diff options
Diffstat (limited to 'old/10689.txt')
| -rw-r--r-- | old/10689.txt | 5238 |
1 files changed, 5238 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/10689.txt b/old/10689.txt new file mode 100644 index 0000000..0a10c7a --- /dev/null +++ b/old/10689.txt @@ -0,0 +1,5238 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Cour de Louis XIV + +Author: Imbert de Saint-Amand + +Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + + +LA COUR DE LOUIS XIV + +PAR + +IMBERT DE SAINT-AMAND + + + + +INTRODUCTION + + +I + + +"Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous a +l'histoire?" Le grand ecrivain avait raison. Le roman historique est +maintenant demode. On se lasse de voir defigurer les personnages celebres, +et l'on partage l'avis de Boileau: + +Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. + +Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la realite? Un +romancier, si ingenieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus +variees et des scenes plus emouvantes que les drames de l'histoire? +L'esprit le plus fecond imaginerait-il, par exemple, des types aussi +curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans +doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la pretention de recommencer +la biographie de la reine Marie-Therese, de Mme de Montespan, de la mere +du Regent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des +soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska, +de Marie-Antoinette, de Madame Elisabeth, de la princesse de Lamballe. +Mais je voudrais, sans decrire l'ensemble de leur carriere, tenter de +tracer l'esquisse des heroines qui peuvent etre appelees: _les femmes de +Versailles_. + +Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les materiaux qui +manquent, ils sont plutot trop abondants. Ce ne sont pas seulement les +anciens memoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse +Palatine, de Mme de Caylus pour le regne de Louis XIV; du duc de Luynes, +de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du president Henault, de +l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le +regne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte +de Segur, de la baronne d'Oberkirch pour le regne de Louis XVI, qui nous +serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri +Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la +science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallee, +des Walckenaer, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulie, des +Rousset, des Pierre Clement, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de +la comtesse d'Armaille, de MM. Boutaric, Honore Bonhomme, Campardon, de +Barthelemy et de tant d'autres historiens et critiques distingues. + +Assurement, il y a nombre de personnes qui connaissent a fond l'inventaire +de tous ces tresors. A de tels erudits je n'ai la pensee de rien +apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels +maitres. Mais peut-etre les gens du monde ne me blameront-ils pas d'avoir +etudie, pour eux, tant d'ouvrages; peut-etre des jeunes filles qui ont +acheve leurs etudes classiques me sauront-elles gre de resumer a leur +intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de +vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la verite, meme +lorsque je ne la dirai pas tout entiere; de repeupler les salles desertes, +de resumer brievement les lecons de morale, de psychologie, de religion, +qui sortent du plus grandiose des palais. + +Puissent les femmes de Versailles etre pour moi autant d'Arianes dans ce +merveilleux labyrinthe! + +Ce qui facilite la resurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de +Louis XV, c'est la conservation du palais ou se passa leur existence. + + +II + + +Une ville a rarement presente un spectacle aussi frappant que celui +qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armee contre la +Commune. Entre le grand siecle et notre epoque, entre la majeste de +l'ancienne France et les dechirements de la France nouvelle, entre les +horreurs lugubres dont Paris etait le theatre et les radieux souvenirs de +la ville du Roi-Soleil, le contraste etait aussi douloureux que +saisissant. Ces avenues ou l'on se montrait le chef du gouvernement et le +glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombree de canons; +ces drapeaux rouges, tristes trophees de la guerre civile, qui etaient +portes a l'Assemblee, a la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce +magnifique palais, d'ou semblait sortir une voix suppliante qui adjurait +nos soldats de sauver un si bel heritage de splendeurs historiques et de +grandeurs nationales, tout cela remplissait l'ame d'une emotion profonde. + +A l'heure d'angoisses ou l'on se demandait avec une inquietude, helas! +trop justifiee, ce qu'allaient devenir les otages, ou l'on savait que +Paris etait la proie des flammes, ou l'on se disait que peut-etre, de la +Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un +monceau de cendres, le Pantheon de toutes nos gloires semblait nous +adresser des reproches et faire naitre dans nos coeurs des remords. La +France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoleon, +protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune +avaient la pretention de faire naitre sur les debris de notre honneur. +On se croyait le jouet d'un mauvais reve. Il y avait quelque chose +d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de +ce chateau, calme et majestueuse necropole de la monarchie absolue. + +Meme dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma +memoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le +desir de revoir ses appartements. Ils etaient occupes en partie par le +personnel du ministere de la Justice et par les commissions de +l'Assemblee; mais on avait respecte la chambre du Grand Roi, et aucun +fonctionnaire n'aurait ose transformer en bureau le sanctuaire de la +royaute. Dans notre siecle de demagogie, je ne contemplais pas sans +respect cette chambre ou le souverain par excellence mourut en roi et en +chretien. Que de reflexions me fit faire l'incomparable galerie des +Glaces! A quelques jours de distance, elle avait ete une salle de +triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est la que notre vainqueur, +entoure de tous les princes allemands, avait proclame le nouvel empire +germanique. C'est la que les blesses prussiens de Buzenval avaient ete +portes. C'est la que les deputes de l'Assemblee avaient couche quelques +jours en arrivant a Versailles. + +Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie etincelante, cet asile des +splendeurs monarchiques, ce lieu d'apotheose, ou le pinceau de Lebrun a +ranime les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, ou +l'imagination evoque tant de brillants fantomes, ou l'aristocratie +francaise ressuscite avec son elegance et sa fierte, son luxe et son +courage; cette galerie de fetes, qu'ont traversee tant de grands hommes, +tant de beautes celebres, helas! dans quelles circonstances douloureuses +m'etait-il donne de la revoir! De l'une des fenetres, je regardais ce +paysage grandiose ou Louis XIV n'apercevait rien qui ne fut lui-meme, car +le jardin cree par lui etait tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur +cette nature vaincue, sur ces eaux amenees a force d'art qui ne +jaillissent qu'en dessin regulier, sur cette architecture vegetale qui +prolonge et complete l'architecture de pierre et de marbre, sur ces +arbustes qui croissent avec docilite sous la regle et l'equerre. Je +comparais l'harmonieuse regularite du parc a l'art incoherent des epoques +revolutionnaires, et au moment ou l'astre que Louis XIV avait pris pour +devise se couchait a l'horizon, comme le symbole de la royaute evanouie, +je me disais: + +"Ce soleil, il reparaitra demain aussi radieux, aussi superbe. O France, +en sera-t-il de meme de ta gloire?" + +Je me preoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle +visible, du potentat en l'honneur duquel tout etait a bout de marbre, de +bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet, +"n'a pas meme joui de son sepulcre." Dieu, me disais-je, lui a-t-il +pardonne cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de +Nabuchodonosor chretien? Ce souverain qui chantait avec des larmes +d'attendrissement les hymnes composes a sa louange par Quinault, quelle +idee se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son ame +s'emeut-elle encore de nos interets et de nos passions, ou bien le monde, +grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop miserable pour +appeler l'attention de ceux qui ont sonde les mysteres de l'eternite? Que +pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royaute absolue +qui devait, avant que le temps eut noirci ses lambris dores, en etre le +tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos miseres, de nos +humiliations? Lui, qui avait conserve un souvenir si amer des troubles de +la Fronde, comment juge-t-il les exces de la demagogie actuelle? Son ame +de roi et de Francais a-t-elle tressailli quand, dans cette salle decoree +de peintures triomphales, le nouveau maitre de Strasbourg et de Metz a +restaure cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siecles a +detruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui +ornent le plafond! La Victoire etend ses ailes rapides, la Renommee +embouche sa trompette. Porte sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis +XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se +releve epouvante de la vitesse avec laquelle il voit le monarque +traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les +villes prises sont representees sous les traits de ces captives en pleurs. +L'Espagne, c'est le lion blesse; l'Allemagne, c'est cet aigle precipite +dans la poussiere. + +Tout en regardant avec melancolie ces eblouissantes et fastueuses +peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: "Que nous reste-t-il +de ces grands noms qui ont autrefois joue un role si brillant dans +l'univers? On sait ce qu'ils ont ete pendant ce petit intervalle qu'a dure +leur eclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la region eternelle des +morts?" + +L'esprit plein de ces pensees, je descendais l'escalier de marbre, cet +escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Conde, qui, affaibli +par l'age et les blessures, ne montait que lentement: + +"Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas +monter tres vite quand on est charge, comme vous, de tant de lauriers." + +Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir +m'avait si vivement impressionne pendant toute la duree du jour. La nuit +etait sereine. Sa beaute douce et recueillie contrastait doublement avec +les fureurs et les agitations des hommes. Son silence etait interrompu par +le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est +en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde +sur cette place, ou il avait si souvent passe la revue de ses troupes. A +la lueur des etoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui +fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la +personnification glorieuse du droit qu'on a qualifie de divin. + +Republicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passe. +L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idees +hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout +contre les puissances coalisees, et quand on prononcait en Europe ce mot +unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette +statue est bien l'image de l'homme habitue a vaincre, a dominer et a +regner, du potentat qui triomphait de la rebellion avec un regard mieux +que Richelieu avec la hache. + +Laissons les coryphees de l'ecole revolutionnaire chercher en vain a +degrader ce bronze imperissable. La boue qu'ils voudraient jeter au +monument n'atteindra pas meme le piedestal. Dans cette nuit ou les canons +de la Commune repondaient a ceux du Mont-Valerien, la statue me semblait +plus imposante que jamais. On eut dit qu'elle s'animait, comme celle du +Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus imperieux +que dans les epoques moins troublees. Son baton de commandement a la main, +le Grand Roi, dont le regard est tourne du cote de Paris, semblait dire a +la ville insurgee, comme le convive de marbre a don Juan: "Repens-toi." + + +III + + +La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours +de la Commune est loin de s'etre affaiblie depuis ce moment. Des +circonstances bien imprevues ont fait occuper les appartements de la reine +par la direction politique du ministere des Affaires etrangeres. Ma +modeste table de travail a ete, une annee, placee au bout de la salle du +Grand-Couvert, en face du tableau qui represente le _doge Imperiali_ +s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de reflechir sur les +peripeties etranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les +employes du ministere dont je fais partie etaient, pour ainsi dire, campes +au milieu de ces salles legendaires. + +Les cinq pieces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une +importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs. +Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la +reine. C'est la que, le 6 octobre 1789, a 6 heures du matin, les gardes du +corps, victimes de la fureur populaire, defendirent avec tant de courage, +contre une bande d'assassins, l'entree de l'appartement de +Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est la +que les reines dinaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins +d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple etait +admis a les contempler. Non seulement comme reine, mais deja comme +dauphine, Marie-Antoinette se soumit a cette bizarre coutume. "Le dauphin +dinait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Memoires, et chaque menage +de la famille royale avait tous les jours son diner public. Les huissiers +laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le +bonheur des provinciaux. A l'heure des diners, on ne rencontrait dans les +escaliers que de braves gens qui, apres avoir vu la dauphine manger sa +soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient +ensuite, a perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert." + +Apres la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la +souveraine se tenait dans cette piece, ou l'on faisait les presentations. +Son siege etait place au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un +dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des +fenetres. C'est la que brillerent les beautes celebres de la cour de Louis +XIV, avant que le roi allat s'emprisonner dans les appartements de Mme de +Maintenon. C'est la que le president Henault et le duc de Luynes venaient +sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui +chacun se plaisait a reconnaitre les vertus d'une bourgeoise, les manieres +d'une grande dame, la dignite d'une reine. C'est la que Marie-Antoinette, +la souveraine a la taille de nymphe, a la marche de deesse, a l'aspect +doux et fier digne de la fille des Cesars, recevait, avec cet air royal de +protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les +etrangers emportaient le souvenir a travers l'Europe comme un +eblouissement. + +La piece suivante est, de toutes, celle qui evoque le plus de souvenirs. +C'est la chambre a coucher de la reine, la chambre ou sont mortes deux +souveraines: Marie-Therese et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine +de Baviere et la duchesse de Bourgogne;--la chambre ou sont nes dix-neuf +princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi +d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un +siecle, a vu les grandes joies et les supremes douleurs de l'ancienne +monarchie. + +Cette chambre a ete occupee par six femmes: d'abord par la vertueuse +Marie-Therese, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier +soupir, le 30 juillet de l'annee suivante;--ensuite par la femme du Grand +Dauphin, la dauphine de Baviere, qui y mourut le 20 avril 1690, a l'age de +vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y +etablit des son arrivee a Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde +trois princes, dont le dernier seul vecut et regna sous le nom de Louis +XV, et y mourut le 12 fevrier 1712, a l'age de vingt-six ans;--puis par +cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui etait fiancee avec le +jeune roi de France, et qui demeura la, depuis le mois de juin 1722 +jusqu'au mois d'avril 1725, epoque ou le mariage projete fut rompu; +--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre +le 1er decembre 1725, y donna naissance a ses dix enfants, y habita +pendant un regne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entouree +de la veneration universelle;--enfin par la plus poetique des femmes, par +celle qui resume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et +les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le +respect, par Marie-Antoinette. C'est la que vinrent au monde ses quatre +enfants et qu'elle faillit mourir a la naissance de sa premiere fille, la +future duchesse d'Angouleme. Une antique et bizarre etiquette autorisait +le peuple a s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La +galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine, +etaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable, +perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint a +elle, Louis XVI lui presenta la princesse qui venait de naitre: + +"Pauvre petite, dit-elle, vous n'etiez pas desiree, mais vous n'en serez +pas moins chere. Un fils eut plus particulierement appartenu a l'Etat; +vous serez a moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur +et vous adoucirez mes peines." + +Ce fut la aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine +martyrs: l'un, ne le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, ne le +27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus +tard s'appeler Louis XVII. + +Dans cette chambre memorable a tant de titres, commenca l'agonie de la +royaute francaise. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789, +quand elle fut reveillee par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans +le panneau ou est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une +petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par la que la +malheureuse souveraine s'echappa pour aller chercher un refuge aupres de +Louis XVI, pendant que les emeutiers assassinaient les gardes du corps. +Quelques instants apres elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais +revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine. +Le theatre subsiste, les decors sont a peine modifies; mais il faut faire +sortir de la poussiere du temps les acteurs, les actrices surtout. + +L'annee que j'ai passee dans ces salles encore si pleines de leur souvenir +m'a donne la premiere idee du travail que je publie aujourd'hui. Que de +fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantomes, les femmes +illustres qui ont aime, qui ont souffert, qui ont pleure dans ce sejour! +Je voudrais me rendre un compte minutieux du role qu'elles y ont joue, +mentionner avec precision les appartements qu'elles ont habites, montrer +en detail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une +expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mecanique_ de la +vie de la cour. + +Je veux essayer l'histoire du chateau de Versailles lui-meme par les +femmes qui l'ont habite depuis 1682, epoque ou Louis XIV y fixa sa +residence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal ou Louis XVI et +Marie-Antoinette le quitterent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie +absolue devait etre egalement son tombeau. + +Ni les nieces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de +La Valliere et de Fontanges, ne doivent etre considerees comme des _femmes +de Versailles_. A l'epoque ou ces heroines brillerent de tout leur eclat, +Versailles n'etait pas encore la residence officielle de la cour et le +siege du gouvernement. + +Nous ne commencerons donc cette etude qu'en 1682, annee ou Louis XIV, +quittant Saint-Germain, son sejour habituel, s'etablit definitivement dans +sa residence de predilection. + +Pendant plus d'un siecle,--de 1682 a 1789,--combien de curieuses figures +apparaitront sur cette scene radieuse! Que de vicissitudes dans leurs +destinees! que de singularites et de contrastes dans leurs caracteres! +C'est la bonne reine Marie-Therese, douce, vertueuse, resignee, se faisant +aimer et respecter de tous les honnetes gens. C'est l'orgueilleuse +sultane, la femme a l'esprit etincelant, moqueur, acere, l'altiere, +l'omnipotente marquise de Montespan. + +C'est la femme dont le caractere est une enigme et la vie un roman, qui a +connu tour a tour toutes les extremites de la mauvaise et de la bonne +fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de +justesse que de grandeur, a eu du moins le merite de reformer la vie d'un +homme dont les passions avaient ete divinisees: Mme de Maintenon. C'est la +princesse Palatine, la femme de Monsieur, frere du roi, la mere du futur +Regent, Allemande enragee, invectivant sa nouvelle patrie, representant, a +cote de l'apotheose, la satire, exhalant dans ses lettres les coleres d'un +Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus +caustique, plus passionnee que Saint-Simon lui-meme; femme etrange, au +style brusque, impetueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la +barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de +l'allemand en francais, s'il tient de Rabelais ou de Luther. + +C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirene, l'enchanteresse du +vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort precoce fut le signal de +l'agonie d'une cour naguere si eblouissante. + +Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le +modele du devoir, qui joue aupres de Louis XV le meme role respecte, mais +efface que Marie-Therese aupres de Louis XIV. C'est l'intrigante, la +femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituee a +tous les enchantements, a toutes les feeries du luxe et de l'elegance, +mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opera plutot que pour +la cour. + +Ce sont les six filles de Louis XV, types de piete filiale et de vertu +chretienne: Madame Infante, si tendre pour son pere; Madame Henriette, sa +soeur jumelle, morte de chagrin a vingt-quatre ans pour ne s'etre pas +mariee suivant son coeur; Madame Adelaide et Madame Victoire, +inseparables dans l'adversite comme dans les beaux jours; Madame Sophie, +douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmelite, qui, +dans le delire de l'agonie, s'ecriait: "Au paradis, vite, vite! Au +paradis, au grand galop!" + +C'est Mme Dubarry, deguisee en comtesse et destinee par l'ironie du sort a +ebranler les bases du trone de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV. +Puis apres le scandale, sous le regne qui est l'heure de l'expiation, +c'est Madame Elisabeth, nature angelique et essentiellement francaise, +montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du +courage, mais de la gaiete; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et +touchante heroine de l'amitie; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul +est plus pathetique que tous les commentaires. + +Dans la carriere de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi +que de lecons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaitre la +cour, "ce pays ou les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins +caches mais reels;" la cour, "qui ne rend pas content et qui empeche qu'on +ne le soit ailleurs[1]!" + +[Note 1: La Bruyere, _De la Cour._] + +Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: "La condition la +plus heureuse en apparence a ses amertumes secretes qui en corrompent +toute la felicite. Le trone est le siege des chagrins, comme la derniere +place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du +pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop +aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque +chose a notre bonheur[1]." + +[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._] + +Un portrait de Mignard represente la duchesse de La Valliere avec ses +enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et +tient a la main un chalumeau, a l'extremite duquel flotte une bulle de +savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, "Ainsi passe la gloire du +monde." Ne pourrait-ce pas etre la devise de toutes les heroines de +Versailles? + +Combien auraient pu dire comme Mme de Sevigne, riche aussi, honoree, +adulee, heureuse en apparence: "Je trouve la mort si terrible, que je hais +plus la vie parce qu'elle m'y mene que par les epines dont elle est semee. +Vous me direz que je veux donc vivre eternellement? Point du tout; mais si +on m'avait demande mon avis, j'aurais bien mieux aime mourir entre les +bras de ma nourrice; cela m'aurait ote bien des ennuis, et m'aurait donne +le ciel bien surement et bien aisement[2]." + +[Note 2: Mme de Sevigne, lettre du 16 mars 1672.] + +La princesse Palatine, Madame, femme du frere de Louis XIV, ecrivait a +propos de la mort de la reine d'Espagne: "J'entends et je vois tous les +jours tant de vilaines choses, que tout cela me degoute de la vie. Vous +aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse +que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme a elle et a sa mere, le +service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je +ne lui en saurais certes pas mauvais gre. [1]" + +[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.] + +Meme avant l'heure des grandes humiliations ou il faudra descendre +l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de +Montespan cachait dans "son triomphe exterieur un fond de tristesse" [2]. + +[Note [2]: Mme de Sevigne, lettre du 31 juillet 1675.] + +La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de +Maintenon, ecrivait a Mme de La Maisonfort: "Que ne puis-je vous donner +mon experience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui devore les +grands et la peine qu'ils ont a remplir leurs journees! Ne voyez-vous pas +que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine a +imaginer? J'ai ete jeune et jolie; j'ai goute les plaisirs; j'ai passe des +annees dans le commerce de l'esprit; je suis venue a la faveur, et je vous +proteste, ma chere fille, que tous les etats laissent un vide affreux." + +C'est encore Mme de Maintenon qui disait a son frere, le comte d'Aubigne: + +"Je n'y puis plus tenir, je voudrais etre morte." + +C'est elle qui, resumant les phases de sa carriere si surprenante, +ecrivait a Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: "On rachete bien les +plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie, +que, depuis l'age de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma +fortune, je n'ai pas ete un moment sans peine, et qu'elles ont toujours +augmente[1]." + +[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon a Mme de Caylus, 19 avril 1717.] + +Les femmes du regne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux +reflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au +milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle a l'oreille +de cruelles paroles. Semblables a des actrices qui ont devant elles un +public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les +applaudissements ne se changent en huees, et c'est avec un fond de terreur +que, malgre leur aplomb apparent, elles continuent a jouer leur triste +role. + +Les favorites des rois ne semblent-elles pas se reunir toutes pour +s'ecrier avec saint Augustin: "O mon Dieu! vous l'avez ordonne, et la +chose ne manque jamais d'arriver, que toute ame qui est dans le desordre +soit a elle-meme son supplice. Si l'on y goute certains moments de +felicite, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est +pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison alienee revient bientot, et avec +elle reviennent les troubles amers, les pensees noires et les cruelles +inquietudes[1]." + +[Note 1: Massillon, _Panegyrique de sainte Madeleine_.] + +La jeune duchesse de Chateauroux, qui passe du matin au soir "comme +l'herbe des champs", resume dans sa courte carriere toutes les miseres et +toutes 1es deceptions de la vanite. A l'apogee de sa faveur, Mme de +Pompadour est plongee dans la melancolie. Sa femme de chambre, Mme du +Hausset, confidente de ses perpetuels soucis, lui dit avec une +commiseration sincere: + +"Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie." + +Et la marquise, blasee de faux plaisirs, tourmentee par de vraies +souffrances, prononce cette parole si amere: + +"La sorciere a dit que j'aurais le temps de me reconnaitre avant de +mourir. Je le crois, car je ne perirai que de chagrin." + +A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliee de tous. La +reine elle-meme en fait la remarque, lorsqu'elle ecrit au president +Henault: "Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle +n'eut jamais existe. Voila le monde; c'est bien la peine de l'aimer." + +Les destinees des heroines de Versailles ne sont pas seulement +interessantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de +l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces +femmes resument, en effet, toute une societe, personnifient toute une +epoque. Mme de Montespan, la beaute superbe, la grande dame fiere de sa +naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme +qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, a +ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenetres, +parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que +les anciens auraient representee en Cybele portant Versailles sur son +front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altiere et +triomphante de l'apogee du regne de Louis XIV, de cette France qui +ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens +le souverain radieux dont elle est idolatre? Mais l'orgueil de la favorite +sera chatie, et, pour elle de meme que pour le roi, les humiliations +succederont aux triomphes. + +Les rayons du soleil n'ont plus la meme splendeur, l'astre-roi qui decline +a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparait. Avec sa nature et +son style temperes, son respect pour les convenances et pour la regle, sa +piete melee d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la +nouvelle cour. + +Apres Louis XIV, la Regence; avec la Regence, le scandale. La duchesse de +Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnee, n'est-elle pas +l'image de cette epoque? + +Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de +dignite, dont la duchesse de Chateauroux, la marquise de Pompadour, Mme +Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, meme +alors, il y a encore ca et la des moeurs patriarcales, des sentiments +vraiment chretiens, des caracteres qui honorent la nature humaine. La +reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles +conservent a la cour les dernieres traditions des convenances. Enfin vient +Marie-Antoinette, la femme qui represente, dans la plus saisissante et la +plus tragique de toutes les destinees, non seulement la majeste et les +douleurs de la monarchie, mais toutes les graces et toutes les angoisses, +toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe. + +Trop souvent, en etudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on +y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes +vertueuses qui s'ecrient: "Vanite, tout est vanite." Ce sont les coupables +qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende +honorable devant la posterite. + +[Note 1: Marie-Louise-Elisabeth d'Orleans, fille du Regent, epousa en 1710 +le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve des 1714; elle +mourut en 1719, a l'age de vingt-quatre ans.] + +Ces beautes, qui jettent un eclat passager sur la scene du monde, +s'evanouissent comme des ombres; semblables a l'herbe des champs, elles +passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple, +devient une sorte de morale en action. + +Le present volume est consacre aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la +jeunesse, a laquelle nous dedions cette edition speciale, y trouve quelque +interet, il sera suivi de plusieurs autres. + + + + +LA COUR +DE +LOUIS XIV + + + + +I + + +LE CHATEAU DE VERSAILLES + + +Avant de rappeler le role que les femmes de Versailles ont joue, il faut +dire quelques mots du theatre sur lequel leurs destinees se sont +accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit +triste et sombre, plein de sables mouvants et de marecages, sans vue, sans +eau, sans foret, fut faconne, pour ainsi dire, a l'image du Grand Roi, et +devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces +grands fleuves qui, a leur source, sont a peine un petit ruisseau, +l'existence du palais destine a tant de splendeur commenca dans les +proportions les plus modestes. + +C'est en 1624 que Louis XIII fit batir a Versailles un rendez-vous de +chasse sur une eminence ou il y avait auparavant un moulin a vent. En +1627, dans une assemblee de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre +reprochait au roi de ne pas achever