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+The Project Gutenberg EBook of La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Cour de Louis XIV
+
+Author: Imbert de Saint-Amand
+
+Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+LA COUR DE LOUIS XIV
+
+PAR
+
+IMBERT DE SAINT-AMAND
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+
+«Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous à
+l'histoire?» Le grand écrivain avait raison. Le roman historique est
+maintenant démodé. On se lasse de voir défigurer les personnages célèbres,
+et l'on partage l'avis de Boileau:
+
+Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
+
+Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la réalité? Un
+romancier, si ingénieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus
+variées et des scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire?
+L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par exemple, des types aussi
+curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans
+doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de recommencer
+la biographie de la reine Marie-Thérèse, de Mme de Montespan, de la mère
+du Régent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des
+soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska,
+de Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe.
+Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de leur carrière, tenter de
+tracer l'esquisse des héroïnes qui peuvent être appelées: _les femmes de
+Versailles_.
+
+Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les matériaux qui
+manquent, ils sont plutôt trop abondants. Ce ne sont pas seulement les
+anciens mémoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
+Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV; du duc de Luynes,
+de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du président Hénault, de
+l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le
+règne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte
+de Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de Louis XVI, qui nous
+serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri
+Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la
+science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallée,
+des Walckenaër, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des
+Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de
+la comtesse d'Armaillé, de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon, de
+Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques distingués.
+
+Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent à fond l'inventaire
+de tous ces trésors. A de tels érudits je n'ai la pensée de rien
+apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
+maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me blâmeront-ils pas d'avoir
+étudié, pour eux, tant d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont
+achevé leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer à leur
+intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de
+vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la vérité, même
+lorsque je ne la dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes,
+de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie, de religion,
+qui sortent du plus grandiose des palais.
+
+Puissent les femmes de Versailles être pour moi autant d'Arianes dans ce
+merveilleux labyrinthe!
+
+Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de
+Louis XV, c'est la conservation du palais où se passa leur existence.
+
+
+II
+
+
+Une ville a rarement présenté un spectacle aussi frappant que celui
+qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armée contre la
+Commune. Entre le grand siècle et notre époque, entre la majesté de
+l'ancienne France et les déchirements de la France nouvelle, entre les
+horreurs lugubres dont Paris était le théâtre et les radieux souvenirs de
+la ville du Roi-Soleil, le contraste était aussi douloureux que
+saisissant. Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement et le
+glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombrée de canons;
+ces drapeaux rouges, tristes trophées de la guerre civile, qui étaient
+portés à l'Assemblée, à la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce
+magnifique palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui adjurait
+nos soldats de sauver un si bel héritage de splendeurs historiques et de
+grandeurs nationales, tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde.
+
+A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec une inquiétude, hélas!
+trop justifiée, ce qu'allaient devenir les otages, où l'on savait que
+Paris était la proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de la
+Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un
+monceau de cendres, le Panthéon de toutes nos gloires semblait nous
+adresser des reproches et faire naître dans nos coeurs des remords. La
+France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoléon,
+protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune
+avaient la prétention de faire naître sur les débris de notre honneur.
+On se croyait le jouet d'un mauvais rêve. Il y avait quelque chose
+d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de
+ce château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie absolue.
+
+Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
+mémoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le
+désir de revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie par le
+personnel du ministère de la Justice et par les commissions de
+l'Assemblée; mais on avait respecté la chambre du Grand Roi, et aucun
+fonctionnaire n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire de la
+royauté. Dans notre siècle de démagogie, je ne contemplais pas sans
+respect cette chambre où le souverain par excellence mourut en roi et en
+chrétien. Que de réflexions me fit faire l'incomparable galerie des
+Glaces! A quelques jours de distance, elle avait été une salle de
+triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est là que notre vainqueur,
+entouré de tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel empire
+germanique. C'est là que les blessés prussiens de Buzenval avaient été
+portés. C'est là que les députés de l'Assemblée avaient couché quelques
+jours en arrivant à Versailles.
+
+Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante, cet asile des
+splendeurs monarchiques, ce lieu d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a
+ranimé les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, où
+l'imagination évoque tant de brillants fantômes, où l'aristocratie
+française ressuscite avec son élégance et sa fierté, son luxe et son
+courage; cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands hommes,
+tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles circonstances douloureuses
+m'était-il donné de la revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce
+paysage grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne fût lui-même, car
+le jardin créé par lui était tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur
+cette nature vaincue, sur ces eaux amenées à force d'art qui ne
+jaillissent qu'en dessin régulier, sur cette architecture végétale qui
+prolonge et complète l'architecture de pierre et de marbre, sur ces
+arbustes qui croissent avec docilité sous la règle et l'équerre. Je
+comparais l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des époques
+révolutionnaires, et au moment où l'astre que Louis XIV avait pris pour
+devise se couchait à l'horizon, comme le symbole de la royauté évanouie,
+je me disais:
+
+«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi superbe. O France,
+en sera-t-il de même de ta gloire?»
+
+Je me préoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle
+visible, du potentat en l'honneur duquel tout était à bout de marbre, de
+bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet,
+«n'a pas même joui de son sépulcre.» Dieu, me disais-je, lui a-t-il
+pardonné cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
+Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait avec des larmes
+d'attendrissement les hymnes composés à sa louange par Quinault, quelle
+idée se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme
+s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions, ou bien le monde,
+grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop misérable pour
+appeler l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de l'éternité? Que
+pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royauté absolue
+qui devait, avant que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le
+tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos misères, de nos
+humiliations? Lui, qui avait conservé un souvenir si amer des troubles de
+la Fronde, comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle? Son âme
+de roi et de Français a-t-elle tressailli quand, dans cette salle décorée
+de peintures triomphales, le nouveau maître de Strasbourg et de Metz a
+restauré cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siècles à
+détruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui
+ornent le plafond! La Victoire étend ses ailes rapides, la Renommée
+embouche sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis
+XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se
+relève épouvanté de la vitesse avec laquelle il voit le monarque
+traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les
+villes prises sont représentées sous les traits de ces captives en pleurs.
+L'Espagne, c'est le lion blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité
+dans la poussière.
+
+Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes et fastueuses
+peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: «Que nous reste-t-il
+de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans
+l'univers? On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle qu'a duré
+leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des
+morts?»
+
+L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier de marbre, cet
+escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Condé, qui, affaibli
+par l'âge et les blessures, ne montait que lentement:
+
+«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas
+monter très vite quand on est chargé, comme vous, de tant de lauriers.»
+
+Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir
+m'avait si vivement impressionné pendant toute la durée du jour. La nuit
+était sereine. Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement avec
+les fureurs et les agitations des hommes. Son silence était interrompu par
+le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est
+en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde
+sur cette place, où il avait si souvent passé la revue de ses troupes. A
+la lueur des étoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui
+fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la
+personnification glorieuse du droit qu'on a qualifié de divin.
+
+Républicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passé.
+L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idées
+hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout
+contre les puissances coalisées, et quand on prononçait en Europe ce mot
+unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette
+statue est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à dominer et à
+régner, du potentat qui triomphait de la rébellion avec un regard mieux
+que Richelieu avec la hache.
+
+Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire chercher en vain à
+dégrader ce bronze impérissable. La boue qu'ils voudraient jeter au
+monument n'atteindra pas même le piédestal. Dans cette nuit où les canons
+de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien, la statue me semblait
+plus imposante que jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du
+Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus impérieux
+que dans les époques moins troublées. Son bâton de commandement à la main,
+le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de Paris, semblait dire à
+la ville insurgée, comme le convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.»
+
+
+III
+
+
+La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours
+de la Commune est loin de s'être affaiblie depuis ce moment. Des
+circonstances bien imprévues ont fait occuper les appartements de la reine
+par la direction politique du ministère des Affaires étrangères. Ma
+modeste table de travail a été, une année, placée au bout de la salle du
+Grand-Couvert, en face du tableau qui représente le _doge Imperiali_
+s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de réfléchir sur les
+péripéties étranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les
+employés du ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire, campés
+au milieu de ces salles légendaires.
+
+Les cinq pièces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une
+importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs.
+Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la
+reine. C'est là que, le 6 octobre 1789, à 6 heures du matin, les gardes du
+corps, victimes de la fureur populaire, défendirent avec tant de courage,
+contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement de
+Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est là
+que les reines dînaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins
+d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple était
+admis à les contempler. Non seulement comme reine, mais déjà comme
+dauphine, Marie-Antoinette se soumit à cette bizarre coutume. «Le dauphin
+dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Mémoires, et chaque ménage
+de la famille royale avait tous les jours son dîner public. Les huissiers
+laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le
+bonheur des provinciaux. A l'heure des dîners, on ne rencontrait dans les
+escaliers que de braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger sa
+soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient
+ensuite, à perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert.»
+
+Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la
+souveraine se tenait dans cette pièce, où l'on faisait les présentations.
+Son siège était placé au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un
+dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des
+fenêtres. C'est là que brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis
+XIV, avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements de Mme de
+Maintenon. C'est là que le président Hénault et le duc de Luynes venaient
+sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui
+chacun se plaisait à reconnaître les vertus d'une bourgeoise, les manières
+d'une grande dame, la dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette,
+la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de déesse, à l'aspect
+doux et fier digne de la fille des Césars, recevait, avec cet air royal de
+protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les
+étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme un
+éblouissement.
+
+La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque le plus de souvenirs.
+C'est la chambre à coucher de la reine, la chambre où sont mortes deux
+souveraines: Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine
+de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la chambre où sont nés dix-neuf
+princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi
+d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un
+siècle, a vu les grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne
+monarchie.
+
+Cette chambre a été occupée par six femmes: d'abord par la vertueuse
+Marie-Thérèse, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier
+soupir, le 30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme du Grand
+Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y mourut le 20 avril 1690, à l'âge de
+vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y
+établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde
+trois princes, dont le dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis
+XV, et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six ans;--puis par
+cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui était fiancée avec le
+jeune roi de France, et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722
+jusqu'au mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté fut rompu;
+--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre
+le 1er décembre 1725, y donna naissance à ses dix enfants, y habita
+pendant un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entourée
+de la vénération universelle;--enfin par la plus poétique des femmes, par
+celle qui résume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et
+les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le
+respect, par Marie-Antoinette. C'est là que vinrent au monde ses quatre
+enfants et qu'elle faillit mourir à la naissance de sa première fille, la
+future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre étiquette autorisait
+le peuple à s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La
+galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine,
+étaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable,
+perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint à
+elle, Louis XVI lui présenta la princesse qui venait de naître:
+
+«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez
+pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'État;
+vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur
+et vous adoucirez mes peines.»
+
+Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine
+martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, né le
+27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
+tard s'appeler Louis XVII.
+
+Dans cette chambre mémorable à tant de titres, commença l'agonie de la
+royauté française. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789,
+quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans
+le panneau où est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une
+petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par là que la
+malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher un refuge auprès de
+Louis XVI, pendant que les émeutiers assassinaient les gardes du corps.
+Quelques instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais
+revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine.
+Le théâtre subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut faire
+sortir de la poussière du temps les acteurs, les actrices surtout.
+
+L'année que j'ai passée dans ces salles encore si pleines de leur souvenir
+m'a donné la première idée du travail que je publie aujourd'hui. Que de
+fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes, les femmes
+illustres qui ont aimé, qui ont souffert, qui ont pleuré dans ce séjour!
+Je voudrais me rendre un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué,
+mentionner avec précision les appartements qu'elles ont habités, montrer
+en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une
+expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mécanique_ de la
+vie de la cour.
+
+Je veux essayer l'histoire du château de Versailles lui-même par les
+femmes qui l'ont habité depuis 1682, époque où Louis XIV y fixa sa
+résidence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et
+Marie-Antoinette le quittèrent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie
+absolue devait être également son tombeau.
+
+Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de
+La Vallière et de Fontanges, ne doivent être considérées comme des _femmes
+de Versailles_. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de tout leur éclat,
+Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le
+siège du gouvernement.
+
+Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682, année où Louis XIV,
+quittant Saint-Germain, son séjour habituel, s'établit définitivement dans
+sa résidence de prédilection.
+
+Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien de curieuses figures
+apparaîtront sur cette scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs
+destinées! que de singularités et de contrastes dans leurs caractères!
+C'est la bonne reine Marie-Thérèse, douce, vertueuse, résignée, se faisant
+aimer et respecter de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse
+sultane, la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré, l'altière,
+l'omnipotente marquise de Montespan.
+
+C'est la femme dont le caractère est une énigme et la vie un roman, qui a
+connu tour à tour toutes les extrémités de la mauvaise et de la bonne
+fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de
+justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite de réformer la vie d'un
+homme dont les passions avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la
+princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du roi, la mère du futur
+Régent, Allemande enragée, invectivant sa nouvelle patrie, représentant, à
+côté de l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les colères d'un
+Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus
+caustique, plus passionnée que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au
+style brusque, impétueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la
+barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de
+l'allemand en français, s'il tient de Rabelais ou de Luther.
+
+C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirène, l'enchanteresse du
+vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de
+l'agonie d'une cour naguère si éblouissante.
+
+Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le
+modèle du devoir, qui joue auprès de Louis XV le même rôle respecté, mais
+effacé que Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante, la
+femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituée à
+tous les enchantements, à toutes les féeries du luxe et de l'élégance,
+mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt que pour
+la cour.
+
+Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété filiale et de vertu
+chrétienne: Madame Infante, si tendre pour son père; Madame Henriette, sa
+soeur jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne s'être pas
+mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde et Madame Victoire,
+inséparables dans l'adversité comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
+douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmélite, qui,
+dans le délire de l'agonie, s'écriait: «Au paradis, vite, vite! Au
+paradis, au grand galop!»
+
+C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée par l'ironie du sort à
+ébranler les bases du trône de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV.
+Puis après le scandale, sous le règne qui est l'heure de l'expiation,
+c'est Madame Élisabeth, nature angélique et essentiellement française,
+montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du
+courage, mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et
+touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul
+est plus pathétique que tous les commentaires.
+
+Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi
+que de leçons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaître la
+cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins
+cachés mais réels;» la cour, «qui ne rend pas content et qui empêche qu'on
+ne le soit ailleurs[1]!»
+
+[Note 1: La Bruyère, _De la Cour._]
+
+Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: «La condition la
+plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent
+toute la félicité. Le trône est le siège des chagrins, comme la dernière
+place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du
+pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop
+aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque
+chose à notre bonheur[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._]
+
+Un portrait de Mignard représente la duchesse de La Vallière avec ses
+enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et
+tient à la main un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle de
+savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, «Ainsi passe la gloire du
+monde.» Ne pourrait-ce pas être la devise de toutes les héroïnes de
+Versailles?
+
+Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné, riche aussi, honorée,
+adulée, heureuse en apparence: «Je trouve la mort si terrible, que je hais
+plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée.
+Vous me direz que je veux donc vivre éternellement? Point du tout; mais si
+on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir entre les
+bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné
+le ciel bien sûrement et bien aisément[2].»
+
+[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.]
+
+La princesse Palatine, Madame, femme du frère de Louis XIV, écrivait à
+propos de la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois tous les
+jours tant de vilaines choses, que tout cela me dégoûte de la vie. Vous
+aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse
+que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à elle et à sa mère, le
+service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je
+ne lui en saurais certes pas mauvais gré. [1]»
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]
+
+Mème avant l'heure des grandes humiliations où il faudra descendre
+l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de
+Montespan cachait dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2].
+
+[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.]
+
+La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de
+Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort: «Que ne puis-je vous donner
+mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les
+grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas
+que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à
+imaginer? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé des
+années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous
+proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux.»
+
+C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son frère, le comte d'Aubigné:
+
+«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.»
+
+C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si surprenante,
+écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: «On rachète bien les
+plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
+que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma
+fortune, je n'ai pas été un moment sans peine, et qu'elles ont toujours
+augmenté[1].»
+
+[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril 1717.]
+
+Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux
+réflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au
+milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à l'oreille
+de cruelles paroles. Semblables à des actrices qui ont devant elles un
+public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les
+applaudissements ne se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur
+que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent à jouer leur triste
+rôle.
+
+Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir toutes pour
+s'écrier avec saint Augustin: «O mon Dieu! vous l'avez ordonné, et la
+chose ne manque jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le désordre
+soit à elle-même son supplice. Si l'on y goûte certains moments de
+félicité, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est
+pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient bientôt, et avec
+elle reviennent les troubles amers, les pensées noires et les cruelles
+inquiétudes[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Panégyrique de sainte Madeleine_.]
+
+La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du matin au soir «comme
+l'herbe des champs», résume dans sa courte carrière toutes les misères et
+toutes 1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur, Mme de
+Pompadour est plongée dans la mélancolie. Sa femme de chambre, Mme du
+Hausset, confidente de ses perpétuels soucis, lui dit avec une
+commisération sincère:
+
+«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie.»
+
+Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée par de vraies
+souffrances, prononce cette parole si amère:
+
+«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me reconnaître avant de
+mourir. Je le crois, car je ne périrai que de chagrin.»
+
+A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliée de tous. La
+reine elle-même en fait la remarque, lorsqu'elle écrit au président
+Hénault: «Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle
+n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est bien la peine de l'aimer.»
+
+Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont pas seulement
+intéressantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de
+l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
+femmes résument, en effet, toute une société, personnifient toute une
+époque. Mme de Montespan, la beauté superbe, la grande dame fière de sa
+naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
+qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, à
+ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenêtres,
+parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que
+les anciens auraient représentée en Cybèle portant Versailles sur son
+front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altière et
+triomphante de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France qui
+ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens
+le souverain radieux dont elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite
+sera châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les humiliations
+succéderont aux triomphes.
+
+Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur, l'astre-roi qui décline
+a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et
+son style tempérés, son respect pour les convenances et pour la règle, sa
+piété mêlée d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la
+nouvelle cour.
+
+Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le scandale. La duchesse de
+Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas
+l'image de cette époque?
+
+Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de
+dignité, dont la duchesse de Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme
+Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, même
+alors, il y a encore çà et là des moeurs patriarcales, des sentiments
+vraiment chrétiens, des caractères qui honorent la nature humaine. La
+reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles
+conservent à la cour les dernières traditions des convenances. Enfin vient
+Marie-Antoinette, la femme qui représente, dans la plus saisissante et la
+plus tragique de toutes les destinées, non seulement la majesté et les
+douleurs de la monarchie, mais toutes les grâces et toutes les angoisses,
+toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.
+
+Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on
+y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes
+vertueuses qui s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables
+qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende
+honorable devant la postérité.
+
+[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa en 1710
+le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve dès 1714; elle
+mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.]
+
+Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène du monde,
+s'évanouissent comme des ombres; semblables à l'herbe des champs, elles
+passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
+devient une sorte de morale en action.
+
+Le présent volume est consacré aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la
+jeunesse, à laquelle nous dédions cette édition spéciale, y trouve quelque
+intérêt, il sera suivi de plusieurs autres.
+
+
+
+
+LA COUR
+DE
+LOUIS XIV
+
+
+
+
+I
+
+
+LE CHÂTEAU DE VERSAILLES
+
+
+Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles ont joué, il faut
+dire quelques mots du théâtre sur lequel leurs destinées se sont
+accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit
+triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages, sans vue, sans
+eau, sans forêt, fut façonné, pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et
+devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces
+grands fleuves qui, à leur source, sont à peine un petit ruisseau,
+l'existence du palais destiné à tant de splendeur commença dans les
+proportions les plus modestes.
