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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10697 ***
+
+ DISCOURS
+ SUR LA NÉCESSITÉ
+ ET LES MOYENS
+
+ De détruire l'esclavage dans
+ les colonies
+
+ Lu à la séance publique de l'Académie
+ royale des sciences, belles lettres
+ et arts de Bordeaux, le 26 Août 1788
+
+ Par Mr. de Ladebat,
+ Membre de cette Académie, directeur de celle des arts, correspondant
+ de la société royale d'agriculture de Paris, etc.
+
+ A BORDEAUX,
+ 1788
+
+
+
+ Le cri pour l'esclavage est
+ le cri du luxe et de la
+ volupté, et non pas celui de
+ la félicité publique. Montesqu.
+
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS.
+
+
+Montesquieu a consacré un livre entier de l'Esprit des Lois à traiter
+des esclaves et des affranchis. Il a prouvé combien l'esclavage est
+contraire aux principes de la morale naturelle. Plusieurs auteurs ont
+peint avec énergie les horreurs de l'esclavage et les détails affreux
+du commerce des Nègres. Une société nombreuse s'est formée pour
+anéantir ce commerce et cet esclavage. Des habitants éclairés et
+sensibles désirent un changement. L'opinion publique s'unit enfin aux
+voeux de l'humanité et de la justice: mais l'intérêt particulier
+s'agite, et les combat encore. Les parlement d'Angleterre n'a pas
+même osé prononcer sur cette importante question. Six millions de
+Nègres portent, des nos jours, les chaînes des nations de l'Europe. Il
+faut donc de nouveaux efforts pour affranchir ces infortunés.
+L'intérêt particulier m'a paru se concilier avec les droits sacrés que
+la raison réclame. J'avois pensé, il y a long-temps, que dans l'état
+même des colonies, on pourroit trouver des moyens d'affranchissement;
+et ce sont ces moyens que je publie aujourd'hui. J'ai cru inutile de
+donner à présent tous les détails du plan que je propose. On trouvera
+dans les notes les calculs dont j'ai employé les résultats--
+
+C'est un crime public que j'attaque; et on ne doit pas s'attendre à
+trouver dans ces feuilles des déclamations contre les colons ni contre
+les négociants qui font le commerce d'Afrique. Les hommes les plus
+respectables, dont l'antiquité nous a conservé le souvenir, ont eu des
+esclaves, et en ont vendu et acheté. Les lois doivent être
+l'expression de la justice; si elles s'en écartent, et si elles
+conservent encore leur empire, l'homme le plus juste peut être
+entraîné lui-même par le vice de la législation. Ceux qui s'occupent
+de gouverner les nations, ou de réformer les lois, doivent frémir de
+l'influence désastreuse que peuvent avoir leur erreurs.
+
+
+
+
+DE LA NÉCESSITÉ ET DES MOYENS
+DE DÉTRUIRE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES.
+
+
+
+Les crimes que la cupidité entraîne présentent à l'homme sensible le
+plus affreux tableau. C'est en vain qu'on a voulu les déguiser par les
+illusions de la fortune et de la gloire: ils ont ravagé la terre; ils
+ont fait gémir l'humanité sous le poids du malheur. De toutes les
+parties du monde, l'Europe est celle qui s'en est rendue la plus
+coupable. Ailleurs on a été égaré par la vengeance et par la fureur
+des armes: c'est de sang froid que nous avons commis les plus cruels
+attentats. Nos connaissances et nos arts semblent n'avoir servi qu'à
+détruire le repos de toutes les nations. Au dedans, que de divisions
+et de troubles! Au dehors, que d'oppressions et d'horreurs! L'Asie,
+l'Afrique et l'Amérique ont été à la fois le théâtre de nos excès.
+L'Asie nous a vus calculer la fortune sur la famine et la mort[1].
+Nous avons dépeuplé et avili l'Afrique. L'Amérique dévastée a plié
+sous le joug de notre tyrannie. Nous y avons établi l'esclavage, que
+la religion proscrivoit dans nos climats[2]. Nos colonies sont encore
+fondées sur cet abus criminel. Des terres ou la nature réunit toutes
+les richesses de la fécondité, sont sillonnées par des esclaves qu'on
+arrache à leur patrie, et qu'on charge de chaînes pour augmenter nos
+richesses. Il est consolant de voir une nation commerçante dénoncer
+elle-même à son sénat assemblé ce long outrage fait à l'humanité. Ce
+sénat souillera sa gloire, s'il ne change pas le sort de tant
+d'infortunés. La raison et la justice doivent enfin rétablir leurs
+droits et briser leurs fers.
+
+L'Amérique fut dévastée par ses avides conquérants; ils crurent que
+les mines précieuses que le sol leur offroit, suffiroient à leur
+ambition; et pour en jouir sans partage, ils portèrent avec eux la
+destruction et l'effroi. Les habitants de ces contrées nouvelles,
+frappés de terreur, s'imaginèrent que leurs Dieux mêmes avoient décidé
+leur perte. Plusieurs étouffèrent leurs races; et ce continent, à
+cette époque, semble être l'affreux séjour du crime et du malheur. Des
+peuples entiers ont disparu, et leurs noms sont oubliés. Leur
+existence n'est plus attestée que par la solitude de leurs demeures et
+l'horreur de leurs tombeaux. Bientôt ces mines funestes au bonheur du
+monde demandèrent des bras mercenaires, et on n'en trouvoit plus. On
+acheta des esclaves en Afrique, et on les traîna sur les plages de
+l'Amérique[3]; ils aggravèrent encore le sort des malheureux Indiens.
+C'est ainsi que quelques tyrans croyoient avoir le droit de soumettre
+la terre entière à leurs jouissances. Tant de désordres avoient
+confondu toutes les idées. Les titres clairs et sacrés de la justice,
+de la propriété et de la liberté, paroissoient effacés: on ne
+connoissoit que les excès de l'ambition et de l'audace. Las-Casas
+lui-même, cet évêque si vertueux au milieu de tant de crimes,
+demandoit de nouveaux esclaves; trompé par son coeur, il croyoit
+diminuer le travail excessif et meurtrier auquel on condamnoit les
+Américains échappés à la mort. Les fiers oppresseurs du nouveau monde
+dédaignoient des travaux utiles, et leurs barbares mains ne savoient
+donner que des fers.
