyez donc! + +Al cielo saltandas +En el fan-dan-go--en el fan-dang... + +--Eh! Godé? + +--Monsieur. + +--Cours à la cantine et demande, prends à crédit, achète ou chippe une +bouteille du meilleur Paso. + +--Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda Godé avec +une grimace significative. + +--Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voilà de l'argent. Du meilleur +Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, _vaya!_ + +--Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit, à ce que je +vois. + +--J'ai une migraine qui me fend la tête. + +--Ah! ah! ah! C'est comme moi tout à l'heure; mais Godé est allé chercher +le remède. Poil de chien guérit la morsure. Allons, en bas du lit. + +--Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre médecine. + +--C'est juste. Vous vous trouverez mieux après. Dites-moi, comment vous +trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein? + +--Vous appelez cela une ville! + +--Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la _ciudad de Santa-Fé_, +la fameuse ville de Santa-Fé, la capitale du _Nuevo-Mejico_, la métropole +de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs. + +--Et voilà le progrès accompli dans une période de trois cents ans! En +vérité, ce peuple semble à peine arrivé aux premiers échelons de la +civilisation! + +--Dites plutôt qu'il en a dépassé les derniers. Ici, dans cette oasis +lointaine, vous trouverez peinture, poésie, danse, théâtre et musique, +fêtes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui +caractérisent une nation en déclin. Vous rencontrerez en foule des don +Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Roméos, moins le coeur, et +des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez... toutes sortes de +choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.--Holà! +_muchacho!_ + +--_Que es señor_ + +--Avez-vous du café? + +--_Si, señor._ + +--Apportez deux tasses: _dos tazas_, entendez-vous, et leste! _Aprisa! +aprisa!_ + +--_Si, señor._ + +--Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu +le vin? + +--C'est un vin délicieux, monsieur Saint-Vrain! ça vaut presque les vins +Français. + +--Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) délicieux, vous pouvez le dire, mon +cher Godé! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un +buffalo. Voyez, il pétille comme de l'eau de Seltz![1] comme _fontaine qui +bouille_. Eh! Godé? + +[Note 1: Nom d'une localité où il y a des eaux gazeuses, aux États-Unis.] + +--Oui, monsieur; absolument comme _fontaine qui bouille_, parbleu! oui. + +--Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-là; c'est pur jus de la +vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront +un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique! + +--Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays? + +--Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette +race de singes dans la création? uniquement à embarrasser la terre.--Eh +bien, garçon, vous avez apporté le café? + +--_Ya, esta, señor_. + +--Allons, prenez-moi quelques gorgées de cette liqueur, cela vous remettra +sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du café, par exemple; les +Espagnols sont passés maîtres en cela. + +--Qu'est-ce que ce _fandago_ dont Godé m'a parlé? + +--Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soirée, vous y viendrez, +sans doute? + +--Par pure curiosité! + +--Très-bien! votre curiosité sera satisfaite. + +--Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa présence, et, +dit-on, sa charmante señora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne. + +--Et pourquoi pas? + +--Il a trop peur qu'un de ces sauvages _americanos_ ne prenne fantaisie de +l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallée. Par +sainte Marie! c'est une charmante créature,--continua Saint-Vrain, se +parlant à lui-même,--et je sais quelqu'un... Oh! le vieux tyran maudit! +Pensez-y donc un peu! + +--A quoi? + +--Mais à la manière dont il nous a traités. Cinq cents dollars par wagon! +et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars. + +--Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement.... + +--Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui +qui est le gouvernement ici. Et, grâce aux ressources qu'il tire de ces +impôts, il gouverne les misérables habitants avec une verge de fer. +Pauvres diables! + +--Et ils le haïssent, je suppose? + +--Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison. + +--Pourquoi donc alors ne se révoltent-ils pas? + +--Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux? +Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines +irréconciliables. + +--Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armée bien formidable: il n'a +point de gardes du corps. + +--Des gardes du corps, s'écria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez +dehors les voilà, ses gardes du corps. + +--_Indios bravos! les Navajoes!_ exclama Godé au même instant. + +Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapés dans des +sérapés rayés passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur +démarche lente et fière, les faisaient facilement distinguer des _indios +manzos_, des _pueblos_, porteurs d'eau et bûcherons. + +--Sont-ce des Navajoes? demandai-je. + +--Oui, monsieur, oui, reprit Godé avec quelque animation. Sacrr...! des +Navajoes, de véritables et damnés Navajoes! + +--Il n'y a pas à s'y tromper, ajouta Saint-Vrain. + +--Mais les Navajoes sont les ennemis déclarés des Nouveaux-Mexicains. +Comment sont-ils ici? prisonniers? + +--Ont-ils l'air de prisonniers? + +Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivité ni dans leurs +regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fièrement le long du mur, +lançant de temps à antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain +et méprisant. + +--Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers +l'ouest. + +--C'est là un de ces mystères du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous +donnerai quelques éclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant +sous la protection d'un traité de paix qui les lie, tant qu'il ne leur +convient pas de le rompre. Quant à présent, ils sont aussi libres ici que +vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point +surpris de les rencontrer ce soir au fandango. + +--J'ai entendu dire que les Navajoes étaient cannibales? + +--C'est la vérité. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des +yeux ce petit garçon joufflu, qui paraît instinctivement en avoir peur. Il +est heureux pour ce petit drôle qu'il fasse grand jour, sans cela il +pourrait bien être étranglé sous une de ces couvertures rayées. + +--Parlez-vous sérieusement, Saint-Vrain! + +--Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Godé en sait assez +pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur? + +--C'est vrai, monsieur. J'ai été prisonnier dans la Nation: non pas chez +les Navagh, mais chez les damnés d'Apaches. C'est la même chose, pendant +trois mois. J'ai vu les sauvages manger,--_eat_,--un, deux _trie, trie_ +enfants rôtis, comme si c'étaient des bosses de buffles. C'est vrai, +monsieur, c'est très-vrai. + +--C'est la vraie vérité: les Apaches et les Navajoes enlèvent des enfants +dans la vallée, ici, lors de leurs grandes expéditions; et ceux qui ont +été à même de s'en instruire assurent qu'ils les font rôtir. Est-ce pour +les offrir en sacrifice au dieu féroce Quetzalcoatl? est-ce par goût pour +la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu vérifier. Bien peu +parmi ceux qui ont visité leurs villes ont eu, comme Godé, la chance d'en +sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure à traverser la sierra de +l'ouest. + +--Et comment avez-vous fait, monsieur Godé pour sauver votre chevelure? + +--Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas être scalpé. +Ce que les trappeurs yankees appellent _hur_, ma chevelure, est de la +fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voilà, monsieur. + +En disant cela, le Canadien ôta sa casquette, et, avec elle, ce que +jusqu'à ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclée, +c'était une perruque. + +--Maintenant, messieurs, s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment +ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnés n'en +toucheront pas la prime, sacr-r-r...! + +Saint-Vrain et moi ne pûmes nous empêcher de rire à la transformation +comique de la figure du Canadien. + +--Allons, Godé! le moins que vous puissiez faire après cela, c'est de +boire un coup. Tenez, servez-vous. + +--Très-obligé, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie. + +Et le voyageur, toujours altéré avala le nectar d'el Paso comme il eût +fait d'une tasse de lait. + +--Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons. +Les affaires d'abord, le plaisir après, autant du moins que nous pourrons +nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de +quoi nous distraire à Chihuahua. + +--Vous pensez que nous irons jusque-là? + +--Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre +cargaison. Il faudra porter le reste sur le marché principal. Au camp! +allons! + + + +VI + + +LE FANDANGO. + +Le soir, j'étais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il +s'annonça du dehors en chantant: + +Las niñas de Durango +Conmigo bailandas +Al cielo... ha! + +--Êtes-vous prêt, mon hardi cavalier? + +--Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi. + +--Dépêchez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par là. Quoi! +c'est là votre costume de bal! Ha! ha! ha! + +Et Saint-Vrain éclata de rire en me voyant vêtu d'un habit bleu et d'un +pantalon noir assez bien conservés. + +--Eh! mais sans doute, répondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous à +redire?--Mais est-ce là votre habit de bal, à vous? + +Mon ami n'avait rien changé à son costume; il portait sa blouse de chasse +frangée, ses guêtres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets. + +--Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et +si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez ôté. +Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu à +longues basques! Ha! ha! ha! + +--Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas, +peut-être, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets à la ceinture? + +--Et de quelle autre manière voulez-vous que je les porte? dans mes mains? + +--Laissez-les ici. + +--Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut +deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente à aller à un fandango +de Santa-Fé sans ses pistolets à six coups. Allons, remettez votre blouse, +couvrez vos jambes comme elles l'étaient, et bouclez-moi cela autour de +vous. C'est le _costume de bal_ de ce pays-ci. + +--Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsi _comme il faut_, ça me +va. + +--Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure. + +L'habit bleu fut replié et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait +raison. En arrivant au lieu de réunion, une grande _sala_ dans le +voisinage de la _plaza_, nous le trouvâmes rempli de chasseurs, de +trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumés comme ils le sont +dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigènes avec +autant de _señoritas_, que je reconnus, à leurs costumes, pour être des +_poblanas_, c'est-à-dire appartenant à la plus basse classe; la seule +classe de femme, au surplus, que des étrangers pussent rencontrer à +Santa-Fé. + +Quand nous entrâmes, la plupart des hommes s'étaient débarrassés de leurs +sérapés pour la danse, et montraient dans tout leur éclat le velours +brodé, le maroquin gaufré, et les bérets de couleurs voyantes. Les femmes +n'étaient pas moins pittoresques dans leurs brillantes _naguas_, leurs +blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes +étaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse était +parvenue jusque dans ces régions reculées. + +--Avez-vous entendu parler du télégraphe électrique? + +--No, señor. + +--Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer? + +--_Quien sabe!_ + +--La polka! + +--_Ah! señor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!_ + +La salle de bal était une grande _sala_ oblongue, garnie de banquettes +tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient +leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des +contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphée faisaient +résonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps, +ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, à la manière indienne. +Dans un autre angle, les montagnards, altérés, fumaient des _puros_ en +buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la _sala_ de leurs +sauvages exclamations. + +--Holà, ma belle enfant! _vamos, vamos_, à danser! _mucho bueno! mucho +bueno!_ voulez-vous? + +C'est un grand gaillard à la mine brutale, de six pieds et plus, qui +s'adresse à une petite _poblana_ sémillante. + +--_Mucho bueno, señor Americano!_ répond la dame. + +--Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille légère! Vous pourriez +servir de plumet à mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de +l'_aguardiente_[1] Ou du vin? + +[Note 1: _Aguardiente_, sorte d'eau-de-vie de blé de maïs.] + +--_Copitita de vino, señor._ (Un tout petit verre de vin, monsieur.) + +--Voici, ma douce colombe; avalez-moi ça en un saut d'écureuil!... +Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite! + +--_Gracias, señor Americano!_ + +--Comment! vous comprenez cela? _usted entiende_, vous entendez? + +--_Si, señor_. + +--Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours? + +--_No entiende_. + +--Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme ça. + +Et le lourdaud chasseur commence à se balancer devant sa partenaire, en +imitant les allures de l'ours gris. + +--Holà, Bill! crie un camarade, tu vas être pris au piège, si tu ne te +tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins? + +--Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frappé là, dit le chasseur +étendant sa large main sur la région du coeur. + +--Prends garde à toi, bonhomme! c'est une jolie fille, après tout. + +--Très-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi à ses pieds! + +--Beaux yeux qui ne demandent qu'à se rendre; oh! les jolies jambes! + +--Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la +céder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de +la tribu des Crow que j'avais épousée sur les bords du Yeller-Stone. + +--Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux, +que la fille y consente, et il ne t'en coûtera qu'un collier de perles. + +--Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier. + +--Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son +chemin. Débarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles. + +--Gare à droite et à gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant. + +--_Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!_ + +L'arrivée d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros +homme fastueux, à tournure de prêtre, faisait son entrée, accompagné de +plusieurs individus. C'était le gouverneur avec sa suite, et un certain +nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'élite de la +société new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants étaient des +militaires revêtus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit +bientôt pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse. + +--Où est la señora Armijo? demandai-je tout bas à Saint-Vrain. + +--Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais +pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez à vous +divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir. + +Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa à travers la foule et +disparut. + +Depuis mon entrée, j'étais demeuré assis sur une banquette, près de +Saint-Vrain, dans un coin écarté de la salle. Un homme d'un aspect tout +particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et était plongé +dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarqué cet homme tout en entrant, et +j'avais remarqué aussi que Saint-Vrain avait causé avec lui; mais je +n'avais pas été présenté, et l'interposition de mon ami avait empêché un +examen plus attentif de ma part, jusqu'à ce que Saint-Vrain se fût retiré. +Nous étions maintenant l'un près de l'autre, et je commençai à pousser une +sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui +avaient frappé mon attention par leur étrangeté. Ce n'était pas un +Américain; on le reconnaissait à son vêtement, et cependant sa figure +n'était pas mexicaine. Ses traits étaient trop accentués pour un Espagnol, +quoique son teint, hâlé par l'air et le soleil, fût brun et bronzé. La +figure était rasée, à l'exception du menton, qui était garni d'une barbe +noire taillée en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre +d'un chapeau rabattu, était bleu et doux. Les cheveux noirs et ondulés, +marqués çà et là d'un fil d'argent. Ce n'étaient point là les traits +caractéristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Américain; et, +n'eût été son costume, j'aurais assigné à mon voisin une toute autre +origine. Mais il était entièrement vêtu à la mexicaine, enveloppé d'une +_manga_ pourpre, rehaussée de broderies de velours noir le long des bords +et autour des ouvertures. Comme ce vêtement le couvrait presque en entier, +je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours +vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme +la neige, pendant le long des coutures. La partie intérieure des +calzoneros était garnie de basane noire gaufrée, et venait joindre les +tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts éperons en acier. La +large bande de cuir piqué qui soutenait les éperons et passait sur le +cou-de-pied donnait à cette partie le contour particulier que l'on +remarque dans les portraits des anciens chevaliers armés de toutes +pièces. Il portait un sombrero noir à larges bords, entouré d'un large +galon d'or. Une paire de ferrets, également en or, dépassait la bordure; +mode du pays. Cet homme avait son sombrero penché du côté de la lumière, +et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'était pas +disgracié sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, était ouverte et +attrayante; ses traits avaient dû être beaux autrefois, avant d'avoir été +altérés, et couverts d'un voile de profonde mélancolie par des chagrins +que j'ignorais. C'était l'expression de cette tristesse qui m'avait +frappé au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en +le regardant de côté, je m'aperçus qu'il m'observait de la même manière, +et avec un intérêt qui semblait égal au mien. Il fit sans doute la même +découverte, et nous nous retournâmes en même temps de manière à nous +trouver face à face; alors l'étranger tira de sa manga un petit cigarero +brodé de perles et me le présenta gracieusement en disant: + +--_Quiere a fumar, caballero?_ (Désirez-vous fumer, monsieur?) + +--Volontiers, je vous remercie,--répondis-je en espagnol. + +Et en même temps je tirai une cigarette de l'étui. + +A peine avions-nous allumé, que cet homme, se tournant de nouveau vers +moi, m'adressa à brûle-pourpoint cette question inattendue: + +--Voulez-vous vendre votre cheval? + +--Non. + +--Pour un bon prix? + +--A aucun prix. + +--Je vous en donnerai cinq cents dollars. + +--Je ne le donnerais pas pour le double. + +--Je vous en donnerai le double. + +--Je lui suis attaché. Ce n'est pas une question d'argent. + +--J'en suis désolé. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval. + +Je regardai mon interlocuteur avec étonnement et répétai machinalement ses +derniers mots. + +--Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas? + +--Non, je viens du Rio-Abajo. + +--Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte? + +--Oui. + +--Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler à un autre +et traiter de quelque autre cheval. + +--Oh! non; c'est bien du vôtre qu'il s'agit, un étalon noir, avec le nez +roux, et à tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus +de l'oeil gauche. + +Ce signalement était assurément celui de Moro, et je commençai à éprouver +une sorte de crainte superstitieuse à l'endroit de mon mystérieux voisin. + +--En vérité, répliquai-je, c'est tout à fait cela; mais j'ai acheté cet +étalon, il y a plusieurs mois, à un planteur louisianais. Si vous arrivez +de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le +demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon +cheval? + +--_Dispensadme, caballero!_ je ne prétends rien de semblable. +Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval +américain. Le vôtre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me +convenir, et, à ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer à +prix d'argent. + +--Je le regrette vivement; mais j'ai éprouvé les qualités de l'animal. +Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que +je consentisse à m'en séparer. + +--Ah! señor, c'est un motif bien puissant qui me rend si désireux de +l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-être...--Il hésita un moment. +--Mais non, non, non! + +Après avoir murmuré quelques paroles incohérentes au milieu desquelles je +pus distinguer les mots _buenas noches, caballero!_ l'étranger se leva en +conservant les allures mystérieuses qui le caractérisaient, et me quitta. +J'entendis le cliquetis de ses éperons pendant qu'il se frayait lentement +un chemin à travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre. + +Le siège vacant fut immédiatement occupé par une _manola_ tout en noir, +dont la brillante _nagua_, la chemisette brodée, les fines chevilles et +les petits pieds chaussés de pantoufles bleues attirèrent mon +attention. C'était tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de +temps en temps, l'éclair d'un grand oeil noir m'arrivait à travers +l'ouverture du _rebozo tapado_ (mantille fermée). Peu à peu le _rebozo_ +devint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis +d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice. +L'extrémité de la mantille fut adroitement rejetée par-dessus l'épaule +gauche, et découvrit un bras nu, arrondi, terminé par une grappe de petits +doigts chargés de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement +timide; mais, à la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir +plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur +espagnol: + +--Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse? + +La malicieuse petite manola baissa d'abord la tête en rougissant; puis, +relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me répondit avec +une douce voix de canari: + +--_Con gusto, señor_ (avec plaisir, monsieur). + +--Allons! m'écriai-je, enivré de mon triomphe. + +Et, saisissant la taille de ma brillante danseuse, je m'élançai dans le +tourbillonnement du bal. + +Nous revînmes à nos places, et, après nous être rafraîchis avec un verre +d'Albuquerque, un massepain et une cigarette, nous reprîmes notre élan. +Cet agréable programme fut répété à peu près une demi-douzaine de fois; +seulement, nous alternions la valse avec la polka, car ma manola dansait +la polka aussi bien que si elle fût née en Bohême. Je portais à mon petit +doigt un diamant de cinquante dollars, que ma danseuse semblait trouver +_muy buonito_. La flamme de ses yeux m'avait touché le coeur, et les +fumées du champagne me montaient à la tête; je commençai à calculer le +résultat que pourrait avoir la translation de ce diamant de mon petit +doigt au médium de sa jolie petite main, où sans doute il aurait produit +un charmant effet. Au même instant je m'aperçus que j'étais surveillé de +près par un vigoureux _lepero_ de fort mauvaise mine, un vrai _pelado_ qui +nos suivait des yeux, et quelquefois de sa personne, dans toutes les +parties de la salle. L'expression de sa sombre figure était un mélange de +férocité et de jalousie que ma danseuse remarquait fort bien, mais qu'elle +me semblait assez peu soucieuse de calmer. + +--Quel est cet homme? lui demandai-je tout bas, comme il venait de passer +près de nous, enveloppé dans son sérapé rayé. + +--_Esta mi marido, señor_ (c'est mon mari, monsieur), me répondit-elle +froidement. + +Je renfonçai ma bague jusqu'à la paume et tins ma main serrée comme un +étau. Pendant ce temps, le whisky de Thaos avait produit son effet sur les +danseurs. Les trappeurs et les voituriers étaient devenus bruyants et +querelleurs! Les _leperos_ qui remplissaient la salle, excités par le vin, +la jalousie, leur vieille haine, et la danse, devenaient de plus en plus +sombres et farouches. Les blouses de chasses frangées et les grossières +blouses brunes trouvaient faveur auprès des _majas_ aux yeux noirs à qui +le courage inspirait autant de respect que de crainte; et la crainte est +souvent un motif d'amour chez ces sortes de créatures. + +Quoique les caravanes alimentassent presque exclusivement le marché de +Santa-Fé, et que les habitants eussent un intérêt évident à rester en bons +termes avec les marchands, les deux races, anglo-américaine et +hispano-indienne, se haïssent cordialement; et cette haine se manifestait +en ce moment, d'un côté par un mépris écrasant, et de l'autre par des +_carajos_ concentrés et des regards féroces respirant la vengeance. + +Je continuais à babiller avec ma gentille partenaire. Nous étions assis +sur la banquette où je m'étais placé en arrivant. En regardant par hasard +au-dessus de moi, mes yeux s'arrêtèrent sur un objet brillant. Il me +sembla reconnaître un couteau dégainé qu'avait à la main _su marido_, qui +se tenait debout derrière nous comme l'ombre d'un démon. Je ne fis +qu'entrevoir comme un éclair ce dangereux instrument, et je pensais à me +mettre en garde, lorsque quelqu'un me tira par la manche; je me retournai +et me trouvai en face de mon précédent interlocuteur à la manga pourpre. + +--Pardon, monsieur, me dit-il en me saluant gracieusement; je viens +d'apprendre que la caravane pousse jusqu'à Chihuahua. + +--Oui; nous n'avons pas acheteurs ici pour toutes nos marchandises. + +--Vous y allez, naturellement? + +--Certainement, il le faut. + +--Reviendrez-vous par ici, señor? + +--C'est très-probable. Je n'ai pas d'autre projet pour le moment. + +--Peut-être alors pourrez-vous consentir à céder votre cheval? Il vous +sera facile d'en trouver un autre aussi bon dans la vallée du Mississipi. + +--Cela n'est pas probable. + +--Mais señor, si vous y étiez disposé, voulez-vous me promettre la +préférence? + +--Oh! cela, je vous le promets de tout mon coeur. + +Notre conversation fut interrompue par un maigre et gigantesque +Missourien, à moitié ivre, qui, marchant lourdement sur les pieds de +l'étranger, cria: + +--Allons, heup, vieux marchand de graisse! donne-moi ta place. + +--_Y porqué?_ (et pourquoi?) demanda le Mexicain se dressant sur ses +pieds. + +Et toisant le Missourien avec une surprise indignée. + +--_Porky_ te damne! Je suis fatigué de danser. J'ai besoin de m'asseoir. +Voilà, vieille bête. + +Il y avait tant d'insolence et de brutalité dans l'acte de cet homme que +je ne pus m'empêcher d'intervenir. + +--Allons! dis-je en m'adressant à lui, vous n'avez pas le droit de prendre +la place de ce gentleman, et surtout d'agir d'une telle façon. + +--Eh! monsieur, qui diable vous demande votre avis? Allons, heup! je dis. + +Et il saisit le Mexicain par le coin de sa manga comme pour l'arracher de +son siège. + +Avant que j'eusse eu le temps de répliquer à cette apostrophe et à ce +geste, l'étranger était debout, et d'un coup de poing bien appliqué +envoyait rouler l'insolent à quelques pas. + +Ce fut comme un signal. Les querelles atteignirent leur plus haut +paroxysme. Un mouvement se fit dans toute la salle. Les clameurs des +ivrognes se mêlèrent aux malédictions dictées par l'esprit de vengeance; +les couteaux brillèrent hors de l'étui: les femmes jetèrent des cris +d'épouvante, et les coups de feu éclatèrent, remplissant la chambre d'une +épaisse fumée. Les lumières s'éteignirent, et l'on entendit le bruit d'une +lutte effroyable dans les ténèbres, la chute de corps pesants, les +vociférations, les jurements, etc. La mêlée dura environ cinq minutes. +N'ayant pour ma part aucun motif d'irritation contre qui que ce fût, je +restai debout à ma place sans faire usage ni de mon couteau ni de mes +pistolets; ma _maja_, effrayée, se serrait contre moi en me tenant par la +main. Une vive douleur que je ressentis à l'épaule gauche me fit lâcher +tout à coup ma jolie compagne, et, sous l'empire de cette inexpressible +faiblesse que provoque toujours une blessure reçue, je m'affaissai sur la +banquette. J'y demeurai assis jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé, +sentant fort bien qu'un ruisseau de sang s'échappait de mon dos et +imbibait mes vêtements de dessous. + +Je restai dans cette position, dis-je, jusqu'à ce que le tumulte eût pris +fin; j'aperçus un grand nombre d'hommes vêtus en chasseurs courant çà et +là en gesticulant avec violence. Les uns cherchaient à justifier ce qu'ils +appelaient une bagarre, tandis que d'autres, les plus respectables parmi +les marchands, les blâmaient. Les _leperos_ et les femmes avaient tous +disparu, et je vis que les _Americanos_ avaient remporté la victoire. +Plusieurs corps gisaient sur le plancher; c'étaient des hommes morts ou +mourants. L'un était un Américain, le Missourien, qui avait été la cause +immédiate du tumulte; les autres étaient des _pelados_. Ma nouvelle +connaissance, l'homme à la manga pourpre n'était plus là. Ma _fandanguera_ +avait également disparu, ainsi que _su marido_, et, en regardant à ma main +gauche, je reconnus que mon diamant aussi avait disparu. + +--Saint-Vrain! Saint-Vrain! criai-je en voyant la figure de mon ami se +montrer à la porte. + +--Où êtes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien, +j'espère? + +--Pas tout à fait, je crains. + +--Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Aïe! vous avez reçu un coup de couteau dans +les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espère. Otons vos habits que je voie +cela. + +--Si nous regagnions d'abord ma chambre? + +--Allons! tout de suite, mon cher garçon; appuyez-vous sur moi; appuyez, +appuyez-vous! + +Le fandango était fini. + + + +VII + + +SÉGUIN LE CHASSEUR DE SCALPS. + +J'avais eu précédemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ +de bataille. Je dis _le plaisir;_ sous certains rapports, les blessures +ont leur charme. On vous a transporté sur une civière en lieu de sûreté; +un aide de camp, penché sur le cou de son cheval écumant, annonce que +l'ennemi est en pleine déroute, et vous délivre ainsi de la crainte d'être +transpercé par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche +affectueusement vers vous, et, après avoir examiné pendant quelque temps +votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une égratignure, et vous serez guéri +avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la +gloire, de la gloire chantée par les gazettes; le mal présent est oublié +dans la contemplation des triomphes futurs, des félicitations des amis, +des tendres sourires de quelque personne plus chère encore. Réconforté par +ces espérances, vous restez étendu sur votre dur lit de camp, remerciant +presque la balle qui vous a traversé la cuisse, ou le coup de sabre qui +vous a ouvert le bras. Ces émotions, je les avais ressenties. Combien sont +différents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites +d'une blessure due au poignard d'un assassin! + +J'étais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait être la profondeur +de ma blessure. Étais-je mortellement atteint? Telle est la première +question que l'on s'adresse quand on s'est senti frappé. Il est rare que +le blessé puisse se rendre compte du plus ou moins de gravité de son état. +La vie peut s'échapper avec le sang à chaque pulsation des artères, sans +que la souffrance dépasse beaucoup celle d'une piqûre d'épingle. En +arrivant à la _fonda_, je tombai épuisé sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma +blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commença par examiner la +plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il était derrière +moi, et j'attendais avec impatience. + +--Est-ce profond? demandai-je. + +--Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me +fut-il répondu. Vous êtes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et +non l'homme qui vous a coutelé, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu +pour vous expédier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une +terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un +pouce de plus, et l'épine dorsale était atteinte, mon garçon? Mais vous +êtes sauf, je vous l'assure. Godé, passez-moi cette éponge! + +--Sacr-rée!... murmura Godé avec toute l'énergie française pendant qu'il +tendait l'éponge humide. + +Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf, +ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut appliquée sur la +blessure, et fixée avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas +fait mieux. + +--Voilà qui est bien arrangé, ajouta Saint-Vrain, en posant la dernière +épingle et en me plaçant dans la position la plus commode. Mais qui donc a +provoqué cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil +rôle? Et j'étais dehors, malheureusement! + +--Avez-vous remarqué un homme d'une tournure étrange? + +--Qui? celui qui portait une manga rouge? + +--Oui. + +--Qui était assis près de nous? + +--Oui. + +--Ah! je ne m'étonne pas que vous lui ayez trouvé une tournure étrange, et +il est plus étrange encore qu'il ne paraît. Je l'ai vu, je le connais, et +peut-être suis-je le seul de tous ceux qui étaient là qui puisse en dire +autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier +sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait +là. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez. + +Je racontai à Saint-Vrain toute ma conversation avec l'étranger, et les +incidents qui avaient mis fin au fandango. + +--C'est bizarre! très-bizarre! Que diable peut-il avoir tant à faire de +votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars! + +--Méfiez-vous capitaine! Godé me donnait le titre de capitaine depuis mon +aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut +payer un mille, _thousand_ dollars, pardieu! c'est que Moro lui plaît +diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval! _why_, +pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas? + +Je fus frappé de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain. + +--Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,--continua le +Canadien en se dirigeant vers la porte. + +--Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce +gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgré cela, ce n'est pas une +raison pour vous empêcher de suivre votre idée et de cacher l'animal. Il y +a assez de coquins à Santa-Fé pour voler les chevaux de tout un régiment. +Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de l'attacher tout près de cette +porte. + +Godé après avoir envoyé Santa-Fé et tous ses habitants à un pays où il +fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est-à-dire à tous les diables, se +dirigea vers la porte et disparut. + +--Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environné de tant de +mystères? + +--Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en +présentera, quelques épisodes étranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas +besoin d'être excité. C'est le fameux Séguin, le chasseur de scalps. + +--Le chasseur de scalps! + +--Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas être +autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne. + +--J'en ai entendu parler. L'infâme scélérat! l'égorgeur sans pitié +d'innocentes victimes!... + +Une forme noire s'agita sur le mur, c'était l'ombre d'un homme. Je levai +les yeux. Séguin était devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer, +s'était retourné, et se tenait près de la fenêtre, semblant surveiller la +rue. J'étais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme +de l'apostrophe, et d'ordonner à cet homme de s'ôter de devant mes yeux; +mais je me sentis impressionné par la nature de son regard, et je restai +muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris à qui +s'adressaient les épithètes injurieuses que j'avais proférées; rien dans +sa contenance ne trahissait qu'il en fût ainsi. Je remarquai seulement le +même regard qui m'avait tout d'abord attiré, la même expression de +mélancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme fût l'abominable bandit +dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocités horribles? + +--Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement +peiné de ce qui vous est arrivé. J'ai été la cause involontaire de ce +malheur. Votre blessure est-elle grave? + +--Non, répondis-je avec une sécheresse qui sembla le déconcerter. + +--J'en suis heureux, reprit-il après une pause. Je venais vous remercier +de votre généreuse intervention; je quitte Santa-Fé dans dix minutes, et +je viens vous faire mes adieux. + +Il me tendit la main. Je murmurai le mot «adieu,» mais sans répondre à son +geste par un geste semblable. Les récits des cruautés atroces associées au +nom de cet homme me revenaient à l'esprit, et je ressentais une profonde +répulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revêtit une +étrange expression quand il s'aperçut que j'hésitais. + +--Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin. + +--Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur. + +--Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous, +monsieur, retirez-vous! + +Il arrêta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait +aucun symptôme de colère; il retira sa main sous les plis de sa manga, et, +poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre. +Saint-Vrain, qui était revenu sur la fin de cette scène, courut vers la +porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place où j'étais couché, voir +le Mexicain au moment où il traversait le vestibule. Il s'était enveloppé +jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond +abattement. Un instant après il avait disparu, ayant passé sous le porche +et de là dans la rue. + +--Il y quelque chose de vraiment mystérieux chez cet homme. Dites-moi, +Saint-Vrain... + +--Chut! chut! regardez là-has! interrompit mon ami, tandis que sa main +était dirigée vers la porte ouverte. + +Je regardai, et, à la clarté de la lune, je vis trois formes humaines +glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entrée de la cour. Leur +taille, leur attitude toute particulière et leurs pas silencieux me +convainquirent que c'étaient des Indiens. Un moment après, ils avaient +disparu sous l'ombre épaisse du porche. + +--Quels sont ces individus? demandai-je. + +--Les ennemis du pauvre Séguin, plus dangereux pour lui que vous ne le +désireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces bêtes +féroces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes, +et il sera secouru s'il est attaqué; il le sera. Demeurez tranquille, +Harry! je reviens dans moins d'une seconde. + +Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant après, je le vis +traverser rapidement la grande porte. Je restai plongé dans des réflexions +profondes sur l'étrangeté des incidents qui se multipliaient autour de +moi, et ces réflexions n'étaient pas toutes gaies. J'avais outragé un +homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il était évident +que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur +la pierre se fit entendre auprès de moi: c'était Godé avec Moro, et, un +instant après, je l'entendis enfoncer un piquet entre les pavés. Presque +aussitôt, Saint-Vrain rentra. + +--Eh bien, demandai-je, que s'est-il passé? + +--Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il était à +cheval avant qu'ils fussent près de lui, et a bientôt été hors de leur +atteinte. + +--Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre à cheval. + +--Ce n'est pas probable. Il a des compagnons près d'ici, je vous le +garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-là sur ses traces +--Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il +sera dans ses montagnes. + +--Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez à l'endroit +de cet homme extraordinaire. Ma curiosité est excitée au plus haut degré. + +--Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus +d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain, +donc. Bonsoir! bonsoir! + +Et, ce disant, mon pétulant ami me laissa entre les mains de Godé, au +repos de la nuit. + + + +VIII + + +LAISSÉ EN ARRIÈRE. + +Le départ de la caravane pour Chihuahua avait été fixé au troisième jour +après le fandango. Ce jour arrivé, je me trouve hors d'état de partir! Mon +chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir à une +mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve +contraire, je suis forcé de m'en rapporter à lui. Je n'ai pas d'autre +alternative que la triste nécessité d'attendre à Santa-Fé le retour des +marchands. + +Cloué sur mon lit par la fièvre, je dis adieu à mes compagnons. Nous nous +séparons à regret; mais surtout je suis vivement affecté en disant adieu à +Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternité avait été ma +consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une +nouvelle preuve de son amitié en se chargeant de la conduite de mes wagons +et de la vente de mes marchandises sur le marché de Chihuahua. + +--Ne vous inquiétez pas, mon garçon, me dit-il en me quittant. Tâchez de +tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut +d'écureuil; et, croyez-moi. + +Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu +vous garde! Adieu! + +Je pus me mettre sur mon séant, et, à travers la fenêtre ouverte, voir +défiler les bâches blanches des wagons, qui semblaient une chaîne de +collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonores +_huo-hya_ des voituriers. Je vis les marchands à cheval galoper à la +suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude +et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couché, inquiet et +agité, malgré l'influence consolatrice du champagne et les soins +affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever, +m'habiller et m'asseoir à ma _ventana_. De là, j'avais une belle vue de la +place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordées de maisons +brunes bâties en _adobé_ [1]. + +[Note 1: Larges briques séchées au soleil.] + +Des heures entières s'écoulent pour moi dans la contemplation des gens qui +passent. La scène n'est pas dépourvue de nouveauté et de variété. De +laides figures basanées se montrent sous les plis de noirs robozos; des +yeux menaçants lancent leurs flammes sous les larges bords des +_sombreros._ Des _poblanas_ en courts jupons et en pantoufles passent sous +ma fenêtre. Des groupes d'Indiens soumis, des _pueblos,_ arrivent des +_rancherias_ (petites fermes) voisines, frappant leurs ânes pour les faire +avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de légumes. Ils +s'installent au milieu de la place sablonneuse, derrière des tas de poires +longues, ou des pyramides de tomates et de _chile._ Les femmes, achetant +au détail, ne font que rire, chanter et babiller. La _tortillera,_ à +genoux près de son _metaté_, fait cuire sa pâte de maïs, l'étend en +feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie: _Tortillas! +tortillas! calientes!_ (Tortillas toutes chaudes). La _cocinera_ épluche +les gousses poivrées de _chile colorado_, agite le liquide rouge avec sa +cuiller de bois, et allèche les pratiques par ces mots: _Chile bueno! +excellente!--Carbon! carbon!_ crie le charbonnier!--_Agua! agua limpia!_ +chante le porteur d'eau.--_Pan fino! Pan blanco!_ hurle le boulanger. Et +une foule d'autres cris poussés par les vendeurs d'_atole_, de _huevos_ et +de _leche_, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer. + + +Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez +amusant; mais cela devient monotone, puis désagréable; jusqu'à ce qu'enfin +j'en sois obsédé au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la +fièvre. + +Quelques jours après, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec +mon fidèle Godé. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste +amas de briques préparées pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le +même _adobe_ brun, les mêmes _leperos_ de mauvaise mine, flânant aux coins +des rues; les mêmes jeunes filles aux jambes nues et chaussées de +pantoufles; les mêmes files d'ânes rossés; les mêmes bruits et les mêmes +détestables cris. Nous passons devant une espèce de masure dans un +quartier éloigné, et nous sommes salués par des voix sortant de +l'intérieur. Elles crient; _Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!_ +Sans doute le _pelado_ à qui je suis redevable de ma blessure est parmi +les canailles qui garnissent les croisées. Mais je connais trop l'anarchie +du pays pour m'aviser d'en appeler à la justice! Les mêmes cris nous +suivirent dans une autre rue, puis sur la place. Godé et moi nous +rentrâmes à la fonda convaincus qu'il n'était pas sans danger de nous +montrer en public. Nous résolûmes en conséquence de rester dans l'enceinte +de l'hôtel. + +A aucune époque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans +cette ville à demi barbare, et confiné entre les murs d'une sale auberge. +Et cet ennui était d'autant plus pesant, que je venais de traverser une +période toute de gaieté, au milieu de joyeux garçons que je me +représentais à leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en +écoutant quelque terrible histoire des montagnes. Godé partageait mes +sentiments et se désespérait comme moi. L'humeur joviale du voyageur +disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens, +mais les «s...,» les «f...,» et les «godd...» ronflaient à chaque instant, +provoqués par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris +enfin la résolution de mettre un terme à nos souffrances. + +--Nous ne pourrons jamais nous habituer à cette vie-là, Godé! dis-je un +jour à mon compagnon. + +--Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est +assommant plus assommant qu'une assemblée de quakers... + +--Je suis décidé à ne pas la mener plus longtemps. + +--Mais qu'est-ce que monsieur prétend faire? Quel moyen, capitaine? + +--Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain. + +--Mais monsieur est-il assez fort pour monter à cheval? + +--J'en veux courir le risque, Godé. Si les forces me manquent, il y a +d'autres villes le long de la rivière où nous pourrions nous arrêter. Où +que ce soit, nous serons mieux qu'ici. + +--C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la rivière: +Albuquerque, Tomé. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux +qu'ici. Santa-Fé est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en +aller, monsieur, fameux. + +--Fameux ou non, Godé, je m'en vais. Ainsi, préparez tout cette nuit, +même, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil. + +-Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je préparerai tout. + +Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de +joie. + +J'avais pris la résolution de quitter Santa-Fé à tout prix; je voulais, si +mes forces à moitié rétablies me le permettaient, suivre, et même, s'il +était possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire +que de courtes étapes à travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si +je ne pouvais parvenir à rejoindre mes amis, je m'arrêterais à Albuquerque +ou à El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une résidence +au moins aussi agréable que celle que je quittais. + +Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me +représenta que j'étais encore en très-mauvais état, que ma blessure était +loin d'être cicatrisée. Il me fit un tableau très-éloquent des dangers de +la fièvre, de la gangrène, de l'hémorragie. Voyant que j'étais résolu, il +mit fin à ses remontrances, et me présenta sa note. Elle montait à la +modeste somme de cent dollars! C'était une véritable extorsion. Mais que +pouvais-je faire? Je criai, je tempêtai. Le Mexicain me menaça de la +justice du gouverneur. Godé jura en français, en espagnol, en anglais et +en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai, +quoique avec mauvaise grâce. + +La sangsue disparut, et le maître d'hôtel lui succéda. Celui-ci, comme le +premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantité +d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis. + +--Ne partez pas! sur votre vie, señor, ne partez pas! + +--Et pourquoi, mon bon José? demandai-je. + +--Oh! _señor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!_ + +--Mais je ne vais pas du côté des Indiens. Je descends la rivière; je +traverse les villes du Nouveau-Mexique. + +--Ah! señor, les villes! vous n'avez pas de _seguridad_. Non! Non! Nulle +part on n'est à l'abri du Navajo. Nous avons des _novedades_ (des +nouvelles toutes fraîches). _Polvidera! Pobre Polvidera!_ elle a été +attaquée dimanche dernier. Dimanche, _señor_, pendant que tout le monde +était à la messe. Et puis, _señor_, les brigands ont entouré l'église; +et... _oh! caramba!_ ils ont traîné dehors tous ces pauvres gens, hommes, +femmes et enfants. Puis, _señor_, ils ont tué les hommes, et pour les +femmes... _Dios de mi alma!_ + +--Eh bien, et les femmes? + +--Oh! _señor_, toutes parties, emmenées aux montagnes par les sauvages. +_Pobres mugeres!_ + +--C'est une lamentable histoire, en vérité! mais les Indiens, à ce que +j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu'à de longs intervalles. +J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, José, +j'ai résolu d'en courir le risque. + +--Mais, _señor_, continua José abaissant sa voix au diapason de la +confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs, +_muchos, muchissimos!_ Ah! je vous le dis, _mi amo_, des voleurs blancs; +_blancos, blancos y muy feos_ (et bien dangereux) _carrai!_ + +Et José serra les poings comme s'il se fût débattu contre un ennemi +imaginaire. Tous ses efforts pour éveiller mes craintes furent inutiles. +Je répondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien +garnie de mon domestique Godé. Quand le bonhomme mexicain vit que j'étais +déterminé à le priver du seul hôte qu'il eût dans sa maison, il se retira +d'un air maussade et revint un instant après avec sa note. Comme celle du +médecin, elle était hors de toute proportion raisonnable, mais encore une +fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour, +j'étais en selle, suivi de Godé et d'une couple de mules pesamment +chargées; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo. + + + +IX + + +LE DEL-NORTE. + +Pendant plusieurs jours nous côtoyâmes le Del-Norte en le descendant. Nous +traversâmes beaucoup de villages, la plupart semblables à Santa-Fé. Nous +eûmes à franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et à suivre les +bordures de champs nombreux, étalant le vert clair des plantations de +maïs. Nous vîmes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci +paraissaient de plus en plus riches à mesure que nous nous avancions au +sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, à l'est et à l'ouest, nous +découvrions de noires montagnes dont le profil ondulé s'élevait vers le +ciel. C'était la double rangée des montagnes Rocheuses. De longs +contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la rivière, et, +en certains endroits, semblaient clore la vallée, ajoutant un charme de +plus au magnifique paysage qui se déroulait devant nous à mesure que nous +avancions. + +Nous vîmes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route; +les hommes portaient le sérapé à carreaux ou la couverture rayée des +Navajoes; le sombrero conique à larges bords; les _calzoneros_ de velours, +avec des rangées de brillantes aiguillettes attachées à la veste par +l'élégante ceinture. Nous vîmes des _mangas_ et des _tilmas_, et des +hommes chaussés de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les +femmes, nous pûmes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la +chemisette brodée. Nous vîmes encore tous les lourds et grossiers +instruments de l'agriculture: la charrette grinçante avec ses roues +pleines; la charrue primitive avec sa fourche à trois branches, à peine +écorchant le sol; les boeufs sous le joug, activés par l'aiguillon, les +houes recourbées entre les mains des cerfs-péons. Tout cela, curieux et +nouveau pour nous, indiquait un pays où les connaissances agricoles n'en +étaient qu'aux premiers rudiments. + +En route, nous rencontrâmes de nombreux _atajos_ conduits par leurs +_arrieros_. Les mules étaient petites, à poil ras, à jambes grêles et +rétives. Les _arrieros_ avaient pour montures des _mustangs_ aux jarrets +nerveux. Les selles à hauts pommeaux et à hautes dossières, les brides en +corde de crin; les figures basanées et les barbes taillées en pointe des +cavaliers; les énormes éperons sonnant à chaque pas; les exclamations: +_Hola! mula! Malraya! vaya!_ nous remarquâmes toutes ces choses, qui +étaient pour nous autant d'indices du caractère hispano-américain des +populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse +été vivement intéressé. Mais alors tout passait devant moi comme un +panorama ou comme les scènes fugitives d'un rêve prolongé. C'est avec ce +caractère que les impressions de ce voyage sont restées dans ma mémoire. +Je commençais à être sous l'influence du délire et de la fièvre. Ce +n'était qu'un commencement; néanmoins, cette disposition suffisait pour +dénaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect +étrange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur +du soleil, la poussière, la soif, et, par-dessus tout, le misérable gîte +que je trouvais dans les _posadas_ du Nouveau-Mexique m'occasionnaient des +souffrances excessives. + +Le cinquième jour, après notre départ de Santa-Fé, nous entrâmes dans le +sale petit _pueblo_ de Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit, +mais j'y trouvai si peu de chances de m'établir un peu confortablement, +que je me décidai à pousser jusqu'à _Socorro_. C'était le dernier point +habité du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible désert: la +_Jornada del muerte_ (l'étape de la mort). Godé ne connaissait pas le +pays, et à Parida je m'étais pourvu d'un guide qui nous était +indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais +appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre à Socorro, +j'avais été forcé de le garder. C'était un gaillard de mauvaise mine, velu +comme un ours et qui m'avait fortement déplu à première vue; mais je vis, +en arrivant à Socorro, que j'avais été bien informé. Impossible d'y +trouver un guide à quelque prix que ce fût, tant était grande la terreur +inspirée par la _Jornada_ et ses hôtes fréquents, les Apaches. + +Socorro était en pleine rumeur à propos de nouvelles incursions des +Indiens. Ceux-ci avaient attaqué un convoi près du passage de +Fra-Cristobal, et massacré les arrieros jusqu'au dernier. Le village était +consterné. Les habitants redoutaient une attaque, et me considérèrent +comme atteint de folie quand je fis connaître mon intention de traverser +le désert. Je commençais à craindre qu'on ne détournât mon guide de son +engagement; mais il resta inébranlable, et assura plus que jamais qu'il +nous accompagnerait jusqu'au bout. Indépendamment de la chance de +rencontrer les Apaches, j'étais en assez mauvaise position pour affronter +la _Jornada._ Ma blessure était devenue très-douloureuse, et j'étais +dévoré par la fièvre. Mais la caravane avait traversé Socorro, trois jours +seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens +compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me détermina à fixer +mon départ au lendemain matin, et à prendre toutes les dispositions +nécessaires pour une course rapide. + +Godé et moi nous nous éveillâmes avant le jour. Mon domestique sortit pour +avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la +maison pour préparer le café avant de partir. J'avais pour témoin oisif de +cette opération le maître de l'auberge, qui s'était levé et se promenait +gravement dans la salle, enveloppé dans son sérapé. Au beau milieu de ma +besogne, je fus interrompu par la voix de Godé, qui appelait du dehors: + +--Mon maître! mon maître! le gredin s'est sauvé! + +--Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauvé? + +--Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a volée et s'est sauvé +avec. Venez, monsieur, venez. + +Rempli d'inquiétude, je suivis le Canadien à l'écurie. Mon cheval!... Dieu +merci, il était là. Une des mules manquait; c'était celle que le guide +avait montée depuis Parida. + +--Peut-être n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il +soit encore dans la ville. + +Nous cherchâmes de tous côtés et envoyâmes dans toutes les directions, +mais sans succès. Nos doutes furent enfin levés par quelques hommes +arrivant pour le marché; ils avaient rencontré notre homme beaucoup plus +haut, le long de la rivière, menant la mule au triple galop.... Que +pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu'à Parida? C'était une journée de +perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas été si sot que de +prendre cette direction; l'eût-il fait, c'eût été peine perdue pour nous +que de nous adresser à la justice. En conséquence, je pris le parti de +laisser cela jusqu'à ce que le retour de la caravane me mît à même de +retrouver le voleur et de poursuivre son châtiment devant les autorités. +Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu mélangés d'une +sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait volé, lorsque je +caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris +Moro de préférence à la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu +résoudre jusqu'à présent. Je ne puis m'expliquer la préférence de cette +canaille qu'en l'attribuant à quelques scrupules d'un vieux reste +d'honnêteté, ou à la stupidité la plus complète. Je cherchai à me procurer +un autre guide; je m'adressai à tous les habitants de Socorro; mais ce fut +en vain. Ils ne connaissaient pas une âme qui voulût consentir à +entreprendre un tel voyage. + +--_Los Apaches! Los Apaches!_ + +Je m'adressai aux péons, aux mendiants de la place: + +--_Los Apaches!_ + +Partout où je me tournais, je ne recevais qu'une réponse: _Los Apaches,_ +et un petit mouvement du doigt indicateur, à la hauteur du nez, ce qui est +la façon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique. + +--Il est clair, Godé, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut +affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur? + +--Je suis prêt, mon maître; allons! + +Suivi de mon fidèle compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous +restât, je pris la route du désert. Nous dormîmes la nuit suivante au +milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de très-bonne +heure, nous entrions dans la _Jornada del Muerte_. + + + +X + + +LA JORNADA DEL MUERTE. + +Au bout de deux heures, nous avions atteint le passage de Fra-Cristobal. +Là, la route s'éloigne de la rivière et pénètre dans le désert sans eau. +Nous entrons dans le gué peu profond et nous traversons sur la rive +orientale. Nous remplissons nos outres avec grand soin, et nous laissons +nos bêtes boire à discrétion. Après une courte halte pour nous rafraîchir +nous-mêmes, nous reprenons notre marche. Quelques milles sont à peine +franchis que nous pouvons vérifier la justesse du nom donné à ce terrible +désert. Le sol est jonché d'ossements d'animaux divers. Il y a aussi des +ossements humains. Ce sphéroïde blanc, marbré de rainures grises et +dentelées, c'est un crâne humain: il est placé près du squelette d'un +cheval. Le cheval et l'homme sont tombés, ensemble, et ensemble leurs +cadavres sont devenus la proie des loups. Au milieu de leur course +altérée, ils avaient été abattus par le désespoir, ignorant que l'eau +n'était plus éloignée d'eux que d'un seul effort de plus! Nous rencontrons +le squelette d'une mule, avec son bât encore bouclé, et une vieille +couverture longtemps battue par les vents. D'autres objets, évidemment +apportés là par la main de l'homme, frappent nos yeux à mesure que nous +avançons. Un bidon brisé, des tessons de bouteilles, un vieux chapeau, un +morceau de couverture de selle, un éperon couvert de rouille, une courroie +rompue et tant d'autres vestiges se trouvent sous nos pas et racontent de +lamentables histoires. Et nous n'étions encore que sur le bord du désert. +Nous venions de nous rafraîchir. Qu'adviendrait-il de nous quand, ayant +traversé, nous approcherions de la rive opposée? Étions-nous destinés à +laisser des souvenirs du même genre! + +De tristes pressentiments venaient nous assaillir, lorsque nos yeux +mesuraient la vaste plaine aride qui s'étendait à l'infini devant nous. +Nous ne craignions pas les Apaches. La nature elle-même était notre plus +redoutable ennemi. Nous marchions en suivant les traces des wagons. La +préoccupation nous rendait muets. Les montagnes de Cristobal s'abaissaient +derrière et nous avions presque _perdu la terre de vue_. Nous apercevions +bien les sommets de la _Sierra-Blanca_, au loin, tout au loin à l'est; +mais devant nous, au sud, l'oeil n'était arrêté par aucun point saillant, +par aucune limite. La chaleur commençait à être excessive. J'avais prévu +cela au moment du départ, sentant que la matinée avait été très-froide, et +voyant la rivière couverte de brouillards. Dans tout le cours de mes +voyages à travers toutes sortes de climats, j'ai remarqué que de telles +matinées pronostiquent des heures brûlantes pour le milieu du jour. Les +rayons du soleil deviennent de plus en plus torrides à mesure qu'il +s'élève. Un vent violent souffle, mais il n'apporte aucune fraîcheur. Au +contraire; il soulève des nuages de sable brûlant et nous les lance à la +face. Il est midi. Le soleil est au zénith. Nous marchons péniblement à +travers le sable mouvant. Pendant plusieurs milles nous n'apercevons aucun +signe de végétation. Les traces des wagons ne peuvent plus nous guider: le +vent les a effacées. + +Nous entrons dans une plaine couverte d'_artemisia_ et de hideux buissons +de plantes grasses. Les branches tordues et entrelacées entravent notre +marche. Pendant plusieurs heures, nous chevauchons à travers des fourrés +de sauge amère, et nous atteignons enfin une autre région, une plaine +sablonneuse et ondulée. De longs chaînons arides descendent des montagnes +et semblent s'enfoncer dans les vagues du sable amoncelé de chaque côté. +Nous ne sommes plus entravés par les feuilles argentées de l'artemisia. +Nous ne voyons devant nous que l'espace sans limite, sans chemins tracés +et sans arbres. La réverbération de la lumière par la surface unie du sol +nous aveugle. Le vent souffle moins fort, et de noirs nuages flottant dans +l'air s'éloignent lentement. Tout à coup nous nous arrêtons frappés +d'étonnement. Une scène étrange nous environne. D'énormes colonnes de +sable soulevé par des tourbillons de vent s'élèvent verticalement +jusqu'aux nuages. Ces colonnes se meuvent çà et là à travers la plaine. +Elles sont jaunes et lumineuses. Le soleil brille à travers les cristaux +voltigeants. Elles se meuvent lentement, mais s'approchent incessamment de +nous. Je les considère avec un sentiment de terreur. J'ai entendu raconter +que des voyageurs, enlevés dans leur tourbillonnement rapide, ont été +précipités de hauteurs effrayantes sur le sol. La mule de bagages, +effrayée du phénomène, brise son licol et s'échappe vers les hauteurs. +Godé s'élance à sa poursuite. Je reste seul. Neuf ou dix gigantesques +colonnes se montrent à présent, rasant la plaine, et m'environnent de leur +cercle. Il semble que ce soient des êtres surnaturels, créatures d'un +monde de fantômes, animés par le démon. Deux d'entre elles s'approchent +l'une de l'autre. Un choc court et violent provoque leur mutuelle +destruction; le sable retombe sur la terre, et un nuage de poussière +flotte au-dessus, se dissipant peu à peu. Plusieurs se sont rapprochées de +moi et me touchent presque. Mon chien hurle et aboie. Le cheval souffle +avec effroi et frissonne entre mes jambes, en proie à une profonde +terreur. Interdit, incertain, je reste sur ma selle, attendant l'événement +avec une anxiété inexprimable. Mes oreilles sont remplies d'un +bourdonnement pareil au bruit d'une grande machine; mes yeux sont frappés +d'éblouissements au milieu desquels se mêlent toutes les couleurs; mon +cerveau est en ébullition. D'étranges apparitions voltigent devant moi. +J'ai le délire de la fièvre. Les courants chargés se rencontrent et se +heurtent dans leur terrible tourbillonnement. Je me sens saisi par une +force invincible et arraché de ma selle. Mes yeux, ma bouche, mes oreilles +sont remplis de poussière. Le sable, les pierres et les branches d'arbres +me fouettent la figure, je suis lancé avec violence contre le sol. + +Un moment, je reste immobile, à moitié enseveli et aveugle. Je sens que +d'épais nuages de sable roulent au-dessus de moi. Je ne suis ni blessé, ni +contusionné; j'essaie de regarder autour de moi, mais il m'est impossible +de rien distinguer; je ne puis ouvrir mes yeux, qui me font horriblement +souffrir. J'étends les bras, cherchant après mon cheval. Je l'appelle par +son nom. Un petit cri plaintif me répond. Je me dirige du côté d'où vient +ce cri, et je pose ma main sur l'animal. Il gît couché sur le flanc. Je +saisis la bride et il se relève; mais je sens qu'il tremble comme la +feuille. Pendant près d'une demi-heure, je reste auprès de sa tête, +débarrassant mes yeux du sable qui les remplit, et attendant que le simoun +soit passé. Enfin l'atmosphère s'éclaircit, et le ciel se dégage; mais le +sable, encore agité le long des collines, me cache la surface de la +plaine. Godé a disparu. Sans doute il est dans les environs; je l'appelle +à haute voix; j'écoute, pas de réponse. De nouveau j'appelle avec plus de +force... rien; rien que le sifflement du vent. Aucun indice de la +direction qu'il a pu prendre! Je remonte à cheval et parcours la plaine +dans tous les sens. Je décrivis un cercle d'un mille environ, en +l'appelant à chaque instant. Partout le silence et aucune trace sur le +sol. Je courus pendant une heure, galopant d'une colline à l'autre, mais +sans apercevoir aucun vestige de mon camarade ou des mules. J'étais +désespéré. J'avais crié jusqu'à extinction. Je ne pouvais pas pousser plus +loin mes recherches. Ma gorge était en feu; je voulus boire! Mon Dieu! ma +gourde était brisée, et la mule de bagage avait emporté les outres. Les +morceaux de la calebasse pendaient encore après la courroie, et les +dernières gouttes de l'eau qu'elle avait contenue coulaient le long des +flancs de mon cheval. Et j'étais à cinquante milles de l'eau! + +Vous ne pouvez comprendre toute l'horreur de cette situation, vous qui +vivez dans des contrées septentrionales, sur une terre remplie de lacs, de +rivières et de sources limpides. Vous n'avez jamais ressenti la soif. Vous +ne savez pas ce que c'est que d'être privé d'eau! Elle coule pour vous de +toutes les hauteurs, et vous êtes blasé sur ses qualités. Elle est trop +crue; elle est trop fade; elle n'est pas assez limpide. Il n'en est pas +ainsi pour l'habitant du désert, pour celui qui voyage à travers l'océan +des prairies. L'eau est le principal objet de ses soins, de son éternelle +inquiétude: l'eau est la divinité qu'il adore. Il peut lutter contre la +faim tant qu'il lui reste un lambeau de ses vêtements de cuir. Si le +gibier manque, il peut attraper des marmottes, chasser le lézard et +ramasser les grillons de la prairie. Il peut se procurer toutes sortes +d'aliments. Donnez-lui de l'eau, il pourra vivre et se tirer d'affaire; +avec du temps il atteindra la limite du désert. Privé d'eau, il essayera +de mâcher une bille ou une pierre de calcédoine; ouvrira les cactus +sphéroïdaux et fouillera les entrailles du buffalo sanglant; mais il +finira toujours par mourir. Sans eau, eut-il d'ailleurs des provisions en +abondance, il faut qu'il meure. Ah vous ne savez pas ce que c'est que la +soif! C'est une terrible chose. Dans les sauvages déserts de l'ouest c'est +la _soif qui tue._ + +Il était tout naturel que je fusse en proie au désespoir. Je pensais avoir +atteint environ le milieu de la _Jornada_. Je savais que, sans eau, il me +serait impossible d'atteindre l'autre extrémité. L'angoisse m'avait déjà +saisi; ma langue était desséchée et ma gorge se contractait. La fièvre et +la poussière du désert augmentaient encore mes souffrances. Le besoin, +l'atroce besoin de boire, m'accablait d'incessantes tortures. Ma présence +d'esprit m'avait abandonné et j'étais complètement désorienté. Les +montagnes, qui jusqu'alors nous avaient servi de guide, semblaient +maintenant se diriger dans tous les sens. J'étais embrouillé au milieu de +toutes ces chaînes de collines. Je me rappelais avoir entendu parler d'une +fontaine l'_Ojo del Muerto_, qui, disait-on, se trouvait à l'ouest de la +route. Quelquefois il y avait de l'eau dans cette fontaine; d'autres fois +il était arrivé que des voyageurs l'avaient trouvée complètement à sec, et +avaient laissé leurs os sur ses bords. Voilà du moins ce qu'on racontait à +Socorro. Pendant quelques minutes, je restai indécis; puis, tirant presque +machinalement la rêne droite, je dirigeai mon cheval vers l'ouest. Je +voulais d'abord chercher la fontaine, et si je ne la trouvais pas, pousser +vers la rivière. C'était revenir sur mes pas, mais il me fallait de l'eau +sous peine de mort. Je me laissais aller sur ma selle, faible et +vacillant, m'abandonnant à l'instinct de mon cheval. Je n'avais plus +l'énergie nécessaire pour le conduire. Il me porta plusieurs milles vers +l'ouest, car j'avais le soleil en face. Tout à coup je fus réveillé de ma +stupeur. Un spectacle enchanteur frappait mes yeux. Un lac!--Un lac, dont +la surface brillait comme le cristal! Étais-je bien sûr de le voir? +N'était-ce pas un mirage? Non, ses contours étaient trop fortement +arrêtés. Ils n'avaient pas cette apparence grêle et nuageuse qui +caractérise le phénomène. Non; ce n'était pas un mirage. C'était bien de +l'eau! + +Involontairement mes éperons pressèrent les flancs de mon cheval; mais il +n'avait pas besoin d'être excité. Il avait vu l'eau et se précipitait vers +elle avec une énergie toute nouvelle. Un moment après, il était dedans +jusqu'au ventre. Je m'élançai de ma selle et plongeai à mon tour, et +j'étais sur le point de puiser l'eau avec le creux de mes mains, lorsque +mon attention fut éveillée par l'attitude de mon cheval. Au lieu de boire +avidement, il s'était arrêté, secouant la tête, et soufflant avec toutes +les apparences du désappointement. Mon chien, lui aussi, refusait de boire +et s'éloignait de la rive en se lamentant et en hurlant. Je compris ce que +cela signifiait; mais avec cette obstination qui repousse tous les +témoignages et ne s'en rapporte qu'à l'expérience propre, je puisai +quelques gouttes dans ma main et les portai à mes lèvres. L'eau était +salée et brûlante! J'aurais pu prévoir cela avant d'arriver au lac, car +j'avais traversé des champs de sel qui l'environnaient comme d'une +ceinture de neige; mais, à ce moment, la fièvre me brûlait le cerveau et +je n'avais plus ma raison. Il était inutile de rester là plus longtemps. +Je sautai sur ma selle. Je m'éloignai du bord et de sa blanche ceinture de +sel. Çà et là le sabot de mon cheval sonnait contre les ossements blanchis +d'animaux, tristes restes de nombreuses victimes. Ce lac méritait bien son +nom de _Laguna del Muerto_ (lac de la mort). Je me dirigeai vers son +extrémité méridionale, et pointai de nouveau vers l'ouest, dans l'espoir +de gagner la rivière. + +A dater de ce moment jusqu'à une époque assez éloignée, où je me trouvai +placé au milieu d'une scène toute différente, ma mémoire ne me rappelle +que des choses confuses; quelques incidents, sans aucune liaison entre +eux, mais se rapportant à des faits réels, sont restés dans mon souvenir. +Ils sont mêlés dans mon esprit avec d'autres visions trop terribles et +trop dépourvues de vraisemblance pour que je puisse les considérer +autrement que comme des hallucinations de mon cerveau malade. +Quelques-unes cependant étaient réelles. De temps en temps la raison avait +dû me revenir, sous l'influence d'une espèce d'oscillation étrange de mon +cerveau. Je me rappelle être descendu de cheval sur une hauteur. +J'avais dû parcourir auparavant une longue route sans m'en rendre compte, +car le soleil était près de l'horizon quand je mis pied à terre. C'était +un point très-élevé, au bord d'un précipice, et devant moi je voyais une +belle rivière, coulant doucement à travers des bosquets verts comme +l'émeraude. Il me semblait que ces bosquets étaient remplis d'oiseaux qui +chantaient délicieusement. L'air était rempli de parfums et le paysage qui +se déroulait devant moi m'offrait tous les enchantements d'un Élysée. +Autour de moi tout paraissait lugubre, stérile et brûlé d'une intolérable +chaleur. La soif qui me torturait était surexcitée encore par l'aspect de +l'eau. Tout cela était réel: tout cela était exact. + + * * * * * + +Il faut que je boive! Il faut que j'atteigne la rivière! c'est de l'eau +douce et fraîche... Oh! il faut que je boive! Que vois-je? Le rocher est à +pic. Non, je ne puis descendre ici; je descendrai plus facilement là-bas. +--Qui est là!--Qui êtes-vous, monsieur? + +--Ah! c'est toi, mon brave Moro; c'est toi, Alp, Venez! Venez! suivez-moi! +descendons! descendons à la rivière!--Ah! Encore ce rocher maudit! +--Regardez comme cette eau est belle! Elle nous sourit. On entend son +joyeux clapotement! Allons boire!--Non, pas encore; nous ne pouvons pas +encore descendre. Il faut aller plus loin. Mon Dieu! il n'est pas possible +de sauter d'une telle hauteur! mais il faut pourtant que nous apaisions +notre soif! Viens. Godé! viens, Moro, mon vieil ami! Alp! Viens! Allons! +nous atteindrons la rivière; nous boirons.--Qui parle de Tantale? Ah! ah! +ce n'est pas moi; ce n'est pas moi!--Arrière! démon! ne me poussez pas! +--Arrière! arrière! Vous dis-je.--Oh!... Des formes étranges, des démons +innombrables, dansent autour de moi et me tirent vers le bord du rocher. +Je perds pied; je me sens lancé dans l'air, puis tomber, tomber, et tomber +encore, et cependant l'eau reste toujours à la même distance de moi, et je +la vois au-dessous couler brillante au milieu des arbres verts.... + + * * * * * + +Je suis sur une roche, sur une masse de dimensions énormes; mais elle +n'est pas en repos; elle se meut à travers l'espace, tandis que je reste +immobile sur elle, étendu, râlant de désespoir et d'impuissance. C'est un +aérolithe! ce ne peut être qu'un aérolithe! Grand Dieu! quel choc quand il +va rencontrer une planète! Horreur! horreur! + + * * * * * + +Le soleil se soulève au-dessous de moi et oscille dans toutes les +directions comme secoué par un tremblement de terre! + + * * * * * + +La moitié de tout cela était réel; la moitié était un rêve, un rêve du +genre de ceux dans lesquels vous jettent les premières atteintes d'un +empoisonnement. + + + +XI + + +ZOÉ + +Je suis couché, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent +les rideaux. Ce sont des scènes de l'ancien temps; des chevaliers revêtus +de cottes de maille, le heaume sur la tête, et à cheval, dirigent les uns +contre les autres des lances penchées, quelques-uns tombent de leur selle, +atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scènes encore; de nobles +dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de +l'émerillon. Elles sont entourées de leurs pages de service, qui tiennent +en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-être +n'ont-elles jamais existé que dans l'imagination de quelque artiste à la +vieille mode: quoi qu'il en soit, je considère leurs formes étranges avec +une sorte d'extase à moitié idiote. Les beaux traits des nobles dames me +causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du +peintre, ou ces divins contours représentent-ils le type du temps? Dans ce +dernier cas, il n'est pas étonnant que tant de corselets fussent faussés +et tant de lances brisées pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes +de métal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent +de manière à former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces +baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le +pourrait faire, la régularité de leur courbure. Je ne suis pas chez moi. +Toutes ces choses me sont étrangères. Cependant,--pensé-je,--j'ai déjà vu +quelque chose de semblable; mais où?--Oh! je sais; avec de larges rayures +tissées de soie; c'était une couverture de Navajo!--Où étais-je donc? +--dans le New-Mexico?--Oui.--Maintenant je me souviens! la _Jornada!_ +--Mais comment suis-je venu ici? + +C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil. +Mes doigts! comme ils sont blancs et effilés! et mes ongles! longs et +bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens à mon +menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais porté; +je veux la couper... Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre +sanglante! Celui-là, le plus petit, veut désarçonner l'autre. Oh! quel +élan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le +cavalier semblent ne faire qu'un seul être. Leurs âmes sont unies par un +mystérieux lien. Le même sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne +peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le +faucon perché sur son poing est brillante! comme elle est fière! comme +elle est charmante!... Fatigué, je m'endormis de nouveau. + + * * * * * + +Mes yeux parcourent encore les scènes peintes sur les rideaux; les +chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux. +Mes idées se sont éclaircies, et j'entends de la musique. Je reste +silencieux et j'écoute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et +délicatement modulé. L'une joue d'un instrument à cordes. Je reconnais les +sons de la harpe espagnole, mais la musique est française; c'est une +chanson normande; les paroles appartiennent à la langue de cette contrée +romantique. Cela me cause une vive surprise, car la mémoire des derniers +évènements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France. + +La lumière éclairait mon lit, et, en détournant la tête, je m'aperçus que +les rideaux étaient ouverts. J'étais couché dans une grande chambre, +irrégulièrement, mais élégamment meublée. Des figures humaines étaient +devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couchées +sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes +paraissaient absorbées dans quelque occupation. Il me semblait voir un +assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'était +Une illusion; je m'aperçus bientôt que ma rétine malade, doublait les +objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une +image était la reproduction de l'autre. Je m'efforçai de raffermir mon +regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il +n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je +gardais le silence, ne sachant trop si cette scène ne constituait pas une +nouvelle phase de mon rêve. Mes regards passaient d'une personne à l'autre +sans s'arrêter sur aucune d'elles. La plus rapprochée de moi était une +femme d'un âge mûr, assise sur une ottomane très basse. La harpe dont +j'avais entendu les sons était devant elle, et elle continuait à en jouer. +Elle devait avoir été, à ce qu'il me parut, d'une rare beauté dans sa +jeunesse; et elle était encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait +conservé des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte +de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps +avaient ridé le satin de ses joues. C'était une Française; un ethnologiste +pouvait l'affirmer à première vue. Les lignes caractéristiques de sa race +privilégiée étaient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empêcher de +penser qu'il avait été un temps où les sourires de cette figure avaient dû +faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et +avait fait place à l'expression d'une tristesse profonde et sympathique. +Cette mélancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant, +dans chacune des notes qui s'échappaient des vibrations de l'instrument. + +Mes regards se portèrent plus loin. Un homme, qui avait passé l'âge moyen +était assis devant une table, à peu près au milieu de la chambre. Sa +figure était tournée de mon côté, et sa nationalité n'était pas plus +difficile à reconnaître que celle de la dame. Les joues vermeilles, le +front large, le menton proéminent, la petite casquette verte à forme haute +et conique, les lunettes bleues étaient autant de signes caractéristiques. +C'était un Allemand. L'expression de sa physionomie n'était pas très +intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien +des hommes dont l'intelligence a brillé dans des recherches artistiques ou +scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues à +des talents ordinaires fécondés par un travail extraordinaire; travail +herculéen qui ne connaît pas de repos: Pélion sur Ossa. L'homme que +j'avais devant les yeux me sembla devoir être un de ces travailleurs +infatigables. L'occupation à laquelle il se livrait était également +caractéristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le +plancher, étaient étendus les objets de son étude: des plantes et des +arbrisseaux de différentes espèces. Il était occupé à les classer, et les +plaçait avec précaution entre les feuilles de son herbier. Il était clair +que cet homme était un botaniste. Un regard jeté à droite détourna bien +vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux +la plus charmante créature qu'il m'eût jamais été donné de voir; mon coeur +bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frappé +d'admiration. L'iris dans tout son éclat, les teintes rosées de l'aurore, +les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces +choses. Réunissez-les; rassemblez toutes les beautés de la nature dans un +harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mystérieuse influence +qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une +jolie femme. Parmi toutes les choses créées, il n'y a rien d'aussi beau, +rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'était point une +femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,--une jeune +fille, une jeune vierge,--à peine au seuil de la puberté, et prête à +fleurir aux premiers rayons de l'amour. + +Il me sembla que j'avais déjà vu cette figure. Je l'avais vue en, effet, +un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus âgée. C'étaient +les mêmes traits, et, si je puis ainsi parler, le même type transmis de la +mère à la fille; le même front élevé, le même angle facial, la même ligne +du nez, droite comme un rayon de lumière, et la courbe des narines, +délicatement dessinée en spirale, que l'on retrouve dans les médailles +grecques. Leurs cheveux aussi étaient de la même couleur, d'un blond doré; +mais chez la mère l'or était mélangé de quelques fils d'argent. Les +tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son +cou et sur des épaules dont les blancs contours paraissaient avoir été +taillés dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un +langage bien élevé, bien poétique. Il m'est impossible d'écrire ou de +parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrête là, et je supprime +des détails qui auraient peu d'intérêt pour le lecteur. En échange, +accordez-moi la faveur de croire que la charmante créature, qui fit alors +sur moi une impression désormais ineffaçable, était belle, était adorable. + +--Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils +foulaient chouer la _Marseillaise_, la krante _Marseillaise_. Qu'en tit +_mein lieb fraulein?_ (Ma chère demoiselle.) + +--Zoé! Zoé! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour +vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zoé. + +La jeune fille, qui jusque-là avait suivi avec attention le travail du +naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et décrochant un +instrument qui ressemblait à une guitare, elle retourna s'asseoir près de +sa mère. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des +deux instruments retentirent des notes vibrantes de la _Marseillaise_. Il +y avait quelque chose de particulièrement gracieux dans ce petit concert. +L'accompagnement, autant que j'en pus juger, était parfaitement exécuté, +et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux +ne quittaient pas la jeune Zoé, dont la figure, animée par les fortes +pensées de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune +déesse de la liberté jetant le cri: «Aux armes!» Le botaniste avait +interrompu son travail et prêtait l'oreille avec délices. A chaque retour +de l'énergique appel: _Aux armes, citoyens!_ le brave homme battait des +mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le même +enthousiasme qui, à cette époque, mettait toute l'Europe en rumeur +éclatait dans tous ses traits. + +--Où suis-je donc! Des figures françaises, de la musique française, des +voix françaises, la causerie française!-Car le botaniste s'était servi de +cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des +bords du Rhin, qui m'avait confirmé dans ma première impression, +relativement à sa nationalité.