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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:34:59 -0700 |
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Plusieurs auteurs ont +peint avec énergie les horreurs de l'esclavage et les détails affreux +du commerce des Nègres. Une société nombreuse s'est formée pour +anéantir ce commerce et cet esclavage. Des habitants éclairés et +sensibles désirent un changement. L'opinion publique s'unit enfin aux +voeux de l'humanité et de la justice: mais l'intérêt particulier +s'agite, et les combat encore. Les parlement d'Angleterre n'a pas +même osé prononcer sur cette importante question. Six millions de +Nègres portent, des nos jours, les chaînes des nations de l'Europe. Il +faut donc de nouveaux efforts pour affranchir ces infortunés. +L'intérêt particulier m'a paru se concilier avec les droits sacrés que +la raison réclame. J'avois pensé, il y a long-temps, que dans l'état +même des colonies, on pourroit trouver des moyens d'affranchissement; +et ce sont ces moyens que je publie aujourd'hui. J'ai cru inutile de +donner à présent tous les détails du plan que je propose. On trouvera +dans les notes les calculs dont j'ai employé les résultats-- + +C'est un crime public que j'attaque; et on ne doit pas s'attendre à +trouver dans ces feuilles des déclamations contre les colons ni contre +les négociants qui font le commerce d'Afrique. Les hommes les plus +respectables, dont l'antiquité nous a conservé le souvenir, ont eu des +esclaves, et en ont vendu et acheté. Les lois doivent être +l'expression de la justice; si elles s'en écartent, et si elles +conservent encore leur empire, l'homme le plus juste peut être +entraîné lui-même par le vice de la législation. Ceux qui s'occupent +de gouverner les nations, ou de réformer les lois, doivent frémir de +l'influence désastreuse que peuvent avoir leur erreurs. + + + + +DE LA NÉCESSITÉ ET DES MOYENS +DE DÉTRUIRE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES. + + + +Les crimes que la cupidité entraîne présentent à l'homme sensible le +plus affreux tableau. C'est en vain qu'on a voulu les déguiser par les +illusions de la fortune et de la gloire: ils ont ravagé la terre; ils +ont fait gémir l'humanité sous le poids du malheur. De toutes les +parties du monde, l'Europe est celle qui s'en est rendue la plus +coupable. Ailleurs on a été égaré par la vengeance et par la fureur +des armes: c'est de sang froid que nous avons commis les plus cruels +attentats. Nos connaissances et nos arts semblent n'avoir servi qu'à +détruire le repos de toutes les nations. Au dedans, que de divisions +et de troubles! Au dehors, que d'oppressions et d'horreurs! L'Asie, +l'Afrique et l'Amérique ont été à la fois le théâtre de nos excès. +L'Asie nous a vus calculer la fortune sur la famine et la mort[1]. +Nous avons dépeuplé et avili l'Afrique. L'Amérique dévastée a plié +sous le joug de notre tyrannie. Nous y avons établi l'esclavage, que +la religion proscrivoit dans nos climats[2]. Nos colonies sont encore +fondées sur cet abus criminel. Des terres ou la nature réunit toutes +les richesses de la fécondité, sont sillonnées par des esclaves qu'on +arrache à leur patrie, et qu'on charge de chaînes pour augmenter nos +richesses. Il est consolant de voir une nation commerçante dénoncer +elle-même à son sénat assemblé ce long outrage fait à l'humanité. Ce +sénat souillera sa gloire, s'il ne change pas le sort de tant +d'infortunés. La raison et la justice doivent enfin rétablir leurs +droits et briser leurs fers. + +L'Amérique fut dévastée par ses avides conquérants; ils crurent que +les mines précieuses que le sol leur offroit, suffiroient à leur +ambition; et pour en jouir sans partage, ils portèrent avec eux la +destruction et l'effroi. Les habitants de ces contrées nouvelles, +frappés de terreur, s'imaginèrent que leurs Dieux mêmes avoient décidé +leur perte. Plusieurs étouffèrent leurs races; et ce continent, à +cette époque, semble être l'affreux séjour du crime et du malheur. Des +peuples entiers ont disparu, et leurs noms sont oubliés. Leur +existence n'est plus attestée que par la solitude de leurs demeures et +l'horreur de leurs tombeaux. Bientôt ces mines funestes au bonheur du +monde demandèrent des bras mercenaires, et on n'en trouvoit plus. On +acheta des esclaves en Afrique, et on les traîna sur les plages de +l'Amérique[3]; ils aggravèrent encore le sort des malheureux Indiens. +C'est ainsi que quelques tyrans croyoient avoir le droit de soumettre +la terre entière à leurs jouissances. Tant de désordres avoient +confondu toutes les idées. Les titres clairs et sacrés de la justice, +de la propriété et de la liberté, paroissoient effacés: on ne +connoissoit que les excès de l'ambition et de l'audace. Las-Casas +lui-même, cet évêque si vertueux au milieu de tant de crimes, +demandoit de nouveaux esclaves; trompé par son coeur, il croyoit +diminuer le travail excessif et meurtrier auquel on condamnoit les +Américains échappés à la mort. Les fiers oppresseurs du nouveau monde +dédaignoient des travaux utiles, et leurs barbares mains ne savoient +donner que des fers. + +Le commerce des hommes fut favorisé par toutes les nations +commerçantes, comme une nouvelle source de richesses publiques. Près +de six millions d'esclaves Africains peuplent aujourd'hui les champs +de l'Amérique; plus de cent mille infortunés sont enlevés chaque année +à l'Afrique, pour soutenir cette population[4]. Qui osera calculer ce +qu'elle a coûté[5]? Pour ravir des esclaves, on a massacré des +millions d'hommes qui défendoient leur liberté. Peignez-vous tous les +liens de la nature brisés, tous les sentiments outragés, toutes les +cruautés réunies; et vous aurez quelque idée des horreurs que je ne +puis tracer. La guerre, les injustices et tous les crimes ont désolé +les peuples que ce