+
+C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles un rendez-vous de
+chasse sur une éminence où il y avait auparavant un moulin à vent. En
+1627, dans une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
+reprochait au roi de ne pas achever les bâtiments de la couronne, et il
+disait à ce propos:
+
+«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à bâtir; les finances de
+la chambre ne seront point épuisées par ses somptueux édifices, si ce
+n'est qu'on veuille lui reprocher le chétif château de Versailles, de la
+construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre
+vanité[1].»
+
+[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
+publié par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]
+
+En 1651, huit ans après la mort de son père, Louis XIV, alors dans sa
+treizième année, vint pour la première fois à Versailles. Il s'attacha dès
+lors à ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit pour y donner
+des fêtes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit célébrer les
+_Plaisirs de l'île enchantée,_ divertissements empruntés au poème de
+l'Arioste, à l'exécution desquels concoururent Benserade et le président
+de Périgny pour les récits en vers, Molière et sa troupe pour la comédie,
+Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour
+les décors, les illuminations et les feux d'artifice.
+
+Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une course de bagues en
+présence des deux reines[1], dans un cirque de verdure élevé à l'entrée de
+ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.
+
+[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.]
+
+Le jeune Louis XIV, vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne
+resplendissaient, représentait le paladin Roger dans l'île d'Alcine. Après
+le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le
+féliciter, sur des chars que traînaient les nymphes, les satyres, les
+dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent
+les convives, abrités, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
+Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre élevé au milieu de la
+même allée, la _Princesse d'Élide_, pièce dans laquelle Molière jouait les
+rôles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec
+feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de têtes dans
+les fossés du château; le 11, représentation des _Fâcheux_, de Molière; le
+12, loterie où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie,
+des pierres précieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage
+forcé_; le 14, départ du roi et de la cour pour Fontainebleau.
+
+Versailles n'était pas encore la résidence royale; mais Louis XIV venait
+de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,
+surtout quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les imaginations par
+l'éclat de ces fêtes pompeuses qui ressemblaient à des apothéoses.
+
+Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une grande chasse, où la
+reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon,
+chassèrent en costume d'amazones; et, au mois de février 1667, un
+carrousel qui recula les bornes de la magnificence.
+
+La _Gazette_ a soin de nous décrire le cortège des dames de la cour,
+«toutes admirablement équipées et sur des chevaux choisis, conduites par
+Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc houssé de
+brocart, semé de perles et de pierreries.» Après l'escadron féminin
+apparaissait le Roi-Soleil, «ne se faisant pas moins connaître à cette
+haute mine qui lui est particulière qu'à son riche vêtement à la
+hongroise, couvert d'or et de pierres précieuses, avec un casque ondoyé de
+plumes, et à la fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de porter
+un si grand monarque que de la magnificence de son caparaçon et de sa
+housse pareillement couverte de pierreries[1].» Venaient ensuite:
+Monsieur, frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habillé
+en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.
+
+[Note 1: _Gazette_ de 1667.]
+
+Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans la journée,
+représentation des _Fêtes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,
+musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joué par Molière et par sa
+troupe; le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations. Le
+pourtour du parterre de Latone, la grande allée, la terrasse et la façade
+du palais étaient décorés de statues, de vases, de candélabres éclairés
+d'une manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme enflammés à
+l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice se croisaient au-dessus du
+château, et, lorsque toutes ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en
+terminant le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux des
+avantages d'une belle nuit,» commençait à poindre.
+
+Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait les _Femmes savantes_
+de Molière, qui furent, dit la _Gazette_, «admirées d'un chacun.» Du 8
+février au 19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles; le
+11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Molière, mort l'année
+précédente; au mois d'août, il y avait une série de grandes fêtes.
+Félibien fait une description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où
+l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du noir le plus sombre,
+un ruissellement inouï de lumières. Tous les parterres étincelaient. La
+grande terrasse qui est devant le château était bordée d'un double rang de
+feux espacés à deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degrés du fer
+à cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins
+resplendissaient de mille flammes. De l'Italie était venu cet art
+pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait
+ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal étaient
+ornées de statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles on
+avait disposé un nombre infini de lumières qui les faisaient paraître
+transparentes. Le roi, la reine et toute la cour étaient sur des gondoles
+richement ornées. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et
+l'écho répétait les sons d'une harmonie magique.
+
+A partir de l'année suivante, de grands travaux, commencés par Levau et
+Dorbay, continués par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris à
+Versailles, où Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels
+motifs le déterminaient à renoncer à ce château de Saint-Germain où il
+était né, à ce château si admirablement situé, d'où l'on découvre un si
+beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque à
+Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et
+salubre, et, du haut de la terrasse adossée à la forêt, on contemple un
+des panoramas les plus variés et les plus majestueux du globe.
+
+Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir le vieux château,
+--celui qui existe encore,--et le château neuf,--celui qui était situé en
+face de la Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié des sommes
+dépensées pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles
+aurait-on admirés! Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de
+Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce
+château si élégant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des
+arabesques en relief incrustées sur le flanc de la colline, et dont les
+cinq terrasses successives, ornées de bosquets, de bassins, de parterres
+de fleurs, descendaient jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle
+résidence, à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entouré
+d'étangs fangeux, sur un terrain où, au lieu d'être favorisé par la
+nature, il fallait la tyranniser, la dompter à force d'art et d'argent?
+
+Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,
+dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain
+antipathique à Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon:
+_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il
+l'ivresse de vie et de toute-puissance qui débordait en lui?
+
+Cette pensée pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons
+plutôt à croire que ce qui éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était
+le souvenir du temps où, chassé de Paris par les troubles de la Fronde, il
+fut transporté nuitamment dans le vieux château. Sans doute il n'aimait
+pas voir, de sa fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance.
+
+S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement, même dans la
+pensée, les derniers vestiges des actes de rébellion contre l'autorité
+royale, choisir une résidence qui n'était rien pour en faire le plus
+radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le
+triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonté, tout créer
+soi-même: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature
+à plier sous le joug et à s'avouer vaincue, comme la révolution: tel fut
+le rêve de Louis XIV, et ce rêve il le réalisa.
+
+De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une
+étonnante activité. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier
+dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, à l'endroit où
+une terrasse occupait le milieu de la façade, du côté des jardins. On
+ajouta au château l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à
+droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première cour avant le
+château, et qu'on désigne sous le nom d'ailes des Ministres. On éleva la
+grande et la petite écurie.
+
+Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du
+salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril
+1682, l'archevêque de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle
+chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa définitivement à
+Versailles[1].
+
+[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,
+on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans
+l'antichambre du roi (salle N° 121 de la _Notice du Musée_, par M.
+Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145, représente Versailles tel qu'il
+était avant les travaux ordonnés par Louis XIV.]
+
+Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]
+était alors divisé en deux pièces: la chambre des Bassans, ainsi nommée
+parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là
+qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et
+l'ancienne chambre de Louis XIII, où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A
+côté de cette chambre était le grand cabinet, où se faisaient les
+cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait audience au nonce et
+aux ambassadeurs, où il recevait le serment des grands officiers de sa
+maison[3]. La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la
+plus rapprochée de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,
+--c'est là que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
+décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des
+Perruques.
+
+[Note 2: Salle N° 123 de la _Notice du Musée_.]
+
+[Note 3: Salle N° 124 de la _Notice_. Cette pièce devint la chambre à
+coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.]
+
+[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la _Notice_).]
+
+La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier étage,
+l'autre au rez-de-chaussée, dans la portion méridionale de l'ancien
+château de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des
+Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la
+Paix, à la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A
+l'autre extrémité de la galerie commençaient, avec le salon de la
+Guerre, les salles désignées sous le nom de grands appartements du roi,
+pièces d'apparat et de réception, portant des noms mythologiques: salle
+d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus.
+
+Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logèrent dans l'aile du
+nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de
+l'emplacement où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de Condé
+et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de
+grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les
+enfants de France et la famille d'Orléans habitèrent en face des jardins.
+Enfin, les secrétaires d'État, ministres de la maison du roi, des affaires
+étrangères, de la guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux corps
+de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui les statues d'hommes
+célèbres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisées à l'infini
+dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus.
+
+Versailles était achevé. A part très peu de modifications, il offrait
+l'aspect qu'il présente aujourd'hui. Du côté de la ville, le monument,
+quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste
+qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le château
+primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui étonne. De
+l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, régulier,
+empreint d'une harmonie parfaite. Cette façade ou, pour mieux dire, ces
+trois façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le
+jardin; ce corps de bâtiment où habite le maître, et qui fait saillie au
+milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme
+pour garder une respectueuse distance; ces bosquets façonnés en murailles
+de verdure, ces bassins encadrés dans des marbres précieux, dépendant du
+palais, dont ils sont le complément, tout cela frappe l'esprit et les yeux
+d'un véritable saisissement.
+
+Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiée avec
+la grandeur d'un homme.
+
+L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours
+dans les monuments quelque chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire,
+et ils empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache. C'est, pour
+une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idée du Roi. La
+mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une
+allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est lui partout,
+lui toujours. Les héros, les divinités de la fable, ne font que lui prêter
+leurs attributs ou se mêler à ses courtisans.
+
+En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se
+croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole
+favori, préside à ce monde enchanté, comme le dieu de la lumière,
+l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier devant celui
+du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour célébrer
+par un hosanna perpétuel la gloire du souverain.
+
+
+
+
+II
+
+
+LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682
+
+
+Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence à Versailles, en
+1682, les principales femmes de la cour qui s'y installèrent avec lui
+étaient: la reine, âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638,
+mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, née en 1660, mariée en
+1680, ayant une mauvaise santé, un caractère doux et mélancolique;--la
+duchesse d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame, tantôt sous
+celui de princesse Palatine, née en 1652, mariée en 1671 à Monsieur, frère
+du roi, Allemande ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la
+princesse de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au prince Armand de Conti,
+neveu du grand Condé, jeune femme d'une grâce et d'une beauté
+exceptionnelles;--Mlle de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677,
+qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une le duc de Bourbon,
+l'autre le duc de Chartres (le futur Régent);--Mme de Montespan, leur
+mère, alors âgée de quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance,
+mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de dame du palais de la
+reine;--enfin Mme de Maintenon, déjà très influente sous des dehors
+modestes, belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi bons termes
+avec la reine qu'avec le roi, et récompensée, depuis 1680, des soins
+qu'elle avait donnés, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
+par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait à aucun service
+assujettissant et la fixait à la cour dans une position honorable: la
+place de seconde dame d'atours de la dauphine.
+
+On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles qu'en étudiant
+d'abord le souverain qui fut l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte
+empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entière.
+Jamais monarque n'exerça un pareil prestige personnel, et tout ce qui
+brillait autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante
+lumière.
+
+La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à être examinée de près.
+Défauts et qualités, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie
+absolue, de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas seulement
+majestueux, il était aussi agréable. Les membres de sa famille, ses
+ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.
+
+Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,
+commencer par s'accoutumer à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait
+s'exposer à demeurer court, était pourtant plein de bienveillance et
+d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si
+fort mesurée, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais
+il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si caustique, rendait
+hommage à ses qualités d'homme privé autant qu'à ses qualités de
+souverain. «Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il
+était l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde. Il plaisantait
+d'une manière comique et avec agrément... Quoiqu'il aimât la flatterie, il
+s'en moquait souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter
+les gens, même en leur refusant leurs demandes; il avait les manières les
+plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le
+coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours
+bon et généreux.»
+
+Ce souverain, qui a donné des marques d'un égoïsme cruel, avait cependant
+parfois d'exquises délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en
+matière de sentiment, le constate aussi dans ses Mémoires: «Le roi, qui a
+l'âme bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes.»
+Avec son incontestable beauté de taille et de visage, sa douceur
+majestueuse, le son de sa voix pénétrante; avec cette courtoisie
+chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,
+cette suprême élégance de manières et de langage, il aurait eu même, comme
+simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, «comme le
+roi des abeilles[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance et conviction son rôle
+de roi; c'était aussi un poète, qui aurait dit volontiers avec Alfred de
+Musset:
+
+Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.
+
+Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses
+sujets, se déroulait comme une série non interrompue d'actes grandioses et
+merveilleux; souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se complaisait
+dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'héroïsme et de
+courage, dans les appareils guerriers, dans les opérations du siège
+savamment combinées, dans les terribles mêlées de la guerre et au milieu
+des forêts, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1].»
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t. V.]
+
+Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il
+pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passée,
+mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupé la première
+place. Pendant toute la durée de son règne, il ne cessa jamais de
+travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'écrire, dans les
+mémoires destinés à servir d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne
+pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu,
+de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes. Ces conditions,
+disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et fâcheuses dans
+une si haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il s'agissait
+d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisiveté,
+si vous aviez le malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des affaires,
+puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté de l'oisiveté elle-même.» Le
+travail était pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
+«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre
+incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les
+nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
+princes et de tous les ministres étrangers, être informé d'un nombre
+infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-même
+ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les plus
+éloignées de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne
+quitterions pas pour celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.»
+
+Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin contre le danger des
+favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-même se faisait
+certaines illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce mémoire, de
+n'avoir jamais été dominé par aucune d'elles. «Comme le prince devrait
+toujours être un parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon
+qu'il se garantît des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant
+qu'il est assuré qu'elles ne sauraient demeurer cachées.»
+
+On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces sages et belles maximes;
+mais 1682 est le commencement du repentir, l'année où le roi revient
+définitivement à la vertu, où il médite pratiquement sur les avantages de
+la règle et du devoir, même au point de vue humain. En outre, les paroles
+des grands sermonnaires retentissaient à son oreille plus puissamment que
+de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.
+
+Du fond du cloître où elle était enfermée depuis déjà huit ans, la
+duchesse de La Vallière, devenue soeur Louise de la Miséricorde, lui
+inspirait par l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de
+salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux
+critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée du roi; jamais elle ne
+lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonné
+la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour
+elle, mais pour des personnes de sa famille, et il était heureux
+d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient à la sainte carmélite
+des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi qu'au pied des autels
+soeur Louise de la Miséricorde demandait à Dieu et obtenait la conversion
+de Louis XIV.
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t.V.]
+
+Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre ans, dans la plénitude de
+la force morale et physique, à l'apogée de sa gloire, ce monarque
+tout-puissant mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une vie
+privée irréprochable au milieu de tant de séductions, on ne peut
+s'empêcher de rendre hommage à un pareil triomphe de la prière et du
+sentiment religieux.
+
+La conscience de la dignité royale, qu'on lui a reprochée comme exagérée,
+n'était pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect
+de la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi d'abord en
+Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur. Son idéal, c'était le ciel, et,
+au-dessous du ciel, la royauté;--la royauté représentant le droit de la
+force et la force du droit, la royauté majestueuse, tutélaire, répandant,
+comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les
+grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
+lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les
+hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il
+aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:
+
+Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?
+
+Le souverain qui aurait défié tous les monarques réunis s'agenouillait
+humblement devant un prêtre obscur. Le digne héritier de Charlemagne
+demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce mélange
+d'humilité chrétienne et de fierté royale qui donne à la physionomie de
+Louis XIV un caractère si imposant. Les sentiments religieux que sa mère
+lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans cesse à l'esprit,
+même dans ses plus regrettables écarts. Quand il était enfant, cette mère
+passionnée s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport: «Je
+voudrais le respecter autant que je l'aime,» cette exclamation n'était pas
+une flatterie banale. C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le
+principe de la royauté.
+
+Les premières impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans
+l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de
+l'État, source de toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se
+considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette
+qualité qu'il avait pour lui-même une sorte de vénération dans laquelle
+les grands prédicateurs eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les idées
+gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,
+associée intimement à la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour
+le grand évêque comme pour le grand roi, la royauté est un sacerdoce, et
+un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignité monarchique
+serait presque aussi blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du
+culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie, essence même du
+pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale
+que Saint-Simon appelle «la dignité constante et la règle continuelle
+de son extérieur».
+
+L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir
+d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait
+particulièrement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa
+cour, de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux mêmes règles
+que les affaires d'État. L'autorité paternelle se combinait en lui avec
+l'autorité royale. Rien n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient
+autant d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait à son
+égard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.
+Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en
+est pas moins appréciable. Le principe d'autorité, qui s'impose à la
+nature elle-même, comme la règle générale de la création, est la base de
+toute société bien organisée.
+
+La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant convaincu, le
+symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que là où il n'y a
+point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
+et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de
+discipline militaire. Les mêmes théories sont applicables aux églises, aux
+palais et aux camps. L'autorité indispensable est plus précieuse encore
+que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait
+d'art, pas de beauté possible sans unité. L'aspiration constante vers
+l'unité, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est
+pour cela que Napoléon, excusant les défauts du souverain dont il était
+bien fait pour apprécier la gloire, disait avec admiration:
+
+«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui
+qui a élevé la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,
+quel est le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV sous toutes
+ses faces?»
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE MARIE-THÉRÈSE
+
+
+Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil, l'ambition et l'amour du
+plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractère vraiment
+chrétien, une âme pure, candide, angélique, c'est pour l'observateur une
+satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicité sous
+le diadème, l'humilité sur le trône, les qualités et les vertus d'une
+religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;
+un rôle en apparence effacé, mais en réalité plus sérieux et surtout plus
+noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes célèbres; de
+grandes souffrances morales, chrétiennement et courageusement supportées;
+enfin un type irréprochable de piété et de bonté, de tendresse conjugale
+et d'amour maternel, telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne
+de Louis XIV.
+
+La monarchie française a eu le privilège d'être sanctifiée par un certain
+nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des
+scandales de la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale du
+trône. De même que, sous le règne des derniers Valois, Claude de France,
+Élisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la pureté de
+leur vie les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III, de même
+Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis
+XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
+dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette
+souveraine, qui portait avec dignité son manteau royal, tout en le
+comparant à un suaire; cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes
+les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un mélange de respect, de
+frayeur et de tendresse; cette mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le
+coeur du jeune prince dont Bossuet était chargé de former l'esprit; cette
+femme, qui a prouvé une fois de plus qu'un palais peut devenir un
+sanctuaire et qu'un coeur véritablement chrétien peut battre sous le
+manteau royal comme sous la robe de bure.
+
+Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse avait pour père
+Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mère Isabelle de France, fille de
+Henri IV et de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine de Louis
+XIV. Les sentiments chrétiens de cette princesse, qui comptait au nombre
+de ses aïeules sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de
+Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa
+famille. Ses convictions sur l'origine et le caractère du pouvoir royal
+étaient absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse, qui
+l'aidait à faire son examen de conscience pour une confession générale,
+lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à
+plaire, ni désiré d'être aimée:
+
+«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?
+Il n'y a point de roi à la cour de mon père.»
+
+Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait rien de remarquable. Sa
+physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses
+cheveux très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses lèvres rouges et
+pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu élevée, ne la rendaient
+ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son
+mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le
+Parnasse s'était mis en frais. On avait composé une foule de vers français
+et latins dans le genre de ceux-ci:
+
+ Thérèse seule a pu vaincre par ses regards
+ Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.
+
+ _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum
+ Vincere quae posset, sola Theresa fuit._
+
+Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné la main, et dont
+le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,
+fit le silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre ou à
+Saint-Germain. La timidité de son caractère, son horreur instinctive des
+médisances et des calomnies si fréquentes dans les cours, son éloignement
+de toute intrigue, son admiration passionnée pour le roi, qu'elle croyait
+beaucoup trop supérieur à elle pour oser lui donner un conseil politique,
+tout contribuait à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement.
+Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la décorait du titre de régente.
+C'était à elle qu'étaient adressés les bulletins de victoire, ce fut elle
+qui reçut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: «Le
+roi combat, la reine prie.»