+
+Le commerce des hommes fut favorisé par toutes les nations
+commerçantes, comme une nouvelle source de richesses publiques. Près
+de six millions d'esclaves Africains peuplent aujourd'hui les champs
+de l'Amérique; plus de cent mille infortunés sont enlevés chaque année
+à l'Afrique, pour soutenir cette population[4]. Qui osera calculer ce
+qu'elle a coûté[5]? Pour ravir des esclaves, on a massacré des
+millions d'hommes qui défendoient leur liberté. Peignez-vous tous les
+liens de la nature brisés, tous les sentiments outragés, toutes les
+cruautés réunies; et vous aurez quelque idée des horreurs que je ne
+puis tracer. La guerre, les injustices et tous les crimes ont désolé
+les peuples que ce trafic a séduits. Les côtes Occidentales de
+l'Afrique sont dépeuplées, et c'est de l'intérieur des terres, ou des
+côtes Orientales, qu'on traîne des esclaves aux marchés Européens.
+Cette diminution de traite effraie déjà ceux qui calculent froidement
+la prospérité des colonies.
+
+Quand les loix sacrées de l'ordre social sont violées, il n'y a plus
+de mesure aux excès que l'homme coupable ose commettre. Ici le cri de
+la nature semble implorer le ciel, et lui demander vengeance. Je
+parcours les feuilles de l'histoire, et je ne vois pas, dans ses
+tristes récits, de plus grand crime public. Il y a bientôt trois
+siècles qu'il se perpétue, et voilà l'ouvrage des nations qui se
+placent au rang des plus éclairées.
+
+Je ne parlerai pas de la rigueur de l'esclavage dans nos colonies.
+L'humanité frémiroit encore des tableaux que je pourrais rappeller. Le
+sceptre de l'oppression est toujours pesant; et si des moeurs plus
+douces, si l'humanité, si l'intérêt même des colons ont tempéré les
+traitements barbares que leurs esclaves éprouvoient, cet esclavage
+est-il plus légitime?
+
+On a dit que la victoire légitimoit l'esclavage. Oui sans doute, comme
+la force légitime tout: mais alors le pacte social est détruit pour
+l'homme qu'on enchaîne. Si les Ilotes avoient vaincu Sparte, leur nom
+effaceroit peut-être dans l'histoire celui de leurs cruels
+oppresseurs. Rappellons-nous la honte des Romains pendant la guerre
+servile, le sang qu'ils firent couler pour étouffer des révoltes
+toujours renaissantes, et leur effroi, lorsque le Thrace Spartacus
+marchoit à Rome, et renversoit leurs préteurs et leurs légions[6].
+
+On a dit que l'intérêt des colons rendoit le sort de nos esclaves plus
+doux que celui des journaliers que la misère accable. Un sort plus
+doux! Quelle est donc cette existence que la liberté n'accompagne pas?
+La misère est affreuse sans doute: mais la liberté, est un grand bien,
+et l'espérance luit encore au fond du coeur de l'homme libre. Que
+reste-t-il à celui qui ne l'est pas? Est-ce par des désordres publics
+qu'il faut justifier d'autres désordres? Parce que les attentats
+commis contre la propriété ont troublé la terre, on a nié que la
+propriété fut la base de l'ordre social. On a rappellé les faits
+éclatants de ces républiques fondées sur la communauté des biens.
+A-t-on oublié qu'il n'y avoit là que des tyrans et des esclaves? Parce
+que notre luxe et nos longues erreurs ont appauvri la classe
+infortunée qui fait naître nos subsistances, faut-il que des esclaves
+gémissent sous le fouet d'un commandeur cruel? Faut-il, pour le
+bonheur public, charger de chaînes les mains qui nous nourrissent? N'y
+auroit-il sur la terre, pour le pauvre qui la cultive, que des fers ou
+la mort?... Quelle triste philosophie que celle qui conduit à de
+pareils résultats! C'est ainsi qu'on justifie tout: l'esclavage
+devient un devoir: la tyrannie est un droit: la jouissance seule est
+un titre. Malheur aux nations qui seroient assez avilies pour laisser
+établir ces maximes cruelles: il n'y auroit plus pour elles que crimes
+et désespoir. Proscrivons enfin cette admiration exclusive pour
+l'antiquité. Ne rendons hommage qu'aux vertus particulières éparses
+çà et là dans l'histoire, comme des phares brillants sur la vaste
+étendue d'une mer sombre et agitée. Qu'importent de grands noms et
+leur éclatante renommée, si la vertu et l'humanité gémissoient auprès
+d'eux? Ne respectons que les institutions conformes à nos droits;
+rappellons les caractères qui les distinguent, et cherchons ainsi à
+réparer les maux que leur violation et leur oubli ont répandus sur la
+terre.
+
+La possession libre et exclusive de nous-mêmes, ou _notre propriété
+personnelle_, est notre premier droit; il est inaliénable et sacré.
+Réduire un homme à la condition d'esclave, est donc, après le meurtre,
+le plus violent des attentats. L'homme anéantiroit tous ses droits en
+se rendant esclave. Il n'y a point de vente où il n'y a pas de
+prix[7]. Ainsi l'homme ne peut jamais aliéner sa liberté; et s'il ne
+peut pas l'aliéner, qui est-ce qui pourroit en disposer? On peut
+enchaîner un criminel; voilà le droit de la force publique: mais si le
+coupable rompt sa chaîne, il n'est plus esclave.
+
+Le nom d'homme repousse celui d'esclave; et les tyrans eux-mêmes
+l'ont bien senti. Quand ils ont avili des infortunés à porter leurs
+chaînes, ils ne les ont plus comptés que comme des instruments de
+culture ou de travail[8]. Les droits les plus sacrés, la justice et
+l'humanité proscrivent donc l'esclavage. On croit que l'équilibre
+politique et le maintien des richesses nationales s'opposent encore à
+ce voeu de la raison et de la nature. Si je prouvois que cet équilibre
+et le maintien même des richesses demandent que l'esclavage soit
+aboli, et si j'en indiquois les moyens, j'aurois peut-être rendu
+quelque service à l'humanité.