trafic a séduits. Les côtes Occidentales de +l'Afrique sont dépeuplées, et c'est de l'intérieur des terres, ou des +côtes Orientales, qu'on traîne des esclaves aux marchés Européens. +Cette diminution de traite effraie déjà ceux qui calculent froidement +la prospérité des colonies. + +Quand les loix sacrées de l'ordre social sont violées, il n'y a plus +de mesure aux excès que l'homme coupable ose commettre. Ici le cri de +la nature semble implorer le ciel, et lui demander vengeance. Je +parcours les feuilles de l'histoire, et je ne vois pas, dans ses +tristes récits, de plus grand crime public. Il y a bientôt trois +siècles qu'il se perpétue, et voilà l'ouvrage des nations qui se +placent au rang des plus éclairées. + +Je ne parlerai pas de la rigueur de l'esclavage dans nos colonies. +L'humanité frémiroit encore des tableaux que je pourrais rappeller. Le +sceptre de l'oppression est toujours pesant; et si des moeurs plus +douces, si l'humanité, si l'intérêt même des colons ont tempéré les +traitements barbares que leurs esclaves éprouvoient, cet esclavage +est-il plus légitime? + +On a dit que la victoire légitimoit l'esclavage. Oui sans doute, comme +la force légitime tout: mais alors le pacte social est détruit pour +l'homme qu'on enchaîne. Si les Ilotes avoient vaincu Sparte, leur nom +effaceroit peut-être dans l'histoire celui de leurs cruels +oppresseurs. Rappellons-nous la honte des Romains pendant la guerre +servile, le sang qu'ils firent couler pour étouffer des révoltes +toujours renaissantes, et leur effroi, lorsque le Thrace Spartacus +marchoit à Rome, et renversoit leurs préteurs et leurs légions[6]. + +On a dit que l'intérêt des colons rendoit le sort de nos esclaves plus +doux que celui des journaliers que la misère accable. Un sort plus +doux! Quelle est donc cette existence que la liberté n'accompagne pas? +La misère est affreuse sans doute: mais la liberté, est un grand bien, +et l'espérance luit encore au fond du coeur de l'homme libre. Que +reste-t-il à celui qui ne l'est pas? Est-ce par des désordres publics +qu'il faut justifier d'autres désordres? Parce que les attentats +commis contre la propriété ont troublé la terre, on a nié que la +propriété fut la base de l'ordre social. On a rappellé les faits +éclatants de ces républiques fondées sur la communauté des biens. +A-t-on oublié qu'il n'y avoit là que des tyrans et des esclaves? Parce +que notre luxe et nos longues erreurs ont appauvri la classe +infortunée qui fait naître nos subsistances, faut-il que des esclaves +gémissent sous le fouet d'un commandeur cruel? Faut-il, pour le +bonheur public, charger de chaînes les mains qui nous nourrissent? N'y +auroit-il sur la terre, pour le pauvre qui la cultive, que des fers ou +la mort?... Quelle triste philosophie que celle qui conduit à de +pareils résultats! C'est ainsi qu'on justifie tout: l'esclavage +devient un devoir: la tyrannie est un droit: la jouissance seule est +un titre. Malheur aux nations qui seroient assez avilies pour laisser +établir ces maximes cruelles: il n'y auroit plus pour elles que crimes +et désespoir. Proscrivons enfin cette admiration exclusive pour +l'antiquité. Ne rendons hommage qu'aux vertus particulières éparses +çà et là dans l'histoire, comme des phares brillants sur la vaste +étendue d'une mer sombre et agitée. Qu'importent de grands noms et +leur éclatante renommée, si la vertu et l'humanité gémissoient auprès +d'eux? Ne respectons que les institutions conformes à nos droits; +rappellons les caractères qui les distinguent, et cherchons ainsi à +réparer les maux que leur violation et leur oubli ont répandus sur la +terre. + +La possession libre et exclusive de nous-mêmes, ou _notre propriété +personnelle_, est notre premier droit; il est inaliénable et sacré. +Réduire un homme à la condition d'esclave, est donc, après le meurtre, +le plus violent des attentats. L'homme anéantiroit tous ses droits en +se rendant esclave. Il n'y a point de vente où il n'y a pas de +prix[7]. Ainsi l'homme ne peut jamais aliéner sa liberté; et s'il ne +peut pas l'aliéner, qui est-ce qui pourroit en disposer? On peut +enchaîner un criminel; voilà le droit de la force publique: mais si le +coupable rompt sa chaîne, il n'est plus esclave. + +Le nom d'homme repousse celui d'esclave; et les tyrans eux-mêmes +l'ont bien senti. Quand ils ont avili des infortunés à porter leurs +chaînes, ils ne les ont plus comptés que comme des instruments de +culture ou de travail[8]. Les droits les plus sacrés, la justice et +l'humanité proscrivent donc l'esclavage. On croit que l'équilibre +politique et le maintien des richesses nationales s'opposent encore à +ce voeu de la raison et de la nature. Si je prouvois que cet équilibre +et le maintien même des richesses demandent que l'esclavage soit +aboli, et si j'en indiquois les moyens, j'aurois peut-être rendu +quelque service à l'humanité. + +J'ai dit que la traite diminuoit. Cette rareté d'esclaves menace la +culture des colonies. La dépopulation des côtes de l'Afrique baignées +par l'Océan a dirigé une partie du commerce des Noirs vers les côtes +Orientales de ce continent; la traite y est plus abondante et moins +chère: mais la longueur et les dangers de la navigation causent +presque toujours une mortalité effrayante. Le prix des esclaves a +doublé dans nos colonies depuis vingt ans; et plusieurs habitations +ne donnent pas la moitié des produits qu'elles pourroient fournir, +faute de bras pour leurs travaux. La population, quoiqu'un peu plus +animée, ne remplace pas la moitié des esclaves que la mortalité +enlève. L'avenir n'offre donc à cet égard qu'une perspective +allarmante. Il est temps d'obéir à une révolution que la nature +prépare elle-même. Notre politique et nos petits intérêts n'arrêteront +pas sa marche. + +L'Espagne donne depuis long-temps des moyens de liberté à ses +esclaves[9]. La volupté et le luxe détruisent les avantages de cette +liberté. Ce n'est pas cet exemple que je proposerai de suivre: mais il +est dangereux pour nos colonies, et il cause souvent une désertion +ruineuse pour nos établissements. + +Les États-unis rendent peu à peu la liberté à leurs Nègres[10]. Sans +doute la reconnoissance doit enchaîner long-temps cette nation +nouvelle: mais tout s'oublie; les circonstances et les intérêts +changent; et si l'on venoit offrir la liberté à nos esclaves, quels +seroient nos moyens de défense? + +Si le parlement d'Angleterre adopte une loi qui adoucisse l'esclavage +dans les colonies Britanniques, on doit redouter l'effet qu'elle +produira sur nos esclaves, et déjà les colons en sont allarmés. + +Plus nos établissements s'accroissent, et plus leur possession devient +incertaine. Le grand nombre d'esclaves nécessaires à leur culture est +seul un grand danger[11]. + +Le commerce des esclaves nuit à la navigation. Il détruit chaque année +un sixième des gens de mer qu'on y emploie. C'est une école affreuse +pour les moeurs. + +Il suffit d'indiquer ces considérations pour prouver la nécessité de +changer de système. La culture et la conservation des colonies en +dépendent. Je vais démontrer que l'intérêt particulier s'unit ici à la +surveillance politique et au maintien des richesses publiques. + +Le travail des esclaves n'est jamais aussi productif que celui de +l'homme libre. «Les mines des Turcs, dans le Bannat de Temeswar, dit +Montesquieu, étoient plus riches que celles de Hongrie, et elles ne +rendoient pas tant, parce qu'ils n'imaginoient jamais que les bras de +leurs esclaves». + +Dans les sucreries les mieux cultivées, le produit du travail annuel +d'un esclave, dans la force de l'âge, ne peut pas être apprécié au +dessus de 1200 l. En Angleterre on évalue le produit annuel du travail +d'un cultivateur à 2400 l. A la vérité, il est question ici du +laboureur aidé de toutes les machines que l'art a inventées pour +faciliter la culture: mais l'usage de ces machines peut être introduit +dans nos colonies, et il sera une suite nécessaire de la liberté. Des +calculs exacts établis sur le produit total des colonies les mieux +cultivées, ne donnent qu'environ 353 l. pour le produit du travail de +chaque esclave existant dans nos îles. Le même calcul, en supposant +que le quart de la population du royaume soit attaché à la culture, +donne 500 liv. pour le produit annuel du travail de chaque individu de +la classe agricole. Ainsi, sous ce premier rapport, le travail de +l'homme libre est bien plus avantageux que celui des esclaves: mais +il faut comparer encore la fertilité des terres dans nos colonies et +en Europe. Le produit du travail est aussi en raison de la fertilité; +et une terre où elle seroit double d'une autre, donneroit, avec le +même travail, un double produit. Le plus ou le moins de valeur des +productions générales recueillies sur la même étendue de terrein, dans +des cultures et des climats différents, peut être regardé comme la +mesure comparative de leur fertilité. La valeur du produit des terres, +dans les colonies, est trois fois plus considérable que celui que nous +obtenons dans nos champs les mieux cultivés. C'est ainsi qu'on peut +prouver que l'esclave ne donne pas le tiers du produit du travail d'un +homme libre[13]. + +Je sais que la nature des productions, l'état de l'agriculture et +l'art de l'agriculteur peuvent apporter de grandes variations dans les +rapports des cultures isolées: mais ce sont les cultures générales +qu'il faut rapprocher, et ce sont elles qui ont servi de base à mes +calculs. + +On croit que le prix des denrées des colonies est un prix d'opinion, +et qu'il ne peut pas être comparé au prix de nos productions d'Europe. +Cela étoit vrai, lorsque ces denrées n'étoient pas d'un usage général. +Elles le sont devenues aujourd'hui, et elles ont pris le caractère des +denrées de première nécessité. Je trouverois d'ailleurs des preuves de +cette plus grande fertilité des colonies dans la culture des plantes +qui sont communes à l'Europe et au nouveau continent[14]. + +Le travail des esclaves est moins cher, dit-on, que celui du +journalier, et c'est bien moins le produit absolu de la culture qu'il +importe au propriétaire d'augmenter, que le bénéfice qu'il en retire. +Si l'on calcule l'intérêt de la valeur d'un esclave, le prix des +remplacements nécessaires, et les frais de nourriture et d'hôpital, on +verra que ce meilleur marché n'est qu'une illusion, et que chaque +Nègre travaillant coûte annuellement plus de 500 livres à son +maître[15]. + +On peut objecter enfin que la chaleur du climat des colonies ne +permettroit pas à nos cultivateurs d'y fournir la même mesure de +travail. De nombreuses expériences démentiroient cette assertion; +elles prouvent que le travail est un moyen de conservation dans nos +îles, pour les ouvriers que la fortune y appelle. La chaleur dans nos +provinces Méridionales, aux mois de Juin, de Juillet et d'Août, est +souvent plus forte qu'à St. Domingue; et c'est l'époque où les travaux +de nos campagnes sont les plus forcés. D'ailleurs je ne propose pas de +conduire des cultivateurs d'Europe dans nos établissements. Je déplore +les funestes essais qu'on a faits à cet égard, et je sais combien +l'ambition cruelle de ceux qui les dirigeoient a fait périr de +victimes. Nous avons à nos portes assez de terres incultes et de +champs déserts. Ce sont nos esclaves qu'il faut attacher au sol de nos +colonies. Il faut les former au travail, et les aider de toutes les +ressources de l'art pour faciliter leur culture, et rendre leurs +travaux plus productifs. L'emploi des machines en agriculture peut +être regardé comme ayant doublé la force des cultivateurs et le +produit de leur travail. Voilà quel seroit encore l'effet de la +liberté dans