+
+Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec
+de grands égards, mais avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère
+du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à 5 heures du matin, il
+alla se confesser et communier[1].
+
+[Note 1: Mme de Motteville, _Mémoires_.]
+
+Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les
+perdit tous en bas âge et supporta ces morts cruelles, comme ses autres
+douleurs, avec une résignation admirable, tout en en ayant le coeur
+déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir les favorites du
+roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme
+dont elles étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les rivales
+et les persécutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine
+s'écrier à propos de Mlle de La Vallière:
+
+«Cette fille-là me fera mourir!»
+
+En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle
+crainte du roi et une si grande timidité naturelle, qu'elle n'osait lui
+parler ni s'exposer en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de
+Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoyé chercher
+la reine, la reine, pour ne pas paraître seule en sa présence, voulut
+qu'elle la suivît; mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte de
+la chambre, où elle prit la liberté de la pousser jusqu'à la faire entrer
+et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains
+mêmes tremblèrent de frayeur.»
+
+[Note 1: Mme de Caylus, _Mémoires_.]
+
+D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle avait une telle affection
+pour le roi, qu'elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait
+lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était
+heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne
+vivait que par lui et pour lui.
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]
+
+Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à l'égard de cette reine
+si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les
+égards dont il l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en
+particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, à
+partir de 1682, quand, après tant d'égarements, il se fixa définitivement
+à Versailles, la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il lui
+témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les
+Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'était pas
+accoutumée. Il la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la
+distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Bavière,
+avaient aussi pour elle une grande déférence.
+
+Ses appartements de Versailles, composés de cinq grandes pièces, et
+aboutissant, d'une part, à l'escalier de marbre, de l'autre à la galerie
+des Glaces, étaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
+chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on aperçoit l'Orangerie, la
+pièce d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce
+splendide séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter des
+hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur
+porter leur nourriture comme une simple infirmière, et, lorsque les
+médecins lui faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations, elle
+répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jésus-Christ
+dans la personne des pauvres.
+
+Malgré le retour de tendresse que lui témoignait le roi, elle continuait à
+vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non
+des affaires de l'État. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de
+cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli à sa paroisse ses
+devoirs de dévotion, ou qu'elle était allée passer la journée aux
+Carmélites de la rue du Bouloi.
+
+Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait aussi de la naissance
+de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie
+pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait
+comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne
+lui serait venu à l'esprit que bientôt, elle disparue, la veuve de
+Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la
+femme du roi et la reine de France, moins le nom.
+
+
+
+
+IV
+
+
+MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682
+
+
+I
+
+Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment où la cour se fixait à
+Versailles, il faut voir ce qu'elle avait été à l'origine, puis au temps
+de ses tristes succès.
+
+Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis d'éclairs, un teint
+d'une éclatante blancheur, une forêt de cheveux blonds, une de ces figures
+qui jettent la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif,
+caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de
+plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de déesse
+usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
+sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait été Mme de Montespan au
+temps de sa toute-puissance.
+
+Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de
+Diane de Grandseigne, elle avait été fille d'honneur de la reine en 1660
+et mariée en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le respect de la
+religion, rien ne pouvait alors faire prévoir le triste rôle auquel la
+vanité et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entraîner sa
+jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans et de
+l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espèce d'Olympe
+monarchique, dont Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses
+inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus étaient exaltées,
+leurs vices mêmes étaient étalés avec une audace de supériorité qui
+semblait mettre entre le peuple et le trône la différence d'une morale des
+dieux à la morale des hommes. Louis XIV s'était fait accepter comme une
+exception en tout dans l'humanité.» L'adulation était poussée si loin,
+qu'elle s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles finissait
+par être considéré comme une sorte de fonction publique, comme une grande
+charge de cour ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette, presque
+ses devoirs.
+
+Mme de Montespan paraissait là dans son élément. C'était la fière sultane,
+l'idole encensée, la déesse de cet Olympe. Mme de Sévigné, grande
+admiratrice au succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
+et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse robe «d'or sur or,
+rebrodé d'or et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un
+certain or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée».
+Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan était, l'autre jour, couverte
+de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité...
+Oh! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé! quel
+solide établissement!»
+
+«Ce solide établissement» dura environ treize ans. Belle encore en 1682,
+malgré ses quarante ans, Mme de Montespan continuait à jouir des égards
+dus à sa naissance et à ses fonctions de surintendante de la maison de la
+reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré des efforts désespérés pour
+garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son
+irrémédiable défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée de tous, la
+religion seule lui offrait un baume à mettre sur les plaies faites par
+l'orgueil et le dépit. Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris;
+c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir
+dans la bonne voie.
+
+Les prédicateurs exerçaient alors une influence réelle sur toute la cour
+et cherchaient à atteindre le roi lui-même.
+
+Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicité, si
+vénérable dans sa modestie; ce dialecticien, irrésistible; cet adversaire
+des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, à
+livrer des batailles rangées à la conscience de ses auditeurs et dont le
+grand Condé disait, en le voyant monter en chaire: «Silence! voici
+l'ennemi!» Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs
+de la conversion de Louis XIV. Il avait prêché à la cour l'Avent de 1670
+et les carêmes de 1672, de 1674 et de 1675.
+
+Hardi comme un tribun et courageux comme un apôtre, il retournait le fer
+dans la plaie. S'adressant un jour directement à Louis XIV, il s'était
+écrié:
+
+«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté la cherche et elle
+aime ceux qui la lui font connaître, elle n'aurait que des mépris pour
+quiconque la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se fait
+gloire d'en être vaincue.»
+
+Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins pressantes; ses fonctions
+de précepteur du dauphin lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et
+il en profitait pour plaider avec énergie la cause du devoir et de la
+vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,
+prononcé à la cour: «Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons pas
+de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut
+employer contre soi-même.»
+
+C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour
+moi; priez-le qu'il me délivre du plus grand poids dont un homme puisse
+être chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par
+lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songé, durant tout le cours de
+cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
+être comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre
+vie, où tout parlât, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,
+dont toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en conjure.»
+
+Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté et quelle noblesse de
+langage et de pensée, le grand évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère,
+lui écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de
+plus en plus Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle
+plus que de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont capables
+d'exécuter sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,
+je songe secrètement en moi-même à une guerre bien plus importante et à
+une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose.»
+
+«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble
+être prononcée pour les grands rois et pour les conquérants: Que sert à
+l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son âme? et
+quel gain pourra le récompenser d'une perte si considérable? Que vous
+servirait, sire, d'être redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans
+vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie
+sans cesse de tout mon coeur. Mes inquiétudes pour votre salut redoublent
+de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels
+sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté! Dieu veuille lui donner
+la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
+Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à Dieu, plus elle mettra en
+lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protégée de sa main
+toute-puissante.»
+
+Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue ne portèrent des
+fruits durables qu'après bien des efforts, bien des luttes, bien des
+alternatives de relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais
+fixé sur les amertumes, les déceptions, les angoisses des passions
+coupables, revient à Dieu; l'oeuvre de Bossuet était accomplie.
+Saint-Simon, qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit à son
+sujet: «Il parle souvent au monarque avec une liberté digne des premiers
+siècles et des premiers évêques de l'Église; il interrompit plus d'une
+fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.»
+
+La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractère définitif; mais
+il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas
+y reconnaître pour une part l'influence de la femme dont nous allons
+parler: Mme de Maintenon.
+
+
+II
+
+
+«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la postérité en
+aient voulu à Mme de Maintenon d'un triomphe remporté par la raison au
+profit de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir par la raison,
+le monde s'en est dédommagé en lui faisant une réputation de sécheresse et
+de roideur fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la raison
+fût triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fût aimable.»
+
+On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme
+qu'on voulait représenter sous un jour triste, presque sinistre, fut une
+charmeuse, une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit: «la
+raison parlant par la bouche des Grâces;» que Racine songeait à elle en
+écrivant ces vers d'_Esther_:
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+
+Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporté sur ses
+admirateurs; mais notre époque, passionnée pour la vérité historique, a
+révisé un faux jugement.
+
+Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Théophile
+Lavallée, pleins de respect pour une mémoire injustement décriée, sont
+parvenus à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le
+baron de Walckenaër avait déjà fait observer, au sujet de cette femme si
+diversement appréciée, qu'elle est le personnage historique sur lequel on
+possède le plus de documents émanés de sa bouche ou tracés par sa plume.
+«Il est donc à regretter, disait-il, que les historiens, même les plus
+judicieux, aient préféré des satires contemporaines aux témoignages
+certains et authentiques fournis par elle-même, et qu'ils aient converti
+une simple et intéressante histoire en un vulgaire et incompréhensible
+roman.»
+
+Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs de Mme de Maintenon
+n'ont rien laissé subsister des invectives de Saint-Simon et de la
+princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, mérite, à
+coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication du bel ouvrage
+du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de
+tournoi littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le juge du
+camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il dit, ce qui arrivera à tous les
+bons esprits qui approcheront de cette personne distinguée et qui
+Prendront le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il
+a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement
+vagues qui ont été longtemps en circulation sur le prétendu rôle
+historique de cette femme célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout
+occupée du salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent, de
+l'intérieur de la famille royale, du soulagement des peuples.»
+
+L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans la boue la mémoire du
+Grand Roi, déteste tout naturellement la femme éminente qui fut sa
+compagne, son amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école
+prétendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais
+disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans séduction.
+On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usée,
+roide et sèche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On
+oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siècle, que
+sa beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que, dans sa
+vieillesse, elle garda cette supériorité de style et de langage, cette
+distinction de manières, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et
+cette fermeté de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit qui, à
+toutes les époques de son existence, lui valurent tant d'éloges et lui
+attirèrent tant d'amitiés.
+
+Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable suffit pour
+faire comprendre tout ce qu'il y avait de séduisant chez une femme qui sut
+plaire à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à Mme de Sévigné, à
+Mme de Montespan et à la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux
+prélats et aux enfants.
+
+Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27
+novembre 1635, dans une prison de Niort, où est enfermé son père, couvert
+de dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée de gémissements
+pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son père,
+sorti de prison, la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il va
+chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagné et
+meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misère. Agée de dix ans,
+Françoise d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa mère à une
+tante, Mme de Villette, et on l'élève dans la religion protestante, dont
+son aïeul, Théodore Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je
+crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette, que cette pauvre
+petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre
+bonté de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir
+revancher!»
+
+[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]
+
+Quelque temps après, Françoise est retirée des mains protestantes de Mme
+de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, très zélée
+catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle
+dit depuis, et c'est par là que mon règne a commencé.... On nous mettait
+au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit livre des
+quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages à apprendre par
+jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous
+chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point
+aller.»
+
+Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de Niort, puis à celui
+des Ursulines de la rue Saint-Jacques à Paris, où elle abjure le
+protestantisme, non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de plaire
+qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon enfance, a-t-elle dit
+elle-même[1], j'étais la meilleure petite créature que vous puissiez
+imaginer.... J'étais véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
+manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu plus grande, je
+demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y étais aimée de mes
+maîtresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger et à me
+rendre leur servante à toutes depuis le matin jusqu'au soir.»
+
+[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]
+
+Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise d'Aubigné, qui n'avait
+que dix-sept ans, épouse en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de
+quarante-deux ans, paralysé, perclus de tous ses membres; Scarron,
+l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de
+_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-même et de la
+douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout en
+«ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi
+bien que les bras», tout en étant enfin «un raccourci de la misère
+humaine», amuse la haute société française par sa verve intarissable, par
+sa franche et gauloise gaieté. Quand on dresse le contrat de mariage,
+Scarron déclare qu'il reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux
+grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains
+et beaucoup d'esprit». Le notaire lui demande quel douaire il constitue à
+la mariée:
+
+«L'immortalité,» répond-il.
+
+Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept ans pour se faire
+respecter dans la société du poète burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas
+de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire qui
+arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera Scarron. Elle fera de son salon
+un des centres les plus distingués de Paris; la meilleure compagnie
+regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon de Lenclos, l'amie de
+Scarron, elle-même s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne
+sont pas les admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la _belle
+Indienne_, comme on se plaît à l'appeler, à la sirène que Mlle de Scudéry
+célèbre en termes enthousiastes dans le roman de _Clélie_, sous le
+pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron qu'elle
+n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,
+malgré ses maux, l'homme de Paris le plus gai.
+
+Avec une si bonne et si séduisante compagne, le pauvre poète a moins de
+mérite à supporter la douleur plus courageusement que les stoïciens de
+l'antiquité. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments
+très chrétiens, et dit, sur son lit de mort:
+
+«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens à ma femme, de
+qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer.»
+
+Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant
+vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misère même, mais
+conquérir le nom de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages
+des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillée,
+quoique très simplement, discrète et modeste, intelligente et distinguée,
+ayant cette élégance innée que le luxe ne donne pas et qui provient
+seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie, s'occupant plus des
+autres que d'elle-même, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,
+sachant écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses amis,
+habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardée
+avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus supérieures
+de Paris.
+
+Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre son modeste budget, grâce
+à une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la
+reine Anne d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par Mmes de
+Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est
+l'époque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.
+Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait
+perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur très
+riche et très vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le
+point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va
+épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en France, où elle sera
+un jour presque reine. Elle écrit à Mlle d'Artigny:
+
+«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée à Mme de Montespan,
+lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher
+d'avoir quitté la France sans en avoir revu la merveille.»
+
+Mme de Montespan n'était encore célèbre que par sa beauté; mais sa
+situation de dame du palais de la reine la rendait déjà influente. Elle
+trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le rétablissement de la
+pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.
+
+Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée aux bonnes oeuvres et
+aux lectures sérieuses, méditant le livre de Job et les Maximes de La
+Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré la
+médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon la plus modeste dans
+un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est là que la capricieuse
+fortune va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même, Mme
+Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'élever les enfants
+de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrète, dévouée.
+Mme Scarron se consacre courageusement à ce rôle de mère adoptive. En
+1672, elle s'établit non loin de Vaugirard, dans un grand hôtel isolé. Mme
+de Coulanges écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron, c'est une
+chose étonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce
+avec elle.» Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante qu'il
+qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître des qualités rares et
+porte sa pension de deux mille à six mille livres.
+
+En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses trois élèves: le duc du
+Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à
+son frère, le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée, et
+les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont établis, et je
+crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel
+endroit.»
+
+Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y est tracé un
+programme. «Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irréprochable.»
+
+Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près d'elle une personne si
+aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure
+peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,
+commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation
+respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,
+l'altière favorite et l'austère gouvernante. Louis XIV disait:
+
+«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à la rétablir en
+Turquie.»
+
+Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend; le roi lui rend cette
+justice et commence à reconnaître ses rares mérites. A la fin de 1674, il
+lui avait donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la
+marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies
+savamment, les hypocrisies raffinées, les calculs machiavéliques que ses
+détracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts se
+concilient avec ses devoirs, que la piété qui pour elle est un but
+devienne un moyen, en est-elle, complètement responsable?
+
+Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il est vrai, sa
+protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blâmer? Non, assurément.
+Aura-t-elle l'idée de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
+avait supplanté son amie Mlle de La Vallière? En aucune manière. Lorsque
+Louis XIV, fatigué de l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante
+et triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle
+d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains
+de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon si
+soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice Mme de Montespan de
+l'avoir empoisonnée, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer
+la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir
+le roi, le ramener à la reine.
+
+Ce but, elle l'atteindra.
+
+C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile
+gouvernante, mais elle est désormais vaincue. Sans doute il est dur pour
+cette fière Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui a
+regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a
+tirée de la misère, devant une institutrice de sept ans plus âgée qu'elle;
+mais qu'y faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les
+courtisans suivent son exemple[1].» Mme de Sévigné écrivait, le 6 avril
+1680: «Mme de Montespan est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous
+pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus
+outragé par la haute faveur de Mme de Maintenon.» A la même époque, Mme de
+Maintenon écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un
+chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en
+sommes pas mieux pour cela.»
+
+[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]
+
+La position de Mme de Maintenon est désormais inattaquable: elle n'a plus
+besoin de se faire un piédestal du berceau de ses élèves; elle a
+maintenant, pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la recherche,
+on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours à son château de Maintenon,
+les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme
+dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,
+c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme
+la dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les hommes et toutes les
+femmes aient autant d'esprit que cet échantillon, elle sera bien
+trompée[1].» Ce bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de
+Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde comme un oracle. Les
+prélats les plus éminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui
+travaille avec eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
+de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence insinuante et douce,
+plaide à la cour la cause de la morale et de la religion.
+
+[Note 1: Lettre du 14 février 1680.]
+
+
+
+
+V
+
+
+LA DAUPHINE DE BAVIÈRE
+
+
+A côté des types dominateurs qui s'imposent à l'attention de la postérité,
+il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,
+plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans l'ombre, dans le
+silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de
+réserve même au delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées, que
+le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont
+pu arracher à leur tristesse native, qui ont été humbles et timides au
+milieu des grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude, et qui,
+suivant les expressions de Bossuet, ont trouvé dans leur oratoire, malgré
+toutes les agitations de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et
+la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.
+
+Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange d'indulgence et de
+douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonté. Elles
+semblent n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour nous
+inspirer des réflexions philosophiques et des pensées chrétiennes; pour
+nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
+palais; que les choses extérieures ne donnent point les véritables joies;
+que «la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la
+santé un nom trompeur [1]».
+
+[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]
+
+Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de l'histoire dont la
+carrière peu féconde en péripéties dramatiques renferme des enseignements
+chrétiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de
+Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de France. La vie de cette
+princesse, née en 1660, mariée en 1680 au fils de Louis XIV, morte à
+Versailles en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer par un
+seul mot: mélancolie. C'était une de ces natures dépaysées sur la terre et
+aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: «La
+terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la
+recevoir; elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi
+des rois.» Son éducation avait été austère. La cour de Munich ressemblait
+à un couvent. «On s'y levait tous les jours à 6 heures du matin, on y
+entendait la messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres tous les
+jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures du soir, heure à laquelle
+on soupait, pour se coucher à 7[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires de Coulanges_.]
+
+La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par l'éclat de sa nouvelle
+fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et
+patriarcale où elle avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa
+nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle
+n'était point belle; mais sa grâce, ses manières, sa dignité naturelle, et
+plus que cela, son mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du
+charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre par Louis XIV écrivait
+au roi: «Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier
+coup d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit Bossuet avec
+une courtoisie parfaite à Schlestadt: «Je prends part à tout ce que vous
+avez enseigné à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,
+de me donner à moi-même vos instructions, et soyez assuré que je
+m'efforcerai d'en profiter.»
+
+Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte
+connaissance des langues vivantes de l'Europe, et même de la langue de
+l'Église, qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était sincère
+lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: «Nous l'avons admirée dès
+qu'elle parut, et le roi a confirmé notre jugement [1].» Nommé premier
+aumônier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à Versailles. Dans
+le trajet eut lieu une cérémonie qui contrastait avec les transports de
+joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée
+en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le
+front, dans la chapelle seigneuriale du château de Brignicourt-sur-Saulx:
+«Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière; il
+t'y faudra retourner un jour.»
+
+[Note [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]
+
+Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira, et la princesse,
+assistée à son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles
+paroles de ce mercredi des Cendres [2].
+
+[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet
+précepteur du Dauphin_.]
+
+
+Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus
+amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour
+seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles
+de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le
+roi venait l'après-dînée passer plusieurs heures dans la chambre de la
+princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait à cette
+visite le temps qu'il donnait autrefois à Mme de Montespan.
