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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:34:59 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Cour de Louis XIV + +Author: Imbert de Saint-Amand + +Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + + +</pre> + + + +<CENTER> +<H1>LA COUR DE LOUIS XIV</H1><br> +<br> +<H2><i>Imbert de Saint-Amand</i></H2> +<br> +<br> + +<center> +<img src="001.png" alt=""> +<br> +Versailles en 1688. Vue des étangs de la butte de Montboron.<br> +(D'après Martin.) +</center> +<br> +<br> +<H1>LA COUR DE LOUIS XIV</H1><br> +<br> +<H2><i>Imbert de Saint-Amand</i></H2> +<br> +<br> +<H2>INTRODUCTION</H2> +<br> +<br> +<H2>I</H2></center> + +<p>«Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; +que ne vous adressez-vous à l'histoire?» Le grand +écrivain avait raison. Le roman historique est maintenant +démodé. On se lasse de voir défigurer les +personnages célèbres, et l'on partage l'avis de Boileau:</p> + +<h3>Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.</h3> +<p>Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes +que la réalité? Un romancier, si ingénieux qu'il soit, +trouvera-t-il des combinaisons plus variées et des +scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire? +L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par +exemple, des types aussi curieux que ceux des femmes +de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de +recommencer la biographie de la reine Marie-Thérèse, +de Mme de Montespan, de la mère du Régent, +de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de +Berry, des soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, +de Mme du Barry, de Marie Leczinska, de Marie-Antoinette, +de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe. +Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de +leur carrière, tenter de tracer l'esquisse des héroïnes +qui peuvent être appelées: <i>les femmes de Versailles</i>.</p> + +<p>Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas +les matériaux qui manquent, ils sont plutôt trop abondants. +Ce ne sont pas seulement les anciens mémoires, +ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse +Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV; +du duc de Luynes, de Maurepas, de Villars, du marquis +d'Argenson, du président Hénault, de l'avocat +Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du +Hausset pour le règne de Louis XV; du baron de +Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte de +Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de +Louis XVI, qui nous serviront de guide. Ce sont +encore les Histoires de Voltaire, de Henri Martin, +de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations +de la science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, +des Noailles, des Lavallée, des Walckenaër, des +Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des +Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des +Goncourt, des Lescure, de la comtesse d'Armaillé, +de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon, +de Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques +distingués.</p> + +<p>Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent +à fond l'inventaire de tous ces trésors. A de +tels érudits je n'ai la pensée de rien apprendre, et +je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels +maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me +blâmeront-ils pas d'avoir étudié, pour eux, tant +d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont achevé +leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer +à leur intention des lectures qu'elles ne feraient +pas. Mon but serait de vulgariser l'histoire en respectant +scrupuleusement la vérité, même lorsque je ne la +dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes, +de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie, +de religion, qui sortent du plus grandiose +des palais.</p> + +<p>Puissent les femmes de Versailles être pour moi +autant d'Arianes dans ce merveilleux labyrinthe!</p> + +<p>Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour +de Louis XIV et de Louis XV, c'est la conservation +du palais où se passa leur existence. +</p> + +<center><H2>II</H2></center> + +<p>Une ville a rarement présenté un spectacle aussi +frappant que celui qu'offrait Versailles en 1871, pendant +la lutte de l'armée contre la Commune. Entre le +grand siècle et notre époque, entre la majesté de l'ancienne +France et les déchirements de la France nouvelle, +entre les horreurs lugubres dont Paris était le +théâtre et les radieux souvenirs de la ville du Roi-Soleil, +le contraste était aussi douloureux que saisissant. +Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement +et le glorieux vaincu de Reichshoffen; +cette place d'armes encombrée de canons; ces drapeaux +rouges, tristes trophées de la guerre civile, +qui étaient portés à l'Assemblée, à la fois comme +un signe de deuil et de victoire; ce magnifique +palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui +adjurait nos soldats de sauver un si bel héritage +de splendeurs historiques et de grandeurs nationales, +tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde.</p> + +<p>A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec +une inquiétude, hélas! trop justifiée, ce qu'allaient +devenir les otages, où l'on savait que Paris était la +proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de +la Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne +resterait plus qu'un monceau de cendres, le Panthéon +de toutes nos gloires semblait nous adresser +des reproches et faire naître dans nos coeurs des +remords. La France de Charlemagne et de saint Louis, +de Louis XIV et de Napoléon, protestait contre cette +France odieuse que les hommes de la Commune +avaient la prétention de faire naître sur les débris de +notre honneur. On se croyait le jouet d'un mauvais +rêve. Il y avait quelque chose d'insolite, de bizarre +dans le bruit d'armes qui troublait les abords de ce +château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie +absolue.</p> + +<p>Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne +s'effacera jamais de ma mémoire, l'ombre de Louis XIV +m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le désir de +revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie +par le personnel du ministère de la Justice et par +les commissions de l'Assemblée; mais on avait respecté +la chambre du Grand Roi, et aucun fonctionnaire +n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire +de la royauté. Dans notre siècle de démagogie, +je ne contemplais pas sans respect cette chambre où +le souverain par excellence mourut en roi et en chrétien. +Que de réflexions me fit faire l'incomparable +galerie des Glaces! A quelques jours de distance, elle +avait été une salle de triomphe, une ambulance et un +dortoir. C'est là que notre vainqueur, entouré de +tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel +empire germanique. C'est là que les blessés prussiens +de Buzenval avaient été portés. C'est là que les députés +de l'Assemblée avaient couché quelques jours en +arrivant à Versailles.</p> + +<p>Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante, +cet asile des splendeurs monarchiques, ce lieu +d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a ranimé les +pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe +moderne, où l'imagination évoque tant de brillants +fantômes, où l'aristocratie française ressuscite avec +son élégance et sa fierté, son luxe et son courage; +cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands +hommes, tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles +circonstances douloureuses m'était-il donné de la +revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce paysage +grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne +fût lui-même, car le jardin créé par lui était tout +l'horizon. Mes yeux se fixaient sur cette nature vaincue, +sur ces eaux amenées à force d'art qui ne jaillissent +qu'en dessin régulier, sur cette architecture +végétale qui prolonge et complète l'architecture de +pierre et de marbre, sur ces arbustes qui croissent +avec docilité sous la règle et l'équerre. Je comparais +l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des +époques révolutionnaires, et au moment où l'astre que +Louis XIV avait pris pour devise se couchait à l'horizon, +comme le symbole de la royauté évanouie, je +me disais:</p> + +<p>«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi +superbe. O France, en sera-t-il de même de ta gloire?»</p> + +<p>Je me préoccupais alors de celui que Pellisson +appelait le miracle visible, du potentat en l'honneur +duquel tout était à bout de marbre, de bronze et +d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression +de Bossuet, «n'a pas même joui de son sépulcre.» +Dieu, me disais-je, lui a-t-il pardonné cet orgueil +asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de +Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait +avec des larmes d'attendrissement les hymnes composés +à sa louange par Quinault, quelle idée se fait-il +aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme +s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions, +ou bien le monde, grain de sable, atome dans l'univers +immense, est-il trop misérable pour appeler +l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de +l'éternité? Que pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, +temple de la royauté absolue qui devait, avant +que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le +tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de +nos misères, de nos humiliations? Lui, qui avait conservé +un souvenir si amer des troubles de la Fronde, +comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle? +Son âme de roi et de Français a-t-elle tressailli quand, +dans cette salle décorée de peintures triomphales, le +nouveau maître de Strasbourg et de Metz a restauré +cet empire d'Allemagne que la France avait mis des +siècles à détruire? Quel contraste entre nos revers et +les fresques superbes qui ornent le plafond! La Victoire +étend ses ailes rapides, la Renommée embouche +sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur, +Louis XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui +se reposait sur son urne, se relève épouvanté de la +vitesse avec laquelle il voit le monarque traversant +les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. +Les villes prises sont représentées sous les traits +de ces captives en pleurs. L'Espagne, c'est le lion +blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité dans la +poussière.</p> + +<p>Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes +et fastueuses peintures, je me rappelais ces paroles de +Massillon: «Que nous reste-t-il de ces grands noms +qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans l'univers? +On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle +qu'a duré leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont +dans la région éternelle des morts?»</p> + +<p>L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier +de marbre, cet escalier au haut duquel Louis XIV +attendait le grand Condé, qui, affaibli par l'âge et les +blessures, ne montait que lentement:</p> + +<p>«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez +pas. On ne peut pas monter très vite quand on est +chargé, comme vous, de tant de lauriers.»</p> + +<p>Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand +Roi, dont le souvenir m'avait si vivement impressionné +pendant toute la durée du jour. La nuit était sereine. +Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement +avec les fureurs et les agitations des hommes. Son +silence était interrompu par le bruit de l'artillerie fratricide, +qui tonnait dans le lointain. C'est en l'honneur +de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter +la garde sur cette place, où il avait si souvent passé +la revue de ses troupes. A la lueur des étoiles, je contemplais +la statue majestueuse de celui qui fut plus +qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait +comme la personnification glorieuse du droit qu'on a +qualifié de divin.</p> + +<p>Républicaine ou monarchique, la France ne doit +rien renier d'un tel passé. L'histoire d'un pareil souverain +ne saurait que lui inspirer des idées hautes, +des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au +bout contre les puissances coalisées, et quand on prononçait +en Europe ce mot unique: le <i>roi</i>, chacun +savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette statue +est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à +dominer et à régner, du potentat qui triomphait de la +rébellion avec un regard mieux que Richelieu avec +la hache.</p> + +<p>Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire +chercher en vain à dégrader ce bronze impérissable. +La boue qu'ils voudraient jeter au monument n'atteindra +pas même le piédestal. Dans cette nuit où les +canons de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien, +la statue me semblait plus imposante que +jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du +Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus +fier et de plus impérieux que dans les époques moins +troublées. Son bâton de commandement à la main, +le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de +Paris, semblait dire à la ville insurgée, comme le +convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.»</p> + +<center><H2>III</H2></center> + +<p>La profonde impression que Versailles m'avait produite +pendant les jours de la Commune est loin de +s'être affaiblie depuis ce moment. Des circonstances +bien imprévues ont fait occuper les appartements de +la reine par la direction politique du ministère des +Affaires étrangères. Ma modeste table de travail a été, +une année, placée au bout de la salle du Grand-Couvert, +en face du tableau qui représente le <i>doge +Imperiali</i> s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le +temps de réfléchir sur les péripéties étranges, sur les +caprices du sort, par suite desquels les employés du +ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire, +campés au milieu de ces salles légendaires.</p> + +<p>Les cinq pièces qui composent l'appartement de la +reine ont toutes une importance historique. A chacune +se rattachent les plus curieux souvenirs. Vous +montez l'escalier de marbre. A droite est la salle +des gardes de la reine. C'est là que, le 6 octobre 1789, +à 6 heures du matin, les gardes du corps, victimes de +la fureur populaire, défendirent avec tant de courage, +contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement +de Marie-Antoinette. La salle suivante est celle +du Grand-Couvert. C'est là que les reines dînaient +solennellement, en compagnie des rois; ces festins +d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et +le peuple était admis à les contempler. Non seulement +comme reine, mais déjà comme dauphine, Marie-Antoinette +se soumit à cette bizarre coutume. «Le +dauphin dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans +ses Mémoires, et chaque ménage de la famille royale +avait tous les jours son dîner public. Les huissiers +laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce +spectacle faisait le bonheur des provinciaux. A l'heure +des dîners, on ne rencontrait dans les escaliers que de +braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger +sa soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli +et qui couraient ensuite, à perte d'haleine, pour aller +voir Mesdames manger leur dessert.»</p> + +<p>Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la +Reine. Le cercle de la souveraine se tenait dans cette +pièce, où l'on faisait les présentations. Son siège était +placé au fond de la salle, sur une estrade couverte +d'un dais dont on voit encore les pitons d'attache +dans la corniche en face des fenêtres. C'est là que +brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis XIV, +avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements +de Mme de Maintenon. C'est là que le président +Hénault et le duc de Luynes venaient sans cesse +causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, +en qui chacun se plaisait à reconnaître les vertus +d'une bourgeoise, les manières d'une grande dame, la +dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette, +la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de +déesse, à l'aspect doux et fier digne de la fille des +Césars, recevait, avec cet air royal de protection et +de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont +les étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe +comme un éblouissement.</p> + +<p>La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque +le plus de souvenirs. C'est la chambre à coucher de +la reine, la chambre où sont mortes deux souveraines: +Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines: +la dauphine de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la +chambre où sont nés dix-neuf princes et princesses +du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, +roi d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la +chambre qui, pendant plus d'un siècle, a vu les +grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne +monarchie.</p> + +<p>Cette chambre a été occupée par six femmes: +d'abord par la vertueuse Marie-Thérèse, qui s'y installa +le 6 mai 1682, et y rendit le dernier soupir, le +30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme +du Grand Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y +mourut le 20 avril 1690, à l'âge de vingt-neuf ans; +puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui +s'y établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre +1696, y mit au monde trois princes, dont le +dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis XV, +et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six +ans;--puis par cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, +qui était fiancée avec le jeune roi de France, +et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722 jusqu'au +mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté +fut rompu;--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, +qui s'installa dans cette chambre le 1er décembre 1725, +y donna naissance à ses dix enfants, y habita pendant +un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, +entourée de la vénération universelle;--enfin par +la plus poétique des femmes, par celle qui résume en +elle les triomphes et les humiliations, les joies et les +douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement +et le respect, par Marie-Antoinette. C'est +là que vinrent au monde ses quatre enfants et qu'elle +faillit mourir à la naissance de sa première fille, la +future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre +étiquette autorisait le peuple à s'introduire, en pareil +cas, dans le palais des rois. La galerie des Glaces, les +salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine, étaient +envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air +respirable, perdit connaissance pendant trois quarts +d'heure. Quand elle revint à elle, Louis XVI lui présenta +la princesse qui venait de naître:</p> + +<p>«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée, +mais vous n'en serez pas moins chère. Un fils eût +plus particulièrement appartenu à l'État; vous serez +à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez +mon bonheur et vous adoucirez mes peines.»</p> + +<p>Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du +roi et de la reine martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781, +mort le 4 juin 1789; l'autre, né le 27 mars 1785, connu +sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus +tard s'appeler Louis XVII.</p> + +<p>Dans cette chambre mémorable à tant de titres, +commença l'agonie de la royauté française. Marie-Antoinette +y dormait le matin du 6 octobre 1789, +quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de +la chambre, dans le panneau où est actuellement le +portrait de la reine par Mme Lebrun, une petite porte +conduisait aux appartements du roi. C'est par là que +la malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher +un refuge auprès de Louis XVI, pendant que les +émeutiers assassinaient les gardes du corps. Quelques +instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne +devait jamais revoir. Depuis lors, aucune femme +n'occupa les appartements de la reine. Le théâtre +subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut +faire sortir de la poussière du temps les acteurs, les +actrices surtout.</p> + +<p>L'année que j'ai passée dans ces salles encore si +pleines de leur souvenir m'a donné la première idée +du travail que je publie aujourd'hui. Que de fois j'ai +cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes, +les femmes illustres qui ont aimé, qui ont souffert, +qui ont pleuré dans ce séjour! Je voudrais me rendre +un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué, +mentionner avec précision les appartements qu'elles +ont habités, montrer en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une expression de +Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la <i>mécanique</i> +de la vie de la cour.</p> + +<p>Je veux essayer l'histoire du château de Versailles +lui-même par les femmes qui l'ont habité depuis 1682, +époque où Louis XIV y fixa sa résidence, jusqu'au +6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et Marie-Antoinette +le quittèrent sans retour. Le sanctuaire +de la monarchie absolue devait être également son +tombeau.</p> + +<p>Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, +ni les duchesses de La Vallière et de Fontanges, +ne doivent être considérées comme des <i>femmes de +Versailles</i>. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de +tout leur éclat, Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le siège du gouvernement.</p> + +<p>Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682, +année où Louis XIV, quittant Saint-Germain, son +séjour habituel, s'établit définitivement dans sa résidence +de prédilection.</p> + +<p>Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien +de curieuses figures apparaîtront sur cette +scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs destinées! +que de singularités et de contrastes dans +leurs caractères! C'est la bonne reine Marie-Thérèse, +douce, vertueuse, résignée, se faisant aimer et respecter +de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse sultane, +la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré, +l'altière, l'omnipotente marquise de Montespan.</p> + +<p>C'est la femme dont le caractère est une énigme et +la vie un roman, qui a connu tour à tour toutes les +extrémités de la mauvaise et de la bonne fortune, et +qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus +de justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite +de réformer la vie d'un homme dont les passions +avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la +princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du +roi, la mère du futur Régent, Allemande enragée, invectivant +sa nouvelle patrie, représentant, à côté de +l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les +colères d'un Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, +plus impitoyable, plus caustique, plus passionnée +que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au +style brusque, impétueux, au style qui, comme le +dit Sainte-Beuve, a de la barbe au menton, et de +qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de l'allemand +en français, s'il tient de Rabelais ou de +Luther.</p> + +<p>C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la +sirène, l'enchanteresse du vieux roi; la duchesse de +Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de l'agonie +d'une cour naguère si éblouissante.</p> + +<p>Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique +Marie Leczinska, le modèle du devoir, qui joue auprès +de Louis XV le même rôle respecté, mais effacé que +Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante, +la femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie +magicienne, habituée à tous les enchantements, à +toutes les féeries du luxe et de l'élégance, mais qui +restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt +que pour la cour.</p> + +<p>Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété +filiale et de vertu chrétienne: Madame Infante, si +tendre pour son père; Madame Henriette, sa soeur +jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne +s'être pas mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde +et Madame Victoire, inséparables dans l'adversité +comme dans les beaux jours; Madame Sophie, +douce et timide; Madame Louise, successivement amazone +et carmélite, qui, dans le délire de l'agonie, +s'écriait: «Au paradis, vite, vite! au paradis, au +grand galop!» +</p> + +<p>C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée +par l'ironie du sort à ébranler les bases du trône +de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV. Puis +après le scandale, sous le règne qui est l'heure de +l'expiation, c'est Madame Élisabeth, nature angélique +et essentiellement française, montrant, au milieu des +plus horribles catastrophes, non seulement du courage, +mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse +et touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette, +dont le nom seul est plus pathétique que +tous les commentaires.</p> + +<p>Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements +historiques, et aussi que de leçons de psychologie +et de morale! Qui ferait mieux connaître la +cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses, +et les chagrins cachés mais réels;» la cour, «qui ne +rend pas content et qui empêche qu'on ne le soit ailleurs[1]!»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: La Bruyère, <i>De la Cour.</i>]</p> + +<p>Les femmes de Versailles ne nous disent-elles +pas toutes: «La condition la plus heureuse en +apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent +toute la félicité. Le trône est le siège des +chagrins, comme la dernière place; les palais superbes +cachent des soucis cruels, comme le toit du pauvre +et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous +devienne trop aimable, nous y sentons toujours par +mille endroits qu'il manque quelque chose à notre +bonheur[1].» +</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Sermon sur les afflictions.</i>]</p> + +<p>Un portrait de Mignard représente la duchesse de +La Vallière avec ses enfants: Mlle de Blois et le comte +de Vermandois. Elle est pensive et tient à la main +un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle +de savon avec ces mots: <i>Sic transit gloria mundi</i>, +«Ainsi passe la gloire du monde.» Ne pourrait-ce +pas être la devise de toutes les héroïnes de Versailles?</p> + +<p>Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné, +riche aussi, honorée, adulée, heureuse en apparence: +«Je trouve la mort si terrible, que je hais plus +la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont +elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre +éternellement? Point du tout; mais si on m'avait +demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir +entre les bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien +des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement +et bien aisément[2].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.]</p> + +<p>La princesse Palatine, Madame, +femme du frère de Louis XIV, écrivait à propos de +la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois +tous les jours tant de vilaines choses, que tout cela +me dégoûte de la vie. Vous aviez bien raison de dire +que la bonne reine est maintenant plus heureuse que +nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à +elle et à sa mère, le service de m'envoyer en vingt-quatre +heures de ce monde dans l'autre, je ne lui en +saurais certes pas mauvais gré. [1]»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]</p> + +<p>Mème avant l'heure des grandes humiliations où +il faudra descendre l'escalier de marbre de Versailles +pour ne plus le remonter, Mme de Montespan cachait +dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2].</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.]</p> + +<p>La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, +Mme de Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort: +«Que ne puis-je vous donner mon expérience! +que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les +grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! +Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans +une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer? J'ai +été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé +des années dans le commerce de l'esprit; je suis +venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, +que tous les états laissent un vide affreux.»</p> + +<p>C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son +frère, le comte d'Aubigné:</p> + +<p>«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.»</p> + +<p>C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si +surprenante, écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant +de mourir: «On rachète bien les plaisirs et l'enivrement +de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie, +que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement +de ma fortune, je n'ai pas été un moment +sans peine, et qu'elles ont toujours augmenté[1].» +</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril +1717.]</p> + +<p>Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent +pas moins de sujets aux réflexions philosophiques. +Pendant que leur char de triomphe s'avance au milieu +d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à +l'oreille de cruelles paroles. Semblables à des actrices +qui ont devant elles un public fantasque et versatile, +elles craignent toujours que les applaudissements ne +se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur +que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent +à jouer leur triste rôle.</p> + +<p>Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir +toutes pour s'écrier avec saint Augustin: «O mon +Dieu! vous l'avez ordonné, et la chose ne manque +jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le +désordre soit à elle-même son supplice. Si l'on y +goûte certains moments de félicité, c'est une ivresse +qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est pas +mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient +bientôt, et avec elle reviennent les troubles amers, +les pensées noires et les cruelles inquiétudes[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Panégyrique de sainte Madeleine</i>.]</p> + +<p>La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du +matin au soir «comme l'herbe des champs», résume +dans sa courte carrière toutes les misères et toutes +1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur, +Mme de Pompadour est plongée dans la mélancolie. +Sa femme de chambre, Mme du Hausset, confidente +de ses perpétuels soucis, lui dit avec une commisération +sincère:</p> + +<p>«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde +vous envie.»</p> + +<p>Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée +par de vraies souffrances, prononce cette parole si +amère:</p> + +<p>«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me +reconnaître avant de mourir. Je le crois, car je ne +périrai que de chagrin.»</p> + +<p>A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte +est oubliée de tous. La reine elle-même en fait la +remarque, lorsqu'elle écrit au président Hénault: +«Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, +que si elle n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est +bien la peine de l'aimer.»</p> + +<p>Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont +pas seulement intéressantes au point de vue moral; +elles ont, sous le rapport de l'histoire, une importance, +pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces +femmes résument, en effet, toute une société, personnifient +toute une époque. Mme de Montespan, la beauté +superbe, la grande dame fière de sa naissance, de son +esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme +qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant +qu'admirer, à ce point que les courtisans disent ne +pas oser passer sous ses fenêtres, parce que c'est +passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, +que les anciens auraient représentée en Cybèle portant +Versailles sur son front, n'est-elle pas comme +une incarnation de cette France altière et triomphante +de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France +qui ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe +dans des nuages d'encens le souverain radieux dont +elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite sera +châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les +humiliations succéderont aux triomphes.</p> + +<p>Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur, +l'astre-roi qui décline a perdu l'ardeur de ses feux: +Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et son +style tempérés, son respect pour les convenances et +pour la règle, sa piété mêlée d'un peu d'ostentation, +elle est le symbole vivant de la nouvelle cour. +</p> + +<p>Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le +scandale. La duchesse de Berry[1], si fantasque, si +capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas l'image de +cette époque?</p> + +<p>Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle +de prestige et de dignité, dont la duchesse de +Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme Dubarry, +sont en quelque sorte les symboles vivants. Et +cependant, même alors, il y a encore çà et là des +moeurs patriarcales, des sentiments vraiment chrétiens, +des caractères qui honorent la nature humaine. +La reine Marie Leczinska en est la personnification; +elle et ses filles conservent à la cour les dernières +traditions des convenances. Enfin vient Marie-Antoinette, +la femme qui représente, dans la plus saisissante +et la plus tragique de toutes les destinées, non +seulement la majesté et les douleurs de la monarchie, +mais toutes les grâces et toutes les angoisses, +toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.</p> + +<p>Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre +le scandale; mais on y trouve aussi un enseignement. +Ce ne sont pas surtout les femmes vertueuses qui +s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables +qui sortent de leurs tombes et, se frappant la +poitrine, font amende honorable devant la postérité.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa +en 1710 le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve +dès 1714; elle mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.]</p> + +<p>Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène +du monde, s'évanouissent comme des ombres; semblables +à l'herbe des champs, elles passent du matin +au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple, +devient une sorte de morale en action. +</p> + +<p>Le présent volume est consacré aux femmes de la +cour de Louis XIV. Si la jeunesse, à laquelle nous +dédions cette édition spéciale, y trouve quelque intérêt, +il sera suivi de plusieurs autres. +</p> +<br> +<center><h2>LA COUR<br> +DE<br> +LOUIS XIV</h2></center> +<br> +<center><H2>I</H2></center> +<br> + +<p>LE CHÂTEAU DE VERSAILLES</p> + +<p>Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles +ont joué, il faut dire quelques mots du théâtre +sur lequel leurs destinées se sont accomplies et montrer +par quelle transformation miraculeuse un endroit +triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages, +sans vue, sans eau, sans forêt, fut façonné, +pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et devint une +merveille, objet de l'admiration du monde entier. +Comme ces grands fleuves qui, à leur source, sont à +peine un petit ruisseau, l'existence du palais destiné +à tant de splendeur commença dans les proportions +les plus modestes.