les colonies. Je suis étonné moi-même des résultats +auxquels ces vérités conduisent. L'égarement de l'intérêt particulier +est donc toujours une suite de l'oubli des principes de l'ordre et de +la justice. + +Après avoir rappellé ces principes sacrés, après avoir montré les +considérations politiques et les avantages publics et particuliers qui +sollicitent en faveur de la liberté de nos esclaves, je dois indiquer +les moyens de donner cette liberté sans allarmer l'intérêt +particulier, et en évitant les dangers d'une révolution trop rapide. + +Lorsqu'il faut détruire de grands désordres publics, on doit se tenir +en garde contre sa sensibilité. Il faut calculer les effets des +changements qu'on prépare; car tout s'enchaîne dans l'état social. Des +esclaves accoutumés au poids de leurs fers, confondent les égarements +de la licence avec les jouissances paisibles de la liberté. En rompant +tout d'un coup leurs chaînes, on feroit leur malheur, et cette race +infortunée disparoîtroit de dessus la terre qu'elle cultive. La +paresse et la volupté, voilà presque toujours l'existence des +affranchis. Leur liberté n'est souvent que le prix de leurs débauches. +Les crimes que les besoins entraînent achèvent de les dépraver. +L'esclave ne connoît que ce genre d'affranchi; et c'est avec cette +classe avilie qu'il se confondroit. Il n'y auroit plus alors de sûreté +dans nos colonies, et leurs richesses seroient bientôt anéanties. Ce +n'est pas la conservation de ces richesses qui m'arrête. L'opulence +des nations et la fortune des particuliers n'excusent point leurs +crimes. Je souillerois ma plume et je trahirois mon coeur, si je +voulois justifier ainsi les outrages faits à la liberté: mais je le +répète, c'est une considération plus puissante qui m'occupe: c'est le +sort des esclaves qu'il ne faut pas exposer. Leur existence et leur +bonheur tiennent aujourd'hui à nos propriétés. + +Préparons la liberté qu'on doit leur donner un jour. Assurons-leur les +moyens de l'obtenir par des travaux dont les produits leur +appartiennent. L'homme n'est soumis aux loix sociales que pour +conserver ses propriétés: il faut donc en donner à l'esclave qu'on +veut affranchir. + +Cette marche est celle de la nature. Lorsque les esclaves n'ont pas +été affranchis par la victoire, ou, lorsqu'ils sont restés attachés au +joug du vainqueur, ils ont été _serfs de glèbe_ avant de devenir +libres; tels étoient les esclaves chez les Germains, au rapport de +Tacite[16]. + +Frappé de cette idée, il y a bientôt douze ans que je proposai à +l'administration de diriger, d'après ce système, les nouveaux +établissements dont on s'occupoit pour la Guyanne Françoise. C'est +dans cette vue que j'y avois demandé et obtenu une concession[17]. Les +circonstances et la guerre ont détruit ces projets: mais rien ne peut +arracher de mon coeur le sentiment qui les dictoit. Je desirois que +cette colonie servît de modèle pour l'affranchissement successif des +esclaves. J'espérois que cette terre funeste, qui a coûté tant de +trésors et tant de sang, jouiroit enfin de quelque liberté. J'avois +tracé la marche successive de cet affranchissement, d'après la +position particulière de cette colonie, et les moyens que le +gouvernement se proposoit d'employer. + +Je rappelle les mêmes principes, et j'ai prouvé qu'ils n'étoient que +l'expression de la justice et de l'intérêt public et particulier. J'ai +indiqué les dangers d'un affranchissement subit, et, s'il falloit des +autorités, je dirois ce que Montesquieu rapporte de l'embarras des +Romains pour cette partie de leur police publique, et de l'abus que +des affranchis ont osé faire de leur droits. + +Il faut, a dit un homme dont la plume éloquente a défendu avec énergie +les droits sacrés de la liberté publique, «il faut, avant toutes +choses, rendre dignes de la liberté et capables de la supporter, les +serfs qu'on veut affranchir»[18]. + +Je propose d'abord d'assurer en propriété à chaque esclave ce qu'il +pourra gagner au delà du travail modéré auquel il peut être assujetti. +La loi relative à la mesure du travail imposé, doit varier suivant le +genre de culture et la situation des établissements; mais par-tout les +règlements devront assurer à un esclave actif et laborieux les moyens +de gagner, dans l'espace de six ou sept ans au plus, une somme égale +aux trois quarts de sa valeur. Cette somme, fixée par la loi, ne doit +pas être arbitraire. En payant cette somme à son maître, l'esclave +deviendroit _serf de glèbe_[19], c'est-à-dire, qu'il seroit attaché à +une partie du terrein ou des travaux de l'habitation, et le produit de +sa culture seroit partagé entre son maître et lui[20]. Les Nègres +ouvriers auroient, en entrant dans la classe des _serfs de glèbe_, un +salaire également fixé par la loi. Chaque esclave, en obtenant ce +premier degré d'affranchissement, auroit le droit d'assurer le même +avantage à sa femme, en payant une somme d'autant moins forte qu'elle +auroit un plus grand nombre d'enfants. Les enfants ne naîtroient +_serfs de glèbe_, qu'autant que leurs mères seroient déjà dans cette +classe. Le _pécule_ ou le gain assuré par la loi suivroit l'esclave, +et appartiendroit à sa femme ou à ses enfants, après lui; celui de la +femme appartiendroit également ou au mari, ou aux enfants. S'ils +n'avoient pas d'héritiers naturels, les esclaves pourroient disposer +de leurs gains à leur volonté; et s'ils n'en disposoient pas, leur +pécule appartiendroit aux fonds de charités établis dans la colonie. +Les successions des _serfs de glèbe_ pourroient être soumises à la +même loi. Tout affranchissement qui ne seroit pas le prix du travail +ou d'une grande vertu, seroit proscrit. C'est ainsi qu'on formeroit +cette population avilie à l'amour du travail et au respect des moeurs. +Le _serf de glèbe_ ne pourroit ensuite s'affranchir des obligations +que lui imposeroit la loi, qu'en remplissant celles qu'elle +prescriroit pour le conduire à une liberté entière. Ces conditions +seroient ou l'achat de la terre, s'il convenoit au propriétaire de +l'aliéner, ou des redevances, ou le paiement d'une somme suffisante +pour que le propriétaire pût faire cultiver lui-même la portion de +terre que le _serf_ abandonneroit. Les _serfs_ ouvriers +s'affranchiroient, en payant une somme égale à la valeur +représentative du travail que la loi leur imposeroit. C'est ainsi que +cette loi, en rétablissant les droits les plus sacrés, porteroit le +travail et la culture au plus haut point d'activité: elle serviroit à +la fois l'intérêt public et l'intérêt particulier[21]. Cette division +de terrein accroîtroit rapidement les produits. C'est dans les +atteliers des propriétaires que seroient manufacturées les denrées qui +demandent des préparations, et que se feroient ensuite les partages. +La régie de ces établissements deviendroit plus simple et plus +économique: la valeur du fonds augmenteroit avec la liberté. + +Je me borne à tracer les idées élémentaires d'un plan dont les détails +ne peuvent être déterminés que dans les colonies mêmes. _La servitude +de glèbe est odieuse_, lorsque la loi n'assure pas des moyens +successifs pour s'en affranchir. J'en ai dit assez pour qu'on ne +confonde pas les règlements que je propose, avec les coutumes barbares +que la tyrannie des seigneurs avoit introduites dans quelques-unes de +nos provinces, et qui subsistent encore dans quelques états. Le +servage que j'indique est le premier pas vers la liberté. Le travail +affranchira peu à peu de ce reste de servitude. Les principes que j'ai +développés suffisent pour tracer la marche qu'il faut suivre. Celle de +la justice n'est jamais incertaine, et c'est en oubliant nos droits +qu'on a rendu nos institutions si obscures et si contradictoires. On +l'a dit, la vérité n'a qu'une route, et celles de l'erreur sont sans +nombre. + +L'affranchissement que j'ai proposé n'auroit aucun des inconvénients +que peuvent craindre les défenseurs de l'esclavage. Lorsque j'ai porté +ma pensée sur ce grand objet de police publique, j'ai redouté +l'opinion et l'intérêt particulier. J'ai recueilli les objections +qu'on opposoit à l'affranchissement des esclaves[22]. J'ai vu qu'elles +supposoient toutes une révolution subite, également dangereuse pour +les maîtres et pour les esclaves. Ceux qui défendent le système +actuel, n'imaginent que des affranchis livrés à la paresse et aux +voluptés, sans activité et sans énergie pour les travaux utiles. Cette +classe dangereuse est née de la corruption de nos moeurs. Je crois +avoir tracé un autre ordre de choses et une marche plus prudente et +plus sûre. Sa lenteur préviendroit tous les dangers. La révolution +s'opèreroit insensiblement, sans effort et sans trouble. La liberté +que je présente, auroit pour base le travail et les moeurs. Les +propriétés particulières n'éprouveroient aucune atteinte; leur produit +seroit augmenté par l'intérêt des cultivateurs, par leur émulation et +par leur industrie. On n'auroit rien à craindre de la licence des +affranchis: leurs moeurs seroient changées, et on leur imprimeroit le +caractère qui convient à un peuple cultivateur. Une population +nouvelle, nombreuse et faite au travail, remplaceroit ce peuple +d'esclaves qui cultivent nos colonies: la possession de ces +établissements seroit moins incertaine: chaque affranchi seroit un +nouveau défenseur; tandis qu'en cas d'attaque l'esclave est un ennemi +de plus à combattre ou à enchaîner. La justice, la bienfaisance et la +liberté préviendroient la ruine qui menace nos colonies, si elles sont +long-temps encore dépendantes du commerce des esclaves. Ce commerce, +que rien ne peut justifier, s'anéantirait, et l'humanité auroit moins +de larmes à verser. Ce plan peut être annoncé sans crainte: son +premier effet sera de resserrer les noeuds de l'obéissance, de placer +l'espoir du bonheur et de la liberté dans le travail et la bonne +conduite, et d'animer ainsi la culture et la population des colonies. + +C'est aux pieds de la nation assemblée que je mets ces projets. C'est +elle qui doit prononcer sur d'aussi grands intérêts. Elle doit porter +ses regards sur tous les hommes qui la composent. Elle doit s'occuper +de tout ce qui peut influer sur les vertus particulières et +publiques. Elle doit se réformer elle-même et détruire les abus que de +longues injustices ont consacrés. Puissent les idées que je viens de +tracer adoucir le sort des infortunés dont j'ai plaidé la cause! Quel +que soit leur succès, elles auront eu pour moi le charme consolateur +qu'ont toujours les voeux formés pour le bonheur de l'humanité. + + + + +NOTES ET PREUVES + + +[1] Lisez _l'état civil, politique et commerçant_ du Bengale, imprimé +à la Haye, en 1775. Voyez les détails du procès de M. Hastings. Ce +n'est pas qu'on doive fixer son opinion sur cet illustre accusé. Ce +seroit une injustice; il faut attendre sa défense et le jugement que +portera la cour des Pair. Je n'ai entendu que des louanges en sa +faveur de la part de tous les François qui ont passé dans les +établissements Anglois pendant son administration. Je ne parle donc +que des faits; et c'est une grande leçon que l'Angleterre donnera +encore, si elle punit les coupables, quels que soient d'ailleurs leurs +titres et leurs services, et si par des loix de bienfaisance elle +adoucit le sort des peuples opprimés. + +[2] Louis XIII ne vouloit point d'esclaves: mais on lui persuada qu'on +ne pouvoir convertir les Africains qu'en les chargeant de chaînes. +Malheur aux hommes qui abusent ainsi de la foiblesse des rois! + +[3] Dès 1503 on porta quelques Nègres dans les colonies. On voit dans +l'histoire navale de Hill, qu'Elisabeth voulut s'opposer à ce +commerce; elle donna des ordres pour qu'on ne transportât aucun Nègre +d'Afrique qu'il n'eût donné son libre consentement. Elle disoit que +_toute violence à cet égard seroit détestable et attirerait la +vengeance du ciel sur ceux qui s'en rendraient coupables_. La soif de +l'or l'emporta bientôt sur le cri de la justice. Les Génois, les +Portugais, les François et les Anglois se disputèrent tour à tour +l'avantage barbare de fournir des esclaves. + +[4] M. Cooper, dans ses lettres sur le commerce des Nègres, publiées +en Angleterre, évalue les esclaves des nations commerçantes de la +manière suivante. + +Aux Anglois et aux Américains ........................... 