+
+Les premières années du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son
+mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui témoignait alors
+un sincère attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,
+causa des transports d'allégresse non seulement à la cour, mais dans la
+France entière. La joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté
+d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui
+mordit le doigt, et, l'entendant crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à
+Votre Majesté; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
+garde à moi.»
+
+[Note 1: L'abbé de Choisy, _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis
+XIV_.]
+
+C'étaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le
+peuple, qui faisait des feux de joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés
+à la grande galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
+souriant, nous aurons d'autres parquets.»
+
+Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait d'acclamations
+enthousiastes.
+
+Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son amie Mme de Saint-Géran: «Le
+roi a fait un fort beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras
+un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur comme un ami; il donna
+la première nouvelle à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est
+adorable. Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons avec toutes
+les apparences d'une sincère amitié. Les uns disent que je veux me mettre
+en place, et ne connaissent ni mon éloignement pour ces sortes de
+commerce, ni l'éloignement que je voudrais en inspirer au roi.
+Quelques-uns croient que je veux le ramener à Dieu. Il y a un coeur mieux
+fait sur lequel j'ai de plus grandes espérances[1].»
+
+[Note 1: 7 août 1682.]
+
+Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage
+du côté de la religion. Le temps des scandales était passé. Tout nuage
+avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Les
+querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces
+deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout où elles
+se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives
+et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans être au fait
+des intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les meilleures amies
+du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de
+Maintenon: «Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse que
+depuis qu'il l'écoute.»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être heureuse pour la compagne
+de Louis XIV. Mais la mort s'avançait à grands pas. Une maladie
+foudroyante allait enlever la reine, âgée seulement de quarante-cinq ans.
+
+Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: «Elle marche
+avec l'Agneau, car elle en est digne», cette reine, qui portait le manteau
+fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse mourut comme elle
+avait vécu, avec une douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné
+tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi! s'écriait-il, il n'y a
+plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et
+cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand
+mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné.»
+
+Louis XIV, si souvent et si justement accusé d'égoïsme, s'était cependant
+déjà montré capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
+mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin:
+
+«Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'était pas
+possible qu'un fils attaché par les liens de la nature pût voir mourir sa
+mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là mêmes contre lesquels elle
+avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empêcher de la regretter et
+d'avouer qu'il n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté plus
+intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur avec laquelle cette
+princesse avait soutenu ma dignité, quand je ne pouvais pas la défendre
+moi-même, était le plus important et le plus utile service qui me pût être
+jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient point de ces devoirs
+contraints que l'on donne seulement à la bienséance.
+
+«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement qu'un même
+logis et qu'une même table avec elle, cette assiduité avec laquelle on me
+voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement de mes
+plus importantes affaires, n'était point une loi que je me fusse imposée
+par raison d'État, mais une marque du plaisir que je prenais en sa
+compagnie.»
+
+Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a écrit ces lignes ne manquait
+pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
+ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre âme: la perte d'une
+mère. Mlle de Montpensier, témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,
+dit qu'au moment où elle rendit le dernier soupir, Louis XIV «étouffait,
+on lui jetait de l'eau, il étranglait». Il versa toute la nuit des
+torrents de larmes.
+
+La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa pas de si cruelles
+angoisses; mais il n'en témoigna pas moins à cette occasion une très vive
+sensibilité.
+
+«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de
+Maintenon, que je voyais de près, me parut sincère et fondée sur l'estime
+et la reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des larmes de Mme de
+Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,
+sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est
+qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses
+actions, fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la crainte de
+retomber entre les mains de monsieur son mari.»
+
+Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse mourut, au château de
+Versailles, dans la chambre à coucher dont nous avons déjà eu plusieurs
+fois l'occasion de parler[1]. Après la mort de la reine, cette pièce fut
+occupée par la dauphine, qui devenait, au point de vue hiérarchique, la
+femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa
+belle-fille le centre le plus brillant de France.
+
+[Note 1: Salle N° 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+
+«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare
+en bijoux et en étoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste
+composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se
+trouvaient présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de
+les jouer avec elle, et même avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut à la
+mode, et avant que le roi eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il
+le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de
+louis que les particuliers mettaient de petites pièces [1].»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]
+
+Cependant, malgré toutes les distractions de la cour, la dauphine se
+laissait envahir par une invincible tristesse. Elle étouffait dans cette
+atmosphère d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Dégoûtée de
+ce «pays où les joies sont visibles et les chagrins cachés, mais réels»,
+où «l'empressement pour les spectacles, les éclats et les applaudissements
+aux théâtres de Molière et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,
+les carrousels» couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle trouvait,
+comme La Bruyère, «qu'un esprit sain puise à la cour le goût de la
+solitude et de la retraite.»
+
+Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne
+parvint pas à lui faire aimer le monde, et elle ne put se décider à tenir
+un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles dans
+les petites pièces contiguës à ses appartements, en n'ayant pour toute
+compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse
+Palatine représente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de
+Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la
+dauphine en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux attentions
+gracieuses du roi.
+
+Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête de sa femme et de
+cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne
+comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
+dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même, la dauphine
+n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui échappait et
+accepta son sort avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit
+l'habitude de passer une partie de ses journées et de ses soirées entre
+Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine
+s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir à
+aucun prix, et elle finit par être abandonnée de toute la cour et même du
+roi, qui désespéra de la consoler.
+
+Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: «Peut-être que les
+bonnes qualités de cette princesse contribuèrent à son isolement. Ennemie
+de la médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre
+la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins qu'elle
+n'en entendait pas les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
+observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même dont l'esprit paraissait le
+plus tourné aux manières françaises, quelquefois déconcertés par notre
+ironie continuelle.»
+
+Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1], représente la dauphine
+entourée de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de
+velours rouge, est assis près d'une table et caresse un chien. De l'autre
+côté de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry
+[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
+coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du
+Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours
+soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, répandent des
+fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quiétude et
+d'apaisement. Mais le tableau, allégorique bien plus que réel, ne montre
+pas la princesse sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances,
+ses noirs pressentiments, y sont dissimulés.
+
+[Note 1: N° 2116 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.]
+[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né le 19
+décembre 1683.]
+[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.]
+
+Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont Mme de Lafayette a dit
+dans ses Mémoires: «Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle
+et ne prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise santé et une
+humeur triste qui, joint au peu de considération qu'elle a, lui ôte le
+plaisir qu'une autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher
+presque à la première place du monde.»
+
+Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, où
+s'était écoulée si modestement son enfance, et disait à une autre
+Allemande, Mme la duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous sommes
+toutes les deux malheureuses; mais la différence entre nous, c'est que
+vous vous êtes défendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
+à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur plus que vous.»
+
+Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur est un poids qui lasse»,
+que «tout ce qui doit passer ne peut être grand; ce n'est qu'une
+décoration de théâtre; la mort finit la scène et la représentation; chacun
+dépouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain
+comme l'esclave est rendu à son néant et à sa première bassesse.»
+
+La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la
+faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se
+sentait irrévocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien
+que ses souffrances physiques et morales n'étaient que trop réelles,
+souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: «Il faudra que je meure
+pour me justifier,» disait-elle.
+
+Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre de la reine
+Marie-Thérèse: «Les âmes innocente sont, elles aussi, les pleurs et les
+amertumes de la pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas
+incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses
+nuages, et le Christ lui-même a pleuré.
+
+Courte en durée, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte
+d'un voile sombre. Cette jeune princesse, à qui la Providence paraissait
+d'abord réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir à
+vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée par une maladie de
+langueur.
+
+La terre, qui était pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,
+mériter peu de regrets.
+
+Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant les expressions de la
+duchesse d'Orléans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,
+elle avait dit à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui,
+je vous prouverai que je n'ai pas été folle en me plaignant de mes
+souffrances.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON
+
+
+«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis
+où vous me voyez sans l'avoir désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir
+prévu. Je ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait pas.»
+
+Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les
+demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins étranges que
+les réalités de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de
+cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'être
+son époux, elle dut se croire le jouet d'un rêve. On serait tenté de
+s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
+déjà perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le
+contraire.
+
+L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron fut l'apogée, le zénith de
+l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait été plus imposant,
+jamais sa fière devise: _Nec pluribus impar_, n'avait été plus
+éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis immobiles, il
+agrandissait et fortifiait les frontières du royaume, conquérait
+Strasbourg, bombardait Gênes et Alger, achevait les constructions
+fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et
+l'idole de la France. Ses sentiments à l'égard de Mme de Maintenon étaient
+des plus complexes. Il y avait là un calcul de raison et un entraînement
+de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une
+inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens français
+subjugué par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente, et
+l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir arraché cette femme
+d'élite à la misère pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,
+essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de
+Maintenon avait reçu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et
+que les conseils de cette femme, qui savait rendre la dévotion aimable et
+attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations d'en haut.
+
+Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont
+le prestige ait survécu à la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme
+Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
+merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces belles journées où les rayons
+du soleil, pour avoir perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une
+douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais elle avait des yeux vifs
+et brillants, l'esprit pétillait sur son visage [1].»
+
+[Note 1: L'abbé de Choisy.]
+
+Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur, est obligé d'avouer
+«qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grâce incomparable à tout, un air
+d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,
+juste, en bons termes et naturellement éloquent et court.»
+
+Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition de toutes choses, a
+défini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: «En s'attachant à Mme
+de Maintenon, il croyait presque s'attacher à la vertu. Les charmes de la
+confiance, de la piété, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,
+l'orgueil d'élever jusqu'à soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à
+l'honneur du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans cette femme
+supérieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru
+jusqu'à une absolue domination l'empire féminin et viril à la fois de Mme
+de Maintenon [2].»
+
+[Note 2: Lamartine, _Étude sur Bossuet_.]
+
+Au moment même où la reine venait de rendre l'âme, M. de La Rochefoucauld
+l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
+avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de
+vous[1].»
+
+[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.]
+
+On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de
+Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait
+Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de
+l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert sa main.
+
+M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience la vie de Mme de
+Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois
+indiquer la date précise, l'époque où fut contracté le mariage secret. Il
+fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier de Versailles,
+par l'archevêque de Paris, en présence du Père de La Chaise, qui dit la
+messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de
+Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en
+parle avec horreur, comme de «l'humiliation la plus profonde, la plus
+publique, la plus durable, la plus inouïe»; humiliation «que la postérité
+ne voudra pas croire, réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la
+Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était point l'avis d'Arnauld:
+«Je ne sais pas, écrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,
+contracté selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux yeux des
+faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'être pu résoudre à
+épouser une femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce
+mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la
+vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents
+qui le délassent de ses grandes occupations[1].»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle était trop
+intelligente, elle avait jeté sur les problèmes de la destinée humaine un
+regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même temps
+saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant d'être à la cour, je
+pouvais me rendre témoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais
+j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si je
+ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'à
+servir Dieu.»
+
+Cette mélancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de
+Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant
+plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une femme qui, à
+cinquante ans, arrive à une situation véritablement prodigieuse et
+s'empare d'un souverain dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la
+victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habileté voisine de
+l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus
+riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une
+n'aurait été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après avoir été
+plusieurs fois réduite à la misère, devient la personnalité la plus
+importante de France après Louis XIV! Et cependant elle n'est pas
+heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les
+lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé de passer quelques jours loin
+d'elle, sont conçues dans le style de celle-ci:
+
+«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil pour vous attester
+une vérité qui me plaît trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je
+vous chéris toujours, que je vous considère à un point que je ne puis
+exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que vous ayez pour moi, j'en ai
+encore plus pour vous, étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].»
+
+[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.]
+
+Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degré à
+franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle
+n'a pu changer en trône son fauteuil presque royal? En aucune manière.
+Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeurée triste toujours, et son
+frère aurait pu encore lui dire:
+
+«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père éternel?»
+
+Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans partage sur l'âme du
+plus grand des rois, et ce n'était pas seulement le monarque, c'était la
+monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour
+était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les
+dames de Saint-Cyr dans leurs notes: «Des parlements, des princes, des
+villes, des régiments s'adressaient à elle comme au roi; tous les grands
+du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre
+route.» Elle était au point culminant du crédit, de la considération, de
+la fortune, et cependant, je le répète, elle n'était pas heureuse!
+
+Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:
+
+«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour
+vous, il veut vous crucifier par des prospérités apparentes, et vous
+montrer à fond le néant du monde par la misère attachée à tout ce que le
+monde lui-même a de plus éblouissant.» Arrivée au faîte des grandeurs, Mme
+de Maintenon éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui est presque
+toujours la compagne de l'ambition même satisfaite. Elle était tentée de
+dire avec La Bruyère:
+
+«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi tant m'inquiéter sur ce
+qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point le tourment que
+je me donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne
+voyait qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si
+peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui
+j'espérais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,
+c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.»
+
+Arrivée à une incroyable élévation, la femme du plus grand roi de la terre
+regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme la
+cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience, elle constatait avec
+La Fontaine:
+
+Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,
+fatigué du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux
+jours de la médiocrité, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,
+ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle
+possédait deux trésors bien autrement précieux, qui lui appartenaient dans
+la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
+Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment inestimables: la
+Jeunesse et la Gaieté.
+
+
+
+
+VII
+
+
+L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON
+
+
+Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus
+edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon à Versailles; cet
+appartement célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV passa une grande
+partie de ses journées et de ses soirées, n'est plus maintenant qu'un
+petit musée, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
+de la Révolution française. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un
+portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui
+rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.
+
+La pensée générale qui a présidé à la restauration du palais pouvait
+avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue
+patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
+était absolument défectueuse.
+
+Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la
+Monarchie de droit divin, c'était enlever toute sa physionomie à la
+demeure du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa place à
+Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne
+Vendôme.
+
+Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier que
+Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles, était loin d'avoir ses
+coudées franches. Un souffle révolutionnaire si violent circulait dans
+toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue
+était chose très difficile et paraissait peu opportune. Au moment où
+l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:
+«Ici fut le siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si déserts,
+jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs où règne un
+morne silence retentissaient des cris d'allégresse et de fêtes, et
+maintenant voilà ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre
+squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des
+rois est devenu le repaire des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant
+de gloire? [1]»
+
+[Note 1: Volney, _les Ruines._]
+
+Telle était l'état de dégradation du château de Versailles, quand
+Louis-Philippe entreprit de le réparer, malgré les criailleries des
+iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put défendre le palais du
+Roi-Soleil qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des
+gloires républicaines et impériales. Pour se faire pardonner une tentative
+contraire aux intérêts destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur du
+passé, il dut faire des commandes à une foule d'artistes de second ordre,
+dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par
+le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus disparates; de là
+cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout étonnées de se
+trouver côte à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une Babel.
+
+M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le musée national a fait
+subir à l'intérieur du château de Versailles une transformation complète.
+L'intention de ce musée était excellente, l'exécution n'y a pas répondu.
+Entreprise par des hommes peu versés dans l'histoire du XVIIe siècle, elle
+a malheureusement bouleversé les parties les plus intéressantes du
+château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque
+méconnaissable aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de
+1793, 1794, 1795.»
+
+L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit à un vestibule. A
+gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,
+faisant face à cette salle, était le logement de Mme de Maintenon. C'est à
+peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.
+
+[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musée_, par M. Soulié.]
+
+Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé, mais il est
+rapetissé, à cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour
+continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux
+l'ancien appartement de la compagne du roi.
+
+Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de
+quatre pièces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
+seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de Mme de Maintenon[3].
+
+[Note 2: Salle no. 141, _id._]
+[Note 3: Salle no. 142, _id._]
+
+Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement des galeries
+historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second étage,
+formait, sous Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres.
+Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée actuellement détruite[4],
+étaient, dit Saint-Simon: «le fauteuil du roi adossé à la muraille, une
+table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.
+
+[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite du
+tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]
+
+De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où
+se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,
+son lit dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une porte et
+cinq marches [2].»
+
+[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement
+occupée par l'escalier de stuc construit sous le règne de Louis-Philippe,
+et qui continue l'escalier de marbre.]
+
+[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et
+dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle
+N° 143 de la _Notice_), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant
+été baissé.]
+
+Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils étaient chacun dans
+leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la
+cheminée, elle du côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la
+porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le
+ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac.»
+
+En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. «Je ne sais, a dit M.
+Lavallée [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se
+contenterait de cette chambre unique où Louis XIV venait travailler, où
+Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,
+où tout le monde passait, disait-elle, comme dans une église.
+
+[Note 3: Introduction aux _Curiosités historiques_ sur Louis XIII, Louis
+XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]
+
+Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient pas plus
+commodément logés. Tout avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la
+représentation dans ce magnifique château. Louis XIV était perpétuellement
+en scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais au milieu de
+toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait
+pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
+pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes
+parts.»
+
+Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,
+jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait
+ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe, où elle
+communiait trois ou quatre fois par semaine. La journée se passait en
+bonnes oeuvres, en écritures, en visites à Saint-Cyr. Le roi venait
+régulièrement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
+jusqu'à 10, heure où il allait souper.
+
+Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste. Le roi lui donnait
+quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses
+étrennes, et cette somme passait presque tout entière en aumônes. Auprès
+d'elle étaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours
+d'adversité, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.
+Son rang, qui la plaçait entre les simples particuliers et les reines,
+n'étant pas bien déterminé, il eût été difficile qu'elle vécût
+habituellement au milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
+guère de son appartement. «Son élévation, dit Voltaire, ne fut pour elle
+qu'une retraite.»
+
+Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout près d'elle la cour
+s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et
+qui conduit à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux de Mme de
+Maintenon et à ceux de Louis XIV, est sans cesse encombré par ces hommes
+«qui sont maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui
+dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs ennemis, déguisent leurs
+passions[2]». C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et
+au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans
+l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, où ils
+attendent le lever du monarque.
+
+[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de la reine
+étaient occupés par la dauphine.]
+[Note 2: La Bruyère, _De la Cour_.]
+[Note 3: Salle N° 120 de la _Notice du Musée_.]
+[Note 4: Salle N° 121, _id_.]
+
+
+ Avec vos brillantes hardes
+ Et votre ajustement,
+ Faites tout le trajet de la salle des gardes;
+ Et vous peignant galamment,
+ Portez de tous côtés vos regards brusquement;
+ Ne manquez pas, d'un haut ton,
+ De les saluer par leur nom,
+ De quelque rang qu'ils puissent être.
+ Cette familiarité
+ Donne à quiconque en use un air de qualité.
+ Grattez du peigne à la porte
+ De la Chambre du roi,
+ Ou si, comme je prévoi,
+ La presse s'y trouve trop forte,
+ Montrez de loin votre chapeau,
+ Ou montez sur quelque chose
+ Pour faire voir votre museau;
+ Et criez sans aucune pause,
+ D'un ton rien moins que naturel:
+ Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].
+
+[Note 1: Molière, _Remerciement au Roi_.]
+
+La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce qu'on y voit des tableaux de
+ce maître, est le salon d'attente qui précède la chambre à coucher de
+Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes: l'entrée familière pour
+les princes, la grande entrée pour les grands officiers de la couronne; la
+première entrée pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entrée;
+l'entrée de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le
+cérémonial est réglé de la manière la plus précise. Le garçon de la
+chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et
+les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
+se referme immédiatement.
+
+[Note 2: _État de France_ en 1694.]
+
+«On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et
+des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir
+les portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même la porte;
+mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1].»