les batiments de la couronne, et il +disait a ce propos: + +"L'inclination de Sa Majeste n'est point portee a batir; les finances de +la chambre ne seront point epuisees par ses somptueux edifices, si ce +n'est qu'on veuille lui reprocher le chetif chateau de Versailles, de la +construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre +vanite[1]." + +[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage +publie par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.] + +En 1651, huit ans apres la mort de son pere, Louis XIV, alors dans sa +treizieme annee, vint pour la premiere fois a Versailles. Il s'attacha des +lors a ce sejour, et quelques annees plus tard il le choisit pour y donner +des fetes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit celebrer les +_Plaisirs de l'ile enchantee,_ divertissements empruntes au poeme de +l'Arioste, a l'execution desquels concoururent Benserade et le president +de Perigny pour les recits en vers, Moliere et sa troupe pour la comedie, +Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour +les decors, les illuminations et les feux d'artifice. + +Le 7 mai, premiere journee des fetes, il y eut une course de bagues en +presence des deux reines[1], dans un cirque de verdure eleve a l'entree de +ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert. + +[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Therese.] + +Le jeune Louis XIV, vetu d'un costume ou tous les diamants de la couronne +resplendissaient, representait le paladin Roger dans l'ile d'Alcine. Apres +le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arriverent, pour le +feliciter, sur des chars que trainaient les nymphes, les satyres, les +dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent +les convives, abrites, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses. +Le lendemain, 8 mai, on representa, sur un theatre eleve au milieu de la +meme allee, la _Princesse d'Elide_, piece dans laquelle Moliere jouait les +roles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec +feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de tetes dans +les fosses du chateau; le 11, representation des _Facheux_, de Moliere; le +12, loterie ou se trouvaient des ameublements, des pieces d'argenterie, +des pierres precieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage +force_; le 14, depart du roi et de la cour pour Fontainebleau. + +Versailles n'etait pas encore la residence royale; mais Louis XIV venait +de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines, +surtout quand il voulait eblouir les yeux et fasciner les imaginations par +l'eclat de ces fetes pompeuses qui ressemblaient a des apotheoses. + +Le 14 septembre 1665, il y eut a Versailles une grande chasse, ou la +reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alencon, +chasserent en costume d'amazones; et, au mois de fevrier 1667, un +carrousel qui recula les bornes de la magnificence. + +La _Gazette_ a soin de nous decrire le cortege des dames de la cour, +"toutes admirablement equipees et sur des chevaux choisis, conduites par +Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc housse de +brocart, seme de perles et de pierreries." Apres l'escadron feminin +apparaissait le Roi-Soleil, "ne se faisant pas moins connaitre a cette +haute mine qui lui est particuliere qu'a son riche vetement a la +hongroise, couvert d'or et de pierres precieuses, avec un casque ondoye de +plumes, et a la fierte de son cheval, qui semblait plus superbe de porter +un si grand monarque que de la magnificence de son caparacon et de sa +housse pareillement couverte de pierreries[1]." Venaient ensuite: +Monsieur, frere du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habille +en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles. + +[Note 1: _Gazette_ de 1667.] + +Le 10 juillet 1668, nouvelles rejouissances: dans la journee, +representation des _Fetes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault, +musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joue par Moliere et par sa +troupe; le soir, festin et bal; a 2 heures du matin, illuminations. Le +pourtour du parterre de Latone, la grande allee, la terrasse et la facade +du palais etaient decores de statues, de vases, de candelabres eclaires +d'une maniere ingenieuse, qui les faisait paraitre comme enflammes a +l'interieur. Les fusees des feux d'artifice se croisaient au-dessus du +chateau, et, lorsque toutes ces lumieres s'eteignaient, dit Felibien en +terminant le recit de la fete, on s'apercut que le jour, "jaloux des +avantages d'une belle nuit," commencait a poindre. + +Le 17 septembre 1672, la troupe du roi representait les _Femmes savantes_ +de Moliere, qui furent, dit la _Gazette_, "admirees d'un chacun." Du 8 +fevrier au 19 avril 1674, Bourdalouc prechait le careme a Versailles; le +11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Moliere, mort l'annee +precedente; au mois d'aout, il y avait une serie de grandes fetes. +Felibien fait une description saisissante de la nuit du 31 aout 1674, ou +l'on vit tout a coup, sous un ciel sans etoiles et du noir le plus sombre, +un ruissellement inoui de lumieres. Tous les parterres etincelaient. La +grande terrasse qui est devant le chateau etait bordee d'un double rang de +feux espaces a deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degres du fer +a cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins +resplendissaient de mille flammes. De l'Italie etait venu cet art +pyrotechnique, ce melange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait +ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal etaient +ornees de statues et de decorations d'architecture, derriere lesquelles on +avait dispose un nombre infini de lumieres qui les faisaient paraitre +transparentes. Le roi, la reine et toute la cour etaient sur des gondoles +richement ornees. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et +l'echo repetait les sons d'une harmonie magique. + +A partir de l'annee suivante, de grands travaux, commences par Levau et +Dorbay, continues par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris a +Versailles, ou Louis XIV voulait fixer sa residence definitive. Quels +motifs le determinaient a renoncer a ce chateau de Saint-Germain ou il +etait ne, a ce chateau si admirablement situe, d'ou l'on decouvre un si +beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque a +Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et +salubre, et, du haut de la terrasse adossee a la foret, on contemple un +des panoramas les plus varies et les plus majestueux du globe. + +Si Louis XIV avait depense pour embellir et agrandir le vieux chateau, +--celui qui existe encore,--et le chateau neuf,--celui qui etait situe en +face de la Seine et qui fut detruit sous Louis XVI,--la moitie des sommes +depensees pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles +aurait-on admires! Que n'aurait-on pas pu faire du chateau neuf de +Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce +chateau si elegant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des +arabesques en relief incrustees sur le flanc de la colline, et dont les +cinq terrasses successives, ornees de bosquets, de bassins, de parterres +de fleurs, descendaient jusqu'a la Seine? Comment preferer a une telle +residence, a un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entoure +d'etangs fangeux, sur un terrain ou, au lieu d'etre favorise par la +nature, il fallait la tyranniser, la dompter a force d'art et d'argent? + +Etait-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis, +dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain +antipathique a Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire a l'horizon: +_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il +l'ivresse de vie et de toute-puissance qui debordait en lui? + +Cette pensee pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons +plutot a croire que ce qui eloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'etait +le souvenir du temps ou, chasse de Paris par les troubles de la Fronde, il +fut transporte nuitamment dans le vieux chateau. Sans doute il n'aimait +pas voir, de sa fenetre, cette capitale qui avait insulte son enfance. + +S'arracher a un souvenir importun, effacer completement, meme dans la +pensee, les derniers vestiges des actes de rebellion contre l'autorite +royale, choisir une residence qui n'etait rien pour en faire le plus +radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le +triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonte, tout creer +soi-meme: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature +a plier sous le joug et a s'avouer vaincue, comme la revolution: tel fut +le reve de Louis XIV, et ce reve il le realisa. + +De 1675 a 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une +etonnante activite. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier +dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, a l'endroit ou +une terrasse occupait le milieu de la facade, du cote des jardins. On +ajouta au chateau l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, a +droite et a gauche, les batiments qui bordent la premiere cour avant le +chateau, et qu'on designe sous le nom d'ailes des Ministres. On eleva la +grande et la petite ecurie. + +Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du +salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril +1682, l'archeveque de Paris, Francois de Harlay, benit la nouvelle +chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa definitivement a +Versailles[1]. + +[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles, +on n'a qu'a regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans +l'antichambre du roi (salle N deg. 121 de la _Notice du Musee_, par M. +Soulie). Ce tableau, qui porte le N deg. 2145, represente Versailles tel qu'il +etait avant les travaux ordonnes par Louis XIV.] + +Le roi s'etablit au centre meme du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2] +etait alors divise en deux pieces: la chambre des Bassans, ainsi nommee +parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maitre,--c'est la +qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et +l'ancienne chambre de Louis XIII, ou Louis XIV coucha de 1682 a 1701. A +cote de cette chambre etait le grand cabinet, ou se faisaient les +ceremonies du lever et du coucher, ou le roi donnait audience au nonce et +aux ambassadeurs, ou il recevait le serment des grands officiers de sa +maison[3]. La salle suivante[4] etait alors separee en deux. La partie la +plus rapprochee de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil, +--c'est la que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes +decisions de son regne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des +Perruques. + +[Note 2: Salle N deg. 123 de la _Notice du Musee_.] + +[Note 3: Salle N deg. 124 de la _Notice_. Cette piece devint la chambre a +coucher de Louis XIV, et c'est la qu'il mourut.] + +[Note 4: Salle du Conseil (N deg. 125 de la _Notice_).] + +La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier etage, +l'autre au rez-de-chaussee, dans la portion meridionale de l'ancien +chateau de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la piece d'eau des +Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la +Paix, a la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A +l'autre extremite de la galerie commencaient, avec le salon de la +Guerre, les salles designees sous le nom de grands appartements du roi, +pieces d'apparat et de reception, portant des noms mythologiques: salle +d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Venus. + +Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logerent dans l'aile du +nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-dela de +l'emplacement ou est la chapelle actuelle, on placa les princes de Conde +et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de +grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les +enfants de France et la famille d'Orleans habiterent en face des jardins. +Enfin, les secretaires d'Etat, ministres de la maison du roi, des affaires +etrangeres, de la guerre, de la marine, s'installerent dans les deux corps +de batiment devant lesquels s'elevent aujourd'hui les statues d'hommes +celebres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisees a l'infini +dans l'interieur, servait d'habitation a plusieurs milliers d'individus. + +Versailles etait acheve. A part tres peu de modifications, il offrait +l'aspect qu'il presente aujourd'hui. Du cote de la ville, le monument, +quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste +qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le chateau +primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui etonne. De +l'autre cote, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, regulier, +empreint d'une harmonie parfaite. Cette facade ou, pour mieux dire, ces +trois facades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le +jardin; ce corps de batiment ou habite le maitre, et qui fait saillie au +milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme +pour garder une respectueuse distance; ces bosquets faconnes en murailles +de verdure, ces bassins encadres dans des marbres precieux, dependant du +palais, dont ils sont le complement, tout cela frappe l'esprit et les yeux +d'un veritable saisissement. + +Jamais peut-etre la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiee avec +la grandeur d'un homme. + +L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours +dans les monuments quelque chose d'immateriel, de moral, pour ainsi dire, +et ils empruntent leur poesie a la pensee qui s'y rattache. C'est, pour +une cathedrale, l'idee de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idee du Roi. La +mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une +allegorie magnifique dont Louis XIV est la realite. C'est lui partout, +lui toujours. Les heros, les divinites de la fable, ne font que lui preter +leurs attributs ou se meler a ses courtisans. + +En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se +croisent dans les airs en voutes etincelantes. Apollon, son symbole +favori, preside a ce monde enchante, comme le dieu de la lumiere, +l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu parait s'humilier devant celui +du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour celebrer +par un hosanna perpetuel la gloire du souverain. + + + + +II + + +LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682 + + +Lorsque Louis XIV etablit definitivement sa residence a Versailles, en +1682, les principales femmes de la cour qui s'y installerent avec lui +etaient: la reine, agee comme lui de quarante-quatre ans, nee en 1638, +mariee en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, nee en 1660, mariee en +1680, ayant une mauvaise sante, un caractere doux et melancolique;--la +duchesse d'Orleans, designee tantot sous le nom de Madame, tantot sous +celui de princesse Palatine, nee en 1652, mariee en 1671 a Monsieur, frere +du roi, Allemande ne pouvant s'habituer a sa nouvelle patrie;--la +princesse de Conti, nee en 1666, mariee en 1681 au prince Armand de Conti, +neveu du grand Conde, jeune femme d'une grace et d'une beaute +exceptionnelles;--Mlle de Nantes, nee en 1673; Mlle de Blois, nee en 1677, +qui devaient epouser quelques annees plus tard, l'une le duc de Bourbon, +l'autre le duc de Chartres (le futur Regent);--Mme de Montespan, leur +mere, alors agee de quarante et un ans, arrivee au terme de sa puissance, +mais demeurant encore a la cour, en sa qualite de dame du palais de la +reine;--enfin Mme de Maintenon, deja tres influente sous des dehors +modestes, belle encore malgre ses quarante-sept ans, en aussi bons termes +avec la reine qu'avec le roi, et recompensee, depuis 1680, des soins +qu'elle avait donnes, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan, +par une place, creee pour elle, qui ne l'astreignait a aucun service +assujettissant et la fixait a la cour dans une position honorable: la +place de seconde dame d'atours de la dauphine. + +On ne peut comprendre le role des femmes de Versailles qu'en etudiant +d'abord le souverain qui fut l'ame de ce palais, et qui marqua de sa forte +empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entiere. +Jamais monarque n'exerca un pareil prestige personnel, et tout ce qui +brillait autour de lui n'etait qu'un pale reflet de cette eblouissante +lumiere. + +La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, a etre examinee de pres. +Defauts et qualites, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie +absolue, de la royaute de droit divin. Louis XIV n'etait pas seulement +majestueux, il etait aussi agreable. Les membres de sa famille, ses +ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient. + +Ce souverain, intimidant a ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon, +commencer par s'accoutumer a le voir, si, en lui parlant, on ne voulait +s'exposer a demeurer court, etait pourtant plein de bienveillance et +d'affabilite. "Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si +fort mesuree, ni qui distinguat mieux l'age, le merite, le rang... Jamais +il ne lui echappa de dire rien de desobligeant a personne[1]." + +[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.] + +La princesse Palatine, ordinairement si severe, si caustique, rendait +hommage a ses qualites d'homme prive autant qu'a ses qualites de +souverain. "Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il +etait l'homme le plus agreable et le plus aimable du monde. Il plaisantait +d'une maniere comique et avec agrement... Quoiqu'il aimat la flatterie, il +s'en moquait souvent lui-meme... Il s'entendait parfaitement a contenter +les gens, meme en leur refusant leurs demandes; il avait les manieres les +plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le +coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il etait toujours +bon et genereux." + +Ce souverain, qui a donne des marques d'un egoisme cruel, avait cependant +parfois d'exquises delicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en +matiere de sentiment, le constate aussi dans ses Memoires: "Le roi, qui a +l'ame bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes." +Avec son incontestable beaute de taille et de visage, sa douceur +majestueuse, le son de sa voix penetrante; avec cette courtoisie +chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang, +cette supreme elegance de manieres et de langage, il aurait eu meme, comme +simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, "comme le +roi des abeilles[1]." + +[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.] + +C'etait un supreme artiste, qui jouait avec aisance et conviction son role +de roi; c'etait aussi un poete, qui aurait dit volontiers avec Alfred de +Musset: + +Etre admire n'est rien, l'affaire est d'etre aime. + +Poete en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses +sujets, se deroulait comme une serie non interrompue d'actes grandioses et +merveilleux; souverain epris de gloire et d'ideal, "qui se complaisait +dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'heroisme et de +courage, dans les appareils guerriers, dans les operations du siege +savamment combinees, dans les terribles melees de la guerre et au milieu +des forets, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1]." + +[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne_, t. V.] + +Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aime la guerre; il +pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passee, +mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupe la premiere +place. Pendant toute la duree de son regne, il ne cessa jamais de +travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'ecrire, dans les +memoires destines a servir d'instruction a son fils, que, "pour un roi, ne +pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace a l'egard de Dieu, +de l'injustice et de la tyrannie a l'egard des hommes. Ces conditions, +disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et facheuses dans +une si haute place, vous paraitraient douces et aisees, s'il s'agissait +d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisivete, +si vous aviez le malheur d'y tomber. Degoute premierement des affaires, +puis des plaisirs, vous seriez enfin degoute de l'oisivete elle-meme." Le +travail etait pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes. +"Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre +incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les +nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les +princes et de tous les ministres etrangers, etre informe d'un nombre +infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-meme +ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, decouvrir les vues les plus +eloignees de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne +quitterions pas pour celui-la, si la seule curiosite nous le donnait." + +Louis XIV essayait ensuite de premunir le dauphin contre le danger des +favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-meme se faisait +certaines illusions a leur egard et se vantait a tort, dans ce memoire, de +n'avoir jamais ete domine par aucune d'elles. "Comme le prince devrait +toujours etre un parfait modele de vertu, disait-il enfin, il serait bon +qu'il se garantit des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant +qu'il est assure qu'elles ne sauraient demeurer cachees." + +On sait combien Louis XIV s'etait ecarte de ces sages et belles maximes; +mais 1682 est le commencement du repentir, l'annee ou le roi revient +definitivement a la vertu, ou il medite pratiquement sur les avantages de +la regle et du devoir, meme au point de vue humain. En outre, les paroles +des grands sermonnaires retentissaient a son oreille plus puissamment que +de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions. + +Du fond du cloitre ou elle etait enfermee depuis deja huit ans, la +duchesse de La Valliere, devenue soeur Louise de la Misericorde, lui +inspirait par l'exemple de sa penitence de pieuses reflexions et de +salutaires resolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux +critique[1], elle ne fut plus presente a la pensee du roi; jamais elle ne +lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonne +la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour +elle, mais pour des personnes de sa famille, et il etait heureux +d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient a la sainte carmelite +des marques d'interet et de veneration. C'est ainsi qu'au pied des autels +soeur Louise de la Misericorde demandait a Dieu et obtenait la conversion +de Louis XIV. + +[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne_, t.V.] + +Quand on pense que des l'age de quarante-quatre ans, dans la plenitude de +la force morale et physique, a l'apogee de sa gloire, ce monarque +tout-puissant mit fin a tout scandale et mena jusqu'a sa mort une vie +privee irreprochable au milieu de tant de seductions, on ne peut +s'empecher de rendre hommage a un pareil triomphe de la priere et du +sentiment religieux. + +La conscience de la dignite royale, qu'on lui a reprochee comme exageree, +n'etait pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect +de la Divinite. Croyant a l'autel et au trone, il avait foi d'abord en +Dieu, puis en lui-meme, oint du Seigneur. Son ideal, c'etait le ciel, et, +au-dessous du ciel, la royaute;--la royaute representant le droit de la +force et la force du droit, la royaute majestueuse, tutelaire, repandant, +comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les +grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait +lui-meme avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les +hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il +aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille: + +Pour etre plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose? + +Le souverain qui aurait defie tous les monarques reunis s'agenouillait +humblement devant un pretre obscur. Le digne heritier de Charlemagne +demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce melange +d'humilite chretienne et de fierte royale qui donne a la physionomie de +Louis XIV un caractere si imposant. Les sentiments religieux que sa mere +lui avait inculques des le berceau lui revenaient sans cesse a l'esprit, +meme dans ses plus regrettables ecarts. Quand il etait enfant, cette mere +passionnee s'agenouillait devant lui, en s'ecriant avec transport: "Je +voudrais le respecter autant que je l'aime," cette exclamation n'etait pas +une flatterie banale. C'etait, pour ainsi dire, un acte de foi dans le +principe de la royaute. + +Les premieres impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans +l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de +l'Etat, source de toute grace, de toute justice, de toute gloire, il se +considerait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette +qualite qu'il avait pour lui-meme une sorte de veneration dans laquelle +les grands predicateurs eux-memes ne faisaient que l'affermir. Les idees +gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique, +associee intimement a la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour +le grand eveque comme pour le grand roi, la royaute est un sacerdoce, et +un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignite monarchique +serait presque aussi blamable qu'un pretre qui n'aurait pas le respect du +culte dont il est le ministre. Ce fut a cette theorie, essence meme du +pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale +que Saint-Simon appelle "la dignite constante et la regle continuelle +de son exterieur". + +L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir +d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait +particulierement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa +cour, de sa famille, etait soumis aux memes doctrines et aux memes regles +que les affaires d'Etat. L'autorite paternelle se combinait en lui avec +l'autorite royale. Rien n'echappait a son controle. Ses volontes etaient +autant d'arrets irrevocables, et son fils, le dauphin, se conduisait a son +egard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans. +Les siecles revolutionnaires peuvent critiquer un tel systeme, il n'en +est pas moins appreciable. Le principe d'autorite, qui s'impose a la +nature elle-meme, comme la regle generale de la creation, est la base de +toute societe bien organisee. + +La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir ete le representant convaincu, le +symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que la ou il n'y a +point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique, +et que la ou il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de +discipline militaire. Les memes theories sont applicables aux eglises, aux +palais et aux camps. L'autorite indispensable est plus precieuse encore +que les libertes necessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait +d'art, pas de beaute possible sans unite. L'aspiration constante vers +l'unite, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est +pour cela que Napoleon, excusant les defauts du souverain dont il etait +bien fait pour apprecier la gloire, disait avec admiration: + +"Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui +qui a eleve la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne, +quel est le roi de France qu'on puisse comparer a Louis XIV sous toutes +ses faces?" + + + + +III + +LA REINE MARIE-THERESE + + +Trouver, au milieu de types agites par l'orgueil, l'ambition et l'amour du +plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractere vraiment +chretien, une ame pure, candide, angelique, c'est pour l'observateur une +satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicite sous +le diademe, l'humilite sur le trone, les qualites et les vertus d'une +religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie; +un role en apparence efface, mais en realite plus serieux et surtout plus +noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes celebres; de +grandes souffrances morales, chretiennement et courageusement supportees; +enfin un type irreprochable de piete et de bonte, de tendresse conjugale +et d'amour maternel, telle fut Marie-Therese d'Autriche, la compagne +de Louis XIV. + +La monarchie francaise a eu le privilege d'etre sanctifiee par un certain +nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des +scandales de la cour, ont contribue a sauvegarder l'autorite morale du +trone. De meme que, sous le regne des derniers Valois, Claude de France, +Elisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la purete de +leur vie les vices de Francois 1er, de Charles IX, de Henri III, de meme +Marie-Therese compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis +XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait +dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette +souveraine, qui portait avec dignite son manteau royal, tout en le +comparant a un suaire; cette epouse modele, qui aimait son mari de toutes +les forces de son ame et ne l'approchait qu'avec un melange de respect, de +frayeur et de tendresse; cette mere devouee, qui s'appliquait a toucher le +coeur du jeune prince dont Bossuet etait charge de former l'esprit; cette +femme, qui a prouve une fois de plus qu'un palais peut devenir un +sanctuaire et qu'un coeur veritablement chretien peut battre sous le +manteau royal comme sous la robe de bure. + +Nee en 1638, la meme annee que Louis XIV, Marie-Therese avait pour pere +Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mere Isabelle de France, fille de +Henri IV et de Marie de Medicis. Elle etait donc cousine germaine de Louis +XIV. Les sentiments chretiens de cette princesse, qui comptait au nombre +de ses aieules sainte Elisabeth de Hongrie et sainte Elisabeth de +Portugal, ne l'empechaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa +famille. Ses convictions sur l'origine et le caractere du pouvoir royal +etaient absolument semblables a celles de son epoux. Une religieuse, qui +l'aidait a faire son examen de conscience pour une confession generale, +lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherche a +plaire, ni desire d'etre aimee: + +"Non, repondit naivement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne? +Il n'y a point de roi a la cour de mon pere." + +Au point de vue physique, Marie-Therese n'avait rien de remarquable. Sa +physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses +cheveux tres blonds, ses grands yeux d'un bleu pale, ses levres rouges et +pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu elevee, ne la rendaient +ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manque, au moment de son +mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le +Parnasse s'etait mis en frais. On avait compose une foule de vers francais +et latins dans le genre de ceux-ci: + + Therese seule a pu vaincre par ses regards + Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars. + + _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum + Vincere quae posset, sola Theresa fuit._ + +Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionne la main, et dont +le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique, +fit le silence autour d'elle des qu'elle fut installee au Louvre ou a +Saint-Germain. La timidite de son caractere, son horreur instinctive des +medisances et des calomnies si frequentes dans les cours, son eloignement +de toute intrigue, son admiration passionnee pour le roi, qu'elle croyait +beaucoup trop superieur a elle pour oser lui donner un conseil politique, +tout contribuait a la rendre etrangere aux secrets du gouvernement. +Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la decorait du titre de regente. +C'etait a elle qu'etaient adresses les bulletins de victoire, ce fut elle +qui recut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: "Le +roi combat, la reine prie." + +Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec +de grands egards, mais avec une reelle tendresse. Lorsqu'elle devint mere +du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, a 5 heures du matin, il +alla se confesser et communier[1]. + +[Note 1: Mme de Motteville, _Memoires_.] + +Marie-Therese eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les +perdit tous en bas age et supporta ces morts cruelles, comme ses autres +douleurs, avec une resignation admirable, tout en en ayant le coeur +dechire. Certes, c'etait un spectacle revoltant de voir les favorites du +roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme +dont elles etaient en realite, malgre des dehors respectueux, les rivales +et les persecutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine +s'ecrier a propos de Mlle de La Valliere: + +"Cette fille-la me fera mourir!" + +En meme temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle +crainte du roi et une si grande timidite naturelle, qu'elle n'osait lui +parler ni s'exposer en tete-a-tete avec lui. "J'ai oui dire a Mme de +Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoye chercher +la reine, la reine, pour ne pas paraitre seule en sa presence, voulut +qu'elle la suivit; mais elle ne fit que la conduire jusqu'a la porte de +la chambre, ou elle prit la liberte de la pousser jusqu'a la faire entrer +et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains +memes tremblerent de frayeur." + +[Note 1: Mme de Caylus, _Memoires_.] + +D'autre part, la princesse Palatine ecrit: "Elle avait une telle affection +pour le roi, qu'elle cherchait a lire dans ses yeux tout ce qui pouvait +lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardat avec amitie, elle etait +heureuse tout la journee[1]." Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne +vivait que par lui et pour lui. + +[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.] + +Louis XIV, qui se sentait a juste titre coupable a l'egard de cette reine +si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les +egards dont il l'entourait malgre tout. Soit en public, soit en +particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, a +partir de 1682, quand, apres tant d'egarements, il se fixa definitivement +a Versailles, la reine n'eut plus qu'a se louer de l'affection qu'il lui +temoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les +Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'etait pas +accoutumee. Il la voyait plus souvent et cherchait a l'amuser, a la +distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Baviere, +avaient aussi pour elle une grande deference. + +Ses appartements de Versailles, composes de cinq grandes pieces, et +aboutissant, d'une part, a l'escalier de marbre, de l'autre a la galerie +des Glaces, etaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la +chambre dont nous avons deja parle, et d'ou l'on apercoit l'Orangerie, la +piece d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait a quitter ce +splendide sejour pour aller prier dans des couvents ou visiter des +hopitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur +porter leur nourriture comme une simple infirmiere, et, lorsque les +medecins lui faisaient, dans l'interet de sa sante, des observations, elle +repondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jesus-Christ +dans la personne des pauvres. + +Malgre le retour de tendresse que lui temoignait le roi, elle continuait a +vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non +des affaires de l'Etat. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de +cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli a sa paroisse ses +devoirs de devotion, ou qu'elle etait allee passer la journee aux +Carmelites de la rue du Bouloi. + +Marie-Therese, heureuse et consolee, se rejouissait aussi de la naissance +de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'eprouver de la jalousie +pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en felicitait +comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne +lui serait venu a l'esprit que bientot, elle disparue, la veuve de +Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la +femme du roi et la reine de France, moins le nom. + + + + +IV + + +MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682 + + +I + +Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment ou la cour se fixait a +Versailles, il faut voir ce qu'elle avait ete a l'origine, puis au temps +de ses tristes succes. + +Une beaute fiere et opulente, des yeux d'azur remplis d'eclairs, un teint +d'une eclatante blancheur, une foret de cheveux blonds, une de ces figures +qui jettent la lumiere partout ou elles paraissent; un esprit incisif, +caustique, etincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de +plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de deesse +usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil +sans dignite, de l'eclat sans poesie, telle avait ete Mme de Montespan au +temps de sa toute-puissance. + +Nee en 1641, au chateau de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de +Diane de Grandseigne, elle avait ete fille d'honneur de la reine en 1660 +et mariee en 1663 au marquis de Montespan. Elevee dans le respect de la +religion, rien ne pouvait alors faire prevoir le triste role auquel la +vanite et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entrainer sa +jeunesse. C'etait l'epoque de l'enivrement des courtisans et de +l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espece d'Olympe +monarchique, dont Louis XIV etait le Jupiter. "Des dieux et des deesses +inferieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus etaient exaltees, +leurs vices memes etaient etales avec une audace de superiorite qui +semblait mettre entre le peuple et le trone la difference d'une morale des +dieux a la morale des hommes. Louis XIV s'etait fait accepter comme une +exception en tout dans l'humanite." L'adulation etait poussee si loin, +qu'elle s'etendait aux favorites, et que leur role a Versailles finissait +par etre considere comme une sorte de fonction publique, comme une grande +charge de cour ayant ses droits, son ceremonial, son etiquette, presque +ses devoirs. + +Mme de Montespan paraissait la dans son element. C'etait la fiere sultane, +l'idole encensee, la deesse de cet Olympe. Mme de Sevigne, grande +admiratrice au succes a tout prix, jetait sur elle des regards extatiques +et exprimait un naif enthousiasme pour sa merveilleuse robe "d'or sur or, +rebrode d'or et par-dessus un or frise, rebroche d'un or mele avec un +certain or qui fait la plus divine etoffe qui ait jamais ete imaginee". +Elle ecrivait a sa fille: "Mme de Montespan etait, l'autre jour, couverte +de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'eclat d'une pareille divinite... +Oh! ma fille, quel triomphe a Versailles! quel orgueil redouble! quel +solide etablissement!" + +"Ce solide etablissement" dura environ treize ans. Belle encore en 1682, +malgre ses quarante ans, Mme de Montespan continuait a jouir des egards +dus a sa naissance et a ses fonctions de surintendante de la maison de la +reine. Mais sa faveur avait cesse. Malgre des efforts desesperes pour +garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer a elle-meme son +irremediable defaite. Elle n'essaya plus de lutter; delaissee de tous, la +religion seule lui offrait un baume a mettre sur les plaies faites par +l'orgueil et le depit. Elle se refugia dans une obscure maison de Paris; +c'est la que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir +dans la bonne voie. + +Les predicateurs exercaient alors une influence reelle sur toute la cour +et cherchaient a atteindre le roi lui-meme. + +Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicite, si +venerable dans sa modestie; ce dialecticien, irresistible; cet adversaire +des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, a +livrer des batailles rangees a la conscience de ses auditeurs et dont le +grand Conde disait, en le voyant monter en chaire: "Silence! voici +l'ennemi!" Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs +de la conversion de Louis XIV. Il avait preche a la cour l'Avent de 1670 +et les caremes de 1672, de 1674 et de 1675. + +Hardi comme un tribun et courageux comme un apotre, il retournait le fer +dans la plaie. S'adressant un jour directement a Louis XIV, il s'etait +ecrie: + +"Ce qui sauve les rois, c'est la verite; Votre Majeste la cherche et elle +aime ceux qui la lui font connaitre, elle n'aurait que des mepris pour +quiconque la lui deguiserait, et, bien loin de lui resister, elle se fait +gloire d'en etre vaincue." + +Les exhortations de Bossuet n'etaient pas moins pressantes; ses fonctions +de precepteur du dauphin lui donnaient un acces frequent aupres du roi, et +il en profitait pour plaider avec energie la cause du devoir et de la +vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification, +prononce a la cour: "Fuyons les occasions dangereuses et ne presumons pas +de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut +employer contre soi-meme." + +C'est encore lui qui ecrivait au marechal de Bellefonds: "Priez Dieu pour +moi; priez-le qu'il me delivre du plus grand poids dont un homme puisse +etre charge, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par +lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songe, durant tout le cours de +cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait +etre comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre +vie, ou tout parlat, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit, +dont toute la conduite fut celeste. Priez, priez, je vous en conjure." + +Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermete et quelle noblesse de +langage et de pensee, le grand eveque s'adresse au Grand Roi: "J'espere, +lui ecrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de +plus en plus Votre Majeste, serviront beaucoup a la guerir. On ne parle +plus que de la beaute de vos troupes et de ce qu'elles sont capables +d'executer sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps, +je songe secretement en moi-meme a une guerre bien plus importante et a +une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose." + +"Meditez, sire, ecrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble +etre prononcee pour les grands rois et pour les conquerants: Que sert a +l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son ame? et +quel gain pourra le recompenser d'une perte si considerable? Que vous +servirait, sire, d'etre redoute et victorieux dehors, si vous etes dedans +vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie +sans cesse de tout mon coeur. Mes inquietudes pour votre salut redoublent +de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels +sont les perils. Dieu veuille benir Votre Majeste! Dieu veuille lui donner +la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus +Votre Majeste donnera sincerement son coeur a Dieu, plus elle mettra en +lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protegee de sa main +toute-puissante." + +Les conseils de Bossuet et les predications de Bourdaloue ne porterent des +fruits durables qu'apres bien des efforts, bien des luttes, bien des +alternatives de relevement et de chute. Cependant Louis XIV, desormais +fixe sur les amertumes, les deceptions, les angoisses des passions +coupables, revient a Dieu; l'oeuvre de Bossuet etait accomplie. +Saint-Simon, qui rend pleine justice a l'attitude du prelat, dit a son +sujet: "Il parle souvent au monarque avec une liberte digne des premiers +siecles et des premiers eveques de l'Eglise; il interrompit plus d'une +fois le cours des desordres; enfin, il les fit cesser." + +La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractere definitif; mais +il serait injuste de l'attribuer uniquement aux predicateurs et de ne pas +y reconnaitre pour une part l'influence de la femme dont nous allons +parler: Mme de Maintenon. + + +II + + +"Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la posterite en +aient voulu a Mme de Maintenon d'un triomphe remporte par la raison au +profit de l'honnetete. N'ayant pas pu l'empecher de reussir par la raison, +le monde s'en est dedommage en lui faisant une reputation de secheresse et +de roideur fort contraire a son caractere. Puisqu'il fallait que la raison +fut triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fut aimable." + +On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme +qu'on voulait representer sous un jour triste, presque sinistre, fut une +charmeuse, une enchanteresse; que Fenelon definissait son esprit: "la +raison parlant par la bouche des Graces;" que Racine songeait a elle en +ecrivant ces vers d'_Esther_: + + Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grace + Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse. + +Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporte sur ses +admirateurs; mais notre epoque, passionnee pour la verite historique, a +revise un faux jugement. + +Deux ecrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Theophile +Lavallee, pleins de respect pour une memoire injustement decriee, sont +parvenus a ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le +baron de Walckenaer avait deja fait observer, au sujet de cette femme si +diversement appreciee, qu'elle est le personnage historique sur lequel on +possede le plus de documents emanes de sa bouche ou traces par sa plume. +"Il est donc a regretter, disait-il, que les historiens, meme les plus +judicieux, aient prefere des satires contemporaines aux temoignages +certains et authentiques fournis par elle-meme, et qu'ils aient converti +une simple et interessante histoire en un vulgaire et incomprehensible +roman." + +Aujourd'hui la verite s'est fait jour. Les defenseurs de Mme de Maintenon +n'ont rien laisse subsister des invectives de Saint-Simon et de la +princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, merite, a +coup sur, l'estime de la posterite. Depuis la publication du bel ouvrage +du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de +tournoi litteraire, et le grand critique Sainte-Beuve a ete le juge du +camp. "Il est arrive a M. Lavallee, a-t-il dit, ce qui arrivera a tous les +bons esprits qui approcheront de cette personne distinguee et qui +Prendront le soin de la connaitre dans l'habitude de la vie.... Il +a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement +vagues qui ont ete longtemps en circulation sur le pretendu role +historique de cette femme celebre. Il l'a vue telle qu'elle etait tout +occupee du salut du roi, de sa reforme, de son amusement decent, de +l'interieur de la famille royale, du soulagement des peuples." + +L'ecole revolutionnaire, qui voudrait trainer dans la boue la memoire du +Grand Roi, deteste tout naturellement la femme eminente qui fut sa +compagne, son amie et sa consolatrice. Les ecrivains de cette ecole +pretendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais +disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans seduction. +On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usee, +roide et seche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On +oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siecle, que +sa beaute se conserva d'une maniere merveilleuse, et que, dans sa +vieillesse, elle garda cette superiorite de style et de langage, cette +distinction de manieres, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et +cette fermete de caractere, ce charme et cette elevation d'esprit qui, a +toutes les epoques de son existence, lui valurent tant d'eloges et lui +attirerent tant d'amities. + +Un rapide coup d'oeil jete sur une carriere si invraisemblable suffit pour +faire comprendre tout ce qu'il y avait de seduisant chez une femme qui sut +plaire a Scarron et a Louis XIV, a Ninon de Lenclos et a Mme de Sevigne, a +Mme de Montespan et a la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux +prelats et aux enfants. + +Francoise d'Aubigne, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27 +novembre 1635, dans une prison de Niort, ou est enferme son pere, couvert +de dettes et accuse d'intelligences avec l'ennemi. Bercee de gemissements +pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son pere, +sorti de prison, la conduit a l'age de trois ans a la Martinique, ou il va +chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagne et +meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misere. Agee de dix ans, +Francoise d'Aubigne revient en France. Elle est confiee par sa mere a une +tante, Mme de Villette, et on l'eleve dans la religion protestante, dont +son aieul, Theodore Agrippa d'Aubigne, a ete le champion celebre. "Je +crains bien, ecrit Mme d'Aubigne a Mme de Villette, que cette pauvre +petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre +bonte de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grace de l'en pouvoir +revancher!" + +[Note: Lettre du 26 juillet 1646.] + +Quelque temps apres, Francoise est retiree des mains protestantes de Mme +de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, tres zelee +catholique, Mme de Neuillant. "Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle +dit depuis, et c'est par la que mon regne a commence.... On nous mettait +au bras un petit panier ou etait notre dejeuner, avec un petit livre des +quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages a apprendre par +jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous +chargeait d'empecher que les dindons n'allassent ou ils ne devaient point +aller." + +Elle est ensuite placee au couvent des Ursulines de Niort, puis a celui +des Ursulines de la rue Saint-Jacques a Paris, ou elle abjure le +protestantisme, non sans une vive resistance. Elle a deja ce don de plaire +qu'elle conservera toute sa vie. "Dans mon enfance, a-t-elle dit +elle-meme[1], j'etais la meilleure petite creature que vous puissiez +imaginer.... J'etais veritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de +maniere que tout le monde m'aimait.... Etant un peu plus grande, je +demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y etais aimee de mes +maitresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'a les obliger et a me +rendre leur servante a toutes depuis le matin jusqu'au soir." + +[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.] + +Orpheline et privee de toutes ressources, Francoise d'Aubigne, qui n'avait +que dix-sept ans, epouse en 1652 le fameux poete Scarron, age de +quarante-deux ans, paralyse, perclus de tous ses membres; Scarron, +l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de +_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-meme et de la +douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, a un Z, tout en +"ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi +bien que les bras", tout en etant enfin "un raccourci de la misere +humaine", amuse la haute societe francaise par sa verve intarissable, par +sa franche et gauloise gaiete. Quand on dresse le contrat de mariage, +Scarron declare qu'il reconnait a "l'accordee quatre louis de rente, deux +grands yeux fort mutins, un tres beau corsage, une paire de belles mains +et beaucoup d'esprit". Le notaire lui demande quel douaire il constitue a +la mariee: + +"L'immortalite," repond-il. + +Que de tact il va falloir a une jeune fille de dix-sept ans pour se faire +respecter dans la societe du poete burlesque qui dit: "Je ne lui ferai pas +de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup." C'est le contraire qui +arrivera: Francoise d'Aubigne moralisera Scarron. Elle fera de son salon +un des centres les plus distingues de Paris; la meilleure compagnie +regardera comme un honneur d'y etre admise. Ninon de Lenclos, l'amie de +Scarron, elle-meme s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne +sont pas les admirateurs qui manquent a la femme du poete, a la _belle +Indienne_, comme on se plait a l'appeler, a la sirene que Mlle de Scudery +celebre en termes enthousiastes dans le roman de _Clelie_, sous le +pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suede dit a Scarron qu'elle +n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit, +malgre ses maux, l'homme de Paris le plus gai. + +Avec une si bonne et si seduisante compagne, le pauvre poete a moins de +merite a supporter la douleur plus courageusement que les stoiciens de +l'antiquite. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments +tres chretiens, et dit, sur son lit de mort: + +"Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens a ma femme, de +qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer." + +Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant +vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misere meme, mais +conquerir le nom de femme forte, meriter les sympathies et les suffrages +des gens serieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillee, +quoique tres simplement, discrete et modeste, intelligente et distinguee, +ayant cette elegance innee que le luxe ne donne pas et qui provient +seulement de la nature; pieuse d'une piete vraie, s'occupant plus des +autres que d'elle-meme, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore, +sachant ecouter, s'interessant aux joies et aux chagrins de ses amis, +habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardee +avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus superieures +de Paris. + +Econome et simple dans ses gouts, elle equilibre son modeste budget, grace +a une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la +reine Anne d'Autriche. Elle est recue avec empressement par Mmes de +Sevigne, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est +l'epoque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie. +Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mere (20 janvier 1666), lui fait +perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur tres +riche et tres vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le +point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va +epouser le roi de Portugal. Son etoile la retient en France, ou elle sera +un jour presque reine. Elle ecrit a Mlle d'Artigny: + +"Menagez-moi, je vous prie, l'honneur d'etre presentee a Mme de Montespan, +lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas a me reprocher +d'avoir quitte la France sans en avoir revu la merveille." + +Mme de Montespan n'etait encore celebre que par sa beaute; mais sa +situation de dame du palais de la reine la rendait deja influente. Elle +trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le retablissement de la +pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal. + +Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnee aux bonnes oeuvres et +aux lectures serieuses, meditant le livre de Job et les Maximes de La +Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumone, malgre la +mediocrite de ses ressources, s'installe de la facon la plus modeste dans +un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est la que la capricieuse +fortune va venir la surprendre. Sollicitee par le roi lui-meme, Mme +Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'elever les enfants +de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrete, devouee. +Mme Scarron se consacre courageusement a ce role de mere adoptive. En +1672, elle s'etablit non loin de Vaugirard, dans un grand hotel isole. Mme +de Coulanges ecrit alors a Mme de Sevigne; "Pour Mme Scarron, c'est une +chose etonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce +avec elle." Louis XIV, d'abord prevenu contre la gouvernante qu'il +qualifiait de bel esprit, commence a lui reconnaitre des qualites rares et +porte sa pension de deux mille a six mille livres. + +En 1674, elle etait arrivee a Versailles avec ses trois eleves: le duc du +Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de la qu'elle ecrivait a +son frere, le 25 juillet: "La vie que l'on mene ici est fort dissipee, et +les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont etablis, et je +crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel +endroit." + +Des qu'elle a mis le pied a la cour, Mme Scarron s'y est trace un +programme. "Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irreprochable." + +Mme de Montespan se felicite d'abord d'avoir pres d'elle une personne si +aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure +peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies, +commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation +respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes, +l'altiere favorite et l'austere gouvernante. Louis XIV disait: + +"J'ai plus de peine a mettre la paix entre elles qu'a la retablir en +Turquie." + +Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se defend; le roi lui rend cette +justice et commence a reconnaitre ses rares merites. A la fin de 1674, il +lui avait donne la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la +marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies +savamment, les hypocrisies raffinees, les calculs machiaveliques que ses +detracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses interets se +concilient avec ses devoirs, que la piete qui pour elle est un but +devienne un moyen, en est-elle, completement responsable? + +Veut-elle eloigner Mme de Montespan, qui a ete, il est vrai, sa +protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blamer? Non, assurement. +Aura-t-elle l'idee de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan +avait supplante son amie Mlle de La Valliere? En aucune maniere. Lorsque +Louis XIV, fatigue de l'orgueil et des violences de la favorite "tonnante +et triomphante", l'eloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle +d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains +de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une facon si +soudaine, qu'on osera soupconner contre toute justice Mme de Montespan de +l'avoir empoisonnee, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idee de remplacer +la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir +le roi, le ramener a la reine. + +Ce but, elle l'atteindra. + +C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile +gouvernante, mais elle est desormais vaincue. Sans doute il est dur pour +cette fiere Mortemart, qui a toujours tenu tete au Grand Roi, qui a +regarde en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a +tiree de la misere, devant une institutrice de sept ans plus agee qu'elle; +mais qu'y faire? "Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les +courtisans suivent son exemple[1]." Mme de Sevigne ecrivait, le 6 avril +1680: "Mme de Montespan est enragee. Elle pleura beaucoup hier. Vous +pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus +outrage par la haute faveur de Mme de Maintenon." A la meme epoque, Mme de +Maintenon ecrivait: "Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un +chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en +sommes pas mieux pour cela." + +[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.] + +La position de Mme de Maintenon est desormais inattaquable: elle n'a plus +besoin de se faire un piedestal du berceau de ses eleves; elle a +maintenant, pour elle-meme, sa place marquee a la cour. On la recherche, +on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours a son chateau de Maintenon, +les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme +dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France, +c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la recoivent a Schlestadt. "Si Mme +la dauphine, ecrit Mme de Sevigne, croit que tous les hommes et toutes les +femmes aient autant d'esprit que cet echantillon, elle sera bien +trompee[1]." Ce bien qu'elle a tant desire, la consideration, Mme de +Maintenon le possede enfin. Le parti devot la regarde comme un oracle. Les +prelats les plus eminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui +travaille avec eux a la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche +de la reine; c'est elle qui, avec son eloquence insinuante et douce, +plaide a la cour la cause de la morale et de la religion. + +[Note 1: Lettre du 14 fevrier 1680.] + + + + +V + + +LA DAUPHINE DE BAVIERE + + +A cote des types dominateurs qui s'imposent a l'attention de la posterite, +il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces, +plus recueillies, qui de leur vivant resterent dans l'ombre, dans le +silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de +reserve meme au dela du tombeau. Des princesses se sont rencontrees, que +le tumulte du monde, l'eclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont +pu arracher a leur tristesse native, qui ont ete humbles et timides au +milieu des grandeurs, qui se sont fait a elles-memes une solitude, et qui, +suivant les expressions de Bossuet, ont trouve dans leur oratoire, malgre +toutes les agitations de la cour, le carmel d'Elie, le desert de Jean et +la montagne si souvent temoin des gemissements de Jesus. + +Il y a dans le sourire de ces femmes un melange d'indulgence et de +douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonte. Elles +semblent n'avoir occupe les situations les plus hautes que pour nous +inspirer des reflexions philosophiques et des pensees chretiennes; pour +nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les +palais; que les choses exterieures ne donnent point les veritables joies; +que "la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la +sante un nom trompeur [1]". + +[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funebre de la reine Marie-Therese_.] + +Parmi ces figures plaintives, pales apparitions de l'histoire dont la +carriere peu feconde en peripeties dramatiques renferme des enseignements +chretiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de +Ferdinand, electeur, duc de Baviere, dauphine de France. La vie de cette +princesse, nee en 1660, mariee en 1680 au fils de Louis XIV, morte a +Versailles en 1690, a l'age de vingt-neuf ans, pourrait se resumer par un +seul mot: melancolie. C'etait une de ces natures depaysees sur la terre et +aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: "La +terre, son origine et sa sepulture, n'est pas encore assez basse pour la +recevoir; elle voudrait disparaitre tout entiere devant la majeste du Roi +des rois." Son education avait ete austere. La cour de Munich ressemblait +a un couvent. "On s'y levait tous les jours a 6 heures du matin, on y +entendait la messe a 9, on dinait a 10, on assistait aux vepres tous les +jours, et il n'y avait plus personne a 6 heures du soir, heure a laquelle +on soupait, pour se coucher a 7[1]." + +[Note 1: _Memoires de Coulanges_.] + +La jeune princesse, loin de se laisser eblouir par l'eclat de sa nouvelle +fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et +patriarcale ou elle avait passe son enfance. Des qu'elle parut dans sa +nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle +n'etait point belle; mais sa grace, ses manieres, sa dignite naturelle, et +plus que cela, son merite, son instruction, sa bonte, lui donnaient du +charme. Une des personnes envoyees a sa rencontre par Louis XIV ecrivait +au roi: "Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier +coup d'oeil, et vous en serez fort content." Elle accueillit Bossuet avec +une courtoisie parfaite a Schlestadt: "Je prends part a tout ce que vous +avez enseigne a M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie, +de me donner a moi-meme vos instructions, et soyez assure que je +m'efforcerai d'en profiter." + +Le grand eveque fut frappe du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte +connaissance des langues vivantes de l'Europe, et meme de la langue de +l'Eglise, qu'on lui avait apprise des son enfance. Bossuet etait sincere +lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: "Nous l'avons admiree des +qu'elle parut, et le roi a confirme notre jugement [1]." Nomme premier +aumonier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt a Versailles. Dans +le trajet eut lieu une ceremonie qui contrastait avec les transports de +joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entree +en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le +front, dans la chapelle seigneuriale du chateau de Brignicourt-sur-Saulx: +"Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tiree de la poussiere; il +t'y faudra retourner un jour." + +[Note [1]: Bossuet, _Oraison funebre de la reine Marie-Therese_.] + +Helas! dix ans apres, la prediction s'accomplira, et la princesse, +assistee a son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles +paroles de ce mercredi des Cendres [2]. + +[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet +precepteur du Dauphin_.] + + +Louis XIV fit a sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus +amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour +seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles +de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le +roi venait l'apres-dinee passer plusieurs heures dans la chambre de la +princesse, ou il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait a cette +visite le temps qu'il donnait autrefois a Mme de Montespan. + +Les premieres annees du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son +mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui temoignait alors +un sincere attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne, +causa des transports d'allegresse non seulement a la cour, mais dans la +France entiere. La joie tenait du delire. Chacun se donnait la liberte +d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui +mordit le doigt, et, l'entendant crier: "Sire, dit-il, je demande pardon a +Votre Majeste; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris +garde a moi." + +[Note 1: L'abbe de Choisy, _Memoires pour servir a l'histoire de Louis +XIV_.] + +C'etaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le +peuple, qui faisait des feux de joie, brulait jusqu'aux parquets destines +a la grande galerie: "Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en +souriant, nous aurons d'autres parquets." + +Il montrait le nouveau-ne a la foule, et l'air retentissait d'acclamations +enthousiastes. + +Le lendemain, Mme de Maintenon ecrivait a son amie Mme de Saint-Geran: "Le +roi a fait un fort beau present a Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras +un moment le petit prince. Il felicita Monseigneur comme un ami; il donna +la premiere nouvelle a