+
+J'ai dit que la traite diminuoit. Cette rareté d'esclaves menace la
+culture des colonies. La dépopulation des côtes de l'Afrique baignées
+par l'Océan a dirigé une partie du commerce des Noirs vers les côtes
+Orientales de ce continent; la traite y est plus abondante et moins
+chère: mais la longueur et les dangers de la navigation causent
+presque toujours une mortalité effrayante. Le prix des esclaves a
+doublé dans nos colonies depuis vingt ans; et plusieurs habitations
+ne donnent pas la moitié des produits qu'elles pourroient fournir,
+faute de bras pour leurs travaux. La population, quoiqu'un peu plus
+animée, ne remplace pas la moitié des esclaves que la mortalité
+enlève. L'avenir n'offre donc à cet égard qu'une perspective
+allarmante. Il est temps d'obéir à une révolution que la nature
+prépare elle-même. Notre politique et nos petits intérêts n'arrêteront
+pas sa marche.
+
+L'Espagne donne depuis long-temps des moyens de liberté à ses
+esclaves[9]. La volupté et le luxe détruisent les avantages de cette
+liberté. Ce n'est pas cet exemple que je proposerai de suivre: mais il
+est dangereux pour nos colonies, et il cause souvent une désertion
+ruineuse pour nos établissements.
+
+Les États-unis rendent peu à peu la liberté à leurs Nègres[10]. Sans
+doute la reconnoissance doit enchaîner long-temps cette nation
+nouvelle: mais tout s'oublie; les circonstances et les intérêts
+changent; et si l'on venoit offrir la liberté à nos esclaves, quels
+seroient nos moyens de défense?
+
+Si le parlement d'Angleterre adopte une loi qui adoucisse l'esclavage
+dans les colonies Britanniques, on doit redouter l'effet qu'elle
+produira sur nos esclaves, et déjà les colons en sont allarmés.
+
+Plus nos établissements s'accroissent, et plus leur possession devient
+incertaine. Le grand nombre d'esclaves nécessaires à leur culture est
+seul un grand danger[11].
+
+Le commerce des esclaves nuit à la navigation. Il détruit chaque année
+un sixième des gens de mer qu'on y emploie. C'est une école affreuse
+pour les moeurs.
+
+Il suffit d'indiquer ces considérations pour prouver la nécessité de
+changer de système. La culture et la conservation des colonies en
+dépendent. Je vais démontrer que l'intérêt particulier s'unit ici à la
+surveillance politique et au maintien des richesses publiques.
+
+Le travail des esclaves n'est jamais aussi productif que celui de
+l'homme libre. «Les mines des Turcs, dans le Bannat de Temeswar, dit
+Montesquieu, étoient plus riches que celles de Hongrie, et elles ne
+rendoient pas tant, parce qu'ils n'imaginoient jamais que les bras de
+leurs esclaves».
+
+Dans les sucreries les mieux cultivées, le produit du travail annuel
+d'un esclave, dans la force de l'âge, ne peut pas être apprécié au
+dessus de 1200 l. En Angleterre on évalue le produit annuel du travail
+d'un cultivateur à 2400 l. A la vérité, il est question ici du
+laboureur aidé de toutes les machines que l'art a inventées pour
+faciliter la culture: mais l'usage de ces machines peut être introduit
+dans nos colonies, et il sera une suite nécessaire de la liberté. Des
+calculs exacts établis sur le produit total des colonies les mieux
+cultivées, ne donnent qu'environ 353 l. pour le produit du travail de
+chaque esclave existant dans nos îles. Le même calcul, en supposant
+que le quart de la population du royaume soit attaché à la culture,
+donne 500 liv. pour le produit annuel du travail de chaque individu de
+la classe agricole. Ainsi, sous ce premier rapport, le travail de
+l'homme libre est bien plus avantageux que celui des esclaves: mais
+il faut comparer encore la fertilité des terres dans nos colonies et
+en Europe. Le produit du travail est aussi en raison de la fertilité;
+et une terre où elle seroit double d'une autre, donneroit, avec le
+même travail, un double produit. Le plus ou le moins de valeur des
+productions générales recueillies sur la même étendue de terrein, dans
+des cultures et des climats différents, peut être regardé comme la
+mesure comparative de leur fertilité. La valeur du produit des terres,
+dans les colonies, est trois fois plus considérable que celui que nous
+obtenons dans nos champs les mieux cultivés. C'est ainsi qu'on peut
+prouver que l'esclave ne donne pas le tiers du produit du travail d'un
+homme libre[13].
+
+Je sais que la nature des productions, l'état de l'agriculture et
+l'art de l'agriculteur peuvent apporter de grandes variations dans les
+rapports des cultures isolées: mais ce sont les cultures générales
+qu'il faut rapprocher, et ce sont elles qui ont servi de base à mes
+calculs.
+
+On croit que le prix des denrées des colonies est un prix d'opinion,
+et qu'il ne peut pas être comparé au prix de nos productions d'Europe.
+Cela étoit vrai, lorsque ces denrées n'étoient pas d'un usage général.
+Elles le sont devenues aujourd'hui, et elles ont pris le caractère des
+denrées de première nécessité. Je trouverois d'ailleurs des preuves de
+cette plus grande fertilité des colonies dans la culture des plantes
+qui sont communes à l'Europe et au nouveau continent[14].
+
+Le travail des esclaves est moins cher, dit-on, que celui du
+journalier, et c'est bien moins le produit absolu de la culture qu'il
+importe au propriétaire d'augmenter, que le bénéfice qu'il en retire.
+Si l'on calcule l'intérêt de la valeur d'un esclave, le prix des
+remplacements nécessaires, et les frais de nourriture et d'hôpital, on
+verra que ce meilleur marché n'est qu'une illusion, et que chaque
+Nègre travaillant coûte annuellement plus de 500 livres à son
+maître[15].
+
+On peut objecter enfin que la chaleur du climat des colonies ne
+permettroit pas à nos cultivateurs d'y fournir la même mesure de
+travail. De nombreuses expériences démentiroient cette assertion;
+elles prouvent que le travail est un moyen de conservation dans nos
+îles, pour les ouvriers que la fortune y appelle. La chaleur dans nos
+provinces Méridionales, aux mois de Juin, de Juillet et d'Août, est
+souvent plus forte qu'à St. Domingue; et c'est l'époque où les travaux
+de nos campagnes sont les plus forcés. D'ailleurs je ne propose pas de
+conduire des cultivateurs d'Europe dans nos établissements. Je déplore
+les funestes essais qu'on a faits à cet égard, et je sais combien
+l'ambition cruelle de ceux qui les dirigeoient a fait périr de
+victimes. Nous avons à nos portes assez de terres incultes et de
+champs déserts. Ce sont nos esclaves qu'il faut attacher au sol de nos
+colonies. Il faut les former au travail, et les aider de toutes les
+ressources de l'art pour faciliter leur culture, et rendre leurs
+travaux plus productifs. L'emploi des machines en agriculture peut
+être regardé comme ayant doublé la force des cultivateurs et le
+produit de leur travail. Voilà quel seroit encore l'effet de la
+liberté dans les colonies. Je suis étonné moi-même des résultats
+auxquels ces vérités conduisent. L'égarement de l'intérêt particulier
+est donc toujours une suite de l'oubli des principes de l'ordre et de
+la justice.