+
+[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musée_. Sous Louis XIV, cette
+salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, était divisée en
+deux pièces: la première était la chambre des Bassans; la seconde servit
+de chambre à coucher au roi jusqu'en 1691, année ou il s'installa dans la
+salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]
+
+A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière. Puis il sort de la
+balustrade de son lit, et il dit: «Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il
+travaille avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes, les
+princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend à la messe,
+traversant la galerie des Glaces, où tout individu peut le voir, lui
+présenter un placet, et même lui parler. Il passe par les salons de la
+Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus et de
+l'Abondance[2], et arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur
+du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En bas se trouvent l'autel et
+la chaire, où prêchent tour à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le
+haut est occupé par les tribunes.
+
+[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
+du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice
+du Musée_.]
+[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
+actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de
+la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]
+
+«Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent
+debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les
+faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à
+qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne
+laisse point de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce
+peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1].»
+
+[Note 1: La Bruyère, _De la Cour_.]
+
+Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit couvert, seul dans sa
+chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses
+jardins, ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers 5 ou 6
+heures du soir, il se rend, comme nous l'avons déjà dit, chez Mme de
+Maintenon; et là il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande
+partie de la soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,
+il va soit à la comédie, soit à l'_appartement_.
+
+[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La partie
+du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule
+au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale. C'est sur cet
+emplacement que s'élevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussée et du
+premier étage, la chapelle, dont un tableau, représentant Dangeau reçu
+grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition
+intérieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musée_ et
+porte le no 164.]
+
+On désigne sous ce nom la réunion de toute la cour dans les grands
+appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description
+curieuse de ces soirées, dont l'usage s'établit dès la première année de
+l'installation définitive de Louis XIV à Versailles. «Le roi, dit le
+_Mercure_, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles le
+lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes
+sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces jours-là sont
+nommés jours d'_appartement_.»
+
+On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique
+escalier que décorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
+et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi
+nommé parce que les bas-reliefs représentant l'Abondance sont au-dessus de
+la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des tableaux du
+Carrache, du Guide, de Paul Véronèse, que sont dressés les buffets pour
+les rafraîchissements. On trouve le salon de Vénus[3], rempli de meubles
+splendides; puis le salon de Diane[4], où est le billard et où des
+orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.
+
+[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier du Roi,
+était situé dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de
+Louis XIV. Il fut détruit en 1750, par suite de remaniements faits au
+logement de Louis XV.]
+[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musée_.]
+[Note 3: Salle no 107, _id_.]
+[Note 4: Salle no 108, _id_.]
+
+Le salon de Mars[1], où l'on admire six portraits du Titien, _Jésus et les
+pèlerins d'Emmaüs_ par Véronèse, _la Famille de Darius aux pieds
+d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un _trou-madame_ de
+marqueterie, posé sur une table de velours vert et entouré de pentes de
+velours cramoisi à franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des
+tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle
+suivante est le salon de Mercure[2], où il y a des Carrache, des Titien,
+des Van Dyck; le lit de parade y est dressé.
+
+[Note 1: Salle N° 109 de la _Notice_.]
+[Note 2: Salle N° 110, _id_.]
+
+Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trône.
+Au fond de la chambre s'élève une estrade couverte d'un tapis de Perse à
+fond d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre
+statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siège
+et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le
+_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce
+salon, où Louis XIV donne audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les
+jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.
+
+[Note 3: Salle N° 111, _id_.]
+
+Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante clarté des
+lustres, les diamants, les joyaux étincellent.
+
+On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes
+de France. «Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un
+autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener
+pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements.
+Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un
+rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est
+entière.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la
+voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa
+grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un
+pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne
+veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1].»
+
+[Note 1: _Mercure galant_, décembre 1682.]
+
+A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où Louis XIV va souper,
+ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la pièce
+qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef de vermeil,
+qui a la forme d'un navire démâté. On y enferme, entre des «coussins de
+senteurs», les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
+devant la nef, même les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du
+roi, quand on passe dans la chambre à coucher.
+
+[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]
+
+Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, où il reçoit sa famille
+intime, son frère, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il
+cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus
+grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,
+pendant que le souverain se déshabille. C'est, comme le remarque
+Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a
+l'art de donner l'être à des riens.
+
+La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui. Les lumières sont
+éteintes. Tout est rentré dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure
+du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La
+Bruyère, «qui est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à
+plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.» Là le
+sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences d'hier, comme par
+les inquiétudes relatives à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni
+ses soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur l'intérêt».
+
+
+
+
+VIII
+
+
+LA MARQUISE DE CAYLUS
+
+
+Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée, apparaissent çà
+et là des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et sémillants
+visages qui éclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du
+cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.
+
+Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon, qui n'eut jamais
+d'enfants, elle se dédommageait de la cruauté du sort, en veillant, avec
+une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
+chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa nièce à la mode de
+Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de
+Française, gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante,
+entraînante, entraînée.
+
+Elle mérite une mention spéciale dans la galerie de Versailles, cette
+petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'éventail, cette
+femme d'esprit qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve comme le
+modèle des qualités exquises dont il résume l'ensemble par ce seul mot:
+l'_urbanité;_ cette enchanteresse à qui Mme de Maintenon disait: «Vous
+savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se
+passer de vous.»
+
+Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.
+Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-père, avait épousé
+Arthémise d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné, le
+soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste, le fier et satirique
+compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa d'Aubigné, dont le fils fut père de
+Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept ans, et son
+père, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de
+Maintenon résolut de la convertir au catholicisme.
+
+C'était le moment où Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.
+L'enfant fut enlevée à sa famille et conduite à Saint-Germain.
+
+«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je
+trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis à me faire
+catholique, à condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me
+garantirait du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la
+seule abjuration que je fis.»
+
+M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais il finit par s'adoucir et
+par embrasser lui-même la religion catholique dans des conditions plus
+sérieuses. Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion de ma
+vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour objet de plaire à Votre
+Majesté.»
+
+Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales comme éducatrice, prit
+plaisir à s'occuper de sa nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin
+dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien à la
+cour sur quoi elle ne me fît faire des réflexions selon la portée de mon
+esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je
+pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres, la lecture et des
+amusements honnêtes et réglés; on cultivait ma mémoire par des vers qu'on
+me faisait apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte de ma
+lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forçait à y donner de
+l'attention. Il fallait encore que j'écrivisse tous les jours une lettre à
+quelqu'un de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir, et que je
+la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la
+corrigeait, selon qu'elle était bien ou mal.»
+
+A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante. Les plus grands
+seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demandèrent sa main. Mme
+de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions
+si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez grand parti pour vous,
+dit-elle à M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez
+faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai à
+l'avenir comme mon neveu.»
+
+La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation
+de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placée à faire
+faire à sa charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit un époux
+sans mérite, sans fortune et même sans conduite, M. de Tubières, marquis
+de Caylus. La jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui
+donna une modique pension et un collier de perles de dix mille écus.
+
+Mais bientôt, après son mariage, elle eut un logement à Versailles, où sa
+beauté ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
+n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle: «Jamais un visage si
+spirituel, si touchant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de
+grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de
+créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut l'une des héroïnes de ces
+représentations d'_Esther_, dont le souvenir est resté comme l'un des plus
+gracieux épisodes de la seconde moitié du grand règne.
+
+Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr, tout près de
+Versailles, une maison pour l'éducation gratuite de deux cent cinquante
+«demoiselles nobles et pauvres». La religion et la littérature y étaient
+en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la classe des grandes,--_les
+bleues_,--déclamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
+Iphigénie_. Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de dispositions
+pour le théâtre, et Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites
+viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles ne
+la joueront plus, ni aucune de vos pièces.»
+
+Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne renonçait pas à la
+poésie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
+composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique, puisé à
+une source religieuse. On était alors en 1688. Racine avait près de
+cinquante ans, et depuis douze années il avait renoncé au théâtre, tout en
+étant dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les scrupules
+religieux l'éloignaient de la scène. Il avait fait à Dieu le plus héroïque
+des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné,
+ce grand poète, au silence, et de ses propres mains il avait dételé les
+coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les sphères étoilées
+de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
+les sentiments qui l'en avaient détourné, il tressaillit. Le poète et le
+dévot allaient enfin être d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
+cette oeuvre exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie;
+cette pièce, pleine de tendresse et de larmes, digne du poète dont son
+fils a dit: «Mon père était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé
+comme d'un long sommeil, Racine avait puisé dans le repos une fraîcheur
+d'impressions, une originalité nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet,
+Mme de Caylus vit naître _Esther_, en respira le premier parfum, en
+pénétra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'émotion de sa voix, y
+ajouter quelque chose.»
+
+Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle. Mais, un jour que
+Racine était en train de lire à Mme de Maintenon plusieurs scènes de la
+pièce, elle se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce poète
+enthousiasmé composa pour elle un prologue, celui de la _Piété_.
+
+La première représentation eut lieu à Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
+vestibule des dortoirs, situé au deuxième étage du grand escalier des
+_demoiselles_, était partagé en deux parties: l'une pour la scène, l'autre
+pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
+amphithéâtres: l'un, petit, destiné aux dames de la communauté; l'autre,
+plus grand, réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient les plus
+jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
+bas les plus âgées, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
+leur classe. La représentation se donnait le jour, mais on avait fermé
+toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
+étincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphithéâtres
+étaient des sièges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
+spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à l'honneur d'applaudir
+_Esther_.
+
+Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt, la pièce commence.
+D'une voix attendrie et mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
+Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule dans le noble
+auditoire:
+
+ Du séjour bienheureux de la Divinité,
+ Je descends dans ce lieu par la grâce habité;
+ L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
+ Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
+ Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
+ Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
+ Je nourris dans son coeur la semence féconde
+ Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
+ Un roi qui me protège, un roi victorieux
+ A commis à mes soins ce dépôt précieux.
+ C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
+ Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
+ Pour elles, à sa porte élevant ce palais,
+ Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...
+
+Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et idéale beauté, Mme de
+Caylus ressemble à un ange. Dès les premiers vers du prologue, le succès
+va aux étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin une
+distraction digne du Grand Roi. Comme on se représente bien cette
+animation moitié sainte, moitié profane; ces jeunes filles naïves et
+charmantes, qui disent, avant d'entrer en scène, un _Veni Creator_; ces
+actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la poésie, la rampe, et,
+plus encore que tout cela, la présence de celui qui est leur protecteur,
+leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
+plus grand des poètes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
+unes que les autres; des vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des
+choeurs dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le cantique de
+l'amour divin; une mise en scène splendide, d'admirables décors, des
+costumes persans où resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et,
+choses plus séduisantes que le prestige du trône, que les rayons de
+l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraîcheur des imaginations, la
+douce et pénétrante poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle! quel
+enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther; Mlle de La Maisonfort,
+Élise; Mlle de Lastic, Assuérus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
+Zarès; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est joué en
+perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire à
+Racine: «J'ai trouvé un Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»
+
+Derrière le décor, le poète surveille les entrées, comme un régisseur de
+la scène. Mlle de La Maisonfort, intimidée, a failli un instant manquer de
+mémoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: «Ah!
+mademoiselle, voici une pièce perdue.»
+
+Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt Racine la console, et,
+tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
+ferait pour un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une actrice
+consommée. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, à qui rien
+n'échappe, dit tout bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»
+
+Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême joie que lui cause le
+succès de ses chères «filles». Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et
+aux actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses, et, à la fin
+de la représentation, Racine se précipite à la chapelle et tombe à genoux
+dans un élan de reconnaissance.
+
+Les représentations suivantes ont encore plus d'éclat que la première. Mme
+de Caylus prend le rôle d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
+d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
+faveur d'une invitation est plus enviée, plus difficile à obtenir qu'un
+voyage à Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
+debout, la canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce que tous
+les invités aient pénétré dans l'enceinte. Mme de Sévigné, admise à la
+représentation du 19 février 1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour
+voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique tout bas ses
+impressions enthousiastes. Le maréchal se lève dans un entr'acte et va
+dire au roi combien il est content. «Je suis auprès d'une dame,
+ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_.»
+
+A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques paroles à plusieurs des
+spectateurs. Il s'arrête devant Mme de Sévigné et lui parle avec
+bienveillance. La marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné
+cette conversation dans une de ses lettres:
+
+«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Racine
+a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a
+beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
+elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
+chose.--
+
+Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa
+l'objet de l'envie.»
+
+Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La femme la plus spirituelle
+du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parlé. Quel prestige
+que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
+faisait l'objet de l'envie de toute la cour!
+
+_Esther_ avait eu trop de succès. Soit par piété, soit par jalousie, on ne
+tarda pas à critiquer ces représentations qui avaient été si brillantes.
+Il fallait bien, bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le
+talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
+mélange de cloître et de théâtre n'était pas une bonne chose; que
+l'amour-propre desjeunes filles serait surexcité par de pareils
+divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux
+représentations, comme pour les approuver par leur présence. Mais le
+nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, évêque de
+Chartres, se prononça contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
+de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et _Athalie_, commandée après
+le succès d'_Esther_ et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
+fut jouée, en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations, sans
+costume, dans la _classe bleue_, en la seule présence du roi, de Mme de
+Maintenon et d'une dizaine de personnes.
+
+Ce ne furent pas seulement les représentations d'_Esther_ qu'on trouva
+trop mondaines. La jeune femme qui s'y était tant fait admirer, Mme de
+Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait trop
+d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures et de paroles, pour ne
+pas s'attirer des disgrâces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
+n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
+partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
+était de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prières
+passaient après les plaisirs. Son caractère mobile, malicieux,
+superficiel, ne se prêtait pas à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et,
+quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
+dépaysée. Mariée à un homme sans mérite et toujours en campagne ou à la
+frontière, Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même. Aimant la
+médisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitié
+pour le plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et aux malices
+de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mère, Mme
+de Montespan, en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait un
+peu de tout. C'était là un genre de passe-temps que Louis XIV ne
+pardonnait guère. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
+cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est être exilée que d'y
+vivre.»
+
+Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître dans «ce pays» où l'on
+s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile à
+se servir de l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une jolie
+femme. Il pensait même que cette éducation futile ne faisait que
+médiocrement honneur à Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à
+laisser près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort à
+Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus fut-elle de longue durée.
+Pendant treize ans, la marquise resta éloignée de la cour et comme en
+pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de tenue, de soumission, de
+piété. Mais ce pardon fut complet.
+
+Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au souper du roi, et reçut
+le meilleur accueil. Veuve depuis deux années environ, elle n'avait que
+trente-trois ans et ne songeait pas à se remarier. Belle comme un ange et
+plus séduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
+Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
+Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite à Paris, où
+elle habita une petite maison contiguë aux jardins du Luxembourg. Elle y
+donnait à souper à des grands seigneurs, à des savants, et son salon était
+un centre intellectuel, où les traditions du XVIIe siècle se perpétuaient
+dans les premières années du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729,
+âgée de cinquante-six ans.
+
+Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le titre modeste de
+_Souvenirs_, les courts et spirituels mémoires qui rendront son nom
+immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
+depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
+qu'elle contait si bien. Elle finit par céder à leur prière et jeta sur le
+papier quelques récits, quelques portraits. Quel bijou que ces
+_Souvenirs_, écrits au courant de la plume, sans prétention, sans dates,
+sans ordre chronologique, et où, depuis un siècle, tous les historiens ont
+puisé[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
+lignes que d'interminables volumes! Comme il est féminin et comme il est
+français! Le goût de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
+sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux précepte:
+«Glissez, mortels, n'appuyez pas!»
+
+[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les _Souvenirs de
+Mme de Caylus_, qui sont inachevés, furent imprimés pour la première fois
+en 1770, à Amsterdam, avec une préface et des notes attribuées à
+Voltaire.]
+
+Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui font de l'art sans
+le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
+eux-mêmes qu'ils ont la première qualité du style: le naturel.
+
+Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
+humeur! quelle simplicité! Quel aimable abandon! Quelle jolie série de
+portraits, tous plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns que
+les autres!
+
+
+
+
+IX
+
+
+MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
+
+
+C'est entourée des religieuses et des élèves d'un asile où l'idée de la
+religion s'unit à celle de la noblesse, où il y a place pour la terre et
+pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV nous
+apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
+femme qui n'a pas été mère; c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste
+qu'on ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective, de
+tendresse.
+
+Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, à travers la brume
+du passé, la carrière si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue.
+C'est là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des flots orageux
+qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse, et qui, souvent encore,
+troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
+elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre, elle était pauvre,
+abandonnée. Elle pense à ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habileté,
+de courage, pour lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que
+lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
+jeune femme, dont la préservèrent sa haute raison et son bon sens; elle
+résume tous les enseignements que son expérience lui suggère. Dans cette
+chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le murmure de courtisans
+plus occupés du roi que de Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache
+d'intrigues, de vanités et de déceptions.
+
+Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère se trouve heureusement
+tempérée par la grâce de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
+pense à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe. Entre Versailles
+et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithèse vivante:
+Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
+c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
+c'est la préface du ciel. Aussi, comme elle préfère son couvent bien-aimé
+à la cour de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie des Glaces, aux
+splendeurs du plus beau palais de l'univers!
+
+«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgré ses défauts, on y
+est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
+toujours fête pour moi.»
+
+En pénétrant dans son cher asile, elle est apaisée, consolée:
+
+«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
+solitude d'où je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie.»
+
+Et quand elle retourne à Versailles:
+
+«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
+là ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est là où toutes les
+passions sont en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le plaisir.»
+
+Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
+sa création, le symbole même de sa pensée, se comprend d'ailleurs
+facilement. C'est là, en effet, que se manifeste le mieux son caractère,
+avec son goût de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
+de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
+la religion seule qui lui fait préférer le couvent au palais. A
+Versailles, elle est contrainte, elle est gênée, elle obéit; les rayons du
+soleil royal, bien que pâlissant, ont un prestige et un éclat qui
+l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
+gouverne. César aurait mieux aimé être le premier dans un village que le
+second à Rome.
+
+Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la supérieure de religieuses
+que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-être la couronne
+et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
+besoin; car, là, sa royauté ne soulève point de contestation. Ses moindres
+paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
+respectueuse émotion, en présence de toute la communauté, y sont l'objet
+d'une admiration unanime. Les religieuses ou les élèves à qui elles sont
+adressées s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
+presque la reine de France, elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr.
+
+Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de Saint-Cyr fut, pendant
+trente années, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
+rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures du matin,
+allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
+édifiant et instruisant les grandes, préférant son rôle d'institutrice à
+tous les amusements et à toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
+Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant.
+
+«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
+gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine à être leur
+intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
+pourvu que mes soins les mettent en état de s'en passer.»
+
+Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
+la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journée, une heure
+de récréation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
+à converser librement en travaillant à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
+à venir à ces récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait à
+des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont la communauté
+appréciait le charme instructif.
+
+Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
+Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
+regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
+les Anglais ont emprunté l'air à la France pour leur _God save the king_).
+Louis XIV sourit à ces frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de
+reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement à
+Mme de Maintenon:
+
+«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donné.»
+
+En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:
+
+«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien exhorter; mais j'espère qu'à
+force de vous bien répéter les motifs de cette fondation, je vous
+persuaderai et vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai
+ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles à produire
+ce bel effet.»
+
+Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et une expiation, une
+oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage à Dieu et à la France.
+
+«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
+aiment l'État, quoiqu'elles haïssent le monde; elles sont bonnes
+religieuses et bonnes Françaises.»
+
+A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
+bénédiction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
+prières devaient être puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons,
+en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son âme se reposait
+des émotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
+filles lui reprochait de s'être trop exposé pendant le siège:
+
+«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il.
+
+--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché à la conservation
+de votre personne.
+
+--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
+autre la remplirait mieux que moi.»
+
+Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour Saint-Cyr va jusqu'à
+l'enthousiasme.
+
+«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
+maison tout le royaume.
+
+Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation de Saint-Cyr à
+toutes les maisons religieuses qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est
+étranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
+moins chers que la dernière des bonnes filles de la communauté.»