</p> + +<p>C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles +un rendez-vous de chasse sur une éminence où il y +avait auparavant un moulin à vent. En 1627, dans +une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre +reprochait au roi de ne pas achever les +bâtiments de la couronne, et il disait à ce propos:</p> + +<p>«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à +bâtir; les finances de la chambre ne seront point épuisées +par ses somptueux édifices, si ce n'est qu'on +veuille lui reprocher le chétif château de Versailles, +de la construction duquel un simple gentilhomme ne +voudrait pas prendre vanité[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage +publié par M. Le Roi sous ce titre: <i>Louis XIII et Versailles</i>.]</p> + +<p>En 1651, huit ans après la mort de son père, +Louis XIV, alors dans sa treizième année, vint pour +la première fois à Versailles. Il s'attacha dès lors à +ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit +pour y donner des fêtes magnifiques. Au mois de +mai 1664, il y fit célébrer les <i>Plaisirs de l'île enchantée,</i> +divertissements empruntés au poème de l'Arioste, +à l'exécution desquels concoururent Benserade et le +président de Périgny pour les récits en vers, Molière +et sa troupe pour la comédie, Lulli pour la musique +et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour les +décors, les illuminations et les feux d'artifice.</p> + +<p>Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une +course de bagues en présence des deux reines[1], dans +un cirque de verdure élevé à l'entrée de ce qu'on +nomme aujourd'hui le tapis vert.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.]</p> + +<p>Le jeune Louis XIV, +vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne resplendissaient, représentait le paladin Roger +dans l'île d'Alcine. Après le tournoi, dont il fut le +vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le féliciter, +sur des chars que traînaient les nymphes, les +satyres, les dryades. Au banquet, le <i>Temps</i>, les +<i>Heures</i>, les <i>Saisons</i>, servirent les convives, abrités, +sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses. +Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre +élevé au milieu de la même allée, la <i>Princesse d'Élide</i>, +pièce dans laquelle Molière jouait les rôles de Lyciscas +et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, +avec feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le +10, course de têtes dans les fossés du château; le 11, +représentation des <i>Fâcheux</i>, de Molière; le 12, loterie +où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie, +des pierres précieuses, et, le soir, le <i>Tartuffe</i>; +le 13, le <i>Mariage forcé</i>; le 14, départ du roi et de la +cour pour Fontainebleau.</p> + +<p>Versailles n'était pas encore la résidence royale; +mais Louis XIV venait de temps en temps y passer +quelques jours, parfois quelques semaines, surtout +quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les +imaginations par l'éclat de ces fêtes pompeuses qui +ressemblaient à des apothéoses.</p> + +<p>Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une +grande chasse, où la reine, Madame Henriette d'Angleterre, +Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon, chassèrent +en costume d'amazones; et, au mois de février +1667, un carrousel qui recula les bornes de la +magnificence.</p> + +<p>La <i>Gazette</i> a soin de nous décrire le cortège des +dames de la cour, «toutes admirablement équipées +et sur des chevaux choisis, conduites par Madame, +avec une veste des plus superbes, et sur un cheval +blanc houssé de brocart, semé de perles et de pierreries.» +Après l'escadron féminin apparaissait le Roi-Soleil, +«ne se faisant pas moins connaître à cette +haute mine qui lui est particulière qu'à son riche +vêtement à la hongroise, couvert d'or et de pierres +précieuses, avec un casque ondoyé de plumes, et à la +fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de +porter un si grand monarque que de la magnificence +de son caparaçon et de sa housse pareillement couverte +de pierreries[1].» Venaient ensuite: Monsieur, +frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, +habillé en Indien, puis les autres seigneurs, qui +formaient dix quadrilles.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Gazette</i> de 1667.]</p> + +<p>Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans +la journée, représentation des <i>Fêtes de l'Amour et de +Bacchus</i>, paroles de Quinault, musique de Lulli, et +de <i>Georges Dandin</i>, joué par Molière et par sa troupe; +le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations. +Le pourtour du parterre de Latone, la grande +allée, la terrasse et la façade du palais étaient décorés +de statues, de vases, de candélabres éclairés d'une +manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme +enflammés à l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice +se croisaient au-dessus du château, et, lorsque toutes +ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en terminant +le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux +des avantages d'une belle nuit,» commençait à +poindre. +</p> + +<p>Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait +les <i>Femmes savantes</i> de Molière, qui furent, dit la +<i>Gazette</i>, «admirées d'un chacun.» Du 8 février au +19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles; +le 11 juillet, on y jouait le <i>Malade imaginaire</i> +de Molière, mort l'année précédente; au mois d'août, +il y avait une série de grandes fêtes. Félibien fait une +description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où +l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du +noir le plus sombre, un ruissellement inouï de +lumières. Tous les parterres étincelaient. La grande +terrasse qui est devant le château était bordée d'un +double rang de feux espacés à deux pieds l'un de +l'autre. Les rampes et les degrés du fer à cheval, tous +les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins resplendissaient +de mille flammes. De l'Italie était venu +cet art pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs +et d'eau, qui faisait ressembler le parc au jardin +d'Armide. Les rives du grand canal étaient ornées de +statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles +on avait disposé un nombre infini de lumières +qui les faisaient paraître transparentes. Le roi, la +reine et toute la cour étaient sur des gondoles richement +ornées. Des bateaux remplis de musiciens les +suivaient, et l'écho répétait les sons d'une harmonie +magique.</p> + +<p>A partir de l'année suivante, de grands travaux, +commencés par Levau et Dorbay, continués par Jules +Hardouin Mansart, furent entrepris à Versailles, où +Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels +motifs le déterminaient à renoncer à ce château de +Saint-Germain où il était né, à ce château si admirablement +situé, d'où l'on découvre un si beau fleuve, +un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque +à Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. +L'air y est vif et salubre, et, du haut de la terrasse +adossée à la forêt, on contemple un des panoramas +les plus variés et les plus majestueux du globe.</p> + +<p>Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir +le vieux château,--celui qui existe encore,--et +le château neuf,--celui qui était situé en face de la +Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié +des sommes dépensées pour Versailles, quel incomparable +palais, quelles merveilles aurait-on admirés! +Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de +Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le +pavillon Henri IV,--de ce château si élégant, dont +les escaliers paraissaient de loin comme des arabesques +en relief incrustées sur le flanc de la colline, +et dont les cinq terrasses successives, ornées de bosquets, +de bassins, de parterres de fleurs, descendaient +jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle résidence, +à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, +entouré d'étangs fangeux, sur un terrain où, +au lieu d'être favorisé par la nature, il fallait la tyranniser, +la dompter à force d'art et d'argent?</p> + +<p>Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher +de Saint-Denis, dernier terme de la grandeur +royale, qui rendait Saint-Germain antipathique à +Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon: +<i>Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris</i>, +contrariait-il l'ivresse de vie et de toute-puissance +qui débordait en lui?</p> + +<p>Cette pensée pusillanime nous semble indigne du +Grand Roi. Nous inclinons plutôt à croire que ce qui +éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était le souvenir +du temps où, chassé de Paris par les troubles +de la Fronde, il fut transporté nuitamment dans le +vieux château. Sans doute il n'aimait pas voir, de sa +fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance.</p> + +<p>S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement, +même dans la pensée, les derniers vestiges +des actes de rébellion contre l'autorité royale, choisir +une résidence qui n'était rien pour en faire le plus +radieux des palais, se complaire dans cette transformation +comme dans le triomphe de la puissance, de +l'orgueil, de la force de volonté, tout créer soi-même: +architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre +la nature à plier sous le joug et à s'avouer vaincue, +comme la révolution: tel fut le rêve de Louis XIV, +et ce rêve il le réalisa.</p> + +<p>De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent +avec une étonnante activité. On acheva les +grands appartements du roi et l'escalier dit des +Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, +à l'endroit où une terrasse occupait le milieu de la +façade, du côté des jardins. On ajouta au château +l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à +droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première +cour avant le château, et qu'on désigne sous le +nom d'ailes des Ministres. On éleva la grande et la +petite écurie.</p> + +<p>Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement +actuel du salon d'Hercule et du vestibule +qui se trouve au-dessous. Le 30 avril 1682, l'archevêque +de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle +chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa +définitivement à Versailles[1]. +</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de +Versailles, on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen, +qui est dans l'antichambre du roi (salle N° 121 de la <i>Notice +du Musée</i>, par M. Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145, +représente Versailles tel qu'il était avant les travaux ordonnés +par Louis XIV.]</p> + +<p>Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon +dit oeil-de-Boeuf[2] était alors divisé en deux pièces: +la chambre des Bassans, ainsi nommée parce qu'elle +contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là +qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever +du souverain,--et l'ancienne chambre de Louis XIII, +où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A côté de cette +chambre était le grand cabinet, où se faisaient les +cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait +audience au nonce et aux ambassadeurs, où il recevait +le serment des grands officiers de sa maison[3]. +La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la plus rapprochée de la chambre du roi se +nommait le cabinet du Conseil,--c'est là que +Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes +décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet +des Termes ou des Perruques.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle N° 123 de la <i>Notice du Musée</i>.]<br> +[Note 3: Salle N° 124 de la <i>Notice</i>. Cette pièce devint la chambre +à coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.]<br> +[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la <i>Notice</i>).]</p> + +<p>La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une +au premier étage, l'autre au rez-de-chaussée, dans la +portion méridionale de l'ancien château de Louis XIII, +celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des +Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, +par le salon de la Paix, à la galerie des Glaces, le +chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A l'autre extrémité +de la galerie commençaient, avec le salon de la +Guerre, les salles désignées sous le nom de grands +appartements du roi, pièces d'apparat et de réception, +portant des noms mythologiques: salle d'Apollon, +de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus.</p> + +<p>Le gouverneur du palais et le confesseur du roi +logèrent dans l'aile du nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de l'emplacement +où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de +Condé et de Conti, le gouverneur des enfants de +France et un bon nombre de grands officiers et de +chapelains. Dans la grande salle du midi, les enfants +de France et la famille d'Orléans habitèrent en face +des jardins. Enfin, les secrétaires d'État, ministres +de la maison du roi, des affaires étrangères, de la +guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux +corps de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui +les statues d'hommes célèbres. L'ensemble de +ces immenses constructions, subdivisées à l'infini +dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus.</p> + +<p>Versailles était achevé. A part très peu de modifications, +il offrait l'aspect qu'il présente aujourd'hui. +Du côté de la ville, le monument, quoique grandiose, +est disparate. Son architecture composite, le contraste +qui se fait remarquer entre la brique et la +pierre, entre le château primitif et ses immenses +accroissements, a quelque chose qui étonne. De +l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est +majestueux, régulier, empreint d'une harmonie parfaite. +Cette façade ou, pour mieux dire, ces trois +façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze +ouvertures sur le jardin; ce corps de bâtiment où +habite le maître, et qui fait saillie au milieu d'une +longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, +comme pour garder une respectueuse distance; ces +bosquets façonnés en murailles de verdure, ces bassins +encadrés dans des marbres précieux, dépendant +du palais, dont ils sont le complément, tout cela +frappe l'esprit et les yeux d'un véritable saisissement.</p> + +<p>Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est +mieux identifiée avec la grandeur d'un homme. +</p> + +<p>L'idole est digne du temple, le temple digne de +l'idole. Il y a toujours dans les monuments quelque +chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire, et ils +empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache. +C'est, pour une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est, +pour Versailles, l'idée du Roi. La mythologie, comme +on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est +lui partout, lui toujours. Les héros, les divinités de +la fable, ne font que lui prêter leurs attributs ou se +mêler à ses courtisans.</p> + +<p>En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts +les eaux qui se croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole favori, préside à ce +monde enchanté, comme le dieu de la lumière, l'inspirateur +des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier +devant celui du roi: <i>Nec pluribus impar</i>. La +nature et l'art s'unissent pour célébrer par un hosanna +perpétuel la gloire du souverain.</p> + +<br> +<center><H2>II</H2></center> +<br> + +<p>LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682</p> + +<p>Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence +à Versailles, en 1682, les principales femmes +de la cour qui s'y installèrent avec lui étaient: la reine, +âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638, +mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, +née en 1660, mariée en 1680, ayant une mauvaise santé, +un caractère doux et mélancolique;--la duchesse +d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame, +tantôt sous celui de princesse Palatine, née en 1652, +mariée en 1671 à Monsieur, frère du roi, Allemande +ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la princesse +de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au +prince Armand de Conti, neveu du grand Condé, jeune +femme d'une grâce et d'une beauté exceptionnelles;--Mlle +de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677, +qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une +le duc de Bourbon, l'autre le duc de Chartres (le futur +Régent);--Mme de Montespan, leur mère, alors âgée de +quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance, +mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de +dame du palais de la reine;--enfin Mme de Maintenon, +déjà très influente sous des dehors modestes, +belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi +bons termes avec la reine qu'avec le roi, et récompensée, +depuis 1680, des soins qu'elle avait donnés, +comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan, +par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait +à aucun service assujettissant et la fixait à +la cour dans une position honorable: la place de +seconde dame d'atours de la dauphine.</p> + +<p>On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles +qu'en étudiant d'abord le souverain qui fut +l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte empreinte, +non seulement son royaume, mais encore +l'Europe tout entière. Jamais monarque n'exerça un +pareil prestige personnel, et tout ce qui brillait +autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante +lumière.</p> + +<p>La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à +être examinée de près. Défauts et qualités, tout fut +grand dans ce type accompli de la monarchie absolue, +de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas +seulement majestueux, il était aussi agréable. Les +membres de sa famille, ses ministres, les personnes +de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.</p> + +<p>Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au +dire de Saint-Simon, commencer par s'accoutumer +à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait s'exposer à +demeurer court, était pourtant plein de bienveillance +et d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli, +ni d'une politesse si fort mesurée, ni qui distinguât +mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais il ne lui +échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.]</p> + +<p>La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si +caustique, rendait hommage à ses qualités d'homme +privé autant qu'à ses qualités de souverain. «Quand +le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il était +l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde. +Il plaisantait d'une manière comique et avec agrément... +Quoiqu'il aimât la flatterie, il s'en moquait +souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter +les gens, même en leur refusant leurs demandes; +il avait les manières les plus affables, et parlait avec +tant de politesse, qu'il leur touchait le coeur... Quand +il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours +bon et généreux.»</p> + +<p>Ce souverain, qui a donné des marques d'un +égoïsme cruel, avait cependant parfois d'exquises +délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge +en matière de sentiment, le constate aussi dans ses +Mémoires: «Le roi, qui a l'âme bonne, a une tendresse +extraordinaire, surtout pour les femmes.» +Avec son incontestable beauté de taille et de visage, +sa douceur majestueuse, le son de sa voix pénétrante; +avec cette courtoisie chevaleresque, cette politesse +exquise envers les femmes de tout rang, cette suprême +élégance de manières et de langage, il aurait eu +même, comme simple particulier, le don de se faire +distinguer entre tous, «comme le roi des abeilles[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.]</p> + +<p>C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance +et conviction son rôle de roi; c'était aussi un poète, +qui aurait dit volontiers avec Alfred de Musset:</p> + +<h3>Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.</h3> + +<p>Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper +l'imagination de ses sujets, se déroulait comme une +série non interrompue d'actes grandioses et merveilleux; +souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se +complaisait dans l'admiration des grandes batailles, +des actes d'héroïsme et de courage, dans les appareils +guerriers, dans les opérations du siège savamment +combinées, dans les terribles mêlées de la +guerre et au milieu des forêts, dans le bruyant +tumulte des grandes chasses[1].» </p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Walckenaër, <i>Mémoires sur Mme de Sévigné</i>, t.V.]></p> + +<p>Louis XIV, sur son +lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il +pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches +sur sa vie passée, mais on se tromperait en croyant +que le plaisir y avait occupé la première place. Pendant +toute la durée de son règne, il ne cessa jamais +de travailler huit heures par jour. Il avait donc le +droit d'écrire, dans les mémoires destinés à servir +d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne pas +travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard +de Dieu, de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des +hommes. Ces conditions, disait-il, qui pourront quelquefois +vous sembler rudes et fâcheuses dans une si +haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il +s'agissait d'y parvenir... Rien ne vous serait plus +laborieux qu'une grande oisiveté, si vous aviez le +malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des +affaires, puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté +de l'oisiveté elle-même.» Le travail était pour le +Grand Roi une source de satisfactions incessantes. +«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, +apprendre incessamment les nouvelles de +toutes les provinces et de toutes les nations, le secret +de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les +princes et de tous les ministres étrangers, être informé +d'un nombre infini de choses qu'on croit que nous +ignorons, voir autour de nous-même ce qu'on nous +cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les +plus éloignées de nos propres courtisans, je ne sais +quel autre plaisir nous ne quitterions pas pour +celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.»</p> + +<p>Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin +contre le danger des favoris et le danger plus grand +encore des favorites. Lui-même se faisait certaines +illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce +mémoire, de n'avoir jamais été dominé par aucune +d'elles. «Comme le prince devrait toujours être un +parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon +qu'il se garantît des faiblesses communes au reste +des hommes, d'autant qu'il est assuré qu'elles ne sauraient +demeurer cachées.»</p> + +<p>On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces +sages et belles maximes; mais 1682 est le commencement +du repentir, l'année où le roi revient définitivement +à la vertu, où il médite pratiquement sur les +avantages de la règle et du devoir, même au point de +vue humain. En outre, les paroles des grands sermonnaires +retentissaient à son oreille plus puissamment +que de coutume, et la voix de sa conscience dominait +enfin celle des passions.</p> + +<p>Du fond du cloître où elle était enfermée depuis +déjà huit ans, la duchesse de La Vallière, devenue +soeur Louise de la Miséricorde, lui inspirait par +l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de +salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un +judicieux critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée +du roi; jamais elle ne lui apparut sous des traits +plus divins que depuis qu'elle avait abandonné la +cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, +non pas pour elle, mais pour des personnes de sa +famille, et il était heureux d'apprendre que la reine +et toute la cour donnaient à la sainte carmélite +des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi +qu'au pied des autels soeur Louise de la Miséricorde +demandait à Dieu et obtenait la conversion +de Louis XIV.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Walckenaër, <i>Mémoires sur Mme de Sévigné</i>, t.V.]</p> + +<p>Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre +ans, dans la plénitude de la force morale et physique, +à l'apogée de sa gloire, ce monarque tout-puissant +mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une +vie privée irréprochable au milieu de tant de séductions, +on ne peut s'empêcher de rendre hommage à +un pareil triomphe de la prière et du sentiment religieux.</p> + +<p>La conscience de la dignité royale, qu'on lui a +reprochée comme exagérée, n'était pas chez lui un +orgueil coupable et incompatible avec le respect de +la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi +d'abord en Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur. +Son idéal, c'était le ciel, et, au-dessous du ciel, la +royauté;--la royauté représentant le droit de la +force et la force du droit, la royauté majestueuse, +tutélaire, répandant, comme le soleil, sur les pauvres +et les riches, sur les petits et les grands, la splendeur +et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait +lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait +grand devant les hommes, autant il se trouvait +petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il aurait pu +s'appliquer ce vers de Corneille:</p> + +<h3>Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?</h3> + +<p>Le souverain qui aurait défié tous les monarques +réunis s'agenouillait humblement devant un prêtre +obscur. Le digne héritier de Charlemagne demandait +pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce +mélange d'humilité chrétienne et de fierté royale qui +donne à la physionomie de Louis XIV un caractère +si imposant. Les sentiments religieux que sa mère +lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans +cesse à l'esprit, même dans ses plus regrettables +écarts. Quand il était enfant, cette mère passionnée +s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport: +«Je voudrais le respecter autant que je l'aime,» +cette exclamation n'était pas une flatterie banale. +C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le principe +de la royauté.</p> + +<p>Les premières impressions de l'enfant ne firent que +se fortifier dans l'homme. Il y eut toujours en lui du +souverain et du pontife. Ame de l'État, source de +toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se +considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, +et c'est en cette qualité qu'il avait pour lui-même +une sorte de vénération dans laquelle les grands prédicateurs +eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les +idées gouvernementales de Bossuet sont le commentaire +de cette foi politique, associée intimement à la +foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour le grand +évêque comme pour le grand roi, la royauté est un +sacerdoce, et un souverain qui n'aurait pas le sentiment +de la dignité monarchique serait presque aussi +blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du +culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie, +essence même du pouvoir royal, que Louis XIV dut +le prestige d'attitude physique et morale que Saint-Simon +appelle «la dignité constante et la règle continuelle +de son extérieur».</p> + +<p>L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, +mais en devoir d'exercer sur tous ses sujets, quels +qu'ils fussent, se faisait particulièrement sentir sur +ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa cour, +de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux +mêmes règles que les affaires d'État. L'autorité paternelle +se combinait en lui avec l'autorité royale. Rien +n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient autant +d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait +à son égard comme le plus soumis et le plus +respectueux de tous les courtisans. Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en +est pas moins appréciable. Le principe d'autorité, +qui s'impose à la nature elle-même, comme la règle +générale de la création, est la base de toute société +bien organisée.</p> + +<p>La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant +convaincu, le symbole vivant de ce principe; +c'est d'avoir compris que là où il n'y a point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique, +et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y +a pas de discipline militaire. Les mêmes théories +sont applicables aux églises, aux palais et aux camps. +L'autorité indispensable est plus précieuse encore +que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement, +comme en fait d'art, pas de beauté possible +sans unité. L'aspiration constante vers l'unité, qui +est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. +C'est pour cela que Napoléon, excusant les défauts du +souverain dont il était bien fait pour apprécier la +gloire, disait avec admiration:</p> + +<p>«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut +un grand roi. C'est lui qui a élevé la France au premier +rang des nations. Depuis Charlemagne, quel est +le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV +sous toutes ses faces?»</p> + +<br> +<center><H2>III</H2></center> +<br> + +<p>LA REINE MARIE-THÉRÈSE</p> + +<p>Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil, +l'ambition et l'amour du plaisir, une figure d'une +douceur accomplie, un caractère vraiment chrétien, +une âme pure, candide, angélique, c'est pour +l'observateur une satisfaction, un repos. On contemple avec +recueillement la simplicité sous le diadème, l'humilité +sur le trône, les qualités et les vertus d'une religieuse +dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien +remplie; un rôle en apparence effacé, mais en réalité +plus sérieux et surtout plus noble, plus respectable +que celui de beaucoup de femmes célèbres; de grandes +souffrances morales, chrétiennement et courageusement +supportées; enfin un type irréprochable de piété +et de bonté, de tendresse conjugale et d'amour maternel, +telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne +de Louis XIV.</p> + +<p>La monarchie française a eu le privilège d'être +sanctifiée par un certain nombre de reines, dont les +vertus, en quelque sorte contrepoids des scandales de +la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale +du trône. De même que, sous le règne des derniers +Valois, Claude de France, Élisabeth d'Autriche, Louise +de Vaudemont, rachetaient par la pureté de leur vie +les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III, +de même Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire, +la morale des atteintes que Louis XIV lui portait. +L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait +dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang +de Henri IV; cette souveraine, qui portait avec dignité +son manteau royal, tout en le comparant à un suaire; +cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes +les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un +mélange de respect, de frayeur et de tendresse; cette +mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le coeur du +jeune prince dont Bossuet était chargé de former +l'esprit; cette femme, qui a prouvé une fois de plus +qu'un palais peut devenir un sanctuaire et qu'un coeur +véritablement chrétien peut battre sous le manteau +royal comme sous la robe de bure.</p> + +<p>Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse +avait pour père Philippe IV, roi d'Espagne, +et pour mère Isabelle de France, fille de Henri IV et +de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine +de Louis XIV. Les sentiments chrétiens de +cette princesse, qui comptait au nombre de ses aïeules +sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de +Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience +de l'illustration de sa famille. Ses convictions sur +l'origine et le caractère du pouvoir royal étaient +absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse, +qui l'aidait à faire son examen de conscience +pour une confession générale, lui demanda un jour +si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à +plaire, ni désiré d'être aimée:</p> + +<p>«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je +aimer quelqu'un en Espagne? Il n'y a point de roi à +la cour de mon père.»</p> + +<p>Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait +rien de remarquable. Sa physionomie plus allemande +qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses cheveux +très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses +lèvres rouges et pendantes, ses traits sans finesse, sa +taille peu élevée, ne la rendaient ni belle, ni laide. +Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son +mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits +enthousiastes. Tout le Parnasse s'était mis en frais. +On avait composé une foule de vers français et latins +dans le genre de ceux-ci:</p> + +<h3>Thérèse seule a pu vaincre par ses regards<br> +Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.<br> +<br> +<i>Victorem Martis praeda, spoliisque superbum<br> +Vincere quae posset, sola Theresa fuit.</i> </h3> + +<p>Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné +la main, et dont le mariage avait eu tant de +retentissement et tant d'importance politique, fit le +silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre +ou à Saint-Germain. La timidité de son caractère, +son horreur instinctive des médisances et des calomnies +si fréquentes dans les cours, son éloignement +de toute intrigue, son admiration passionnée pour le +roi, qu'elle croyait beaucoup trop supérieur à elle +pour oser lui donner un conseil politique, tout contribuait +à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement. +Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il +la décorait du titre de régente. C'était à elle qu'étaient +adressés les bulletins de victoire, ce fut elle qui reçut +la relation officielle du passage du Rhin. On disait +alors: «Le roi combat, la reine prie.»</p> + +<center> +<img src="061.png" alt=""><br> + +Marie-Thérèse d'Autriche,<br>reine de France. +</center> + +<p>Au commencement de son mariage, Louis XIV la +traitait non seulement avec de grands égards, mais +avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère +du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à +5 heures du matin, il alla se confesser et communier[1].</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>.]</p> + +<p>Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et +trois filles; elle les perdit tous en bas âge et supporta +ces morts cruelles, comme ses autres douleurs, avec +une résignation admirable, tout en en ayant le coeur +déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir +les favorites du roi faire partie de la maison de la +reine et servir en apparence une femme dont elles +étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les +rivales et les persécutrices. On entendit plus d'une +fois la malheureuse reine s'écrier à propos de Mlle de +La Vallière:</p> + +<p>«Cette fille-là me fera mourir!»</p> + +<p>En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de +Caylus[1], une telle crainte du roi et une si grande +timidité naturelle, qu'elle n'osait lui parler ni s'exposer +en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de +Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi +ayant envoyé chercher la reine, la reine, pour ne pas +paraître seule en sa présence, voulut qu'elle la suivît; +mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte +de la chambre, où elle prit la liberté de la pousser +jusqu'à la faire entrer et remarqua un si grand tremblement +dans toute sa personne, que ses mains mêmes +tremblèrent de frayeur.» +</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Mme de Caylus, <i>Mémoires</i>.]