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Le roman historique est +maintenant démodé. On se lasse de voir défigurer les personnages célèbres, +et l'on partage l'avis de Boileau: + +Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. + +Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la réalité? Un +romancier, si ingénieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus +variées et des scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire? +L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par exemple, des types aussi +curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans +doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de recommencer +la biographie de la reine Marie-Thérèse, de Mme de Montespan, de la mère +du Régent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des +soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska, +de Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe. +Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de leur carrière, tenter de +tracer l'esquisse des héroïnes qui peuvent être appelées: _les femmes de +Versailles_. + +Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les matériaux qui +manquent, ils sont plutôt trop abondants. Ce ne sont pas seulement les +anciens mémoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse +Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV; du duc de Luynes, +de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du président Hénault, de +l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le +règne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte +de Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de Louis XVI, qui nous +serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri +Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la +science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallée, +des Walckenaër, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des +Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de +la comtesse d'Armaillé, de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon, de +Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques distingués. + +Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent à fond l'inventaire +de tous ces trésors. A de tels érudits je n'ai la pensée de rien +apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels +maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me blâmeront-ils pas d'avoir +étudié, pour eux, tant d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont +achevé leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer à leur +intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de +vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la vérité, même +lorsque je ne la dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes, +de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie, de religion, +qui sortent du plus grandiose des palais. + +Puissent les femmes de Versailles être pour moi autant d'Arianes dans ce +merveilleux labyrinthe! + +Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de +Louis XV, c'est la conservation du palais où se passa leur existence. + + +II + + +Une ville a rarement présenté un spectacle aussi frappant que celui +qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armée contre la +Commune. Entre le grand siècle et notre époque, entre la majesté de +l'ancienne France et les déchirements de la France nouvelle, entre les +horreurs lugubres dont Paris était le théâtre et les radieux souvenirs de +la ville du Roi-Soleil, le contraste était aussi douloureux que +saisissant. Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement et le +glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombrée de canons; +ces drapeaux rouges, tristes trophées de la guerre civile, qui étaient +portés à l'Assemblée, à la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce +magnifique palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui adjurait +nos soldats de sauver un si bel héritage de splendeurs historiques et de +grandeurs nationales, tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde. + +A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec une inquiétude, hélas! +trop justifiée, ce qu'allaient devenir les otages, où l'on savait que +Paris était la proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de la +Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un +monceau de cendres, le Panthéon de toutes nos gloires semblait nous +adresser des reproches et faire naître dans nos coeurs des remords. La +France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoléon, +protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune +avaient la prétention de faire naître sur les débris de notre honneur. +On se croyait le jouet d'un mauvais rêve. Il y avait quelque chose +d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de +ce château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie absolue. + +Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma +mémoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le +désir de revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie par le +personnel du ministère de la Justice et par les commissions de +l'Assemblée; mais on avait respecté la chambre du Grand Roi, et aucun +fonctionnaire n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire de la +royauté. Dans notre siècle de démagogie, je ne contemplais pas sans +respect cette chambre où le souverain par excellence mourut en roi et en +chrétien. Que de réflexions me fit faire l'incomparable galerie des +Glaces! A quelques jours de distance, elle avait été une salle de +triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est là que notre vainqueur, +entouré de tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel empire +germanique. C'est là que les blessés prussiens de Buzenval avaient été +portés. C'est là que les députés de l'Assemblée avaient couché quelques +jours en arrivant à Versailles. + +Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante, cet asile des +splendeurs monarchiques, ce lieu d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a +ranimé les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, où +l'imagination évoque tant de brillants fantômes, où l'aristocratie +française ressuscite avec son élégance et sa fierté, son luxe et son +courage; cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands hommes, +tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles circonstances douloureuses +m'était-il donné de la revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce +paysage grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne fût lui-même, car +le jardin créé par lui était tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur +cette nature vaincue, sur ces eaux amenées à force d'art qui ne +jaillissent qu'en dessin régulier, sur cette architecture végétale qui +prolonge et complète l'architecture de pierre et de marbre, sur ces +arbustes qui croissent avec docilité sous la règle et l'équerre. Je +comparais l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des époques +révolutionnaires, et au moment où l'astre que Louis XIV avait pris pour +devise se couchait à l'horizon, comme le symbole de la royauté évanouie, +je me disais: + +«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi superbe. O France, +en sera-t-il de même de ta gloire?» + +Je me préoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle +visible, du potentat en l'honneur duquel tout était à bout de marbre, de +bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet, +«n'a pas même joui de son sépulcre.» Dieu, me disais-je, lui a-t-il +pardonné cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de +Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait avec des larmes +d'attendrissement les hymnes composés à sa louange par Quinault, quelle +idée se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme +s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions, ou bien le monde, +grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop misérable pour +appeler l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de l'éternité? Que +pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royauté absolue +qui devait, avant que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le +tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos misères, de nos +humiliations? Lui, qui avait conservé un souvenir si amer des troubles de +la Fronde, comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle? Son âme +de roi et de Français a-t-elle tressailli quand, dans cette salle décorée +de peintures triomphales, le nouveau maître de Strasbourg et de Metz a +restauré cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siècles à +détruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui +ornent le plafond! La Victoire étend ses ailes rapides, la Renommée +embouche sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis +XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se +relève épouvanté de la vitesse avec laquelle il voit le monarque +traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les +villes prises sont représentées sous les traits de ces captives en pleurs. +L'Espagne, c'est le lion blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité +dans la poussière. + +Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes et fastueuses +peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: «Que nous reste-t-il +de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans +l'univers? On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle qu'a duré +leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des +morts?» + +L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier de marbre, cet +escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Condé, qui, affaibli +par l'âge et les blessures, ne montait que lentement: + +«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas +monter très vite quand on est chargé, comme vous, de tant de lauriers.» + +Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir +m'avait si vivement impressionné pendant toute la durée du jour. La nuit +était sereine. Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement avec +les fureurs et les agitations des hommes. Son silence était interrompu par +le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est +en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde +sur cette place, où il avait si souvent passé la revue de ses troupes. A +la lueur des étoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui +fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la +personnification glorieuse du droit qu'on a qualifié de divin. + +Républicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passé. +L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idées +hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout +contre les puissances coalisées, et quand on prononçait en Europe ce mot +unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette +statue est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à dominer et à +régner, du potentat qui triomphait de la rébellion avec un regard mieux +que Richelieu avec la hache. + +Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire chercher en vain à +dégrader ce bronze impérissable. La boue qu'ils voudraient jeter au +monument n'atteindra pas même le piédestal. Dans cette nuit où les canons +de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien, la statue me semblait +plus imposante que jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du +Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus impérieux +que dans les époques moins troublées. Son bâton de commandement à la main, +le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de Paris, semblait dire à +la ville insurgée, comme le convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.» + + +III + + +La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours +de la Commune est loin de s'être affaiblie depuis ce moment. Des +circonstances bien imprévues ont fait occuper les appartements de la reine +par la direction politique du ministère des Affaires étrangères. Ma +modeste table de travail a été, une année, placée au bout de la salle du +Grand-Couvert, en face du tableau qui représente le _doge Imperiali_ +s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de réfléchir sur les +péripéties étranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les +employés du ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire, campés +au milieu de ces salles légendaires. + +Les cinq pièces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une +importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs. +Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la +reine. C'est là que, le 6 octobre 1789, à 6 heures du matin, les gardes du +corps, victimes de la fureur populaire, défendirent avec tant de courage, +contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement de +Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est là +que les reines dînaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins +d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple était +admis à les contempler. Non seulement comme reine, mais déjà comme +dauphine, Marie-Antoinette se soumit à cette bizarre coutume. «Le dauphin +dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Mémoires, et chaque ménage +de la famille royale avait tous les jours son dîner public. Les huissiers +laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le +bonheur des provinciaux. A l'heure des dîners, on ne rencontrait dans les +escaliers que de braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger sa +soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient +ensuite, à perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert.» + +Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la +souveraine se tenait dans cette pièce, où l'on faisait les présentations. +Son siège était placé au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un +dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des +fenêtres. C'est là que brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis +XIV, avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements de Mme de +Maintenon. C'est là que le président Hénault et le duc de Luynes venaient +sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui +chacun se plaisait à reconnaître les vertus d'une bourgeoise, les manières +d'une grande dame, la dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette, +la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de déesse, à l'aspect +doux et fier digne de la fille des Césars, recevait, avec cet air royal de +protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les +étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme un +éblouissement. + +La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque le plus de souvenirs. +C'est la chambre à coucher de la reine, la chambre où sont mortes deux +souveraines: Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine +de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la chambre où sont nés dix-neuf +princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi +d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un +siècle, a vu les grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne +monarchie. + +Cette chambre a été occupée par six femmes: d'abord par la vertueuse +Marie-Thérèse, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier +soupir, le 30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme du Grand +Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y mourut le 20 avril 1690, à l'âge de +vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y +établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde +trois princes, dont le dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis +XV, et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six ans;--puis par +cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui était fiancée avec le +jeune roi de France, et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722 +jusqu'au mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté fut rompu; +--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre +le 1er décembre 1725, y donna naissance à ses dix enfants, y habita +pendant un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entourée +de la vénération universelle;--enfin par la plus poétique des femmes, par +celle qui résume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et +les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le +respect, par Marie-Antoinette. C'est là que vinrent au monde ses quatre +enfants et qu'elle faillit mourir à la naissance de sa première fille, la +future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre étiquette autorisait +le peuple à s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La +galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine, +étaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable, +perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint à +elle, Louis XVI lui présenta la princesse qui venait de naître: + +«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez +pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'État; +vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur +et vous adoucirez mes peines.» + +Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine +martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, né le +27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus +tard s'appeler Louis XVII. + +Dans cette chambre mémorable à tant de titres, commença l'agonie de la +royauté française. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789, +quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans +le panneau où est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une +petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par là que la +malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher un refuge auprès de +Louis XVI, pendant que les émeutiers assassinaient les gardes du corps. +Quelques instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais +revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine. +Le théâtre subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut faire +sortir de la poussière du temps les acteurs, les actrices surtout. + +L'année que j'ai passée dans ces salles encore si pleines de leur souvenir +m'a donné la première idée du travail que je publie aujourd'hui. Que de +fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes, les femmes +illustres qui ont aimé, qui ont souffert, qui ont pleuré dans ce séjour! +Je voudrais me rendre un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué, +mentionner avec précision les appartements qu'elles ont habités, montrer +en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une +expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mécanique_ de la +vie de la cour. + +Je veux essayer l'histoire du château de Versailles lui-même par les +femmes qui l'ont habité depuis 1682, époque où Louis XIV y fixa sa +résidence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et +Marie-Antoinette le quittèrent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie +absolue devait être également son tombeau. + +Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de +La Vallière et de Fontanges, ne doivent être considérées comme des _femmes +de Versailles_. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de tout leur éclat, +Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le +siège du gouvernement. + +Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682, année où Louis XIV, +quittant Saint-Germain, son séjour habituel, s'établit définitivement dans +sa résidence de prédilection. + +Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien de curieuses figures +apparaîtront sur cette scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs +destinées! que de singularités et de contrastes dans leurs caractères! +C'est la bonne reine Marie-Thérèse, douce, vertueuse, résignée, se faisant +aimer et respecter de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse +sultane, la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré, l'altière, +l'omnipotente marquise de Montespan. + +C'est la femme dont le caractère est une énigme et la vie un roman, qui a +connu tour à tour toutes les extrémités de la mauvaise et de la bonne +fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de +justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite de réformer la vie d'un +homme dont les passions avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la +princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du roi, la mère du futur +Régent, Allemande enragée, invectivant sa nouvelle patrie, représentant, à +côté de l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les colères d'un +Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus +caustique, plus passionnée que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au +style brusque, impétueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la +barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de +l'allemand en français, s'il tient de Rabelais ou de Luther. + +C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirène, l'enchanteresse du +vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de +l'agonie d'une cour naguère si éblouissante. + +Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le +modèle du devoir, qui joue auprès de Louis XV le même rôle respecté, mais +effacé que Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante, la +femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituée à +tous les enchantements, à toutes les féeries du luxe et de l'élégance, +mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt que pour +la cour. + +Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété filiale et de vertu +chrétienne: Madame Infante, si tendre pour son père; Madame Henriette, sa +soeur jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne s'être pas +mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde et Madame Victoire, +inséparables dans l'adversité comme dans les beaux jours; Madame Sophie, +douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmélite, qui, +dans le délire de l'agonie, s'écriait: «Au paradis, vite, vite! Au +paradis, au grand galop!» + +C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée par l'ironie du sort à +ébranler les bases du trône de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV. +Puis après le scandale, sous le règne qui est l'heure de l'expiation, +c'est Madame Élisabeth, nature angélique et essentiellement française, +montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du +courage, mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et +touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul +est plus pathétique que tous les commentaires. + +Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi +que de leçons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaître la +cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins +cachés mais réels;» la cour, «qui ne rend pas content et qui empêche qu'on +ne le soit ailleurs[1]!» + +[Note 1: La Bruyère, _De la Cour._] + +Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: «La condition la +plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent +toute la félicité. Le trône est le siège des chagrins, comme la dernière +place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du +pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop +aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque +chose à notre bonheur[1].» + +[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._] + +Un portrait de Mignard représente la duchesse de La Vallière avec ses +enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et +tient à la main un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle de +savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, «Ainsi passe la gloire du +monde.» Ne pourrait-ce pas être la devise de toutes les héroïnes de +Versailles? + +Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné, riche aussi, honorée, +adulée, heureuse en apparence: «Je trouve la mort si terrible, que je hais +plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée. +Vous me direz que je veux donc vivre éternellement? Point du tout; mais si +on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir entre les +bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné +le ciel bien sûrement et bien aisément[2].» + +[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.] + +La princesse Palatine, Madame, femme du frère de Louis XIV, écrivait à +propos de la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois tous les +jours tant de vilaines choses, que tout cela me dégoûte de la vie. Vous +aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse +que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à elle et à sa mère, le +service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je +ne lui en saurais certes pas mauvais gré. [1]» + +[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.] + +Mème avant l'heure des grandes humiliations où il faudra descendre +l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de +Montespan cachait dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2]. + +[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.] + +La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de +Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort: «Que ne puis-je vous donner +mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les +grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas +que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à +imaginer? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé des +années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous +proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux.» + +C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son frère, le comte d'Aubigné: + +«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.» + +C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si surprenante, +écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: «On rachète bien les +plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie, +que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma +fortune, je n'ai pas été un moment sans peine, et qu'elles ont toujours +augmenté[1].» + +[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril 1717.] + +Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux +réflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au +milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à l'oreille +de cruelles paroles. Semblables à des actrices qui ont devant elles un +public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les +applaudissements ne se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur +que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent à jouer leur triste +rôle. + +Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir toutes pour +s'écrier avec saint Augustin: «O mon Dieu! vous l'avez ordonné, et la +chose ne manque jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le désordre +soit à elle-même son supplice. Si l'on y goûte certains moments de +félicité, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est +pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient bientôt, et avec +elle reviennent les troubles amers, les pensées noires et les cruelles +inquiétudes[1].» + +[Note 1: Massillon, _Panégyrique de sainte Madeleine_.] + +La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du matin au soir «comme +l'herbe des champs», résume dans sa courte carrière toutes les misères et +toutes 1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur, Mme de +Pompadour est plongée dans la mélancolie. Sa femme de chambre, Mme du +Hausset, confidente de ses perpétuels soucis, lui dit avec une +commisération sincère: + +«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie.» + +Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée par de vraies +souffrances, prononce cette parole si amère: + +«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me reconnaître avant de +mourir. Je le crois, car je ne périrai que de chagrin.» + +A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliée de tous. La +reine elle-même en fait la remarque, lorsqu'elle écrit au président +Hénault: «Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle +n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est bien la peine de l'aimer.» + +Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont pas seulement +intéressantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de +l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces +femmes résument, en effet, toute une société, personnifient toute une +époque. Mme de Montespan, la beauté superbe, la grande dame fière de sa +naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme +qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, à +ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenêtres, +parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que +les anciens auraient représentée en Cybèle portant Versailles sur son +front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altière et +triomphante de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France qui +ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens +le souverain radieux dont elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite +sera châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les humiliations +succéderont aux triomphes. + +Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur, l'astre-roi qui décline +a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et +son style tempérés, son respect pour les convenances et pour la règle, sa +piété mêlée d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la +nouvelle cour. + +Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le scandale. La duchesse de +Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas +l'image de cette époque? + +Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de +dignité, dont la duchesse de Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme +Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, même +alors, il y a encore çà et là des moeurs patriarcales, des sentiments +vraiment chrétiens, des caractères qui honorent la nature humaine. La +reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles +conservent à la cour les dernières traditions des convenances. Enfin vient +Marie-Antoinette, la femme qui représente, dans la plus saisissante et la +plus tragique de toutes les destinées, non seulement la majesté et les +douleurs de la monarchie, mais toutes les grâces et toutes les angoisses, +toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe. + +Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on +y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes +vertueuses qui s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables +qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende +honorable devant la postérité. + +[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa en 1710 +le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve dès 1714; elle +mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.] + +Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène du monde, +s'évanouissent comme des ombres; semblables à l'herbe des champs, elles +passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple, +devient une sorte de morale en action. + +Le présent volume est consacré aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la +jeunesse, à laquelle nous dédions cette édition spéciale, y trouve quelque +intérêt, il sera suivi de plusieurs autres. + + + + +LA COUR +DE +LOUIS XIV + + + + +I + + +LE CHÂTEAU DE VERSAILLES + + +Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles ont joué, il faut +dire quelques mots du théâtre sur lequel leurs destinées se sont +accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit +triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages, sans vue, sans +eau, sans forêt, fut façonné, pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et +devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces +grands fleuves qui, à leur source, sont à peine un petit ruisseau, +l'existence du palais destiné à tant de splendeur commença dans les +proportions les plus modestes. + +C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles un rendez-vous de +chasse sur une éminence où il y avait auparavant un moulin à vent. En +1627, dans une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre +reprochait au roi de ne pas achever les bâtiments de la couronne, et il +disait à ce propos: + +«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à bâtir; les finances de +la chambre ne seront point épuisées par ses somptueux édifices, si ce +n'est qu'on veuille lui reprocher le chétif château de Versailles, de la +construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre +vanité[1].» + +[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage +publié par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.] + +En 