+
+Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
+plume et son aiguille sont également actives, et c'est tout en brodant
+qu'elle fait de véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
+grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
+religieuses et celui des mères de famille.
+
+«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées et admirées de tout
+le monde; leurs maris sont si charmés d'elles, qu'ils disent avec
+admiration: «Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
+maître d'hôtel et de gouvernante pour mes enfants.»
+
+Parlant à des novices, elle s'écrie:
+
+«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
+religieuse, et rien de si malheureux et de si méprisable qu'une mauvaise.
+Se taire, obéir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
+d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
+l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se décourager,
+ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
+sous aucun prétexte de consolation innocente, voilà le royaume de Dieu qui
+commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à Dieu sans
+réserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
+vous le rendra doux et léger.»
+
+«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
+en écrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
+voyais vos demoiselles plier du linge avec une activité qui ne leur
+laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
+en silence, et ensuite elles chantèrent des cantiques; j'admirais
+l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en
+contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un âge si
+dangereux.»
+
+Cette femme blasée, désabusée des vanités de la terre, voudrait inspirer à
+autrui son dégoût des biens qu'elle a possédés. Avec quelle conviction
+dans l'accent elle disait:
+
+«Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part,
+et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent
+trouver; ils vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet,
+à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux
+admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y
+ennuient parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue les plus
+belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifférentes. De plus,
+ce ne sont point ces choses-là qui nous peuvent rendre heureux; notre
+bonheur ne peut venir que du dedans.»
+
+Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon
+s'analysait elle-même avec l'impartialité qu'elle mettait à juger les
+qualités et les défauts de son prochain. C'était comme un perpétuel examen
+de conscience, une méditation continue, une démonstration de l'inanité, du
+néant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la
+plus approfondie.
+
+Austères et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles
+sont-elles en état de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'à
+moitié convaincue. Il en est peut-être parmi elles qui disent qu'après
+tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aimé
+au point de préférer Scarron à un couvent; qu'elle a été, plus qu'aucune
+autre femme, flattée des distinctions et des éloges; que, dans sa
+jeunesse, elle ne laissait pas que d'être fière de ses succès dans les
+brillants salons de l'hôtel d'Albret ou de l'hôtel de Richelieu.
+
+Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que
+la crainte des orages ne dégoûte pas de l'océan, et qui, en dépit des
+sages conseils de Mme de Maintenon, rêvent d'en essayer et de se confier
+aux flots sur une barque ornée de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu
+par l'expérience d'autrui. Ce sont nos propres déceptions, nos propres
+souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et
+cependant elle ne se décourage pas dans ses exhortations.
+
+«Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur à toutes
+les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que
+ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi près que je le vois de
+quels plaisirs nous cherchons à abréger le songe de la vie!»
+
+En récapitulant l'ensemble de sa destinée, cette femme à l'esprit si
+observateur, si judicieux et si pratique, en arrive à des conclusions qui
+sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
+asile où elle a marqué d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit
+dans ses pensées fortes et ses réflexions salutaires.
+
+
+
+
+X
+
+
+LA DUCHESSE D'ORLÉANS
+PRINCESSE PALATINE
+
+
+Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon préférait Saint-Cyr
+à Versailles, c'est qu'à Saint-Cyr elle se croyait aimée, tandis qu'à
+Versailles, elle sentait percer, sous une déférence apparente et sous
+d'obséquieuses protestations de dévouement et de respect, la
+malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans
+cesse et lui témoignaient les plus grands égards, la détestaient
+cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en
+apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secrètes contre
+Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitié sourde et violente de la
+princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orléans.
+
+Les accusations portées contre l'épouse de Louis XIV par cette Allemande
+impitoyable sont si exagérées et si invraisemblables, qu'elles font plus
+de bien que de mal à la mémoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les
+libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont inventé
+pareilles énormités. C'est un torrent d'injures, une débauche de haine,
+le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des
+calomnies qui ne reculent devant rien.
+
+La femme qui se livrait, dans sa correspondance, à cette fureur de
+diatribes, est, à coup sûr, l'une des figures les plus originales de la
+galerie féminine de Versailles. Physique, moral, style, caractère, tout
+chez elle est bizarre. Ne ressemblant à personne et contrastant avec tout
+ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautés
+fines et délicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous,
+mieux fait connaître que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y
+est tout entière, avec ses défauts et ses qualités, son curieux mélange
+d'austérité de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande
+dame et ses expressions de femme du peuple, son prétendu dédain pour les
+grandeurs humaines et son amour acharné pour les prérogatives du rang.
+
+C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement tracé le portrait:
+franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manières,
+et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est dû.
+C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de
+plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractère et dans
+les goûts quelque chose d'âpre et de martial, aimant les chiens, les
+chevaux, la chasse, dure pour elle-même, se guérissant, si par hasard elle
+est souffrante, en faisant à pied deux grandes lieues. Ce qu'elle
+représente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
+poétique, sentimentale, rêveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque
+farouche.
+
+Traduites en français, les lettres de la princesse Palatine perdent
+beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce goût de
+terroir, ces allures primesautières, ce ton parfois cynique, parfois
+burlesque, qui en font le principal mérite. Si exagérées, si passionnées
+qu'elles soient, elles valent la peine d'être consultées, même après les
+Mémoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du génie de ce Tacite
+français; mais il y a, dans leur style et dans leur destinée, plus d'une
+analogie. Tous deux sont des témoins essentiellement récusables; car tous
+deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions
+qui intéressent de trop près leurs rancunes et leurs préjugés. Mais l'un
+et l'autre n'essayent même pas de dissimuler leur partialité; rien n'est
+donc plus facile que de distinguer la vérité à travers leurs mensonges. Si
+elle n'a pas le génie de Saint-Simon, Madame en a les colères, les
+indignations et les haines. Elle est honnête femme comme il est honnête
+homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la vérité. Comme lui,
+elle écrit en secret, et se console d'une perpétuelle contrainte par
+l'exagération de sa liberté de style. Comme lui, elle fait de sa plume et
+de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous
+allons essayer de retracer sa physionomie.
+
+Fille de l'électeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de
+Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orléans naquit au château de
+Heidelberg. Enfant, elle préférait les fusils aux poupées et annonçait
+déjà les côtés masculins de son caractère. Elle avait dix-neuf ans quand
+son mariage avec le frère de Louis XIV fut décidé.
+
+Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui dépêcha trois évêques
+à la frontière pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait
+être désormais la sienne. Les prélats commencèrent leur oeuvre à Metz et
+la terminèrent à leur arrivée à Versailles. La nouvelle duchesse d'Orléans
+était en tous points l'opposé de celle dont Bossuet fit l'oraison funèbre.
+La cour, qui avait admiré dans la première Madame le type de l'élégance et
+de la beauté, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la
+laideur. Autant l'une était coquette, autant l'autre l'était peu. C'était,
+pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagérer elle-même ce
+qu'elle pensait de son physique: «J'ai de grandes joues pendantes et un
+grand visage, écrivait-elle. Cependant je suis très petite de taille,
+courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais
+bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux
+annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des
+conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas
+probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes.
+Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car,
+n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai
+pris le parti de rire la première de ma laideur, cela m'a très bien
+réussi.»
+
+Si la princesse Palatine n'éblouissait pas la cour, en revanche la cour ne
+l'éblouissait guère. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible.
+«J'aime mieux, écrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus
+beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornés de
+statues et de jets d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de
+somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment
+plus de mon goût que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne
+plaisent qu'au premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué, elles
+inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus.» Ce qu'aimait, ce que
+regrettait Madame, c'était son Rhin allemand, c'étaient les collines où,
+enfant, elle allait voir se lever le soleil, et où elle mangeait des
+cerises avec un bon morceau de pain.
+
+Née dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement
+dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumière ni les
+consolations que donne une foi plus éclairée; le mélange de la politique
+et de la religion l'irritait, et on comprend que la révocation de l'édit
+de Nantes ait révolté ses sentiments autant que ses souvenirs
+d'enfance.[1] «Je dois avouer, écrivait-elle non sans raison, que lorsque
+j'entends les éloges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir
+persécuté les réformés, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas
+souffrir qu'on loue ce qui est mal.» Elle déplorait qu'on n'eût pas fait
+comprendre à Louis XIV que «la religion est instituée plutôt pour
+entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se
+persécuter les uns les autres».--«Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on
+a bien vu Notre-Seigneur Jésus-Christ battre des gens pour les chasser du
+temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltraité pour les y
+faire entrer.»
+
+[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]
+
+Madame, qui avait l'esprit très observateur, analysait et commentait les
+divers genres de «piété» des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'était
+pas la dévotion et la foi sincère qu'elle respectait, c'étaient les
+hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre
+le flot grandissant du scepticisme quand elle écrivait, en 1699, avec
+quelque exagération peut-être: «La foi est tellement éteinte dans ce pays,
+qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille
+être athée; mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le même individu
+qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la cour; on prétend aussi que
+tous les suicides que nous avons en si grande quantité depuis quelque
+temps sont causés par l'athéisme.»
+
+La jeune noblesse française, malgré son élégance; son luxe et son entrain,
+ne trouvait pas grâce à ses yeux. Elle déclarait les jeunes gens
+«horriblement débauchés et adonnés à tous les vices, sans en excepter le
+mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte,
+ajoutait-elle, de se piquer d'être gens d'honneur... Le plus incapable
+occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-là qu'ils estiment le plus.
+Vous pouvez aisément juger d'après cela quel grand plaisir il doit y avoir
+ici pour les honnêtes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
+détails sur la cour, je ne vous cause le même ennui que j'éprouve souvent,
+et que cet ennui ne devienne, à la fin, une maladie contagieuse[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]
+
+Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la
+princesse Palatine devait se trouver mal à l'aise au milieu d'eux. En
+outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'être forcée
+de vivre à côté des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat
+lui semblaient des flammes infernales.
+
+Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brûlait les palais et
+les chaumières d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des
+malheureux expulsés de leurs foyers, pillés, dépouillés, maltraités,
+les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de
+Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images
+comme par des fantômes, elle avait des angoisses, des désespoirs
+patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait
+comme en prison:
+
+«Dût-on m'ôter la vie, s'écriait-elle, il m'est impossible de ne pas
+regretter d'être, pour ainsi dire, le prétexte de la perte de ma patrie.
+Je ne puis voir de sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre
+Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines au feu
+prince-électeur mon père. Oui, quand je songeà tout ce qu'on a fait
+sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitôt que
+je commence à m'endormir, il me semble être à Heidelberg ou à Manheim, et
+voir les ravages qu'on y a commis. Je me réveille alors en sursaut, et je
+suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me représente
+comment tout était de mon temps et dans quel état on l'a mis aujourd'hui,
+et je considère aussi dans quel état je suis moi-même, et je ne puis
+m'empêcher de pleurer à chaudes larmes[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]
+
+Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait
+personne avec qui elle sympathisât. Tout l'offusquait, tout l'irritait;
+seule la figure du roi, qu'elle appelait le «grand homme», non sans une
+pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle
+beaucoup de taches au «soleil».
+
+Son intérieur n'était pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne
+pardonnait pas à son mari d'être sans cesse occupé de futilités et de
+mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accusés d'avoir assassiné sa
+première femme, la belle et poétique Henriette d'Angleterre. Elle
+souffrait au contact de ce caractère faible, timide, gouverné par des
+favoris et souvent même malmené par eux. Une de ses lettres, écrite en
+1696, contient ce curieux passage: «Monsieur dit hautement, et il ne l'a
+caché ni à sa fille ni à moi, que, comme il commence à se faire vieux, il
+n'a pas de temps à perdre, qu'il veut tout employer et ne rien épargner
+pour s'amuser jusqu'à la fin, que ceux qui lui survivront verront à passer
+le temps à leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
+qu'en conséquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et
+il le fait comme il le dit.»
+
+C'est ce prince que Saint-Simon dépeint ainsi: «tracassier et incapable de
+garder un secret, soupçonneux, défiant, semant des noises dans sa cour
+pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Régent, que dans
+son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gâtait à plaisir
+les belles qualités dont il était doué par la nature, justifiait celui de
+Louis XIV sur «ce fanfaron de vices».
+
+Lorsqu'il voulut épouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse
+Palatine se serait emportée contre lui au point de lui donner, en pleine
+galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si
+bien dans les Mémoires de Saint-Simon[1]. «Outre son mariage,
+écrivait-elle en 1700, mon fils m'a causé encore bien du chagrin.... Ce
+que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
+puisse avoir son amitié; car autrement il est bon envers tout le monde. Je
+n'ai cependant perdu son amitié que pour lui avoir donné toujours des
+conseils dans son intérêt. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui
+dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses
+indifférentes; mais c'est quelque chose de bien pénible que de ne pouvoir
+ouvrir son coeur à ceux qu'on aime.»
+
+[Note 1: «Elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant
+sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et représentant assez
+bien Cérès après l'enlèvement de Proserpine.... On alla attendre à
+l'ordinaire la levée du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame
+y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour
+lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si
+sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute la
+cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis
+spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement.» (Saint-Simon,
+_Mémoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre à la Rhingrave
+Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait souffleté son fils,
+mais que cela est absolument faux.]
+
+Tourmentée dans son intérieur, exaspérée contre les favoris de son mari,
+attristée comme épouse, comme mère, comme Allemande, Madame se souciait
+peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, où l'existence était
+pour elle un mélange de luxe et de misère.
+
+«J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix à la grandeur, si
+l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est-à-dire de l'or en
+abondance pour être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
+et de punir les méchants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans
+l'argent, être réduit au plus strict nécessaire, vivre dans une
+perpétuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune
+société, cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y
+tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut
+s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien
+l'usage qu'il vous plaît[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 21 août 1695.]
+
+Comment la princesse Palatine parvenait-elle à se distraire de tant de
+tracas et de soucis? En chassant et en écrivant. La chasse, et plus encore
+le style épistolaire, voilà ses deux passions, ses deux manies. Depuis
+1671, année de son mariage, jusqu'à 1722, année de sa mort, elle ne cessa
+d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle écrivait le
+lundi en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et le dimanche en Hanovre.
+Mais cette rage d'écrire ne laissa pas que de lui être fatale. Sa
+correspondance, ouverte à la poste, fut remise à Mme de Maintenon.
+Celle-ci montra à l'imprudente princesse une lettre toute remplie des
+injures les plus violentes.
+
+«On peut penser, dit Saint-Simon, si, à cet aspect et à cette lecture,
+Madame pensa mourir sur l'heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à
+lui représenter modestement l'énormité de toutes les parties de cette
+lettre, et en pays étranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de
+ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prières, des
+promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps,
+la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains.
+C'était une terrible humiliation pour une si rogue et si fière
+Allemande.»
+
+Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse
+Palatine contre celle à qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux
+proverbe germanique: «Où le diable ne peut aller, il envoie une vieille
+femme.»
+
+Devenue veuve en 1701, Madame se calma.
+
+«Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur,
+qu'on ne me parle point de couvent!»
+
+Heureuse de rester à la cour, malgré tout le mal qu'elle en pensait, elle
+s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'écrire en 1712: «Bien que la
+vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une
+longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait à
+mourir maintenant. Il a tant aimé cette femme, qu'il ne lui survivrait
+certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues
+années.»
+
+Madame finit ses jours en bonne chrétienne, et Massillon, dans une belle
+oraison funèbre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans
+ses dernières souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle
+avait dit, avec un calme digne de Louis XIV:
+
+«Nous nous retrouverons au ciel.»
+
+En résumé, Mme la duchesse d'Orléans est un type étrange, qui s'impose,
+bon gré malgré, à l'attention. Chez elle on trouve, à côté de grands
+travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanité. Il
+y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de détails insignifiants,
+d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalités et de commérages du monde,
+des pensées dignes d'un moraliste et des jugements frappés au coin de la
+sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais,
+si elle parle du mal, c'est pour le flétrir et en représenter les hontes.
+Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le mérite de le voir tel
+qu'il est, de le détester d'une haine martiale, agressive,
+irréconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialité
+même rend peut-être plus saisissants.
+
+
+
+
+XI
+
+
+MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE
+
+
+Écrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des vérités toutes les
+inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais:
+«Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose,» rapetisser ce
+qui est grand, dénaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle
+est la tactique des ennemis jurés de nos traditions et de nos gloires, tel
+est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales
+toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'école révolutionnaire
+dont ils sont les adeptes a déjà sapé l'édifice; elle a contribué à
+détruire la chose indispensable aux sociétés bien organisées: le respect;
+elle a changé les livres en libelles, les jugements en invectives, les
+portraits en caricatures; elle s'est accordée avec cette littérature
+essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir
+les personnes et les choses, pour répandre dans le public une foule
+d'exagérations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
+dans les idées, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens.
+Un des hommes dont cette école a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce
+qu'il fut le représentant ou, pour mieux dire, le symbole du principe
+d'autorité.
+
+Elle s'est fatiguée de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athénien qui
+se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son
+souffle, elle pourrait éteindre les rayons du soleil royal. Un potentat
+affaibli mené en lisière par une vieille dévote intrigante, voilà l'image
+qu'elle a voulu tracer, voilà les traits sous lesquels on aurait la
+prétention de faire passer à la postérité celui qui resta jusqu'à la
+dernière heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait été toute sa vie:
+le type par excellence du souverain. Déshonorer Louis XIV dans la femme
+qu'il choisit comme compagne de son âge mûr et de ses vieux jours, tel a
+été, tel est encore l'objectif des écrivains de cette école.
+
+Ils ont appuyé leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont
+nous avons essayé de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre
+témoin tout aussi récusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait
+pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent
+comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la
+bonne foi de dire lui-même:
+
+«Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas
+d'impartialité; je le ferais vainement.»
+
+Il s'indignait de n'être rien dans ce gouvernement où plus d'un homme
+médiocre avait réussi à capter la faveur du souverain. Être condamné à
+l'existence désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les
+escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres
+résidences royales, c'était pour sa vanité un sujet d'aigreur et de
+mécontentement. Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et ensuite à la
+femme qu'il considérait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce
+n'est que dans ses Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une
+triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères. Devant le roi, il
+était le respect, la docilité mêmes. Après s'être beaucoup remué à propos
+d'une certaine quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
+princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui
+plaire, il aurait quêté dans un plat, comme un marguillier de village. Il
+ajoutait que Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur de tous les
+ducs, despotiquement le maître de leurs dignités, de les abaisser, de les
+élever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main.» Il
+n'était pas plus fier en présence de «la créole», qu'il traite dans ses
+Mémoires de «veuve à l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même
+de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir, par elle, une
+charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'être point arrivé aux
+plus grandes positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une
+vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon sous les couleurs les
+plus odieuses. Suppléant par l'imagination à l'insuffisance des preuves,
+il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du plaisir dans sa
+jeunesse, et de l'intrigue dans son âge mûr.
+
+Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.
+
+Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît à Niort. Il admet à
+peine que son père fut gentilhomme, bien qu'elle eût une noblesse
+absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de
+fondement.
+
+Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse
+d'admirer ce style qui rappelle tour à tour la hardiesse de Bossuet, le
+coloris de La Bruyère, l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on
+étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnaît que les fameux
+Mémoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage
+critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien raison de dire:
+«L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, pénétrante pour sonder les
+replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue et de
+grandeur. A la cour, son horizon est borné. Tout ce qui le dépasse ne lui
+présente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacité
+de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du juge[1].» A
+l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maîtresse de la France,
+l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine
+dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son incroyable
+succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance,
+l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les généraux
+d'armée, la famille royale à ses pieds, tout bon et tout bien par elle,
+tout réprouvé sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix,
+les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main,
+et le roi et l'État ses victimes.»