+
+Après avoir rappellé ces principes sacrés, après avoir montré les
+considérations politiques et les avantages publics et particuliers qui
+sollicitent en faveur de la liberté de nos esclaves, je dois indiquer
+les moyens de donner cette liberté sans allarmer l'intérêt
+particulier, et en évitant les dangers d'une révolution trop rapide.
+
+Lorsqu'il faut détruire de grands désordres publics, on doit se tenir
+en garde contre sa sensibilité. Il faut calculer les effets des
+changements qu'on prépare; car tout s'enchaîne dans l'état social. Des
+esclaves accoutumés au poids de leurs fers, confondent les égarements
+de la licence avec les jouissances paisibles de la liberté. En rompant
+tout d'un coup leurs chaînes, on feroit leur malheur, et cette race
+infortunée disparoîtroit de dessus la terre qu'elle cultive. La
+paresse et la volupté, voilà presque toujours l'existence des
+affranchis. Leur liberté n'est souvent que le prix de leurs débauches.
+Les crimes que les besoins entraînent achèvent de les dépraver.
+L'esclave ne connoît que ce genre d'affranchi; et c'est avec cette
+classe avilie qu'il se confondroit. Il n'y auroit plus alors de sûreté
+dans nos colonies, et leurs richesses seroient bientôt anéanties. Ce
+n'est pas la conservation de ces richesses qui m'arrête. L'opulence
+des nations et la fortune des particuliers n'excusent point leurs
+crimes. Je souillerois ma plume et je trahirois mon coeur, si je
+voulois justifier ainsi les outrages faits à la liberté: mais je le
+répète, c'est une considération plus puissante qui m'occupe: c'est le
+sort des esclaves qu'il ne faut pas exposer. Leur existence et leur
+bonheur tiennent aujourd'hui à nos propriétés.
+
+Préparons la liberté qu'on doit leur donner un jour. Assurons-leur les
+moyens de l'obtenir par des travaux dont les produits leur
+appartiennent. L'homme n'est soumis aux loix sociales que pour
+conserver ses propriétés: il faut donc en donner à l'esclave qu'on
+veut affranchir.
+
+Cette marche est celle de la nature. Lorsque les esclaves n'ont pas
+été affranchis par la victoire, ou, lorsqu'ils sont restés attachés au
+joug du vainqueur, ils ont été _serfs de glèbe_ avant de devenir
+libres; tels étoient les esclaves chez les Germains, au rapport de
+Tacite[16].
+
+Frappé de cette idée, il y a bientôt douze ans que je proposai à
+l'administration de diriger, d'après ce système, les nouveaux
+établissements dont on s'occupoit pour la Guyanne Françoise. C'est
+dans cette vue que j'y avois demandé et obtenu une concession[17]. Les
+circonstances et la guerre ont détruit ces projets: mais rien ne peut
+arracher de mon coeur le sentiment qui les dictoit. Je desirois que
+cette colonie servît de modèle pour l'affranchissement successif des
+esclaves. J'espérois que cette terre funeste, qui a coûté tant de
+trésors et tant de sang, jouiroit enfin de quelque liberté. J'avois
+tracé la marche successive de cet affranchissement, d'après la
+position particulière de cette colonie, et les moyens que le
+gouvernement se proposoit d'employer.
+
+Je rappelle les mêmes principes, et j'ai prouvé qu'ils n'étoient que
+l'expression de la justice et de l'intérêt public et particulier. J'ai
+indiqué les dangers d'un affranchissement subit, et, s'il falloit des
+autorités, je dirois ce que Montesquieu rapporte de l'embarras des
+Romains pour cette partie de leur police publique, et de l'abus que
+des affranchis ont osé faire de leur droits.
+
+Il faut, a dit un homme dont la plume éloquente a défendu avec énergie
+les droits sacrés de la liberté publique, «il faut, avant toutes
+choses, rendre dignes de la liberté et capables de la supporter, les
+serfs qu'on veut affranchir»[18].
+
+Je propose d'abord d'assurer en propriété à chaque esclave ce qu'il
+pourra gagner au delà du travail modéré auquel il peut être assujetti.
+La loi relative à la mesure du travail imposé, doit varier suivant le
+genre de culture et la situation des établissements; mais par-tout les
+règlements devront assurer à un esclave actif et laborieux les moyens
+de gagner, dans l'espace de six ou sept ans au plus, une somme égale
+aux trois quarts de sa valeur. Cette somme, fixée par la loi, ne doit
+pas être arbitraire. En payant cette somme à son maître, l'esclave
+deviendroit _serf de glèbe_[19], c'est-à-dire, qu'il seroit attaché à
+une partie du terrein ou des travaux de l'habitation, et le produit de
+sa culture seroit partagé entre son maître et lui[20]. Les Nègres
+ouvriers auroient, en entrant dans la classe des _serfs de glèbe_, un
+salaire également fixé par la loi. Chaque esclave, en obtenant ce
+premier degré d'affranchissement, auroit le droit d'assurer le même
+avantage à sa femme, en payant une somme d'autant moins forte qu'elle
+auroit un plus grand nombre d'enfants. Les enfants ne naîtroient
+_serfs de glèbe_, qu'autant que leurs mères seroient déjà dans cette
+classe. Le _pécule_ ou le gain assuré par la loi suivroit l'esclave,
+et appartiendroit à sa femme ou à ses enfants, après lui; celui de la
+femme appartiendroit également ou au mari, ou aux enfants. S'ils
+n'avoient pas d'héritiers naturels, les esclaves pourroient disposer
+de leurs gains à leur volonté; et s'ils n'en disposoient pas, leur
+pécule appartiendroit aux fonds de charités établis dans la colonie.