</p> + +<p>D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle +avait une telle affection pour le roi, qu'elle cherchait +à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait lui faire plaisir. +Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était +heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne +pensait, elle ne vivait que par lui et pour lui.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]</p> + +<p>Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à +l'égard de cette reine si digne d'affection et de respect, +essayait de racheter ses torts par les égards dont il +l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en particulier, +il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. +Enfin, à partir de 1682, quand, après tant +d'égarements, il se fixa définitivement à Versailles, +la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il +lui témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent +encore les Souvenirs de Mme de Caylus, des +attentions auxquelles elle n'était pas accoutumée. Il +la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la +distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine +de Bavière, avaient aussi pour elle une grande déférence.</p> + +<p>Ses appartements de Versailles, composés de cinq +grandes pièces, et aboutissant, d'une part, à l'escalier +de marbre, de l'autre à la galerie des Glaces, étaient +remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la +chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on +aperçoit l'Orangerie, la pièce d'eau des Suisses et les +coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce splendide +séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter +des hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses +mains royales, leur porter leur nourriture comme +une simple infirmière, et, lorsque les médecins lui +faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations, +elle répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer +qu'en servant Jésus-Christ dans la personne des +pauvres.</p> + +<p>Malgré le retour de tendresse que lui témoignait +le roi, elle continuait à vivre humblement et modestement, +s'occupant de son foyer domestique et non +des affaires de l'État. La <i>Gazette officielle</i> ne faisait +mention de cette bonne reine que pour annoncer +qu'elle avait rempli à sa paroisse ses devoirs de dévotion, +ou qu'elle était allée passer la journée aux Carmélites +de la rue du Bouloi.</p> + +<p>Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait +aussi de la naissance de son petit-fils, le duc de +Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie pour l'influence +grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait +comme d'une des causes des sentiments pieux de +Louis XIV, et jamais il ne lui serait venu à l'esprit +que bientôt, elle disparue, la veuve de Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, +serait la femme du roi et la reine de France, moins le nom.</p> + +<br> +<center><H2>IV</H2></center> +<br> + +<p>MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682</p> + +<p>I</p> + +<p>Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment +où la cour se fixait à Versailles, il faut voir ce +qu'elle avait été à l'origine, puis au temps de ses +tristes succès.</p> + +<p>Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis +d'éclairs, un teint d'une éclatante blancheur, une +forêt de cheveux blonds, une de ces figures qui jettent +la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif, +caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif +inextinguible de plaisirs et de richesse, de luxe et de +domination; des allures de déesse usurpant audacieusement +la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil +sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait +été Mme de Montespan au temps de sa toute-puissance.</p> + +<p>Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du +duc de Mortemart et de Diane de Grandseigne, elle +avait été fille d'honneur de la reine en 1660 et mariée +en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le +respect de la religion, rien ne pouvait alors faire prévoir +le triste rôle auquel la vanité et l'ambition devaient, +plus que tout autre sentiment, entraîner sa +jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans +et de l'adulation des peuples. La cour apparaissait +comme une espèce d'Olympe monarchique, dont +Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses +inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs +vertus étaient exaltées, leurs vices mêmes étaient +étalés avec une audace de supériorité qui semblait +mettre entre le peuple et le trône la différence d'une +morale des dieux à la morale des hommes. Louis XIV +s'était fait accepter comme une exception en tout dans +l'humanité.» L'adulation était poussée si loin, qu'elle +s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles +finissait par être considéré comme une sorte de fonction +publique, comme une grande charge de cour +ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette, +presque ses devoirs.</p> + +<p>Mme de Montespan paraissait là dans son élément. +C'était la fière sultane, l'idole encensée, la déesse de +cet Olympe. Mme de Sévigné, grande admiratrice au +succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques +et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse +robe «d'or sur or, rebrodé d'or et par-dessus +un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain +or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée». +Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan +était, l'autre jour, couverte de diamants; on ne pouvait +pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité... Oh! +ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil +redoublé! quel solide établissement!»</p> + +<p>«Ce solide établissement» dura environ treize ans. +Belle encore en 1682, malgré ses quarante ans, Mme de +Montespan continuait à jouir des égards dus à sa +naissance et à ses fonctions de surintendante de la +maison de la reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré +des efforts désespérés pour garder ou ressaisir son +empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son irrémédiable +défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée +de tous, la religion seule lui offrait un baume à +mettre sur les plaies faites par l'orgueil et le dépit. +Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris; +c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions +pour l'affermir dans la bonne voie.</p> + +<p>Les prédicateurs exerçaient alors une influence +réelle sur toute la cour et cherchaient à atteindre le +roi lui-même.</p> + +<p>Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans +sa simplicité, si vénérable dans sa modestie; ce +dialecticien, irrésistible; cet adversaire des passions +humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, +à livrer des batailles rangées à la conscience +de ses auditeurs et dont le grand Condé disait, +en le voyant monter en chaire: «Silence! voici l'ennemi!» +Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents +les plus actifs de la conversion de Louis XIV. Il avait +prêché à la cour l'Avent de 1670 et les carêmes de 1672, +de 1674 et de 1675.</p> + +<p>Hardi comme un tribun et courageux comme un +apôtre, il retournait le fer dans la plaie. S'adressant +un jour directement à Louis XIV, il s'était +écrié:</p> + +<p>«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté +la cherche et elle aime ceux qui la lui font connaître, +elle n'aurait que des mépris pour quiconque +la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se +fait gloire d'en être vaincue.» </p> + +<p>Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins +pressantes; ses fonctions de précepteur du dauphin +lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et il +en profitait pour plaider avec énergie la cause du +devoir et de la vertu. C'est lui qui avait dit, dans son +sermon sur la purification, prononcé à la cour: +«Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons +pas de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa +vigueur quand il la faut employer contre soi-même.» +</p> + +<p>C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds: +«Priez Dieu pour moi; priez-le qu'il me délivre +du plus grand poids dont un homme puisse être +chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi +pour n'agir que par lui seul. Dieu merci, je n'ai pas +encore songé, durant tout le cours de cette affaire, +que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait +être comme un saint Ambroise, un vrai homme +de Dieu, un homme de l'autre vie, où tout parlât, dont +les mots fussent des oracles du Saint-Esprit, dont +toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en +conjure.»</p> + +<p>Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté +et quelle noblesse de langage et de pensée, le grand +évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère, lui +écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les +jours occuper de plus en plus Votre Majesté, serviront +beaucoup à la guérir. On ne parle plus que +de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont +capables d'exécuter sous un aussi grand conducteur; +et moi, sire, pendant ce temps, je songe secrètement +en moi-même à une guerre bien plus importante +et à une victoire bien plus difficile que Dieu vous +propose.»</p> + +<p>«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils +de Dieu: elle semble être prononcée pour les grands +rois et pour les conquérants: Que sert à l'homme, +dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd +son âme? et quel gain pourra le récompenser d'une +perte si considérable? Que vous servirait, sire, d'être +redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans +vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; +je l'en prie sans cesse de tout mon coeur. Mes +inquiétudes pour votre salut redoublent de jour en +jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, +quels sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté! +Dieu veuille lui donner la victoire, et, par +la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus +Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à +Dieu, plus elle mettra en lui son attache et sa confiance, +plus aussi elle sera protégée de sa main toute-puissante.»</p> + +<p>Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue +ne portèrent des fruits durables qu'après bien +des efforts, bien des luttes, bien des alternatives de +relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais +fixé sur les amertumes, les déceptions, les +angoisses des passions coupables, revient à Dieu; +l'oeuvre de Bossuet était accomplie. Saint-Simon, +qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit +à son sujet: «Il parle souvent au monarque avec +une liberté digne des premiers siècles et des premiers +évêques de l'Église; il interrompit plus d'une +fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.»</p> + +<p>La conversion de Louis XIV avait, en effet, un +caractère définitif; mais il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas y +reconnaître pour une part l'influence de la femme dont +nous allons parler: Mme de Maintenon.</p> + +<p>II</p> + +<p>«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le +monde et la postérité en aient voulu à Mme de Maintenon +d'un triomphe remporté par la raison au profit +de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir +par la raison, le monde s'en est dédommagé en lui +faisant une réputation de sécheresse et de roideur +fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la +raison fût triomphante, le monde n'a pas voulu au +moins qu'elle fût aimable.»</p> + +<p>On avait assombri une figure belle et lumineuse, +oubliant que la femme qu'on voulait représenter sous +un jour triste, presque sinistre, fut une charmeuse, +une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit: +«la raison parlant par la bouche des Grâces;» que +Racine songeait à elle en écrivant ces vers d'<i>Esther</i>:</p> + +<h3>Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce<br> +Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.</h3> + +<p>Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient +d'abord emporté sur ses admirateurs; mais notre +époque, passionnée pour la vérité historique, a révisé +un faux jugement.</p> + +<p>Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de +Noailles et M. Théophile Lavallée, pleins de respect +pour une mémoire injustement décriée, sont parvenus +à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. +Le baron de Walckenaër avait déjà fait observer, +au sujet de cette femme si diversement appréciée, +qu'elle est le personnage historique sur lequel on +possède le plus de documents émanés de sa bouche +ou tracés par sa plume. «Il est donc à regretter, +disait-il, que les historiens, même les plus judicieux, +aient préféré des satires contemporaines aux témoignages +certains et authentiques fournis par elle-même, +et qu'ils aient converti une simple et intéressante +histoire en un vulgaire et incompréhensible +roman.»</p> + +<p>Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs +de Mme de Maintenon n'ont rien laissé subsister des +invectives de Saint-Simon et de la princesse Palatine +contre une femme qui, sympathique ou non, mérite, +à coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication +du bel ouvrage du duc de Noailles, il y a eu, +au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de tournoi +littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le +juge du camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il +dit, ce qui arrivera à tous les bons esprits qui approcheront +de cette personne distinguée et qui prendront +le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il +a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et +odieusement vagues qui ont été longtemps en circulation +sur le prétendu rôle historique de cette femme +célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout occupée du +salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent, +de l'intérieur de la famille royale, du soulagement +des peuples.»</p> + +<p>L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans +la boue la mémoire du Grand Roi, déteste tout naturellement +la femme éminente qui fut sa compagne, son +amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école +prétendraient en faire un type non seulement odieux +et funeste, mais disgracieux, antipathique, sans +rayonnement, sans charme, sans séduction. On se la +figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme +usée, roide et sèche, avec des yeux sans larmes et +un visage sans sourire. On oublie que, jeune, elle fut +une des plus jolies femmes de son siècle, que sa +beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que, +dans sa vieillesse, elle garda cette supériorité de +style et de langage, cette distinction de manières, ce +tact exquis, cette finesse, cette douceur et cette fermeté +de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit +qui, à toutes les époques de son existence, lui +valurent tant d'éloges et lui attirèrent tant d'amitiés.</p> + +<p>Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable +suffit pour faire comprendre tout ce qu'il +y avait de séduisant chez une femme qui sut plaire +à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à +Mme de Sévigné, à Mme de Montespan et à la reine, +aux grandes dames et aux religieuses, aux prélats et +aux enfants.</p> + +<p>Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon, +vient au monde, le 27 novembre 1635, dans une prison +de Niort, où est enfermé son père, couvert de +dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée +de gémissements pour tous chants de tendresse, elle +commence tristement la vie. Son père, sorti de prison, +la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il +va chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au +jeu ce qu'il a gagné et meurt, laissant sa femme et +sa fille dans la misère. Agée de dix ans, Françoise +d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa +mère à une tante, Mme de Villette, et on l'élève dans +la religion protestante, dont son aïeul, Théodore +Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je +crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette, +que cette pauvre petite galeuse ne vous donne bien +de la peine; ce sont des effets de votre bonté de l'avoir +voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir +Revancher!»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]</p> + +<p>Quelque temps après, Françoise est +retirée des mains protestantes de Mme de Villette pour +passer dans celles d'une autre parente, très zélée +catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans +la basse-cour, a-t-elle dit depuis, et c'est par là que +mon règne a commencé.... On nous mettait au bras +un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit +livre des quatrains de Pibrac, dont on nous donnait +quelques pages à apprendre par jour. Avec cela on +nous mettait une gaule dans la main, et on nous +chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où +ils ne devaient point aller.»</p> + +<p>Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de +Niort, puis à celui des Ursulines de la rue Saint-Jacques +à Paris, où elle abjure le protestantisme, +non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de +plaire qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon +enfance, a-t-elle dit elle-même[1], j'étais la meilleure +petite créature que vous puissiez imaginer.... J'étais +véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de +manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu +plus grande, je demeurais dans des couvents; vous +savez combien j'y étais aimée de mes maîtresses et +de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger +et à me rendre leur servante à toutes depuis le matin +jusqu'au soir.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Entretiens de Saint-Cyr</i>.]</p> + +<p>Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise +d'Aubigné, qui n'avait que dix-sept ans, épouse +en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de quarante-deux +ans, paralysé, perclus de tous ses membres; +Scarron, l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, +qui demande un brevet de <i>malade de la reine</i>, rit de +ses maux, se moque de lui-même et de la douleur, et +qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout +en «ayant les bras raccourcis aussi bien que les +jambes, et les doigts aussi bien que les bras», tout +en étant enfin «un raccourci de la misère humaine», +amuse la haute société française par sa verve intarissable, +par sa franche et gauloise gaieté. Quand on +dresse le contrat de mariage, Scarron déclare qu'il +reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux +grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une +paire de belles mains et beaucoup d'esprit». Le notaire +lui demande quel douaire il constitue à la mariée: +«L'immortalité,» répond-il.</p> + +<p>Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept +ans pour se faire respecter dans la société du poète +burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas de sottises, +mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire +qui arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera +Scarron. Elle fera de son salon un des centres les +plus distingués de Paris; la meilleure compagnie +regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon +de Lenclos, l'amie de Scarron, elle-même s'inclinera +devant une telle vertu. Et pourtant ce ne sont pas les +admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la +<i>belle Indienne</i>, comme on se plaît à l'appeler, à la +sirène que Mlle de Scudéry célèbre en termes enthousiastes +dans le roman de <i>Clélie</i>, sous le pseudonyme +de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron +qu'elle n'est pas surprise qu'ayant la femme la plus +aimable de Paris, il soit, malgré ses maux, l'homme +de Paris le plus gai.</p> + +<p>Avec une si bonne et si séduisante compagne, le +pauvre poète a moins de mérite à supporter la douleur +plus courageusement que les stoïciens de l'antiquité. +Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans +des sentiments très chrétiens, et dit, sur son lit de +mort:</p> + +<p>«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de +biens à ma femme, de qui j'ai tous les sujets imaginables +de me louer.»</p> + +<p>Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. +Plaire en restant vertueuse, supporter, s'il le faut, les +privations, la misère même, mais conquérir le nom +de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages +des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts. +Bien habillée, quoique très simplement, discrète et +modeste, intelligente et distinguée, ayant cette élégance +innée que le luxe ne donne pas et qui provient +seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie, +s'occupant plus des autres que d'elle-même, parlant +bien, et, ce qui est plus rare encore, sachant +écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses +amis, habile dans l'art de les distraire, de les consoler, +elle est regardée avec raison comme une des +femmes les plus aimables et les plus supérieures de +Paris.</p> + +<p>Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre +son modeste budget, grâce à une pension annuelle de +deux mille livres, qui lui est faite par la reine Anne +d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par +Mmes de Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, +de Richelieu. C'est l'époque la plus tranquille et, sans +doute, la plus heureuse de sa vie. Mais la mort de sa +bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait +perdre la pension qui est son unique ressource. Un +grand seigneur très riche et très vieux la demande en +mariage; elle refuse. Elle est sur le point de s'expatrier +pour suivre la princesse de Nemours, qui va +épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en +France, où elle sera un jour presque reine. Elle écrit +à Mlle d'Artigny:</p> + +<p>«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée +à Mme de Montespan, lorsque j'irai vous faire +mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher d'avoir +quitté la France sans en avoir revu la merveille.»</p> + +<p>Mme de Montespan n'était encore célèbre que par +sa beauté; mais sa situation de dame du palais de la +reine la rendait déjà influente. Elle trouva Mme Scarron +charmante et lui obtint le rétablissement de la +pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas +aller en Portugal.</p> + +<p>Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée +aux bonnes oeuvres et aux lectures sérieuses, méditant +le livre de Job et les Maximes de La Rochefoucauld, +visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré +la médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon +la plus modeste dans un petit appartement de la rue +des Tournelles. C'est là que la capricieuse fortune +va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même, +Mme Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, +d'élever les enfants de Mme de Montespan. Il fallait +une femme intelligente, discrète, dévouée. Mme Scarron +se consacre courageusement à ce rôle de mère +adoptive. En 1672, elle s'établit non loin de Vaugirard, +dans un grand hôtel isolé. Mme de Coulanges +écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron, +c'est une chose étonnante que sa vie. Aucun +mortel sans exception n'a de commerce avec elle.» +Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante +qu'il qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître +des qualités rares et porte sa pension de deux +mille à six mille livres.</p> + +<p>En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses +trois élèves: le duc du Maine, le comte de Vexin et +Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à son frère, +le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée, +et les jours y passent vite. Tous mes petits princes +y sont établis, et je crois pour toujours; cela, comme +tout autre chose, a son vilain et son bel endroit.»</p> + +<p>Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y +est tracé un programme. «Rien de plus habile, dit-elle, +qu'une conduite irréprochable.»</p> + +<p>Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près +d'elle une personne si aimable, si spirituelle, de si +bonne compagnie; mais cet engouement dure peu. +Les brouilleries, les raccommodements, les petites +zizanies, commencent. C'est une chose curieuse, mais +explicable, que la situation respective de ces deux +femmes si spirituelles et si intelligentes, l'altière favorite +et l'austère gouvernante. Louis XIV disait:</p> + +<p>«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à +la rétablir en Turquie.»</p> + +<p>Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend; +le roi lui rend cette justice et commence à reconnaître +ses rares mérites. A la fin de 1674, il lui avait +donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis +lors la marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part +les intrigues ourdies savamment, les hypocrisies raffinées, +les calculs machiavéliques que ses détracteurs +lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts +se concilient avec ses devoirs, que la piété qui +pour elle est un but devienne un moyen, en est-elle, +complètement responsable?</p> + +<p>Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il +est vrai, sa protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on +l'en blâmer? Non, assurément. Aura-t-elle l'idée de +supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan +avait supplanté son amie Mlle de La Vallière? +En aucune manière. Lorsque Louis XIV, fatigué de +l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante et +triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon +essayera-t-elle d'accaparer le roi? Nullement; le +triste sceptre passera alors aux mains de Mlle de Fontanges. +Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon +si soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice +Mme de Montespan de l'avoir empoisonnée, +Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer +la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle +n'aura qu'un but: convertir le roi, le ramener à la +reine.</p> + +<p>Ce but, elle l'atteindra.</p> + +<p>C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter +contre l'habile gouvernante, mais elle est désormais +vaincue. Sans doute il est dur pour cette fière +Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui +a regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant +une femme qu'elle a tirée de la misère, devant une +institutrice de sept ans plus âgée qu'elle; mais qu'y +faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien +que les courtisans suivent son exemple[1].» Mme de +Sévigné écrivait, le 6 avril 1680: «Mme de Montespan +est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous pouvez +juger du martyre que souffre son orgueil, qui est +encore plus outragé par la haute faveur de Mme de +Maintenon.» A la même époque, Mme de Maintenon +écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait +aujourd'hui un chemin ensemble, nous tenant sous +le bras et riant beaucoup; nous n'en sommes pas +mieux pour cela.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]</p> + +<p>La position de Mme de Maintenon est désormais +inattaquable: elle n'a plus besoin de se faire un piédestal +du berceau de ses élèves; elle a maintenant, +pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la +recherche, on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques +jours à son château de Maintenon, les plus grands +personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV +la nomme dame d'atours de la dauphine. Quand cette +princesse arrive en France, c'est Bossuet et Mme de +Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme la +dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les +hommes et toutes les femmes aient autant d'esprit +que cet échantillon, elle sera bien trompée[1].» Ce +bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de +Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde +comme un oracle. Les prélats les plus éminents la +tiennent en haute estime; c'est elle qui travaille avec +eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche +de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence +insinuante et douce, plaide à la cour la cause de la +morale et de la religion.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 14 février 1680.]</p> + +<br> +<center><H2>V</H2></center> +<br> + +<p>LA DAUPHINE DE BAVIÈRE</p> + +<p>A côté des types dominateurs qui s'imposent à +l'attention de la postérité, il y a place, dans l'histoire, +pour des figures plus calmes, plus douces, +plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans +l'ombre, dans le silence, et qui conservent, pour ainsi +dire, une sorte de modestie et de réserve même au +delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées, +que le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la +splendeur du luxe, n'ont pu arracher à leur tristesse +native, qui ont été humbles et timides au milieu des +grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude, +et qui, suivant les expressions de Bossuet, ont +trouvé dans leur oratoire, malgré toutes les agitations +de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et la +montagne si souvent témoin des gémissements de +Jésus.</p> + +<p>Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange +d'indulgence et de douleur, d'attendrissement et de +chagrin, de compassion et de bonté. Elles semblent +n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour +nous inspirer des réflexions philosophiques et des +pensées chrétiennes; pour nous prouver, par leur +exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les +palais; que les choses extérieures ne donnent point +les véritables joies; que «la grandeur est un songe, +la jeunesse une fleur qui tombe, et la santé un nom +trompeur [1]».</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Footnore [1]: Bossuet, <i>Oraison funèbre de la reine +Marie-Thérèse</i>.]</p> + +<p>Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de +l'histoire dont la carrière peu féconde en péripéties +dramatiques renferme des enseignements chrétiens, +il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille +de Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de +France. La vie de cette princesse, née en 1660, mariée +en 1680 au fils de Louis XIV, morte à Versailles +en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer +par un seul mot: mélancolie. C'était une de ces +natures dépaysées sur la terre et aspirant au ciel, +dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: +«La terre, son origine et sa sépulture, n'est pas +encore assez basse pour la recevoir; elle voudrait +disparaître tout entière devant la majesté du Roi des +rois.» Son éducation avait été austère. La cour de +Munich ressemblait à un couvent. «On s'y levait +tous les jours à 6 heures du matin, on y entendait la +messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres +tous les jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures +du soir, heure à laquelle on soupait, pour se coucher +à 7[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires de Coulanges</i>.]</p> + +<p>La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par +l'éclat de sa nouvelle fortune, ne quitta pas sans un +profond regret la cour pieuse et patriarcale où elle +avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa +nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne +impression. Elle n'était point belle; mais sa grâce, ses +manières, sa dignité naturelle, et plus que cela, son +mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du +charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre +par Louis XIV écrivait au roi: «Mme la dauphine +n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier coup +d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit +Bossuet avec une courtoisie parfaite à Schlestadt: +«Je prends part à tout ce que vous avez enseigné +à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous +prie, de me donner à moi-même vos instructions, et +soyez assuré que je m'efforcerai d'en profiter.»</p> + +<p>Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse. +Elle avait l'exacte connaissance des langues +vivantes de l'Europe, et même de la langue de l'Église, +qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était +sincère lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: +«Nous l'avons admirée dès qu'elle parut, et le roi a +confirmé notre jugement [1].» Nommé premier aumônier +de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à +Versailles. Dans le trajet eut lieu une cérémonie qui +contrastait avec les transports de joie que la princesse +rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée en +France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les +cendres sur le front, dans la chapelle seigneuriale +du château de Brignicourt-sur-Saulx: «Femme, lui +dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière; +il t'y faudra retourner un jour.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note [1]: Bossuet, <i>Oraison funèbre de la reine +Marie-Thérèse</i>.]</p> + +<p>Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira, +et la princesse, assistée à son lit de mort par Bossuet, +lui rappellera les solennelles paroles de ce mercredi +des Cendres [2].</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: +<i>Bossuet précepteur du Dauphin</i>.]</p> + +<p>Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus +courtois et le plus amical. Elle eut pour dame d'honneur +la duchesse de Richelieu, pour seconde dame +d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur +Mlles de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, +de Rambures, de Jarnac. Le roi venait l'après-dînée +passer plusieurs heures dans la chambre de la +princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait +à cette visite le temps qu'il donnait autrefois +à Mme de Montespan.</p> + +<p>Les premières années du mariage de la dauphine +furent tranquilles. Son mari, qui n'avait que quelques +mois de plus qu'elle, lui témoignait alors un sincère +attachement. La naissance de leur fils, le duc de +Bourgogne, causa des transports d'allégresse non +seulement à la cour, mais dans la France entière. La +joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté +d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son +enthousiasme, lui mordit le doigt, et, l'entendant +crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à Votre Majesté; +mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris +garde à moi.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: L'abbé de Choisy, <i>Mémoires pour servir à l'histoire +de Louis XIV</i>.]</p> + +<p>C'étaient partout des danses, des illuminations, +des transports. Le peuple, qui faisait des feux de +joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés à la grande +galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en +souriant, nous aurons d'autres parquets.»</p> + +<p>Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait +d'acclamations enthousiastes.</p> + +<p>Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son +amie Mme de Saint-Géran: «Le roi a fait un fort +beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses +bras un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur +comme un ami; il donna la première nouvelle +à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est adorable. +Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons +avec toutes les apparences d'une sincère amitié. Les +uns disent que je veux me mettre en place, et ne connaissent +ni mon éloignement pour ces sortes de commerce, +ni l'éloignement que je voudrais en inspirer +au roi. Quelques-uns croient que je veux le ramener +à Dieu. Il y a un coeur mieux fait sur lequel j'ai de +plus grandes espérances[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: 7 août 1682.]