1651, huit ans après la mort de son père, Louis XIV, alors dans sa +treizième année, vint pour la première fois à Versailles. Il s'attacha dès +lors à ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit pour y donner +des fêtes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit célébrer les +_Plaisirs de l'île enchantée,_ divertissements empruntés au poème de +l'Arioste, à l'exécution desquels concoururent Benserade et le président +de Périgny pour les récits en vers, Molière et sa troupe pour la comédie, +Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour +les décors, les illuminations et les feux d'artifice. + +Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une course de bagues en +présence des deux reines[1], dans un cirque de verdure élevé à l'entrée de +ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert. + +[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.] + +Le jeune Louis XIV, vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne +resplendissaient, représentait le paladin Roger dans l'île d'Alcine. Après +le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le +féliciter, sur des chars que traînaient les nymphes, les satyres, les +dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent +les convives, abrités, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses. +Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre élevé au milieu de la +même allée, la _Princesse d'Élide_, pièce dans laquelle Molière jouait les +rôles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec +feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de têtes dans +les fossés du château; le 11, représentation des _Fâcheux_, de Molière; le +12, loterie où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie, +des pierres précieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage +forcé_; le 14, départ du roi et de la cour pour Fontainebleau. + +Versailles n'était pas encore la résidence royale; mais Louis XIV venait +de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines, +surtout quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les imaginations par +l'éclat de ces fêtes pompeuses qui ressemblaient à des apothéoses. + +Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une grande chasse, où la +reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon, +chassèrent en costume d'amazones; et, au mois de février 1667, un +carrousel qui recula les bornes de la magnificence. + +La _Gazette_ a soin de nous décrire le cortège des dames de la cour, +«toutes admirablement équipées et sur des chevaux choisis, conduites par +Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc houssé de +brocart, semé de perles et de pierreries.» Après l'escadron féminin +apparaissait le Roi-Soleil, «ne se faisant pas moins connaître à cette +haute mine qui lui est particulière qu'à son riche vêtement à la +hongroise, couvert d'or et de pierres précieuses, avec un casque ondoyé de +plumes, et à la fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de porter +un si grand monarque que de la magnificence de son caparaçon et de sa +housse pareillement couverte de pierreries[1].» Venaient ensuite: +Monsieur, frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habillé +en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles. + +[Note 1: _Gazette_ de 1667.] + +Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans la journée, +représentation des _Fêtes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault, +musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joué par Molière et par sa +troupe; le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations. Le +pourtour du parterre de Latone, la grande allée, la terrasse et la façade +du palais étaient décorés de statues, de vases, de candélabres éclairés +d'une manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme enflammés à +l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice se croisaient au-dessus du +château, et, lorsque toutes ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en +terminant le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux des +avantages d'une belle nuit,» commençait à poindre. + +Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait les _Femmes savantes_ +de Molière, qui furent, dit la _Gazette_, «admirées d'un chacun.» Du 8 +février au 19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles; le +11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Molière, mort l'année +précédente; au mois d'août, il y avait une série de grandes fêtes. +Félibien fait une description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où +l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du noir le plus sombre, +un ruissellement inouï de lumières. Tous les parterres étincelaient. La +grande terrasse qui est devant le château était bordée d'un double rang de +feux espacés à deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degrés du fer +à cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins +resplendissaient de mille flammes. De l'Italie était venu cet art +pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait +ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal étaient +ornées de statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles on +avait disposé un nombre infini de lumières qui les faisaient paraître +transparentes. Le roi, la reine et toute la cour étaient sur des gondoles +richement ornées. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et +l'écho répétait les sons d'une harmonie magique. + +A partir de l'année suivante, de grands travaux, commencés par Levau et +Dorbay, continués par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris à +Versailles, où Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels +motifs le déterminaient à renoncer à ce château de Saint-Germain où il +était né, à ce château si admirablement situé, d'où l'on découvre un si +beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque à +Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et +salubre, et, du haut de la terrasse adossée à la forêt, on contemple un +des panoramas les plus variés et les plus majestueux du globe. + +Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir le vieux château, +--celui qui existe encore,--et le château neuf,--celui qui était situé en +face de la Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié des sommes +dépensées pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles +aurait-on admirés! Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de +Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce +château si élégant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des +arabesques en relief incrustées sur le flanc de la colline, et dont les +cinq terrasses successives, ornées de bosquets, de bassins, de parterres +de fleurs, descendaient jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle +résidence, à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entouré +d'étangs fangeux, sur un terrain où, au lieu d'être favorisé par la +nature, il fallait la tyranniser, la dompter à force d'art et d'argent? + +Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis, +dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain +antipathique à Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon: +_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il +l'ivresse de vie et de toute-puissance qui débordait en lui? + +Cette pensée pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons +plutôt à croire que ce qui éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était +le souvenir du temps où, chassé de Paris par les troubles de la Fronde, il +fut transporté nuitamment dans le vieux château. Sans doute il n'aimait +pas voir, de sa fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance. + +S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement, même dans la +pensée, les derniers vestiges des actes de rébellion contre l'autorité +royale, choisir une résidence qui n'était rien pour en faire le plus +radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le +triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonté, tout créer +soi-même: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature +à plier sous le joug et à s'avouer vaincue, comme la révolution: tel fut +le rêve de Louis XIV, et ce rêve il le réalisa. + +De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une +étonnante activité. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier +dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, à l'endroit où +une terrasse occupait le milieu de la façade, du côté des jardins. On +ajouta au château l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à +droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première cour avant le +château, et qu'on désigne sous le nom d'ailes des Ministres. On éleva la +grande et la petite écurie. + +Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du +salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril +1682, l'archevêque de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle +chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa définitivement à +Versailles[1]. + +[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles, +on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans +l'antichambre du roi (salle N° 121 de la _Notice du Musée_, par M. +Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145, représente Versailles tel qu'il +était avant les travaux ordonnés par Louis XIV.] + +Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2] +était alors divisé en deux pièces: la chambre des Bassans, ainsi nommée +parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là +qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et +l'ancienne chambre de Louis XIII, où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A +côté de cette chambre était le grand cabinet, où se faisaient les +cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait audience au nonce et +aux ambassadeurs, où il recevait le serment des grands officiers de sa +maison[3]. La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la +plus rapprochée de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil, +--c'est là que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes +décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des +Perruques. + +[Note 2: Salle N° 123 de la _Notice du Musée_.] + +[Note 3: Salle N° 124 de la _Notice_. Cette pièce devint la chambre à +coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.] + +[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la _Notice_).] + +La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier étage, +l'autre au rez-de-chaussée, dans la portion méridionale de l'ancien +château de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des +Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la +Paix, à la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A +l'autre extrémité de la galerie commençaient, avec le salon de la +Guerre, les salles désignées sous le nom de grands appartements du roi, +pièces d'apparat et de réception, portant des noms mythologiques: salle +d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus. + +Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logèrent dans l'aile du +nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de +l'emplacement où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de Condé +et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de +grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les +enfants de France et la famille d'Orléans habitèrent en face des jardins. +Enfin, les secrétaires d'État, ministres de la maison du roi, des affaires +étrangères, de la guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux corps +de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui les statues d'hommes +célèbres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisées à l'infini +dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus. + +Versailles était achevé. A part très peu de modifications, il offrait +l'aspect qu'il présente aujourd'hui. Du côté de la ville, le monument, +quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste +qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le château +primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui étonne. De +l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, régulier, +empreint d'une harmonie parfaite. Cette façade ou, pour mieux dire, ces +trois façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le +jardin; ce corps de bâtiment où habite le maître, et qui fait saillie au +milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme +pour garder une respectueuse distance; ces bosquets façonnés en murailles +de verdure, ces bassins encadrés dans des marbres précieux, dépendant du +palais, dont ils sont le complément, tout cela frappe l'esprit et les yeux +d'un véritable saisissement. + +Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiée avec +la grandeur d'un homme. + +L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours +dans les monuments quelque chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire, +et ils empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache. C'est, pour +une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idée du Roi. La +mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une +allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est lui partout, +lui toujours. Les héros, les divinités de la fable, ne font que lui prêter +leurs attributs ou se mêler à ses courtisans. + +En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se +croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole +favori, préside à ce monde enchanté, comme le dieu de la lumière, +l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier devant celui +du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour célébrer +par un hosanna perpétuel la gloire du souverain. + + + + +II + + +LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682 + + +Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence à Versailles, en +1682, les principales femmes de la cour qui s'y installèrent avec lui +étaient: la reine, âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638, +mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, née en 1660, mariée en +1680, ayant une mauvaise santé, un caractère doux et mélancolique;--la +duchesse d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame, tantôt sous +celui de princesse Palatine, née en 1652, mariée en 1671 à Monsieur, frère +du roi, Allemande ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la +princesse de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au prince Armand de Conti, +neveu du grand Condé, jeune femme d'une grâce et d'une beauté +exceptionnelles;--Mlle de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677, +qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une le duc de Bourbon, +l'autre le duc de Chartres (le futur Régent);--Mme de Montespan, leur +mère, alors âgée de quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance, +mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de dame du palais de la +reine;--enfin Mme de Maintenon, déjà très influente sous des dehors +modestes, belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi bons termes +avec la reine qu'avec le roi, et récompensée, depuis 1680, des soins +qu'elle avait donnés, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan, +par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait à aucun service +assujettissant et la fixait à la cour dans une position honorable: la +place de seconde dame d'atours de la dauphine. + +On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles qu'en étudiant +d'abord le souverain qui fut l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte +empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entière. +Jamais monarque n'exerça un pareil prestige personnel, et tout ce qui +brillait autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante +lumière. + +La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à être examinée de près. +Défauts et qualités, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie +absolue, de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas seulement +majestueux, il était aussi agréable. Les membres de sa famille, ses +ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient. + +Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon, +commencer par s'accoutumer à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait +s'exposer à demeurer court, était pourtant plein de bienveillance et +d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si +fort mesurée, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais +il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].» + +[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.] + +La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si caustique, rendait +hommage à ses qualités d'homme privé autant qu'à ses qualités de +souverain. «Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il +était l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde. Il plaisantait +d'une manière comique et avec agrément... Quoiqu'il aimât la flatterie, il +s'en moquait souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter +les gens, même en leur refusant leurs demandes; il avait les manières les +plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le +coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours +bon et généreux.» + +Ce souverain, qui a donné des marques d'un égoïsme cruel, avait cependant +parfois d'exquises délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en +matière de sentiment, le constate aussi dans ses Mémoires: «Le roi, qui a +l'âme bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes.» +Avec son incontestable beauté de taille et de visage, sa douceur +majestueuse, le son de sa voix pénétrante; avec cette courtoisie +chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang, +cette suprême élégance de manières et de langage, il aurait eu même, comme +simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, «comme le +roi des abeilles[1].» + +[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.] + +C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance et conviction son rôle +de roi; c'était aussi un poète, qui aurait dit volontiers avec Alfred de +Musset: + +Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé. + +Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses +sujets, se déroulait comme une série non interrompue d'actes grandioses et +merveilleux; souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se complaisait +dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'héroïsme et de +courage, dans les appareils guerriers, dans les opérations du siège +savamment combinées, dans les terribles mêlées de la guerre et au milieu +des forêts, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1].» + +[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t. V.] + +Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il +pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passée, +mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupé la première +place. Pendant toute la durée de son règne, il ne cessa jamais de +travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'écrire, dans les +mémoires destinés à servir d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne +pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu, +de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes. Ces conditions, +disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et fâcheuses dans +une si haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il s'agissait +d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisiveté, +si vous aviez le malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des affaires, +puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté de l'oisiveté elle-même.» Le +travail était pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes. +«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre +incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les +nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les +princes et de tous les ministres étrangers, être informé d'un nombre +infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-même +ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les plus +éloignées de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne +quitterions pas pour celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.» + +Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin contre le danger des +favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-même se faisait +certaines illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce mémoire, de +n'avoir jamais été dominé par aucune d'elles. «Comme le prince devrait +toujours être un parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon +qu'il se garantît des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant +qu'il est assuré qu'elles ne sauraient demeurer cachées.» + +On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces sages et belles maximes; +mais 1682 est le commencement du repentir, l'année où le roi revient +définitivement à la vertu, où il médite pratiquement sur les avantages de +la règle et du devoir, même au point de vue humain. En outre, les paroles +des grands sermonnaires retentissaient à son oreille plus puissamment que +de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions. + +Du fond du cloître où elle était enfermée depuis déjà huit ans, la +duchesse de La Vallière, devenue soeur Louise de la Miséricorde, lui +inspirait par l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de +salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux +critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée du roi; jamais elle ne +lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonné +la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour +elle, mais pour des personnes de sa famille, et il était heureux +d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient à la sainte carmélite +des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi qu'au pied des autels +soeur Louise de la Miséricorde demandait à Dieu et obtenait la conversion +de Louis XIV. + +[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t.V.] + +Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre ans, dans la plénitude de +la force morale et physique, à l'apogée de sa gloire, ce monarque +tout-puissant mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une vie +privée irréprochable au milieu de tant de séductions, on ne peut +s'empêcher de rendre hommage à un pareil triomphe de la prière et du +sentiment religieux. + +La conscience de la dignité royale, qu'on lui a reprochée comme exagérée, +n'était pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect +de la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi d'abord en +Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur. Son idéal, c'était le ciel, et, +au-dessous du ciel, la royauté;--la royauté représentant le droit de la +force et la force du droit, la royauté majestueuse, tutélaire, répandant, +comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les +grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait +lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les +hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il +aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille: + +Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose? + +Le souverain qui aurait défié tous les monarques réunis s'agenouillait +humblement devant un prêtre obscur. Le digne héritier de Charlemagne +demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce mélange +d'humilité chrétienne et de fierté royale qui donne à la physionomie de +Louis XIV un caractère si imposant. Les sentiments religieux que sa mère +lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans cesse à l'esprit, +même dans ses plus regrettables écarts. Quand il était enfant, cette mère +passionnée s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport: «Je +voudrais le respecter autant que je l'aime,» cette exclamation n'était pas +une flatterie banale. C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le +principe de la royauté. + +Les premières impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans +l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de +l'État, source de toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se +considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette +qualité qu'il avait pour lui-même une sorte de vénération dans laquelle +les grands prédicateurs eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les idées +gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique, +associée intimement à la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour +le grand évêque comme pour le grand roi, la royauté est un sacerdoce, et +un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignité monarchique +serait presque aussi blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du +culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie, essence même du +pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale +que Saint-Simon appelle «la dignité constante et la règle continuelle +de son extérieur». + +L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir +d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait +particulièrement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa +cour, de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux mêmes règles +que les affaires d'État. L'autorité paternelle se combinait en lui avec +l'autorité royale. Rien n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient +autant d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait à son +égard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans. +Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en +est pas moins appréciable. Le principe d'autorité, qui s'impose à la +nature elle-même, comme la règle générale de la création, est la base de +toute société bien organisée. + +La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant convaincu, le +symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que là où il n'y a +point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique, +et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de +discipline militaire. Les mêmes théories sont applicables aux églises, aux +palais et aux camps. L'autorité indispensable est plus précieuse encore +que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait +d'art, pas de beauté possible sans unité. L'aspiration constante vers +l'unité, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est +pour cela que Napoléon, excusant les défauts du souverain dont il était +bien fait pour apprécier la gloire, disait avec admiration: + +«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui +qui a élevé la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne, +quel est le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV sous toutes +ses faces?» + + + + +III + +LA REINE MARIE-THÉRÈSE + + +Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil, l'ambition et l'amour du +plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractère vraiment +chrétien, une âme pure, candide, angélique, c'est pour l'observateur une +satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicité sous +le diadème, l'humilité sur le trône, les qualités et les vertus d'une +religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie; +un rôle en apparence effacé, mais en réalité plus sérieux et surtout plus +noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes célèbres; de +grandes souffrances morales, chrétiennement et courageusement supportées; +enfin un type irréprochable de piété et de bonté, de tendresse conjugale +et d'amour maternel, telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne +de Louis XIV. + +La monarchie française a eu le privilège d'être sanctifiée par un certain +nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des +scandales de la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale du +trône. De même que, sous le règne des derniers Valois, Claude de France, +Élisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la pureté de +leur vie les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III, de même +Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis +XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait +dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette +souveraine, qui portait avec dignité son manteau royal, tout en le +comparant à un suaire; cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes +les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un mélange de respect, de +frayeur et de tendresse; cette mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le +coeur du jeune prince dont Bossuet était chargé de former l'esprit; cette +femme, qui a prouvé une fois de plus qu'un palais peut devenir un +sanctuaire et qu'un coeur véritablement chrétien peut battre sous le +manteau royal comme sous la robe de bure. + +Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse avait pour père +Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mère Isabelle de France, fille de +Henri IV et de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine de Louis +XIV. Les sentiments chrétiens de cette princesse, qui comptait au nombre +de ses aïeules sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de +Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa +famille. Ses convictions sur l'origine et le caractère du pouvoir royal +étaient absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse, qui +l'aidait à faire son examen de conscience pour une confession générale, +lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à +plaire, ni désiré d'être aimée: + +«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne? +Il n'y a point de roi à la cour de mon père.» + +Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait rien de remarquable. Sa +physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses +cheveux très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses lèvres rouges et +pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu élevée, ne la rendaient +ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son +mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le +Parnasse s'était mis en frais. On avait composé une foule de vers français +et latins dans le genre de ceux-ci: + + Thérèse seule a pu vaincre par ses regards + Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars. + + _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum + Vincere quae posset, sola Theresa fuit._ + +Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné la main, et dont +le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique, +fit le silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre ou à +Saint-Germain. La timidité de son caractère, son horreur instinctive des +médisances et des calomnies si fréquentes dans les cours, son éloignement +de toute intrigue, son admiration passionnée pour le roi, qu'elle croyait +beaucoup trop supérieur à elle pour oser lui donner un conseil politique, +tout contribuait à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement. +Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la décorait du titre de régente. +C'était à elle qu'étaient adressés les bulletins de victoire, ce fut elle +qui reçut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: «Le +roi combat, la reine prie.» + +Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec +de grands égards, mais avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère +du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à 5 heures du matin, il +alla se confesser et communier[1]. + +[Note 1: Mme de Motteville, _Mémoires_.] + +Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les +perdit tous en bas âge et supporta ces morts cruelles, comme ses autres +douleurs, avec une résignation admirable, tout en en ayant le coeur +déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir les favorites du +roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme +dont elles étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les rivales +et les persécutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine +s'écrier à propos de Mlle de La Vallière: + +«Cette fille-là me fera mourir!» + +En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle +crainte du roi et une si grande timidité naturelle, qu'elle n'osait lui +parler ni s'exposer en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de +Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoyé chercher +la reine, la reine, pour ne pas paraître seule en sa présence, voulut +qu'elle la suivît; mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte de +la chambre, où elle prit la liberté de la pousser jusqu'à la faire entrer +et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains +mêmes tremblèrent de frayeur.» + +[Note 1: Mme de Caylus, _Mémoires_.] + +D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle avait une telle affection +pour le roi, qu'elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait +lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était +heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne +vivait que par lui et pour lui. + +[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.] + +Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à l'égard de cette reine +si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les +égards dont il l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en +particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, à +partir de 1682, quand, après tant d'égarements, il se fixa définitivement +à Versailles, la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il lui +témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les +Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'était pas +accoutumée. Il la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la +distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Bavière, +avaient aussi pour elle une grande déférence. + +Ses appartements de Versailles, composés de cinq grandes pièces, et +aboutissant, d'une part, à l'escalier de marbre, de l'autre à la galerie +des Glaces, étaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la +chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on aperçoit l'Orangerie, la +pièce d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce +splendide séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter des +hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur +porter leur nourriture comme une simple infirmière, et, lorsque les +médecins lui faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations, elle +répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jésus-Christ +dans la personne des pauvres. + +Malgré le retour de tendresse que lui témoignait le roi, elle continuait à +vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non +des affaires de l'État. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de +cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli à sa paroisse ses +devoirs de dévotion, ou qu'elle était allée passer la journée aux +Carmélites de la rue du Bouloi. + +Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait aussi de la naissance +de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie +pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait +comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne +lui serait venu à l'esprit que bientôt, elle disparue, la veuve de +Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la +femme du roi et la reine de France, moins le nom. + + + + +IV + + +MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682 + + +I + +Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment où la cour se fixait à +Versailles, il faut voir ce qu'elle avait été à l'origine, puis au temps +de ses tristes succès. + +Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis d'éclairs, un teint +d'une éclatante blancheur, une forêt de cheveux blonds, une de ces figures +qui jettent la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif, +caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de +plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de déesse +usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil +sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait été Mme de Montespan au +temps de sa toute-puissance. + +Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de +Diane de Grandseigne, elle avait été fille d'honneur de la reine en 1660 +et mariée en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le respect de la +religion, rien ne pouvait alors faire prévoir le triste rôle auquel la +vanité et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entraîner sa +jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans et de +l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espèce d'Olympe +monarchique, dont Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses +inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus étaient exaltées, +leurs vices mêmes étaient étalés avec une audace de supériorité qui +semblait mettre entre le peuple et le trône la différence d'une morale des +dieux à la morale des hommes. Louis XIV s'était fait accepter comme une +exception en tout dans l'humanité.» L'adulation était poussée si loin, +qu'elle s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles finissait +par être considéré comme une sorte de fonction publique, comme une grande +charge de cour ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette, presque +ses devoirs. + +Mme de Montespan paraissait là dans son élément. C'était la fière sultane, +l'idole encensée, la déesse de cet Olympe. Mme de Sévigné, grande +admiratrice au succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques +et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse robe «d'or sur or, +rebrodé d'or et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un +certain or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée». +Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan était, l'autre jour, couverte +de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité... +Oh! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé! quel +solide établissement!» + +«Ce solide établissement» dura environ treize ans. Belle encore en 1682, +malgré ses quarante ans, Mme de Montespan continuait à jouir des égards +dus à sa naissance et à ses fonctions de surintendante de la maison de la +reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré des efforts désespérés pour +garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son +irrémédiable défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée de tous, la +religion seule lui offrait un baume à mettre sur les plaies faites par +l'orgueil et le dépit. Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris; +c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir +dans la bonne voie. + +Les prédicateurs exerçaient alors une influence réelle sur toute la cour +et cherchaient à atteindre le roi lui-même. + +Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicité, si +vénérable dans sa modestie; ce dialecticien, irrésistible; cet adversaire +des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, à +livrer des batailles rangées à la conscience de ses auditeurs et dont le +grand Condé disait, en le voyant monter en chaire: «Silence! voici +l'ennemi!» Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs +de la conversion de Louis XIV. Il avait prêché à la cour l'Avent de 1670 +et les carêmes de 1672, de 1674 et de 1675. + +Hardi comme un tribun et courageux comme un apôtre, il retournait le fer +dans la plaie. S'adressant un jour directement à Louis XIV, il s'était +écrié: + +«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté la cherche et elle +aime ceux qui la lui font connaître, elle n'aurait que des mépris pour +quiconque la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se fait +gloire d'en être vaincue.» + +Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins pressantes; ses fonctions +de précepteur du dauphin lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et +il en profitait pour plaider avec énergie la cause du devoir et de la +vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification, +prononcé à la cour: «Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons pas +de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut +employer contre soi-même.» + +C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour +moi; priez-le qu'il me délivre du plus grand poids dont un homme puisse +être chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par +lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songé, durant tout le cours de +cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait +être comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre +vie, où tout parlât, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit, +dont toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en conjure.» + +Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté et quelle noblesse de +langage et de pensée, le grand évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère, +lui écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de +plus en plus Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle +plus que de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont capables +d'exécuter sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps, +je songe secrètement en moi-même à une guerre bien plus importante et à +une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose.» + +«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble +être prononcée pour les grands rois et pour les conquérants: Que sert à +l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son âme? et +quel gain pourra le récompenser d'une perte si considérable? Que vous +servirait, sire, d'être redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans +vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie +sans cesse de tout mon coeur. Mes inquiétudes pour votre salut redoublent +de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels +sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté! Dieu veuille lui donner +la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus +Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à Dieu, plus elle mettra en +lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protégée de sa main +toute-puissante.» + +Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue ne portèrent des +fruits durables qu'après bien des efforts, bien des luttes, bien des +alternatives de relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais +fixé sur les amertumes, les déceptions, les angoisses des passions +coupables, revient à Dieu; l'oeuvre de Bossuet était accomplie. +Saint-Simon, qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit à son +sujet: «Il parle souvent au monarque avec une liberté digne des premiers +siècles et des premiers évêques de l'Église; il interrompit plus d'une +fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.» + +La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractère définitif; mais +il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas +y reconnaître pour une part l'influence de la femme dont nous allons +parler: Mme de Maintenon. + + +II + + +«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la postérité en +aient voulu à Mme de Maintenon d'un triomphe remporté par la raison au +profit de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir par la raison, +le monde s'en est dédommagé en lui faisant une réputation de sécheresse et +de roideur fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la raison +fût triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fût aimable.» + +On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme +qu'on voulait représenter sous un jour triste, presque sinistre, fut une +charmeuse, une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit: «la +raison parlant par la bouche des Grâces;» que Racine songeait à elle en +écrivant ces vers d'_Esther_: + + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce + Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse. + +Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporté sur ses +admirateurs; mais notre époque, passionnée pour la vérité historique, a +révisé un faux jugement. + +Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Théophile +Lavallée, pleins de respect pour une mémoire injustement décriée, sont +parvenus à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le +baron de Walckenaër avait déjà fait observer, au sujet de cette femme si +diversement appréciée, qu'elle est le personnage historique sur lequel on +possède le plus de documents émanés de sa bouche ou tracés par sa plume. +«Il est donc à regretter, disait-il, que les historiens, même les plus +judicieux, aient préféré des satires contemporaines aux témoignages +certains et authentiques fournis par elle-même, et qu'ils aient converti +une simple et intéressante histoire en un vulgaire et incompréhensible +roman.» + +Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs de Mme de Maintenon +n'ont rien laissé subsister des invectives de Saint-Simon et de la +princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, mérite, à +coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication du bel ouvrage +du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de +tournoi littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le juge du +camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il dit, ce qui arrivera à tous les +bons esprits qui approcheront de cette personne distinguée et qui +Prendront le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il +a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement +vagues qui ont été longtemps en circulation sur le prétendu rôle +historique de cette femme célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout +occupée du salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent, de +l'intérieur de la famille royale, du soulagement des peuples.» + +L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans la boue la mémoire du +Grand Roi, déteste tout naturellement la femme éminente qui fut sa +compagne, son amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école +prétendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais +disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans séduction. +On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usée, +roide et sèche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On +oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siècle, que +sa beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que, dans sa +vieillesse, elle garda cette supériorité de style et de langage, cette +distinction de manières, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et +cette fermeté de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit qui, à +toutes les époques de son existence, lui valurent tant d'éloges et lui +attirèrent tant d'amitiés. + +Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable suffit pour +faire comprendre tout ce qu'il y avait de séduisant chez une femme qui sut +plaire à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à Mme de Sévigné, à +Mme de Montespan et à la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux +prélats et aux enfants. + +Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27 +novembre 1635, dans une prison de Niort, où est enfermé son père, couvert +de dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée de gémissements +pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son père, +sorti de prison, la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il va +chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagné et +meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misère. Agée de dix ans, +Françoise d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa mère à une +tante, Mme de Villette, et on l'élève dans la religion protestante, dont +son aïeul, Théodore Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je +crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette, que cette pauvre +petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre +bonté de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir +revancher!» + +[Note: Lettre du 26 juillet 1646.] + +Quelque temps après, Françoise est retirée des mains protestantes de Mme +de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, très zélée +catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle +dit depuis, et c'est par là que mon règne a commencé.... On nous mettait +au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit livre des +quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages à apprendre par +jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous +chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point +aller.» + +Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de Niort, puis à celui +des Ursulines de la rue Saint-Jacques à Paris, où elle abjure le +protestantisme, non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de plaire +qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon enfance, a-t-elle dit +elle-même[1], j'étais la meilleure petite créature que vous puissiez +imaginer.... J'étais véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de +manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu plus grande, je +demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y étais aimée de mes +maîtresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger et à me +rendre leur servante à toutes depuis le matin jusqu'au soir.» + +[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.] + +Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise d'Aubigné, qui n'avait +que dix-sept ans, épouse en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de +quarante-deux ans, paralysé, perclus de tous ses membres; Scarron, +l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de +_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-même et de la +douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout en +«ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi +bien que les bras», tout en étant enfin «un raccourci de la misère +humaine», amuse la haute société française par sa verve intarissable, par +sa franche et gauloise gaieté. Quand on dresse le contrat de mariage, +Scarron déclare qu'il reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux +grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains +et beaucoup d'esprit». Le notaire lui demande quel douaire il constitue à +la mariée: + +«L'immortalité,» répond-il. + +Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept ans pour se faire +respecter dans la société du poète burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas +de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire qui +arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera Scarron. Elle fera de son salon +un des centres les plus distingués de Paris; la meilleure compagnie +regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon de Lenclos, l'amie de +Scarron, elle-même s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne +sont pas les admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la _belle +Indienne_, comme on se plaît à l'appeler, à la sirène que Mlle de Scudéry +célèbre en termes enthousiastes dans le roman de _Clélie_, sous le +pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron qu'elle +n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit, +malgré ses maux, l'homme de Paris le plus gai. + +Avec une si bonne et si séduisante compagne, le pauvre poète a moins de +mérite à supporter la douleur plus courageusement que les stoïciens de +l'antiquité. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments +très chrétiens, et dit, sur son lit de mort: + +«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens à ma femme, de +qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer.» + +Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant +vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misère même, mais +conquérir le nom de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages +des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillée, +quoique très simplement, discrète et modeste, intelligente et distinguée, +ayant cette élégance innée que le luxe ne donne pas et qui provient +seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie, s'occupant plus des +autres que d'elle-même, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore, +sachant écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses amis, +habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardée +avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus supérieures +de Paris. + +Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre son modeste budget, grâce +à une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la +reine Anne d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par Mmes de +Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est +l'époque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie. +Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait +perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur très +riche et très vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le +point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va +épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en France, où elle sera +un jour presque reine. Elle écrit à Mlle d'Artigny: + +«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée à Mme de Montespan, +lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher +d'avoir quitté la France sans en avoir revu la merveille.» + +Mme de Montespan n'était encore célèbre que par sa beauté; mais sa +situation de dame du palais de la reine la rendait déjà influente. Elle +trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le rétablissement de la +pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal. + +Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée aux bonnes oeuvres et +aux lectures sérieuses, méditant le livre de Job et les Maximes de La +Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré la +médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon la plus modeste dans +un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est là que la capricieuse +fortune va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même, Mme +Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'élever les enfants +de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrète, dévouée. +Mme Scarron se consacre courageusement à ce rôle de mère adoptive. En +1672, elle s'établit non loin de Vaugirard, dans un grand hôtel isolé. Mme +de Coulanges écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron, c'est une +chose étonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce +avec elle.» Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante qu'il +qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître des qualités rares et +porte sa pension de deux mille à six mille livres. + +En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses trois élèves: le duc du +Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à +son frère, le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée, et +les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont établis, et je +crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel +endroit.» + +Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y est tracé un +programme. «Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irréprochable.» + +Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près d'elle une personne si +aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure +peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies, +commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation +respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes, +l'altière favorite et l'austère gouvernante. Louis XIV disait: + +«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à la rétablir en +Turquie.» + +Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend; le roi lui rend cette +justice et commence à reconnaître ses rares mérites. A la fin de 1674, il +lui avait donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la +marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies +savamment, les hypocrisies raffinées, les calculs machiavéliques que ses +détracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts se +concilient avec ses devoirs, que la piété qui pour elle est un but +devienne un moyen, en est-elle, complètement responsable? + +Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il est vrai, sa +protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blâmer? Non, assurément. +Aura-t-elle l'idée de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan +avait supplanté son amie Mlle de La Vallière? En aucune manière. Lorsque +Louis XIV, fatigué de l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante +et triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle +d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains +de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon si +soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice Mme de Montespan de +l'avoir empoisonnée, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer +la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir +le roi, le ramener à la reine. + +Ce but, elle l'atteindra. + +C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile +gouvernante, mais elle est désormais vaincue. Sans doute il est dur pour +cette fière Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui a +regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a +tirée de la misère, devant une institutrice de sept ans plus âgée qu'elle; +mais qu'y faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les +courtisans suivent son exemple[1].» Mme de Sévigné écrivait, le 6 avril +1680: «Mme de Montespan est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous +pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus +outragé par la haute faveur de Mme de Maintenon.» A la même époque, Mme de +Maintenon écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un +chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en +sommes pas mieux pour cela.» + +[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.] + +La position de Mme de Maintenon est désormais inattaquable: elle n'a plus +besoin de se faire un piédestal du berceau de ses élèves; elle a +maintenant, pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la recherche, +on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours à son château de Maintenon, +les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme +dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France, +c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme +la dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les hommes et toutes les +femmes aient autant d'esprit que cet échantillon, elle sera bien +trompée[1].» Ce bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de +Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde comme un oracle. Les +prélats les plus éminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui +travaille avec eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche +de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence insinuante et douce, +plaide à la cour la cause de la morale et de la religion. + +[Note 1: Lettre du 14 février 1680.] + + + + +V + + +LA DAUPHINE DE BAVIÈRE + + +A côté des types dominateurs qui s'imposent à l'attention de la postérité, +il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces, +plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans l'ombre, dans le +silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de +réserve même au delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées, que +le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont +pu arracher à leur tristesse native, qui ont été humbles et timides au +milieu des grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude, et qui, +suivant les expressions de Bossuet, ont trouvé dans leur oratoire, malgré +toutes les agitations de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et +la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus. + +Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange d'indulgence et de +douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonté. Elles +semblent n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour nous +inspirer des réflexions philosophiques et des pensées chrétiennes; pour +nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les +palais; que les choses extérieures ne donnent point les véritables joies; +que «la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la +santé un nom trompeur [1]». + +[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.] + +Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de l'histoire dont la +carrière peu féconde en péripéties dramatiques renferme des enseignements +chrétiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de +Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de France. La vie de cette +princesse, née en 1660, mariée en 1680 au fils de Louis XIV, morte à +Versailles en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer par un +seul mot: mélancolie. C'était une de ces natures dépaysées sur la terre et +aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: «La +terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la +recevoir; elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi +des rois.» Son éducation avait été austère. La cour de Munich ressemblait +à un couvent. «On s'y levait tous les jours à 6 heures du matin, on y +entendait la messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres tous les +jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures du soir, heure à laquelle +on soupait, pour se coucher à 7[1].» + +[Note 1: _Mémoires de Coulanges_.] + +La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par l'éclat de sa nouvelle +fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et +patriarcale où elle avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa +nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle +n'était point belle; mais sa grâce, ses manières, sa dignité naturelle, et +plus que cela, son mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du +charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre par Louis XIV écrivait +au roi: «Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier +coup d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit Bossuet avec +une courtoisie parfaite à Schlestadt: «Je prends part à tout ce que vous +avez enseigné à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie, +de me donner à moi-même vos instructions, et soyez assuré que je +m'efforcerai d'en profiter.» + +Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte +connaissance des langues vivantes de l'Europe, et même de la langue de +l'Église, qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était sincère +lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: «Nous l'avons admirée dès +qu'elle parut, et le roi a confirmé notre jugement [1].» Nommé premier +aumônier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à Versailles. Dans +le trajet eut lieu une cérémonie qui contrastait avec les transports de +joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée +en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le +front, dans la chapelle seigneuriale du château de Brignicourt-sur-Saulx: +«Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière; il +t'y faudra retourner un jour.» + +[Note [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.] + +Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira, et la princesse, +assistée à son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles +paroles de ce mercredi des Cendres [2]. + +[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet +précepteur du Dauphin_.] + + +Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus +amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour +seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles +de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le +roi venait l'après-dînée passer plusieurs heures dans la chambre de la +princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait à cette +visite le temps qu'il donnait autrefois à Mme de Montespan. + +Les premières années du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son +mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui témoignait alors +un sincère attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne, +causa des transports d'allégresse non seulement à la cour, mais dans la +France entière. La joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté +d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui +mordit le doigt, et, l'entendant crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à +Votre Majesté; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris +garde à moi.» + +[Note 1: L'abbé de Choisy, _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis +XIV_.] + +C'étaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le +peuple, qui faisait des feux de joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés +à la grande galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en +souriant, nous aurons d'autres parquets.» + +Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait d'acclamations +enthousiastes. + +Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son amie Mme de Saint-Géran: «Le +roi a fait un fort beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras +un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur comme un ami; il donna +la première nouvelle à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est +adorable. Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons avec toutes +les apparences d'une sincère amitié. Les uns disent que je veux me mettre +en place, et ne connaissent ni mon éloignement pour ces sortes de +commerce, ni l'éloignement que je voudrais en inspirer au roi. +Quelques-uns croient que je veux le ramener à Dieu. Il y a un coeur mieux +fait sur lequel j'ai de plus grandes espérances[1].» + +[Note 1: 7 août 1682.] + +Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage +du côté de la religion. Le temps des scandales était passé. Tout nuage +avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Les +querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces +deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout où elles +se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives +et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans être au fait +des intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les meilleures amies +du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de +Maintenon: «Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse que +depuis qu'il l'écoute.» + +[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.] + +L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être heureuse pour la compagne +de Louis XIV. Mais la mort s'avançait à grands pas. Une maladie +foudroyante allait enlever la reine, âgée seulement de quarante-cinq ans. + +Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: «Elle marche +avec l'Agneau, car elle en est digne», cette reine, qui portait le manteau +fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse mourut comme elle +avait vécu, avec une douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné +tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi! s'écriait-il, il n'y a +plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et +cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand +mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné.» + +Louis XIV, si souvent et si justement accusé d'égoïsme, s'était cependant +déjà montré capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa +mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin: + +«Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'était pas +possible qu'un fils attaché par les liens de la nature pût voir mourir sa +mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là mêmes contre lesquels elle +avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empêcher de la regretter et +d'avouer qu'il n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté plus +intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur avec laquelle cette +princesse avait soutenu ma dignité, quand je ne pouvais pas la défendre +moi-même, était le plus important et le plus utile service qui me pût être +jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient point de ces devoirs +contraints que l'on donne seulement à la bienséance. + +«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement qu'un même +logis et qu'une même table avec elle, cette assiduité avec laquelle on me +voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement de mes +plus importantes affaires, n'était point une loi que je me fusse imposée +par raison d'État, mais une marque du plaisir que je prenais en sa +compagnie.» + +Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a écrit ces lignes ne manquait +pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur, +ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre âme: la perte d'une +mère. Mlle de Montpensier, témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche, +dit qu'au moment où elle rendit le dernier soupir, Louis XIV «étouffait, +on lui jetait de l'eau, il étranglait». Il versa toute la nuit des +torrents de larmes. + +La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa pas de si cruelles +angoisses; mais il n'en témoigna pas moins à cette occasion une très vive +sensibilité. + +«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de +Maintenon, que je voyais de près, me parut sincère et fondée sur l'estime +et la reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des larmes de Mme de +Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon, +sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est +qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses +actions, fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la crainte de +retomber entre les mains de monsieur son mari.» + +Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse mourut, au château de +Versailles, dans la chambre à coucher dont nous avons déjà eu plusieurs +fois l'occasion de parler[1]. Après la mort de la reine, cette pièce fut +occupée par la dauphine, qui devenait, au point de vue hiérarchique, la +femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa +belle-fille le centre le plus brillant de France. + +[Note 1: Salle N° 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.] + +«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare +en bijoux et en étoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste +composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se +trouvaient présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de +les jouer avec elle, et même avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut à la +mode, et avant que le roi eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il +le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de +louis que les particuliers mettaient de petites pièces [1].» + +[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._] + +Cependant, malgré toutes les distractions de la cour, la dauphine se +laissait envahir par une invincible tristesse. Elle étouffait dans cette +atmosphère d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Dégoûtée de +ce «pays où les joies sont visibles et les chagrins cachés, mais réels», +où «l'empressement pour les spectacles, les éclats et les applaudissements +aux théâtres de Molière et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, +les carrousels» couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle trouvait, +comme La Bruyère, «qu'un esprit sain puise à la cour le goût de la +solitude et de la retraite.» + +Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne +parvint pas à lui faire aimer le monde, et elle ne put se décider à tenir +un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles dans +les petites pièces contiguës à ses appartements, en n'ayant pour toute +compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse +Palatine représente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de +Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la +dauphine en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux attentions +gracieuses du roi. + +Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête de sa femme et de +cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne +comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient +dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même, la dauphine +n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui échappait et +accepta son sort avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit +l'habitude de passer une partie de ses journées et de ses soirées entre +Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine +s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir à +aucun prix, et elle finit par être abandonnée de toute la cour et même du +roi, qui désespéra de la consoler. + +Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: «Peut-être que les +bonnes qualités de cette princesse contribuèrent à son isolement. Ennemie +de la médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre +la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins qu'elle +n'en entendait pas les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse +observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même dont l'esprit paraissait le +plus tourné aux manières françaises, quelquefois déconcertés par notre +ironie continuelle.» + +Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1], représente la dauphine +entourée de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de +velours rouge, est assis près d'une table et caresse un chien. De l'autre +côté de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry +[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un +coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du +Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours +soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, répandent des +fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quiétude et +d'apaisement. Mais le tableau, allégorique bien plus que réel, ne montre +pas la princesse sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances, +ses noirs pressentiments, y sont dissimulés. + +[Note 1: N° 2116 de la _Notice du Musée de Versailles_.] +[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.] +[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né le 19 +décembre 1683.] +[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.] + +Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont Mme de Lafayette a dit +dans ses Mémoires: «Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle +et ne prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise santé et une +humeur triste qui, joint au peu de considération qu'elle a, lui ôte le +plaisir qu'une autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher +presque à la première place du monde.» + +Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, où +s'était écoulée si modestement son enfance, et disait à une autre +Allemande, Mme la duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous sommes +toutes les deux malheureuses; mais la différence entre nous, c'est que +vous vous êtes défendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu +à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur plus que vous.» + +Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur est un poids qui lasse», +que «tout ce qui doit passer ne peut être grand; ce n'est qu'une +décoration de théâtre; la mort finit la scène et la représentation; chacun +dépouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain +comme l'esclave est rendu à son néant et à sa première bassesse.» + +La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la +faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se +sentait irrévocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien +que ses souffrances physiques et morales n'étaient que trop réelles, +souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: «Il faudra que je meure +pour me justifier,» disait-elle. + +Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre de la reine +Marie-Thérèse: «Les âmes innocente sont, elles aussi, les pleurs et les +amertumes de la pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas +incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses +nuages, et le Christ lui-même a pleuré. + +Courte en durée, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte +d'un voile sombre. Cette jeune princesse, à qui la Providence paraissait +d'abord réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir à +vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée par une maladie de +langueur. + +La terre, qui était pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs, +mériter peu de regrets. + +Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant les expressions de la +duchesse d'Orléans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir, +elle avait dit à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui, +je vous prouverai que je n'ai pas été folle en me plaignant de mes +souffrances.» + + + + +CHAPITRE VI + + +LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON + + +«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis +où vous me voyez sans l'avoir désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir +prévu. Je ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait pas.» + +Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les +demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins étranges que +les réalités de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de +cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'être +son époux, elle dut se croire le jouet d'un rêve. On serait tenté de +s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant +déjà perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le +contraire. + +L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron fut l'apogée, le zénith de +l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait été plus imposant, +jamais sa fière devise: _Nec pluribus impar_, n'avait été plus +éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis immobiles, il +agrandissait et fortifiait les frontières du royaume, conquérait +Strasbourg, bombardait Gênes et Alger, achevait les constructions +fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et +l'idole de la France. Ses sentiments à l'égard de Mme de Maintenon étaient +des plus complexes. Il y avait là un calcul de raison et un entraînement +de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une +inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens français +subjugué par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente, et +l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir arraché cette femme +d'élite à la misère pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV, +essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de +Maintenon avait reçu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et +que les conseils de cette femme, qui savait rendre la dévotion aimable et +attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations d'en haut. + +Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont +le prestige ait survécu à la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme +Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation +merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces belles journées où les rayons +du soleil, pour avoir perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une +douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais elle avait des yeux vifs +et brillants, l'esprit pétillait sur son visage [1].» + +[Note 1: L'abbé de Choisy.] + +Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur, est obligé d'avouer +«qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grâce incomparable à tout, un air +d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux, +juste, en bons termes et naturellement éloquent et court.» + +Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition de toutes choses, a +défini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: «En s'attachant à Mme +de Maintenon, il croyait presque s'attacher à la vertu. Les charmes de la +confiance, de la piété, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste, +l'orgueil d'élever jusqu'à soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à +l'honneur du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans cette femme +supérieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru +jusqu'à une absolue domination l'empire féminin et viril à la fois de Mme +de Maintenon [2].» + +[Note 2: Lamartine, _Étude sur Bossuet_.] + +Au moment même où la reine venait de rendre l'âme, M. de La Rochefoucauld +l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui +avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de +vous[1].» + +[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.] + +On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de +Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait +Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de +l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert sa main. + +M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience la vie de Mme de +Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois +indiquer la date précise, l'époque où fut contracté le mariage secret. Il +fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier de Versailles, +par l'archevêque de Paris, en présence du Père de La Chaise, qui dit la +messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de +Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en +parle avec horreur, comme de «l'humiliation la plus profonde, la plus +publique, la plus durable, la plus inouïe»; humiliation «que la postérité +ne voudra pas croire, réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la +Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était point l'avis d'Arnauld: +«Je ne sais pas, écrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage, +contracté selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux yeux des +faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'être pu résoudre à +épouser une femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce +mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la +vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents +qui le délassent de ses grandes occupations[1].» + +[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.] + +Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle était trop +intelligente, elle avait jeté sur les problèmes de la destinée humaine un +regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même temps +saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant d'être à la cour, je +pouvais me rendre témoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais +j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si je +ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'à +servir Dieu.» + +Cette mélancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de +Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant +plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une femme qui, à +cinquante ans, arrive à une situation véritablement prodigieuse et +s'empare d'un souverain dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la +victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habileté voisine de +l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus +riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une +n'aurait été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après avoir été +plusieurs fois réduite à la misère, devient la personnalité la plus +importante de France après Louis XIV! Et cependant elle n'est pas +heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les +lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé de passer quelques jours loin +d'elle, sont conçues dans le style de celle-ci: + +«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil pour vous attester +une vérité qui me plaît trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je +vous chéris toujours, que je vous considère à un point que je ne puis +exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que vous ayez pour moi, j'en ai +encore plus pour vous, étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].» + +[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.] + +Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degré à +franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle +n'a pu changer en trône son fauteuil presque royal? En aucune manière. +Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeurée triste toujours, et son +frère aurait pu encore lui dire: + +«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père éternel?» + +Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans partage sur l'âme du +plus grand des rois, et ce n'était pas seulement le monarque, c'était la +monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour +était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les +dames de Saint-Cyr dans leurs notes: «Des parlements, des princes, des +villes, des régiments s'adressaient à elle comme au roi; tous les grands +du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre +route.» Elle était au point culminant du crédit, de la considération, de +la fortune, et cependant, je le répète, elle n'était pas heureuse! + +Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689: + +«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour +vous, il veut vous crucifier par des prospérités apparentes, et vous +montrer à fond le néant du monde par la misère attachée à tout ce que le +monde lui-même a de plus éblouissant.» Arrivée au faîte des grandeurs, Mme +de Maintenon éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui est presque +toujours la compagne de l'ambition même satisfaite. Elle était tentée de +dire avec La Bruyère: + +«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi tant m'inquiéter sur ce +qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point le tourment que +je me donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne +voyait qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si +peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui +j'espérais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens, +c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.» + +Arrivée à une incroyable élévation, la femme du plus grand roi de la terre +regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme la +cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience, elle constatait avec +La Fontaine: + +Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit, +fatigué du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux +jours de la médiocrité, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon, +ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle +possédait deux trésors bien autrement précieux, qui lui appartenaient dans +la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du +Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment inestimables: la +Jeunesse et la Gaieté. + + + + +VII + + +L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON + + +Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus +edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon à Versailles; cet +appartement célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV passa une grande +partie de ses journées et de ses soirées, n'est plus maintenant qu'un +petit musée, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles +de la Révolution française. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un +portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui +rappelle l'illustre compagne du Grand Roi. + +La pensée générale qui a présidé à la restauration du palais pouvait +avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue +patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle +était absolument défectueuse. + +Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la +Monarchie de droit divin, c'était enlever toute sa physionomie à la +demeure du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa place à +Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne +Vendôme. + +Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier que +Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles, était loin d'avoir ses +coudées franches. Un souffle révolutionnaire si violent circulait dans +toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue +était chose très difficile et paraissait peu opportune. Au moment où +l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_: +«Ici fut le siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si déserts, +jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs où règne un +morne silence retentissaient des cris d'allégresse et de fêtes, et +maintenant voilà ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre +squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des +rois est devenu le repaire des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant +de gloire? [1]» + +[Note 1: Volney, _les Ruines._] + +Telle était l'état de dégradation du château de Versailles, quand +Louis-Philippe entreprit de le réparer, malgré les criailleries des +iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put défendre le palais du +Roi-Soleil qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des +gloires républicaines et impériales. Pour se faire pardonner une tentative +contraire aux intérêts destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur du +passé, il dut faire des commandes à une foule d'artistes de second ordre, +dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par +le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus disparates; de là +cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout étonnées de se +trouver côte à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une Babel. + +M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le musée national a fait +subir à l'intérieur du château de Versailles une transformation complète. +L'intention de ce musée était excellente, l'exécution n'y a pas répondu. +Entreprise par des hommes peu versés dans l'histoire du XVIIe siècle, elle +a malheureusement bouleversé les parties les plus intéressantes du +château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque +méconnaissable aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de +1793, 1794, 1795.» + +L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit à un vestibule. A +gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite, +faisant face à cette salle, était le logement de Mme de Maintenon. C'est à +peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces. + +[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musée_, par M. Soulié.] + +Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé, mais il est +rapetissé, à cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour +continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux +l'ancien appartement de la compagne du roi. + +Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de +quatre pièces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une +seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de Mme de Maintenon[3]. + +[Note 2: Salle no. 141, _id._] +[Note 3: Salle no. 142, _id._] + +Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement des galeries +historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second étage, +formait, sous Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres. +Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée actuellement détruite[4], +étaient, dit Saint-Simon: «le fauteuil du roi adossé à la muraille, une +table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait. + +[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite du +tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._] + +De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où +se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin, +son lit dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une porte et +cinq marches [2].» + +[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement +occupée par l'escalier de stuc construit sous le règne de Louis-Philippe, +et qui continue l'escalier de marbre.] + +[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et +dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle +N° 143 de la _Notice_), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant +été baissé.] + +Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils étaient chacun dans +leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la +cheminée, elle du côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la +porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le +ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac.» + +En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. «Je ne sais, a dit M. +Lavallée [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se +contenterait de cette chambre unique où Louis XIV venait travailler, où +Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour, +où tout le monde passait, disait-elle, comme dans une église. + +[Note 3: Introduction aux _Curiosités historiques_ sur Louis XIII, Louis +XIV et Louis XV, par M. Le Roi.] + +Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient pas plus +commodément logés. Tout avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la +représentation dans ce magnifique château. Louis XIV était perpétuellement +en scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais au milieu de +toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait +pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses +pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes +parts.» + +Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV, +jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait +ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe, où elle +communiait trois ou quatre fois par semaine. La journée se passait en +bonnes oeuvres, en écritures, en visites à Saint-Cyr. Le roi venait +régulièrement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait +jusqu'à 10, heure où il allait souper. + +Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste. Le roi lui donnait +quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses +étrennes, et cette somme passait presque tout entière en aumônes. Auprès +d'elle étaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours +d'adversité, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux. +Son rang, qui la plaçait entre les simples particuliers et les reines, +n'étant pas bien déterminé, il eût été difficile qu'elle vécût +habituellement au milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle +guère de son appartement. «Son élévation, dit Voltaire, ne fut pour elle +qu'une retraite.» + +Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout près d'elle la cour +s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et +qui conduit à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux de Mme de +Maintenon et à ceux de Louis XIV, est sans cesse encombré par ces hommes +«qui sont maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui +dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs ennemis, déguisent leurs +passions[2]». C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et +au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans +l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, où ils +attendent le lever du monarque. + +[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de la reine +étaient occupés par la dauphine.] +[Note 2: La Bruyère, _De la Cour_.] +[Note 3: Salle N° 120 de la _Notice du Musée_.] +[Note 4: Salle N° 121, _id_.] + + + Avec vos brillantes hardes + Et votre ajustement, + Faites tout le trajet de la salle des gardes; + Et vous peignant galamment, + Portez de tous côtés vos regards brusquement; + Ne manquez pas, d'un haut ton, + De les saluer par leur nom, + De quelque rang qu'ils puissent être. + Cette familiarité + Donne à quiconque en use un air de qualité. + Grattez du peigne à la porte + De la Chambre du roi, + Ou si, comme je prévoi, + La presse s'y trouve trop forte, + Montrez de loin votre chapeau, + Ou montez sur quelque chose + Pour faire voir votre museau; + Et criez sans aucune pause, + D'un ton rien moins que naturel: + Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1]. + +[Note 1: Molière, _Remerciement au Roi_.] + +La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce qu'on y voit des tableaux de +ce maître, est le salon d'attente qui précède la chambre à coucher de +Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes: l'entrée familière pour +les princes, la grande entrée pour les grands officiers de la couronne; la +première entrée pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entrée; +l'entrée de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le +cérémonial est réglé de la manière la plus précise. Le garçon de la +chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et +les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et +se referme immédiatement. + +[Note 2: _État de France_ en 1694.] + +«On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et +des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir +les portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même la porte; +mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1].» + +[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musée_. Sous Louis XIV, cette +salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, était divisée en +deux pièces: la première était la chambre des Bassans; la seconde servit +de chambre à coucher au roi jusqu'en 1691, année ou il s'installa dans la +salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.] + +A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière. Puis il sort de la +balustrade de son lit, et il dit: «Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il +travaille avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes, les +princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend à la messe, +traversant la galerie des Glaces, où tout individu peut le voir, lui +présenter un placet, et même lui parler. Il passe par les salons de la +Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus et de +l'Abondance[2], et arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur +du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En bas se trouvent l'autel et +la chaire, où prêchent tour à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le +haut est occupé par les tribunes. + +[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements +du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice +du Musée_.] +[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle +actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de +la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.] + +«Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent +debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les +faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à +qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne +laisse point de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce +peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1].» + +[Note 1: La Bruyère, _De la Cour_.] + +Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit couvert, seul dans sa +chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses +jardins, ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers 5 ou 6 +heures du soir, il se rend, comme nous l'avons déjà dit, chez Mme de +Maintenon; et là il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande +partie de la soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle, +il va soit à la comédie, soit à l'_appartement_. + +[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La partie +du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule +au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale. C'est sur cet +emplacement que s'élevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussée et du +premier étage, la chapelle, dont un tableau, représentant Dangeau reçu +grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition +intérieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musée_ et +porte le no 164.] + +On désigne sous ce nom la réunion de toute la cour dans les grands +appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description +curieuse de ces soirées, dont l'usage s'établit dès la première année de +l'installation définitive de Louis XIV à Versailles. «Le roi, dit le +_Mercure_, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles le +lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes +sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces jours-là sont +nommés jours d'_appartement_.» + +On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique +escalier que décorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun +et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi +nommé parce que les bas-reliefs représentant l'Abondance sont au-dessus de +la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des tableaux du +Carrache, du Guide, de Paul Véronèse, que sont dressés les buffets pour +les rafraîchissements. On trouve le salon de Vénus[3], rempli de meubles +splendides; puis le salon de Diane[4], où est le billard et où des +orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent. + +[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier du Roi, +était situé dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de +Louis XIV. Il fut détruit en 1750, par suite de remaniements faits au +logement de Louis XV.] +[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musée_.] +[Note 3: Salle no 107, _id_.] +[Note 4: Salle no 108, _id_.] + +Le salon de Mars[1], où l'on admire six portraits du Titien, _Jésus et les +pèlerins d'Emmaüs_ par Véronèse, _la Famille de Darius aux pieds +d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un _trou-madame_ de +marqueterie, posé sur une table de velours vert et entouré de pentes de +velours cramoisi à franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des +tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle +suivante est le salon de Mercure[2], où il y a des Carrache, des Titien, +des Van Dyck; le lit de parade y est dressé. + +[Note 1: Salle N° 109 de la _Notice_.] +[Note 2: Salle N° 110, _id_.] + +Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trône. +Au fond de la chambre s'élève une estrade couverte d'un tapis de Perse à +fond d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre +statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siège +et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le +_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce +salon, où Louis XIV donne audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les +jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse. + +[Note 3: Salle N° 111, _id_.] + +Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante clarté des +lustres, les diamants, les joyaux étincellent. + +On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes +de France. «Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un +autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener +pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements. +Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un +rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est +entière.