la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est +adorable. Mme de Montespan seche de notre joie. Nous vivons avec toutes +les apparences d'une sincere amitie. Les uns disent que je veux me mettre +en place, et ne connaissent ni mon eloignement pour ces sortes de +commerce, ni l'eloignement que je voudrais en inspirer au roi. +Quelques-uns croient que je veux le ramener a Dieu. Il y a un coeur mieux +fait sur lequel j'ai de plus grandes esperances[1]." + +[Note 1: 7 aout 1682.] + +Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage +du cote de la religion. Le temps des scandales etait passe. Tout nuage +avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Therese. Les +querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon etaient apaisees. Ces +deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout ou elles +se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives +et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans etre au fait +des intrigues de la cour aurait cru qu'elles etaient les meilleures amies +du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de +Maintenon: "Le roi ne m'a jamais traitee avec autant de tendresse que +depuis qu'il l'ecoute." + +[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.] + +L'annee 1683 s'annoncait donc comme devant etre heureuse pour la compagne +de Louis XIV. Mais la mort s'avancait a grands pas. Une maladie +foudroyante allait enlever la reine, agee seulement de quarante-cinq ans. + +Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: "Elle marche +avec l'Agneau, car elle en est digne", cette reine, qui portait le manteau +fleurdelise comme un cilice, cette pieuse Marie-Therese mourut comme elle +avait vecu, avec une douceur angelique. Louis XIV, qui lui avait donne +tant de soucis, la pleura sincerement: "Eh quoi! s'ecriait-il, il n'y a +plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et +cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand +merite.... Voila le premier chagrin qu'elle m'ait donne." + +Louis XIV, si souvent et si justement accuse d'egoisme, s'etait cependant +deja montre capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa +mere. Il ecrivit dans les Memoires destines au dauphin: + +"Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'etait pas +possible qu'un fils attache par les liens de la nature put voir mourir sa +mere sans un exces de douleur, puisque ceux-la memes contre lesquels elle +avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empecher de la regretter et +d'avouer qu'il n'avait jamais ete une piete plus sincere, une fermete plus +intrepide, une bonte plus genereuse. La vigueur avec laquelle cette +princesse avait soutenu ma dignite, quand je ne pouvais pas la defendre +moi-meme, etait le plus important et le plus utile service qui me put etre +jamais rendu... Mes respects pour elle n'etaient point de ces devoirs +contraints que l'on donne seulement a la bienseance. + +"Cette habitude que j'avais formee de n'avoir ordinairement qu'un meme +logis et qu'une meme table avec elle, cette assiduite avec laquelle on me +voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgre l'empressement de mes +plus importantes affaires, n'etait point une loi que je me fusse imposee +par raison d'Etat, mais une marque du plaisir que je prenais en sa +compagnie." + +Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a ecrit ces lignes ne manquait +pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur, +ce dechirement qui vous arrache la moitie de votre ame: la perte d'une +mere. Mlle de Montpensier, temoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche, +dit qu'au moment ou elle rendit le dernier soupir, Louis XIV "etouffait, +on lui jetait de l'eau, il etranglait". Il versa toute la nuit des +torrents de larmes. + +La mort de la reine Marie-Therese ne lui causa pas de si cruelles +angoisses; mais il n'en temoigna pas moins a cette occasion une tres vive +sensibilite. + +"La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de +Maintenon, que je voyais de pres, me parut sincere et fondee sur l'estime +et la reconnaissance. Je ne dirai pas la meme chose des larmes de Mme de +Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon, +sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est +qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses +actions, fonde sur celui de son esprit, et peut-etre sur la crainte de +retomber entre les mains de monsieur son mari." + +Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Therese mourut, au chateau de +Versailles, dans la chambre a coucher dont nous avons deja eu plusieurs +fois l'occasion de parler[1]. Apres la mort de la reine, cette piece fut +occupee par la dauphine, qui devenait, au point de vue hierarchique, la +femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa +belle-fille le centre le plus brillant de France. + +[Note 1: Salle N deg. 115 de la _Notice du Musee de Versailles_.] + +"Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare +en bijoux et en etoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste +composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se +trouvaient presentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de +les jouer avec elle, et meme avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut a la +mode, et avant que le roi eut sagement defendu un jeu aussi dangereux, il +le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de +louis que les particuliers mettaient de petites pieces [1]." + +[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._] + +Cependant, malgre toutes les distractions de la cour, la dauphine se +laissait envahir par une invincible tristesse. Elle etouffait dans cette +atmosphere d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Degoutee de +ce "pays ou les joies sont visibles et les chagrins caches, mais reels", +ou "l'empressement pour les spectacles, les eclats et les applaudissements +aux theatres de Moliere et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, +les carrousels" couvrent tant d'inquietudes et de craintes, elle trouvait, +comme La Bruyere, "qu'un esprit sain puise a la cour le gout de la +solitude et de la retraite." + +Malgre toutes ses prevenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne +parvint pas a lui faire aimer le monde, et elle ne put se decider a tenir +un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie a Versailles dans +les petites pieces contigues a ses appartements, en n'ayant pour toute +compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse +Palatine represente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de +Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la +dauphine en chartre privee et de l'empecher de repondre aux attentions +gracieuses du roi. + +Le dauphin lui-meme, fatigue du perpetuel tete-a-tete de sa femme et de +cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne +comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient +dans son interieur. Soit timidite, soit defiance d'elle-meme, la dauphine +n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui echappait et +accepta son sort avec une resignation douloureuse. Le dauphin prit +l'habitude de passer une partie de ses journees et de ses soirees entre +Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine +s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'ou elle ne voulait sortir a +aucun prix, et elle finit par etre abandonnee de toute la cour et meme du +roi, qui desespera de la consoler. + +Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: "Peut-etre que les +bonnes qualites de cette princesse contribuerent a son isolement. Ennemie +de la medisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre +la raillerie et la malignite du style de la cour, d'autant moins qu'elle +n'en entendait pas les finesses." Mme de Caylus ajoute cette judicieuse +observation: "J'ai vu les etrangers, ceux meme dont l'esprit paraissait le +plus tourne aux manieres francaises, quelquefois deconcertes par notre +ironie continuelle." + +Un tableau peint par Delutel, d'apres Mignard [1], represente la dauphine +entouree de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vetu d'un habit de +velours rouge, est assis pres d'une table et caresse un chien. De l'autre +cote de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry +[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un +coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du +Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours +soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, repandent des +fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quietude et +d'apaisement. Mais le tableau, allegorique bien plus que reel, ne montre +pas la princesse sous son jour veritable. Ses chagrins, ses souffrances, +ses noirs pressentiments, y sont dissimules. + +[Note 1: N deg. 2116 de la _Notice du Musee de Versailles_.] +[Note 2: Le duc de Berry, ne le 31 aout 1686.] +[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), ne le 19 +decembre 1683.] +[Note 4: Le duc de Bourgogne, ne le 6 aout 1682.] + +Ce n'est point la l'image fidele de la femme dont Mme de Lafayette a dit +dans ses Memoires: "Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle +et ne prend aucune part aux fetes. Elle a une fort mauvaise sante et une +humeur triste qui, joint au peu de consideration qu'elle a, lui ote le +plaisir qu'une autre que la princesse de Baviere sentirait de toucher +presque a la premiere place du monde." + +Loin de se rejouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, ou +s'etait ecoulee si modestement son enfance, et disait a une autre +Allemande, Mme la duchesse d'Orleans (la princesse Palatine): "Nous sommes +toutes les deux malheureuses; mais la difference entre nous, c'est que +vous vous etes defendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu +a toute force venir ici. J'ai donc merite mon malheur plus que vous." + +Elle pensait, comme Massillon, que "la grandeur est un poids qui lasse", +que "tout ce qui doit passer ne peut etre grand; ce n'est qu'une +decoration de theatre; la mort finit la scene et la representation; chacun +depouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain +comme l'esclave est rendu a son neant et a sa premiere bassesse." + +La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la +faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de repeter qu'elle se +sentait irrevocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien +que ses souffrances physiques et morales n'etaient que trop reelles, +souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: "Il faudra que je meure +pour me justifier," disait-elle. + +Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funebre de la reine +Marie-Therese: "Les ames innocente sont, elles aussi, les pleurs et les +amertumes de la penitence." La melancolie et la piete ne sont pas +incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses +nuages, et le Christ lui-meme a pleure. + +Courte en duree, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte +d'un voile sombre. Cette jeune princesse, a qui la Providence paraissait +d'abord reserver les destinees les plus brillantes, devait mourir a +vingt-neuf ans, epuisee par le chagrin et consumee par une maladie de +langueur. + +La terre, qui etait pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs, +meriter peu de regrets. + +Elle mourut "volontiers et avec calme", suivant les expressions de la +duchesse d'Orleans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir, +elle avait dit a cette princesse, sa compagne d'infortune: "Aujourd'hui, +je vous prouverai que je n'ai pas ete folle en me plaignant de mes +souffrances." + + + + +CHAPITRE VI + + +LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON + + +"J'ai fait une etonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis +ou vous me voyez sans l'avoir desire, sans l'avoir espere, sans l'avoir +prevu. Je ne le dis qu'a vous, car le monde ne le croirait pas." + +Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les +demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins etranges que +les realites de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, agee de +cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'etre +son epoux, elle dut se croire le jouet d'un reve. On serait tente de +s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant +deja perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le +contraire. + +L'annee ou Louis XIV epousa la veuve de Scarron fut l'apogee, le zenith de +l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait ete plus imposant, +jamais sa fiere devise: _Nec pluribus impar_, n'avait ete plus +eblouissante. C'etait l'epoque ou, en face de ses ennemis immobiles, il +agrandissait et fortifiait les frontieres du royaume, conquerait +Strasbourg, bombardait Genes et Alger, achevait les constructions +fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et +l'idole de la France. Ses sentiments a l'egard de Mme de Maintenon etaient +des plus complexes. Il y avait la un calcul de raison et un entrainement +de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une +inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens francais +subjugue par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme eminente, et +l'imagination espagnole, seduite par l'idee d'avoir arrache cette femme +d'elite a la misere pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV, +essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de +Maintenon avait recu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et +que les conseils de cette femme, qui savait rendre la devotion aimable et +attrayante, lui semblaient etre autant d'inspirations d'en haut. + +Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont +le prestige ait survecu a la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme +Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation +merveilleuse. En la voyant, on pensait a ces belles journees ou les rayons +du soleil, pour avoir perdu de leur eclat, n'en ont pas moins encore une +douceur penetrante: "Elle n'etait pas jeune; mais elle avait des yeux vifs +et brillants, l'esprit petillait sur son visage [1]." + +[Note 1: L'abbe de Choisy.] + +Saint-Simon lui-meme, son impitoyable detracteur, est oblige d'avouer +"qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grace incomparable a tout, un air +d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux, +juste, en bons termes et naturellement eloquent et court." + +Lamartine, cet admirable genie qui avait l'intuition de toutes choses, a +defini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: "En s'attachant a Mme +de Maintenon, il croyait presque s'attacher a la vertu. Les charmes de la +confiance, de la piete, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste, +l'orgueil d'elever jusqu'a soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire a +l'honneur du roi, la surete des conseils qu'il trouvait dans cette femme +superieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru +jusqu'a une absolue domination l'empire feminin et viril a la fois de Mme +de Maintenon [2]." + +[Note 2: Lamartine, _Etude sur Bossuet_.] + +Au moment meme ou la reine venait de rendre l'ame, M. de La Rochefoucauld +l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui +avait dit: "Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de +vous[1]." + +[Note 1: Arnauld, lettre a M. de Vancel, 3 juin 1688.] + +On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de +Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas a etre dementie. Le roi preferait +Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de +l'Europe; a peine veuf, il lui avait offert sa main. + +M. Lavallee, qui a etudie avec tant de conscience la vie de Mme de +Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois +indiquer la date precise, l'epoque ou fut contracte le mariage secret. Il +fut mysterieusement celebre, dans un oratoire particulier de Versailles, +par l'archeveque de Paris, en presence du Pere de La Chaise, qui dit la +messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de +Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en +parle avec horreur, comme de "l'humiliation la plus profonde, la plus +publique, la plus durable, la plus inouie"; humiliation "que la posterite +ne voudra pas croire, reservee par la fortune, pour n'oser ici nommer la +Providence, au plus superbe des rois". Tel n'etait point l'avis d'Arnauld: +"Je ne sais pas, ecrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage, +contracte selon les regles de l'Eglise. Il n'est humiliant qu'aux yeux des +faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'etre pu resoudre a +epouser une femme plus agee que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce +mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la +vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents +qui le delassent de ses grandes occupations[1]." + +[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.] + +Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle etait trop +intelligente, elle avait jete sur les problemes de la destinee humaine un +regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas etre en meme temps +saisie de tristesse. C'est elle qui ecrivait: "Avant d'etre a la cour, je +pouvais me rendre temoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais +j'en ai bien tate depuis, et je crois que je n'y pourrais resister si je +ne pensais que c'est la ou Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'a +servir Dieu." + +Cette melancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de +Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant +plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voila une femme qui, a +cinquante ans, arrive a une situation veritablement prodigieuse et +s'empare d'un souverain dans tout l'eclat, dans tout le prestige de la +victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habilete voisine de +l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus +riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une +n'aurait ete fiere de s'unir au Grand Roi; une femme qui, apres avoir ete +plusieurs fois reduite a la misere, devient la personnalite la plus +importante de France apres Louis XIV! Et cependant elle n'est pas +heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les +lettres qu'il lui adresse, s'il est force de passer quelques jours loin +d'elle, sont concues dans le style de celle-ci: + +"Je profite de l'occasion du depart de Montchevreuil pour vous attester +une verite qui me plait trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je +vous cheris toujours, que je vous considere a un point que je ne puis +exprimer, et qu'enfin, quelque amitie que vous ayez pour moi, j'en ai +encore plus pour vous, etant de tout mon coeur tout a fait a vous[1]." + +[Note 1: Lettre ecrite pendant le siege de Mons, avril 1691.] + +Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degre a +franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle +n'a pu changer en trone son fauteuil presque royal? En aucune maniere. +Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeuree triste toujours, et son +frere aurait pu encore lui dire: + +"Aviez-vous donc promesse d'epouser le Pere eternel?" + +Pendant plus de trente ans, elle devait regner sans partage sur l'ame du +plus grand des rois, et ce n'etait pas seulement le monarque, c'etait la +monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour +etait a ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les +dames de Saint-Cyr dans leurs notes: "Des parlements, des princes, des +villes, des regiments s'adressaient a elle comme au roi; tous les grands +du royaume, les cardinaux, les eveques, ne connaissaient pas d'autre +route." Elle etait au point culminant du credit, de la consideration, de +la fortune, et cependant, je le repete, elle n'etait pas heureuse! + +Fenelon lui ecrivait, le 14 octobre 1689: + +"Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour +vous, il veut vous crucifier par des prosperites apparentes, et vous +montrer a fond le neant du monde par la misere attachee a tout ce que le +monde lui-meme a de plus eblouissant." Arrivee au faite des grandeurs, Mme +de Maintenon eprouvait cette inquietude, cette fatigue, qui est presque +toujours la compagne de l'ambition meme satisfaite. Elle etait tentee de +dire avec La Bruyere: + +"Les deux tiers de ma vie sont ecoules, pourquoi tant m'inquieter sur ce +qui m'en reste? La plus brillante fortune ne merite point le tourment que +je me donne. Trente annees detruiront ces colosses de puissance qu'on ne +voyait qu'a force de lever la tete; nous disparaitrons, moi qui suis si +peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui +j'esperais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens, +c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine." + +Arrivee a une incroyable elevation, la femme du plus grand roi de la terre +regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-meme qui l'a dit,--"comme la +cane regrette sa bourbe." Instruite par l'experience, elle constatait avec +La Fontaine: + +Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit, +fatigue du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux +jours de la mediocrite, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon, +ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle +possedait deux tresors bien autrement precieux, qui lui appartenaient dans +la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du +Roi-Soleil; deux tresors vraiment beaux, vraiment inestimables: la +Jeunesse et la Gaiete. + + + + +VII + + +L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON + + +Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus +edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon a Versailles; cet +appartement celebre, ou, pendant trente annees, Louis XIV passa une grande +partie de ses journees et de ses soirees, n'est plus maintenant qu'un +petit musee, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles +de la Revolution francaise. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un +portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui +rappelle l'illustre compagne du Grand Roi. + +La pensee generale qui a preside a la restauration du palais pouvait +avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue +patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle +etait absolument defectueuse. + +Placer les fastes de la Revolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la +Monarchie de droit divin, c'etait enlever toute sa physionomie a la +demeure du Grand Roi. L'image de Napoleon n'est pas plus a sa place a +Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne +Vendome. + +Toutefois, si l'on veut etre juste, il ne faut pas oublier que +Louis-Philippe, dans les reparations de Versailles, etait loin d'avoir ses +coudees franches. Un souffle revolutionnaire si violent circulait dans +toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue +etait chose tres difficile et paraissait peu opportune. Au moment ou +l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_: +"Ici fut le siege d'un empire puissant; ces lieux maintenant si deserts, +jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs ou regne un +morne silence retentissaient des cris d'allegresse et de fetes, et +maintenant voila ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre +squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des +rois est devenu le repaire des betes fauves! Comment s'est eclipsee tant +de gloire? [1]" + +[Note 1: Volney, _les Ruines._] + +Telle etait l'etat de degradation du chateau de Versailles, quand +Louis-Philippe entreprit de le reparer, malgre les criailleries des +iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put defendre le palais du +Roi-Soleil qu'en le placant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des +gloires republicaines et imperiales. Pour se faire pardonner une tentative +contraire aux interets destructeurs des demagogues, qui ont l'horreur du +passe, il dut faire des commandes a une foule d'artistes de second ordre, +dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par +le merite. De la ce melange entre les genres les plus disparates; de la +cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout etonnees de se +trouver cote a cote; de la ce Pantheon qui a le caractere d'une Babel. + +M. Lavallee le dit avec beaucoup de raison: "Le musee national a fait +subir a l'interieur du chateau de Versailles une transformation complete. +L'intention de ce musee etait excellente, l'execution n'y a pas repondu. +Entreprise par des hommes peu verses dans l'histoire du XVIIe siecle, elle +a malheureusement bouleverse les parties les plus interessantes du +chateau, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque +meconnaissable aujourd'hui, est occupe par trois salles des campagnes de +1793, 1794, 1795." + +L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit a un vestibule. A +gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite, +faisant face a cette salle, etait le logement de Mme de Maintenon. C'est a +peine aujourd'hui si l'on en decouvre les traces. + +[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musee_, par M. Soulie.] + +Non seulement, en effet, il est entierement demeuble, mais il est +rapetisse, a cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour +continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux +l'ancien appartement de la compagne du roi. + +Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de +quatre pieces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une +seule piece [2]. Apres venait la chambre a coucher de Mme de Maintenon[3]. + +[Note 2: Salle no. 141, _id._] +[Note 3: Salle no. 142, _id._] + +Cette salle, qui a ete subdivisee lors de l'etablissement des galeries +historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second etage, +formait, sous Louis XIV, une grande piece eclairee par trois fenetres. +Entre la porte ou l'on y entrait et la cheminee actuellement detruite[4], +etaient, dit Saint-Simon: "le fauteuil du roi adosse a la muraille, une +table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait. + +[Note 4: Cette cheminee se trouvait au fond de la piece a droite du +tableau representant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._] + +De l'autre cote de la cheminee, une niche de damas rouge et un fauteuil ou +se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin, +son lit dans un enfoncement [1]. Vis-a-vis les pieds du lit, une porte et +cinq marches [2]." + +[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon etait dans la partie actuellement +occupee par l'escalier de stuc construit sous le regne de Louis-Philippe, +et qui continue l'escalier de marbre.] + +[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient a monter dans la quatrieme et +derniere piece de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle +N deg. 143 de la _Notice_), ont ete supprimees, le sol de cette derniere ayant +ete baisse.] + +Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, "ils etaient chacun dans +leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la +cheminee, elle du cote du lit, le roi le dos a la muraille, du cote de la +porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le +ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac." + +En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. "Je ne sais, a dit M. +Lavallee [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se +contenterait de cette chambre unique ou Louis XIV venait travailler, ou +Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour, +ou tout le monde passait, disait-elle, comme dans une eglise. + +[Note 3: Introduction aux _Curiosites historiques_ sur Louis XIII, Louis +XIV et Louis XV, par M. Le Roi.] + +Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-meme, n'etaient pas plus +commodement loges. Tout avait ete sacrifie au faste, a l'eclat, a la +representation dans ce magnifique chateau. Louis XIV etait perpetuellement +en scene et y tenait sans interruption son role de roi; mais au milieu de +toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait +pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses +pieces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes +parts." + +Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV, +jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait +ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitot a la messe, ou elle +communiait trois ou quatre fois par semaine. La journee se passait en +bonnes oeuvres, en ecritures, en visites a Saint-Cyr. Le roi venait +regulierement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait +jusqu'a 10, heure ou il allait souper. + +Le train de maison de Mme de Maintenon etait modeste. Le roi lui donnait +quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses +etrennes, et cette somme passait presque tout entiere en aumones. Aupres +d'elle etaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours +d'adversite, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux. +Son rang, qui la placait entre les simples particuliers et les reines, +n'etant pas bien determine, il eut ete difficile qu'elle vecut +habituellement au milieu de l'etiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle +guere de son appartement. "Son elevation, dit Voltaire, ne fut pour elle +qu'une retraite." + +Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout pres d'elle la cour +s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et +qui conduit a la fois aux appartements de la dauphine[1], a ceux de Mme de +Maintenon et a ceux de Louis XIV, est sans cesse encombre par ces hommes +"qui sont maitres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui +dissimulent les mauvais offices, sourient a leurs ennemis, deguisent leurs +passions[2]". C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et +au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans +l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, ou ils +attendent le lever du monarque. + +[Note 1: Depuis la mort de Marie-Therese, les appartements de la reine +etaient occupes par la dauphine.] +[Note 2: La Bruyere, _De la Cour_.] +[Note 3: Salle N deg. 120 de la _Notice du Musee_.] +[Note 4: Salle N deg. 121, _id_.] + + + Avec vos brillantes hardes + Et votre ajustement, + Faites tout le trajet de la salle des gardes; + Et vous peignant galamment, + Portez de tous cotes vos regards brusquement; + Ne manquez pas, d'un haut ton, + De les saluer par leur nom, + De quelque rang qu'ils puissent etre. + Cette familiarite + Donne a quiconque en use un air de qualite. + Grattez du peigne a la porte + De la Chambre du roi, + Ou si, comme je prevoi, + La presse s'y trouve trop forte, + Montrez de loin votre chapeau, + Ou montez sur quelque chose + Pour faire voir votre museau; + Et criez sans aucune pause, + D'un ton rien moins que naturel: + Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1]. + +[Note 1: Moliere, _Remerciement au Roi_.] + +La chambre des Bassans[2], ainsi nommee parce qu'on y voit des tableaux de +ce maitre, est le salon d'attente qui precede la chambre a coucher de +Louis XIV. Il y a plusieurs entrees differentes: l'entree familiere pour +les princes, la grande entree pour les grands officiers de la couronne; la +premiere entree pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entree; +l'entree de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le +ceremonial est regle de la maniere la plus precise. Le garcon de la +chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et +les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et +se referme immediatement. + +[Note 2: _Etat de France_ en 1694.] + +"On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et +des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir +les portes etant fermees, il n'est pas permis d'ouvrir soi-meme la porte; +mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1]." + +[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musee_. Sous Louis XIV, cette +salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, etait divisee en +deux pieces: la premiere etait la chambre des Bassans; la seconde servit +de chambre a coucher au roi jusqu'en 1691, annee ou il s'installa dans la +salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'a sa mort.] + +A 8 heures, Louis XIV se leve et fait sa priere. Puis il sort de la +balustrade de son lit, et il dit: "Au conseil!" Jusqu'a midi et demi, il +travaille avec ses ministres. Ensuite, escorte par les princes, les +princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend a la messe, +traversant la galerie des Glaces, ou tout individu peut le voir, lui +presenter un placet, et meme lui parler. Il passe par les salons de la +Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Venus et de +l'Abondance[2], et arrive a la chapelle, qui s'eleve dans toute la hauteur +du rez-de-chaussee et du premier etage[3]. En bas se trouvent l'autel et +la chaire, ou prechent tour a tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le +haut est occupe par les tribunes. + +[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements +du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice +du Musee_.] +[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle +actuelle, qui ne fut inauguree qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de +la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entree aux grands.] + +"Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent +debout, le dos tourne directement au pretre et aux saints mysteres, et les +faces elevees vers leur roi, que l'on voit a genoux sur une tribune, et a +qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliques. On ne +laisse point de voir dans cet usage une espece de subordination, car ce +peuple parait adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1]." + +[Note 1: La Bruyere, _De la Cour_.] + +Apres la messe, le roi dine, ordinairement en petit couvert, seul dans sa +chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses +jardins, ou courre le cerf, soit a cheval, soit en caleche. Vers 5 ou 6 +heures du soir, il se rend, comme nous l'avons deja dit, chez Mme de +Maintenon; et la il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande +partie de la soiree. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle, +il va soit a la comedie, soit a l'_appartement_. + +[Note: appartements, fut de 1682 a 1710 la chapelle du chateau. La partie +du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule +au-dessous relie l'aile du nord a la partie centrale. C'est sur cet +emplacement que s'elevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussee et du +premier etage, la chapelle, dont un tableau, representant Dangeau recu +grand maitre de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition +interieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musee_ et +porte le no 164.] + +On designe sous ce nom la reunion de toute la cour dans les grands +appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description +curieuse de ces soirees, dont l'usage s'etablit des la premiere annee de +l'installation definitive de Louis XIV a Versailles. "Le roi, dit le +_Mercure_, permet l'entree de son grand appartement de Versailles le +lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer a toutes +sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'a 10, et ces jours-la sont +nommes jours d'_appartement_." + +On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique +escalier que decorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun +et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi +nomme parce que les bas-reliefs representant l'Abondance sont au-dessus de +la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornee par des tableaux du +Carrache, du Guide, de Paul Veronese, que sont dresses les buffets pour +les rafraichissements. On trouve le salon de Venus[3], rempli de meubles +splendides; puis le salon de Diane[4], ou est le billard et ou des +orangers s'epanouissent dans des caisses d'argent. + +[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appele aussi grand escalier du Roi, +etait situe dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de +Louis XIV. Il fut detruit en 1750, par suite de remaniements faits au +logement de Louis XV.] +[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musee_.] +[Note 3: Salle no 107, _id_.] +[Note 4: Salle no 108, _id_.] + +Le salon de Mars[1], ou l'on admire six portraits du Titien, _Jesus et les +pelerins d'Emmaues_ par Veronese, _la Famille de Darius aux pieds +d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle ou l'on joue. Un _trou-madame_ de +marqueterie, pose sur une table de velours vert et entoure de pentes de +velours cramoisi a franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des +tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle +suivante est le salon de Mercure[2], ou il y a des Carrache, des Titien, +des Van Dyck; le lit de parade y est dresse. + +[Note 1: Salle N deg. 109 de la _Notice_.] +[Note 2: Salle N deg. 110, _id_.] + +Puis apparait le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trone. +Au fond de la chambre s'eleve une estrade couverte d'un tapis de Perse a +fond d'or. Un trone d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre +statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siege +et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le +_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce +salon, ou Louis XIV donne audience aux ambassadeurs etrangers, et ou, les +jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse. + +[Note 3: Salle N deg. 111, _id_.] + +Ces jours-la, tout s'agite, tout s'anime. A l'eblouissante clarte des +lustres, les diamants, les joyaux etincellent. + +On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes +de France. "Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arretent a un +autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener +pour admirer l'assemblee et la richesse de ces grands appartements. +Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un +rang distingue, tant hommes que femmes. La liberte de parler y est +entiere.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la +voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa +grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblee qui n'ont jamais eu un +pareil honneur. Ce prince va tantot a un jeu, tantot a un autre. Il ne +veut ni qu'on se leve, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1]." + +[Note 1: _Mercure galant_, decembre 1682.] + +A 10 heures, la reunion cesse. C'est le moment ou Louis XIV va souper, +ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la piece +qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est la qu'est la nef de vermeil, +qui a la forme d'un navire demate. On y enferme, entre des "coussins de +senteurs", les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent +devant la nef, meme les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du +roi, quand on passe dans la chambre a coucher. + +[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.] + +Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, ou il recoit sa famille +intime, son frere, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il +cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus +grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir, +pendant que le souverain se deshabille. C'est, comme le remarque +Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a +l'art de donner l'etre a des riens. + +La tache des courtisans est terminee pour aujourd'hui. Les lumieres sont +eteintes. Tout est rentre dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure +du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La +Bruyere, "qui est a quelque quarante-huit degres d'elevation du pole et a +plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons." La le +sommeil de la nuit est trouble par les reminiscences d'hier, comme par +les inquietudes relatives a demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni +ses soucis, parce qu'on "se couche et on se leve sur l'interet". + + + + +VIII + + +LA MARQUISE DE CAYLUS + + +Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristee, apparaissent ca +et la des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et semillants +visages qui eclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravite du +ceremonial et sur les ennuis de l'etiquette. + +Louis XIV aimait la jeunesse. Quant a Mme de Maintenon, qui n'eut jamais +d'enfants, elle se dedommageait de la cruaute du sort, en veillant, avec +une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle +cherissait. C'est ainsi qu'elle fit l'education de sa niece a la mode de +Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murcay-Villette; un vrai type de +Francaise, gaie, rieuse, meme un peu caustique, animee, amusante, +entrainante, entrainee. + +Elle merite une mention speciale dans la galerie de Versailles, cette +petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'eventail, cette +femme d'esprit qui a eu l'honneur d'etre citee par Sainte-Beuve comme le +modele des qualites exquises dont il resume l'ensemble par ce seul mot: +l'_urbanite;_ cette enchanteresse a qui Mme de Maintenon disait: "Vous +savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se +passer de vous." + +Marguerite de Murcay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673. +Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-pere, avait epouse +Arthemise d'Aubigne, fille du fameux Theodore-Agrippa d'Aubigne, le +soldat-poete, l'austere et fougueux calviniste, le fier et satirique +compagnon d'Henri IV; Theodore-Agrippa d'Aubigne, dont le fils fut pere de +Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murcay avait sept ans, et son +pere, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de +Maintenon resolut de la convertir au catholicisme. + +C'etait le moment ou Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume. +L'enfant fut enlevee a sa famille et conduite a Saint-Germain. + +"Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je +trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis a me faire +catholique, a condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me +garantirait du fouet. C'est la toute la controverse qu'on employa, et la +seule abjuration que je fis." + +M. de Murcay-Villette fut d'abord indigne; mais il finit par s'adoucir et +par embrasser lui-meme la religion catholique dans des conditions plus +serieuses. Comme le roi l'en felicitait: "C'est la seule occasion de ma +vie, repondit-il, ou je n'ai point eu pour objet de plaire a Votre +Majeste." + +Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes speciales comme educatrice, prit +plaisir a s'occuper de sa niece. "On m'elevait, dit celle-ci, avec un soin +dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien a la +cour sur quoi elle ne me fit faire des reflexions selon la portee de mon +esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je +pensais mal. Ma journee etait remplie par des maitres, la lecture et des +amusements honnetes et regles; on cultivait ma memoire par des vers qu'on +me faisait apprendre par coeur; et la necessite de rendre compte de ma +lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forcait a y donner de +l'attention. Il fallait encore que j'ecrivisse tous les jours une lettre a +quelqu'un de ma famille, ou a tel autre que je voulais choisir, et que je +la portasse tous les soirs a Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la +corrigeait, selon qu'elle etait bien ou mal." + +A treize ans, Mlle de Villette etait deja charmante. Les plus grands +seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demanderent sa main. Mme +de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa niece des propositions +si brillantes: "Ma niece n'est pas un assez grand parti pour vous, +dit-elle a M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez +faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai a +l'avenir comme mon neveu." + +La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation +de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placee a faire +faire a sa charmante niece un mariage mediocre et lui choisit un epoux +sans merite, sans fortune et meme sans conduite, M. de Tubieres, marquis +de Caylus. La jeune mariee n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui +donna une modique pension et un collier de perles de dix mille ecus. + +Mais bientot, apres son mariage, elle eut un logement a Versailles, ou sa +beaute ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant +n'a pas l'admiration facile, s'ecrie a propos d'elle: "Jamais un visage si +spirituel, si touchant, jamais une fraicheur pareille, jamais tant de +graces ni plus d'esprit, jamais tant de gaiete et d'amusement, jamais de +creature plus seduisante." Mme de Caylus fut l'une des heroines de ces +representations d'_Esther_, dont le souvenir est reste comme l'un des plus +gracieux episodes de la seconde moitie du grand regne. + +Mme de Maintenon avait fonde en 1685, a Saint-Cyr, tout pres de +Versailles, une maison pour l'education gratuite de deux cent cinquante +"demoiselles nobles et pauvres". La religion et la litterature y etaient +en grand honneur. Quelques-unes des eleves de la classe des grandes,--_les +bleues_,--declamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque, +Iphigenie_. Mais on s'apercut vite qu'elles avaient trop de dispositions +pour le theatre, et Mme de Maintenon ecrivit a Racine: "Nos petites +viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouee qu'elles ne +la joueront plus, ni aucune de vos pieces." + +Mais, si la tragedie etait ainsi proscrite, on ne renoncait pas a la +poesie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de +composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poeme moral et historique, puise a +une source religieuse. On etait alors en 1688. Racine avait pres de +cinquante ans, et depuis douze annees il avait renonce au theatre, tout en +etant dans la plenitude de l'inspiration et du genie. Les scrupules +religieux l'eloignaient de la scene. Il avait fait a Dieu le plus heroique +des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'etait condamne, +ce grand poete, au silence, et de ses propres mains il avait detele les +coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les spheres etoilees +de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec +les sentiments qui l'en avaient detourne, il tressaillit. Le poete et le +devot allaient enfin etre d'accord. De leur alliance naquit _Esther_, +cette oeuvre exquise, qui tient a la fois de la tragedie et de l'elegie; +cette piece, pleine de tendresse et de larmes, digne du poete dont son +fils a dit: "Mon pere etait un homme tout sentiment, tout coeur." Reveille +comme d'un long sommeil, Racine avait puise dans le repos une fraicheur +d'impressions, une originalite nouvelle. "A quinze ans, dit M. Michelet, +Mme de Caylus vit naitre _Esther_, en respira le premier parfum, en +penetra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'emotion de sa voix, y +ajouter quelque chose." + +Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun role. Mais, un jour que +Racine etait en train de lire a Mme de Maintenon plusieurs scenes de la +piece, elle se mit a les declamer d'une facon si touchante, que ce poete +enthousiasme composa pour elle un prologue, celui de la _Piete_. + +La premiere representation eut lieu a Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le +vestibule des dortoirs, situe au deuxieme etage du grand escalier des +_demoiselles_, etait partage en deux parties: l'une pour la scene, l'autre +pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux +amphitheatres: l'un, petit, destine aux dames de la communaute; l'autre, +plus grand, reserve aux eleves. Sur les gradins d'en haut etaient les plus +jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en +bas les plus agees, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de +leur classe. La representation se donnait le jour, mais on avait ferme +toutes les fenetres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle, +etincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphitheatres +etaient des sieges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques +spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, a l'honneur d'applaudir +_Esther_. + +Louis XIV arrive a 3 heures de l'apres-midi. Aussitot, la piece commence. +D'une voix attendrie et melodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la +Piete; un murmure d'emotion, d'enthousiasme, circule dans le noble +auditoire: + + Du sejour bienheureux de la Divinite, + Je descends dans ce lieu par la grace habite; + L'Innocence s'y plait, ma compagne eternelle, + Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidele. + Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints + Tout un peuple naissant est forme par mes mains. + Je nourris dans son coeur la semence feconde + Des vertus dont il doit sanctifier le monde. + Un roi qui me protege, un roi victorieux + A commis a mes soins ce depot precieux. + C'est lui qui rassembla ces colombes timides, + Eparses en cent lieux, sans secours et sans guides; + Pour elles, a sa porte elevant ce palais, + Il leur y fit trouver l'abondance et la paix... + +Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et ideale beaute, Mme de +Caylus ressemble a un ange. Des les premiers vers du prologue, le succes +va aux etoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voila enfin une +distraction digne du Grand Roi. Comme on se represente bien cette +animation moitie sainte, moitie profane; ces jeunes filles naives et +charmantes, qui disent, avant d'entrer en scene, un _Veni Creator_; ces +actrices improvisees, qu'electrisent la musique, la poesie, la rampe, et, +plus encore que tout cela, la presence de celui qui est leur protecteur, +leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le +plus grand des poetes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les +unes que les autres; des vers ou tout est noble, ideal, harmonieux; des +choeurs dont la celeste melodie est l'hymne de la priere, le cantique de +l'amour divin; une mise en scene splendide, d'admirables decors, des +costumes persans ou resplendit l'eclat des joyaux de la couronne, et, +choses plus seduisantes que le prestige du trone, que les rayons de +l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraicheur des imaginations, la +douce et penetrante poesie des ames de jeunes filles, quel spectacle! quel +enivrement! Mlle de Veilhan represente Esther; Mlle de La Maisonfort, +Elise; Mlle de Lastic, Assuerus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly, +Zares; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le role de Mardochee est joue en +perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire a +Racine: "J'ai trouve un Mardochee dont la voix va jusqu'au coeur." + +Derriere le decor, le poete surveille les entrees, comme un regisseur de +la scene. Mlle de La Maisonfort, intimidee, a failli un instant manquer de +memoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: "Ah! +mademoiselle, voici une piece perdue." + +Et la belle jeune fille se met a pleurer. Aussitot Racine la console, et, +tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on +ferait pour un enfant. Elle rentre en scene et joue comme une actrice +consommee. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, a qui rien +n'echappe, dit tout bas: "La petite chanoinesse a pleure." + +Mme de Maintenon a peine a dissimuler l'extreme joie que lui cause le +succes de ses cheres "filles". Louis XIV, emu et ravi, accorde au poete et +aux actrices son suffrage, la plus precieuse des recompenses, et, a la fin +de la representation, Racine se precipite a la chapelle et tombe a genoux +dans un elan de reconnaissance. + +Les representations suivantes ont encore plus d'eclat que la premiere. Mme +de Caylus prend le role d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement +d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La +faveur d'une invitation est plus enviee, plus difficile a obtenir qu'un +voyage a Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient +debout, la canne a la main, sur le seuil de la porte, jusqu'a ce que tous +les invites aient penetre dans l'enceinte. Mme de Sevigne, admise a la +representation du 19 fevrier 1689, ne se possede pas de joie. Elle a pour +voisin le marechal de Bellefonds, a qui elle communique tout bas ses +impressions enthousiastes. Le marechal se leve dans un entr'acte et va +dire au roi combien il est content. "Je suis aupres d'une dame, +ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_." + +A la fin de la piece, Louis XIV adresse quelques paroles a plusieurs des +spectateurs. Il s'arrete devant Mme de Sevigne et lui parle avec +bienveillance. La marquise, toute fiere d'un tel honneur, a mentionne +cette conversation dans une de ses lettres: + +"Le roi me dit: Madame, je suis assure que vous avez ete contente. Racine +a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'etonner, je reponds:--Sire, il en a +beaucoup; mais, en verite, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi; +elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre +chose.-- + +Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majeste s'en alla et me laissa +l'objet de l'envie." + +Ce dernier mot n'est-il pas caracteristique? La femme la plus spirituelle +du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parle. Quel prestige +que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention +faisait l'objet de l'envie de toute la cour! + +_Esther_ avait eu trop de succes. Soit par piete, soit par jalousie, on ne +tarda pas a critiquer ces representations qui avaient ete si brillantes. +Il fallait bien, bon gre malgre, reconnaitre le genie du poete, le +talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce +melange de cloitre et de theatre n'etait pas une bonne chose; que +l'amour-propre desjeunes filles serait surexcite par de pareils +divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assiste aux +representations, comme pour les approuver par leur presence. Mais le +nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, eveque de +Chartres, se prononca contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles +de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimees, et _Athalie_, commandee apres +le succes d'_Esther_ et deja apprise par les demoiselles de Saint-Cyr, +fut jouee, en 1690, sans pompe, sans theatre, sans decorations, sans +costume, dans la _classe bleue_, en la seule presence du roi, de Mme de +Maintenon et d'une dizaine de personnes. + +Ce ne furent pas seulement les representations d'_Esther_ qu'on trouva +trop mondaines. La jeune femme qui s'y etait tant fait admirer, Mme de +Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur a la cour. Elle avait trop +d'esprit, trop de gaiete, trop de liberte d'allures et de paroles, pour ne +pas s'attirer des disgraces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui +n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se +partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde +etait de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prieres +passaient apres les plaisirs. Son caractere mobile, malicieux, +superficiel, ne se pretait pas a l'austerite d'une devotion serieuse, et, +quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait +depaysee. Mariee a un homme sans merite et toujours en campagne ou a la +frontiere, Mme de Caylus fut, des le debut, livree a elle-meme. Aimant la +medisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitie +pour le plaisir de dire un bon mot, habituee a la societe et aux malices +de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mere, Mme +de Montespan, en avait les gouts satiriques, Mme de Caylus se moquait un +peu de tout. C'etait la un genre de passe-temps que Louis XIV ne +pardonnait guere. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la +cour: "On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est etre exilee que d'y +vivre." + +Le roi la prit au mot et lui defendit de reparaitre dans "ce pays" ou l'on +s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile a +se servir de l'arme du ridicule, si meurtriere dans la main d'une jolie +femme. Il pensait meme que cette education futile ne faisait que +mediocrement honneur a Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas interet a +laisser pres du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort a +Saint-Cyr. Aussi la disgrace de Mme de Caylus fut-elle de longue duree. +Pendant treize ans, la marquise resta eloignee de la cour et comme en +penitence. Elle n'acheta son pardon qu'a force de tenue, de soumission, de +piete. Mais ce pardon fut complet. + +Le 10 fevrier 1707, elle, reparut a Versailles, au souper du roi, et recut +le meilleur accueil. Veuve depuis deux annees environ, elle n'avait que +trente-trois ans et ne songeait pas a se remarier. Belle comme un ange et +plus seduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de +Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de +Versailles jusqu'a la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite a Paris, ou +elle habita une petite maison contigue aux jardins du Luxembourg. Elle y +donnait a souper a des grands seigneurs, a des savants, et son salon etait +un centre intellectuel, ou les traditions du XVIIe siecle se perpetuaient +dans les premieres annees du XVIIIe. Ce fut la qu'elle mourut en 1729, +agee de cinquante-six ans. + +Quelques mois avant, elle avait redige, sous le titre modeste de +_Souvenirs_, les courts et spirituels memoires qui rendront son nom +immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient +depuis longtemps d'ecrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes +qu'elle contait si bien. Elle finit par ceder a leur priere et jeta sur le +papier quelques recits, quelques portraits. Quel bijou que ces +_Souvenirs_, ecrits au courant de la plume, sans pretention, sans dates, +sans ordre chronologique, et ou, depuis un siecle, tous les historiens ont +puise[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques +lignes que d'interminables volumes! Comme il est feminin et comme il est +francais! Le gout de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend +sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux precepte: +"Glissez, mortels, n'appuyez pas!" + +[Note 1: Restes manuscrits bien longtemps apres sa mort, les _Souvenirs de +Mme de Caylus_, qui sont inacheves, furent imprimes pour la premiere fois +en 1770, a Amsterdam, avec une preface et des notes attribuees a +Voltaire.] + +Elle etait de la race de ces ecrivains spontanes, qui font de l'art sans +le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas +eux-memes qu'ils ont la premiere qualite du style: le naturel. + +Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne +humeur! quelle simplicite! Quel aimable abandon! Quelle jolie serie de +portraits, tous plus vivants, plus animes, plus ressemblants les uns que +les autres! + + + + +IX + + +MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR + + +C'est entouree des religieuses et des eleves d'un asile ou l'idee de la +religion s'unit a celle de la noblesse, ou il y a place pour la terre et +pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'epouse de Louis XIV nous +apparait dans son veritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette +femme qui n'a pas ete mere; c'est la ou un coeur moins sec, moins egoiste +qu'on ne le croit, depense ce qui lui reste de force affective, de +tendresse. + +Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, a travers la brume +du passe, la carriere si accidentee, si etonnante, qu'elle a parcourue. +C'est la qu'elle entend avec emotion le lointain echo des flots orageux +qui ont battu son berceau, agite sa jeunesse, et qui, souvent encore, +troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune, +elle evoque le temps ou, malgre sa naissance illustre, elle etait pauvre, +abandonnee. Elle pense a ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habilete, +de courage, pour lutter contre la misere. Elle se rappelle les pieges que +lui avait dresses l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de +jeune femme, dont la preserverent sa haute raison et son bon sens; elle +resume tous les enseignements que son experience lui suggere. Dans cette +chapelle, dont le silence n'est pas trouble par le murmure de courtisans +plus occupes du roi que de Dieu, elle reflechit a ce que la cour cache +d'intrigues, de vanites et de deceptions. + +Dans ce calme sejour, ou la gravite du monastere se trouve heureusement +temperee par la grace de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle +pense a l'aurore et a la nuit, au berceau et a la tombe. Entre Versailles +et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithese vivante: +Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles, +c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr, +c'est la preface du ciel. Aussi, comme elle prefere son couvent bien-aime +a la cour de Marbre, aux appartements du roi, a la galerie des Glaces, aux +splendeurs du plus beau palais de l'univers! + +"Vive Saint-Cyr! s'ecrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgre ses defauts, on y +est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est +toujours fete pour moi." + +En penetrant dans son cher asile, elle est apaisee, consolee: + +"Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette +solitude d'ou je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie." + +Et quand elle retourne a Versailles: + +"J'eprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est +la ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est la ou toutes les +passions sont en mouvement: l'interet, l'ambition, l'envie et le plaisir." + +Cette preference de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre, +sa creation, le symbole meme de sa pensee, se comprend d'ailleurs +facilement. C'est la, en effet, que se manifeste le mieux son caractere, +avec son gout de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et +de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas +la religion seule qui lui fait preferer le couvent au palais. A +Versailles, elle est contrainte, elle est genee, elle obeit; les rayons du +soleil royal, bien que palissant, ont un prestige et un eclat qui +l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle +gouverne. Cesar aurait mieux aime etre le premier dans un village que le +second a Rome. + +Mme de Maintenon trouve plus de plaisir a etre la superieure de religieuses +que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-etre la couronne +et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas +besoin; car, la, sa royaute ne souleve point de contestation. Ses moindres +paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une +respectueuse emotion, en presence de toute la communaute, y sont l'objet +d'une admiration unanime. Les religieuses ou les eleves a qui elles sont +adressees s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est +presque la reine de France, elle est tout a fait la reine de Saint-Cyr. + +Inauguree le 2 aout 1686, la maison d'education de Saint-Cyr fut, pendant +trente annees, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y +rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent a 6 heures du matin, +allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles, +edifiant et instruisant les grandes, preferant son role d'institutrice a +tous les amusements et a toutes les splendeurs de Versailles. Rien de +Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou deplaisant. + +"Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront +gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine a etre leur +intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante, +pourvu que mes soins les mettent en etat de s'en passer." + +Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de +la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journee, une heure +de recreation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table, +a converser librement en travaillant a l'aiguille. Mme de Maintenon aimait +a venir a ces recreations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait a +des entretiens, a la fois spirituels et edifiants, dont la communaute +appreciait le charme instructif. + +Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter +Saint-Cyr. Les demoiselles chanterent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac +regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont +les Anglais ont emprunte l'air a la France pour leur _God save the king_). +Louis XIV sourit a ces frais visages, a ces coeurs pleins d'emotion et de +reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement a +Mme de Maintenon: + +"Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donne." + +En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis: + +"Je ne suis pas assez eloquent pour vous bien exhorter; mais j'espere qu'a +force de vous bien repeter les motifs de cette fondation, je vous +persuaderai et vous engagerai a y etre toujours fideles. Je n'epargnerai +ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles a produire +ce bel effet." + +Pour Louis XIV, Saint-Cyr etait une consolation et une expiation, une +oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage a Dieu et a la France. + +"Ce qui me plait dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles +aiment l'Etat, quoiqu'elles haissent le monde; elles sont bonnes +religieuses et bonnes Francaises." + +A l'entree de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la +benediction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les +prieres devaient etre puissantes au paradis. Revenant du siege de Mons, +en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, ou son ame se reposait +des emotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes +filles lui reprochait de s'etre trop expose pendant le siege: + +"Je n'ai fait que ce que je devais, repondit-il. + +--Mais le bien de l'Etat, repliqua-t-elle, est attache a la conservation +de votre personne. + +--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un +autre la remplirait mieux que moi." + +Quant