--Où suis-je donc? Mon oeil errait tout +autour de la chambre cherchant une réponse à cette question. Je +reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campêche avec les +pieds en croix, un _rebozo_, un _pautaté_ de feuilles de palmier. Ah! Alp! +Mon chien était couché sur le tapis près de mon lit, et il dormait. + +--Alp!... Alp!... + +--Oh! maman! maman! écoutez! l'étranger appelle. + +Le chien s'était dressé; et, posant ses pattes de devant sur le lit +frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main +de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse. + +--Oh! maman! maman! il le reconnaît! Voyez donc! + +La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le +poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui était sur le point de s'élancer +sur moi. + +--Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement! + +--Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arrière, tog! En +arrière, mon pon gien! + +--Qui?... quoi?... dites-moi?... où suis-je? qui êtes-vous? + +--Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez été bien malade. + +--Oui, oui; nous sommes des amis, répéta la jeune fille... + +--Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici +maman, et moi je suis... + +--Un ange du ciel, charmante Zoé! + +L'enfant me regarda d'un air émerveillé, et rougit en disant: + +--Ah! maman, il sait mon nom! + +C'était le premier compliment qu'elle eût jamais reçu, inspiré par +l'amour. + +--C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientôt tepout, +maindenant. Ote-toi de là, mon pon Alp! Ton maître il fa pien; pon gien: à +pas! à pas! + +--Peut-être, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit... + +--Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous +jouer encore? + +--Oui, la musique, elle est très-ponne, très-ponne pour la malatie. + +--Oh! maman, jouons alors. + +La mère et la fille reprirent leurs instruments et recommencèrent à jouer. +J'écoutais les douces mélodies, couvant les musiciennes du regard. A la +longue, mes paupières s'appesantirent, et les réalités qui m'entouraient +se perdirent dans les nuages du rêve. + +Mon rêve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus +entendre, à moitié endormi, que l'on ouvrait la porte. + +Quand je regardai à la place occupée peu d'instants avant par les +exécutants, je vis qu'ils étaient partis. La mandoline avait été posée sur +l'ottomane, mais _Elle_ n'était plus là. Je ne pouvais pas, de la place +que j'occupais, voir la chambre tout entière; mais j'entendis que +quelqu'un était entré par la porte extérieure. Les paroles tendres, que +l'on échange quand un voyageur chéri rentre chez lui, frappèrent mon +oreille. Elles se mêlaient au bruit particulier des robes de soie +froissées. Les mots: «Papa!--Ma bonne petite Zoé!» ceux-ci, articulés par +une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications +échangées à voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes +s'écoulèrent; j'écoutai en silence. On marchait dans la salle d'entrée. Un +cliquetis d'éperons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le +plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approchèrent de +mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures +était devant moi! + + + +XII + + +SÉGUIN + +--Vous allez mieux? vous serez bientôt rétabli; je suis heureux de voir +que vous vous êtes tiré de là. + +Il dit cela sans me présenter la main. + +--C'est à vous que je dois la vie, n'est-ce pas? + +Cela peut paraître étrange, mais dès que j'aperçus cet homme, je demeurai +convaincu que je lui devais la vie. Je crois même que cette idée m'avait +traversé le cerveau auparavant, dans la courte période qui s'était écoulée +depuis que j'avais repris connaissance. L'avais-je rencontré pendant mes +courses désespérées à la recherche de l'eau, ou avais-je rêvé de lui dans +mon délire? + +--Oh! oui! me répondit-il en souriant; mais vous devez vous rappeler que +j'étais redevable envers vous du risque que vous aviez couru de la perdre +pour moi. + +--Voulez-vous accepter ma main? Voulez-vous me pardonner? + +Après tout, il y a une pointe d'égoïsme même dans la reconnaissance. + +Quel changement s'était opéré dans mes sentiments à l'égard de cet homme! +Je lui tendais la main, et, quelques jours auparavant, dans l'orgueil de +ma moralité, j'avais repoussé la sienne avec horreur. Mais j'étais alors +sous l'influence d'autres pensées. L'homme que j'avais devant les yeux +était le mari de la dame que j'avais vue; c'était le père de Zoé. Son +caractère, son affreux surnom, j'oubliais tout; et, un instant après, nos +mains se serraient dans une étreinte amicale. + +--Je n'ai rien à vous pardonner. J'honore le sentiment qui vous a poussé à +agir comme vous l'avez fait. Une pareille déclaration peut vous sembler +étrange. D'après ce que vous saviez de moi, vous avez bien agi; mais un +jour viendra, monsieur, où vous me connaîtrez mieux, et où les actes qui +vous font horreur non-seulement vous sembleront excusables, mais seront +justifiés à vos yeux. Assez pour l'instant. Je suis venu près de vous pour +vous prier de taire ici ce que vous savez sur mon compte. + +Sa voix s'éteignit dans un soupir en me disant ces mots, tandis que sa +main indiquait en même temps la porte de la chambre. + +--Mais, dis-je à Séguin, désirant détourner la conversation d'un sujet qui +lui paraissait pénible, comment suis-je venu dans cette maison? C'est la +vôtre, je suppose? Comment y suis-je venu? Où m'avez-vous trouvé? + +--Dans une terrible position, me répondit-il avec un sourire. Je puis à +peine réclamer le mérite de vous avoir sauvé. C'est votre noble cheval que +vous devez remercier de votre salut. + +--Ah! mon cheval! mon brave Moro, je l'ai perdu! + +--Votre cheval est ici, attaché à sa mangeoire pleine de maïs, à dix pas +de vous. Je crois que vous le trouverez en meilleur état que la dernière +fois que vous l'avez vu. Vos mules sont dehors. Vos bagages sont +préservés, ils sont là. + +Et sa main indiquait le pied du lit. + +--Et?... + +--Godé, voulez-vous dire? interrompit-il; ne vous inquiétez pas de lui. Il +est sauf aussi; il est absent dans ce moment, mais il va bientôt revenir. + +--Comment pourrai-je jamais reconnaître?... Oh! voilà de bonnes nouvelles. +Mon brave Moro? mon bon chien Alp! Mais que s'est-il donc passé? Vous +dites que je dois la vie à mon cheval? Il me l'a sauvée déjà une fois. +Comment cela s'est-il fait? + +--Tout simplement: nous vous avons trouvé à quelques milles d'ici, sur un +rocher qui surplombe le Del-Norte. Vous étiez suspendu par votre _lasso_, +qui, par un hasard heureux, s'était noué autour de votre corps. Le lasso +était attaché par une de ses extrémités à l'anneau du mors, et le noble +animal, arc-bouté sur les pieds de devant et les jarrets de derrière +ployés, soutenait votre charge sur son col. + +--Brave Moro, quelle situation terrible! + +--Terrible! vous pouvez le dire! Si vous étiez tombé, vous auriez franchi +plus de mille pieds avant de vous briser sur les roches inférieures. +C'était en vérité une épouvantable situation. + +--J'aurai perdu l'équilibre en cherchant mon chemin vers l'eau. + +--Dans votre délire, vous vous êtes élancé en avant. Vous auriez +recommencé une seconde fois si nous ne vous en avions pas empêché. Quand +nous vous eûmes hâlé sur le rocher, vous fîtes tous les efforts +imaginables pour retourner en arrière; vous voyiez l'eau dessous, mais +vous ne voyiez pas le précipice. La soif est une terrible chose: c'est une +véritable frénésie. + +--Je me souviens confusément de tout cela. Je croyais que c'était un rêve. + +--Ne vous tourmentez pas le cerveau. Le docteur me fait signe qu'il faut +que je vous laisse. J'avais quelque chose à vous dire, je vous l'ai dit +(ici un nuage de tristesse obscurcit le visage de mon interlocuteur); +autrement je ne serais pas entré vous voir. Je n'ai pas de temps à perdre; +il faut que je sois loin d'ici cette nuit même. Dans quelques jours, je +reviendrai. Pendant ce temps, remettez vos esprits et rétablissez votre +corps. Le docteur aura soin que vous ne manquiez de rien. Ma femme et ma +fille pourvoiront à votre nourriture. + +--Merci! merci! + +--Vous ferez bien de rester ici jusqu'à ce que vos amis reviennent de +Chihuahua. Ils doivent passer près de cette maison, et je vous avertirai +quand ils approcheront. Vous aimez l'étude; il y a ici des livres en +plusieurs langues; amusez-vous. On vous fera de la musique. Adieu, +monsieur! + +--Arrêtez, monsieur, un moment! Vous paraissiez avoir un caprice bien vif +pour mon cheval. + +--Ah! monsieur, ce n'était pas un caprice; mais je vous expliquerai cela +une autre fois. Peut-être la cause qui me le rendait nécessaire +n'existe-t-elle plus. + +--Prenez-le si vous voulez; j'en trouverai un autre qui le remplacera pour +moi. + +--Non, monsieur. Pouvez-vous croire que je consentirais à vous priver d'un +animal que vous aimez tant et que vous avez tant de raisons d'aimer? Non, +non! gardez le brave Moro; je ne m'étonne pas de l'attachement que vous +portez à ce noble animal. + +--Vous dites que vous avez une longue course à faire cette nuit; prenez-le +au moins pour cette circonstance. + +--Cela, je l'accepte volontiers, car mon cheval est presque sur les dents. +Je suis resté deux jours en selle. Eh bien, adieu. + +Séguin me serra la main et se dirigea vers la porte. Ses bottes armées +d'éperons résonnèrent sur le plancher; un instant après, la porte se ferma +derrière lui. Je demeurai seul, écoutant tous les bruits qui me venaient +du dehors. Environ une demi-heure après qu'il m'eût quitté, j'entendis le +bruit des sabots d'un cheval, et je vis l'ombre d'un cavalier traverser le +champ lumineux de la fenêtre. Il était parti pour son voyage; sans doute +pour l'accomplissement de quelqu'une de ces oeuvres sanglantes qui se +rattachaient à son terrible métier! Pendant quelque temps je pensai à cet +homme étrange, et je ressentis une grande fatigue d'esprit. Puis mes +réflexions furent interrompues par des voix douces; devant moi se tenaient +deux figures aimables, et j'oubliai le chasseur de chevelures. + + + +XIII + + +AMOUR + +Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui +suivirent. Je tiens à ne pas fatiguer le lecteur de tous les détails de +mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait +atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde. +J'étais jeune alors; j'étais à l'âge auquel on est le plus vivement +impressionné par des événements romanesques du genre de ceux au milieu +desquels j'avais rencontré cette charmante enfant; à cet âge où le coeur, +sans soucis de l'avenir, s'abandonne irrésistiblement aux attractions +électriques de l'amour. Je dis électriques; je crois en effet que les +sympathies que l'amour fait éclater entre les jeunes gens sont des +phénomènes purement électriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se +perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilité +possible des affections, car nous avons l'expérience des serments rompus, +et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour +dans la jeunesse. Nous devenons impérieux ou jaloux, suivant que nous +croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'âge mûr est mélangé d'un +grossier alliage qui altère son caractère divin. L'amour que je ressentis +alors fut, je puis le dire, ma première passion véritable. J'avais cru +quelquefois aimer auparavant, mais j'avais été le jouet d'illusions +passagères; illusions d'écolier de village qui voyait le ciel dans les +yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, à +quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli +un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine. + +Mes forces renaissaient avec une rapidité qui surprenait grandement mon +savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la +vie. L'esprit réagit sur la matière, et il est certain, quoi qu'on en +puisse dire, que le corps est soumis à l'influence de la volonté. Le désir +de guérir, de vivre pour un objet aimé, est souvent le plus efficace de +tous les remèdes: c'était le mien. Ma vigueur revint, et je commençai à +pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais +des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau à lisser ses ailes et à donner +le plus brillant éclat à son plumage, pendant tout le temps où il courtise +sa femelle. Le même sentiment me rendait très-soigneux de ma toilette. Mon +portemanteau fut vidé, mes rasoirs tirés de leur étui, ma longue barbe +disparut, et mes moustaches furent réduites à des proportions +raisonnables. + +Je fais ici ma confession complète. On m'avait dit que je n'étais pas +laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la +vanité de l'homme. N'êtes-vous pas ainsi? Quant à Zoé, enfant de la nature +encore endormie dans la plus complète innocence, elle n'avait pas de ces +préoccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pensée. +Elle n'avait nulle conscience des grâces dont elle était si abondamment +pourvue. Son père, le vieux botaniste des _pueblos péons_ et les valets de +la maison étaient, à ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle eût jamais +vus jusqu'à mon arrivée. Depuis nombre d'années sa mère et elle vivaient +dans leur intérieur, aussi renfermées que si elles eussent été recluses +dans un couvent. Il y avait là un mystère qui ne me fut révélé que plus +tard. C'était donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les +doux rêves n'avaient point encore été troublés par les éclairs de la +passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait +encore décoché aucun de ses traits. Appartenez-vous au même sexe que moi? +Avez-vous jamais désiré conquérir un coeur comme celui-là? Si vous pouvez +répondre affirmativement à cette question, je n'ai pas besoin de vous dire +ce dont vous aurez gardé, comme moi, le souvenir: à savoir que tous les +efforts que vous aurez pu faire pour arriver à un tel but ont été +inutiles. Vous avez été aimé tout de suite, ou vous ne l'avez jamais été. +Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilités de la +galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre +décisives par de tendres assiduités. Un objet l'attire ou le repousse, et +l'impression est instantanée comme la foudre. C'est un coup de dé. Le sort +s'est prononcé pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez +de mieux à faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera +de l'obstacle et n'éveillera les émotions de l'amour. Vous pourrez gagner +l'amitié; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'éveilleront +aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront à vous +faire aimer. Vous pouvez conquérir des mondes, mais vous n'aurez aucune +action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous +pouvez devenir un héros chanté dans toutes les langues, mais celui dont +l'image aura rempli la pensée de la jeune fille sera son seul héros, plus +grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possédera cette +chére petite créature la possédera tout entière, quelque humble de +condition, quelque indigne qu'il puisse être. Chez elle, il n'y aura ni +retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cédera tout +simplement aux impulsions mystérieuses de la nature. Sous cette influence, +elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se dévouera, s'il le +faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avancés +dans la vie, qui ont déjà subi plus d'un assaut? Avec les _belles,_ les +coquettes? Non, soyez repoussé par une de ces femmes, ce n'est pas un +motif pour vous désespérer. Vous pouvez avoir des qualités qui, avec le +temps transformeront les regards sévères en sourires. Vous pouvez faire de +grandes choses; vous pouvez acquérir de la renommée; et au dédain qui vous +a d'abord accueilli succédera peut-être une humilité qui mettra cette +femme à vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent +même, basé sur l'admiration qu'inspire quelque qualité intellectuelle, ou +même physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour +guide la raison, et non ce mystérieux instinct auquel obéit seulement le +premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus +s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Hélas! non. +Et que celui qui nous a faits ainsi réponde pourquoi; mais _je n'ai jamais +rencontré un seul homme qui ne préférât être aimé pour les agréments de sa +personne plutôt que pour les qualités de son esprit._ Vous pouvez trouver +mauvais que je fasse cette déclaration; vous pouvez protester contre. Elle +n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de +triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite +captive dont le coeur est agité des innocentes pulsations d'un amour de +jeune fille! + +Ce sont là des réflexion faites après coup. A l'époque dont je retrace +l'histoire, j'étais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiarisé +avec la diplomatie de la passion. Néanmoins, mon esprit, alors, se jeta +dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux +pour arriver à découvrir si j'étais aimé. + +Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'étais au collège, +j'avais appris à jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zoé et +sa mère. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le +coeur battant, j'épiais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire +les phrases brûlantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais posé là +l'instrument avec un désappointement complet. De jour en jour, mes +réflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle fût trop jeune +pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour éprouver +ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'était une +fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brûlant du +Mexique, des épouses, des mères de famille qui n'avaient que cet âge. Tous +les jours nous sortions ensemble. Le botaniste était occupé de ses +travaux, et la mère se livrait silencieusement aux soins de l'intérieur. +L'amour n'est pas aveugle. Il peut être tout ce que l'on voudra au monde; +mais pour tout ce qui concerne l'objet aimé, il a ses yeux, toujours +éveillés, d'Argus. + + * * * * * + +Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des +croquis sur des carrés de papier et sur les feuilles blanches de ses +cahiers de musique. La plupart de ces croquis représentaient des figures +de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se +ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner +la cause, avait remarqué cette particularité. + +--Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous étions assis l'un près de +l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes différents, elles sont de +différentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent +toutes? Elles ont les mêmes traits; mais tout à fait les mêmes traits, je +crois? + +--C'est votre figure, Zoé; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva +ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'étonnement +naïf; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras. + +--Cela me ressemble? + +--Oui, autant que je puis le faire. + +--Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures? + +--Pourquoi? parce que je...--Zoé, je crains que vous ne me compreniez pas. + +--Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise écolière? Est-ce +que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains +que vous avez parcourus? Sûrement, je comprendrai cela tout aussi bien... + +--Alors, je vais vous le dire, Zoé. + +Je me penchai en avant, le coeur ému et la voix tremblante. + +--C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis +pas en dessiner d'autre. C'est que... je vous aime, Zoé!... + +--Oh! c'est là la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est +toujours devant vos yeux, que cette personne soit présente ou non? Est-ce +ainsi? + +--C'est ainsi, répondis-je, tristement désappointé. + +--Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri? + +--Oui. + +--Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois +toujours votre figure, comme si elle était devant moi! Si je savais me +servir du crayon comme vous, je suis sûre que je pourrais la dessiner, +quand même vous ne seriez pas là! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez +que je vous aime, Henri? + +La plume ne pourrait rendre ce que j'éprouvai en ce moment. Nous étions +assis et la feuille de papier sur laquelle étaient les croquis était +étendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu'à ce que les +doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune résistance, fussent serrés +dans les miens. Une commotion violente résulta de ce contact électrique. +Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli +d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante créature qui se laissait +faire. Nos lèvres se rencontrèrent dans un premier baiser. Je sentis son +coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'étais le +_souverain de ce cher petit coeur!..._ + + + +XIV + + +LUMIÈRE ET OMBRE + +La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carré qui +s'étendait jusqu'au bord de la rivière de Del-Norte. Cet enclos, qui +renfermait un parterre et un jardin anglais, était défendu de tous côtés +par de hauts murs en _adobé_. Le faîte de ces murs était garni d'une +rangée de cactus dont les grosse branches épineuses formaient +d'infranchissables _chevaux de frise_. On n'arrivait à la maison et au +jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que +je l'avais remarqué, était toujours fermée et barricadée. Je n'avais nulle +envie d'aller dehors. Le jardin, qui était fort grand, limitait mes +promenades, souvent je m'y promenais avec Zoé et sa mère, et plus souvent +encore avec Zoé seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet +intéressant. Il y avait une ruine, et la maison elle-même gardait encore +les traces d'une ancienne splendeur effacée. C'était un grand bâtiment +dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (_azotea_) bordé d'un +parapet crénelé sur la façade. Çà et là, l'absence de quelqu'une des dents +de pierre de ces créneaux accusait la négligence et le délabrement. Le +jardin était rempli de symptômes analogues; mais dans ces ruines mêmes on +trouvait un éclatant témoignage du soin qui avait présidé autrefois à +l'installation de ces statues brisées, de ces fontaines sans eaux, de ces +berceaux effondrés, de ces grandes allées envahies par les mauvaises +herbes, et dont les restes accusaient à la fois la grandeur passée et +l'abandon présent. On avait réuni là beaucoup d'arbres d'espèces rares et +exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs +fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelacées formaient +d'épais fourrés qui dénotaient l'absence de toute culture. Cette +sauvagerie n'était pas dénuée d'un certain charme; en outre, l'odorat +était agréablement frappé par l'arôme de milliers de fleurs, dont l'air +était continuellement embaumé. Les murs du jardin aboutissaient à la +rivière et s'arrêtaient là; car la rive, coupée à pic, et la profondeur de +l'eau qui coulait au pied, formaient une défense suffisante de ce coté. +Une épaisse rangée de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre, +on avait placé de nombreux sièges de maçonnerie vernissée, dans le style +propre aux contrées espagnoles. Il y avait un escalier taillé dans la +berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et +qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarqué une petite barque +amarrée sous les saules, auprès de la dernière marche. De ce côté +seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point +de vue était magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte à la +distance de plusieurs milles. + +Le pays, de l'autre côté de la rivière, paraissait inculte et inhabité. +Aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, le riche feuillage du cotonnier +garnissait le paysage, et couvrait la rivière de son ombre. Au sud, près +de la ligne de l'horizon, une flèche solitaire s'élançait du milieu des +massifs d'arbres. C'était l'église d'_El-Paso del Norte_ dont les coteaux +couverts de vignes se confondaient avec les plans intérieurs du ciel +lointain. A l'est, s'élevaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la +chaîne mystérieuse des _Organos_, dont les lacs sombres et élevés, avec +leurs flux et reflux, impriment à l'âme du chasseur solitaire une +superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et à peine visibles, les +rangées jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les défilés +résonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrépide +lui-même rebrousse chemin quand il approche de ces contrées inconnues qui +s'étendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des +Navajoes anthropophages. + +Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis près +l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du +soleil couchant. A ce moment de la journée nous étions toujours seuls, moi +et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant, à cette +époque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que +sa taille s'était élevée, et que les lignes de son corps accusaient de +plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'était plus une +enfant. Ses formes se développaient, les globes de son sein soulevaient +son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces +allures féminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de +plus vives couleurs, et son visage revêtait un éclat plus brillant de jour +en jour. La flamme de l'amour, qui s'échappait de ses grands yeux noirs, +ajoutait encore à leur humide éclat. Il s'opérait une transformation dans +son âme et dans son corps, et cette transformation était l'oeuvre de +l'amour. Elle était sous l'influence divine! + +Un soir, nous étions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un +bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais à +peine en avions-nous tiré quelques notes, la musique était oubliée et les +instruments reposaient sur le gazon à nos pieds. Nous préférions à tout la +mélodie de nos propres voix. Nous étions plus charmés par l'expression de +nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y +avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille +sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le «whoup» du _gruya_ + dans les glaïeuls lointains, et le doux roucoulement des colombes +perchées par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant +comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revêtu les tons +chauds et variés de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la +surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil +allait atteindre l'horizon, le clocher d'_El-Paso_, réfléchissant ses +rayons, scintillait comme une étoile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et +s'arrêtaient sur la girouette étincelante. + +--L'église! murmura ma compagne, comme se parlant à elle-même. C'est à +peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je +ne l'ai vue! + +--Depuis combien de temps, donc? + +--Oh! bien des années, bien des années; j'étais toute jeune alors. + +--Et depuis lors vous n'avez pas dépassé l'enceinte de ces murs? + +--Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la +rivière; mais pas dans ces derniers temps. + +--Et vous n'avez pas envie d'aller là-bas dans ces grands bois si gais? + +--Je ne le désire pas. Je suis heureuse ici. + +--Mais serez-vous toujours heureuse ici? + +--Et pourquoi pas, Henri? Quand vous êtes près de moi, comment ne +serais-je pas heureuse? + +--Mais quand.... + +Une triste pensée sembla obscurcir son esprit. Tout entière à l'amour, +elle n'avait jamais réfléchi à la possibilité de mon départ, et je n'y +avais pas réfléchi plus qu'elle. Ses joues pâlirent soudainement, et je +lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots +étaient prononcés. + +--... Quand il faudra que je vous quitte? + +Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait été +frappée au coeur, et, d'une voix passionnée, cria: + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!--Oh! vous ne me +quitterez pas vous qui m'avez appris à aimer. + +--Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi +m'avez-vous _enseigné l'amour?_ + +--Zoé! + +--Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas? + +--Jamais! Zoé! je vous le jure! Jamais! jamais. + +--Il me sembla entendre à ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation +violente de la passion, le contact de ma bien-aimée, qui, dans le +transport de ses craintes, m'avait enlacé de ses deux bras, m'empêchèrent +de tourner les yeux vers le bord. + +C'est sans doute un _osprey_[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant +plus de cela, je me laissai aller à l'extase d'un long et enivrant baiser. +Au moment où je relevais la tête, une forme qui s'élevait de la rive +frappa mes yeux: un noir sombrero bordé d'un galon d'or. Un coup d'oeil me +suffit pour reconnaître celui qui le portait: c'était Séguin. Un instant +après, il était près de nous. + +[Note 1: Aigle pêcheur.] + +--Papa! s'écria Zoé, se levant tout à coup et se jetant dans ses bras. + +Le père la retint auprès de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint +serrées dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant +sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'était un +mélange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'étais levé pour +aller à sa rencontre; mais ce regard étrange me cloua sur place, et je +restai debout, rougissant et silencieux. + +--Et c'est ainsi que vous me récompensez de vous avoir sauvé la vie? Un +noble remercîment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous? + +Je ne répondis pas. + +--Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'émotion, vous ne pouviez +pas m'offenser plus cruellement. + +--Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offensé. + +--Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant! + +--Abuser? m'écriai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation. + +--Oui, abuser!... Ne vous êtes-vous pas fait aimer d'elle? + +--Je me suis fait aimer d'elle loyalement. + +--Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer +loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour? + +--Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs +jours. Ne soyez pas fâché contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime +de tout mon coeur! + +Il se tourna vers elle, et la regarda avec étonnement. + +--Qu'est-ce que j'entends, s'écria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon +enfant! + +Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle était pleine de sanglots. + +--Écoutez-moi, monsieur, criai-je en me plaçant résolument devant lui. +J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donné tout le mien en +échange. Nous sommes du même rang, de la même condition. Quel crime ai-je +donc commis? En quoi vous ai-je offensé? + +Il me regarda quelques instants sans faire aucune réponse. + +--Vous seriez donc disposé à l'épouser? me dit-il enfin, avec un +changement évident de ton. + +--Si j'avais laissé cet amour se développer ainsi sans avoir cette +intention, j'aurais mérité tous vos reproches. J'aurais traîtreusement +abusé de cette enfant, comme vous l'avez dit. + +--M'épouser! s'écria Zoé, avec un air de profonde surprise. + +--Écoutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas même ce que ce mot veut +dire! + +--Oui, charmante Zoé! je vous épouserai; autrement mon coeur, comme le +vôtre, serait brisé pour jamais! + +--Oh! monsieur! + +--C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette +enfant sur elle-même; il vous reste à la conquérir sur moi. Je veux sonder +la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre à une épreuve. + +--J'accepte toutes les épreuves que vous voudrez m'imposer. + +--Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zoé. + +Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai +derrière eux. + +Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, où l'allée se +rétrécissait, le père quitta la main de sa fille et passa en avant. Zoé se +trouvait entre nous deux, et au moment où nous étions au milieu du +bosquet, elle se retourna soudainement, et plaçant sa main sur la mienne, +murmura en tremblant et à voix basse: + +--Henri, dites-moi ce que c'est qu'épouser? + +--Chère Zoé! pas à présent; cela est trop difficile à expliquer; plus +tard, je.... + +--Viens Zoé! ta main, mon enfant! + +--Papa, me voici! + + + +XV + + +UNE AUTOBIOGRAPHIE + +J'étais seul avec mon hôte dans l'appartement que j'occupais +depuis mon arrivée dans la maison. Les femmes s'étaient retirées +dans une autre pièce. Séguin, en entrant dans la chambre, avait +donné un tour de clef et poussé les verrous. Quelle terrible épreuve +allait-il imposer à ma loyauté, à mon amour? Cet homme, connu +par tant d'exploits sanguinaires, allait-il s'attaquer à ma vie? +Allait-il me lier à lui par quelque épouvantable serment? De sombres +appréhensions me traversaient l'esprit; je demeurais silencieux, mais non +sans éprouver quelques craintes. Une bouteille de vin était placée entre +nous deux, et Séguin, remplissant deux verres, m'invita à boire. Cette +politesse me rassura. Mais le vin n'était-il pas emp...? Il avait vidé son +verre avant que ma pensée n'eût complété sa forme. + +--Je le calomnie, pensai-je. Cet homme, après tout, est incapable d'un +pareil acte de trahison. + +Je bus, et la chaleur du vin me rendit un peu de calme et de tranquillité. +Après un moment de silence, il entama la conversation par cette question +_ex abrupto_: + +--Que savez-vous de moi? + +--Votre nom et votre surnom; rien de plus. + +--C'est plus qu'on n'en sait ici. + +Et sa main indiquait la porte par un geste expressif. + +--Qui vous a le plus souvent parlé de moi? + +--Un ami que vous avez vu à Santa-Fé. + +--Ah! Saint-Vrain; un brave garçon, plein de courage. Je l'ai rencontré +autrefois à Chihuahua. Il ne vous a rien dit de plus relativement à moi. + +--Non. Il m'avait promis de me donner quelques détails sur vous, mais il +n'y a plus pensé; la caravane est partie et nous nous sommes trouvés +séparés. + +--Donc, vous avez appris que j'étais Séguin, le chasseur de scalps; que +j'étais employé par les citoyens d'El-Paso pour aller à la chasse des +Apaches et des Navajoes, et qu'on me payait une somme déterminée pour +chaque chevelure d'Indien clouée à leurs portes? Vous avez appris cela? + +--Oui. + +--Tout cela est vrai. + +Je gardai le silence. + +--Maintenant, monsieur, reprit-il après une pause, voulez-vous encore +épouser ma fille, la fille d'un abominable meurtrier? + +--Vos crimes ne sont pas les siens. Elle est innocente même de la +connaissance de ces crimes, avez-vous dit. Vous pouvez être un démon; +elle, c'est un ange. + +Une expression douloureuse se peignit sur sa figure, pendant que je +parlais ainsi. + +--Crimes! démon! murmurait-il comme se parlant à lui-même; oui, vous avez +le droit de parler ainsi. C'est ainsi que pense le monde. On vous a +raconté les histoires des hommes de la montagne dans toutes leurs +exagérations sanglantes. On vous a dit que, pendant une trêve, j'avais +invité un village d'Apaches à un banquet dont j'avais empoisonné les +viandes; qu'ainsi j'avais empoisonné tous mes hôtes, hommes, femmes, +enfants, et qu'ensuite je les avais scalpés! On vous a dit que j'avais +fait placer en face de la bouche d'un canon deux cents sauvages qui +ignoraient l'effet de cet instrument de destruction; que j'avais mis le +feu à cette pièce chargée à mitraille, et massacré ainsi ces pauvres gens +sans défiance. On vous a sans doute raconté ces actes de cruauté, et +beaucoup d'autres encore. + +--C'est vrai. On m'a raconté ces histoires lorsque j'étais parmi les +chasseurs de la montagne; mais je ne savais trop si je devais les croire. + +--Monsieur, ces histoires sont fausses; elles sont fausses et dénuées de +tout fondement. + +--Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas +aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie. + +--Et cependant, fussent-elles vraies jusque dans leurs plus horribles +détails, elles n'approcheraient pas encore de toutes les cruautés dont les +sauvages se sont rendus coupables envers les habitants de ces frontières +sans défense. Si vous saviez l'histoire de ce pays pendant les dix +dernières années, les massacres et les assassinats, les ravages et les +incendies, les vols et les enlèvements; des provinces entièrement +dépeuplées; des villages livrés aux flammes; les hommes égorgés à leur +propre foyer; les femmes les plus charmantes, emmenées captives et livrées +aux embrassements de ces voleurs du désert! Oh! Dieu! et moi aussi, j'ai +reçu des atteintes qui m'excuseront à vos yeux, et qui m'excuseront +peut-être aussi devant le tribunal suprême! + +En disant ces mots, il cacha sa tête dans ses mains, et s'accouda les deux +mains sur la table. + +--J'ai besoin de vous faire une courte histoire de ma vie. + +Je fis un signe d'assentiment, et, après avoir rempli et vidé un second +verre de vin, il continua en ces termes: + +--Je ne suis pas Français, comme on le suppose; je suis créole de la +Nouvelle-Orléans; mes parents étaient des réfugiés de Saint-Domingue, où, +à la suite de la révolte des nègres, ils avaient vu leurs biens confisqués +par le sanguinaire Christophe. Après avoir fait mes études pour être +ingénieur civil, je fus envoyé aux mines de Mexico en cette qualité par le +propriétaire d'une de ces mines, qui connaissait mon père. J'étais jeune +alors, et je passai plusieurs années employé dans les établissements de +Zacatecas et de San-Luis-Potosi. Quand j'eus économisé quelque argent sur +mes appointements, je commençai à penser à m'établir pour mon propre +compte. Le bruit courait depuis longtemps que de riches veines d'or +existaient aux bords du Gila et de ses affluents. On avait recueilli dans +ces rivières des sables aurifères, et le quartz laiteux, qui enveloppe +ordinairement l'or, se montrait partout à nu dans les montagnes solitaires +de cette région sauvage. Je partis pour cette contrée avee une troupe +d'hommes choisis; et après avoir voyagé pendant plusieurs semaines à +travers la chaîne des Mimbres, je trouvai, près de la source du Gila, de +précieux gisements de minerai. J'installai une mine, et, au bout de cinq +ans, j'étais riche. Alors je me rappelai la compagne de mon enfance: une +belle et charmante cousine qui avait conquis toute ma confiance et m'avait +inspiré mon premier amour. Pour moi le premier amour devait être le +dernier; ce n'était pas, comme cela arrive si souvent, un sentiment +fugitif. A travers tous mes voyages, son souvenir m'avait accompagné. +M'avait-elle gardé sa foi comme je lui avais gardé la mienne? Je résolus +donc de m'en assurer par moi-même, et, laissant mes affaires à la garde de +mon mayoral, je partis pour ma ville natale. + +Adèle avait été fidèle à sa parole, et je revins à mon établissement avec +elle. Je bâtis une maison à Valverde, le district le plus voisin de ma +mine. Valverde était alors une ville florissante; maintenant elle est en +ruine, et vous avez pu voir ce qui en reste en venant ici. Là, nous +vécûmes plusieurs années au sein du bonheur et de la richesse. Ces jours +passés m'apparaissent maintenant comme autant de siècles de félicité. Nous +nous aimions avec ardeur, et notre union fut bénie par la naissance de +deux enfants, de deux filles. La plus jeune ressemblait à sa mère; +l'aînée, m'a-t-on dit tenait principalement de moi. Nous les adorions, +trop peut-être; nous étions trop heureux de les posséder. + +A cette époque, un nouveau gouverneur fut envoyé à Santa-Fé; un homme qui, +par son libertinage et sa tyrannie, a été jusqu'à ce jour la plaie de +cette province. Il n'y a pas d'acte si vil, de crime si noir, dont ce +monstre ne soit capable. Il se montra d'abord très-aimable, et fut reçu +dans toutes les maisons des gens riches de la vallée. Comme j'étais du +nombre de ceux-ci, je fus honoré de ses visites, et cela très-fréquemment. +Il résidait de préférence à Albuquerque, et donnait de grandes fêtes à son +palais. Ma femme et moi y étions toujours invités des premiers. En +revanche, il venait souvent dans notre maison de Valverde, sous le +prétexte d'inspecter les différentes parties de la province. Je m'aperçus +enfin que ses visites s'adressaient à ma femme, auprès de laquelle il se +montrait fort empressé. Je ne vous parlerai pas de la beauté d'Adèle à +cette époque. Vous pouvez vous en faire une idée, et votre imagination +sera aidée par les grâces que vous paraissez avoir découvertes dans sa +fille, car la petite Zoé est l'exacte reproduction de ce qu'était sa mère, +à son âge. + +A l'époque dont je parle, elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Tout +le monde parlait d'elle, et ces éloges avaient piqué la vanité du tyran +libertin. En conséquence, je devins l'objet de toutes ses prévenances +amicales. Rien de tout cela ne m'avait échappé; mais, confiant dans la +vertu de ma femme, je m'inquiétais peu de ce qu'il pourrait faire. Aucune +insulte apparente, jusque-là n'avait appelé mon attention. A mon retour +d'une longue absence motivée par les travaux de la mine, Adèle me donna +connaissance des tentatives insultantes dont elle avait été l'objet, à +différentes époques, de la part de Son Excellence, choses qu'elle m'avait +tues jusque-là, par délicatesse; elle m'apprit qu'elle avait été +particulièrement outragée dans une visite toute récente, pendant mon +absence. C'en était assez pour le sang d'un créole. Je partis pour +Albuquerque, et, en pleine place publique, devant tout le monde assemblé, +je châtiai l'insulteur. Arrêté et jeté en prison, je ne fus rendu à la +liberté qu'après plusieurs semaines. Quand je retournai chez moi, je +retrouvai ma maison pillée, et ma famille dans le désespoir. Les féroces +Navajoes avaient passé par là. Tout avait été détruit, mis en pièces dans +mon habitation, et mon enfant!... Dieu puissant! ma petite Adèle avait été +emmenée captive dans les montagnes.... + +--Et votre femme? et votre autre fille? demandai-je, brûlant de savoir le +reste. + +--Elles avaient échappé. Au milieu d'un terrible combat, car mes pauvres +péons se défendaient bravement, ma femme, tenant Zoé dans ses bras, +s'était sauvée hors de la maison et s'était réfugiée dans une cave qui +ouvrait sur le jardin. Je les retrouvai dans la hutte d'un vaquero, au +milieu des bois; elles s'étaient enfuies jusque-là. + +--Et votre fille Adèle, en avez-vous entendu parler depuis? + +--Oui, oui. Je vais y revenir dans un instant. A la même époque, ma mine +fut attaquée et ruinée; la plupart des ouvriers, tous ceux qui n'avaient +pu s'enfuir, furent massacrés; l'établissement qui faisait toute ma +fortune fut détruit. Avec quelques-uns des mineurs qui avaient échappé et +d'autres habitants de Valverde qui, comme moi, avaient souffert, +j'organisai une bande et poursuivis les sauvages; mais nous ne pûmes les +atteindre et nous revînmes, la plupart le coeur brisé et la santé +profondément altérée. Oh! monsieur, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est +que d'avoir perdu une enfant chérie! Vous ne pouvez pas comprendre +l'agonie d'un père ainsi dépouillé! + +Séguin se prit la tête entre les deux mains et garda un moment le silence. +Son attitude accusait la plus profonde douleur. + +--Mon histoire sera bientôt terminée, jusqu'à l'époque où nous sommes, du +moins. Qui peut en prévoir la suite? Pendant des années, j'errai sur les +frontières des Indiens, en quête de mon enfant. J'étais aidé par une +petite troupe d'individus, la plupart aussi malheureux que moi; les uns +ayant perdu leurs femmes, les autres leurs filles, de la même manière. +Mais nos ressources s'épuisaient, et le désespoir s'empara de nous. Les +sentiments de mes compagnons se refroidirent avec le temps. L'un après +l'autre, ils me quittèrent. Le gouverneur de New-Mexico ne nous prêtait +aucun secours. Au contraire, on soupçonnait, et c'est maintenant un fait +avéré, on soupçonnait le gouverneur lui-même d'être secrètement ligué avec +les chefs des Navajoes. Il s'était engagé à ne pas les inquiéter, et, de +leur côté, ils avaient promis de ne piller que ses ennemis. + +En apprenant cette horrible trame, je reconnus la main qui m'avait frappé. +Furieux de l'affront que je lui avais infligé, exaspéré par le mépris de +ma femme, le misérable avait trouvé un moyen de se venger. Deux fois +depuis, sa vie a été entre mes mains; mais je n'aurais pu le tuer sans +risquer ma propre tête, et j'avais des motifs pour tenir à la vie. Le jour +viendra où je pourrai m'acquitter envers lui. + +»Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'était dispersée. Découragé, et +sentant le danger qu'il y avait pour moi à rester plus longtemps dans le +New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me +rendre à El-Paso. Là, je vécus quelque temps, pleurant mon enfant perdue. +Je ne restai pas longtemps inactif. Les fréquentes incursions des Apaches +dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement +plus énergique dans la défense de la frontière. Les presidios furent mis +en meilleur état de défense et reçurent des garnisons plus fortes; une +bande d'aventuriers, de volontaires, fut organisée, dont la paie était +proportionnée au nombre de chevelures envoyées aux établissements. On +m'offrit le commandement de cette étrange guérilla, et, dans l'espoir de +retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'était une +terrible mission, et si la vengeance avait été mon seul objet, il y a +longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fîmes plus d'une +expédition sanglante, et, plus d'une fois, nous exerçâmes d'épouvantables +représailles. + +Je savais que ma fille était captive chez les Navajoes. Je l'avais appris, +à différentes époques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits; +mais j'étais toujours arrêté par la faiblesse de ma troupe et des moyens +dont je disposais. Des révolutions successives et la guerre civile +désolaient et ruinaient les États du Mexique; nous fûmes laissés de côté. +Malgré tous mes efforts, je ne pouvais réunir une force suffisante pour +pénétrer dans cette contrée déserte qui s'étend au nord du Gilla, et au +centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes. + +--Et vous croyez!... + +--Patience, j'aurai bientôt fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte +qu'elle n'a jamais été. J'ai reçu d'un homme récemment échappé des mains +des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le +point de partir pour le Sud. Ils réunissent leurs forces dans le but de +faire une grande incursion; ils veulent pousser, à ce qu'on dit, jusqu'aux +portes de Durango. Mon intention est de pénétrer dans leur pays pendant +qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille. + +--Et vous croyez qu'elle vit encore? + +--Je le sais. Le même individu qui m'a donné ces nouvelles, et qui, le +pauvre diable, y a laissé sa chevelure et ses oreilles, l'a vue souvent. +Elle est devenue, m'a-t-il dit, parmi ces sauvages, une sorte de reine +possédant un pouvoir et des privilèges particuliers. Oui, elle vit encore, +et si je puis parvenir à la retrouver, à la ramener ici, cette scène +tragique sera la dernière à laquelle j'aurai pris part; je m'en irai loin +de ce pays. + +J'avais écouté avec une profonde attention l'étrange récit de Séguin. +L'éloignement que j'éprouvais auparavant pour cet homme, d'après ce qu'on +m'avait dit de son caractère, s'effaçait et faisait place à la compassion; +que dis-je? à l'admiration. Il avait tant souffert! Une telle infortune +expiait ses crimes et les justifiait pleinement à mes yeux. Peut-être +étais-je trop indulgent dans mon jugement. Il était naturel que je fusse +ainsi. Quand cette révélation fut terminée, j'éprouvai une vive émotion de +plaisir. Je sentis une joie profonde de savoir qu'elle n'était pas la +fille d'un démon, comme je l'avais cru. Séguin sembla pénétrer ma pensée, +car un sourire de satisfaction, de triomphe, je pourrais dire, éclaira sa +figure. Il se pencha sur la table pour atteindre la bouteille. + +--Monsieur, cette histoire a dû vous fatiguer. Buvez donc. + +Il y eut un moment de silence, pendant que nous vidions nos verres. + +--Et maintenant, monsieur, vous connaissez, un peu mieux qu'auparavant, le +père de celle que vous aimez. Êtes-vous encore disposé à l'épouser? + +--Oh! monsieur! plus que jamais elle est un objet sacré pour moi. + +--Mais il vous faut la conquérir de moi, comme je vous l'ai dit. + +--Alors, monsieur, dites-moi comment; je suis prêt à tous les sacrifices +qui ne dépasseront pas mes forces. + +--Il faut que vous m'aidiez à retrouver sa soeur. + +--Volontiers. + +--Il faut venir avec moi au désert. + +--J'y consens. + +--C'est assez. Nous partons demain. + +Il se leva, et se mit à marcher dans la chambre. + +--De bonne heure? demandai-je, craignant presque qu'il me refusât une +entrevue avec celle que je brûlais plus que jamais d'embrasser. + +--Au point du jour, répondit-il, semblant ne pas s'apercevoir de mon +inquiétude. + +--Il faut que je visite mon cheval et mes armes, dis-je en me levant et en +me dirigeant vers la porte, dans l'espoir de la rencontrer dehors. + +--Tout est préparé; Godé est là. Revenez mon ami; elle n'est point dans la +salle. Restez où vous êtes. Je vais chercher les armes dont vous avez +besoin.--Adèle! Zoé!--Ah! Docteur, vous êtes revenu avec votre récolte de +simples! C'est bien! Nous partons demain. Adèle, du café, mon amour! Et +puis, faites-nous un peu de musique. Votre hôte vous quitte demain. + +Zoé s'élança entre nous deux avec un cri. + +--Non, non, non, non! s'écria-t-elle, se tournant vers l'un et vers +l'autre avec toute l'énergie d'un coeur au désespoir. + +--Allons, ma petite colombe! dit le père en lui prenant les deux mains; ne +t'effarouche pas ainsi. C'est seulement pour une courte absence. Il +reviendra. + +--Dans combien de temps, papa? Dans combien de temps, +Henri? + +--Mais, dans très-peu de temps, et cela me paraîtra plus long qu'à vous, +Zoé. + +--Oh! non, non! Une heure, ce serait longtemps. Combien d'heures +serez-vous absent? + +--Oh! cela durera plusieurs jours, je crains. + +--Plusieurs jours! Oh! papa! oh! Henri! plusieurs jours! + +--Allons, petite fille, ce sera bientôt passé. Va, aide ta mère à faire le +café. + +--Oh! papa, plusieurs jours, de longs jours... Ils ne passeront pas vite +quand je serai seule. + +--Mais tu ne seras pas seule. Ta mère sera avec toi. + +--Ah! + +Soupirant et d'un air tout préoccupé, elle quitta la chambre pour obéir à +l'ordre de son père. En passant la porte, elle pousse un second soupir +plus profond encore. + +Le docteur observait, silencieux et étonné, toute cette scène, et quand la +légère figure eut disparu dans la grande salle, je l'entendis qui +murmurait: + +--Oh! ja! bovre bedite _fraulein!_ je m'en afais pien toudé! + + + +XVI + + +LE HAUT DEL-NORTE. + +Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les détails d'une scène de départ. +Nous étions en selle avant que les étoiles eussent pâli, et nous suivions +la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un +coude et s'enfonçait dans un bois épais. Là, j'arrêtai mon cheval, je +laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes étriers, je +regardai en arrière. Mes yeux se dirigèrent du côté des vieux murs gris, +et se portèrent sur l'_azotea_. + +Sur le bord du parapet, se dessinant à la pâle lueur de l'aurore, était +celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais +je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se découpait sur le +ciel comme un noir médaillon. Elle se tenait auprès d'un des +palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuyée au tronc, +elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-être +aperçut-elle les ondulations d'un mouchoir agité; peut-être entendit-elle +son nom, et répondit-elle au tendre adieu qui lui fut porté par la brise +du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des +piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-même, +m'emporta sous l'ombre épaisse de la forêt. Plusieurs fois je me retournai +pour tâcher d'apercevoir encore cette silhouette chérie, mais d'aucun +point la maison n'était visible. Elle était cachée par les bois sombres et +majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas +pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas +eux-mêmes disparurent bientôt à mes yeux. + +Je lâchai la bride, et, laissant mon cheval aller à volonté, je tombai +dans une suite de pensées à la fois douces et pénibles. Je sentais que +l'amour dont mon coeur était rempli occuperait toute ma vie; que, +dorénavant, cet amour serait le pivot de toutes mes espérances, le +puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'âge +d'homme, et je n'ignorais pas cette vérité, qu'un amour pur comme celui-là +était le meilleur préservatif contre les écarts de la jeunesse, la +meilleure sauvegarde contre tous les entraînements dangereux. J'avais +appris cela de celui qui avait présidé à ma première éducation, et dont +l'expérience m'avait été souvent d'un trop puissant secours pour que je ne +lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion +de reconnaître la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspirée à +cette jeune fille était, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi +ardente que celle que j'éprouvais moi-même; peut-être plus vive encore; +car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait +jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entouré +son enfance. C'était son premier sentiment puissant, sa première passion. +Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, dominé toutes ses pensées? +Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable à la Vénus mythologique? + +Ces réflexions n'avaient rien que d'agréable; mais le tableau +s'assombrissait quand je cessais de considérer le passé. Quelque chose, un +démon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette +idée toute hypothétique qu'elle fût, suffisait pour me remplir l'esprit de +sombres présages, et je me mis à interroger l'avenir. Je n'étais point en +route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient à jour et +à heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du désert, dont +je connaissais toute la gravité. Dans nos plans de la nuit précédente, +Séguin n'avait pas dissimulé les périls de notre expédition. Il me les +avait détaillés avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques +semaines auparavant, je m'en serais préoccupé; ces périls même auraient +été pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments +étaient bien changés; je savais que la vie d'une autre était attachée à la +mienne. Que serait-ce donc si le démon disait vrai? Ne plus la revoir, +jamais! jamais!... Affreuse pensée--et je cheminais affaissé sur ma selle, +sous l'influence d'une amère tristesse. Mais je me sentais porté par mon +cher Moro qui semblait reconnaître son cavalier; son dos élastique se +soulevait sous moi; mon âme répondait à la sienne, et les effluves de son +ardeur réagissaient sur moi. Un instant après je rassemblais les rênes et +je m'élançais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la +rivière, la traversant de temps en temps au moyen de gués peu profonds, +serpentait à travers les vallées garnies de bois touffus. + +Le chemin était difficile à cause des broussailles épaisses; et quoique +les arbres eussent été entaillés pour établir la route, on n'y voyait +aucun signe de passage antérieur, à peine quelques pas, de cheval. Le pays +paraissait sauvage et complètement inhabité. Nous en voyions la preuve +dans les rencontres fréquentes de daims et d'antilopes, qui traversaient +le chemin et sortaient des taillis sous le nez de nos chevaux. De temps en +temps, la route s'éloignait beaucoup de la rivière pour éviter ses coudes +nombreux. Plusieurs fois nous traversâmes de larges espaces où de grands +arbres avaient été abattus, et où des défrichements avaient été pratiqués; +mais cela devait remonter à une époque très reculée, car la terre qui +avait été remuée avec la charrue, était maintenant couverte de fourrés +épais et impénétrables. Quelques troncs brisés et tombant en pourriture, +quelques lambeaux de murailles, écroulées, en adobé, indiquait la place où +le _rancho_ du settler avait été posé. Nous passâmes près d'une église en +ruines, dont les vieilles tourelles s'écroulaient pierre à pierre. Tout +autour, des monceaux d'adobé couvraient la terre sur une étendue de +plusieurs acres. Un village prospère avait existé là. Qu'était-il devenu? +Où étaient ses habitants affairés? Un chat sauvage s'élança du milieu des +ronces qui recouvraient les ruines, et s'enfonça dans la forêt; un hibou +s'envola lourdement du haut d'une coupole croulante, et voleta autour de +nos têtes en poussant son plaintif _woû-hoû-ah_ ajoutant ainsi un trait de +plus à cette scène de désolation. Pendant que nous traversions ces ruines, +un silence de mort nous environnait, troublé seulement par le houloulement +De l'oiseau de nuit et par le _cronk-cronk_ des fragments de poteries dont +les rues désertes étaient parsemées et qui craquaient sous les pieds de +nos chevaux. Mais où donc étaient ceux dont l'écho de ces murs avait +autrefois répercuté les voix? qui s'étaient agenouillés sous l'ombre +sainte de ces piliers jadis consacrés? Ils étaient partis; pour quel pays? +Et pourquoi? Je fis ces questions à Séguin qui me répondit laconiquement: + +--Les Indiens! + +C'était l'oeuvre du sauvage armé de sa lance redoutable, de son couteau à +scalper, de son arc et de sa hache de combat, de ses flèches empoisonnées +et de sa torche incendiaire. + +--Les Navajoes? demandai-je. + +--Les Navajoes et les Apaches. + +--Mais ne viennent-ils plus par ici? + +Un sentiment d'anxiété m'avait tout à coup traversé l'esprit. Nous étions +encore tout près de la maison; je pensais à ses murailles sans défense. +J'attendais la réponse avec anxiété. + +--Ils n'y viennent plus. + +--Et pourquoi? + +--Ceci est notre territoire, répondit-il d'un ton significatif. Nous +voici, monsieur, dans un pays où vivent d'étranges habitants; vous verrez. +Malheur à l'Apache ou au Navajo qui oserait pénétrer dans ces forêts. + +A mesure que nous avancions, la contrée devenait plus ouverte, et nous +voyions deux chaînes de hautes collines taillées à pic, s'étendant au nord +et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient +tellement qu'elles semblaient barrer complètement la rivière. Mais ce +n'était qu'une apparence. En avançant plus loin, nous entrâmes dans un de +ces terribles passages que l'on désigne dans le pays sous le nom de +_cañons_ [1], et que l'on voit indiqués si souvent sur les cartes de +l'Amérique intertropicale. La rivière, en traversant ce canon, écumait +entre deux immenses rochers taillés à pic, s'élevant à une hauteur de +plus de mille pieds, et dont les profils, à mesure que nous nous en +approchions, nous figuraient deux géants furieux qui, séparés par une main +puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder +sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses énormes rochers et +je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de +cette porte gigantesque. + +[Note 1: prononcez kagnonz.] + +--Voyez-vous ce point? dit Séguin en indiquant une roche qui surplombait +la plus haute cime de cet abîme. + +Je fis signe que oui, car la question m'était adressée. + +--Eh bien, voilà le saut que vous étiez si désireux de faire. Nous vous +avons trouvé vous balançant contre ce rocher là-haut. + +--Grand Dieu! m'écriai-je, considérant cette effrayante hauteur. Bien que +solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige à cet aspect, +et je fus forcé de marcher quelques pas. + +--Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici +aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypothèses en examinant ce qui +serait resté de vos os. Oh! Moro! beau Moro! + +--Oh! _mein got!_ ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste, +regardant le précipice, et semblant éprouver le même sentiment de malaise +que moi. + +Séguin était venu se placer à côté de moi, et flattait de la main le cou +de mon cheval avec un air d'admiration. + +--Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre +première entrevue; pourquoi donc étiez-vous si désireux de posséder Moro? + +--Une fantaisie. + +--Ne puis-je savoir pourquoi? Il me semble au fait que vous m'avez dit +alors que vous ne pouviez pas me l'apprendre? + +--Oh! si fait; je puis facilement vous le dire. Je voulais tenter +l'enlèvement de ma fille, et j'avais besoin pour cela du secours de votre +cheval. + +--Mais, comment? + +--C'était avant que j'eusse entendu parler de l'expédition projetée par +nos ennemis. Comme je n'avais aucun espoir de la recouvrer autrement, je +voulais pénétrer dans le pays, seul ou avec un ami sûr, et recourir à la +ruse pour l'enlever. Leurs chevaux sont rapides; mais ils ne peuvent +lutter contre un arabe, ainsi que vous aurez l'occasion de vous en +assurer. Avec un animal comme celui-ci, j'aurais pu me sauver, à moins +d'être entouré; et, même dans ce cas, j'aurais pu m'en tirer au prix de +quelques légères blessures. J'avais l'intention de me déguiser et d'entrer +dans leur ville sous la figure d'un de leurs guerriers. Depuis longtemps +je possède à fond leur langue. + +--C'eût été là une périlleuse entreprise. + +--Sans aucun doute! mais c'était ma dernière ressource, et je n'y avais +recours qu'après avoir épuisé tous les efforts; après tant d'années +d'attente, je ne pouvais plus y tenir. Je risquais ma vie. C'était un coup +de désespoir, mais, à ce moment, j'y étais pleinement déterminé. + +--J'espère que nous réussirons, cette fois. + +--J'y compte fermement. Il semble que la Providence veuille enfin se +déclarer en ma faveur. D'un côté, l'absence de ceux qui l'ont enlevée; de +l'autre, le renfort considérable qu'a reçu ma troupe d'un gros parti de +trappeurs des plaines de l'Est. Les peaux d'ours sont tombées, comme ils +disent, à ne pas valoir une bourre de fusil, et ils trouvent que les +Peaux-Rouges rapportent davantage. Ah! j'espère en venir à bout, cette +fois. + +Il accompagna ces derniers mots d'un profond soupir. + +Nous arrivions en ce moment à l'entrée d'une gorge, et l'ombre d'un bois +de cotonniers nous invitait au repos. + +--Faisons halte ici, dit Séguin. + +Nous mîmes pied à terre, et nos chevaux furent attachés de manière à +pouvoir paître. Nous prîmes place sur l'épais gazon, et nous étalâmes les +provisions dont nous nous étions munis pour le voyage. + + + +XVII + + +GÉOGRAPHIE ET GÉOLOGIE. + +Nous nous reposâmes environ une heure sous l'ombre fraîche, pendant que +nos chevaux se refaisaient aux dépens de l'excellent pâturage qui +croissait abondant autour d'eux. Nous causions du pays curieux que nous +étions en train de traverser; curieux sous le rapport de sa géographie, de +sa géologie, de sa botanique et de son histoire; curieux enfin sous tous +les rapports. Je suis, je puis le dire, un voyageur de profession. +J'éprouvais un vif intérêt à me renseigner sur les contrées sauvages qui +s'étendaient à des centaines de milles autour de nous; et il n'y avait pas +d'homme plus capable de m'instruire à cet égard que mon interlocuteur. Mon +voyage en aval de la rivière m'avait très-peu initié à la physionomie du +pays. J'étais à cette époque, ainsi que je l'ai dit, dévoré par la fièvre; +et ce que j'avais pu voir n'avait laissé dans ma mémoire que des souvenirs +confus comme ceux d'un songe. Mais j'avais repris possession de toutes mes +facultés, et les paysages que nous traversions tantôt charmants et revêtus +des richesses méridionales, tantôt sauvages, accidentés, pittoresques, +frappaient vivement mon imagination. + +L'idée que cette partie du pays avait été occupée autrefois par les +compagnons de Cortez, ainsi que le prouvaient de nombreuses ruines; +qu'elle avait été reconquise par les sauvages, ses anciens possesseurs; +l'évocation des scènes tragiques qui avaient dû accompagner cette reprise +de possession, inspiraient une foule de pensées romanesques auxquelles les +réalités qui nous environnaient formaient un admirable cadre. Séguin était +communicatif, d'une intelligence élevée, et ses vues étaient pleines de +largeur. L'espoir d'embrasser bientôt son enfant, si longtemps perdue, +soutenait en lui la vie. Depuis bien des années, il ne s'était pas senti +aussi heureux. + +--C'est vrai, dit-il répondant à une de mes questions, on connaît bien peu +de choses de toute cette contrée, au delà des établissements mexicains. +Ceux qui auraient pu en dresser la carte géographique n'ont pas accompli +cette tâche. Ils étaient trop absorbés dans la recherche de l'or; et leurs +misérables descendants, comme vous avez pu le voir, sont trop occupés à se +voler les uns les autres, pour s'inquiéter d'autre chose. Ils ne savent +rien de leur pays au delà des bornes de leurs domaines, et le désert gagne +tous les jours sur eux. Tout ce qu'ils en savent, c'est que c'est de ce +côté que viennent leurs ennemis, qu'ils redoutent comme les enfants +craignent le loup et Croquemitaine. + +--Nous sommes ici, continua Séguin, à peu près au centre du continent: au +coeur du Sahara américain. Le Nouveau-Mexique est une oasis, rien de plus. +Le désert l'environne d'une ceinture de plusieurs centaines de milles de +largeur; dans certaines directions, vous pouvez faire mille milles, à +partir du Del-Norte, sans rencontrer un point ferme. L'oasis de New-Mexico +doit son existence aux eaux fertilisantes du Del-Norte. C'est le seul +point habité par les blancs, entre la rive droite de Mississipi et les +bords de l'océan Pacifique, en Californie. Vous y êtes arrivé en +traversant un désert, n'est-ce pas? + +--Oui. Et, à mesure que nous nous éloignions du Mississipi en nous +rapprochant des montagnes Rocheuses, le pays devenait de plus en plus +stérile. Pendant les trois cents derniers milles environ, nous pouvions à +peine trouver l'eau et l'herbe nécessaires à nos animaux. Mais est-ce +qu'il en est ainsi au nord et au sud de la route que nous avons suivie? + +Au nord et au sud, pendant plus d'un millier de milles, depuis les plaines +du Texas jusqu'aux lacs du Canada, tout le long de la baie des montagnes +Rocheuses, et jusqu'à moitié chemin des établissements qui bordent le +Mississipi, vous ne trouverez pas un arbre, pas un brin d'herbe. + +--Et à l'ouest des montagnes? + +--Quinze cents milles de désert en longueur sur à peu près sept ou huit +cents de large. Mais la contrée de l'ouest présente un caractère +différent. Elle est plus accidentée, plus montagneuse, et, si cela est +possible, plus désolée encore dans son aspect. Les feux volcaniques ont eu +là une action plus puissante, et, quoique des milliers d'années se soient +écoulées depuis que les volcans sont éteints, les roches ignées, à +beaucoup d'endroits, semblent appartenir à un soulèvement tout récent. Les +couleurs de la lave et des scories qui couvrent les plaines à plusieurs +milles d'étendue, dans certains endroits n'ont subi aucune modification +sous l'action végétale ou climatérique. Je dis que l'action climatérique +n'a eu aucun effet, parce qu'elle n'existe pour ainsi dire pas dans cette +région centrale. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Voici ce que je veux dire: les changements atmosphériques sont +insensibles ici; rarement il y a pluie ou tempête. Je connais tels +districts où pas une goutte d'eau n'est tombée dans le cours de plusieurs +années. + +--Et pouvez-vous vous rendre compte de ce phénomène? + +--J'ai ma théorie; peut-être ne semblerait-elle pas satisfaisante au +météorologiste savant; mais je veux vous l'exposer. + +Je prêtai l'oreille avec attention, car je savais que mon compagnon était +un homme de science, d'expérience et d'observation, et les sujets du genre +de ceux qui nous occupaient m'avaient toujours vivement intéressé. Il +continua: + +--Il ne peut y avoir de pluie s'il n'y a pas de vapeur dans l'air. Il ne +peut y avoir de vapeur dans l'air s'il n'y a pas d'eau sur la terre pour +la produire. Ici, l'eau est rare, et pour cause. + +Cette région du désert est à une grande hauteur; c'est un plateau +très-élevé. Le point où nous sommes est à près de 6,000 pieds au-dessus du +niveau de la mer. De là, la rareté des sources qui, d'après les lois de +l'hydraulique, doivent être alimentées par des régions encore plus +élevées; or, il n'en existe pas sur ce continent. Supposez que je puisse +couvrir ce pays d'une vaste mer, entourée comme d'un mur par ces hautes +montagnes qui le traversent; et cette mer a existé, j'en suis convaincu, à +l'époque de la création de ces bassins. Supposez que je crée une telle mer +sans lui laisser aucune voie d'écoulement, sans le moindre ruisseau +d'épuisement; avec le temps, elle irait se perdre dans l'Océan, et +laisserait la contrée dans l'état de sécheresse où vous la voyez +aujourd'hui. + +--Mais comment cela! par l'évaporation? + +-Au contraire; l'absence d'évaporation serait la cause de leur épuisement. +Et je crois que c'est ainsi que les choses se sont passées. + +--Je ne saurais comprendre cela. + +--C'est très-simple. Cette région, nous l'avons dit, est très-élevée; en +conséquence, l'atmosphère est froide, et l'évaporation s'y produit avec +moins d'énergie que sur les eaux de l'Océan. Maintenant, il s'établira +entre l'Océan et cette mer intérieure, un échange de vapeurs par le moyen +des vents et des courants d'air; car c'est ainsi seulement que le peu +d'eau qui arrive sur ces plateaux peut parvenir. Cet échange sera +nécessairement en faveur des mers intérieures, puisque leur puissance +d'évaporation est moindre, et pour d'autres causes encore. Nous n'avons +pas le temps de procéder à une démonstration régulière de ce résultat. +Admettez-le, quant à présent, vous y réfléchirez plus tard à loisir. + +--J'entrevois la vérité; je vois ce qui se passe. + +--Que suit-il de là? Ces mers intérieures se rempliront graduellement +jusqu'à qu'elles débordent. La première petite rigole qui passera +par-dessus le bord sera le signal de leur destruction. L'eau se creusera +peu à peu un canal à travers le mur des montagnes; tout petit d'abord, +puis devenant de plus en plus large et profond sous l'incessante action du +flot, jusqu'à ce que, après nombre d'années,--de siècles,--de centaines de +siècles, de milliers, peut-être, une grande ouverture comme celle-ci (et +Séguin me montrait le cañon) soit pratiquée; et bientôt la plaine aride +que nous voyons derrière sera livrée à l'étude du géologue étonné. + +--Et vous pensez que les plaines situées entre les Andes et les montagnes +Rocheuses sont des lits desséchés de mers? + +--Je n'ai pas le moindre doute à cet égard. Après le soulèvement de ses +immenses murailles, les cavités nécessairement remplies par les pluies de +l'Océan, formèrent des mers; d'abord très-basses, puis de plus en plus +profondes, jusqu'à ce que leur niveau atteignit celui des montagnes qui +leur servaient de barrière, et que, comme je vous l'ai expliqué, elles se +frayassent un chemin pour retourner à l'Océan. + +--Mais est-ce qu'il n'existe pas encore une mer de ce genre? + +--Le grand Lac Salé? Oui, c'en est une. Il est situé au nord-ouest de +l'endroit où nous sommes. Ce n'est pas seulement une mer, mais tout un +système de lacs, de sources, de rivières, les unes salées les autres d'eau +douce; et ces eaux n'ont aucun écoulement vers l'Océan. Elles sont barrées +par des collines et des montagnes qui constituent dans leur ensemble un +système géographique complet. + +--Est-ce que cela ne détruit pas votre théorie? + +--Non. Le bassin où ce phénomène se produit est beaucoup moins élevé que +la plupart des plateaux du désert. La puissance d'évaporation équilibre +l'apport de ces sources et de ces rivières, et conséquemment neutralise +leur effet, c'est-à-dire que dans l'échange de vapeurs qui se fait avec +l'Océan, ce bassin donne autant qu'il reçoit. Cela tient moins encore à +son peu d'élévation qu'à l'inclinaison particulière des montagnes qui y +versent leurs eaux. Placez-le dans une situation plus froide, _coeteris +paribus_, et avec le temps, l'eau se creusera un canal d'épuisement. Il en +est de ce lac comme de la mer Caspienne, de la mer d'Aral, de la mer +Morte. Non, mon ami, l'existence du grand Lac Salé ne contrarie pas ma +théorie. Autour de ses bords le pays est fertile; fertile à cause des +pluies dont il est redevable aux masses d'eau qui l'entourent. Ces pluies +ne se produisent que dans un rayon assez restreint, et ne peuvent agir sur +toute la région des déserts qui restent secs et stériles à cause de leur +grande distance de l'Océan. + +--Mais les vapeurs qui s'élèvent de l'Océan ne peuvent-elles venir +jusqu'au désert? + +--Elles le peuvent, comme je vous l'ai dit, dans une certaine mesure; +autrement il n'y pleuvrait jamais. Quelquefois, sous l'influence de +quelque cause extraordinaire, telle que des vents violents, les nuages +arrivent par masses jusqu'au centre du continent. Alors vous avez des +tempêtes, et de terribles tempêtes! Mais, généralement, ce sont seulement +les bords des nuages qui arrivent jusque-là, et ces lambeaux de nuages +combinés avec les vapeurs, résultant de l'évaporation propre des sources +et des rivières du pays, fournissent toute la pluie qui y tombe. Les +grandes masses de vapeur qui s'élèvent du Pacifique et se dirigent vers +l'est, s'arrêtent d'abord sur les côtes et y déposent leurs eaux; celles +qui s'élèvent plus haut et dépassent le sommet des montagnes vont plus +loin, mais elles sont arrêtées, à cent milles de là, par les sommets plus +élevés de la sierra Nevada, où elles se condensent et retournent en +arrière vers l'Océan, par les cours du Sacramento et du San-Joachim. Il +n'y a que la bordure de ces nuages qui, s'élevant encore plus haut et +échappant à l'attraction de la Nevada, traverse et vient s'abattre sur le +désert. Qu'en résulte-t-il? L'eau n'est pas plutôt tombée qu'elle est +entraînée vers la mer par le Gila et le Colorado, dont les ondes grossies +fertilisent les pentes de la Nevada; pendant ce temps, quelques fragments, +échappés d'autres masses de nuages, apportent un faible tribut d'humidité +aux plateaux arides et élevés de l'intérieur, et se résolvent en pluie ou +en neige sur les pics des montagnes Rocheuses. De là les sources des +rivières qui coulent à l'est et à l'ouest; de là les oasis, semblables à +des parcs que l'on rencontre au milieu des montagnes. De là les fertile +vallées du Del-Norte et des autres cours d'eau qui couvrent ces terres +centrales de leurs nombreux méandres. Les nuages qui s'élèvent de +l'Atlantique agissent de la même manière en traversant la chaîne des +Alleghanis. Après avoir décrit un grand arc de cercle autour de la terre, +ils se condensent et tombent dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi. +De quelque côté que vous abordiez ce grand continent, à mesure que vous +Vous approchez du centre, la fertilité diminue et cela tient uniquement +au manque d'eau. En beaucoup d'endroits, partout où l'on peut apercevoir +une trace d'herbe, le sol renferme tous les éléments d'une riche +végétation. Le docteur vous le dira: il l'a analysé. + +--Ya! ya! cela est vrai, se contenta d'affirmer le docteur. + +--Il y a beaucoup d'oasis, continua Séguin, et dès qu'on a de l'eau pour +pouvoir arroser, une végétation luxuriante apparaît aussitôt. Vous avez dû +remarquer cela en suivant le cours inférieur de la rivière, et c'est ainsi +que les choses se passaient dans les établissements espagnols sur les +rives du Gila. + +--Mais pourquoi ces établissements ont-ils été abandonnés? demandai-je, +n'ayant jamais entendu assigner aucune cause raisonnable à la dispersion +de ces florissantes colonies. + +--Pourquoi! répondit Séguin avec une énergie marquée, pourquoi! Tant +qu'une race autre que la race ibérienne n'aura pas pris possession de +cette terre, l'Apache, le Navajo et le Comanches, les vaincus de Cortez, +et quelquefois ses vainqueurs chasseront les descendants de ces premiers +conquérants du Mexique. Voyez, les provinces de Sonora, de Chihuahua, à +moitié dépeuplées! Voyez le Nouveau-Mexique: ses habitants ne vivent que +par tolérance; il semble qu'ils ne cultivent la terre que pour leurs +ennemis, qui prélèvent sur eux un tribut annuel!--Mais, allons! le soleil +nous dit qu'il est temps de partir; allons! Montez à cheval; nous pouvons +suivre la rivière, continua-t-il. Il n'a pas plu depuis quelque temps et +l'eau est basse; autrement il nous aurait fallu faire quinze milles à +travers la montagne. Tenez-vous près des rochers! Marchez derrière moi! + +Cet avertissement donné, il entra dans le canon; je le suivis, ainsi que +Godé et le docteur. + + + +XVIII + + +LES CHASSEURS DE CHEVELURES + +Il était presque nuit quand nous arrivâmes au camp, au camp des chasseurs +de scalps. Notre arrivée fut à peine remarquée. Les hommes près desquels +nous passions se bornaient à jeter un coup d'oeil sur nous. Pas un ne se +leva de son siège ou ne se dérangea de son occupation. On nous laissa +desseller nos chevaux et les placer où nous le jugeâmes à propos. + +J'étais fatigué de la course, après avoir passé si longtemps sans faire +usage du cheval. J'étendis ma couverture par terre, et je m'assis, le dos +appuyé contre un tronc d'arbre. J'aurais volontiers dormi, mais +l'étrangeté de tous les objets qui m'environnaient tenait mon imagination +éveillée; je regardais et j'écoutais avec une vive curiosité. Il me +faudrait le secours du pinceau pour vous donner une esquisse de la scène, +et encore ne pourrais-je vous en donner qu'une faible idée. Jamais +ensemble plus sauvage et plus pittoresque ne frappa la vue d'aucun homme. +Cela me rappelait les gravures où sont représentés les bivouacs de +brigands dans les sombres gorges des Abruzzes. Je décris d'après des +souvenirs qui se rapportent à une époque déjà bien éloignée de ma vie +aventureuse. Je ne puis donc reproduire que les points les plus saillants +du tableau. Les petits détails m'ont échappé; alors cependant les moindres +choses me frappaient par leur nouveauté, et leur étrangeté fixait pendant +quelque temps mon attention. Peu à peu ces choses me devinrent familières, +et dès lors, elles s'effacèrent de ma mémoire comme le font les actes +ordinaires de la vie. + +Le camp était établi sur la rive du Del-Norte, dans une clairière +environnée de cotonniers dont les troncs lisses s'élançaient au-dessus +d'un épais fourré de palmiers nains et de _baïonnettes_ espagnoles. +Quelques tentes en lambeaux étaient dressées çà et là; on y voyait aussi +des huttes en peaux de bêtes, à la manière indienne. Mais le plus grand +nombre des chasseurs avaient construit leur abri avec une peau de buffalo +supportée par quatre piquets debout. Il y avait, dans le fourré, des +sortes de cabanes formées de branchages et couvertes avec des feuilles +palmées d'yucca, ou des joncs arrachés au bord de la rivière. Des sentiers +frayés à travers le feuillage conduisaient dans toutes les directions. A +travers une de ces percées, on apercevait le vert tapis d'une prairie dans +laquelle étaient groupés les mules et les _mustangs_, attachés à des +piquets par de longues cordes traînantes. On voyait de tous côtés des +ballots, des selles, des brides, celles-là posées sur des troncs d'arbres, +celles-ci suspendues aux branches; des sabres rouillés se balançaient +devant les tentes et les huttes; des ustensiles de campement de toutes +sortes, tels que casseroles, chaudières, haches, etc., jonchaient le sol. +Autour de grands feux, où brillaient des arbres entiers, des groupes +d'hommes étaient assis. Ils ne cherchaient pas la chaleur, car la +température n'était pas froide: ils faisaient griller des tranches de +venaison; ou fumaient dans des pipes de toutes formes et de toutes +dimensions. Quelques-uns fourbissaient leurs armes ou réparaient leurs +vêtements. + +Des sons de toutes les langues frappaient mon oreille: lambeaux entremêlés +de français, d'espagnol, d'anglais et d'indien. Les exclamations se +croisaient, chacune caractérisant la nationalité de ceux qui les +proféraient: «_Hilloa, Dick! kung it, old hoss, whot ore ye' bout?_ (Holà, +Dick! accroche-moi ça, vieille rosse; qu'est-ce que tu fais donc?)» +--«Sacrr...!--_Carramba!_»--«Pardieu, monsieur!»--«_By the eternal +airthquake!_» (par le tremblement de terre éternel).--«_Vaya, hombre, +vaya!_» «--_Carajo!_»--«By Gosh!_»--«_Santissima, Maria!_»--«Sacrr...!» +On aurait pu croire que les différentes nations avaient envoyé là des +représentants pour établir un concours de jurements. + +Trois groupes distincts étaient formés. Dans chacun d'eux un langage +particulier dominait, et il y avait une espèce d'homogénéité de costume +chez les hommes qui composaient chacun de ces groupes. Le plus voisin de +moi parlait espagnol: c'étaient des Mexicains. Voici, autant que je me le +rappelle, la description de l'habillement de l'un d'eux: + +Des _calzoneros_ de velours vert, taillés à la manière des culottes de +marin; courts de la ceinture, serrés sur les hanches, larges du bas, +doublés à la partie inférieure de cuir noir ornementé de filets gaufrés et +de broderies; fendus à la couture extérieure, depuis la hanche jusqu'à la +cuisse; ornés de tresses, et bordés de rangées d'aiguillettes à ferrets +d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soirée est chaude, et laissant +apercevoir les _calzoncillos_ de mousseline blanche, pendant à larges plis +jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tannée, de +couleur naturelle. Le cuir en est rougeâtre; le bout est arrondi, les +talons sont armés d'éperons, pesant chacun une livre au moins; et garnis +de molettes de trois pouces de diamètre! Ces éperons, curieusement +travaillés, sont attachés à la botte par des courroies de cuir ouvré. Des +petits grelots (_campanillas_) pendent de chacune des dents de ces +molettes colossales, et font entendre leur tintement, à chaque mouvement +du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais +fixés autour de la taille par une ceinture ou une écharpe de soie +écarlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se +noue par derrière, et les bouts frangés pendent gracieusement près de la +hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'étoffe brune brodée, juste au +corps, courte par derrière, à la grecque, et laissant voir la chemise +elle-même, à large collet, brodée sur le devant, témoigne de l'habileté +supérieure de quelque _poblana_ à l'oeil noir. Le _sombrero_ à larges +bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en +cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands, +également en argent, tombent sur le côté et donnent à cette coiffure un +aspect tout particulier. Sur une épaule pend le pittoresque sérapé, à +moitié roulé. Un baudrier et une gibecière, une escopette sur laquelle la +main est appuyée, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de +faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la +hanche gauche, complètent le costume que j'ai pris pour type de ma +description. A quelques menus détails près, tous les hommes qui composent +le groupe le plus rapproché de moi sont vêtus de cette manière. +Quelques-uns portent des _calzoneros_ de peau, avec un spencer ou +pourpoint de même matière, fermé par devant et par derrière. D'autres ont, +au lieu du sérapé en étoffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses +larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs épaules la superbe +et gracieuse _manga_. La plupart sont chaussés de mocassins; un petit +nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple _guarache_, la sandale des +Astèques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs +cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et +des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs féroces +brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont généralement +petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui dénote la +vigueur et l'activité. Leurs membres, bien découplés, sont endurcis à la +fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont nés dans les fermes +du Mexique; habitant la frontière, ils ont eu souvent à combattre les +Indiens. Ce sont des _ciboleros_, des _vaqueros_, des _rancheros_ et des +_monteros_, qui, à force de fréquenter les montagnards, les chasseurs de +races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degré +d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement doués. C'est +la chevalerie de la frontière mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils +roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de maïs. Ils jouent au +_monte_ sur leurs couvertures étendues à terre, et leur enjeu est du +tabac. On entend les malédictions et les «_carajo_» de ceux qui perdent; +les gagnants adressent de ferventes actions de grâces à la «_santissima +Virgen_.» Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes +et désagréables. + +A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le +composent diffèrent des précédents sous tous les rapports: la voix, +l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnaît au premier coup +d'oeil des Anglo-Américains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la +prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous +servira pour les dépeindre tous. + +Il se tient debout, appuyé sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a +six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente dénote la force +héréditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chênes; la +main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses +joues, larges et fermes, sont en partie cachées sous d'épais favoris qui +se réunissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure +les lèvres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun foncé qui +s'éclaircit autour de la bouche, où l'action combinée de l'eau et du +soleil lui a donné une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit +et légèrement plissé vers les coins. Le regard est ferme, et reste +généralement fixe. Il semble pénétrer jusqu'à votre intérieur. Les cheveux +bruns sont moyennement longs. Ils ont été coupés sans doute lors de la +dernière visite à l'entrepôt de commerce, ou aux établissements; le teint, +quoique bronzé comme celui d'un mulâtre, n'est devenu ainsi que par +l'action du hâle. Il était autrefois clair comme celui des blonds. La +physionomie est empreinte d'un caractère assez imposant. On peut dire +qu'elle est belle. L'expression générale est celle du courage tempéré par +la bonne humeur et la générosité. L'habillement de l'homme dont je viens +de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est-à-dire de son +pays à lui, la prairie et les parcs de la montagne déserte. Il s'en est +procuré les matériaux avec la balle de son rifle, et l'a façonné de ses +propres mains, à moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs +moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille +indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vêtement consiste en +une blouse de peau de daim préparée, rendue souple comme un gant par +l'action de la fumée; de grandes jambières montant jusqu'à la ceinture et +des mocassins de même matière; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir +épais de buffalo. La blouse serrée à la taille, mais ouverte sur la +poitrine et au cou, se termine par un élégant collet qui retombe en +arrière jusque sur les épaules. Par-dessous on voit une autre chemise de +matière plus fine, en peau préparée d'antilope, de faon ou de daim fauve. +Sur sa tête un bonnet de peau de rackoon [1] ornée, à l'avant, du museau +de l'animal, et portant à l'arrière sa queue rayée, qui retombe, comme un +panache, sur l'épaule gauche. L'équipement se compose d'un sac à balles, +en peau non apprêtée de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme +de croissant sur laquelle sont ciselés d'intéressants souvenirs. Il a pour +armes un long couteau, un _bowie_ (lame recourbée), un lourd pistolet, +soigneusement attaché par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez à +cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit +que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon. + +[Note: Sorte de blaireau.] + +Dans tout cet habillement, cet équipement et cet armement, on s'est peu +préoccupé du luxe et de l'élégance; cependant, la coupe de la blouse en +forme de tunique n'est pas dépourvue de grâce. Les franges du collet et +des guêtres ne manquent pas de style, et il y a dans le bonnet de peau de +rackoon une certaine coquetterie qui prouve que celui qui le porte n'est +pas tout à fait indifférent aux avantages de son apparence extérieure. Un +petit sac ou sachet gentiment brodé avec des piquants bariolés de +porc-épic pend sur sa poitrine. Par moments, il le contemple avec un +regard de satisfaction: c'est son porte-pipe, gage d'amour de quelque +demoiselle aux yeux noirs, aux cheveux de jais, sans doute, et habitant +comme lui ces contrées sauvages. Tel est l'ensemble d'un trappeur de la +montagne. Plusieurs hommes, à peu de chose près vêtus et équipés de même, +se tiennent autour de celui dont j'ai tracé le portrait. Quelques-uns +portent des chapeaux rabattus, de feutre gris; d'autres des bonnets de +peau de chat; ceux-ci ont des blouses de chasse de nuances plus claires et +brodées des plus vives couleurs; ceux-là, au contraire, en portent d'usées +et rapiécées, noircies de fumée; mais le caractère général des costumes +les fait aisément reconnaître; il était impossible de se tromper sur leur +titre de véritables montagnards. + +Le troisième des groupes que j'ai signalés était plus éloigné de la place +que j'occupais. Ma curiosité, pour ne pas dire mon étonnement, avait été +vivement excitée lorsque j'avais reconnu que ce groupe était composé +d'Indiens. + +--Sont-ils donc prisonniers? pensai-je. Non; ils ne sont point enchaînés; +rien dans leur apparence, dans leur attitude, n'indique qu'ils soient +captifs; et cependant ce sont des Indiens. Font-ils donc partie de la +bande qui combat contre...? + +Pendant que je faisais mes hypothèses, un chasseur passa près de moi. + +--Quels sont ces Indiens? demandai-je en indiquant le groupe. + +--Des Delawares; quelques Chawnies. + +J'avais donc sous les yeux de ces célèbres Delawares, des descendants de +cette grande tribu qui, la première, sur les bords de l'Atlantique, avait +livré bataille aux visages pâles. C'est une merveilleuse histoire que la +leur. La guerre était l'école de leurs enfants, la guerre était leur +passion favorite, leur délassement, leur profession. Il n'en reste plus +maintenant qu'un petit nombre. Leur histoire arrivera bientôt à son +dernier chapitre! Je me levai et m'approchai d'eux avec un vif sentiment +d'intérêt. Quelques-uns étaient assis autour du feu, et fumaient dans des +pipes d'argile rouge durcie, curieusement ciselées. D'autres se +promenaient avec cette gravité majestueuse si remarquable chez l'Indien +des forêts. Il régnait au milieu d'eux un silence qui contrastait +singulièrement avec le bavardage criard de leurs alliés mexicains. De +temps en temps, une question articulée d'une voix basse, mais sonore, +recevait une réponse courte et sentencieuse, parfois un simple bruit +guttural, un signe de tête plein de dignité, ou un geste de la main; tout +en conversant ainsi, ils remplissaient leurs pipes avec du _kini-kin-ik_ +et se passaient, de l'un à l'autre, les précieux instruments. + +Je considérais ces stoïques enfants des forêts avec une émotion plus forte +que celle de la simple curiosité; avec ce sentiment que l'on éprouve, +quand on regarde, pour la première fois, une chose dont on a entendu +raconter ou dont on a lu d'étranges récits. L'histoire de leurs guerres et +de leurs courses errantes était toute fraîche dans ma mémoire. Les acteurs +mêmes de ces grandes scènes étaient là devant moi, ou du moins des types +de leurs races, dans toute la réalité, dans toute la sauvagerie +pittoresque de leur individualité. C'étaient ces hommes qui chassés de +leur pays par les pionniers venus de l'Atlantique, n'avaient cédé qu'à la +fatalité, victimes de la destinée de leur race. Après avoir traversé les +Apaches, ils avaient disputé pied à pied le terrain, de contrée en +contrée, le long des Alleghanis, dans des forêts des bords de l'Ohio, +jusqu'au coeur de la _terre sanglante_.[1] + +[Note 1: _Bloody Ground._ Partie du territoire de l'Ohio, nommée à cause +des combats sanglants livrés aux Indiens par les premiers colons.] + +Et toujours les visages pâles étaient sur leurs traces, les repoussant, +les refoulant sans trêve vers le soleil couchant. Les combats meurtriers, +la foi punique, les traités rompus, d'année en année, éclaircissaient +leurs rangs. Et, toujours refusant de vivre auprès de leurs vainqueurs +blancs, ils reculaient, s'ouvrant un chemin, par de nouveaux combats, à +travers des tribus d'hommes rouges comme eux, et trois fois supérieurs en +nombre! La fourche de la rivière Osage fut leur dernière halte. Là, +l'usurpateur s'engagea de respecter à tout jamais leur territoire. Mais +cette concession arrivait trop tard. La vie errante et guerrière était +devenue pour eux une nécessité de nature; et, avec un méprisant dédain, +ils refusèrent les travaux pacifiques de la terre. Le reste de leur tribu +se réunit sur les bords de l'Osage; mais, au bout d'une saison, ils +avaient disparu. Tous les guerriers et les jeunes gens étaient partis, ne +laissant sur les territoires concédés que les vieillards, les femmes et +les hommes sans courage. Où étaient-ils allés! Où sont-ils maintenant! +Celui qui veut trouver les Delawares doit les chercher dans les grandes +prairies, dans les vallées boisées de la montagne, dans les endroits +hantés par l'ours, le castor, le bighhorn et le buffalo. Là il les +trouvera, par bandes disséminées, seuls ou ligués avec leurs anciens +ennemis les visages pâles; trappant et chassant, combattant le Yuta ou le +Rapaho, le Crow ou le Cheyenne, le Navajo et l'Apache. + +J'étais, je le répète, profondément ému en contemplant ces hommes; +j'analysais leurs traits et leur habillement pittoresque. Bien qu'on n'en +vit pas deux qui fussent vêtus exactement de même, il y avait une certaine +similitude de costume entre eux tous. La plupart portaient des blouses de +chasse, non en peau de daim comme celles des blancs, mais en calicot +imprimé, couvertes de brillants dessins. Ce vêtement, coquettement arrangé +et orné de bordures, faisait un singulier effet avec l'équipement de +guerre des Indiens. Mais c'était par la coiffure spécialement que le +costume des Delawares et des Chawnies se distinguait de celui de leurs +alliés, les blancs. En effet, cette coiffure se composait d'un turban +formé avec une écharpe ou avec un mouchoir de couleur éclatante, comme en +portent les brunes créoles d'Haïti. Dans le groupe que j'avais sous les +yeux on n'aurait pas trouvé deux de ces turbans qui fussent semblables, +mais ils avaient tous le même caractère. Les plus beaux étaient faits avec +des mouchoirs rayés de madras. Ils étaient surmontés de panaches composés +avec les plumes brillantes de l'aigle de guerre, ou les plumes bleues du +Gruya. + +[Note: Sorte de petite grue bleuâtre.] + +Leur costume était complété par des guêtres de peau de daim et des +mocassins à peu près semblables à ceux des trappeurs. Les guêtres de +quelques-uns étaient ornées de chevelures attachées le long de la couture +extérieure, et faisant montre des sombres prouesses de celui qui les +portait. Je remarquai que leurs mocassins avaient une forme particulière, +et différaient complètement de ceux des Indiens des prairies. Ils étaient +cousus sur le dessus, sans broderies ni ornements, et bordés d'un double +ourlet. + +Ces guerriers étaient armés et équipés comme les chasseurs blancs. Depuis +longtemps ils avaient abandonné l'arc, et beaucoup d'entre eux auraient pu +rendre des points ou disputer la mouche à leurs associés des montagnes, +dans le maniement du fusil. Indépendamment du rifle et du long couteau, la +plupart portaient l'ancienne arme traditionnelle de leur race, le terrible +tomahawk. + +J'ai décrit les trois groupes caractéristiques qui avaient frappé +mes yeux dans le camp. Il y avait, en outre, des individus qui +n'appartenaient à aucun des trois et qui semblaient participer du +caractère de plusieurs. C'étaient des Français, des voyageurs canadiens, +des rôdeurs de la compagnie du nord-ouest, portant des capotes blanches, +plaisantant, dansant, et chantant leurs chansons de bateliers, avec tout +l'esprit de leur race; c'étaient des _pueblos_, des _Indios manzos_, +couverts de leurs gracieuses _tilmas_, et considérés plutôt comme des +serviteurs que comme des associés par ceux qui les entouraient. C'étaient +des mulâtres aussi, des nègres, noirs comme du jais, échappés des +plantations de la Louisiane, et qui préféraient cette vie vagabonde aux +coups du fouet sifflant du commandeur. On voyait encore là des uniformes +en lambeaux qui désignaient les déserteurs de quelque poste de la +frontière; des Kanakas des îles Sandwich, qui avaient traversé les déserts +de la Californie, etc., etc. On trouvait enfin, rassemblés dans ce camp, +des hommes de toutes les couleur, de tous les pays, parlant toutes les +langues. Les hasards de l'existence, l'amour des aventures les avaient +conduits là. Tous ces hommes plus ou moins étranges formaient la bande la +plus extraordinaire qu'il m'ait jamais été donné de voir: la bande des +chasseurs de chevelures. + + + +XIX + + +LUTTE D'ADRESSE. + +J'avais regagné ma couverture, et j'étais sur le point de m'y étendre, +quand le cri d'un _gruya_ attira mon attention. Je levai les yeux et +j'aperçus un de ces oiseaux qui volait vers le camp. Il venait par une des +clairières ouvrant sur la rivière, et se tenait à une faible hauteur. Son +vol paresseux et ses larges ailes appelaient un coup de fusil. Une +détonation se fit entendre. Un des Mexicains avait déchargé son escopette, +mais l'oiseau continuait à voler, agitant ses ailes avec plus d'énergie, +comme pour se mettre hors de portée. + +Les trappeurs se mirent à rire, et une voix cria: + +--Fichue bête! est-ce que tu pourrais seulement mettre ta balle dans une +couverture étendue, avec cette espèce d'entonnoir? Pish! + +Je me retournai pour voir l'auteur de cette brutale apostrophe. Deux +hommes épaulaient leurs fusils et visaient l'oiseau. L'un d'eux était le +jeune chasseur dont j'ai décrit le costume, l'autre un Indien que je +n'avais pas encore aperçu. Les deux détonations n'en firent qu'une, et la +grue, abaissant son long cou, tomba en tournant au milieu des arbres, et +resta accrochée à une branche. De la position que chacun d'eux occupait, +aucun des tireurs n'avait pu voir que l'autre avait fait feu. Ils étaient +séparés par une tente, et les deux coups étaient partis ensemble. Un +trappeur s'écria: + +--Bien tiré, Garey! que Dieu assiste tout ce qui se trouve devant la +bouche de ton vieux _tueur d'ours_, quand ton oeil est au point de mire! + +A ce moment, l'Indien faisait le tour de la tente. Il entendit cette +phrase, et vit la fumée qui sortait encore du fusil du jeune chasseur; +il se dirigea vers lui en disant: + +--Est-ce que vous avez tiré, monsieur? + +Ces mots furent prononcés avec l'accent anglais le plus pur, le moins +mélangé d'indien, et cela seul aurait suffi pour exciter ma surprise si +déjà mon attention n'eût été vivement éveillée sur cet homme. + +--Quel est cet Indien? demandai-je à un de mes voisins. + +--Connais pas; nouvel arrivé, fut toute la réponse. + +--Croyez-vous qu'il soit étranger ici? + +--Tout juste; venu il y a peu de temps; personne ne le connaît, je crois; +si fait pourtant; le capitaine. Je les ai vus se serrer la main. + +Je regardai l'Indien avec un intérêt croissant. Il pouvait avoir trente +ans environ et n'avait guère moins de sept pieds (anglais) de taille. Ses +proportions vraiment apolloniennes le faisaient paraître moins grand. Sa +figure avait le type romain. Un front pur, un nez aquilin, de larges +mâchoires, accusaient chez lui l'intelligence aussi bien que la fermeté et +l'énergie. Il portait une blouse de chasse, de hautes guêtres et des +mocassins; mais tous ces vêtements différaient essentiellement de ceux des +chasseurs ou des Indiens. Sa blouse était en peau-de daim rouge, préparée +autrement que les trappeurs n'ont l'habitude de le faire. Presque aussi +blanche que la peau dont on fait les gants, elle était fermée sur la +poitrine et magnifiquement brodée avec des piquants de porc-épic; les +manches ornées de la même manière; le collet et la jupe rehaussés par une +garniture d'hermine douce et blanche comme la neige. Une rangée de peaux +entières de cet animal formait, tout autour de la jupe, une bordure à la +fois coûteuse et remarquablement belle. Mais ce qui distinguait le plus +particulièrement cet homme, c'était sa chevelure. Elle tombait abondante +sur ses épaules et flottait presque jusqu'à terre quand il marchait. Elle +avait donc près de sept pieds de longueur. Noire, brillante et +plantureuse, elle me rappelait la queue de ces grands chevaux flamands que +j'avais vus attelés aux chars funèbres à Londres. Son bonnet était garni +d'un cercle complet de plumes d'aigles, ce qui, chez les sauvages, +constitue la suprême élégance. Cette magnifique coiffure ajoutait à la +majesté de son aspect. Une peau blanche de buffalo pendait de ses épaules, +et le drapait gracieusement comme une toge. Cette fourrure blanche +s'harmonisait avec le ton général de l'habillement et formait repoussoir à +sa noire chevelure. Il portait encore d'autres ornements; l'éclat des +métaux resplendissait sur ses armes et sur les différentes pièces de son +équipement; le bois et la crosse de son fusil étaient richement +damasquinés en argent. + +Si ma description est aussi minutieuse, cela tient à ce que le premier +aspect de cet homme me frappa tellement que jamais il ne sortira de ma +mémoire. C'était le _beau idéal_ d'un sauvage romantique et pittoresque; +et, de plus, chez lui rien ne rappelait le sauvage, ni son langage, ni ses +manières. Au contraire, la question qu'il venait d'adresser au trappeur +avait été faite du ton de la plus exquise politesse. La réponse ne fut pas +aussi courtoise. + +--Si j'ai tiré? N'as-tu pas entendu le coup? N'as-tu pas vu tomber la +bête? Regarde là-haut! + +Et Garey montrait l'oiseau accroché dans l'arbre. + +--Il parait alors que nous avons tiré simultanément. + +L'Indien, en disant cela, montrait son fusil, de la bouche duquel la fumée +s'échappait encore. + +--Voyez-vous, ça, l'Indien! que nous ayons tiré simultanément, ou +étrangèrement, ou similairement, je m'en fiche comme de la queue d'un +blaireau; mais j'ai vu l'oiseau, je l'ai ajusté, et c'est ma balle qui l'a +mis bas. + +--Je crois l'avoir touché aussi, répliqua l'Indien modestement. + +--J'm'en doute, avec cette espèce de joujou! dit Garey, jetant un regard +de dédain sur le fusil de son compétiteur, et ramenant ses yeux avec +orgueil sur le canon, bronzé par le service et les intempéries de son +rifle qu'il était en train de recharger, après l'avoir essuyé. + +--Joujou, si vous voulez, répondit l'Indien, mais il envoie sa balle plus +droit et plus loin qu'aucune arme que je connaisse jusqu'à présent. Je +garantis que mon coup a porté en plein corps de la grue. + +--Voyez-vous ça, môssieu! car je suppose qu'il faut appeler môssieu un +gentleman qui parle si bien et qui paraît si bien élevé, quoiqu'il soit +Indien. C'est bien aisé à voir qui est-ce qui a touché l'oiseau. Votre +machine est du numéro 50 ou à peu près, mon killbair,[1] du 90. C'est pas +difficile de dire qui est-ce qui a tué la bête. Nous allons bien voir. + +[Note 1: _Killbair_, pour _killbear_, tueur d'ours.] + +Et, en disant cela, le chasseur se dirigea vers l'arbre ou le _gruya_ +était accroché. + +--Comment vas-tu faire pour l'atteindre? cria un des chasseurs qui s'était +avancé pour être témoin de la curieuse dispute. + +Garey ne répondit rien et se mit en devoir d'épauler son fusil. Le coup +partit, et la branche, frappée par la balle, s'affaissa sous la charge du +_gruya_. Mais l'oiseau était pris dans une double fourche et resta +suspendu sur la branche brisée. Un murmure d'approbation suivit ce coup; +et les hommes qui applaudissaient ainsi n'étaient point habitués à +s'émouvoir pour peu de chose. L'Indien s'approcha à son tour, ayant +rechargé son fusil. Il visa, et sa balle atteignit la branche au point +déjà frappé, et la coupa net. L'oiseau tomba à terre, au milieu des +applaudissements de tous les spectateurs, mais surtout des Indiens et des +chasseurs mexicains. On le prit et on l'examina; deux balles lui avaient +traversé le corps; l'une ou l'autre aurait suffi pour le tuer. Un nuage de +mécontentement se montra sur la figure du jeune trappeur. Être ainsi +égalé, dépassé, dans l'usage de son arme favorite, en présence de tant de +chasseurs de tous les pays, et cela par un Indien, bien plus encore, avec +un _fusil de clinquant!_ Les montagnards n'ont aucune confiance dans les +fusils à crosses ornées et brillantes. Les rifles à paillettes, +disent-ils, c'est comme les rasoirs à paillettes: c'est bon pour amuser +les jobards. Il était évident cependant que le rifle de l'Indien étranger +avait été confectionné pour faire un bon usage. Il fallut tout l'empire +que le trappeur avait sur lui-même pour cacher son chagrin. Sans mot dire, +il se mit à nettoyer son arme avec ce calme stoïque particulier aux hommes +de sa profession. Je remarquai qu'il le chargeait avec un soin extrême. +Évidemment, il ne voulait pas en rester là de cette lutte d'adresse, et il +tenait à battre l'Indien ou à être battu par lui complètement. Il +communiqua cette intention à voix basse à un de ses camarades. Son fusil +fut bientôt rechargé, et, le tenant incliné à la manière des chasseurs, il +se tourna vers la foule, à laquelle on était venu se joindre de toutes les +parties du camp. + +--Un coup comme ça, dit-il, ça n'est pas plus difficile que de mettre dans +un tronc d'arbre. Il n'y a pas d'homme qui ne puisse en faire autant, pour +peu qu'il sache regarder droit dans son point de mire. Mais je connais une +autre espèce de coup qui n'est pas si aisé; faut savoir tenir ses nerfs. + +Le trappeur s'arrêta et regarda l'Indien qui rechargeait aussi son fusil. + +--Dites donc, étranger! reprit-il en s'adressant à lui, avez-vous ici un +camarade qui connaisse votre force? + +--Oui! répondit l'Indien, après un moment d'hésitation.... + +--Et ce camarade a-t-il une pleine confiance dans votre adresse? + +--Oh! je le crois. Pourquoi me demandez-vous cela? + +--Parce que je vas vous montrer un coup que nous avions l'habitude de +faire au fort de Bent, pour amuser les enfants. Ça n'a rien de bien +extraordinaire comme coup; mais ça remue un peu les nerfs, faut le dire. +Hé! oh! Rubé! + +--Au diable, qu'est-ce que tu veux? + +Ces mots furent prononcés avec une énergie et un ton de mauvaise humeur +qui firent tourner tous les yeux vers l'endroit d'où ils étaient sortis. +Au premier abord, il semblait qu'il n'y eût personne dans cette direction. +Mais, en regardant avec plus de soin à travers les troncs d'arbres et les +cépées, on découvrait un individu assis auprès d'un des feux. Il aurait +été difficile de reconnaître que c'était un corps humain, n'eût été le +mouvement des bras. Le dos était tourné du coté de la foule, et la tête, +penchée du côté du feu, n'était pas visible. D'où nous étions, cela +ressemblait plutôt à un tronc de cotonnier recouvert d'une peau de +Chevreuil terreuse qu'à un corps humain. En s'approchant et en le +regardant par devant, on reconnaissait avoir affaire à un homme très +extraordinaire il est vrai, tenant à deux mains une longue côte de daim, +et la rongeant avec ce qui lui restait de dents. L'aspect général de cet +individu avait quelque chose de bizarre et de frappant. Son habillement, +si on pouvait appeler cela un habillement, était aussi simple que sauvage. +Il se composait d'une chose qui pouvait avoir été autrefois une blouse de +chasse, mais qui ressemblait beaucoup plus alors à un sac de peau, dont on +aurait ouvert les bouts et aux côtés duquel on aurait cousu des manches. +Ce sac était d'une couleur brun sale; les manches, râpées et froncées aux +plis des bras étaient attachées autour des poignets; il était graisseux du +haut en bas, et émaillé çà et là de plaques de boue! On n'y voyait aucun +essai d'ornements ou de franges. Il y avait eu autrefois un collet, mais +on l'avait évidemment rogné, de temps en temps, soit pour rapiécer le +reste, soit pour tout autre motif, et à peine en restait-il vestige. Les +guêtres et les mocassins allaient de pair avec la blouse et semblaient +sortir de la même pièce. Ils étaient aussi d'un brun sale, rapiécés, râpés +et graisseux. Ces deux parties du vêtement ne se rejoignaient pas, mais +laissaient à nu une partie des chevilles qui, elles aussi, étaient d'un +brun sale, comme la peau de daim. On ne voyait ni chemise, ni veste, ni +aucun autre vêtement, à l'exception d'une étroite casquette qui avait été +autrefois un bonnet de peau de chat, mais dont tous les poils étaient +partis laissant à découvert une surface de peau graisseuse qui +s'harmonisait parfaitement avec les autres parties de l'habillement. Le +bonnet, la blouse, les jambards et les mocassins, semblaient n'avoir +jamais été ôtés depuis le jour où ils avaient été mis pour la première +fois, et cela devait avoir eu lieu nombre d'années auparavant. La blouse +ouverte laissait à nu la poitrine et le cou qui, aussi bien que la figure, +les mains et les chevilles avaient pris, sous l'action du soleil et de la +fumée des bivouacs, la couleur du cuivre brut. L'homme tout entier, +l'habillement compris, semblait avoir été enfumé à dessein! Sa figure +annonçait environ soixante ans. Ses traits étaient fins et légèrement +aquilins; son petit oeil noir vif et perçant. Ses cheveux noirs étaient +coupés courts. Son teint avait dù être originairement brun, et nonobstant, +il n'y avait rien de français ou d'espagnol dans sa physionomie. Il +paraissait plutôt appartenir à la race des Saxons bruns. + +Pendant que je regardais aussi cet homme vers lequel la curiosité m'avait +attiré, je crus m'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de +particulièrement étrange, en dehors de la bizarrerie de son accoutrement. +Il semblait qu'il manquât quelque chose à sa tête. Qu'est-ce que cela +pouvait être? Je ne fus pas longtemps à le découvrir. Lorsque je fus en +face de lui, je vis que ce qui lui manquait, c'étaient... ses oreilles. +Cette découverte me causa une impression voisine de la crainte. Il y a +quelque chose de saisissant dans l'aspect d'un homme privé de ses +oreilles. Cela éveille l'idée de quelque drame épouvantable, de quelque +scène terrible, d'une cruelle vengeance; cela fait penser au châtiment de +quelque crime affreux. Mon esprit s'égarait dans diverses hypothèses, +lorsque je me rappelai un détail mentionné par Séguin, la nuit précédente. +J'avais devant les yeux, sans doute, l'individu dont il m'avait parlé. Je +me sentis tranquillisé. Après avoir fait la réponse mentionnée plus haut, +cet homme singulier resta assis quelques instants, la tête entre les +genoux, ruminant, marmottant et grognant comme un vieux loup maigre dont +on troublerait le repas. + +--Viens ici, Rubé! j'ai besoin de toi un instant, continua Garey d'un ton +presque menaçant. + +--T'as beau avoir besoin de moi; l'Enfant ne se dérangera pas qu'il n'ait +fini de nettoyer son os; il ne peut pas maintenant. + +--Allons, vieux chien, dépêche-toi alors! + +Et l'impatient trappeur, posant la crosse de son fusil à terre, attendit +silencieux et de mauvaise humeur. Après avoir marronné, rongé et grogné +quelques minutes encore, le vieux Rubé, car c'était le nom sous lequel ce +fourreau de cuir était connu, se leva lentement et se dirigea vers la +foule. + +--Qu'est-ce que tu veux, Billye? demanda-t-il au trappeur en allant à lui. + +--J'ai besoin que tu me tiennes ça, répondit Garey en lui présentant une +petite coquille blanche et ronde à peu près de la dimension d'une montre. +La terre à nos pieds était couverte de ces coquillages. + +--Est-ce un pari, garçon? + +--Non, ce n'est pas un pari. + +--Pourquoi donc user ta poudre alors? en as-tu trop? + +--J'ai été battu, reprit le trappeur à voix basse, et battu par cet +Indien. + +Rubé chercha de l'oeil l'Indien, qui se tenait droit et majestueux, dans +toute la noblesse de son plumage. Aucune apparence de triomphe ou de +fanfaronnade ne se montrait sur sa figure; il s'appuyait sur son rifle +dans une attitude à la fois calme et digne. A la manière dont le vieux +Rubé le regarda, on pouvait facilement deviner qu'il l'avait déjà vu +auparavant, mais ailleurs que dans ce camp. Il le toisa du haut en bas, +arrêta un instant les yeux sur ses pieds, et ses lèvres murmurèrent +quelques syllabes inintelligibles qui se terminèrent brusquement par le +mot: «_Coco_.» + +--Tu crois que c'est un Coco? demanda l'autre avec un intérêt marqué. + +--Est-ce que tu es aveugle, Billye? Est-ce que tu ne vois pas ses +mocassins? + +--Tu as raison; mais j'ai demeuré chez cette nation, il y a deux ans, et +je n'ai pas vu d'homme pareil à celui-là. + +--Il n'y était pas. + +--Où était-il donc? + +--Dans un pays où on ne voit guère de peaux-rouges. Il doit bien tirer: +autrefois, il couvrait la mouche à tout coup. + +--Tu l'as donc connu? + +--Oui, oui, à tout coup. Jolie fille, beau garçon!--Où veux-tu que j'aille +me mettre? + +Je crus voir que Garey n'aurait pas mieux demandé que de continuer la +conversation. Il tendit l'oreille avec un intérêt marqué quand l'autre +prononça les mots: jolie fille. Ces mots éveillaient sans doute en lui un +tendre souvenir; mais, voyant que son camarade se préparait à s'éloigner, +il lui montra du doigt un sentier ouvert qui se dirigeait vers l'est, et +lui répondit simplement: Soixante. + +--Prends garde à mes griffes, entends-tu? Les Indiens m'en ont déjà enlevé +une, et l'Enfant a besoin de ménager les autres. + +Le vieux trappeur, en disant cela, fit un geste arrondi de la main droite, +et je vis que le petit doigt était absent. + +--As pas peur, vieille rosse! lui fut-il répondu. + +Sans plus d'observations, l'homme enfumé s'éloigna d'un pas lent à la +régularité duquel on reconnaissait qu'il mesurait la distance. Quand il +eut marqué le soixantième pas, il se retourna et se redressa en joignant +les talons; puis il étendit son bras droit de manière que sa main fût au +niveau de son épaule; il tenait entre deux doigts la coquille dont il +présentait la face au tireur: + +--Allons, Billye, cria-t-il alors, tire et tiens-toi bien. + +Le coquillage était légèrement concave, et le creux était tourné de notre +côté. Le pouce et le doigt indicateur en cachaient une partie du bord sur +la moitié de la circonférence, et la surface visible pour le tireur ne +dépassait pas la largeur du fond d'une montre ordinaire. C'était un +émouvant spectacle; l'on aurait tort de penser, comme quelques voyageurs +voudraient le faire croire, que des faits de ce genre fussent très-communs +parmi les hommes de la montagne. Un coup pareil prouve doublement +l'habileté du tireur, d'abord, en montrant tout l'empire qu'il sait +exercer sur lui-même, et, en second lieu, par la confiance éclatante qu'un +autre manifeste dans cette adresse, confiance mieux établie par une +semblable preuve que par tous les serments du monde. Certes, en pareil +cas, il y a au moins autant de mérite à tenir le but qu'à le toucher. +Beaucoup de chasseurs consentiraient à risquer le coup, mais bien peu se +soucieraient de tenir la coquille. C'était, dis-je, un émouvant spectacle, +et je me sentais frémir en le regardant. Plus d'un frémissait comme moi; +mais personne ne tenta d'intervenir. Peu l'eussent osé, quand bien même +les deux hommes se fussent disposés à tirer l'un sur l'autre. Tous deux +étaient considérés parmi leurs camarades, comme d'excellents tireurs, +comme des trappeurs de premier ordre. Garey, après avoir aspiré fortement, +se planta ferme, le talon de son pied gauche opposé et un peu en avant de +son cou-de-pied droit. Puis, armant son fusil, il laissa tomber le canon +dans la main gauche, et cria à son camarade: + +--Attention, vieux rongeur d'os, garde à toi! + +Ces mots à peine prononcés, le chasseur mettait en joue. Il se fit un +silence de mort; tous les yeux étaient fixés sur le but. Le coup partit et +l'on vit la coquille enlevée, brisée en cinquante morceaux! Il y eut une +grande acclamation de la foule. Le vieux Rubé se baissa pour ramasser un +des fragments, et, après l'avoir examiné un moment, cria à haute voix: + +--_Plomb centre!_ nom d'une pipe. + +Le jeune trappeur avait en effet touché au centre même de la coquille, +ainsi que le prouvait la marque bleuâtre faite par la balle. + + + +XX + + +UN COUP A LA TELL. + +Tous les regards se portèrent sur l'Indien. Pendant toute la scène que je +viens de décrire, il était demeuré spectateur silencieux et calme, et +maintenant il avait les yeux baissés vers le sol et semblait chercher +quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom de _gourde de la +prairie_, était à ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et +à peu près de la même couleur. Il se baissa et le ramassa. Après l'avoir +examiné, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que prétend-il +faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle +pendant qu'il retombera! Quelle peut être son intention? Chacun observe +ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante +à soixante, sont groupés autour de lui. Séguin seul est occupé, avec le +docteur et quelques hommes, à dresser une tente à quelque distance. Garey +se tient de côté, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt +d'appréhensions. Le vieux Rubé est retourné à son feu, et s'est mis en +train de ronger un nouvel os. La petite gourde paraît satisfaire l'Indien. +Un long morceau d'os, un fémur d'aigle, curieusement sculpté, et percé de +trous comme un instrument de musique, est suspendu à son cou. Il le porte +à ses lèvres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre +trois notes aiguës et stridentes, formant une succession étrange. Puis il +laisse retomber l'instrument, et regarde à l'est dans la profondeur des +bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la même direction. +Les chasseurs, dont la curiosité est excitée par ce mystère, gardent le +silence et ne parlent qu'à voix basse. Les trois notes sont répétées comme +par un écho. Il est évident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et +nul parmi ceux qui sont là ne semble en avoir connaissance, à l'exception +d'un seul cependant, le vieux Rubé. + +--Attention, enfants! s'écrie celui-ci regardant par-dessus son épaule. Je +gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus +jolie fille que vos yeux aient jamais rencontrée. + +Personne ne répond: nous sommes tous trop attentifs à ce qui va se passer. +Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on écarte; puis les +pas d'un pied léger, et le craquement des branches sèches. Une apparition +brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance à travers +les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume étrange et +pittoresque. Elle sort du fourré et marche résolument vers la foule. +L'étonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous +examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume. + +Il y a de l'analogie entre ses vêtements et ceux de l'Indien, auquel elle +ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une +étoffe plus fine, en peau de faon, richement ornée et rehaussée de plumes +brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des +cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent, +avec un léger bruit de castagnettes, à chacun de ses mouvements. Ses +jambes sont entourées de guêtres de drap rouge, bordées comme la tunique, +et descendant jusqu'aux chevilles où elles rencontrent les attaches des +mocassins blancs, brodés de plumes de couleur et serrant le pied dont la +petitesse est remarquable. Une ceinture de _vampum_ retient la tunique +autour de la taille, faisant valoir le développement d'un buste bien +formé, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est +semblable à celle de son compagnon, mais plus petite et plus légère; ses +cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses épaules et descendent +presque jusqu'à terre. Plusieurs colliers de différentes couleurs +interrompent seuls la nudité de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa +poitrine. L'expression de sa physionomie est élevée et noble. La ligne des +yeux est oblique; les lèvres dessinent une double courbure; le cou est +plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce à +travers la peau brune de ses joues, et donne à ses traits cette expression +particulière que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes +Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrivée à son plein +développement; c'est un type de santé florissante et de beauté sauvage. +Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous +ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est guère habitué +d'ordinaire à s'occuper des charmes de la beauté. + +L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est décomposée, le +sang a quitté ses joues, ses lèvres sont blanches et serrées, et ses yeux +s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colère et un autre +sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est placé derrière un +de ses camarades comme pour éviter d'être vu. Une de ses mains caresse +involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son +fusil comme s'il voulait l'écraser entre ses doigts. + +La jeune fille s'approche. L'Indien lui présente la gourde, lui dit +quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde +sans faire aucune réponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est +donnée, vers la place précédemment occupée par Rubé. Arrivée auprès de +l'arbre qui marque le but, elle s'arrête et se retourne, comme avait fait +le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si théâtral +dans tout ce qui se passait, que jusque-là nous avions tous attendu le +_dénoûment_ en silence. Nous crûmes comprendre alors de quoi il +s'agissait, et les hommes commencèrent à échanger quelques paroles. + +--Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un +chasseur. + +--Ce n'est pas une grande affaire, après tout, ajouta un autre; et telle +était l'opinion intime de la plupart de ceux qui étaient là. + +--Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ça, s'écrie un +troisième. + +Quelle fut notre stupéfaction lorsque nous vîmes la jeune fille retirer sa +coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tête, croiser ses bras sur sa +poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si +elle eût été incrustée dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule. +L'Indien levait son fusil pour viser; tout à coup un homme se précipite +vers lui pour l'empêcher d'ajuster. C'est Garey. + +--Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baissé. +--Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme +qui m'a aimé autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil +danger. Non! Bill Garey n'est pas homme à assister tranquillement à un +semblable spectacle. + +--Qu'est-ce que c'est? s'écrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc +ose ainsi se mettre devant moi? + +--Moi, je l'ose, répond Garey. Elle vous appartient maintenant, je +suppose. Vous pouvez l'emmener où bon vous semblera, et prendre cela +aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brodé en le +jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que +je serai là pour l'empêcher. + +--De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte, +et.... + +--Votre soeur! + +--Oui, ma soeur. + +--C'est votre soeur? demanda Garey avec anxiété. Les manières et la +physionomie du chasseur ont entièrement changé d'expression. + +--C'est ma soeur; je vous l'ai dit. + +--Êtes-vous donc El-Sol? + +--C'est mon nom. + +--Je vous demande pardon; mais.... + +--Je vous pardonne. Laissez-moi continuer. + +--Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je +reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas +nécessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu. +Pour la grâce de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui +portez, ne le faites pas! + +--Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir + +--Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place; +je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix +entrecoupée et suppliante. + +--Holà! Billye; de quoi diable t'inquiètes-tu? dit Rubé intervenant. +Ote-toi de là! laisse-nous voir le coup. J'en ai déjà entendu parler. Ne +t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu +verras! + +Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le +retira de devant l'Indien. + +Pendant tout ce temps, la jeune fille était restée en place, semblant ne +pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourné le +dos, et la distance, jointe à deux années de séparation, l'avait sans +doute empêchée de le reconnaître. Avant que Garey eût pu essayer de +s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien était à l'épaule et abaissé. +Son doigt touchait la détente et son oeil fixait le point de mire. Il +était tard pour intervenir. Tout essai de ce genre eût pu avoir un +résultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arrêtant +soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut +un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'émotion profonde. +Chacun retenait son souffle; tous les yeux étaient fixés sur le fruit +jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.--Mon Dieu! le +coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'éclair, la détonation, la +ligne de feu, un hourra effrayant, l'élan de la foule en avant, tout cela +fut simultané. La boule traversée était emportée; la jeune fille se tenait +debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fumée pour un +instant, m'empêcha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de +l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous +courûmes vers la place qu'elle avait occupée; nous entendîmes un +froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'éloignaient. Mais, +retenus par un sentiment délicat de réserve, et craignant de mécontenter +son frère, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la +gourde furent trouvés par terre. Ils portaient la marque de la balle qui +s'était enfoncée dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en +devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau. + +Quand nous revînmes sur nos pas, l'Indien s'était éloigné et se tenait +auprès de Séguin, avec qui il causait familièrement. Comme nous rentrions +dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant. +C'était son _gage d'amour_ qu'il replaçait avec soin autour de son cou à +la place accoutumée. A sa physionomie et à la manière dont il le caressait +de la main, on pouvait juger que le chasseur considérait ce souvenir avec +plus de complaisance et de respect que jamais. + + + +XXI + + +DE PLUS FORT EN PLUS FORT. + +J'étais plongé dans une sorte de rêverie, mon esprit repassait les +événements dont je venais d'être témoin, quand une voix, que je reconnus +pour être celle du vieux Rubé, me tira de ma préoccupation. + +--Attention, vous autres, garçons! Les coups du vieux Rubé ne sont pas à +mépriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me +couper les oreilles. + +Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, à ses oreilles +dont, ainsi que je l'ai dit, il était déjà privé; elles avaient été +coupées de si près qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou +aux ciseaux. + +--Comment vas-tu faire, Rubé? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but +sur ta propre tête? + +--Attendez un peu, vous allez voir, répliqua Rubé, se dirigeant vers un +arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit à +essuyer avec soin. + +L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit à +bâtir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit +voulait-il donc éclipser le coup dont on venait d'être témoin? Personne ne +pouvait le deviner. + +--Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous +pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre éclat de rire +se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait déjà. + +--Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui +l'entouraient; je veux être scalpé si je ne fais pas mieux que lui. + +A cette dernière boutade, les rires redoublèrent, car, bien que le bonnet +de peau de chat lui couvrit entièrement la tête, tous ceux qui étaient là +savaient que le vieux Rubé avait depuis longtemps perdu la peau de son +crâne. + +--Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ça, vieille rosse. + +--Vous voyez bien ça, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit +fruit du cactus _pitayaya_ qu'il venait de cueillir et de débarrasser de +son enveloppe épineuse. + +--Oui, oui, firent plusieurs. + +--Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ça n'est pas moitié aussi +gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas? + +--Oh! certainement. Un idiot le verrait. + +--Bien, supposez que j'enlève ça à soixante pas, _plomb centre_. + +--La belle affaire! s'écrièrent plusieurs voix, sur un ton de +désappointement. + +--Pose ça sur un bâton, et n'importe qui de nous l'enlèvera, dit le +principal orateur de la troupe.--Voilà Barney qui le ferait avec son vieux +mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney? + +--Certainement, en visant bien, répondit un tout petit homme appuyé sur un +mousquet et vêtu d'un uniforme en lambeaux qui avait été autrefois bleu de +ciel. J'avais déjà remarqué cet individu, en partie à cause de son +costume, mais plus particulièrement encore à cause de la couleur rouge de +ses cheveux qui étaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui, +ayant été coupés ras, selon la sévère discipline de la caserne, +commençaient à repousser tout autour de sa petite tête ronde, drus, +serrés, gros, et de la couleur d'une carotte épluchée. Il était impossible +de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs, +un _idiot_ pouvait le dire. Qui avait conduit là cet individu? Il ne me +fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat, +dans un des postes de la frontière. C'était un des _bleus-de-ciel de +l'oncle Sam_. Fatigué de la viande de porc, de la pipe de terre, et des +distributions trop généreuses de couenne de lard, il avait déserté. Je ne +sais pas quel était son véritable nom, mais il s'était présenté sous celui +de O'Corck: Barney O'Corck. + +Un éclat de rire accueillit la réponse à la question du chasseur. + +--N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette +comme ça. Mais ça fait une petite différence quand on voit à travers la +mire une jolie fille comme celle de tout à l'heure. + +--Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ça vous fait passer un petit +frisson dans les jointures. + +--Quelle céleste apparition! que de grâces! que de beauté! s'écria le +petit Irlandais, avec une vivacité et une expression qui provoquèrent de +nouveaux éclats de rire. + +--Pish! fit Rubé, qui avait fini de charger, vous êtes un tas de nigauds; +v'là ce que vous êtes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur +une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que +de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux. + +--Une squaw! Toi! une squaw? + +--Oui, rosses, j'ai une _squaw_ que je ne changerais pas contre deux des +siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une +égratignure à la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un +peu; vous allez voir. + +Ce disant, le vieux goguenard enfumé mit son fusil sur son épaule et +s'enfonça dans le bois. + +Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rubé, nous +crûmes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune +femme dans le camp, mais elle pouvait être quelque part dans le bois. Les +trappeurs, qui le connaissaient mieux, commençaient à comprendre que le +vieux bonhomme se préparait à faire quelque farce; ils y étaient habitués. + +Nous ne restâmes pas longtemps en suspens. Quelques minutes après, Rubé +revenait côte à côte avec sa _vieille squaw_, sous la forme d'un mustang +long, maigre, décharné, osseux, et que, vu de plus près, on reconnaissait +pour une jument. C'était là la _squaw_ de Rubé, et, de fait, elle lui +ressemblait quelque peu, excepté par les oreilles, qu'elle portait fort +longues, comme tous ceux de sa race; cette race même qui avait fourni le +coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins à vent. Ces +longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant +attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir +été autrefois de cette couleur brun jaunâtre que l'on désigne sous le nom +de terre de Sienne; couleur très-commune chez les chevaux mexicains. Mais +le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu métamorphosée, et le +poils gris dominaient sur tout son corps, particulièrement vers la tête et +l'encolure. Ces parties étaient d'un gris sale de nuances mélangées. Elle +était fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action +spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle +avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son échine était +mince comme un rail, et elle portait sa tête plus basse que ses épaules. +Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique +(car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle +de durer encore longtemps. C'était une bonne bête de selle. Telle était la +vieille squaw que Rubé avait promis d'exposer à sa balle. Son entrée fut +saluée par de retentissants éclats de rire. + +--Maintenant, regardez bien, garçons, dit-il en faisant halte devant la +foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il +vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de +l'Indien;--il le fera,--ou il n'est qu'une mazette. + +Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait +pas impossible, mais qu'ils désiraient voir comment il s'y prendrait pour +cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rubé ne fût, +comme il l'était en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi +fort peut-être que l'Indien: mais les circonstances et la manière de +procéder avaient donné un grand éclat au coup précédent. On ne voyait pas +tous les jours une jeune fille comme celle-là placer sa tête devant le +canon d'un fusil; et il n'y avait guère de chasseur qui se fût risqué à +tirer sur un but ainsi disposé. Comment donc Rubé allait-il s'y prendre +pour faire mieux que l'Indien. Telle était la question que chacun +adressait à son voisin, et qui fut enfin adressée à Rubé lui-même. + +--Taisez vos mâchoires, répondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord, +et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitié aussi +gros que celui de l'autre? + +--Oui, certainement, répondirent plusieurs voix. C'était une circonstance +en sa faveur évidemment. + +--Oui! oui! + +--Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enlevé le but de dessus la +tête. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en +ferait-il autant? Eh! garçons? + +--Non! non! + +--Ça l'enfonce-t-y ou ça ne l'enfonce-t-y pas? + +--Ça l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vociférèrent +plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne +contesta, car les chasseurs, prenant goût à la farce, désiraient la voir +aller jusqu'au bout. + +Rubé ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains +de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait +occupée la jeune Indienne. Arrivé là, il s'arrêta. Nous nous attendions +tous à le voir tourner l'animal, de manière à présenter le flanc, pour +mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vîmes bientôt que ce n'était +pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manqué +l'effet, et nul doute qu'il ne se fût beaucoup préoccupé de la mise en +scène. Choisissant une place où le terrain était un peu en pente, il y +conduisit le mustang, et le plaça de manière à ce que ses pieds de devant +fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du +corps. Après avoir posé l'animal bien carrément, l'arrière tourné vers le +camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il plaça le fruit sur la +courbe la plus élevée de la croupe, et revint sur ses pas. La jument +resterait-elle là sans bouger? Il n'y avait rien à craindre de ce côté. +Elle avait été dressée à garder l'immobilité la plus complète pendant des +périodes plus longues que celle qui lui était imposée en ce moment. La +bête, dont on ne voyait que les jambes de derrière et le croupion, car les +mules lui avaient arraché tous les crins de la queue, présentait un aspect +tellement risible, que la plupart des spectateurs en était à se pâmer. + +--Taisez vos bêtes de rires, entendez-vous! dit Rubé, saisissant son fusil +et prenant position. + +Les rires cessèrent, nul ne voulant déranger le coup. + +--Maintenant, vieux _tar-guts_, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux +trappeur en parlant à son fusil qui, un instant après, était levé, puis +abaissé. + +Personne ne doutait que Rubé ne dût atteindre l'objet qu'il visait. +C'était un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but à +soixante yards. Et certainement Rubé l'aurait fait. + +Mais juste au moment où il pressait la détente, le dos de la jument fut +soulevé par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle était +sujette, et le _pitahaya_ tomba à terre. La balle était partie, et, rasant +l'épaule de la bête, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction +du coup ne put être reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut +immédiatement visible. La jument, touchée en un endroit des plus +sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en +bout, se mit à galoper vers le camp, lançant des ruades à tout ce qui se +rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires éclatants des trappeurs, +les sauvages exclamations des Indiens, les «_vayas_» et «_vivas_» des +Mexicains, les jurements terribles du vieux Rubé formèrent un étrange +concert dont ma plume est impuissante à reproduire l'effet. + + + +XXII + + +LE PLAN DE CAMPAGNE. + +Peu après cet incident, je me trouvais au milieu de la _caballada_, +cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille. +C'était pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur +mes pas. En rentrant au camp, je vis Séguin debout près de la tente, et +tenant encore le clairon à la main. Les chasseurs se groupaient autour de +lui. Ils furent bientôt tous réunis, attendant que le chef parlât. + +--Camarades, dit Séguin, demain nous levons le camp pour une expédition +contre nos ennemis. Je vous ai convoqués ici pour vous faire connaître mes +intentions et vous demander votre avis! + +Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levée d'un camp est +toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut +voir qu'il en était de même pour ces bandes mélangées de guerilleros. Le +chef continua: + +--Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup à combattre. Le désert +lui-même est le principal danger que nous aurons à affronter; mais nous +prendrons nos précautions en conséquence. + +J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment même sur le +point de partir pour une grande expédition qui a pour but le pillage des +villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas +arrêtés par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'à Durango. Deux +tribus ont combiné leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers +partiront pour le Sud, laissant derrière eux, leur contrée sans défense. +Je me propose donc, aussitôt que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont +partis, d'entrer sur leur territoire, et de pénétrer jusqu'à la principale +ville des Navajoes. + +--Bravo!--Hourra!--_Bueno!_--Très-bien!--_Good as wheat!_ (c'est pain +béni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette +déclaration. + +--Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expédition. +D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de.... + +--Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'écria un rude +gaillard à l'air brutal, interrompant le chef. + +--Non, Kirker! répliqua Séguin, jetant sur cet homme un regard mécontent, +ce n'est pas cela, nous ne devons trouver là-bas que des femmes. Malheur à +celui qui fera tomber un cheveu de la tête d'une femme indienne. Je +payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants épargnés. + +--Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des +prisonniers! Nous aurons assez à faire pour nous tirer tous seuls du +désert en revenant. + +Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres +de la troupe, qui les confirmèrent par un murmure d'assentiment. + +--Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront +comptés sur le terrain, et chacun sera payé en raison du nombre qu'il en +aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte. + +--Oh! alors, ça suffit, dirent plusieurs voix. + +--Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux +enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'après vos lois; +mais le sang ne doit pas être répandu. Nous en avons assez aux mains déjà. +Vous engagez-vous à cela? + +--_Yes, yes!_ + +--_Si!_ + +--Oui! oui! + +--_Ya, ya!_ + +--Tous! + +--_All._ + +--_Todos, todos_ crièrent une multitude de voix, chacun répondant dans sa +langue. + +--Que celui à qui cela ne convient pas parle? + +Un profond silence suivit cet appel. Tous adhéraient au désir de leur +chef. + +--Je suis heureux de voir que vous êtes unanimes. Je vais maintenant vous +exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le +connaissiez. + +--Oui, voyons ça, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire, +puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps. + +--Nous allons à la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des +années, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi +nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles. + +Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains, +vint attester la vérité de cette allégation. + +--Moi-même, continua Séguin, et sa voix tremblait en prononçant ces mots, +moi-même, je suis de ce nombre. Bien des années, de longues années se sont +écoulées, depuis que mon enfant, ma fille, m'a été volée par les Navajoes. +J'ai acquis tout dernièrement la certitude qu'elle est encore vivante, et +qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches. +Nous allons donc les délivrer, les rendre à leurs amis, à leurs familles. + +Un cri d'approbation sortit de la foule: + +--Bravo! nous les délivrerons, vive le capitaine, _viva el gefe!_ + +Quand le silence fut rétabli, Séguin continua: + +--Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire +connaître le plan que j'ai conçu pour l'atteindre, et j'écouterai vos +avis. + +Ici le chef fit une pause; les hommes demeurèrent silencieux et dans +l'attente. + +--Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons +pénétrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la +route du _Puerco_ de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes +des Navajoes. + +--Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs +mexicains; je connais très-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos. + +-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans être +vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce côté. Bien +plus, continua Séguin, avec une expression qui correspondait à un +sentiment caché, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les +Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout +près de nous. + +--_Carrai!_ c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol. + +--Qu'ils aient vent de notre arrivée, et, quand bien même leurs guerriers +seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expédition serait +manquée. + +--C'est vrai, c'est vrai, crièrent plusieurs voix. + +--Pour la même raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de +_Polvidera_. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de +trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnés +suffisamment pour une expédition pareille. Il faut que nous trouvions un +pays giboyeux avant d'entrer dans le désert. + +--C'est juste, capitaine; mais il n'y a guère de gibier à rencontrer en +prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre? + +--Il y a une autre route meilleure que toutes celles-là, à mon avis. Nous +allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest à travers les +_Llanos_ [1]de la vieille mission. De là nous remonterons vers le nord, et +entrerons dans le pays des Apaches. + +[Note 1: lianos.] + +--Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine. + +--Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous +trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos. +De plus, nous pourrons choisir notre moment avec sûreté, car en nous +tenant cachés dans les montagnes du _Pinon_, d'où l'on découvre le sentier +de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront +gagné le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le +Prieto. Après avoir atteint le but de notre expédition, nous reviendrons +chez nous par le plus court chemin. + +--Bravo! _Viva!_--C'est bien cela, capitaine!--C'est là le meilleur plan! + +Tous les chasseurs approuvèrent. Il n'y eut pas une seule objection. Le +mot _Prieto_ avait frappé leur oreille comme une musique délicieuse. +C'était un mot magique: le nom de la fameuse rivière dans les eaux de +laquelle les légendes des trappeurs avaient placé depuis longtemps +l'_Eldorado_, la _Montagne-d'Or_. Plus d'une histoire sur cette région +renommée avait été racontée à la lueur des feux de bivouac des chasseurs; +toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait là en rognons à la +surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la rivière. +Souvent des trappeurs avaient dirigé des expéditions vers cette terre +inconnue, très-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un +seul qui en fût revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la première +fois, la chance de pénétrer dans cette région avec sécurité, et leur +imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup +d'entre eux s'étaient joints à la troupe de Séguin dans l'espoir qu'un +jour ou l'autre cette expédition pourrait être entreprise, et qu'ils +parviendraient ainsi à la _Montagne-d'Or_. Quelle fut donc leur joie +lorsque Séguin déclara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce +nom, un bourdonnement significatif courut à travers la foule, et les +hommes se regardèrent l'un l'autre avec un air de satisfaction. + +--Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez +maintenant et faites vos préparatifs. Nous partons au point du jour. + +Aussitôt que Séguin eut fini de parler, les chasseurs se séparèrent; +chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientôt faite, +car les rudes gaillards étaient fort peu encombrés d'équipages. Assis sur +un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes +farouches compagnons, et prêtai l'oreille à leurs babéliens et grossiers +dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes, +le crépuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent +placés sur les feux et lancèrent bientôt de grandes flammes. Les hommes +s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant à +haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits. +L'expression sauvage de ces physionomies était encore rehaussée par la +lumière. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus +blanches, les yeux semblaient plus enfoncés, les regards plus perçants et +plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux +espagnols, les plumes, les vêtements mélangés; les escopettes et les +Rifles posés contre les arbres; les selles à hauts pommeaux, placées sur +des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochées aux branches +inférieures; des guirlandes de viande séchée disposées en festons devant +les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler +leurs gouttes de jus à moitié coagulé; tout cela formait un spectacle des +plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit, +comme des taches de sang, les couches de vermillon étendues sur les fronts +des guerriers indiens. C'était une peinture à la fois sauvage et +belliqueuse, mais présentant un aspect de férocité qui soulevait le coeur +non accoutumé à un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se +rencontrer que dans un bivac de guérilleros, de brigands, de _chasseurs +d'hommes_. + + + +XXIII + + +EL-SOL ET LA LUNA. + +--Venez, dit Séguin en me touchant le bras, notre souper est prêt, je vois +le docteur qui nous appelle. + +Je me rendis avec empressement à cette invitation, car l'air frais du soir +avait aiguisé mon appétit. Nous nous dirigeâmes vers la tente devant +laquelle un feu était allumé. Près de ce feu, le docteur, assisté par Godé +et un péon pueblo, mettait la dernière main à un savoureux souper, dont +une partie avait été déjà transportée sous la tente. Nous suivîmes les +plats, et prîmes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui +nous servaient de sièges. + +--Vraiment, docteur, dit Séguin, vous avez fait preuve ce soir d'un +admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus. + +--Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Cauté m'a tonné un pon +goup te main. + +--Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur à vos plats. Attaquons-le. + +--Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Godé arrivant, tout empressé, +avec une multitude de viandes. + +Le Canadien était dans son élément toutes les fois qu'il y avait beaucoup +à cuire et à manger. + +Nous fûmes bientôt aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des +tranches rôties de venaison, des langues séchées de buffalo, des tortillas +et du café. Le café et les tortillas étaient l'ouvrage du Pueblo, qui +était le professeur de Godé dans ces sortes de préparations. Mais Godé +avait un plat de choix, un _petit morceau_ en réserve, qu'il apporta d'un +air tout triomphant. + +--Voici, messieurs! s'écria-t-il en le posant devant nous. + +--Qu'est-ce que c'est, Godé? + +--Une fricassée, monsieur. + +--Fricassée de quoi? + +--De grenouilles: ce que les Yankees appellent _Bou-Frog_ +(grenouilles-boeuf)... + +--Une fricassée de _Bull-frogs?_ + +--Oui, oui, mon maître. En voulez-vous? + +--Non, je vous remercie. + +--J'en accepterai, monsieur Godé, dit Séguin. + +--_Ich, ich!_ mons Godé; les crénouilles sont très-pons mancher. Et le +docteur tendit son assiette pour être servi. + +Godé, en suivant le bord de la rivière, était tombé sur une mare pleine de +grenouilles énormes, et cette fricassée était le produit de sa récolte. Je +n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de +l'anathème de saint Patrick, et, au grand étonnement du voyageur, je +refusai de prendre part au régal. + +Pendant la causerie du souper, je recueillis sur l'histoire du docteur +quelques détails qui, joints à ce que j'en avais appris déjà, +m'inspirèrent pour ce brave naturaliste un grand intérêt. Jusqu'à ce +moment, je n'aurais pas cru qu'un homme de ce caractère pût se trouver +dans la compagnie de gens comme les chasseurs de scalps. Quelques détails +qui me furent donnés alors m'expliquèrent cette anomalie. Il s'appelait +Reichter, Friedrich Reichter. Il était de Strasbourg, et avait exercé la +médecine avec succès dans cette cité des cloches. L'amour de la science, +et particulièrement de la botanique, l'avait entraîné bien loin de sa +demeure des bords du Rhin. Il était parti pour les Etats-Unis; de là il +s'était dirigé vers les régions les plus reculées de l'Ouest, pour faire +la classification de la flore de ces pays perdus. Il avait passé plusieurs +années dans la grande vallée du Mississipi; et, se joignant à une des +caravanes de Saint-Louis, il était venu à travers les prairies jusqu'à +l'oasis du New-Mexico. Dans ses courses scientifiques le long du +Del-Norte, il avait rencontré les chasseurs de scalps, et, séduit par +l'occasion qui s'offrait à lui de pénétrer dans les régions inexplorées +jusqu'alors par les amants de la science, il avait offert de suivre la +bande. Cette offre avait été acceptée avec empressement, à cause des +services qu'il pouvait rendre comme médecin; et depuis deux ans, il était +avec eux; partageant leurs fatigues et leurs dangers. Il avait traversé +bien des aventures périlleuses, souffert bien des privations, poussé par +l'amour de son étude favorite, et peut-être aussi par les rêves du +triomphe que lui vaudrait un jour, parmi les savants de l'Europe, la +publication d'une flore inconnue. Pauvre Reichter! pauvre Friedrich +Reichter! c'était le rêve d'un rêve; il ne devait pas s'accomplir. + +Notre souper se termina enfin, et le dessert fut arrosé par une +bouteille de vin d'El-Paso. Le camp en était abondamment pourvu, ainsi que +de whisky de Taos; et les éclats joyeux qui nous venaient du dehors +prouvaient que les chasseurs faisaient une large consommation de cette +dernière liqueur. Le docteur sortit sa grande pipe, Godé remplit un petit +fourneau en terre rouge, pendant que Séguin et moi nous allumions nos +cigarettes. + +--Mais, dites-moi, demandai-je à Séguin, quel est cet Indien? Celui qui a +exécuté ce terrible coup d'adresse sur... + +--Ah! El-Sol; c'est un Coco. + +--Un Coco? + +--Oui, de la tribu des Maricopas. + +--Mais cela ne m'en apprend pas plus qu'auparavant. Je savais déjà cela. + +--Vous saviez cela? qui vous l'a dit? + +--J'ai entendu le vieux Rubé le dire à son ami Garey. + +--Ah! c'est juste; il doit le connaître. + +Et Séguin garda le silence. + +--Eh bien? repris-je, désirant en savoir davantage, qu'est-ce que c'est +que les Maricopas? Je n'ai jamais entendu parler d'eux. + +--C'est une tribu très-peu connue; une nation singulièrement composée. Ils +sont ennemis des Apaches et des Navajoes. Leur pays est situé au-dessous +du Gila. Ils viennent des bords du Pacifique, des rives de la mer de +Californie. + +--Mais cet homme a reçu une excellente éducation, à ce qu'il paraît du +moins. Il parle anglais et français aussi bien que vous et moi. Il paraît +avoir du talent, de l'intelligence, de la politesse. En un mot, c'est un +gentleman. + +--Il est tout ce que vous avez dit. + +--Je ne puis comprendre... + +--Je vais vous l'expliquer, mon ami. Cet homme a été élevé dans une des +plus célèbres universités de l'Europe. Il a été plus loin encore dans ses +voyages, et a parcouru plus de pays différents, peut-être, qu'aucun de +nous. + +--Mais comment a-t-il fait! Un Indien! + +--Avec le secours d'un levier qui a souvent permis à des hommes sans +valeur personnelle (et El-Sol n'est pas du nombre de ceux-là) d'accomplir +de très-grandes choses, ou tout au moins de se donner l'air de les avoir +accomplies, avec le secours de l'or. + +--De l'or? et où donc a-t-il pris tout cet or? J'ai toujours entendu dire +qu'il y en avait très-peu chez les Indiens. Les blancs les ont dépouillés +de tout celui qu'ils pouvaient avoir autrefois. + +--Cela est vrai, en général, et vrai pour les Maricopas en particulier... +Il fut une époque où ils possédaient l'or en quantités considérables, et +des perles aussi, recueillies au fond de la mer Vermeille. Toutes ces +richesses ont disparu. Les révérends pères jésuites peuvent dire quel +chemin elles ont pris. + +--Mais cet homme? El-Sol? + +--C'est un chef. Il n'a pas perdu tout son or. Il en a encore assez pour +ses besoins; et il n'est pas de ceux que les _padres_ puissent enjôler +avec des chapelets ou du vermillon. Non; il a vu le monde, et a appris à +connaître toute la valeur de ce brillant métal. + +--Mais sa soeur a-t-elle reçu la même éducation que lui? + +--Non; la pauvre Luna n'a pas quitté la vie sauvage; mais il lui a appris +beaucoup de choses. Il a été absent plusieurs années, et, depuis peu +seulement, il a rejoint sa tribu. + +--Leurs noms sont étranges: _le Soleil! la Lune!_ + +--Ils leur ont été donnés par les Espagnols de Sonora; mais ils ne sont +que la traduction de leurs noms indiens. Cela est très-commun sur les +frontières. + +--Comment sont-ils ici? + +Je fis cette question avec un peu d'hésitation, pensant qu'il pouvait y +avoir quelque particularité sur laquelle on ne pouvait me répondre. + +--En partie, répondit Séguin, par reconnaissance envers moi, je suppose. +J'ai sauvé El-Sol des mains des Navajoes quand il était enfant. Peut-être +y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant +vouloir détourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis +Indiens. Vous allez être compagnons pendant un certain temps. C'est un +homme instruit; il vous intéressera. Prenez garde à votre coeur avec la +charmante Luna.--Vincent! Allez à la tente du chef Coco, priez-le de venir +prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec +lui. + +Le serviteur se mit rapidement en marche à travers le camp. Pendant son +absence, nous nous entretînmes du merveilleux coup de fusil tiré par +l'Indien. + +--Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Séguin, sans mettre sa balle dans le +but. Il y a quelque chose de mystérieux dans une telle adresse. Son coup +est infaillible, et il semble que la balle obéisse à sa volonté. Il faut +qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, indépendant de +la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les +seuls à qui je connaisse cette singulière puissance. + +Ces derniers mots furent prononcés par Séguin comme s'il se parlait à +lui-même; après les avoir prononcés, il garda quelques moments le silence, +et parut rêveur. Avant que la conversation eût repris, El-Sol et sa soeur +entrèrent dans la tente, et Séguin nous présenta l'un à l'autre. Peu +d'instants après, El-Sol, le docteur, Séguin et moi étions engagés dans +une conversation, très-animée. + +Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre, +ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport à la terrible dénomination +du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu +guerrière de la botanique: les rapports de famille des différentes espèces +de cactus! J'avais étudié cette science, et je reconnus que j'en savais +moins à cet égard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frappé de +cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y réfléchis plus tard, du +simple fait qu'une telle conversation eût pris place entre nous, dans ce +lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures +durant, nous demeurâmes tranquillement assis, fumant et causant de sujets +du même genre. Pendant que nous étions ainsi occupés, j'observais, à +travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma +position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus, à la +lumière qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe +brodé, pendant sur la poitrine. + +La Luna était assise près de son frère, cousant des semelles épaisses à +une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air préoccupé, et de +temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de +notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune +apparence de dissimulation, et sortit. Un instant après, elle revint, et +je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit à son +ouvrage. + +El-Sol et sa soeur nous quittèrent enfin, et peu après, Séguin, le docteur +et moi, roulés dans nos sérapés, nous nous laissions aller au sommeil. + + + +XXIV + + +LE SENTIER DE LA GUERRE. + +La troupe était à cheval à l'aube du jour, et, avant que la dernière note +du clairon se fût éteinte, nos chevaux étaient dans l'eau, se dirigeant +vers l'autre bord de la rivière. Nous débouchâmes bientôt des bois qui +couvraient le fond de la vallée, et nous entrâmes dans les plaines +sablonneuses qui s'étendent à l'ouest vers les montagnes des Mimbres. Nous +coupâmes à travers ces plaines dans la direction du sud, gravissant de +longues collines de sable qui s'allongeaient de l'est à l'ouest. La +poussière était amoncelée en couches épaisses, et nos chevaux enfonçaient +jusqu'au fanon. Nous traversions alors la partie ouest de la _jornada_. +Nous marchions en file indienne. L'habitude a fait prévaloir cette +disposition parmi les Indiens et les chasseurs quand ils sont en marche. +Les passages resserrés des forêts et les défilés étroits des montagnes +n'en permettent pas d'autre. Et même, lorsque nous étions en pays plat, +notre cavalcade occupait une longueur de près d'un quart de mille. +L'_atajo_[1] suivait sous la conduite des _arrieros._ + +[Note 1: Convoi des mules de bagages.] + +Nous fîmes notre première journée sans nous arrêter. Il n'y avait ni herbe +ni eau sur notre route, et une halte sous les rayons ardents du soleil +n'aurait pas été de nature à nous rafraîchir. De bonne heure, dans +l'après-midi, une ligne noire, traversant la plaine, nous apparut dans le +lointain. En nous rapprochant, nous vîmes un mur de verdure devant nous, +et nous reconnûmes un bois de cotonniers. Les chasseurs le signalèrent +comme étant le bois de Paloma. Peu après, nous nous engagions sous l'ombre +de ces voûtes tremblantes, et nous atteignions les bords d'un clair +ruisseau où nous établîmes notre halte pour la nuit. + +Pour installer notre campement, nous n'avions plus ni tentes ni cabanes; +les tentes dont on s'était servi sur le Del-Norte avaient été laissées en +arrière et cachées dans le fourré. Une expédition comme la nôtre exigeait +que l'on ne fût pas encombré de bagages. Chacun n'avait que sa couverture +pour abri, pour lit et pour manteau. On alluma les feux et l'on fit rôtir +la viande. Fatigués de notre route (le premier jour de marche à cheval, il +en est toujours ainsi), nous fûmes bientôt enveloppés dans nos couvertures +et plongés dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous fûmes tirés +du repos par les sons du clairon qui sonnait le _réveil_. La troupe avait +une sorte d'organisation militaire, et chacun obéissait aux sonneries, +comme dans un régiment de cavalerie légère. Après un déjeuner lestement +préparé et plus lestement avalé, nos chevaux furent détachés de leurs +piquets, sellés, enfourchés, et, à un nouveau signal, nous nous mettions +en route. Les jours suivants ne furent marqués par aucun incident digne +d'être remarqué. Le sol stérile était, çà et là, couvert de sauge sauvage +et de _mesquite_. Il y avait aussi des massifs de cactus et d'épais +buissons de créosote qui exhalaient leur odeur nauséabonde au choc du +sabot de nos montures. Le quatrième soir nous campions près d'une source, +l'_Ojo de Vaca_, située sur la frontière orientale des Llanos. La grande +prairie est coupée à l'ouest par le _sentier de guerre_ des Apaches, qui +se dirige au sud vers Sonora. Près du sentier, et le commandant, une haute +montagne s'élève et domine au loin la plaine. C'est le Pinon. Notre +intention était de gagner cette montagne et de nous tenir cachés au milieu +des rochers près d'une source bien connue, jusqu'à ce que nos ennemis +fussent passés. Mais, pour faire cela, il fallait traverser le sentier de +guerre, et nos traces nous auraient dénoncés. C'était une difficulté que +Séguin n'avait pas prévue. Le Pinon était le seul point duquel nous +puissions être aperçus. Il fallait donc atteindre cette montagne, et +comment le faire sans traverser le sentier qui nous en séparait! + +Aussitôt notre arrivée à l'Ojo de Vaca, Séguin réunit les hommes en +conseil pour délibérer sur cette grave question. + +--Déployons-nous sur la prairie, dit un chasseur, et restons très-écartés +les uns des autres jusqu'à ce que nous ayons traversé le sentier de guerre +des Apaches. Ils ne feront pas attention à quelques traces disséminées çà +et là, je le parie. + +--Ouais! compte là-dessus, reprit un autre; croyez-vous qu'un Indien soit +capable de rencontrer une piste de cheval sans la suivre jusqu'au bout? +Cela est impossible. + +--Nous pouvons envelopper les sabots de nos chevaux, pour le temps de la +traversée, suggéra l'homme qui avait déjà parlé. + +--Ah! ouiche; ça serait encore pire. J'ai essayé de ce moyen-là une fois, +et j'ai bien failli y perdre ma chevelure. Il n'y a qu'un Indien aveugle +qui pourrait être pris à cela. Il ne faut pas nous y risquer. + +--Ils ne sont pas si vétilleux quand ils suivent le sentier de la guerre, +je vous le garantis. Et je ne vois pas pourquoi nous ne nous contenterions +pas de ce moyen. + +La plupart des chasseurs parurent être de ravis du second. Les Indiens, +pensèrent-ils, ne pourraient manquer de remarquer un si grand nombre de +traces de sabots enveloppés, et de flairer quelque chose en l'air. L'idée +de tamponner les pieds des chevaux fut donc abandonnée. Mais que faire? + +Le trappeur Rubé, qui jusque-là n'avait rien dit, attira sur lui +l'attention générale par cette exclamation: + +--Pish! + +--Eh bien, qu'as-tu à dire, vieille rosse? demanda un des chasseurs. + +-Que vous êtes un tas de fichues bêtes, tous tant que vous êtes. Je ferais +passer autant de chevaux qu'il en pourrait tenir dans cette prairie à +travers le sentier des Apaches sans laisser une trace que l'Indien le plus +fin puisse suivre et particulièrement un Indien marchant à la guerre, +comme ceux qui vont passer ici. + +--Comment? demanda Séguin. + +--Je vous dirai comment, capitaine, si vous voulez me dire quel besoin +vous avez de traverser le chemin. + +--Mais, c'est pour nous cacher dans les gorges du Pinon; voilà tout. + +--Et comment rester cachés dans le Pinon sans eau? + +--Il y a une source sur le côté, au pied de la montagne. + +--C'est vrai comme l'Écriture. Je sais très-bien cela; mais les Indiens +viendront remplir leurs outres à cette source quand ils passeront pour se +rendre dans le sud. Et comment prétendez-vous aller auprès de cette source +avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voilà ce que l'Enfant +ne comprend pas bien clairement. + +--Vous avez raison, Rubé. Nous ne pouvons pas approcher de la source du +Pinon sans laisser nos traces, et il est évident que l'armée des Indiens +fera halte ici. + +--Je ne vois rien de mieux à faire pour nous que de traverser la prairie. +Nous pourrons chasser des bisons, jusqu'à ce qu'il soient passés. Ainsi, +dans l'idée de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans +le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut +faire cela avec sûreté, mais pas un régiment tout entier de cavalerie. + +--Et les autres: les laisserez-vous ici? + +--Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest, +les hauteurs des Mesquites. Il y a là un ravin, à peu près à vingt milles +de ce côté du sentier de guerre. Là, ils trouveront de l'eau et de +l'herbe, et pourront rester cachés jusqu'à ce qu'on aille les prévenir. + +--Mais pourquoi ne pas rester ici auprès de ce ruisseau, où il y a aussi +de l'eau et de l'herbe à foison. + +--Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit +lui-même cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire +disparaître toutes les traces de notre passage avant de quitter cette +place. + +La force des raisonnements de Rubé frappa tout le monde, et principalement +Séguin qui résolut de suivre entièrement ses avis. Les hommes qui devaient +se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec +l'_atajo_, prit la direction du nord-est, après que l'on eut enlevé toute +les traces de notre séjour auprès du ruisseau. La grande troupe se dirigea +vers les monts Mesquites, à dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau. +Là ils devaient rester cachés près d'un cours d'eau bien connu de la +plupart d'entre eux, et attendre jusqu'à ce qu'on vint les chercher pour +nous rejoindre. Le détachement d'observation, dont je faisais partie, se +dirigea à l'ouest à travers la prairie. Rubé, Garey, El-Sol et sa soeur, +plus Sanchez, un ci-devant toréador et une demi-douzaine d'autres +composaient ce détachement, placé sous la direction de Séguin lui-même. + +Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions déferré nos chevaux et rempli +les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent être +prises pour celles des mustangs sauvages. Cette précaution était +nécessaire, car notre vie pouvait dépendre d'une seule empreinte de fer de +cheval. En approchant de l'endroit où le sentier de guerre coupait la +prairie, nous nous écartâmes à environ un demi-mille les uns des autres. +De cette façon, nous nous dirigeâmes vers le Pinon, près duquel nous nous +réunîmes de nouveau, puis nous suivîmes le pied de la montagne en +inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignîmes la +fontaine après avoir couru toute la journée pour traverser la prairie. La +position de la source nous fut révélée par un bouquet de cotonniers et de +saules. Nous évitâmes de conduire nos chevaux près de l'eau; mais ayant +gagné une gorge dans l'intérieur de la montagne, nous nous y engageâmes et +prîmes notre cachette dans un massif de pins-noyers (_nut-pine_), où nous +passâmes la nuit. Aux premières lueurs du jour, nous fîmes une +reconnaissance des lieux. Devant nous était une arête peu élevée couverte +de rochers épars et de pins-noyers disséminés. Cette arête formait la +séparation entre le défilé et la plaine. De son sommet, couronné par un +massif de pins, nous découvrions l'eau et le sentier, et notre vue +atteignait jusqu'aux Llanos qui s'étendaient au nord, au sud et à l'est. +C'était justement l'espèce d'observatoire dont nous avions besoin pour +l'occasion. Dès cette matinée, il devint nécessaire de descendre pour +faire de l'eau. Dans ce but, nous nous étions munis d'un double baquet +mule et d'outres supplémentaires. Nous allâmes à la source, et remplîmes +tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la +terre humide. Toute la journée nous fîmes faction, mais pas un Indien ne +se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos, +vinrent boire à une des branches du ruisseau, et retournèrent ensuite aux +verts pâturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous +était facile de les approcher à portée de fusil; mais nous n'osions pas +les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la +piste par le sang répandu. Sur le soir, nous retournâmes encore à la +provision d'eau, et nous fîmes deux fois le voyage, car nos animaux +commençaient à souffrir de la soif. Nous prîmes les mêmes précautions que +la première fois. + +Le lendemain, nos yeux restèrent anxieusement fixés sur l'horizon, au +nord. Séguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions +découvrir la prairie jusqu'à une distance de près de trois milles; mais +l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisième jour se passa +de même, et nous commencions à craindre que les ennemis n'eussent pris un +autre sentier. Une autre circonstance nous inquiétait: nous avions +consommé presque toutes nos provisions, et nous nous voyions réduits à +manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les +faire griller. Les Indiens reconnaissent une fumée à d'énormes distances. +Le quatrième jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillité de +l'horizon, au nord. Nos provisions étaient épuisées, et la faim commençait +à nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour +l'apaiser. Le gibier abondait à la source et sur la prairie. Quelqu'un +proposa de se glisser à travers les saules et de tirer une antilope ou un +daim rayé. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous. + +--C'est trop dangereux, dit Séguin, leurs chiens sentiraient le sang. Cela +nous trahirait. + +--Je puis vous en procurer un sans verser une goutte de sang, reprit un +chasseur mexicain. + +--Comment cela? demandâmes-nous tous ensemble. + +L'homme montra son lasso. + +--Mais vos traces? Vos pieds feront de profondes empreintes dans la lutte. + +--Nous pourrons les effacer, capitaine, répondit le chasseur. + +--Essayez donc, dit le chef consentant. + + +Le Mexicain détacha le lasso de sa selle, et, prenant avec lui un +compagnon, se dirigea vers la source. Ils se glissèrent à travers les +saules et se mirent en embuscade. Nous les suivions du regard du haut de +la crête. + +Ils n'étaient pas là depuis un quart d'heure, que nous vîmes un troupeau +d'antilopes s'approcher, venant de la plaine. Elles se dirigeaient droit à +la source, se suivant à la file, et furent bientôt tout près des saules où +les chasseurs s'étaient embusqués. Là, elles s'arrêtèrent tout à coup, +levant leurs têtes et reniflant l'air. Elles avaient senti le danger; mais +il était trop tard pour celle qui était en avant. + +--Voilà le lasso parti, cria l'un de nous. + +Nous vîmes le noeud traversant l'air et tombant sur le chef de file. Le +troupeau fit volte-face, mais la courroie était enroulée autour du cou du +premier de la bande, qui, après deux ou trois bonds, tomba sur le flanc et +demeura sans mouvement. Le chasseur sortit du bouquet de saules, et, +chargeant l'animal mort sur ses épaules, revint vers l'entrée du défilé. +Son compagnon suivait, effaçant les traces du chasseur et les siennes +propres. Au bout de quelques instants ils nous avaient rejoints. +L'antilope fut dépouillée et mangée crue, toute saignante. + +Nos chevaux, affamés et altérés, maigrissaient à vue d'oeil. Nous n'osions +pas aller trop souvent à l'eau, bien que notre prudence se relâchât à +mesure que le temps se passait. Deux autres antilopes furent prises au +lasso par l'habile chasseur. La nuit qui suivit le quatrième jour était +éclairée par une lune brillante. Les Indiens marchent souvent au clair de +la lune, et particulièrement quand ils suivent le sentier de la guerre. +Nous avions des vedettes aussi bien la nuit que le jour, et, cette +uit-là, nous exerçâmes une surveillance avec meilleur espoir que +précédemment. C'était une si belle nuit! pleine de lune, calme et pure. +Notre attente ne fut point trompée. Vers minuit, la sentinelle nous +éveilla. On distinguait au nord des formes noires se détachant sur le +ciel. Ce pouvaient être des buffalos. Ces objets s'approchaient de nous. +Chacun de nous se tient le regard tendu au loin sur le tapis d'herbe +argentée, et cherche à percer l'atmosphère. Nous voyons briller quelque +chose: ce sont des armes, sans doute,--des chevaux,--des cavaliers,--ce +sont les Indiens! + +--Oh! Dieu! camarades, nous sommes fous! et nos chevaux, s'ils allaient +hennir?.... + +Nous nous précipitons à la suite de notre chef en bas de la colline, à +travers les rochers et les arbres, nous courons au fourré, où nos animaux +sont attachés. Peut-être il est trop tard, car les chevaux s'entendent les +uns les autres à plusieurs milles de distance, et le plus léger bruit se +transmet au loin à travers l'atmosphère tranquille de ces hauts plateaux. +Nous arrivons près de la _caballada_. Que fait Séguin? Il a détaché la +couverture qui est à l'arrière de la selle, et il enveloppe la tête de son +cheval. Nous suivons son exemple; sans échanger une parole, car nous +comprenons qu'il n'y a pas autre chose à faire. Au bout de quelques +minutes, nous avons reconquis notre sécurité, et nous remontons à notre +poste d'observation. + +Nous nous y étions pris à temps, car, en atteignant le sommet, nous +entendîmes les exclamations des Indiens, les _thoump, thoump_ des sabots +sur le sol résistant de la plaine; de temps en temps un hennissement +annonçant que leurs chevaux sentaient l'approche de l'eau. Ceux qui +étaient en tête se dirigeaient vers la source; et nous aperçûmes la longue +ligne des cavaliers s'étendant jusqu'au point le plus éloigné de +l'horizon. Ils approchèrent encore, et nous pûmes distinguer les +banderoles et les pointes brillantes de leurs lances. Nous voyons aussi +leurs corps demi-nus luire aux rayons de la lune. Au bout de quelques +instants, ceux qui étaient en tête atteignaient les buissons, faisaient +halte, laissaient boire leurs animaux, puis, faisant demi-tour, gagnaient +le milieu de la prairie au trot, et là, sautant à terre, déharnachaient +leurs chevaux. Il devenait évident que leur intention était de camper là +pour la nuit. Pendant près d'une heure, ils défilèrent ainsi, jusqu'à ce +que deux cents guerriers fussent réunis dans la plaine sous nos yeux. + +Nous observions tous leurs mouvements. Nous ne craignions pas d'être vus. +Nos corps étaient cachés derrière les rochers et nos figures masquées par +le feuillage des arbres du Pinon. Nous pouvions facilement voir et +entendre tout ce qui se passait, les sauvages n'étant pas à plus de trois +cents yards de notre poste. Ils commencent par attacher leurs chevaux à +des piquets disposés en un large cercle, au loin dans la plaine. Là, +l'herbe est plus longue et plus épaisse que dans le voisinage de la +source. Ils détachent et rapportent avec eux les harnais, composés de +brides en crin, de couvertures en cuir de buffalo et de peaux d'ours gris. +Peu d'entre eux ont des selles. Les Indiens n'ont pas l'habitude de s'en +servir dans les expéditions de guerre. Chaque homme plante sa lance dans +le sol, et place, auprès de son bouclier, son arc et son carquois. Il +étend à son côté une couverture de laine, ou une peau de bête, qui lui +sert à la fois de tente et de lit. Les lances, bien alignées sur la +prairie, y forment un front de plusieurs centaines de yards, et en un +instant leur camp est formé avec une promptitude et une régularité à faire +honte aux plus vieilles troupes. Leur camp est divisé en deux parties, +correspondant à deux bandes: celle des Apaches et celle des Navajoes. La +dernière est, de beaucoup, la moins nombreuse, et se trouve la plus +éloignée, par rapport à nous. Nous entendons le bruit de leurs tomahawks +attaquant les arbres du fourré au pied de la montagne, et nous les voyons +retourner vers la plaine, chargés de fagots qu'ils empilent et qu'ils +allument. Un grand nombre de feux brillent bientôt dans la nuit. Les +sauvages s'assoient autour et font cuire leur souper. Nous pouvons +distinguer les peintures dont sont ornés leurs visages et leurs poitrines +nues. Il y en a de toutes les couleurs: les uns sont peints en rouge, +comme s'ils étaient barbouillés de sang; d'autres en noir de jais. Ceux-ci +ont la moitié de la figure peinte en blanc et l'autre moitié en rouge ou +en noir. Ceux-là sont marqués comme des chiens de chasse, d'autres sont +rayés et zébrés. Leurs joues et leurs poitrines sont tatouées de figures +d'animaux: de loups, de panthères, d'ours, de buffalos et autres hideux +hiéroglyphes, vivement éclairés par l'ardente flamme du bois de pin. +Quelques-uns portent une main rouge peinte sur le coeur; un grand nombre +étalent comme devise des têtes de mort ou des os en croix. Chacun d'eux a +adopté un symbole correspondant à son caractère. Ce sont des écussons où +la fantaisie joue le même rôle que dans le choix des armoiries que l'on +voit sur les portières des voitures, sur les boutons des livrées, ou sur +la médaille de cuivre du facteur de magasin. La vanité est de tous les +pays, et les sauvages, comme les civilisés, ont aussi leurs hochets. + +Mais qu'est-ce donc? des casques brillants, de cuivre et d'acier, avec des +plumes d'autruche! Une telle coiffure à des sauvages! Où ont-ils pris +cela? Aux cuirassiers de Chihuahua. Pauvres diables, tués dans quelque +rencontre avec ces lanciers du désert. + +La viande saignante crépite au feu sur des broches de bois de saule, les +Indiens placent des noix du Pinon sous les cendres, et les en retirent +grillées et fumantes; ils allument leur pipe de terre durcie, et lancent +en l'air des nuages de fumée. Ils gesticulent en se racontant les uns aux +autres leurs sanglantes aventures. Nous les entendons crier, causer et +rire comme de vrais saltimbanques. Combien sont-ils différents des Indiens +de la forêt! Pendant deux heures, nous suivons tous leurs mouvements et +nous les écoutons. Enfin les hommes qui doivent garder les chevaux sont +choisis et se dirigent vers la caballada; des Indiens, l'un après l'autre, +étendent leurs peaux de bêtes, s'enroulent dans leurs couvertures et +s'endorment. Les flammes cessent de briller, mais, à la lueur de la lune, +nous pouvons distinguer les corps couchés des sauvages. Des formes +blanches se meuvent au milieu d'eux; ce sont les chiens quêtant après les +débris du souper. Ils courent çà et là, grondant l'un après l'autre, et +aboyant aux coyotes qui rôdent à la lisière du camp. Plus loin, sur la +prairie, les chevaux sont encore éveillés et occupés. Nous entendons le +bruit de leurs sabots frappant le sol et le craquement de l'herbe touffue, +sous leurs dents. D'espace en espace nous apercevons la forme droite d'un +homme debout: ce sont les sentinelles de la caballada. + + + +XXV + + +TROIS JOURS DANS LA TRAPPE. + +Nous dûmes nous préoccuper alors de notre propre situation. Les dangers et +les difficultés dont nous étions entourés apparurent à nos yeux. + +--Est-ce que les sauvages vont rester ici pour chasser? + +Cette pensée sembla nous venir à tous au même instant, et nous échangeâmes +des regards inquiets et consternés. + +--Cela n'est pas improbable, dit Séguin à voix basse, et d'un ton grave; +il est évident qu'ils ne sont pas approvisionnés de viande; et comment +pourraient-ils sans cela entreprendre la traversée du désert? Ils +chasseront ici ou plus loin. Pourquoi pas ici? + +--S'il en est ainsi, nous sommes dans une jolie trappe! Interrompit un +chasseur montrant successivement l'entrée de la gorge d'un côté et la +montagne de l'autre.--Comment sortirons-nous d'ici? Je serais vraiment +curieux de le savoir. + +Nos yeux suivirent les gestes de celui qui parlait. En face de l'ouverture +de la ravine, à moins de cent yards de distance des rochers qui en +obstruaient l'entrée, nous apercevions la ligne du camp des Indiens. Plus +près encore, il y avait une sentinelle. On n'aurait pu s'aventurer à +sortir, la sentinelle fût-elle endormie, sans s'exposer à rencontrer les +chiens qui rôdaient en foule dans le camp. Derrière nous, la montagne se +dressait verticalement comme un mur. Elle était inaccessible. Nous étions +positivement dans une trappe. + +--_Carraï_! s'écria un des hommes, nous allons crever de faim et de soif +s'ils restent ici pour chasser! + +--Ça sera encore plus tôt fait de nous, reprit un autre, s'il leur prend +fantaisie de pénétrer dans la gorge! + +Cette hypothèse pouvait se réaliser, bien qu'il y eût peu d'apparence. Le +ravin formait une espèce de cul-de-sac qui entrait de biais dans la +montagne et se terminait à un mur de rochers. Rien ne pouvait attirer nos +ennemis dans cette direction, à moins, toutefois, qu'ils ne vinssent y +chercher des noix du Pinon. Quelques-uns de leurs chiens aussi ne +pouvaient-ils pas venir de ce côté, en quête de gibier, ou attirés par +l'odeur de nos chevaux? Tout cela était possible, et chacune de ces +probabilités nous faisait frissonner. + +--S'ils ne nous découvrent pas, dit Séguin, cherchant à nous rassurer, +nous pourrons vivre un jour ou deux avec des noix de pin. Quand les noix +nous feront défaut, nous tuerons un de nos chevaux. Quelle quantité d'eau +avons-nous? + +--Nous avons de la chance, capitaine, nos outres sont presque pleines. + +--Mais nos pauvres bêtes? Il n'y aura pas de quoi les abreuver. + +--Il n'y a pas à craindre la soif tant que nous aurons de cela, dit +El-Sol, regardant à terre et indiquant du pied une grosse masse arrondie +qui croissait parmi les rochers: c'était un cactus sphéroïdal. Voyez, +continua-t-il, il y en a par centaines. + +Tout le monde comprit ce qu'El-Sol voulait dire, et les regards se +reposèrent avec satisfaction sur les cactus. + +--Camarades, reprit Séguin, il ne sert à rien de nous désoler. Que ceux +qui peuvent dormir dorment. Il suffit de poser une sentinelle là-bas et +une autre ici. Allez, Sanchez! Et le chef indiqua en bas de la ravine un +poste d'où on pouvait surveiller l'entrée. + +La sentinelle s'éloigna, et prit son poste en silence. Les autres +descendirent, et, après avoir visité les muselières des chevaux, +retournèrent à la station de la vedette placée sur la crête. Là, nous nous +roulâmes dans nos couvertures, et, nous étendant sur les rochers, nous +nous endormîmes pour le reste de la nuit. + +Avant le jour, nous sommes tous sur pied, et nous guettons à travers le +feuillage avec un vif sentiment d'inquiétude. Le camp des Indiens est +plongé dans le calme le plus profond. C'est mauvais signe! S'ils avaient +dû partir, ils auraient été debout plus tôt. Ils ont l'habitude de se +mettre en route avant l'aube. Ces symptômes augmentent nos alarmes. Une +lueur grise commence à se répandre sur la prairie. Une bande blanche se +montre à l'horizon, du côté de l'Orient. Le camp se réveille. Nous +entendons des voix. Des formes noires s'agitent au milieu des lances +plantées verticalement dans le sol. Des sauvages gigantesques traversent +la plaine. Des peaux de bêtes couvrent leurs épaules et les protègent +contre l'air vif du matin. Ils portent des fagots. Ils rallument les feux. +Nos hommes causent à voix basse, étendus sur les rochers et suivant de +l'oeil tous leurs mouvements. + +--Il est évident qu'ils ont l'intention de faire séjour ici. + +--Oui, ça y est; c'est sûr et certain! Fichtre! je voudrais bien savoir +combien de temps ils vont y rester. + +--Trois jours au moins; peut-être cinq ou six. + +--B...igre de chien! nous serons flambés avant qu'il n'en soit passé la +moitié! + +--Que diable auraient-ils à faire ici si longtemps? Je parie, moi, qu'ils +vont filer aussitôt qu'ils pourront. + +--Sans doute; mais pourront-ils partir plus tôt? + +--Ils ont bien assez d'un jour pour ramasser toute la viande dont ils ont +besoin. Voyez! il y a là-bas des buffalos en masse. Regardez! là-bas, tout +là-bas! + +Et celui qui parlait montrait des silhouettes noires qui se détachaient +sur le ciel brillant. C'était un troupeau de buffalos. + +--C'est juste. En moins d'une demi-journée, ils auront abattu autant de +viande qu'ils en veulent. Mais comment la feront-ils sécher en moins de +trois jours. C'est là ce que je serais bien aise de savoir. + +--_Es verdad!_ dit un des Mexicains, un cibolero; _tres dias, al menos!_ + +--Oui, messieurs! Et gare si le soleil nous joue le mauvais tour de ne pas +se montrer. + +Ces propos sont échangés entre deux ou trois hommes qui parlent à voix +basse, mais assez haut cependant pour que nous les entendions. Ils nous +révèlent une nouvelle face de la question, que nous n'avions pas encore +envisagée. Si les Indiens restent là jusqu'à ce que leurs viandes soient +séchées, nous sommes grandement exposés à mourir de soif ou à être +découverts dans notre cachette. Nous savons que l'opération du +dessèchement de la viande de buffalo demande trois jours, avec un bon +soleil, comme un chasseur l'a insinué. Cela, joint à une première journée +employée à la chasse, nous fait quatre jours d'emprisonnement dans le +ravin! La perspective est redoutable. Nous pressentons les atroces et +mortelles tortures de la soif. La famine n'est pas à craindre; nos chevaux +sont là et nous avons nos couteaux. Ils nous fourniront de la viande, au +besoin, pour plusieurs semaines. Mais les cactus suffiront-ils à calmer la +soif des hommes et des bêtes pendant trois ou quatre jours? C'est là une +question que personne ne peut résoudre. Le cactus a souvent soulagé un +chasseur pendant quelque temps; il lui a rendu les forces nécessaires pour +gagner un cours d'eau, mais plusieurs jours! L'épreuve ne tarde pas à +commencer. Le jour s'est levé; les Indiens sont sur pied. La moitié +d'entre eux détachent les chevaux de leurs piquets et les conduisent à +l'eau. Ils ajustent les brides, prennent leurs lances, bandent leurs arcs, +mettent le carquois sur leurs épaules et sautent à cheval. Après une +courte consultation, ils se dirigent au galop vers l'est. Une demi-heure +après, nous les voyons poursuivant les buffalos à travers la prairie, les +perçant de leurs flèches et les traversant de leurs longues lances. Ceux +qui sont restent au camp mènent leurs chevaux à la source, et les +reconduisent dans la prairie. Puis ils abattent de jeunes arbres, pour +alimenter les feux. Voyez! les voilà qui enfoncent de longues perches dans +la terre, et qui tendent des cordes de l'une à l'autre. Dans quel but? +Nous ne le savons que trop. + +--Ah! regardez là-bas! murmure un des chasseurs en voyant ces préparatifs; +là-bas, les cordes à sécher la viande! Maintenant, il n'y a pas à dire, +nous voilà en cage pour tout de bon. + +--_Por todos los santos, es verdad!_ + +--_Caramba! carajo! chingaro!_ grommelle le cibolero qui voit parfaitement +ce que signifient ces perches et ces cordes. + +Nous observons avec un intérêt fiévreux tous les mouvements des sauvages. +Le doute ne nous est plus permis. Ils se disposent à rester là plusieurs +jours. Les perches dressées présentent un développement de plus de cent +yards, devant le front du campement. Les sauvages attendent le retour de +leurs chasseurs. Quelques-uns montent à cheval et se dirigent au galop +vers la battue des buffalos qui fuient au loin dans la plaine. Nous +regardons à travers les feuilles en redoublant de précautions, car le jour +est éclatant, et les yeux perçants de nos ennemis interrogent tous les +objets qui les entourent. Nous parlons à voix basse, bien que la distance +rende, à la rigueur, cette précaution superflue; mais, dans notre terreur, +il nous semble que l'on peut nous entendre. L'absence des chasseurs +indiens a duré environ deux heures. Nous les voyons maintenant revenir à +travers la prairie, par groupes séparés. Ils s'avancent lentement. Chacun +d'eux porte une charge devant lui, sur le garrot de son cheval. Ce sont de +larges masses de chair rouge, fraîchement dépouillée et fumante. Les uns +portent les côtes et les quartiers, les autres les bosses, ceux-ci les +langues, les coeurs, les foies, les _petits morceaux_, enveloppés dans les +peaux des animaux tués. Ils arrivent au camp et jettent leurs chargements +sur le sol. Alors commence une scène de bruit et de confusion. Les +sauvages courent çà et là, criant, bavardant, riant et sautant. Avec leurs +longs couteaux à scalper, ils coupent de larges tranches et les placent +sur les braises ardentes, ils découpent les bosses, et enlèvent la graisse +blanche et remplissent des boudins. Ils déploient les foies bruns qu'ils +mangent crus. Ils brisent les os avec leurs tomahawks, et avalent la +moelle savoureuse. Tout cela est accompagné de cris, d'exclamations, de +rires bruyants et de folles gambades. Cette scène se prolonge pendant plus +d'une heure. Une troupe fraîche de chasseurs monte à cheval et part. Ceux +qui restent découpent la viande en longues bandes qu'ils accrochent aux +cordes préparées dans ce but. Ils la laissent ainsi pour être transformée +en _tasajo_ par l'action du soleil. Nous savons ce qui nous attend; le +péril est extrême; mais des hommes comme ceux qui composent la bande de +Séguin ne sont pas gens à abandonner la partie tant qu'il reste une ombre +d'espoir. Il faut qu'un cas soit bien désespéré pour qu'ils se sentent à +bout de ressources. + +--Il n'y a pas besoin de nous tourmenter tant que nous ne sommes pas +atteints dans nos oeuvres vives, dit un des chasseurs. + +--Si c'est être atteint dans ses oeuvres vives que d'avoir le ventre +creux, réplique un autre, je le suis, et ferme. Je mangerais un âne tout +cru, sans lui ôter la peau. + +--Allons, garçons, réplique un troisième, ramassons des noix de pin et +régalons-nous. + +Nous suivons cet avis et nous nous mettons à la recherche des noix. A +notre grand désappointement, nous découvrons que ce précieux fruit est +assez rare. Il n'y a pas sur la terre ou sur les arbres de quoi nous +soutenir pendant deux jours. + +--Par le diable! s'écrie un des hommes, nous serons forcés de nous en +prendre à nos bêtes. + +--Soit, mais nous avons encore le temps, nous attendrons que nous nous +soyons un peu rongé les poings avant d'en venir là. + +On procède à la distribution de l'eau qui se fait dans une petite tasse. +Il n'en reste plus guère dans les outres, et nos pauvres chevaux +souffrent. + +--Occupons-nous d'eux, dit Séguin, se mettant en devoir d'éplucher un +cactus avec son couteau. + +Chacun de nous en fait autant et enlève soigneusement les côtes et les +piquants. Un liquide frais et gommeux coule des tissus ouverts. Nous +arrachons, en brisant leurs courtes queues, les boules vertes des cactus, +nous les portons dans le fourré et les plaçons devant nos animaux. Ceux-ci +s'emparent avidement de ces plantes succulentes, les broient entre les +dents et avalent le jus et les fibres. Ils y trouvent à boire et à manger. +Dieu merci! nous pouvons espérer de les sauver. Nous renouvelons la +provision devant eux jusqu'à ce qu'ils en aient assez. Deux sentinelles +sont entretenues en permanence, l'une sur la crête de la colline, l'autre +en vue de l'ouverture du défilé. Les autres restent dans le ravin, et +cherchent, sur les flancs, les fruits coniques du Pinon. C'est ainsi que +se passe notre première journée. Jusqu'à une heure très-avancée de la +soirée, nous voyons les chasseurs Indiens rentrer dans le camp apportant +leur charge de chair de buffalo. Les feux sont partout allumés, et les +sauvages, assis autour, passent presque toute la nuit à faire des +grillades et à manger. Le lendemain, ils ne se lèvent que très-tard. C'est +un jour de repos et de paresse; la viande pend aux cordes, et ils ne +peuvent qu'attendre la fin de l'opération. Ils flânent dans le camp; ils +arrangent leurs brides et leurs lassos, ou passent la visite de leurs +armes. Ils mènent boire leurs chevaux et les reconduisent au milieu de +l'herbe fraîche. Plus de cent d'entre eux sont incessamment occupés à +faire griller de larges tranches de viandes, et à les manger. C'est un +festin perpétuel. Leurs chiens sont fort affairés aussi, après les os +dépouillés. Ils ne quitteront probablement pas cette curée, et nous +n'avons pas à craindre qu'ils viennent rôder du côté de la ravine tant +qu'ils seront ainsi attablés. Cela nous rassure un peu. Le soleil est +chaud pendant toute la seconde journée, et nous rôtit dans notre ravin +desséché. Cette chaleur redouble notre soif; mais nous sommes loin de nous +en plaindre, car elle hâtera le départ des sauvages. Vers le soir, le +_tasajo_ commence à prendre une teinte brune et à se racornir. Encore un +jour comme cela, et il sera bon à empaqueter. Notre eau est épuisée; nous +suçons les feuilles succulentes du cactus, dont l'humidité trompe notre +soif, sans pourtant l'apaiser. La faim se fait sentir de plus en plus +vive. Nous avons mangé toutes les noix de pin, et il ne nous reste plus +qu'à tuer un de nos chevaux. + +--Attendons jusqu'à demain, propose-t-on. Laissons encore une chance aux +pauvres bêtes. Qui sait ce qui peut arriver demain matin? + +Cette proposition est acceptée. Il n'y a pas un chasseur qui ne regarde la +perte de son cheval comme un des plus grands malheurs qui puisse +l'atteindre dans la prairie. Dévorés par la faim, nous nous couchons, +attendant la venue du troisième jour. Le matin arrive, et nous grimpons +comme d'habitude à notre observatoire. + +Les sauvages dorment tard comme la veille; mais ils se lèvent enfin, et, +après avoir fait boire leurs chevaux, recommencent à faire cuire de la +viande. L'aspect des tranches saignantes, des côtes juteuses fumant sur la +braise, l'odeur savoureuse que nous apporte la brise surexcitent notre +faim jusqu'à la rendre intolérable. Nous ne pouvons pas résister plus +longtemps. Il faut qu'un cheval meure! Lequel? La loi de la montagne en +décidera. Onze cailloux blancs et un noir sont placés dans un seau vide; +l'un après l'autre nous sommes conduits auprès, les yeux bandés. Je +tremble, en mettant la main dans le vase autant que s'il s'agissait de ma +propre vie. + +--Grâce soit rendue au ciel! mon brave Moro est sauvé!... + +Un des Mexicains a pris la pierre noire. + +--Nous avons de la chance! s'écria un chasseur, un bon mustang bien gras +vaut mieux qu'un boeuf maigre. + +En effet, le cheval désigné par le sort est très-bien en chair. Les +sentinelles sont replacées, et nous nous dirigeons vers le fourré pour +exécuter la sentence. On s'approche de la victime avec précaution; on +l'attache à un arbre, et on lui met des entraves aux quatre jambes pour +qu'elle ne puisse se débattre. On se propose de la saigner à blanc. Le +cibolero a dégainé son long couteau; un homme se tient prêt à recevoir +dans un seau le précieux liquide, le sang. Quelques-uns, munis de tasses, +se préparent à boire aussitôt que le sang coulera. Un bruit inusité nous +arrête court. Nous regardons à travers les feuilles. Un gros animal gris, +ressemblant à un loup, est sur la lisière du fourré et nous regarde. +Est-ce un loup? Non; c'est un chien indien. L'exécution est suspendue, +chacun de nous s'arme de son couteau. Nous nous approchons doucement de +l'animal; mais il se doute de nos intentions, pousse un sourd grognement, +et court vers l'extrémité du défilé. Nous le suivons des yeux. L'homme en +faction est précisément le propriétaire du cheval voué à la mort. Le chien +ne peut regagner la plaine qu'en passant près de lui, et le Mexicain se +tient, la lance en arrêt, prêt à le recevoir. L'animal se voit coupé, il +se retourne et court en arrière; puis, prenant un élan désespéré, il +essaie de franchir la vedette. Au même moment il pousse un hurlement +terrible. Il est empalé sur la lance. Nous nous élançons vers la crête +pour voir si le hurlement a attiré l'attention des sauvages. Aucun +mouvement inusité ne se manifeste parmi eux; ils n'ont rien entendu. Le +chien est dépecé et dévoré avant que la chair palpitante ait eu le temps +de se refroidir! Le cheval est préservé. La récolte des cactus +rafraîchissants pour nos bêtes nous occupe pendant quelque temps. Quand +nous retournons à notre observatoire, un joyeux spectacle s'offre à nos +yeux. Les guerriers assis autour des feux renouvellent les peintures de +leurs corps. Nous savons ce que cela veut dire. Le _tasajo_ est devenu +noir. Grâce au soleil brûlant il sera bientôt bon à empaqueter. +Quelques-uns des Indiens s'occupent à empoisonner les pointes de leurs +flèches. Ces symptômes raniment notre courage. Ils se mettront bientôt en +marche, sinon cette nuit, demain au point du jour. Nous nous félicitons +réciproquement, et suivons de l'oeil tous les mouvements du camp. Nos +espérances s'accroissent à la chute du jour. Ah! voici un mouvement +inaccoutumé. Un ordre a été donné. Voilà! + +--_Mira! Mira!--See!--Look! look!_--Tous les chasseurs s'exclament à la +fois, mais à voix basse. + +--Par le grand diable vivant! ils vont partir à la brune. + +Les sauvages détachent le _tasajo_ et le mettent en rouleaux. Puis, chaque +homme se dirige vers son cheval, les piquets sont arrachés: les bêtes +menées à l'eau; on les bride, on les harnache et on les sangle. Les +guerriers prennent leurs lances, endossent leur carquois, ramassent leurs +boucliers et leurs arcs, et sautent légèrement à cheval. Un moment après, +leur file est formée avec la rapidité de la pensée, et, reprenant leur +sentier, ils se dirigent, un par un, vers le sud. La troupe la plus +nombreuse est passée. La plus petite, celle des Navajoes, suit la même +route. Non, cependant! cette dernière oblique soudainement vers la gauche +et traverse la prairie, se dirigeant à l'est, vers la source de l'Ojo de +Vaca. + + + +XXVI + + +LES DIGGERS.[1] + +[Note 1: _Diggers_, mot à mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race +particulière de sauvage de ces montagnes.] + +Notre premier mouvement fut de nous précipiter au bas de la côte, vers la +source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre +faim avec les os dépouillés de viandes dont le camp était jonché. +Néanmoins, la prudence nous retint. + +--Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en +trois sauts de chèvre. + +--Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns +peuvent avoir oublié quelque chose et revenir sur leurs pas. + +Cela n'était pas impossible, et, bien qu'il nous en coûtât, nous nous +résignâmes à rester quelque temps encore dans le défilé. Nous descendîmes +au fourré pour faire nos préparatifs de départ: seller nos chevaux et les +débarrasser des couvertures dont leurs têtes étaient emmaillotées. Pauvres +bêtes! Elles semblaient comprendre que nous allions les délivrer. Pendant +ce temps, notre sentinelle avait gagné le sommet de la colline pour +surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitôt que les Indiens +auraient disparu. + +--Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca, +dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne +soient pas restés là. + +--Ils doivent s'ennuyer de nous attendre où ils sont, ajouta Garey, à +moins qu'ils n'aient trouvé dans les mesquites plus de queues noires que +je ne me l'imagine.. + +--_Vaya!_ s'écria Sanchez, ils peuvent rendre grâce à la _Santissima_ de +ne pas être restés avec nous. Je suis réduit à l'état de squelette _Mira! +Carraï!_ + +Nos chevaux étaient sellés et bridés nos lassos accrochés; la sentinelle +ne nous avait point encore avertis. Notre patience était à bout. + +--Allons! dit l'un de nous, avançons: ils sont assez loin maintenant. Ils +ne vont pas s'amuser à revenir en arrière tout le long de la route. Ce +qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui +les tente est assez beau! + +Nous ne pûmes y tenir plus longtemps. Nous hélâmes la sentinelle. Elle +n'apercevait plus que les têtes dans le lointain. + +--Cela suffit, dit Séguin, venez; emmenez les chevaux! + +Les hommes s'empressèrent d'obéir, et nous courûmes vers le +fond de la ravine, avec nos bêtes. Un jeune homme, le _pueblo_ domestique +de Séguin, était à quelques pas devant. Il avait hâte d'arriver à la +source. Au moment où il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vîmes +se jeter à terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval +en arrière et s'écriant: + +--_Mi amo! mi amo! todavia son!_ (Monsieur! monsieur! Ils sont encore là!) + +--Qui? demande Séguin, se portant rapidement en avant. + +--Les Indiens! monsieur! les Indiens! + +--Vous êtes fou! Où les voyez-vous? + +--Dans le camp, monsieur. Regardez là-bas! + +Je suivis Séguin vers les rochers qui masquaient l'entrée du défilé. Nous +regardâmes avec précaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit à nos +yeux. Le camp était dans l'état où les Indiens l'avaient laissé, les +perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empilés, +couvraient la plaine; des centaines de coyotes rôdaient çà et là, grondant +l'un après l'autre, ou s'acharnant à poursuivre tel d'entre eux qui avait +trouvé un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient à +brûler, et les loups, galopant à travers les cendres, soulevaient des +nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que +tout cela, quelque chose qui me frappa d'épouvante. Cinq ou six formes +quasi humaines s'agitaient auprès des feux, ramassant les débris de peaux +et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour +d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau +de bois allumé, rongeaient silencieusement des côtes à moitié grillées! +Étaient-ce donc des... en vérité, c'étaient bien des êtres humains! Ce ne +fut pas sans une profonde stupéfaction que je considérai ces corps +rabougris et ridés, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces têtes +monstrueuses et disproportionnées d'où pendaient des cheveux noirs et +sales, tortillés comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un +lambeau de vêtement, quelque vieux haillon déchiré. Les autres étaient +aussi nus que les bêtes fauves qui les entouraient; nus de la tête aux +pieds. C'était un spectacle hideux que celui de ces espèces de démons +noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras ridés +des os à moitié décharnés dont ils arrachaient la viande avec leurs dents +brillantes. C'était horrible à voir, et il se passa quelques instants +avant que l'étonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient +être. Je pus enfin articuler ma question. + +--_Los Yamparicos_, répondit le _cibolero_. + +--Les quoi? demandai-je encore. + +--_Los Indios Yamparicos, señor_. + +--Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi +l'étrange apparition. + +--Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Séguin. Avançons. Nous n'avons +rien à craindre d'eux. + +--Mais nous avons quelque chose à gagner avec eux, ajouta un des +chasseurs, d'un air significatif. La peau du crâne d'un Digger se paie +aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache. + +--Que personne ne fasse feu! dit Séguin d'un ton ferme. Il est trop tôt +encore: regardez là-bas! + +Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les +casques des guerriers qui s'éloignaient, et qu'on apercevait encore +au-dessus de l'herbe. + +--Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le +chasseur. Ils nous échapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des +chiens effrayés. + +--Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Séguin, semblant +désirer que le sang ne fût pas ainsi répandu inutilement. + +--Non pas, capitaine, reprit le même interlocuteur. Nous ne ferons pas +feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garçons, +suivez-moi, par ici! + +Et l'homme allait diriger son cheval à travers les roches éparpillées, de +manière à passer inaperçu entre les nains et la montagne. Mais il fut +trompé dans son attente; car au moment où El-Sol et sa soeur se montrèrent +à l'ouverture, leurs vêtements brillants frappèrent les yeux des Diggers. +Comme des daims effarouchés, ceux-ci furent aussitôt sur pied et coururent +ou plutôt volèrent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancèrent +au galop pour leur couper le passage; mais il était trop tard. Avant +qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse, +et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers à pic, à +l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, réussit à faire +une prise. Sa victime avait atteint une saillie élevée, et rampait tout le +long, lorsque le lasso du toréador s'enroula autour de son cou. Un moment +après, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il était +mort sur le coup. Son cadavre ne présentait plus qu'une masse informe, +d'un aspect hideux et repoussant. + +Le chasseur, sans pitié, s'occupa fort peu de tout cela. Il lança une +grossière plaisanterie, se pencha vers la tête de sa victime, et, séparant +la peau du crâne, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans +la poche de ses _calzoneros_. + + + +XXVII + + +DACOMA. + +Après cet épisode, nous nous précipitâmes vers la source, et, mettant pied +à terre, nous laissâmes nos chevaux boire à discrétion. Nous n'avions pas +à craindre qu'ils fussent tentés de s'éloigner. Autant qu'eux, nous étions +pressés de boire; et, nous glissant parmi les branches, nous nous mimes à +puiser de l'eau à pleines tasses. Il semblait que nous ne pourrions jamais +venir à bout de nous désaltérer; mais un autre besoin aussi impérieux nous +fit quitter la source, et nous courûmes vers le camp, à la recherche des +moyens d'apaiser notre faim. Nos cris mirent en fuite les coyotes et les +loups blancs, que nous achevâmes de chasser à coups de pierres. Au moment +où nous allions ramasser les débris souillés de poussière, une exclamation +étrange d'un des chasseurs nous fit brusquement tourner les yeux. + +--_Malaray, camarados; mira el arco!_ + +Le Mexicain qui proférait ces mots montrait un objet gisant à ses pieds, +sur le sol. Nous fûmes bientôt près de lui. + +--_Caspita!_ s'écria encore cet homme, c'est un arc blanc! + +--Un arc blanc, de par le diable! répéta Garey. + +--Un arc blanc! crièrent plusieurs autres, considérant l'objet avec un air +d'étonnement et d'effroi. + +--C'est l'arc d'un grand guerrier, je le certifie, dit Garey. + +--Oui, ajouta un autre, et son propriétaire ne manquera pas de revenir +pour le chercher aussitôt que... Sacredié! Regardez là-bas! Le voilà qui +vient, par les cinquante mille diables! + +Nos yeux se portèrent tous ensemble à l'extrémité de la prairie, à l'est, +du côté qu'indiquait celui qui venait de parler. Tout au bout de l'horizon +on voyait poindre comme une étoile brillante en mouvement. C'était tout +autre chose; un regard nous suffit pour reconnaître un casque qui +réfléchissait les rayons du soleil et qui suivait les mouvements réguliers +d'un cheval au galop. + +--Aux saules! enfants! aux saules! cria Séguin. Laissez l'arc! laissez-le +à la place où il était. A vos chevaux! emmenez-les! leste! leste! + +En un instant chacun de nous tenait son cheval par la bride et le guidait +ou plutôt le traînait vers le fourré de saules. Là nous nous mimes en +selle pour être prêts à tout événement, et restâmes immobiles, guettant à +travers le feuillage. + +--Ferons-nous feu quand il approchera, capitaine? Demanda un des hommes. + +--Non. + +--Nous pouvons le prendre aisément, quand il se baissera pour prendre son +arc. + +--Non, sur votre vie! + +--Que faut-il faire alors, capitaine? + +--Laissez-le prendre son arc et s'en aller! répondit Séguin. + +--Pourquoi ça, capitaine? pourquoi donc ça? + +--Insensés! vous ne voyez pas que toute la tribu serait sur nos talons +avant le milieu de la nuit? Êtes-vous fous? Laissez-le aller. Il peut ne +pas reconnaître nos traces, puisque nos chevaux ne sont pas ferrés: s'il +ne les voit pas, laissez-le aller comme il sera venu, je vous le dis. + +--Mais que ferons-nous, s'il jette les yeux de ce côté? + +Garey, en disant cela, montrait les rochers situés au pied de la montagne. + +--Malédiction! le Digger! s'écria Séguin en changeant de couleur. + +Le cadavre était tout à fait en vue sur le devant des rochers; le crâne +sanglant tourné en l'air et vers le dehors de telle sorte qu'il ne pouvait +manquer de frapper les yeux d'un homme venant du côté de la plaine. +Quelques coyotes avaient déjà grimpé sur la plate-forme où était le +cadavre, et flairaient tout autour, semblant hésiter devant cette masse +hideuse. + +--Il ne peut pas manquer de le voir, capitaine, ajouta le chasseur. + +--S'il le voit, il faudra nous en défaire par la lance ou par le lasso, ou +le prendre vivant. Que pas un coup de fusil ne soit tiré. Les Indiens +pourraient encore l'entendre, et seraient sur notre dos avant que nous +eussions fait le tour de la montagne. Non! mettez vos fusils en +bandoulière! Que ceux qui ont des lances et des lassos se tiennent prêts. + +--Quand devrons-nous charger, capitaine? + +--Laissez-moi le soin de choisir le moment. Peut-être mettra-t-il pied à +terre pour ramasser son arc, ou bien il viendra à la source pour faire +boire son cheval. Dans ce cas, nous l'entourerons. S'il voit le corps du +Digger, il s'en approchera, peut-être, pour l'examiner de plus près. Dans +ce cas encore, nous pourrons facilement lui couper le chemin. Ayez +patience! je vous donnerai le signal.. + +Pendant ce temps, le Navajo arrivait au grand galop. A la fin du dialogue +précédent, il n'était plus qu'à trois cents yards de la source, et +avançait sans ralentir son allure. Les yeux fixés sur lui, nous gardions +le silence et retenions notre respiration. L'homme et le cheval +captivaient tous deux notre attention. C'était un beau spectacle. Le +cheval était un mustang à large encolure, noir comme le charbon, aux yeux +ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Sa bouche était pleine d'écume, et +de blancs flocons marbraient son cou, son poitrail et ses épaules. Il +était couvert de sueur, et on voyait reluire ses flancs vigoureux à chacun +des élans de sa course. Le cavalier était nu jusqu'à la ceinture; son +casque et ses plumes, quelques ornements qui brillaient sur son cou, sur +sa poitrine et à ses poignets, interrompaient seuls cette nudité. Une +sorte de tunique, de couleur voyante, toute brodée, couvrait ses hanches +et ses cuisses. Les jambes étaient nues à partir du genou, et les pieds +chaussés de mocassins qui emboîtaient étroitement la cheville. Différent +en cela des autres Apaches, il n'avait point de peinture sur le corps, et +sa peau bronzée resplendissait de tout l'éclat de la santé. Ses traits +étaient nobles et belliqueux, son oeil fier et perçant, et sa longue +chevelure noire qui pendait derrière lui allait se mêler à la queue de son +cheval. Il était bien assis, sur une selle espagnole, sa lance, posée sur +l'étrier et reposant légèrement contre son bras droit. Son bras gauche +était passé dans les brassards d'un bouclier blanc, et un carquois plein +de flèches emplumées se balançait sur son épaule. C'était un magnifique +spectacle que de voir ce cheval et ce cavalier se détachant sur le fond +vert de la prairie; un tableau qui rappelait plutôt un des héros d'Homère +qu'un sauvage de l'Ouest. + +--Wagh! s'écria un des chasseurs à voix basse, comme ça brille! regarde +cette coiffure, c'est comme une braise. + +--Oui, répliqua Garey, nous pouvons remercier ce morceau de métal. Nous +serions dans la nasse où il est maintenant, si nous ne l'avions pas aperçu +à temps. Mais, continua le trappeur, sa voix prenant un accent +d'exclamation, Dacoma! par l'Éternel c'est Dacoma, le second chef des +Navajoes! + +Je me tournai vers Séguin pour voir l'effet de cette annonce. Le Maricopa +était penché vers lui et lui parlait à voix basse, dans une langue +inconnue, en gesticulant avec énergie. Je saisis le nom de _Dacoma_ +prononcé, avec une expression de haine féroce, par le chef indien qui, au +même instant, montrait le cavalier qui avançait toujours. + +--Eh bien, alors, repartit Séguin, paraissant céder aux voeux de l'autre, +nous ne le laisserons pas échapper, qu'il voie ou non nos traces. Mais ne +faites pas usage de votre fusil; les Indiens ne sont pas à plus de dix +milles d'ici; ils sont encore là-bas, derrière ce pli de terrain. Nous +pourrons aisément l'entourer; si nous le manquons de cette façon, je me +charge de l'atteindre avec mon cheval et en voici encore un autre qui le +gagnera de vitesse. + +Séguin, en disant ces derniers mots, indiquait Moro. + +--Silence, continua-t-il, baissant la voix. Ssschht! + +Il se fit un silence de mort. Chacun pressait son cheval entre ses genoux +comme pour lui commander l'immobilité. Le Navajo avait atteint la limite +du camp abandonné et inclinant vers la gauche, il galopait obliquement, +écartant les loups sur son passage. Il était penché d'un côté, son regard +cherchant à terre. Arrivé en face de notre embuscade, il découvrit l'objet +de ses recherches, et dégageant son pied de l'étrier, dirigea son cheval +de manière à passer auprès. Puis, sans retenir les rênes, sans ralentir +son allure, il se baissa jusqu'à ce que les plumes de son casque +balayassent la terre et, ramassant l'arc, se remit immédiatement en selle. + +--Superbe! s'écria le toréador. + +--Par le diable! c'est dommage de le tuer, murmura un chasseur; et un +sourd murmure d'admiration se fit entendre au milieu de tous ces hommes. + +Après quelque temps de galop, l'Indien fit brusquement volte-face et il +était sur le point de repartir, quand son regard fut attiré par le crâne +sanglant du Yamparico. Sous la secousse des rênes, son cheval ploya les +jarrets jusqu'à terre, et l'Indien resta immobile, considérant le corps +avec surprise. + +--Superbe! superbe! s'écria encore Sanchez. _Caramba_, il est superbe! + +C'était en effet un des plus beaux tableaux que l'on pût voir. Le cheval +avec sa queue étalée à terre, la crinière hérissée et les naseaux fumants, +frémissant de tout son corps sous le geste de son intrépide cavalier; le +cavalier lui-même avec son casque brillant, aux plumes ondoyantes, sa peau +bronzée, son port ferme et gracieux et l'oeil fixé sur l'objet qui causait +son étonnement. + +C'était, comme Sanchez l'avait dit, un magnifique tableau, une statue +vivante, et nous étions tous frappés d'admiration en le regardant. Pas un +de nous, à une exception près cependant, n'aurait voulu tirer le coup +destiné à jeter cette statue en bas de son piédestal. Le cheval et l'homme +restèrent quelques moments dans cette attitude. Puis la figure du cavalier +changea tout à coup d'expression. Il jeta autour de lui un regard +inquisiteur et presque effrayé. Ses yeux s'arrêtèrent sur l'eau encore +troublée par suite du piétinement de nos chevaux. Un coup d'oeil lui +suffit; et, sous une nouvelle secousse de la bride, le cheval se releva et +partit au galop à travers la prairie. Au même instant, le signal de +charger nous était donné et, nous élançant en avant, nous sortions du +fourré tous ensemble. Nous avions à traverser un petit ruisseau. Séguin +était à quelques pas devant; je vis son cheval butter, broncher sur la +rive et tomber, sur le flanc, dans l'eau! Tous les autres franchirent +l'obstacle. Je ne m'arrêtai pas pour regarder en arrière; la prise de +l'Indien était une question de vie ou de mort pour nous tous. J'enfonçai +l'éperon vigoureusement, continuant la poursuite. Pendant quelque temps, +nous galopâmes de front en groupe serré. Quant nous fûmes au milieu de la +plaine, nous vîmes l'Indien, à peu près à douze longueurs de cheval de +nous, et nous nous aperçûmes avec inquiétude qu'il conservait sa distance, +si même il ne gagnait pas un peu. Nous avions oublié l'état de nos +animaux: affaiblis par la diète, engourdis par un repos si prolongé dans +le ravin, et, pour comble, sortant de boire avec excès. + +La vitesse supérieure de Moro me fit bientôt prendre la tête de mes +compagnons. Seul, El-Sol était encore devant moi, je le vis préparer son +lasso, le lancer et donner la secousse; mais le noeud revint frapper les +flancs de son cheval: il avait manqué son coup. Pendant qu'il rassemblait +sa courroie, je le dépassai et je pus lire sur sa figure l'expression du +chagrin et du désappointement. Mon arabe s'échauffait à la poursuite, et +j'eus bientôt pris une grande avance sur mes camarades. Je me rapprochais +de plus en plus du Navajo; bientôt nous ne fûmes plus qu'à une douzaine de +pas l'un de l'autre. Je ne savais comment faire. Je tenais mon rifle à la +main et j'aurais pu facilement tirer sur l'Indien par derrière, mais je me +rappelais la recommandation de Séguin et nous étions encore plus près de +l'ennemi; je ne savais même pas trop si nous n'étions pas déjà en vue de +la bande. Je n'osai donc faire feu. Me servirais-je de mon couteau? +essaierais-je de désarçonner mon ennemi avec la crosse de mon fusil? +Pendant que je débattais en moi-même cette question, Dacoma, regardant +par-dessus son épaule, vit que j'étais seul près de lui. Immédiatement il +fit volte-face et mettant sa lance en arrêt, vint sur moi au galop. Son +cheval paraissait obéir à la voix et à la pression des genoux sans le +secours des rênes. A peine eus-je le temps de parer, avec mon fusil, le +coup qui m'arrivait en pleine poitrine. Le fer, détourné, m'atteignit au +bras et entama les chairs. Mon rifle, violemment choqué par le bois de la +lance, échappa de mes mains. La blessure, la secousse et la perte de mon +arme m'avaient dérangé dans le maniement de mon cheval et il se passa +quelques instants avant que je pusse saisir la bride pour le faire +retourner. Mon antagoniste, lui, avait fait demi-tour aussitôt, et je m'en +aperçus au sifflement d'une flèche qui me passa dans les cheveux au-dessus +de l'oreille droite. Au moment où je faisais face de nouveau, une autre +flèche était posée sur la corde, partait et me traversait le bras droit. +L'exaspération me fit perdre toute prudence et, tirant un pistolet de mes +fontes, je l'armai et galopai en avant. C'était le seul moyen de préserver +ma vie. Au même moment, l'Indien laissant là son arc, se disposa à me +charger encore avec sa lance, et se précipita à ma rencontre. J'étais +décidé à ne tirer qu'à coup sûr et à bout portant. + +Nous arrivions l'un sur l'autre au plein galop. Nos chevaux allaient se +toucher; je visai, je pressai la détente... Le chien s'abattit avec un +coup sec! Le fer de la lance brilla sous mes yeux: la pointe était sur ma +poitrine. Quelque chose me frappa violemment en plein visage. C'était la +courroie d'un lasso. Je vis le noeud s'abattre sur les épaules de l'Indien +et descendre jusqu'à ses coudes: la courroie se tendit. Il y eut un cri +terrible, une secousse dans tout le corps de mon adversaire; la lance +tomba de ses mains; et, au même instant, il était précipité de sa selle, +et restait étendu, sans mouvement, sur le sol. Son cheval heurta le mien +avec une violence qui fit rouler les deux animaux sur le gazon. Renversé +avec Moro, je fus presque aussitôt sur pied. Tout cela s'était passé en +beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En me relevant, je +vis El-Sol qui se tenait, le couteau à la main, près du Navajo garrotté +par le noeud du lasso. + +--Le cheval! le cheval! Assurez-vous du cheval! cria Séguin. + +Et les chasseurs se précipitèrent en foule à la poursuite du mustang, qui, +la bride traînante, s'enfuyait à travers la prairie. Au bout de quelques +minutes, l'animal était pris au lasso, et ramené à la place qui avait +failli être consacrée par ma tombe. + + + +XXVIII + + +UN DINER A DEUX SERVICES. + +El-Sol, ai-je dit, se tenait debout auprès de l'Indien étendu à terre. Sa +physionomie trahissait deux sentiments: la haine et le triomphe. Sa soeur +arrivait en ce moment, au galop, et sautant en bas de son cheval, elle +courut vers lui. + +--Regarde, lui dit son frère, en montrant le chef Navajo; regarde le +meurtrier de notre mère. + +La jeune fille poussa une courte et vive exclamation; puis, tirant son +couteau, elle se précipita sur le captif. + +--Non, Luna! cria El-Sol, la tirant en arrière, non; nous ne sommes pas +des assassins. Ce ne serait pas, d'ailleurs, une vengeance suffisante: il +ne doit pas mourir encore. Nous le montrerons vivant aux femmes des +Maricopas. Elles danseront la mamanchic autour du grand chef, du fier +guerrier capturé sans aucune blessure! + +Ces derniers mots, prononcés d'un ton méprisant, produisirent +immédiatement leur effet sur le Navajo. + +--Chien de Coco! s'écria-t-il en faisant un effort involontaire pour se +débarrasser de ses liens. Chien de Coco! ligué avec les voleurs blancs. +Chien! + +--Ah! tu me reconnais. Dacoma? C'est bien... + +--Chien! répéta encore le Navajo, l'interrompant. + +Les mots sortaient en sifflant à travers ses dents serrées, tandis que son +regard brillait d'une férocité sauvage. + +--C'est lui! c'est lui? cria Rubé, accourant au galop. C'est lui! C'est un +Indien aussi féroce qu'un couperet. Assommez-le! déchirez-le! écharpez-le +à coups de lanières; c'est un échappé de l'enfer: que l'enfer le reprenne! + +--Voyons votre blessure, monsieur Haller, dit Séguin descendant de cheval, +et s'approchant de moi non sans quelque inquiétude, à ce qu'il me parut. +Où est-elle? dans les chairs' Il n'y a rien de grave, pourvu toutefois que +la flèche ne soit pas empoisonnée. Je le crains. El-Sol! ici! vite, mon +ami! Dites-moi si cette pointe n'a pas été empoisonnée. + +--Retirons-la d'abord, répondit le Maricopa, répondant à l'appel. Il ne +faut pas perdre de temps pour cela. + +La flèche me traversait le bras d'outre en outre. El-Sol prit à deux mains +le bout emplumé, cassa le bois près de la plaie, puis, saisissant le dard +du côté de la pointe, il le retira doucement de la blessure. + +--Laissez saigner, dit-il, pendant que je vais examiner la pointe. Il ne +semble pas que ce soit une flèche de guerre. Mais les Navajoes emploient +un poison excessivement subtil. Heureusement j'ai le moyen de reconnaître +sa présence, et j'en possède l'antidote. En disant cela, il sortit de son +sac une touffe de coton. Il essuya soigneusement le sang qui tachait la +pointe. Il déboucha ensuite une petite fiole, et, versant quelques gouttes +sur le métal, observa le résultat. J'attendais avec une vive anxiété. +Séguin aussi paraissait inquiet; et comme je savais que ce dernier avait +dû souvent être témoin des effets d'une flèche empoisonnée, j'étais +peu rassuré par l'inquiétude qu'il manifestait en suivant l'opération. +S'il craignait un danger, c'est que le danger devait être réel. + +--Monsieur Haller, dit enfin El-Sol, vous avez une heureuse chance. Je +puis appeler cela une heureuse chance, car incontestablement votre +antagoniste doit avoir dans son carquois des flèches moins inoffensives +que celle-là. Laissez-moi voir, ajouta-t-il. + +Et, soulevant le Navajo, il tira une autre flèche du carquois qui était +encore attaché derrière le dos de l'Indien. Après avoir renouvelé +l'épreuve, il s'écria: + +-Je vous le disais bien! Regardez celle-ci: verte comme du planton! Il en +a tiré deux; où est l'autre? Camarades, aidez-moi à la trouver. Il ne faut +pas laisser un pareil témoin derrière nous. + +Quelques hommes descendirent de cheval et cherchèrent la flèche qui avait +été tirée la première. J'indiquai, autant que je le pus, la direction et +la distance probable où elle devait se trouver; un instant après, elle +était ramassée. El-Sol la prit, et versa quelques gouttes de sa liqueur +sur la pointe. Elle devint verte comme la précédente. + +-Vous pouvez remercier vos patrons, monsieur Haller, dit le Coco, de ce +que ce ne soit pas celle-çi qui ait traversé votre bras, car il aurait +fallu toute la science du docteur Reichter, et la mienne, pour vous +sauver. Mais qu'est-ce que cela? une autre blessure!... Ah! il vous a +touché à la première charge. Laissez-moi voir. + +--Je pense que ce n'est qu'une simple égratignure. + +--Nous sommes ici sous un climat terrible, monsieur Haller. J'ai vu des +égratignures de ce genre tourner en blessures mortelles quand on n'en +prenait pas un soin suffisant. Luna! un peu de coton, petite soeur! Je +vais tâcher de panser la vôtre de telle sorte que vous n'ayez à craindre +aucun mauvais résultat. Je vous dois bien cela, car sans vous, monsieur, +il m'aurait échappé. + +--Mais sans vous, monsieur, il m'aurait tué. + +--Ma foi, reprit le Coco en souriant, il est supposable que sans moi vous +ne vous en seriez pas tiré aussi bien. Votre arme vous a trahi... Ce n'est +pas chose facile que de parer un coup de lance avec la crosse d'un fusil, +et vous avez merveilleusement exécuté cette parade. Je ne m'étonne pas que +vous ayez eu recours au pistolet à la deuxième rencontre. J'en aurais fait +autant, si je l'avais manqué une seconde fois avec mon lasso. Mais nous +avons été favorisés tous les deux. Il vous faudra porter votre bras en +écharpe pendant un jour ou deux. Luna! votre écharpe! + +--Non! dis-je, en voyant la jeune fille détacher une magnifique ceinture +nouée autour de sa taille; non, je vous en prie, je trouverai autre chose. + +--Tenez, monsieur, si cela peut convenir? dit le jeune trappeur Garey +intervenant, je suis heureux de pouvoir vous l'offrir. + +Garey en disant cela, tira un mouchoir de couleur de dessous sa blouse de +chasse, et me le présenta. + +--Vous êtes bien bon; je vous remercie, répondis-je, bien que je comprisse +en faveur de qui le mouchoir m'était offert. Vous voudrez bien accepter +ceci en retour? + +Et je lui tendis un de mes petits revolvers; c'était une arme qui, dans un +pareil moment, et sur un pareil théâtre, valait son poids de perles. + +Le montagnard savait bien cela, et accepta avec reconnaissance le cadeau +que je lui offrais. Mais quelque valeur qu'il pût y attacher, je vis que +le simple sourire qu'il reçut d'un autre côté constituait à ses yeux une +récompense plus précieuse encore, et je devinai que l'écharpe, à quelque +prix que ce fût, changerait bientôt de propriétaire. J'observais la +physionomie d'El-Sol pour savoir s'il avait remarqué et s'il approuvait +tout ce petit manège. Aucun signe d'émotion n'apparut sur sa figure. Il +était occupé de mes blessures et les pansait avec une adresse qui eût fait +la réputation d'un membre de l'Académie de médecine. + +--Maintenant, dit-il quand il eut fini, vous serez en état de rentrer en +ligne dans une couple de jours au plus tard. Vous avez un mauvais mors, +monsieur Haller, mais votre cheval est le meilleur que j'aie jamais vu. Je +ne m'étonne pas que vous ayez refusé de le vendre. + +Presque toute la conversation avait eu lieu en anglais. Le chef Coco +parlait cette langue avec une admirable netteté et un accent des plus +agréables. Il parlait français, aussi, comme un Parisien; et c'était +ordinairement dans cette langue qu'il causait avec Séguin. J'en étais +émerveillé. Les hommes étaient remontés à cheval et avaient hâte de +regagner le camp. Nous mourions littéralement de faim; nous retournâmes +sur nos pas pour reprendre le repas interrompu d'une façon si +intempestive. A peu de distance du camp, nous mimes pied à terre, et, +après avoir attaché nos chevaux à des piquets, au milieu de l'herbe, nous +procédâmes à la recherche des débris de viande dont nous avions vu des +quantités quelque temps auparavant. Un nouveau déboire nous était réservé; +pas un lambeau de viande ne restait! Les coyotes avaient profité de notre +absence, et nous ne trouvions plus que des os entièrement rongés. Les +côtes et les cuisses des buffalos avaient été nettoyées et grattées comme +un couteau. La hideuse carcasse du Digger, elle-même, était réduite à +l'état de squelette! + +--Bigre! s'écria un des chasseurs; du loup maintenant, ou rien. + +Et l'homme mit son fusil en joue. + +--Arrêtez! cria Séguin voyant cela. Êtes-vous fou, monsieur! + +--Je ne crois pas, capitaine, répliqua le chasseur, relevant son fusil +d'un air de mauvaise humeur. Il faut pourtant bien que nous mangions, je +suppose. Je ne vois plus que des loups par ici; et comment les +attraperons-nous sans tirer dessus? + +Séguin ne répondit rien, et se contenta de montrer l'arc qu'El-Sol était +en train de bander. + +--Oh! c'est juste; vous avez raison, capitaine; je vous demande pardon. +J'avais oublié ce morceau d'os. + +Le Coco prit une flèche dans le carquois, en soumit la pointe à l'épreuve +de sa liqueur. C'était une flèche de chasse: il l'ajusta sur la corde, et +l'envoya à travers le corps d'un loup blanc qui tomba mort sur le coup. Il +retira sa flèche, l'essuya, et abattit un autre loup, puis un autre +encore, et ainsi, jusqu'à ce que cinq ou six cadavres fussent étendus sur +le sol. + +--Tuez un coyote pendant que vous y êtes, cria un des chasseurs. Des +gentlemen comme nous doivent avoir au moins deux services à leur dîner. + +Tout le monde se mit à rire à cette saillie; El-Sol ne se fit pas prier, +et ajouta un coyote aux victimes déjà sacrifiées. + +--Je crois que nous en aurons assez maintenant pour un repas, dit El-Sol, +retirant la flèche et la replaçant dans le carquois. + +--Oui, reprit le farceur. S'il nous en faut d'autres, nous pourrons +retourner à l'office. C'est un genre de viande qui gagne beaucoup à être +mangée fraîche. + +--Tu as raison, camarade, dit un autre; pour ma part, j'ai toujours eu un +goût particulier pour le loup blanc; je vas me régaler. + +Les chasseurs, tout en riant des plaisanteries de leur camarade, avaient +tiré leurs couteaux brillants, et ils eurent bientôt dépouillé les loups. +L'adresse avec laquelle cette opération fut exécutée prouvait qu'elle +n'avait rien de nouveau pour eux. La viande fut aussitôt dépecée, chacun +prit son morceau et le fit rôtir. + +--Camarades! comment appellerez-vous cela? Boeuf ou mouton? demanda l'un +d'eux qui commençait à manger. + +--Du mouton-loup, pardieu! répondit-on. + +--C'est ma foi un bon manger, tout de même. La peau une fois ôtée, c'est +tendre comme de l'écureuil. + +--Ça vous a un petit goût de chèvre; ne trouvez-vous pas? + +--Ça me rappelle plutôt le chien. + +--Ça n'est pas mauvais du tout; c'est meilleur que du boeuf maigre comme on +en mange si souvent. + +--Je le trouverais un peu meilleur si j'étais sûr que celui que je mange +n'a pas été dépouiller la carcasse qui est là sur le rocher. + +Et l'homme montrait le squelette du Digger. + +Cette idée était horrible, et dans toute autre circonstance elle eût agi +sur nous comme de l'émétique. + +--Pouah! s'écria un chasseur, vous m'avez presque soulevé le coeur. +J'allais goûter du coyote avant que vous ne parliez. Je ne peux plus +maintenant, car je les ai vus flairer autour avant que nous n'allions +là-bas. + +--Dis donc, vieux gourmand, tu ne t'inquiètes guère de ça toi. + +Cette question s'adressait à Rubé, qui était sérieusement occupé après une +côte, et qui ne fit aucune réponse. + +--Lui? allons donc, dit un autre, répondant à sa place; Rubé a mangé plus +d'un bon morceau dans son temps. N'est-ce pas, Rubé? + +--Oui, et si vous devez vivre dans la montagne aussi longtemps que +l'Enfant, vous serez bien aise de n'avoir jamais à mordre dans une viande +plus répugnante que la viande du loup; croyez-moi, mes petits amours. + +--De la chair humaine, peut-être? + +--Oui, c'est ce que Rubé veut dire. + +--Garçons, dit Rubé sans faire attention à la remarque, et paraissant de +bonne humeur depuis que son appétit était satisfait, quelle est la chose +la plus désagréable, sans parler de la chair humaine, que chacun de vous +ait jamais mangée? + +-Eh bien, sans parler de la chair humaine, comme vous dites, répondit un +des chasseurs, le rat musqué est la plus détestable viande à laquelle +j'aie mis la dent. + +--J'ai mangé tout cru un lièvre nourri de sauge, dit un autre, et je n'ai +jamais rien trouvé d'aussi amer. + +--Les hiboux ne valent pas grand-chose, ajouta un troisième. + +--J'ai mangé du _chince_,[1] continua un quatrième, et je dois dire qu'il +y a bien des choses qui sont meilleures. + + [Note: Chinche, mouffette, sorte de fouine douêe d'une telle puissance +d'infection que son simple passage suffit à empoisonner un endroit clos +pour un mois] + +--_Carajo!_ s'écria un Mexicain, et que dites-vous du singe? J'en ai fait +ma nourriture pendant assez longtemps dans le Sud. + +--Oh! je crois volontiers que le singe est une nourriture coriace; mais +j'ai usé mes dents après du cuir sec de buffalo, et je vous prie de croire +que ce n'était pas tendre. + +--L'Enfant, reprit Rubé après que chacun eut dit son mot, l'Enfant a mangé +de toutes les créatures que vous avez nommées, si ce n'est pourtant du +singe. Il n'a pas mangé de singe, parce qu'il n'y en a pas de ce côté-ci. +Il ne vous dira pas si c'est coriace, si ça ne l'est pas, si c'est amer ou +non; mais, une fois dans sa vie, le vieux nègre a mangé d'une vermine qui +ne valait pas mieux, si elle valait autant. + +--Qu'est-ce que c'était, Rubé? qu'est-ce que c'était? demandèrent-ils tous +à la fois, curieux de savoir ce que le vieux chasseur pouvait avoir mangé +de plus répugnant que les viandes déjà mentionnées. + +--C'était du vautour noir; voilà ce que c'était. + +--Du vautour noir! répétèrent-ils tous. + +--Pas autre chose. + +--Pouah? Ça ne devait pas sentir bon, si je ne me trompe. + +--Ça passe tout ce que vous pouvez dire. + +--Et quand avez-vous mangé ce vautour, vieux camarade? demanda un des +chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative à +ce repas. + +--Oui, conte-nous ça, Rubé! conte-nous ça. + +--Eh bien, commença Rubé, après un moment de silence, il y a à peu près +six ans de cela; j'avais été laissé à pied, sur l'Arkansas, par les +Rapahoès, à près de deux cents milles au-dessus de la forêt du Big. Les +maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. Hé! +hé! continua l'orateur, avec un petit gloussement; hé! hé! ils croyaient +bien en avoir fini avec le vieux Rubé, en le laissant ainsi tout seul. + +--S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient +là-dessus. Eh bien, et le vautour? + +--Ainsi donc j'étais dépouillé de tout: il ne me restait juste qu'un +pantalon de peau, et j'étais à plus de deux cents milles de tout pays +habité! Le fort de Bent était l'endroit le plus proche: je pris cette +direction. + +Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes +trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une +de ces bêtes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la +prairie, qui ne parût comprendre à quoi le pauvre nègre en était réduit. +Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lézards, et +encore c'est à peine si j'en trouvais. + +--Les lézards font un triste plat, remarqua un des auditeurs. + +-Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux, +bien sûr. + +Et, en disant cela, Rubé renouvelait ses attaques au mouton-loup. + +--Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu'à ce que je fusse aussi nu +que la Roche de Chimely. + +--Cré nom! était-ce en hiver? + +--Non. Le temps était doux et assez chaud pour qu'on pût aller ainsi. Je +ne me souciais guère de mes jambes de peau à cet endroit; mais j'aurais +voulu en avoir plus longtemps à manger. + +Le troisième jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux +du vieux nègre étaient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en +fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent +farouches, eux aussi, les satanés animaux, et je dus renoncer à cette +spéculation. C'était le troisième jour depuis que j'avais été planté là, +et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commençai à +croire qu'il était temps pour l'Enfant de dire adieu à ce monde. Le soleil +venait de se lever, et j'étais assis sur le bord de la rivière, quand je +vis quelque chose de drôle qui flottait sur l'eau. Quand ça s'approcha, je +vis que c'était la carcasse d'un petit buffalo qui commençait à se gâter, +et, dessus, une couple de vautours qui se régalaient à même. Tout ç'était +loin de la rive et l'eau était profonde; mais je me dis que je l'amènerais +à bord. Je ne fus pas long à me déshabiller, vous pensez. Un éclat de rire +des chasseurs interrompit Rubé. + +--Je me mis à l'eau et gagnai le milieu à la nage. Je n'avais pas fait la +moitié du chemin que je sentais la chose à plein nez. En me voyant +approcher, les oiseaux s'envolèrent. Je fus bientôt près de la carcasse, +mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle était trop avancée tout de même. + +--Quel malheur! s'écria un des chasseurs. + +--Je n'étais pas d'humeur à avoir pris un bain pour rien: je saisis la +queue entre mes dents et me mis à nager vers le bord. Au bout de trois +brasses la queue se détacha! Je poussai la charogne, en nageant derrière +jusqu'à un banc de sable découvert. Elle manqua tomber en pièces quand je +la tirai de l'eau. _Ça n'était vraiment pas mangeable!_ + +Ici Rubé prit une nouvelle bouchée de mouton-loup et garda le silence +jusqu'à ce qu'il l'eût avalée. Les chasseurs, vivement intéressés par ce +récit, en attendaient la suite avec impatience. Enfin il reprit: + +--Les deux oiseaux de proie voltigeaient alentour, et d'autres arrivaient +aussi. Je pensai que je pourrais bien me faire un bon repas avec un +d'entre eux. Je me couchai donc auprès de la carcasse et ne bougeai pas +plus qu'un opossum. Au bout de quelques instants, les oiseaux arrivèrent +se poser sur le banc de sable, et un gros mâle vint se percher sur la bête +morte. Avant qu'il n'eût le temps de reprendre son vol, je l'avais agrippé +par les pattes. + +--Hourra! bien fait, nom d'un chien! + +--L'odeur de la satanée bête n'était guère plus appétissante que celle de +la charogne; mais je m'inquiétais peu que ce fût du chien mort, du vautour +ou du veau; je plumai et je dépouillai l'oiseau. + +--Et tu l'as mangé? + +--Non-on, répondit en traînant Rubé, vexé sans doute d'être ainsi +interrompu, c'est lui qui m'a mangé. + +--L'as-tu mangé cru, Rubé? demanda un des chasseurs. + +--Et comment aurait-il fait autrement? il n'avait pas un brin de feu, et +rien pour en allumer.... + +--Animal bête! s'écria Rubé se retournant brusquement vers celui qui +venait de parler; je ferais du feu, quand il n'y en aurait pas un brin +plus près de moi que l'enfer! + +Un bruyant éclat de rire suivit cette furieuse apostrophe, et il se passa +quelques minutes avant que le trappeur se calmât assez pour reprendre sa +narration. + +--Les autres oiseaux, continua-t-il enfin, voyant le vieux mâle empoigné, +devinrent sauvages, et s'en allèrent de l'autre côté de la rivière. Il n'y +avait plus moyen de recommencer le même jeu. Justement alors, j'aperçus un +coyote qui venait en rampant le long du bord, puis un autre sur ses +talons, puis deux ou trois encore qui suivaient. Je savais bien que ce ne +serait pas une plaisanterie commode que d'en empoigner un par la jambe; +mais je résolus pourtant d'essayer, et je me recouchai comme auparavant +près de la carcasse. Mais je vis que ça ne prenait pas. Les bêtes madrées +se doutaient du tour et se tenaient à distance. J'aurais bien pu me cacher +sous quelques broussailles qui étaient près de là, et je commençais à y +tirer l'appât; mais une autre idée me vint. Il y avait un amas de bois sur +le bord; j'en ramassai et construisis une trappe tout autour du cadavre. +En un clin d'oeil de chèvre, j'avais six bêtes prises au piège. + +--Hourra! tu étais sauvé alors, vieux troubadour. + +--Je ramassai des pierres, j'en mis un tas sur la trappe. Et laissai +tomber tout sur eux, et moi par-dessus. Seigneur mon Dieu! camarades, vous +n'avez jamais vu ni entendu pareil vacarme, pareils aboiements, +hurlements, grognements, remuements: c'était comme si je les avais mis +dans un bain de poivre. Hé! hé! Hé! ho! ho! ho! + +Et le vieux trappeur enfumé riait avec délices au souvenir de cette +aventure. + +--Et tu parvins jusqu'au fort de Bent, sain et sauf, j'imagine? + +--Ou-ou-i. J'écorchai les bêtes avec une pierre tranchante, et je me fis +une espèce de chemise et une sorte de pantalon. Le vieux nègre ne se +souciait pas de donner à rire à ceux du fort en y arrivant tout nu. Je fis +provision de viande de loup pour ma route, et j'arrivai en moins d'une +semaine. Bill se trouvait là en personne; vous connaissez tous Bill Bent? +Ce n'était pas la première fois que nous nous voyions. Une demi-heure +après mon arrivée au fort, j'étais équipé, tout flambant neuf et pourvu +d'un nouveau rifle; ce rifle, c'était _Tar-guts_, celui que voilà. + +--Ah! c'est là que tu as eu Tar-guts, alors? + +--C'est là que j'ai eu Tar-guts, et c'est un bon fusil. Hi! Hi! hi! Je ne +l'ai pas gardé longtemps à rien faire. Hi! hi! hi! Ho! ho! ho! + +Et Rubé s'abandonna à un nouvel accès d'hilarité. + +--A propos de quoi ris-tu maintenant, Rubé? demanda un de ses camarades. + +--Hi! hi! hi! de quoi je ris? hi! hi! hi! ho! ho! C'est le meilleur de la +farce. Hi! hi! hi! de quoi je ris? + +--Oui, dis-nous ça, l'ami. + +--Voilà de quoi je ris, reprit Rubé en s'apaisant un peu. Il n'y avait pas +trois jours que j'étais au fort de Bent, quand... Devinez qui arriva au +fort? + +--Qui? les Rapahoès, peut-être? + +--Juste, les mêmes Indiens, les mêmes gredins qui m'avaient fichu à pied. +Ils venaient au fort pour faire du commerce avec Bill, et, avec eux, ma +vieille jument et mon fusil. + +--Tu les as repris, alors? + +--Na-tu-relle-ment. Il y avait là des montagnards qui n'étaient pas gens à +souffrir que l'Enfant eût été planté là au milieu de la prairie pour rien. +La voilà, la vieille bête! et Rubé montrait sa jument.--Pour le rifle, je +le laissai à Bill, et je gardai en échange, Tar-guts, voyant qu'il était +le meilleur. + +--Ainsi, tu étais quitte avec les Rapahoès? + +--Quant à ça, mon garçon, ça dépend de ce que tu appelles quitte. Vois-tu +ces marques-là, ces coches qui sont à part? + +Le trappeur montrait une rangée de petites coches faite sur la crosse de +son rifle. + +--Oui! oui! crièrent plusieurs voix. + +--Il y en a cinq, n'est-ce pas? + +--Une, deux, trois... Oui, cinq. + +--_Autant de Rapahoès!_ + +L'histoire de Rubé était finie. + + + +XXIX + + +LES FAUSSES PISTES.--UNE RUSE DE TRAPPEUR. + +Pendant ce temps, les hommes avaient terminé leur repas et commençaient à +se réunir autour de Séguin dans le but de délibérer sur ce qu'il y avait à +faire. On avait déjà envoyé une sentinelle sur les rochers pour surveiller +les alentours, et nous avertir au cas où les Indiens se montreraient de +nouveau sur la prairie. Nous comprenions tous que notre position était des +plus critiques. Le Navajo, notre prisonnier, était un personnage trop +important (c'était le second chef de la nation) pour être abandonné ainsi; +les hommes placés directement sous ses ordres, la moitié de la tribu +environ, reviendraient certainement à sa recherche. Ne le trouvant pas à +la source, en supposant même qu'ils ne découvrissent pas nos traces, ils +retourneraient dans leur pays par le sentier de la guerre. Ceci devait +rendre notre expédition impraticable, car la bande de Dacoma seule était +plus nombreuse que la nôtre; et si nous rencontrions ces Indiens dans les +défilés de leurs montagnes, nous n'aurions aucune chance de leur échapper. +Pendant quelque temps, Séguin garda le silence, et demeura les yeux fixés +sur la terre. Il élaborait évidemment quelque plan d'action. Aucun des +chasseurs ne voulut l'interrompre. + +--Camarades, dit-il enfin, c'est un coup malheureux; mais nous ne pouvions +pas faire autrement. Cela aurait pu tourner plus mal. Au point où en sont +les choses, il faut modifier nos plans. Ils vont, pour sûr, se mettre à la +recherche de leur chef, et remonter jusqu'aux villes des Navajoes. Que +faire, alors? Notre bande ne peut ni escalader le Pinon ni traverser le +sentier de guerre en aucun point. Ils ne manqueraient pas de découvrir nos +traces. + +--Pourquoi n'irions-nous pas tout droit rejoindre notre troupe où elle est +cachée, et ne ferions-nous pas le tour par la vieille mine? Nous n'aurons +pas à traverser le sentier de la guerre. + +Cette proposition était faite par un des chasseurs. + +-_Vaya!_ objecta un Mexicain; nous nous trouverions nez à nez avec les +Navajoès en arrivant à leur ville! _Carrai!_ ça ne peut pas aller, +_amigo!_ La plupart d'entre nous n'en reviendraient pas. _Santissima!_ +Non! + +-Rien ne prouve que nous les rencontrerons, fit observer celui qui avait +parlé le premier; ils ne vont pas rester dans leur ville, quand ils +verront que celui qu'ils cherchent n'y est pas revenu. + +--C'est juste, dit Séguin; ils n'y resteront pas. Sans aucun doute, ils +reprendront le sentier de la guerre; mais je connais le pays du côté de la +vieille mine.... + +--Allons par là! allons par là! crièrent plusieurs voix. + +--Il n'y a pas de gibier de ce côté, continua Séguin. Nous n'avons pas de +provisions; il nous est impossible de prendre cette route. + +--Pas moyen d'aller par là. + +--Nous serions morts de faim avant d'avoir traversé les Mimbres. + +--Et il n'y a pas d'eau non plus, sur cette route. + +--Non, ma foi; pas de quoi faire boire un rat des sables. + +-Il faut chercher autre chose, dit Séguin. + +Après une pause de réflexion, il ajouta d'un air sombre: + +--Il nous faut traverser le sentier, et aller par le Prieto, ou renoncer à +l'expédition. + +Le mot Prieto, placé en regard de cette phrase: _renoncer à l'expédition_, +excita au plus haut degré l'esprit d'invention chez les chasseurs. On +proposa plan sur plan; mais tous avaient pour défaut d'offrir la +probabilité sinon la certitude, que nos traces seraient découvertes par +l'ennemi et que nous serions rejoints avant d'avoir pu regagner le +Del-Norte. Tous furent rejetés les uns après les autres. Pendant toute +cette discussion, le vieux Rubé n'avait pas soufflé mot. Le trappeur +essorillé était assis sur l'herbe, accroupi sur ses jarrets, traçant des +lignes avec son couteau, et paraissant occupé à tresser le plan de quelque +fortification. + +--Qu'est-ce que tu fais là, vieux fourreau de cuir? Demanda un de ses +camarades. + +--Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays; +mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas +traverser le sentier des Paches sans qu'on fût sur nos talons au bout de +deux jours. Ça n'est pourtant pas malin. + +--Comment vas-tu nous prouver ça, vieux.... + +--Tais-toi, imbécile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le +flot monte. + +--Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficulté, +Rubé! J'avoue que je n'en vois aucun. + +A cet appel de Séguin, tous les yeux se tournèrent vers le trappeur. + +--Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous +en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous +dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici à une semaine +par où nous serons passés. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me +coupe les oreilles. C'était la plaisanterie favorite de Rubé, et elle ne +manquait jamais d'égayer les chasseurs. Séguin lui-même ne put réprimer un +sourire et pria le trappeur de continuer. + +--D'abord et avant tout, donc, dit Rubé, il n'y a pas de danger qu'on se +mette à courir après ce mal blanchi avant deux jours au plus tôt. + +--Comment cela? + +--Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils +peuvent très-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a +oublié son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi +bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux +yeux des Indiens. + +--Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur. + +--Eh bien, le gredin sait bien ça. Vous comprenez maintenant, et c'est +aussi clair que le pic du _Pike_, qu'il est revenu sur ses pas sans dire +aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sûr pas laissé +savoir s'il a pu faire autrement. + +--Cela est vraisemblable, dit Séguin; continuez, Rubé. + +--Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a +défendu de le suivre, afin que personne ne pût voir ce qu'il venait faire. +S'il avait eu la pensée qu'on le soupçonnât, il aurait envoyé quelque +autre, et ne serait pas venu lui-même: voilà ca qu'il aurait fait. + +Cela était assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de +scalps avaient du caractère des Navajoès les confirma tous dans la même +pensée. + +--Je suis sûr qu'ils reviendront en arrière, continua Rubé, du moins la +moitié de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours +et peut-être quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion. + +--Mais ils seront sur nos traces le jour d'après. + +--Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront, +c'est clair. + +--Et comment ne pas en laisser? demanda Séguin. + +--Ça n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre. + +--Comment? Comment cela? demanda tout le monde à la fois. + +--Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Séguin. + +--Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouillé les idées. Je +croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver +le moyen du premier coup. + +--J'avoue, Rubé, répondit Séguin en souriant, que je ne vois pas comment +vous pouvez les mettre sur une fausse voie. + +--Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatté de montrer sa +supériorité dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous +dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit à +tous les diables. + +--Hourra pour toi, vieux sac de cuir! + +--Vous voyez ce carquois sur l'épaule de cet Indien? + +--Oui, oui! + +--Il est plein de flèches ou peu s'en faut, n'est-ce pas? + +--Il l'est. Eh bien? + +--Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe +qui peut faire ça aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des +Paches, et qu'il jette ces flèches la pointe tournée vers le sud, et si +les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu'à ce qu'ils aient rejoint +les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus +mauvais tabac de Kentucky. + +--_Viva!_ Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rubé! s'écrièrent +tous les chasseurs en même temps. + +--Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais ça ne +fait rien. Ils reconnaîtront les flèches, ça suffit. Pendant qu'ils s'en +retourneront par là-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous +aurons tout le temps nécessaire pour nous tirer tranquillement du guêpier, +et revenir chez nous. + +--Oui, c'est cela, par le diable! + +--Notre bande, continua Rubé, n'a pas besoin de venir jusqu'à la source du +Pignion, ni à présent ni après. Elle peut traverser le sentier de la +guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre côté de la +montagne, où il y a en masse du gibier, des buffalos et du bétail de toute +espèce. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument +que nous passions par là; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par +ici, après la chasse que les Indiens viennent de leur donner. + +--Tout cela est juste, dit Séguin. i1 faut que nous fassions le tour de la +montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont +fait disparaître des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de +suite à l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du +soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rubé? Vous avez fourni l'ensemble +du plan; je me fie à vous pour les détails. + +--Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la première chose que nous ayons à +faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop, à la place où la +bande est cachée; il leur fera traverser le sentier. + +--Où pensez-vous qu'ils devront le traverser? + +--A peu près à vingt milles au nord d'ici, il y a une place sèche et dure, +une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre, +ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y +faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus +madré des Indiens soit capable d'en reconnaître la piste; je m'en +chargerais. + +--Je vais envoyer immédiatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon +cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont cachés à vingt milles +d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec précaution, +comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez +courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez! + +Le torero, sans faire aucune réponse, détacha son cheval du piquet, sauta +en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest. + +--Heureusement, dit Séguin, le suivant de l'oeil pendant quelques +instants, ils ont piétiné le sol tout autour; autrement, les empreintes de +notre dernière lutte en auraient raconté long sur notre compte. + +--Il n'y a pas de danger de ce côté, répliqua Rubé; mais quand nous aurons +quitté d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils découvriraient +bientôt notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas +de traces. Et Rubé montrait le sentier pierreux qui s'étendait au nord et +au sud, contournant le pied de la montagne. + +--Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et +puis, après? + +--Ma seconde idée est de nous débarrasser de cette machine qui est là-bas. + +Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tête le +squelette du Yamporica. + +--C'est vrai, j'avais oublié cela. Qu'allons-nous en faire? + +--Enterrons-le, dit un des hommes. + +--Ouais! Non pas. Brûlons-le! conseilla un autre. + +--Oui, ça vaut mieux, fit un troisième. + +On s'arrêta à ce dernier parti. Le squelette fut amené en bas; les taches +de sang soigneusement effacées des rochers; le crâne brisé d'un coup de +tomahawk; les ossements mis en pièces; puis le tout fut jeté dans le feu +mêlé avec un tas d'os de buffalos déjà carbonisés sous les cendres. Un +anatomiste seul aurait pu trouver là les vestiges d'un squelette humain. + +--A présent, Rubé, les flèches? + +--Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu'à nous +deux nous arrangerons ça de manière à mettre dedans tous les Indiens du +pays. Nous aurons à peu près trois milles à faire, mais nous serons +revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et +tout préparé pour le départ. + +--Très-bien! prenez les flèches. + +--C'est assez de quatre attrapes, dit Rubé, tirant quatre flèches du +carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de +nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bête, tant que +nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le +mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma +vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces +plumes noires. + +Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma, +et continua: + +--Garçons! veillez sur la vieille jument jusqu'à ce que je revienne; ne la +laissez pas échapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas +tous à la fois. + +--Voilà, Rubé, voilà! crièrent tous les chasseurs, offrant chacun sa +couverture. + +--J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la +mienne et une autre. Là, Billy, mets ça devant toi. Maintenant suis le +sentier des Paches pendant trois cents yards à peu près, et ensuite tu +traverseras; ne marche pas dans le frayé; tiens-toi à mes côtés, et marque +bien tes empreintes. Au galop, animal! + +Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et +partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut +couru environ trois cents yards, il s'arrêta, attendant de nouvelles +instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rubé prenait une +flèche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche à l'extrémité +barbelée, il la fichait dans la plus élevée des perches que les Indiens +avaient laissées debout sur le terrain du camp. La pointe était tournée +vers le sud du sentier des Apaches, et la flèche était si bien en vue, +avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de +quiconque viendrait du côté des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade +à pied, se tenant à distance du sentier et marchant avec précaution. En +arrivant près de Garey, il posa une seconde flèche par terre, la pointe +tournée aussi vers le sud, et de façon à ce qu'elle pût être aperçue de +l'endroit où était la première. Garey galopa encore en avant, en suivant +le sentier, tandis que Rubé marchait, dans la prairie, sur une ligne +parallèle au sentier. + +Après avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et +mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau, et mit le +cheval au repos dans la partie battue du chemin. Là, Rubé le rejoignit, et +étendit les trois couvertures sur la terre, bout à bout, dans la direction +de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied à terre et conduisit le +cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses +pieds ne portaient que sur deux à la fois, à mesure que celle de derrière +devenait libre, elle était enlevée et replacée en avant. Ce manège fut +répété jusqu'à ce que le mustang fût arrivé à environ cinquante fois sa +longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut exécuté avec une +adresse et une élégance égales à celles que déploya sir Walter Raleigh +dans le trait de galanterie qui lui a valu sa réputation. Garey alors +ramassa les couvertures, remonta à cheval et revint sur ses pas en suivant +le pied de la montagne; Rubé était retourné auprès du sentier et avait +placé une flèche à l'endroit où le mustang l'avait quitté; et il +continuait à marcher vers le sud avec la quatrième. Quand il eut fait près +d'un demi-mille, nous le vîmes se baisser au-dessus du sentier, se +relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait +pris son compagnon. Les fausses pistes étaient posées; la ruse était +complète. + +El-Sol, de son côté, n'était pas resté inactif. Plus d'un loup avait été +tué et dépouillé, et la viande avait été empaquetée dans les peaux. Les +gourdes étaient pleines, notre prisonnier solidement garrotté sur une +mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Séguin avait résolu +de laisser deux hommes en vedette à la source. Ils avaient pour +instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur +porter à boire avec un seau, de manière à ne pas faire d'empreintes +fraîches auprès de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une +éminence, et observer la prairie avec la lunette. Dès que le retour des +Navajoès serait signalé, leur consigne était de se retirer, sans être vus, +en suivant le pied de la montagne; puis de s'arrêter dix milles plus loin +au nord, à une place d'où l'on découvrait encore la plaine. Là, ils +devaient demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction +prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en +toute hâte rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements +étaient pris, lorsque Rubé et Garey revinrent; nous montâmes à cheval et +nous nous dirigeâmes, par un long circuit, vers le pied de la montagne. +Quand nous l'eûmes atteint, nous trouvâmes un chemin pierreux sur lequel +les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions +vers le nord, en suivant une ligne presque parallèle au Sentier de la +guerre. + + + +XXX + + +UN TROUPEAU CERNÉ. + +Une marche de vingt milles nous conduisit à la place où nous devions être +rejoints par le gros de la bande. Nous fîmes halte près d'un petit cours +d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait à l'ouest vers le +San-Pedro. Il y avait là du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour +nos chevaux. Nos camarades arrivèrent le lendemain matin, ayant voyagé +toute la nuit. Leurs provisions étaient épuisées aussi bien que les +nôtres, et, au lieu de nous arrêter pour reposer nos bêtes fatiguées, nous +dûmes pousser en avant, à travers un défilé de la sierra, dans l'espoir de +trouver du gibier de l'autre côté. Vers midi, nous débouchions dans un +pays coupé de clairières, de petites prairies entourées de forêts +touffues, et semées d'îlots de bois. Ces prairies étaient couvertes d'un +épais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous. +Nous voyions leurs _sentiers_, leurs _débris de cornes_ et leurs _lits_. +Nous voyions aussi le _bois de vache_ du bétail sauvage. Nous ne pouvions +pas manquer de rencontrer bientôt des uns ou des autres. + +Nous étions encore sur le cours d'eau, près duquel nous avions campé la +nuit précédente et nous fîmes une halte méridienne pour rafraîchir nos +chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en +abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de +_pitahaya_, et nous les mangeons avec délices; nous trouvons des baies de +cormier, des yampas et des racines de _pomme blanche_. Nous composons un +excellent dîner avec des fruits et des légumes de toutes sortes qu'on ne +rencontre à l'état indigène que dans ces régions sauvages. Mais les +estomacs des chasseurs aspirent à leur réfection favorite, les _bosses_ et +les _boudins_ de buffalo; après une halte de deux heures, nous nous +dirigions vers les clairières. Il y avait une heure environ que nous +marchions entre les _chapparals_, quand Rubé, qui était de quelques pas en +avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque +chose derrière lui. + +--Qu'est-ce qu'il y a, Rubé? demanda Séguin à voix basse. + +--Piste fraîche, cap'n; bisons! + +--Combien? pouvez-vous dire? + +--Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traversé le fourré là-bas. Je +vois le ciel. Il y a une clairière pas loin de nous, et je parierais qu'il +y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n. + +--Halte! messieurs, dit Séguin, halte! et faites silence. Va en avant, +Rubé. Venez, monsieur Haller; vous êtes un amateur de chasse; venez avec +nous! + +Je suivis le guide et Séguin à travers les buissons, m'avançant tout +doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous +atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant +avec précaution à travers les feuilles d'un _prosopis_, nous découvrîmes +toute la clairière. Les buffalos étaient au milieu. C'était, comme Rubé +l'avait bien conjecturé, une petite prairie, large d'un mille et demi +environ, et fermée de tous côtés par un épais rideau de forêts. Près du +centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'élançait du milieu +d'un fourré touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois, +indiquait la présence de l'eau. + +--Il y a une source là-bas, murmura Rubé; ils sont justement en train d'y +rafraîchir leurs mufles. + +Cela était assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment +du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et +la salive qui dégouttait de leurs babines. + +--Comment les prendrons-nous, Rubé? demanda Séguin; pensez-vous que nous +puissions les approcher? + +--Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous +pouvons nous glisser à l'abri des buissons. + +--Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez +de champ libre. Ils seront dans la forêt au premier bruit. Nous les +perdrons tous. + +--C'est aussi vrai que l'Écriture. + +--Que faut-il faire alors? + +--Le vieux nègre ne voit qu'un moyen à prendre. + +--Lequel? + +--Les entourer. + +--C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent? + +--Mort comme un Indien à qui on a coupé la tête, répondit le trappeur, +prenant une légère plume de son bonnet et la lançant en l'air. Voyez, +cap'n, elle retombe d'aplomb! + +--Oui, c'est vrai! + +--Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous éventent, et nous +avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite à +la besogne, cap'n; il y a à marcher d'ici au bout là-bas. + +--Divisons nos hommes, alors, dit Séguin, retournant son cheval. Vous en +conduirez la moitié à leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur +Haller, restez où vous êtes: c'est une place aussi bonne que n'importe +quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en +avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous réussissons, nous aurons du +plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin. + +Ce disant, Séguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux +Rubé. Leur intention était de partager la bande en deux parts, d'en +conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes +de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher à +couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette +manière, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'exécuter la +manoeuvre, nous étions sûrs de prendre tout le troupeau. + +Aussitôt que Séguin m'eut quitté, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et +renouvelai les capsules. Après cela n'ayant plus rien à faire, je me mis à +considérer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment +après, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu +m'indiquaient les progrès de la battue. De temps à autre, un vieux buffle, +sur les flancs du troupeau, secouait sa crinière hérissée, reniflait le +vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait évidemment +un soupçon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient +ne pas remarquer ces démonstrations, et continuaient à brouter +tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que +nous allions faire, lorsque mes yeux furent attirés par un objet qui +sortait de l'îlot de bois. C'était un jeune buffalo qui se rapprochait du +troupeau. Je trouvais quelque peu étrange qu'il se fût ainsi séparé du +reste de la bande, car les jeunes veaux, élevés par leurs mères dans la +crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux. + +--Il sera resté en arrière à la source, pensai-je. Peut-être les autres +l'ont-ils repoussé du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont été +partis. + +Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il eût été blessé; +mais, comme il s'avançait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais +qu'imparfaitement. Il y avait là une bande de coyotes (il y en a toujours) +guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois, +dirigèrent une attaque simultanée contre lui. Je les vis qui +l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements féroces; +mais le veau paraissait se frayer chemin, en se défendant, à travers le +plus épais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'aperçus +près de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les +autres. + +--C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je à moi-même; et je +portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnaître où les +chasseurs en étaient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des +geais miroiter à travers les branches, et j'entendais leurs cris perçants. +Jugeant d'après ces signes, je reconnus que les hommes s'avançaient assez +lentement. Il y avait une demi-heure que Séguin m'avait quitté, et ils +n'avaient pas encore fait la moitié du tour. Je me mis alors à calculer +combien de temps j'avais encore à attendre, et me livrai au monologue +suivant: + +--La prairie a un mille et demi de diamètre; le cercle fait trois fois +autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donné avant +une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les bêtes se +couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons +faire une fameuse chasse? Une, deux, trois... en voilà six de couchées. +C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une! +Heureuses bêtes! Rien autre chose à faire qu'à manger et à dormir, tandis +que moi... Et de huit. Cela va bien. Je vais bientôt me trouver en face +d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drôle de manière pour se coucher. +On dirait qu'elles tombent comme blessées. Deux de plus! Elles y seront +bientôt toutes. Tant mieux. Nous serons arrivés dessus avant qu'elles +n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le +clairon! + +Et tout en roulant ces pensées, j'écoutais si je n'entendais pas le +signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas être donné de +quelque temps encore. Les buffalos s'avançaient lentement, broutant tout +en marchant, et continuant de se coucher l'un après l'autre. Je trouvais +assez étrange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais +vu des troupeaux de bétail, près des fermes, en faire autant, et j'étais à +cette époque peu familiarisé avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns +semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de +leurs pieds. J'avais entendu parler de la manière toute particulière dont +ces animaux ont l'habitude de se _vautrer_, et je pensai qu'ils étaient en +train de se livrer à cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de +ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empêchaient. Je +n'apercevais que les épaules velues et, de temps en temps, quelque sabot +qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un +grand intérêt, et j'étais certain maintenant que l'enveloppement serait +complet avant qu'il ne leur prît fantaisie de se lever. Enfin, le dernier +de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils étaient +alors tous sur le flanc, à moitié ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que +je voyais le veau encore sur ses pieds; mais à ce moment le clairon +retentit, et des cris partirent de tous les côtés de la prairie. J'appuyai +l'éperon sur les flancs de mon cheval et m'élançai dans la plaine. +Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du +bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle posé en travers devant +moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille +chasse. Mon fusil était armé, je me tenais prêt, et je tenais à honneur de +tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occupé +au buffalo le plus rapproché. Mon cheval allait comme une flèche, et je +fus bientôt à portée. + +--Est-ce que la bête est endormie? Je n'en suis plus qu'à dix pas et elle +ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couchée. + +Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la détente, +lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'était du sang! +J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les rênes. +Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus porté au milieu du +troupeau abattu. Là, mon cheval s'arrêta court, et je restai cloué sur ma +selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une +superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque +côté que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang! + +Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris +cessèrent, et, l'un après l'autre, ils tirèrent la bride, comme j'avais +fait, et demeurèrent confondus et consternés. Un pareil spectacle était +fait pour étonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des +buffalos, tous morts ou dans les dernières convulsions de l'agonie. Chacun +d'eux portait sous la gorge une blessure d'où le sang coulait à gros +bouillons, et se répandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en +avait des flaques sur le sol de la prairie, et les éclaboussures des coups +de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour. + +--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? + +--Whagh!--_Santissima!_--Sacrr... s'écrièrent les chasseurs. + +--Ce n'est bien sûr pas la main d'un homme qui a fait cela! + +--Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois +vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et +l'Enfant... Tenez! tenez! + +En même temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil +que l'on arme. Je me retournai; Rubé mettait en joue. Je suivis +machinalement la direction du canon, j'aperçus quelque chose qui se +remuait dans l'herbe. + +--C'est un buffalo qui se débat encore! pensai-je, voyant une masse velue +d'un gris brun, il veut l'achever... tiens, c'est le veau! + +J'avais à peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur +ses deux jambes de derrière en poussant un cri sauvage, mais humain. +L'enveloppe hérissée tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses +bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien +s'était abattu et la balle était partie; elle avait percé la brune +poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un +des buffles. + +--Whagh! Rubé! s'écria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laissé le +temps d'écorcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitté pendant qu'il +était en train.... + +Et le chasseur éclata de rire après cette sanglante plaisanterie. + +--Cherchez là, garçons! dit Rubé montrant l'îlot. Si vous cherchez bien, +vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de +celui-ci. + +Les chasseurs, sur cet avis, se dirigèrent au galop vers l'îlot avec +l'intention de l'entourer. Je ne pus réprimer un sentiment de dégoût en +assistant à cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un +mouvement involontaire, et m'éloignai de la place où le sauvage était +tombé. Il était couché sur le ventre nu jusqu'à la ceinture. Le trou par +lequel la balle était sortie se trouvait placé sous l'épaule gauche. Les +membres s'agitaient encore, mais c'étaient les dernières convulsions de +l'agonie. La peau qui avait servi à son déguisement était en paquet à la +place où il l'avait jetée. Près de cette peau se trouvait un arc et +plusieurs flèches: celles-ci étaient rouges jusqu'à l'encoche. Les plumes, +pleines de sang, étaient collées au bois. Ces flèches avaient percé +d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait +fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et +descendit posément de cheval. + +--Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, dégainant son couteau, et +se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la +mienne. Ça vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit +l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu +métier, quand bien même le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe +dans la saison des veaux. Allons, toi, nègre! continua-t-il en saisissant +la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais +te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra! + +Un éclair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'étrange +vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri. + +--Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui était resté +près de Rubé. + +--C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coupé les +oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger +de la même façon tous ceux qui me tomberont dans les griffes. _Wou-wough_ +vilain loup! tu y es, toi! te v'là propre, hein! En parlant ainsi, il +rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux +coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il décrivit autour +du crâne un cercle aussi parfait que s'il eût été tracé au compas. Puis la +lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enlevé. + +--Et de six, continua-t-il, se parlant à lui-même en plaçant le scalp dans +sa ceinture.--Six à cinquante la pièce. Trois cents dollars de chevelures +paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors. + +Après avoir mis en sûreté le trophée sanglant, il essuya son couteau sur +la crinière des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de +son fusil, une nouvelle entaille à la suite des cinq qui y étaient déjà +marquées. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en +regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs +colonnes à ce terrible registre. + + + +XXXI + + +UN AUTRE COUP. + +La détonation d'un fusil frappa mes oreilles et détourna mon attention des +faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un léger nuage +bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur +quoi le coup avait été tiré. Trente ou quarante chasseurs avaient entouré +l'îlot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de +cercle irrégulier. Ils étaient encore à quelque distance du petit bois, et +hors de portée des flèches. Ils tenaient leurs fusils en travers et +échangeaient des cris. Évidemment, le sauvage n'était pas seul. Il devait +avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourré. Toutefois, il ne pouvait +pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles inférieures n'étaient +pas capables de recéler plus d'une douzaine de corps, et les yeux perçants +des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir +une compagnie de chasseurs dans une bruyère, attendant que le gibier +partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier était de la race humaine! +C'était un terrible spectacle. Je tournai les yeux du côté de Séguin +pensant qu'il interviendrait peut-être pour arrêter cette atroce _battue_. +Il vit mon regard interrogateur et détourna la tête. Je crus apercevoir +qu'il était honteux de l'oeuvre à laquelle ses compagnons travaillaient; +mais la nécessité commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui +pouvaient se trouver dans l'îlot; je compris que toute observation de ma +part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-mêmes, ils +n'auraient fait qu'en rire. C'était leur plaisir et leur profession; et je +suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments étaient exactement de +la même nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de débusquer un +ours de sa tanière. L'intérêt était peut-être plus vivement excité encore; +mais à coup sûr il n'y avait pas plus de disposition à la merci. Je retins +mon cheval, et attendis, plein d'émotions pénibles, le dénoûment de ce +drame sauvage. + +--_Vaya! Irlandes!_ qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains +s'adressant à Barney. Je reconnus par là que c'était l'Irlandais qui avait +fait feu. + +--Une Peau-Rouge, par le diable! répondit celui-ci. + +--N'est-ce pas ta propre tête que tu auras vue dans l'eau? cria un +chasseur d'un ton moqueur. + +--C'était peut-être le diable, Barney! + +--Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et +je l'ai tué tout de même. + +--Ha! ha! Barney a tué le diable! Ha! ha! + +--_Vaya!_ s'écria un trappeur, poussant son cheval vers le fourré; +l'imbécile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra.... + +--Arrêtez, camarade, cria Garey, prenons des précautions, méfions-nous des +Peaux-Rouges. Il y a des Indiens là-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce +gredin-là n'était pas seul bien sûr, essayons de voir comme ça.... + +Le jeune chasseur mit pied à terre, tourna son cheval le flanc vers le +bois, et, se mettant du côté opposé, il fit marcher l'animal en suivant +une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourré. De cette +manière, son corps était caché, et sa tête seule pouvait être aperçue +derrière le pommeau de la selle, sur laquelle était appuyé son fusil armé +et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval +et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, à +mesure que le diamètre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils +furent tout près de l'îlot. Pas une flèche n'avait sifflé encore. N'y +avait-il donc personne là? On aurait pu le croire, et les hommes +pénétrèrent hardiment dans le fourré. J'observais tout cela avec un +intérêt palpitant. Je commençais à espérer que les buissons étaient vides. +Je prêtais l'oreille à tous les sons; j'entendis le craquement des +branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand +ils pénétrèrent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix +cria: + +--Une peau rouge morte! Hourra pour Barney! + +--La balle de Barney l'a traversé, par tous les diables! Cria un autre. +Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait! + +Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigèrent vers le couvert. +Je m'avançai lentement après eux. En arrivant, je les vis traînant le +corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il +était mort, et on se préparait à le scalper. + +--Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est à +toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard? + +--Elle est à moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant à celui qui +venait de parler, et avec un fort accent irlandais. + +--Certainement: tu as tué l'homme; c'est ton droit. + +--Est-ce que ça vaut vraiment cinquante dollars? + +--Ça se paie comme du froment. + +--Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi? + +--Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant +l'accent de Barney, séparant en même temps le scalp et le lui présentant. + +Barney prit le hideux trophée, et je parierais qu'il n'en ressentit pas +beaucoup de fierté. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'être rendu coupable de +plus d'un accroc à la discipline, dans sa vie de garnison, mais évidemment +c'était son premier pas dans le commerce du sang humain. + +Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent à fouiller le +fourré dans tous les sens. La recherche fut très-minutieuse, car il y +avait encore un mystère. Un arc de plus, c'est-à-dire un troisième arc, +avait été trouvé avec son carquois et ses flèches. Où était le +propriétaire? S'était-il échappé du fourré pendant que les hommes étaient +occupés auprès des buffalos morts? C'était peu probable, mais ce n'était +pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilité extrême des +sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'eût pas gagné la forêt, +inaperçu. + +--Si cet Indien s'est échappé, dit Garey, nous n'avons pas même le temps +d'écorcher ces buffles. Il y a pour sûr une troupe de sa tribu à moins de +vingt milles d'ici. + +--Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout près de l'eau. + +Il y avait là une mare. L'eau en était troublée et les bords avaient été +trépignés par les buffalos. D'un côté, elle était profonde, et les saules +penchés laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau. +Plusieurs hommes se dirigèrent de ce côté et sondèrent le fourré avec +leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rubé était venu avec +les autres, et ôtait le bouchon de sa corne à poudre avec ses dents, se +disposant à recharger. Son petit oeil noir lançait des flammes dans toutes +les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pensée +subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit +l'Irlandais, qui était le plus près de lui, par le bras, et lui glissa +dans l'oreille d'un ton pressant: + +--Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite! + +Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immédiatement son arme, +et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rubé saisit vivement le +mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet +du côté de la mare. Tout à coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds +de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu +du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant dégringola à +travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol à mes pieds. Je +sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un +frémissement: c'était du sang! J'en étais aveuglé. J'entendis les hommes +accourir de tous les points du fourré. Quand j'eus recouvré la vue, +j'aperçus un sauvage nu qui disparaissait à travers le feuillage. + +--Manqué, s.... mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil +de munition! ajouta-t-il, jetant à terre le mousquet et s'élançant le +couteau à la main. + +Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des +buissons. Quand nous atteignîmes le bord de l'îlot, je vis l'Indien, +toujours debout, et courant avec l'agilité d'une antilope. Il ne suivait +pas une ligne droite, mais sautait de côté et d'autre, en zigzag, de +manière à ne pouvoir être visé par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle +ne l'avait encore atteint, assez grièvement du moins pour ralentir sa +course. On pouvait voir une traînée de sang sur son corps brun; mais la +blessure, quelle qu'elle fût, ne semblait pas le gêner dans sa fuite. +Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'échapper, je n'avais pas +l'intention de décharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai +donc près du buisson, caché derrière les feuilles, et suivant les +péripéties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient à le poursuivre à +pied, tandis que les plus avisés couraient à leurs chevaux. Ceux-ci se +trouvaient tous du côté opposé du petit bois, un seul excepté, la jument +du trappeur Rubé, qui broutait à la place où Rubé avait mis pied à terre, +au milieu des buffalos morts, précisément dans la direction de l'homme que +l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut être saisi +d'une idée soudaine, et déviant légèrement de sa course, il arracha le +piquet, ramassa le lasso avec toute la dextérité d'un Gaucho, et sauta sur +le dos de la bête. + +C'était une idée fort ingénieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien. +A peine était-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant +tous les autres bruits; c'était un appel poussé par le trappeur essorillé. +La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la +direction imprimée par son cavalier, elle fit demi-tour immédiatement et +revint en arrière au galop. A ce moment, une balle tirée sur le sauvage +écorcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commença à se +cabrer et à ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient +détachés du sol en même temps. L'Indien cherchait à se jeter en bas de la +selle; mais le mouvement de l'avant à l'arrière lui imprimait des +secousses terribles. Enfin, il fut désarçonné et tomba par terre sur le +dos. Avant qu'il eût pu se remettre du coup, un Mexicain était arrivé au +galop, et avec sa longue lance l'avait cloué sur le sol. + +Une scène de jurements, dans laquelle Rubé jouait le principal rôle, +suivit cet incident. Sa colère était doublement motivée. Les fusils de +munition furent voués à tous les diables, et comme le vieux trappeur était +inquiet de la blessure reçue par sa jument, les _fichues ganaches à l'oeil +de travers_ reçurent une large part de ses anathèmes. Le mustang cependant +n'avait pas essuyé de dommage sérieux, et, quand Rubé eut vérifié le fait, +le bouillonnement sonore de sa colère s'apaisa dans un sourd grognement et +finit par cesser tout à fait. Aucun symptôme ne donnait à croire qu'il y +eût encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occupèrent +immédiatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allumés, et un +plantureux repas de viande de buffalo permit à tout le monde de se +refaire. Après le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se +dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait être à dix milles tout +au plus de distance. Là, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque +de la part de la tribu des Coyoteros, à laquelle les trois sauvages tués +appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre à être +suivis par cette tribu, et à l'avoir sur notre dos avant que nous eussions +pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement dépouillés, la chair +empaquetée, et, prenant notre course à l'ouest, nous nous dirigeâmes vers +la Mission. + + + +XXXII + + +UNE AMÈRE DÉCEPTION. + +Nous arrivâmes aux ruines un peu après le coucher du soleil. Les hiboux et +les loups effarouchés nous cédèrent la place, et nous installâmes notre +camp au milieu des murs croulants. Nos chevaux furent attachés sur les +pelouses désertes, et dans les vergers depuis longtemps abandonnés, où les +fruits mûrs jonchaient la terre en tas épais. Les feux, bientôt allumés, +illuminèrent de leurs reflets brillants les piliers gris; une partie de la +viande fut dépaquetée et cuite pour le souper. Il y avait là de l'eau en +abondance. Une branche du San-Pedro coulait au pied des murs de la +Mission. Il y avait, dans les jardins, des yams, du raisin, des pommes de +Grenade, des coings, des melons, des poires, des pêches et des pommes; +nous eûmes de quoi faire un excellent repas. Après le dîner, qui fut +court, les sentinelles furent placées à tous les chemins qui conduisaient +vers les ruines. Les hommes étaient affaiblis et fatigués par le long +jeûne qui avait précédé cette réfection, et au bout de peu de temps ils se +couchèrent la tête reposant sur leurs selles et s'endormirent. Ainsi se +passa notre première nuit à la Mission de San-Pedro. Nous devions y +séjourner trois jours, ou tout au moins attendre que la chair de buffalo +fût séchée et bonne à empaqueter. + +Ce furent des jours pénibles pour moi. L'oisiveté développait les mauvais +instincts de mes associés à demi sauvages. Des plaisanteries obscènes et +des jurements affreux résonnaient continuellement à mes oreilles; je n'y +échappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa +tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les +découvertes scientifiques. Le Maricopa était aussi pour moi un agréable +compagnon. Cet homme étrange avait fait d'excellentes études, et +connaissait à peu prés tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur +une très-grande réserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler +de lui. Séguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire, +s'occupant très-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait dévoré +d'impatience, et, à chaque instant, allait visiter le _tasajo_. Il passait +des heures entières sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixés +du côté de l'est. C'était le point d'où devaient revenir les hommes que +nous avions laissés en observation au Pinon. Une _azotea_ dominait les +ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque après-midi, quand le +soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle +vue de la vallée; mais son principal attrait pour moi résidait dans +l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement +là; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas à cette hauteur. +J'avais coutume d'étendre ma couverture près des parapets à demi écroulés, +de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position, à de douces pensées +rétrospectives, ou à des rêves d'avenir plus doux encore. Un seul objet +brillait dans ma mémoire; un seul objet occupait mes espérances. Je n'ai +pas besoin de le dire, à ceux du moins qui ont véritablement aimé. + +Je suis à ma place favorite, sur l'_azotea_. Il est nuit; mais on s'en +douterait à peine. Une pleine lune d'automne est au zénith, et se détache +sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain, +ce serait la lune des moissons. Ici elle n'éclaire ni les moissons ni le +logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats, +n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La +Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales, à plusieurs +milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On +reconnaît son peu de densité à la netteté des objets qui frappent la vue, +à l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur +éloignement soit considérable, à la fermeté des contours qui se détachent +sur le ciel. Je m'en aperçois encore au peu d'élévation de la température, +à l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays +favorable pour les personnes frappées d'étisie et de langueur. Si l'on +savait cela dans les contrées populeuses! L'air, dégagé de vapeurs, est +inondé par la lumière pâle de la lune. Mon oeil se repose sur des objets +curieux, sur des formes de végétation particulières au sol de cette +contrée. Leur nouveauté m'intéresse. A la blanche lueur, je vois les +feuilles lancéolées de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le +feuillage dentelé du cactus cochinéal. Des sons flottent dans l'espace; ce +sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je +n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agréable +frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du +monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre +voisin, et remplit l'air d'une douce mélodie. La lune plane par-dessus +tout; je la suis dans sa course élevée. Elle semble présider aux pensées +qui m'occupent, à mon amour! Que de fois les poètes ont chanté son pouvoir +sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'était une +affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut +et c'est une croyance. D'où vient cette croyance? d'où vient la croyance +en Dieu? car ces sentiments ont la même source. Cette foi instinctive, si +généralement répandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que +notre esprit ne fût, après tout, que matière, fluide électrique? Mais, en +admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influencé par la lune? Pourquoi +n'aurait-il pas ses marées, son flux et son reflux aussi bien que les +plaines de l'air et celles de l'Océan? + +Couché sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je +m'abandonne à une suite de rêveries sentimentales et philosophiques. +J'évoque le souvenir des scènes qui ont dû se passer dans les ruines qui +m'environnent; les faits et les méfaits des pères capucins entourés de +leurs serfs chaussés de sandales. Ce retour au passé n'occupe pas +longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des âges reculés, et ma +pensée se reporte sur l'être charmant que j'aime et que j'ai récemment +quitté: Zoé, ma charmante Zoé! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle à +moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle après mon +retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du +haut de la terrasse solitaire? Mon coeur répondait: Oui! battant d'orgueil +et de bonheur. Les scènes horribles que j'affrontais pour son salut +devaient-elles se terminer bientôt? De longs jours nous séparaient encore, +sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma +vie. + +Mais ce qui se passait autour de moi!... Je n'avais pas encore commis de +crime; mais j'avais assisté passif à des crimes, dominé par la nécessité +de la situation que je m'étais faite. Ne serais-je pas bientôt entraîné +moi-même à tremper dans quelque horrible drame du genre de ceux qui +constituaient la vie habituelle des hommes dont j'étais entouré. Dans le +programme que Séguin m'avait développé, je n'avais pas compris les +cruautés inutiles dont j'étais forcé d'être le témoin. Il n'était plus +temps de reculer; il fallait aller en avant, et traverser encore d'autres +scènes de sang et de brutalité, jusqu'à l'heure où il me serait donné de +revoir ma fiancée, et de recevoir comme prix de mes épreuves l'adorable +Zoé. + +Ma rêverie fut interrompue. J'entendis des voix et des pas; on +s'approchait de la place où j'étais couché. J'aperçus deux hommes engagés +dans une conversation animée. Ils ne me voyaient pas, caché que j'étais +derrière quelques fragments de parapet brisé, et dans l'ombre. Quand ils +furent plus près, je reconnus le patois de mon serviteur canadien, et l'on +ne pouvait pas se tromper à celui de son compagnon. C'était l'accent de +Barney, sans aucun doute. Ces dignes garçons, ainsi que je l'ai déjà dit, +s'étaient liés comme deux larrons en foire, et ne se quittaient plus. +Quelques actes de complaisance avaient attaché le fantassin à son associé, +plus fin et plus expérimenté;--ce dernier avait pris l'autre sous son +patronage et sous sa protection. + +Je fus contrarié de ce dérangement, mais la curiosité me fit rester +immobile et silencieux. Barney parlait au moment où je commençai à les +entendre. + +--En vérité, monsieur Gaoudé, je ne donnerais pas cette nuit délicieuse +pour tout l'or du monde. J'avais remarqué le petit bocal déjà: mais que le +diable m'étrangle si j'avais cru que c'était autre chose que de l'eau +claire. Voyez-vous ça! Aurait-on pensé que ce vieux loustic d'Allemand en +apporterait un plein bocal et garderait comme ça tout pour lui! Vous êtes +bien sûr que ç'en est? + +--Oui! oui! c'est de la bonne liqueur, de l'_aguardiente_. + +--_Agouardenty_, vous dites? + +--Oui, vraiment, monsieur Barney. Je l'ai flairée plus d'une fois. Ça sent +très-fort; c'est fort, c'est bon! + +--Mais pourquoi ne l'avez-vous pas pris vous-même? Vous saviez bien où le +docteur fourrait ça, et vous auriez pu l'attraper bien plus facilement que +moi. + +--Pourquoi, Barney? + +--Parce que, mon ami, je ne veux pas me mettre mal avec M. le docteur, il +pourrait me soupçonner. + +--Je ne vois pas clairement la chose. Il peut vous soupçonner dans tous +les cas. Eh bien alors? + +--Oh! alors, n'importe! je jurerai mes grands dieux que ce n'est pas moi. +J'aurai la conscience tranquille. + +--Par le ciel! nous pouvons prendre la liqueur à présent. Voulez-vous, +monsieur Gaoudé; pour moi je ne demande pas mieux: c'est dit, n'est-ce +pas? + +--Oui, très-bien! + +--Pour lors, à présent ou jamais; c'est le bon moment. Le vieux bonhomme +est sorti; je l'ai vu partir moi-même. La place est bonne ici pour boire. +Venez et montrez-moi où il la cache; et, par saint Patrick, je suis votre +homme pour l'attraper! + +--Très-bien; allons! monsieur Barney, allons! + +Quelque obscure que cette conversation puisse paraître, je la compris +parfaitement. Le naturaliste avait apporté parmi ses bagages un petit +bocal d'_aguardiente_, de l'alcool de Mezcal, dans le but de conserver +quelques échantillons rares de la famille des serpents ou des lézards, +s'il avait la chance d'en rencontrer. Je compris donc qu'il ne s'agissait +de rien moins que d'un complot ayant pour but de s'emparer de ce bocal et +de vider son contenu. + +Mon premier mouvement fut de me lever pour mettre obstacle à leur dessein, +et, de plus, administrer un savon salutaire à mon voyageur ainsi qu'à son +compagnon à cheveux rouges; mais, après un moment de réflexion, je pensai +qu'il valait mieux s'y prendre d'une autre façon et les laisser se punir +eux-mêmes. + +Je me rappelais que, quelques jours avant notre arrivée à l'_Ojo de Vaca_, +le docteur avait pris un serpent du genre des vipères, deux ou trois +sortes de lézards, et une hideuse bête baptisée par les chasseurs du nom +de _grenouille à cornes_. Il les avait plongés dans l'alcool pour les +conserver. Je l'avais vu faire, et ni mon Français ni l'Irlandais ne se +doutaient de cela. Je résolus donc de les laisser boire une bonne gorgée +de l'infusion avant d'intervenir. Je n'attendis pas longtemps. Au bout de +peu d'instants, ils remontèrent, et Barney était chargé du précieux bocal. +Ils s'assirent tout près de l'endroit où j'étais couché, puis, débouchant +le flacon, ils remplirent leurs tasses d'étain et commencèrent à goûter. +On n'aurait pas trouvé ailleurs une paire de gaillards plus altérés; et +d'une seule gorgée, chacun d'eux eut vidé sa tasse jusqu'au fond. + +--Un drôle de goût, ne trouvez-vous pas? dit Barney après avoir détaché la +tasse de ses lèvres. + +--Oui, c'est vrai, monsieur. + +--Que pensez-vous que ce soit? + +--Je ne sais quoi. Ça sent le... dame le... dame!... + +--Le poisson, vous voulez dire? + +--Oui, ça sent comme le poisson: un drôle de bouquet, fichtre! + +--Je suppose que les Mexicains mettent quelque chose là dedans pour donner +du goût à l'_aguardiente_. C'est diablement fort tout de même. Ça ne vaut +pas grand'chose et on n'en ferait pas grand cas, si on avait à sa portée +de la bonne liqueur d'Irlande. Oh! mère de Moïse! c'est là une fameuse +boisson! + +Et l'Irlandais secouait la tête, ajoutant ainsi à l'emphase de son +admiration pour le whisky de son pays. + +--Mais, monsieur Gaoudé, continua-t-il, le whisky est le whisky, sans +aucun doute; mais, si nous ne pouvons avoir de la brioche, ce n'est pas +une raison pour dédaigner le pain; ainsi donc, je vous en demanderai +encore un coup. + +Le gaillard tendit sa tasse pour qu'on la remplit de nouveau. + +Godé pencha le flacon, et versa une partie de son contenu dans les deux +tasses. + +Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a dans ma tasse? s'écria-t-il après avoir bu +une gorgée. + +--Qu'est-ce que c'est? laissez voir. Ça! sur mon âme, on dirait d'une +bête. + +--Sacr-r-r... c'est une vilaine bête du Texas, c'est une grenouille! C'est +donc ça que ça empoisonnait le poisson. Oh! o-ouach! + +--Oh! sainte Mère! il y en a une autre dans la mienne! Par le diable! +c'est un scorpion; un lézard! Houch! ouach! ouach! + +--Vou-achr! ha-a-ach! Mon Dieu! ouachr! ach! Sacr...! oachr! ach! o-oa-a +-achr! + +--Sacré tonnerre! Ho-ach! Le vieux satané docteur! A-ouach! + +--Ack! ackr! Vierge sainte! ha! ho! hohachr! Poison! Poison! + +Et les deux ivrognes marchèrent avec agitation sur l'azotéa, se +débarrassant l'estomac, crachant tant qu'ils pouvaient, remplis de +terreur, et pensant qu'ils devaient être empoisonnés. Je m'étais relevé et +riais comme un fou. Mes éclats de rire et les exclamations des deux +victimes attirèrent une foule de chasseurs sur la terrasse, et quand ils +eurent vu de quoi il s'agissait, les ruines retentirent du fracas de leurs +moqueries sauvages. Le docteur, qui était arrivé avec les autres, goûtait +peu la plaisanterie. Cependant, après une courte recherche, il retrouva +ses lézards et les remit dans le bocal, qui contenait encore assez +d'alcool pour les recouvrir. Il pouvait être tranquille sur l'avenir: son +flacon était à l'abri des tentatives des chasseurs les plus altérés. + + + +XXXIII + + +LA VILLE FANTÔME. + +Le matin du quatrième jour, les hommes que nous avions laissés en +observation rejoignirent, et nous apprîmes d'eux que les Navajoès avaient +pris la route du sud. Les Indiens, revenus à la source, le second jour +après notre départ, avaient suivi la direction indiquée par les flèches. +C'était la bande de Dacoma; en tout, à peu près, trois cents guerriers. +Nous n'avions rien de mieux à faire que de plier bagage le plus +promptement possible et de poursuivre notre marche vers le nord. Une heure +après, nous étions en selle et suivions la rive rocheuse du San-Pedro. Une +longue journée de marche nous conduisit aux bords désolés du Gila; et nous +campâmes, pour la nuit, près du fleuve, au milieu des ruines célèbres qui +marquent la seconde halte des Aztèques lors de leur migration. + +A l'exception du botaniste, du chef Coco, de moi et peut-être de Séguin, +pas un de la bande ne semblait s'inquiéter de ses intéressantes +antiquités. Les traces de l'ours gris, que l'on voyait sur la terre molle, +occupaient bien plus les chasseurs que les poteries brisées et leurs +peintures hiéroglyphiques. Deux de ces animaux furent découverts près du +camp, et un terrible combat s'ensuivit, dans lequel un des Mexicains +faillit perdre la vie, et n'échappa qu'après avoir eu la tête et le cou en +partie dépouillés. Les ours furent tués et servirent à notre souper. Le +jour suivant, nous remontâmes le Gila jusqu'à l'embouchure de San Carlos, +où nous fîmes halte pour la nuit. Le San-Carlos vient du nord, et Séguin +avait résolu de remonter le cours de cette rivière pendant une centaine de +milles, et, ensuite, de traverser à l'est vers le pays des Navajoès. Quand +il eut fait connaître sa décision, un esprit de révolte se manifesta parmi +les hommes, et des murmures de mécontentement grondèrent de tous côtés. +Peu d'instants après, cependant, plusieurs étant descendus et s'étant +avancés dans l'eau, à quelque distance du bord, ramassèrent quelques +grains d'or dans le lit de la rivière. On aperçut aussi, parmi les +rochers, comme indice du précieux métal, la _quixa_, que les Mexicains +désignent sous le nom de _mère de l'or_. Il y avait des mineurs dans la +troupe, qui connaissaient très-bien cela, et cette découverte sembla les +satisfaire. On ne parla plus davantage de gagner le Prieto. Peut-être le +San-Carlos se trouverait-il aussi riche. Cette rivière avait, comme +l'autre, la réputation d'être aurifère. En tout cas, l'expédition, en se +dirigeant vers l'est, devait traverser le Prieto dans la partie élevée de +son cours, et cette perspective eut pour effet d'apaiser les mutins, du +moins pour l'instant. Une autre considération encore contribuait à les +calmer: le caractère de Séguin. Il n'y avait pas un individu de la bande +qui se souciât de le contrarier en la moindre des choses. Tous le +connaissaient trop bien pour cela; et ces hommes, qui faisaient +généralement bon marché de leur vie quand ils se croyaient dans le droit +consacré par la loi de la montagne, savaient bien que retarder +l'expédition dans le but de chercher de l'or n'était ni conforme à leur +contrat avec lui, ni d'accord avec ses désirs. Plus d'un dans la troupe, +d'ailleurs, était vivement attiré vers les villes des Navajoès par des +motifs semblables à ceux qui animaient Séguin. Enfin, dernier argument qui +n'échappait pas à la majorité: la bande de Dacoma devait se mettre à notre +poursuite aussitôt qu'elle aurait rejoint les Apaches. Nous n'avions donc +pas de temps à perdre à la recherche de l'or, et le plus simple chasseur +de scalps comprenait bien cela. Au point du jour, nous étions de nouveau +en route, et nous suivions la rive du San-Carlos. Nous avions pénétré dans +le grand désert qui s'étend au nord depuis le Gila jusqu'aux sources du +Colorado. Nous y étions entrés sans guide, car pas un de la troupe n'avait +jamais traversé ces régions inconnues. Rubé lui-même ne connaissait +nullement cette partie du pays. Nous n'avions pas de boussole, mais nous +pouvions nous en passer. Presque tous nous étions capables d'indiquer la +direction du nord sans nous tromper d'un degré, et nous savions +reconnaître l'heure exacte, à 10 minutes près, soit de nuit, soit de jour, +à la simple inspection du firmament. Avec un ciel clair, avec les +indications des arbres et des rochers, nous n'avions besoin ni de boussole +ni de chronomètre. Une vie passée sous la voûte étoilée, dans ces prairies +élevées et dans ces gorges de montagnes, où rarement un toit leur dérobait +la vue de l'azur des cieux, avait fait de tous ces rôdeurs insouciants +autant d'astronomes. Leur éducation, sous ce rapport, était accomplie, et +elle reposait sur une expérience acquise à travers bien des périls. Leur +connaissance de ces sortes de choses me paraissait tout à fait +instinctive. Nous avions encore un guide aussi sûr que l'aiguille +aimantée; nous traversions les régions de la _plante polaire_, et à chaque +pas la direction des feuilles de cette plante nous indiquait notre +méridien. Notre route en était semée, et nos chevaux les écrasaient en +marchant. + +Pendant plusieurs jours nous avançâmes vers le nord à travers un pays de +montagnes étranges, dont les sommets, de formes fantastiques et +bizarrement groupés, s'élevaient jusqu'au ciel. Là, nous apercevions des +formes hémisphériques comme des dômes d'église; ici, des tours gothiques +se dressaient devant nous; ailleurs, c'étaient des aiguilles gigantesques +dont la pointe semblait percer la voûte bleue. Des rochers, semblables à +des colonnes, en supportaient d'autres posés horizontalement; d'immenses +voûtes taillées dans le roc semblaient des ruines antédiluviennes, des +temples de druides d'une race de géants! Ces formes si singulières étaient +encore rehaussées par les plus brillantes couleurs. Les roches stratifiées +étalaient tour à tour le rouge, le blanc, le vert, le jaune et les tons +étaient aussi vifs que s'ils eussent été tout fraîchement tirés de la +palette d'un peintre. Aucune fumée ne les avait ternis depuis qu'ils +avaient émergé de leurs couches souterraines. Aucun nuage ne voilait la +netteté de leurs contours. Ce n'était point un pays de nuages, et tout le +temps que nous le traversâmes, nous n'aperçûmes pas une tache au ciel; +rien au-dessus de nous que l'éther bleu et sans limites. Je me rappelai +les observations de Séguin. Il y avait quelque chose d'imposant dans la +vue de ces éblouissantes montagnes; quelque chose de vivant qui nous +empêchait de remarquer l'aspect désolé de tout ce qui nous entourait. Par +moment, nous ne pouvions nous empêcher de croire que nous nous trouvions +dans un pays très-peuplé, très-riche et très-avancé, si on en jugeait par +la grandeur de son architecture. En réalité, nous traversions la partie la +plus sauvage du globe, une terre qu'aucun pied humain n'avait jamais +foulée, sinon le pied chaussé du mocassin: la région de l'Apache-Loup et +du misérable Vamparico. + +Nous suivions les bords de la rivière; çà et là, pendant nos haltes, nous +cherchions de l'or. Nous n'en trouvions que de très-petites quantités, et +les chasseurs commençaient à parler tout haut du Prieto. Là, +prétendaient-ils, l'or se trouvait en lingots. Quatre jours après avoir +quitté le Gila, nous arrivâmes à un endroit où le San-Carlos se frayait un +cañon à travers une haute sierra. Nous y fîmes halte pour la nuit. Le +lendemain matin, nous découvrîmes qu'il nous serait impossible de suivre +plus longtemps le cours de la rivière sans escalader la montagne. Séguin +annonça son intention de la quitter et de se diriger vers l'est. Les +chasseurs accueillirent cette déclaration par de joyeux hourras. La vision +de l'or brillait de nouveau à leurs yeux. Nous attendîmes au bord du +San-Carlos, que la grande chaleur du jour fût passée, afin que nos chevaux +pussent se rafraîchir à discrétion. Puis, nous remettant en selle, nous +coupâmes à travers la plaine. Nous avions l'intention de voyager toute la +nuit, ou du moins jusqu'à ce que nous trouvassions de l'eau, car une halte +sans eau ne pouvait nous procurer aucun repos. Avant que nous eussions +marché longtemps, nous nous trouvâmes en face d'une terrible _jornada_, un +de ces déserts redoutés, sans herbe, sans arbre, sans eau. Devant nous, +s'étendait du nord au sud une rangée inférieure de montagnes, puis +au-dessus une autre chaîne plus élevée et couronnée de sommets neigeux. On +voyait facilement que ces deux chaînes étaient distinctes, et la plus +éloignée devait être d'une prodigieuse élévation. Cela nous était révélé +par les neiges éternelles dont ses pics étaient couverts. Une rivière, +peut-être celle-là même que nous cherchions, devait nécessairement se +trouver au pied des montagnes neigeuses. Mais la distance était immense. +Si nous ne trouvions pas un cours d'eau en avant des premières montagnes, +nous étions grandement exposés à périr de soif. Telle était notre +perspective. Nous marchions sur un sol aride, à travers des plaines de +lave et de roches aiguës qui blessaient les pieds de nos chevaux: et, +parfois, les coupaient. Il n'y avait autour de nous d'autre végétation que +l'artémise au vert maladif, et le feuillage fétide de la créosote. Aucun +Être vivant ne se montrait, à l'exception du hideux lézard, du serpent à +sonnettes et des grillons du désert, qui rampaient sur le sol dur, par +myriades, et que nos chevaux écrasaient sous leurs pieds. «_De l'eau!_» +tel était le cri qui commençait à être proféré dans toutes les langues. +--_Water!_ criait le trappeur suffoquant.--De l'eau! criait le Canadien. +--_Agua! agua!_ criait le Mexicain. + +A moins de vingt milles du San-Carlos, nos gourdes étaient aussi sèches +que le rocher. La poussière de la plaine et la chaleur de l'atmosphère +avaient provoqué chez nous une soif intense, et nous avions tout épuisé. +Nous étions partis assez tard l'après-midi. Au soleil couchant, les +montagnes en face de nous semblaient toujours être à la même distance. +Nous voyageâmes toute la nuit, et, quand le soleil se leva, nous en étions +encore très-éloignés. Cette illusion se produit toujours dans l'atmosphère +transparente de ces régions élevées. Les hommes mâchonnaient tout en +causant. Ils tenaient dans leur bouche de petites balles, ou des cailloux +d'obsidienne, qu'ils mordaient avec des efforts désespérés. Quand nous +atteignîmes les premières montagnes, le soleil était déjà haut sur +l'horizon. A notre grande consternation, nous n'y trouvâmes pas une goutte +d'eau! La chaîne présentait un front de roches sèches, tellement serrées +et stériles, que les buissons de créosote eux-mêmes ne trouvaient pas de +quoi s'y nourrir. Ces roches étaient aussi dépourvues de végétation que le +jour où elles étaient sorties de la terre à l'état de lave. Des +détachements se répandirent dans toutes les directions et grimpèrent dans +les ravins; mais après avoir perdu beaucoup de temps en recherches +infructueuses, nous renonçâmes, désespérés. Il y avait un passage qui +paraissait traverser la chaîne. Nous y entrâmes et marchâmes en avant, +silencieux et agités de sinistres pensées. Peu après nous débuchions de +l'autre côté, et une scène d'un singulier caractère frappait nos yeux. +Devant nous une plaine entourée de tous côtés par de hautes montagnes; à +l'extrémité opposée, les monts neigeux prenaient naissance, et montraient +leurs énormes rochers s'élevant verticalement à plus de mille pieds de +hauteur. Les roches noires apparaissaient amoncelées les unes sur les +autres, jusqu'à la limite des neiges immaculées dont les sommets étaient +recouverts. Mais ce qui causait notre principal étonnement, c'était la +surface de la plaine. Elle était aussi couverte d'un manteau d'une +éclatante blancheur; cependant la place plus élevée que nous occupions +était parfaitement nue, et nous y ressentions vivement la chaleur du +soleil. Ce que nous voyions dans la vallée ne pouvait donc pas être de la +neige. + +L'uniformité de la vallée, les montagnes chaotiques, dont elle était +environnée, m'impressionnaient vivement par leur aspect froid et désolé. +Il semblait que tout fût mort autour de nous et que la nature fût +enveloppée dans son linceul. Mes compagnons paraissaient éprouver la même +sensation que moi, et tout le monde se taisait. Nous descendîmes la pente +du défilé qui conduisait dans cette singulière vallée. En vain nos yeux +interrogeaient l'espace: aucune apparence d'eau devant nous. Mais nous +n'avions pas le choix: il fallait traverser. A l'extrémité la plus +éloignée, au pied des montagnes neigeuses, nous crûmes distinguer une +ligne noire, comme celle d'une rangée d'arbres, et nous nous dirigeâmes +vers ce point. En arrivant sur la plaine nous trouvâmes le sol couvert +d'une couche épaisse de soude, blanche comme de la neige. Il y en avait +assez là pour satisfaire aux besoins de toute la race humaine; mais, +depuis sa formation nulle main ne s'était encore baissée pour la ramasser. +Trois ou quatre massifs de rocher se trouvaient sur notre route, près de +l'endroit où le défilé débouchait dans la vallée. Pendant que nous les +contournions, nos yeux tombèrent sur une large ouverture pratiquée dans +les montagnes qui étaient en face de nous. A travers cette ouverture, les +rayons du soleil brillaient et coupaient en écharpe le paysage d'une +traînée de lumière jaune. Dans cette lumière, se jouaient par myriades les +légers cristaux de la soude soulevé par la brise. Pendant que nous +descendions, je remarquai que les objets prenaient autour de nous un +aspect tout différent de celui qu'ils nous avaient présenté d'en haut. +Comme par enchantement, la blanche surface disparaissait et faisait place +à des champs de verdure au milieu desquels s'élançaient de grands arbres +couverts d'un épais et vert feuillage. + +--Des cotonniers! s'écria un chasseur en regardant les bosquets encore +éloignés. + +--Ce sont d'énormes sapins, pardieu! s'écria un autre. + +--Il y a de l'eau là, camarades, bien sûr! fit remarquer un troisième. + +--Oui, messieurs! il est impossible que de pareilles tiges croissent sur +une prairie sèche. Regardez! Hilloa! + +--De par tous les diables, voilà une maison là-bas! + +--Une maison! une, deux, trois!... Mais c'est tout une ville, ou bien il +n'y a pas un seul mur. Tenez! Jim, regardez là-bas! Wagh! + +Je marchais devant avec Séguin; le reste de la bande atteignait la bouche +du défilé derrière nous. J'avais été absorbé pendant quelques instants +dans la contemplation de la blanche efflorescence qui couvrait le sol et +je prêtais l'oreille au craquement de ces incrustations sous le sabot de +mon cheval. Ces exclamations me firent lever les yeux. Sous l'impression +de ce que je vis, je tirai les deux rênes d'une seule secousse. Séguin +avait fait comme moi, et toute la troupe s'était arrêtée en même temps. +Nous venions justement de tourner une des masses qui nous empêchaient de +voir la grande ouverture qui se trouvait alors précisément en face de +nous; et, près de sa base, du côté du sud, on voyait s'élever les murs et +les édifices d'une cité; d'une vaste cité, si l'on en jugeait par la +distance et par l'aspect colossal de son architecture. Les colonnes des +temples, les grandes portes, les fenêtres, les balcons, les parapets, les +escaliers tournants nous apparaissaient distinctement. Un grand nombre de +tours s'élevaient très-haut au-dessus des toits; au milieu, un grand +édifice ressemblant à un temple et couronné d'un dôme massif, dominait +toutes les autres constructions. Je considérais cette apparition soudaine +avec un sentiment d'incrédulité. C'était un songe, une chimère, un mirage +peut-être.... Non, cependant le mirage ne présente pas un tableau aussi +net. Il y avait là des toits, des cheminées, des murs, des fenêtres. Il y +avait des maisons fortifiées avec leurs créneaux réguliers et leurs +embrasures. Tout cela était réel: c'était une ville. Était-ce donc là la +_Cibolo_ des pères espagnols? Était-ce la ville aux portes d'or et aux +tours polies? Après tout, l'histoire racontée par les prêtres voyageurs ne +pouvait-elle pas être vraie? Qui donc avait démontré que ce fût une fable! +Qui avait jamais pénétré dans ces régions où les récits des prêtres +plaçaient la ville dorée de Cibolo? Je vis que Séguin était, autant que +moi, surpris et embarrassé. Il ne connaissait rien de ce pays. Il avait vu +souvent des mirages, mais pas un seul qui ressemblât à ce que nous avions +sous les yeux. + +Pendant quelque temps, nous demeurâmes immobiles sur nos selles, en proie +à de singulières émotions. Pousserions-nous en avant? Sans doute. Il nous +fallait arriver à l'eau. Nous mourions de soif. Aiguillonnés par ce +besoin, nous partîmes à toute bride. A peine avions-nous couru quelques +pas, qu'un cri simultané fut poussé par tous les chasseurs. Quelque chose +de nouveau,--quelque chose de terrible,--était devant nous. Près du pied +de la montagne se montrait une ligne de formes sombres, en mouvement: +c'étaient _des hommes à cheval_! Nous arrêtâmes court nos chevaux; notre +troupe entière fit halte au même instant. + +--Des Indiens! telle fut l'exclamation générale. + +--Il faut que ce soient des Indiens murmura Séguin: il n'y a pas d'autres +créatures humaines par ici. Des Indiens! mais non. Jamais il n'y eut +d'Indiens semblables à cela. Voyez! ce ne sont pas des hommes! Regardez +leurs chevaux monstrueux, leurs énormes fusils: _ce sont des géants_! Par +le ciel! continua-t-il après un moment d'arrêt, ils sont sans corps, _ce +sont des fantômes_! + +Il y eut des exclamations de terreur parmi les chasseurs placés en +arrière. Étaient-ce là les habitants de la cité? Il y avait une proportion +parfaite entre la taille colossale des chevaux et celle des cavaliers. +Pendant un moment, la terreur m'envahit comme les autres; mais cela ne +dura qu'un instant. Un souvenir soudain me vint à l'esprit; je me rappelai +les montagnes du Hartz et ses démons. Je reconnus que le phénomène que +nous avions devant nous devait être le même, une illusion d'optique, un +effet de mirage. Je levai la main au-dessus de ma tête. Le géant qui était +devant les autres imita le mouvement. Je piquai de l'éperon les flancs de +mon cheval et galopai en avant. Il fit de même, comme s'il fût venu à ma +rencontre. Après quelque temps de galop, j'avais dépassé l'angle +réflecteur, et l'ombre du géant disparut instantanément dans l'air. La +ville aussi avait disparu; mais nous retrouvâmes les contours de plus +d'une forme singulière dans les grandes roches stratifiées qui bordaient +la vallée. Nous ne fûmes pas longtemps sans perdre de vue, également, les +bouquets d'arbres gigantesques. En revanche, nous vîmes distinctement au +pied de la montagne, non loin de l'ouverture, une ceinture de saules verts +et peu élevés, mais des saules réels. Sous leur feuillage, on voyait +quelque chose qui brillait au soleil comme des paillettes d'argent, +_c'était de l'eau!_ C'était un bras du Prieto. Nos chevaux hennirent à cet +aspect; un instant après, nous avions mis pied à terre sur le rivage, et +nous étions tous agenouillés auprès du courant. + + + +XXXIV + + +LA MONTAGNE D'OR. + +Après une marche si pénible, il était nécessaire de faire une halte plus +longue que d'habitude. Nous restâmes près de l'arroyo tout le jour et +toute la nuit suivante. Mais les chasseurs avaient hâte de boire les eaux +du Prieto lui-même; le lendemain matin, nous levâmes le camp et prîmes +notre direction vers cette rivière. A midi, nous étions sur ses bords. +C'était une singulière rivière, traversant une région de montagnes mornes, +arides et désolées. Le courant s'était frayé son chemin à travers ces +montagnes, y creusant plusieurs canons, et roulait ses flots dans un lit +presque partout inaccessible. Elle paraissait noire et sombre. Où donc +étaient les sables d'or? Après avoir suivi ses bords pendant quelque +temps, nous nous arrêtâmes à un endroit où l'on pouvait gagner la rive. +Les chasseurs, sans s'occuper d'autre chose, franchirent promptement les +rochers et descendirent vers l'eau. C'est à peine s'ils prirent le temps +de boire. Ils fouillèrent dans les interstices des rochers tombés des +hauteurs; ils ramassèrent le sable avec leurs mains et se mirent à le +laver dans leurs tasses; ils attaquèrent les roches quartzeuses à coups de +tomahawk et en écrasèrent les fragments entre deux grosses pierres. Ils ne +trouvèrent pas une parcelle d'or. Ils avaient pris la rivière trop haut, +ou bien l'Eldorado se trouvait encore plus au nord. + +Harassés, baignés de sueur, furieux, jurant et grognant, ils obéirent à +l'ordre de marcher en avant. Nous suivîmes le cours du fleuve et nous nous +arrêtâmes, pour la nuit, à une autre place où l'eau était accessible pour +nos animaux. Là, les chasseurs cherchèrent encore de l'or, et n'en +trouvèrent pas plus qu'auparavant. La contrée aurifère était au-dessous, +ils n'en doutaient plus. Le chef les avait conduits par le San-Carlos pour +les en détourner, craignant que la recherche de l'or ne retardât la +marche. Il n'avait nul souci de leurs intérêts. Il ne pensait qu'au but +Particulier qu'il voulait atteindre. Ils s'en retourneraient aussi pauvres +qu'ils étaient venus, ça lui était bien égal. Jamais ils ne retrouveraient +une occasion pareille. Tels étaient les murmures entremêlés de jurements. +Séguin n'entendait rien, ou feignait de ne pas entendre. Il avait un de +ces caractères qui savent tout supporter, jusqu'à ce que le moment +favorable pour agir se présente. Il était naturellement emporté, comme +tous les créoles; mais le temps et l'adversité avaient amené son caractère +à un calme et à un sang-froid qui convenaient admirablement au chef d'une +semblable troupe. Quand il se décidait à agir, il devenait, comme on dit +dans l'Ouest, _un homme dangereux_, et les chasseurs de scalps savaient +cela. Pour l'instant, il ne prenait pas garde à leurs murmures. + +Longtemps avant le point du jour, nous nous étions remis en selle, et nous +nous dirigions vers le haut Prieto. Nous avions remarqué des feux à une +certaine distance pendant la nuit et nous savions que c'étaient ceux des +villages des Apaches. Notre intention était de traverser leur pays sans +être aperçus, et nous devions, quand le jour aurait paru, nous cacher +parmi les rochers jusqu'à la nuit suivante. Quand l'aube devint claire, +nous fîmes halte dans une profonde ravine, et quelques-uns de nous +grimpèrent sur la hauteur pour reconnaître. Nous vîmes la fumée s'élever +au-dessus des villages, au loin; mais nous les avions dépassés pendant +l'obscurité, et, au lieu de rester dans notre cachette, nous continuâmes +notre route à travers une large plaine couverte de sauges et de cactus. De +chaque côté les montagnes se dressaient, s'élevant rapidement à partir de +la plaine, et affectant ces formes fantastiques qui caractérisent les pics +de ces régions. En haut des roches à pic, formant d'effrayants abîmes, on +découvrait des plateaux mornes, arides, silencieux. La plaine arrivait +jusqu'à la base même des rochers qui avaient dû nécessairement être +baignés par les eaux autrefois. C'était évidemment le lit d'un ancien +océan. Je me rappelai la théorie de Séguin sur les mers intérieures. Peu +après le lever du soleil, la direction que nous suivions nous conduisit à +une route indienne. Là nous traversâmes la rivière avec l'intention de +nous en séparer et de marcher à l'est. Nous arrêtâmes nos chevaux au +milieu de l'eau et les laissâmes boire à discrétion. Quelques-uns des +chasseurs qui étaient portés en avant avaient gravi le bord escarpé. Nous +fûmes attirés par des exclamations d'une nature inaccoutumée. En levant +les yeux, nous vîmes que plusieurs d'entre eux, sur le haut de la côte, +montraient le nord avec des gestes très-animés. Voyaient-ils les Indiens? + +--Qu'y a-t-il? cria Séguin, pendant que nous avancions. + +--Une montagne d'or; une montagne d'or! Telle fut la réponse. + +Nous pressâmes nos chevaux vers le sommet. Au loin vers le nord, aussi +loin que l'oeil pouvait s'étendre, une masse brillante réfléchissait les +rayons du soleil. C'était une montagne, et le long de ses flancs, de la +base au sommet, la roche avait l'éclat et la couleur de l'or! La +réverbération des rayons du soleil sur cette surface nous éblouissait. +Était-ce donc une montagne d'or? + +Les chasseurs étaient fous de bonheur! C'était la montagne dont il avait +été si souvent question autour des feux des bivouacs. Lequel d'entre eux +n'en avait pas entendu parler, qu'il y eût cru ou non? Ce n'était donc pas +une fable. La montagne était là devant eux, dans toute son éclatante +splendeur! Je me retournai et regardai Séguin. Il se tenait les yeux +baissés; sa physionomie exprimait une vive inquiétude. Il comprenait la +cause de l'illusion; le Maricopa, Reichter et moi la comprenions aussi. Au +Premier coup d'oeil, nous avions reconnu les écailles brillantes de la +sélénite. Séguin vit qu'il y avait là une grande difficulté à surmonter. +Cette éblouissante hallucination était très-loin de notre direction; mais +il était évident que ni menaces ni prières ne seraient écoutées. Les +hommes étaient tous résolus à aller vers cette montagne. Quelques-uns +avaient déjà tourné la tête de leurs chevaux de ce côté, et s'avançaient +dans cette direction. Séguin leur ordonna de revenir. Une dispute terrible +s'ensuivit, et peu après ce fut une véritable révolte. En vain Séguin fit +valoir la nécessité d'arriver le plus promptement possible à la ville; en +vain il représenta le danger que nous courions d'être surpris par la bande +de Dacoma, qui pendant ce temps serait sur nos traces; en vain le chef +Coco, le docteur et moi-même, affirmâmes à nos compagnons ignorants que ce +qu'ils voyaient n'était que la surface d'un rocher sans valeur. Les hommes +s'obstinaient. Cette vue, qui répondait à leurs espérances longtemps +caressées, les avait enivrés. Ils avaient perdu la raison; ils étaient +fous. + +--En avant donc! cria Séguin, faisant un effort désespéré pour contenir sa +fureur. En avant, insensés, suivez votre aveugle passion. Vous payerez +cette folie de votre vie! + +En disant ces mots, il retourna son cheval et prit sa course vers le phare +brillant. Les hommes le suivirent en poussant de joyeuses et sonores +acclamations. Après un long jour de course nous atteignîmes la base de la +montagne. Les chasseurs se jetèrent en bas de cheval et grimpèrent vers +les roches brillantes. Ils les atteignirent; les attaquèrent avec leurs +tomahawks, leurs crosses de pistolets; les grattèrent avec leurs couteaux; +enlevèrent des feuilles de mica et de sélénite transparente... puis les +jetèrent à leurs pieds, honteux et mortifiés; l'un après l'autre ils +revinrent dans la plaine, l'air triste et profondément abattus; pas un ne +dit mot; ils remontèrent à cheval et suivirent leur chef. + +Nous avions perdu un jour à ce voyage sans profit; mais nous nous +consolions en pensant que les Indiens, suivant nos traces, feraient le +même détour. Nous courions maintenant au sud-ouest; mais ayant trouvé une +source non loin du pied de la montagne, nous y restâmes toute la nuit. +Après une autre journée de marche au sud-est, Rubé reconnut le profil des +montagnes. Nous approchions de la grande ville des Navajoes. Cette +nuit-là, nous campâmes près d'un cours d'eau, un bras du Prieto, qui se +dirige vers l'est. Un grand abîme entre deux rochers marquait le cours de +la rivière au-dessus de nous. Le guide montra cette ouverture, pendant que +nous nous avancions vers le lieu de notre halte. + +--Qu'est-ce, Rubé? demanda Séguin. + +--Vous voyez cette gorge en face de vous? + +--Oui; qu'est-ce que c'est? + +--La ville est là. + + + +XXXV + + +NAVAJOA. + +La soirée du jour suivant était avancée quand nous atteignîmes le pied de +la sierra, à l'embouchure du canon. Nous ne pouvions pas suivre le bord de +l'eau plus loin, car il n'y avait dans le chenal ni sentier ni endroit +guéable. Il fallait nécessairement franchir l'escarpement qui formait la +joue méridionale de l'ouverture. Un chemin frayé à travers des pins +chétifs s'offrait à nous, et, sur les pas de notre guide, nous commençâmes +l'ascension de la montagne. Après avoir gravi pendant une heure environ, +en suivant une route effrayante au bord de l'abîme. Nous parvînmes à la +crête; nos yeux se portèrent vers l'est. Nous avions atteint le but de +notre voyage. La ville des Navajoes était devant nous! + +--Voilà! _Mira el pueblo! That's the town!_ Hourra! S'écrièrent les +chasseurs, chacun dans sa langue. + +--Oh Dieu! enfin, la voilà! murmura Séguin dont les traits exprimaient une +émotion profonde; soyez béni! mon Dieu! Halte! camarades, halte! + +Nous retînmes les rênes, et, immobiles sur nos chevaux fatigués, nous +demeurâmes les yeux tournés vers la plaine. Un magnifique panorama, +magnifique sous tous les rapports, s'étalait devant nous; l'intérêt avec +lequel nous le considérions était encore redoublé par les circonstances +particulières qui nous avaient amenés à en jouir. Placés à l'extrémité +occidentale d'une vallée oblongue, nous la voyons se dérouler dans toute +sa longueur. C'est, non pas une vallée proprement dite, bien qu'elle fût +ainsi appelée par les Américains espagnols, mais plutôt une plaine +entourée de tout côtés par des montagnes. Sa forme est elliptique. Le +grand axe, ou diamètre des foyers de cette ellipse, peut avoir dix ou +douze milles de longueur; le petit axe en a cinq ou six. La surface +entière présente un champ de verdure dont le plan n'est coupé ni de +buissons, ni de haies, ni de collines. C'est comme un lac tranquille +transformé en émeraude. Une ligne d'argent la traverse dans toute son +étendue, en courbes gracieuses, et marque le cours d'une rivière +cristalline. Mais les montagnes! Quelles sauvages montagnes! surtout +celles qui bordent la vallée au nord. Ce sont des masses de granit +amoncelées. Quelles convulsions de la nature doivent avoir présidé à leur +naissance! Leur aspect présente l'idée d'une planète en proie aux douleurs +de l'enfantement. Des rochers énormes sont suspendus, à peine en +équilibre, au-dessus de précipices affreux. Il semble que le choc d'une +plume suffirait pour occasionner la chute de ces masses gigantesques. +D'effrayants abîmes montrent dans leurs profondeurs de sombres défilés +qu'aucun bruit ne trouble. Çà et là, des arbres noueux, des pins et des +cèdres, croissent horizontalement et pendent le long des rochers. Les +branches hideuses des cactus, le feuillage maladif des buissons de +créosote, se montrent dans les fissures, et ajoutent un trait de plus au +caractère âpre et morne du paysage. Telle est la barrière septentrionale +de la vallée. La sierra du midi présente un contraste géologique complet. +Pas une roche de granit ne se montre de ce côté. On y voit aussi des +rochers amoncelés, mais blancs comme la neige. Ce sont des montagnes de +quartz laiteux. Elles sont dominées par des pics de formes diverses, nus +et brillants; d'énormes masses pendent sur les profonds abîmes: les +ravins, comme les hauteurs, sont dépourvus d'arbres. La végétation qui s'y +montre a tous les caractères de la désolation. Les deux sierras convergent +vers l'extrémité orientale de la vallée. Du sommet que nous occupons, et +qui se trouve à l'ouest, nous découvrons tout le tableau. A l'autre bout +de la vallée, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous +reconnaissons une forêt de pins, mais elle est trop éloignée pour que nous +puissions distinguer les arbres. La rivière semble sortir de cette forêt, +et, sur ses bords, près de la lisière du bois, nous apercevons un ensemble +de constructions pyramidales étranges. Ce sont des maisons. C'est la ville +de Navajoa! + +Nos yeux s'arrêtent sur cette ville avec une vive curiosité. Nous +distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient à près de dix +milles de distance. C'est une étrange architecture. Quelques-unes sont +séparées des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous +voyons flotter des bannières. L'une, grande entre toutes, présente +l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la +ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes +qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des êtres humains. Il y en +a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en +voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant +devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns +sont sur les bords de la rivière, et nous en apercevons qui plongent dans +l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le +bon état d'entretien, pâturent tranquillement dans la prairie. Des troupes +de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en +voltigeant le courant sinueux de la rivière. Le soleil baisse; les +montagnes réfléchissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux +resplendissent sur les pics de la sierra méridionale. La scène est +imposante par sa beauté et le silence qui l'environne. Combien de temps +s'écoulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de +meurtre et de pillage? + +Nous demeurons quelque temps absorbés dans la contemplation de la vallée +sans proférer un seul mot. C'est le silence qui précède les résolutions +terribles. L'esprit de mes compagnons est agité de pensées et d'émotions +diverses, diverses par leur nature et par leur degré de vivacité, et +différant autant les unes des autres, que le ciel diffère de l'enfer. +Quelques-unes de ces émotions sont saintes. Des hommes ont le regard tendu +sur la plaine, croyant ou s'imaginant distinguer, à cette distance, les +traits d'un être aimé, d'une épouse, d'une soeur, d'une fille, ou +peut-être d'une personne plus tendrement chérie encore. Non; cela ne +pouvait être; nul n'était plus profondément affecté que le père cherchant +son enfant. De tous les sentiments mis en jeu là, l'amour paternel était +le plus fort. Hélas! il y avait des émotions d'une autre nature dans le +coeur de ceux qui m'entouraient, des passions terribles et impitoyables. +Des regards féroces étaient lancés sur la ville; les uns respiraient la +vengeance, les autres l'amour du pillage; d'autres encore, vrais regards +de démons, la soif du meurtre. On en avait causé à voix basse tout le long +de la route, et les hommes déçus dans leurs espérances au sujet de l'or, +s'entretenaient du _prix des chevelures_. + +Sur l'ordre de Séguin, les chasseurs se retirèrent sous les arbres et +tinrent précipitamment conseil. Comment devait-on s'y prendre pour +s'emparer de la ville? Nous ne pouvions pas approcher en plein jour. Les +habitants nous auraient vus longtemps avant que nous eussions franchi la +distance, et ils fuiraient vers la forêt. Nous perdrions ainsi tout le +fruit de notre expédition. Pouvions-nous envoyer un détachement à +l'extrémité orientale de la vallée pour empêcher la fuite? Non pas à +travers la plaine du moins, car les montagnes arrivaient jusqu'à son +niveau, sans hauteurs intermédiaires, et sans défilé près de leurs flancs. +A quelques endroits, le rocher s'élevait verticalement à une hauteur de +Mille pieds environ. Cette idée fut abandonnée. Pouvions-nous tourner la +sierra du sud, et arriver par la forêt elle-même? De cette manière, nous +marchions à couvert jusqu'auprès des maisons. Le guide, interrogé, +répondit que cela était possible; mais il fallait faire un détour +d'environ 50 milles. Nous n'avions pas le temps, et nous y renonçâmes. + +Le seul plan praticable était donc de nous approcher de la ville pendant +la nuit, ou, du moins, c'était celui qui présentait le plus de chances de +succès. On s'y arrêta. Séguin ne voulait pas faire une attaque de nuit, +mais seulement entourer les maisons en restant à une certaine distance, et +se tenir en embuscade jusqu'au matin. La retraite serait ainsi coupée, et +nous serions sûrs de retrouver nos prisonniers à la lumière du jour. Les +hommes s'étendirent sur le sol, et, le bras passé dans la bride de leurs +chevaux, attendirent le coucher du soleil. + + + +XXXVI + + +L'EMBUSCADE NOCTURNE + +Une petite heure se passa ainsi. Le globe brillant disparut derrière nous, +et les roches de quartz revêtirent une teinte sombre. Les derniers rayons +du soleil illuminèrent un moment les pics les plus élevés, puis +s'éclipsèrent. La nuit était venue. Nous descendîmes la pente rapide en +une longue file et atteignîmes la plaine; puis, tournant à gauche, nous +suivîmes le pied de la montagne. Les rochers nous servaient de guides. +Nous avancions avec prudence et parlions à voix basse. La route que nous +suivions était semée de roches détachées, tombées du haut de la montagne. +Nous étions obligés de contourner des contre-forts qui s'avançaient jusque +dans la plaine. De temps en temps, nous nous arrêtions pour tenir conseil. + +Après avoir marché ainsi pendant dix à douze milles, nous nous trouvâmes +de l'autre côté de la ville. Nous n'en étions pas à plus d'un mille. Nous +apercevions les feux allumés sur la plaine, et nous entendions les voix de +ceux qui étaient autour. Là, nous divisâmes la troupe en deux parts. Un +petit détachement resta caché dans un défilé au milieu des rochers. Ce +détachement fut chargé de la garde du chef captif et des mules de bagages. +Le corps principal se porta en avant, sous la conduite de Rubé, et suivit +la lisière de la forêt, laissant un poste de distance en distance. Ces +postes se cachèrent à leurs stations respectives, gardant un profond +silence et attendant le signal du clairon, qui devait être donné au point +du jour. + + * * * * * + +La nuit s'écoule lente et silencieuse. Les feux s'éteignent l'un après +l'autre, et la plaine reste enveloppée des ombres d'une nuit sans lune. De +sombres nuages flottent dans l'air, la pluie menace, phénomène rare dans +cette région. Le cygne fait entendre son cri discordant, le gruya pousse +sa note cuivrée au-dessus de la rivière, le loup hurle sur la lisière du +village endormi. La voix de la chauve-souris géante traverse les airs. On +entend le _flap-flap_ de ses grandes ailes quand elle descend en le sol de +la prairie résonne sourdement sous les sabots des chevaux, le craquement +de l'herbe se mêle au _tink-ling_ des anneaux des mors, car les chevaux +mangent tout bridés. Par moments, un chasseur endormi murmure quelques +mots, se débattant en rêve contre quelque terrible ennemi. Ainsi la nuit +se passe, traversant les groupes de lumineux _cucujos_[1] + +[Note 1: Coléoptères phosphorescents.] + +Tout se tait au moment où le jour approche. Les loups cessent de hurler; +le cygne et la grue bleue font silence; l'oiseau de proie nocturne a garni +sa panse vorace, et s'est perché sur un pin de la montagne; les mouches +phosphorescentes disparaissent sous l'influence des heures plus froides; +et les chevaux, ayant pâturé toute l'herbe qui se trouvait à leur portée, +sont couchés et endormis. + +Une lumière grise commence à se répandre sur la vallée; elle glisse le +long des blancs rochers de la montagne de quartz. L'air frais du matin +réveille les chasseurs. L'un après l'autre ils se lèvent. Ils frissonnent +en se redressant, et ramassent autour d'eux les plis de leurs manteaux. +Ils paraissent fatigués; leurs figures sont pâles et blafardes. L'aube +grise donne un air de fantôme à leurs faces barbues et non lavées. Un +instant après, ils rassemblent les longes et les attachent aux anneaux; +visitent les chiens et les amorces de leurs fusils, et rebouclent leurs +ceintures; tirent de leurs havre-sacs des morceaux de _tasajo_ et les +mangent crus. Debout auprès de leurs chevaux, ils se tiennent prêts à se +mettre en selle. Le moment n'est pas encore venu. La lumière gagne la +vallée. Le brouillard bleu qui couvrait la rivière pendant la nuit +s'élève. Nous distinguons tous les détails des maisons. Quelles +singulières constructions! Les plus élevées ont un, deux, et jusqu'à +quatre étages. Toutes affectent la forme d'une pyramide tronquée. Chaque +étage est en retraite sur celui qui est au-dessous, d'où résulte une série +de terrasses superposées. Les maisons sont d'un blanc jaunâtre, couleur de +la terre qui a servi à les construire. On n'y voit pas de fenêtres; des +portes ouvertes à chaque étage sur le dehors donnent accès dans +l'intérieur; des échelles dressées de terrasse en terrasse sont appuyées +contre les murs. Sur le sommet de quelques-unes, il y a des perches +portant des bannières, ce sont les demeures des principaux chefs et des +grands guerriers de la nation. Nous voyons le temple distinctement. Il a +la même forme que les maisons, mais il est plus large et plus élevé. De +son toit s'élance un grand mât portant une bannière avec un étrange +écusson. Près des maisons sont des enclos remplis de mules et de mustangs: +c'est le bétail de la ville. + +Le jour devient plus clair. Nous voyons des formes apparaître sur les +toits et se mouvoir le long des terrasses. Ce sont des figures humaines +enveloppées de vêtements flottant comme des robes, en étoffes rayées. Nous +reconnaissons la couverture des Navajoes, avec ses raies alternées, noires +et blanches. Avec la lunette, nous apercevons les formes plus distinctes +et nous pouvons reconnaître les sexes. Les cheveux pendent négligemment +sur les épaules et descendent jusqu'au bas des reins. La plupart sont des +femmes de différents âges. On aperçoit beaucoup d'enfants. Il y a des +hommes, des vieillards à cheveux blancs; d'autres plus jeunes, en petit +nombre, mais ce ne sont pas des guerriers; tous les guerriers sont +absents. Au moyen des échelles, ils descendent de terrasse en terrasse, se +dirigent vers la plaine et vont rallumer les feux. Quelques-uns portent +des vases de terre, des _ollas_ sur leur tête, et vont à la rivière puiser +de l'eau. Ils sont à peu près nus. Nous voyons leurs corps bruns et leurs +poitrines découvertes. Ce sont des esclaves. Ah! les vieillards se +dirigent vers le sommet du temple. Des femmes et des enfants les suivent; +les uns en blanc, les autres vêtus de couleurs variées. Il y a des jeunes +filles et des jeunes garçons; ce sont les enfants des chefs. Une centaine +environ sont réunis sur le toit le plus élevé. Un autel est dressé près de +la hampe du drapeau. La fumée s'élève, la flamme brille: ils ont allumé du +feu sur l'autel. Écoutez les chants et les sons du tambour indien! Le +bruit cesse; tous restent immobiles et silencieux, la face tournée vers +l'est. + +--Qu'est-ce que cela signifie? + +--Ils attendent que le soleil paraisse. Ces peuples adorent le soleil. + +Les chasseurs, dont la curiosité est excitée, restent le regard tendu, +observant la cérémonie. Le sommet le plus élevé de la montagne quartzeuse +s'allume. C'est le premier signe de l'arrivée du soleil. La teinte dorée +descend le long du pic. D'autres points s'illuminent. Les rayons viennent +frapper les figures des adorateurs. Voyez! il y a des blancs parmi eux! +Un, deux, plusieurs blancs: ce sont des femmes et des jeunes filles. + +--Oh! Dieu, faites qu'elle soit là! s'écrie Séguin prenant sa lunette avec +empressement, et portant le clairon à ses lèvres. + +Quelques notes éclatantes résonnent dans la vallée. Les cavaliers +entendent le signal. Ils débouchent des bois et des défilés. Ils galopent +à travers la plaine, et se déploient en avançant. En peu de minutes nous +avons formé un grand arc de cercle autour de la ville. Nos chevaux nous +mènent vers le pied des murailles. L'atajo et le chef captif, confiés à la +garde d'un petit nombre d'hommes, sont restés dans le défilé. Les sons du +clairon ont attiré l'attention des habitants. Ils s'arrêtent un moment, +frappés d'immobilité par la surprise. Ils voient la ligne qui les +enveloppe. Ils aperçoivent les cavaliers qui s'avancent. Serait-ce un jeu +de la part de quelque tribu amie? Non. Ces voix étrangères, ce clairon, +tout cela est nouveau pour les oreilles des Indiens. Quelques-uns +cependant ont déjà entendu ces sons, ils reconnaissent la trompette de +guerre des visages pâles! Pendant un moment la consternation les prive de +la faculté d'agir. Ils nous regardent jusqu'à ce que nous soyons tout +près. Ils voient les visages pâles, les armes étranges, les chevaux +singulièrement harnachés. C'est l'ennemi! ce sont les blancs! Ils courent +d'une place à l'autre, de rue en rue. Ceux qui portaient de l'eau jettent +leurs _ollas_ et prennent leur course, en criant, vers les maisons. Ils +montent sur les toits et retirent les échelles après eux. Des exclamations +sont échangées; les hommes, les femmes et les enfants poussent des cris +affreux. La terreur est peinte sur toutes les figures; l'épouvante se lit +dans tous leurs mouvements. Pendant ce temps, notre ligne s'est resserrée, +et nous ne sommes plus qu'à deux cents yards des murs. Nous faisons halte +un moment. Vingt hommes sont laissés pour former une arrière-garde. Les +autres se réunissent en corps et se portent en avant sur les pas de leurs +chefs. + + + +XXXVII + + +ADÈLE. + +Nous nous dirigeons vers le grand bâtiment, nous l'entourons et nous +faisons halte de nouveau. Les vieillards sont toujours sur le toit et +garnissent le parapet. Ils sont en proie à la terreur et tremblent comme +des enfants. + +--Ne craignez rien; nous venons en amis! crie Séguin, parlant une langue +qui nous est étrangère et leur faisant des signes. + +Sa voix ne peut percer le bruit des cris perçants que l'on entend de tous +côtés. Il répète les mêmes mots et renouvelle ses signes avec plus +d'énergie. Les vieillards se groupent au bord du parapet. L'un d'entre eux +se distingue au milieu de tous les autres. Ses cheveux blancs comme la +neige tombent jusqu'à sa ceinture. De brillants ornements pendent à ses +oreilles et sur sa poitrine. Il est revêtu d'une robe blanche. Il a toute +l'apparence d'un chef; tous les autres lui obéissent. Sur un signe de sa +main, les cris cessent. Il se penche au-dessus du parapet comme pour nous +parler. + +--_Amigos! amigos!