</p> + +<p>Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet +chaque jour davantage du côté de la religion. Le +temps des scandales était passé. Tout nuage avait disparu +du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse. +Les querelles de Mme de Montespan et de +Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces deux dames +ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout +où elles se rencontraient, elles se parlaient et avaient +des conversations si vives et si cordiales en apparence, +que qui les aurait vues sans être au fait des +intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les +meilleures amies du monde[1]. La reine disait avec +reconnaissance, en parlant de Mme de Maintenon: +«Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse +que depuis qu'il l'écoute.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>.]</p> + +<p>L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être +heureuse pour la compagne de Louis XIV. Mais la +mort s'avançait à grands pas. Une maladie foudroyante +allait enlever la reine, âgée seulement de +quarante-cinq ans.</p> + +<p>Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet +a dit: «Elle marche avec l'Agneau, car elle +en est digne», cette reine, qui portait le manteau +fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse +mourut comme elle avait vécu, avec une +douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné +tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi! +s'écriait-il, il n'y a plus de reine en France. Quoi! +je suis veuf! je ne saurais le croire, et cependant +il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus +grand mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle +m'ait donné.»</p> + +<p>Louis XIV, si souvent et si justement accusé +d'égoïsme, s'était cependant déjà montré capable +d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa +mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin:</p> + +<p>«Quelque grandeur de courage dont j'eusse +voulu me piquer, il n'était pas possible qu'un fils +attaché par les liens de la nature pût voir mourir +sa mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là +mêmes contre lesquels elle avait agi comme ennemie ne +pouvaient s'empêcher de la regretter et d'avouer qu'il +n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté +plus intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur +avec laquelle cette princesse avait soutenu ma dignité, +quand je ne pouvais pas la défendre moi-même, était +le plus important et le plus utile service qui me pût +être jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient +point de ces devoirs contraints que l'on donne seulement +à la bienséance.</p> + +<p>«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement +qu'un même logis et qu'une même table +avec elle, cette assiduité avec laquelle on me voyait +la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement +de mes plus importantes affaires, n'était point +une loi que je me fusse imposée par raison d'État, +mais une marque du plaisir que je prenais en sa +compagnie.»</p> + +<p>Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a +écrit ces lignes ne manquait pas de coeur. Nul ne +ressentit plus vivement cette incomparable douleur, +ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre +âme: la perte d'une mère. Mlle de Montpensier, +témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche, dit +qu'au moment où elle rendit le dernier soupir, +Louis XIV «étouffait, on lui jetait de l'eau, il +étranglait». Il versa toute la nuit des torrents de +larmes.</p> + +<p>La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa +pas de si cruelles angoisses; mais il n'en témoigna +pas moins à cette occasion une très vive sensibilité.</p> + +<p>«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa +douleur. Celle de Mme de Maintenon, que je voyais +de près, me parut sincère et fondée sur l'estime et la +reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des +larmes de Mme de Montespan, que je me souviens +d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon, sans +que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout +ce que je sais, c'est qu'elle pleurait beaucoup, et +qu'il paraissait un trouble dans toutes ses actions, +fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la +crainte de retomber entre les mains de monsieur son +mari.»</p> + +<p>Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse +mourut, au château de Versailles, dans la chambre à +coucher dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion +de parler[1]. Après la mort de la reine, cette +pièce fut occupée par la dauphine, qui devenait, au +point de vue hiérarchique, la femme principale de la +cour. Le roi voulut faire du salon de sa belle-fille +le centre le plus brillant de France.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle N° 115 de la <i>Notice du Musée de Versailles</i>.]</p> + +<p>«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y +avait de plus rare en bijoux et en étoffes dont elle prenait +ce qu'elle voulait; le reste composait plusieurs +lots que les filles d'honneur et les dames qui se trouvaient +présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient +l'honneur de les jouer avec elle, et même avec le roi. +Pendant que le <i>hoca</i> fut à la mode, et avant que le roi +eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il le +tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il +perdait, autant de louis que les particuliers mettaient +de petites pièces [1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus.</i>]</p> + +<p>Cependant, malgré toutes les distractions de la +cour, la dauphine se laissait envahir par une invincible +tristesse. Elle étouffait dans cette atmosphère +d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. +Dégoûtée de ce «pays où les joies sont visibles et +les chagrins cachés, mais réels», où «l'empressement +pour les spectacles, les éclats et les applaudissements +aux théâtres de Molière et d'Arlequin, +les repas, la chasse, les ballets, les carrousels» +couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle +trouvait, comme La Bruyère, «qu'un esprit sain +puise à la cour le goût de la solitude et de la +retraite.»</p> + +<p>Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions, +Louis XIV ne parvint pas à lui faire aimer le +monde, et elle ne put se décider à tenir un cercle +de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles +dans les petites pièces contiguës à ses appartements, +en n'ayant pour toute compagnie qu'une +femme de chambre allemande, la Bessola, que la +princesse Palatine représente sous des traits odieux +et qui, au dire de Mme de Caylus, n'avait rien de +mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la dauphine +en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux +attentions gracieuses du roi.</p> + +<p>Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête +de sa femme et de cette Bessola qui se parlaient +toujours allemand, langue qu'il ne comprenait point, +chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient +dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même, +la dauphine n'essaya pas de lutter pour conserver +un coeur qui lui échappait et accepta son sort +avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit +l'habitude de passer une partie de ses journées et de +ses soirées entre Mlle de Rambures et la spirituelle +princesse de Conti; la dauphine s'enferma de plus +en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir +à aucun prix, et elle finit par être abandonnée de +toute la cour et même du roi, qui désespéra de la +consoler.</p> + +<p>Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: +«Peut-être que les bonnes qualités de cette princesse +contribuèrent à son isolement. Ennemie de la +médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter +ni comprendre la raillerie et la malignité du style +de la cour, d'autant moins qu'elle n'en entendait pas +les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse +observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même +dont l'esprit paraissait le plus tourné aux manières +françaises, quelquefois déconcertés par notre ironie +continuelle.»</p> + +<p>Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1], +représente la dauphine entourée de son mari et +de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de +velours rouge, est assis près d'une table et caresse +un chien. De l'autre côté de la table, la princesse +tient sur ses genoux le petit duc de Berry [2]. Devant +elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un +coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant +l'ordre du Saint-Esprit, est debout et tient une +lance. Dans les airs, deux amours soutiennent d'une +main une riche draperie, et, de l'autre, répandent +des fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un +charme de quiétude et d'apaisement. Mais le tableau, +allégorique bien plus que réel, ne montre pas la princesse +sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances, +ses noirs pressentiments, y sont dissimulés.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: N° 2116 de la <i>Notice du Musée de Versailles</i>.]<br> +[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.]<br> +[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né +le 19 décembre 1683.]<br> +[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.]</p> + +<p>Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont +Mme de Lafayette a dit dans ses Mémoires: «Cette +pauvre princesse ne voit que le pire pour elle et ne +prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise +santé et une humeur triste qui, joint au peu +de considération qu'elle a, lui ôte le plaisir qu'une +autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher +presque à la première place du monde.»</p> + +<p>Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait +l'Allemagne, où s'était écoulée si modestement +son enfance, et disait à une autre Allemande, Mme la +duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous +sommes toutes les deux malheureuses; mais la différence +entre nous, c'est que vous vous êtes défendue +autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu +à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur +plus que vous.»</p> + +<p>Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur +est un poids qui lasse», que «tout ce qui doit passer +ne peut être grand; ce n'est qu'une décoration de +théâtre; la mort finit la scène et la représentation; +chacun dépouille la pompe du personnage et la fiction +des titres, et le souverain comme l'esclave est rendu +à son néant et à sa première bassesse.» +</p> + +<p>La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. +On voulait la faire passer pour folle, parce +qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se sentait irrévocablement +perdue. Mais la pauvre princesse, qui +savait bien que ses souffrances physiques et morales +n'étaient que trop réelles, souriait tristement lorsqu'on +doutait de ses maux: «Il faudra que je meure +pour me justifier,» disait-elle.</p> + +<p>Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre +de la reine Marie-Thérèse: «Les âmes innocentes +ont, elles aussi, les pleurs et les amertumes de la +pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas +incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour +ne point avoir ses nuages, et le Christ lui-même a +pleuré.</p> + +<p>Courte en durée, longue en souffrances, la vie de +la dauphine fut couverte d'un voile sombre. Cette +jeune princesse, à qui la Providence paraissait d'abord +réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir +à vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée +par une maladie de langueur.</p> + +<p>La terre, qui était pour elle comme un exil, lui +paraissait, d'ailleurs, mériter peu de regrets.</p> + +<p>Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant +les expressions de la duchesse d'Orléans. Quelques +heures avant de rendre le dernier soupir, elle avait dit +à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui, +je vous prouverai que je n'ai pas été folle en +me plaignant de mes souffrances.»</p> + +<br> +<center><H2>VI</H2></center> +<br> + +<p>LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON</p> + +<p>«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas +mon ouvrage. Je suis où vous me voyez sans l'avoir +désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir prévu. Je +ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait +pas.»</p> + +<p>Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses +entretiens avec les demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions +de romans sont moins étranges que les réalités +de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de +cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel +roi! lui offrir d'être son époux, elle dut se croire le +jouet d'un rêve. On serait tenté de s'imaginer qu'elle +ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant +déjà perdu la plus grande partie de son prestige. +Mais c'est absolument le contraire.</p> + +<p>L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron +fut l'apogée, le zénith de l'astre royal. Jamais le soleil +du Grand Roi n'avait été plus imposant, jamais sa +fière devise: <i>Nec pluribus impar</i>, n'avait été plus +éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis +immobiles, il agrandissait et fortifiait les frontières +du royaume, conquérait Strasbourg, bombardait +Gênes et Alger, achevait les constructions fastueuses +de son splendide Versailles, restait la terreur +de l'Europe et l'idole de la France. Ses sentiments à +l'égard de Mme de Maintenon étaient des plus complexes. +Il y avait là un calcul de raison et un entraînement +de coeur, une aspiration aux joies tranquilles +de la famille et une inclination romanesque, une +sorte d'accord entre le bon sens français subjugué +par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente, +et l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir +arraché cette femme d'élite à la misère pour en faire +presque une reine. Notons que Louis XIV, essentiellement +spiritualiste, avait la conviction intime que +Mme de Maintenon avait reçu du ciel la mission de +lui faire faire son salut, et que les conseils de cette +femme, qui savait rendre la dévotion aimable et +attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations +d'en haut. +</p> + +<p>Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul +exemple d'une femme dont le prestige ait survécu à +la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme Ninon +de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation +merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces +belles journées où les rayons du soleil, pour avoir +perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une +douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais +elle avait des yeux vifs et brillants, l'esprit pétillait +sur son visage [1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: L'abbé de Choisy.]</p> + +<p>Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur, +est obligé d'avouer «qu'elle avait beaucoup d'esprit, +une grâce incomparable à tout, un air d'aisance et +quelquefois de retenue et de respect, avec un langage +doux, juste, en bons termes et naturellement éloquent +et court.»</p> + +<p>Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition +de toutes choses, a défini mieux que personne le sentiment +de Louis XIV: «En s'attachant à Mme de Maintenon, +il croyait presque s'attacher à la vertu. Les +charmes de la confiance, de la piété, l'entretien d'un +esprit aussi fin que juste, l'orgueil d'élever jusqu'à +soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à l'honneur +du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans +cette femme supérieure, tous ces orgueils et toutes +ces tendresses avaient accru jusqu'à une absolue +domination l'empire féminin et viril à la fois de +Mme de Maintenon [2].» +</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Lamartine, <i>Étude sur Bossuet</i>.] +</p> + +<p>Au moment même où la reine venait de rendre +l'âme, M. de La Rochefoucauld l'avait prise par le +bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui +avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il +a besoin de vous[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.]</p> + +<p>On parla un instant d'un projet de mariage entre +Louis XIV et l'infante de Portugal; mais cette rumeur +ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait Mme de +Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes +princesses de l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert +sa main.</p> + +<p>M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience +la vie de Mme de Maintenon, fixe au premier semestre +de l'an 1684, mais sans toutefois indiquer la date +précise, l'époque où fut contracté le mariage secret. +Il fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier +de Versailles, par l'archevêque de Paris, en +présence du Père de La Chaise, qui dit la messe; de +Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de +M. de Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de +Mme de Maintenon. Saint-Simon en parle avec horreur, +comme de «l'humiliation la plus profonde, +la plus publique, la plus durable, la plus inouïe»; +humiliation «que la postérité ne voudra pas croire, +réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la +Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était +point l'avis d'Arnauld: «Je ne sais pas, écrivait-il, +ce qu'on peut reprendre dans ce mariage, contracté +selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux +yeux des faibles, qui regardent comme une faiblesse +du roi de s'être pu résoudre à épouser une +femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de +son rang. Ce mariage le lie d'affection avec une +personne dont il estime l'esprit et la vertu, et +dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs +innocents qui le délassent de ses grandes occupations[1].» +</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>.]</p> +<center> +<img src="113.png" alt=""><br> +Mme de Maintenon. +</center> + +<p>Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; +mais elle était trop intelligente, elle avait jeté sur les +problèmes de la destinée humaine un regard trop +scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même +temps saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant +d'être à la cour, je pouvais me rendre témoignage +que je n'avais jamais connu l'ennui; mais j'en ai bien +tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si +je ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a +de vrai bonheur qu'à servir Dieu.»</p> + +<p>Cette mélancolie, dont l'expression revient sans +cesse dans les lettres de Mme de Maintenon, comme +un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant plus +qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une +femme qui, à cinquante ans, arrive à une situation +véritablement prodigieuse et s'empare d'un souverain +dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la victoire +et de la puissance; une femme qui, avec une +habileté voisine de l'ensorcellement, supplante toutes +les plus belles, toutes les plus riches, toutes les plus +nobles jeunes filles du monde, dont pas une n'aurait +été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après +avoir été plusieurs fois réduite à la misère, devient +la personnalité la plus importante de France après +Louis XIV! Et cependant elle n'est pas heureuse! +Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. +Car les lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé +de passer quelques jours loin d'elle, sont conçues +dans le style de celle-ci:</p> + +<p>«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil +pour vous attester une vérité qui me plaît trop +pour me lasser de vous la dire: c'est que je vous +chéris toujours, que je vous considère à un point que +je ne puis exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que +vous ayez pour moi, j'en ai encore plus pour vous, +étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.]</p> + +<p>Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait +encore un degré à franchir sur le merveilleux escalier +de sa fortune? Est-ce parce qu'elle n'a pu changer +en trône son fauteuil presque royal? En aucune +manière. Reine reconnue, Mme de Maintenon serait +demeurée triste toujours, et son frère aurait pu encore +lui dire:</p> + +<p>«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père +éternel?»</p> + +<p>Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans +partage sur l'âme du plus grand des rois, et ce n'était +pas seulement le monarque, c'était la monarchie qui +s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la +cour était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard. +Comme le disaient les dames de Saint-Cyr dans +leurs notes: «Des parlements, des princes, des +villes, des régiments s'adressaient à elle comme au +roi; tous les grands du royaume, les cardinaux, les +évêques, ne connaissaient pas d'autre route.» Elle +était au point culminant du crédit, de la considération, +de la fortune, et cependant, je le répète, elle +n'était pas heureuse!</p> + +<p>Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:</p> + +<p>«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui +paraissent croix. Pour vous, il veut vous crucifier +par des prospérités apparentes, et vous montrer +à fond le néant du monde par la misère attachée à +tout ce que le monde lui-même a de plus éblouissant.» +Arrivée au faîte des grandeurs, Mme de Maintenon +éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui +est presque toujours la compagne de l'ambition +même satisfaite. Elle était tentée de dire avec La +Bruyère:</p> + +<p>«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi +tant m'inquiéter sur ce qui m'en reste? La plus brillante +fortune ne mérite point le tourment que je me +donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance +qu'on ne voyait qu'à force de lever la tête; +nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose, et +ceux que je contemplais si avidement, et de qui j'espérais +toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il +y a des biens, c'est le repos, la retraite, et un endroit +qui soit son domaine.»</p> + +<p>Arrivée à une incroyable élévation, la femme du +plus grand roi de la terre regrettait la maison de +Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme +la cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience, +elle constatait avec La Fontaine:/p> + +<p>Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, +et si son esprit, fatigué du luxe, de l'illustration, de +la puissance, se reportait aux jours de la médiocrité, +alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon, ni +appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, +c'est qu'elle possédait deux trésors bien autrement +précieux, qui lui appartenaient dans la demeure de +Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du +Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment +inestimables: la Jeunesse et la Gaieté.</p> + + +<br> +<center><H2>VII</H2></center> +<br> + +<p>L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON</p> + +<p>Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur +encore: <i>Tempus edax homo edacior.</i> L'appartement +de Mme de Maintenon à Versailles; cet appartement +célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV +passa une grande partie de ses journées et de ses soirées, +n'est plus maintenant qu'un petit musée, et, le +croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles +de la Révolution française. Pas un meuble du temps +de Louis XIV, pas un portrait de Mme de Maintenon, +pas un souvenir, pas une inscription qui rappelle +l'illustre compagne du Grand Roi.</p> + +<p>La pensée générale qui a présidé à la restauration +du palais pouvait avoir, je n'en disconviens pas, une +certaine grandeur au point de vue patriotique; mais, +sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle +était absolument défectueuse.</p> + +<p>Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire +dans le sanctuaire de la Monarchie de droit divin, +c'était enlever toute sa physionomie à la demeure +du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa +place à Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV +au sommet de la colonne Vendôme.</p> + +<p>Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier +que Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles, +était loin d'avoir ses coudées franches. Un +souffle révolutionnaire si violent circulait dans toute +l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie +absolue était chose très difficile et paraissait peu +opportune. Au moment où l'oeuvre fut entreprise, on +aurait pu dire avec l'auteur des <i>Ruines</i>: «Ici fut le +siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si +déserts, jadis une multitude vivante animait leur +enceinte; ces murs où règne un morne silence retentissaient +des cris d'allégresse et de fêtes, et maintenant +voilà ce qui reste d'une vaste domination: une +lugubre squelette, un souvenir obscur et vain, une +solitude de mort; le palais des rois est devenu le repaire +des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant +de gloire? [1]»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Volney, <i>les Ruines.</i>]</p> + +<p>Telle était l'état de dégradation du château de Versailles, +quand Louis-Philippe entreprit de le réparer, +malgré les criailleries des iconoclastes modernes. Le +roi-citoyenne put défendre le palais du Roi-Soleil +qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde +des gloires républicaines et impériales. Pour +se faire pardonner une tentative contraire aux intérêts +destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur +du passé, il dut faire des commandes à une foule +d'artistes de second ordre, dont les travaux furent +beaucoup plus remarquables par le nombre que par +le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus +disparates; de là cette confusion bizarre entre des +gloires qui semblent tout étonnées de se trouver côte +à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une +Babel.</p> + +<p>M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le +musée national a fait subir à l'intérieur du château +de Versailles une transformation complète. L'intention +de ce musée était excellente, l'exécution n'y a +pas répondu. Entreprise par des hommes peu versés +dans l'histoire du XVIIe siècle, elle a malheureusement +bouleversé les parties les plus intéressantes +du château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de +Maintenon, presque méconnaissable aujourd'hui, est +occupé par trois salles des campagnes de 1793, 1794, +1795.»</p> + +<p>L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit +à un vestibule. A gauche de ce vestibule est la +salle des gardes du roi [1]. A droite, faisant face à +cette salle, était le logement de Mme de Maintenon. +C'est à peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no. 129 de la <i>Notice du Musée</i>, par M. Soulié.]</p> + +<p>Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé, +mais il est rapetissé, à cause de l'escalier +que Louis-Philippe fit construire pour continuer l'escalier +de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa +en deux l'ancien appartement de la compagne du +roi.</p> + +<p>Cet appartement, de plain-pied avec celui de +Louis XIV, se composait de quatre pièces, dont deux +antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une +seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de +Mme de Maintenon [3].</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle no. 141, <i>id.</i>]<br> +[Note 3: Salle no. 142, <i>id.</i>]</p> + +<p>Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement +des galeries historiques, pour continuer l'escalier +de marbre jusqu'au second étage, formait, sous +Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres. +Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée +actuellement détruite[4], étaient, dit Saint-Simon: «le +fauteuil du roi adossé à la muraille, une table devant +lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite +du tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la +<i>Notice.</i>]</p> + +<p>De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas +rouge et un fauteuil où se tenait Mme de Maintenon, +avec une petite table devant elle. Plus loin, son lit +dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une +porte et cinq marches [2].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement occupée par l'escalier de stuc construit sous +le règne de Louis-Philippe, et qui continue l'escalier de marbre.]<br> +[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de +Mme de Maintenon, salle n° 143 de la <i>Notice</i>), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant été baissé.]</p> + +<p>Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils +étaient chacun dans leur fauteuil, une table devant +chacun d'eux, aux deux coins de la cheminée, elle du +côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la +porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa +table, un pour le ministre qui venait travailler, l'autre +pour son sac.»</p> + +<p>En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. +«Je ne sais, a dit M. Lavallée [3], si la femme de +chambre de quelque parvenu de nos jours se contenterait +de cette chambre unique où Louis XIV venait +travailler, où Mme de Maintenon mangeait, couchait, +s'habillait, recevait toute la cour, où tout le monde +passait, disait-elle, comme dans une église. +</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 3: Introduction aux <i>Curiosités historiques</i> sur Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]</p> + +<p>Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient +pas plus commodément logés. Tout avait été sacrifié +au faste, à l'éclat, à la représentation dans ce magnifique +château. Louis XIV était perpétuellement en +scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais +au milieu de toutes ces peintures, ces dorures, ces +marbres, ces splendeurs, on n'avait pas une seule des +aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses +pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres +ouvertes de toutes parts.»</p> + +<p>Maintenant que nous connaissons l'appartement de +la compagne de Louis XIV, jetons un coup d'oeil sur +l'existence qu'elle y menait. Elle se levait ordinairement +entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe, +où elle communiait trois ou quatre fois par semaine. +La journée se passait en bonnes oeuvres, en écritures, +en visites à Saint-Cyr. Le roi venait régulièrement +chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait +jusqu'à 10, heure où il allait souper.</p> + +<p>Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste. +Le roi lui donnait quarante-huit mille livres +par an, plus douze mille livres pour ses étrennes, +et cette somme passait presque tout entière en aumônes. +Auprès d'elle étaient sa vieille servante +Manon, l'ancienne compagne des jours d'adversité, +et un petit nombre de domestiques respectueux et +silencieux. Son rang, qui la plaçait entre les simples +particuliers et les reines, n'étant pas bien déterminé, +il eût été difficile qu'elle vécût habituellement au +milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle +guère de son appartement. «Son élévation, dit +Voltaire, ne fut pour elle qu'une retraite.»</p> + +<p>Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, +tout près d'elle la cour s'agite. L'escalier de marbre, +au bas duquel est la demeure du dauphin, et qui conduit +à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux +de Mme de Maintenon et à ceux de Louis XIV, est +sans cesse encombré par ces hommes «qui sont +maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, +qui dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs +ennemis, déguisent leurs passions[2]». C'est cet escalier +qu'ils montent pour assister au lever et au coucher +du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], +puis dans l'antichambre du roi[4], puis dans la +chambre des Bassans, où ils attendent le lever du +monarque.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de +la reine étaient occupés par la dauphine.]<br> +[Note 2: La Bruyère, <i>De la Cour</i>.]<br> +[Note 3: Salle N° 120 de la <i>Notice du Musée</i>.]<br> +[Note 4: Salle N° 121, <i>id</i>.] +</p> + + +<p CLASS=STDIT>Avec vos brillantes hardes<br> + Et votre ajustement,<br> +Faites tout le trajet de la salle des gardes;<br> + Et vous peignant galamment,<br> +Portez de tous côtés vos regards brusquement;<br> +Ne manquez pas, d'un haut ton,<br> + De les saluer par leur nom,<br> + De quelque rang qu'ils puissent être.<br> + Cette familiarité<br> +Donne à quiconque en use un air de qualité.<br> + Grattez du peigne à la porte<br> + De la Chambre du roi,<br> + Ou si, comme je prévoi,<br> + La presse s'y trouve trop forte,<br> + Montrez de loin votre chapeau,<br> + Ou montez sur quelque chose<br> + Pour faire voir votre museau;<br> + Et criez sans aucune pause,<br> + D'un ton rien moins que naturel:<br> + Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].</P> + + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Molière, <i>Remerciement au Roi</i>.]</p> + +<p>La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce +qu'on y voit des tableaux de ce maître, est le +salon d'attente qui précède la chambre à coucher +de Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes: +l'entrée familière pour les princes, la grande entrée +pour les grands officiers de la couronne; la première +entrée pour ceux qui, par leur charge, ont +un brevet d'entrée; l'entrée de la chambre pour les +officiers de la chambre du roi. Le cérémonial est réglé +de la manière la plus précise. Le garçon de la +chambre ouvre les deux battants de la porte seulement +pour le dauphin et les princes du sang. La +porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et +se referme immédiatement.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: <i>État de France</i> en 1694.]</p> + +<p>«On doit gratter doucement aux portes de la +chambre; de l'antichambre et des cabinets, et non +pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir les +portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même +la porte; mais on doit se la laisser ouvrir par +l'huissier[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no 123 de la <i>Notice du Musée</i>. Sous Louis XIV, +cette salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, +était divisée en deux pièces: la première était la chambre des +Bassans; la seconde servit de chambre à coucher au roi jusqu'en +1691, année ou il s'installa dans la salle suivante +(no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]</p> + +<p>A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière. +Puis il sort de la balustrade de son lit, et il dit: +«Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il travaille +avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes, +les princesses, les officiers, les grands seigneurs, +il se rend à la messe, traversant la galerie des +Glaces, où tout individu peut le voir, lui présenter. +un placet, et même lui parler. Il passe par les +salons de la Guerre, d'Apollon, de Mercure, de +Mars, de Diane, de Vénus et de l'Abondance[2], et +arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur +du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En +bas se trouvent l'autel et la chaire, où prêchent tour +à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le haut +est occupé par les tribunes.