+
+[Note 1: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, par M.
+Chéruel.]
+
+Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté le maître, et c'est lui
+qui a tracé les grandes lignes politiques du règne. Mme de Maintenon a pu
+lui donner des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier ressort.
+
+Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on voudrait maintenant
+reprocher une immixtion tracassière dans toutes choses, était accusée par
+les hommes les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui écrivait:
+«On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Votre esprit en est
+plus capable que vous ne pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de
+vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions
+contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie.»
+Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne
+paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle seule, fait marcher tous
+les ministères, c'est là une pure invention. Elle était sincère,
+croyons-nous, quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque façon que
+les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une
+personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y
+être habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne
+veut pas que je m'en mêle, et je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache
+point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très souvent mal
+avertie.»
+
+Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec
+l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement
+la parole que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude à
+l'égard de Louis XIV était toujours celle du respect. Le roi lui disait,
+il est vrai:
+
+«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois Votre Majesté. Vous,
+madame, il faut vous appeler Votre Solidité.»
+
+Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme raisonnable et si
+mesurée.
+
+En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV? Ses guerres, sa passion
+pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation
+peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à la guerre,
+elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix:
+
+«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais
+au roi des conseils désavantageux à sa gloire; mais si j'étais crue, on
+serait moins ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus
+sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à gouverner l'État; je
+demande tous les jours à Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le
+maître, et qu'il fasse connaître la vérité.»
+
+M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle
+regretta profondément la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que
+«les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif
+Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans l'épouvantable
+aventure qui allait tout engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher
+son avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle céda, se
+soumit pour la succession[1]».
+
+[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.]
+
+Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-même avec une
+extrême simplicité, elle cherchait à détourner Louis XIV des constructions
+fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de
+Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se
+reprocher les modestes dépenses qu'elle faisait pour son propre compte.
+Attendant à la dernière extrémité pour se donner un habit, elle disait:
+
+«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés fâcheux, mais elle me
+procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empêche que je manque
+de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire, toutes mes
+aumônes sont une espèce de luxe, bon et permis à la vérité, mais sans
+mérite.»
+
+Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis
+XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler à la simplicité
+chrétienne, mais elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du peuple,
+dont elle plaignait les misères et dont elle admirait la résignation. Ne
+se laissant jamais enivrer par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à
+ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni cette soif de
+richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des
+favorites. Les pierreries, les riches étoffes, les meubles précieux, lui
+étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse et de l'engouement
+qu'excitait sa beauté, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et
+l'éclat extérieur ne l'avait jamais éblouie.
+
+Un autre grief formulé par certains historiens contre Mme de Maintenon,
+c'est la révocation de l'édit de Nantes. Ils attribuent la persécution au
+zèle hypocrite d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par Mme de
+Maintenon. Or la révocation de l'édit de Nantes fut, pour ainsi dire,
+imposée au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M.
+Théophile Lavallée, les réformés gardaient en face du gouvernement un air
+d'enfants disgraciés, en face des catholiques un air d'ennemis dédaigneux;
+ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
+avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. «La France, a dit M.
+Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se réjouissait des succès
+de l'autre[2].»
+
+[Note 1: Lavallée, _Histoire des Français_.]
+[Note 2: Michelet, _Précis sur l'Histoire moderne_.]
+
+Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV une idée fixe. Ce
+devait être, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre
+caractère de son règne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
+avaient sollicité la révocation avec instance. Quand le décret parut, ce
+fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le
+cantique du vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus
+rien à désirer, après ce dernier acte de son long ministère.
+
+Bossuet en arrivait à des transports lyriques: «Ne laissons pas de publier
+ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs.
+Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église....
+Touchés de tant de merveilles, épanchons nos coeurs sur la piété de Louis;
+poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau
+Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Charlemagne, ce que les
+six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine:
+«Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1]
+
+[Note 1: Bossuet, _Oraison funèbre de Michel Le Tellier_.]
+
+
+Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant d'éloquence, avoue que
+Louis XIV était convaincu qu'il faisait une chose sainte:
+
+«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant les hommes ni si avancé
+devant Dieu dans la réparation de ses péchés et le scandale de sa vie. Il
+n'entendait que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient pas moins que
+le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le 8 octobre 1685: «Jamais aucun roi
+n'a fait et ne fera rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La
+Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et
+Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières reflétaient l'opinion générale:
+
+ Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,
+ Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.
+ De quelques grands noms qu'on te nomme,
+ On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.
+
+Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner par le sentiment unanime
+du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
+Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:
+
+«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la révocation de l'édit
+de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point.»
+
+Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères, elle écrivait, le 4
+septembre 1687: «Je suis indignée contre de pareilles conversions: l'état
+de ceux qui abjurent sans être véritablement catholiques est infâme.» On
+lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon, en
+désirant de tout son coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait
+voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et de la douceur que
+par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zèle,
+aurait voulu la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
+à cause de cela: «Je crains, madame, que le ménagement que vous voudriez
+que l'on eût pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention
+pour votre ancienne religion.»
+
+Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de la tolérance, approuvait en
+principe la révocation de l'édit de Nantes:
+
+«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance intérieure de ses
+sujets sur la religion, il peut empêcher l'exercice public ou la
+profession d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix de la
+république par la diversité et la multiplicité des sectes.»
+
+Tel est également l'avis de Mme de Maintenon; mais les écrivains
+protestants eux-mêmes ont reconnu qu'elle blâmait l'emploi de la force.
+L'historien des réfugiés français dans le Brandebourg le dit:
+
+«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
+usa; elle abhorrait les persécutions, et on lui cachait celles qu'on se
+permettait.»
+
+Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas étrangers à la déclaration
+du 13 décembre 1698, qui, tout en maintenant la révocation de l'édit de
+Nantes, fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du règne.
+Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossière de ceux qui
+voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
+tolérance. Luther prêchait l'extermination des anabaptistes. Calvin
+faisait supplicier pour hérésie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
+Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent pas
+celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
+étaient d'une sévérité draconienne; tout prêtre catholique résidant en
+Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le culte anglican,
+était passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
+faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
+protestant représentait le principe de la tolérance religieuse!
+
+En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de l'édit de Nantes, soit
+de tout autre acte du grand règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle
+odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
+dans les limites de l'influence légitime qu'une femme dévouée et
+intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
+trompée, elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
+pas la dévote méchante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
+écrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée de nobles
+intentions, aimant sincèrement la France, sympathisant, du fond du coeur,
+avec les souffrances du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du
+droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée dans ses opinions,
+irréprochable dans sa conduite.
+
+Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
+seigneurs véritablement religieux, M. Michelet a dit:
+
+«Regardons cette petite société comme un couvent au milieu de la cour,
+couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la cour
+convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce qui en fait
+l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels ennemis. La
+fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
+de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient l'amie, presque la
+soeur des trois filles du persécuteur de son père.»
+
+Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
+matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son âme, cette
+prière composée par elle:
+
+«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
+de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
+lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
+n'aurait le courage de lui dire.»
+
+Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
+XIV était de bonne foi, quand elle disait à Mme de Glapion:
+
+«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu, je me jetterais aux
+pieds de son trône, je lui offrirais les voeux d'une âme qu'il aurait
+rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus
+d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'état des provinces,
+plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
+l'abus qu'on fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.»
+
+
+
+
+XII
+
+
+LES LETTRES DE MME DE MAINTENON
+
+
+Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée à devenir l'affection
+la plus sérieuse et la plus durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas,
+a-t-elle écrit elle-même, et il eut assez longtemps de l'éloignement pour
+moi; il me craignait sur le pied de bel esprit.»
+
+Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la sympathie, de la
+défiance à la confiance, de la prévention à l'admiration? En voyant de
+près des qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le même
+fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
+ayant à parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentés de notions
+superficielles et ont soumis à une véritable analyse sa vie et son
+caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître son _Histoire des
+Français_, il y peignit Mme de Maintenon d'une manière très sévère. Il
+l'accusait «de la sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit de
+dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui reprochait d'avoir
+inspiré à Louis XIV des entreprises funestes, de très mauvais choix.
+
+«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens médiocres et
+serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux désastres
+de la fin du règne.»
+
+Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux éclairé, disait dans sa
+belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon ne
+donna à Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés, utiles à
+l'État et au soulagement du peuple.» Que s'était-il donc passé entre la
+publication des deux ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes
+recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et les écrits de Mme
+de Maintenon. Grâce aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
+de Cambacérès, de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué, de Chevry, Honoré
+Bonhomme, il avait pu accroître les trésors des archives de Saint-Cyr et
+faire enfin une oeuvre d'un puissant intérêt.
+
+
+Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus écrit.
+Ses Lettres, si elle n'en avait pas détruit un grand nombre, formeraient
+toute une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
+quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
+n'ont pas été conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente, brûla sa
+correspondance avec Louis XIV, son époux; avec Mme de Montchevreuil, sa
+plus intime amie; avec l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de
+sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
+réservait. Le recueil de M. Lavallée, forcément incomplet, n'en est pas
+moins un monument historique d'une très haute valeur. Deux volumes de
+lettres et d'entretiens sur l'éducation des filles, deux autres de lettres
+historiques et édifiantes adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
+de correspondance générale, un de conversations et proverbes, un autre
+d'écrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
+Caylus, les Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
+est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumière une figure
+éminemment curieuse à étudier.
+
+Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, à côté de
+beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
+Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
+suppressions. Au moyen de pièces fabriquées, on avait inséré des phrases à
+effet, des réflexions piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle.
+M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain de l'ivraie. Passant le
+recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu à
+rétablir le texte des lettres vraies et à prouver le caractère apocryphe
+de celles qui étaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
+autographes, il se défiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
+sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
+mettent à inventer un document, ils veulent que leur invention produise
+une impression saisissante.
+
+La correspondance des personnages célèbres est en général beaucoup plus
+simple, beaucoup moins apprêtée que les prétendus autographes qu'on leur
+attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres où se trouvent soit
+des portraits achevés, soit des jugements profonds, soit des prédictions
+historiques. C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on est
+frappé par un autographe, plus il faut étudier avec soin sa provenance.
+
+Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine qu'on a prise pour en
+établir d'une manière exacte les dates et l'authenticité. L'historien de
+Mme de Sévigné, le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier
+rang.
+
+«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire un modèle plus
+achevé que Mme de Sévigné. Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le
+besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
+afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
+toujours en écrivant un objet distinct et déterminé. La clarté, la
+mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse des réflexions,
+lui font agréablement atteindre le but où elle vise. Sa marche est droite
+et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter
+ni à droite, ni à gauche[1].»
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses écrits_.]
+
+Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait de beaucoup les
+lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon
+lui, «des oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
+l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon, M. Désiré Nisard fait ses
+réserves. «Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
+l'éminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
+sais quoi de plus sensé, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
+ébloui de la mobilité féminine, et le naturel en plaît davantage, parce
+qu'il vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses sans se
+priver des vraies grâces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais où
+le sujet manque, ces lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].»
+
+[Note 2: M. Désiré Nisard, _Histoire de la littérature française_.]
+
+Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations littéraires, si elle
+s'était imaginé qu'elle écrivait pour la postérité, elle aurait rédigé des
+lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
+recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier, pour convertir, pour
+consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
+demoiselles de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition. Très
+souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-même. Tout en filant
+ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
+secrétaires: à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à Mlle d'Osmond
+ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
+retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette
+sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
+mot et l'idée, qui font l'admiration des meilleurs juges.
+
+Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres sont le plus célèbres:
+Mme de Sévigné et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
+d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
+écrivait Mme de Sévigné dès 1672; elle a l'esprit aimable et
+merveilleusement droit.» On se figure facilement ce que devait être la
+conversation de ces deux femmes, si supérieures, si instruites, si
+spirituelles, et qui, avec des qualités différentes, se complétaient, pour
+ainsi dire, l'une par l'autre.
+
+Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnête, mais
+à l'humeur libre et hardie, éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme
+dit Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole et de plume, justifie
+ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:
+
+«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
+pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les
+divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin
+La joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus
+contraire qu'à qui que ce soit.»
+
+Son image, étincelante comme son esprit, nous apparaît au milieu de ces
+fêtes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.
+
+«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
+rebattus et brochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
+embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et
+gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
+réponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilités sans
+savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.»
+
+Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main en main dans les salons
+et les châteaux, écrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon
+style est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
+pouvoir s'en accommoder[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.]
+
+Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle
+laisse «trotter sa plume, la bride sur le cou»; quand elle donne avec
+plaisir à sa fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur
+de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa plume, de son écritoire», et
+que «le reste va comme il peut», elle sait très bien que la société
+raffole de ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles du
+grand siècle se reflètent comme dans un miroir. Ses lettres sont des
+modèles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe
+siècle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la palme dans
+ce genre de littérature où il faut tant d'esprit. Mme Émile de Girardin a
+été la Sévigné de notre époque.
+
+Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer à cette
+gloire toute mondaine. Loin de viser à l'effet, elle atténue
+volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'éclat de ses
+regards, elle modère son style et tempère son esprit. Elle sacrifie les
+qualités brillantes aux qualités solides; trop d'imagination, trop de
+verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret
+ou de Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses comme à des
+précieuses.
+
+L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon aloi, sont du côté de
+Mme de Sévigné; l'expérience, la raison, la profondeur, sont du côté de
+Mme de Maintenon. L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à peine.
+L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'à
+la naïveté, des extases en présence des rayons de l'astre royal; l'autre
+ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni
+par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop près et de trop haut
+les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le néant, et ses
+conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné a
+bien aussi parfois des atteintes de mélancolie; mais le nuage passe vite,
+et l'on se retrouve en plein soleil. La gaieté, gaieté franche,
+communicative, rayonnante, fait le fond du caractère de cette femme
+spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné, brille par
+l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse éblouir,
+enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les
+splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est
+plus femme; l'autre est plus matrone.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN
+
+
+C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a péché par
+orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait été
+la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliée. Ne
+pouvant s'habituer à sa déchéance, elle resta près de onze ans à la cour,
+bien qu'elle fût devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait
+qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui reviennent dans les lieux
+qu'elles ont habités expier leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de
+cette fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colère et
+d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le curé
+de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de
+charité:
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est
+merveilleusement parée pour votre oraison funèbre?»
+
+Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque jour, après la messe, il
+allait passer quelques instants près d'elle, mais comme par acquit de
+conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passé,
+ni abandon, ni confiance, ni amitié. Aussi, dans cette cour naguère encore
+remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment
+ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser
+s'accomplir, souvent dès ce monde, la vengeance de Dieu.
+
+Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de sa fortune et de sa
+beauté, comme un naufragé aux débris du navire, Mme de Montespan se décida
+enfin à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que
+son parti était bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles
+pour toujours. Un mois après, Dangeau écrivait:
+
+«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny, et s'en est retournée à
+Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renoncé à la cour, qu'elle
+verra le roi quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de faire
+démeubler son appartement.»
+
+L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son logement au château de
+Versailles était désormais occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus
+y revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de Fontevrault, dont sa
+soeur était abbesse; aux eaux de Bourbon, où elle allait tous les étés; au
+château d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de Saint-Joseph,
+situé à Paris, sur l'emplacement actuel du ministère de la Guerre. C'est
+dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considérables de
+la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.
+
+«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait à chacun comme
+une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas même à Monsieur,
+ni à Madame, ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de Condé.»
+
+Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublée où le roi
+ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.
+
+Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux idées de vanité ou de
+rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La pénitente en arriva non
+seulement aux remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux cilices.
+Cette femme, jadis si raffinée, si élégante, s'astreignit à ne porter que
+des chemises de la toile la plus dure, à mettre une ceinture et des
+jarretières hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner tout ce
+qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par
+jour à des ouvrages grossiers.
+
+A côté de son château, elle fonda un hospice dont elle était plutôt la
+servante que la supérieure; elle soignait les malades et pansait leurs
+plaies. Comme le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui a
+consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la part d'une si
+orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité doublaient en quelque sorte
+de valeur. Elle se résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui
+lui coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans une lettre où, se
+servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec
+lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il
+voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne répondit pas.
+
+Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans les dernières années de sa
+vie, était tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait
+plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller.
+
+«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies
+dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois
+qu'elle se réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
+pour se rassurer contre leur assoupissement.»
+
+J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de
+Montespan était trop fière pour montrer une telle pusillanimité. De l'aveu
+même de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité.
+
+Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle
+n'était pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une
+fin prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans d'avance toutes
+les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumônes habituelles. A peine
+arrivée à Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
+en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.
+
+«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à l'heure suprême,
+exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez.»
+
+Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon
+des scandales qu'elle avait causés, et remercia Dieu de ce qu'il
+permettait qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait éloignée de
+tous, même de ses enfants.
+
+Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage du chirurgien
+d'un intendant de je ne sais où, qui se trouva à Bourbon et qui voulut
+l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme qui,
+pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait joué un si grand rôle à
+la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la
+considérait comme morte. Dangeau se contenta d'écrire dans son journal:
+«Samedi, 28 mai 1707, à Marly: Avant que le roi partît pour la chasse, on
+apprit que Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à 3 heures du
+matin. Le roi, après avoir couru le cerf, s'est promené dans les jardins
+jusqu'à la nuit.»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]
+
+Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux
+duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mère;
+d'Antin se couvrit de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan
+pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de jours après, il
+recevait magnifiquement son souverain à Petit-Bourg et faisait disparaître
+en une nuit une allée de marronniers qui n'était pas du goût du maître.
+Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait même plus son nom. Voilà le
+monde. C'est bien la peine de l'aimer.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
+
+
+Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait
+d'arriver en France. Cette enfant, c'était la fille du duc de Savoie,
+Victor-Amédée II, Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne. Le
+dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis était en fête. Les cloches
+sonnaient à grande volée. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,
+venait à la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser son
+petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette première entrevue
+entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut au moment où elle descendait de
+voiture, et dit à Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:
+
+«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?»
+
+Dès le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction
+de ses manières, sa gentillesse naturelle, ses petites réponses pleines de
+grâce et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa
+la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement où
+elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
+prit la liberté de lui demander s'il était content de la princesse:
+
+«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.»
+
+Puis, se tournant du côtê de Monsieur:
+
+«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère pût être ici quelques
+instants pour être témoin de la joie que nous avons.»
+
+Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon:
+
+«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle m'a fort bien répondu,
+mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa
+chambre à travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en
+approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces
+lumières avec grâce et modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus
+belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même,
+des yeux très vifs et très beaux, des paupières noires et admirables, le
+teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux
+cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantité.... Elle n'a
+manqué à rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire.»
+
+Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille de cette belle
+Henriette d'Angleterre dont l'oraison funèbre de Bossuet a immortalisé la
+vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
+tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait l'entrain et la
+joie des beaux jours. On l'installa, dès son arrivée, dans la chambre
+autrefois occupée par la reine, puis par la dauphine de Bavière[1].
+
+[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+
+Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles qui faisait
+face au palais de Trianon. Aucun grand-père n'était plus tendre, plus
+affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des
+amusements et des récréations. Madame (la princesse Palatine) écrivait, le
+8 novembre 1696: «Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse
+d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard
+avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,
+Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joué hier.»
+
+Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever l'éducation de la
+jeune princesse. La première fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit
+recevoir avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta; la
+communauté, en longs manteaux, l'attendait à la porte de clôture; toutes
+les demoiselles étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à l'église;
+des petites filles de son âge lui récitèrent un dialogue assaisonné de
+louanges délicates. La princesse ravie demanda à revenir. Alors Mme de
+Maintenon la conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou trois fois la
+semaine, pour y passer des journées entières et y suivre les cours de la
+classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait
+le même habit que les élèves et se faisait appeler Mlle de Lastic.