1,500,000 +Aux François ............................................ 400,000 +Aux Espagnols ........................................... 2,500,000 +Aux Portugais ........................................... 1,000,000 +Aux Hollandais et aux Danois ............................ 100,000 + ----------- + 5,500,000 + ----------- + +Ce calcul n'est pas exact pour les François: ils possèdent environ +550000 esclaves; et je crois qu'on peut porter à 6000000 les Nègres +esclaves des colonies. + +Le nombre des esclaves, traités chaque année, s'élève à plus de +100000. Voici un des dernier états de traite, depuis le Cap blanc +jusqu'à New Congo. + +Par les Anglois ............................................ 53,100 +Par les Etats unis ......................................... 6,300 +Par les François ........................................... 23,500 +Par les Hollandois ......................................... 11,300 +Par les Portugais .......................................... 8,700 +Par les Danois ............................................. 1,200 + --------- + 104,100 + --------- + +Qui ont été achetés au prix moyen de 360 livres. + +[5] J'aurois voulu présenter l'effrayant tableau de la dépopulation +que ce commerce cause à l'Afrique: mais les éléments manquent pour en +calculer exactement l'influence désastreuse. Pour s'en faire une idée, +on doit remarquer que les Nègres qu'on traite sont tous dans la force +de l'âge. Ils ont passé les dangers de l'enfance, et il sont loin +encore des accidents qui menacent le déclin de la vie. C'est à +l'instant de leur plus grande reproduction qu'on les enlève à leur +patrie. Réduisons les 100000 qu'on exporte à 97500 à cause de leur +mortalité naturelle estimée dans la proportion de 1 à 40. Ces 97500 +représenteront un fonds de population de 3800000 individus détruits +pour l'Afrique dans l'espace de 30 ans. Si on adopte la proportion de +1 à 30, qui paroît la plus vraie pour déterminer le nombre commun des +morts, relativement à la masse des hommes existants, enlever à la +population une classe d'hommes dans l'âge où la mortalité n'est que +comme 1 à 40, c'est détruire réellement une plus grande masse +d'habitants; car 100000 individus, pris dans toutes les classes ne +représentent que 3000000 de population, tandis que pris dans +l'adolescence et la vigueur de l'âge, ces 100000 représentent une +population de 4000000, ou de 3800000 en déduisant, comme j'ai fait, +ceux que la mort naturelle détruiroit indépendamment de la traite. Si +à ces 3800000 on ajoute le nombre des malheureux qui expirent dans les +combats livrés pour enlever des esclaves, ceux qui périssent de +misère, de fatigue et de désespoir, on verra que la masse de +population anéantie par la traite dans l'espace de 30 ans, s'élève à +plus de 4800000 individus, et qu'ainsi ce commerce cruel coûte chaque +année à l'Afrique plus de 160000 de ses habitants. + +[6] Il semble que quelques historiens ont cherché à effacer le +souvenir de ces révoltes. Voilà comment on écrit l'histoire. Spartacus +avoit un grand caractère, et s'il avoir pu arrêter la licence de ses +compagnons d'armes, il aurait vengé l'univers. + +[7] Ecoutez Montesquieu, «il n'est pas vrai qu'un homme libre puisse +se vendre. La vente suppose un prix: l'esclave se vendant, tous ses +biens entreroient dans la propriété du maître le maître ne donneroit +rien, et l'esclave ne recevroit rien, etc.» Esprit des loix, liv. XV, +chap 2. + +«Les mots _esclavage_ et _droit_ sont contradictoires: ils +s'excluent mutuellement». Rousseau, contrat social, liv. I, chap. 4. + +[8] Les Lacédémoniens fustigeoient leurs esclaves à certaines époques +de l'année, uniquement pour faire sentir à ces infortunés le poids de +leur servitude. Plus d'une fois, dans nos colonies, des maîtres cruels +se sont fait un spectacle des coups de fouet dont ils déchiroient +leurs Nègres. + +[9] Dans les colonies Espagnoles, chaque esclave a un jour par semaine +où il travaille pour son compte. Ce moyen est dangereux, et c'est +souvent à la débauche que l'esclave consacre les moments qui lui sont +accordés. Dans les colonies Espagnoles, les affranchis sont presque +tous les ministres des voluptés de leurs maîtres. On doit cependant +applaudir l'humanité de la loi qui assure la liberté à chaque esclave +Espagnol, en état de payer sa rançon. + +[10] On a suivi dans les États-unis différentes méthodes pour +l'affranchissement des esclaves. Dans quelques parties le petit nombre +de Nègres qu'il y avoit, a permis de les affranchir tout d'un coup; et +ils sont restés attachés à leur maîtres, comme domestiques et +journaliers. + +[11] Les Lacédémoniens limitoient, pour leur sûreté, le nombre de leurs +esclaves, et ils en firent quelquefois exposer les enfants. + +«Rien, dit encore Montesquieu, ne met plus près de la condition des +bêtes, que de voir toujours des hommes libres, et de ne l'être pas. +De telles gens sont des ennemis naturels de la société, et leur nombre +seroit dangereux». Liv. XV, chap. XIII. + +[12] Voyez une brochure écrite par John Newton à la société de +Manchester. Il a lui-même fait la traite des Noirs; et les détails +qu'il donne, font frémir. + +[13] J'ai porté à 1200 livres le produit du travail