+Les successions des _serfs de glèbe_ pourroient être soumises à la
+même loi. Tout affranchissement qui ne seroit pas le prix du travail
+ou d'une grande vertu, seroit proscrit. C'est ainsi qu'on formeroit
+cette population avilie à l'amour du travail et au respect des moeurs.
+Le _serf de glèbe_ ne pourroit ensuite s'affranchir des obligations
+que lui imposeroit la loi, qu'en remplissant celles qu'elle
+prescriroit pour le conduire à une liberté entière. Ces conditions
+seroient ou l'achat de la terre, s'il convenoit au propriétaire de
+l'aliéner, ou des redevances, ou le paiement d'une somme suffisante
+pour que le propriétaire pût faire cultiver lui-même la portion de
+terre que le _serf_ abandonneroit. Les _serfs_ ouvriers
+s'affranchiroient, en payant une somme égale à la valeur
+représentative du travail que la loi leur imposeroit. C'est ainsi que
+cette loi, en rétablissant les droits les plus sacrés, porteroit le
+travail et la culture au plus haut point d'activité: elle serviroit à
+la fois l'intérêt public et l'intérêt particulier[21]. Cette division
+de terrein accroîtroit rapidement les produits. C'est dans les
+atteliers des propriétaires que seroient manufacturées les denrées qui
+demandent des préparations, et que se feroient ensuite les partages.
+La régie de ces établissements deviendroit plus simple et plus
+économique: la valeur du fonds augmenteroit avec la liberté.
+
+Je me borne à tracer les idées élémentaires d'un plan dont les détails
+ne peuvent être déterminés que dans les colonies mêmes. _La servitude
+de glèbe est odieuse_, lorsque la loi n'assure pas des moyens
+successifs pour s'en affranchir. J'en ai dit assez pour qu'on ne
+confonde pas les règlements que je propose, avec les coutumes barbares
+que la tyrannie des seigneurs avoit introduites dans quelques-unes de
+nos provinces, et qui subsistent encore dans quelques états. Le
+servage que j'indique est le premier pas vers la liberté. Le travail
+affranchira peu à peu de ce reste de servitude. Les principes que j'ai
+développés suffisent pour tracer la marche qu'il faut suivre. Celle de
+la justice n'est jamais incertaine, et c'est en oubliant nos droits
+qu'on a rendu nos institutions si obscures et si contradictoires. On
+l'a dit, la vérité n'a qu'une route, et celles de l'erreur sont sans
+nombre.
+
+L'affranchissement que j'ai proposé n'auroit aucun des inconvénients
+que peuvent craindre les défenseurs de l'esclavage. Lorsque j'ai porté
+ma pensée sur ce grand objet de police publique, j'ai redouté
+l'opinion et l'intérêt particulier. J'ai recueilli les objections
+qu'on opposoit à l'affranchissement des esclaves[22]. J'ai vu qu'elles
+supposoient toutes une révolution subite, également dangereuse pour
+les maîtres et pour les esclaves. Ceux qui défendent le système
+actuel, n'imaginent que des affranchis livrés à la paresse et aux
+voluptés, sans activité et sans énergie pour les travaux utiles. Cette
+classe dangereuse est née de la corruption de nos moeurs. Je crois
+avoir tracé un autre ordre de choses et une marche plus prudente et
+plus sûre. Sa lenteur préviendroit tous les dangers. La révolution
+s'opèreroit insensiblement, sans effort et sans trouble. La liberté
+que je présente, auroit pour base le travail et les moeurs. Les
+propriétés particulières n'éprouveroient aucune atteinte; leur produit
+seroit augmenté par l'intérêt des cultivateurs, par leur émulation et
+par leur industrie. On n'auroit rien à craindre de la licence des
+affranchis: leurs moeurs seroient changées, et on leur imprimeroit le
+caractère qui convient à un peuple cultivateur. Une population
+nouvelle, nombreuse et faite au travail, remplaceroit ce peuple
+d'esclaves qui cultivent nos colonies: la possession de ces
+établissements seroit moins incertaine: chaque affranchi seroit un
+nouveau défenseur; tandis qu'en cas d'attaque l'esclave est un ennemi
+de plus à combattre ou à enchaîner. La justice, la bienfaisance et la
+liberté préviendroient la ruine qui menace nos colonies, si elles sont
+long-temps encore dépendantes du commerce des esclaves. Ce commerce,
+que rien ne peut justifier, s'anéantirait, et l'humanité auroit moins
+de larmes à verser. Ce plan peut être annoncé sans crainte: son
+premier effet sera de resserrer les noeuds de l'obéissance, de placer
+l'espoir du bonheur et de la liberté dans le travail et la bonne
+conduite, et d'animer ainsi la culture et la population des colonies.
+
+C'est aux pieds de la nation assemblée que je mets ces projets. C'est
+elle qui doit prononcer sur d'aussi grands intérêts. Elle doit porter
+ses regards sur tous les hommes qui la composent. Elle doit s'occuper
+de tout ce qui peut influer sur les vertus particulières et
+publiques. Elle doit se réformer elle-même et détruire les abus que de
+longues injustices ont consacrés. Puissent les idées que je viens de
+tracer adoucir le sort des infortunés dont j'ai plaidé la cause! Quel
+que soit leur succès, elles auront eu pour moi le charme consolateur
+qu'ont toujours les voeux formés pour le bonheur de l'humanité.
+
+
+
+
+NOTES ET PREUVES
+
+
+[1] Lisez _l'état civil, politique et commerçant_ du Bengale, imprimé
+à la Haye, en 1775. Voyez les détails du procès de M. Hastings. Ce
+n'est pas qu'on doive fixer son opinion sur cet illustre accusé. Ce
+seroit une injustice; il faut attendre sa défense et le jugement que
+portera la cour des Pair. Je n'ai entendu que des louanges en sa
+faveur de la part de tous les François qui ont passé dans les
+établissements Anglois pendant son administration. Je ne parle donc
+que des faits; et c'est une grande leçon que l'Angleterre donnera
+encore, si elle punit les coupables, quels que soient d'ailleurs leurs
+titres et leurs services, et si par des loix de bienfaisance elle
+adoucit le sort des peuples opprimés.
+
+[2] Louis XIII ne vouloit point d'esclaves: mais on lui persuada qu'on
+ne pouvoir convertir les Africains qu'en les chargeant de chaînes.
+Malheur aux hommes qui abusent ainsi de la foiblesse des rois!