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la +voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa +grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un +pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne +veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1].» + +[Note 1: _Mercure galant_, décembre 1682.] + +A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où Louis XIV va souper, +ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la pièce +qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef de vermeil, +qui a la forme d'un navire démâté. On y enferme, entre des «coussins de +senteurs», les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent +devant la nef, même les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du +roi, quand on passe dans la chambre à coucher. + +[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.] + +Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, où il reçoit sa famille +intime, son frère, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il +cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus +grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir, +pendant que le souverain se déshabille. C'est, comme le remarque +Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a +l'art de donner l'être à des riens. + +La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui. Les lumières sont +éteintes. Tout est rentré dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure +du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La +Bruyère, «qui est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à +plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.» Là le +sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences d'hier, comme par +les inquiétudes relatives à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni +ses soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur l'intérêt». + + + + +VIII + + +LA MARQUISE DE CAYLUS + + +Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée, apparaissent çà +et là des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et sémillants +visages qui éclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du +cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette. + +Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon, qui n'eut jamais +d'enfants, elle se dédommageait de la cruauté du sort, en veillant, avec +une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle +chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa nièce à la mode de +Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de +Française, gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante, +entraînante, entraînée. + +Elle mérite une mention spéciale dans la galerie de Versailles, cette +petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'éventail, cette +femme d'esprit qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve comme le +modèle des qualités exquises dont il résume l'ensemble par ce seul mot: +l'_urbanité;_ cette enchanteresse à qui Mme de Maintenon disait: «Vous +savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se +passer de vous.» + +Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673. +Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-père, avait épousé +Arthémise d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné, le +soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste, le fier et satirique +compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa d'Aubigné, dont le fils fut père de +Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept ans, et son +père, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de +Maintenon résolut de la convertir au catholicisme. + +C'était le moment où Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume. +L'enfant fut enlevée à sa famille et conduite à Saint-Germain. + +«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je +trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis à me faire +catholique, à condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me +garantirait du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la +seule abjuration que je fis.» + +M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais il finit par s'adoucir et +par embrasser lui-même la religion catholique dans des conditions plus +sérieuses. Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion de ma +vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour objet de plaire à Votre +Majesté.» + +Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales comme éducatrice, prit +plaisir à s'occuper de sa nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin +dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien à la +cour sur quoi elle ne me fît faire des réflexions selon la portée de mon +esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je +pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres, la lecture et des +amusements honnêtes et réglés; on cultivait ma mémoire par des vers qu'on +me faisait apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte de ma +lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forçait à y donner de +l'attention. Il fallait encore que j'écrivisse tous les jours une lettre à +quelqu'un de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir, et que je +la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la +corrigeait, selon qu'elle était bien ou mal.» + +A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante. Les plus grands +seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demandèrent sa main. Mme +de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions +si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez grand parti pour vous, +dit-elle à M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez +faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai à +l'avenir comme mon neveu.» + +La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation +de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placée à faire +faire à sa charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit un époux +sans mérite, sans fortune et même sans conduite, M. de Tubières, marquis +de Caylus. La jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui +donna une modique pension et un collier de perles de dix mille écus. + +Mais bientôt, après son mariage, elle eut un logement à Versailles, où sa +beauté ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant +n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle: «Jamais un visage si +spirituel, si touchant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de +grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de +créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut l'une des héroïnes de ces +représentations d'_Esther_, dont le souvenir est resté comme l'un des plus +gracieux épisodes de la seconde moitié du grand règne. + +Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr, tout près de +Versailles, une maison pour l'éducation gratuite de deux cent cinquante +«demoiselles nobles et pauvres». La religion et la littérature y étaient +en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la classe des grandes,--_les +bleues_,--déclamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque, +Iphigénie_. Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de dispositions +pour le théâtre, et Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites +viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles ne +la joueront plus, ni aucune de vos pièces.» + +Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne renonçait pas à la +poésie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de +composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique, puisé à +une source religieuse. On était alors en 1688. Racine avait près de +cinquante ans, et depuis douze années il avait renoncé au théâtre, tout en +étant dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les scrupules +religieux l'éloignaient de la scène. Il avait fait à Dieu le plus héroïque +des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné, +ce grand poète, au silence, et de ses propres mains il avait dételé les +coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les sphères étoilées +de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec +les sentiments qui l'en avaient détourné, il tressaillit. Le poète et le +dévot allaient enfin être d'accord. De leur alliance naquit _Esther_, +cette oeuvre exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie; +cette pièce, pleine de tendresse et de larmes, digne du poète dont son +fils a dit: «Mon père était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé +comme d'un long sommeil, Racine avait puisé dans le repos une fraîcheur +d'impressions, une originalité nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet, +Mme de Caylus vit naître _Esther_, en respira le premier parfum, en +pénétra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'émotion de sa voix, y +ajouter quelque chose.» + +Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle. Mais, un jour que +Racine était en train de lire à Mme de Maintenon plusieurs scènes de la +pièce, elle se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce poète +enthousiasmé composa pour elle un prologue, celui de la _Piété_. + +La première représentation eut lieu à Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le +vestibule des dortoirs, situé au deuxième étage du grand escalier des +_demoiselles_, était partagé en deux parties: l'une pour la scène, l'autre +pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux +amphithéâtres: l'un, petit, destiné aux dames de la communauté; l'autre, +plus grand, réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient les plus +jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en +bas les plus âgées, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de +leur classe. La représentation se donnait le jour, mais on avait fermé +toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle, +étincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphithéâtres +étaient des sièges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques +spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à l'honneur d'applaudir +_Esther_. + +Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt, la pièce commence. +D'une voix attendrie et mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la +Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule dans le noble +auditoire: + + Du séjour bienheureux de la Divinité, + Je descends dans ce lieu par la grâce habité; + L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle, + Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle. + Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints + Tout un peuple naissant est formé par mes mains. + Je nourris dans son coeur la semence féconde + Des vertus dont il doit sanctifier le monde. + Un roi qui me protège, un roi victorieux + A commis à mes soins ce dépôt précieux. + C'est lui qui rassembla ces colombes timides, + Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides; + Pour elles, à sa porte élevant ce palais, + Il leur y fit trouver l'abondance et la paix... + +Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et idéale beauté, Mme de +Caylus ressemble à un ange. Dès les premiers vers du prologue, le succès +va aux étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin une +distraction digne du Grand Roi. Comme on se représente bien cette +animation moitié sainte, moitié profane; ces jeunes filles naïves et +charmantes, qui disent, avant d'entrer en scène, un _Veni Creator_; ces +actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la poésie, la rampe, et, +plus encore que tout cela, la présence de celui qui est leur protecteur, +leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le +plus grand des poètes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les +unes que les autres; des vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des +choeurs dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le cantique de +l'amour divin; une mise en scène splendide, d'admirables décors, des +costumes persans où resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et, +choses plus séduisantes que le prestige du trône, que les rayons de +l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraîcheur des imaginations, la +douce et pénétrante poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle! quel +enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther; Mlle de La Maisonfort, +Élise; Mlle de Lastic, Assuérus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly, +Zarès; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est joué en +perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire à +Racine: «J'ai trouvé un Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.» + +Derrière le décor, le poète surveille les entrées, comme un régisseur de +la scène. Mlle de La Maisonfort, intimidée, a failli un instant manquer de +mémoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: «Ah! +mademoiselle, voici une pièce perdue.» + +Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt Racine la console, et, +tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on +ferait pour un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une actrice +consommée. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, à qui rien +n'échappe, dit tout bas: «La petite chanoinesse a pleuré.» + +Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême joie que lui cause le +succès de ses chères «filles». Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et +aux actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses, et, à la fin +de la représentation, Racine se précipite à la chapelle et tombe à genoux +dans un élan de reconnaissance. + +Les représentations suivantes ont encore plus d'éclat que la première. Mme +de Caylus prend le rôle d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement +d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La +faveur d'une invitation est plus enviée, plus difficile à obtenir qu'un +voyage à Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient +debout, la canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce que tous +les invités aient pénétré dans l'enceinte. Mme de Sévigné, admise à la +représentation du 19 février 1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour +voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique tout bas ses +impressions enthousiastes. Le maréchal se lève dans un entr'acte et va +dire au roi combien il est content. «Je suis auprès d'une dame, +ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_.» + +A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques paroles à plusieurs des +spectateurs. Il s'arrête devant Mme de Sévigné et lui parle avec +bienveillance. La marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné +cette conversation dans une de ses lettres: + +«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Racine +a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a +beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi; +elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre +chose.-- + +Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa +l'objet de l'envie.» + +Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La femme la plus spirituelle +du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parlé. Quel prestige +que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention +faisait l'objet de l'envie de toute la cour! + +_Esther_ avait eu trop de succès. Soit par piété, soit par jalousie, on ne +tarda pas à critiquer ces représentations qui avaient été si brillantes. +Il fallait bien, bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le +talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce +mélange de cloître et de théâtre n'était pas une bonne chose; que +l'amour-propre desjeunes filles serait surexcité par de pareils +divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux +représentations, comme pour les approuver par leur présence. Mais le +nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, évêque de +Chartres, se prononça contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles +de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et _Athalie_, commandée après +le succès d'_Esther_ et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr, +fut jouée, en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations, sans +costume, dans la _classe bleue_, en la seule présence du roi, de Mme de +Maintenon et d'une dizaine de personnes. + +Ce ne furent pas seulement les représentations d'_Esther_ qu'on trouva +trop mondaines. La jeune femme qui s'y était tant fait admirer, Mme de +Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait trop +d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures et de paroles, pour ne +pas s'attirer des disgrâces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui +n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se +partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde +était de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prières +passaient après les plaisirs. Son caractère mobile, malicieux, +superficiel, ne se prêtait pas à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et, +quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait +dépaysée. Mariée à un homme sans mérite et toujours en campagne ou à la +frontière, Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même. Aimant la +médisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitié +pour le plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et aux malices +de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mère, Mme +de Montespan, en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait un +peu de tout. C'était là un genre de passe-temps que Louis XIV ne +pardonnait guère. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la +cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est être exilée que d'y +vivre.» + +Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître dans «ce pays» où l'on +s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile à +se servir de l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une jolie +femme. Il pensait même que cette éducation futile ne faisait que +médiocrement honneur à Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à +laisser près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort à +Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus fut-elle de longue durée. +Pendant treize ans, la marquise resta éloignée de la cour et comme en +pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de tenue, de soumission, de +piété. Mais ce pardon fut complet. + +Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au souper du roi, et reçut +le meilleur accueil. Veuve depuis deux années environ, elle n'avait que +trente-trois ans et ne songeait pas à se remarier. Belle comme un ange et +plus séduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de +Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de +Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite à Paris, où +elle habita une petite maison contiguë aux jardins du Luxembourg. Elle y +donnait à souper à des grands seigneurs, à des savants, et son salon était +un centre intellectuel, où les traditions du XVIIe siècle se perpétuaient +dans les premières années du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729, +âgée de cinquante-six ans. + +Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le titre modeste de +_Souvenirs_, les courts et spirituels mémoires qui rendront son nom +immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient +depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes +qu'elle contait si bien. Elle finit par céder à leur prière et jeta sur le +papier quelques récits, quelques portraits. Quel bijou que ces +_Souvenirs_, écrits au courant de la plume, sans prétention, sans dates, +sans ordre chronologique, et où, depuis un siècle, tous les historiens ont +puisé[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques +lignes que d'interminables volumes! Comme il est féminin et comme il est +français! Le goût de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend +sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux précepte: +«Glissez, mortels, n'appuyez pas!» + +[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les _Souvenirs de +Mme de Caylus_, qui sont inachevés, furent imprimés pour la première fois +en 1770, à Amsterdam, avec une préface et des notes attribuées à +Voltaire.] + +Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui font de l'art sans +le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas +eux-mêmes qu'ils ont la première qualité du style: le naturel. + +Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne +humeur! quelle simplicité! Quel aimable abandon! Quelle jolie série de +portraits, tous plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns que +les autres! + + + + +IX + + +MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR + + +C'est entourée des religieuses et des élèves d'un asile où l'idée de la +religion s'unit à celle de la noblesse, où il y a place pour la terre et +pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV nous +apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette +femme qui n'a pas été mère; c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste +qu'on ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective, de +tendresse. + +Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, à travers la brume +du passé, la carrière si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue. +C'est là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des flots orageux +qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse, et qui, souvent encore, +troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune, +elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre, elle était pauvre, +abandonnée. Elle pense à ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habileté, +de courage, pour lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que +lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de +jeune femme, dont la préservèrent sa haute raison et son bon sens; elle +résume tous les enseignements que son expérience lui suggère. Dans cette +chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le murmure de courtisans +plus occupés du roi que de Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache +d'intrigues, de vanités et de déceptions. + +Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère se trouve heureusement +tempérée par la grâce de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle +pense à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe. Entre Versailles +et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithèse vivante: +Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles, +c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr, +c'est la préface du ciel. Aussi, comme elle préfère son couvent bien-aimé +à la cour de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie des Glaces, aux +splendeurs du plus beau palais de l'univers! + +«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgré ses défauts, on y +est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est +toujours fête pour moi.» + +En pénétrant dans son cher asile, elle est apaisée, consolée: + +«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette +solitude d'où je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie.» + +Et quand elle retourne à Versailles: + +«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est +là ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est là où toutes les +passions sont en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le plaisir.» + +Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre, +sa création, le symbole même de sa pensée, se comprend d'ailleurs +facilement. C'est là, en effet, que se manifeste le mieux son caractère, +avec son goût de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et +de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas +la religion seule qui lui fait préférer le couvent au palais. A +Versailles, elle est contrainte, elle est gênée, elle obéit; les rayons du +soleil royal, bien que pâlissant, ont un prestige et un éclat qui +l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle +gouverne. César aurait mieux aimé être le premier dans un village que le +second à Rome. + +Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la supérieure de religieuses +que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-être la couronne +et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas +besoin; car, là, sa royauté ne soulève point de contestation. Ses moindres +paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une +respectueuse émotion, en présence de toute la communauté, y sont l'objet +d'une admiration unanime. Les religieuses ou les élèves à qui elles sont +adressées s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est +presque la reine de France, elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr. + +Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de Saint-Cyr fut, pendant +trente années, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y +rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures du matin, +allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles, +édifiant et instruisant les grandes, préférant son rôle d'institutrice à +tous les amusements et à toutes les splendeurs de Versailles. Rien de +Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant. + +«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront +gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine à être leur +intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante, +pourvu que mes soins les mettent en état de s'en passer.» + +Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de +la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journée, une heure +de récréation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table, +à converser librement en travaillant à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait +à venir à ces récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait à +des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont la communauté +appréciait le charme instructif. + +Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter +Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac +regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont +les Anglais ont emprunté l'air à la France pour leur _God save the king_). +Louis XIV sourit à ces frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de +reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement à +Mme de Maintenon: + +«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donné.» + +En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis: + +«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien exhorter; mais j'espère qu'à +force de vous bien répéter les motifs de cette fondation, je vous +persuaderai et vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai +ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles à produire +ce bel effet.» + +Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et une expiation, une +oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage à Dieu et à la France. + +«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles +aiment l'État, quoiqu'elles haïssent le monde; elles sont bonnes +religieuses et bonnes Françaises.» + +A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la +bénédiction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les +prières devaient être puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons, +en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son âme se reposait +des émotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes +filles lui reprochait de s'être trop exposé pendant le siège: + +«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il. + +--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché à la conservation +de votre personne. + +--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un +autre la remplirait mieux que moi.» + +Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour Saint-Cyr va jusqu'à +l'enthousiasme. + +«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre +maison tout le royaume. + +Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation de Saint-Cyr à +toutes les maisons religieuses qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est +étranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont +moins chers que la dernière des bonnes filles de la communauté.» + +Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa +plume et son aiguille sont également actives, et c'est tout en brodant +qu'elle fait de véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus +grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des +religieuses et celui des mères de famille. + +«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées et admirées de tout +le monde; leurs maris sont si charmés d'elles, qu'ils disent avec +admiration: «Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de +maître d'hôtel et de gouvernante pour mes enfants.» + +Parlant à des novices, elle s'écrie: + +«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne +religieuse, et rien de si malheureux et de si méprisable qu'une mauvaise. +Se taire, obéir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu +d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter +l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se décourager, +ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre +sous aucun prétexte de consolation innocente, voilà le royaume de Dieu qui +commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à Dieu sans +réserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui +vous le rendra doux et léger.» + +«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant, +en écrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je +voyais vos demoiselles plier du linge avec une activité qui ne leur +laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant +en silence, et ensuite elles chantèrent des cantiques; j'admirais +l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en +contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un âge si +dangereux.» + +Cette femme blasée, désabusée des vanités de la terre, voudrait inspirer à +autrui son dégoût des biens qu'elle a possédés. Avec quelle conviction +dans l'accent elle disait: + +«Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part, +et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent +trouver; ils vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet, +à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux +admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y +ennuient parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue les plus +belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifférentes. De plus, +ce ne sont point ces choses-là qui nous peuvent rendre heureux; notre +bonheur ne peut venir que du dedans.» + +Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon +s'analysait elle-même avec l'impartialité qu'elle mettait à juger les +qualités et les défauts de son prochain. C'était comme un perpétuel examen +de conscience, une méditation continue, une démonstration de l'inanité, du +néant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la +plus approfondie. + +Austères et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles +sont-elles en état de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'à +moitié convaincue. Il en est peut-être parmi elles qui disent qu'après +tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aimé +au point de préférer Scarron à un couvent; qu'elle a été, plus qu'aucune +autre femme, flattée des distinctions et des éloges; que, dans sa +jeunesse, elle ne laissait pas que d'être fière de ses succès dans les +brillants salons de l'hôtel d'Albret ou de l'hôtel de Richelieu. + +Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que +la crainte des orages ne dégoûte pas de l'océan, et qui, en dépit des +sages conseils de Mme de Maintenon, rêvent d'en essayer et de se confier +aux flots sur une barque ornée de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu +par l'expérience d'autrui. Ce sont nos propres déceptions, nos propres +souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et +cependant elle ne se décourage pas dans ses exhortations. + +«Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur à toutes +les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que +ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi près que je le vois de +quels plaisirs nous cherchons à abréger le songe de la vie!» + +En récapitulant l'ensemble de sa destinée, cette femme à l'esprit si +observateur, si judicieux et si pratique, en arrive à des conclusions qui +sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint +asile où elle a marqué d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit +dans ses pensées fortes et ses réflexions salutaires. + + + + +X + + +LA DUCHESSE D'ORLÉANS +PRINCESSE PALATINE + + +Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon préférait Saint-Cyr +à Versailles, c'est qu'à Saint-Cyr elle se croyait aimée, tandis qu'à +Versailles, elle sentait percer, sous une déférence apparente et sous +d'obséquieuses protestations de dévouement et de respect, la +malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans +cesse et lui témoignaient les plus grands égards, la détestaient +cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en +apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secrètes contre +Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitié sourde et violente de la +princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orléans. + +Les accusations portées contre l'épouse de Louis XIV par cette Allemande +impitoyable sont si exagérées et si invraisemblables, qu'elles font plus +de bien que de mal à la mémoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les +libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont inventé +pareilles énormités. C'est un torrent d'injures, une débauche de haine, +le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des +calomnies qui ne reculent devant rien. + +La femme qui se livrait, dans sa correspondance, à cette fureur de +diatribes, est, à coup sûr, l'une des figures les plus originales de la +galerie féminine de Versailles. Physique, moral, style, caractère, tout +chez elle est bizarre. Ne ressemblant à personne et contrastant avec tout +ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautés +fines et délicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous, +mieux fait connaître que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y +est tout entière, avec ses défauts et ses qualités, son curieux mélange +d'austérité de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande +dame et ses expressions de femme du peuple, son prétendu dédain pour les +grandeurs humaines et son amour acharné pour les prérogatives du rang. + +C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement tracé le portrait: +franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manières, +et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est dû. +C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de +plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractère et dans +les goûts quelque chose d'âpre et de martial, aimant les chiens, les +chevaux, la chasse, dure pour elle-même, se guérissant, si par hasard elle +est souffrante, en faisant à pied deux grandes lieues. Ce qu'elle +représente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne +poétique, sentimentale, rêveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque +farouche. + +Traduites en français, les lettres de la princesse Palatine perdent +beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce goût de +terroir, ces allures primesautières, ce ton parfois cynique, parfois +burlesque, qui en font le principal mérite. Si exagérées, si passionnées +qu'elles soient, elles valent la peine d'être consultées, même après les +Mémoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du génie de ce Tacite +français; mais il y a, dans leur style et dans leur destinée, plus d'une +analogie. Tous deux sont des témoins essentiellement récusables; car tous +deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions +qui intéressent de trop près leurs rancunes et leurs préjugés. Mais l'un +et l'autre n'essayent même pas de dissimuler leur partialité; rien n'est +donc plus facile que de distinguer la vérité à travers leurs mensonges. Si +elle n'a pas le génie de Saint-Simon, Madame en a les colères, les +indignations et les haines. Elle est honnête femme comme il est honnête +homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la vérité. Comme lui, +elle écrit en secret, et se console d'une perpétuelle contrainte par +l'exagération de sa liberté de style. Comme lui, elle fait de sa plume et +de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous +allons essayer de retracer sa physionomie. + +Fille de l'électeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de +Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orléans naquit au château de +Heidelberg. Enfant, elle préférait les fusils aux poupées et annonçait +déjà les côtés masculins de son caractère. Elle avait dix-neuf ans quand +son mariage avec le frère de Louis XIV fut décidé. + +Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui dépêcha trois évêques +à la frontière pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait +être désormais la sienne. Les prélats commencèrent leur oeuvre à Metz et +la terminèrent à leur arrivée à Versailles. La nouvelle duchesse d'Orléans +était en tous points l'opposé de celle dont Bossuet fit l'oraison funèbre. +La cour, qui avait admiré dans la première Madame le type de l'élégance et +de la beauté, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la +laideur. Autant l'une était coquette, autant l'autre l'était peu. C'était, +pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagérer elle-même ce +qu'elle pensait de son physique: «J'ai de grandes joues pendantes et un +grand visage, écrivait-elle. Cependant je suis très petite de taille, +courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais +bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux +annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des +conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas +probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes. +Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car, +n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai +pris le parti de rire la première de ma laideur, cela m'a très bien +réussi.» + +Si la princesse Palatine n'éblouissait pas la cour, en revanche la cour ne +l'éblouissait guère. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible. +«J'aime mieux, écrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus +beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornés de +statues et de jets d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de +somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment +plus de mon goût que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne +plaisent qu'au premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué, elles +inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus.» Ce qu'aimait, ce que +regrettait Madame, c'était son Rhin allemand, c'étaient les collines où, +enfant, elle allait voir se lever le soleil, et où elle mangeait des +cerises avec un bon morceau de pain. + +Née dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement +dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumière ni les +consolations que donne une foi plus éclairée; le mélange de la politique +et de la religion l'irritait, et on comprend que la révocation de l'édit +de Nantes ait révolté ses sentiments autant que ses souvenirs +d'enfance.[1] «Je dois avouer, écrivait-elle non sans raison, que lorsque +j'entends les éloges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir +persécuté les réformés, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas +souffrir qu'on loue ce qui est mal.» Elle déplorait qu'on n'eût pas fait +comprendre à Louis XIV que «la religion est instituée plutôt pour +entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se +persécuter les uns les autres».--«Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on +a bien vu Notre-Seigneur Jésus-Christ battre des gens pour les chasser du +temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltraité pour les y +faire entrer.» + +[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.] + +Madame, qui avait l'esprit très observateur, analysait et commentait les +divers genres de «piété» des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'était +pas la dévotion et la foi sincère qu'elle respectait, c'étaient les +hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre +le flot grandissant du scepticisme quand elle écrivait, en 1699, avec +quelque exagération peut-être: «La foi est tellement éteinte dans ce pays, +qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille +être athée; mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le même individu +qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la cour; on prétend aussi que +tous les suicides que nous avons en si grande quantité depuis quelque +temps sont causés par l'athéisme.» + +La jeune noblesse française, malgré son élégance; son luxe et son entrain, +ne trouvait pas grâce à ses yeux. Elle déclarait les jeunes gens +«horriblement débauchés et adonnés à tous les vices, sans en excepter le +mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte, +ajoutait-elle, de se piquer d'être gens d'honneur... Le plus incapable +occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-là qu'ils estiment le plus. +Vous pouvez aisément juger d'après cela quel grand plaisir il doit y avoir +ici pour les honnêtes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes +détails sur la cour, je ne vous cause le même ennui que j'éprouve souvent, +et que cet ennui ne devienne, à la fin, une maladie contagieuse[1].» + +[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.] + +Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la +princesse Palatine devait se trouver mal à l'aise au milieu d'eux. En +outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'être forcée +de vivre à côté des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat +lui semblaient des flammes infernales. + +Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brûlait les palais et +les chaumières d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des +malheureux expulsés de leurs foyers, pillés, dépouillés, maltraités, +les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de +Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images +comme par des fantômes, elle avait des angoisses, des désespoirs +patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait +comme en prison: + +«Dût-on m'ôter la vie, s'écriait-elle, il m'est impossible de ne pas +regretter d'être, pour ainsi dire, le prétexte de la perte de ma patrie. +Je ne puis voir de sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre +Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines au feu +prince-électeur mon père. Oui, quand je songeà tout ce qu'on a fait +sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitôt que +je commence à m'endormir, il me semble être à Heidelberg ou à Manheim, et +voir les ravages qu'on y a commis. Je me réveille alors en sursaut, et je +suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me représente +comment tout était de mon temps et dans quel état on l'a mis aujourd'hui, +et je considère aussi dans quel état je suis moi-même, et je ne puis +m'empêcher de pleurer à chaudes larmes[1].» + +[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.] + +Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait +personne avec qui elle sympathisât. Tout l'offusquait, tout l'irritait; +seule la figure du roi, qu'elle appelait le «grand homme», non sans une +pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle +beaucoup de taches au «soleil». + +Son intérieur n'était pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne +pardonnait pas à son mari d'être sans cesse occupé de futilités et de +mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accusés d'avoir assassiné sa +première femme, la belle et poétique Henriette d'Angleterre. Elle +souffrait au contact de ce caractère faible, timide, gouverné par des +favoris et souvent même malmené par eux. Une de ses lettres, écrite en +1696, contient ce curieux passage: «Monsieur dit hautement, et il ne l'a +caché ni à sa fille ni à moi, que, comme il commence à se faire vieux, il +n'a pas de temps à perdre, qu'il veut tout employer et ne rien épargner +pour s'amuser jusqu'à la fin, que ceux qui lui survivront verront à passer +le temps à leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et +qu'en conséquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et +il le fait comme il le dit.» + +C'est ce prince que Saint-Simon dépeint ainsi: «tracassier et incapable de +garder un secret, soupçonneux, défiant, semant des noises dans sa cour +pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1].» + +[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.] + +Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Régent, que dans +son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gâtait à plaisir +les belles qualités dont il était doué par la nature, justifiait celui de +Louis XIV sur «ce fanfaron de vices». + +Lorsqu'il voulut épouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse +Palatine se serait emportée contre lui au point de lui donner, en pleine +galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si +bien dans les Mémoires de Saint-Simon[1]. «Outre son mariage, +écrivait-elle en 1700, mon fils m'a causé encore bien du chagrin.... Ce +que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne +puisse avoir son amitié; car autrement il est bon envers tout le monde. Je +n'ai cependant perdu son amitié que pour lui avoir donné toujours des +conseils dans son intérêt. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui +dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses +indifférentes; mais c'est quelque chose de bien pénible que de ne pouvoir +ouvrir son coeur à ceux qu'on aime.» + +[Note 1: «Elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant +sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et représentant assez +bien Cérès après l'enlèvement de Proserpine.... On alla attendre à +l'ordinaire la levée du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame +y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour +lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si +sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute la +cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis +spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement.» (Saint-Simon, +_Mémoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre à la Rhingrave +Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait souffleté son fils, +mais que cela est absolument faux.] + +Tourmentée dans son intérieur, exaspérée contre les favoris de son mari, +attristée comme épouse, comme mère, comme Allemande, Madame se souciait +peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, où l'existence était +pour elle un mélange de luxe et de misère. + +«J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix à la grandeur, si +l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est-à-dire de l'or en +abondance pour être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons +et de punir les méchants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans +l'argent, être réduit au plus strict nécessaire, vivre dans une +perpétuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune +société, cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y +tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut +s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien +l'usage qu'il vous plaît[1].» + +[Note 1: Lettre du 21 août 1695.] + +Comment la princesse Palatine parvenait-elle à se distraire de tant de +tracas et de soucis? En chassant et en écrivant. La chasse, et plus encore +le style épistolaire, voilà ses deux passions, ses deux manies. Depuis +1671, année de son mariage, jusqu'à 1722, année de sa mort, elle ne cessa +d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle écrivait le +lundi en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et le dimanche en Hanovre. +Mais cette rage d'écrire ne laissa pas que de lui être fatale. Sa +correspondance, ouverte à la poste, fut remise à Mme de Maintenon. +Celle-ci montra à l'imprudente princesse une lettre toute remplie des +injures les plus violentes. + +«On peut penser, dit Saint-Simon, si, à cet aspect et à cette lecture, +Madame pensa mourir sur l'heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à +lui représenter modestement l'énormité de toutes les parties de cette +lettre, et en pays étranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de +ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prières, des +promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps, +la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains. +C'était une terrible humiliation pour une si rogue et si fière +Allemande.» + +Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse +Palatine contre celle à qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux +proverbe germanique: «Où le diable ne peut aller, il envoie une vieille +femme.» + +Devenue veuve en 1701, Madame se calma. + +«Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur, +qu'on ne me parle point de couvent!» + +Heureuse de rester à la cour, malgré tout le mal qu'elle en pensait, elle +s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'écrire en 1712: «Bien que la +vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une +longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait à +mourir maintenant. Il a tant aimé cette femme, qu'il ne lui survivrait +certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues +années.» + +Madame finit ses jours en bonne chrétienne, et Massillon, dans une belle +oraison funèbre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans +ses dernières souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle +avait dit, avec un calme digne de Louis XIV: + +«Nous nous retrouverons au ciel.» + +En résumé, Mme la duchesse d'Orléans est un type étrange, qui s'impose, +bon gré malgré, à l'attention. Chez elle on trouve, à côté de grands +travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanité. Il +y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de détails insignifiants, +d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalités et de commérages du monde, +des pensées dignes d'un moraliste et des jugements frappés au coin de la +sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais, +si elle parle du mal, c'est pour le flétrir et en représenter les hontes. +Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le mérite de le voir tel +qu'il est, de le détester d'une haine martiale, agressive, +irréconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialité +même rend peut-être plus saisissants. + + + + +XI + + +MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE + + +Écrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des vérités toutes les +inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais: +«Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose,» rapetisser ce +qui est grand, dénaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle +est la tactique des ennemis jurés de nos traditions et de nos gloires, tel +est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales +toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'école révolutionnaire +dont ils sont les adeptes a déjà sapé l'édifice; elle a contribué à +détruire la chose indispensable aux sociétés bien organisées: le respect; +elle a changé les livres en libelles, les jugements en invectives, les +portraits en caricatures; elle s'est accordée avec cette littérature +essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir +les personnes et les choses, pour répandre dans le public une foule +d'exagérations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et +dans les idées, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens. +Un des hommes dont cette école a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce +qu'il fut le représentant ou, pour mieux dire, le symbole du principe +d'autorité. + +Elle s'est fatiguée de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athénien qui +se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son +souffle, elle pourrait éteindre les rayons du soleil royal. Un potentat +affaibli mené en lisière par une vieille dévote intrigante, voilà l'image +qu'elle a voulu tracer, voilà les traits sous lesquels on aurait la +prétention de faire passer à la postérité celui qui resta jusqu'à la +dernière heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait été toute sa vie: +le type par excellence du souverain. Déshonorer Louis XIV dans la femme +qu'il choisit comme compagne de son âge mûr et de ses vieux jours, tel a +été, tel est encore l'objectif des écrivains de cette école. + +Ils ont appuyé leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont +nous avons essayé de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre +témoin tout aussi récusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait +pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent +comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la +bonne foi de dire lui-même: + +«Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas +d'impartialité; je le ferais vainement.» + +Il s'indignait de n'être rien dans ce gouvernement où plus d'un homme +médiocre avait réussi à capter la faveur du souverain. Être condamné à +l'existence désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les +escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres +résidences royales, c'était pour sa vanité un sujet d'aigreur et de +mécontentement. Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et ensuite à la +femme qu'il considérait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce +n'est que dans ses Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une +triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères. Devant le roi, il +était le respect, la docilité mêmes. Après s'être beaucoup remué à propos +d'une certaine quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les +princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui +plaire, il aurait quêté dans un plat, comme un marguillier de village. Il +ajoutait que Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur de tous les +ducs, despotiquement le maître de leurs dignités, de les abaisser, de les +élever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main.» Il +n'était pas plus fier en présence de «la créole», qu'il traite dans ses +Mémoires de «veuve à l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même +de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir, par elle, une +charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'être point arrivé aux +plus grandes positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une +vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon sous les couleurs les +plus odieuses. Suppléant par l'imagination à l'insuffisance des preuves, +il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du plaisir dans sa +jeunesse, et de l'intrigue dans son âge mûr. + +Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes. + +Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît à Niort. Il admet à +peine que son père fut gentilhomme, bien qu'elle eût une noblesse +absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de +fondement. + +Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse +d'admirer ce style qui rappelle tour à tour la hardiesse de Bossuet, le +coloris de La Bruyère, l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on +étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnaît que les fameux +Mémoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage +critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien raison de dire: +«L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, pénétrante pour sonder les +replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue et de +grandeur. A la cour, son horizon est borné. Tout ce qui le dépasse ne lui +présente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacité +de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du juge[1].» A +l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maîtresse de la France, +l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine +dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son incroyable +succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance, +l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les généraux +d'armée, la famille royale à ses pieds, tout bon et tout bien par elle, +tout réprouvé sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix, +les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main, +et le roi et l'État ses victimes.» + +[Note 1: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, par M. +Chéruel.] + +Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté le maître, et c'est lui +qui a tracé les grandes lignes politiques du règne. Mme de Maintenon a pu +lui donner des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier ressort. + +Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on voudrait maintenant +reprocher une immixtion tracassière dans toutes choses, était accusée par +les hommes les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui écrivait: +«On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Votre esprit en est +plus capable que vous ne pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de +vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions +contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie.» +Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne +paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle seule, fait marcher tous +les ministères, c'est là une pure invention. Elle était sincère, +croyons-nous, quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque façon que +les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une +personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y +être habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne +veut pas que je m'en mêle, et je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache +point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très souvent mal +avertie.» + +Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec +l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement +la parole que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude à +l'égard de Louis XIV était toujours celle du respect. Le roi lui disait, +il est vrai: + +«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois Votre Majesté. Vous, +madame, il faut vous appeler Votre Solidité.» + +Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme raisonnable et si +mesurée. + +En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV? Ses guerres, sa passion +pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation +peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à la guerre, +elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix: + +«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais +au roi des conseils désavantageux à sa gloire; mais si j'étais crue, on +serait moins ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus +sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à gouverner l'État; je +demande tous les jours à Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le +maître, et qu'il fasse connaître la vérité.» + +M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle +regretta profondément la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que +«les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif +Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans l'épouvantable +aventure qui allait tout engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher +son avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle céda, se +soumit pour la succession[1]». + +[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.] + +Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-même avec une +extrême simplicité, elle cherchait à détourner Louis XIV des constructions +fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de +Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se +reprocher les modestes dépenses qu'elle faisait pour son propre compte. +Attendant à la dernière extrémité pour se donner un habit, elle disait: + +«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés fâcheux, mais elle me +procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empêche que je manque +de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire, toutes mes +aumônes sont une espèce de luxe, bon et permis à la vérité, mais sans +mérite.» + +Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis +XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler à la simplicité +chrétienne, mais elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du peuple, +dont elle plaignait les misères et dont elle admirait la résignation. Ne +se laissant jamais enivrer par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à +ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni cette soif de +richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des +favorites. Les pierreries, les riches étoffes, les meubles précieux, lui +étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse et de l'engouement +qu'excitait sa beauté, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et +l'éclat extérieur ne l'avait jamais éblouie. + +Un autre grief formulé par certains historiens contre Mme de Maintenon, +c'est la révocation de l'édit de Nantes. Ils attribuent la persécution au +zèle hypocrite d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par Mme de +Maintenon. Or la révocation de l'édit de Nantes fut, pour ainsi dire, +imposée au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M. +Théophile Lavallée, les réformés gardaient en face du gouvernement un air +d'enfants disgraciés, en face des catholiques un air d'ennemis dédaigneux; +ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance +avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. «La France, a dit M. +Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se réjouissait des succès +de l'autre[2].» + +[Note 1: Lavallée, _Histoire des Français_.] +[Note 2: Michelet, _Précis sur l'Histoire moderne_.] + +Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV une idée fixe. Ce +devait être, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre +caractère de son règne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi, +avaient sollicité la révocation avec instance. Quand le décret parut, ce +fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le +cantique du vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus +rien à désirer, après ce dernier acte de son long ministère. + +Bossuet en arrivait à des transports lyriques: «Ne laissons pas de publier +ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs. +Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église.... +Touchés de tant de merveilles, épanchons nos coeurs sur la piété de Louis; +poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau +Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Charlemagne, ce que les +six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine: +«Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1] + +[Note 1: Bossuet, _Oraison funèbre de Michel Le Tellier_.] + + +Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant d'éloquence, avoue que +Louis XIV était convaincu qu'il faisait une chose sainte: + +«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant les hommes ni si avancé +devant Dieu dans la réparation de ses péchés et le scandale de sa vie. Il +n'entendait que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient pas moins que +le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le 8 octobre 1685: «Jamais aucun roi +n'a fait et ne fera rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La +Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et +Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières reflétaient l'opinion générale: + + Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi, + Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme. + De quelques grands noms qu'on te nomme, + On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi. + +Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner par le sentiment unanime +du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative. +Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit: + +«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la révocation de l'édit +de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point.» + +Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères, elle écrivait, le 4 +septembre 1687: «Je suis indignée contre de pareilles conversions: l'état +de ceux qui abjurent sans être véritablement catholiques est infâme.» On +lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon, en +désirant de tout son coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait +voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et de la douceur que +par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zèle, +aurait voulu la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui disait, +à cause de cela: «Je crains, madame, que le ménagement que vous voudriez +que l'on eût pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention +pour votre ancienne religion.» + +Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de la tolérance, approuvait en +principe la révocation de l'édit de Nantes: + +«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance intérieure de ses +sujets sur la religion, il peut empêcher l'exercice public ou la +profession d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix de la +république par la diversité et la multiplicité des sectes.» + +Tel est également l'avis de Mme de Maintenon; mais les écrivains +protestants eux-mêmes ont reconnu qu'elle blâmait l'emploi de la force. +L'historien des réfugiés français dans le Brandebourg le dit: + +«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on +usa; elle abhorrait les persécutions, et on lui cachait celles qu'on se +permettait.» + +Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas étrangers à la déclaration +du 13 décembre 1698, qui, tout en maintenant la révocation de l'édit de +Nantes, fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du règne. +Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossière de ceux qui +voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la +tolérance. Luther prêchait l'extermination des anabaptistes. Calvin +faisait supplicier pour hérésie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin +Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent pas +celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises +étaient d'une sévérité draconienne; tout prêtre catholique résidant en +Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le culte anglican, +était passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous +faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince +protestant représentait le principe de la tolérance religieuse! + +En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de l'édit de Nantes, soit +de tout autre acte du grand règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle +odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue +dans les limites de l'influence légitime qu'une femme dévouée et +intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent +trompée, elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est +pas la dévote méchante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains +écrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée de nobles +intentions, aimant sincèrement la France, sympathisant, du fond du coeur, +avec les souffrances du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du +droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée dans ses opinions, +irréprochable dans sa conduite. + +Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands +seigneurs véritablement religieux, M. Michelet a dit: + +«Regardons cette petite société comme un couvent au milieu de la cour, +couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la cour +convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce qui en fait +l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels ennemis. La +fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse +de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient l'amie, presque la +soeur des trois filles du persécuteur de son père.» + +Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque +matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son âme, cette +prière composée par elle: + +«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler, de l'encourager, +de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne +lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre +n'aurait le courage de lui dire.» + +Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis +XIV était de bonne foi, quand elle disait à Mme de Glapion: + +«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu, je me jetterais aux +pieds de son trône, je lui offrirais les voeux d'une âme qu'il aurait +rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus +d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'état des provinces, +plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour +l'abus qu'on fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.» + + + + +XII + + +LES LETTRES DE MME DE MAINTENON + + +Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée à devenir l'affection +la plus sérieuse et la plus durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas, +a-t-elle écrit elle-même, et il eut assez longtemps de l'éloignement pour +moi; il me craignait sur le pied de bel esprit.» + +Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la sympathie, de la +défiance à la confiance, de la prévention à l'admiration? En voyant de +près des qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le même +fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui, +ayant à parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentés de notions +superficielles et ont soumis à une véritable analyse sa vie et son +caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître son _Histoire des +Français_, il y peignit Mme de Maintenon d'une manière très sévère. Il +l'accusait «de la sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit de +dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui reprochait d'avoir +inspiré à Louis XIV des entreprises funestes, de très mauvais choix. + +«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens médiocres et +serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux désastres +de la fin du règne.» + +Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux éclairé, disait dans sa +belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon ne +donna à Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés, utiles à +l'État et au soulagement du peuple.» Que s'était-il donc passé entre la +publication des deux ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes +recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et les écrits de Mme +de Maintenon. Grâce aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy, +de Cambacérès, de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué, de Chevry, Honoré +Bonhomme, il avait pu accroître les trésors des archives de Saint-Cyr et +faire enfin une oeuvre d'un puissant intérêt. + + +Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus écrit. +Ses Lettres, si elle n'en avait pas détruit un grand nombre, formeraient +toute une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient +quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute +n'ont pas été conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente, brûla sa +correspondance avec Louis XIV, son époux; avec Mme de Montchevreuil, sa +plus intime amie; avec l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de +sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui +réservait. Le recueil de M. Lavallée, forcément incomplet, n'en est pas +moins un monument historique d'une très haute valeur. Deux volumes de +lettres et d'entretiens sur l'éducation des filles, deux autres de lettres +historiques et édifiantes adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes +de correspondance générale, un de conversations et proverbes, un autre +d'écrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de +Caylus, les Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel +est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumière une figure +éminemment curieuse à étudier. + +Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, à côté de +beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes. +Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des +suppressions. Au moyen de pièces fabriquées, on avait inséré des phrases à +effet, des réflexions piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle. +M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain de l'ivraie. Passant le +recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu à +rétablir le texte des lettres vraies et à prouver le caractère apocryphe +de celles qui étaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en +autographes, il se défiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs +sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se +mettent à inventer un document, ils veulent que leur invention produise +une impression saisissante. + +La correspondance des personnages célèbres est en général beaucoup plus +simple, beaucoup moins apprêtée que les prétendus autographes qu'on leur +attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres où se trouvent soit +des portraits achevés, soit des jugements profonds, soit des prédictions +historiques. C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on est +frappé par un autographe, plus il faut étudier avec soin sa provenance. + +Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine qu'on a prise pour en +établir d'une manière exacte les dates et l'authenticité. L'historien de +Mme de Sévigné, le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier +rang. + +«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire un modèle plus +achevé que Mme de Sévigné. Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le +besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime, +afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a +toujours en écrivant un objet distinct et déterminé. La clarté, la +mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse des réflexions, +lui font agréablement atteindre le but où elle vise. Sa marche est droite +et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter +ni à droite, ni à gauche[1].» + +[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses écrits_.] + +Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait de beaucoup les +lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon +lui, «des oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se charger +l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon, M. Désiré Nisard fait ses +réserves. «Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit +l'éminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne +sais quoi de plus sensé, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas +ébloui de la mobilité féminine, et le naturel en plaît davantage, parce +qu'il vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses sans se +priver des vraies grâces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais où +le sujet manque, ces lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].» + +[Note 2: M. Désiré Nisard, _Histoire de la littérature française_.] + +Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations littéraires, si elle +s'était imaginé qu'elle écrivait pour la postérité, elle aurait rédigé des +lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni +recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier, pour convertir, pour +consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux +demoiselles de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition. Très +souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-même. Tout en filant +ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de +secrétaires: à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à Mlle d'Osmond +ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on +retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette +sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le +mot et l'idée, qui font l'admiration des meilleurs juges. + +Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres sont le plus célèbres: +Mme de Sévigné et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup +d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron, +écrivait Mme de Sévigné dès 1672; elle a l'esprit aimable et +merveilleusement droit.» On se figure facilement ce que devait être la +conversation de ces deux femmes, si supérieures, si instruites, si +spirituelles, et qui, avec des qualités différentes, se complétaient, pour +ainsi dire, l'une par l'autre. + +Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnête, mais +à l'humeur libre et hardie, éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme +dit Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole et de plume, justifie +ce que lui disait son amie Mme de La Fayette: + +«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits +pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les +divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin +La joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus +contraire qu'à qui que ce soit.» + +Son image, étincelante comme son esprit, nous apparaît au milieu de ces +fêtes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne. + +«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits +rebattus et brochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, +embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et +gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans +réponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilités sans +savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.» + +Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main en main dans les salons +et les châteaux, écrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon +style est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour +pouvoir s'en accommoder[1].» + +[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.] + +Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle +laisse «trotter sa plume, la bride sur le cou»; quand elle donne avec +plaisir à sa fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur +de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa plume, de son écritoire», et +que «le reste va comme il peut», elle sait très bien que la société +raffole de ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles du +grand siècle se reflètent comme dans un miroir. Ses lettres sont des +modèles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe +siècle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la palme dans +ce genre de littérature où il faut tant d'esprit. Mme Émile de Girardin a +été la Sévigné de notre époque. + +Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer à cette +gloire toute mondaine. Loin de viser à l'effet, elle atténue +volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'éclat de ses +regards, elle modère son style et tempère son esprit. Elle sacrifie les +qualités brillantes aux qualités solides; trop d'imagination, trop de +verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret +ou de Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses comme à des +précieuses. + +L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon aloi, sont du côté de +Mme de Sévigné; l'expérience, la raison, la profondeur, sont du côté de +Mme de Maintenon. L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à peine. +L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'à +la naïveté, des extases en présence des rayons de l'astre royal; l'autre +ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni +par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop près et de trop haut +les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le néant, et ses +conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné a +bien aussi parfois des atteintes de mélancolie; mais le nuage passe vite, +et l'on se retrouve en plein soleil. La gaieté, gaieté franche, +communicative, rayonnante, fait le fond du caractère de cette femme +spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné, brille par +l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse éblouir, +enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les +splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est +plus femme; l'autre est plus matrone. + + + + +XIII + + +LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN + + +C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a péché par +orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait été +la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliée. Ne +pouvant s'habituer à sa déchéance, elle resta près de onze ans à la cour, +bien qu'elle fût devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait +qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui reviennent dans les lieux +qu'elles ont habités expier leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de +cette fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colère et +d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le curé +de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de +charité: + +[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.] + +«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est +merveilleusement parée pour votre oraison funèbre?» + +Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque jour, après la messe, il +allait passer quelques instants près d'elle, mais comme par acquit de +conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passé, +ni abandon, ni confiance, ni amitié. Aussi, dans cette cour naguère encore +remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment +ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser +s'accomplir, souvent dès ce monde, la vengeance de Dieu. + +Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de sa fortune et de sa +beauté, comme un naufragé aux débris du navire, Mme de Montespan se décida +enfin à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que +son parti était bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles +pour toujours. Un mois après, Dangeau écrivait: + +«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny, et s'en est retournée à +Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renoncé à la cour, qu'elle +verra le roi quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de faire +démeubler son appartement.» + +L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son logement au château de +Versailles était désormais occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus +y revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de Fontevrault, dont sa +soeur était abbesse; aux eaux de Bourbon, où elle allait tous les étés; au +château d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de Saint-Joseph, +situé à Paris, sur l'emplacement actuel du ministère de la Guerre. C'est +dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considérables de +la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien. + +«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait à chacun comme +une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas même à Monsieur, +ni à Madame, ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de Condé.» + +Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublée où le roi +ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi. + +Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux idées de vanité ou de +rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La pénitente en arriva non +seulement aux remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux cilices. +Cette femme, jadis si raffinée, si élégante, s'astreignit à ne porter que +des chemises de la toile la plus dure, à mettre une ceinture et des +jarretières hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner tout ce +qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par +jour à des ouvrages grossiers. + +A côté de son château, elle fonda un hospice dont elle était plutôt la +servante que la supérieure; elle soignait les malades et pansait leurs +plaies. Comme le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui a +consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la part d'une si +orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité doublaient en quelque sorte +de valeur. Elle se résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui +lui coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans une lettre où, se +servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec +lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il +voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne répondit pas. + +Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans les dernières années de sa +vie, était tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait +plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller. + +«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies +dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois +qu'elle se réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant, +pour se rassurer contre leur assoupissement.» + +J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de +Montespan était trop fière pour montrer une telle pusillanimité. De l'aveu +même de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité. + +Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle +n'était pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une +fin prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans d'avance toutes +les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumônes habituelles. A peine +arrivée à Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut +en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre. + +«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à l'heure suprême, +exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez.» + +Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon +des scandales qu'elle avait causés, et remercia Dieu de ce qu'il +permettait qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait éloignée de +tous, même de ses enfants. + +Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage du chirurgien +d'un intendant de je ne sais où, qui se trouva à Bourbon et qui voulut +l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme qui, +pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait joué un si grand rôle à +la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la +considérait comme morte. Dangeau se contenta d'écrire dans son journal: +«Samedi, 28 mai 1707, à Marly: Avant que le roi partît pour la chasse, on +apprit que Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à 3 heures du +matin. Le roi, après avoir couru le cerf, s'est promené dans les jardins +jusqu'à la nuit.» + +[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.] + +Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux +duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mère; +d'Antin se couvrit de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan +pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de jours après, il +recevait magnifiquement son souverain à Petit-Bourg et faisait disparaître +en une nuit une allée de marronniers qui n'était pas du goût du maître. +Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait même plus son nom. Voilà le +monde. C'est bien la peine de l'aimer. + + + + +XIV + + +LA DUCHESSE DE BOURGOGNE + + +Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait +d'arriver en France. Cette enfant, c'était la fille du duc de Savoie, +Victor-Amédée II, Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne. Le +dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis était en fête. Les cloches +sonnaient à grande volée. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau, +venait à la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser son +petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette première entrevue +entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut au moment où elle descendait de +voiture, et dit à Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse: + +«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?» + +Dès le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction +de ses manières, sa gentillesse naturelle, ses petites réponses pleines de +grâce et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa +la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement où +elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau +prit la liberté de lui demander s'il était content de la princesse: + +«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.» + +Puis, se tournant du côtê de Monsieur: + +«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère pût être ici quelques +instants pour être témoin de la joie que nous avons.» + +Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon: + +«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle m'a fort bien répondu, +mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa +chambre à travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en +approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces +lumières avec grâce et modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus +belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même, +des yeux très vifs et très beaux, des paupières noires et admirables, le +teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux +cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantité.... Elle n'a +manqué à rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire.» + +Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille de cette belle +Henriette d'Angleterre dont l'oraison funèbre de Bossuet a immortalisé la +vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse +tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait l'entrain et la +joie des beaux jours. On l'installa, dès son arrivée, dans la chambre +autrefois occupée par la reine, puis par la dauphine de Bavière[1]. + +[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.] + +Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles qui faisait +face au palais de Trianon. Aucun grand-père n'était plus tendre, plus +affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des +amusements et des récréations. Madame (la princesse Palatine) écrivait, le +8 novembre 1696: «Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse +d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard +avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti, +Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joué hier.» + +Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever l'éducation de la +jeune princesse. La première fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit +recevoir avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta; la +communauté, en longs manteaux, l'attendait à la porte de clôture; toutes +les demoiselles étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à l'église; +des petites filles de son âge lui récitèrent un dialogue assaisonné de +louanges délicates. La princesse ravie demanda à revenir. Alors Mme de +Maintenon la conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou trois fois la +semaine, pour y passer des journées entières et y suivre les cours de la +classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait +le même habit que les élèves et se faisait appeler Mlle de Lastic. + +«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde, s'occupant avec les +dames des différents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages, +de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la +maison, même au silence; courant et se récréant avec les _rouges_ dans les +grandes allées du jardin; allant avec elles au choeur, à confesse, au +catéchisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et +faisait les honneurs de la maison à quelque illustre visiteuse, +principalement à la reine d'Angleterre[1].» + +[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr._] + +Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle se marierait le jour +même où elle aurait douze ans. Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de +France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiancé était en +manteau noir brodé d'or, pourpoint blanc à boutons de diamant; le manteau +était doublé de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe de +dessous en drap d'argent avec bordure de pierres précieuses. Les diamants +qu'elle portait étaient ceux de la couronne. La bénédiction nuptiale fut +donnée aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de +Versailles. Après la messe, il y eut un grand festin de la maison royale +dans la pièce désignée sous le nom d'antichambre de l'appartement de la +reine[1]. + +[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musée_.] + +Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], à un feu d'artifice +tiré au bout de la pièce d'eau des Suisses, puis à un souper servi, comme +le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine. + +[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.] + +Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des +pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les +girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour +déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis longtemps ne portait plus +que des habits fort simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui se +surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent à +peine. Le roi, qui avait encouragé toutes ces dépenses, n'en dit pas moins +qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se +laisser ruiner par les habits de leurs femmes. + +Deux jours après son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de +cérémonie à ses amies de Saint-Cyr. Elle était tout en blanc, et sa robe +avait une broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle la porter. +La communauté reçut la princesse en grande pompe, et la conduisit à +l'église, où l'on chanta des hymnes. + +En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme séduisante entre +toutes et indispensable à la cour. Sans elle les fleurs seraient moins +belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce à son +charme séducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait à un +fastueux couvent, tout s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle +aime sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion de cet homme +exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot +n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable +qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la +jeune princesse est sincère. Reconnaissante et flattée des bontés qu'il +lui témoigne, elle le vénère comme le représentant le plus glorieux du +droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle lui saute au cou à +toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de +badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence. +C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fêtes. Suivie +par un cortège de jeunes femmes, la princesse aime à monter en gondole sur +le grand canal du parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la +nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies, +sérénades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on +organise chaque jour une nouvelle distraction. + +Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette +cour dont elle est l'ornement, l'espérance. Il faut qu'elle déride le +monarque lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon +génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la +grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures +éblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une +Armide, dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme une sirène. + +Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait +en pied de la princesse. Elle est debout, habillée d'une robe de drap +d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une +femme vêtue à la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelisé. +Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posées des fleurs. +On aperçoit dans le fond du tableau un jardin et un piédestal, sur lequel +on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien +fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le +sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poète, +quand il décrit les charmes de la princesse: «ses yeux les plus parlants +et les plus beaux du monde, son port de tête galant, gracieux et +majestueux, son sourire expressif, sa marche de déesse sur les nues.» Il +n'admire pas moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des défauts. +Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une +sage mesure, compatissante, peinée de causer le moindre ennui, pleine +d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour +son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une +amie, elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout manque à +chacun dans son absence, tout est rempli par sa présence, son extrême +faveur la fait infiniment compter, et ses manières lui attachent tous les +coeurs.» + +[Note 1: Salle N° 118 de la _Notice du Musée._] + +Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas +certaines inconséquences, que la malice exploite en les exagérant. +Entourée d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent légères et +malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut être plus d'une fois atteinte +par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi +bien que contre les simples particulières. La duchesse ne se faisait pas +d'illusion à cet égard et s'en montrait affligée. + +D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en +apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amédée s'était brouillé avec la +France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La +duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans le fond de son coeur +ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les +cacher, plus ils étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la +route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme, ses frères malades et le +duc, son père, menacé d'une ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait +à sa grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]: + +[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de Bourgogne et +de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une +très bonne préface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Lévy +(1 vol.)] + +«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous +aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitié possible pour mon père, ma +mère et mes frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi +malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse +qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère +grand'mère, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce +qui m'est le plus cher au monde.[1]» + +[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de +Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665 +le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, père de Victor-Amédée II.] + +La duchesse de Bourgogne souffrait en même temps des désastres de ses deux +patries, la Savoie et la France. + +«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix,» disait Mme de +Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr. + +La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les +circonstances périlleuses où se trouvait le pays, «la dignité de la +première femme de l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les +agitations d'une âme qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son +âge.» L'heure des grandes tristesses était venue. Comme l'a très bien dit +M. Capefigue: «Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est +la vieillesse. Si la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes +flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de grisaille. On vous +respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets à plumes +Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le +jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre, mais un bâton qui +soutient les jambes faibles et un corps voûté.» Pour la duchesse de +Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait +sincèrement. + +«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir que les princes +agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez +près pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche +toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments +réglés. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait à son père, et +qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et +aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une +tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir +de près, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le +grand âge de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle, +que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi.» + +Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa +perspicacité habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une +affection sincère. C'est à cause de cela que, de son côté, il lui +témoignait un attachement exceptionnel. Semblable à une rose qui +s'épanouit dans un cimetière, la jeune et séduisante princesse charmait et +consolait les tristes années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de +la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas! la belle rose devait +se flétrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer +dans la nuit. + +Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne était +dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des +dames qui s'avisaient de la critiquer: + +«Elles auront à compter avec moi, et je serai leur reine.» + +«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne +l'eût cru avec elle?» + +Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle était persuadée de sa +fin prochaine. Madame s'exprime ainsi à ce sujet: + +«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope de Mme la dauphine, +lui avait prédit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa +vingt-septième année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit à son +époux: + +«Voici le temps qui approche où je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester +sans femme à cause de votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous +prie, qui épouserez-vous?» + +Il répondit: + +«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si +ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit +jours, je vous suivrais au tombeau...» + +«Pendant que la dauphine était encore en bonne santé, fraîche et gaie, +elle disait souvent: «Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne me +réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette année.» + +«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la chose n'a été que trop +réelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en réchapperait point.» + +Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'améliorait. On +aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort +prématurée. La princesse Palatine l'avoue elle-même: «Ayant, dit-elle, +assez d'esprit pour remarquer ses défauts, la dauphine ne pouvait que +chercher à s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point +d'exciter l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à la fin.» + +Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la manière la plus touchante: +«L'histoire nous offre de temps à autre des personnages séduisants qui +attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la Providence les +retire du monde dès leur jeunesse, ornés des charmes que le temps enlève +et des espérances qu'elles auraient réalisées. La duchesse de Bourgogne +fut une de ces gracieuses apparitions.» + +[Note 1: _Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne_ précédées d'une +courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de +cinquante pages, imprimé à un petit nombre d'exemplaires.)] + +Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il, la rougeole, mais +qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevée en quelques jours au roi +dont elle était la consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la +cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle était l'espoir. +Elle mourut dans les sentiments les plus religieux. + +Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712, entre 8 et 9 heures +du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque +jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler +Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre à +une femme tant aimée. Six jours après, il la suivait au tombeau. + +[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musée._] +[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.] + +«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier châtiment. +Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas +digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse éternité.» + +Le jour même de la mort du duc de Bourgogne, Madame écrivait: «Je suis +tellement ébranlée que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce +que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitié de +nous, car la tristesse qui règne ici ne se peut décrire.» + +Saint-Simon prétend que la douleur causée à Louis XIV par la mort de la +duchesse de Bourgogne fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa +vie». Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté profondément sa +mère, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du +chagrin dont il fut accablé lors de la mort de son fils unique, le grand +dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est en proie à une telle +affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se dépite pas, +il parle à tout le monde avec une tristesse résignée et donne ses ordres +avec une grande fermeté; mais, à tout moment, les larmes lui viennent aux +yeux, et il étouffe ses sanglots[1].» + +[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.] + +Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent +portés de Versailles à Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant, +le dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques +mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le père, la mère et le fils aîné +disparurent. Trois dauphins étaient morts en moins d'un an. + +Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes, s'assombrissaient encore par +la fausse idée généralement répandue que le poison était la cause de fins +si prématurées. Contre toute justice, on accusait de la manière la plus +perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur des crimes, et l'on essayait de +faire entrer dans l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la +duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes et +toutes espèces de grâces... Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus +que pour Languir [1].» + +[Note 1: _Mémoires du duc de Saint-Simon._] + +Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la grande âme de Louis XIV +ne faiblit pas. «Au milieu des débris lugubres de son auguste maison, +Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse postérité, +et en un instant elle était effacée comme les caractères tracés sur le +sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la +gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible étincelle, +sur le point même alors de s'éteindre... Il adore celui qui dispose des +sceptres et des couronnes, et voit peut-être dans ces pertes domestiques +la miséricorde qui expie, et qui achève d'effacer du livre des justices du +Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].» + +[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand._] + +La France tout entière fut plongée dans le désespoir. «Ce temps de +désolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si +profonde que, pendant la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes +qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2].» + +[Note 2: Voltaire, _Siècle de Louis XIV._] + +M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exagérée pour le +grand siècle, se laissa lui-même attendrir quand il relata la mort de la +_charmante_ duchesse de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre comme +assommée d'un coup. Cent cinquante ans après, on pleure encore en lisant +les pages navrantes où Saint-Simon a dit son deuil[3].» + +[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._] + +Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'à la +mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent +dans une cassette ayant appartenu à la princesse des papiers qui +arrachèrent au roi cette exclamation: + +«La petite coquine nous trahissait.» + +D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos +tire conséquence d'une correspondance par laquelle la fille de +Victor-Amédée lui aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous, +un de ces innombrables anas avec lesquels on écrit trop souvent +l'histoire. Les archives de Turin n'ont conservé nulle trace de cette +prétendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable. +Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais, +depuis ses adieux à la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie: +la France. + +Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son +écrin ces deux soeurs intelligentes et séduisantes qui toutes deux +moururent si prématurément et laissèrent un si touchant souvenir: la +duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante +compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque +toute la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le château de +Versailles que doit figurer son portrait. + +Combien de fois en 1871, quand le ministère des Affaires étrangères était, +pour ainsi dire, campé au milieu des appartements de la reine, nous +évoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre où +elle coucha, dès son arrivée à Versailles, et où, seize ans et demi plus +tard, elle rendait le dernier soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour +toujours à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se trouvait seule au +milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est là que +l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait +tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que, dans le silence de +la nuit, elle croyait voir apparaître les brillants fantômes du monde, les +images de séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être contre +son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour résister aux tentations +d'une âme ardente, les austères enseignements de Mme de Maintenon, qui lui +avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est plein d'horreur et de +malédiction dès ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de véritables +délices qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la mort et qu'elle +l'accueillit avec un noble et religieux courage. + + + + +XV + + +LES TOMBEAUX + + +C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la +tristesse et de la mort des endroits qui furent des théâtres de splendeurs +ou de fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder au bruit des +fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour +sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la gloire, de la +richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV +durent l'éprouver quand «ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose», +comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable +galerie des Glaces n'était plus qu'un vestibule funèbre. Les peintures +triomphales de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures semblaient +couvertes d'un voile de crêpe; on aurait dit que les jets d'eau versaient +des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était +ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne. Et ce roi, «la +terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois, plus +grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait +dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux +qui m'ont précédé dans Jérusalem, et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y +avait que vanité et affliction d'esprit.» + +[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand_.] + +Pendant la dernière maladie de celui qui avait été le Roi-Soleil, la cour +se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait +dans l'Oeil-de-Boeuf, excepté les valets familiers et les médecins. Quant +à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts ans et ses infirmités, elle +soignait avec un grand dévouement l'auguste malade et demeurait +quelquefois quatorze heures de suite près de son lit. + +«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de +Saint-Cyr: la première en me disant qu'il n'avait de regret que celui de +me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de ne plus +penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez +bien vécu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais +qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il pleurait et me +demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit: + +«--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait +surpris.» + +«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisième, il me dit: + +«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?» + +«Je lui répondis: + +«--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu.» + +«Et je le quittai.» + +Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom de Grand. Il meurt mieux +qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il y a d'élevé, de majestueux, de grandiose +dans cette âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort est celle +d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme les premiers chrétiens, il fait +une sorte de confession publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes +qui avaient les entrées: + +«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai +donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi et +de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués.... Je +sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande +pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois +de moi.» + +Le même jour, il donne sa bénédiction au petit dauphin et lui adresse ces +belles paroles: + +«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde. N'oubliez +jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les +guerres, tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de +soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur +de ne pouvoir faire par les nécessités de l'État. Suivez toujours les bons +conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez tout ce que +vous êtes. Je vous donne le Père Le Tellier pour confesseur; suivez ses +avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez à Mme de +Ventadour [1].» + +[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé _Curiosités historiques_, a +prouvé que tels étaient les termes exacts dont Louis XIV s'était servi +dans son allocution à Louis XV.] + +Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous moments le moribond joindre +les mains; il dit ses prières habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe +la poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir de sa cheminée +deux domestiques qui versent des larmes. + +«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?» + +On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie. Il répond, en prenant +le verre: + +«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à Dieu.» + +Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. «Eh! non, réplique-t-il, +c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de +mes péchés.» + +Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin +«le jeune roi». Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est +autour de lui. + +«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine.» + +C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque environné de tant de +gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de réveiller ou +ses désirs ou sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur la +vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanité n'a +jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grâce qui en est la +vérité.» + +Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance, et l'on croit +qu'il n'a plus que quelques heures à vivre. + +«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur à Mme de Maintenon. +Vous pouvez vous en aller.» + +Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre plus longtemps et à se +retirer à Saint-Cyr, où elle doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie +des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et +lui prête son carrosse. + +«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion populaire, et le chemin ne +sera peut-être pas sûr.» Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge +et la douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils. La +postérité lui reprochera toujours une défaillance indigne de cette femme +de tête et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi +et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout les courtisans qui +lui dictent la résolution de l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont +abandonnés, «les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de +poussière,» quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont +seuls à les pleurer. La foule est indifférente ou se réjouit. Les +courtisans se tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! Quel +contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un homme est toujours +un sujet de réflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui +meurt s'appelle Louis XIV! + +Le 30 août, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon. +L'on va la chercher à Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui +dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend +l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer à +Saint-Cyr pour toujours. + +Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à Louis XIV les prières +des agonisants. Il les récite lui-même d'une voix plus forte que celle de +tous les assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de mort que +sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît le cardinal de Rohan et +lui dit: + +«Ce sont les dernières grâces de l'Église.» + +Il répète plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_. + +Puis il dit: + +«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir.» + +Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la +nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart du +matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi +depuis soixante-douze ans, rend à Dieu sa grande âme. + +On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable sans un sentiment de +regret. Après avoir vécu pendant quelque temps de la vie d'un personnage +célèbre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne +croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à l'agonie de Louis XIV, et +ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux +serviteurs fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et le plus grand +des rois? + +Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue à Saint-Cyr, +Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon: + +«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en prière, au choeur.» + +Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se +rendit à l'église, où elle assista à l'office des morts. Puis elle +congédia ses domestiques et se défit de sa voiture, «ne pouvant se +résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre +de demoiselles étaient dans le besoin.» Elle vécut dans son modeste +appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux +règlements de la maison, autant que le permettait son âge, et ne sortait +que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand +Pierre le Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre +octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme +dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander +par un interprète si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut +savoir quel était son mal: + +«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle. + +Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux +jours exposée sur son lit, «avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit +qu'elle priait Dieu[1].» + +[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr_.] + +On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble plaque de marbre +indiqua l'emplacement où son corps reposait. C'est là que les novices +allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur. + +Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont nous avons essayé d'évoquer +les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes où elles sont +ensevelies. Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle des +Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Thérèse, les deux +duchesses d'Orléans, la dauphine de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à +Saint-Denis. C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut écouter la +grande parole chrétienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem +reverteris_. + +Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur +sépulcre. Telle devait être la destinée de Louis XIV. Ce potentat, qui +avait donné des lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau. Les +profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des «princes +anéantis», et malgré son arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit +Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas défendre la majesté +de sépulcres que tout le monde aurait crus inviolables. + +Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la Convention, au nom du +Comité de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour +fêter l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît les +mausolées de Saint-Denis. + +«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter +les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce +théâtre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la +France et à l'humanité semblent encore, même dans la tombe, s'enorgueillir +d'une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer +impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des rois l'effrayant +souvenir.» + +La Convention rendit par acclamation un décret conforme à ce rapport. +Considérant que «la patrie était en danger et manquait de canons pour la +défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées des ci-devant rois +seraient détruits le 10 août suivant.» Elle nomma des commissaires chargés +de se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à l'exhumation +des ci-devant rois et reines, princes et princesses», et ordonna de briser +les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales. + +Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois, reines, princes et +princesses furent arrachés à leurs sépulcres. On portait le plomb, à +mesure qu'on le découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une +fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune. + +Le vandalisme des révolutionnaires et des athées se délectait de ce +spectacle. Assurément, «Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit +Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la France. Ne cherchons +pas sur la terre les causes de pareils événements: elles sont plus haut.» + +Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier +1794, pendant qu'on travaillait à transformer l'église de Saint-Cyr en +salles d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur dévasté une +plaque de marbre noir enfouie dans les décombres. C'était la tombe de Mme +de Maintenon. Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent le +corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres, +et le jetèrent, dépouillé et mutilé, dans un trou du cimetière. Ce +jour-là, l'épouse non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine! + +Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la bonne Marie-Thérèse, +l'habile Maintenon, la mélancolique dauphine de Bavière, l'orgueilleuse +princesse Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent +expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle rage iconoclaste et +sacrilège, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse. +A un sentiment de sainte colère contre d'odieuses profanations et contre +de sauvages fureurs se mêlent des réflexions profondes sur le néant des +choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulées nous +apparaissent tour à tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles +semble nous dire, comme Fénelon: «Que ne fait-on point pour trouver un +faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un +fantôme de gloire mondaine? Quelles peines pour de misérables plaisirs +dont il ne reste que le remords!» Du fond de la poussière des tombeaux +profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une pure, une +incorruptible lumière qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour +véritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil +de Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.» + + +FIN + + + + +TABLE + + +INTRODUCTION + +I.--Le château de Versailles + +II.--Louis XIV et sa cour en 1682 + +III.--La reine Marie-Thérèse + +IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon + +V.--La dauphine de Bavière + +VI.--Le mariage de Mme de Maintenon + +VII.--L'appartement de Mme de Maintenon + +VIII.--La marquise de Caylus + +IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr + +X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine) + +XI.--Mme de Maintenon, femme politique + +XII.--Les lettres de Mme de Maintenon + +XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan + +XIV.--Le duchesse de Bourgogne + +XV.--Les tombeaux + + + + + + +End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV *** + +***** This file should be named 10689-8.txt or 10689-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/8/10689/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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