d'un Nègre dans la +force de l'âge, et on ne peut pas l'évaluer plus haut. M. Arthur +Young, écrivain Anglois, célèbre par l'étendue de ses connaissances +économiques et politiques, évalue, d'après quelques informations +parlementaires, le produit du travail des Nègres de 9 à 15 livres +sterlings au plus, et d'après le produit général de la Jamaïque à 7 +livres 10 schelings par tête. + +J'ai réuni dans le tableau suivant le produit des principales îles +comparé au nombre de leurs Nègres travailleurs. + +St. Domingue cultivée par 300,000 esclaves produit 100,000,000 l. +La Jamaïque par.......... 200,000 esclaves produit 35,000,000 +GUADELOUPE par........... 100,000 esclaves produit 18,000,000 +MARTINIQUE par........... 80,000 esclaves produit 18,000,000 + -------------- + 680,000 esclaves produit 171,000,000 l. + +J'ajouterai pour la valeur des denrées consommées + dans ces îles provenant de la culture des Nègres 69,000,000 + -------------- + 240,000,000 l. + +Ce qui donne par esclave 352 livres 18 sols 10 deniers. + +M. Young évalue en Angleterre le travail annuel d'un bon cultivateur à +2.400 livres. Notre culture accablée par la misère publique, n'offre +pas des résultats aussi brillants: mais ils surpassent de beaucoup le +produit du travail des esclaves. + +Supposons qu'en France la consommation de chaque individu soit de 130 +livres seulement, terme moyen; la reproduction totale, si on compte +24000000 d'habitants dans le royaume, doit être de 3120 millions. +D'après d'autres données, la reproduction totale, en 1779, fut évaluée +à 3164 millions. On croit que le quart au plus de la population +générale est attaché à la culture; ainsi la reproduction totale est le +prix du travail de six millions d'individus; ce qui donne par tête un +produit annuel de 527 livres 6 sols 8 deniers. + +Le produit du travail est encore en raison de la fertilité ou du prix +des denrées cultivées; de la fertilité, lorsque les denrées et les +valeurs sont les mêmes; et du prix, lorsque les denrées et les valeurs +sont différentes. + +Le carreau de terre dans les colonies produit au moins 2000 livres par +an, ce qui donne environ 800 livres par arpent. Le produit de l'acre +en Angleterre n'est evalué qu'à 4 livres sterling, ou 108 livres par +arpent [Note: Le carreau est de 3,400 toises quarrées. L'acre de +1,135 toises, et l'arpent de 1,334.4.]. + +Un homme, dont le travail rend annuellement 520 livres dans une terre +qui ne produit que 108 livres par arpent, donnerait dans une terre qui +produit 800 livres, 3851 livres 17 sols. Je réduis cette somme au +tiers à cause de l'avantage qu'a le cultivateur d'Europe d'employer +des machines que le cultivateur esclave n'emploie pas, et nous aurons +1283 liv. 19 sols pour le travail de l'homme libre, tandis que celui +de l'esclave n'est que d'environ 353 livres. + +J'ai comparé le travail de la vigne à celui des sucreries, il faut +exactement le même nombre de journées d'esclaves que de vignerons dans +la même étendue de terrein cultivée en cannes ou en vignes. Dans un +arpent de vigne produisant 240 livres, le travail du journalier peut +être évalué à 1200 livres par an, comme celui du Nègre sucrier dans sa +plus grande valeur. La proportion du travail libre au travail servile +est donc ici comme 4000 livres à 1200 livres. Pour prévenir les +objections, j'ai infiniment réduit les avantages du travail de l'homme +libre. Je préviens qu'il est toujours question dans ces calculs du +produit absolu du travail, et pas du tout du produit net, que bien +d'autres causes peuvent augmenter ou diminuer. + +[14] Voyez ce que dit M. Parmentier de la fécondité du _maïs_ à +l'Amérique, dans son excellent mémoire sur la culture de cette plante, +couronné par l'Académie de Bordeaux en 1784. L'évaporation à +l'Amérique est beaucoup plus considérable que dans nos climats; et il +seroit peut-être possible de prouver que la fertilité des différentes +parties de la terre est en raison de l'évaporation de leurs surfaces. + +[15] On objectera que c'est le bon marché du travail, bien plus que sa +quantité absolue, qui est important pour le propriétaire; c'est le +plus grand bénéfice qu'il doit chercher. Il faut donc prouver encore +que le travail de l'esclave est plus coûteux que celui du cultivateur +salarié. Le Nègre, dont j'ai évalué le travail à 1200 livres, vaut au +moins 3000 livres. L'intérêt de cette somme compté à 8 pour cent dans +les colonies, les risques de remplacements 5 pour cent font ensemble +13 pour cent ou 390 livres; si on y ajoute 110 livres seulement pour +l'entretien et la nourriture, on trouvera que chaque esclave, bon +travailleur, coûte au moins 500 livres, tandis que le prix d'un +journalier en France n'est que de 300 à 350 livres, pour son travail +annuel. + +[16] _Caeteris servis non in nostrum morem descriptis per familiam +ministeriis utuntur. Suam quisque sedem, suos penates regit. Frumenti +modum dominus, aut pecoris, aut vestis, ut colono, injungit, et +servus hactenus paret._ Tacite, de mor. Germ.; c'est le premier degré +d'affranchissement que je propose. + +[17] Par arrêt du conseil, du 29 Décembre 1776, j'avois obtenu une +concession du terrein situé dans la Guyanne, entre les rivières d'Oyac +et d'Aprouague, ce qui occupe une étendue d'environ 250 lieues +quarrées, et voici ce que je demandois. «Que tous les esclaves de la +Guyanne eussent un pécule assuré et constant, et qu'il fût loisible +aux habitants, comme à la compagnie que je formois, de changer +l'esclavage pur et simple en servage de glèbe». Ce sont les termes +d'un mémoire que je remis alors au ministre de la marine. + +[18] Rousseau, du gouvernement de Pologne. + +[19] C'est ce que les Romains appelloient _adscripririos seu addictos +glebae_. Les _addicti glebae_ étoient des serfs qui demeuroient +attachés à la glèbe. Les _adscripti glebae_ étoient