_ crie-t-il en espagnol. + +--Oui, oui, nous sommes des amis, répond Séguin dans la même langue.. Ne +craignez rien de nous! Nous ne venons pas pour vous faire du mal. + +--Pourquoi nous feriez-vous du mal? Nous sommes en paix avec tous les +blancs de l'Est. Nous sommes les fils de Moctezuma. Nous sommes Navajoes. +Que voulez-vous de nous? + +--Nous venons pour nos parents, vos captives blanches. Ce sont nos femmes +et nos filles. + +--Des captives blanches! vous vous trompez: nous n'avons pas de captives. +Celles que vous cherchez sont parmi les Apaches, loin, là-bas, vers le +sud. + +--Non. Elles sont parmi vous, répond Séguin, j'ai des informations +précises et sûres à cet égard. Pas de retard, donc! Nous avons fait un +long voyage pour les retrouver, et nous ne nous en irons pas sans elles. + +Le vieillard se tourne vers ses compagnons. Ils parlent à voix basse et +échangent des signes. Les figures se retournent du côté de Séguin. + +--Croyez-moi, señor chef, dit le vieillard, parlant avec emphase, vous +avez été mal informé. Nous n'avons pas de captives blanches. + +--Pish! vieux menteur impudent! cria Rubé en sortant de la foule et ôtant +son bonnet de peau de chat. Reconnais-tu l'Enfant, le reconnais-tu? + +Le crâne dépouillé se montre aux yeux des Indiens. Un murmure plein +d'alarmes se fait entendre parmi eux. Le chef aux cheveux blancs semble +déconcerté. Il sait l'histoire de cette tête scalpée. De sourds +grondements se font entendre aussi parmi les chasseurs. Ils ont vu les +femmes blanches en galopant vers la ville. Ce mensonge les irrite, et le +bruit menaçant des rifles qu'on arme se fait entendre tout autour de nous. + +--Vous avez dit des paroles fausses, vieillard, crie Séguin. Nous savons +que vous avez des captives blanches, rendez-nous-les donc, si vous voulez +sauver vos têtes. + +--Et vite! crie Garey, levant son rifle avec un geste menaçant. Plus vite +que ça, ou bien je fais sauter la cervelle de ton vieux crâne. + +--Patience, _amigo_, vous verrez nos femmes blanches; mais ce ne sont pas +des captives. Ce sont nos filles, les enfants de Moctezuma. + +L'Indien descend au troisième étage du temple. Il disparaît sous une porte +et revient presque aussitôt, amenant avec lui cinq femmes revêtues du +costume des Navajoes. Ce sont des femmes et des jeunes filles et, ainsi +qu'on peut le voir au premier coup d'oeil, elles appartiennent à la race +hispano-mexicaine. + +Mais il y en a parmi nous qui les connaissent plus particulièrement. Trois +d'entre elles sont reconnues par autant de chasseurs, et à la vue de +ceux-ci, elles se précipitent vers le parapet, tendent leurs bras, et +poussent des exclamations de joie. Les chasseurs les appellent: + +--Pepe!--Rafaela!--Jesusita!--entremêlant leurs noms d'expressions de +tendresse. Ils leur crient de descendre, en leur montrant des échelles. + +--_Bajan, niñas, bajan! aprisa! aprisa!_ (Venez en bas, chères filles; +descendez vite, vite!) + +Les échelles sont sur les terrasses. Les jeunes filles ne peuvent les +remuer. Leurs maîtres se tiennent auprès d'elles, les sourcils froncés, et +silencieux. + +--Tendez les échelles! crie Garey menaçant de son fusil, tendez les +échelles et aidez les jeunes filles à descendre, ou je fais de l'un de +vous un cadavre. + +--Les échelles! les échelles! crient une multitude de voix. + +Les Indiens obéissent. Les jeunes filles descendent, et, un moment après, +tombent dans les bras de leurs amis. Deux restaient encore, trois +seulement étant descendues. Séguin avait mis pied à terre et les avait +examinées toutes les trois. Aucune d'elles n'était l'objet de sa +sollicitude. Il monte à l'échelle, suivi de quelques-uns des hommes. Il +s'élance de terrasse en terrasse jusqu'à la troisième, et se porte +vivement vers les deux captives. Elles reculent à son approche, et, se +méprenant sur ses intentions, poussent des cris de terreur. Séguin les +examine d'un regard perçant. Le père interroge ses propres instincts, sa +mémoire confuse. L'une des femmes est trop âgée; l'autre est affreuse et +présente tous les dehors d'une esclave. + +--Mon Dieu! se pourrait-il! s'écrie-t-il avec un sanglot. Il y avait un +signe... Non! non! cela ne se peut pas! Il s'élance en avant, saisit la +jeune fille par le poignet, mais sans brusquerie, relève la manche et +découvre le bras jusqu'à l'épaule. + +--Non! s'écrie-t-il de nouveau, rien! Ce n'est pas elle. + +Il la quitte et s'élance vers le vieil Indien, qui recule, épouvanté de +l'expression terrible de son regard. + +--Toutes ne sont pas là! crie Séguin d'une voix de tonnerre; il y en a +d'autres: amène-les ici, vieillard, ou je t'écrase sur la terre. + +--Nous n'avons pas ici d'autres femmes blanches, répond l'Indien d'un ton +calme et décidé. + +--Tu mens! tu mens! ta vie m'en répondra. Ici! Rubé, viens le confondre. + +--Tu mens, vieille canaille! tes cheveux blancs ne resteront pas longtemps +à leur place, si tu ne l'amènes pas bientôt ici. Où est-elle, la jeune +reine? + +--Au sud. Et l'Indien indiquait la direction du midi. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Séguin, dans sa langue natale, avec +l'accent du plus profond désespoir. + +--Ne le croyez pas, cap'n! J'ai vu bien des Indiens dans ma vie, mais je +n'ai jamais vu un menteur plus effronté que cette vieille vermine. Vous +l'avez entendu tout à l'heure à propos des autres filles? + +--C'est vrai, il a menti tout à l'heure; mais elle!... elle peut être +partie. + +--Il n'y a pas un mot de vrai dans ses paroles. Il ne sait que mentir. +C'est un maître charlatan; il ne dit que des impostures. La jeune fille +est ce qu'ils appellent la reine des mystères. Elle sait beaucoup de +choses, et aide ce vieux bandit dans toutes ses momeries et dans les +sacrifices. Il ne se soucie pas de la perdre, elle est ici quelque part, +j'en suis sûr; mais elle est cachée, c'est certain. + +--Camarades! crie Séguin se précipitant vers le parapet, prenez des +échelles! fouillez toutes les maisons! faites sortir tout le monde, jeunes +et vieux. Conduisez-les au milieu de la plaine. Ne laissez pas un coin +sans l'examiner. Ramenez-moi mon enfant. + +Les chasseurs s'emparent des échelles. Avec celles du grand temple, ils +sont bientôt en possession des autres. Ils courent de maison en maison et +font sortir les habitants, qui poussent des cris d'épouvante. Dans +quelques habitations, il y a des hommes, des guerriers traînards, des +enfants et des _dandys_. Ceux qui résistent sont tués, scalpés et jetés +par-dessus les parapets. Les habitants arrivent en foule devant le temple, +conduits par les chasseurs: il y a des femmes et des filles de tous âges. +Séguin les examine avec attention; son coeur est oppressé. À l'arrivée de +chaque nouveau groupe, il découvre les visages; c'est en vain! Plusieurs +sont jeunes et jolies, mais brunes comme la feuille qui tombe. On ne l'a +pas encore trouvée. J'aperçois les trois captives délivrées près de leurs +amis mexicains. Elles pourront peut-être indiquer le lieu où on peut la +trouver. + +--Interrogez-les! dis-je tout bas au chef. + +--Ah! vous avez raison. Je n'y pensais pas. Allons, allons! + +Nous descendons par les échelles, nous courons vers les captives. Séguin +donne une description rapide de celle qu'il cherche. + +--Ce doit être la reine des mystères, dit l'une. + +--Oui! oui! s'écrie Séguin, tremblant d'anxiété, c'est elle; c'est la +reine des mystères. + +--Elle est dans la ville, alors, ajoute une autre. + +--Où? où? crie le père hors de lui. + +--Où?... où?... répètent les jeunes filles s'interrogeant l'une l'autre. + +--Je l'ai vue ce matin, il y a peu d'instants, juste avant que vous +n'arriviez. + +--Je l'ai vu, lui, qui la pressait de rentrer, ajoute une seconde, +montrant le vieil Indien. Il l'a cachée. + +--_Caval!_ s'écrie une autre, peut-être dans l'_Estufa_. + +--L'_Estufa_? qu'est-ce que c'est? + +C'est l'endroit où brûle le feu sacré, où il prépare ses médicaments. + +--Où est-ce? Conduisez-moi. + +--_Ay de mi!_ nous ne savons pas le chemin; c'est un endroit secret oû on +brûle les gens! _Ay de mi!_ + +--Mais, señor, c'est dans le temple, quelque part sous terre. _Il_ le sait +bien. Il n'y a que _lui_ qui ait le droit d'y entrer. _Ourraï!_ l'_Estufa_ +est un endroit terrible, c'est du moins ce que tout le monde dit. + +Une idée vague que sa fille peut être en danger traverse l'esprit de +Séguin. Peut-être est-elle morte déjà, ou en proie à quelque terrible +agonie. Il est frappé, et nous le sommes comme lui, de l'expression de +froide méchanceté qui se montre sur la physionomie du vieux chef-médecin. +Il y a dans cette figure quelque chose de plus que chez les Indiens +ordinaires, quelque chose qui indique une détermination entêtée de mourir, +plutôt que d'abandonner ce qu'il a mis dans sa tête de conserver. On +reconnaît en lui cette ruse démoniaque, caractère distinctif de ceux qui, +parmi les tribus sauvages, s'élèvent à la position qu'il occupe. En proie +à cette idée, Séguin court vers les échelles, remonte sur le toit, suivi +de quelques hommes. Il se jette sur le prêtre imposteur, le saisit par ses +longs cheveux. + +--Conduis-moi vers elle! crie-t-il d'une voix de tonnerre, conduis-moi +vers cette reine, la reine des mystères! _Elle est ma fille!_ + +--Votre fille! la reine des mystères! répond l'Indien tremblant pour sa +vie, mais résistant encore à la menace. Non, homme blanc, non, elle n'est +pas votre fille, la reine est des nôtres. C'est la fille du Soleil; c'est +l'enfant d'un chef des Navajoes! + +--Ne me tente pas davantage, vieillard, ne me tente pas, te dis-je. +Écoute: si on a touché à un de ses cheveux, tous payeront pour elle. Je ne +laisserai pas un être vivant dans ta ville. Marche! conduis-moi à +l'_Estufa_. + +--A l'_Estufa_! à l'_Estufa_!--crient les chasseurs. + +Des mains vigoureuses empoignent l'Indien par ses vêtements et 'accrochent +à ses cheveux. On brandit à ses yeux les couteaux déjà rouges de sang; on +l'entraîne du toit et on lui fait descendre les échelles. Il n'oppose plus +aucune résistance, car il voit que toute hésitation sera désormais le +signal de sa mort. Moitié traîné, moitié dirigeant la marche, il atteint +le rez-de-chaussée du temple. Il pénètre dans un passage masqué par des +peaux de buffalos. Séguin le suit, ne le quitte pas de l'oeil et ne le +lâche pas de la main. Nous marchons en foule derrière, sur les talons les +uns des autres. Nous traversons des couloirs sombres, qui descendent et +forment un labyrinthe inextricable. Nous arrivons dans une large pièce +faiblement éclairée. Des images fantastiques frappent nos yeux, mystiques +symboles d'une horrible religion. Les murs sont couverts de formes +hideuses et de peaux de bêtes sauvages. Nous voyons la tête féroce de +l'ours gris; celles du buffalo blanc, du carcajou, de la panthère, et du +loup toujours affamé. Nous reconnaissons les cornes et le frontal de +l'élan, du cimmaron, du buffle farouche. Çà et là sont des figures +d'idoles, de formes grotesques et monstrueuses, grossièrement sculptées, +en bois ou en pierre rouge du désert. Une lampe jette une faible lumière; +et sur un _brasero_, placé à peu près au milieu de la pièce, brille une +petite flamme bleuâtre. C'est le feu sacré: le feu qui, depuis des +siècles, brûle en l'honneur du dieu Quetzalcoatl! Nous ne nous arrêtons +pas à examiner tous ces objets. Nous courons dans toutes les directions, +renversant les idoles et arrachant les peaux sacrées. D'énormes serpents +rampent sur le sol et s'enroulent autour de nos pieds. Ils ont été +troublés, effrayés par cette invasion inaccoutumée. Nous aussi nous sommes +épouvantés, car nous entendons la terrible crécelle de la queue du +crotale! Les chasseurs sautent par-dessus, et les frappent de la crosse de +leurs fusils; ils en écrasent un grand nombre sur le pavé. Tout est cris +et confusion. Les exhalaisons du charbon nous asphyxient; nous étouffons. +Où est Séguin? Par où est-il passé? + +Écoutez! des cris! c'est la voix d'une femme! Des voix d'hommes s'y mêlent +aussi. Nous nous précipitons vers le point d'où partent ces cris. Nous +écartons violemment les cloisons de peaux accrochées. Nous apercevons +notre chef. Il tient une femme entre ses bras; une jeune fille, une belle +jeune fille couverte d'or et de plumes brillantes. Elle crie et se débat +pour lui échapper, au moment où nous entrons. Il la tient avec force et a +relevé la manche de peau de faon de sa tunique. Il examine son bras +gauche, qu'il serre contre sa poitrine. + +--C'est elle! c'est elle! s'écrie-t-il d'une voix tremblante d'émotion. +Oh! mon Dieu, c'est elle! Adèle Adèle! ne me reconnais-tu pas, moi, ton +père? + +Elle continue à crier. Elle le repousse, tend les bras à l'Indien, et +l'appelle à son secours! Le père lui parle avec toute l'énergie de la +tendresse la plus ardente. Elle ne l'écoute pas. Elle détourne son visage +et se traîne avec effort jusqu'aux pieds du prêtre, dont elle embrasse les +genoux. + +--Elle ne me connaît pas! Oh! Dieu! mon enfant! ma fille! + +Séguin lui parle encore dans la langue des Indiens, et avec l'accent de la +prière. + +--Adèle! Adèle! je suis ton père! + +--Vous! qui ètes-vous? des blancs! nos ennemis! Ne me touchez pas! hommes +blancs! arrière! + +--Chère, chère Adèle; ne me repousse pas, moi, ton père! Te +rappelles-tu.... + +--Mon père!... mon père était un grand chef. Il est mort. Voici mon père: +le Soleil est mon père. Je suis la fille de Moctezuma! je suis la reine +des Navajoes. + +En disant ces mots, un changement s'opère en elle. Elle ne rampe plus. +Elle se relève sur ses pieds. Ses cris ont cessé, et elle se tient dans +une attitude fière et indignée. + +--Oh! Adèle, continue Séguin de plus en plus pressant, regarde-moi! ne te +rappelles-tu pas? Regarde ma figure! Oh! Mon Dieu! ici! regarde! regarde +ceci, voilà ta mère. Adèle! regarde; c'est son portrait; ton ange de mère! +Regarde-le! regarde, oh! Adèle! + +Séguin, tout en parlant, tire une miniature de son sein et la place sous +les yeux de sa fille. Cet objet attire son attention. Elle le regarde, +mais sans manifester aucun souvenir. Sa curiosité seule est excitée. Elle +semble frappée des accents énergiques mais suppliants de son père. Elle le +considère avec étonnement. Puis, elle le repousse de nouveau. Il est +évident qu'elle ne le reconnaît pas. Elle a perdu le souvenir de son père +et de tous les siens. Elle a oublié la langue de son enfance; parents, +Famille, elle a tout oublié! + +Je ne puis retenir mes larmes en regardant la figure de mon malheureux +ami. Semblable à un homme atteint d'une blessure mortelle, mais encore +vivant, il se tenait debout, au milieu du groupe, silencieux et écrasé de +douleur. Sa tête était retombée sur sa poitrine; le sang avait abandonné +ses joues; son oeil errait avec une expression d'imbécillité douloureuse à +contempler. Je me faisais facilement une idée du terrible conflit qui +s'agitait dans son sein. Il ne fit plus aucun effort pour persuader sa +fille. Il n'essaya pas davantage d'approcher d'elle; mais il garda pendant +quelque temps la même attitude, sans proférer un mot. + +--Emmenez-la! murmura-t-il enfin d'une voix rauque et entrecoupée; +emmenez-la! Peut-être, si Dieu le permet, elle se rappellera un jour. + + + +XXXVIII + + +LE SCALP BLANC + +Il nous fallut traverser de nouveau l'horrible salle pour remonter sur la +terrasse inférieure du temple. Comme je m'avançais vers le parapet, je vis +en bas une scène qui me remplit de crainte. Mon coeur se serra et +s'environna comme d'un nuage. L'impression fut soudaine, indéfinissable +comme la cause qui la produisait. Était-ce l'aspect du sang? (car il y en +avait de répandu). Non; ce ne pouvait être cela. J'avais vu trop souvent +le sang couler dans ces derniers temps; je m'étais même habitué à le voir +verser sans nécessité. D'autres choses, d'autres bruits, à peine +perceptibles à l'oeil ou à l'oreille, agissaient sur mon esprit comme de +terribles présages. Il y avait une sorte d'_électricité funeste_ dans +l'air, non dans l'atmosphère physique, mais dans l'atmosphère morale, et +cette électricité exerçait son influence sur moi par un de ces mystérieux +canaux que la philosophie n'a point encore définis. Réfléchissez un peu +sur ce que vous avez éprouvé vous-même. Ne vous est-il pas arrivé souvent +de sentir la colère ou les mauvaises passions éveillées autour de vous, +avant qu'aucun symptôme, aucun mot, aucun acte, n'eût manifesté ces +dispositions chez ceux qui vous entouraient? De même que l'animal prévoit +la tempête lorsque l'atmosphère est encore tranquille, je sentais +instinctivement que quelque chose de terrible allait se passer. Peut-être +trouvais-je ce présage dans la complète tranquillité même qui nous +environnait. Dans le monde physique, la tempête est toujours précédée d'un +moment de calme. + +Devant le temple étaient réunies les femmes du village, les jeunes filles +et les enfants; en tout, à peu près deux cents. Elles étaient diversement +habillées; quelques-unes drapées dans des couvertures rayées; d'autres +portant des tilmas, des tuniques de peau de faon brodées, ornées de plumes +et teintes de vives couleurs; d'autres des vêtements de la civilisation: +de riches robes de satin qui avaient appartenu aux dames du Del-Norte, des +jupes à falbalas qui avaient voltigé autour des chevilles de quelque +joyeuse _maja_ passionnée pour la danse. Bon nombre d'entre elles étaient +entièrement nues, n'étant pas même protégées par la simple feuille de +figuier. Toutes étaient indiennes, mais avaient le teint plus ou moins +foncé, et elles différaient autant par la couleur; quelques unes étaient +vieilles, ridées, affreuses; la plupart étaient jeunes, d'un aspect noble, +et vraiment belles. On les voyait groupées dans des attitudes diverses. +Les cris avaient cessé, mais un murmure de sourdes et plaintives +exclamations circulait au milieu d'elles. + +En regardant, je vis que le sang coulait de leurs oreilles! Il tachait +leur cou, et se répandait sur leurs vêtements. J'en eus bientôt reconnu la +cause. On leur avait arraché leurs pendants d'oreilles. Les chasseurs de +scalps, descendus de cheval, les entouraient en les serrant de près. Ils +causaient à voix basse. Mon attention fut attirée par des articles curieux +d'ornement ou de toilette qui sortaient à moitié de leurs poches ou de +leurs havresacs; des colliers et d'autres bijoux de métal brillant; +--c'était de l'or,--qui pendaient à leurs cous, sur leurs poitrines. Ils +avaient fait main basse sur la _bijouterie_ des femmes indiennes. D'autres +objets frappèrent ma vue et me causèrent une impression pénible. Des +scalps frais et saignants étaient attachés derrière la ceinture de +plusieurs d'entre eux. Les manches de leurs couteaux et leurs doigts +étaient rouges; ils avaient les mains pleines de sang; leurs regards +étaient sinistres. Ce tableau était effrayant, de sombres nuages roulant +au-dessus de la vallée et couvrant les montagnes d'un voile opaque, +ajoutaient encore à l'horreur de la scène. Des éclairs s'élançaient des +différents pics, suivis de détonations rapprochées et terribles du +tonnerre. + +--Faites venir l'_atajo_, cria Séguin, descendant l'échelle avec sa fille. + +Un signal fut donné, et peu après les mules conduites par les arrieros +arrivèrent au galop à travers la plaine. + +--Ramassez toute la viande séchée que vous pourrez trouver. Empaquetez, le +plus vite possible. + +Devant la plupart des maisons, il y avait des cordes garnies de tasajo, +accrochées aux murs. Il y avait aussi des fruits et des légumes secs, du +_chile_, des racines de kamas, et des sacs de peaux remplis de noix de pin +et de baies. La viande fut bientôt décrochée, réunie, et les hommes +aidèrent les arrieros à l'empaqueter. + +--C'est à peine si nous en aurons assez, dit Séguin.--Holà, Rubé, +continua-t-il, appelant le vieux trappeur, choisissez nos prisonniers. +Nous ne pouvons en prendre plus de vingt. Vous les connaissez; prenez ceux +qui conviendront le mieux pour négocier des échanges. + +Ce disant, le chef se dirigea vers l'_atajo_ avec sa fille, dans le but de +la faire monter sur une des mules. Rubé procédait à l'exécution de l'ordre +qu'il avait reçu. Peu après, il avait choisi un certain nombre de captifs +qui se laissaient faire, et il les avait fait sortir de la foule. +C'étaient principalement des jeunes filles et de jeunes garçons, que leurs +traits et leurs vêtements classaient parmi la noblesse de la nation; +c'étaient des enfants de chefs et de guerriers. + +--Wagh! s'écria Kirker, avec sa brutalité accoutumée, il y a là des femmes +pour tout le monde, camarades! pourquoi chacun de nous n'en prendrait-il +pas? qui nous en empêche? + +--Kirker a raison, ajouta un autre, je me suis promis de m'en donner au +moins une. + +--Mais comment les nourrirons-nous en route? nous n'avons pas assez de +viande pour en prendre une chacun. + +--Au diable la viande, s'écria celui qui avait parlé le second. Nous +pouvons atteindre le Del-Norte en quatre jours au plus. Qu'avons-nous +besoin de tant de viande. + +--Il y en a en masse de la viande, ajouta Kirker. Ne croyez donc pas le +capitaine; et puis, d'ailleurs, s'il en manque en route, nous planterons +là les donzelles en leur prenant ce qu'elles ont de plus précieux pour +nous. + +Ces mots furent accompagnés d'un geste significatif désignant la +chevelure, et dont la féroce expression était révoltante à voir. + +--Eh bien, camarades, qu'en dites-vous? + +--Je pense comme Kirker. + +--Moi aussi. + +--Moi aussi. + +--Je ne donne de conseils à personne, ajouta le brutal; chacun de vous +peut faire comme il lui plaît; mais quant à moi, je ne me soucie pas de +jeûner au milieu de l'abondance. + +--C'est juste, camarade, tu as raison; c'est juste. + +--Eh bien, c'est celui qui a parlé le premier qui choisit le premier, vous +le savez; c'est la loi de la montagne. Ainsi donc, la vieille, je te +prends pour moi. Viens, veux-tu? + +En disant cela, il s'empara d'une des Indiennes, une grosse femme de bonne +mine; il la prit brutalement par la taille et la conduisit vers l'atajo. +La femme se mit à crier et à se débattre, effrayée, non pas de ce qu'on +avait dit, car elle n'en avait pas compris un mot, mais terrifiée par +l'expression féroce dont la physionomie de cet homme était empreinte. + +--Veux-tu bien taire tes mâchoires! cria-t-il, la poussant vers les mules. +Je ne vas pas te manger. Wagh! ne sois donc pas si farouche. Allons! +grimpe-moi là. Allons, houpp! + +Et, en poussant cette dernière exclamation, il hissa la femme sur une des +mules. + +--Si tu ne restes pas tranquille, je vas t'attacher; rappelle-toi de ça. + +Et il lui montrait son lasso, en lui indiquant du geste son intention. Une +horrible scène suivit ce premier acte de brutalité. + +Nombre de chasseurs de scalps suivirent l'exemple de leur scélérat +compagnon. Chacun d'eux choisit une jeune fille ou une femme à son goût, +et la traîna vers l'_atajo_. Les femmes criaient; les hommes criaient plus +fort et juraient. Quelques-uns se disputaient la même prise, une jeune +fille plus belle que ses compagnes; une querelle s'ensuivit. Les +imprécations, les menaces furent échangées; les couteaux brillèrent hors +de la gaine, et les pistolets craquèrent. + +--Tirons-la au sort! s'écria l'un d'eux. + +--Oui, bravo! tirons! tirons! s'écrièrent-ils tous. + +La proposition était adoptée; la loterie eut lieu, et la belle sauvage +devint la propriété du gagnant. Peu d'instants après, chacune des mules de +l'atajo était chargée d'une jeune fille indienne. Quelques-uns des +chasseurs n'avaient pas pris part à cet enlèvement des Sabines. Plusieurs +le désapprouvaient (car tous n'étaient pas méchants) par simple motif +d'humanité; d'autres ne se souciaient pas d'être empêtrés d'une _squaw_, +et se tenaient à part, assistant à cette scène avec des rires sauvages. +Pendant tout ce temps, Séguin était de l'autre côté du bâtiment avec sa +fille. Il l'avait installée sur une des mules et couvrait ses épaules avec +un sérapé. Il procédait à tous ces arrangements de départ avec des soins +que lui suggérait sa sollicitude paternelle. A la fin, le bruit attira son +attention et, laissant sa fille aux mains de ses serviteurs, il courut +vers la façade. + +--Camarades! cria-t-il en voyant les captives montées sur les mules, et +comprenant ce qui s'était passé. Il y a trop de captifs là. Sont-ce ceux +que vous avez choisis? ajouta-t-il en se tournant vers le trappeur Rubé. + +--Non, répondit celui-ci; les voilà. Et il montra le groupe qu'il avait +placé à l'écart. + +--Faites descendre ces femmes, alors, et placez vos prisonniers, sur les +mules. Nous avons un désert à traverser, et c'est tout ce nous pourrons +faire que d'en venir à bout avec ce nombre. + +Puis, sans paraître remarquer les regards furieux de ses compagnons, il se +mit en devoir, avec Rubé et quelques autres, d'exécuter l'ordre qu'il +avait donné. L'indignation des chasseurs tourna en révolte ouverte. Des +regards furieux se croisèrent, et des menaces se firent entendre. + +--Par le ciel! cria l'un, j'emmènerai la mienne, ou j'aurai sa chevelure. + +--_Vaya_! s'écria un autre en espagnol. Pourquoi les emmener? Elles ne +seront que des occasions d'embarras, après tout. Il n'y en a pas une qui +vaille la prime de ses cheveux. + +--Prenons les cheveux, alors, et laissons les moricaudes! Proposa un +troisième. + +--C'est ce que je dis. + +--Et moi aussi. + +--J'en suis, pardieu! + +--Camarades! dit Séguin, se tournant vers les mutins, et parlant avec +beaucoup de douceur, rappelez-vous votre promesse; faites le compte de vos +prisonniers comme cela vous conviendra. Je réponds du payement pour tous. + +--Pouvez-vous payer tout de suite? demanda une voix. + +--Vous savez bien que cela n'est pas possible. + +--Payez tout de suite! payez tout de suite! dit une voix. + +--L'argent ou les scalps, voilà! + +-_Carajo_! où donc le capitaine trouvera-t-il l'argent, quand nous serons +à El-Paso, plutôt qu'ici? Il n'est ni juif ni banquier, que je sache, et +je n'ai pas appris qu'il fût devenu si riche. D'où nous tirera-t-il tout +cet argent? + +-Pas du _cabildo_,[1] bien sûr, à moins de présenter des scalps. Je le +garantis. + +[Note 1: Le bureau où se payaient les primes.] + +--C'est juste, José! On ne lui donnera pas plus d'argent à lui qu'à nous; +et nous pouvons le recevoir nous-mêmes si nous présentons les peaux; nous +le pouvons. + +--Wagh! il se soucie bien de nous, maintenant qu'il a retrouvé ce qu'il +cherchait! + +--Il se fiche de nous comme d'un tas de nègres! Il n'a pas voulu nous +conduire par le Prieto, où nous aurions ramassé de l'or à poigne-main. + +--Maintenant, il veut encore nous ôter cette chance de gagner quelque +chose. Nous serions bien bêtes de l'écouter. + +Je crus en ce moment pouvoir intervenir avec succès. L'argent paraissait +être le seul mobile des révoltés; du moins c'était le seul motif qu'ils +missent en avant et, plutôt que d'être témoin du drame horrible qui +menaçait, j'aurais sacrifié toute ma fortune. + +--Messieurs, criai-je de manière à pouvoir être entendu au milieu du +bruit, si vous voulez vous en rapporter à ma parole, voici ce que j'ai à +vous dire: j'ai envoyé un chargement à Chihuahua avec la dernière +caravane. Pendant que nous retournerons à El-Paso, les marchands seront +revenus et je serai mis en possession de fonds qui dépassent du double ce +que vous demandez. Si vous acceptez ma parole, je me porte garant que +vous serez tous payés. + +--Wagh! c'est fort bien, ce que vous dites là; mais est-ce que nous savons +quelque chose de vous ou de votre chargement? + +-_Vaya!_ un oiseau dans la main vaut mieux que deux sur l'arbre. + +--C'est un marchand! Qui est-ce qui va croire à sa parole? + +--Au diable son chargement! les scalps ou de l'argent; de l'argent ou les +scalps, voilà mon avis. Vous pouvez les prendre, vous pouvez les laisser, +camarades, mais c'est le seul profit que vous aurez dans tout ceci, +soyez-en sûrs. + +Les hommes avaient goûté le sang et comme le tigre, ils en étaient plus +altérés encore. Leurs yeux lançaient des flammes et les figures de +quelques-uns portaient l'empreinte d'une férocité bestiale horrible à +voir. La discipline qui avait jusque-là maintenu cette bande, quelque peu +semblable à une bande de brigands, semblait tout à fait brisée; l'autorité +du chef était méconnue. En face se tenaient les femmes, qui se serraient +confusément les unes contre les autres. Elles ne pouvaient comprendre ce +qui se disait, mais elles voyaient les attitudes menaçantes et les figures +agitées de fureur; elles voyaient les couteaux nus; elles entendaient le +bruit des fusils et des pistolets que l'on armait. Le danger leur +apparaissait de plus en plus imminent et elles se groupaient en +frissonnant. Jusqu'à ce moment, Séguin avait dirigé l'installation des +prisonniers sur les mules. Il paraissait en proie à une étrange +préoccupation qui ne l'avait pas quitté depuis la scène entre lui et sa +fille. Cette grande douleur, qui lui remplissait le coeur, semblait le +rendre insensible à tout ce qui se passait. Il n'en était pas ainsi. + +A peine Kirker (c'était lui qui avait parlé le dernier) eut-il prononcé +son dernier mot, qu'il se fit dans l'attitude de Séguin un changement +prompt comme l'éclair. Sortant tout à coup de son indifférence apparente, +il se porta devant le front des révoltés. + +--Osez! cria-t-il d'une voix de tonnerre, osez enfreindre vos serments! +Par le ciel! le premier qui lève son couteau ou son fusil, est un homme +mort! + +Il y eut une pause, un moment de profond silence. + +--J'ai fait voeu, continua-t-il, que s'il plaisait à Dieu de me rendre mon +enfant, cette main ne verserait plus une seule goutte de sang. Que +personne de vous ne me force à manquer à ce voeu, ou, par le ciel! son sang +sera le premier répandu! + +Un murmure de vengeance courut dans la foule, mais pas un ne répondit. + +--Vous n'êtes qu'une brute sans courage, avec tous vos airs matamores, +continua-t-il se tournant vers Kirker et le regardant dans le blanc des +yeux. Remettez ce couteau tout de suite! Ou, par le Dieu vivant! je vous +envoie la balle de ce pistolet à travers le coeur! + +Séguin avait tiré son pistolet, se tenant prêt à exécuter sa menace. Il +semblait qu'il eût grandi; son oeil dilaté, brillant et terrible, fit +reculer cet homme qui se vit mort, s'il désobéissait; et, avec un sourd +rugissement, il remit son couteau dans la gaine. + +Mais la révolte n'était pas encore apaisée. Ces hommes ne se laissaient +pas dompter si facilement. Des exclamations furieuses se firent entendre, +et les mutins cherchèrent à s'encourager l'un l'autre par leurs cris. + +Je m'étais placé à côté du chef avec mes revolvers armés, prêt à faire feu +et résolu à le soutenir jusqu'à la mort. Beaucoup d'autres avaient fait +comme moi, et, parmi eux, Rubé, Garey, Sanchez le torero et le Maricopa. +Les deux partis en présence étaient à peu près égaux en nombre, et si nous +en étions venus aux mains, le combat eût été terrible; mais, juste à ce +moment, quelque chose apparut dans le lointain qui calma nos fureurs +intestines: c'était l'ennemi commun. Tout à l'extrémité occidentale de la +vallée, nous aperçûmes des formes noires, par centaines, accourant à +travers la plaine. Bien qu'elles fussent encore à une grande distance, les +yeux exercés des chasseurs les reconnurent au premier regard; c'étaient +des cavaliers; c'étaient des Indiens; c'étaient les Navajoes lancés à +notre poursuite. Ils arrivaient à plein galop, et se précipitaient à +travers la prairie comme des chiens de chasse lancés sur une piste. En un +instant, ils allaient être sur nous. + +--Là-bas! cria Séguin: là-bas, voilà des scalps de quoi vous satisfaire; +mais prenez garde aux vôtres. Allons, à cheval! En avant l'atajo! je vous +tiendrai parole. A cheval, braves compagnons! à cheval! + +Les derniers mots furent prononcés d'un ton conciliant. Mais il n'y avait +pas besoin de cela pour activer les mouvements des chasseurs. L'imminence +du danger suffisait. Ils auraient pu sans doute soutenir l'attaque à +l'abri des maisons, mais seulement jusqu'au retour du gros de la tribu, et +ils sentaient bien que c'en était fait de leur vie, s'ils étaient +atteints. Rester dans la ville eût été folie et personne n'y pensa. En un +clin d'oeil nous étions tous en selle; l'_atajo_, chargé des captifs et +des provisions, se dirigeait en toute hâte vers les bois. Nous nous +proposions de traverser le défilé qui ouvrait du côté de l'est, puisque +notre retraite était coupée par les cavaliers, venant de l'autre côté. +Séguin avait pris la tête et conduisait la mule sur laquelle sa fille +était montée. Les autres suivaient, galopant à travers la plaine sans rang +et sans ordre. Je fus des derniers à quitter la ville. J'étais resté en +arrière avec intention, craignant quelque mauvais coup et déterminé à +l'empêcher si je pouvais. + +--Enfin, pensai-je, ils sont tous partis! + +Et enfonçant mes éperons dans les flancs de mon cheval, je m'élançai après +les autres. + +Quand j'eus galopé jusqu'à environ cent yards des murs, un cri terrible +retentit derrière moi; j'arrêtai mon cheval et me retournai sur ma selle +pour voir ce que c'était. Un autre cri plus terrible et plus sauvage +encore m'indiqua l'endroit d'où était parti le premier. Sur le toit le +plus élevé du temple, deux hommes se débattaient. Je les reconnus au +premier coup d'oeil; je vis aussi que c'était une lutte à mort. L'un des +deux hommes était le chef-médecin que je reconnus à ses cheveux blancs; la +blouse étroite, les jambières, les chevilles nues, le bonnet enfoncé de +son antagoniste me le firent facilement reconnaître. C'était le trappeur +essorillé. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je +vis le dénoûment. Au moment où je me retournais, le trappeur avait acculé +son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le +forçait à se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait +son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula +sur les vêtements de l'Indien; ses bras se détendirent; son corps, plié +en deux sur le bord du parapet, se balança un moment et tomba avec un +bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le même hurlement sauvage retentit +encore une fois à mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me +retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement +de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un +cheval lancé au galop se fit entendre derrière moi, un cavalier me +suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'était +le trappeur. + +--Prêté rendu, c'est légitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure +tout de même.--Wagh! ça ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne; +mais c'est égal, ça fait toujours plaisir. + +Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je +vis suffit pour m'éclairer. Quelque chose pendait à la ceinture du vieux +trappeur: on eut dit un écheveau de lin blanc comme la neige, mais ce +n'était pas cela; c'était une chevelure, _c'était un scalp_. Des gouttes +de sang coulaient le long des fils argentés et, en travers, au milieu, on +voyait une large bande rouge. C'était la place où le trappeur avait essuyé +son couteau! + + + +XXXIX + + +COMBAT DANS LE DÉFILÉ. + +Arrivés au bois, nous suivîmes le chemin des Indiens, en remontant le +courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Après une +course de cinq milles, nous atteignîmes l'extrémité orientale de la +vallée. Là les sierras se rapprochent, entrent dans la rivière et forment +un canon. C'est une porte gigantesque semblable à celle que nous avions +traversée en entrant dans la vallée par l'ouest, et d'un aspect plus +effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un côté ni de l'autre de la +rivière; en cela ce canon différait du premier. La vallée était encaissée +par des rochers à pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit même +de la rivière. Celle-ci était peu profonde; mais dans les moments de +grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la vallée devenait +inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces régions sans +pluies. + +Nous pénétrâmes dans le canon sans nous arrêter, galopant sur les +cailloux, contournant les roches énormes qui gisaient au milieu. Au-dessus +de nous s'élevaient à plus de mille pieds de hauteur, des rochers +menaçants qui, parfois, s'avançaient jusqu'au-dessus du courant; des pins +noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des +masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures, +et ajoutaient à l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais +pittoresque. L'ombre projetée des roches surplombantes rendait le défilé +très-sombre. L'obscurité était augmentée encore par les nuages orageux qui +descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un éclair +déchirait la nue et se réfléchissait dans l'eau à nos pieds. Les coups de +tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait +pas encore. Nous avancions en toute hâte à travers l'eau peu profonde, +suivant notre guide. Quelques endroits n'étaient pas sans dangers, car le +courant avait une très-grande force aux angles des rochers, et son +impétuosité faisait perdre pied à nos chevaux; mais nous n'avions pas le +choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et +de l'éperon. Après avoir marché ainsi pendant plusieurs centaines de +yards, nous atteignîmes l'entrée du canon et gravîmes les bords. + +--Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les rênes, et montrant +l'entrée, voilà la place où nous devons faire halte. Nous pouvons les +retenir ici assez longtemps pour les dégoûter du passage: voilà ce que +nous pouvons faire. + +--Vous êtes sûr qu'il n'y a point d'autre passage que celui-ci pour +sortir? + +--Pas même un trou à faire passer un chat; à moins qu'ils ne fassent le +tour par l'autre bout; et ça leur prendrait, pour sûr, au moins deux +jours. + +--Il faut défendre ce passage, alors. Pied à terre, compagnons! +Placez-vous derrière les rochers. + +--Si vous voulez m'en croire, cap'n, vous enverrez les mules et les femmes +en avant avec un détachement pour les garder; ça ne galope pas bien, ces +bêtes-là. Et il faudra se démener de la tête et de la queue quand nous +aurons à déguerpir d'ici; s'ils partent maintenant nous les rattraperons +aisément de l'autre côté sur la prairie. + +--Vous avez raison, Rubé; nous ne pourrons pas tenir bien longtemps ici: +nos munitions s'épuiseront. Il faut qu'ils aillent en avant. Cette +montagne est-elle dans la direction de notre route, pensez-vous? + +Séguin, en disant cela, montrait un pic couvert de neiges, qui dominait la +plaine au loin à l'est. + +--Le chemin que nous devons suivre pour gagner la vieille Mine passe tout +auprès, cap'n. Au sud-est de cette neige, il y a un passage; c'est par là +que je me suis sauvé. + +--Très-bien; le détachement se dirigera sur cette montagne. Je vais donner +l'ordre du départ tout de suite. + +Vingt hommes environ, ceux qui avaient les plus mauvais chevaux, furent +choisis dans la troupe. On leur confia la garde de l'_atajo_ et des +captifs, et ils se dirigèrent immédiatement vers la montagne neigeuse. +El-Sol s'en alla avec ce détachement, se chargeant particulièrement de +eiller sur Dacoma et sur la fille de notre chef. Nous autres tous, nous +nous préparâmes à défendre le défilé. Les chevaux furent attachés dans une +gorge, et nous primes position de manière à commander l'embouchure du +_cañon_ avec nos fusils. Nous attendions en silence l'approche de +l'ennemi. + +Nous n'avions encore entendu aucun cri de guerre; mais nous savions que +ceux qui nous poursuivaient ne devaient pas être loin, et, agenouillés +derrière les rochers, nous tendions nos regards à travers les ténèbres de +la sombre ravine. Il est difficile de donner avec la plume une idée plus +exacte de notre position. Le lieu que nous avions choisi pour établir +notre ligne de défense était unique dans sa disposition, et il n'est pas +aisé de le décrire. Cependant je ne puis me dispenser de faire connaître +quelques-uns des caractères particuliers du site, pour l'intelligence de +ce qui va suivre. + +La rivière, après avoir décrit de nombreux détours en suivant un canal +sinueux et peu profond, entrait dans le _cañon_ par une vaste ouverture +semblable à une porte bordée de deux piliers gigantesques. L'un de ces +piliers était formé par l'extrémité escarpée de la chaîne granitique; +l'autre était une masse détachée de roches stratifiées. Après cette +ouverture, le canal s'élargissait jusqu'à environ cent yards; son lit +était semé de roches énormes et de monceaux d'arbres à demi submergés. Un +peu plus loin, les montagnes se rapprochaient si près, que deux cavaliers +de front, pouvaient à peine passer; plus loin, le canal s'élargissait de +nouveau, et le lit de la rivière était encore rempli de rochers, énormes +fragments qui s'étaient détachés des montagnes et avaient roulé là. La +place que nous avions choisie était au milieu des rochers et des troncs +d'arbres, en dedans du _cañon_, et au-dessous de la grande ouverture qui +en fermait l'entrée en venant du dehors. La nécessité nous avait fait +prendre cette position; c'était la seule où la rive présentât une pente et +un chemin en communication avec le pays ouvert, par où nos ennemis +pouvaient nous prendre en flanc si nous les laissions arriver jusque-là. +Il fallait, à tout prix, empêcher cela; nous nous plaçâmes donc de +manière à défendre l'étroit passage qui formait le second étranglement du +canal. Nous savions que, au delà de ce point, les rochers à pic arrivaient +des deux côtés jusque dans l'eau, et qu'il était impossible de les gravir. +Si nous pouvions leur interdire l'accès du bord incliné, il ne leur serait +pas possible d'avancer plus loin. Ils n'auraient plus dès lors d'autre +ressource que de nous prendre en flanc, en retournant par la vallée et en +faisant le tour par le défilé de l'ouest, ce qui nécessitait une course de +cinquante milles au moins. En tout cas, nous pouvions les tenir en échec +jusqu'à ce que l'_atajo_ eût gagné une bonne avance; et alors, montant à +cheval, forcer de vitesse pour les rattraper pendant la nuit. Nous savions +bien qu'il nous faudrait, à la fin, abandonner la défense, faute de +munitions, et nous n'en avions pas pour bien longtemps. + +Au commandement de notre chef, nous nous étions jetés au milieu des +rochers. Le tonnerre grondait au-dessus de nos têtes et le bruit se +répercutait dans le _cañon_. De noirs nuages roulaient sur le précipice, +déchirés de temps en temps par les éclairs. De larges gouttes commençaient +à tomber sur les pierres. Comme Séguin me l'avait dit, la pluie, le +tonnerre et les éclairs sont des phénomènes rares dans ces régions; mais, +lorsqu'ils s'y produisent, c'est avec la violence qui caractérise les +tempêtes des tropiques. Les éléments, sortant de leur tranquillité +ordinaire, se livrent à de terribles batailles. L'électricité longtemps +amassée, rompt son équilibre, semble vouloir tout ravager et substituer un +nouveau chaos aux harmonies de la nature. L'oeil du géognosiste, en +observant les traits de cette terre élevée, ne peut se tromper sur les +caractères de ses variations atmosphériques. Les effrayants _cañons_, les +profondes ravines, les rives irrégulières des cours d'eau, leurs lits +creusés à pic, tout démontre que c'est un pays à inondations subites. Au +loin, à l'est, en amont de la rivière, nous voyions le tempête déchaînée +dans toute sa fureur. Les montagnes, de ce côté, étaient complètement +voilées; d'épais nuages de pluie les couvraient, et nous entendions le +bruit sourd de l'eau tombant à flots. Nous ne pouvions manquer d'être +bientôt atteints. + +--Qu'est-ce qui les arrête donc? demanda une voix. + +Ceux qui nous poursuivaient avaient eu le temps d'arriver. Ce retard était +inexplicable. + +--Dieu seul le sait! répondit un autre. Je suppose qu'ils ont fait halte à +la ville pour se badigeonner à neuf. + +--Eh bien, leurs peintures seront lavées, c'est sûr. Prenez garde à vos +amorces, vous autres, entendez-vous? + +--Par le diable! il va en tomber une, d'ondée! + +--C'est ce qu'il nous faut, garçons! Hourra pour la pluie! cria le vieux +Rubé. + +--Pourquoi? Est-ce que tu éprouves le besoin d'être trempé, vieux fourreau +de cuir? + +--C'est justement ce que l'Enfant désire. + +--Eh bien, pas moi. Je voudrais bien savoir quel tant besoin tu as d'être +mouillé. Est-ce que tu veux mettre ta vieille carcasse à la lessive? + +--S'il pleut pendant deux heures, voyez-vous, continua Rubé sans prendre +garde à cette plaisanterie, nous n'aurons plus besoin de rester ici, +voyez-vous! + +--Et pourquoi cela, Rubé? demanda Séguin avec intérêt. + +--Pourquoi, cap'n? répondit le guide: J'ai vu un orage faire de cette +gorge un endroit dans lequel ni vous ni personne n'auriez voulu vous +aventurer. Hourra! le voici qui vient pour sûr, le voici! hourra! + +Comme le trappeur prononçait ces derniers mots, un gros nuage noir +arrivait de l'est en roulant et enveloppait de ses replis gigantesques +tout le défilé; les éclairs déchiraient ses flancs et le tonnerre +retentissait avec violence. La pluie, dès lors, se mit à tomber, non pas +en gouttes, mais selon les voeux du chasseur, à pleins torrents. Les +hommes s'empressèrent de couvrir les batteries de leurs fusils avec le pan +de leurs blouses, et restèrent silencieux sous les assauts de la tempête. +Un autre bruit, que nous entendîmes entre les piliers, attira notre +attention. Ce bruit ressemblait à celui d'un train de voitures passant sur +une route de gravier. C'était le piétinement des chevaux sur le lit de +galets du _cañon_. Les Navajoes approchaient. Tout à coup le bruit cessa. +Ils avaient fait halte. Dans quel dessein? Sans doute pour reconnaître. +Cette hypothèse se vérifia: peu d'instants après, quelque chose de rouge +se montra au-dessus d'une roche éloignée. C'était le front d'un Indien, +recouvert de sa couche de vermillon. Il était hors de portée du fusil, et +les chasseurs le suivirent de l'oeil sans bouger. Bientôt un autre parut, +puis un autre, puis, enfin, un grand nombre de formes noires se glissèrent +de roche en roche, s'avançant ainsi à travers le _cañon_. Ils avaient mis +pied à terre et s'approchaient silencieusement. + +Nos figures étaient cachées par le varech qui couvrait les rochers, et les +Indiens ne nous avaient pas encore aperçus. Il était évident qu'ils +étaient dans le doute sur la question de savoir si nous avions marché en +avant, et leur avant-garde poussait une reconnaissance. En peu de temps, +le plus avancé, tantôt sautant, tantôt courant, était arrivé à la place où +le _cañon_ se resserrait le plus. Il y avait un gros rocher près de ce +point, et le haut de la tête de l'Indien se montra un instant au-dessus. +Au même moment, une demi-douzaine de coups de feu partirent: la tête +disparut, et, l'instant d'après, nous vîmes le bras brun du sauvage étendu +la paume en l'air. Les messagers de mort étaient allés à leur adresse. Nos +ennemis avaient dès lors, en perdant un des leurs, il est vrai, acquis la +certitude de notre présence et découvert notre position. L'avant-garde +battit en retraite avec les mêmes précautions qu'elle avait prises pour +s'avancer. Les hommes qui avaient tiré rechargèrent leurs armes, et se +remettant à genoux, se tinrent l'oeil en arrêt et le fusil armé. Un long +intervalle de temps s'écoula avant que nous entendissions rien du côté de +l'ennemi, qui, sans doute, était en train de débattre un plan d'attaque. +Il n'y avait pour eux qu'un moyen de venir à bout de nous, c'était +d'exécuter une charge par le _canon_, et de nous attaquer corps à corps. +En faisant ainsi, ils avaient la chance de n'essuyer que la première +décharge et d'arriver sur nous avant que nous eussions le temps de +recharger nos armes. Comme ils avaient de beaucoup l'avantage du nombre, +il leur deviendrait facile de gagner la bataille au moyen de leurs longues +lances. + +Nous comprenions fort bien tout cela, mais nous savions aussi qu'une +première décharge, quand elle est bien dirigée, a pour effet certain +d'arrêter court une troupe d'Indiens, et nous comptions là-dessus pour +notre salut. Nous étions convenus de tirer par pelotons, afin de nous +ménager une seconde volée si les Indiens ne battaient pas en retraite à la +première. Pendant près d'une heure, les chasseurs restèrent accroupis sous +une pluie battante, ne s'occupant que de tenir à l'abri les batteries de +leurs fusils. L'eau commençait à couler en ruisseaux plus rapides entre +les galets et à tourbillonner autour des roches. Elle remplissait le large +canal dans lequel nous étions et nous montait jusqu'à la cheville. +Au-dessus et au-dessous, le courant resserré dans les étranglements du +canal courait avec une impétuosité croissante. Le soleil s'était couché, +ou du moins avait disparu, et la ravine où nous nous trouvions était +complètement obscure. Nous attendions avec impatience que l'ennemi se +montrât de nouveau. + +--Ils sont peut-être partis pour faire le tour? suggéra un des hommes. + +--Non! ils attendront jusqu'à la nuit; alors seulement ils attaqueront. + +--Laissez-les attendre, alors, si ça leur plaît, murmura Rubé. Encore une +demi-heure et ça ira bien; ou c'est que l'Enfant ne comprend plus rien aux +apparences du temps. + +--St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent! + +Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en +foule, se montraient à distance, remplissant tout le lit de la rivière. +C'étaient les Indiens à cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient exécuter +une charge. Leurs mouvements nous confirmèrent dans cette idée. Ils +s'étaient formés en deux corps, et tenaient leurs arcs prêts à lancer une +grêle de flèches au moment où ils prendraient le galop. + +--Garde à vous, garçons! cria Rubé, voilà le moment de bien se tenir; +attention à viser juste, et à taper dur, entendez-vous! + +Le trappeur n'avait pas achevé de parler qu'un hurlement terrible éclata, +poussé par deux cents voix réunies. C'était le cri de guerre des Navajoes. +A ces cris menaçants, les chasseurs répondirent par de retentissantes +acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages +hurlements de leurs alliés Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arrêtèrent +un moment derrière l'étranglement du _cañon_, jusqu'à ce que ceux qui +étaient en arrière les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur +cri de guerre, ils se précipitèrent en avant vers l'étroite ouverture. +Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient dépassée avant qu'un +coup de feu eût été tiré. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la +pétarade des rifles et les détonations plus fortes des tromblons +espagnols, mêlés aux sifflements des flèches indiennes. Les clameurs +d'encouragement et de défi se croisaient; au milieu du bruit l'on +distinguait les sourdes imprécations de ceux qu'avait atteints la balle ou +la flèche empoisonnée. + +Plusieurs Indiens étaient tombés à notre première volée, d'autres +s'étaient avancés jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lançaient leurs +flèches à la figure. Mais tous nos fusils n'étaient pas déchargés, et à +chaque détonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos +audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourné derrière les rochers, se +reformait pour une nouvelle charge. C'était le moment le plus dangereux. +Nos fusils étaient vides; nous ne pouvions plus les empêcher de forcer le +passage et d'arriver jusqu'à la plaine ouverte. Je vis Séguin tirer son +pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme +semblable à suivre son exemple. Nous nous précipitâmes sur les traces de +notre chef jusqu'à l'embouchure du _cañon_, et là nous attendîmes la +charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspéré par toutes +sortes de raisons, était décidé à nous exterminer coûte que coûte. Nous +entendîmes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il résonnait, +répercuté par mille échos, les sauvages s'élancèrent au galop vers +l'ouverture. + +--Maintenant, à nous! cria une voix. Feu! hourra! + +La détonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui +étaient en avant reculèrent et s'abattirent en arrière, se débattant des +quatre pieds dans l'étroit passage. Ils tombèrent tous à la fois, et +barrèrent entièrement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derrière +excitant leurs montures. Plusieurs furent renversés sur les corps +amoncelés. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux +pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent à se frayer un +passage et nous attaquèrent avec leurs lances. Nous les repoussâmes à +coups de crosses et en vînmes aux mains avec les couteaux et les +tomahawks. Le courant refoulé par le barrage des cadavres d'hommes et de +chevaux, se brisait en écumant contre les rochers. Nous nous battions dans +l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos têtes, et nous +étions aveuglés par les éclairs. Il semblait que les éléments prissent +part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que +jamais. Les jurements sortaient des bouches écumantes, et les hommes +s'étouffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort +d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des +chevaux qui, jusque-là, avaient obstrué le passage, et les entraînait +au-delà de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous +écraser. Grand Dieu! ils se réunissent pour une nouvelle charge, et nos +fusils sont vides! + +A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris +des hommes, ce ne sont pas les détonations des armes à feu; ce ne sont pas +les éclats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri +d'alarme se fait entendre derrière nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur +votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se +précipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au +même instant, mes yeux sont attirés par une masse qui s'approche. A moins +de vingt yards de la place où je suis, et entrant dans le _cañon_, je vois +une montagne noire et écumante: c'est l'eau, portant sur la crête de ses +vagues des arbres déracinés et des branches tordues. Il semble que les +portes de quelque écluse gigantesque ont été brusquement ouvertes, et que +le premier flot s'en échappe. Au moment où mes yeux l'aperçoivent, elle se +heurte contre les piliers de l'entrée du _cañon_ avec un bruit semblable à +celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'élève à une hauteur de +vingt pieds. Un instant après, l'eau se précipite à travers l'ouverture. +J'entends les cris d'épouvante des Indiens qui font faire volte-face à +leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord, à la suite de +mes compagnons. Je suis arrêté par le flot qui me monte déjà jusqu'aux +cuisses; mais, par un effort désespéré, je plonge et fends la vague, +jusqu'à ce que j'aie atteint un lieu de sûreté. A peine suis-je parvenu à +grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et +bouillonnant. Je m'arrête pour le regarder. D'où je suis, je puis +apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au +grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparaître à +l'angle du rocher. Les corps des morts et des blessés gisent encore dans +le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blessés +poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos +camarades nous appellent à leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire +pour les sauver! Le courant les saisit dans son irrésistible tourbillon; +ils sont enlevés comme des plumes, et emportés avec la rapidité d'un +boulet de canon. + +--Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh! + +--Qui sont-ils? demande Séguin; les hommes regardent autour d'eux avec +anxiété. + +--Il y a un Delaware et le gros Jim Harris. puis... + +--Quel est le troisième qui manque? Personne ne peut-il me le dire? + +--Je crois, capitaine, que c'est Kirker. + +--C'est Kirker, par l'Éternel! Je l'ai vu tomber, wagh! Ils auront son +scalp, c'est certain. + +--S'ils peuvent le repêcher, ça ne fait pas de doute. + +--Ils auront à en repêcher plus d'un des leurs, j'ose le dire. C'est un +furieux coup de marée, sacr...! Je les ai bien vus courir comme le +tonnerre; mais l'eau court vite et ces moricauds passeront un mauvais +quart d'heure si elle leur arrive sur le corps avant qu'ils aient gagné +l'autre bout! + +Pendant que le trappeur parlait, les corps de ses camarades qui se +débattaient encore au milieu du flot, étaient emportés à un détour du +_cañon_ et tourbillonnaient hors de notre vue. Le chenal était alors +rempli par l'eau écumante et jaunâtre qui battait les flancs du rocher et +se précipitait en avant. Nous étions pour le moment hors de danger. Le +_cañon_ était devenu impraticable, et après avoir considéré quelques +instants le torrent, en proie, pour la plupart, à une profonde angoisse, +nous fîmes volte-face et gagnâmes l'endroit où nous avions laissé nos +chevaux. + + + +XL + + +LA BARRANCA. + +Après avoir conduit nos chevaux vers l'ouverture qui donnait sur la +plaine, nous revînmes au fourré pour couper du bois et allumer du feu. +Nous nous sentions en sûreté. Nos ennemis, en supposant qu'ils eussent +échappé dans leur vallée ne pouvaient nous atteindre qu'en faisant le tour +des montagnes, ou en attendant que la rivière eût repris son niveau. Il +est vrai que l'eau devait baisser aussi vite qu'elle s'était élevée si la +pluie cessait; mais, heureusement, l'orage était encore dans toute sa +force. Nous savions qu'il nous serait facile de rejoindre promptement +l'_atajo_, et nous nous déterminâmes à rester quelque temps près du +_cañon_, jusqu'à ce que les hommes et les chevaux eussent pu rafraîchir +leurs forces par un repas. Les uns et les autres avaient besoin de +nourriture et les événements des jours précédents n'avaient pas permis +d'établir un bivouac régulier. Bientôt les feux flambèrent sous le couvert +des rochers surplombant. Nous fîmes griller de la viande séchée pour notre +souper, et nous mangeâmes avec appétit. Nous avions grand besoin aussi de +sécher nos vêtements. Plusieurs hommes avaient été blessés. Ils furent, +tant bien que mal, pansés par leurs camarades, le docteur étant allé en +avant avec l'_atajo_. + +Nous demeurâmes quelques heures près du _cañon_. La tempête continuait à +mugir autour de nous, et l'eau s'élevait de plus en plus. C'était +justement ce que nous désirions. Nous regardions avec une vive +satisfaction le flot monter à une telle hauteur que, Rubé l'assurait, la +rivière ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de +plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il était +près de minuit quand nous montâmes à cheval. La pluie avait presque effacé +les traces laissées par le détachement d'El-Sol; mais la plupart des +hommes de la troupe étaient d'excellents guides, et Rubé, prenant la tête, +nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un éclair nous +montrait les pas des mules marqués dans la boue, et le pic blanc qui nous +servait de point de mire. Nous marchâmes toute la nuit. Une heure après le +lever du soleil, nous rejoignions l'_atajo_, près de la base de la +montagne neigeuse. Nous fîmes halte dans un des défilés, et, après +quelques instants employés à déjeuner, nous continuâmes notre voyage à +travers la sierra. La route conduisait, par une ravine desséchée, vers une +plaine ouverte qui s'étendait à perte de vue à l'est et à l'ouest. C'était +un désert. + + * * * * * + +Je n'entrerai pas dans le détail de tous les événements qui marquèrent la +traversée de cette terrible _jornada_. Ces événements étaient du même +genre que ceux que nous avions essuyés dans les déserts de l'ouest. Nous +eûmes à souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60 +milles sans eau. Nous traversâmes des plaines couvertes de sauge où pas un +être vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensité qui nous +environnait. Nous fûmes obligés de faire cuire nos aliments sans autre +combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'épuisèrent, et les +mules de bagages tombèrent l'une après l'autre sous le couteau des +chasseurs affamés. Plusieurs nuits, nous dûmes nous passer de feu. Nous +n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se fût pas encore +montré, nous savions qu'il devait être sur nos traces. Nous avions voyagé +avec une telle rapidité qu'il n'avait pu encore parvenir à nous rejoindre. +Pendant trois jours, nous nous étions dirigés vers le sud-est. Le soir du +troisième jour, nous découvrîmes les sommets des Mimbres, à la bordure +orientale du désert. Les pics de ces montagnes étaient bien connus des +chasseurs et servirent désormais à diriger notre marche. Nous nous +approchions des Mimbres en suivant une diagonale. + +Notre intention était de traverser la sierra par la route de la +Vieille-Mine, l'ancien établissement, si prospère autrefois, de notre +chef. Pour lui, chaque détail du paysage était un souvenir. Je remarquai +que son ardeur lui revenait à mesure que nous avancions. Au coucher du +soleil, nous atteignîmes la tête de la _Barranca del oro_, une crevasse +immense qui traversait la plaine où était assise la mine déserte. Cet +abîme, qui semblait avoir été ouvert par quelque tremblement de terre, +présentait une longueur de vingt milles. De chaque côté il y avait un +chemin, le sol était plat et s'étendait jusqu'au bord même de la fissure +béante. A peu près à moitié chemin de la mine, sur la rive gauche, le +guide connaissait une source, et nous nous dirigeâmes de ce côté avec +l'intention de camper près de l'eau. + +Nous marchions péniblement. Il était près de minuit quand nous atteignîmes +la source. Nos chevaux furent dételés et attachés au milieu de la plaine. +Séguin avait résolu que nous nous reposerions là plus longtemps qu'à +l'ordinaire. Il se sentait rassuré en approchant de ce pays qu'il +connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui +bordaient la source, nous allumâmes notre feu au milieu de ce bois. Une +mule fut encore sacrifiée à la divinité de la faim, et les chasseurs, +Après s'être repus de cette viande coriace, s'étendirent sur le sol et +s'endormirent. L'homme préposé à la garde des chevaux resta seul debout, +s'appuyant sur son rifle, près de la caballada. J'étais couché près du +feu, la tête appuyée sur ma selle; Séguin était près de moi avec sa fille. +Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives étaient pelotonnées +à terre, enveloppées dans leurs tilmas et leurs couvertures rayées. Toutes +dormaient ou semblaient dormir. + +Comme les autres, j'étais épuisé de fatigue; mais l'agitation de mes +pensées me tenait éveillé. Mon esprit contemplait l'avenir brillant. +Bientôt,--pensai-je,--bientôt je serai délivré de ces horribles scènes; +bientôt il me sera permis de respirer une atmosphère plus pure, près de ma +bien-aimée Zoé. Charmante Zoé! Dans deux jours je vous retrouverai, je +vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos lèvres +chéries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons +nos promenades dans le jardin silencieux, sous les allées qui bordent la +rivière; nous nous assiérons encore sur les bancs couverts de mousse, +pendant les heures tranquilles du soir; nous nous répéterons ces mots +brûlants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zoé, +innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance +enfantine: «Henri, qu'est-ce que le mariage?» Ah! douce Zoé! vous +l'apprendrez bientôt! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc +serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zoé! Zoé! êtes-vous éveillée? +êtes-vous étendue sur votre lit en proie à l'insomnie, ou suis-je présent +dans vos rêves? Aspirez-vous après mon retour comme j'y aspire moi-même? +Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passée! Je ne puis prendre aucun repos; +j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relâche, en avant, +toujours en avant! + +Mon oeil était arrêté sur la figure d'Adèle, éclairée par la lueur du feu. +J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, élevé, les sourcils +arqués et les narines recourbées; mais la fraîcheur du teint n'y était +plus; le sourire de l'innocence angélique avait disparu. Les cheveux +étaient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermeté et +une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation +de plus d'une scène terrible. Elle était toujours belle, mais ce n'était +plus la beauté éthérée de ma bien-aimée. Son sein était soulevé par des +pulsations brèves et irrégulières. Une ou deux fois, pendant que je la +regardais, elle s'éveilla à moitié, et murmura quelques mots dans la +langue des Indiens. Son sommeil était inquiet et agité. Pendant le voyage, +Séguin avait veillé sur elle avec toute la sollicitude d'un père; mais +elle avait reçu ses soins avec indifférence, et tout au plus avait-elle +adressé un froid remercîment. Il était difficile d'analyser les sentiments +qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le +silence. Le père avait cherché une ou deux fois à réveiller en elle +quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succès; et chaque fois il +avait dû, le coeur rempli de tristesse, renoncer à ses efforts. Je le +croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je +vis qu'il avait les yeux fixés sur sa fille avec un intérêt profond, et +prêtait l'oreille aux phrases entrecoupées qui s'échappaient de ses +lèvres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxiété +qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles +pour moi, qu'Adèle avait murmurés tout endormie, j'avais saisi le nom de +«Dacoma». Je vis Séguin tressaillir à ce nom. + +--Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'étais éveillé, elle rêve; elle a des +songes agités. J'ai presque envie de l'éveiller. + +--Elle a besoin de repos, répondis-je. + +--Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma. + +--C'est le nom du chef captif. + +--Oui. Ils devaient se marier, conformément à la loi indienne. + +--Mais comment savez-vous cela? + +--Par Rubé. Il l'a entendu dire pendant qu'il était prisonnier dans leur +ville. + +--Et l'aimait-elle, pensez-vous? + +--Non; il est clair que non. Elle avait été adoptée comme fille par le +chef-médecin et Dacoma la réclamait pour épouse. + +Moyennant certaines conditions, elle lui aurait été livrée. Elle le +redoutait et ne l'aimait pas, les paroles entrecoupées de son rêve en font +foi. Pauvre enfant! quelle triste destinée que la sienne! + +--Encore deux journées de marche et ses épreuves seront terminées. Elle +sera rendue à la maison paternelle, à sa mère. + +--Ah! si elle reste dans cet état, le coeur de ma pauvre Adèle en sera +brisé! + +--Ne craignez pas cela, mon ami. Le temps lui rendra la mémoire. Il me +semble avoir entendu parler d'une histoire semblable arrivée dans les +établissements frontières du Mississipi. + +--Oh! sans doute; il y en a eu beaucoup de semblables. Espérons que tout +se passera bien. + +--Une fois chez elle, les objets qui ont entouré son enfance feront vibrer +quelque corde du souvenir. Elle peut encore se rappeler tout le passé. Ne +le croyez-vous pas? + +--Espérons! espérons! + +--En tout cas, la société de sa mère et de celle sa soeur effaceront +bientôt les idées de la vie sauvage. Ne craignez rien! Elle redeviendra +votre fille encore. + +Je disais tout cela dans le but de le consoler. Séguin ne répondit rien; +mais je vis que sa figure conservait la même expression de douleur et +d'inquiétude. Mon coeur n'était pas non plus exempt d'alarmes. De noirs +pressentiments commençaient à m'agiter sans que j'en pusse définir la +cause. Ses pensées étaient-elles du même genre que les miennes? + +--Combien de temps nous faut-il encore, demandai-je, pour atteindre votre +maison du Del-Norte? + +Je ne sais pourquoi je fis alors cette question. Craignais-je encore que +nous pussions être atteints par l'ennemi qui nous poursuivait? + +--Nous pouvons arriver après-demain soir, répondit-il. Fasse le ciel que +nous les retrouvions en bonne santé! + +Je tressaillis à ces mots. Ils me dévoilaient la cause de mes inquiétudes; +c'était là le vrai motif de mes vagues pressentiments. + +--Vous avez des craintes? demandai-je avidement. + +--J'ai des craintes. + +--Des craintes. De quoi? de qui? + +--Des Navajoes. + +--Des Navajoes? + +--Oui. Je suis inquiet depuis que je les ai vus se diriger à l'est du +Pinon. Je ne puis comprendre pourquoi ils ont pris cette direction, à +moins d'admettre qu'ils méditaient une attaque contre les établissements +qui bordent la vieille route des Llanos. Sinon, je crains qu'ils n'aient +fait une descente dans la vallée d'El-Paso, peut-être sur la ville +elle-même. Une chose peut les avoir empêché d'attaquer la ville; c'est le +départ de la troupe de Dacoma, qui les a trop affaiblis pour tenter cette +entreprise; mais le danger n'en sera devenu que plus grand pour les petits +établissements qui sont au nord et au sud de cette ville. + +Le malaise que j'avais ressenti jusque-là sans m'en rendre compte, +provenait d'un mot qui était échappé à Séguin à la source du Pinon. Mon +esprit avait creusé cette idée, de temps en temps, pendant que nous +traversions le désert; mais comme il n'avait plus parlé de cela depuis, je +pensai qu'il n'y attachait pas grande importance. Je m'étais grandement +trompé. + +--Il est plus que probable, continua-t-il, que les habitants d'El-Paso +auront pu se défendre. Ils se sont battus déjà avec plus de courage que ne +le font d'ordinaire les habitants des autres villes; aussi, depuis assez +longtemps, ils ont été exempts du pillage, en partie à cause de cela, en +partie à cause de la protection qui résultait pour eux du voisinage de +notre bande, pendant ces derniers temps, circonstance parfaitement connue +des sauvages. Il est à espérer que la crainte de nous rencontrer aura +empêché ceux-ci de pénétrer dans la _jornada_, au nord de la ville. S'il +en est ainsi, les nôtres auront été préservés. + +--Dieu veuille qu'il en soit ainsi! m'écriai-je. + +--Dormons, ajouta Séguin, peut-être nos craintes sont-elles chimériques, +et, en tout cas, elles ne servent à rien. Demain nous reprendrons notre +course, sans plus nous arrêter, si nos bêtes peuvent y suffire. +Reposez-vous, mon ami; vous n'avez pas trop de temps pour cela. + +Ce disant, il appuya sa tête sur sa selle, et s'arrangea pour dormir. Peu +d'instants après, comme si cela eût été un acte de sa volonté, il parut +plongé dans un profond sommeil. Il n'en fut pas de même pour moi. Le +sommeil avait fui mes paupières; j'étais dans l'agitation de la fièvre; +j'avais le cerveau rempli d'images effrayantes. Le contraste entre ces +idées terribles et les rêveries de bonheur, auxquelles je venais de me +livrer quelques instants auparavant, rendait mes appréhensions encore plus +vives. Je me représentai les scènes affreuses qui, peut-être, +s'accomplissaient dans ce moment même; ma bien-aimée se débattant entre +les bras d'un sauvage audacieux; car les Indiens du Sud, je le savais, +n'étaient nullement doués de ces délicatesses chevaleresques, de cette +réserve froide qui caractérisent les peaux rouges des forêts. Je la voyais +entraînée en esclavage, devenant la _squaw_ de quelque Indien brutal, et +dans l'agonie de ces pensées, je me dressai sur mes pieds, et me mis à +courir à travers la prairie. A moitié fou, je marchais sans savoir où +j'allais. J'errai ainsi pendant plusieurs heures, sans me rendre compte du +temps. Je m'arrêtai au bord de la barranca. La lune brillait, mais l'abîme +béant, ouvert à mes pieds, était rempli d'ombre et de silence. Mon oeil ne +pouvait en percer les ténèbres. A une grande distance au-dessus de moi +j'apercevais le camp et la caballada; mes forces étaient épuisées, et +donnant cours à ma douleur, je m'assis sur le bord même de l'abîme. Les +tortures aiguës qui m'avaient donné des forces jusque-là firent place à un +sentiment de profonde lassitude. Le sommeil vainquit la douleur: je +m'endormis. + + + +XLI + + +L'ENNEMI. + +Je dormis peut-être une heure ou une heure et demie. Si mes rêves eussent +été des réalités, ils auraient rempli l'espace d'un siècle. L'air frais du +matin me réveilla tout frissonnant. La lune était couchée; je me rappelais +l'avoir vue tout près de l'horizon quand le sommeil m'avait pris. +Néanmoins, il ne faisait pas très-nuit, et je voyais très-loin à travers +la brume. + +--Peut-être est-ce l'aube, pensai-je, et je me tournai du côté de l'est. + +En effet, une ligne de lumière bordait l'horizon de ce côté. Nous étions +au matin. Je savais que l'intention de Séguin était de partir de +très-bonne heure, et j'allais me lever, lorsque des voix frappèrent mon +oreille. J'entendais des phrases courtes, comme des exclamations, et le +bruit d'une troupe de chevaux sur le sol ferme de la prairie. + +--Ils sont levés, pensai-je, et se préparent à partir. + +Dans cette persuasion, je me dressai sur mes pieds, et hâtai ma course +vers le camp. Au bout de dix pas, je m'aperçus que le bruit des voix +venait de derrière moi. Je m'arrêtai pour écouter. Plus de doute, je m'en +éloignais. + +-Je me suis trompé de direction! dis-je en moi-même, et je m'avançai au +bord de la barranca pour m'en assurer. + +Quel fut mon étonnement lorsque je reconnus que j'étais bien dans la bonne +voie, et que cependant le bruit provenait de l'autre côté! Ma première +idée fut que la troupe m'avait laissé là et s'était mise en route. + +--Mais non; Séguin ne m'aurait pas ainsi abandonné. Ah! Il a sans doute +envoyé quelques hommes à ma recherche, ce sont eux. + +Je criai: Holà! pour leur faire savoir où j'étais. Pas de réponse. Je +criai de nouveau plus fort que la première fois. Le bruit cessa +immédiatement. J'imaginais que les cavaliers prêtaient l'oreille, et je +criai une troisième fois de toutes mes forces. Il y eut un moment de +silence; puis, j'entendis le murmure de plusieurs voix et le bruit du +galop des chevaux qui venaient vers moi. Je m'étonnais de ce que personne +n'eût encore répondu à mon appel; mais mon étonnement fit place à la +consternation quand je m'aperçus que la troupe qui s'approchait était de +l'autre côté de la barranca. Avant que je fusse revenu de ma surprise, les +cavaliers étaient en face de moi et s'arrêtaient sur le bord de l'abîme. +J'en étais séparé par la largeur de la crevasse, environ trois cents +yards, mais je les voyais très-distinctement à travers la brume légère. +Ils paraissaient être une centaine; à leurs longues lances, à leurs têtes +emplumées, à leurs corps demi-nus, je reconnus, au premier coup d'oeil, +des Indiens. + +Je ne cherchai pas à en savoir davantage: je m'élançai vers le camp de +toute la vitesse de mes jambes. Je vis, de l'autre côté, les cavaliers qui +galopaient parallèlement. En arrivant à la source, je trouvai les +chasseurs, pris au dépourvu, et s'élançant sur leurs selles. Séguin et +quelques autres étaient allés au bord de la crevasse, et regardaient d'un +autre côté. Il n'y avait plus à penser à une retraite immédiate pour +éviter d'être vus, car l'ennemi, à la faveur du crépuscule, avait déjà pu +reconnaître la force de notre troupe. + +Quoique les deux bandes ne fussent séparées que par une distance de trois +cents yards, elles avaient à parcourir au moins vingt milles avant de +pouvoir se rencontrer. En conséquence, Séguin et les chasseurs avaient le +temps de se reconnaître. Il fut donc résolu qu'on resterait où l'on était, +jusqu'à ce qu'on pût savoir à qui nous avions affaire. Les Indiens avaient +fait halte de l'autre côté, en face de nous, et restaient en selle, +cherchant à percer la distance. Ils semblaient surpris de cette rencontre. +L'aube n'était pas encore assez claire pour qu'ils pussent distinguer qui +nous étions. Bientôt le jour se fit: nos vêtements, nos équipages nous +firent reconnaître, et un cri sauvage, le cri de guerre des Navajoes, +traversa l'abîme. + +--C'est la bande de Dacoma! cria une voix. Ils ont pris le mauvais côté de +la crevasse. + +--Non, cria un autre; ils ne sont pas assez nombreux pour que ce soit la +bande de Dacoma. Ils ne sont pas plus d'une centaine. + +--L'eau a peut-être emporté le reste,--suggéra celui qui avait parlé le +premier. + +--Wagh! comment auraient-ils pu manquer notre piste qui est aussi claire +qu'une voie de wagons? Ça ne peut pas être eux. + +--Qui donc, alors? Ce sont des Navagh: je les reconnaîtrais les yeux +fermés. + +--C'est la bande du premier chef, dit Rubé, qui arrivait en ce moment. +Regardez, là-bas, le vieux gredin lui-même sur son cheval moucheté. + +--Vous croyez que ce sont eux, Rubé? demanda Séguin. + +--Sûr et certain, cap'n. + +--Mais où est le reste de la bande? Ils ne sont pas tous là. + +--Ils ne sont pas loin, pour sûr. St! st! je les entends qui viennent. + +--Là-bas, une masse! Regardez camarades, regardez! + +A travers le brouillard qui commençait à s'élever, nous voyions s'avancer +un corps nombreux et épais de cavaliers. Ils accouraient en criant, en +hurlant, comme s'ils eussent conduit un troupeau de bétail. En effet, +quand le brouillard se fut dissipé, nous vîmes une grande quantité de +chevaux, de bêtes à cornes et des moutons, couvrant la plaine à une grande +distance. Derrière venaient les Indiens à cheval, qui galopaient çà et là, +pressant les animaux avec leurs lances et les poussant en avant. + +--Seigneur Dieu! en voilà un butin! s'écria un des chasseurs. + +--Oui, les gaillards ont fait quelque chose, eux, dans leur expédition. +Nous, nous revenons les mains vides comme nous sommes partis. Wagh! + +Jusqu'à ce moment, j'avais été occupé à harnacher mon cheval, et +j'arrivais alors. Mes yeux ne se portèrent ni sur les Indiens ni sur les +bestiaux capturés. Autre chose attirait mes regards, et le sang me +refluait au coeur. Loin, en arrière de la troupe qui s'avançait, un petit +groupe séparé se montrait. Les vêtements légers flottant au vent +indiquaient que ce n'étaient pas des indiens. C'étaient des femmes +captives! Il paraissait y en avoir environ une vingtaine, mais je +m'inquiétai peu de leur nombre. Je vis qu'elles étaient à cheval et que +chacune d'elles était gardée par un Indien également à cheval. Le coeur +palpitant, je les regardai attentivement l'une après l'autre; mais la +distance était trop grande pour distinguer les traits. Je me tournai vers +notre chef. Il avait l'oeil appliqué à sa lunette. Je le vis tressaillir; +ses joues devinrent pâles, ses lèvres s'agitèrent convulsivement, et la +lunette tomba de ses mains sur le sol. Il s'affaissa sur lui-même d'un +air égaré en s'écriant: + +--Mon Dieu! mon Dieu! vous m'avez encore frappé! + +Je ramassai la lunette pour m'assurer de la vérité. Mais je n'eus pas +besoin de m'en servir. Au moment où je me relevais, un animal qui courait +le long du bord opposé frappa mes yeux. + +C'était mon chien Alp! je portai la lunette à mes yeux, et un instant +après, je reconnaissais la figure de ma bien-aimée. Elle me paraissait si +rapprochée que je pus à peine m'empêcher de l'appeler. Je distinguais ses +beaux traits couverts de pâleur, ses joues baignées de larmes, sa riche +chevelure dorée qui pendait, dénouée, sur ses épaules, tombant jusque sur +le cou de son cheval. Elle était couverte d'un _sérapé_. Un jeune Indien +marchait à côté d'elle, monté sur un magnifique étalon, et vêtu d'un +uniforme de hussard mexicain. Je ne regardais qu'elle et cependant du même +coup d'oeil j'aperçus sa mère au milieu des captives placées derrière. + +Le troupeau des chevaux et des bestiaux passa, et les femmes, accompagnées +de leurs gardes, arrivèrent en face de nous. Les captives furent laissées +en arrière dans la prairie, pendant que les guerriers s'avançaient pour +rejoindre ceux de leurs camarades qui s'étaient arrêtés sur le bord de la +barranca. Il était alors grand jour. Le brouillard s'était dissipé, et les +deux troupes ennemies s'observaient d'un bord à l'autre de l'abîme. + + + +XLII + + +NOUVELLES DOULEURS. + +C'était une singulière rencontre. Là se trouvaient en présence deux +troupes d'ennemis acharnés, revenant chacune du pays de l'autre, chargée +de butin, et emmenant des prisonniers! Elles se rencontraient à moitié +chemin; elles se voyaient, à portée de mousquet, animées des sentiments +les plus violents d'hostilité, et cependant un combat était impossible, à +moins que les deux partis ne franchissent un espace de près de vingt +milles. D'un côté, les Navajoes, dont la physionomie exprimait une +consternation profonde, car les guerriers avaient reconnu leurs enfants; +de l'autre, les chasseurs de scalps, dont la plupart pouvaient +reconnaître, parmi les captives de l'ennemi, une femme, une soeur, ou une +fille. + +Chaque parti jetait sur l'autre des regards empreints de fureur et de +vengeance. S'ils se fussent rencontrés en pleine prairie, ils auraient +combattu jusqu'à la mort. Il semblait que la main de Dieu eût placé entre +eux une barrière pour empêcher l'effusion du sang et prévenir une bataille +à laquelle la largeur de l'abîme était le seul obstacle. Ma plume est +impuissante à rendre les sentiments qui m'agitèrent à ce moment. Je me +souviens seulement que je sentis mon courage et ma vigueur corporelle se +doubler instantanément. Jusque-là, je n'avais été que spectateur à peu +près passif des événements de l'expédition. Je n'avais été excité par +aucun élan de mon propre coeur; mais maintenant je me sentais animé de +toute l'énergie du désespoir. + +Une pensée me vint, et je courus vers les chasseurs pour la leur +communiquer. Séguin commençait à se remettre du coup terrible qui venait +de le frapper. Les chasseurs avaient appris la cause de son accablement +extraordinaire, et l'entouraient; quelques-uns cherchaient à le consoler. +Peu d'entre eux connaissaient les affaires de famille de leur chef, mais +ils avaient entendu parler de ses anciens malheurs; la perte de sa mine, +la ruine de sa propriété, la captivité de sa fille. Quand ils surent que, +parmi les prisonniers de l'ennemi, se trouvaient sa femme et sa seconde +fille, ces coeurs durs eux-mêmes furent émus de pitié au spectacle d'une +telle infortune. Des exclamations sympathiques se firent entendre, et tous +exprimèrent la résolution de mourir ou de reprendre les captives. C'était +dans l'intention d'exciter cette détermination que je m'étais porté vers +le groupe. Je voulais, au prix de toute ma fortune, proposer des +récompenses au dévouement et au courage; mais voyant que des motifs plus +nobles avaient provoqué ce que je voulais obtenir, je gardai le silence. +Séguin parut touché du dévouement de ses camarades, et fit preuve de son +énergie accoutumée. Les hommes s'assemblèrent pour donner leurs avis et +écouter ses instructions. Garey prit le premier la parole: + +--Nous pouvons en venir à bout, cap'n, même corps à corps; ils ne sont pas +plus de deux cents. + +--Juste cent quatre-vingt-seize, dit un chasseur, sans compter les femmes. +J'ai fait le calcul; c'est le nombre exact. + +--Eh bien, continua Garey, nous valons un peu mieux qu'eux sous le rapport +du courage, je suppose, et nous rétablirons l'équilibre du nombre avec nos +rifles. Je n'ai jamais craint les Indiens à deux contre un, et même +quelque chose de plus, si vous voulez. + +--Regarde le terrain, Bill! c'est tout plaine. Qu'est-ce que nous aurons +après la première décharge' Ils auront l'avantage avec leurs arcs et leurs +lances. Wagh! ils nous embrocheront comme des poulets. + +--Je ne dis pas qu'il faut les attaquer sur la prairie. Nous pouvons les +suivre jusque dans les montagnes, et nous battre au milieu des rochers. +Voilà ce que je propose. + +--Oui. Ils ne peuvent pas nous échapper à la course avec tous ces +troupeaux, c'est certain. + +--Ils n'ont pas la moindre intention de fuir. Ils désirent bien plutôt en +venir aux coups. + +--C'est justement ce qu'il nous faut, dit Garey; rien ne nous empêche +d'aller là-bas, et de livrer bataille quand la position sera favorable. + +Le trappeur, en disant ces mots, montrait le pied des Mimbres, à environ +dix milles à l'est. + +--Ils pourront bien attendre qu'ils soient encore plus en nombre. La +principale troupe est plus nombreuse encore que celle-là. Elle comptait au +moins quatre cents hommes quand ils ont passé le Pinon. + +--Rubé, où le reste peut-il être? demanda Séguin; je découvre d'ici +jusqu'à la mine; ils ne sont pas dans la plaine! + +--Il ne doit pas y en avoir par ici, cap'n. Nous avons un peu de chance de +ce côté; le vieux fou a envoyé une partie de sa bande par l'autre route, +sur une fausse piste, probablement. + +--Et qui vous fait penser qu'ils ont pris par l'autre route? + +--Voici, cap'n; la raison est toute simple: s'il y en avait d'autres après +eux, nous aurions vu quelques-uns de ces moricauds de l'autre côté, courir +en arrière pour les presser d'arriver; comprenez-vous? Or, il n'y en a pas +un seul qui ait bougé. + +--Vous avez raison, Rubé, répondit Séguin, encouragé par la probabilité de +cette assertion. Quel est votre avis? continua-t-il en s'adressant au +vieux trappeur, aux conseils duquel il avait l'habitude de recourir dans +les cas difficiles. + +--Ma foi, cap'n, c'est un cas qui a besoin d'être examiné. Je n'ai encore +rien trouvé qui me satisfasse, jusqu'à présent. Si vous voulez me donner +une couple de minutes, je tâcherai de vous répondre du mieux que je +pourrai. + +--Très-bien; nous attendrons votre avis. Camarades, visitez vos armes, et +voyez à les mettre en bon état. + +Pendant cette consultation, qui avait pris quelques secondes, l'ennemi +paraissait occupé de la même manière, de l'autre côté. Les Indiens +s'étaient réunis autour de leur chef, et on pouvait voir, à leurs gestes, +qu'ils délibéraient sur un plan d'action. En découvrant entre nos mains +les enfants de leurs principaux guerriers, ils avaient été frappés de +consternation. Ce qu'ils voyaient leur inspirait les plus terribles +appréhensions sur ce qu'ils ne voyaient pas. A leur retour d'une +expédition heureuse, chargée de butin et pleins d'idées de fêtes et de +triomphes, ils s'apercevaient tout à coup qu'ils avaient été pris dans +leur propre piège. Il était clair pour eux que nous avions pénétré dans la +ville. Naturellement, ils devaient penser que nous avions pillé et brûlé +leurs maisons, massacré leurs femmes et leurs enfants. Ils ne pouvaient +s'imaginer autre chose; c'était ainsi qu'ils avaient agi eux-mêmes, et ils +jugeaient notre conduite d'après la leur. De plus, ils nous voyaient assez +nombreux pour défendre, tout au moins contre eux, ce que nous avions pris; +ils savaient bien qu'avec leurs armes à feu, les chasseurs de scalps +avaient l'avantage sur eux tant qu'il n'y avait pas une trop forte +disproportion dans le nombre. Ils avaient donc besoin, tout aussi bien que +nous, de délibérer, et nous comprîmes qu'il se passerait quelque temps +avant qu'ils en vinssent aux actes. Leur embarras n'était pas moindre que +le nôtre. + +Les chasseurs, obéissant aux ordres de Séguin, gardaient le silence, +attendant que Rubé donnât son avis. Le vieux trappeur se tenait à part, +appuyé sur son rifle, ses deux mains contournant l'extrémité du canon. Il +avait ôté le bouchon, et regardait dans l'intérieur du fusil, comme s'il +eût consulté un oracle au fond de l'étroit cylindre. C'était une des +manies de Rubé, et ceux qui connaissaient cette habitude l'observaient en +souriant. Après quelques minutes de réflexions silencieuses, l'oracle +parut avoir fourni la réponse; et Rubé, remettant le bouchon à sa place, +s'avança lentement vers le chef. + +--Billy a raison, cap'n. S'il faut nous battre avec ces Indiens, +arrangeons-nous pour que l'affaire ait lieu au milieu des rochers ou des +bois. Ils nous abîmeraient dans la prairie, c'est sûr. Maintenant, il y a +deux choses: s'ils viennent sur nous, notre terrain est là-bas (l'orateur +indiquait le contrefort des Mimbres); si, au contraire, nous sommes +obligés de les suivre, ça nous sera aussi facile que d'abattre un arbre; +ils ne nous échapperont pas. + +--Mais comment ferez-vous pour les provisions dans ce cas? Nous ne pouvons +pas traverser le désert sans cela. + +--Pour ça, capitaine, il n'y a pas la plus petite difficulté. Dans une +prairie sèche, comme il y en a par là, j'empoignerais toute cette +cavalcade aussi aisément qu'un troupeau de buffles, et nous en aurons +notre bonne part, je m'en vante. Mais il y a quelque chose de pire que +tout cela et que l'Enfant flaire d'ici. + +--Quoi? + +--J'ai peur que nous ne tombions sur la bande de Dacoma, +en retournant en arrière; voilà de quoi j'ai peur. + +--C'est vrai; ce n'est que trop probable. + +--C'est sûr; à moins qu'ils n'aient été tous noyés dans le _cañon_, et je +ne le crois pas. Ils connaissent trop bien le passage. + +La probabilité de voir la troupe de Dacoma se joindre à celle du premier +chef, nous frappa tous, et répandit un voile de découragement sur toutes +les figures. Cette troupe était certainement à notre poursuite, et devait +bientôt nous rattraper. + +--Maintenant, cap'n continua le trappeur, je vous ai dit ce que je pensais +de la chose si nous étions disposés à nous battre. Mais j'ai comme une +idée que nous pourrons délivrer les femmes sans brûler une amorce. + +--Comment? comment? demandèrent vivement le chef et les autres. + +--Voici le moyen, reprit le trappeur qui, me faisait bouillir par la +prolixité de son style, vous voyez bien ces Indiens qui sont de l'autre +côté de la crevasse? + +--Oui, oui, répondit vivement Séguin. + +--Très-bien; vous voyez maintenant ceux qui sont ici et le trappeur +montrait nos captifs. + +--Oui! oui! + +--Eh bien, ceux que vous voyez là-bas, quoique leur peau soit rouge comme +du cuivre, ont pour leurs enfants la même tendresse que s'ils étaient +chrétiens. Ils les mangent de temps en temps, c'est vrai, mais ils ont +pour cela des motifs de religion que nous ne comprenons pas trop, je +l'avoue. + +--Et que voulez-vous que nous fassions? + +--Que nous hissions un chiffon blanc, et que nous offrions un échange de +prisonniers. Ils comprendront cela, et entreront en arrangement, j'en suis +sûr. Cette jolie petite fille aux longs cheveux est la fille du premier +chef, et les autres appartiennent aux principaux de la tribu; je les ai +choisies à bonne enseigne. En outre, nous avons ici Dacoma et la jeune +reine. Ils doivent s'en mordre les ongles jusqu'au sang de les voir entre +nos mains. Vous pourrez leur rendre le chef, et négocier pour la reine le +mieux que vous pourrez. + +--Je suivrai votre avis, s'écria Séguin l'oeil brillant de l'espoir de +réussir dans cette négociation. + +--Il n'y a pas de temps à perdre alors, cap'n. Si les hommes de Dacoma se +montrent, tout ce que je vous ai dit ne vaudra pas la peau d'un rat des +sables. + +--Nous ne perdrons pas un instant. + +Et Séguin donna des ordres pour que le signe de paix fût arboré. + +--Il serait bon avant tout, cap'n, de leur montrer en plein tout ce que +nous avons à eux. Ils n'ont pas vu Dacoma encore, ni la reine, qui sont là +derrière les buissons. + +--C'est juste, répondit Séguin, camarades, amenez-les captifs au bord de +la barranca. Amenez le chef Navajo. Amenez la... amenez ma fille. + +Les hommes s'empressèrent d'obéir à cet ordre, et peu d'instants après les +enfants captifs, Dacoma et la reine des mystères furent placés au bord de +l'abîme. Les _sérapés_ qui les enveloppaient furent retirés, et ils +restèrent exposés dans leurs costumes habituels aux Indiens. Dacoma avait +encore son casque, et la reine était reconnaissable à sa tunique richement +ornée de plumes. Ils furent immédiatement reconnus. Un cri d'une +expression singulière sortit de la poitrine des Navajoes à l'aspect de ces +nouveaux témoignages de leur déconfiture. + +Les guerriers brandirent leur lances et les enfoncèrent sur le sol avec +une indignation impuissante. Quelques-uns tirèrent des scalps de leur +ceinture, les placèrent sur la pointe de leurs lances et les secouèrent +devant nous au-dessus de l'abîme. Ils crurent que la bande de Dacoma avait +été détruite; que leurs femmes et leurs enfants avaient été égorgés, et +ils éclatèrent en imprécations mêlées de cris et de gestes violents. En +même temps, un mouvement se fit remarquer parmi les principaux guerriers. +Ils se consultaient. Leur délibération terminée, quelques-uns se +dirigèrent au galop vers les femmes captives qu'on avait laissées en +arrière dans la plaine. + +--Grand Dieu! m'écriai-je, frappé d'une idée horrible, ils vont les +égorger! Vite, vite, le drapeaux de paix! + +Mais avant que la bannière fût attachée au bâton, les femmes mexicaines +étaient descendues de cheval, leurs rebozos étaient enlevés, et on les +conduisait vers le précipice. C'était dans le simple but de prendre une +revanche, de montrer leurs prisonniers; car il était évident que les +sauvages savaient avoir parmi leurs captives la femme et la fille de notre +chef. Elles furent placées en évidence, en avant de toutes les autres, sur +le bord même de la barranca. + + + +XLIII + + +LE DRAPEAU DE TRÊVE. + +Ils auraient pu s'épargner cette peine; notre agonie était assez grande +déjà. Mais, néanmoins, la scène qui suivit renouvela toutes nos douleurs. +Jusqu'à ce moment nous n'avions pas été reconnus par les êtres chéris qui +étaient si près de nous. La distance était trop grande pour l'oeil nu, et +nos figures hâlées, nos habits souillés par la route, constituaient un +véritable déguisement. Mais l'amour a l'intelligence prompte et la vue +perçante; les yeux de ma bien-aimée se portèrent sur moi; je la vis +tressaillir et se jeter en avant, j'entendis son cri de désespoir; elle +tendit ses deux bras blancs comme la neige et s'affaissa sur le rocher, +privée de connaissance. Au même instant, madame Séguin reconnaissait son +mari et l'appelait par son nom. Séguin lui répondait d'une voix forte, lui +adressait des encouragements, et l'engageait à rester calme et +silencieuse. Plusieurs autres femmes, toutes jeunes et jolies, avaient +reconnu leurs frères, leurs fiancés, et il s'ensuivit une scène +déchirante. + +Mes yeux restaient fixés sur Zoé. Elle reprenait ses sens; le sauvage, +vêtu en hussard, était descendu de cheval; il la prenait dans ses bras et +l'emmenait dans la prairie. Je les suivais d'un regard impuissant. Cet +Indien lui rendait les soins les plus tendres; et j'en étais presque +reconnaissant, bien que je reconnusse que ces attentions étaient dictées +par l'amour. Peu d'instants après, elle se redressa sur ses pieds et +revint en courant vers la barranca. J'entendis mon nom prononcé; je lui +renvoyai le sien; mais, à ce moment, la mère et la fille furent entourées +par leurs gardiens, et entraînées en arrière. Pendant ce temps, le drapeau +blanc avait été préparé. Séguin s'était placé devant nous, et le tenait +élevé. Nous gardions le silence, attendant la réponse avec anxiété. Il y +eut un mouvement parmi les Indiens rassemblés. Nous entendions leurs voix: +ils parlaient avec animation, et nous vîmes qu'il se préparait quelque +chose au milieu d'eux. Immédiatement, un homme grand et de belle apparence +perça la foule, tenant dans la main gauche un objet blanc: c'était une +peau de faon tannée. Dans sa main droite il avait une lance. Il plaça la +peau de faon sur le fer de la lance et s'avança en l'élevant. C'était la +réponse à notre signal de paix. + +--Silence, camarades! s'écria Séguin s'adressant aux chasseurs. Puis, +élevant la voix, il s'exprima ainsi en langue indienne: + +--Navajoes! vous savez qui nous sommes. Nous avons traversé votre pays et +visité votre principale ville. Notre but était de retrouver nos parents, +qui étaient captifs chez vous. Nous en avons retrouvé quelques-uns; mais +il y en a beaucoup que nous n'avons pu découvrir. Pour que ceux-là nous +fussent rendus plus tard, nous avons pris des otages, vous le voyez. Nous +aurions pu en prendre davantage, mais nous nous sommes contentés de +ceux-ci. Nous n'avons pas brûlé votre ville: nous avons respecté la vie de +vos femmes, de vos filles, de vos enfants. A l'exception de ces +prisonniers, vous trouverez tous les autres comme vous les avez laissés. + +Un murmure circula dans les rangs des Indiens. C'était un murmure de +satisfaction. Ils étaient dans la persuasion que leur ville était +détruite, leurs femmes massacrées, et les paroles de Séguin produisirent +sur eux une profonde sensation. Nous entendîmes de joyeuses exclamations +et les phrases de félicitations que les guerriers échangeaient. Le silence +se rétablit; Séguin continua: + +--Nous voyons que vous avez été dans notre pays. Vous avez, comme nous, +fait des prisonniers. Vous êtes des hommes rouges. Les hommes rouges +aiment leurs proches comme le font les hommes blancs. Nous savons cela, et +c'est pour cette raison que j'ai élevé la bannière de la paix, afin que +nous puissions nous rendre mutuellement nos prisonniers. Cela sera +agréable au Grand-Esprit, et nous sera agréable à tous en même temps. Ceux +que vous avez pris sont ce qu'il y a de plus cher au monde pour nous, et +ceux que nous avons en notre possession vous sont également chers. +Navajoes! j'ai dit. J'attends votre réponse. + +Quand Séguin eut fini, les guerriers se rassemblèrent autour du grand +chef, nous les vîmes engagés dans un débat très-animé. Il y avait +évidemment deux opinions contraires; mais le débat fut bientôt terminé, et +le grand chef, s'avançant, donna quelques ordres à celui qui tenait le +drapeau. Celui-ci, d'une voix forte, répondit à Séguin en ces termes: + +--Chef blanc, tu as bien parlé, et tes paroles ont été pesées par nos +guerriers. Ce que tu demandes est juste et bon. L'échange de nos +prisonniers sera agréable au Grand-Esprit et nous satisfera tous. Mais +comment pouvons-nous savoir si tes paroles sont vraies? Tu dis que vous +n'avez pas brûlé notre ville et que vous avez épargné nos femmes et nos +enfants. Comment saurons-nous si cela est la vérité? Notre ville est loin; +nos femmes aussi, si elles sont encore vivantes. Nous ne pouvons pas les +interroger. Nous n'avons que ta parole; cela n'est pas assez. + +Séguin avait prévu les difficultés, et il ordonna qu'un de ses +prisonniers, un jeune garçon très-éveillé, fut amené en avant. Le jeune +sauvage se montra un instant après auprès de lui. + +--Interrogez-le! s'écria-t-il en le montrant à son interlocuteur. + +--Et pourquoi n'adresserions-nous pas nos questions à notre frère, le chef +Dacoma? Ce garçon est jeune, il peut ne pas nous comprendre. Nous en +croirons mieux la parole du chef. + +--Dacoma n'était pas avec nous dans la ville. Il ignore ce qui s'y est +passé. + +--Que Dacoma le dise, alors. + +--Mon frère a tort de se méfier ainsi, répondit Séguin mais il aura la +réponse de Dacoma. Et il adressa quelques mots au chef Navajo qui était +assis sur la terre auprès de lui. + +La question fut faite directement à Dacoma par l'Indien qui était de +l'autre côté. Le fier guerrier, qui semblait exaspéré par la situation +humiliante dans laquelle il se trouvait, répondit négativement par un +geste brusque de la main et une courte exclamation. + +--Maintenant, frère, continua Séguin,--vous voyez que j'ai dit la vérité. +Questionnez maintenant ce garçon sur ce que je vous ai avancé. + +On demanda au jeune Indien si nous avions brûlé la ville et si nous avions +fait du mal aux femmes et aux enfants. Aux deux questions, il répondit +négativement. + +--Eh bien, dit Séguin, mon frère est-il satisfait? + +Un temps assez long se passa sans qu'il fut fait de réponse. Les guerriers +se rassemblèrent de nouveau en conseil et se mirent à gesticuler avec +violence et rapidité. Nous comprimes qu'il y avait un parti opposé à la +paix, et qui poussait à tenter la fortune de la guerre. Ce parti était +composé des jeunes guerriers; et je remarquai que l'Indien costumé en +hussard qui, comme Rubé me l'apprit, était le fils du grand chef, +paraissait être le principal meneur de ceux-là. Si le grand chef n'eût pas +été aussi vivement intéressé au résultat des négociations, les conseils +belliqueux l'auraient emporté, car les guerriers savaient que ce serait +pour eux une honte parmi les tribus environnantes de revenir sans +prisonniers. De plus, il y en avait plusieurs parmi eux qui avaient un +autre motif pour les retenir; ils avaient jeté les yeux sur les filles du +Del-Norte et lei avaient trouvées belles. Mais l'avis des anciens prévalut +enfin, et l'orateur reprit: + +--Les guerriers Navajoes ont réfléchi sur ce qu'ils ont entendu. Ils +pensent que le chef blanc a dit la vérité; et ils consentent à l'échange +des prisonniers. Pour que les choses se passent d'une manière convenable, +ils proposent que vingt guerriers soient choisis de chaque côté; que ces +guerriers laissent, en présence de tous, leurs armes sur la prairie; +qu'ils conduisent les captifs à l'extrémité de la barranca, du côté de la +mine, et que là, ils débattent les conditions de l'échange. Que tous les +autres, des deux côtés, restent où ils sont jusqu'à ce que les guerriers +sans armes soient revenus avec les prisonniers échangés; alors les +drapeaux blancs seront abattus, et les deux camps seront libres de tout +engagement. Telles sont les paroles des guerriers Navajoes. + +Séguin dut prendre le temps de réfléchir avant de répondre à cette +proposition. Elle paraissait assez avantageuse, mais il y avait dans ses +termes quelque chose qui nous faisait soupçonner un dessein caché. La +dernière phrase indiquait chez l'ennemi l'intention formelle d'essayer de +reprendre les captifs qui allaient nous être rendus; mais nous nous +inquiétions peu de cela, pourvu que nous pussions les avoir une fois avec +nous, du même côté de la barranca. La proposition de faire conduire les +prisonniers au lieu de l'échange, par des hommes désarmés, était +très-raisonnable, et le chiffre indiqué, vingt de chaque côté, constituait +un nombre suffisant. Mais Séguin comprit très-bien comment les Navajoes +interprétaient le mot _désarmé_. En conséquence, plusieurs des chasseurs +reçurent à voix basse l'avis de se retirer derrière les buissons et de +cacher couteaux et pistolets sous leurs blouses de chasse. Nous crûmes +apercevoir une manoeuvre semblable de l'autre côté, et voir les Indiens +cacher de même leur tomahawks. Nous ne pouvions faire aucune objection aux +conditions proposées, et comme Séguin sentait qu'il n'y avait pas de temps +à perdre, il se hâta de les accepter. + +Aussitôt que cela eut été annoncé aux Navajoes, vingt hommes, déjà +désignés sans doute, s'avancèrent au milieu de la prairie, plantèrent +leurs arcs, leurs carquois et leurs boucliers. Nous ne vîmes point de +tomahawks, et nous comprîmes que chaque Navajo avait gardé cette arme. Il +ne leur avait pas été difficile de les cacher sur eux, car la plupart +portaient des vêtements civilisés, enlevés dans le pillage des +établissements et des fermes. Nous nous en inquiétions peu, étant armés +nous-mêmes. Nous remarquâmes que tous les hommes ainsi choisis étaient +d'une force peu commune. C'étaient les principaux guerriers de la tribu. +Nous fîmes nos choix en conséquence. El-Sol, Garey, Rubé, le toréador +Sanchez en étaient; Séguin et moi également. La plupart des trappeurs et +quelques Indiens Delawares complétèrent le nombre. + +Les vingt hommes désignés se dirigèrent vers la prairie, comme les +Navajoès avaient fait, et déposèrent leurs rifles en présence de l'ennemi. +Nous plaçâmes nos captifs sur des chevaux et sur des mules, et nous les +disposâmes pour le départ. La reine et les jeunes filles mexicaines furent +réunies aux prisonniers. C'était un coup de tactique de la part de Séguin. +Il savait que nous avions assez de captifs pour faire l'échange tête +contre tête, sans ces dernières; mais il comprenait et nous comprenions +comme lui, que laisser la reine en arrière, ce serait rompre la +Négociation et, peut-être, en rendre la reprise impossible. Il avait +résolu en conséquence de l'emmener et de négocier le plus habilement +possible, en ce qui la concernait, sur le terrain de la conférence. S'il +ne réussissait pas, il en appellerait aux armes et il nous savait bien +préparés à cet événement. Les deux détachements furent prêts enfin et +s'avancèrent parallèlement de chaque côté de la barranca. Les corps +principaux restèrent en observation, échangeant d'un bord â l'autre de +l'abîme des regards de haine et de défiance. Pas un mouvement ne pouvait +être tenté sans être immédiatement aperçu, car les deux plaines, séparées +par la barranca, faisaient partie du même plateau horizontal. Un seul +cavalier, s'éloignant d'une des deux troupes, aurait été vu par les hommes +de l'autre pendant une distance de plusieurs milles. Les bannières +pacifiques flottaient toujours en l'air, les lances qui les portaient +fichées en terre; mais chacune des deux bandes ennemies tenait ses chevaux +sellés et bridés, prêts à être montés au premier mouvement suspect. + + + +XLIV + + +UN TRAITÉ ORAGEUX. + +Dans la barranca même se trouvait la mine. Les puits d'extraction +laborieusement creusés dans le roc, de chaque coté, semblaient autant de +caves. Un petit ruisseau partageait la ravine en deux et se frayait +difficilement un chemin à travers les roches qui avaient roulé au fond. +Sur le bord du ruisseau, on voyait quelques vieilles constructions +enfumées, et des cabanes de mineurs en ruine; la plupart étaient +effondrées et croulantes de vétusté. Le terrain, tout autour, était +obstrué, rendu presque impraticable par les ronces, les mezcals et les +cactus; toutes plantes vigoureuses, touffues et épineuses. En approchant +de ce point, les routes, de chaque côté de la barranca, s'abaissaient par +une pente rapide et convergeaient jusqu'à leur rencontre au milieu des +décombres. Les deux détachements s'arrêtèrent en vue des masures et +échangèrent des signaux. + +Après quelques pourparlers, les Navajoes proposèrent que les captifs +resteraient sur le sommet des deux rives, sous la garde de deux hommes; +les autres, dix-huit de chaque côté, devant descendre au fond de la +barranca, se réunir au milieu des maisons, et après avoir fumé le calumet, +déterminer les conditions de l'échange. Cette proposition ne plaisait ni à +Séguin ni à moi. Nous comprenions qu'en cas de rupture de négociations (et +cette rupture nous paraissait plus que probable) notre victoire même, en +supposant que nous la remportions, ne nous servirait de rien. Avant que +nous pussions rejoindre les prisonnières des Navajoes, en haut de la +ravine, les deux gardiens les auraient emmenées, et, nous frémissions rien +que d'y penser, les auraient peut-être égorgées sur place! C'était une +horrible supposition, mais elle n'avait rien d'exagéré. Nous comprenions, +en outre, que la cérémonie du calumet nous ferait perdre encore du temps; +et nous étions dans des transes continuelles au sujet de la bande de +Dacoma qui, évidemment, ne devait pas être loin. Mais l'ennemi s'obstinait +dans sa proposition. Impossible de formuler nos objections sans dévoiler +notre arrière-pensée; force nous fut donc d'accepter. + +Nous mîmes pied à terre, laissant nos chevaux à la garde des hommes qui +surveillaient les prisonniers et, descendant au fond de la ravine, nous +nous trouvâmes face à face avec les guerriers navajoès. C'étaient dix-huit +hommes choisis: grands, musculeux, larges des épaules, avec des +physionomies rusées et farouches. On ne voyait pas un sourire sur toutes +ces figures, et menteuse eût été la bouche qui aurait essayé d'en grimacer +un. Leurs coeurs débordaient de haine et leurs regards étaient chargés de +vengeance. Pendant un moment, les deux partis s'observèrent en silence. Ce +n'étaient point des ennemis ordinaires; ce n'était point une hostilité +ordinaire qui animait ces hommes, depuis des années, les uns contre les +autres; ce n'était point un motif ordinaire qui les amenait pour la +première fois à s'aborder autrement que les armes à la main. Cette +attitude pacifique leur était imposée, aux uns comme aux autres, et +c'était entre eux quelque chose comme la trêve qui s'établit entre le lion +et le tigre, lorsqu'ils se rencontrent dans la même avenue d'une forêt +touffue, et s'arrêtent en se mesurant du regard. La convention relative +aux armes avait été observée des deux côtés de la même manière, et chacun +le savait. Les manches des tomahawks, les poignées des couteaux et les +crosses brillantes des pistolets étaient à peine dissimulés sous les +vêtements. D'un côté comme de l'autre, on avait fait peu d'efforts pour +les cacher. Enfin la _reconnaissance_ mutuelle fut terminée, et l'on +entama la question. On chercha inutilement une place libre de buissons et +de ruines, assez large pour nous réunir assis et fumer le calumet. Séguin +indiqua une des maisons, une construction en adobé, qui était dans un état +de conservation supportable, et on y entra pour l'examiner. C'était un +bâtiment qui avait servi de fonderie; des trucks brisés et divers +ustensiles gisaient sur le sol. Il n'y avait qu'une seule pièce, pas +très-grande, avec un brasero rempli de scories et de cendres froides au +milieu. Deux hommes furent chargés d'allumer du feu sur le brasero; les +autres prirent place sur les trucks et sur les masses de roche quartzeuse +disséminées dans la pièce. + +Au moment ou j'allais m'asseoir, j'entendis derrière moi un hurlement +plaintif qui se termina par un aboiement. Je me retournai, c'était Alp, +c'était mon chien. L'animal, dans la frénésie de sa joie, se jeta sur moi +à plusieurs reprises, m'enlaçant de ses pattes, et il se passa quelque +temps avant que je parvinsse à le calmer et à prendre place. Nous nous +trouvâmes enfin tous installés chaque côté du feu, de chaque groupe +formant un arc de cercle et faisant face à l'autre. + +Une lourde porte pendait encore sur ses gonds; mais comme il n'y avait +point de fenêtres dans la pièce, on dut la laisser ouverte. Bientôt le feu +brilla; le calumet de pierre, rempli de _kimkinik_ et allumé, circula de +bouche en bouche au milieu du plus profond silence. Nous remarquâmes que +chacun des Indiens, contrairement à l'habitude qui consiste à aspirer une +bouffée ou deux, fumait longtemps et lentement. L'intention de traîner la +cérémonie en longueur était évidente. Ces délais nous mettaient au +supplice, Séguin et moi. Arrivé aux chasseurs, le calumet circula +rapidement. Ces préliminaires, soi-disant pacifiques, terminés, on entama +la négociation. Dès les premiers mots, je vis poindre un danger. Les +Navajoes, et surtout les jeunes guerriers, affectaient un air bravache et +une attitude provocante que les chasseurs n'étaient pas d'humeur à pouvoir +supporter longtemps, et ils ne l'eussent pas supporté un seul instant, +n'eût été la circonstance particulière où leur chef se trouvait placé. Par +égard pour lui, ils faisaient tous leurs efforts pour se contenir, mais il +était clair qu'il ne faudrait qu'une étincelle pour allumer l'incendie. + +La première question à débattre portait sur le nombre de prisonniers. +L'ennemi en avait dix-neuf; tandis que nous, sans compter la reine et les +jeunes filles mexicaines, nous en avions vingt et un. L'avantage était de +notre côté; mais à notre grande surprise, les Indiens, s'appuyant sur ce +que la plupart de leurs captifs étaient des femmes, tandis que le plus +grand nombre des nôtres n'étaient que des enfants, élevèrent la prétention +de faire l'échange sur le pied de deux des nôtres pour un des leurs. +Séguin répondit que nous ne pouvions accepter une pareille absurdité; mais +que, comme il ne voulait conserver aucun prisonnier, il donnerait nos +vingt et un pour les dix-neuf. + +--Vingt et un! s'écria un des guerriers; qu'est-ce que c'est? Vous en avez +vingt-sept. Nous les avons comptés sur la rive. + +--Six de celles que vous avez comptées nous appartiennent. Ce sont des +blanches et des Mexicaines. + +--Six blanches! répliqua le sauvage, il n'y en a que cinq. Quelle est donc +la sixième? C'est peut-être notre reine? Elle est blanche de teint; et le +chef pâle l'aura prise pour un visage pâle. + +--Hal ha! ha! firent les sauvages éclatant de rire, notre reine, un visage +pâle! Ha! ha! ha! + +--Votre reine, dit Séguin d'un ton solennel, votre reine, comme vous +l'appelez, est ma fille. + +--Ha! ha! ha! hurlèrent-ils de nouveau en choeur et d'un air méprisant: +--Sa fille! Ha! ha! ha! + +Et la chambre retentit de leurs rires de démons. + +--Oui, ajouta-t-il d'une voix forte, mais tremblante d'émotion, car il +voyait la tournure que les choses allaient prendre. Oui, c'est ma fille! + +--Et comment cela peut-il être? demanda un des guerriers, un des orateurs +de la tribu. Tu as une fille parmi nos captives; nous savons cela. Elle +est blanche comme la neige qui couvre le sommet de la montagne. Ses +cheveux sont jaunes comme l'or de ses bracelets. La reine a le teint brun. +Parmi les femmes de nos tribus il y en a beaucoup qui sont aussi blanches +qu'elle; ses cheveux sont noirs comme l'aile du vautour. Comment cela se +ferait-il? Chez nous, les enfants d'une même famille sont semblables les +uns aux autres. N'en est-il pas de même des vôtres? Si la reine est ta +fille, celle qui a les cheveux d'or ne l'est donc pas. Tu ne peux pas être +le père des deux. Mais non! continua le rusé sauvage élevant la voix, la +reine n'est pas ta fille. Elle est de notre race. C'est un enfant de +Moctezuma; c'est la reine des Navajoes. + +--Il faut que notre reine nous soit rendue! s'écrièrent les guerriers. +Elle est nôtre! nous la voulons! + +En vain Séguin réitéra ses réclamations paternelles; en vain il donna tous +les détails d'époques et de circonstances relatives à l'enlèvement de sa +fille par les Navajoès eux-mêmes, les guerriers s'obstinèrent à répéter: + +--C'est notre reine, nous voulons qu'elle nous soit rendue! + +Séguin, dans un éloquent discours, en appela aux sentiments du vieux chef +dont la fille se trouvait dans une situation analogue; mais il était +évident que celui-ci, en eût-il la volonté, n'avait pas le pouvoir de +calmer la tempête. Les plus jeunes guerriers répondaient par des cris +dérisoires, et l'un d'eux s'écria que «le chef blanc extravaguait.» Ils +continuèrent quelque temps à gesticuler, déclarant, d'un ton formel, qu'à +aucune condition, ils ne consentiraient à un échange si la reine n'en +faisait pas partie. Il était facile de voir qu'ils attachaient une +importance mystique à la possession de leur reine. Entre elle et Dacoma +lui-même, leur choix n'eût pas été douteux. + +Les exigences se produisaient d'une manière si insultante que nous en +vînmes à nous réjouir intérieurement de leur intention manifeste d'en +finir par une bataille. Les rifles, principal objet de leurs craintes, +n'étant pas là, ils se croyaient sûrs de la victoire. + +Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se +sentaient également certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le +signal de leur chef. Séguin se tourna vers eux, et baissant la tête, car +il parlait debout, il leur recommanda à voix basse le calme et la +patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants +plongé dans une méditation profonde. + +Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que +dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan +d'action quelconque, et attendirent patiemment le résultat. De leur côté, +les Indiens ne se montraient nullement pressés. Ils ne s'inquiétaient pas +du temps perdu, espérant toujours l'arrivée de la bande de Dacoma. Ils +demeuraient tranquilles sur leurs sièges, échangeant leurs pensées par des +monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de +temps en temps la conversation par des éclats de rire. Ils paraissaient +tout à fait à leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance +d'un combat avec nous. Et, en vérité, à considérer les deux partis, chacun +aurait dit que, homme contre homme, nous n'étions pas capables de leur +résister. Tous, à une ou deux exceptions près, avaient six pieds de +taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs étaient +petits et maigres. Mais c'étaient des hommes éprouvés. Les Navajoès se +sentaient avantageusement armés pour un combat corps à corps. Ils savaient +bien aussi que nous n'étions pas sans défense; toutefois, ils ne +connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux +et les pistolets; mais ils pensaient qu'après une première décharge +incertaine et mal dirigée, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours +contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre +nous,--El-Sol, Séguin, Garey et moi,--avions dans nos ceintures la plus +terrible de toutes les armes dans un combat à bout portant: le _revolver_ +de Colt. C'était une invention toute récente, et aucun Navajo n'avait +encore entendu les détonations successives et mortelles de cette arme. + +--Frères! dit Séguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de +croire que je suis père de votre reine. Deux de vos prisonnières, que vous +savez bien être ma femme et ma fille, sont sa mère et sa soeur. Si vous +êtes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais +vous faire. Que ces deux captives soient amenées ici; que la jeune reine +soit amenée de son côté. Si elle ne reconnaît pas les siens, j'abandonne +mes prétentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers +Navajoès. + +Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient +que tous les efforts de Séguin pour éveiller un souvenir dans la mémoire +de sa fille avaient été infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle pût +reconnaître sa mère? Séguin lui-même n'y comptait pas beaucoup, et un +moment de réflexion me fit penser que sa proposition était motivée par +quelque pensée secrète. Il reconnaissait que l'abandon de la reine était +la condition _sine qua non_ de l'acceptation de l'échange par les Indiens; +que, sans cela, les négociations allaient être brusquement rompues, sa +femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au +sort terrible qui leur était réservé dans cette captivité, tandis que +son autre fille n'y retournerait que pour être entourée d'hommages et de +respects. Il fallait les sauver à tout prix; il fallait sacrifier l'une +pour racheter les autres. Mais Séguin avait encore un autre projet. +C'était une manoeuvre stratégique de sa part une dernière tentative +désespérée. Voici ce qu'il disait: + +Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines, +peut-être pourrait-il, au milieu du désordre d'un combat, les enlever; +peut-être réussirait-il, dans ce cas, à enlever la reine elle-même; +c'était une chance à tenter en désespoir de cause. En quelques mots +murmurés à voix basse, il communiqua cette pensée à ceux de ses compagnons +qui étaient le plus près de lui, afin de leur inspirer patience et +prudence. Aussitôt que cette proposition fut formulée, les Navajoès +quittèrent leurs sièges, et se rassemblèrent dans un coin de la chambre +pour délibérer. Ils parlaient à voix basse. Nous ne pouvions par +conséquent entendre ce qu'ils disaient. Mais, à l'expression de leurs +figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils étaient disposés à +accepter. Ils avaient observé attentivement la reine pendant qu'elle se +promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes +avec elle avant que nous eussions pu l'empêcher. Sans aucun doute, elle +les avait informés de ce qui s'était passé dans le _cañon_ avec les +guerriers de Dacoma, et avait fait connaître la probabilité de leur +arrivée prochaine. Sa longue absence, l'âge auquel elle avait été emmenée +captive, son genre de vie, les bons procédés dont on avait usé envers +elle, avaient effacé depuis longtemps tout souvenir de sa première enfance +et de ses parents. Les rusés sauvages savaient tout cela, et, après une +discussion prolongée pendant près d'une heure, ils reprirent leurs sièges +et formulèrent leur assentiment à la proposition. + +Deux hommes de chaque troupe furent envoyés pour ramener les trois +captives, et nous restâmes assis attendant leur arrivée. Peu d'instants +après, elles étaient introduites. Il me serait difficile de décrire la +scène qui suivit leur entrée. Séguin, sa femme et sa fille, se retrouvant +dans de telles circonstances; l'émotion que j'éprouvai en serrant un +instant dans mes bras ma bien-aimée, qui sanglotait et se pâmait de +douleur; la mère reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses +angoisses quand elle vit l'insuccès de ses efforts pour réveiller la +mémoire dans ce coeur fermé pour elle; la fureur et la pitié se partageant +le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des +Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma +mémoire, mais que ma plume est impuissante à retracer. + +Quelques minutes après, les captives étaient reconduites hors de la +maison, confiées à la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous +reprenions la négociation entamée. + + + +XLV + + +BATAILLE ENTRE QUATRE MURS. + +Ce qui venait de se passer n'avait point rendu meilleures les dispositions +des deux partis, notamment celles des chasseurs. Les Indiens triomphaient, +mais ils ne se relâchaient en rien de leurs prétentions déraisonnables. +Ils revinrent sur leur offre primitive; pour celles de nos captives qui +avaient l'âge de femme, ils consentaient à échanger tête contre tête; pour +Dacoma, ils offraient deux prisonniers; mais pour le reste, ils exigeaient +deux contre un. De cette manière, nous ne pouvions délivrer que douze des +femmes mexicaines environ; mais voyant qu'ils étaient décidés à ne pas +faire plus, Séguin consentit enfin à cet arrangement, pourvu que le choix +nous fût accordé parmi les prisonniers que nous voulions délivrer. Nous +fûmes aussi indignés que surpris en voyant cette demande rejetée. Il nous +était impossible de douter, désormais, du résultat de la négociation. + +L'air était chargé d'électricité furieuse. La haine s'allumait sur toutes +les figures, la vengeance éclatait dans tous les regards. Les Indiens nous +regardaient du coin de l'oeil d'un air moqueur et menaçant. Ils +paraissaient triomphants, convaincus qu'ils étaient de leur supériorité. +De l'autre côté, les chasseurs frémissaient sous le coup d'une indignation +doublée par le dépit. Jamais ils n'avaient été ainsi bravés par des +Indiens. Habitués toute leur vie, moitié par fanfaronnade, moitié par +expérience, à regarder les hommes rouges comme inférieurs à eux en adresse +et en courage, ils ne pouvaient souffrir de se voir ainsi exposés à leurs +bravades insultantes. C'était cette rage furieuse qu'éprouve un supérieur +contre l'inférieur qui lui résiste, un lord contre un serf, le maître +contre son esclave qui se révolte sous le fouet et s'attaque à lui. Tout +cela s'ajoutait à leur haine traditionnelle pour les Indiens. + +Je jetai un regard sur eux. Jamais figures ne furent animées d'une telle +expression. Leurs lèvres blanches étaient serrées contre leurs dents; +leurs joues pâles, leurs yeux démesurément ouverts, semblaient sortir de +leurs orbites. On ne voyait sur leurs visages d'autre mouvement que celui +de la contraction des muscles. Leurs mains plongées sous leurs blouses, à +demi-ouvertes sur la poitrine, serraient la poignée de leurs armes; ils +semblaient être, non pas assis, mais accroupis comme la panthère qui va +s'élancer sur sa proie. Il y eut un moment de silence des deux côtés. Un +cri se fit entendre, venant du dehors: le cri d'un aigle de guerre. + +Nous n'y aurions sans doute pas fait attention, car nous savions que ces +oiseaux étaient très-communs dans les Mimbres, et l'un d'eux pouvait se +trouver au-dessus de la ravine; mais il nous sembla que ce cri faisait une +certaine impression sur nos adversaires. Ceux-ci n'étaient point hommes à +laisser percer une émotion soudaine; mais leurs regards nous parurent +prendre une expression plus hautaine et plus triomphante encore. Était-ce +donc un signal? Nous prêtâmes l'oreille un moment. Le cri fut répété, et +quoiqu'il ressemblât, à s'y méprendre à celui de l'oiseau que nous +connaissions tous très-bien (l'aigle à tête blanche), nous n'en restâmes +pas moins frappés d'appréhensions sérieuses. Le jeune chef costumé en +hussard s'était levé. C'était lui qui s'était montré le plus violent et +le plus exigeant de tous nos ennemis. Homme d'un fort vilain caractère et +de moeurs très-dépravées, d'après ce que nous avait dit Rubé, il n'en +jouissait pas moins d'un grand crédit parmi les guerriers. C'est lui qui +avait refusé la proposition de Séguin, et il se disposait à déduire les +raisons de ce refus. Nous les connaissions bien sans qu'il eût besoin de +nous les dire. + +--Pourquoi? s'écria-t-il en regardant Séguin, pourquoi le chef, pâle +est-il si désireux de choisir parmi nos captives? Voudrait-il par hasard, +reprendre la jeune fille aux cheveux d'or? + +Il s'arrêta un moment comme pour attendre une réponse, mais Séguin garda +le silence. + +--Si le chef pâle croit que notre reine est sa fille, pourquoi ne +consentirait-il pas à ce qu'elle fût accompagnée par sa soeur, qui +viendrait avec elle dans notre pays? + +Il fit une pause, mais Séguin se tut comme auparavant. L'orateur continua. + +--Pourquoi la jeune fille aux cheveux d'or ne resterait-t-elle pas parmi +nous et ne deviendrait-elle pas ma femme? Que suis-je, moi qui parle +ainsi? Un chef parmi les Navajoès, parmi les descendants du grand +Moctezuma, le fils de leur roi! + +Le sauvage promena autour de lui un regard superbe en disant ces mots. + +--Qui est-elle? continua-t-il, celle que je prendrais ainsi pour épouse? +La fille d'un homme qui n'est pas même respecté parmi les siens; la fille +d'un _culatta_ [1] + +[Note 1: Expression du dernier mépris parmi les Mexicains.] + +Je regardai Séguin. Son corps semblait grandir; les veines de son cou se +gonflaient; ses yeux brillaient de ce feu sauvage que j'avais déjà eu +occasion de remarquer chez lui. La crise approchait. Le cri de l'aigle +retentit encore. + +--Mais non! continua le sauvage, qui semblait puiser une nouvelle audace +dans ce signal. Je n'en dirai pas plus. J'aime la jeune fille; elle sera à +moi! et cette nuit même elle dormira sous m.... + +Il ne termina pas sa phrase. La balle de Séguin l'avait frappé au milieu +du front. Je vis la tache ronde et rouge avec le cercle bleu de la poudre, +et la victime tomba en avant. Tous au même instant, nous fûmes sur pied. +Indiens et chasseurs s'étaient levés comme un seul homme. On n'entendit +qu'un seul cri de vengeance et de défi sortant de toutes les poitrines. +Les tomahawks, les couteaux et les pistolets furent tirés en même temps. +Une seconde après, nous nous battions corps à corps. + +Oh! ce fut un effroyable vacarme; les coups de pistolets, les éclairs des +couteaux, le sifflement des tomahawks dans l'air, formaient une +épouvantable mêlée. Il semblerait qu'au premier choc les deux rangs +eussent dû être abattus. Il n'en fut pas ainsi. Dans un semblable combat, +si les premiers coups sont terribles, ils sont habituellement parés, et la +vie humaine est chose difficile à prendre, surtout quand il s'agit de la +vie d'hommes comme ceux qui étaient là. Peu tombèrent. Quelques-uns +sortirent de la mêlée blessés et couverts de sang, mais pour reprendre +immédiatement part au combat. Plusieurs s'étaient saisis corps à corps; +des couples s'étreignaient, qui ne devaient se lâcher que quand l'un des +deux serait mort. D'autres se dirigeaient vers la porte dans l'intention +de combattre en plein air: le nombre fut petit de ceux qui parvinrent à +sortir; sous le poids de la foule, la porte se ferma, et fut bientôt +barrée par des cadavres. Nous nous battions dans les ténèbres. Mais il y +faisait assez clair cependant pour nous reconnaître. Les pistolets +lançaient de fréquents éclairs à la lueur desquels se montrait un horrible +spectacle. La lumière tombait sur des figures livides de fureur, sur des +armes rouges et pleines de sang, sur des cadavres, sur des combattants +dans toutes les attitudes diverses d'un combat à mort. + +Les hurlements des Indiens, les cris non moins sauvages de leurs ennemis +blancs, ne cessaient pas; mais les voix s'enrouaient, les cris se +transformaient en rugissements étouffés, en jurements, en exclamations +brèves et étranglées. Par intervalles on entendait résonner les coups, et +le bruit sourd des corps tombant à terre. La chambre se remplissait de +fumée, de poussière et de vapeurs sulfureuses; les combattants étaient à +moitié suffoqués. + +Dès le commencement de la bataille, armé de mon revolver, j'avais tiré à +la tête du sauvage qui était le plus rapproché de moi. J'avais tiré coup +sur coup et sans compter; quelquefois au hasard, d'autrefois en visant un +ennemi; enfin, le bruit sec du chien s'abattant sur les cheminées sans +capsules m'avertit que j'avais épuisé mes six canons. Cela s'était passé +en quelques secondes. Je replaçai machinalement l'arme vide à ma ceinture, +et mon premier mouvement fut de courir ouvrir la porte. Avant que je pusse +l'atteindre, elle était fermée; impossible de sortir. Je me retournai, +cherchant un adversaire; je ne fus pas longtemps sans en trouver un. A la +lueur d'un coup de pistolet, je vis un Indien se précipitant sur moi la +hache levée. + +Je ne sais quelle circonstance m'avait empêché de tirer mon couteau +jusqu'à ce moment; il était trop tard, et, relevant mes bras pour parer le +coup, je m'élançai tête baissée contre le sauvage. Je sentis le froid du +fer glissant dans les chairs de mon épaule; la blessure était légère. Le +sauvage avait manqué son coup à cause de mon brusque mouvement; mais +l'élan que j'avais pris nous porta l'un contre l'autre, et nous nous +saisîmes corps à corps. Renversés sur les rochers, nous nous débattions à +terre sans pouvoir faire usage d'aucune arme; nous nous relevâmes, +toujours embrassés, puis nous retombâmes avec violence. Il y eut un choc, +un craquement terrible, et nous nous trouvâmes étendus sur le sol, en +pleine lumière! J'étais ébloui, aveuglé. J'entendais derrière moi le bruit +des poutres qui tombaient; mais j'étais trop occupé pour chercher à me +rendre compte de ce qui se passait. + +Le choc nous avait séparés; nous étions debout au même instant, nous nous +saisissions encore pour retomber de nouveau sur la terre. Nous luttions, +nous nous débattions au milieu des épines et des cactus. Je me sentis +faiblir, tandis que mon adversaire, habitué à ces sortes de combats, +semblait reprendre incessamment de nouvelles forces. Trois fois il m'avait +tenu sous lui; mais j'avais toujours réussi à saisir son bras droit et à +empêcher la hache de descendre. Au moment où nous traversions la muraille, +je venais de saisir mon couteau; mais mon bras était retenu aussi, et je +ne pouvais en faire usage. A la quatrième chute, mon adversaire se trouva +dessous. Un cri d'agonie sortit de ses lèvres; sa tête s'affaissa dans les +buissons, et il resta sans mouvement entre mes bras. Je sentis son +étreinte se relâcher peu à peu. Je regardai sa figure: ses yeux étaient +vitreux et retournés; le sang lui sortait de la bouche. Il était mort. + +J'avais pourtant conscience de ne l'avoir point frappé, et j'en étais +encore à tâcher de retirer mon bras de dessous lui pour jouer du couteau, +quand je sentis qu'il ne résistait plus. Mais je vis alors mon couteau: il +était rouge de la lame jusqu'au manche; ma main aussi était rouge. En +tombant, la pointe de l'arme s'était trouvée en l'air et l'Indien s'était +enferré. Ma pensée se porta sur Zoé; et me débarrassant de l'étreinte du +sauvage, je me dressai sur mes pieds. La masure était en flammes. Le toit +était tombé sur le brasero, et les planches sèches avaient pris feu +immédiatement. Des hommes sortaient du milieu des ruines embrasées, mais +non pour fuir; sous les jets de la flamme, au milieu de la fumée brûlante, +ils continuaient de combattre, furieux, écumant de rage. Je ne m'arrêtai +pas à voir qui pouvaient être ces combattants acharnés. Je m'élançai, +cherchant de tous côtés les objets de ma sollicitude. + +Des vêtements flottants frappèrent mes yeux, au loin, sur la pente de la +ravine, dans la direction du camp des Navajoès. C'étaient elles! toutes +les trois montaient rapidement, chacune accompagnée et pressée par un +sauvage. Mon premier mouvement fut de m'élancer après elles; mais, au même +instant, cinquante cavaliers se montraient sur la hauteur et arrivaient +sur nous au galop. C'eût été folie de suivre les prisonnières; je me +retournai pour battre en retraite du côté où nous avions laissé nos +captifs et nos chevaux. Comme je traversais le fond de la ravine, deux +coups de feu sifflèrent à mes oreilles, venant de notre côté. Je levai les +yeux et vis les chasseurs lancés au grand galop poursuivis par une nuée de +sauvages à cheval. C'était la bande de Dacoma. Ne sachant quel parti +prendre, je m'arrêtai un moment à considérer la poursuite. + +Les chasseurs, en arrivant aux cabanes, ne s'arrêtèrent point; ils +continuèrent leur course par le front de la vallée, faisant feu tout en +fuyant. Un gros d'indiens se lança à leur poursuite; une autre troupe +s'arrêta près des ruines fumantes et se mit en devoir de fouiller tout +autour des murs. Cependant je m'étais caché dans le fourré de cactus; mais +il était évident que mon asile serait bientôt découvert par les sauvages. +Je me glissai vers le bord en rampant sur les mains et sur les genoux, et, +en atteignant la pente, je me trouvai en face de l'entrée d'une cave, une +étroite galerie de mine; j'y pénétrai et je m'y blottis. + + + +XLVI + + +SINGULIÈRE RENCONTRE DANS UNE CAVE. + +La cavité dans laquelle je m'étais réfugié présentait une forme +irrégulière. Dans les parois du rocher, les mineurs avaient creusé +d'étroites galeries, suivant les ramifications de la _quixa_.... La cave +n'était pas profonde: la veine s'était trouvée insuffisante, sans doute, +et on l'avait abandonnée. Je m'avançai jusque dans la partie obscure, +puis, grimpant contre un des flancs, je trouvai une sorte de niche où je +me blottis. En regardant avec précaution au bord de la roche, je voyais à +une certaine distance dehors, jusqu'au fond de la barranca, où les +buissons étaient épais et entrelacés. A peine étais-je installé, que mon +attention fut attirée par une des scènes qui se passaient à l'extérieur. +Deux hommes rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux à travers les +cactus, précisément devant l'ouverture. Derrière eux une demi-douzaine de +sauvages à cheval fouillaient les buissons, mais ne les avaient point +encore aperçus. Je reconnus immédiatement Godé et le docteur. Ce dernier +était le plus rapproché de moi. Comme il s'avançait sur les galets, +quelque chose sortit d'entre les pierres à portée de sa main. C'était, +autant que je pus en juger, un petit animal du genre des armadilles. Je +vis le docteur s'allonger, le saisir, et d'un air tout satisfait, le +fourrer dans un petit sac placé à son côté. + +Pendant ce temps, les Indiens, criant et hurlant, n'étaient pas à plus de +cinquante yards derrière lui. Sans doute l'animal appartenait à quelque +espèce nouvelle, mais le zélé naturaliste ne put jamais en donner +connaissance au monde; il avait à peine retiré sa main, qu'un cri de +sauvages annonça que lui et Godé venaient d'être aperçus. Un moment après, +ils étaient étendus sur le sol, percés de coups de lance, sans mouvement +et sans vie! Leurs meurtriers descendirent de cheval avec l'intention de +les scalper. Pauvre Reichter! son bonnet lui fut ôté, le trophée sanglant +fut arraché, et il resta gisant, le crâne dépouillé et rouge, tourné de +mon côté. Horrible spectacle! Un autre Indien se tenait auprès du +Canadien, son long couteau à la main. Quoique vraiment apitoyé sur le sort +de mon pauvre compagnon, et fort peu en humeur de rire, je ne pus +m'empêcher d'observer avec curiosité ce qui allait se passer. Le sauvage +s'arrêta un moment, admirant les magnifiques boucles qui ornaient la tête +de sa victime. Il pensait sans doute à l'effet superbe que produirait une +telle bordure attachée à ses jambards. Il paraissait extasié de bonheur, +et, aux courbes qu'il dessinait en l'air avec son couteau, on pouvait +juger que son intention était de dépouiller la tête tout entière. Il coupa +d'abord quelques mèches à l'entour, puis il saisit une poignée de cheveux; +mais avant que la lame de son couteau eût touché la peau, la chevelure +lui resta dans la main et découvrit un crâne blanc et poli comme du +marbre! Le sauvage poussa un cri de terreur, lâcha la perruque, et, se +rejetant en arrière, vint rouler sur le cadavre du docteur. Ses camarades +arrivèrent à ce cri; plusieurs, mettant pied à terre, s'approchèrent, avec +un air de surprise, de l'objet étrange et inconnu. + +L'un deux, plus courageux que les autres, ramassa la perruque, et ils se +mirent tous à l'examiner avec une curiosité minutieuse. L'un après +l'autre, ils vinrent considérer de près le crâne luisant et passer la main +sur sa surface polie, en accompagnant ces gestes d'exclamations étonnées. +Ils replacèrent la perruque dessus, la retirèrent de nouveau, l'ajustant +de toutes sortes de façons. Enfin, celui qui l'avait réclamée comme étant +sa propriété ôta sa coiffure de plumes, et, mettant la perruque sur sa +tête, sens devant derrière, il se mit à marcher fièrement, les longues +boucles pendant sur sa figure. C'était une scène vraiment grotesque et +dont je me serais beaucoup amusé en toute autre circonstance. + +Il y avait quelque chose d'irrésistiblement comique dans l'étonnement des +acteurs; mais la tragédie m'avait trop ému pour que je fusse disposé à +rire de la farce. Trop d'horreurs m'environnaient. Séguin peut-être mort! +_Elle_ perdue pour jamais, esclave de quelque sauvage brutal! Ma propre +situation était terrible aussi; je ne voyais pas trop comment je pourrais +en sortir, et combien de temps j'échapperais aux recherches. Au surplus, +cela m'inquiétait beaucoup moins que le reste. Je ne tenais guère à ma +propre vie; mais il y a un instinct de conservation qui agit même en +dehors de la volonté; l'espérance me revint bientôt au coeur, et avec +elle le désir de vivre. Je me mis à rêver. J'organiserais une troupe +puissante; j'irais la sauver. Oui! Quand bien même je devrais employer à +cela des années entières, j'accomplirais cette oeuvre. Je la retrouverais +toujours fidèle! Elle ne pouvait pas oublier, _Elle!_ Pauvre Séguin! les +espérances de toute une vie détruites ainsi en une heure! et le sacrifice +scellé de son propre sang! Je ne voulais cependant pas désespérer. Dût mon +destin être pareil au sien, je reprendrais la tâche où il l'avait laissée. +Le rideau se lèverait sur de nouvelles scènes, et je ne quitterais point +la partie avant d'arriver à un dénoûment heureux ou, du moins, avant +d'avoir tiré de ces maux une effroyable vengeance. + +Malheureux Séguin! Je ne m'étonnais plus qu'il se fût fait chasseur de +scalps. Je comprenais maintenant tout ce qu'il y avait de saint et de +sacré dans sa haine impitoyable pour l'Indien sans pitié. Moi aussi, je +ressentais cette haine implacable. Toutes ces réflexions passèrent +rapidement dans mon esprit, car la scène que j'ai décrite n'avait pas duré +longtemps. Je me mis alors à examiner tout autour de moi pour reconnaître +si j'étais suffisamment caché dans ma niche. Il pouvait bien leur venir à +l'idée d'explorer les puits de mine. En cherchant à percer l'ombre qui +m'environnait, mon regard rencontra un objet qui me fit tressaillir et me +donna une sueur froide. Quelque terribles qu'eussent été les scènes que je +venais de traverser, ce que je voyais me causa une nouvelle épouvante. A +l'endroit le plus sombre, je distinguai deux petits points brillants. Ils +ne scintillaient pas, mais jetaient une sorte de lueur verdâtre. Je +reconnus que c'étaient des yeux. J'étais dans la cave avec une panthère! +ou peut-être avec un compagnon plus terrible encore, un ours gris! Mon +premier mouvement fut de me rejeter en arrière dans ma cachette. Je me +reculai jusqu'à ce que je rencontrasse le roc. + +Je n'avais pas l'idée de chercher à m'échapper. C'eût été me jeter dans le +feu pour éviter la glace, car les Indiens étaient encore devant la cave. +Bien plus, toute tentative de retraite n'aurait fait qu'exciter l'animal, +qui peut-être en ce moment se préparait à s'élancer sur moi. J'étais +accroupi, et je cherchais dans ma ceinture le manche de mon couteau. Je le +saisis enfin, et, le dégainant, je me mis en attitude de défense. Pendant +tout ce temps, j'avais tenu mon regard fixé sur les deux orbes qui +brillaient devant moi. Ils étaient également arrêtés sur moi, et me +regardaient sans un clignement. Je ne pouvais en détacher mes yeux, qui +semblaient animés d'une volonté propre. Je me sentais saisi d'une espèce +de fascination, et je m'imaginais que si je cessais de le regarder, +l'animal s'élancerait sur moi. + +J'avais entendu parler de bêtes féroces dominées par le regard de l'homme, +et je faisais tous mes efforts pour impressionner favorablement mon +vis-à-vis. Nous restâmes ainsi pendant quelque temps sans bouger ni l'un +ni l'autre d'un pouce. Le corps de l'animal était complètement invisible +pour moi; je n'apercevais que les cercles luisants qui semblaient +incrustés dans de l'ébène. Voyant qu'il demeurait si longtemps sans +bouger, je supposai qu'il était couché dans son repaire, et n'attaquerait +pas tant qu'il serait troublé par le bruit du dehors, tant que les Indiens +ne seraient pas partis. Il me vint à l'idée que je n'avais rien de mieux à +faire que de préparer mes armes. Un couteau ne pouvait m'être d'une grande +utilité dans un combat avec un ours gris. Mon pistolet était à ma +ceinture, mais il était déchargé. L'animal me permettrait-il de le +recharger? Je pris le parti d'essayer. + +Sans cesser de regarder la bête, je cherchai mon pistolet et ma poire à +poudre; les ayant trouvés, je commençai à garnir les canons. J'opérais +silencieusement, car je savais que ces animaux y voient dans les ténèbres, +et que, sous ce rapport, mon _vis-à-vis_ avait l'avantage sur moi. Je +bourrai la poudre avec mon doigt. Je plaçai le canon chargé en face de la +batterie, et armai le pistolet. Au cliquetis du chien, je vis un mouvement +dans les yeux. L'animal allait s'élancer! Prompt comme la pensée, je mis +mon doigt sur la détente. Mais avant que j'eusse pu viser, une voix bien +connue se fit entendre: + +--Un moment donc, s... mille ton...! s'écria-t-elle. Pourquoi diable ne +dites-vous pas que vous êtes un blanc? Je croyais avoir affaire à une +canaille d'Indien. Qui diable êtes-vous donc! Serait-ce Bill Garey? Oh! +non, vous n'êtes pas Billye, bien sûr. + +--Non, répondis-je, revenant de ma surprise, ce n'est pas Bill. + +--Oh! je le pensais bien, Bill m'aurait deviné plus vite que ça. Il aurait +reconnu le regard du vieux nègre, comme j'aurais reconnu le sien. Ah! +pauvre Billye! je crains bien que le bon trappeur soit flambé! Il n'y en a +pas beaucoup qui le vaillent dans les montagnes; non, il n'y en a pas +beaucoup. + +--Maudite affaire! continua la voix avec une expression profonde, voilà ce +que c'est que de laisser son rifle derrière soi. Si j'avais eu _Targuts_ +entre les mains, je ne serais pas caché ici comme un _oposum_ effrayé. +Mais il est perdu le bon fusil; il est perdu! et la vieille jument aussi; +et je suis là, désarmé, démonté! gredin de sort! + +Ces derniers mots furent prononcés avec un sifflement pénible, qui résonna +dans toute la cave. + +--Vous êtes le jeune ami du capitaine, n'est-ce pas? Demanda Rubé en +changeant de ton. + +--Oui, répondis-je. + +--Je ne vous avais pas vu entrer, autrement j'aurais parlé plus tôt. J'ai +reçu une égratignure au bras, et j'étais en train d'arranger ça quand vous +serez entré. Qui pensiez-vous donc que j'étais? + +--Je ne croyais pas que vous fussiez un homme. Je vous prenais pour un +ours gris. + +--Ha! ha! ha! hé! hi! hi! C'est ce que je me disais quand j'ai entendu +craquer votre pistolet. Hi! hi! hi! Si jamais je rencontre encore Bill +Garey, je le ferai bien rire. Le vieux Rubé pris pour un ours gris! La +bonne farce! Hé! hé! hé! hi! hi! Hi! ho! ho! hoou! + +Et le vieux trappeur se livra à un accès de gaieté, tout comme s'il eût +assisté à quelque farce de tréteaux à cent milles de toute espèce de +danger. + +--Savez-vous quelque chose de Séguin? demandai-je, désirant savoir s'il y +avait quelque probabilité que mon ami fût encore vivant. + +--Si je sais quelque chose? Oui, je sais quelque chose. Je l'ai perçu un +instant. Avez-vous jamais vu un _catamount_ bondir? + +--Je crois que oui, répondis-je. + +--Eh bien, vous pouvez vous le figurer. Il était dans la masure quand elle +s'est écroulée. J'y étais aussi; mais je n'y suis pas resté longtemps +après. Je me glissai vers la porte, et je vis alors le capitaine aux +prises avec un Indien sur un tas de décombres. Mais ça n'a pas été long. +Le cap'n lui a logé quelque chose entre les côtes, et le moricaud est +tombé. + +--Mais Séguin, l'avez-vous revu depuis? + +--Si je l'ai revu depuis? Non, je ne l'ai pas revu. + +--Je crains qu'il n'ait été tué. + +--Ça n'est pas probable, jeune homme. Il connaît les puits d'ici mieux que +personne de nous; et il a du savoir où se cacher. Il s'est mis à l'abri, +sûr et certain. + +--Sans doute, il a pu le faire s'il a voulu, dis-je, pensant que Séguin +avait peut-être exposé témérairement sa vie en voulant suivre les +captives. + +--Ne soyez pas inquiet de lui, jeune homme. Le cap'n n'est pas un gaillard +à fourrer ses doigts dans une ruche où il n'y a pas de miel; il n'est pas +homme à ça. + +--Mais où peut-il être allé, puisque vous ne l'avez plus revu depuis ce +moment-là? + +--Où il peut être allé? Il y a cinquante chemins qu'il a pu prendre au +milieu de la bagarre. Je ne me suis pas occupé de regarder par où il +passait. Il avait laissé là l'Indien mort sans prendre sa chevelure; et je +m'étais baissé pour la cueillir; quand je me suis relevé, il n'était plus +là, mais l'autre, l'_Indien_, y était, lui. Cet Indien-là a quelque +amulette, c'est sûr. + +--De quel Indien voulez-vous parler? + +--Celui qui nous a rejoints sur le Del-Norte, le Coco. + +--El-Sol! que lui est-il arrivé? est-il tué? + +--Lui, tué! par ma foi, non; il ne peut pas être tué: telle est l'opinion +de l'Enfant. Il est sorti de la cabane après qu'elle était tombée, et son +bel habit était aussi propre que s'il venait de le tirer d'une armoire. Il +y en avait deux après lui; et, bon Dieu! fallait voir comme il les a +expédiés! J'arrivai sur un par derrière et je lui plantai mon couteau dans +les côtes; mais la manière dont il a dépêché l'autre était un peu soignée. +C'est le plus beau coup que j'aie vu dans les montagnes, où j'en ai vu +plus d'un, je peux le dire. + +--Comment donc a-t-il fait? + +--Vous savez que cet Indien, le Coco, combattait avec une hachette! + +--Oui. + +--Bien, alors; c'est une fameuse arme pour ceux qui savent s'en servir, et +il est fort sur cet instrument-là, lui; personne ne lui en remontrerait. +L'autre avait une hachette aussi; mais il ne l'a pas gardée longtemps; en +une minute elle lui avait été arrachée des mains, et le Coco lui a planté +un coup de la sienne! Wagh! c'était un fameux coup, un coup comme on n'en +voit pas souvent. La tête du moricaud a été fendue jusqu'aux épaules. Elle +a été séparée en deux moitiés comme on n'aurait pas pu le faire avec une +large hache! Quand la vermine fut étendue à terre on aurait dit qu'elle +avait deux têtes. Juste à ce moment, je vis les Indiens qui arrivaient des +deux côtés; et comme l'Enfant n'avait ni cheval ni armes, si ce n'est un +couteau, il pensa que ça n'était pas sain pour lui de rester là plus +longtemps, et il alla se cacher. Voilà! + + + +XLVII + + +ENFUMÉS. + +Nous avions parlé à voix basse, car les Indiens se tenaient toujours +devant la cave. Un grand nombre étaient venus se joindre aux premiers, et +examinaient le crâne du Canadien avec la même curiosité et la même +surprise qu'avaient manifestées leurs camarades. Rubé et moi nous les +observions en gardant le silence; le trappeur était venu se placer auprès +de moi, de façon qu'il pouvait voir dehors et me parler tous bas. Je +craignais toujours que les sauvages ne dirigeassent leurs recherches du +côté de notre puits. + +--Ça n'est pas probable, dit mon compagnon; il y a trop de puits comme ça, +voyez-vous; il y en a une masse, plus de cent, de l'autre côté. De plus, +presque tous les hommes qui se sont sauvés ont pris par là, et je crois +que les Indiens suivront la même direction; ça les empêchera de... Jésus, +mon Dieu, ne voilà-t-il pas ce damné chien, maintenant! + +Je ne compris que trop la signification du ton de profonde alarme avec +lequel ces derniers mots avaient été prononcés. En même temps que Rubé +j'avais aperçu Alp. Il courait çà et là devant la cave. Le pauvre animal +était à ma recherche. Un moment après il était sur la piste du chemin que +j'avais suivi à travers les cactus, et venait en courant dans la direction +de l'ouverture. En arrivant près du corps du Canadien, il s'arrêta, parut +l'examiner, poussa un hurlement, et passa à celui du docteur, autour +duquel il répéta la même démonstration. Il alla plusieurs fois de l'un à +l'autre, et enfin les quitta; puis interrogeant la terre avec son nez, il +disparut de nos yeux. + +Ses étranges allures avaient attiré l'attention des sauvages, qui, tous, +l'observaient. Mon compagnon et moi, nous commencions à espérer qu'il +avait perdu mes traces, lorsque, à notre grande consternation, il reparut +une seconde fois, suivant ma piste comme auparavant. Cette fois il sauta +par-dessus les cadavres, et un moment après il s'élançait dans la cave. +Les cris des sauvages nous annoncèrent que nous étions découverts. Nous +essayâmes de chasser le chien, et nous y réussîmes, Rubé lui ayant donné +un coup de couteau; mais la blessure elle-même et les allures de l'animal +démontrèrent aux ennemis qu'il y avait quelqu'un dans l'excavation. +L'entrée fut bientôt obscurcie par une masse de sauvages criant et +hurlant. + +--Maintenant, jeune homme, dit mon compagnon, voilà le moment de vous +servir de votre pistolet. C'est un pistolet du nouveau genre que vous avez +là! Chargez-en tous les canons. + +--Est-ce que j'aurai le temps de les charger? + +--Vous aurez tout le temps. Il faut qu'ils aillent à la masure pour avoir +une torche, dépêchez-vous! Mettez-vous en état d'en descendre +quelques-uns. + +Sans prendre le temps de répondre, je saisis ma poudrière et chargeai les +cinq autres canons du revolver. + +A peine avais-je fini, qu'un des Indiens se montra devant l'ouverture, +tenant à la main un brandon qu'il se disposait à jeter dans la cave. + +--A vous maintenant, cria Rubé. F... ichez-moi ce b...-là par terre! +Allons! + +Je tirai, et le sauvage, lâchant la torche, tomba mort dessus! + +Un cri de fureur suivit la détonation, et les Indiens disparurent de +l'ouverture. Un instant après, nous vîmes un bras s'allonger, et le +cadavre fut retiré de l'entrée. + +--Que croyez-vous qu'ils vont faire maintenant? demandai-je à mon +compagnon. + +--Je ne peux pas vous dire exactement; mais la position n'est pas bonne, +j'en conviens. Rechargez votre coup. Je crois que nous en abattrons plus +d'un avant qu'ils ne prennent notre peau. Gredin de sort! mon bon fusil +Targuts! Ah! si je l'avais seulement avec moi! Vous avez six coups, +n'est-ce pas? bon! Vous pouvez remplir la cave de leurs carcasses avant +qu'ils arrivent jusqu'à nous. C'est une bonne arme que celle-là: on ne +peut pas dire le contraire. J'ai vu le cap'n s'en servir. Bon Dieu! quelle +musique il lui a fait jouer sur ces moricauds dans la masure! Il y en a +plus d'un qu'il a mis à bas avec. Chargez bien, jeune homme. Vous avez +tout le temps. Ils savent qu'il ne fait pas bon de s'y frotter. + +Pendant tout ce dialogue, aucun des Indiens ne se montra; mais nous les +entendions parler de chaque côté de l'ouverture, en dehors. Ils étaient en +train de discuter un plan d'attaque contre nous. Comme Rubé l'avait +supposé, ils semblaient se douter que la balle était partie d'un revolver. +Probablement quelqu'un des survivants du dernier combat leur avait donné +connaissance du terrible rôle qu'y avaient joué ces nouveaux pistolets, et +ils ne se souciaient pas de s'y exposer. Qu'allaient-ils essayer? De nous +prendre par la famine? + +--Ça se peut, dit Rubé, répondant à cette question, et ça ne leur sera pas +difficile. Il n'y a pas un brin de victuaille ici, à moins que nous ne +mangions des cailloux. Mais il y a un autre moyen qui nous ferait sortir +bien plus vite, s'ils ont l'esprit de l'employer. Ha! s'écria le trappeur +avec énergie; je m'y attendais bien. Les gueux vont nous enfumer. Regardez +là-bas! + +Je regardai dehors à une certaine distance, je vis des Indiens venant dans +la direction de la cave, et apportant des brassées de broussailles. Leur +intention était claire. + +--Mais pourront-ils réussir? demandai-je, mettant en doute la possibilité +de nous enfumer par ce moyen;--ne pourrons-nous pas supporter la fumée? + +--Supporter la fumée! Vous êtes jeune, l'ami. Savez-vous quelle sorte de +plantes ils vont chercher là-bas! + +--Non; qu'est-ce que c'est donc? + +--C'est une plante qui ne sent pas bon: c'est la plante la plus puante que +vous ayez jamais sentie, je le parie. Sa fumée ferait sortir un chinche de +son trou. Je vous le dis, jeune homme, nous serons forcés de quitter la +place, ou nous étoufferons ici. L'Enfant aimerait mieux se battre contre +trente Indiens et plus que de rester à cette fumée. Quand elle commencera +à gagner, je prendrai mon êlan dehors; voilà, ce que je ferai, jeune +homme. + +--Mais comment? demandai-je haletant, comment nous y prendrons-nous? + +--Comment? Nous sommes sûrs d'être pincés ici, n'est-ce pas? + +--Je suis décidé à me défendre jusqu'à la dernière extrémité. + +--Très-bien; alors voici ce qu'il faut faire, et il ne faut pas faire +autrement: quand la fumée s'élèvera de manière qu'ils ne puissent pas nous +voir sortir, vous vous jetterez au milieu d'eux. Vous avez le pistolet et +vous pouvez aller de l'avant. Tirez sur tous ceux qui vous barreront le +chemin, et courez comme un daim! Je me tiendrai sur vos talons. Si +seulement nous pouvons passer au travers, nous gagnerons les broussailles, +et nous nous fourrons dans les puits de l'autre côté. Les caves +communiquent de l'une à l'autre, et nous pourrons les dépister. J'ai vu le +temps où le vieux Rubé savait un peu courir; mais les jointures sont un +peu raides maintenant. Nous pouvons essayer pourtant; et puis, jeune +homme, nous n'avons pas d'autre chance, comprenez-vous? + +Je promis de suivre à la lettre les instructions que venait de me donner +mon compagnon. + +--Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rubé de cette fois, ils ne +l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais +désespérer. + +Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une +telle situation, cette gaieté me causa comme une sorte d'épouvante. + +Plusieurs charges de broussailles avaient été empilées à l'embouchure de +la cave. Je reconnus des plantes de créosote: l'_ideondo_. On les avait +placées sur la torche encore allumée; elles prirent feu et dégagèrent une +fumée noire et épaisse. D'autres broussailles furent ajoutées par-dessus, +et la vapeur fétide, poussée par l'air du dehors, commença à nous entrer +dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit +de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette +atteinte; Rubé me cria: + +--Allons, voilà le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus! + +Sous l'empire d'une résolution désespérée, je m'élançai, le pistolet au +poing, à travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et +terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,--d'ennemis. Je vis +les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant levés sur moi, et.... + + + +XLVIII + + +UN NOUVEAU MODE D'ÉQUITATION. + +Quand je revins à moi, j'étais étendu à terre, et mon chien, la cause +innocente de ma captivité, me léchait la figure. Je n'avais pas dû rester +longtemps sans connaissance, car les sauvages étaient encore autour de +moi, gesticulant avec violence. L'un d'eux repoussait les autres en +arrière. Je le reconnus, c'était Dacoma. Le chef prononça une courte +harangue qui parut apaiser les guerriers. Je ne comprenais pas ce qu'il +disait, mais j'entendis plusieurs fois le nom de Quetzalcoatl. C'était le +nom de leur dieu; je ne l'ignorais pas, mais je ne m'expliquais pas dans +le moment quel rapport il pouvait y avoir entre ce Dieu et la conservation +de ma vie. Je crus que Dacoma, en me protégeant, obéissait à quelque +sentiment de pitié ou de reconnaissance, et je cherchais à me rappeler +quel genre de service j'avais pu lui rendre pendant qu'il était +prisonnier. Je me trompais grossièrement sur les intentions de +l'orgueilleux sauvage. + +Une vive douleur que je ressentais à la tête m'inquiétait. Avais-je donc +été scalpé? Je portai la main à mes cheveux pour m'en assurer; mes boucles +brunes étaient à leur place; mais j'avais eu le derrière de la tête fendu +par un coup de tomahawk. J'avais été frappé au moment où je sortais et +avant d'avoir pu faire feu. Qu'était devenu Rubé? Je me soulevai un peu et +regardai autour de moi. Je ne le vis nulle part. S'était-il échappé, comme +il en avait annoncé l'intention? Cela n'était pas possible; aucun homme +n'eût été capable, sans autre arme qu'un couteau, de se frayer passage au +milieu de tant d'ennemis. De plus, je ne voyais parmi les sauvages aucun +symptôme de l'agitation qu'aurait immanquablement provoqué la fuite d'un +ennemi. Nul n'avait quitté la place. Qu'était-il donc devenu? Ha! je +compris alors le sens de sa plaisanterie relativement à un scalp. Ce mot +n'avait pas été, comme à l'ordinaire, à double mais bien à triple entente. +Le trappeur, au lieu de me suivre, était resté tranquillement dans le +trou, d'où il m'observait sans aucun doute, sain et sauf, et se félicitant +de l'avoir ainsi échappé. Les Indiens ne s'imaginant pas que nous fussions +deux dans la cave, et satisfaits d'en avoir fait sortir un, n'essayèrent +plus de l'enfumer. Je n'avais pas envie de les détromper. La mort ou la +capture de Rubé ne m'aurait été d'aucun soulagement; mais je ne pus +m'empêcher de faire quelques réflexions assez maussades sur le stratagème +employé par le vieux renard pour se tirer d'affaire. + +On ne me laissa pas le temps de m'appesantir beaucoup sur ce détail: deux +des sauvages me saisirent par les bras et m'entraînèrent vers les ruines +encore en feu. Grand Dieu! était-ce pour me réserver à ce genre de mort, +le plus cruel de tous, que Dacoma m'avait sauvé de leurs tomahawks! Ils me +lièrent les pieds et les mains. Plusieurs de mes compagnons étaient autour +de moi et subissaient le même traitement. Je reconnus Sanchez, le +toréador, et l'Irlandais aux cheveux rouges. Il y en avait encore trois +autres dont je n'ai jamais su les noms. Nous étions sur la place ouverte +devant la masure brûlée. Nous pouvions voir tout ce qui se passait +alentour. Les Indiens cherchaient à dégager les cadavres de leurs amis du +milieu des poutres embrasées. Quand j'eus vérifié que Séguin n'était ni +parmi les prisonniers ni parmi les morts, je les observai avec moins +d'inquiétude. Le sol de la cabane, déblayé des ruines, présentait un +horrible spectacle. Plus de douze cadavres étaient étendus là, à moitié +brûlés et calcinés. Leurs vêtements étaient consumés; mais aux lambeaux +qui en restaient encore, on pouvait reconnaître à quel parti chacun avait +appartenu. Le plus grand nombre étaient des Navajoès. Il y avait aussi +plusieurs cadavres de chasseurs fumant sous leurs blouses racornies. Je +pensai à Garey; mais autant que j'en pus juger, à l'aspect de ces restes +informes, il n'était point parmi les morts. + +Il n'y avait point de scalps à prendre pour les Indiens. Le feu n'avait +pas laissé un cheveu sur la tête de leurs ennemis. Cette circonstance +parut leur causer une vive contrariété, et ils rejetèrent les corps des +chasseurs au milieu des flammes, qui s'échappaient encore du milieu des +chevrons empilés. Puis, formant un cercle autour, ils entonnèrent, à plein +gosier, un choeur de vengeance. Pendant tout ce temps, nous restions +étendus où l'on nous avait mis, gardés par une douzaine de sauvages, et en +proie à de terribles appréhensions. Nous voyions le feu encore brûlant au +milieu duquel on avait jeté les cadavres à demi consumés de nos camarades. +Nous redoutions un sort pareil. Mais nous reconnûmes bientôt que nous +étions réservés pour d'autres desseins. Six mules furent amenées, et nous +y fûmes installés d'une façon toute particulière. On nous fit asseoir le +visage tourné vers la queue; puis nos pieds furent solidement liés sous le +cou des animaux; ensuite on nous força à nous étendre sur le dos des +mules, le menton reposant sur leur croupe; dans cette position, nos bras +furent placés de sorte que nos mains vinssent se réunir par dessous le +ventre, et nos poignets furent attachés à leur tour comme l'avaient été +nos pieds. La position était fort incommode, et, pour surcroît, les mules, +non habituées à des fardeaux de ce genre, se cabraient et ruaient, à la +grande joie de nos vainqueurs. Ce jeu cruel se prolongea longtemps après +que les mules elles-mêmes en étaient fatiguées, car les sauvages +s'amusaient à les exciter avec le fer de leur lance, et en leur plaçant +des branches de cactus sous la queue. Nous avions presque perdu +connaissance. + +Les Indiens se divisèrent alors en deux bandes qui remontèrent la +barranca, chacune d'un côté. Les uns emmenèrent les captives mexicaines +avec les filles et les enfants de la tribu. La troupe la plus nombreuse, +sous les ordres de Dacoma, devenu principal chef par la mort de l'autre, +tué dans le dernier combat, nous prit avec elle. On nous conduisit vers +l'endroit où se trouvait la source, et arrivé au bord de l'eau, on fit +halte pour la nuit. On nous détacha de dessus les mules; on nous garrotta +solidement les uns aux autres, et nous fûmes surveillés, sans +interruption, jusqu'au lendemain matin. Puis on nous _paqueta_ de nouveau +comme la veille, et nous fûmes emmenés à l'ouest, à travers le désert. + + + +XLIX + + +UNE NUANCE BON TEINT. + +Après quatre jours de voyage, quatre jours de tortures, nous rentrâmes +dans la vallée de Navajo. Les captives, emmenées par le premier +détachement avec tout le butin, étaient arrivées avant nous, et nous vîmes +tout le bétail provenant de l'expédition épars dans la plaine. En +approchant de la ville nous rencontrâmes une foule de femmes et d'enfants, +beaucoup plus que nous n'en avions vu lors de notre première visite. Il en +était venu des autres villages des Navajoès, situés plus au nord. Tous +accouraient pour assister à la rentrée triomphale des guerriers, et +prendre part aux réjouissances qui suivent toujours le retour d'une +expédition heureuse. + +Je remarquai parmi ces femmes beaucoup de figures du type espagnol. +C'étaient des prisonnières qui avaient fini par épouser des guerriers +indiens. Elles étaient vêtues comme les autres, et semblaient participer à +la joie générale. Ainsi que la fille de Séguin, elles s'étaient +indianisées. Il y avait beaucoup de métis, sang mêlé, descendant des +Indiens et des captives mexicaines, enfants de ces Sabines américaines. +On nous fit traverser les rues et sortir du village par l'extrémité ouest. +La foule nous suivait en poussant des exclamations de triomphe, de haine +et de curiosité. On nous conduisit près des bords de la rivière, à environ +cent yards des maisons. En vain j'avais promené mes regards do côté et +d'autre, autant que ma position incommode me le permettait, je n'avais +aperçu ni _elle_, ni les autres captives. Où pouvaient-elles être? +Probablement dans le temple. Ce temple, situé de l'autre côté de la ville, +était masqué par des maisons. De la place où nous étions, je n'en pouvais +apercevoir que le sommet. On nous détacha, et on nous mit à terre. Ce +changement de position nous procura un grand soulagement. C'était un grand +bonheur pour nous de pouvoir nous tenir assis; mais ce bonheur ne dura pas +longtemps. Nous nous aperçûmes bientôt qu'on ne nous avait tiré de la +glace que pour nous mettre dans le feu. Il s'agissait simplement de nous +retourner. Jusque-là, nous avions été couchés sur le ventre; nous allions +être couchés sur le dos. En peu d'instants le changement fut accompli. + +Les sauvages nous traitaient avec aussi peu de cérémonie que s'il se fût +agi de choses inanimées. Et, en vérité, nous ne valions guère mieux. On +nous étendit sur le gazon. Autour de chacun de nous, quatre longs piquets +formant un parallélogramme étaient enfoncés dans le sol. On nous attacha +les quatre membres avec des courroies qui furent passées autour des +piquets, et tendues de telle sorte que nos jointures en craquaient. Nous +étions ainsi, gisant la face en l'air, comme des peaux mises au soleil +pour sécher. On nous avait disposés sur deux rangs, bout à bout, de telle +sorte que la tête de ceux qui étaient en avant se trouvait entre les +jambes de ceux qui étaient sur la même file en arrière. Nous étions six en +tout, formant trois couples un peu espacés. Dans cette position, et +attachés ainsi, nous ne pouvions faire aucun mouvement. La tête seule +jouissait d'un peu de liberté; grâce à la flexibilité du cou, nous +pouvions voir ce qui se passait à droite, à gauche et devant nous. + +Aussitôt que notre installation fut terminée, la curiosité me porta à +regarder tout autour de moi. Je reconnus que j'occupais l'arrière de la +file de droite, et que mon chef de file était le ci-devant soldat O'Cork. +Les Indiens chargés de nous garder commencèrent par nous dépouiller de +presque tous nos vêtements, puis ils s'éloignèrent. Les squaws et les +jeunes filles nous entourèrent alors. Je remarquai qu'elles se +rassemblaient en foule devant moi et formaient un cercle épais autour de +l'Irlandais. Leurs gestes grotesques, leurs exclamations étranges et +l'expression d'étonnement de leur physionomie me frappèrent. + +-_Ta-yah! Ta-yah!