+
+«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde, s'occupant avec les
+dames des différents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,
+de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la
+maison, même au silence; courant et se récréant avec les _rouges_ dans les
+grandes allées du jardin; allant avec elles au choeur, à confesse, au
+catéchisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et
+faisait les honneurs de la maison à quelque illustre visiteuse,
+principalement à la reine d'Angleterre[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr._]
+
+Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle se marierait le jour
+même où elle aurait douze ans. Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de
+France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiancé était en
+manteau noir brodé d'or, pourpoint blanc à boutons de diamant; le manteau
+était doublé de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe de
+dessous en drap d'argent avec bordure de pierres précieuses. Les diamants
+qu'elle portait étaient ceux de la couronne. La bénédiction nuptiale fut
+donnée aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de
+Versailles. Après la messe, il y eut un grand festin de la maison royale
+dans la pièce désignée sous le nom d'antichambre de l'appartement de la
+reine[1].
+
+[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musée_.]
+
+Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], à un feu d'artifice
+tiré au bout de la pièce d'eau des Suisses, puis à un souper servi, comme
+le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.
+
+[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]
+
+Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des
+pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les
+girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
+déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis longtemps ne portait plus
+que des habits fort simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui se
+surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent à
+peine. Le roi, qui avait encouragé toutes ces dépenses, n'en dit pas moins
+qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se
+laisser ruiner par les habits de leurs femmes.
+
+Deux jours après son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de
+cérémonie à ses amies de Saint-Cyr. Elle était tout en blanc, et sa robe
+avait une broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle la porter.
+La communauté reçut la princesse en grande pompe, et la conduisit à
+l'église, où l'on chanta des hymnes.
+
+En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme séduisante entre
+toutes et indispensable à la cour. Sans elle les fleurs seraient moins
+belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce à son
+charme séducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait à un
+fastueux couvent, tout s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle
+aime sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion de cet homme
+exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot
+n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable
+qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la
+jeune princesse est sincère. Reconnaissante et flattée des bontés qu'il
+lui témoigne, elle le vénère comme le représentant le plus glorieux du
+droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle lui saute au cou à
+toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de
+badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence.
+C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fêtes. Suivie
+par un cortège de jeunes femmes, la princesse aime à monter en gondole sur
+le grand canal du parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la
+nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies,
+sérénades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on
+organise chaque jour une nouvelle distraction.
+
+Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette
+cour dont elle est l'ornement, l'espérance. Il faut qu'elle déride le
+monarque lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
+génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la
+grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures
+éblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une
+Armide, dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme une sirène.
+
+Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait
+en pied de la princesse. Elle est debout, habillée d'une robe de drap
+d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une
+femme vêtue à la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelisé.
+Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posées des fleurs.
+On aperçoit dans le fond du tableau un jardin et un piédestal, sur lequel
+on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien
+fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le
+sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poète,
+quand il décrit les charmes de la princesse: «ses yeux les plus parlants
+et les plus beaux du monde, son port de tête galant, gracieux et
+majestueux, son sourire expressif, sa marche de déesse sur les nues.» Il
+n'admire pas moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des défauts.
+Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une
+sage mesure, compatissante, peinée de causer le moindre ennui, pleine
+d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour
+son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une
+amie, elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout manque à
+chacun dans son absence, tout est rempli par sa présence, son extrême
+faveur la fait infiniment compter, et ses manières lui attachent tous les
+coeurs.»
+
+[Note 1: Salle N° 118 de la _Notice du Musée._]
+
+Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas
+certaines inconséquences, que la malice exploite en les exagérant.
+Entourée d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent légères et
+malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut être plus d'une fois atteinte
+par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi
+bien que contre les simples particulières. La duchesse ne se faisait pas
+d'illusion à cet égard et s'en montrait affligée.
+
+D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en
+apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amédée s'était brouillé avec la
+France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
+duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans le fond de son coeur
+ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les
+cacher, plus ils étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la
+route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme, ses frères malades et le
+duc, son père, menacé d'une ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait
+à sa grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:
+
+[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de Bourgogne et
+de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une
+très bonne préface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Lévy
+(1 vol.)]
+
+«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous
+aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitié possible pour mon père, ma
+mère et mes frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi
+malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse
+qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère
+grand'mère, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce
+qui m'est le plus cher au monde.[1]»
+
+[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
+Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665
+le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, père de Victor-Amédée II.]
+
+La duchesse de Bourgogne souffrait en même temps des désastres de ses deux
+patries, la Savoie et la France.
+
+«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix,» disait Mme de
+Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.
+
+La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les
+circonstances périlleuses où se trouvait le pays, «la dignité de la
+première femme de l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les
+agitations d'une âme qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son
+âge.» L'heure des grandes tristesses était venue. Comme l'a très bien dit
+M. Capefigue: «Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est
+la vieillesse. Si la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
+flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de grisaille. On vous
+respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets à plumes
+Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le
+jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre, mais un bâton qui
+soutient les jambes faibles et un corps voûté.» Pour la duchesse de
+Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait
+sincèrement.
+
+«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir que les princes
+agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez
+près pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche
+toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments
+réglés. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait à son père, et
+qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et
+aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une
+tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir
+de près, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le
+grand âge de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,
+que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi.»
+
+Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa
+perspicacité habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une
+affection sincère. C'est à cause de cela que, de son côté, il lui
+témoignait un attachement exceptionnel. Semblable à une rose qui
+s'épanouit dans un cimetière, la jeune et séduisante princesse charmait et
+consolait les tristes années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de
+la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas! la belle rose devait
+se flétrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer
+dans la nuit.
+
+Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne était
+dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des
+dames qui s'avisaient de la critiquer:
+
+«Elles auront à compter avec moi, et je serai leur reine.»
+
+«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
+l'eût cru avec elle?»
+
+Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle était persuadée de sa
+fin prochaine. Madame s'exprime ainsi à ce sujet:
+
+«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope de Mme la dauphine,
+lui avait prédit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
+vingt-septième année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit à son
+époux:
+
+«Voici le temps qui approche où je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
+sans femme à cause de votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous
+prie, qui épouserez-vous?»
+
+Il répondit:
+
+«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
+ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
+jours, je vous suivrais au tombeau...»
+
+«Pendant que la dauphine était encore en bonne santé, fraîche et gaie,
+elle disait souvent: «Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne me
+réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette année.»
+
+«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la chose n'a été que trop
+réelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en réchapperait point.»
+
+Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'améliorait. On
+aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
+prématurée. La princesse Palatine l'avoue elle-même: «Ayant, dit-elle,
+assez d'esprit pour remarquer ses défauts, la dauphine ne pouvait que
+chercher à s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
+d'exciter l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à la fin.»
+
+Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la manière la plus touchante:
+«L'histoire nous offre de temps à autre des personnages séduisants qui
+attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la Providence les
+retire du monde dès leur jeunesse, ornés des charmes que le temps enlève
+et des espérances qu'elles auraient réalisées. La duchesse de Bourgogne
+fut une de ces gracieuses apparitions.»
+
+[Note 1: _Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne_ précédées d'une
+courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
+cinquante pages, imprimé à un petit nombre d'exemplaires.)]
+
+Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il, la rougeole, mais
+qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevée en quelques jours au roi
+dont elle était la consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la
+cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle était l'espoir.
+Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.
+
+Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712, entre 8 et 9 heures
+du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
+jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
+Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre à
+une femme tant aimée. Six jours après, il la suivait au tombeau.
+
+[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musée._]
+[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.]
+
+«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier châtiment.
+Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas
+digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse éternité.»
+
+Le jour même de la mort du duc de Bourgogne, Madame écrivait: «Je suis
+tellement ébranlée que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
+que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitié de
+nous, car la tristesse qui règne ici ne se peut décrire.»
+
+Saint-Simon prétend que la douleur causée à Louis XIV par la mort de la
+duchesse de Bourgogne fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa
+vie». Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté profondément sa
+mère, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
+chagrin dont il fut accablé lors de la mort de son fils unique, le grand
+dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est en proie à une telle
+affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se dépite pas,
+il parle à tout le monde avec une tristesse résignée et donne ses ordres
+avec une grande fermeté; mais, à tout moment, les larmes lui viennent aux
+yeux, et il étouffe ses sanglots[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]
+
+Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
+portés de Versailles à Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant,
+le dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
+mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le père, la mère et le fils aîné
+disparurent. Trois dauphins étaient morts en moins d'un an.
+
+Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes, s'assombrissaient encore par
+la fausse idée généralement répandue que le poison était la cause de fins
+si prématurées. Contre toute justice, on accusait de la manière la plus
+perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur des crimes, et l'on essayait de
+faire entrer dans l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la
+duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes et
+toutes espèces de grâces... Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus
+que pour Languir [1].»
+
+[Note 1: _Mémoires du duc de Saint-Simon._]
+
+Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la grande âme de Louis XIV
+ne faiblit pas. «Au milieu des débris lugubres de son auguste maison,
+Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse postérité,
+et en un instant elle était effacée comme les caractères tracés sur le
+sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
+gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible étincelle,
+sur le point même alors de s'éteindre... Il adore celui qui dispose des
+sceptres et des couronnes, et voit peut-être dans ces pertes domestiques
+la miséricorde qui expie, et qui achève d'effacer du livre des justices du
+Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand._]
+
+La France tout entière fut plongée dans le désespoir. «Ce temps de
+désolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
+profonde que, pendant la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
+qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2].»
+
+[Note 2: Voltaire, _Siècle de Louis XIV._]
+
+M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exagérée pour le
+grand siècle, se laissa lui-même attendrir quand il relata la mort de la
+_charmante_ duchesse de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre comme
+assommée d'un coup. Cent cinquante ans après, on pleure encore en lisant
+les pages navrantes où Saint-Simon a dit son deuil[3].»
+
+[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]
+
+Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'à la
+mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent
+dans une cassette ayant appartenu à la princesse des papiers qui
+arrachèrent au roi cette exclamation:
+
+«La petite coquine nous trahissait.»
+
+D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
+tire conséquence d'une correspondance par laquelle la fille de
+Victor-Amédée lui aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous,
+un de ces innombrables anas avec lesquels on écrit trop souvent
+l'histoire. Les archives de Turin n'ont conservé nulle trace de cette
+prétendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
+Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
+depuis ses adieux à la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
+la France.
+
+Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
+écrin ces deux soeurs intelligentes et séduisantes qui toutes deux
+moururent si prématurément et laissèrent un si touchant souvenir: la
+duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
+compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
+toute la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le château de
+Versailles que doit figurer son portrait.
+
+Combien de fois en 1871, quand le ministère des Affaires étrangères était,
+pour ainsi dire, campé au milieu des appartements de la reine, nous
+évoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre où
+elle coucha, dès son arrivée à Versailles, et où, seize ans et demi plus
+tard, elle rendait le dernier soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour
+toujours à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se trouvait seule au
+milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est là que
+l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
+tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que, dans le silence de
+la nuit, elle croyait voir apparaître les brillants fantômes du monde, les
+images de séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être contre
+son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour résister aux tentations
+d'une âme ardente, les austères enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
+avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est plein d'horreur et de
+malédiction dès ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de véritables
+délices qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la mort et qu'elle
+l'accueillit avec un noble et religieux courage.
+
+
+
+
+XV
+
+
+LES TOMBEAUX
+
+
+C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
+tristesse et de la mort des endroits qui furent des théâtres de splendeurs
+ou de fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder au bruit des
+fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
+sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la gloire, de la
+richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
+durent l'éprouver quand «ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose»,
+comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
+galerie des Glaces n'était plus qu'un vestibule funèbre. Les peintures
+triomphales de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures semblaient
+couvertes d'un voile de crêpe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
+des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était
+ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne. Et ce roi, «la
+terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois, plus
+grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait
+dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux
+qui m'ont précédé dans Jérusalem, et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y
+avait que vanité et affliction d'esprit.»
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand_.]
+
+Pendant la dernière maladie de celui qui avait été le Roi-Soleil, la cour
+se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait
+dans l'Oeil-de-Boeuf, excepté les valets familiers et les médecins. Quant
+à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts ans et ses infirmités, elle
+soignait avec un grand dévouement l'auguste malade et demeurait
+quelquefois quatorze heures de suite près de son lit.
+
+«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
+Saint-Cyr: la première en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
+me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de ne plus
+penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
+bien vécu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
+qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il pleurait et me
+demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:
+
+«--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
+surpris.»
+
+«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisième, il me dit:
+
+«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»
+
+«Je lui répondis:
+
+«--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu.»
+
+«Et je le quittai.»
+
+Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom de Grand. Il meurt mieux
+qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il y a d'élevé, de majestueux, de grandiose
+dans cette âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort est celle
+d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme les premiers chrétiens, il fait
+une sorte de confession publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes
+qui avaient les entrées:
+
+«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
+donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi et
+de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués.... Je
+sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
+pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
+de moi.»
+
+Le même jour, il donne sa bénédiction au petit dauphin et lui adresse ces
+belles paroles:
+
+«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde. N'oubliez
+jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les
+guerres, tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
+soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
+de ne pouvoir faire par les nécessités de l'État. Suivez toujours les bons
+conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez tout ce que
+vous êtes. Je vous donne le Père Le Tellier pour confesseur; suivez ses
+avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez à Mme de
+Ventadour [1].»
+
+[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé _Curiosités historiques_, a
+prouvé que tels étaient les termes exacts dont Louis XIV s'était servi
+dans son allocution à Louis XV.]
+
+Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous moments le moribond joindre
+les mains; il dit ses prières habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
+la poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir de sa cheminée
+deux domestiques qui versent des larmes.
+
+«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?»
+
+On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie. Il répond, en prenant
+le verre:
+
+«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à Dieu.»
+
+Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. «Eh! non, réplique-t-il,
+c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
+mes péchés.»
+
+Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
+«le jeune roi». Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
+autour de lui.
+
+«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine.»
+
+C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque environné de tant de
+gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de réveiller ou
+ses désirs ou sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur la
+vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanité n'a
+jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grâce qui en est la
+vérité.»
+
+Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance, et l'on croit
+qu'il n'a plus que quelques heures à vivre.
+
+«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur à Mme de Maintenon.
+Vous pouvez vous en aller.»
+
+Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre plus longtemps et à se
+retirer à Saint-Cyr, où elle doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie
+des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
+lui prête son carrosse.
+
+«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion populaire, et le chemin ne
+sera peut-être pas sûr.» Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge
+et la douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils. La
+postérité lui reprochera toujours une défaillance indigne de cette femme
+de tête et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
+et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout les courtisans qui
+lui dictent la résolution de l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont
+abandonnés, «les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
+poussière,» quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
+seuls à les pleurer. La foule est indifférente ou se réjouit. Les
+courtisans se tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! Quel
+contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
+un sujet de réflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
+meurt s'appelle Louis XIV!
+
+Le 30 août, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
+L'on va la chercher à Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui
+dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
+l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer à
+Saint-Cyr pour toujours.
+
+Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à Louis XIV les prières
+des agonisants. Il les récite lui-même d'une voix plus forte que celle de
+tous les assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de mort que
+sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît le cardinal de Rohan et
+lui dit:
+
+«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»
+
+Il répète plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.
+
+Puis il dit:
+
+«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir.»
+
+Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
+nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart du
+matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
+depuis soixante-douze ans, rend à Dieu sa grande âme.
+
+On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable sans un sentiment de
+regret. Après avoir vécu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
+célèbre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
+croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à l'agonie de Louis XIV, et
+ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux
+serviteurs fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et le plus grand
+des rois?
+
+Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue à Saint-Cyr,
+Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:
+
+«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en prière, au choeur.»
+
+Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
+rendit à l'église, où elle assista à l'office des morts. Puis elle
+congédia ses domestiques et se défit de sa voiture, «ne pouvant se
+résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
+de demoiselles étaient dans le besoin.» Elle vécut dans son modeste
+appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
+règlements de la maison, autant que le permettait son âge, et ne sortait
+que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
+Pierre le Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
+octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
+dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
+par un interprète si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut
+savoir quel était son mal:
+
+«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.
+
+Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
+jours exposée sur son lit, «avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit
+qu'elle priait Dieu[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr_.]
+
+On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble plaque de marbre
+indiqua l'emplacement où son corps reposait. C'est là que les novices
+allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.
+
+Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont nous avons essayé d'évoquer
+les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes où elles sont
+ensevelies. Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle des
+Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Thérèse, les deux
+duchesses d'Orléans, la dauphine de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à
+Saint-Denis. C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut écouter la
+grande parole chrétienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
+reverteris_.
+
+Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
+sépulcre. Telle devait être la destinée de Louis XIV. Ce potentat, qui
+avait donné des lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau. Les
+profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des «princes
+anéantis», et malgré son arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit
+Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas défendre la majesté
+de sépulcres que tout le monde aurait crus inviolables.
+
+Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la Convention, au nom du
+Comité de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
+fêter l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît les
+mausolées de Saint-Denis.
+
+«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter
+les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
+théâtre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la
+France et à l'humanité semblent encore, même dans la tombe, s'enorgueillir
+d'une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer
+impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des rois l'effrayant
+souvenir.»
+
+La Convention rendit par acclamation un décret conforme à ce rapport.
+Considérant que «la patrie était en danger et manquait de canons pour la
+défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées des ci-devant rois
+seraient détruits le 10 août suivant.» Elle nomma des commissaires chargés
+de se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à l'exhumation
+des ci-devant rois et reines, princes et princesses», et ordonna de briser
+les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.
+
+Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois, reines, princes et
+princesses furent arrachés à leurs sépulcres. On portait le plomb, à
+mesure qu'on le découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une
+fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.
+
+Le vandalisme des révolutionnaires et des athées se délectait de ce
+spectacle. Assurément, «Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit
+Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la France. Ne cherchons
+pas sur la terre les causes de pareils événements: elles sont plus haut.»
+
+Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
+1794, pendant qu'on travaillait à transformer l'église de Saint-Cyr en
+salles d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur dévasté une
+plaque de marbre noir enfouie dans les décombres. C'était la tombe de Mme
+de Maintenon. Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent le
+corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
+et le jetèrent, dépouillé et mutilé, dans un trou du cimetière. Ce
+jour-là, l'épouse non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!
+
+Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la bonne Marie-Thérèse,
+l'habile Maintenon, la mélancolique dauphine de Bavière, l'orgueilleuse
+princesse Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent
+expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle rage iconoclaste et
+sacrilège, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
+A un sentiment de sainte colère contre d'odieuses profanations et contre
+de sauvages fureurs se mêlent des réflexions profondes sur le néant des
+choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulées nous
+apparaissent tour à tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
+semble nous dire, comme Fénelon: «Que ne fait-on point pour trouver un
+faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
+fantôme de gloire mondaine? Quelles peines pour de misérables plaisirs
+dont il ne reste que le remords!» Du fond de la poussière des tombeaux
+profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une pure, une
+incorruptible lumière qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
+véritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
+de Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+INTRODUCTION
+
+I.--Le château de Versailles
+
+II.--Louis XIV et sa cour en 1682
+
+III.--La reine Marie-Thérèse
+
+IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
+
+V.--La dauphine de Bavière
+
+VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
+
+VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
+
+VIII.--La marquise de Caylus
+
+IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr
+
+X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine)
+
+XI.--Mme de Maintenon, femme politique
+
+XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
+
+XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
+
+XIV.--Le duchesse de Bourgogne
+
+XV.--Les tombeaux
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+