a Mme de Maintenon, son devouement pour Saint-Cyr va jusqu'a +l'enthousiasme. + +"Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre +maison tout le royaume. + +Je donnerais de mon sang pour communiquer l'education de Saint-Cyr a +toutes les maisons religieuses qui elevent des jeunes filles. Tout m'est +etranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont +moins chers que la derniere des bonnes filles de la communaute." + +Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa +plume et son aiguille sont egalement actives, et c'est tout en brodant +qu'elle fait de veritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus +grands predicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des +religieuses et celui des meres de famille. + +"J'en connais, dit-elle, qui sont estimees, respectees et admirees de tout +le monde; leurs maris sont si charmes d'elles, qu'ils disent avec +admiration: "Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de +maitre d'hotel et de gouvernante pour mes enfants." + +Parlant a des novices, elle s'ecrie: + +"Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne +religieuse, et rien de si malheureux et de si meprisable qu'une mauvaise. +Se taire, obeir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu +d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter +l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se decourager, +ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre +sous aucun pretexte de consolation innocente, voila le royaume de Dieu qui +commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant a Dieu sans +reserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui +vous le rendra doux et leger." + +"Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant, +en ecrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je +voyais vos demoiselles plier du linge avec une activite qui ne leur +laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant +en silence, et ensuite elles chanterent des cantiques; j'admirais +l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'eviter tant de peches, en +contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un age si +dangereux." + +Cette femme blasee, desabusee des vanites de la terre, voudrait inspirer a +autrui son degout des biens qu'elle a possedes. Avec quelle conviction +dans l'accent elle disait: + +"Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part, +et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent +trouver; ils vont de palais en palais, a Meudon, a Marly, a Rambouillet, +a Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux +admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y +ennuient parce que l'on s'accoutume a tout, et qu'a la longue les plus +belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifferentes. De plus, +ce ne sont point ces choses-la qui nous peuvent rendre heureux; notre +bonheur ne peut venir que du dedans." + +Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon +s'analysait elle-meme avec l'impartialite qu'elle mettait a juger les +qualites et les defauts de son prochain. C'etait comme un perpetuel examen +de conscience, une meditation continue, une demonstration de l'inanite, du +neant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la +plus approfondie. + +Austeres et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles +sont-elles en etat de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'a +moitie convaincue. Il en est peut-etre parmi elles qui disent qu'apres +tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aime +au point de preferer Scarron a un couvent; qu'elle a ete, plus qu'aucune +autre femme, flattee des distinctions et des eloges; que, dans sa +jeunesse, elle ne laissait pas que d'etre fiere de ses succes dans les +brillants salons de l'hotel d'Albret ou de l'hotel de Richelieu. + +Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que +la crainte des orages ne degoute pas de l'ocean, et qui, en depit des +sages conseils de Mme de Maintenon, revent d'en essayer et de se confier +aux flots sur une barque ornee de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu +par l'experience d'autrui. Ce sont nos propres deceptions, nos propres +souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et +cependant elle ne se decourage pas dans ses exhortations. + +"Que ne puis-je, s'ecrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur a toutes +les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que +ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi pres que je le vois de +quels plaisirs nous cherchons a abreger le songe de la vie!" + +En recapitulant l'ensemble de sa destinee, cette femme a l'esprit si +observateur, si judicieux et si pratique, en arrive a des conclusions qui +sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint +asile ou elle a marque d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit +dans ses pensees fortes et ses reflexions salutaires. + + + + +X + + +LA DUCHESSE D'ORLEANS +PRINCESSE PALATINE + + +Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon preferait Saint-Cyr +a Versailles, c'est qu'a Saint-Cyr elle se croyait aimee, tandis qu'a +Versailles, elle sentait percer, sous une deference apparente et sous +d'obsequieuses protestations de devouement et de respect, la +malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans +cesse et lui temoignaient les plus grands egards, la detestaient +cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en +apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secretes contre +Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitie sourde et violente de la +princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orleans. + +Les accusations portees contre l'epouse de Louis XIV par cette Allemande +impitoyable sont si exagerees et si invraisemblables, qu'elles font plus +de bien que de mal a la memoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les +libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont invente +pareilles enormites. C'est un torrent d'injures, une debauche de haine, +le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des +calomnies qui ne reculent devant rien. + +La femme qui se livrait, dans sa correspondance, a cette fureur de +diatribes, est, a coup sur, l'une des figures les plus originales de la +galerie feminine de Versailles. Physique, moral, style, caractere, tout +chez elle est bizarre. Ne ressemblant a personne et contrastant avec tout +ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautes +fines et delicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous, +mieux fait connaitre que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y +est tout entiere, avec ses defauts et ses qualites, son curieux melange +d'austerite de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande +dame et ses expressions de femme du peuple, son pretendu dedain pour les +grandeurs humaines et son amour acharne pour les prerogatives du rang. + +C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement trace le portrait: +franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manieres, +et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est du. +C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de +plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractere et dans +les gouts quelque chose d'apre et de martial, aimant les chiens, les +chevaux, la chasse, dure pour elle-meme, se guerissant, si par hasard elle +est souffrante, en faisant a pied deux grandes lieues. Ce qu'elle +represente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne +poetique, sentimentale, reveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque +farouche. + +Traduites en francais, les lettres de la princesse Palatine perdent +beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce gout de +terroir, ces allures primesautieres, ce ton parfois cynique, parfois +burlesque, qui en font le principal merite. Si exagerees, si passionnees +qu'elles soient, elles valent la peine d'etre consultees, meme apres les +Memoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du genie de ce Tacite +francais; mais il y a, dans leur style et dans leur destinee, plus d'une +analogie. Tous deux sont des temoins essentiellement recusables; car tous +deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions +qui interessent de trop pres leurs rancunes et leurs prejuges. Mais l'un +et l'autre n'essayent meme pas de dissimuler leur partialite; rien n'est +donc plus facile que de distinguer la verite a travers leurs mensonges. Si +elle n'a pas le genie de Saint-Simon, Madame en a les coleres, les +indignations et les haines. Elle est honnete femme comme il est honnete +homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la verite. Comme lui, +elle ecrit en secret, et se console d'une perpetuelle contrainte par +l'exageration de sa liberte de style. Comme lui, elle fait de sa plume et +de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous +allons essayer de retracer sa physionomie. + +Fille de l'electeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de +Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orleans naquit au chateau de +Heidelberg. Enfant, elle preferait les fusils aux poupees et annoncait +deja les cotes masculins de son caractere. Elle avait dix-neuf ans quand +son mariage avec le frere de Louis XIV fut decide. + +Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui depecha trois eveques +a la frontiere pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait +etre desormais la sienne. Les prelats commencerent leur oeuvre a Metz et +la terminerent a leur arrivee a Versailles. La nouvelle duchesse d'Orleans +etait en tous points l'oppose de celle dont Bossuet fit l'oraison funebre. +La cour, qui avait admire dans la premiere Madame le type de l'elegance et +de la beaute, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la +laideur. Autant l'une etait coquette, autant l'autre l'etait peu. C'etait, +pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagerer elle-meme ce +qu'elle pensait de son physique: "J'ai de grandes joues pendantes et un +grand visage, ecrivait-elle. Cependant je suis tres petite de taille, +courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais +bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux +annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des +conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas +probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes. +Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car, +n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai +pris le parti de rire la premiere de ma laideur, cela m'a tres bien +reussi." + +Si la princesse Palatine n'eblouissait pas la cour, en revanche la cour ne +l'eblouissait guere. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible. +"J'aime mieux, ecrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus +beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornes de +statues et de jets d'eau; un ruisseau me plait davantage que de +somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment +plus de mon gout que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne +plaisent qu'au premier aspect, et, aussitot qu'on y est habitue, elles +inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus." Ce qu'aimait, ce que +regrettait Madame, c'etait son Rhin allemand, c'etaient les collines ou, +enfant, elle allait voir se lever le soleil, et ou elle mangeait des +cerises avec un bon morceau de pain. + +Nee dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement +dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumiere ni les +consolations que donne une foi plus eclairee; le melange de la politique +et de la religion l'irritait, et on comprend que la revocation de l'edit +de Nantes ait revolte ses sentiments autant que ses souvenirs +d'enfance.[1] "Je dois avouer, ecrivait-elle non sans raison, que lorsque +j'entends les eloges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir +persecute les reformes, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas +souffrir qu'on loue ce qui est mal." Elle deplorait qu'on n'eut pas fait +comprendre a Louis XIV que "la religion est instituee plutot pour +entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se +persecuter les uns les autres".--"Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on +a bien vu Notre-Seigneur Jesus-Christ battre des gens pour les chasser du +temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltraite pour les y +faire entrer." + +[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.] + +Madame, qui avait l'esprit tres observateur, analysait et commentait les +divers genres de "piete" des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'etait +pas la devotion et la foi sincere qu'elle respectait, c'etaient les +hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre +le flot grandissant du scepticisme quand elle ecrivait, en 1699, avec +quelque exageration peut-etre: "La foi est tellement eteinte dans ce pays, +qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille +etre athee; mais ce qu'il y a de plus etrange, c'est que le meme individu +qui fait l'athee a Paris, joue le devot a la cour; on pretend aussi que +tous les suicides que nous avons en si grande quantite depuis quelque +temps sont causes par l'atheisme." + +La jeune noblesse francaise, malgre son elegance; son luxe et son entrain, +ne trouvait pas grace a ses yeux. Elle declarait les jeunes gens +"horriblement debauches et adonnes a tous les vices, sans en excepter le +mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte, +ajoutait-elle, de se piquer d'etre gens d'honneur... Le plus incapable +occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-la qu'ils estiment le plus. +Vous pouvez aisement juger d'apres cela quel grand plaisir il doit y avoir +ici pour les honnetes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes +details sur la cour, je ne vous cause le meme ennui que j'eprouve souvent, +et que cet ennui ne devienne, a la fin, une maladie contagieuse[1]." + +[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.] + +Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la +princesse Palatine devait se trouver mal a l'aise au milieu d'eux. En +outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'etre forcee +de vivre a cote des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat +lui semblaient des flammes infernales. + +Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brulait les palais et +les chaumieres d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des +malheureux expulses de leurs foyers, pilles, depouilles, maltraites, +les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de +Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images +comme par des fantomes, elle avait des angoisses, des desespoirs +patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait +comme en prison: + +"Dut-on m'oter la vie, s'ecriait-elle, il m'est impossible de ne pas +regretter d'etre, pour ainsi dire, le pretexte de la perte de ma patrie. +Je ne puis voir de sang-froid detruire d'un seul coup, dans ce pauvre +Manheim, tout ce qui a coute tant de soins et de peines au feu +prince-electeur mon pere. Oui, quand je songea tout ce qu'on a fait +sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitot que +je commence a m'endormir, il me semble etre a Heidelberg ou a Manheim, et +voir les ravages qu'on y a commis. Je me reveille alors en sursaut, et je +suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me represente +comment tout etait de mon temps et dans quel etat on l'a mis aujourd'hui, +et je considere aussi dans quel etat je suis moi-meme, et je ne puis +m'empecher de pleurer a chaudes larmes[1]." + +[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.] + +Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait +personne avec qui elle sympathisat. Tout l'offusquait, tout l'irritait; +seule la figure du roi, qu'elle appelait le "grand homme", non sans une +pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle +beaucoup de taches au "soleil". + +Son interieur n'etait pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne +pardonnait pas a son mari d'etre sans cesse occupe de futilites et de +mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accuses d'avoir assassine sa +premiere femme, la belle et poetique Henriette d'Angleterre. Elle +souffrait au contact de ce caractere faible, timide, gouverne par des +favoris et souvent meme malmene par eux. Une de ses lettres, ecrite en +1696, contient ce curieux passage: "Monsieur dit hautement, et il ne l'a +cache ni a sa fille ni a moi, que, comme il commence a se faire vieux, il +n'a pas de temps a perdre, qu'il veut tout employer et ne rien epargner +pour s'amuser jusqu'a la fin, que ceux qui lui survivront verront a passer +le temps a leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et +qu'en consequence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et +il le fait comme il le dit." + +C'est ce prince que Saint-Simon depeint ainsi: "tracassier et incapable de +garder un secret, soupconneux, defiant, semant des noises dans sa cour +pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1]." + +[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.] + +Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Regent, que dans +son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gatait a plaisir +les belles qualites dont il etait doue par la nature, justifiait celui de +Louis XIV sur "ce fanfaron de vices". + +Lorsqu'il voulut epouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse +Palatine se serait emportee contre lui au point de lui donner, en pleine +galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si +bien dans les Memoires de Saint-Simon[1]. "Outre son mariage, +ecrivait-elle en 1700, mon fils m'a cause encore bien du chagrin.... Ce +que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne +puisse avoir son amitie; car autrement il est bon envers tout le monde. Je +n'ai cependant perdu son amitie que pour lui avoir donne toujours des +conseils dans son interet. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui +dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses +indifferentes; mais c'est quelque chose de bien penible que de ne pouvoir +ouvrir son coeur a ceux qu'on aime." + +[Note 1: "Elle marchait a grands pas, son mouchoir a la main, pleurant +sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et representant assez +bien Ceres apres l'enlevement de Proserpine.... On alla attendre a +l'ordinaire la levee du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame +y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour +lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si +sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en presence de toute la +cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis +spectateurs, dont j'etais, d'un prodigieux etonnement." (Saint-Simon, +_Memoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre a la Rhingrave +Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait soufflete son fils, +mais que cela est absolument faux.] + +Tourmentee dans son interieur, exasperee contre les favoris de son mari, +attristee comme epouse, comme mere, comme Allemande, Madame se souciait +peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, ou l'existence etait +pour elle un melange de luxe et de misere. + +"J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix a la grandeur, si +l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est-a-dire de l'or en +abondance pour etre magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons +et de punir les mechants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans +l'argent, etre reduit au plus strict necessaire, vivre dans une +perpetuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune +societe, cela me semble, a vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y +tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut +s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien +l'usage qu'il vous plait[1]." + +[Note 1: Lettre du 21 aout 1695.] + +Comment la princesse Palatine parvenait-elle a se distraire de tant de +tracas et de soucis? En chassant et en ecrivant. La chasse, et plus encore +le style epistolaire, voila ses deux passions, ses deux manies. Depuis +1671, annee de son mariage, jusqu'a 1722, annee de sa mort, elle ne cessa +d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle ecrivait le +lundi en Savoie, le mercredi a Modene, le jeudi et le dimanche en Hanovre. +Mais cette rage d'ecrire ne laissa pas que de lui etre fatale. Sa +correspondance, ouverte a la poste, fut remise a Mme de Maintenon. +Celle-ci montra a l'imprudente princesse une lettre toute remplie des +injures les plus violentes. + +"On peut penser, dit Saint-Simon, si, a cet aspect et a cette lecture, +Madame pensa mourir sur l'heure. La voila a pleurer, et Mme de Maintenon a +lui representer modestement l'enormite de toutes les parties de cette +lettre, et en pays etranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de +ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prieres, des +promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps, +la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains. +C'etait une terrible humiliation pour une si rogue et si fiere +Allemande." + +Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse +Palatine contre celle a qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux +proverbe germanique: "Ou le diable ne peut aller, il envoie une vieille +femme." + +Devenue veuve en 1701, Madame se calma. + +"Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur, +qu'on ne me parle point de couvent!" + +Heureuse de rester a la cour, malgre tout le mal qu'elle en pensait, elle +s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'ecrire en 1712: "Bien que la +vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une +longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait a +mourir maintenant. Il a tant aime cette femme, qu'il ne lui survivrait +certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues +annees." + +Madame finit ses jours en bonne chretienne, et Massillon, dans une belle +oraison funebre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans +ses dernieres souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle +avait dit, avec un calme digne de Louis XIV: + +"Nous nous retrouverons au ciel." + +En resume, Mme la duchesse d'Orleans est un type etrange, qui s'impose, +bon gre malgre, a l'attention. Chez elle on trouve, a cote de grands +travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanite. Il +y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de details insignifiants, +d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalites et de commerages du monde, +des pensees dignes d'un moraliste et des jugements frappes au coin de la +sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais, +si elle parle du mal, c'est pour le fletrir et en representer les hontes. +Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le merite de le voir tel +qu'il est, de le detester d'une haine martiale, agressive, +irreconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialite +meme rend peut-etre plus saisissants. + + + + +XI + + +MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE + + +Ecrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des verites toutes les +inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais: +"Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose," rapetisser ce +qui est grand, denaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle +est la tactique des ennemis jures de nos traditions et de nos gloires, tel +est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales +toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'ecole revolutionnaire +dont ils sont les adeptes a deja sape l'edifice; elle a contribue a +detruire la chose indispensable aux societes bien organisees: le respect; +elle a change les livres en libelles, les jugements en invectives, les +portraits en caricatures; elle s'est accordee avec cette litterature +essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir +les personnes et les choses, pour repandre dans le public une foule +d'exagerations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et +dans les idees, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens. +Un des hommes dont cette ecole a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce +qu'il fut le representant ou, pour mieux dire, le symbole du principe +d'autorite. + +Elle s'est fatiguee de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athenien qui +se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son +souffle, elle pourrait eteindre les rayons du soleil royal. Un potentat +affaibli mene en lisiere par une vieille devote intrigante, voila l'image +qu'elle a voulu tracer, voila les traits sous lesquels on aurait la +pretention de faire passer a la posterite celui qui resta jusqu'a la +derniere heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait ete toute sa vie: +le type par excellence du souverain. Deshonorer Louis XIV dans la femme +qu'il choisit comme compagne de son age mur et de ses vieux jours, tel a +ete, tel est encore l'objectif des ecrivains de cette ecole. + +Ils ont appuye leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont +nous avons essaye de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre +temoin tout aussi recusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait +pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent +comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la +bonne foi de dire lui-meme: + +"Le stoique est une belle et noble chimere. Je ne me pique donc pas +d'impartialite; je le ferais vainement." + +Il s'indignait de n'etre rien dans ce gouvernement ou plus d'un homme +mediocre avait reussi a capter la faveur du souverain. Etre condamne a +l'existence desoeuvree de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les +escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres +residences royales, c'etait pour sa vanite un sujet d'aigreur et de +mecontentement. Il s'en prenait donc a Louis XIV d'abord, et ensuite a la +femme qu'il considerait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce +n'est que dans ses Memoires, ecrits clandestinement, enfermes sous une +triple serrure, qu'il osait se livrer a ses coleres. Devant le roi, il +etait le respect, la docilite memes. Apres s'etre beaucoup remue a propos +d'une certaine quete, qui avait fait l'objet d'un litige entre les +princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui +plaire, il aurait quete dans un plat, comme un marguillier de village. Il +ajoutait que Louis XIV etait, "comme roi et comme bienfaiteur de tous les +ducs, despotiquement le maitre de leurs dignites, de les abaisser, de les +elever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main." Il +n'etait pas plus fier en presence de "la creole", qu'il traite dans ses +Memoires de "veuve a l'aumone d'un poete cul-de-jatte". Il s'efforca meme +de la mettre dans ses interets d'ambition et d'obtenir, par elle, une +charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'etre point arrive aux +plus grandes positions de l'Etat, il s'est donne le plaisir d'une +vengeance posthume, en representant Mme de Maintenon sous les couleurs les +plus odieuses. Suppleant par l'imagination a l'insuffisance des preuves, +il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vecu du plaisir dans sa +jeunesse, et de l'intrigue dans son age mur. + +Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes. + +Il la fait naitre en Amerique, tandis qu'elle naquit a Niort. Il admet a +peine que son pere fut gentilhomme, bien qu'elle eut une noblesse +absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de +fondement. + +Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse +d'admirer ce style qui rappelle tour a tour la hardiesse de Bossuet, le +coloris de La Bruyere, l'allure de Mme de Sevigne, en revanche, plus on +etudie serieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnait que les fameux +Memoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage +critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Cheruel a bien raison de dire: +"L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, penetrante pour sonder les +replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'etendue et de +grandeur. A la cour, son horizon est borne. Tout ce qui le depasse ne lui +presente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacite +de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialite du juge[1]." A +l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maitresse de la France, +l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine +dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force details, "son incroyable +succes, l'entiere confiance, la rare dependance, la toute-puissance, +l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les generaux +d'armee, la famille royale a ses pieds, tout bon et tout bien par elle, +tout reprouve sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix, +les justices, les graces, la religion, tout sans exception en sa main, +et le roi et l'Etat ses victimes." + +[Note 1: _Saint-Simon considere comme historien de Louis XIV_, par M. +Cheruel.] + +Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours reste le maitre, et c'est lui +qui a trace les grandes lignes politiques du regne. Mme de Maintenon a pu +lui donner des conseils, mais c'est lui qui decidait en dernier ressort. + +Chose digne de remarque: cette femme, a qui l'on voudrait maintenant +reprocher une immixtion tracassiere dans toutes choses, etait accusee par +les hommes les plus eminents de se tenir a l'ecart. Fenelon lui ecrivait: +"On dit que vous vous melez trop peu des affaires. Votre esprit en est +plus capable que vous ne pensez. Vous vous defiez peut-etre un peu trop de +vous-meme, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions +contraires au gout que vous avez pour une vie tranquille et recueillie." +Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne +parait pas contestable; mais qu'elle ait, a elle seule, fait marcher tous +les ministeres, c'est la une pure invention. Elle etait sincere, +croyons-nous, quand elle ecrivait a Mme des Ursins: "De quelque facon que +les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une +personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y +etre habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne +veut pas que je m'en mele, et je ne veux pas m'en meler. On ne se cache +point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis tres souvent mal +avertie." + +Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec +l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement +la parole que lorsqu'elle y etait formellement invitee. Son attitude a +l'egard de Louis XIV etait toujours celle du respect. Le roi lui disait, +il est vrai: + +"On appelle les papes Votre Saintete, les rois Votre Majeste. Vous, +madame, il faut vous appeler Votre Solidite." + +Mais cet eloge ne tournait pas la tete a une femme raisonnable et si +mesuree. + +En resume, que reproche-t-on surtout a Louis XIV? Ses guerres, sa passion +pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation +peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser a la guerre, +elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix: + +"Je ne respire qu'apres la paix, ecrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais +au roi des conseils desavantageux a sa gloire; mais si j'etais crue, on +serait moins ebloui de cet eclat d'une victoire, et l'on songerait plus +serieusement a son salut, mais ce n'est pas a moi a gouverner l'Etat; je +demande tous les jours a Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le +maitre, et qu'il fasse connaitre la verite." + +M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle +regretta profondement la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que +"les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif +Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lancait dans l'epouvantable +aventure qui allait tout engloutir.... De meme qu'elle se laissa arracher +son avis ecrit pour la revocation de l'edit de Nantes, elle ceda, se +soumit pour la succession[1]". + +[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.] + +Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-meme avec une +extreme simplicite, elle cherchait a detourner Louis XIV des constructions +fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de +Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se +reprocher les modestes depenses qu'elle faisait pour son propre compte. +Attendant a la derniere extremite pour se donner un habit, elle disait: + +"J'ote cela aux pauvres. Ma place a bien des cotes facheux, mais elle me +procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empeche que je manque +de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon necessaire, toutes mes +aumones sont une espece de luxe, bon et permis a la verite, mais sans +merite." + +Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis +XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler a la simplicite +chretienne, mais elle plaida sans cesse aupres de lui la cause du peuple, +dont elle plaignait les miseres et dont elle admirait la resignation. Ne +se laissant jamais enivrer par l'encens qui brulait a ses pieds, comme a +ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffees d'orgueil, ni cette soif de +richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des +favorites. Les pierreries, les riches etoffes, les meubles precieux, lui +etaient indifferents. Meme aux jours de sa jeunesse et de l'engouement +qu'excitait sa beaute, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et +l'eclat exterieur ne l'avait jamais eblouie. + +Un autre grief formule par certains historiens contre Mme de Maintenon, +c'est la revocation de l'edit de Nantes. Ils attribuent la persecution au +zele hypocrite d'une devotion etroite, uniquement inspiree par Mme de +Maintenon. Or la revocation de l'edit de Nantes fut, pour ainsi dire, +imposee au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M. +Theophile Lavallee, les reformes gardaient en face du gouvernement un air +d'enfants disgracies, en face des catholiques un air d'ennemis dedaigneux; +ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance +avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. "La France, a dit M. +Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se rejouissait des succes +de l'autre[2]." + +[Note 1: Lavallee, _Histoire des Francais_.] +[Note 2: Michelet, _Precis sur l'Histoire moderne_.] + +Ramener les dissidents a l'unite etait chez Louis XIV une idee fixe. Ce +devait etre, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre +caractere de son regne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi, +avaient sollicite la revocation avec instance. Quand le decret parut, ce +fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le +cantique du vieillard Simeon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus +rien a desirer, apres ce dernier acte de son long ministere. + +Bossuet en arrivait a des transports lyriques: "Ne laissons pas de publier +ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le recit aux siecles futurs. +Prenez vos plumes sacrees, vous qui composez les annales de l'Eglise.... +Touches de tant de merveilles, epanchons nos coeurs sur la piete de Louis; +poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons a ce nouveau +Constantin, a ce nouveau Theodose, a ce nouveau Charlemagne, ce que les +six cent trente Peres dirent autrefois dans le concile de Chalcedoine: +"Vous avez affermi la foi, vous avez extermine les heretiques"[1] + +[Note 1: Bossuet, _Oraison funebre de Michel Le Tellier_.] + + +Saint-Simon, qui blame la revocation avec tant d'eloquence, avoue que +Louis XIV etait convaincu qu'il faisait une chose sainte: + +"Le monarque ne s'etait jamais cru si grand devant les hommes ni si avance +devant Dieu dans la reparation de ses peches et le scandale de sa vie. Il +n'entendait que des eloges." Les laiques n'applaudissaient pas moins que +le clerge. Mme de Sevigne ecrivait, le 8 octobre 1685: "Jamais aucun roi +n'a fait et ne fera rien de si memorable." Rollin, La Fontaine, La +Bruyere, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et +Flechier. Ces vers de Mme Deshoulieres refletaient l'opinion generale: + + Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi, + Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme. + De quelques grands noms qu'on te nomme, + On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi. + +Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entrainer par le sentiment unanime +du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative. +Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit: + +"On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la revocation de l'edit +de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point." + +Au sujet des abjurations qui n'etaient pas sinceres, elle ecrivait, le 4 +septembre 1687: "Je suis indignee contre de pareilles conversions: l'etat +de ceux qui abjurent sans etre veritablement catholiques est infame." On +lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: "Mme de Maintenon, en +desirant de tout son coeur la reunion des huguenots a l'Eglise, aurait +voulu que ce fut plutot par la voie de la persuasion et de la douceur que +par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zele, +aurait voulu la voir plus animee qu'elle ne lui paraissait, et lui disait, +a cause de cela: "Je crains, madame, que le menagement que vous voudriez +que l'on eut pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prevention +pour votre ancienne religion." + +Fenelon lui-meme, represente comme l'apotre de la tolerance, approuvait en +principe la revocation de l'edit de Nantes: + +"Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance interieure de ses +sujets sur la religion, il peut empecher l'exercice public ou la +profession d'opinions ou ceremonies qui troubleraient la paix de la +republique par la diversite et la multiplicite des sectes." + +Tel est egalement l'avis de Mme de Maintenon; mais les ecrivains +protestants eux-memes ont reconnu qu'elle blamait l'emploi de la force. +L'historien des refugies francais dans le Brandebourg le dit: + +"Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on +usa; elle abhorrait les persecutions, et on lui cachait celles qu'on se +permettait." + +Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas etrangers a la declaration +du 13 decembre 1698, qui, tout en maintenant la revocation de l'edit de +Nantes, fonda une tolerance de fait qui dura jusqu'a la fin du regne. +Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossiere de ceux qui +voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la +tolerance. Luther prechait l'extermination des anabaptistes. Calvin +faisait supplicier pour heresie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin +Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'egalent pas +celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises +etaient d'une severite draconienne; tout pretre catholique residant en +Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrasse le culte anglican, +etait passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous +faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince +protestant representait le principe de la tolerance religieuse! + +En resume, qu'il s'agisse soit de la revocation de l'edit de Nantes, soit +de tout autre acte du grand regne, Mme de Maintenon n'a pas joue le role +odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue +dans les limites de l'influence legitime qu'une femme devouee et +intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent +trompee, elle s'est trompee de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est +pas la devote mechante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains +ecrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensee, animee de nobles +intentions, aimant sincerement la France, sympathisant, du fond du coeur, +avec les souffrances du peuple, detestant la guerre, ayant le respect du +droit et de la justice, austere dans ses gouts, moderee dans ses opinions, +irreprochable dans sa conduite. + +Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands +seigneurs veritablement religieux, M. Michelet a dit: + +"Regardons cette petite societe comme un couvent au milieu de la cour, +couvent conspirateur pour l'amelioration du roi. En general, c'est la cour +convertie. Ce qui est beau, tres beau dans ce parti, ce qui en fait +l'honorable lien, c'est l'edifiante reconciliation des mortels ennemis. La +fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse +de Bethune-Charost, par un effort chretien, devient l'amie, presque la +soeur des trois filles du persecuteur de son pere." + +Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque +matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son ame, cette +priere composee par elle: + +"Seigneur, donnez-moi de rejouir le roi, de le consoler, de l'encourager, +de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne +lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre +n'aurait le courage de lui dire." + +Non, une pareille piete n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis +XIV etait de bonne foi, quand elle disait a Mme de Glapion: + +"Je voudrais mourir avant le roi, j'irais a Dieu, je me jetterais aux +pieds de son trone, je lui offrirais les voeux d'une ame qu'il aurait +rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumieres, plus +d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'etat des provinces, +plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour +l'abus qu'on fait de son autorite, et Dieu exaucerait mes prieres." + + + + +XII + + +LES LETTRES DE MME DE MAINTENON + + +Au debut, Louis XIV n'aimait pas la femme destinee a devenir l'affection +la plus serieuse et la plus durable de sa vie. "Le roi ne me goutait pas, +a-t-elle ecrit elle-meme, et il eut assez longtemps de l'eloignement pour +moi; il me craignait sur le pied de bel esprit." + +Comment Louis XIV passa-t-il de la repulsion a la sympathie, de la +defiance a la confiance, de la prevention a l'admiration? En voyant de +pres des qualites morales qu'il n'avait pas distinguees de loin. Le meme +fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui, +ayant a parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentes de notions +superficielles et ont soumis a une veritable analyse sa vie et son +caractere. Quand M. Theophile Lavallee fit paraitre son _Histoire des +Francais_, il y peignit Mme de Maintenon d'une maniere tres severe. Il +l'accusait "de la secheresse de coeur la plus complete", d'un "esprit de +devotion etroite et d'intrigue mesquine". Il lui reprochait d'avoir +inspire a Louis XIV des entreprises funestes, de tres mauvais choix. + +"Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obseda de gens mediocres et +serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux desastres +de la fin du regne." + +Quelques annees plus tard, M. Lavallee, mieux eclaire, disait dans sa +belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: "Mme de Maintenon ne +donna a Louis XIV que des conseils salutaires, desinteresses, utiles a +l'Etat et au soulagement du peuple." Que s'etait-il donc passe entre la +publication des deux ouvrages? L'auteur avait etudie. Apres de patientes +recherches, il etait parvenu a recueillir les lettres et les ecrits de Mme +de Maintenon. Grace aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy, +de Cambaceres, de MM. Feuillet de Conches, Montmerque, de Chevry, Honore +Bonhomme, il avait pu accroitre les tresors des archives de Saint-Cyr et +faire enfin une oeuvre d'un puissant interet. + + +Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus ecrit. +Ses Lettres, si elle n'en avait pas detruit un grand nombre, formeraient +toute une bibliotheque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient +quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute +n'ont pas ete conservees. Mme de Maintenon, toujours prudente, brula sa +correspondance avec Louis XIV, son epoux; avec Mme de Montchevreuil, sa +plus intime amie; avec l'eveque de Chartres, son directeur. Les lettres de +sa jeunesse sont tres rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui +reservait. Le recueil de M. Lavallee, forcement incomplet, n'en est pas +moins un monument historique d'une tres haute valeur. Deux volumes de +lettres et d'entretiens sur l'education des filles, deux autres de lettres +historiques et edifiantes adressees aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes +de correspondance generale, un de conversations et proverbes, un autre +d'ecrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de +Caylus, les Memoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel +est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumiere une figure +eminemment curieuse a etudier. + +Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, a cote de +beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes. +Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des +suppressions. Au moyen de pieces fabriquees, on avait insere des phrases a +effet, des reflexions piquantes, des maximes a la mode au XVIIIe siecle. +M. Lavallee a trouve moyen de separer le bon grain de l'ivraie. Passant le +recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu a +retablir le texte des lettres vraies et a prouver le caractere apocryphe +de celles qui etaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en +autographes, il se defiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs +sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se +mettent a inventer un document, ils veulent que leur invention produise +une impression saisissante. + +La correspondance des personnages celebres est en general beaucoup plus +simple, beaucoup moins appretee que les pretendus autographes qu'on leur +attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres ou se trouvent soit +des portraits acheves, soit des jugements profonds, soit des predictions +historiques. C'est la souvent un signe de falsification, et, plus on est +frappe par un autographe, plus il faut etudier avec soin sa provenance. + +Les lettres de Mme de Maintenon meritaient la peine qu'on a prise pour en +etablir d'une maniere exacte les dates et l'authenticite. L'historien de +Mme de Sevigne, le baron Walckenaer, les place, sans hesiter, au premier +rang. + +"Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style epistolaire un modele plus +acheve que Mme de Sevigne. Presque toujours celle-ci n'ecrit que pour le +besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime, +afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a +toujours en ecrivant un objet distinct et determine. La clarte, la +mesure, l'elegance, la justesse des pensees, la finesse des reflexions, +lui font agreablement atteindre le but ou elle vise. Sa marche est droite +et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'ecarter +ni a droite, ni a gauche[1]." + +[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne, sa vie et ses ecrits_.] + +Tel etait egalement l'avis de Napoleon Ier. Il preferait de beaucoup les +lettres de Mme de Maintenon a celles de Mme de Sevigne, qui etaient, selon +lui, "des oeufs a la neige, dont on peut se rassasier sans se charger +l'estomac." En citant la preference de Napoleon, M. Desire Nisard fait ses +reserves. "Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit +l'eminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne +sais quoi de plus sense, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas +ebloui de la mobilite feminine, et le naturel en plait davantage, parce +qu'il vient plutot de la raison qui dedaigne les gentillesses sans se +priver des vraies graces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais ou +le sujet manque, ces lettres sont courtes, seches, sans epanchements[2]." + +[Note 2: M. Desire Nisard, _Histoire de la litterature francaise_.] + +Si Mme de Maintenon avait eu des preoccupations litteraires, si elle +s'etait imagine qu'elle ecrivait pour la posterite, elle aurait redige des +lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni +recherche, ni pretention. Elle ecrit pour edifier, pour convertir, pour +consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux +demoiselles de Saint-Cyr ne depassent pas cette pieuse ambition. Tres +souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-meme. Tout en filant +ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de +secretaires: a Mlle de Loubert ou a Mlle de Saint-Etienne, a Mlle d'Osmond +ou a Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on +retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualites de style, cette +sobriete, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le +mot et l'idee, qui font l'admiration des meilleurs juges. + +Les deux femmes du XVIIe siecle dont les lettres sont le plus celebres: +Mme de Sevigne et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup +d'estime et de sympathie. "Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron, +ecrivait Mme de Sevigne des 1672; elle a l'esprit aimable et +merveilleusement droit." On se figure facilement ce que devait etre la +conversation de ces deux femmes, si superieures, si instruites, si +spirituelles, et qui, avec des qualites differentes, se completaient, pour +ainsi dire, l'une par l'autre. + +Mme de Sevigne, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnete, mais +a l'humeur libre et hardie, eblouissante Celimene, soeur de Moliere, comme +dit Sainte-Beuve, femme vive de caractere, de parole et de plume, justifie +ce que lui disait son amie Mme de La Fayette: + +"Vous paraissez nee pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits +pour vous. Votre presence augmente les divertissements, et les +divertissements augmentent votre beaute lorsqu'ils vous environnent. Enfin +La joie est l'etat veritable de votre ame, et le chagrin vous est plus +contraire qu'a qui que ce soit." + +Son image, etincelante comme son esprit, nous apparait au milieu de ces +fetes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne. + +"Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits +rebattus et broches d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, +embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumes, reculements et +gens roues; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans +reponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilites sans +savoir a qui l'on parle; les pieds entortilles dans les queues." + +Mme de Sevigne, dont les lettres passent de main en main dans les salons +et les chateaux, ecrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-meme: "Mon +style est si neglige, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour +pouvoir s'en accommoder[1]." + +[Note 1: Lettre du 23 decembre 1671.] + +Mais cela ne l'empeche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle +laisse "trotter sa plume, la bride sur le cou"; quand elle donne avec +plaisir a sa fille "le dessus de tous les paniers, c'est-a-dire la fleur +de son esprit, de sa tete, de ses yeux, de sa plume, de son ecritoire", et +que "le reste va comme il peut", elle sait tres bien que la societe +raffole de ce style, ou toutes les graces et toutes les merveilles du +grand siecle se refletent comme dans un miroir. Ses lettres sont des +modeles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe +siecle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporte la palme dans +ce genre de litterature ou il faut tant d'esprit. Mme Emile de Girardin a +ete la Sevigne de notre epoque. + +Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer a cette +gloire toute mondaine. Loin de viser a l'effet, elle attenue +volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'eclat de ses +regards, elle modere son style et tempere son esprit. Elle sacrifie les +qualites brillantes aux qualites solides; trop d'imagination, trop de +verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hotels d'Albret +ou de Richelieu; on ne doit point parler a des religieuses comme a des +precieuses. + +L'enjouement, la verve gauloise, la gaiete de bon aloi, sont du cote de +Mme de Sevigne; l'experience, la raison, la profondeur, sont du cote de +Mme de Maintenon. L'une rit a gorge deployee; l'autre sourit a peine. +L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'a +la naivete, des extases en presence des rayons de l'astre royal; l'autre +ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni +par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop pres et de trop haut +les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le neant, et ses +conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sevigne a +bien aussi parfois des atteintes de melancolie; mais le nuage passe vite, +et l'on se retrouve en plein soleil. La gaiete, gaiete franche, +communicative, rayonnante, fait le fond du caractere de cette femme +spirituelle, seduisante, amusante. Mme de Sevigne, brille par +l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse eblouir, +enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagere les +splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est +plus femme; l'autre est plus matrone. + + + + +XIII + + +LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN + + +C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a peche par +orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait ete +la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliee. Ne +pouvant s'habituer a sa decheance, elle resta pres de onze ans a la cour, +bien qu'elle fut devenue a charge au roi et a elle-meme. "On disait +qu'elle etait comme ces ames malheureuses qui reviennent dans les lieux +qu'elles ont habites expier leurs fautes[1]." Malgre la demi-conversion de +cette fiere Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colere et +d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le cure +de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister a une reunion de +charite: + +[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.] + +"Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est +merveilleusement paree pour votre oraison funebre?" + +Le roi continuait a voir Mme de Montespan. Chaque jour, apres la messe, il +allait passer quelques instants pres d'elle, mais comme par acquit de +conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passe, +ni abandon, ni confiance, ni amitie. Aussi, dans cette cour naguere encore +remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment +ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser +s'accomplir, souvent des ce monde, la vengeance de Dieu. + +Apres s'etre longtemps cramponnee aux epaves de sa fortune et de sa +beaute, comme un naufrage aux debris du navire, Mme de Montespan se decida +enfin a la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que +son parti etait bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles +pour toujours. Un mois apres, Dangeau ecrivait: + +"Mme de Montespan a ete quelques jours a Clagny, et s'en est retournee a +Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renonce a la cour, qu'elle +verra le roi quelquefois, et qu'a la verite on s'est un peu hate de faire +demeubler son appartement." + +L'ancienne favorite avait ete prise au mot. Son logement au chateau de +Versailles etait desormais occupe par le duc du Maine; elle ne devait plus +y revenir. Elle vecut alternativement a l'abbaye de Fontevrault, dont sa +soeur etait abbesse; aux eaux de Bourbon, ou elle allait tous les etes; au +chateau d'Oiron, qu'elle avait achete, et au couvent de Saint-Joseph, +situe a Paris, sur l'emplacement actuel du ministere de la Guerre. C'est +dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considerables de +la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien. + +"Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait a chacun comme +une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas meme a Monsieur, +ni a Madame, ni a la Grande Mademoiselle, ni a l'hotel de Conde." + +Au chateau d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublee ou le roi +ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi. + +Peu a peu les pensees serieuses succederent aux idees de vanite ou de +rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La penitente en arriva non +seulement aux remords, mais aux macerations, aux jeunes, aux cilices. +Cette femme, jadis si raffinee, si elegante, s'astreignit a ne porter que +des chemises de la toile la plus dure, a mettre une ceinture et des +jarretieres herissees de pointes de fer. Elle en vint a donner tout ce +qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par +jour a des ouvrages grossiers. + +A cote de son chateau, elle fonda un hospice dont elle etait plutot la +servante que la superieure; elle soignait les malades et pansait leurs +plaies. Comme le dit M. Pierre Clement dans la belle etude qu'il lui a +consacree, le scandale avait ete grand; mais, de la part d'une si +orgueilleuse nature, le repentir et l'humilite doublaient en quelque sorte +de valeur. Elle se resigna, sur l'ordre de son confesseur, a l'acte qui +lui coutait le plus: elle demanda pardon a son mari dans une lettre ou, se +servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec +lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle residence qu'il +voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne repondit pas. + +Saint-Simon pretend que Mme de Montespan, dans les dernieres annees de sa +vie, etait tellement tourmentee des affres de la mort, qu'elle payait +plusieurs femmes dont l'emploi unique etait de la veiller. + +"Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies +dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'a toutes les fois +qu'elle se reveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant, +pour se rassurer contre leur assoupissement." + +J'ai peine a croire a l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de +Montespan etait trop fiere pour montrer une telle pusillanimite. De l'aveu +meme de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignite. + +Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle +n'etait pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une +fin prochaine. Dans cette prevision, elle paya deux ans d'avance toutes +les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumones habituelles. A peine +arrivee a Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut +en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre. + +"Mon Pere, dit-elle au capucin qui l'assistait a l'heure supreme, +exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez." + +Apres avoir appele autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon +des scandales qu'elle avait causes, et remercia Dieu de ce qu'il +permettait qu'elle mourut dans un lieu ou elle se trouvait eloignee de +tous, meme de ses enfants. + +Quand elle eut rendu l'ame, son corps fut "l'apprentissage du chirurgien +d'un intendant de je ne sais ou, qui se trouva a Bourbon et qui voulut +l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]". La mort d'une femme qui, +pendant plus de trente ans, de 1660 a 1691, avait joue un si grand role a +la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la +considerait comme morte. Dangeau se contenta d'ecrire dans son journal: +"Samedi, 28 mai 1707, a Marly: Avant que le roi partit pour la chasse, on +apprit que Mme de Montespan etait morte a Bourbon, hier, a 3 heures du +matin. Le roi, apres avoir couru le cerf, s'est promene dans les jardins +jusqu'a la nuit." + +[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.] + +Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux +duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mere; +d'Antin se couvrit de vetements noirs; mais il etait trop bon courtisan +pour etre triste, quand le roi ne l'etait point. Peu de jours apres, il +recevait magnifiquement son souverain a Petit-Bourg et faisait disparaitre +en une nuit une allee de marronniers qui n'etait pas du gout du maitre. +Quant a Mme de Montespan, l'on ne prononcait meme plus son nom. Voila le +monde. C'est bien la peine de l'aimer. + + + + +XIV + + +LA DUCHESSE DE BOURGOGNE + + +Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait +d'arriver en France. Cette enfant, c'etait la fille du duc de Savoie, +Victor-Amedee II, Marie-Adelaide, la future duchesse de Bourgogne. Le +dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis etait en fete. Les cloches +sonnaient a grande volee. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau, +venait a la rencontre de la jeune princesse destinee a epouser son +petit-fils, et tous les yeux etaient fixes sur cette premiere entrevue +entre elle et le Roi-Soleil. Il la recut au moment ou elle descendait de +voiture, et dit a Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse: + +"Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?" + +Des le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction +de ses manieres, sa gentillesse naturelle, ses petites reponses pleines de +grace et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa +la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement ou +elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau +prit la liberte de lui demander s'il etait content de la princesse: + +"Je le suis trop, j'ai peine a contenir ma joie." + +Puis, se tournant du cote de Monsieur: + +"Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mere put etre ici quelques +instants pour etre temoin de la joie que nous avons." + +Il ecrivit ensuite a Mme de Maintenon: + +"Elle m'a laisse parler le premier, et apres elle m'a fort bien repondu, +mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menee dans sa +chambre a travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en +approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces +lumieres avec grace et modestie. Elle a la meilleure grace et la plus +belle taille que j'aie jamais vue, habillee a peindre et coiffee de meme, +des yeux tres vifs et tres beaux, des paupieres noires et admirables, le +teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le desirer, les plus beaux +cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantite.... Elle n'a +manque a rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire." + +Marie-Adelaide etait, par sa mere, la petite-fille de cette belle +Henriette d'Angleterre dont l'oraison funebre de Bossuet a immortalise la +vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse +tant regrettee, et sa presence a Versailles y ramenait l'entrain et la +joie des beaux jours. On l'installa, des son arrivee, dans la chambre +autrefois occupee par la reine, puis par la dauphine de Baviere[1]. + +[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musee de Versailles_.] + +Le roi lui fit present de la belle menagerie de Versailles qui faisait +face au palais de Trianon. Aucun grand-pere n'etait plus tendre, plus +affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingeniait a lui trouver des +amusements et des recreations. Madame (la princesse Palatine) ecrivait, le +8 novembre 1696: "Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse +d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joue avant-hier a colin-maillard +avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti, +Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joue hier." + +Mme de Maintenon fut naturellement chargee d'achever l'education de la +jeune princesse. La premiere fois qu'elle la mena a Saint-Cyr, elle la fit +recevoir avec un grand ceremonial: la superieure la complimenta; la +communaute, en longs manteaux, l'attendait a la porte de cloture; toutes +les demoiselles etaient rangees en haie sur son passage jusqu'a l'eglise; +des petites filles de son age lui reciterent un dialogue assaisonne de +louanges delicates. La princesse ravie demanda a revenir. Alors Mme de +Maintenon la conduisit regulierement a Saint-Cyr, deux ou trois fois la +semaine, pour y passer des journees entieres et y suivre les cours de la +classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'etiquette. Marie-Adelaide portait +le meme habit que les eleves et se faisait appeler Mlle de Lastic. + +"Elle etait bonne, affable, gracieuse a tout le monde, s'occupant avec les +dames des differents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages, +de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la +maison, meme au silence; courant et se recreant avec les _rouges_ dans les +grandes allees du jardin; allant avec elles au choeur, a confesse, au +catechisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et +faisait les honneurs de la maison a quelque illustre visiteuse, +principalement a la reine d'Angleterre[1]." + +[Note 1: _Memoires des Dames de Saint-Cyr._] + +Louis XIV, charme de la princesse, decida qu'elle se marierait le jour +meme ou elle aurait douze ans. Elle epousa, le 7 decembre 1697, Louis de +France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiance etait en +manteau noir brode d'or, pourpoint blanc a boutons de diamant; le manteau +etait double de satin rose. La fiancee avait une robe et une jupe de +dessous en drap d'argent avec bordure de pierres precieuses. Les diamants +qu'elle portait etaient ceux de la couronne. La benediction nuptiale fut +donnee aux jeunes epoux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de +Versailles. Apres la messe, il y eut un grand festin de la maison royale +dans la piece designee sous le nom d'antichambre de l'appartement de la +reine[1]. + +[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musee_.] + +Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], a un feu d'artifice +tire au bout de la piece d'eau des Suisses, puis a un souper servi, comme +le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine. + +[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.] + +Le 11 decembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des +pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les +girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour +deployat un grand luxe, et lui-meme, qui depuis longtemps ne portait