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements +du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, +106, de la <i>Notice du Musée</i>.]<br> +[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle +actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule +(no 106 de la <i>Notice</i>), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]</p> + +<p>«Les grands forment un vaste cercle au pied de +l'autel, et paraissent debout, le dos tourné directement +au prêtre et aux saints mystères, et les faces +élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une +tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et +tout le coeur appliqués. On ne laisse point de voir +dans cet usage une espèce de subordination, car ce +peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer +Dieu[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: La Bruyère, <i>De la Cour</i>.]</p> + +<p>Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit +couvert, seul dans sa chambre. A 2 heures, il va +tirer dans son parc, ou se promener dans ses jardins, +ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers +5 ou 6 heures du soir, il se rend, comme nous l'avons +déjà dit, chez Mme de Maintenon; et là il travaille de +nouveau, avec ses ministres, une grande partie de la +soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez +elle, il va soit à la comédie, soit à l'<i>appartement</i>.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La +partie du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule +et le vestibule au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale. +C'est sur cet emplacement que s'élevait, dans toute la +hauteur du rez-de-chaussée et du premier étage, la chapelle, +dont un tableau, représentant Dangeau reçu grand maître de +l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition intérieure. +Ce tableau est dans la salle no 9 de la <i>Notice du Musée</i> et +porte le no 164.]</p> + +<p>On désigne sous ce nom la réunion de toute la +cour dans les grands appartements du roi. Le <i>Mercure +galant</i> de 1682 donne une description curieuse de ces +soirées, dont l'usage s'établit dès la première année +de l'installation définitive de Louis XIV à Versailles. +«Le roi, dit le <i>Mercure</i>, permet l'entrée de son grand +appartement de Versailles le lundi, le mercredi et le +jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes sortes +de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces +jours-là sont nommés jours d'<i>appartement</i>.»</p> + +<p>On monte par le grand escalier du Roi ou des +Ambassadeurs, ce magnifique escalier que décorent +les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun +et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de +l'Abondance[2], ainsi nommé parce que les bas-reliefs +représentant l'Abondance sont au-dessus de la porte +de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des +tableaux du Carrache, du Guide, de Paul Véronèse, +que sont dressés les buffets pour les rafraîchissements. +On trouve le salon de Vénus[3], rempli de +meubles splendides; puis le salon de Diane[4], où est +le billard et où des orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier +du Roi, était situé dans l'aile du nord et conduisait aux +grands appartements de Louis XIV. Il fut détruit en 1750, +par suite de remaniements faits au logement de Louis XV.]<br> +[Note 2: Salle no 106 de la <i>Notice du Musée</i>.]<br> +[Note 3: Salle no 107, <i>id</i>.]<br> +[Note 4: Salle no 108, <i>id</i>.]</p> + +<p>Le salon de Mars[1], où l'on admire six +portraits du Titien, <i>Jésus et les pèlerins d'Emmaüs</i> par +Véronèse, <i>la Famille de Darius aux pieds d'Alexandre</i> +par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un <i>trou-madame</i> +de marqueterie, posé sur une table de velours vert +et entouré de pentes de velours cramoisi à franges +d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des tables +pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de +hasard. La salle suivante est le salon de Mercure[2], +où il y a des Carrache, des Titien, des Van Dyck; +le lit de parade y est dressé.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle N° 109 de la <i>Notice</i>.]<br> +[Note 2: Salle N° 110, <i>id</i>.]</p> + +<p>Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui +est la salle du Trône. Au fond de la chambre s'élève +une estrade couverte d'un tapis de Perse à fond +d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au +milieu. Quatre statues d'enfants, portant des corbeilles +de fleurs, soutiennent le siège et le dossier, +garnis de velours cramoisi. Le <i>David</i> du Dominiquin, +le <i>Thomiris</i> de Rubens, des tableaux du Guide et de +Van Dyck embellissent ce salon, où Louis XIV donne +audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les jours +d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 3: Salle N° 111, <i>id</i>.]</p> + +<p>Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante +clarté des lustres, les diamants, les joyaux étincellent.</p> + +<p>On s'extasie devant les toilettes resplendissantes +des plus belles femmes de France. «Les uns +choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un autre. +D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres +que se promener pour admirer l'assemblée et la +richesse de ces grands appartements. Quoiqu'ils +soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne +soit d'un rang distingué, tant hommes que femmes. +La liberté de parler y est entière.... Cependant le +respect fait que personne ne haussant trop la voix, +le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi +descend de sa grandeur pour jouer avec plusieurs de +l'assemblée qui n'ont jamais eu un pareil honneur. +Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne +veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu +quand il approche[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mercure galant</i>, décembre 1682.]</p> + +<p>A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où +Louis XIV va souper, ordinairement au grand couvert, +avec la famille royale, dans la pièce qu'on appelle +l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef +de vermeil, qui a la forme d'un navire démâté. On y +enferme, entre des «coussins de senteurs», les +serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent +devant la nef, même les princesses, doivent saluer, +comme devant le lit du roi, quand on passe dans la +chambre à coucher. </p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle no 121 de la <i>Notice</i>.] +</p> + +<p>Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, +où il reçoit sa famille intime, son frère, ses enfants, +avec leurs maris ou leurs femmes. Il cause, jusqu'au +coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les +plus grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter +alors le bougeoir, pendant que le souverain se +déshabille. C'est, comme le remarque Saint-Simon, +une distinction, une faveur qui se compte, tant +Louis XIV a l'art de donner l'être à des riens.</p> + +<p>La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui. +Les lumières sont éteintes. Tout est rentré +dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure du +repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce +pays, dont parle La Bruyère, «qui est à quelque +quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à plus de +onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.» +Là le sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences +d'hier, comme par les inquiétudes relatives +à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni ses +soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur +l'intérêt».</p> + + +<br> +<center><H2>VIII</H2></center> +<br> + +<p>LA MARQUISE DE CAYLUS</p> + +<p>Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée, +apparaissent çà et là des figures jeunes, riantes, +lumineuses, de frais et sémillants visages qui éclairent +le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du +cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.</p> + +<p>Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon, +qui n'eut jamais d'enfants, elle se dédommageait +de la cruauté du sort, en veillant, avec une sollicitude +toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle +chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa +nièce à la mode de Bretagne, la jolie et gracieuse +Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de Française, +gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante, +entraînante, entraînée.</p> + +<p>Elle mérite une mention spéciale dans la galerie +de Versailles, cette petite magicienne, qui maniait +aussi bien la plume que l'éventail, cette femme d'esprit +qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve +comme le modèle des qualités exquises dont il résume +l'ensemble par ce seul mot: l'<i>urbanité;</i> cette enchanteresse +à qui Mme de Maintenon disait: «Vous savez +bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne +peuvent se passer de vous.»</p> + +<p>Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus, +naquit en 1673. Benjamin de Valois, marquis +de Villette, son grand-père, avait épousé Arthémise +d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné, +le soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste, +le fier et satirique compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa +d'Aubigné, dont le fils fut père de Mme de +Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept +ans, et son père, qui servait dans la marine, faisait +campagne, lorsque Mme de Maintenon résolut de la +convertir au catholicisme.</p> + +<p>C'était le moment où Louis XIV convertissait les +huguenots de son royaume. L'enfant fut enlevée à sa +famille et conduite à Saint-Germain.</p> + +<p>«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses +<i>Souvenirs</i>; mais je trouvai le lendemain la messe du +roi si belle, que je consentis à me faire catholique, à +condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on +me garantirait du fouet. C'est là toute la controverse +qu'on employa, et la seule abjuration que je fis.»</p> + +<p>M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais +il finit par s'adoucir et par embrasser lui-même la +religion catholique dans des conditions plus sérieuses. +Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion +de ma vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour +objet de plaire à Votre Majesté.»</p> + +<p>Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales +comme éducatrice, prit plaisir à s'occuper de sa +nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin dont +on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se +passait rien à la cour sur quoi elle ne me fît faire des +réflexions selon la portée de mon esprit, m'approuvant +quand je pensais bien, me redressant quand je +pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres, +la lecture et des amusements honnêtes et réglés; on +cultivait ma mémoire par des vers qu'on me faisait +apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte +de ma lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, +me forçait à y donner de l'attention. Il fallait encore +que j'écrivisse tous les jours une lettre à quelqu'un +de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir, +et que je la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon, +qui l'approuvait ou la corrigeait, selon qu'elle +était bien ou mal.»</p> + +<p>A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante. +Les plus grands seigneurs, M. de Roquelaure et M. de +Boufflers, demandèrent sa main. Mme de Maintenon +ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions +si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez +grand parti pour vous, dit-elle à M. de Boufflers. Je +n'en sens pas moins ce que vous voulez faire pour +moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai +à l'avenir comme mon neveu.»</p> + +<p>La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut +appeler l'ostentation de la modestie. Elle mit une +sorte de gloriole fort mal placée à faire faire à sa +charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit +un époux sans mérite, sans fortune et même sans +conduite, M. de Tubières, marquis de Caylus. La +jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le +roi lui donna une modique pension et un collier de +perles de dix mille écus. +</p> + +<p>Mais bientôt, après son mariage, elle eut un +logement à Versailles, où sa beauté ne manqua pas +d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant +n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle: +«Jamais un visage si spirituel, si touchant, jamais +une fraîcheur pareille, jamais tant de grâces ni plus +d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais +de créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut +l'une des héroïnes de ces représentations d'<i>Esther</i>, +dont le souvenir est resté comme l'un des plus +gracieux épisodes de la seconde moitié du grand +règne.</p> + +<p>Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr, +tout près de Versailles, une maison pour l'éducation +gratuite de deux cent cinquante «demoiselles nobles +et pauvres». La religion et la littérature y étaient +en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la +classe des grandes,--<i>les bleues</i>,--déclamaient +devant leurs compagnes <i>Cinna, Andromaque, Iphigénie</i>. +Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de +dispositions pour le théâtre, et Mme de Maintenon +écrivit à Racine: «Nos petites viennent de jouer +votre <i>Andromaque</i>, et l'ont si bien jouée qu'elles ne +la joueront plus, ni aucune de vos pièces.»</p> + +<p>Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne +renonçait pas à la poésie. Mme de Maintenon, grande +admiratrice de Racine, le pria de composer, pour +Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique, +puisé à une source religieuse. On était alors en 1688. +Racine avait près de cinquante ans, et depuis douze +années il avait renoncé au théâtre, tout en étant +dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les +scrupules religieux l'éloignaient de la scène. Il avait +fait à Dieu le plus héroïque des sacrifices pour un +artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné, ce +grand poète, au silence, et de ses propres mains il +avait dételé les coursiers qui conduisaient son char +de triomphe dans les sphères étoilées de l'art. Quand +il vit le moyen de concilier ses anciens penchants +avec les sentiments qui l'en avaient détourné, il +tressaillit. Le poète et le dévot allaient enfin être +d'accord. De leur alliance naquit <i>Esther</i>, cette oeuvre +exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie; +cette pièce, pleine de tendresse et de larmes, +digne du poète dont son fils a dit: «Mon père +était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé +comme d'un long sommeil, Racine avait puisé +dans le repos une fraîcheur d'impressions, une originalité +nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet, +Mme de Caylus vit naître <i>Esther</i>, en respira le premier +parfum, en pénétra si bien l'esprit, qu'elle +semblait, par l'émotion de sa voix, y ajouter quelque +chose.»</p> + +<p>Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle. +Mais, un jour que Racine était en train de lire à +Mme de Maintenon plusieurs scènes de la pièce, elle +se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce +poète enthousiasmé composa pour elle un prologue, +celui de la <i>Piété</i>.</p> + +<p>La première représentation eut lieu à Saint-Cyr, +le 26 janvier 1689. Le vestibule des dortoirs, situé au +deuxième étage du grand escalier des <i>demoiselles</i>, +était partagé en deux parties: l'une pour la scène, +l'autre pour les spectateurs. On avait construit le +long des murs deux amphithéâtres: l'un, petit, destiné +aux dames de la communauté; l'autre, plus grand, +réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient +les plus jeunes, <i>les rouges</i>, ensuite <i>les vertes</i>, +puis <i>les jaunes</i>, puis en bas les plus âgées, <i>les bleues</i>, toutes +avec le ruban des couleurs de leur classe. La représentation +se donnait le jour, mais on avait fermé +toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle +de spectacle, étincelaient des feux de lustres de cristal. +Entre les deux amphithéâtres étaient des sièges +pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques +spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à +l'honneur d'applaudir <i>Esther</i>.</p> + +<p>Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt, +la pièce commence. D'une voix attendrie et +mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la +Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule +dans le noble auditoire:</p> + +<h3>Du séjour bienheureux de la Divinité,<br> +Je descends dans ce lieu par la grâce habité;<br> +L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,<br> +Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.<br> +Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints<br> +Tout un peuple naissant est formé par mes mains.<br> +Je nourris dans son coeur la semence féconde<br> +Des vertus dont il doit sanctifier le monde.<br> +Un roi qui me protège, un roi victorieux<br> +A commis à mes soins ce dépôt précieux.<br> +C'est lui qui rassembla ces colombes timides,<br> +Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;<br> +Pour elles, à sa porte élevant ce palais,<br> +Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...</h3> + +<p>Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et +idéale beauté, Mme de Caylus ressemble à un ange. +Dès les premiers vers du prologue, le succès va aux +étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin +une distraction digne du Grand Roi. Comme on se +représente bien cette animation moitié sainte, moitié +profane; ces jeunes filles naïves et charmantes, qui +disent, avant d'entrer en scène, un <i>Veni Creator</i>; ces +actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la +poésie, la rampe, et, plus encore que tout cela, la +présence de celui qui est leur protecteur, leur providence +sur cette terre! Le plus grand des rois dans la +salle, le plus grand des poètes dans la coulisse, des +actrices plus gracieuses les unes que les autres; des +vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des choeurs +dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le +cantique de l'amour divin; une mise en scène splendide, +d'admirables décors, des costumes persans où +resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et, +choses plus séduisantes que le prestige du trône, +que les rayons de l'astre royal: le charme de la jeunesse, +la fraîcheur des imaginations, la douce et pénétrante +poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle! +quel enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther; +Mlle de La Maisonfort, Élise; Mlle de Lastic, Assuérus; +Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly, Zarès; +Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est +joué en perfection par Mlle de Glapion, cette jeune +personne qui a fait dire à Racine: «J'ai trouvé un +Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»</p> + +<p>Derrière le décor, le poète surveille les entrées, +comme un régisseur de la scène. Mlle de La Maisonfort, +intimidée, a failli un instant manquer de mémoire. +Quand elle rentre dans la coulisse, +il lui dit: «Ah! mademoiselle, voici une pièce +perdue.»</p> + +<p>Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt +Racine la console, et, tirant son mouchoir de sa +poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on ferait pour +un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une +actrice consommée. Ses yeux sont encore un peu +rouges, et Louis XIV, à qui rien n'échappe, dit tout +bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»</p> + +<p>Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême +joie que lui cause le succès de ses chères «filles». +Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et aux +actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses, +et, à la fin de la représentation, Racine se +précipite à la chapelle et tombe à genoux dans un +élan de reconnaissance.</p> + +<p>Les représentations suivantes ont encore plus +d'éclat que la première. Mme de Caylus prend le rôle +d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement d'enfants, +comme dit Racine, devient l'empressement de toute la +cour. La faveur d'une invitation est plus enviée, plus +difficile à obtenir qu'un voyage à Marly. Louis XIV +entre le premier dans la salle, et il se tient debout, la +canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce +que tous les invités aient pénétré dans l'enceinte. +Mme de Sévigné, admise à la représentation du 19 février +1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour +voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique +tout bas ses impressions enthousiastes. Le +maréchal se lève dans un entr'acte et va dire au roi +combien il est content. «Je suis auprès d'une +dame, ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu +<i>Esther</i>.»</p> + +<p>A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques +paroles à plusieurs des spectateurs. Il s'arrête devant +Mme de Sévigné et lui parle avec bienveillance. La +marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné +cette conversation dans une de ses lettres:</p> + +<p>«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous +avez été contente. Racine a beaucoup d'esprit.--Moi, +sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a +beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en +ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet, +comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.--</p> + +<p>Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté +s'en alla et me laissa l'objet de l'envie.»</p> + +<p>Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La +femme la plus spirituelle du royaume est ivre de joie +parce que le roi lui a parlé. Quel prestige que celui +de ce monarque incomparable, dont la moindre +marque d'attention faisait l'objet de l'envie de toute +la cour!</p> + +<p><i>Esther</i> avait eu trop de succès. Soit par piété, soit +par jalousie, on ne tarda pas à critiquer ces représentations +qui avaient été si brillantes. Il fallait bien, +bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le +talent des actrices. La critique porta sur d'autres +points. On dit que ce mélange de cloître et de théâtre +n'était pas une bonne chose; que l'amour-propre des +jeunes filles serait surexcité par de pareils divertissements. +Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux +représentations, comme pour les approuver par leur +présence. Mais le nouveau directeur de Mme de Maintenon, +Godet-Desmaretz, évêque de Chartres, se prononça +contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles +de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et +<i>Athalie</i>, commandée après le succès d'<i>Esther</i> +et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr, fut jouée, +en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations, +sans costume, dans la <i>classe bleue</i>, en la seule présence +du roi, de Mme de Maintenon et d'une dizaine +de personnes.</p> + +<p>Ce ne furent pas seulement les représentations d'<i>Esther</i> +qu'on trouva trop mondaines. La jeune femme +qui s'y était tant fait admirer, Mme de Caylus, ne +garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait +trop d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures +et de paroles, pour ne pas s'attirer des disgrâces. +Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui n'avait +pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, +se partageait entre Dieu et le monde; +mais, par malheur, la part du monde était de beaucoup +la plus grande. Pour Mme de Caylus, les +prières passaient après les plaisirs. Son caractère +mobile, malicieux, superficiel, ne se prêtait pas +à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et, quand la +cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle +s'y sentait dépaysée. Mariée à un homme sans mérite +et toujours en campagne ou à la frontière, +Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même. +Aimant la médisance, sinon la calomnie, ne +craignant pas de provoquer une inimitié pour le +plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et +aux malices de la duchesse de Bourbon, qui, sans +avoir tout l'esprit de sa mère, Mme de Montespan, +en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait +un peu de tout. C'était là un genre de passe-temps +que Louis XIV ne pardonnait guère. Elle +avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la +cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est +être exilée que d'y vivre.»</p> + +<p>Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître +dans «ce pays» où l'on s'ennuyait tant. Il la trouvait +trop fine, trop perspicace, trop habile à se servir de +l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une +jolie femme. Il pensait même que cette éducation +futile ne faisait que médiocrement honneur à Mme de +Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à laisser +près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du +tort à Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus +fut-elle de longue durée. Pendant treize ans, la +marquise resta éloignée de la cour et comme en +pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de +tenue, de soumission, de piété. Mais ce pardon fut +complet.</p> + +<p>Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au +souper du roi, et reçut le meilleur accueil. Veuve +depuis deux années environ, elle n'avait que trente-trois +ans et ne songeait pas à se remarier. Belle +comme un ange et plus séduisante que jamais, elle +reconquit toute la faveur de Mme de Maintenon, dont +elle devint la compagne assidue, et resta au palais de +Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint +ensuite à Paris, où elle habita une petite maison contiguë +aux jardins du Luxembourg. Elle y donnait à +souper à des grands seigneurs, à des savants, et son +salon était un centre intellectuel, où les traditions du +XVIIe siècle se perpétuaient dans les premières années +du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729, âgée de +cinquante-six ans.</p> + +<p>Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le +titre modeste de <i>Souvenirs</i>, les courts et spirituels +mémoires qui rendront son nom immortel. Ses amis, +sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient +depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le +public, les anecdotes qu'elle contait si bien. Elle finit +par céder à leur prière et jeta sur le papier quelques +récits, quelques portraits. Quel bijou que ces <i>Souvenirs</i>, +écrits au courant de la plume, sans prétention, +sans dates, sans ordre chronologique, et où, depuis +un siècle, tous les historiens ont puisé[1]! Que de +choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques +lignes que d'interminables volumes! Comme il est +féminin et comme il est français! Le goût de Voltaire +pour ces charmants <i>Souvenirs</i> se comprend sans +peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le +fameux précepte: «Glissez, mortels, n'appuyez +pas!»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les +<i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>, qui sont inachevés, furent imprimés +pour la première fois en 1770, à Amsterdam, avec +une préface et des notes attribuées à Voltaire.]</p> + +<p>Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui +font de l'art sans le savoir, comme M. Jourdain faisait +de la prose, et ne se doutent pas eux-mêmes +qu'ils ont la première qualité du style: le naturel.</p> + +<p>Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! +Quelle bonne humeur! quelle simplicité! quel +aimable abandon! Quelle jolie série de portraits, tous +plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns +que les autres!</p> + +<br> +<center><H2>IX</H2></center> +<br> + +<p>MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR</p> + + +<p>C'est entourée des religieuses et des élèves d'un +asile où l'idée de la religion s'unit à celle de la +noblesse, où il y a place pour la terre et pour le ciel, +pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV +nous apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est +comme l'enfant de cette femme qui n'a pas été mère; +c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste qu'on +ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective, +de tendresse.</p> + +<p>Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon +contemple, à travers la brume du passé, la carrière +si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue. C'est +là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des +flots orageux qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse, +et qui, souvent encore, troublent ses vieux +jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune, +elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre, +elle était pauvre, abandonnée. Elle pense à ce qu'il +lui a fallu d'intelligence, d'habileté, de courage, pour +lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que +lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune +fille et de jeune femme, dont la préservèrent sa haute +raison et son bon sens; elle résume tous les enseignements +que son expérience lui suggère. Dans cette +chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le +murmure de courtisans plus occupés du roi que de +Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache d'intrigues, +de vanités et de déceptions.</p> + +<p>Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère +se trouve heureusement tempérée par la grâce de +l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle pense +à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe. +Entre Versailles et Saint-Cyr, il y a pour Mme de +Maintenon une sorte d'antithèse vivante: Versailles, +c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles, +c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses +folies; Saint-Cyr, c'est la préface du ciel. Aussi, +comme elle préfère son couvent bien-aimé à la cour +de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie +des Glaces, aux splendeurs du plus beau palais de +l'univers!</p> + +<p>«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr! +Malgré ses défauts, on y est mieux qu'en aucun lieu +du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est toujours +fête pour moi.»</p> + +<p>«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, +en entrant dans cette solitude d'où je ne sors jamais +qu'avec peine, je me sens pleine de joie.»</p> + +<p>Et quand elle retourne à Versailles:</p> + +<p>«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse +et d'horreur. C'est là ce qui s'appelle le monde; +c'en est le centre; c'est là où toutes les passions sont +en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le +plaisir.»</p> + +<p>Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, +qui est son oeuvre, sa création, le symbole +même de sa pensée, se comprend d'ailleurs facilement. +C'est là, en effet, que se manifeste le mieux +son caractère, avec son goût de domination, sa haute +intelligence, son talent de plume et de parole, son +esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est +pas la religion seule qui lui fait préférer le couvent +au palais. A Versailles, elle est contrainte, elle est +gênée, elle obéit; les rayons du soleil royal, bien que +pâlissant, ont un prestige et un éclat qui l'intimident +encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, +elle gouverne. César aurait mieux aimé être le +premier dans un village que le second à Rome.</p> + +<p>Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la +supérieure de religieuses que la compagne d'un roi. +A Versailles, elle regrette peut-être la couronne et le +manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, +elle n'en a pas besoin; car, là, sa royauté ne soulève +point de contestation. Ses moindres paroles sont +recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec +une respectueuse émotion, en présence de toute la +communauté, y sont l'objet d'une admiration unanime. +Les religieuses ou les élèves à qui elles sont +adressées s'en vantent comme des titres de gloire. +Mme de Maintenon est presque la reine de France, +elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr.</p> + +<p>Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de +Saint-Cyr fut, pendant trente années, l'occupation +principale de Mme de Maintenon. Elle s'y rendait au +moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures +du matin, allant de classe en classe, peignant et +habillant les petites filles, édifiant et instruisant les +grandes, préférant son rôle d'institutrice à tous les +amusements et à toutes les splendeurs de Versailles. +Rien de Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant.</p> + +<p>«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de +longtemps, ne pourront gouverner. Je m'offre pour les +servir; je n'aurai nulle peine à être leur intendante, +leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante, +pourvu que mes soins les mettent en état de +s'en passer.»</p> + +<center><img src="161.png" alt=""><br>Mme de Maintenon à Saint-Cyr.</center> + + + + +<p>Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on +appelait les religieuses de la maison de Saint-Cyr, +avaient, dans le milieu de la journée, une heure de +récréation qu'elles passaient ordinairement autour +d'une grande table, à converser librement en travaillant +à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait à venir à ces +récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait +à des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont +la communauté appréciait le charme instructif.</p> + +<p>Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de +maladie, vint visiter Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent +le <i>Te Deum</i>, le <i>Domine salvum fac regem</i>, +l'hymne de Lulli: <i>Grand Dieu, sauvez le roi, Vengez +le roi</i> (dont les Anglais ont emprunté l'air à la France +pour leur <i>God save the king</i>). Louis XIV sourit à ces +frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de +reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit +avec attendrissement à Mme de Maintenon:</p> + +<p>«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que +vous m'avez donné.»</p> + +<p>En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:</p> + +<p>«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien +exhorter; mais j'espère qu'à force de vous bien répéter +les motifs de cette fondation, je vous persuaderai et +vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai +ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les +croie utiles à produire ce bel effet.»</p> + +<p>Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et +une expiation, une oeuvre de religion et de patriotisme, +un hommage à Dieu et à la France.</p> + +<p>«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr, +disait-il, c'est qu'elles aiment l'État, quoiqu'elles +haïssent le monde; elles sont bonnes religieuses et +bonnes Françaises.»</p> + +<p>A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait, +pour attirer la bénédiction du ciel sur ses armes, +aux anges de Saint-Cyr, dont les prières devaient être +puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons, +en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son +âme se reposait des émotions de la politique et de la +guerre. Comme l'une des jeunes filles lui reprochait +de s'être trop exposé pendant le siège:</p> + +<p>«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il.</p> + +<p>--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché +à la conservation de votre personne.</p> + +<p>--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne +demeurent jamais vides. Un autre la remplirait mieux +que moi.»</p> + +<p>Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour +Saint-Cyr va jusqu'à l'enthousiasme.