+
+[3] Dès 1503 on porta quelques Nègres dans les colonies. On voit dans
+l'histoire navale de Hill, qu'Elisabeth voulut s'opposer à ce
+commerce; elle donna des ordres pour qu'on ne transportât aucun Nègre
+d'Afrique qu'il n'eût donné son libre consentement. Elle disoit que
+_toute violence à cet égard seroit détestable et attirerait la
+vengeance du ciel sur ceux qui s'en rendraient coupables_. La soif de
+l'or l'emporta bientôt sur le cri de la justice. Les Génois, les
+Portugais, les François et les Anglois se disputèrent tour à tour
+l'avantage barbare de fournir des esclaves.
+
+[4] M. Cooper, dans ses lettres sur le commerce des Nègres, publiées
+en Angleterre, évalue les esclaves des nations commerçantes de la
+manière suivante.
+
+Aux Anglois et aux Américains ........................... 1,500,000
+Aux François ............................................ 400,000
+Aux Espagnols ........................................... 2,500,000
+Aux Portugais ........................................... 1,000,000
+Aux Hollandais et aux Danois ............................ 100,000
+ -----------
+ 5,500,000
+ -----------
+
+Ce calcul n'est pas exact pour les François: ils possèdent environ
+550000 esclaves; et je crois qu'on peut porter à 6000000 les Nègres
+esclaves des colonies.
+
+Le nombre des esclaves, traités chaque année, s'élève à plus de
+100000. Voici un des dernier états de traite, depuis le Cap blanc
+jusqu'à New Congo.
+
+Par les Anglois ............................................ 53,100
+Par les Etats unis ......................................... 6,300
+Par les François ........................................... 23,500
+Par les Hollandois ......................................... 11,300
+Par les Portugais .......................................... 8,700
+Par les Danois ............................................. 1,200
+ ---------
+ 104,100
+ ---------
+
+Qui ont été achetés au prix moyen de 360 livres.
+
+[5] J'aurois voulu présenter l'effrayant tableau de la dépopulation
+que ce commerce cause à l'Afrique: mais les éléments manquent pour en
+calculer exactement l'influence désastreuse. Pour s'en faire une idée,
+on doit remarquer que les Nègres qu'on traite sont tous dans la force
+de l'âge. Ils ont passé les dangers de l'enfance, et il sont loin
+encore des accidents qui menacent le déclin de la vie. C'est à
+l'instant de leur plus grande reproduction qu'on les enlève à leur
+patrie. Réduisons les 100000 qu'on exporte à 97500 à cause de leur
+mortalité naturelle estimée dans la proportion de 1 à 40. Ces 97500
+représenteront un fonds de population de 3800000 individus détruits
+pour l'Afrique dans l'espace de 30 ans. Si on adopte la proportion de
+1 à 30, qui paroît la plus vraie pour déterminer le nombre commun des
+morts, relativement à la masse des hommes existants, enlever à la
+population une classe d'hommes dans l'âge où la mortalité n'est que
+comme 1 à 40, c'est détruire réellement une plus grande masse
+d'habitants; car 100000 individus, pris dans toutes les classes ne
+représentent que 3000000 de population, tandis que pris dans
+l'adolescence et la vigueur de l'âge, ces 100000 représentent une
+population de 4000000, ou de 3800000 en déduisant, comme j'ai fait,
+ceux que la mort naturelle détruiroit indépendamment de la traite. Si
+à ces 3800000 on ajoute le nombre des malheureux qui expirent dans les
+combats livrés pour enlever des esclaves, ceux qui périssent de
+misère, de fatigue et de désespoir, on verra que la masse de
+population anéantie par la traite dans l'espace de 30 ans, s'élève à
+plus de 4800000 individus, et qu'ainsi ce commerce cruel coûte chaque
+année à l'Afrique plus de 160000 de ses habitants.
+
+[6] Il semble que quelques historiens ont cherché à effacer le
+souvenir de ces révoltes. Voilà comment on écrit l'histoire. Spartacus
+avoit un grand caractère, et s'il avoir pu arrêter la licence de ses
+compagnons d'armes, il aurait vengé l'univers.
+
+[7] Ecoutez Montesquieu, «il n'est pas vrai qu'un homme libre puisse
+se vendre. La vente suppose un prix: l'esclave se vendant, tous ses
+biens entreroient dans la propriété du maître le maître ne donneroit
+rien, et l'esclave ne recevroit rien, etc.» Esprit des loix, liv. XV,
+chap 2.
+
+«Les mots _esclavage_ et _droit_ sont contradictoires: ils
+s'excluent mutuellement». Rousseau, contrat social, liv. I, chap. 4.
+
+[8] Les Lacédémoniens fustigeoient leurs esclaves à certaines époques
+de l'année, uniquement pour faire sentir à ces infortunés le poids de
+leur servitude. Plus d'une fois, dans nos colonies, des maîtres cruels
+se sont fait un spectacle des coups de fouet dont ils déchiroient
+leurs Nègres.
+
+[9] Dans les colonies Espagnoles, chaque esclave a un jour par semaine
+où il travaille pour son compte. Ce moyen est dangereux, et c'est
+souvent à la débauche que l'esclave consacre les moments qui lui sont
+accordés. Dans les colonies Espagnoles, les affranchis sont presque
+tous les ministres des voluptés de leurs maîtres. On doit cependant
+applaudir l'humanité de la loi qui assure la liberté à chaque esclave
+Espagnol, en état de payer sa rançon.
+
+[10] On a suivi dans les États-unis différentes méthodes pour
+l'affranchissement des esclaves. Dans quelques parties le petit nombre
+de Nègres qu'il y avoit, a permis de les affranchir tout d'un coup; et
+ils sont restés attachés à leur maîtres, comme domestiques et
+journaliers.
+
+[11] Les Lacédémoniens limitoient, pour leur sûreté, le nombre de leurs
+esclaves, et ils en firent quelquefois exposer les enfants.
+
+«Rien, dit encore Montesquieu, ne met plus près de la condition des
+bêtes, que de voir toujours des hommes libres, et de ne l'être pas.
+De telles gens sont des ennemis naturels de la société, et leur nombre
+seroit dangereux». Liv. XV, chap. XIII.
+
+[12] Voyez une brochure écrite par John Newton à la société de
+Manchester. Il a lui-même fait la traite des Noirs; et les détails
+qu'il donne, font frémir.