_--criaient-elles, accompagnant ces exclamations +debruyants éclats de rire. + +Qu'est-ce que cela pouvait signifier! Barney était évidemment le sujet de +leur gaieté. Mais qu'y avait-il de si extraordinaire en lui de plus qu'en +nous autres? Je levai la tête pour savoir de qui il s'agissait; je compris +tout immédiatement. Un des Indiens, avant de partir, avait pris le bonnet +de l'Irlandais, dont la petite tête rouge restait exposée à tous les yeux. +C'était cette tête, placée entre mes deux pieds, qui, semblable à une +boule lumineuse, avait attiré l'attention de toutes les femmes. Peu à peu +les squaws s'approchèrent jusqu'à ce qu'elles fussent entassées en cercle +épais autour du corps de mon camarade. Enfin, l'une d'elles se baissa et +toucha la tête, puis retira brusquement sa main, comme si elle se fût +brûlée. Ce geste provoqua de nouveaux éclats de rire, et bientôt toutes +les femmes du village furent réunies autour de l'Irlandais, se poussant, +se bousculant, pour voir de plus près. + +On ne s'occupa d'aucun de nous; seulement on nous foulait aux pieds sans +aucun égard. Une demi-douzaine de squaws fort lourdes se servaient de mes +jambes comme de marchepied, pour mieux voir par-dessus les épaules des +autres. Comme la vue n'était pas interceptée par un grand nombre de jupes, +j'apercevais encore la tête de l'Irlandais qui brillait comme un météore +au milieu d'une forêt de jambes. Les Squaws devinrent de moins en moins +réservées dans leurs attouchements, et, prenant des cheveux brin à brin, +elles cherchaient à les arracher en riant comme des folles. Je n'étais à +coup sûr ni en position, ni en disposition de m'égayer, mais il y avait +dans le derrière de la tête de Barney une telle expression de résignation +patiente, qu'elle eût déridé un fossoyeur. Sanchez et les autres riaient +aux larmes. Pendant assez longtemps notre camarade endura le traitement en +silence, mais enfin la douleur l'emporta sur la patience, et il commença à +parler tout haut. + +--Allons, allons, les filles, dit-il d'un ton de prière peu dégagé, ça +vous amuse, n'est-ce pas? Est-ce que vous n'aviez jamais vu des cheveux +rouges auparavant? + +Les squaws, en entendant ces mots, qu'elles ne comprirent naturellement +pas, se mirent à rire de plus belle, découvrant leurs dents blanches. + +--Vraiment, si je vous avais avec moi dans mon vieux manoir d'O'Cork, je +pourrais vous en montrer des quantités à vous rendre contentes pour toute +votre vie. Allons donc, ôtez-vous de dessus moi! vous me trépignez les +jambes à me broyer les os! Aie! Ne me tirez pas comme ça! Sainte Mère! +voulez-vous me laisser tranquille? Que le diable vous envoie toutes ses... +Aie! + +Le ton duquel furent prononcés ces derniers mots montrait que O'Cork était +sorti de son caractère, mais cela ne fit qu'augmenter l'activité de celles +qui le tourmentaient, et leur gaieté ne connut plus de bornes. Elles se +mirent à l'épiler avec plus d'acharnement que jamais, criant toujours; de +telle sorte que les malédictions incessantes de O'Cork n'arrivaient plus à +mes oreilles que par bouffées: + +-Mère de Moïse!... Seigneur mon Dieu!... Sainte Vierge!... et autres +exclamations. + +La scène dura ainsi pendant quelques minutes; puis, tout à coup, il y eût +un arrêt; les femmes se consultèrent, préparant sans doute quelque nouveau +tour. Plusieurs jeunes filles furent envoyées vers les maisons, et +revinrent avec une large olla et un autre vase plus petit. Que +prétendaient-elles faire? Nous ne fûmes pas longtemps sans le savoir. +L'olla fut remplie d'eau à la rivière, et l'autre vase placé près de la +tête de Barney. Ce dernier contenait du savon de yucca, en usage parmi les +Mexicains du Nord. Les femmes se proposaient de laver à fond les cheveux +pour en faire partir le rouge. + +Les lanières qui attachaient les bras de l'Irlandais furent relâchées, +afin qu'il pût être mis sur son séant; on lui couvrit les cheveux d'un +emplâtre de savon: deux squaws robustes le prirent chacun par une épaule, +puis, imbibant d'eau des bouchons de fibres d'écorce, elles se mirent à +frotter vigoureusement. Cette opération parut être très-peu du goût de +Barney, qui se prit à hurler et à remuer la tête dans tous les sens, pour +y échapper. Vains efforts. Une des squaws lui saisit la tête entre ses +deux mains et la tint ferme, tandis que l'autre, puisant de l'eau fraîche, +le savonna plus énergiquement que jamais. Les Indiennes hurlaient et +dansaient tout autour; au milieu de tout ce bruit, j'entendais Barney +éternuer et crier d'une voix étouffée: + +--Sainte mère de Dieu!... htch-tch! vous frotterez bien... tch-itch!... +jusqu'à, enlever la... p-tch! peau, sans que... tch-iteh! Ça s'en aille. +Je vous dis... itch-tch! que c'est leur couleur!... ça n... ich-tch! ça ne +s'en ira p... itch-tch! pas... atch-itch hitch! + +Mais les protestations du pauvre diable ne servaient à rien. Le frottage +et le savonnage allèrent leur train pendant dix minutes au moins. Puis on +souleva la grande olla, et on en versa tout le contenu sur la tête et sur +les épaules du patient. + +Quel fut l'étonnement des femmes, lorsqu'elles s'aperçurent qu'au lieu de +disparaître, la couleur rouge était devenue, s'il était possible, plus +éclatante et plus vive que jamais. Une autre olla pleine d'eau fut vidée +en manière de douche sur les oreilles du pauvre Irlandais; mais rien n'y +faisait. Barney n'avait pas été si bien débarbouillé depuis longtemps, et +il ne serait pas sorti mieux lavé des mains d'un régiment de barbiers. + +Quand les squaws virent que la teinture résistait à tous leurs efforts, +elles abandonnèrent la partie, et notre camarade fut replacé sur le dos. +Son lit n'était plus aussi sec qu'auparavant, ni le mien non plus, car +l'eau avait imbibé la terre tout autour, et nous étions tous couchés dans +la boue. Mais c'était un léger inconvénient au milieu de tout ce que nous +avions à supporter. Longtemps encore les femmes et les enfants des Indiens +restèrent autour de nous, chacun d'eux examinant curieusement la tête de +notre camarade. Nous eûmes notre part de leur curiosité; mais O'Cork était +l'_éléphant_ de la ménagerie. Les Indiennes avaient vu des cheveux +semblables aux nôtres sur la tête de leurs captives mexicaines; mais, sans +aucun doute, Barney était le premier rouge qui eût pénétré jusque-là dans +la vallée des Navajoès. La nuit vint enfin; les squaws retournèrent au +village, nous laissant à la garde de sentinelles qui ne nous quittèrent +pas de l'oeil jusqu'au lendemain matin. + + + +L + + +ÉMERVEILLEMENT DES NATURELS. + +Jusque-là nous étions demeurés dans une complète ignorance du sort qui +nous était réservé. Mais d'après tout ce que nous avions entendu dire des +sauvages, et d'après notre propre expérience, nous nous attendions à de +cruelles tortures. Sanchez, qui connaissait un peu la langue, ne nous +laissa, au surplus, aucun doute à cet égard. Au milieu des conversations +des femmes, il avait saisi quelques mots qui l'avaient instruit de ce +qu'on nous destinait. Quand elles furent parties, il nous fit part du +programme, d'après ce qu'il avait pu comprendre. + +--Demain, dit-il, ils vont danser la _mamanchic_, la grande danse de +Moctezuma. C'est la fête des femmes et des enfants. Après-demain, il y +aura un grand tournoi dans lequel les guerriers montreront leur adresse à +l'arc, à la lutte et à l'équitation. S'ils veulent me laisser faire, je +leur montrerai quelque chose en fait de voltige. + +Sanchez n'était pas seulement un toréro de première force, il avait passé +ses jeunes années dans un cirque, et, nous le savions tous, c'était un +admirable écuyer. + +--Le troisième jour, continua-t-il, nous ferons la course des massues; +vous savez ce que c'est? + +Nous en avions tous entendu parler. + +--Et le quatrième? + +--Oui, le quatrième! + +--_On nous fera rôtir_. + +Cette brusque déclaration nous aurait émus davantage si l'idée eût été +nouvelle pour nous. Mais, depuis notre capture, nous avions considéré ce +dénoûment comme un des plus probables. Nous savions bien que si l'on nous +avait laissé la vie sauve à la mine, ce n'était pas pour nous réserver une +mort plus douce; nous savions aussi que les sauvages ne faisaient jamais +des hommes prisonniers pour les garder vivants. Rubé constituait une rare +exception, son histoire était des plus extraordinaire, et il n'avait +échappé qu'à force de ruse. + +--Leur dieu, continua Sanchez, est celui des Mexicains Aztèques; ces +tribus sont de la même race, croit-on; je suis assez ignorant sur ces +matières, mais j'ai entendu des gens dire cela. Ce dieu porte un nom +diablement dur à prononcer. _Carrai!_ je ne m'en souviens plus. + +--Quetzalcoatl? + +--_Caval!_ c'est bien ça. _Pues, señores_, c'est un dieu du feu, +très-grand amateur de chair humaine, qu'il préfère rôtie, à ce que disent +ses adorateurs. C'est pour ça qu'on nous fera rôtir. Ça sera pour lui être +agréable, et en même temps pour se faire plaisir à eux-mêmes. _Dos pajaros +a un golpe_ (deux oiseaux avec une seule pierre). [1] + +[Note 1: _Two birds with one stone_, proverbe anglais qui correspond à: +_d'une pierre deux coup_.] + +Il n'était pas seulement probable, mais tout à fait certain que nous +serions traités ainsi; et là-dessus, nous nous endormîmes n'ayant rien de +mieux à faire. Le lendemain matin, nous vîmes tous les Indiens occupés à +se peindre le corps et à faire leur toilette. Puis la fameuse danse, la +_mamanchic_ commença. + +Cette cérémonie eut lieu sur la prairie, à quelque distance en avant de la +façade du temple. Préalablement on nous avait détachés de nos piquets et +on nous avait conduits sur le théâtre de la fête, afin que nous pussions +voir la nation dans toute sa gloire. Nous étions toujours garrottés, mais +nos liens nous laissaient la liberté de nous tenir assis. C'était un grand +adoucissement, et ce changement de position nous causa plus de plaisir que +la vue du spectacle. + +C'est à peine si je pourrais décrire cette danse quand bien même je +l'aurais regardée, et je ne la regardai point. Comme Sanchez nous l'avait +dit, elle était exécutée par les femmes de la tribu seulement. Des +processions de jeunes filles, dans des costumes gais et fantastiques, +portant des guirlandes de fleurs, marchaient en rond et dessinaient toutes +sortes de figures. Un guerrier et une jeune fille placés sur une +plate-forme élevée représentaient Moctezuma et la reine; autour d'eux +s'exécutaient les danses et les chants. La cérémonie se terminait par une +prosternation en demi-cercle devant le trône qui était occupé, à ce que je +vis, par Dacoma et Adèle. Celle-ei me parut triste. + +--Pauvre Séguin! pensai-je; elle n'a plus personne pour la protéger à +présent. Son prétendu père, le chef-médecin, lui était peut-être attaché; +il n'est plus là non plus, et.... + +Je cessai bientôt de penser à Adèle; d'autres sujets d'alarmes plus vives +vinrent m'assaillir. Mon âme, aussi bien que mes yeux, se portait du côté +du temple que nous pouvions apercevoir de l'endroit où on nous avait +placés. Nous en étions trop loin pour reconnaître les traits de femmes +blanches qui garnissaient les terrasses. _Elle_ était là sans doute, mais +je ne pouvais la distinguer des autres. Peut-être valait-il mieux qu'il en +fût ainsi. C'est ce que je pensai alors. + +Un Indien était au milieu d'elles. J'avais déjà vu Dacoma, avant le +commencement de la danse, paradant fièrement devant elles dans tout +l'éclat de sa robe royale. Ce chef, au dire de Rubé, était brave, mais +brutal et licencieux; mon coeur était douloureusement oppressé, quand on +nous reconduisit à la place que nous occupions auparavant. Les sauvages +passèrent en festins la plus grande partie de la nuit suivante; il n'en +fut pas de même pour nous. On nous fournissait à peine la nourriture +suffisante, nous souffrions beaucoup de la soif; nos gardiens se +décidaient difficilement à se déranger pour nous donner de l'eau, bien que +la rivière coulât à nos pieds. + +Le jour revint et le festin recommença. De nouveaux bestiaux furent +sacrifiés et d'énormes quartiers de viandes accrochés au-dessus +des flammes. Dès le matin, les guerriers s'équipèrent, sans revêtir +cependant le costume de guerre, et le tournoi commença. On nous conduisit +encore sur le théâtre des jeux, mais on nous plaça plus loin dans la +prairie. Je voyais distinctement sur la terrasse du temple les blancs +vêtements des captives. Le temple était leur demeure. Sanchez l'avait +entendu dire par les Indiens qui causaient entre eux: et il me l'avait +répété. Elles devaient y rester jusqu'au cinquième jour, lendemain de +notre sacrifice. Puis le chef en choisirait une pour lui, et les autres +devraient être tirées au sort par les guerriers! Oh! ces heures furent +cruelles à passer. + +Quelquefois, je désirais la revoir une fois encore avant de mourir; puis +la réflexion me soufflait qu'il vaudrait mieux ne plus nous rencontrer. La +connaissance de mon malheureux destin ne pourrait qu'augmenter l'amertume +de ses douleurs. Oh! ces heures furent cruelles! Je me mis à regarder le +carrousel des sauvages. Il y avait des passes d'armes et des exercices +d'équitation. Des hommes couraient au galop avec un seul pied sur le +cheval, et dans cette position lançaient la javeline ou la flèche droit au +but. D'autres exécutaient la voltige sur des chevaux lancés à fond de +train, et sautaient de l'un sur l'autre. Ceux-ci sautaient à bas de la +selle au milieu d'une course rapide; ceux-là montraient leur adresse à +manier le lasso. Puis il y eut des joutes dans lesquelles les guerriers +cherchaient à se désarçonner l'un l'autre comme des chevaliers du moyen +age. C'était, en fait, un très-beau spectacle: un grand hippodrome dans le +désert. Mais je n'étais point en disposition de m'en amuser. Sanchez y +trouvait plus de plaisir que moi. Je le voyais suivre chaque exercice avec +un intérêt croissant. Tout à coup il parut agité; sa figure prit une +expression étrange: quelque pensée soudaine, quelque résolution subite +venait de s'emparer de lui. + +--Dites à vos guerriers, s'écria-t-il, s'adressant à un de nos gardiens, +dans la langue des Navajoès, dites à vos guerriers que je ferais mieux que +le plus fort d'entre eux, et que je pourrais leur montrer comment on +manoeuvre un cheval. Le sauvage répéta ce que le prisonnier avait dit: peu +après plusieurs guerriers à cheval l'entourèrent et l'apostrophèrent. + +--Toi! un misérable esclave blanc, lutter avec des guerriers navajoès! Ha! +ha! ha! + +--Savez-vous aller à cheval sur la tète, vous autres? + +--Sur la tête! comment? + +--Vous tenir sur la tête pendant que le cheval est au galop! + +--Non; ni toi ni personne. Nous sommes les meilleurs cavaliers de toute la +contrée, et nous ne le pourrions pas. + +--Je le puis, moi, affirma solennellement le toréador. + +--Il se vante! c'est un fou! crièrent-ils tous. + +--Laissons-le essayer, cria l'un; donnez-lui un cheval; il n'y a pas de +danger. + +--Donnez-moi mon cheval et je vous le ferai voir. + +--Quel est ton cheval? + +--Ce n'est aucun de ceux dont vous vous êtes servis, bien sûr; mais +amenez-moi ce mustang pommelé, donnez-moi un champ de cent fois sa +longueur sur la prairie, et je vous apprendrai un nouveau tour. + +Le cheval qu'indiquait Sanchez était celui sur lequel il était venu depuis +Del-Norte. En cherchant à le reconnaître, j'aperçus mon arabe favori, +pâturant au milieu des autres. + +Les Indiens se consultèrent et consentirent à la demande du toréro. Le +cheval qu'il avait désigné fut pris au lasso et amené près de notre +camarade, qu'on débarrassa de ses liens. Les Indiens n'avaient pas peur +qu'il s'échappât. Ils savaient bien que leurs chevaux ne seraient pas +embarrassés d'atteindre le mustang pommelé; de plus, il y avait un poste +établi à chacune des entrées de la vallée, de sorte que, Sanchez leur +eût-il échappé dans la plaine, il n'aurait pu sortir de la vallée. +Celle-ci constituait en elle-même une prison. + +Sanchez eut bientôt terminé ses préparatifs. Il noua solidement une peau +de buffle sur le dos de son cheval, puis le conduisit par la bride en lui +faisant décrire plusieurs fois de suite le même rond. Quand l'animal eut +reconnu le terrain, le torero lâcha la bride, et fit entendre un cri +particulier. Aussitôt le cheval se mit à parcourir le cercle au petit +galop. Après deux ou trois tours, Sanchez sauta sur son dos, et exécuta ce +tour bien connu qui consiste à chevaucher la tête en bas, les pieds en +l'air. Mais ce tour de force, s'il n'avait rien d'extraordinaire pour les +écuyers de profession, était nouveau pour les Navajoès qui semblaient +émerveillés et poussaient des cris d'admiration. Ils le firent recommencer +maintes et maintes fois jusqu'à ce que le mustang pommelé fût en nage. +Sanchez ne voulut pas quitter la partie sans donner aux spectateurs un +échantillon complet de son savoir-faire, et il réussit à les étonner au +suprême degré. Quand le carrousel fut terminé et qu'on nous reconduisit au +bord de la rivière, Sanchez n'était plus avec nous. Il avait gagné la vie +sauve. Les Navajoès l'avaient pris pour professeur d'équitation. + + + +LI + + +LA COURSE AUX MASSUES. + +Le lendemain arriva. C'était le jour oû nous devions entrer en scène. Nos +ennemis procédèrent aux préparatifs. Ils allèrent au bois, en revinrent +avec des branches en forme de massues, fraîchement coupées, et +s'habillèrent comme pour une course ou une partie de paume. Dès le matin, +on nous conduisit devant la façade du temple. En arrivant, mes yeux se +portèrent sur la terrasse. Ma bien-aimée était là; elle m'avait reconnu. +Mes vêtements en lambeaux étaient souillés de sang et de boue; mes cheveux +pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou, +noirs de poudre; malgré tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de +l'amour pénètrent tous les voiles. + +Je n'essayerai pas de décrire la scène qui suivit. Y eut-il jamais +situation plus terrible, émotions plus poignantes, coeurs plus brisés! Un +amour comme le nôtre, tantalisé par la proximité! Nous étions presque à +portée de nous embrasser, et cependant le sort élevait entre nous une +infranchissable barrière; nous nous sentions séparés pour jamais; nous +connaissions mutuellement le sort qui nous était réservé; elle était sûre +de ma mort; et moi... Des milliers de pensées, toutes plus affreuses les +unes que les autres, nous remplissaient le coeur. Pourrais-je les énumérer +ou les dire? Les mots sont impuissants à rendre de pareilles émotions. +L'imagination du lecteur y suppléera. Ses cris, son désespoir, ses +sanglots déchirants me brisaient le coeur. Pâle et défaite, ses beaux +cheveux en désordre, elle se précipitait avec frénésie vers le parapet +comme si elle eût voulu le franchir. Elle se débattait entre les bras de +ses compagnes qui cherchaient à la retenir; puis l'immobilité succédait +aux transports. Elle avait perdu connaissance, on l'entraînait hors de ma +vue. + +J'avais les pieds et les poings liés. Deux fois pendant cette scène +j'avais voulu me dresser, ne pouvant maîtriser mon émotion: deux fois +j'étais retombé. Je cessai mes efforts et restai couché sur le sol dans +l'agonie de mon impuissance. Tout cela n'avait pas duré dix secondes; mais +que de souffrances accumulées dans un seul instant! C'était la +condensation des misères de toute une vie. + +Pendant près d'une demi-heure je ne vis rien de ce qui se passait autour +de moi. Mon esprit n'était point absorbé, mais paralysé, mais tout à fait +mort. Je n'avais plus de pensée. Enfin, je sortis de ma stupeur. Les +sauvages avaient achevé de tout préparer pour leur jeu cruel. Deux rangées +d'hommes se déployaient parallèlement sur une longueur de plusieurs +centaines de yards. Ils étaient armés de massues et placés en face les uns +des autres à une distance de trois à quatre pas. Nous devions traverser en +courant l'espace compris entre les deux lignes, recevant les coups de ceux +qui pouvaient nous atteindre au passage. Celui qui aurait réussi à +franchir toute la ligne et à atteindre le pied de la montagne avant d'être +repris, devait avoir la vie sauve. Telle était du moins la promesse! + +--Est-ce vrai, Sanchez! demandai-je tout bas au toréro qui était près de +moi. + +--Non, me répondit-il sur le même ton. C'est un moyen de vous exciter à +mieux courir, afin d'animer le jeu. Vous devez mourir dans tous les cas. +Je les ai entendus causer de cela. + +En bonne conscience. C'eût été une mince faveur que de nous accorder la +vie à de telles conditions; car l'homme le plus vigoureux et le plus agile +n'aurait pu les remplir. + +--Sanchez, dis-je encore au toréro, Séguin était votre ami. Vous ferez +tout ce que vous pourrez pour elle. + +Sanchez savait bien de qui je voulais parler. + +--Je le ferai, je le ferai! répondit-il paraissant profondément ému. + +--Brave Sanchez! Dites-lui tout ce que j'ai souffert pour elle... Non, +non; ne lui parlez pas de cela! + +Je ne savais vraiment plus ce que je disais. + +--Sanchez, ajoutai-je encore, une idée qui m'avait déjà traversé l'esprit +me revenant, ne pourriez-vous pas... un couteau, une arme... n'importe +quoi... ne pourriez-vous pas me procurer une arme quand on me déliera? + +--Cela ne vous servirait à rien. Vous n'échapperiez pas quand vous en +auriez cinquante. + +--Cela se peut. Mais j'essayerai. Le pire qui puisse m'arriver, c'est de +mourir; et j'aime mieux mourir au milieu d'une lutte. + +--Ça vaudrait mieux, en effet, murmura le toréro. J'essayerai de vous +procurer une arme; mais je pourrai bien le payer de... Il fit une pause. +Regardez derrière vous, continua-t-il d'un ton significatif, tout en +levant les yeux comme pour examiner le profil des montagnes, vous +apercevrez un tomahawk. Je crois qu'il est assez mal gardé, et que vous +pourrez facilement vous en emparer. + +Je compris et je regardai autour de moi. + +Dacoma était à quelques pas, surveillant le départ des coureurs. + +Je vis l'arme à sa ceinture: elle pendait négligemment. On pouvait +l'arracher. + +Je tiens beaucoup à la vie, et je suis capable de déployer une grande +énergie pour la défendre. Je n'avais pas encore eu occasion de faire +preuve de cette énergie dans les aventures que nous avions traversées. +J'étais resté jusque-là spectateur presque passif des scènes qui avaient +eu lieu, et généralement, je les avais contemplées avec un certain dégoût. +Mais, dans d'autres circonstances, j'ai pu vérifier ce trait distinctif de +mon caractère. Sur le champ de bataille, à ma connaissance, il m'est +arrivé trois fois de devoir mon salut à ma vive perception du danger et à +ma promptitude pour y échapper. Un peu plus on un peu moins brave, j'eusse +été perdu: cela peut sembler obscur, énigmatique; mais c'est un fait +d'expérience. + +Quand j'étais jeune, j'étais renommé pour ma rapidité à la course. Pour +sauter et pour courir, je n'avais jamais rencontré mon supérieur; et mes +anciens camarades de collège se rappellent encore les prouesses de mes +jambes. Ne croyez pas que je cite ces particularités pour m'enorgueillir. +La première est un simple détail de mon caractère, les autres sont des +facultés physiques dont aujourd'hui, parvenu à l'âge mûr, je me sens trop +peu fier. Je les rappelle uniquement pour expliquer ce qui va suivre. + +Depuis le moment où j'avais été pris, j'avais constamment ruminé des plans +d'évasion. Mais je n'avais pas trouvé la plus petite occasion favorable. +Tout le long de la route, nous avions été surveillés avec la plus stricte +vigilance. J'avais passé la dernière nuit à combiner un nouveau plan qui +m'était venu en tête en voyant Sanchez sur son cheval. Ce plan, je l'avais +complètement mûri, et il n'y manquait que la possession d'une arme. +J'avais bon espoir d'échapper; je n'avais eu ni le temps, ni l'occasion de +parler de mon projet au toréro, et, d'ailleurs, il ne m'eût servi de rien +de le lui raconter. Même sans arme, j'entrevoyais la chance de me sauver; +mais, j'avais besoin d'en avoir une pour le cas où il se trouverait parmi +les sauvages un meilleur coureur que moi. Je pouvais être tué; c'était +même assez vraisemblable; mais cette mort était moins affreuse que celle +qui m'était réservée pour le lendemain. Avec ou sans arme, j'étais décidé +à tenter l'aventure, au risque d'y périr. + +On déliait O'Cork. C'était lui qui devait courir le premier. Il y avait un +cercle de sauvages autour du point de départ: les vieillards et les +infirmes du village qui se tenaient là pour jouir du spectacle. On n'avait +pas peur que nous prissions la fuite; on n'y pensait même pas; une vallée +fermée avec un poste à chaque issue; des chevaux en quantité tout près de +là, et qu'on pouvait monter en un instant. Il était impossible de +s'échapper, du moins le pensaient-ils. + +O'Cork partit. Pauvre Barnay; c'était un triste coureur! Il n'avait pas +fait dix pas dans l'avenue vivante, qu'il recevait un coup de massue, et +on l'emportait sanglant et inanimé, au milieu des rires de la foule +enchantée. Un second subit le même sort, puis un troisième: c'était mon +tour; on me délia. Je me dressai sur mes pieds, j'employai le peu +d'instants qui m'étaient accordés à me détirer les membres, à concentrer +dans mon âme et dans mon corps toute l'énergie dont j'étais capable pour +faire face à une circonstance aussi désespérée. Le signal de se tenir prêt +fut donné aux Indiens. Ils reprirent leurs places, brandissant leurs +massues, et impatients de me voir partir. + +Dacoma était derrière moi. D'un regard de côté, j'avais mesuré l'espace +qui me séparait de lui. Je reculai de quelques pas, feignant de vouloir me +donner un peu plus d'élan; quand je fus sur le point de le toucher, je fis +brusquement volte-face; avec l'agilité d'un chat et la dextérité d'un +voleur, je saisis le tomahawk et l'arrachai de sa ceinture. J'essayai de +le frapper, mais, dans ma précipitation, je le manquai; je n'avais pas le +temps de recommencer; je me retournai et pris ma course. Dacoma était +immobile de surprise, et j'étais hors de son atteinte avant qu'il eût fait +un mouvement pour me suivre. + +Je courais, non vers l'avenue formée par les guerriers, mais vers un côté +du cercle des spectateurs qui, je l'ai dit, était formé de vieillards et +d'infirmes. Ceux-ci avaient tiré leurs couteaux et leurs rangs serrés me +barraient le chemin. Au lieu d'essayer de me frayer une voie au milieu +d'eux, ce à quoi j'aurais pu ne pas réussir, je m'élançai d'un bond +terrible et sautai par-dessus leurs épaules. Deux ou trois de ceux qui +étaient en arrière cherchèrent à m'arrêter au moment où je passai près +d'eux; mais je les évitai, et, un instant après, j'étais au milieu de la +plaine; le village entier était lancé sur mes traces. + +Ma direction était déterminée d'avance dans mon esprit, et sans la +ressource que j'avais en vue, je n'aurais pas tenté l'aventure: je courais +vers l'endroit où étaient les chevaux. Il s'agissait de ma vie, et je +n'avais pas besoin d'être autrement encouragé à faire de mon mieux. J'eus +bientôt distancé ceux qui étaient le plus près de moi au départ. Mais les +meilleurs coureurs se trouvaient parmi les guerriers qui avaient formé la +haie, et ceux-là commençaient à dépasser les autres. Néanmoins, ils ne +gagnaient pas sur moi. J'avais encore mes jambes de collégien. Après un +mille de chasse, je vis que j'étais à moins de la moitié de cette distance +de la caballada, et à plus de trois cents yards de ceux qui me +poursuivaient; mais, à ma grande terreur, en jetant un regard en arrière, +je vis des hommes à cheval. Ils étaient encore bien loin; mais ils ne +tarderaient pas à m'atteindre. Étais-je assez près pour qu'il pût +m'entendre? Je criai de toute ma force, et sans ralentir ma course: «Moro, +Moro!» + +Il se fit un mouvement parmi les chevaux, qui se mirent à secouer leurs +têtes, puis, j'en vis un sortir des rangs et se diriger vers moi au galop. +Je le reconnus à son large poitrail noir et à son museau roux: c'était +Moro, mon brave et fidèle Moro! Les autres suivaient en foule, mais, avant +qu'ils fussent arrivés sur moi, j'avais atteint mon cheval, et, tout +pantelant, je m'étais élancé sur son dos! Je n'avais pas de bride, mais ma +bonne bête était habituée à obéir à la voix, à la main et aux genoux; je +la dirigeai à travers le troupeau, vers l'extrémité occidentale de la +vallée. J'entendais les hurlements des chasseurs à cheval, pendant que je +traversais la caballada; je jetai un regard en arrière; une bande de vingt +hommes environ courait après moi au triple galop. Mais je ne les craignais +plus maintenant. Je connaissais trop bien Moro. Quand j'eus franchi les +douze milles de la vallée et gravi la pente de la Sierra, j'aperçus ceux +qui me poursuivaient loin derrière, dans la plaine, à cinq ou six milles +pour le moins. + + + +LII + + +COMBAT AU BORD D'UN PRÉCIPICE. + +Un repos de plusieurs jours avait rendu à mon cheval toute son énergie, et +il gravit la pente rocailleuse d'un pas rapide. Il me communiquait une +partie de sa vigueur, et je sentais mes forces revenir. C'était heureux, +car j'allais avoir bientôt à m'en servir. J'approchais de l'endroit où le +poste était établi. Au moment où je m'étais échappé de la ville, tout +entier au péril immédiat, je ne m'étais plus préoccupé de ce dernier +danger. La pensée m'en revint tout à coup, et je commençai à faire +provision de courage pour l'affronter. Je savais qu'il y avait un poste +sur la montagne: Sanchez me l'avait appris, et il le tenait de la bouche +des Indiens. + +Combien d'hommes allais-je rencontrer là? Deux étaient bien suffisants, +plus que suffisants pour moi, affaibli que j'étais et n'ayant d'autre arme +qu'un tomahawk dont j'étais fort peu habile à me servir. Sans aucun doute, +ces hommes auraient leurs arcs, leurs lances, leurs tomahawks et leurs +couteaux. Toutes les chances étaient contre moi. A quel endroit les +trouverais-je? En qualité de vedettes, leur principal devoir était de +surveiller le dehors. Ils devaient donc être à une place d'où on pût +découvrir cette plaine. Je me rappelais parfaitement bien la route: +c'était celle par laquelle nous avions pénétré dans la vallée. Il y avait +une plate-forme sur le sommet occidental de la Sierra. Le souvenir m'en +était resté parce que nous y avions fait halte pendant que notre guide +allait en reconnaissance en avant. + +Un rocher surplombait cette plate-forme; je me souvenais aussi de cela; +car, pendant l'absence du guide, Séguin et moi nous avions mis pied à +terre et nous l'avions gravi. De ce rocher, on découvrait tout le pays +extérieur au nord et à l'ouest. Sans aucun doute, les vedettes avaient +choisi ce point. Seraient-elles sur le sommet? Dans ce cas, le meilleur +parti à prendre était de passer au galop, de manière à ne pas leur donner +de temps de descendre, et à courir seulement le risque des flèches et des +lances. Passer au galop! Non, cela était impossible; aux deux extrémités +de la plate-forme la route se rétrécissait jusqu'à n'avoir pas deux pieds +de largeur, bordée d'un côté par un rocher à pic, et de l'autre par le +précipice du canon. C'était une simple saillie de rocher qu'il était +dangereux de traverser, même à pied et à pas comptés. De plus, mon cheval +avait été referré à la Mission. Les fers étaient polis par la marche, et +la roche était glissante comme du verre. + +Pendant que toutes ces pensées roulaient dans mon esprit, j'approchais du +sommet de la Sierra. La perspective était redoutable; le péril que +j'allais affronter était extrême, et dans toute autre circonstance, il +m'aurait fait reculer. Mais le danger qui était derrière moi ne me +permettait pas d'hésiter; et sans savoir au juste comment je m'y +prendrais, je poursuivais mon chemin. Je m'avançais avec précaution, +dirigeant mon cheval sur les parties les plus molles de la route, pour +amortir le bruit de ses pas. A chaque détour, je m'arrêtais et sondais du +regard; mais je n'avais pas de temps à perdre, et mes haltes étaient +courtes. Le sentier s'élevait à travers un bois épais de cèdres et de pins +rabougris. Il décrivait un zigzag sur le penchant de la montagne. Près du +sommet, il tournait brusquement vers la droite et entrait dans le _canon_. +Là commençait la saillie de roc qui continuait la route et régnait tout le +long du précipice. En atteignant ce point, je découvris le rocher oû je +m'attendais à voir la sentinelle. + +Je ne m'étais point trompé; elle était là; et je fus agréablement surpris +de voir qu'il n'y avait qu'un seul homme. Il était assis sur la cime du +rocher le plus élevé, et son corps brun se détachait distinctement sur le +bleu pâle du ciel. La distance qui me séparait de lui était de trois cents +yards au plus, et il me fallait. Suivre la saillie qui me rapprochait de +lui jusqu'au tiers environ de cette distance. Au moment où je l'aperçus, +je m'arrêtai pour me reconnaître. Il ne m'avait encore ni vu ni entendu; +il me tournait le dos et paraissait observer attentivement la plaine du +côté de l'ouest. A côté de la roche sur laquelle il était assis, sa lance +était plantée dans le sol; son bouclier, son arc et son carquois, +appuyés contre. Je voyais sur lui le manche d'un couteau et un tomahawk. + +Mes instants étaient comptés; en un clin d'oeil j'eus je pris ma +résolution. C'était d'atteindre le défilé, et de tâcher de le traverser +avant que l'Indien eût le temps de descendre pour me couper le chemin. Je +pressai les flancs de mon cheval. J'avançai, avec lenteur et prudence, +pour deux raisons: d'abord parce que Moro n'osait pas aller plus vite, et +puis, parce que j'espérais ainsi passer sans attirer l'attention de la +sentinelle. Le torrent mugissait au-dessous; le bruit pouvait étouffer +celui des sabots sur le roc. J'allais donc, soutenu par cet espoir. Mon +oeil passait du périlleux sentier au sauvage, et du sauvage au sentier que +mon cheval suivait, frissonnant de terreur. Quand j'eus marché environ +vingt pas le long de la saillie, j'arrivai en vue de la plate-forme; là, +j'aperçus un groupe qui me fit saisir en tremblant la crinière de Moro: +c'était un signe par lequel je m'arrêtais toujours quand je ne voulais pas +me servir du mors. Il demeura immobile, et je considérai ce que j'avais +devant moi. + +Deux chevaux, deux mustangs, et un homme, un Indien! Les mustangs, sellés +et bridés, se tenaient tranquillement sur la plate-forme, et un lasso, +attaché à la selle de l'un, était enroulé au poignet de l'Indien. +Celui-ci, accroupi, le dos appuyé à un rocher, les bras sur les genoux et +la tête sur les bras, paraissait endormi. Près de lui, son arc, ses +flèches, sa lance et son bouclier. La situation était terrible. Je ne +pouvais plus passer sans être entendu par celui-là, et il fallait +absolument passer. Quand même je n'aurais pas été poursuivi, il ne m'était +plus possible de reculer, car le passage était trop étroit pour que mon +cheval pût se retourner. Je pensai à me laisser glisser à terre, à +m'avancer à pas de loup, et d'un coup de tomahawk... Le moyen était cruel; +mais je n'avais pas le choix et l'instinct de la conservation parlait plus +haut que tous les sentiments. Mais il était écrit que je n'aurais pas +recours à cette terrible extrémité. Moro, impatient de sortir d'une +position aussi dangereuse, renifla et frappa le roc de son sabot. A ce +bruit les chevaux espagnols répondirent par un hennissement. Les sauvages +furent aussitôt sur leurs pieds, et leurs cris simultanés m'apprirent que +tous deux m'avaient aperçu. La sentinelle du haut rocher saisit sa lance +et se précipita en avant; mais je m'occupais exclusivement, pour le +moment, de son camarade. Celui-ci, en me voyant, avait saisi son arc, et, +machinalement, avait sauté sur son cheval; puis, avec un cri sauvage, il +s'était avancé à ma rencontre sur l'étroit sentier. Une flèche siffla à +mes oreilles; dans sa précipitation, il avait mal visé. + +Les têtes de nos chevaux se rencontrèrent. Ils restèrent ainsi, les yeux +dilatés, soufflant de leurs naseaux. Tous les deux semblaient partager la +fureur de leurs cavaliers et comprendre qu'il s'agissait d'un combat +mortel. Ils s'étaient rencontrés dans l'endroit le plus resserré du +passage. Ni l'un ni l'autre ne pouvait retourner sur ses pas; il fallait +que l'un des deux fût précipité dans l'abîme: une chute de plus de mille +pieds, et le torrent au fond! Je m'arrêtai avec un sentiment profond de +désespoir. Pas une arme avec laquelle je pusse atteindre mon ennemi; lui, +il avait son arc, et je le voyais ajuster une seconde flèche sur la corde. +Au milieu de cette crise, trois idées se croisèrent dans mon cerveau se +suivant comme trois éclairs. Mon premier mouvement fut de pousser Moro en +avant, comptant sur sa force supérieure pour précipiter l'autre. Si +j'avais eu une bride et des éperons, je n'aurais pas hésité; mais je +n'avais ni l'une ni les autres; la chance était trop redoutable; puis, je +pensai à lancer mon tomahawk à la tête de mon antagoniste. Enfin, je +m'arrêtai à ceci: mettre pied à terre et m'attaquer au cheval de l'Indien. +C'était évidemment le meilleur parti: en un instant je me laissai glisser +du côté du rocher. Au moment où je descendais, une flèche me frôla la +joue; j'avais été préservé par la promptitude de mon mouvement. + +Je rampai le long des flancs de mon cheval et me plaçai devant le nez du +mustang. L'animal, semblant deviner mon intention, se cabra en renâclant; +mais il lui fallut bien retomber à la même place. L'Indien préparait une +troisième flèche, mais celle-ci ne devait jamais partir. Au moment où les +sabots du mustang refrappaient le rocher, mon tomahawk s'abattait entre +ses deux yeux. Je sentis le craquement de l'os sous le fer de la hachette. +Immédiatement je vis disparaître dans l'abîme cheval et cavalier, celui-ci +poussant un cri terrible et cherchant vainement à s'élancer de la selle. +Il y eut un moment de silence, un long moment;--ils tombaient, ils +tombaient... Enfin, on entendit un bruit sourd,--le choc de leurs corps +rencontrant la surface de l'eau! Je n'eus pas la curiosité de regarder au +fond, et d'ailleurs je n'en aurais pas eu le temps. Quand je me relevai +(car je m'étais mis à genoux pour frapper), je vis l'autre sauvage +atteignant la plateforme. Il ne s'arrêta pas un instant, mais vint en +courant sur moi et la lance en arrêt. J'allais être traversé d'outre en +outre, si je ne réussissais pas à parer le coup. Heureusement la pointe +rencontra le fer de ma hache; la lance détournée passa derrière moi, et +nos corps se rencontrèrent avec une violence qui nous fit rouler tous deux +au bord du précipice. + +Aussitôt que j'eus repris mon équilibre, je recommençai l'attaque, serrant +mon adversaire de près, afin qu'il ne pût pas se servir de sa lance. +Voyant cela, il abandonna cette arme et saisit son tomahawk. Nous +combattions corps à corps, hache contre hache! Tour à tour nous avancions +ou nous reculions, suivant que nous avions à parer ou à frapper. Plusieurs +fois nous nous saisîmes en tâchant de nous précipiter l'un l'autre dans +l'abîme; mais la crainte d'être entraînés retenait nos efforts; nous nous +lâchions et recommencions la lutte au tomahawk. Pas un mot n'était échangé +entre nous. Nous n'avions rien à nous dire; nous ne pouvions d'ailleurs +nous comprendre. Notre seule pensée, notre seul but était de nous +débarrasser l'un de l'autre, et il fallait absolument, pour cela, que l'un +de nous deux fût tué. Dès que nous avions été aux prises, l'Indien avait +interrompu ses cris; nous nous battions en silence et avec acharnement. De +temps en temps une exclamation sourde, le sifflement de nos respirations, +le choc de nos tomahawks, le hennissement de nos chevaux et le mugissement +continuel du torrent: tels étaient les seuls bruits de la lutte. Pendant +quelques minutes nous combattîmes sur l'étroit sentier; nous nous étions +fait plusieurs blessures, mais ni l'un ni l'autre n'était grièvement +atteint. Enfin je réussis à faire reculer mon adversaire jusqu'à la +plate-forme. Là nous avions du champ, et nous nous attaquâmes avec plus +d'énergie que jamais. Après quelques coups échangés, nos tomahawks se +rencontrèrent avec une telle violence, qu'ils nous échappèrent des mains à +tous deux. Sans chercher à recouvrer nos armes, nous nous précipitâmes +l'un sur l'autre, et après une courte lutte corps à corps, nous roulâmes +à terre. Je croyais que mon adversaire avait un couteau, mais je m'étais +sans doute trompé, car il s'en serait certainement servi. Je reconnus +bientôt qu'il était plus vigoureux que moi. Ses bras musculeux me +serraient à me faire craquer les côtes. Nous roulions ensemble, tantôt +dessus tantôt dessous. Chaque mouvement nous rapprochait du précipice! Je +ne pouvais me débarrasser de son étreinte. Ses doigts nerveux étaient +serrés autour de mon cou; il m'étranglait... Mes forces m'abandonnèrent; +je ne pus résister plus longtemps; je me sentis mourir. J'étais... je... +O Dieu! Pardon!--Oh! + +Mon évanouissement ne dut pas être long, car, quand la conscience me +revint, je sentis encore la sueur de mes efforts précédents, et mes +blessures étaient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon +être; j'étais toujours sur la plate-forme; mais qu'était donc devenu mon +adversaire? Comment ne m'avait-il pas achevé? Pourquoi ne m'avait-il pas +jeté dans l'abîme? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi. +Je ne vis d'autre être vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant +sur la plate-forme et se livrant un combat à coups de tête et à coups de +pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les +rugissements rauques et entrecoupés d'un chien dévorant un ennemi, mêlés +aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela? +Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde, +et le bruit paraissait sortir de là. Je me dirigeai de ce côté. C'était un +affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et, +tout au fond, parmi les épines et les cactus, un chien énorme était en +train de déchirer quelque chose qui criait et se débattait. C'était un +homme, un Indien. Tout me fut expliqué. Le chien, c'était Alp; l'homme, +c'était mon dernier adversaire. + +Au moment où j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son +ennemi sous lui et le renversait à chaque nouvel effort que celui-ci +faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un désespéré. Il me +sembla voir l'animal enfonçant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais +d'autres préoccupations m'empêchèrent de regarder plus longtemps. +J'entendis des voix derrière moi. Les sauvages lancés à ma poursuite +atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie. + +M'élancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et +descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied, +j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal +en sortait à quelques pas derrière moi: c'était mon Saint-Bernard. En +venant auprès de moi, il poussa un long hurlement et se mit à remuer la +queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'échapper, car les +Indiens avaient dû atteindre la plate-forme avant qu'il eût pu sortir de +la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa +poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'état de le +retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arrière. +Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais près d'un +demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me +lançai dans la prairie ouverte devant moi. + + + +LIII + + +RENCONTRE INESPÉRÉE. + +Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant +moi à la distance de trente milles. Jusque-là on ne voyait pas une +colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il +n'était pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant +le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre +ancienne route vers la mine. De là, je gagnerais le Del-Norte en suivant +une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau latéral. Tel était à +peu près mon plan. + +Je devais m'attendre à être poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand +j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arrière me fit voir les +Indiens débouchant dans la plaine et galopant après moi. + +Ce n'était plus une question de vitesse. Pas un de leurs chevaux ne +pouvait lutter avec le mien. Mais Moro aurait-il le même fond que leurs +mustangs? Je connaissais la nature nerveuse, infatigable de cette race +espagnole; je les savais capables de galoper sans interruption pendant une +journée entière, et je n'étais pas sans inquiétude sur le résultat d'une +lutte prolongée. Pour l'instant, il m'était facile de garder mon avance +sans presser mon cheval, dont je tenais à ménager les forces. Tant qu'il +ne serait pas rendu, je ne risquais pas d'être atteint; je galopais donc +posément, observant les mouvements des Indiens et me bornant à conserver +ma distance. De temps en temps je sautais à terre pour soulager Moro, et +je courais côte à côte avec lui. + +Mon chien suivait, jetant parfois un regard intelligent sur moi et +semblant avoir conscience du motif qui me faisait voyager avec une telle +hâte. Pendant tout le jour je restai en vue des Indiens; je pouvais +distinguer leurs armes et les compter; ils étaient environ une vingtaine +en tout. Les traînards avaient tourné bride, et les hommes bien montés +continuaient seuls la poursuite. En approchant du pied de la montagne +Neigeuse, je me rappelai qu'il y avait de l'eau à notre ancien campement +dans le défilé. Je pressai mon cheval pour gagner le temps de nous +rafraîchir tous les deux. J'avais l'intention de faire une courte halte, +de laisser le noble animal reprendre haleine et se refaire un peu aux +dépens de l'herbe grasse qui entourait le ruisseau. Mon salut dépendait de +la conservation de ses forces, et c'était le moyen de les lui conserver. + +Le soleil était près de se coucher quand j'atteignis le défilé. Avant de +m'engager au milieu des rochers, je jetai un coup d'oeil en arrière. +J'avais gagné du terrain pendant la dernière heure. Ils étaient au moins à +trois milles derrière, et leurs chevaux paraissaient fatigués. Tout en +continuant ma course, je me mis à réfléchir. J'étais maintenant sur une +route connue; mon courage se ranimait, mes espérances, si longtemps +obscurcies, renaissaient brillantes et vivaces. Toute mon énergie, toute +ma fortune, toute ma vie, allaient être consacrées à un seul but. Je +lèverais une troupe plus nombreuse que toutes celles qu'avait commandées +Séguin. Je trouverais des hommes parmi les employés de la caravane, à son +retour; j'irais fouiller tous les postes de trappeurs et de chasseurs dans +la montagne; j'invoquerais l'appui du gouvernement mexicain; je lui +demanderais des subsides, des troupes. J'en appellerais aux citoyens d'El +Paso, de Chihuahua, de Durango, je... + +--Par Josaphat! voilà un camarade qui galope sans selle et sans bride! + +Cinq ou six hommes armés de rifles sortirent des rochers et m'entourèrent. + +--Que je sois mangé par un Indien si ce n'est pas le jeune homme qui m'a +pris pour un ours gris! Billye! regarde donc! Le voilà, c'est lui, c'est +lui-même! Hi! hi! hi! ho! ho! + +--Rubé! Garey! + +--Eh quoi! par Jupiter! c'est mon ami Haller! hourrah! Mon vieux camarade! +est-ce que vous ne me reconnaissez pas? + +--Saint-Vrain! + +--Lui-même, parbleu! Est-ce que je suis changé? Quant à vous, il m'eût été +difficile de vous reconnaître, si le vieux trappeur ne nous avait pas +instruit de tout ce qui vous est arrivé. Mais, dites-moi donc, comment +avez-vous pu vous tirer des mains des Philistins? + +--D'abord, dites-moi ce que vous êtes ici, et pourquoi vous y êtes? + +--Oh! nous sommes un poste d'avant-garde! l'armée est là-bas. + +--L'armée? + +-Oui; nous l'appelons ainsi. Il y a là six cents hommes: et c'est une +véritable armée pour ce pays-ci. + +--Mais, qui? Quels sont ces hommes? + +--Il y en a de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Il y a des +habitants de Chihuahua et d'El Paso, des nègres, des chasseurs, des +trappeurs, des voituriers; votre humble serviteur commande la troupe de +ces derniers. Et puis, il y a la bande de notre ami Séguin. + +--Séguin! est-il... + +-Quoi? C'est notre général en chef. Mais venez: le camp est établi près de +la fontaine. Allons-y. Vous paraissez affamé, et j'ai dans mes bagages une +provision de paso première qualité. Venez! + +--Attendez un instant, je suis poursuivi! + +-Poursuivi! s'écrièrent les chasseurs levant tous en même temps leurs +rifles et regardant vers l'entrée de la ravine. Combien? + +-Une vingtaine environ. + +--Sont-ils sur vos talons? + +--Non. + +--Dans combien de temps pourront-ils arriver? + +--Ils sont à trois milles, avec des chevaux fatigués, comme vous pouvez +l'imaginer. + +--Trois quarts d'heure, une demi-heure, tout au moins. Venez! nous avons +le temps d'aller là-bas et de tout préparer pour les bien recevoir. Rubé! +restez-là avec les autres; nous serons revenus avant qu'ils arrivent, +Venez, Haller! venez! + +Je suivis mon excellent ami, qui me conduisit à la source. Là, je trouvai +l'armée; elle en avait bien la physionomie, car deux ou trois cents hommes +étaient en uniforme; c'étaient les volontaires de Chihuahua et d'El Paso. +La dernière incursion des Indiens avait porté au comble l'exaspération des +habitants, et cet armement inaccoutumé en était la conséquence. Séguin, +avec le reste de sa bande, avait rencontré les volontaires à El Paso, et +les avait conduits en toute hâte sur les traces des Navajoès. C'est par +lui que Saint-Vrain avait su que j'étais prisonnier, et celui-ci, dans +l'espoir de me délivrer, s'était joint à l'expédition avec environ +quarante ou cinquante des employés de la caravane. La plupart des hommes +de la bande de Séguin avaient échappé au combat de la barranca; j'appris +avec plaisir qu'El Sol et la Luna étaient du nombre. Ils accompagnaient +Séguin, et je les trouvai dans sa tente. + +Séguin m'accueillit comme on accueille le porteur d'heureuses nouvelles. +Elles étaient sauves encore. Ce fut tout ce que je pus lui dire, et tout +ce qu'il voulait savoir. Nous n'avions pas de temps à perdre en vaines +paroles. + +Cent hommes montèrent immédiatement à cheval et se dirigèrent vers la +ravine. En arrivant à l'avant-poste, ils conduisirent leurs chevaux +derrière les rochers et se mirent en embuscade. + +L'ordre était de prendre tous les Indiens, morts ou vifs. On avait +pour instructions de laisser l'ennemi s'engager dans la ravine jusqu'au +delà de l'embuscade, de le suivre jusqu'en vue du corps d'armée et de le +prendre ainsi entre deux feux. + +Au-dessus du cours d'eau, la ravine, était rocheuse et les chevaux n'y +laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharnés à ma poursuite, +ne s'inquiéteraient pas de chercher des traces jusqu'à ce qu'ils fussent +arrivés près de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu dépassé l'embuscade, +pas un ne pourrait s'échapper, car le défilé était bordé de chaque côté +par des rochers à pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres +montèrent à cheval et se placèrent en observation devant le passage. +L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements étaient à peine terminés, +qu'un Indien se montra à l'angle du rocher, à peu près à deux cents yards +de la source. C'était le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient +déjà dépassé l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des +hommes armés, s'arrêta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en +arrière vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent +volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers +cachés, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les +Indiens se voyant pris et reconnaissant la supériorité du nombre, jetèrent +leurs lances et demandèrent merci. Un instant après, ils étaient tous +prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous +retournâmes vers la source avec nos captifs solidement garrottés. + +Les chefs se réunirent autour de Séguin pour délibérer sur un plan +d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit même? On me +demanda mon avis; je répondis naturellement que le plus tôt serait le +mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partagés par Séguin, +étaient opposés à tout délai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le +lendemain; nous pouvions encore arriver à temps pour les sauver. Comment +nous y prendrions-nous pour aborder la vallée? C'était là la première +question à discuter. Incontestablement, l'ennemi avait placé des postes +aux deux extrémités. + +Un corps aussi important que le nôtre ne pouvait s'approcher par la plaine +sans être immédiatement signalé. C'était une grave difficulté. + +--Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Séguin; +attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe. + +--Wagh! répondit un autre, ça ne se peut pas. Il y a dix milles de forts +là-dedans. Si nous nous montrons ainsi à ces moricauds, ils gagneront les +bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du +monde à les retrouver. + +Celui-ci avait évidemment raison. Nous ne devions pas attaquer +ouvertement. Il fallait user de stratagème. On appela au conseil un homme +qui devait bientôt lever la difficulté: c'était le vieux trappeur sans +oreilles et sans chevelure, Rubé. + +--Cap'n, dit-il après un moment de réflexion, nous n'avons pas besoin de +nous montrer avant de nous être rendus maîtres du _canon_. + +--Comment nous en rendrons-nous maîtres? demanda Séguin. + +--Déshabillez ces vingt moricauds, répondit Rubé, montrant les +prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec +nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi! +Le vieux Rubé pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier. +Maintenant, cap'n, vous comprenez? + +--Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le +corps d'armée. + +--Voilà la chose, c'est justement mon idée. + +--C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose à faire; nous agirons +ainsi. + +Séguin donna immédiatement l'ordre de dépouiller les Indiens de leurs +vêtements. La plupart étaient revêtus d'habits pillés sur les Mexicains. +Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs. + +--Je vous engage, cap'n, dit Rubé voyant. Séguin se préparer à choisir les +hommes de cette avant-garde, je vous engage à prendre principalement des +Delawares. Ces Navaghs sont très-rusés, et on ne les attrape pas +facilement. Ils pourraient reconnaître une peau blanche au clair de la +lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien, +autrement nous serons éventés; nous le serons sûrement. + +Séguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies +qu'il put, et leur fit revêtir les costumes des Navajoès. Lui-même. Rubé, +Garey et quelques autres, complétèrent le nombre. Quant à moi, je devais +naturellement jouer le rôle de prisonnier. Les blancs changèrent d'habits +et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usité dans la prairie, +et auquel ils étaient tous habitués. Pour Rubé, la chose ne fut pas +difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce déguisement. Il +ne se donna pas la peine d'ôter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu +les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vêtement +favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants après, +se montra revêtu de calzoneros tailladés, ornés de boutons brillants +depuis la hanche jusqu'à la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui +était échue en partage. Un élégant sombrero posé coquettement sur sa tête +acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses +camarades accueillirent cette métamorphose par de bruyants éclats de rire, +et Rubé lui-même éprouvait un singulier plaisir à se sentir aussi +gracieusement harnaché. Avant que le soleil eût disparu, tout était prêt, +et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'armée, sous la conduite +de Saint-Vrain, devait suivre à une heure de distance. Quelques hommes +seulement, des Mexicains, restaient à la source, pour garder les +prisonniers navajoès. + + + +LIV + + +LA DÉLIVRANCE. + +Nous coupâmes la plaine droit dans la direction de l'entrée orientale de +la vallée. Nous atteignîmes le canon à peu près deux heures avant le jour. +Tout se passa comme nous le désirions. Il y avait un poste de cinq Indiens +à l'extrémité du défilé; ils se laissèrent approcher sans défiance et nous +les prîmes sans coup férir. Le corps d'armée arriva bientôt après, et +toujours précédé de l'avant-garde, traversa le canon. Arrivés à la lisière +des bois situés près de la ville, nous fîmes halte et nous nous couchâmes +au milieu des arbres. + +La ville était éclairée par la lune, un profond silence régnait dans la +vallée. Rien ne remuait à une heure aussi matinale; mais nous apercevions +deux ou trois formes noires, debout près de la rivière. C'étaient les +sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura; +ils étaient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient guère, +les pauvres diables, que l'heure de la délivrance fût si près d'eux. Pour +les mêmes raisons que la première fois, nous retardions l'attaque jusqu'à +ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective +n'était plus la même. La ville était défendue maintenant par six cents +guerriers, nombre à peu près égal au nôtre; et nous devions compter sur un +combat à outrance. Nous ne redoutions pas le résultat, mais nous avions à +craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent à mort les +prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but +était de les délivrer, et, s'ils étaient vaincus, ils pouvaient se donner +l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'était que trop +probable, et nous dûmes prendre toutes les mesures possibles pour empêcher +un pareil résultat. Nous étions satisfaits de penser que les femmes +captives étaient toujours dans le temple. Rubé nous assura que c'était +leur habitude constante d'y tenir renfermées les nouvelles prisonnières +pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La +reine, aussi, demeurait dans ce bâtiment. + +Il fut donc décidé que la troupe travestie se porterait en avant, me +conduisant comme prisonnier, aux premières lueurs du jour, et irait +entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en +sûreté. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'armée entière +devait s'élancer au galop. C'était le meilleur plan et après en avoir +arrêté tous les détails, nous attendîmes l'aube. Elle arriva bientôt. Les +rayons de l'aurore se mêlèrent à la lumière de la lune. Les objets +devinrent plus distincts. Au moment où le quartz laiteux des rochers +revêtit ses nuances matinales, nous sortîmes de notre couvert et nous nous +dirigeâmes vers la ville. J'étais en apparence lié sur mon cheval, et +gardé entre deux Delawares. + +En approchant des maisons, nous vîmes plusieurs hommes sur les toits. Ils +se mirent à courir çà et là, appelant les autres; des groupes nombreux +garnirent les terrasses, et nous fûmes accueillis par des cris de +félicitations. Évitant les rues, nous prîmes, au grand trot, la direction +du temple. Dès que nous eûmes atteint la base des murs, nous sautâmes en +bas de nos chevaux et grimpâmes aux échelles. Les parapets des terrasses +étaient garnis d'un certain nombre de femmes. Parmi elles, Séguin reconnut +sa fille, la reine. En un clin d'oeil elle fut emmenée et mise en sûreté +dans l'intérieur. Un instant après je retrouvais ma bien-aimée auprès de +sa mère et je la serrais dans mes bras. Les autres captives étaient là; +sans perdre de temps en explications, nous les fîmes rentrer dans les +chambres et nous gardâmes les portes, le pistolet au poing. Tout cela +s'était fait en moins de deux minutes; mais avant que nous eussions fini, +un cri sauvage annonçait que la ruse était découverte. Des hurlements de +rage éclatèrent dans toute la ville, et les guerriers, s'élançant de leurs +maisons, accoururent; vers le temple. Les flèches commencèrent à siffler +autour de nous; mais à travers tous les bruits, les sons du clairon, qui +donnaient le signal de l'attaque, se firent entendre. + +Nos camarades sortirent du bois et; accoururent au galop. A deux cents +yards de la ville, les cavaliers se divisèrent en deux colonnes, qui +décrivirent, chacune, un quart de cercle pour attaquer par les deux bouts +à la fois. Les Indiens se portèrent à la défense des abords du village; +mais, en dépit d'une grêle de flèches qui abattit plusieurs hommes, les +cavaliers pénétrèrent dans les rues, et, mettant pied à terre, +combattirent les Indiens corps à corps, dans leurs murailles. Les cris, +les coups de fusil, les détonations sourdes des escopettes, annoncèrent +bientôt que la bataille était engagée partout. Une forte troupe, commandée +par El Sol et Saint-Vrain, était venue au galop jusqu'au temple. Voyant +que nous avions mis les captives en sûreté, ces hommes mirent pied à terre +à leur tour et attaquèrent la ville de ce côté, pénétrant dans les maisons +et forçant à sortir les guerriers qui les défendaient. Le combat devint +général. L'air était ébranlé par les cris et les coups de feu. Chaque +terrasse était une arène où se livraient des luttes mortelles. Des femmes +en foule, poussant des cris d'épouvante, couraient le long des parapets, +ou gagnaient le dehors, s'enfuyant vers les bois. Des chevaux effrayés, +soufflant, hennissant, galopaient à travers les rues et se sauvaient dans +la prairie, la bride traînante; d'autres, enfermés dans des parcs, se +précipitaient sur les barrières et les brisaient. C'était une scène +d'effroyable confusion, un terrible spectacle. + +Au milieu de tout cela, j'étais simple spectateur. Je gardais la porte +d'une chambre où étaient enfermées celles qui nous étaient chères. De mon +poste élevé, je découvrais tout le village, et je pouvais suivre les +progrès de la bataille sur tous les points. Beaucoup tombaient de part et +d'autre, car les sauvages combattaient avec le courage du désespoir. Je ne +redoutais pas l'issue de la lutte; les blancs avaient trop d'injures à +laver, et le souvenir de tous les maux qu'ils avaient soufferts doublait +leur force et leur ardeur. Ils avaient l'avantage des armes pour ce genre +de combat, les sauvages étant principalement redoutables en plaine, avec +leurs longues lances. Au moment où mes yeux se portaient sur les terrasses +supérieures, une scène terrible attira mon attention et me fit oublier +toutes les autres. Sur un toit élevé, deux hommes étaient engagés dans un +combat terrible et mortel. A leurs brillants vêtements, je reconnus les +combattants. C'étaient Dacoma et le Maricopa! Le Navajo avait une lance; +l'autre tenait un rifle dont il se servait en guise de massue. Quand mes +yeux tombèrent sur eux, ce dernier venait de parer et portait un coup que +son antagoniste évita. Dacoma, se retournant subitement, revint à la +charge avec sa lance, et avant qu'El Sol pût se retirer, le coup était +porté et la lance lui traversait le corps. Involontairement je poussai un +cri; je m'attendais à voir le noble Indien tomber. Quel fut mon étonnement +en le voyant brandir son tomahawk au-dessus de sa tête, se porter en avant +sur la lance, et abattre le Navajo à ses pieds! Attiré lui-même par l'arme +qui le perçait d'outre en outre, il tomba sur son ennemi; mais, se +relevant bientôt, il retira la lance de son corps, et, se penchant +au-dessus du parapet, il s'écria: + +--Viens, Luna! viens ici! Notre mère est vengée. + +Je vis la jeune fille s'élancer vers le toit, suivie de Garey, et un +moment après, le Maricopa tombait, sans connaissance, entre les bras du +trappeur. Rubé, Saint-Vrain et quelques autres arrivèrent à leur tour et +examinèrent la blessure. Je les observais avec une anxiété profonde, car +le caractère de cet homme singulier m'avait inspiré une vive affection. +Quelques instants après, Saint-Vrain venait me rejoindre, et j'apprenais +que la blessure n'était pas mortelle. On pouvait répondre de la vie d'El +Sol. + + * * * * * + +La bataille était finie. Les guerriers survivants avaient fui vers la +forêt. On entendait encore par-ci, par-là, un coup de feu isolé et le cri +d'un sauvage qu'on découvrait caché dans quelque coin. Beaucoup de +captives blanches avaient été trouvées dans la ville, et on les amenait +devant la façade du temple, gardée par un poste de Mexicains. Les femmes +indiennes s'étaient réfugiées dans les bois. C'était heureux; car les +chasseurs et beaucoup de volontaires, exaspérés par leurs blessures, +échauffés par le combat, couraient partout comme des furieux. La fumée +s'échappait de plus d'une maison, les flammes suivaient, et la plus grande +partie de la ville ne montra bientôt plus que des monceaux de ruines +fumantes. Nous passâmes la journée entière à la ville des Navajoès pour +refaire nos chevaux et nous préparer à la traversée du désert. Les +troupeaux pillés furent rassemblés. On tua la quantité de bestiaux +nécessaire pour les besoins immédiats. Le reste fut remis en garde aux +_vaqueros_ pour être emmené. La plupart des chevaux des Indiens furent +pris au lasso; les uns servirent aux captives délivrées, les autres furent +emmenés comme butin. Mais il n'aurait pas été prudent de rester longtemps +dans la vallée. Il y avait d'autres tribus de Navajoès vers le nord, qui +pouvaient bientôt être sur notre dos. Il y avait aussi leurs alliés: la +grande nation des Apaches au sud, et celle des Nijoras à l'ouest. + +Nous savions que tous ces Indiens s'uniraient pour se mettre à notre +poursuite. Le but de notre expédition était atteint: l'intention du chef +au moins était entièrement remplie; un grand nombre de captives que leurs +proches avaient crues perdues pour toujours étaient délivrées. Il se +passerait quelque temps avant que les Indiens tentassent de renouveler les +excursions par lesquelles ils avaient coutume de porter chaque année la +désolation dans les _pueblos_ de la frontière. Le lendemain, au lever du +soleil, nous avions repassé le _canon_ et nous nous dirigions vers la +montagne Neigeuse. + + + +LV + + +EL PASO DEL-NORTE. + +Je ne décrirai pas notre traversée du désert, et je n'entrerai pas dans le +détail des incidents de notre voyage au retour. Toutes les fatigues, +toutes les difficultés étaient pour moi des sources de plaisir. J'avais du +bonheur à veiller sur _elle_, et, tout le long de la route, ce fut ma +principale occupation. Les sourires que je recevais me payaient, et au +delà, de mes peines. Mais étaient-ce donc des peines? était-ce un travail +pour moi que de remplir ses gourdes d'eau fraîche à chaque nouveau +ruisseau, d'arranger la couverture sur sa selle, de manière à lui faire un +siège commode; de lui fabriquer un parasol avec les larges feuilles du +palmier; de l'aider à monter à cheval et à en descendre? Non, ce n'était +pas un travail. Nous étions heureux pendant ce voyage. Moi, du moins, +j'étais heureux, car j'avais accompli l'épreuve qui m'avait été imposée, +et j'avais gagné ma fiancée. + +Le souvenir des périls auxquels nous venions d'échapper donnait plus de +prix encore à notre félicité. Une seule chose assombrissait parfois le +ciel de nos pensées: la reine--Adèle!--Elle revenait au berceau de son +enfance, et ce n'était pas volontairement; elle y revenait en prisonnière, +prisonnière de ses propres parents, de son père et de sa mère! Pendant +tout le voyage, ceux-ci veillaient sur elle avec la plus tendre +sollicitude, et ne recevaient, en échange de leurs soins, que des regards +froids et silencieux. Leur coeur était rempli de douleur. + +Nous n'étions pas poursuivis, ou du moins l'ennemi ne se montra pas. +Peut-être ne fûmes-nous pas suivis du tout. Le châtiment avait été +terrible, et il devait se passer quelque temps avant que les Indiens +rassemblassent les forces suffisantes pour revenir à la charge. Nous ne +perdions pas un moment, d'ailleurs, et voyagions aussi vite que le +permettait la composition de notre caravane. En cinq jours, nous +atteignîmes la _Barranca del Oro_, et nous traversâmes la vieille mine, +théâtre de notre lutte sanglante. Pendant notre halte au milieu des +cabanes ruinées, je cherchai si je ne trouverais pas quelques vestiges de +mon pauvre compagnon et du malheureux docteur. À la place où j'avais vu +leurs corps, je trouvai deux squelettes dépouillés par les loups aussi +complètement que s'ils avaient été préparés pour un cabinet d'anatomie. +C'était tout ce qui restait des deux infortunés. + +En quittant la _Barranca del Oro_, nous fîmes route vers les sources du +rio des Mimbres et suivîmes ce cours d'eau jusqu'au Del-Norte. Le jour +suivant, nous entrions dans le pueblo d'El-Paso. Notre arrivée provoqua +une scène des plus intéressantes. À notre approche de la ville, la +population entière se porta à notre rencontre. Quelques-uns venaient par +curiosité, d'autres pour nous faire accueil et prendre part à la joie de +notre retour triomphant; beaucoup étaient poussés par d'autres sentiments. +Nous avions ramené avec nous un grand nombre de captives délivrées, +environ cinquante, et elles furent immédiatement entourées d'une foule de +citadins. Parmi cette foule, il y avait des mères, des soeurs, des amants, +des maris, dont la douleur n'avait encore pu s'apaiser, et dont notre +victoire terminait le deuil. + +Les questions se croisaient, les regards cherchaient, l'anxiété était +peinte sur toutes les figures. Les reconnaissances provoquaient des cris +de joie. Mais il y avait aussi des cris de désespoir; car parmi ceux qui +étaient partis quelques jours auparavant pleins de santé et d'ardeur, +beaucoup n'étaient pas revenus. Un épisode entre tous, un épisode bien +triste, me frappa. Deux femmes du peuple avaient jeté les yeux sur une +captive, une jeune fille qui me parut avoir dix ans environ. Chacune se +disait la mère de cette enfant; chacune l'avait saisie par le bras, sans +violence, mais avec l'intention de la disputer à l'autre. La foule les +entourait, et ces deux femmes faisaient retentir l'air de leurs cris et de +leurs réclamations plaintives. L'une établissait l'âge de l'enfant, +racontait précisément l'histoire de sa capture par les sauvages, signalait +certaines marques sur son corps, et déclarait qu'elle était prête à faire +le serment que c'était sa fille. L'autre en appelait aux spectateurs leur +faisait remarquer que l'enfant n'avait pas les cheveux et les yeux de la +même couleur que l'autre femme; elle montrait la ressemblance de la jeune +captive avec son autre fille qui était là, et qu'elle disait être la soeur +aînée. Toutes les deux parlaient en même temps et embrassaient la pauvre +enfant, chacune de son côté, tout en parlant. La petite captive, tout +interdite, se tenait entre les deux, recevant leurs caresses d'un air +étonné. C'était une enfant charmante, costumée à l'indienne, brunie par le +soleil du désert. Il était évident qu'elle n'avait nul souvenir d'aucune +des deux femmes; pour elle, il n'y avait pas de mère! Tout enfant, elle +avait été emmenée au désert, et, comme la fille de Séguin, elle avait +oublié les impressions de ses premières années. Elle avait oublié son +père, sa mère, elle avait tout oublié. C'était, comme je l'ai dit, une +scène pénible à voir. L'angoisse des deux femmes, leurs appels passionnés, +leurs caresses extravagantes mais pleines d'amour, leurs cris plaintifs, +mêlés de sanglots et de pleurs, remplissaient le coeur de tristesse. Le +débat fut terminé, à ce que je pus voir, par l'intervention de l'alcade +qui, arrivé sur les lieux, confia l'enfant à la police pour être gardée +jusqu'à ce que la mère véritable eût pu établir les preuves de sa +maternité. Je n'ai jamais su la fin de ce petit drame. + +Le retour de l'expédition à El Paso fut célébré par une ovation +triomphale. Salves de canon, carillons de toutes les cloches, feux +d'artifice, messes solennelles, musique en plein air dans toute la ville, +rien n'y manqua. Les banquets et les réjouissances suivirent, la nuit fut +éclairée par une brillante illumination de bougies, et un _gran funcion de +baile_--un _fandago_--compléta la manifestation de l'allégresse générale. + +Le lendemain matin, Séguin se prépara à retourner à sa vieille habitation +de Del Norte, avec sa femme et ses filles. La maison était encore debout, +à ce que nous avions appris. Elle n'avait pas été pillée. Les sauvages, +lorsqu'ils s'en étaient emparés, s'étaient trouvés serrés de près par un +gros de _Paisanos_, et avaient dû partir en toute hâte, avec leurs +prisonnières, laissant les choses dans l'état où ils les avaient trouvées. +Saint-Vrain et moi nous suivions la famille. Le chef avait pour l'avenir +des projets dans lesquels tous deux nous étions intéressés. Nous devions +les examiner mûrement à la maison. + +Ma spéculation de commerce m'avait rapporté plus que Saint-Vrain ne +l'avait présumé. Mes dix mille dollars avaient été triplés. Saint-Vrain +aussi était à la tête d'un joli capital, et nous pûmes reconnaître +largement les services que nos derniers compagnons nous avaient rendus. +Mais la plupart d'entre eux avaient déjà reçu un autre salaire. En sortant +d'El Paso, je retournai par hasard la tête, et je vis une longue rangée +d'objets noirs suspendus au-dessus des portes. Il n'y avait pas à se +tromper sur la nature de ces objets, à nuls autres semblables: c'étaient +des scalps. + + + +LVI + + +UNE VIBRATION DES CORDES DE LA MÉMOIRE. + +Le deuxième soir après notre arrivée à la vieille maison du Del Norte, +nous étions réunis, Séguin, Saint-Vrain et moi, sur l'azotéa. J'ignore +dans quel but notre hôte nous avait conduits là. Peut-être voulait-il +contempler une fois encore cette terre sauvage, théâtre de tant de scènes +de sa vie aventureuse. Nos plans étaient arrêtés. Nous devions partir le +lendemain, traverser les grandes plaines et regagner le Mississipi. +_Elles_ partaient avec nous. + +C'était une belle et chaude soirée. L'atmosphère était légère et élastique +comme elle l'est toujours sur les hauts plateaux du monde occidental. Son +influence semblait s'étendre sur toute la nature animée; il y avait de la +joie dans le chant des oiseaux, dans le bourdonnement des abeilles +domestiques. La forêt lointaine nous envoyait la mélodie de son doux +murmure; on n'entendait pas les rugissements habituels de ses hôtes +sauvages et cruels: tout semblait respirer la paix et l'amour. Les +_arrieros_ chantaient gaiement, en s'occupant en bas des préparatifs de +départ. Moi aussi, je me sentais joyeux; depuis plusieurs jours le bonheur +était dans mon âme, mais cet air pur, le plus brillant avenir qui +s'ouvrait devant moi, ajoutaient encore â ma félicité. + +Il n'en était pas ainsi de mes compagnons. Tous deux semblaient tristes. +Séguin gardait le silence. Je croyais qu'il était monté là pour regarder +une dernière fois la belle vallée. Sa pensée était ailleurs. Il marchait +de long en large, les bras croisés, les yeux baissés et fixés sur le +ciment de la terrasse. Il ne regardait rien; il ne voyait rien. L'oeil de +son esprit seul était éveillé. Ses sourcils froncés accusaient de pénibles +préoccupations. Je n'en savais que trop la cause. _Elle_ persistait à ne +pas le reconnaître. Mais Saint-Vrain,--le spirituel, le brillant, le +bouillonnant Saint-Vrain,--quelle infortune l'avait donc frappé? quel +nuage était venu assombrir le ciel rose de sa destinée? quel serpent +s'était glissé dans son coeur? à quel chagrin si vif pouvait-il être en +proie, que le pétillant Paso lui-même était impuissant à dissiper? +Saint-Vrain ne parlait plus; Saint-Vrain soupirait; Saint-Vrain était +triste! J'en devinais à moitié la cause: Saint-Vrain était.... + +On entend sur l'escalier des pas légers et un frôlement de robes. Des +femmes montent. Nous voyons paraître madame Séguin, Adèle et Zoé. Je +regarde la mère;--sa figure aussi est voilée de tristesse. Pourquoi +n'est-elle pas heureuse? pourquoi n'est-elle pas joyeuse d'avoir retrouvé +son enfant si longtemps perdue! Ah! C'est qu'elle ne l'a pas encore +retrouvée! + +Mes yeux se portent sur la fille--l'aînée--la reine. L'expression de ses +traits est des plus étranges. Avez-vous vu l'ocelot captif? Avez-vous vu +l'oiseau sauvage qui refuse de s'apprivoiser, et frappe, de ses ailes +saignantes, les barreaux de la cage qui lui sert de prison. Vous pouvez +alors vous imaginer cette expression. Je ne saurais la dépeindre. Elle ne +porte plus le costume indien. On l'a remplacé par les vêtements de la vie +civilisée, qu'elle supporte impatiemment. On s'en aperçoit aux déchirures +de la jupe, au corsage béant, découvrant à moitié son sein qui se soulève, +agité par des pensées cruelles. Elle suit sa mère et sa soeur, mais non +comme une compagne. Elle semble prisonnière; elle est comme un aigle à qui +on a coupé les ailes. Elle ne regarde personne. Les tendres attentions +dont on l'a entourée ne l'ont point touchée. Dès que sa mère, qui l'a +conduite sur l'azotéa, lui lâche la main, elle s'éloigne, va s'accroupir à +l'écart, et change plusieurs fois de place, sous l'influence d'émotions +profondes. Accoudée sur le parapet, à l'extrémité occidentale de l'azotéa, +elle regarde au loin--du côté des Mimbres. Elle connaît bien ces +montagnes, ces pics de sélénite brillante, ces sentinelles immobiles du +désert; elle les connaît bien: son coeur suit ses yeux. + +Tous nous l'observons, elle est l'objet de notre commune sollicitude. +C'est à elle que se rapportent toutes les douleurs. Son père, sa mère, sa +soeur, l'observent avec une profonde tristesse; Saint-Vrain aussi. +Cependant, chez ce dernier l'expression n'est pas la même. Son regard +trahit l'.... + +Elle s'est retournée subitement; et s'apercevant que tous nos yeux sont +fixés sur elle, nous regarde l'un après l'autre... Ses yeux rencontrent +ceux de Saint-Vrain! Sa physionomie change tout à coup; elle s'illumine, +comme le soleil se dégageant des nuages. Ses yeux s'allument. Je connais +cette flamme: je l'ai vue déjà, non dans ses yeux, mais dans des yeux qui +ressemblaient aux siens, dans ceux de sa soeur; je connais cette flamme: +c'est celle de l'amour. Saint-Vrain, lui aussi, est en proie à la même +émotion. Heureux Saint-Vrain! heureux, car son amour est partagé. Il +l'ignore encore, mais je le sais, moi. Je pourrais d'un seul mot combler +son coeur de joie. + +Quelques moments se passent ainsi. Ils se regardent: leurs yeux échangent +des éclairs. Ni l'un ni l'autre ne peut les détourner. Ils obéissent à la +puissance suprême de l'amour. L'énergique et fière attitude de la jeune +fille s'affaisse peu à peu; ses traits se détendent; son regard devient +plus doux; tout son extérieur s'est transfiguré. Elle se laisse aller sur +un banc et s'appuie contre le parapet. Elle ne se tourne plus vers l'est; +ses regards ne cherchent plus les Mimbres. Son coeur n'est plus au désert! +il a suivi ses yeux qui restent continuellement fixés sur Saint-Vrain. De +temps en temps, ils s'abaissent sur les dalles de l'azoléa; mais sa pensée +les ramène au même objet; elle le regarde tendrement, plus tendrement +chaque fois qu'elle y revient. L'angoisse de la captivité est oubliée. +Elle ne désire plus s'enfuir. L'endroit où il est n'est plus pour elle une +prison; c'est un paradis. On peut maintenant laisser les portes ouvertes. +L'oiseau ne fera plus d'efforts pour sortir de sa cage: il est apprivoisé. +Ce que la mémoire, l'amitié, les caresses, n'ont pu faire, est accompli +par l'amour en un instant; la puissance mystérieuse de l'amour a +transformé ce coeur sauvage; le temps d'une pulsation a suffi pour cela: +les souvenirs du désert sont effacés. Je crus voir que Séguin avait tout +remarqué, car il observait avec attention les moindres mouvements de sa +fille. Il me sembla que cette découverte lui faisait plaisir; il +Paraissait moins triste qu'auparavant. Mais je ne continuai pas à suivre +cette scène. Un intérêt plus vif m'attira d'un autre côté, et, obéissant à +une douce attraction, je me dirigeai vers l'angle méridional de l'azoléa. +Je n'étais pas seul. Ma bien-aimée était avec moi, et nos mains étaient +jointes, comme nos coeurs. Notre amour n'avait point à se cacher; avec Zoé, +il n'avait jamais été question de secrets sous ce rapport. Notre passion +s'abandonnait aux impulsions de la nature. Zoé ne savait rien des usages +conventionnels du monde, de la société, des cercles soi-disant raffinés. +Elle ignorait que l'amour fût un sentiment dont on pût avoir à rougir. +Jusque-là, nuls témoins ne l'avaient gênée. La présence même de ses +parents, si redoutable aux amoureux moins purs que nous ne l'étions, +n'avait jamais mis le moindre obstacle à l'expression de ses sentiments. +Seule ou devant eux, sa conduite était la même. Elle ignorait les +hypocrisies de la nature conventionnelle; les scrupules, les intrigues, +les luttes simulées. Elle ignorait les terreurs des âmes coupables. Elle +suivait naïvement les impulsions placées en elle par le Créateur. Il n'en +était pas tout à fait de même chez moi. J'avais vécu dans la société; peu, +il est vrai, mais assez pour ne pas croire autant à l'innocente pureté de +l'amour; assez pour être devenu quelque peu sceptique sur sa sincérité. +Grâce à elle, je me débarrassais de ce misérable scepticisme; mon âme +s'ouvrait à l'influence divine: je comprenais toute la noblesse de la +passion. Notre attachement était sanctionné par ceux-là mêmes qui seuls +avaient le droit de le sanctionner. Il était sanctifié par sa propre +pureté. Nous contemplons le paysage, rendu plus beau par le coucher du +soleil, dont les rayons ne frappent plus la rivière, mais dorent encore le +feuillage des cotonniers qui la couvrent, et envoient, çà et là, une +traînée lumineuse sur les flots. La forêt est diaprée des riches nuances +de l'automne. Les feuilles vertes sont entremêlées de feuilles rouges; ici +elles revêtent le jaune d'or, là le marron foncé. Sous cette brillante +mosaïque, le fleuve déploie ses courbes sinueuses, comme un serpent +gigantesque dont la tête va se perdre dans les bois sombres qui +environnent El Paso. Tout cela se déroule à nos yeux, car la place que +nous occupons domine le paysage. Nous voyons les maisons brunes du +village, le clocher brillant de son église. + +Combien de fois, dans nos heures d'ivresse, nous avons regardé ce clocher! +Jamais avec autant de bonheur que dans ce moment. Nous sentons que nos +coeurs débordent. Nous parlons du passé comme du présent; car Zoé compte +maintenant des événements dans sa vie. Sombres tableaux, il est vrai; mais +souvent ce sont ceux-là dont un aime le plus à évoquer le souvenir. Les +scènes du désert ont ouvert à son intelligence tout un horizon de pensées +nouvelles qui provoquent de sa part des questions sans nombre. Nous +parlons de l'avenir. Il est tout lumière, quoique un long et périlleux +voyage nous en sépare encore. Nous n'y pensons pas. Nous regardons au +delà; nous pensons à l'époque où je lui enseignerai, où elle apprendra de +moi ce que c'est que le mariage. + +Les vibrations d'une mandoline se font entendre. Nous nous retournons. +Madame Séguin est assise sur un banc; elle tient l'instrument dans ses +mains; elle l'accorde. Jusqu'à ce moment, elle n'y avait pas touché. Il +n'y avait pas eu de musique depuis notre retour. C'est à la demande de +Séguin que l'instrument a été apporté, il veut, par la musique, chasser +les sombres souvenirs; ou peut-être espère-t-il adoucir les pensées +cruelles qui tourmentent encore son enfant. Madame Séguin se dispose à +jouer; nous nous rapprochons pour entendre. Séguin et Saint-Vrain causent +à part. Adèle est encore assise où nous l'avons laissée, silencieuse, +absorbée. + +La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont +les Andalouses aiment à suivre la cadence avec leurs pieds. Séguin et +Saint-Vrain se sont retournés; nous regardons tous la figure d'Adèle. Nous +tâchons de lire dans ses traits. Les premières notes l'ont fait +tressaillir; ses yeux vont de l'un à l'autre, de l'instrument à celle qui +le tient; elle semble étonnée, curieuse. La musique continue. La jeune +fille s'est levée, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc +où sa mère est assise. Elle s'accroupit à ses pieds, place son oreille +tout près de la boite vibrante, et prête une oreille attentive. Sa figure +revêt une expression singulière. + +Je regarde Séguin; sa physionomie n'est pas moins étrange; ses yeux sont +fixés sur ceux de sa fille; il la dévore du regard; ses lèvres sont +entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement, +et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les pensées qui +agitent son âme. Il se relève, comme frappé d'une idée soudaine. + +--Oh! Adèle! Adèle! s'écrie-t-il d'une voix oppressée! En s'adressant à +sa femme, oh! chante cette chanson, cette romance si douce, tu te +rappelles? cette chanson que tu avais l'habitude de lui répéter si +souvent. Tu te la rappelles? Adèle! Regarde-la! vite! vite! Oh! mon Dieu! +peut-être elle pourra... + +La musique l'interrompt. La mère l'a compris, et, avec l'habileté d'une +virtuose, elle amène par une modulation savante un chant d'un caractère +tout différent: je reconnais la douce cantilène espagnole: «La madre a su +hija» (La mère à son enfant). + +Elle chante en s'accompagnant de la mandoline. Elle y met toute son âme; +l'amour maternel l'inspire. Elle donne aux paroles l'accent le plus +passionné, le plus tendre: + +Tu duermes, cara niña. +Tu duermes en la paz. +Los angeles del cielo +Los angeles guardan, guardan +Niña mia! Cara ni-- + + * * * * * + +Le chant est interrompu par un cri,--un cri dont l'expression est +impossible à rendre. Les premiers mots de la romance avaient fait +tressaillir la jeune fille, et son attention avait redoublé, s'il était +possible. Pendant que le chant continuait, l'expression singulière que +nous avons remarquée sur sa figure devenait de plus en plus visible et +marquée. Quand la voix arriva au refrain de la mélodie, une exclamation +étrange sortit de ses lèvres. Elle se dressa sur ses pieds, regarda avec +égarement celle qui chantait. + +Ce fut un éclair! L'instant d'après, elle criait d'un accent profond et +passionné: «Maman! maman!» et tombait dans les bras de sa mère. + +Séguin avait dit vrai lorsqu'il s'était écrié: «Peut-être un jour Dieu +permettra qu'elle se rappelle!» Elle se rappelait non seulement sa mère, +mais, bientôt après, elle le reconnaissait lui aussi. Les cordes de la +mémoire avaient vibré, les portes du souvenir s'étaient ouvertes. Elle +retrouvait les impressions de son enfance. _Elle se rappelait tout!_ + +Je ne veux point tenter de décrire la scène qui suivit. Je n'essayerai pas +de peindre les sentiments des acteurs de cette scène, les cris de joie +céleste mêlés de sanglots et de larmes, larmes de bonheur! + +Nous étions tous heureux, ivres de joie; mais pour Séguin, cette heure +était _l'heure de sa vie._ + + + +FIN + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10682 *** |