des fermiers qui +cultivoient en payant des redevances. Lorsque les Francs, dit Loiseau, +conquirent les Gaules, ils réduisirent les naturels du pays à la +servitude de glèbe. Le grand inconvénient de ces loix, ou plutôt leur +injustice, étoit de ne pas prescrire des moyens d'affranchissement. La +cupidité et la tyrannie y ajoutèrent successivement des dispositions +vraiment barbares. + +[20] Voici un chapitre de Montesquieu, qui fera mieux entendre encore +la nature du servage que je propose. «L'esclavage de glèbe s'établit +quelquefois après une conquête. Dans ce cas l'esclave qui cultive doit +être le colon partiaire du maître. Il n'y a qu'une société de perte et +de gain qui puisse réconcilier ceux qui sont destinés à travailler, +avec ceux qui sont destinés à jouir». Esp. des loix, liv. XIII, chap. +3. + +[21] Je crois pouvoir prouver que le revenu particulier seroit +augmenté dans le nouveau système de culture que je propose: mais +quand il seroit un peu diminué, la réparation d'une grande injustice +exigeroit bien ce sacrifice. + +Une habitation en sucre terré ayant 80 carreaux en cannes, 120 qui + peuvent être plantés, et 100 en savannes ou prairies et mornes, + évaluée................................................ 1,400,000 l. + +Ayant un attelier de 250 Nègres estimés à 2000 liv. + ensemble 500,000 liv. donne un produit de + 300,000 liv. de sucre: ces 300,000 liv. à 50 le + cent donnent..................... 150,000 l. + +Les dépenses....................... 40,000 + --------- + +Reduisent le produit à............. 110,000 l. + --------- + +Si les 250 Nègres s'affranchissent, ils paieront les + 3/4 de leur valeur..................................... 375,000 +Nous avons évalué l'habitation........................... 1,400,000 + ---------- + +Le capital est réduit à.................................. 1,025,000 l. + ---------- + +Dans ce nouvel état de culture, le produit sera au + moins doublé et porté à........... 300,000 l. +La moitié du maître sera de......... 150,000 l. +La dépense réduite à................. 15,000 + --------- +Le revenu sera de................... 135,000 l. + --------- + + +Ou plus de 13 pour cent, tandis qu'il n'étoit que de 8 pour cent à peu +près. Les serfs de glèbe, au lieu du produit de leurs jardins et de +25000 liv. pour leur entretien, auront également le produit de leurs +jardins, dont ils pourront disposer, et un revenu de 500 l. par tête. + +Depuis que j'ai écrit ces feuilles, j'ai lu, dans le courrier de +l'Europe, vol. 23, n°. 25, un mémoire, présenté en 1779 et en 1785 par +M. le chevalier de Laborie, lieutenant-colonel d'infanterie, sur les +moyens de donner la liberté aux esclaves en Amérique. Les mêmes +principes nous ont guidés; mais les moyens d'affranchissement, que +j'avois proposés en 1776 au gouvernement, et que je publie +aujourd'hui, sont différents. M. de Laborie parle d'une sucrerie qu'il +vouloit établir à la Tortue. Il étoit convenu, dit-il, qu'un habitant +se chargeroit des frais d'établissement, en payant seulement aux +cultivateurs la moitié du prix du sucre; et il avoit calculé que +chaque cultivateur aurait, au delà de ses dépenses, un bénéfice de 5 à +600 livres. + +[22] Il est impossible de suivre tous les égarements de l'intérêt +particulier. Personne n'a répondu avec plus de sentiment aux +défenseurs de l'esclavage que M. l'abbé Raynal. Voyer l'histoire phil. +et pol. des établissements des Européens dans les deux Indes, liv. XI, +parag. XXIV. + + + + +POSTSCRIPTUM + + +J'avois lu ce discours à l'Académie, et je le livrois à l'impression, +lorsque j'ai reçu les _réflexions sur l'esclavage des Nègres, par M. +Schwartz_, qui viennent d'être publiées. Si je n'avois voulu que +prouver l'injustice de cet esclavage, j'aurois supprimé mon travail. +On ne peut rien ajouter à la clarté et à l'évidence des principes que +l'auteur a rappellés. On ne peut pas plaider avec plus de raison et +plus de force pour les droits de l'humanité. L'auteur de ce nouvel +ouvrage a développé les vérités que je n'ai fait qu'indiquer: mais les +moyens d'affranchissement qu'il présente ne me paroissent pas aussi +convenables dans l'état actuel des colonies que ceux que j'ai +proposés. Mon but essentiel a été de conduire les esclaves à la +liberté, en les formant au travail et au respect des moeurs. Il ne +suffit pas de les rendre libres; il faut aussi leur donner une +existence heureuse et utile. Je crois donc devoir encore soumettre mes +idées à l'opinion publique. + +Les colons sollicitent le droit de représentation aux états généraux. +Leur patriotisme et leur zèle sont des titres que le souverain et la +nation ne méconnoîtront pas. La plus belle cause que les députés des +colonies pourroient plaider dans cette auguste assemblée, seroit celle +de la liberté que je réclame au nom de l'humanité et de la justice. + + + + +Extrait des registres de +l'Académie royale des sciences, +belles lettres et arts +de Bordeaux. + +Du 7 Septembre 1788. + +Ce jour, l'Académie extraordinairement assemblée pour délibérer la +demande qui lui a été faite par M. de Ladebat, de vouloir bien lui +permettre de faire imprimer, sous son privilège, le _discours sur la +nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies_, +qu'il lut à la séance publique du 25 Août dernier, la compagnie lui a +unanimement accordé cette permission, et a autorisé M. le secrétaire à +lui expédier à cet effet, une copie de la présente délibération. + +En foi de quoi j'ai délivré le présent extrait, que je certifie +conforme a l'original. A Bordeaux, ce 9 Octobre 1788. + +De Lamontaigne, + +Secrétaire perpétuel de l'Académie. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Discours sur la nécessité et +les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies, by M. de Ladebat + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10697 *** |