+
+[13] J'ai porté à 1200 livres le produit du travail d'un Nègre dans la
+force de l'âge, et on ne peut pas l'évaluer plus haut. M. Arthur
+Young, écrivain Anglois, célèbre par l'étendue de ses connaissances
+économiques et politiques, évalue, d'après quelques informations
+parlementaires, le produit du travail des Nègres de 9 à 15 livres
+sterlings au plus, et d'après le produit général de la Jamaïque à 7
+livres 10 schelings par tête.
+
+J'ai réuni dans le tableau suivant le produit des principales îles
+comparé au nombre de leurs Nègres travailleurs.
+
+St. Domingue cultivée par 300,000 esclaves produit 100,000,000 l.
+La Jamaïque par.......... 200,000 esclaves produit 35,000,000
+GUADELOUPE par........... 100,000 esclaves produit 18,000,000
+MARTINIQUE par........... 80,000 esclaves produit 18,000,000
+ --------------
+ 680,000 esclaves produit 171,000,000 l.
+
+J'ajouterai pour la valeur des denrées consommées
+ dans ces îles provenant de la culture des Nègres 69,000,000
+ --------------
+ 240,000,000 l.
+
+Ce qui donne par esclave 352 livres 18 sols 10 deniers.
+
+M. Young évalue en Angleterre le travail annuel d'un bon cultivateur à
+2.400 livres. Notre culture accablée par la misère publique, n'offre
+pas des résultats aussi brillants: mais ils surpassent de beaucoup le
+produit du travail des esclaves.
+
+Supposons qu'en France la consommation de chaque individu soit de 130
+livres seulement, terme moyen; la reproduction totale, si on compte
+24000000 d'habitants dans le royaume, doit être de 3120 millions.
+D'après d'autres données, la reproduction totale, en 1779, fut évaluée
+à 3164 millions. On croit que le quart au plus de la population
+générale est attaché à la culture; ainsi la reproduction totale est le
+prix du travail de six millions d'individus; ce qui donne par tête un
+produit annuel de 527 livres 6 sols 8 deniers.
+
+Le produit du travail est encore en raison de la fertilité ou du prix
+des denrées cultivées; de la fertilité, lorsque les denrées et les
+valeurs sont les mêmes; et du prix, lorsque les denrées et les valeurs
+sont différentes.
+
+Le carreau de terre dans les colonies produit au moins 2000 livres par
+an, ce qui donne environ 800 livres par arpent. Le produit de l'acre
+en Angleterre n'est evalué qu'à 4 livres sterling, ou 108 livres par
+arpent [Note: Le carreau est de 3,400 toises quarrées. L'acre de
+1,135 toises, et l'arpent de 1,334.4.].
+
+Un homme, dont le travail rend annuellement 520 livres dans une terre
+qui ne produit que 108 livres par arpent, donnerait dans une terre qui
+produit 800 livres, 3851 livres 17 sols. Je réduis cette somme au
+tiers à cause de l'avantage qu'a le cultivateur d'Europe d'employer
+des machines que le cultivateur esclave n'emploie pas, et nous aurons
+1283 liv. 19 sols pour le travail de l'homme libre, tandis que celui
+de l'esclave n'est que d'environ 353 livres.
+
+J'ai comparé le travail de la vigne à celui des sucreries, il faut
+exactement le même nombre de journées d'esclaves que de vignerons dans
+la même étendue de terrein cultivée en cannes ou en vignes. Dans un
+arpent de vigne produisant 240 livres, le travail du journalier peut
+être évalué à 1200 livres par an, comme celui du Nègre sucrier dans sa
+plus grande valeur. La proportion du travail libre au travail servile
+est donc ici comme 4000 livres à 1200 livres. Pour prévenir les
+objections, j'ai infiniment réduit les avantages du travail de l'homme
+libre. Je préviens qu'il est toujours question dans ces calculs du
+produit absolu du travail, et pas du tout du produit net, que bien
+d'autres causes peuvent augmenter ou diminuer.
+
+[14] Voyez ce que dit M. Parmentier de la fécondité du _maïs_ à
+l'Amérique, dans son excellent mémoire sur la culture de cette plante,
+couronné par l'Académie de Bordeaux en 1784. L'évaporation à
+l'Amérique est beaucoup plus considérable que dans nos climats; et il
+seroit peut-être possible de prouver que la fertilité des différentes
+parties de la terre est en raison de l'évaporation de leurs surfaces.
+
+[15] On objectera que c'est le bon marché du travail, bien plus que sa
+quantité absolue, qui est important pour le propriétaire; c'est le
+plus grand bénéfice qu'il doit chercher. Il faut donc prouver encore
+que le travail de l'esclave est plus coûteux que celui du cultivateur
+salarié. Le Nègre, dont j'ai évalué le travail à 1200 livres, vaut au
+moins 3000 livres. L'intérêt de cette somme compté à 8 pour cent dans
+les colonies, les risques de remplacements 5 pour cent font ensemble
+13 pour cent ou 390 livres; si on y ajoute 110 livres seulement pour
+l'entretien et la nourriture, on trouvera que chaque esclave, bon
+travailleur, coûte au moins 500 livres, tandis que le prix d'un
+journalier en France n'est que de 300 à 350 livres, pour son travail
+annuel.
+
+[16] _Caeteris servis non in nostrum morem descriptis per familiam
+ministeriis utuntur. Suam quisque sedem, suos penates regit. Frumenti
+modum dominus, aut pecoris, aut vestis, ut colono, injungit, et
+servus hactenus paret._ Tacite, de mor. Germ.; c'est le premier degré
+d'affranchissement que je propose.
+
+[17] Par arrêt du conseil, du 29 Décembre 1776, j'avois obtenu une
+concession du terrein situé dans la Guyanne, entre les rivières d'Oyac
+et d'Aprouague, ce qui occupe une étendue d'environ 250 lieues
+quarrées, et voici ce que je demandois. «Que tous les esclaves de la
+Guyanne eussent un pécule assuré et constant, et qu'il fût loisible
+aux habitants, comme à la compagnie que je formois, de changer
+l'esclavage pur et simple en servage de glèbe». Ce sont les termes
+d'un mémoire que je remis alors au ministre de la marine.
+
+[18] Rousseau, du gouvernement de Pologne.
+
+[19] C'est ce que les Romains appelloient _adscripririos seu addictos
+glebae_. Les _addicti glebae_ étoient des serfs qui demeuroient
+attachés à la glèbe. Les _adscripti glebae_ étoient des fermiers qui
+cultivoient en payant des redevances. Lorsque les Francs, dit Loiseau,
+conquirent les Gaules, ils réduisirent les naturels du pays à la
+servitude de glèbe. Le grand inconvénient de ces loix, ou plutôt leur
+injustice, étoit de ne pas prescrire des moyens d'affranchissement. La
+cupidité et la tyrannie y ajoutèrent successivement des dispositions
+vraiment barbares.
+
+[20] Voici un chapitre de Montesquieu, qui fera mieux entendre encore
+la nature du servage que je propose. «L'esclavage de glèbe s'établit
+quelquefois après une conquête. Dans ce cas l'esclave qui cultive doit
+être le colon partiaire du maître. Il n'y a qu'une société de perte et
+de gain qui puisse réconcilier ceux qui sont destinés à travailler,
+avec ceux qui sont destinés à jouir». Esp. des loix, liv. XIII, chap.
+3.
+
+[21] Je crois pouvoir prouver que le revenu particulier seroit
+augmenté dans le nouveau système de culture que je propose: mais
+quand il seroit un peu diminué, la réparation d'une grande injustice
+exigeroit bien ce sacrifice.
+
+Une habitation en sucre terré ayant 80 carreaux en cannes, 120 qui
+ peuvent être plantés, et 100 en savannes ou prairies et mornes,
+ évaluée................................................ 1,400,000 l.
+
+Ayant un attelier de 250 Nègres estimés à 2000 liv.
+ ensemble 500,000 liv. donne un produit de
+ 300,000 liv. de sucre: ces 300,000 liv. à 50 le
+ cent donnent..................... 150,000 l.
+
+Les dépenses....................... 40,000
+ ---------
+
+Reduisent le produit à............. 110,000 l.
+ ---------
+
+Si les 250 Nègres s'affranchissent, ils paieront les
+ 3/4 de leur valeur..................................... 375,000
+Nous avons évalué l'habitation........................... 1,400,000
+ ----------
+
+Le capital est réduit à.................................. 1,025,000 l.
+ ----------
+
+Dans ce nouvel état de culture, le produit sera au
+ moins doublé et porté à........... 300,000 l.
+La moitié du maître sera de......... 150,000 l.
+La dépense réduite à................. 15,000
+ ---------
+Le revenu sera de................... 135,000 l.
+ ---------
+
+
+Ou plus de 13 pour cent, tandis qu'il n'étoit que de 8 pour cent à peu
+près. Les serfs de glèbe, au lieu du produit de leurs jardins et de
+25000 liv. pour leur entretien, auront également le produit de leurs
+jardins, dont ils pourront disposer, et un revenu de 500 l. par tête.
+
+Depuis que j'ai écrit ces feuilles, j'ai lu, dans le courrier de
+l'Europe, vol. 23, n°. 25, un mémoire, présenté en 1779 et en 1785 par
+M. le chevalier de Laborie, lieutenant-colonel d'infanterie, sur les
+moyens de donner la liberté aux esclaves en Amérique. Les mêmes
+principes nous ont guidés; mais les moyens d'affranchissement, que
+j'avois proposés en 1776 au gouvernement, et que je publie
+aujourd'hui, sont différents. M. de Laborie parle d'une sucrerie qu'il
+vouloit établir à la Tortue. Il étoit convenu, dit-il, qu'un habitant
+se chargeroit des frais d'établissement, en payant seulement aux
+cultivateurs la moitié du prix du sucre; et il avoit calculé que
+chaque cultivateur aurait, au delà de ses dépenses, un bénéfice de 5 à
+600 livres.
+
+[22] Il est impossible de suivre tous les égarements de l'intérêt
+particulier. Personne n'a répondu avec plus de sentiment aux
+défenseurs de l'esclavage que M. l'abbé Raynal. Voyer l'histoire phil.
+et pol. des établissements des Européens dans les deux Indes, liv. XI,
+parag. XXIV.
+
+
+
+
+POSTSCRIPTUM
+
+
+J'avois lu ce discours à l'Académie, et je le livrois à l'impression,
+lorsque j'ai reçu les _réflexions sur l'esclavage des Nègres, par M.
+Schwartz_, qui viennent d'être publiées. Si je n'avois voulu que
+prouver l'injustice de cet esclavage, j'aurois supprimé mon travail.
+On ne peut rien ajouter à la clarté et à l'évidence des principes que
+l'auteur a rappellés. On ne peut pas plaider avec plus de raison et
+plus de force pour les droits de l'humanité. L'auteur de ce nouvel
+ouvrage a développé les vérités que je n'ai fait qu'indiquer: mais les
+moyens d'affranchissement qu'il présente ne me paroissent pas aussi
+convenables dans l'état actuel des colonies que ceux que j'ai
+proposés. Mon but essentiel a été de conduire les esclaves à la
+liberté, en les formant au travail et au respect des moeurs. Il ne
+suffit pas de les rendre libres; il faut aussi leur donner une
+existence heureuse et utile. Je crois donc devoir encore soumettre mes
+idées à l'opinion publique.
+
+Les colons sollicitent le droit de représentation aux états généraux.
+Leur patriotisme et leur zèle sont des titres que le souverain et la
+nation ne méconnoîtront pas. La plus belle cause que les députés des
+colonies pourroient plaider dans cette auguste assemblée, seroit celle
+de la liberté que je réclame au nom de l'humanité et de la justice.
+
+
+
+
+Extrait des registres de
+l'Académie royale des sciences,
+belles lettres et arts
+de Bordeaux.
+
+Du 7 Septembre 1788.
+
+Ce jour, l'Académie extraordinairement assemblée pour délibérer la
+demande qui lui a été faite par M. de Ladebat, de vouloir bien lui
+permettre de faire imprimer, sous son privilège, le _discours sur la
+nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies_,
+qu'il lut à la séance publique du 25 Août dernier, la compagnie lui a
+unanimement accordé cette permission, et a autorisé M. le secrétaire à
+lui expédier à cet effet, une copie de la présente délibération.
+
+En foi de quoi j'ai délivré le présent extrait, que je certifie
+conforme a l'original. A Bordeaux, ce 9 Octobre 1788.
+
+De Lamontaigne,
+
+Secrétaire perpétuel de l'Académie.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Discours sur la nécessité et
+les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies, by M. de Ladebat
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10697 ***