plus +que des habits fort simples, en avait endosse de superbes. Ce fut a qui se +surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent a +peine. Le roi, qui avait encourage toutes ces depenses, n'en dit pas moins +qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se +laisser ruiner par les habits de leurs femmes. + +Deux jours apres son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de +ceremonie a ses amies de Saint-Cyr. Elle etait tout en blanc, et sa robe +avait une broderie d'argent si epaisse, qu'a peine pouvait-elle la porter. +La communaute recut la princesse en grande pompe, et la conduisit a +l'eglise, ou l'on chanta des hymnes. + +En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme seduisante entre +toutes et indispensable a la cour. Sans elle les fleurs seraient moins +belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grace a son +charme seducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait a un +fastueux couvent, tout s'eclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle +aime sincerement Louis XIV. On n'approche pas sans emotion de cet homme +exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot +n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable +qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la +jeune princesse est sincere. Reconnaissante et flattee des bontes qu'il +lui temoigne, elle le venere comme le representant le plus glorieux du +droit divin, et tout en le venerant elle l'amuse. Elle lui saute au cou a +toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de +badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa presence. +C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fetes. Suivie +par un cortege de jeunes femmes, la princesse aime a monter en gondole sur +le grand canal du parc de Versailles, et a y rester plusieurs heures de la +nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comedies, +serenades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on +organise chaque jour une nouvelle distraction. + +Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette +cour dont elle est l'ornement, l'esperance. Il faut qu'elle deride le +monarque lasse de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon +genie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la +grande galerie, se refletent ses toilettes splendides, ses parures +eblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une +Armide, dans les forets comme une nymphe, sur l'eau comme une sirene. + +Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait +en pied de la princesse. Elle est debout, habillee d'une robe de drap +d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une +femme vetue a la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelise. +Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posees des fleurs. +On apercoit dans le fond du tableau un jardin et un piedestal, sur lequel +on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien +fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le +sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poete, +quand il decrit les charmes de la princesse: "ses yeux les plus parlants +et les plus beaux du monde, son port de tete galant, gracieux et +majestueux, son sourire expressif, sa marche de deesse sur les nues." Il +n'admire pas moins ses qualites morales, tout en lui trouvant des defauts. +Il se plait a reconnaitre qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une +sage mesure, compatissante, peinee de causer le moindre ennui, pleine +d'egards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour +son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une +amie, elle est l'ame de la cour dont elle est adoree. "Tout manque a +chacun dans son absence, tout est rempli par sa presence, son extreme +faveur la fait infiniment compter, et ses manieres lui attachent tous les +coeurs." + +[Note 1: Salle N deg. 118 de la _Notice du Musee._] + +Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas +certaines inconsequences, que la malice exploite en les exagerant. +Entouree d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent legeres et +malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut etre plus d'une fois atteinte +par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi +bien que contre les simples particulieres. La duchesse ne se faisait pas +d'illusion a cet egard et s'en montrait affligee. + +D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en +apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amedee s'etait brouille avec la +France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La +duchesse de Bourgogne etait obligee de refouler dans le fond de son coeur +ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les +cacher, plus ils etaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la +route de Piemont sa mere, sa grand'mere infirme, ses freres malades et le +duc, son pere, menace d'une ruine complete! Le 21 juin 1706, elle ecrivait +a sa grand'mere, la veuve de Charles-Emmanuel[1]: + +[Note 1: Voir l'interessante correspondance de la duchesse de Bourgogne et +de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiee, avec une +tres bonne preface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Levy +(1 vol.)] + +"Jugez dans quelle inquietude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous +aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitie possible pour mon pere, ma +mere et mes freres. Je ne puis les voir dans une situation aussi +malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse +qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chere +grand'mere, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce +qui m'est le plus cher au monde.[1]" + +[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de +Charles-Amedee de Savoie-Nemours et d'Elisabeth de Vendome, epousa en 1665 +le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, pere de Victor-Amedee II.] + +La duchesse de Bourgogne souffrait en meme temps des desastres de ses deux +patries, la Savoie et la France. + +"Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix," disait Mme de +Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr. + +La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les +circonstances perilleuses ou se trouvait le pays, "la dignite de la +premiere femme de l'Etat, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les +agitations d'une ame qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son +age." L'heure des grandes tristesses etait venue. Comme l'a tres bien dit +M. Capefigue: "Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est +la vieillesse. Si la tete reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes +fletrissent, les lauriers meme prennent une teinte de grisaille. On vous +respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets a plumes +Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le +jonc a pomme d'or n'est plus une facon de sceptre, mais un baton qui +soutient les jambes faibles et un corps voute." Pour la duchesse de +Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait +sincerement. + +"Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine a concevoir que les princes +agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez +pres pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche +toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments +regles. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait a son pere, et +qu'elle etait, des l'age de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et +aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une +tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir +de pres, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le +grand age de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle, +que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi." + +Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa +perspicacite habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une +affection sincere. C'est a cause de cela que, de son cote, il lui +temoignait un attachement exceptionnel. Semblable a une rose qui +s'epanouit dans un cimetiere, la jeune et seduisante princesse charmait et +consolait les tristes annees du Grand Roi. C'etait le dernier sourire de +la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, helas! la belle rose devait +se fletrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer +dans la nuit. + +Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne etait +dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des +dames qui s'avisaient de la critiquer: + +"Elles auront a compter avec moi, et je serai leur reine." + +"Helas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne +l'eut cru avec elle?" + +Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle etait persuadee de sa +fin prochaine. Madame s'exprime ainsi a ce sujet: + +"Un savant astrologue de Turin ayant tire l'horoscope de Mme la dauphine, +lui avait predit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa +vingt-septieme annee. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit a son +epoux: + +"Voici le temps qui approche ou je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester +sans femme a cause de votre rang et de votre devotion. Dites-moi, je vous +prie, qui epouserez-vous?" + +Il repondit: + +"J'espere que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si +ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit +jours, je vous suivrais au tombeau..." + +"Pendant que la dauphine etait encore en bonne sante, fraiche et gaie, +elle disait souvent: "Il faut bien que je me rejouisse, puisque je ne me +rejouirai pas longtemps, car je mourrai cette annee." + +"Je croyais que c'etait une plaisanterie; mais la chose n'a ete que trop +reelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en rechapperait point." + +Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'ameliorait. On +aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort +prematuree. La princesse Palatine l'avoue elle-meme: "Ayant, dit-elle, +assez d'esprit pour remarquer ses defauts, la dauphine ne pouvait que +chercher a s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point +d'exciter l'etonnement general. Elle a continue ainsi jusqu'a la fin." + +Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la maniere la plus touchante: +"L'histoire nous offre de temps a autre des personnages seduisants qui +attachent le lecteur jusqu'a l'affection... Souvent, la Providence les +retire du monde des leur jeunesse, ornes des charmes que le temps enleve +et des esperances qu'elles auraient realisees. La duchesse de Bourgogne +fut une de ces gracieuses apparitions." + +[Note 1: _Lettres inedites de la duchesse de Bourgogne_ precedees d'une +courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de +cinquante pages, imprime a un petit nombre d'exemplaires.)] + +Atteinte d'un mal foudroyant, qui etait, parait-il, la rougeole, mais +qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevee en quelques jours au roi +dont elle etait la consolation, a son epoux dont elle etait l'idole, a la +cour dont elle etait l'ornement, a la France dont elle etait l'espoir. +Elle mourut dans les sentiments les plus religieux. + +Ce fut a Versailles [1], le vendredi 12 fevrier 1712, entre 8 et 9 heures +du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque +jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler +Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre a +une femme tant aimee. Six jours apres, il la suivait au tombeau. + +[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musee._] +[Note: 2: Louis XV naquit le 15 fevrier 1710.] + +"La France, s'ecrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier chatiment. +Dieu lui montra un prince qu'elle ne meritait pas. La terre n'en etait pas +digne; il etait mur deja pour la bienheureuse eternite." + +Le jour meme de la mort du duc de Bourgogne, Madame ecrivait: "Je suis +tellement ebranlee que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce +que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitie de +nous, car la tristesse qui regne ici ne se peut decrire." + +Saint-Simon pretend que la douleur causee a Louis XIV par la mort de la +duchesse de Bourgogne fut "la seule veritable qu'il ait jamais eue en sa +vie". Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regrette profondement sa +mere, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du +chagrin dont il fut accable lors de la mort de son fils unique, le grand +dauphin: "J'ai vu le roi hier a 11 heures; il est en proie a une telle +affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se depite pas, +il parle a tout le monde avec une tristesse resignee et donne ses ordres +avec une grande fermete; mais, a tout moment, les larmes lui viennent aux +yeux, et il etouffe ses sanglots[1]." + +[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.] + +Le 22 fevrier 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent +portes de Versailles a Saint-Denis sur un meme chariot. Le 8 mars suivant, +le dauphin, leur fils aine, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques +mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le pere, la mere et le fils aine +disparurent. Trois dauphins etaient morts en moins d'un an. + +Ces evenements, deja horribles par eux-memes, s'assombrissaient encore par +la fausse idee generalement repandue que le poison etait la cause de fins +si prematurees. Contre toute justice, on accusait de la maniere la plus +perfide le duc d'Orleans d'etre l'auteur des crimes, et l'on essayait de +faire entrer dans l'ame de Louis XIV cet abominable soupcon. Avec la +duchesse de Bourgogne "s'eclipserent joie, plaisirs, amusements memes et +toutes especes de graces... Si la cour subsista apres elle, ce ne fut plus +que pour Languir [1]." + +[Note 1: _Memoires du duc de Saint-Simon._] + +Et cependant, sous le poids de tant d'epreuves, la grande ame de Louis XIV +ne faiblit pas. "Au milieu des debris lugubres de son auguste maison, +Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse posterite, +et en un instant elle etait effacee comme les caracteres traces sur le +sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la +gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible etincelle, +sur le point meme alors de s'eteindre... Il adore celui qui dispose des +sceptres et des couronnes, et voit peut-etre dans ces pertes domestiques +la misericorde qui expie, et qui acheve d'effacer du livre des justices du +Seigneur ses anciennes passions etrangeres[1]." + +[Note 1: Massillon, _Oraison funebre de Louis le Grand._] + +La France tout entiere fut plongee dans le desespoir. "Ce temps de +desolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si +profonde que, pendant la minorite de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes +qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2]." + +[Note 2: Voltaire, _Siecle de Louis XIV._] + +M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exageree pour le +grand siecle, se laissa lui-meme attendrir quand il relata la mort de la +_charmante_ duchesse de Bourgogne. "La cour, dit-il, fut a la lettre comme +assommee d'un coup. Cent cinquante ans apres, on pleure encore en lisant +les pages navrantes ou Saint-Simon a dit son deuil[3]." + +[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._] + +Duclos a pretendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'a la +mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouverent +dans une cassette ayant appartenu a la princesse des papiers qui +arracherent au roi cette exclamation: + +"La petite coquine nous trahissait." + +D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos +tire consequence d'une correspondance par laquelle la fille de +Victor-Amedee lui aurait livre des secrets d'Etat. C'est la, croyons-nous, +un de ces innombrables anas avec lesquels on ecrit trop souvent +l'histoire. Les archives de Turin n'ont conserve nulle trace de cette +pretendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable. +Assurement, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais, +depuis ses adieux a la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie: +la France. + +Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son +ecrin ces deux soeurs intelligentes et seduisantes qui toutes deux +moururent si prematurement et laisserent un si touchant souvenir: la +duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante +compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque +toute la destinee de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le chateau de +Versailles que doit figurer son portrait. + +Combien de fois en 1871, quand le ministere des Affaires etrangeres etait, +pour ainsi dire, campe au milieu des appartements de la reine, nous +evoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre ou +elle coucha, des son arrivee a Versailles, et ou, seize ans et demi plus +tard, elle rendait le dernier soupir! C'est la qu'a onze ans, enlevee pour +toujours a sa famille, a ses amis, a sa patrie, elle se trouvait seule au +milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est la que +l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait +tous les jours en attraits et en graces. C'est la que, dans le silence de +la nuit, elle croyait voir apparaitre les brillants fantomes du monde, les +images de seduction contre lesquelles sa raison luttait peut-etre contre +son coeur. C'est la qu'elle se rememorait, pour resister aux tentations +d'une ame ardente, les austeres enseignements de Mme de Maintenon, qui lui +avait ecrit: "Ayez horreur du peche. Le vice est plein d'horreur et de +malediction des ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de veritables +delices qu'a servir Dieu." C'est la qu'elle vit venir la mort et qu'elle +l'accueillit avec un noble et religieux courage. + + + + +XV + + +LES TOMBEAUX + + +C'est un spectacle melancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la +tristesse et de la mort des endroits qui furent des theatres de splendeurs +ou de fetes. En entendant les prieres des agonisants succeder au bruit des +fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour +sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanite de la gloire, de la +richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV +durent l'eprouver quand "ce monarque de bonheur, de majeste, d'apotheose", +comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable +galerie des Glaces n'etait plus qu'un vestibule funebre. Les peintures +triomphales de Lebrun s'etaient comme assombries, les dorures semblaient +couvertes d'un voile de crepe; on aurait dit que les jets d'eau versaient +des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne etait +ebranle devant un ideal plus eleve: l'idee chretienne. Et ce roi, "la +terreur de ses voisins, l'etonnement de l'univers, le pere des rois, plus +grand que tous ses ancetres, plus magnifique que Salomon[1]," semblait +dire avec l'Ecclesiaste: "J'ai surpasse en gloire et en sagesse tous ceux +qui m'ont precede dans Jerusalem, et j'ai reconnu qu'en cela meme il n'y +avait que vanite et affliction d'esprit." + +[Note 1: Massillon, _Oraison funebre de Louis le Grand_.] + +Pendant la derniere maladie de celui qui avait ete le Roi-Soleil, la cour +se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arretait +dans l'Oeil-de-Boeuf, excepte les valets familiers et les medecins. Quant +a Mme de Maintenon, malgre ses quatre-vingts ans et ses infirmites, elle +soignait avec un grand devouement l'auguste malade et demeurait +quelquefois quatorze heures de suite pres de son lit. + +"Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de +Saint-Cyr: la premiere en me disant qu'il n'avait de regret que celui de +me quitter, mais que nous nous reverrions bientot; je le priai de ne plus +penser qu'a Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez +bien vecu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais +qu'il m'avait toujours aimee et estimee egalement. Il pleurait et me +demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit: + +"--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait +surpris." + +"Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisieme, il me dit: + +"--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?" + +"Je lui repondis: + +"--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu." + +"Et je le quittai." + +Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV merite le nom de Grand. Il meurt mieux +qu'il n'a vecu. Tout ce qu'il y a d'eleve, de majestueux, de grandiose +dans cette ame d'elite, se reveille au moment supreme. Sa mort est celle +d'un roi, d'un heros et d'un saint. Comme les premiers chretiens, il fait +une sorte de confession publique; il dit, le 29 aout 1715, aux personnes +qui avaient les entrees: + +"Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai +donne. J'ai bien a vous remercier de la maniere dont vous m'avez servi et +de l'attachement et de la fidelite que vous m'avez toujours marques.... Je +sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande +pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois +de moi." + +Le meme jour, il donne sa benediction au petit dauphin et lui adresse ces +belles paroles: + +"Mon cher enfant, vous allez etre le plus grand roi du monde. N'oubliez +jamais les obligations que vous avez a Dieu. Ne m'imitez pas dans les +guerres, tachez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de +soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur +de ne pouvoir faire par les necessites de l'Etat. Suivez toujours les bons +conseils, et songez bien que c'est a Dieu a qui vous devez tout ce que +vous etes. Je vous donne le Pere Le Tellier pour confesseur; suivez ses +avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez a Mme de +Ventadour [1]." + +[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitule _Curiosites historiques_, a +prouve que tels etaient les termes exacts dont Louis XIV s'etait servi +dans son allocution a Louis XV.] + +Dans la nuit du 27 au 28 aout, on voit a tous moments le moribond joindre +les mains; il dit ses prieres habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe +la poitrine. Le 28 au matin, il apercoit dans le miroir de sa cheminee +deux domestiques qui versent des larmes. + +"Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?" + +On lui presente un elixir pour le rappeler a la vie. Il repond, en prenant +le verre: + +"A la vie ou a la mort! Tout ce qu'il plaira a Dieu." + +Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. "Eh! non, replique-t-il, +c'est ce qui me fache, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de +mes peches." + +Le 29 aout, il lui echappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin +"le jeune roi". Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est +autour de lui. + +"Eh! pourquoi?... s'ecrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine." + +C'est ce qui fait dire a Massillon: "Ce monarque environne de tant de +gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de reveiller ou +ses desirs ou sa tendresse, ne jette pas meme un oeil de regret sur la +vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanite n'a +jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grace qui en est la +verite." + +Dans la journee du 29 aout, le mourant perd connaissance, et l'on croit +qu'il n'a plus que quelques heures a vivre. + +"Vous ne lui etes plus necessaire, dit son confesseur a Mme de Maintenon. +Vous pouvez vous en aller." + +Le marechal de Villeroy l'exhorte a ne pas attendre plus longtemps et a se +retirer a Saint-Cyr, ou elle doit se reposer de tant d'emotions. Il envoie +des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et +lui prete son carrosse. + +"On peut craindre, lui dit-il, quelque emotion populaire, et le chemin ne +sera peut-etre pas sur." Mme de Maintenon, affaiblie, troublee par l'age +et la douleur, a le tort d'ecouter de si pusillanimes conseils. La +posterite lui reprochera toujours une defaillance indigne de cette femme +de tete et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi +et prier a cote de son cadavre. Il faut blamer surtout les courtisans qui +lui dictent la resolution de l'egoisme et de la peur. Ah! comme ils sont +abandonnes, "les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de +poussiere," quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont +seuls a les pleurer. La foule est indifferente ou se rejouit. Les +courtisans se tournent du cote du soleil qui se leve. Helas! Quel +contraste entre le trone et le cercueil! La mort d'un homme est toujours +un sujet de reflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui +meurt s'appelle Louis XIV! + +Le 30 aout, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon. +L'on va la chercher a Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnait, lui +dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend +l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer a +Saint-Cyr pour toujours. + +Le samedi 31 aout, vers 11 heures du soir, on dit a Louis XIV les prieres +des agonisants. Il les recite lui-meme d'une voix plus forte que celle de +tous les assistants, et il parait aussi majestueux sur son lit de mort que +sur le trone. A la fin des prieres, il reconnait le cardinal de Rohan et +lui dit: + +"Ce sont les dernieres graces de l'Eglise." + +Il repete plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_. + +Puis il dit: + +"O mon Dieu, venez a mon aide, hatez-vous de me secourir." + +Ce sont la ses dernieres paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la +nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, a 8 heures un quart du +matin, Louis XIV, age de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi +depuis soixante-douze ans, rend a Dieu sa grande ame. + +On ne termine pas l'etude d'un regne memorable sans un sentiment de +regret. Apres avoir vecu pendant quelque temps de la vie d'un personnage +celebre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne +croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister a l'agonie de Louis XIV, et +ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on etait mele aux +serviteurs fideles qui pleurent le meilleur des maitres et le plus grand +des rois? + +Aussitot que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue a Saint-Cyr, +Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon: + +"Madame, lui dit-elle, toute la maison est en priere, au choeur." + +Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se +rendit a l'eglise, ou elle assista a l'office des morts. Puis elle +congedia ses domestiques et se defit de sa voiture, "ne pouvant se +resoudre, disait-elle, a nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre +de demoiselles etaient dans le besoin." Elle vecut dans son modeste +appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux +reglements de la maison, autant que le permettait son age, et ne sortait +que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand +Pierre le Grand se rendit a Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre +octogenaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme +dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander +par un interprete si elle etait malade. Elle repondit que oui. Il voulut +savoir quel etait son mal: + +"Une grande vieillesse," repliqua-t-elle. + +Mme de Maintenon mourut a Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux +jours exposee sur son lit, "avec un air si doux et si devot qu'on eut dit +qu'elle priait Dieu[1]." + +[Note 1: _Memoires des Dames de Saint-Cyr_.] + +On l'ensevelit dans le choeur de l'eglise; une humble plaque de marbre +indiqua l'emplacement ou son corps reposait. C'est la que les novices +allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur. + +Au moment de quitter ces femmes celebres, dont nous avons essaye d'evoquer +les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes ou elles sont +ensevelies. Mlle de La Valliere repose a Paris, dans la chapelle des +Carmelites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Therese, les deux +duchesses d'Orleans, la dauphine de Baviere, la duchesse de Bourgogne, a +Saint-Denis. C'est la qu'il faut aller mediter, la qu'il faut ecouter la +grande parole chretienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem +reverteris_. + +Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur +sepulcre. Telle devait etre la destinee de Louis XIV. Ce potentat, qui +avait donne des lois a l'Europe, ne posseda pas meme son tombeau. Les +profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des "princes +aneantis", et malgre son arriere-garde de huit siecles de rois, comme dit +Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas defendre la majeste +de sepulcres que tout le monde aurait crus inviolables. + +Dans la seance du 31 juillet 1793, Barere lut a la Convention, au nom du +Comite de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour +feter l'anniversaire de la journee du 10 aout, l'on detruisit les +mausolees de Saint-Denis. + +"Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux memes avaient appris a flatter +les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce +theatre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux a la +France et a l'humanite semblent encore, meme dans la tombe, s'enorgueillir +d'une grandeur evanouie. La main puissante de la Republique doit effacer +impitoyablement ces mausolees, qui rappelleraient des rois l'effrayant +souvenir." + +La Convention rendit par acclamation un decret conforme a ce rapport. +Considerant que "la patrie etait en danger et manquait de canons pour la +defendre", elle decida que "les tombeaux et mausolees des ci-devant rois +seraient detruits le 10 aout suivant." Elle nomma des commissaires charges +de se transporter a Saint-Denis, a l'effet d'y proceder "a l'exhumation +des ci-devant rois et reines, princes et princesses", et ordonna de briser +les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales. + +Ce decret odieux fut strictement execute. Rois, reines, princes et +princesses furent arraches a leurs sepulcres. On portait le plomb, a +mesure qu'on le decouvrait, dans un cimetiere ou l'on avait etabli une +fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune. + +Le vandalisme des revolutionnaires et des athees se delectait de ce +spectacle. Assurement, "Dieu, dans l'effusion de sa colere, comme ecrit +Chateaubriand, avait jure par lui-meme de chatier la France. Ne cherchons +pas sur la terre les causes de pareils evenements: elles sont plus haut." + +Bientot apres ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier +1794, pendant qu'on travaillait a transformer l'eglise de Saint-Cyr en +salles d'hopital, les ouvriers apercurent au milieu du choeur devaste une +plaque de marbre noir enfouie dans les decombres. C'etait la tombe de Mme +de Maintenon. Ils la briserent, ouvrirent le caveau, en enleverent le +corps, le trainerent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres, +et le jeterent, depouille et mutile, dans un trou du cimetiere. Ce +jour-la, l'epouse non reconnue de Louis XIV avait ete traitee en reine! + +Ainsi donc, ces illustres heroines de Versailles, la bonne Marie-Therese, +l'habile Maintenon, la melancolique dauphine de Baviere, l'orgueilleuse +princesse Palatine, la seduisante duchesse de Bourgogne, furent +expropriees de leurs tombeaux. Au recit d'une telle rage iconoclaste et +sacrilege, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse. +A un sentiment de sainte colere contre d'odieuses profanations et contre +de sauvages fureurs se melent des reflexions profondes sur le neant des +choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulees nous +apparaissent tour a tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles +semble nous dire, comme Fenelon: "Que ne fait-on point pour trouver un +faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un +fantome de gloire mondaine? Quelles peines pour de miserables plaisirs +dont il ne reste que le remords!" Du fond de la poussiere des tombeaux +profanes, l'oeil ebloui apercoit tout a coup surgir une pure, une +incorruptible lumiere qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour +veritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil +de Louis XIV: "Dieu seul est grand, mes freres." + + +FIN + + + + +TABLE + + +INTRODUCTION + +I.--Le chateau de Versailles + +II.--Louis XIV et sa cour en 1682 + +III.--La reine Marie-Therese + +IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon + +V.--La dauphine de Baviere + +VI.--Le mariage de Mme de Maintenon + +VII.--L'appartement de Mme de Maintenon + +VIII.--La marquise de Caylus + +IX.--Mme de Maintenon a Saint-Cyr + +X.--La duchesse d'Orleans (princesse Palatine) + +XI.--Mme de Maintenon, femme politique + +XII.--Les lettres de Mme de Maintenon + +XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan + +XIV.--Le duchesse de Bourgogne + +XV.--Les tombeaux + + + + + + +End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV *** + +***** This file should be named 10689.txt or 10689.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/8/10689/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + |
