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diff --git a/10906-0.txt b/10906-0.txt new file mode 100644 index 0000000..9bedeab --- /dev/null +++ b/10906-0.txt @@ -0,0 +1,2410 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10906 *** + +FERNAND NEURAY + +_Quinze Jours en Égypte_ + +Bruxelles + +1908 + + + + +«Mon _itinéraire_ est la course d'un homme qui va vers le ciel, la +terre et l'eau, et qui revient à ses foyers avec quelques images +nouvelles dans la tête et quelques sentiments de plus dans le +coeur.» + +CHATEAUBRIAND, Préface de la troisième édition de l'_Itinéraire de +Paris à Jérusalem_. + +«L'Égypte m'a paru le plus beau pays de la terre; j'aime jusqu'aux +déserts qui le bordent et qui ouvrent à l'imagination le champ de +l'immensité.» + +CHATEAUBRIAND, _Itinéraire_. + + + + +_Au commencement de décembre 1907, les fondateurs de la nouvelle +Héliopolis, qui s'élèvera bientôt, à une dizaine de kilomètres de la +capitale de l'Égypte, dans un jardin verdoyant créé, comme par un +coup de baguette magique, en plein désert, invitèrent quelques +journalistes à aller voir leur ville sortir de terre. L'auteur de ce +petit livre était de cette caravane. Il a passé quinze jours en +Égypte. Ses impressions de voyage, trop rapides, hélas! ont été +publiées, en janvier et en février 1908, dans le XXe Siècle. Il se +hasarde aujourd'hui à réunir ces articles. Son livre aura +certainement un mérite, dans lequel, il est vrai, l'auteur n'est +pour rien: on y verra, d'après des photographies prises sur place, +quelques-uns des monuments les plus célèbres de l'antiquité +égyptienne, dont le grand public ne connaît guère que le nom. + +Ces photographies sont, pour la plupart, l'oeuvre personnelle de M. +Jean Capart, conservateur adjoint du Musée du Cinquantenaire de +Bruxelles. M. Capart les a rapportées des missions scientifiques +qu'il a remplies en Égypte pour le compte du gouvernement belge, +avec un éclat qui lui a valu, dans le monde des égyptologues, une +enviable renommée. Il a bien voulu mettre ses beaux clichés à notre +disposition; M. le docteur Mathien nous en a prêté obligeamment +quelques autres. Nous prions ces Messieurs de trouver ici +l'expression de notre gratitude._ + + + + +DE BRUXELLES AU CAIRE + + +Depuis le mois de décembre 1907, la route de Bruxelles au Caire est +raccourcie de deux jours. Cinq jours au lieu de sept. On peut même +la faire en quatre jours et demi. Mais il faut que les vents et la +mer s'y prêtent. Plusieurs de nos confrères n'ont quitté Bruxelles +que le vendredi 6 décembre, à midi, pour arriver à Marseille le +samedi 7, vers neuf heures du matin, un peu avant le départ de +l'_Héliopolis_. Le 10, à six heures du soir, le navire entrait, +prudemment, lentement, dans le port d'Alexandrie, dont l'accès est +difficile aux colosses de douze mille tonnes. Les gens pressés ont +encore pu gagner le Caire le jour même, vers minuit, soit dix heures +en Europe. En tout donc, juste quatre jours et demi. Or il en +fallait cinq jusqu'à présent, par les bateaux les plus rapides, pour +faire la traversée entre Marseille et Alexandrie! Il n'en faut plus +que dix désormais, au maximum, grâce à l'_Héliopolis_, pour le +voyage de Bruxelles au Caire, aller et retour. Dix jours au lieu de +quatorze, sur une route aussi fréquentée! Car il y a plus de six +cents Belges établis en Égypte, et quatre cent cinquante millions de +capitaux belges engagés dans des entreprises égyptiennes. + +L'_Héliopolis_ était le premier des deux steamers qu'une nouvelle +compagnie de navigation avait mis en circulation, l'hiver passé, +entre Marseille et Alexandrie. Si la nationalité suivait la +paternité, cette compagnie eût été belge; car elle devait la +naissance et la vie à l'initiative de quelques-uns de nos plus +entreprenants capitalistes. Elle était anglaise cependant, de nom et +de fait, bien qu'une notable partie de son capital eût été souscrite +en France et qu'il y eût des Français et des Belges dans son conseil +d'administration. + +Ses deux navires avaient été construits en Angleterre. Pas un clou +qui n'eût été fabriqué et cloué à Greenock ou à Londres. Tout le +personnel était Anglais. Un artiste parisien avait dessiné, dans de +purs styles français, le salon, le restaurant et le fumoir, +véritables merveilles de goût et d'élégance. Mais l'Angleterre +annexa son oeuvre comme une simple république sud-africaine. Dans +les prospectus de la compagnie, le style Louis XVI fut baptisé +«Reine Anne» et le Louis XIV «Roi Georges». + +A bord de l'_Héliopolis_, le dimanche même était anglais, du moins +jusqu'à midi. A dix heures, service divin. Dans le grand salon, le +capitaine, entouré des officiers, lit des versets de la Bible; +l'assistance répond en choeur; puis les «fidèles» chantent des +cantiques, avec accompagnement de piano et de bugle. La cérémonie, +froide et sèche, n'est pourtant pas dénuée de caractère. Sur toutes +les mers du monde, au même moment, à bord des innombrables navires +qui promènent le commerce, la force et le pavillon de l'Angleterre, +le même Dieu est officiellement invoqué, dans la même langue et dans +le même appareil, au nom de la nation. En Belgique, quand le +gouvernement pourvut d'un aumônier notre premier navire-école, la +presse libérale se déchaîna. Au nom de la liberté de conscience, +naturellement. Heureuse Angleterre, où cette espèce de fanatisme est +encore inconnue ... + +L'énergie française sommeillait, probablement, pendant que les +Belges faisaient le plan de la nouvelle ligne et que les Anglais lui +imposaient leur marque. «Sur notre mer: entre Marseille, notre grand +port, et l'Égypte, que la France ouvrit à l'Europe, ce sont des +étrangers qui créent, à notre barbe et au détriment des compagnies +françaises, des voies plus confortables et plus rapides» me disait, +sur le pont de l'_Héliopolis_, un de nos plus distingués confrères +parisiens. Et il ajoutait mélancoliquement: «C'est un sujet +d'affligeantes réflexions, je vous assure.» + +L'_Héliopolis_ est un gracieux colosse de douze mille tonnes--nos +malles congolaises en jaugent sept mille à peine! Cent +quatre-vingt-cinq mètres sur vingt, sept ponts, vingt noeuds à +l'heure. Il bondit sur la mer comme un lévrier géant. On y pourrait +loger facilement plus de mille passagers. Il a coûté sept millions +de francs. A Marseille, il étonnait la Cannebière elle-même. «Les +autres bateaux, à côté de l'_Héliopolis_, semblent des +bateaux-mouches» nous disait le cocher qui nous véhiculait, sous une +pluie battante, à travers les rues boueuses d'un Marseille sans +soleil et sans joie, vers les bassins de l'Estaque. + +Nous avons levé l'ancre, le samedi 7, à deux heures de l'après-midi, +quatre heures trop tard, à cause de l'affluence inattendue des +passagers, par un beau ciel. Plus un seul nuage; une mer verte et +sans ride. Les collines roses et les maisons blanches rayonnaient +dans la chaude lumière. Nous étions une vingtaine de journalistes à +bord, Français et Belges, invités à aller voir une autre Héliopolis, +qui s'achève en ce moment aux portes du Caire, sur la lisière de +l'immense désert d'Arabie, à deux pas des ruines de l'antique +capitale religieuse de l'Égypte, cette Héliopolis où l'on dit que +Platon alla chercher la sagesse et dont les idoles se seraient +écroulées, d'après une tradition, quand la Sainte Famille approcha +de ses murailles. + +L'Académie française et le Palais Bourbon avaient laissé partir M. +Maurice Barrès. Cet immortel justement célèbre est l'homme le plus +simple du monde. Il est fin et sympathique; pas l'ombre d'une pose; +il n'a parlé qu'une fois en public, au dessert d'un dîner de +journalistes; son éloquence est simple, élégante et forte. L'accent +lorrain--c'est l'accent de Virton atténué--ne l'a pas quitté tout à +fait; il prononce «vin» et «plein» en appuyant sur les finales, +comme les gens du pays gaumais. M. Joseph Galtier, du _Temps_, M. +Maurice Muret, du _Journal des Débats_, confrères aimables et très +distingués; MM. Pierre Baudin, ancien ministre des Travaux publics; +Léon Parsons, attaché au Cabinet du ministre Briand; Paul Adam, +Jules Huret _(Figaro)_, Verdier _(Eclair)_, Casella _(Auto)_ et +l'éditeur Pierre Laffitte; je crois que j'ai cité tous nos +confrères français. Nous étions treize Belges: Maurice des Ombiaux, +Jean d'Ardenne, Julius Hoste, de Borchgrave, de Laveleye, Ansel, +Garnir, Kaiser, Quadvlieg, Raquez, Rossel, Rotiers et votre +serviteur. L'aimable M. Cornet guidait notre caravane. + +Manifestement, les vents et la mer ont craint d'avoir une mauvaise +presse. Pendant que les tempêtes se déchaînaient sur les mers +occidentales, l'_Héliopolis_ voguait gentiment sur un lac tranquille +et tout bleu. Et le soleil avait conspiré en notre faveur avec les +vents et la mer. Au moment où nous entrions dans la rade +d'Alexandrie, peuplée de navires au repos et comme plantée de mâts +rassemblés en bosquets, il commençait de descendre dans les flots. +Spectacle «à souhait pour le plaisir des yeux»! Devant nous, la +ligne courbe des maisons carrées s'étendait, s'étirait comme un +immense serpent blanc. Nous distinguions des terrasses parmi des +bouquets de palmiers. A l'Occident, d'énormes bandes de feu +brûlaient, aux confins de l'horizon, dans un ciel opalin. La beauté +des nuits orientales se révélait, à nos yeux enchantés. + +Qu'on me reproche, si l'on veut, de découvrir l'Égypte. Je me risque +à dire un mot du plaisir que nous avons goûté, les plus blasés aussi +bien que les enthousiastes, en traversant le Delta, par une +radieuse matinée, dans le rapide qui nous emportait vers le Caire. +La plaine a l'aspect d'un vaste jardin cultivé et tout vert. Le ciel +est bleu turquoise, sans un nuage. Une ardente lumière caresse le +panache des sycomores et la chevelure frémissante des palmiers. La +jeune verdure brille de son plus pur éclat. Le long du chemin de +fer, les villages rassemblent leurs masures carrées, faites de terre +séchée, rébarbatives et sales. Des pigeons, ramassés en boule, se +reposent sur le seuil des colombiers, dômes minuscules arrondis sur +la toiture plate des maisons. + +On sait que le Delta est le pays du monde où la population est la +plus dense: plus de trois cents habitants par kilomètre carré. Les +villages se succèdent à de courts intervalles. Sur tous les +chemins--étroites bandes de terre durcie qui longent les champs de +coton ou de trèfle--circulent, en groupes, des fellahs et des +fellahines. C'est un continuel défilé de scènes chatoyantes. Des +laboureurs vêtus de longues robes flottantes, blanches, jaunes ou +bleues, dirigent des boeufs, poilus comme des boeufs sauvages, +attelés deux par deux à des charrues identiques aux charrues d'il y +a cinq mille ans, que nous verrons bientôt gravées sur les parois +des tombeaux. Voici un grand gaillard drapé dans une robe bleu +ciel, agitée et gonflée par la brise. Il arpente majestueusement son +champ, les mains croisées sur le dos, pendant que deux femmes +accroupies remuent la terre labourée. Des femmes cheminent, par +groupes, emmaillotées de noir--on dirait des religieuses de chez +nous, sauf la guimpe--la figure voilée, depuis le nez jusqu'au +menton, par une bande d'étoffe noire. Voici un vieux paysan sur son +âne chargé de deux sacs en équilibre, robe jaune et turban blanc, +barbe grise de saint Joseph. Un peu plus loin, quatre dromadaires, à +la file, suivent le chamelier de leur pas solennel, leur grand corps +secoué comme un vaisseau sur la mer. + +A toutes les gares, cohue bariolée et bourdonnante: robes et turbans +de toutes les couleurs, fez rouges; paysannes escortées de +marmaille; «dames» en robe de soie, voilées de transparente +mousseline blanche, un parasol à la main, affairées et précieuses; +gentlemen en redingote; têtes fines d'Égyptiens: grosses lèvres, +yeux allongés; arabes, nègres, soudanais, figures de cuivre, d'ébène +ou de bronze, figures de patriarches et de prophètes. Rêvons-nous ou +sommes-nous au spectacle? Qu'on attende encore un peu avant de +baisser le rideau ... + +Fellah n'est pas un nom de race, mais seulement de profession. +Fellah signifie paysan. Le paysan de la vallée du Nil descend de la +race égyptienne primitive. Nous verrons ses ancêtres sur les parois +du tombeau de Ti, architecte à Memphis sous une des premières +dynasties, qui dort au seuil du désert lybique, près des pyramides +de Saqqarah, depuis près de six mille ans. + +Des restes de couleur sont encore accrochés aux figures en relief, +dont le temps a respecté l'élégant dessin et le groupement +harmonieux. Des femmes soutiennent, de leurs bras arrondis, des +corbeilles posées sur leurs têtes. Des paysans fauchent et battent +le blé. Mêmes visages, mêmes instruments agricoles que ceux de +l'Égypte actuelle. + +Ces petits ânes, robustes, élégants et fins, qui trottinent pour +notre amusement dans la plaine du Delta, le long des canaux où +bombent des voiles blanches, nous les reverrons aussi dans les +tombeaux de Saqqarah, où ils défilent, depuis six mille ans, devant +l'effigie du maître, grand propriétaire ou fonctionnaire de la Cour. +Nous les monterons dans la Haute Égypte, quand nous galoperons à +travers la plaine, peuplée de travailleurs et couverte de moissons, +vers les ruines et les tombeaux de la vallée des Rois. Ce n'est pas +une des moindres merveilles de ce pays merveilleux que cette +identité de la race et de la vie d'à présent avec la race et la vie +ressuscitée après soixante siècles. + +Race admirable, puisqu'elle a résisté au corrosif de l'Islam. On +sait que les Arabes convertirent de force, au VIIe siècle de notre +ère, les paysans égyptiens, chrétiens depuis le deuxième. Ils sont +beaux, laborieux, prolifiques et sales. Vraisemblablement, l'Égypte +aura, dans un demi-siècle, vingt millions d'habitants. Le coton de +la Basse Égypte est hors prix: cinquante francs le cantar (45 +kilogrammes) en 1895; cent francs ou à peu près, l'année dernière. +Les fellahs s'enrichissent. Il y a quelques semaines, un vieux +paysan paya 500,000 francs, rubis sur l'ongle, à une société belge, +des terres qu'il venait d'acquérir. A le juger sur sa mine, sa +crasse et ses haillons, on lui aurait donné l'aumône! La crise +financière, qui a fait tant de ravages dans les grandes villes, +parmi les colonies européennes surtout, n'a pas atteint les ruraux. +Dans toute l'Égypte, la valeur et le loyer de la terre augmentent +tous les jours. Il faut sans cesse de nouvelles terres cultivables à +une population qui ne cesse de s'accroître. + +Il n'y a pas au monde de cultivateur plus laborieux, plus passionné +que le fellah. Une longue et étroite bande de terre fertile serrée +entre deux déserts: voilà l'Égypte. Le Nil coule au milieu. Jamais +de pluie. Chaque été, le flot débordant étend sur le sol l'eau du +fleuve et le limon qu'elle apporte. Où s'arrête l'inondation +commence, de chaque côté, l'aride désolation du désert. Le labeur du +fellah fait fructifier admirablement ce présent annuel du vieux +fleuve. Dès que l'eau commence à se retirer, les champs, du matin au +soir, sont peuplés de travailleurs, qui pataugent, jambes nues, même +au plus chaud des jours déjà brûlants, dans la boue limoneuse. Dans +la Haute Égypte, quand nous verrons de près leurs villages, leur +saleté, leur vermine et les beaux enfants dévorés par les mouches +sur le seuil des masures, nous songerons aux paysans de l'Ardenne ou +de la Lorraine, tels que les ont faits douze siècles de +christianisme, race fière, heureuse et libre sous un ciel souvent +hostile et sur un sol ingrat ... + +C'est le jeudi 12 décembre qu'on nous mena voir la nouvelle +Héliopolis. De l'Ezbekieh, nous avons mis, en autobus, une vingtaine +de minutes. Le chemin de fer électrique dévorera la route en un +quart d'heure. + + + + +LA NOUVELLE HÉLIOPOLIS + + +La nouvelle ville s'élèvera à l'est de la capitale de l'Égypte. Les +deux mille cinq cents hectares que les premières constructions +doivent couvrir ont été découpés dans le désert arabique, dont les +vagues sablonneuses fuient, à perte de vue, vers Suez et la mer +Rouge. Trois mille travailleurs, hommes et femmes, remuent depuis +quinze mois les pierres et le mortier. Cent cinquante villas sont en +construction; plusieurs sont presque achevées. Le Palace Hôtel, +édifice grandiose et charmant, long de cent quatre-vingt-cinq +mètres, sera terminé dans un an. Il coûtera, tout meublé, cinq +millions. Ce sont les plans d'un jeune architecte belge, M. Ernest +Jaspar, qui ont triomphé au concours. Ses terrasses étagées +domineront un admirable spectacle: le désert, infini et rosé, où +l'on voit courir, en même temps que les nuages au ciel, de grandes +taches d'ombre; les maisons blanches et les palmiers de Matarieh; +puis, à l'Ouest, Le Caire, inondé de lumière, hérissé de coupoles +et de minarets; le ruban argenté du Nil; enfin, flamboyant dans +l'azur, l'énorme triangle de la grande Pyramide. + +Trois avenues, larges de quarante mètres, traverseront la ville. +Quarante-deux kilomètres de conduites d'eau sont achevés. Des +milliers d'arbrisseaux, serrés les uns contre les autres, et +protégés par des capuchons contre le vent du désert, grandissent +dans le limon humide d'une vaste pépinière. Ils sont destinés à +border les avenues et à peupler les jardins. M. le baron Empain et +S.E. Boghos Pacha Nubar se font construire à Héliopolis chacun une +villa somptueuse[1]. + +Cinq mille hectares sont réservés, plus avant dans le désert, pour +l'extension de la cité nouvelle, qui doit comprendre, d'après le +plan des fondateurs, trois agglomérations distinctes et successives, +reliées entre elles par des avenues verdoyantes et des voies de +communication rapide. La Société d'Héliopolis a reçu option, par +contrat, sur cinq mille hectares, en sus des deux mille cinq cents +de la première oasis, au prix de cinquante-cinq francs l'hectare +environ. Trois voies ferrées seront établies entre la première oasis +et le Caire: un chemin de fer et deux tramways électriques. L'un de +ceux-ci, posé et équipé, est prêt pour l'exploitation. Il fera +arrêt, en cours de route, à plusieurs stations. Ce sera la voie de +banlieue, qui prendra et conduira des voyageurs à tous les villages +échelonnés le long du chemin[2]. L'autre tramway est +particulièrement destiné aux fonctionnaires que la Société s'est +engagée à loger moyennant un prix convenu avec le gouvernement +égyptien. Quant au chemin de fer électrique, il courra, sans arrêt, +du Caire à Héliopolis. Ce sera le train express. Le trajet durera +quinze minutes: tout juste ce qu'il faut, à Bruxelles, pour aller du +Nord au Midi. + +Telle est, en raccourci, l'entreprise qui a séduit des hommes +d'affaires de premier ordre: Belges, Anglais, Français et Égyptiens. +Comme toutes les grandes choses, elle a des détracteurs. Mais +personne ne peut contester son originalité ni son caractère +grandiose. C'est une magnifique partie à jouer. On comprend qu'elle +passionne tant et de si puissants capitaines de la finance. Si elle +réussit, ils auront attaché leur nom à une des plus belles choses +qui se pourront voir, d'ici à une dizaine d'années, dans un des plus +beaux pays du monde. + +La rareté des habitations et la cherté des loyers la provoquaient +depuis longtemps. On a vu le prix des terrains à bâtir monter, au +Caire, en cinq ans, de 1901 à 1906, à des sommets vertigineux, de +quinze à quinze cents francs le mètre carré en de certains endroits. +Il a dégringolé depuis lors. L'excès même de la spéculation a amené +une crise immobilière, encore aggravée, dans la suite, par le +contre-coup de la crise monétaire qui achève en ce moment son tour +du monde. Mais les loyers des maisons et des appartements habitables +par les Européens n'en restent pas moins très chers. A quinze +minutes du jardin de l'Ezbekieh, un Belge de mes amis occupe un +rez-de-chaussée et un étage: dix pièces en tout; loyer: onze mille +francs! Dans le centre de la ville, une chambre garnie se paie deux +cents francs par mois. Dans les quartiers excentriques, au delà de +la gare par exemple, on demande cent vingt-cinq francs par mois +pour un modeste appartement de quatre ou cinq pièces. Les +propriétaires sont intraitables. La demande continue d'ailleurs de +dépasser l'offre. La crise financière a arrêté, en même temps que la +spéculation sur les terrains, l'essor de la bâtisse. Tout le monde +est mal logé; tout le monde paie horriblement cher des logements +médiocres. «Quand je pense que nous aurions à Bruxelles, pour +dix-huit cents francs, une jolie maison en plein quartier Nord-Est, +la nostalgie des premiers temps de mon séjour ici me reprend et +m'oppresse», nous disait une charmante femme, à qui le courage ne +manque pas cependant. + +Il s'agira pour la Société d'Héliopolis de vendre assez de terrains, +de louer assez de villas et d'appartements pour rémunérer le capital +engagé. Grosse affaire, évidemment, et de longue haleine. Les +sceptiques branlent la tête. Mais les raisons de croire et d'espérer +ne manquent pas. + +Deux sociétés, l'une belge, l'autre française, font construire +quarante des villas auxquelles on met en ce moment la dernière main. +Elles se sont constituées dans ce but. Elles ont acheté pour cela, +l'une soixante, l'autre quarante feddans (le feddan vaut +quarante-deux ares) à la Société d'Héliopolis. C'est quatre cents +fonctionnaires égyptiens que la Société s'est engagée à loger dans +les conditions que je disais tout à l'heure. Une caserne--il paraît +que c'est l'École militaire--élève sa façade banale le long de la +route carrossable, totalement terminée, qui relie Héliopolis au +Caire. On construit une autre route entre la ville nouvelle et le +palais de Koubbeh, résidence du Khédive, dont les jardins et les +terrasses semblent toutes proches dans la trompeuse transparence de +l'air pur. Il paraît que la température, à Héliopolis, est, toute +l'année, moins élevée de deux degrés qu'au Caire, où le thermomètre +enregistre parfois, l'été, c'est-à-dire du mois de mars au mois de +décembre, quarante-trois degrés à l'ombre. Quelle fournaise pour les +occidentaux! Enfin, le gouvernement khédivial aurait décidé la +construction prochaine, au Caire, d'un réseau d'égouts[3]. Car cette +ville de plus d'un million d'habitants n'a pas d'égouts. Quand il +pleut, phénomène très rare, qu'on voit cinq ou six fois chaque +année, certains quartiers sont transformés, pour plusieurs heures, +en lacs sales et profonds. Il faut se résigner à s'enfermer chez +soi; on trompe l'impatience et l'ennui en regardant le niveau de ces +petites mers intérieures diminuer lentement. Quand le Caire aura un +réseau d'égouts, peut-être que le typhus, favorisé aujourd'hui par +la saleté des quartiers indigènes et le mépris de la plèbe +égyptienne pour les règles de la plus élémentaire hygiène, cédera +tout à fait la place. Ce qui est certain, c'est que d'innombrables +maisons s'écrouleront dès les premiers coups de pioche dans le +sous-sol de la vieille ville, bâtie depuis douze siècles. La cherté +des loyers n'en diminuera pas, bien au contraire. + +Héliopolis n'est donc ni une fantaisie aventureuse ni une +éblouissante chimère. C'est une entreprise hardie, mais raisonnable, +logique et fondée sur un besoin réel. Aux portes d'une vieille cité +orientale, où des milliers de riches: fonctionnaires, gens de négoce +ou de finance, étouffent, l'été, c'est-à-dire huit mois au moins sur +douze, retenus près du bureau ou de la banque par la tâche +quotidienne, on bâtit dans la verdure une ville de plaisance, +salubre, confortable, parfaitement moderne. Voilà, en quelques mots, +toute l'affaire. Imaginez Ostende à vingt minutes de Bruxelles ou de +Paris. + +La visite de la ville naissante s'est terminée, cela va de soi, par +un déjeuner. Le conseil d'administration avait invité une centaine +de convives. S.E. Boghos Pacha Nubar présidait. Au champagne, M. +Paul Adam a célébré, dans un discours lyrique, le caractère +grandiose, méditerranéen et prométhéen de la nouvelle Héliopolis. M. +Pierre Baudin a exalté l'oeuvre accomplie par la France en Égypte +aux temps du Premier Consul et de Ferdinand de Lesseps. On allait +lever le camp sans que personne eût dit un mot de la Belgique et des +Belges, quand M. Léon Carton de Wiart s'est levé. + +Notre très distingué compatriote est proche parent du député de +Bruxelles et du secrétaire du Roi. Il occupe au Caire une situation +enviée. Peu d'avocats, en Égypte, pourraient soutenir, à n'importe +quel point de vue, la comparaison avec lui. Au demeurant, l'homme le +plus simple et le plus serviable du monde. En quelques mots précis, +dénués de toute emphase, il a rappelé que la nouvelle Héliopolis est +une entreprise belge, née de l'initiative d'un Belge et soutenue, +pour une grande part, par le capital belge, à qui le courage, voire +l'audace n'a jamais fait défaut: les Égyptiens sont payés pour le +savoir. Il a fait acclamer la Belgique et les Belges. Encore un peu, +on le portait en triomphe. + +Un peu plus tard, une vingtaine de Belges se trouvaient réunis, au +Caire, sans concert préalable, dans la salle basse d'un café où l'on +débite une pétillante bière blonde. C'est M. l'ingénieur Pécher, le +jeune et distingué directeur des Oasis, qui nous avait menés là. +Georges Garnir, qui en était, a écrit que ce fut le meilleur moment +de la journée. Personne ne le démentira. Les neuf provinces étaient +représentées. Avons-nous ri! Véritable après-midi d'étudiants. Les +passants s'arrêtaient pour nous regarder rire. Sommé de haranguer +l'assistance en flamand, Julius Hoste, le feutre en bataille sur sa +tête de guerrier boer, s'est exécuté avec entrain, en brandissant sa +chope comme pour assommer, d'un coup de goedendag, quelque «damné +fransquillon». M. Finoulst, un aimable et doux Ardennais qui est +secrétaire d'une importante société belge, lui a donné la réplique +en patois de Dinant. Des Ombiaux, puis Kaiser, puis Garnir y sont +allés aussi de leur petit discours. Chacun disait à sa façon, même +ceux qui ne disaient rien et qui s'abandonnaient en cachette à +l'émotion, que la Belgique est le plus beau, le plus aimable pays du +monde, et que ses enfants ont mille raisons de l'aimer. Moquez-vous +si vous voulez. C'était très bon. + +Je suis retourné à Héliopolis la veille de Noël, tout seul, non pour +revoir pousser la ville nouvelle, mais pour flâner sur les ruines de +l'ancienne. Les Arabes ont achevé de la détruire, et Memphis avec +elle, quand ils ont bâti, avec les pierres de ces deux célèbres +capitales, mortes depuis plusieurs siècles, mais encore debout au +temps de leur invasion, les premiers palais et les premières +mosquées du Caire. Les villas de Matarieh s'élèvent parmi les +palmiers, les mimosas et les roses sur ses temples et ses monuments +ensevelis. Les Jésuites français, qui possèdent au Caire un collège +florissant, ont leur maison de campagne à Matarieh. M. Jean Capart +m'avait donné un mot pour le bon Père Jullien. En me guidant sur le +clocher de la chapelle, j'ai trouvé tout de suite le chemin. Le Père +Jullien m'attendait. Il m'a fait les honneurs de son jardin, de sa +chapelle et de ses ruines. L'aimable homme, et l'admirable jardin! +La vieillesse ennemie n'a su courber sa haute taille. Il a +quatre-vingts ans, bon pied, bon oeil, et une ouïe de vingt ans. Il +m'a mené voir l'obélisque--le seul qui soit resté debout de tous +ceux de la Basse et de la Moyenne Égypte; il date de 2760 avant +notre ère--les soubassements d'un temple, les restes du mur +d'enceinte, le parc d'autruches. Une heure et demie à baudet, et par +une chaleur!... J'ai lu, dans une intéressante brochure qu'il a +publiée sur «l'Arbre de la Vierge», que les obélisques romains des +places Vaticane, Saint-Jean de Latran, du Peuple et Monte-Citorio +ont été enlevés d'Héliopolis sous les empereurs. + +La chapelle est charmante. On y voit une touchante inscription +latine exprimant, avec une brève éloquence, la tristesse des +religieux exilés qui attendent avec une foi inébranlable, dans le +travail et le combat, l'heure où ils pourront rentrer dans leur +patrie. + +Quant au jardin, une pure merveille. Le Père Jullien en est très +fier. Si vous voulez gagner son coeur, admirez tout haut ses +bambous, ses palmiers, ses roses et les pommes d'or de ses +mandariniers. «C'est un homme distingué», me disait de lui, au +Caire, une personnalité appréciée pour son intelligence et son +jugement. Je l'ai bien vu tout de suite. Cet homme très distingué +est, par surcroît, un jardinier de premier ordre. C'est lui qui a +dessiné et planté l'adorable jardin où j'ai passé, le 24 décembre +1907, une heure délicieuse, au milieu de beaux arbres inconnus, +frémissants et tout verts, en songeant à la désolation et au froid +de nos hivers. Cette merveille a poussé en vingt ans. Il y a vingt +ans, le sable du désert tourbillonnait ici. L'eau du Nil et le Père +Jullien ont fait pousser dans le désert ce paradis terrestre. L'eau +du Nil, dans toute l'Égypte, don magnifique du vieux fleuve, opère +tous les jours de ces miracles. Le Père Jullien l'amena près de ses +plantations. Au bout de quelques années, le jardin fut plein de +promesses. Les bambous, hauts de vingt mètres, croissent d'un +noeud--plus de dix centimètres!--par jour. «Il y a six mois, me +disait le Père Jullien, j'embrassais facilement, de mes deux bras +arrondis, ce jeune acacia. Essayez donc aujourd'hui.» Le tronc a +grossi d'au moins vingt centimètres. + +Matarieh a rang de lieu saint secondaire. L'Arbre de la Vierge y est +vénéré depuis les premiers temps de l'Église égyptienne. Un vieux +tronc rabougri, rejeton de l'arbre primitif, qui mourut en 1694, +pousse encore des rameaux verdoyants. C'est un sycomore. Vainqueur +de quatre-vingt mille Turcs à Héliopolis, Kléber y grava son nom de +la pointe de son épée. La tradition remonte au Ve siècle suivant +laquelle la Sainte Famille, ayant gagné l'Égypte après la fureur +d'Hérode, se serait reposée à son ombre. Une source aurait jailli, +tout près, pour rafraîchir l'Enfant. On montre encore la source. + +Un peu plus loin, un vieux fellah, robe blanche et turban jaune, +surveille deux boeufs qui tournent comme les chevaux de nos +campagnards au manège. Contemplons une _sakieh_ en travail. Une +longue pièce de bois est attachée au flanc de chaque animal, +joignant, de son autre extrémité, une grande roue enfoncée +verticalement dans un puits et armée de vases en terre. Ces vases +vont puiser l'eau qui tombe, à l'orifice du puits, dans, une rigole +où elle bondit en chantant. Ainsi est captée la fertilité du Nil, +seigneur et providence de l'Égypte. + +FOOTNOTES: + +[Note 1: D'après le rapport officiel qui vient d'être publié, +par notre Ministre au Caire, sur la situation de l'Égypte, +trente-six villas, vingt-trois magasins et plusieurs maisons de +rapport ont été construits depuis le printemps de 1907.] + +[Note 2: Cette ligne a été ouverte à l'exploitation dans le +courant de 1908. «L'affluence des voyageurs est telle, dans +l'après-midi, qu'une partie d'entre eux seulement peut être +transportée», dit le rapport du Ministre de Belgique au Caire.] + +[Note 3: D'après le rapport de notre Ministre au Caire, les +contrats seront signés à la fin de l'année courante.] + + + + +L'ÉGYPTE ET L'ANGLETERRE + +On reparle dans les journaux--dans les journaux anglais et français +tout au moins--du «mouvement nationaliste égyptien». A peine +rentré en France, M. Maurice Barrès a été invité par un journaliste +à dire ce qu'il en pensait. Le gouvernement anglais vient +d'autoriser le gouvernement égyptien à mettre en liberté plusieurs +fellahs détenus, depuis à peu près deux ans, dans une des dures +prisons de là-bas, pour avoir participé à l'échauffourée qui coûta +la vie à un officier anglais. Ce gentleman, en compagnie de quelques +camarades, fusillait, près d'un village du Delta, les pigeons qui +couraient dans les champs labourés. Le fellah aime beaucoup ses +pigeons. Pas de maison, dans les villages, qui n'ait son colombier. +Les officiers anglais avaient fait bonne chasse. L'un d'eux, par +surcroît, avait blessé, de quelques plombs égarés, une vieille femme +et un enfant. Les paysans s'ameutèrent et fondirent, en bande, sur +les chasseurs, qui passèrent tout de suite à l'état de gibier. +Entourés, menacés, frappés, ils purent s'échapper néanmoins, grâce à +la vitesse de leurs jambes. L'un d'eux mourut d'avoir couru trop +longtemps et trop vite. Les coupables--c'est-à-dire, naturellement, +les fellahs!--furent sévèrement punis. On en pendit quatre, +préalablement fustigés. Plusieurs autres furent condamnés aux +travaux forcés; l'Angleterre vient de leur rendre la liberté. Ses +journaux ne tarissent pas sur la magnanimité de cette action. Telle +est, en raccourci, et sauf erreur sur les détails, la célèbre +affaire de Denchawaï. On ne pourrait choisir une plus «actuelle» +entrée en matière pour un article sur l'Égypte d'aujourd'hui. + +Joanne, Baedeker ou Larousse vous diront que l'Égypte, hellénisée, +après la mort d'Alexandre le Grand, et gouvernée, jusqu'à la mort de +Cléopâtre, par de successives dynasties ptolémaïques, devint +province romaine, puis suivit la loi de l'empire byzantin, qui se la +laissa prendre, au VIIe siècle, par les Arabes, supplantés +eux-mêmes, au XVIe, par les Turcs. Napoléon, vainqueur des Mameluks; +des Turcs et des Anglais, l'aurait sûrement donnée à la France si la +décrépitude du Directoire mourant ne l'avait rappelé à Paris. +Mohammed-Ali, sous Louis-Philippe, la rendit indépendante, en fait, +du sultan de Constantinople, qui n'en est plus depuis lors que le +souverain nominal. Depuis les victoires de ce grand homme d'État, +l'Égypte a une dynastie héréditaire. Le khédive n'est tenu, +vis-à-vis de Constantinople, qu'au tribut et à l'hommage. + + +Mais le véritable souverain de l'Égypte d'aujourd'hui, c'est +l'Angleterre. Elle est censée surveiller, contrôler au nom de +l'Europe le gouvernement égyptien. En fait, elle gouverne et elle +règne, sans avoir de compte à rendre à personne, ni aux puissances, +ni aux indigènes. Le khédive, vassal du Grand Turc, est le pupille +de l'Angleterre. Les folies et les prodigalités du khédive Ismaïl, +sous le règne duquel Ferdinand de Lesseps perça l'isthme de Suez, +amenèrent les puissances à intervenir dans l'administration de +l'Égypte. Les tribunaux et la Caisse de la Dette ont encore un +personnel international. Il y a moins de trente ans, la France, +admirablement servie par ses religieux, et dont la langue était +parlée partout, occupait encore, à tous les points de vue, le +premier rang. Elle contrôlait officiellement, au nom de l'Europe, de +compte à demi avec l'Angleterre, le gouvernement égyptien. Égale en +droit de sa rivale séculaire, elle avait, en fait, le pas sur elle. +Comment elle perdit cette enviable primauté? Le fait est encore dans +toutes les mémoires. En 1882, au lendemain de la révolte d'Arabi +pacha et du massacre d'Alexandrie, où plusieurs résidents étrangers +furent assassinés par la populace, une intrigue victorieuse de M. +Clémenceau l'empêcha de participer à la répression nécessaire. +L'Angleterre, ayant été seule à la peine, recueillit tout le profit +de son effort. L'accord anglo-français, qui valut à la France, il y +a quelques années, le redoutable cadeau du Maroc, abolit ce qui +pouvait lui rester de droits traditionnels. + +Son influence, depuis lors, n'a cessé de décroître. En dépit de +l'entente cordiale, le gouvernement anglo-égyptien pensionne, dès +qu'il le peut, quelquefois avant l'âge, les fonctionnaires français, +remplacés incontinent par des anglais. Ses commerçants ne brillent +pas en général par l'initiative. Les nôtres sont plus connus, plus +laborieux, plus estimés et réussissent davantage. Il lui reste, il +est vrai, ses missionnaires, Jésuites et Frères des écoles +chrétiennes, ses savants et ses journalistes. + +De ceux-ci, j'aime mieux ne pas dire grand'chose. Ils nous ont +gentiment invités à dîner. Puis, ce n'est peut-être pas leur faute +si les journaux égyptiens de langue française