</p> + +<p>«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de +Saint-Louis, et par votre maison tout le royaume.</p> + +<p>Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation +de Saint-Cyr à toutes les maisons religieuses +qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est étranger +en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches +parents me sont moins chers que la dernière des +bonnes filles de la communauté.»</p> + +<p>Non contente de prier, comme la reine des abeilles, +elle travaille. Sa plume et son aiguille sont également +actives, et c'est tout en brodant qu'elle fait de +véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des +plus grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents, +le portrait des religieuses et celui des mères de +famille.</p> + +<p>«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées +et admirées de tout le monde; leurs maris sont +si charmés d'elles, qu'ils disent avec admiration: +«Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, +de maître d'hôtel et de gouvernante pour +mes enfants.» +</p> + +<p>Parlant à des novices, elle s'écrie:</p> + +<p>«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux +qu'une bonne religieuse, et rien de si malheureux +et de si méprisable qu'une mauvaise. Se taire, obéir, +souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu +d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, +supporter l'imperfection en autrui et point en soi, +ne se flatter ni se décourager, ne compter que sur +la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre +sous aucun prétexte de consolation innocente, +voilà le royaume de Dieu qui commence ici-bas; +vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à +Dieu sans réserve et en portant le joug de la religion +avec un courage simple qui vous le rendra doux et +léger.»</p> + +<p>«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, +priez en marchant, en écrivant, en filant, en +travaillant... Il y a quelque temps que je voyais vos +demoiselles plier du linge avec une activité qui ne +leur laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; +elles furent un instant en silence, et ensuite elles +chantèrent des cantiques; j'admirais l'innocence de +leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en +contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes +dans un âge si dangereux.»</p> + +<p>Cette femme blasée, désabusée des vanités de la +terre, voudrait inspirer à autrui son dégoût des biens +qu'elle a possédés. Avec quelle conviction dans +l'accent elle disait:</p> + +<p>«Les princes et les princesses ne sont ordinairement +contents nulle part, et s'ennuient de tout. A force +de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent trouver; ils +vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet, +à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. +Ce sont des lieux admirables; vous seriez, vous +autres, ravies en les voyant; mais eux s'y ennuient +parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue +les plus belles choses ne font plus plaisir et deviennent +indifférentes. De plus, ce ne sont point ces choses-là +qui nous peuvent rendre heureux; notre bonheur ne +peut venir que du dedans.» +</p> + +<p>Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, +Mme de Maintenon s'analysait elle-même avec l'impartialité +qu'elle mettait à juger les qualités et les défauts +de son prochain. C'était comme un perpétuel examen +de conscience, une méditation continue, une démonstration +de l'inanité, du néant des grandeurs humaines +par la femme qui en avait la connaissance la plus +approfondie.</p> + +<p>Austères et admirables enseignements! Mais toutes +les jeunes filles sont-elles en état de les comprendre? +Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'à moitié convaincue. +Il en est peut-être parmi elles qui disent qu'après +tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du +monde; qu'elle l'a aimé au point de préférer Scarron à +un couvent; qu'elle a été, plus qu'aucune autre femme, +flattée des distinctions et des éloges; que, dans sa +jeunesse, elle ne laissait pas que d'être fière de ses +succès dans les brillants salons de l'hôtel d'Albret ou +de l'hôtel de Richelieu.</p> + +<p>Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement +plus d'une que la crainte des orages ne +dégoûte pas de l'océan, et qui, en dépit des sages conseils +de Mme de Maintenon, rêvent d'en essayer et de +se confier aux flots sur une barque ornée de fleurs. Il +est rare qu'on soit convaincu par l'expérience d'autrui. +Ce sont nos propres déceptions, nos propres +souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon +le sait bien, et cependant elle ne se décourage pas +dans ses exhortations.</p> + +<p>«Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire voir le fond +de mon coeur à toutes les religieuses, afin qu'elles +sentent tout le prix de leur vocation! Que ne donnerais-je +point pour qu'elles vissent d'aussi près que je +le vois de quels plaisirs nous cherchons à abréger le +songe de la vie!»</p> + +<p>En récapitulant l'ensemble de sa destinée, cette +femme à l'esprit si observateur, si judicieux et si pratique, +en arrive à des conclusions qui sont toutes, +pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint +asile où elle a marqué d'avance l'emplacement de +son cercueil l'affermit dans ses pensées fortes et ses +réflexions salutaires.</p> + + +<br> +<center><H2>X</H2></center> +<br> + +<p>LA DUCHESSE D'ORLÉANS<br> +PRINCESSE PALATINE</p> + + + +<p>Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon +préférait Saint-Cyr à Versailles, c'est qu'à Saint-Cyr +elle se croyait aimée, tandis qu'à Versailles, elle sentait +percer, sous une déférence apparente et sous +d'obséquieuses protestations de dévouement et de +respect, la malveillance, souvent la haine. Telles personnes +qui la voyaient sans cesse et lui témoignaient +les plus grands égards, la détestaient cordialement, +et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle +s'en apercevait toujours. Au premier rang de ces +antipathies secrètes contre Mme de Maintenon, il +faut citer l'inimitié sourde et violente de la princesse +Palatine, Madame, seconde femme du duc +d'Orléans.</p> + +<p>Les accusations portées contre l'épouse de Louis XIV +par cette Allemande impitoyable sont si exagérées et +si invraisemblables, qu'elles font plus de bien que de +mal à la mémoire de celle qui en fut l'objet. Jamais +les libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants +n'ont inventé pareilles énormités. C'est un +torrent d'injures, une débauche de haine, le langage +des halles dans le plus beau palais de l'univers. +Ce sont des calomnies qui ne reculent devant +rien.</p> + +<p>La femme qui se livrait, dans sa correspondance, +à cette fureur de diatribes, est, à coup sûr, l'une des +figures les plus originales de la galerie féminine de +Versailles. Physique, moral, style, caractère, tout +chez elle est bizarre. Ne ressemblant à personne et +contrastant avec tout ce qui l'entoure, elle sert, en +quelque sorte, de repoussoir aux beautés fines et +délicates de son temps. Aucune femme ne s'est, +croyons-nous, mieux fait connaître que la princesse +Palatine dans ses lettres. Elle y est tout entière, avec +ses défauts et ses qualités, son curieux mélange d'austérité +de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs +de grande dame et ses expressions de femme +du peuple, son prétendu dédain pour les grandeurs +humaines et son amour acharné pour les prérogatives +du rang.</p> + +<center><img src="173.png" alt=""><br> +Elisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d'Orléans,<br> +princesse Palatine, et ses deux enfants.</center> + +<p>C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement +tracé le portrait: franche et droite, bonne et bienfaisante, +grande en toutes ses manières, et petite au +dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est dû. +C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, +sans envie de plaire, mais sans retenue dans ses +propos, ayant dans le caractère et dans les goûts +quelque chose d'âpre et de martial, aimant les chiens, +les chevaux, la chasse, dure pour elle-même, se guérissant, +si par hasard elle est souffrante, en faisant à +pied deux grandes lieues. Ce qu'elle représente exactement +par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne +poétique, sentimentale, rêveuse; c'est l'Allemagne +rustique, presque farouche.</p> + +<p>Traduites en français, les lettres de la princesse +Palatine perdent beaucoup de leur saveur. C'est en +allemand qu'elles ont ce goût de terroir, ces allures +primesautières, ce ton parfois cynique, parfois burlesque, +qui en font le principal mérite. Si exagérées, +si passionnées qu'elles soient, elles valent la peine +d'être consultées, même après les Mémoires de Saint-Simon. +Sans doute, Madame n'a rien du génie de ce +Tacite français; mais il y a, dans leur style et dans +leur destinée, plus d'une analogie. Tous deux sont +des témoins essentiellement récusables; car tous deux +ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid +des questions qui intéressent de trop près leurs rancunes +et leurs préjugés. Mais l'un et l'autre n'essayent +même pas de dissimuler leur partialité; rien n'est +donc plus facile que de distinguer la vérité à travers +leurs mensonges. Si elle n'a pas le génie de Saint-Simon, +Madame en a les colères, les indignations +et les haines. Elle est honnête femme comme il est +honnête homme. Elle aime, comme lui, le droit, la +justice et la vérité. Comme lui, elle écrit en secret, et +se console d'une perpétuelle contrainte par l'exagération +de sa liberté de style. Comme lui, elle fait de sa +plume et de son encrier sa vengeance. C'est avec +ses propres lettres que nous allons essayer de retracer +sa physionomie.</p> + +<p>Fille de l'électeur palatin Charles-Louis et de la +princesse Charlotte de Hesse-Cassel, la seconde +femme du duc d'Orléans naquit au château de Heidelberg. +Enfant, elle préférait les fusils aux poupées et +annonçait déjà les côtés masculins de son caractère. +Elle avait dix-neuf ans quand son mariage avec le +frère de Louis XIV fut décidé.</p> + +<p>Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui +dépêcha trois évêques à la frontière pour l'instruire +dans la religion catholique, qui devait être désormais +la sienne. Les prélats commencèrent leur oeuvre à +Metz et la terminèrent à leur arrivée à Versailles. +La nouvelle duchesse d'Orléans était en tous points +l'opposé de celle dont Bossuet fit l'oraison funèbre. +La cour, qui avait admiré dans la première Madame +le type de l'élégance et de la beauté, trouvait dans la +seconde celui de la rudesse et de la laideur. Autant +l'une était coquette, autant l'autre l'était peu. C'était, +pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagérer +elle-même ce qu'elle pensait de son physique: +«J'ai de grandes joues pendantes et un grand visage, +écrivait-elle. Cependant je suis très petite de taille, +courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. +Si je n'avais bon coeur, on ne me supporterait +nulle part. Pour savoir si mes yeux annoncent de +l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou +avec des conserves; autrement il serait difficile d'en +juger. On ne trouverait pas probablement sur toute +la terre des mains aussi vilaines que les miennes. Le +roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon +coeur; car, n'ayant pu me flatter, en conscience, +d'avoir quelque chose de joli, j'ai pris le parti de +rire la première de ma laideur, cela m'a très bien +réussi.»</p> + +<p>Si la princesse Palatine n'éblouissait pas la cour, +en revanche la cour ne l'éblouissait guère. Versailles +et ses splendeurs la laissent insensible. «J'aime +mieux, écrivait-elle, voir des arbres et des prairies +que les plus beaux palais; j'aime mieux un jardin +potager que des jardins ornés de statues et de jets +d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de somptueuses +cascades; en un mot, tout ce qui est naturel +est infiniment plus de mon goût que les oeuvres de +l'art et de la magnificence; elles ne plaisent qu'au +premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué, +elles inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie +plus.» Ce qu'aimait, ce que regrettait Madame, +c'était son Rhin allemand, c'étaient les collines où, +enfant, elle allait voir se lever le soleil, et où elle +mangeait des cerises avec un bon morceau de pain.</p> + +<p>Née dans la religion protestante, instruite rapidement +et sommairement dans la religion catholique, +elle n'y trouvait ni la lumière ni les consolations que +donne une foi plus éclairée; le mélange de la politique +et de la religion l'irritait, et on comprend que +la révocation de l'édit de Nantes ait révolté ses sentiments +autant que ses souvenirs d'enfance.[1] «Je dois +avouer, écrivait-elle non sans raison, que lorsque +j'entends les éloges qu'on donne en chaire au grand +homme pour avoir persécuté les réformés, cela m'impatiente +toujours. Je ne peux pas souffrir qu'on loue +ce qui est mal.» Elle déplorait qu'on n'eût pas fait +comprendre à Louis XIV que «la religion est instituée +plutôt pour entretenir l'union parmi les hommes +que pour les faire se tourmenter et se persécuter les +uns les autres».--«Le roi Jacques, ajoutait-elle, +dit qu'on a bien vu Notre-Seigneur Jésus-Christ battre +des gens pour les chasser du temple, mais qu'on ne +trouve nulle part qu'il en ait maltraité pour les y faire +entrer.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]</p> + +<p>Madame, qui avait l'esprit très observateur, analysait +et commentait les divers genres de «piété» des +courtisans. Ce qui la choquait, ce n'était pas la dévotion +et la foi sincère qu'elle respectait, c'étaient les +hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait +pas moins contre le flot grandissant du scepticisme +quand elle écrivait, en 1699, avec quelque exagération +peut-être: «La foi est tellement éteinte dans +ce pays, qu'on ne voit presque plus maintenant un +seul jeune homme qui ne veuille être athée; mais ce +qu'il y a de plus étrange, c'est que le même individu +qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la cour; on +prétend aussi que tous les suicides que nous avons en +si grande quantité depuis quelque temps sont causés +par l'athéisme.»</p> + +<p>La jeune noblesse française, malgré son élégance; +son luxe et son entrain, ne trouvait pas grâce à ses +yeux. Elle déclarait les jeunes gens «horriblement +débauchés et adonnés à tous les vices, sans en excepter +le mensonge et la tromperie. Ils regarderaient +comme une honte, ajoutait-elle, de se piquer d'être +gens d'honneur... Le plus incapable occupe parmi +eux le premier rang; c'est celui-là qu'ils estiment le +plus. Vous pouvez aisément juger d'après cela quel +grand plaisir il doit y avoir ici pour les honnêtes +gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes +détails sur la cour, je ne vous cause le même ennui +que j'éprouve souvent, et que cet ennui ne devienne, +à la fin, une maladie contagieuse[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]</p> + +<p>Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend +combien la princesse Palatine devait se trouver +mal à l'aise au milieu d'eux. En outre, Allemande +jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'être forcée +de vivre à côté des ennemis de sa patrie, et les incendies +du Palatinat lui semblaient des flammes infernales.</p> + +<p>Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on +brûlait les palais et les chaumières d'Allemagne, lui +devint un objet d'horreur. L'image des malheureux +expulsés de leurs foyers, pillés, dépouillés, maltraités, +les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, +de Bade, de Rastadt, de Spire, de Worms, +lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces +images comme par des fantômes, elle avait des angoisses, +des désespoirs patriotiques, et, dans ce fastueux +palais de Versailles, elle se sentait comme en +prison:</p> + +<p>«Dût-on m'ôter la vie, s'écriait-elle, il m'est impossible +de ne pas regretter d'être, pour ainsi dire, le +prétexte de la perte de ma patrie. Je ne puis voir de +sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre +Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines +au feu prince-électeur mon père. Oui, quand je songe +à tout ce qu'on a fait sauter, cela me remplit d'une +telle horreur, que chaque nuit, aussitôt que je commence +à m'endormir, il me semble être à Heidelberg +ou à Manheim, et voir les ravages qu'on y a commis. +Je me réveille alors en sursaut, et je suis plus de deux +heures sans pouvoir me rendormir. Je me représente +comment tout était de mon temps et dans quel +état on l'a mis aujourd'hui, et je considère aussi dans +quel état je suis moi-même, et je ne puis m'empêcher +de pleurer à chaudes larmes[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]</p> + +<p>Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la +princesse ne trouvait personne avec qui elle sympathisât. +Tout l'offusquait, tout l'irritait; seule la figure +du roi, qu'elle appelait le «grand homme», non +sans une pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, +et encore trouvait-elle beaucoup de taches au «soleil».</p> + +<p>Son intérieur n'était pas pour elle un sujet de consolation. +Elle ne pardonnait pas à son mari d'être +sans cesse occupé de futilités et de mascarades, ni +surtout de s'entourer d'hommes accusés d'avoir assassiné +sa première femme, la belle et poétique Henriette +d'Angleterre. Elle souffrait au contact de ce caractère +faible, timide, gouverné par des favoris et souvent +même malmené par eux. Une de ses lettres, écrite +en 1696, contient ce curieux passage: «Monsieur dit +hautement, et il ne l'a caché ni à sa fille ni à moi, que, +comme il commence à se faire vieux, il n'a pas de +temps à perdre, qu'il veut tout employer et ne rien +épargner pour s'amuser jusqu'à la fin, que ceux qui +lui survivront verront à passer le temps à leur guise, +mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et +qu'en conséquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper +que de lui, et il le fait comme il le dit.»</p> + +<p>C'est ce prince que Saint-Simon dépeint ainsi: +«tracassier et incapable de garder un secret, soupçonneux, +défiant, semant des noises dans sa cour +pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour +s'amuser[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.]</p> + +<p>Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, +le futur Régent, que dans son mari. Le jugement +qu'elle portait sur ce fils, qui gâtait à plaisir les +belles qualités dont il était doué par la nature, +justifiait celui de Louis XIV sur «ce fanfaron de +vices».</p> + +<p>Lorsqu'il voulut épouser une des filles de Mme de +Montespan, la princesse Palatine se serait emportée +contre lui au point de lui donner, en pleine galerie de +Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit +si bien dans les Mémoires de Saint-Simon[1]. «Outre +son mariage, écrivait-elle en 1700, mon fils m'a causé +encore bien du chagrin.... Ce que je trouve de pire +dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne +puisse avoir son amitié; car autrement il est bon +envers tout le monde. Je n'ai cependant perdu son +amitié que pour lui avoir donné toujours des conseils +dans son intérêt. Maintenant j'en ai pris mon parti, +je ne lui dis plus rien, et je lui parle, comme au +premier venu, de choses indifférentes; mais c'est +quelque chose de bien pénible que de ne pouvoir +ouvrir son coeur à ceux qu'on aime.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: «Elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, +pleurant sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et +représentant assez bien Cérès après l'enlèvement de Proserpine.... On +alla attendre à l'ordinaire la levée du Conseil dans la galerie +et la messe du roi; Madame y vint, son fils s'approcha +d'elle comme il faisait tous les jours pour lui baiser la main. +En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si sonore, +qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute +la cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les +infinis spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement.» +(Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.) Notons en passant que Madame, dans une lettre à la Rhingrave +Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait +souffleté son fils, mais que cela est absolument faux.] +</p> + +<p>Tourmentée dans son intérieur, exaspérée contre +les favoris de son mari, attristée comme épouse, +comme mère, comme Allemande, Madame se souciait +peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, +où l'existence était pour elle un mélange de luxe et +de misère.</p> + +<p>«J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix +à la grandeur, si l'on avait aussi tout ce qui doit +l'accompagner, c'est-à-dire de l'or en abondance pour +être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons +et de punir les méchants, mais n'avoir de la grandeur +que le nom sans l'argent, être réduit au plus strict +nécessaire, vivre dans une perpétuelle contrainte, +sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune société, +cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide, +et je n'y tiens pas du tout. J'estime davantage une +condition dans laquelle on peut s'amuser avec de +bons amis sans embarras de grandeur et faire de son +bien l'usage qu'il vous plaît[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 21 août 1695.]</p> + +<p>Comment la princesse Palatine parvenait-elle à se +distraire de tant de tracas et de soucis? En chassant +et en écrivant. La chasse, et plus encore le style +épistolaire, voilà ses deux passions, ses deux manies. +Depuis 1671, année de son mariage, jusqu'à 1722, +année de sa mort, elle ne cessa d'adresser lettres sur +lettres aux membres de sa famille. Elle écrivait le +lundi en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et +le dimanche en Hanovre. Mais cette rage d'écrire ne +laissa pas que de lui être fatale. Sa correspondance, +ouverte à la poste, fut remise à Mme de Maintenon. +Celle-ci montra à l'imprudente princesse une lettre +toute remplie des injures les plus violentes.</p> + +<p>«On peut penser, dit Saint-Simon, si, à cet aspect +et à cette lecture, Madame pensa mourir sur l'heure. +La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à lui représenter +modestement l'énormité de toutes les parties +de cette lettre, et en pays étranger. La meilleure excuse +de Madame fut l'aveu de ce qu'elle ne pouvait nier, +des pardons, des repentirs, des prières, des promesses.... Mme +de Maintenon triompha froidement +d'elle assez longtemps, la laissant s'engouer de parler, +de pleurer et de lui prendre les mains. C'était +une terrible humiliation pour une si rogue et si fière +Allemande.»</p> + +<p>Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la +haine de la princesse Palatine contre celle à qui elle +appliquait, dans sa fureur, le vieux proverbe germanique: +«Où le diable ne peut aller, il envoie une +vieille femme.»</p> + +<p>Devenue veuve en 1701, Madame se calma.</p> + +<p>«Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de +la mort de Monsieur, qu'on ne me parle point de couvent!»</p> + +<p>Heureuse de rester à la cour, malgré tout le mal +qu'elle en pensait, elle s'adoucit envers Mme de Maintenon, +au point d'écrire en 1712: «Bien que la vieille +soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant +une longue vie; car tout irait encore dix fois +plus mal, si le roi venait à mourir maintenant. Il a +tant aimé cette femme, qu'il ne lui survivrait certainement +pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de +longues années.»</p> + +<p>Madame finit ses jours en bonne chrétienne, et +Massillon, dans une belle oraison funèbre, rendit un +juste hommage au courage qu'elle montra dans ses +dernières souffrances. A ceux qui entouraient son lit +de mort, elle avait dit, avec un calme digne de +Louis XIV:</p> + +<p>«Nous nous retrouverons au ciel.»</p> + +<p>En résumé, Mme la duchesse d'Orléans est un type +étrange, qui s'impose, bon gré malgré, à l'attention. +Chez elle on trouve, à côté de grands travers, de la +droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanité. +Il y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de détails +insignifiants, d'anecdotes plus ou moins exactes, de +banalités et de commérages du monde, des pensées +dignes d'un moraliste et des jugements frappés au +coin de la sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale +en termes cyniques; mais, si elle parle du mal, c'est +pour le flétrir et en représenter les hontes. Si elle +regarde trop le vice, elle a du moins le mérite de le +voir tel qu'il est, de le détester d'une haine martiale, +agressive, irréconciliable, et de le stigmatiser avec +des accents que leur trivialité même rend peut-être +plus saisissants.</p> + + +<br> +<center><H2>XI</H2></center> +<br> + +<p>MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE</p> + +<p>Écrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour +des vérités toutes les inventions de la malveillance +ou de la haine, dire avec Beaumarchais: «Calomniez, +calomniez, il en reste toujours quelque chose,» +rapetisser ce qui est grand, dénaturer ce qui est +noble, obscurcir ce qui brille, telle est la tactique des +ennemis jurés de nos traditions et de nos gloires, tel +est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer +de nos annales toutes les figures grandioses ou +majestueuses. L'école révolutionnaire dont ils sont +les adeptes a déjà sapé l'édifice; elle a contribué à +détruire la chose indispensable aux sociétés bien +organisées: le respect; elle a changé les livres en +libelles, les jugements en invectives, les portraits en +caricatures; elle s'est accordée avec cette littérature +essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, +pour travestir les personnes et les choses, +pour répandre dans le public une foule d'exagérations +ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et +dans les idées, qui bouleversent les notions de la justice +et du bon sens. Un des hommes dont cette école +a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce qu'il fut le +représentant ou, pour mieux dire, le symbole du +principe d'autorité.</p> + +<p>Elle s'est fatiguée de l'entendre appeler le Grand, +comme l'Athénien qui se lassait d'entendre appeler +Aristide le Juste. Elle a cru que, par son souffle, elle +pourrait éteindre les rayons du soleil royal. Un +potentat affaibli mené en lisière par une vieille dévote +intrigante, voilà l'image qu'elle a voulu tracer, voilà +les traits sous lesquels on aurait la prétention de faire +passer à la postérité celui qui resta jusqu'à la dernière +heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait +été toute sa vie: le type par excellence du souverain. +Déshonorer Louis XIV dans la femme qu'il choisit +comme compagne de son âge mûr et de ses vieux +jours, tel a été, tel est encore l'objectif des écrivains +de cette école.</p> + +<p>Ils ont appuyé leurs jugements sur ceux de la princesse +Palatine, dont nous avons essayé de retracer la +physionomie, et sur ceux d'un autre témoin tout +aussi récusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne +devrait pourtant pas oublier que ce bouillant duc et +pair, qui parlait souvent comme Philinte, s'il pensait +toujours comme Alceste, avait du moins la bonne foi +de dire lui-même:</p> + +<p>«Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne +me pique donc pas d'impartialité; je le ferais vainement.»</p> + +<p>Il s'indignait de n'être rien dans ce gouvernement +où plus d'un homme médiocre avait réussi à capter +la faveur du souverain. Être condamné à l'existence +désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres, +sur les escaliers, dans les jardins ou dans les cours +de Versailles et des autres résidences royales, c'était +pour sa vanité un sujet d'aigreur et de mécontentement. +Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et +ensuite à la femme qu'il considérait comme l'inspiratrice +de tous ses choix. Mais ce n'est que dans ses +Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une +triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères. +Devant le roi, il était le respect, la docilité mêmes. +Après s'être beaucoup remué à propos d'une certaine +quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les +princesses et les duchesses, il disait humblement au roi +que, pour lui plaire, il aurait quêté dans un plat, +comme un marguillier de village. Il ajoutait que +Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur +de tous les ducs, despotiquement le maître de leurs +dignités, de les abaisser, de les élever, d'en faire +comme une chose sienne et absolument dans sa +main.» Il n'était pas plus fier en présence de «la +créole», qu'il traite dans ses Mémoires de «veuve à +l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même +de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir, +par elle, une charge de capitaine des gardes. +Mais, furieux de n'être point arrivé aux plus grandes +positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une +vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon +sous les couleurs les plus odieuses. Suppléant +par l'imagination à l'insuffisance des preuves, il en +a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du +plaisir dans sa jeunesse, et de l'intrigue dans son +âge mûr.</p> + +<p>Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.</p> + +<p>Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît +à Niort. Il admet à peine que son père fut gentilhomme, +bien qu'elle eût une noblesse absolument +incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus +de fondement.</p> + +<p>Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, +si l'on ne cesse d'admirer ce style qui rappelle tour +à tour la hardiesse de Bossuet, le coloris de La Bruyère, +l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on +étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on +reconnaît que les fameux Mémoires sont remplis +d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage critique +sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien +raison de dire: «L'observation de Saint-Simon est +fine, sagace, pénétrante pour sonder les replis des +coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue +et de grandeur. A la cour, son horizon est borné. +Tout ce qui le dépasse ne lui présente que des traits +vagues et confus. En lui accordant la perspicacité de +l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du +juge[1].» A l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique +maîtresse de la France, l'omnipotente sultane, la +<i>pantocrate</i>, comme disait la princesse Palatine dans +son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son +incroyable succès, l'entière confiance, la rare dépendance, +la toute-puissance, l'adoration publique, +presque universelle, les ministres, les généraux d'armée, +la famille royale à ses pieds, tout bon et tout +bien par elle, tout réprouvé sans elle: les hommes, +les affaires, les choses, les choix, les justices, les +grâces, la religion, tout sans exception en sa main, +et le roi et l'État ses victimes.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV</i>, +par M. Chéruel.]</p> + +<p>Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté +le maître, et c'est lui qui a tracé les grandes lignes +politiques du règne. Mme de Maintenon a pu lui donner +des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier +ressort.</p> + +<p>Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on +voudrait maintenant reprocher une immixtion tracassière +dans toutes choses, était accusée par les hommes +les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui +écrivait: «On dit que vous vous mêlez trop peu des +affaires. Votre esprit en est plus capable que vous ne +pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de +vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans +des discussions contraires au goût que vous avez +pour une vie tranquille et recueillie.» Que Mme de +Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, +cela ne paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle +seule, fait marcher tous les ministères, c'est là une +pure invention. Elle était sincère, croyons-nous, +quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque +façon que les choses tournent, je vous conjure, +madame, de me regarder comme une personne incapable +d'affaires, qui en a entendu parler trop tard +pour y être habile, et qui les hait encore plus qu'elle +ne les ignore.... On ne veut pas que je m'en mêle, et +je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache point de +moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très +souvent mal avertie.»</p> + +<p>Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le +roi travaillait avec l'un ou l'autre de ses ministres, +Mme de Maintenon ne prenait timidement la parole +que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude +à l'égard de Louis XIV était toujours celle du +respect. Le roi lui disait, il est vrai:</p> + +<p>«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois +Votre Majesté. Vous, madame, il faut vous appeler +Votre Solidité.»</p> + +<p>Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme +raisonnable et si mesurée.</p> + +<p>En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV? +Ses guerres, sa passion pour le luxe, son fanatisme +religieux. En quoi cette triple accusation peut-elle +peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à +la guerre, elle ne cesse de faire les voeux les plus +ardents pour la paix:</p> + +<p>«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684; +je ne donnerai jamais au roi des conseils désavantageux +à sa gloire; mais si j'étais crue, on serait moins +ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus +sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à +gouverner l'État; je demande tous les jours à Dieu +qu'il en inspire et qu'il en dirige le maître, et qu'il +fasse connaître la vérité.»</p> + +<p>M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue +pourtant qu'elle regretta profondément la guerre de +la succession d'Espagne. Il dit que «les seuls qui +gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le +maladif Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se +lançait dans l'épouvantable aventure qui allait tout +engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher son +avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle +céda, se soumit pour la succession[1]».</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Michelet, <i>Louis XV et le duc de Bourgogne</i>.]</p> + +<p>Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant +elle-même avec une extrême simplicité, elle cherchait +à détourner Louis XIV des constructions fastueuses +et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au +dire de Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes +oeuvres, on l'entendait se reprocher les modestes +dépenses qu'elle faisait pour son propre compte. +Attendant à la dernière extrémité pour se donner un +habit, elle disait:</p> + +<p>«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés +fâcheux, mais elle me procure le plaisir de donner. +Cependant, comme elle empêche que je manque de +rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire, +toutes mes aumônes sont une espèce de luxe, +bon et permis à la vérité, mais sans mérite.»</p> + +<p>Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien +dans le faste de Louis XIV, non seulement elle ne +cessa de le rappeler à la simplicité chrétienne, mais +elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du +peuple, dont elle plaignait les misères et dont elle +admirait la résignation. Ne se laissant jamais enivrer +par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à ceux +de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni +cette soif de richesses, ni cette ardeur de domination +qu'on rencontre dans la vie des favorites. Les pierreries, +les riches étoffes, les meubles précieux, lui +étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse +et de l'engouement qu'excitait sa beauté, elle avait +eu surtout son esprit pour parure, et l'éclat extérieur +ne l'avait jamais éblouie.</p> + +<p>Un autre grief formulé par certains historiens +contre Mme de Maintenon, c'est la révocation de l'édit +de Nantes. Ils attribuent la persécution au zèle hypocrite +d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par +Mme de Maintenon. Or la révocation de l'édit de +Nantes fut, pour ainsi dire, imposée au roi par l'opinion +publique. Ainsi que l'a fait remarquer M. Théophile +Lavallée, les réformés gardaient en face du +gouvernement un air d'enfants disgraciés, en face des +catholiques un air d'ennemis dédaigneux; ils persistaient +dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance +avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. +«La France, a dit M. Michelet, sentait une +Hollande en son sein qui se réjouissait des succès +de l'autre[2].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lavallée, <i>Histoire des Français</i>.]<br> +[Note 2: Michelet, <i>Précis sur l'Histoire moderne</i>.]</p> + +<p>Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV +une idée fixe. Ce devait être, comme on disait alors, +le digne ouvrage et le propre caractère de son règne. +Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi, +avaient sollicité la révocation avec instance. Quand +le décret parut, ce fut une explosion d'enthousiasme. +Le chancelier Le Tellier, entonnant le cantique du +vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait +plus rien à désirer, après ce dernier acte de son +long ministère.</p> + +<p>Bossuet en arrivait à des transports lyriques: +«Ne laissons pas de publier ce miracle de nos +jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs. +Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les +annales de l'Église.... Touchés de tant de merveilles, +épanchons nos coeurs sur la piété de Louis; poussons +jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau +Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau +Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent +autrefois dans le concile de Chalcédoine: «Vous avez +affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1]</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Bossuet, <i>Oraison funèbre de Michel Le Tellier</i>.]</p> + +<p>Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant +d'éloquence, avoue que Louis XIV était convaincu +qu'il faisait une chose sainte:</p> + +<p>«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant +les hommes ni si avancé devant Dieu dans la réparation +de ses péchés et le scandale de sa vie. Il n'entendait +que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient +pas moins que le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le +8 octobre 1685: «Jamais aucun roi n'a fait et ne fera +rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La +Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes +que Massillon et Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières +reflétaient l'opinion générale:</p> + +<h3>Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,<br> +Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.<br> + De quelques grands noms qu'on te nomme,<br> +On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.</h3> + +<p>Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner +par le sentiment unanime du monde catholique; mais +ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative. Voltaire +l'a reconnu, lorsqu'il a dit:</p> + +<p>«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la +révocation de l'édit de Nantes, mais qu'elle ne s'y +opposa point.»</p> + +<p>Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères, +elle écrivait, le 4 septembre 1687: «Je suis indignée +contre de pareilles conversions: l'état de ceux qui +abjurent sans être véritablement catholiques est +infâme.» On lit dans les <i>Notes des Dames de Saint-Cyr</i>: +«Mme de Maintenon, en désirant de tout son +coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait +voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et +de la douceur que par la rigueur; et elle nous a dit +que le roi, qui avait beaucoup de zèle, aurait voulu +la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui +disait, à cause de cela: «Je crains, madame, que le +ménagement que vous voudriez que l'on eût pour +les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention +pour votre ancienne religion.»</p> + +<p>Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de +la tolérance, approuvait en principe la révocation +de l'édit de Nantes:</p> + +<p>«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la +croyance intérieure de ses sujets sur la religion, il +peut empêcher l'exercice public ou la profession +d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix +de la république par la diversité et la multiplicité des +sectes.»</p> + +<p>Tel est également l'avis de Mme de Maintenon; +mais les écrivains protestants eux-mêmes ont reconnu +qu'elle blâmait l'emploi de la force. L'historien des +réfugiés français dans le Brandebourg le dit:</p> + +<p>«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les +moyens violents dont on usa; elle abhorrait les +persécutions, et on lui cachait celles qu'on se +permettait.»</p> + +<p>Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas +étrangers à la déclaration du 13 décembre 1698, qui, +tout en maintenant la révocation de l'édit de Nantes, +fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du +règne. Gardons-nous, au surplus, de tomber dans +l'erreur grossière de ceux qui voient dans le catholicisme +la servitude, dans le protestantisme la tolérance. +Luther prêchait l'extermination des anabaptistes. +Calvin faisait supplicier pour hérésie Michel +Servet, Jacques Brunet, Valentin Gentilis. Les +rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent +pas celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. +Les lois anglaises étaient d'une sévérité draconienne; +tout prêtre catholique résidant en Angleterre +qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le +culte anglican, était passible de la peine de mort. Et +l'on voudrait aujourd'hui nous faire croire que, dans +la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince +protestant représentait le principe de la tolérance +religieuse!</p> + +<p>En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de +l'édit de Nantes, soit de tout autre acte du grand +règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle odieux +que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, +maintenue dans les limites de l'influence +légitime qu'une femme dévouée et intelligente exerce +d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent trompée, +elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de +Maintenon n'est pas la dévote méchante et malfaisante, +fourbe et vindicative, que certains écrivains +imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée +de nobles intentions, aimant sincèrement la France, +sympathisant, du fond du coeur, avec les souffrances +du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du +droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée +dans ses opinions, irréprochable dans sa conduite.</p> + +<p>Parlant de l'accord qui existait entre elle et le +groupe des grands seigneurs véritablement religieux, +M. Michelet a dit:</p> + +<p>«Regardons cette petite société comme un couvent +au milieu de la cour, couvent conspirateur pour +l'amélioration du roi. En général, c'est la cour +convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce +qui en fait l'honorable lien, c'est l'édifiante +réconciliation des mortels ennemis. La fille de Fouquet, de +cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse +de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient +l'amie, presque la soeur des trois filles du persécuteur +de son père.»</p> + +<p>Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon +savait inspirer. Chaque matin et chaque soir, elle +disait, du plus profond de son âme, cette prière +composée par elle:</p> + +<p>«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler, +de l'encourager, de l'attrister aussi quand il le +faut pour votre gloire. Faites que je ne lui dissimule +rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre +n'aurait le courage de lui dire.»</p> + +<p>Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et +la compagne de Louis XIV était de bonne foi, quand +elle disait à Mme de Glapion:</p> + +<p>«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu, +je me jetterais aux pieds de son trône, je lui offrirais +les voeux d'une âme qu'il aurait rendue pure; je le +prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus +d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur +l'état des provinces, plus d'aversion pour les perfidies +des courtisans, plus d'horreur pour l'abus qu'on +fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.»</p> + +<br> +<center><H2>XII</H2></center> +<br> + +<p>LES LETTRES DE MME DE MAINTENON</p> + +<p>Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée +à devenir l'affection la plus sérieuse et la plus +durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas, a-t-elle +écrit elle-même, et il eut assez longtemps de +l'éloignement pour moi; il me craignait sur le pied de bel +esprit.» </p> + +<p>Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la +sympathie, de la défiance à la confiance, de la +prévention à l'admiration? En voyant de près des +qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le +même fait s'est produit chez la plupart des critiques +et des historiens qui, ayant à parler de Mme de Maintenon, +ne se sont pas contentés de notions superficielles +et ont soumis à une véritable analyse sa vie et +son caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître +son <i>Histoire des Français</i>, il y peignit Mme de Maintenon +d'une manière très sévère. Il l'accusait «de la +sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit +de dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui +reprochait d'avoir inspiré à Louis XIV des entreprises +funestes, de très mauvais choix.</p> + +<p>«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens +médiocres et serviles; elle eut enfin la plus grande +part aux fautes et aux désastres de la fin du règne.»</p> + +<p>Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux +éclairé, disait dans sa belle <i>Histoire de la maison +royale de Saint-Cyr</i>: «Mme de Maintenon ne donna à +Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés, +utiles à l'État et au soulagement du peuple.» Que +s'était-il donc passé entre la publication des deux +ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes +recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et +les écrits de Mme de Maintenon. Grâce aux communications +des ducs de Noailles, de Mouchy, de Cambacérès, +de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué, +de Chevry, Honoré Bonhomme, il avait pu accroître +les trésors des archives de Saint-Cyr et faire enfin +une oeuvre d'un puissant intérêt.</p> + +<p>Mme de Maintenon est un des personnages historiques +qui ont le plus écrit. Ses Lettres, si elle n'en +avait pas détruit un grand nombre, formeraient toute +une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr +en contenaient quarante volumes. Et pourtant les +lettres les plus curieuses sans doute n'ont pas été +conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente, +brûla sa correspondance avec Louis XIV, son époux; +avec Mme de Montchevreuil, sa plus intime amie; avec +l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de +sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore +ce que l'avenir lui réservait. Le recueil de M. Lavallée, +forcément incomplet, n'en est pas moins un monument +historique d'une très haute valeur. Deux +volumes de lettres et d'entretiens sur l'éducation des +filles, deux autres de lettres historiques et édifiantes +adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes +de correspondance générale, un de conversations et +proverbes, un autre d'écrits divers, enfin un dernier +qui comprend les Souvenirs de Mme de Caylus, les +Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, +tel est l'ensemble d'une publication qui a mis +en pleine lumière une figure éminemment curieuse à +étudier.</p> + +<p>Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, +contenait, à côté de beaucoup de lettres authentiques, +un grand nombre de lettres apocryphes. Il y avait +des changements, des interpolations, des additions, +des suppressions. Au moyen de pièces fabriquées, +on avait inséré des phrases à effet, des réflexions +piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle. +M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain +de l'ivraie. Passant le recueil de La Beaumelle au +crible d'une critique sagace, il est parvenu à rétablir +le texte des lettres vraies et à prouver le caractère +apocryphe de celles qui étaient fausses. Comme les +vrais connaisseurs en autographes, il se défiait des +lettres saisissantes. Les falsificateurs sont presque +toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand +ils se mettent à inventer un document, ils veulent +que leur invention produise une impression saisissante.</p> + +<p>La correspondance des personnages célèbres est en +général beaucoup plus simple, beaucoup moins apprêtée +que les prétendus autographes qu'on leur attribue. +Il faut se tenir en garde contre les lettres où se +trouvent soit des portraits achevés, soit des jugements +profonds, soit des prédictions historiques. +C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on +est frappé par un autographe, plus il faut étudier avec +soin sa provenance.</p> + +<p>Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine +qu'on a prise pour en établir d'une manière exacte les +dates et l'authenticité. L'historien de Mme de Sévigné, +le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier +rang.</p> + +<p>«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire +un modèle plus achevé que Mme de Sévigné. +Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le +besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes +qu'elle aime, afin de tout dire, de tout raconter. +Mme de Maintenon, au contraire, a toujours en écrivant +un objet distinct et déterminé. La clarté, la +mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse +des réflexions, lui font agréablement atteindre le but +où elle vise. Sa marche est droite et soutenue; elle +suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter +ni à droite, ni à gauche[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Walckenaër, <i>Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses +écrits</i>.]</p> + +<p>Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait +de beaucoup les lettres de Mme de Maintenon à +celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon lui, «des +oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se +charger l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon, +M. Désiré Nisard fait ses réserves. «Quand les +lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit l'éminent +critique, on est de l'avis du grand Empereur. +Elles ont je ne sais quoi de plus sensé, de plus simple, +de plus efficace. On n'y est pas ébloui de la mobilité +féminine, et le naturel en plaît davantage, parce qu'il +vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses +sans se priver des vraies grâces, que de l'esprit qui +joue avec des riens. Mais où le sujet manque, ces +lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: M. Désiré Nisard, <i>Histoire de la littérature française</i>.]</p> + +<p>Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations +littéraires, si elle s'était imaginé qu'elle écrivait pour +la postérité, elle aurait rédigé des lettres plus +remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance +ni recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier, +pour convertir, pour consoler beaucoup plus que +pour plaire. Ses billets aux dames ou aux demoiselles +de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition. +Très souvent Mme de Maintenon ne prend pas la +plume elle-même. Tout en filant ou en tricotant, elle +dicte aux jeunes filles qui lui servent de secrétaires: +à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à +Mlle d'Osmond ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le +moindre de ces innombrables billets on retrouve, +quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette +sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite +harmonie entre le mot et l'idée, qui font l'admiration +des meilleurs juges.</p> + +<p>Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres +sont le plus célèbres: Mme de Sévigné et Mme de +Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup +d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs +avec Mme Scarron, écrivait Mme de Sévigné dès 1672; +elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit.» +On se figure facilement ce que devait être la conversation +de ces deux femmes, si supérieures, si +instruites, si spirituelles, et qui, avec des qualités +différentes, se complétaient, pour ainsi dire, l'une +par l'autre.</p> + +<p>Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et +belle veuve, honnête, mais à l'humeur libre et hardie, +éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme dit +Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole +et de plume, justifie ce que lui disait son amie +Mme de La Fayette:</p> + +<p>«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble +qu'ils soient faits pour vous. Votre présence augmente +les divertissements, et les divertissements augmentent +votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin la +joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin +vous est plus contraire qu'à qui que ce soit.»</p> + +<p>Son image, étincelante comme son esprit, nous +apparaît au milieu de ces fêtes, que sa plume fait +revivre, comme la baguette d'une magicienne.</p> + +<p>«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, +toute la France, habits rebattus et brochés d'or, +pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de +carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements +et gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation, +les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce +qu'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.»</p> + +<p>Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main +en main dans les salons et les châteaux, écrit un peu +pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon style +est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du +monde pour pouvoir s'en accommoder[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.]</p> + +<p>Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de +sa valeur. Quand elle laisse «trotter sa plume, la +bride sur le cou»; quand elle donne avec plaisir à sa +fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la +fleur de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa +plume, de son écritoire», et que «le reste va comme +il peut», elle sait très bien que la société raffole de +ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles +du grand siècle se reflètent comme dans un miroir. +Ses lettres sont des modèles de <i>chroniques</i>, pour nous +servir de l'expression moderne. Au XIXe siècle comme +au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la +palme dans ce genre de littérature où il faut tant +d'esprit. Mme Émile de Girardin a été la Sévigné de +notre époque.</p> + +<p>Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas +voulu aspirer à cette gloire toute mondaine. Loin de +viser à l'effet, elle atténue volontairement celui qu'elle +produit. Comme elle amortit l'éclat de ses regards, +elle modère son style et tempère son esprit. Elle +sacrifie les qualités brillantes aux qualités solides; +trop d'imagination, trop de verve l'effrayerait. Saint-Cyr +ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret ou de +Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses +comme à des précieuses.</p> + +<p>L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon +aloi, sont du côté de Mme de Sévigné; l'expérience, la +raison, la profondeur, sont du côté de Mme de Maintenon. +L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à +peine. L'une a des illusions sur toutes choses, des +admirations qui vont jusqu'à la naïveté, des extases +en présence des rayons de l'astre royal; l'autre ne se +laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les +hommes, ni par les femmes, ni par les choses. Elle a +vu de trop près et de trop haut les grandeurs humaines +pour ne pas en comprendre le néant, et ses conclusions +sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné +a bien aussi parfois des atteintes de mélancolie; +mais le nuage passe vite, et l'on se retrouve +en plein soleil. La gaieté, gaieté franche, communicative, +rayonnante, fait le fond du caractère de cette +femme spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné, +brille par l'imagination, Mme de Maintenon par +le jugement. L'une se laisse éblouir, enivrer; l'autre +garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les +splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles +sont. L'une est plus femme; l'autre est plus matrone.</p> + +<br> +<center><H2>XIII</H2></center> +<br> + +<p>LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN</p> + +<p>C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni +quiconque a péché par orgueil. De toutes les favorites +de Louis XIV, Mme de Montespan avait été la +plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la +plus humiliée. Ne pouvant s'habituer à sa déchéance, +elle resta près de onze ans à la cour, bien qu'elle fût +devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait +qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui +reviennent dans les lieux qu'elles ont habités expier +leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de cette +fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de +colère et d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, +elle y rencontra le curé de Versailles et les +soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de +charité:</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>.]</p> + +<p>«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que +votre antichambre est merveilleusement parée pour +votre oraison funèbre?»</p> + +<p>Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque +jour, après la messe, il allait passer quelques instants +près d'elle, mais comme par acquit de conscience +et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus +rien du passé, ni abandon, ni confiance, ni amitié. +Aussi, dans cette cour naguère encore remplie de ses +flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage +vraiment ami. Si courte que soit la vie, elle est encore +assez longue pour laisser s'accomplir, souvent dès +ce monde, la vengeance de Dieu.</p> + +<p>Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de +sa fortune et de sa beauté, comme un naufragé aux +débris du navire, Mme de Montespan se décida enfin +à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par +Bossuet que son parti était bien pris, et que, cette +fois, elle abandonnait Versailles pour toujours. Un +mois après, Dangeau écrivait:</p> + +<p>«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny, +et s'en est retournée à Paris. Elle dit qu'elle n'a point +absolument renoncé à la cour, qu'elle verra le roi +quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de +faire démeubler son appartement.»</p> + +<p>L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son +logement au château de Versailles était désormais +occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus y +revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de +Fontevrault, dont sa soeur était abbesse; aux eaux de +Bourbon, où elle allait tous les étés; au château +d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de +Saint-Joseph, situé à Paris, sur l'emplacement actuel du +ministère de la Guerre. C'est dans ce couvent qu'elle +recevait les personnages les plus considérables de la +cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, +le sien.</p> + +<p>«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle +parlait à chacun comme une reine, et de visites, elle +n'en faisait jamais, pas même à Monsieur, ni à Madame, +ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de +Condé.»</p> + +<p>Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement +meublée où le roi ne vint jamais, et qu'on +appelait cependant la chambre du roi.</p> + +<p>Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux +idées de vanité ou de rancune. Le monde fut vaincu +par le ciel. La pénitente en arriva non seulement aux +remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux +cilices. Cette femme, jadis si raffinée, si élégante, +s'astreignit à ne porter que des chemises de la toile +la plus dure, à mettre une ceinture et des jarretières +hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner +tout ce qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour +eux plusieurs heures par jour à des ouvrages grossiers.</p> + +<p>A côté de son château, elle fonda un hospice dont +elle était plutôt la servante que la supérieure; elle +soignait les malades et pansait leurs plaies. Comme +le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui +a consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la +part d'une si orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité +doublaient en quelque sorte de valeur. Elle se +résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui lui +coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans +une lettre où, se servant des termes les plus humbles, +elle lui offrait de retourner avec lui, s'il daignait la +recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il +voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne +répondit pas.</p> + +<p>Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans +les dernières années de sa vie, était tellement tourmentée +des affres de la mort, qu'elle payait plusieurs +femmes dont l'emploi unique était de la veiller.</p> + +<p>«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, +avec beaucoup de bougies dans sa chambre, ses veilleuses +autour d'elle, qu'à toutes les fois qu'elle se +réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant, +pour se rassurer contre leur assoupissement.»</p> + +<p>J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille +assertion. Mme de Montespan était trop fière pour +montrer une telle pusillanimité. De l'aveu même +de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité. +</p> + +<p>Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les +eaux de Bourbon, elle n'était pas encore malade, +et cependant elle avait le pressentiment d'une fin +prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans +d'avance toutes les pensions qu'elle faisait et doubla +ses aumônes habituelles. A peine arrivée à Bourbon, +elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut +en face de la mort, elle la regarda sans la braver et +sans la craindre.</p> + +<p>«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à +l'heure suprême, exhortez-moi en ignorante, le plus +simplement que vous pourrez.»</p> + +<p>Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques, +elle demanda pardon des scandales qu'elle avait causés, +et remercia Dieu de ce qu'il permettait +qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait +éloignée de tous, même de ses enfants.</p> + +<p>Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage +du chirurgien d'un intendant de je ne sais où, +qui se trouva à Bourbon et qui voulut l'ouvrir sans +savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme +qui, pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait +joué un si grand rôle à la cour, n'y causa aucune +impression. Depuis longtemps, Louis XIV la considérait +comme morte. Dangeau se contenta d'écrire +dans son journal: «Samedi, 28 mai 1707, à Marly: +Avant que le roi partît pour la chasse, on apprit que +Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à +3 heures du matin. Le roi, après avoir couru le cerf, +s'est promené dans les jardins jusqu'à la nuit.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Notes sur le Journal de Dangeau</i>.]</p> + +<p>Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte +de Toulouse, aux duchesses de Bourbon et de Chartres +de porter le deuil de leur mère; d'Antin se couvrit +de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan +pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de +jours après, il recevait magnifiquement son souverain +à Petit-Bourg et faisait disparaître en une nuit une +allée de marronniers qui n'était pas du goût du +maître. Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait +même plus son nom. Voilà le monde. C'est bien +la peine de l'aimer.</p> + +<br> +<center><H2>XIV</H2></center> +<br> + +<p>LA DUCHESSE DE BOURGOGNE</p> + +<p>Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de +onze ans venait d'arriver en France. Cette enfant, +c'était la fille du duc de Savoie, Victor-Amédée II, +Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne. +Le dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis +était en fête. Les cloches sonnaient à grande volée. +Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau, venait à +la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser +son petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette +première entrevue entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut +au moment où elle descendait de voiture, et dit à +Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:</p> + +<p>«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre +charge?»</p> + +<p>Dès le premier moment, la nouvelle venue charma +le roi par la distinction de ses manières, sa gentillesse +naturelle, ses petites réponses pleines de grâce et +d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle +lui baisa la main plusieurs fois en montant avec lui +l'escalier de l'appartement où elle devait se reposer. +Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau +prit la liberté de lui demander s'il était content de la +princesse:</p> + +<p>«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.»</p> + +<p>Puis, se tournant du côtê de Monsieur:</p> + +<p>«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère +pût être ici quelques instants pour être témoin de la +joie que nous avons.»</p> + +<p>Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon:</p> + +<p>«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle +m'a fort bien répondu, mais avec un petit embarras +qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa chambre à +travers la foule, la laissant voir de temps en temps, +en approchant les flambeaux de son visage. Elle a +soutenu cette marche et ces lumières avec grâce et +modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus belle +taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée +de même, des yeux très vifs et très beaux, des +paupières noires et admirables, le teint fort uni, blanc +et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux +cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande +quantité.... Elle n'a manqué à rien, et s'est conduite +comme vous pourriez faire.»</p> + +<p>Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille +de cette belle Henriette d'Angleterre dont l'oraison +funèbre de Bossuet a immortalisé la vie et la mort. +Elle allait faire revivre le charme de cette princesse +tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait +l'entrain et la joie des beaux jours. On l'installa, dès +son arrivée, dans la chambre autrefois occupée par +la reine, puis par la dauphine de Bavière[1].</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no 115 de la <i>Notice du Musée de Versailles</i>.]</p> + +<p>Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles +qui faisait face au palais de Trianon. Aucun +grand-père n'était plus tendre, plus affectueux pour +sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des amusements +et des récréations. Madame (la princesse Palatine) +écrivait, le 8 novembre 1696: «Tout le monde +maintenant redevient enfant. La princesse d'Harcourt +et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard +avec la princesse et monsieur le dauphin; +Monsieur, la princesse de Conti, Mme de Ventadour, +mes deux autres dames et moi, nous y avons joué +hier.»</p> + +<p>Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever +l'éducation de la jeune princesse. La première +fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit recevoir +avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta; +la communauté, en longs manteaux, l'attendait +à la porte de clôture; toutes les demoiselles +étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à +l'église; des petites filles de son âge lui récitèrent un +dialogue assaisonné de louanges délicates. La princesse +ravie demanda à revenir. Alors Mme de Maintenon la +conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou +trois fois la semaine, pour y passer des journées +entières et y suivre les cours de la classe des <i>rouges</i>. +Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait +le même habit que les élèves et se faisait appeler +Mlle de Lastic.</p> + +<p>«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde, +s'occupant avec les dames des différents offices, avec +les demoiselles de tous leurs ouvrages, de tous leurs +travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques +de la maison, même au silence; courant et se récréant +avec les <i>rouges</i> dans les grandes allées du jardin; +allant avec elles au choeur, à confesse, au catéchisme.... D'autres +fois, elle prenait le costume des +dames, et faisait les honneurs de la maison à quelque +illustre visiteuse, principalement à la reine d'Angleterre[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires des Dames de Saint-Cyr.</i>]</p> + +<p>Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle +se marierait le jour même où elle aurait douze ans. +Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de France, +duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le +fiancé était en manteau noir brodé d'or, pourpoint +blanc à boutons de diamant; le manteau était doublé +de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe +de dessous en drap d'argent avec bordure de pierres +précieuses. Les diamants qu'elle portait étaient ceux +de la couronne. La bénédiction nuptiale fut donnée +aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la +chapelle de Versailles. Après la messe, il y eut un +grand festin de la maison royale dans la pièce désignée +sous le nom d'antichambre de l'appartement de +la reine[1].</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no 119 de la <i>Notice du Musée</i>.]</p> + +<p>Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], +à un feu d'artifice tiré au bout de la pièce d'eau des +Suisses, puis à un souper servi, comme le festin +du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la +reine.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle no 114 de la <i>Notice</i>.]</p> + +<p>Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la +galerie des Glaces. Des pyramides de bougies rayonnaient +plus encore que les lustres et les girandoles. +Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour +déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis +longtemps ne portait plus que des habits fort +simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui +se surpasserait en richesse et en invention. L'or et +l'argent suffirent à peine. Le roi, qui avait encouragé +toutes ces dépenses, n'en dit pas moins qu'il ne +comprenait pas comment on trouvait des maris assez +fous pour se laisser ruiner par les habits de leurs +femmes.</p> + +<p>Deux jours après son mariage, la duchesse voulut +se montrer en habit de cérémonie à ses amies de Saint-Cyr. +Elle était tout en blanc, et sa robe avait une +broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle +la porter. La communauté reçut la princesse en +grande pompe, et la conduisit à l'église, où l'on chanta +des hymnes.</p> + +<p>En peu de temps, l'aimable princesse devint une +femme séduisante entre toutes et indispensable à la +cour. Sans elle les fleurs seraient moins belles, les +prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce +à son charme séducteur, tout se ranime, dans ce +palais qui ressemblait à un fastueux couvent, tout +s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle aime +sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion +de cet homme exceptionnel, pour qui l'on devrait +inventer le mot prestige, si ce mot n'existait pas, et +qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable qu'il +est majestueux et imposant. L'admiration que professe +pour lui la jeune princesse est sincère. Reconnaissante +et flattée des bontés qu'il lui témoigne, elle +le vénère comme le représentant le plus glorieux du +droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle +lui saute au cou à toute heure, se met sur ses genoux, +le distrait par toutes sortes de badinages, visite ses +papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence. C'est +une succession continuelle de parties de plaisir et de +fêtes. Suivie par un cortège de jeunes femmes, la princesse +aime à monter en gondole sur le grand canal du +parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la +nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies, sérénades, illuminations, promenades +sur l'eau, feux d'artifice, on organise chaque jour une +nouvelle distraction.</p> + +<center><img src="233.png" alt=""><br> +Mariage de la duchesse de Bourgogne. +</center> + + +<p>Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne +se plaise dans cette cour dont elle est l'ornement, +l'espérance. Il faut qu'elle déride le monarque +lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon +génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans +les glaces de la grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures éblouissantes. Il faut +qu'elle apparaisse dans les jardins comme une Armide, +dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme +une sirène.</p> + +<p>Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit +actuellement un portrait en pied de la princesse. +Elle est debout, habillée d'une robe de drap d'argent, +et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs +d'oranger. Une femme vêtue à la polonaise porte la +queue de son manteau fleurdelisé. Devant elle, un +amour tient un coussin sur lequel sont posées des +fleurs. On aperçoit dans le fond du tableau un jardin +et un piédestal, sur lequel on lit la signature du +peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien fait +avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore +avec la plume. Le sarcastique duc et pair devient un +admirateur enthousiaste, un poète, quand il décrit +les charmes de la princesse: «ses yeux les plus +parlants et les plus beaux du monde, son port de tête +galant, gracieux et majestueux, son sourire expressif, +sa marche de déesse sur les nues.» Il n'admire pas +moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des +défauts. Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce, +accessible, ouverte avec une sage mesure, compatissante, +peinée de causer le moindre ennui, pleine +d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent, +que, gracieuse pour son entourage, bonne pour ses +domestiques, vivant avec ses dames comme une amie, +elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout +manque à chacun dans son absence, tout est rempli +par sa présence, son extrême faveur la fait infiniment +compter, et ses manières lui attachent tous les +coeurs.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle N° 118 de la <i>Notice du Musée.</i>]</p> + +<p>Et cependant, la calomnie ne la respecte point. +On lui reproche tout bas certaines inconséquences, +que la malice exploite en les exagérant. Entourée +d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent +légères et malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut +être plus d'une fois atteinte par les insinuations perfides +qu'on se permet contre les princesses aussi bien +que contre les simples particulières. La duchesse ne +se faisait pas d'illusion à cet égard et s'en montrait +affligée.</p> + +<p>D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres +sur une existence en apparence si joyeuse et si belle. +Victor-Amédée s'était brouillé avec la France, et la +maison de Savoie courait les plus grands dangers. La +duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans +le fond de son coeur ses sentiments pour son ancienne +patrie; mais, plus elle devait les cacher, plus ils +étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur +la route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme, +ses frères malades et le duc, son père, menacé d'une +ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait à sa +grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]: +</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de +Bourgogne et de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une très bonne préface de Mme la comtesse +Della Rocca, chez Michel Lévy (1 vol.).]</p> + +<p>«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous +arrive, vous aimant fort tendrement, et ayant toute +l'amitié possible pour mon père, ma mère et mes +frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi +malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je +suis dans une tristesse qu'aucun amusement ne peut +diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère grand'mère, +qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles +de tout ce qui m'est le plus cher au monde.[1]»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de +Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665 le due de Savoie, Charles-Emmanuel II, +père de Victor-Amédée II.]</p> + +<p>La duchesse de Bourgogne souffrait en même +temps des désastres de ses deux patries, la Savoie +et la France.</p> + +<p>«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la +paix,» disait Mme de Maintenon aux religieuses de +Saint-Cyr.</p> + +<p>La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, +montrait, dans les circonstances périlleuses où se +trouvait le pays, «la dignité de la première femme de +l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et +les agitations d'une âme qui veut le bien avec une +ardeur qui n'est pas de son âge.» +L'heure des grandes tristesses était venue. Comme +l'a très bien dit M. Capefigue: «Le temps difficile, +pour un roi puissant et heureux, c'est la vieillesse. Si +la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes +flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de +grisaille. On vous respecte encore, mais on ne vous +aime plus; les chapeaux coquets à plumes flottantes +font ressortir les rides de la figure et les plis du front; +le jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre, +mais un bâton qui soutient les jambes faibles et un +corps voûté.» Pour la duchesse de Bourgogne, +Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle +l'aimait sincèrement.</p> + +<p>«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir +que les princes agissent simplement et naturellement, +parce qu'il ne les voit pas d'assez près pour +en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il +cherche toujours ne se trouve pas dans une conduite +simple et dans des sentiments réglés. On a donc voulu +croire que la duchesse ressemblait à son père, et +qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en +France, aussi fine et aussi politique que lui, affectant +pour le roi et Mme de Maintenon une tendresse +qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur +de la voir de près, j'en juge autrement, et je l'ai +vue pleurer de bonne foi sur le grand âge de ces +deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant +elle, que je ne puis douter de sa tendresse pour le +roi.»</p> + +<p>Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, +avec sa perspicacité habituelle, que la duchesse +de Bourgogne avait pour lui une affection sincère. +C'est à cause de cela que, de son côté, il lui témoignait +un attachement exceptionnel. Semblable à une +rose qui s'épanouit dans un cimetière, la jeune et +séduisante princesse charmait et consolait les tristes +années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de +la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas! +la belle rose devait se flétrir du matin au soir, et, +encore quelque temps, tout allait rentrer dans la +nuit.</p> + +<p>Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le +duc de Bourgogne était dauphin, et Saint-Simon rapporte +que la duchesse disait, en parlant des dames +qui s'avisaient de la critiquer:</p> + +<p>«Elles auront à compter avec moi, et je serai leur +reine.»</p> + +<p>«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante +princesse, et qui ne l'eût cru avec elle?»</p> + +<p>Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle +était persuadée de sa fin prochaine. Madame s'exprime +ainsi à ce sujet:</p> + +<p>«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope +de Mme la dauphine, lui avait prédit tout ce qui +lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa vingt-septième +année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit +à son époux:</p> + +<p>«Voici le temps qui approche où je dois mourir. +Vous ne pouvez pas rester sans femme à cause de +votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous +prie, qui épouserez-vous?»</p> + +<p>Il répondit: +«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour +vous voir mourir; et si ce malheur devait m'arriver, +je ne me remarierais jamais; car dans huit jours, je +vous suivrais au tombeau...»</p> + +<p>«Pendant que la dauphine était encore en bonne +santé, fraîche et gaie, elle disait souvent: +«Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne +me réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette +année.»</p> + +<p>«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la +chose n'a été que trop réelle. En tombant malade, elle +dit qu'elle n'en réchapperait point.»</p> + +<p>Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus +elle s'améliorait. On aurait dit qu'elle voulait +augmenter les regrets que causerait sa mort prématurée. +La princesse Palatine l'avoue elle-même: +«Ayant, dit-elle, assez d'esprit pour remarquer ses +défauts, la dauphine ne pouvait que chercher à s'en +corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point d'exciter +l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à +la fin.»</p> + +<p>Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la +manière la plus touchante: «L'histoire nous offre +de temps à autre des personnages séduisants qui +attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la +Providence les retire du monde dès leur jeunesse, +ornés des charmes que le temps enlève et des espérances +qu'elles auraient réalisées. La duchesse de +Bourgogne fut une de ces gracieuses apparitions.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne</i> précédées +d'une courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de cinquante pages, imprimé à un petit +nombre d'exemplaires.)]</p> + +<p>Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il, +la rougeole, mais qu'on attribua au poison, la duchesse +fut enlevée en quelques jours au roi dont elle était la +consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la +cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle +était l'espoir. Elle mourut dans les sentiments les +plus religieux.</p> + +<p>Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712, +entre 8 et 9 heures du soir, qu'elle rendit le dernier +soupir. Deux ans auparavant, presque jour pour jour, +elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler +Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne +put survivre à une femme tant aimée. Six jours après, +il la suivait au tombeau.</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note: 1: Salle no 115 de la <i>Notice du Musée.</i>]<br> +[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.]</p> + +<p>«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin +sous ce dernier châtiment. Dieu lui montra un +prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était +pas digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse +éternité.»</p> + +<p>Le jour même de la mort du duc de Bourgogne, +Madame écrivait: «Je suis tellement ébranlée que je +peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce que +je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement +pitié de nous, car la tristesse qui règne ici ne +se peut décrire.»</p> + +<p>Saint-Simon prétend que la douleur causée à +Louis XIV par la mort de la duchesse de Bourgogne +fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa vie». +Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté +profondément sa mère, et Madame (la princesse Palatine) +s'exprime ainsi au sujet du chagrin dont il fut +accablé lors de la mort de son fils unique, le grand +dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est +en proie à une telle affliction, qu'elle attendrirait un +rocher; cependant il ne se dépite pas, il parle à tout +le monde avec une tristesse résignée et donne ses +ordres avec une grande fermeté; mais, à tout moment, +les larmes lui viennent aux yeux, et il étouffe +ses sanglots[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]</p> + +<p>Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du +duc de Bourgogne furent portés de Versailles à +Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant, le +dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq +ans et quelques mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours +le père, la mère et le fils aîné disparurent. Trois dauphins +étaient morts en moins d'un an.</p> + +<p>Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes, +s'assombrissaient encore par la fausse idée généralement +répandue que le poison était la cause de fins si +prématurées. Contre toute justice, on accusait de la +manière la plus perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur +des crimes, et l'on essayait de faire entrer dans +l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la +duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs, +amusements mêmes et toutes espèces de grâces... Si +la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour +Languir [1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires du duc de Saint-Simon.</i>]</p> + +<p>Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la +grande âme de Louis XIV ne faiblit pas. «Au milieu +des débris lugubres de son auguste maison, Louis +demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse +postérité, et en un instant elle était effacée comme +les caractères tracés sur le sable. De tous les princes +qui l'environnaient, et qui formaient comme la gloire +et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible +étincelle, sur le point même alors de s'éteindre... Il +adore celui qui dispose des sceptres et des couronnes, +et voit peut-être dans ces pertes domestiques la miséricorde +qui expie, et qui achève d'effacer du livre +des justices du Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Oraison funèbre de Louis le Grand.</i>] +</p> + +<p>La France tout entière fut plongée dans le désespoir. +«Ce temps de désolation, dit Voltaire, laissa +dans les coeurs une impression si profonde que, pendant +la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes +qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant +des larmes[2].» +</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Voltaire, <i>Siècle de Louis XIV.</i>] +</p> + +<p>M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration +exagérée pour le grand siècle, se laissa lui-même +attendrir quand il relata la mort de la <i>charmante</i> duchesse +de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre +comme assommée d'un coup. Cent cinquante ans après, +on pleure encore en lisant les pages navrantes où Saint-Simon +a dit son deuil[3].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 3: Michelet, <i>Louis XIV et le duc de Bourgogne.</i>]</p> + +<p>Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses +renseignements, qu'à la mort de la duchesse de +Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent +dans une cassette ayant appartenu à la princesse +des papiers qui arrachèrent au roi cette exclamation:</p> + +<p>«La petite coquine nous trahissait.» +</p> + +<p>D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche +de Louis XIV, Duclos tire conséquence d'une correspondance +par laquelle la fille de Victor-Amédée lui +aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous, +un de ces innombrables anas avec lesquels on +écrit trop souvent l'histoire. Les archives de Turin +n'ont conservé nulle trace de cette prétendue +correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable. +Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait +pas son pays natal; mais, depuis ses adieux à la +Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie: la +France.</p> + +<p>Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus +belles perles de son écrin ces deux soeurs intelligentes +et séduisantes qui toutes deux moururent si prématurément +et laissèrent un si touchant souvenir: la +duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, +la vaillante compagne de Philippe V. Mais +c'est en France que s'est accomplie presque toute +la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est +dans le château de Versailles que doit figurer son +portrait.</p> + +<p>Combien de fois en 1871, quand le ministère des +Affaires étrangères était, pour ainsi dire, campé au +milieu des appartements de la reine, nous évoquions +le souvenir de la charmante princesse, dans cette +chambre où elle coucha, dès son arrivée à Versailles, +et où, seize ans et demi plus tard, elle rendait le dernier +soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour toujours +à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se +trouvait seule au milieu des splendeurs de ce palais +inconnu pour elle. C'est là que l'enfant grandissait, +devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait +tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que, +dans le silence de la nuit, elle croyait voir apparaître +les brillants fantômes du monde, les images de +séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être +contre son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour +résister aux tentations d'une âme ardente, les austères +enseignements de Mme de Maintenon, qui lui +avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est +plein d'horreur et de malédiction dès ce monde. +Il n'y a de joie, de repos, de véritables délices +qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la +mort et qu'elle l'accueillit avec un noble et religieux +courage.</p> + + +<br> +<center><H2>XV</H2></center> +<br> + +<p>LES TOMBEAUX</p> + +<p>C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir +dans l'appareil de la tristesse et de la mort des endroits +qui furent des théâtres de splendeurs ou de +fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder +au bruit des fanfares, aux accords joyeux des +orchestres, on fait un douloureux retour sur les +choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la +gloire, de la richesse et du plaisir. Cette impression, +les courtisans de Louis XIV durent l'éprouver quand +«ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose», +comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. +L'incomparable galerie des Glaces n'était plus +qu'un vestibule funèbre. Les peintures triomphales +de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures +semblaient couvertes d'un voile de crêpe; on aurait +dit que les jets d'eau versaient des larmes; le soleil +du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était +ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne. +Et ce roi, «la terreur de ses voisins, l'étonnement de +l'univers, le père des rois, plus grand que tous ses +ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait +dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et +en sagesse tous ceux qui m'ont précédé dans Jérusalem, +et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y avait que +vanité et affliction d'esprit.»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Oraison funèbre de Louis le Grand</i>.]</p> + +<p>Pendant la dernière maladie de celui qui avait été +le Roi-Soleil, la cour se tenait tout le jour dans la +galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait dans l'Oeil-de-Boeuf, +excepté les valets familiers et les médecins. +Quant à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts +ans et ses infirmités, elle soignait avec un grand +dévouement l'auguste malade et demeurait quelquefois +quatorze heures de suite près de son lit. +</p> + +<p>«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus +tard aux dames de Saint-Cyr: la première en me +disant qu'il n'avait de regret que celui de me quitter, +mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de +ne plus penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda +pardon de n'avoir pas assez bien vécu avec moi; il +ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais +qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il +pleurait et me demandait s'il n'y avait personne; je +lui dis que non. Il dit:</p> + +<p>«--Quand on entendrait que je m'attendris avec +vous, personne n'en serait surpris.»</p> + +<p>«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la +troisième, il me dit: + +<p>«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»</p> + +<p>«Je lui répondis:</p> + +<p>«--Je suis un rien, ne vous occupez que de +Dieu.»</p> + +<p>«Et je le quittai.»</p> + +<p>Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom +de Grand. Il meurt mieux qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il +y a d'élevé, de majestueux, de grandiose dans cette +âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort +est celle d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme +les premiers chrétiens, il fait une sorte de confession +publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes qui +avaient les entrées:</p> + +<p>«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais +exemple que je vous ai donné. J'ai bien à vous remercier +de la manière dont vous m'avez servi et de l'attachement +et de la fidélité que vous m'avez toujours +marqués.... Je sens que je m'attendris et que je vous +attendris aussi; je vous en demande pardon. Adieu, +messieurs, je compte que vous vous souviendrez +quelquefois de moi.»</p> + +<p>Le même jour, il donne sa bénédiction au petit +dauphin et lui adresse ces belles paroles:</p> + +<p>«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi +du monde. N'oubliez jamais les obligations que vous +avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les guerres, tâchez +de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de +soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce +que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire par les +nécessités de l'État. Suivez toujours les bons conseils, +et songez bien que c'est à Dieu à qui vous +devez tout ce que vous êtes. Je vous donne le Père +Le Tellier pour confesseur; suivez ses avis et ressouvenez-vous +toujours des obligations que vous devez +à Mme de Ventadour [1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé <i>Curiosités historiques</i>, a prouvé que tels étaient les termes exacts dont +Louis XIV s'était servi dans son allocution à Louis XV.]</p> + +<p>Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous +moments le moribond joindre les mains; il dit ses +prières habituelles et, au <i>Confiteor</i>, il se frappe la +poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir +de sa cheminée deux domestiques qui versent des +larmes.</p> + +<p>«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que +vous m'avez cru immortel?»</p> + +<p>On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie. +Il répond, en prenant le verre:</p> + +<p>«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à +Dieu.»</p> + +<p>Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. +«Eh! non, réplique-t-il, c'est ce qui me fâche, je +voudrais souffrir davantage pour l'expiation de mes +péchés.»</p> + +<p>Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres, +d'appeler le dauphin «le jeune roi». Et comme il se +rend compte d'un mouvement dans ce qui est autour +de lui.</p> + +<p>«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait +aucune peine.»</p> + +<p>C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque +environné de tant de gloire, et qui voyait autour de +lui tant d'objets capables de réveiller ou ses désirs ou +sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur +la vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La +vanité n'a jamais eu que le masque de la grandeur, +c'est la grâce qui en est la vérité.»</p> + +<p>Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance, +et l'on croit qu'il n'a plus que quelques +heures à vivre.</p> + +<p>«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur +à Mme de Maintenon. Vous pouvez vous en aller.»</p> + +<p>Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre +plus longtemps et à se retirer à Saint-Cyr, où elle +doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie des gardes +du roi pour se poster de distance en distance sur la +route, et lui prête son carrosse. +</p> + +<p>«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion +populaire, et le chemin ne sera peut-être pas sûr.» +Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge et la +douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils. +La postérité lui reprochera toujours une défaillance +indigne de cette femme de tête et de coeur. +Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand +Roi et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout +les courtisans qui lui dictent la résolution de +l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont abandonnés, +«les dieux de chair et de sang, les dieux de terre +et de poussière,» quand ils vont descendre dans la +tombe! Quelques valets sont seuls à les pleurer. La +foule est indifférente ou se réjouit. Les courtisans se +tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! quel +contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un +homme est toujours un sujet de réflexions philosophiques. +Qu'est-ce donc quand celui qui meurt s'appelle +Louis XIV!</p> + +<p>Le 30 août, le mourant reprend connaissance et +redemande Mme de Maintenon. L'on va la chercher à +Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui dit +encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle +descend l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus +remonter, et va s'enfermer à Saint-Cyr pour toujours.</p> + +<p>Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à +Louis XIV les prières des agonisants. Il les récite lui-même +d'une voix plus forte que celle de tous les +assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de +mort que sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît +le cardinal de Rohan et lui dit:</p> + +<p>«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»</p> + +<p>Il répète plusieurs fois: <i>Nunc et in hora mortis</i>.</p> + +<p>Puis il dit:</p> + +<p>«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me +secourir.»</p> + +<p>Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence. +Elle dure toute la nuit, et le lendemain +dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart +du matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans +moins trois jours, et roi depuis soixante-douze ans, +rend à Dieu sa grande âme.</p> + +<p>On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable +sans un sentiment de regret. Après avoir vécu pendant +quelque temps de la vie d'un personnage célèbre, +on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. +Ne croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à +l'agonie de Louis XIV, et ne sent-on pas les larmes +venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux serviteurs +fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et +le plus grand des rois.?</p> + +<p>Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV +fut connue à Saint-Cyr, Mlle d'Aumale entra dans la +chambre de Mme de Maintenon:</p> + +<p>«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en +prière, au choeur.» +</p> + +<p>Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au +ciel en pleurant, et se rendit à l'église, où elle assista +à l'office des morts. Puis elle congédia ses domestiques +et se défit de sa voiture, «ne pouvant se +résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant +qu'un si grand nombre de demoiselles étaient dans le +besoin.» Elle vécut dans son modeste appartement, +au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux +règlements de la maison, autant que le permettait +son âge, et ne sortait que pour aller dans le village, +visiter les malades et les pauvres. Quand Pierre le +Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre +octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit +de cette femme dont il avait tant de fois entendu prononcer +le nom. Il lui fit demander par un interprète +si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut +savoir quel était son mal:</p> + +<p>«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.</p> + +<p>Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril +1719. Elle demeura deux jours exposée sur son lit, +«avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit qu'elle +priait Dieu[1].»</p> + +<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires des Dames de Saint-Cyr</i>.]</p> + +<p>On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble +plaque de marbre indiqua l'emplacement où son corps +reposait. C'est là que les novices allaient prier avant +de se vouer pour toujours au Seigneur.</p> + +<p>Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont +nous avons essayé d'évoquer les ombres gracieuses, +descendons dans les cryptes où elles sont ensevelies. +Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle +des Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine +Marie-Thérèse, les deux duchesses d'Orléans, la dauphine +de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à Saint-Denis. +C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut +écouter la grande parole chrétienne: <i>Memento, homo, +quia pulvis es et in pulverem reverteris</i>.</p> + +<p>Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne +jouirent pas de leur sépulcre. Telle devait être la destinée +de Louis XIV. Ce potentat, qui avait donné des +lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau. +Les profanateurs de cercueils descendirent dans le +souterrain des «princes anéantis», et malgré son +arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit Chateaubriand, +la grande ombre de Louis XIV ne put pas +défendre la majesté de sépulcres que tout le monde +aurait crus inviolables.</p> + +<p>Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la +Convention, au nom du Comité de salut public, un +long rapport dans lequel il demandait que, pour fêter +l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît +les mausolées de Saint-Denis.</p> + +<p>«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes +avaient appris à flatter les rois; l'orgueil et le faste +royal ne pouvaient s'adoucir sur ce théâtre de la mort, +et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la +France et à l'humanité semblent encore, même dans +la tombe, s'enorgueillir d'une grandeur évanouie. La +main puissante de la République doit effacer +impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des +rois l'effrayant souvenir.»</p> + +<p>La Convention rendit par acclamation un décret +conforme à ce rapport. Considérant que «la patrie +était en danger et manquait de canons pour la +défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées +des ci-devant rois seraient détruits le 10 août +suivant.» Elle nomma des commissaires chargés de +se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à +l'exhumation des ci-devant rois et reines, princes et +princesses», et ordonna de briser les cercueils, de +fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.</p> + +<p>Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois, +reines, princes et princesses furent arrachés à leurs +sépulcres. On portait le plomb, à mesure qu'on le +découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une +fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.</p> + +<p>Le vandalisme des révolutionnaires et des +athées se délectait de ce spectacle. Assurément, +«Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit +Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la +France. Ne cherchons pas sur la terre les causes de +pareils événements: elles sont plus haut.»</p> + +<p>Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de +Maintenon. En janvier 1794, pendant qu'on travaillait +à transformer l'église de Saint-Cyr en salles +d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur +dévasté une plaque de marbre noir enfouie dans les +décombres. C'était la tombe de Mme de Maintenon. +Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent +le corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des +hurlements sinistres, et le jetèrent, dépouillé et mutilé, +dans un trou du cimetière. Ce jour-là, l'épouse +non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!</p> + +<p>Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la +bonne Marie-Thérèse, l'habile Maintenon, la mélancolique +dauphine de Bavière, l'orgueilleuse princesse +Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent +expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle +rage iconoclaste et sacrilège, le coeur se serre dans +l'angoisse d'une inexprimable tristesse. A un sentiment +de sainte colère contre d'odieuses profanations +et contre de sauvages fureurs se mêlent des réflexions +profondes sur le néant des choses humaines. Les +ombres de ces femmes jadis si adulées nous apparaissent +tour à tour, et, en passant devant nous, +chacune d'elles semble nous dire, comme Fénelon: +«Que ne fait-on point pour trouver un faux bonheur? +Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point +pour un fantôme de gloire mondaine? Quelles peines +pour de misérables plaisirs dont il ne reste que le +remords!» Du fond de la poussière des tombeaux +profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une +pure, une incorruptible lumière qui remet toutes les +choses d'ici-bas dans le jour véritable, et l'on se +rappelle la parole de Massillon devant le cercueil de +Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»</p> +<br> +<p>FIN</p> +<br><br> + +<center><h2>TABLE</h2></center> +<br> +<pre> +INTRODUCTION + +I.--Le château de Versailles + +II.--Louis XIV et sa cour en 1682 + +III.--La reine Marie-Thérèse + +IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon + +V.--La dauphine de Bavière + +VI.--Le mariage de Mme de Maintenon + +VII.--L'appartement de Mme de Maintenon + +VIII.--La marquise de Caylus + +IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr + +X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine) + +XI.--Mme de Maintenon, femme politique + +XII.--Les lettres de Mme de Maintenon + +XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan + +XIV.--Le duchesse de Bourgogne + +XV.--Les tombeaux</pre> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV *** + +***** This file should be named 10689-h.htm or 10689-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/8/10689/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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