ont, au Caire, une si +déplorable réputation. Quelques-uns de ces journaux sont rédigés en +français de Saint-Domingue ou de Haïti. Un au moins, asservi à une +loge méprisée, honore le clergé et la foi catholiques des plus +basses injures. Avant de le lire, je croyais que les orateurs de nos +congrès de Libre Pensée étaient sans rivaux dans ce genre. Je +croyais leur pompon sans égal. Mais il a fallu se rendre à +l'évidence, jamais ils ne parleront dans ce style des «sbires de +l'Inquisition» et des «esclaves de Rome». Dans quelques autres, on +fait un plus fréquent emploi de l'escopette que de la plume. «Payez, +et vous serez considérés ...» Ce ne sont pas ces vengeurs qui +rendront jamais l'Égypte à la France. + +Les égyptologues français sont incomparables. De son ancienne +parure, il ne lui reste que ces joyaux, mais ils sont en or fin. +Mariette, mort à la tâche, commença, avec d'autres, la glorieuse +lignée. M. Maspero jouit aujourd'hui d'une autorité universelle. Ce +sont les savants français qui ont ressuscité l'Égypte des Pharaons, +déblayé les temples, découvert et décrit les tombeaux. Ses +missionnaires la serviraient, sinon avec plus d'ardeur, peut-être +plus efficacement encore si ses gouvernants ne s'ingéniaient +aujourd'hui à les contrarier, à les humilier, voire à les diffamer. +Mais qu'elle y prenne garde. La langue française perd du terrain au +profit de l'anglais. Nos âniers, à Luxor, parlaient couramment +l'anglais. Ils ne savaient pas un mot de français, pas un seul. De +même le drogman Abd-El-Rahim, beau et grave bédouin de vingt-cinq +ans, doux, poli, musulman de la stricte observance, qui nous guida, +cinq jours durant, à travers les ruelles du vieux Caire «non pour +gagner de l'argent, disait-il, mais pour le plaisir de servir de +braves gens comme vous, des amis de M. Jean Capart». Il a tout de +même fini par accepter nos piastres ... + +Bref, l'Égypte appartient, en fait, et en dépit de toutes les +fictions diplomatiques, à l'Angleterre. Le représentant de +l'Angleterre a le titre de «consul général de Sa Majesté +Britannique», rien de plus. En réalité, qu'il s'appelle lord Cromer +ou sir Gorst, il est le véritable maître du pays. Vous savez que +l'Égypte n'a pas de Parlement. L'exécutif, ministres et khédive sont +dans sa main. Aucune dépense ne peut se décider, aucune nomination +se faire sans son autorisation. Lord Cromer, qui vient de prendre sa +retraite, s'appliquait, dans les premiers temps de son règne, à ne +pas faire sentir le mors. L'impératif ne lui était pas familier. Il +insinuait, il conseillait, il guidait; il n'ordonnait jamais. +L'Angleterre ne témoignera jamais assez de gratitude à cet homme +d'État, éminent entre tous, ouvrier de la première heure, dont le +génie fit de l'Égypte, terre sans maître, proie convoitée par plus +d'une puissance et sur laquelle les droits de la France étaient +primordiaux, une province anglaise. Son gouvernement l'a comblé +d'honneurs. On n'en raconte pas moins, là-bas, qu'il partit, non +point volontairement, mais en disgrâce. J'ai entendu dire que +l'habitude du pouvoir avait usé, à la longue, sa courtoisie et +développé ses tendances despotiques. Gonflé, aigri, remarié sur le +tard, confiant dans sa force, il finit par perdre cette habileté et +ce tact souverains auxquels il avait dû, pour une bonne part, ses +premiers succès et la rapidité de sa fortune. Impérieux, cassant, +coupant, il humiliait, par plaisir pur ou par caprice, les +personnalités les plus «considérables». J'ai entendu dire aussi que +lord Cromer manifesta tout haut, et plus d'une fois, qu'il +désapprouvait la campagne menée en Angleterre contre l'État du Congo +par les missionnaires baptistes. Mais l'un n'empêche pas l'autre, +évidemment. + +La tâche de son successeur, M. Gorst, venant après un politique +d'aussi grande envergure, est malaisée. On lui fait crédit. On +l'attend à l'oeuvre. Je l'ai vu, le samedi 21 décembre, à la fête du +Tapis Sacré. Fête colorée, pittoresque, régal de choix pour nos yeux +d'Occidentaux. Il faudrait, pour la décrire, du temps et des +pinceaux. Mais, hélas! + +Ce jour-là, le Tapis Sacré prenait, à dos de chameau, le chemin de +La Mecque. Il est destiné à orner le tombeau de Mahomet. Le Caire en +envoie un tous les quatre ou cinq ans. Il part en grande pompe, +après une cérémonie officielle, à la fois religieuse, civile et +militaire. Le khédive la préside, l'armée y participe, on y voit la +gravité des imans et l'hystérie des derviches; cinquante mille +badauds s'assemblent sur l'esplanade où le cortège se déroule. Robes +de toutes les couleurs, rouge écarlate et rouge brun des fez, femmes +voilées; fantassins en khaki, «chasseurs» en tunique bleue, +baudriers blancs et oriflammes des lanciers, artillerie de montagne, +les canons attachés sur le dos des mulets; mendiants, camelots et +porteurs d'eau; ciel du plus magnifique azur; couleurs mêlées et +chatoyantes: vous voyez d'ici le tableau. Autour de notre voiture, +des dames de harems, en voiture aussi, tout en noir, et voilées de +mousseline blanche, babillent et font des grâces. Celle-ci, qui +porte un domino rose sous son manteau, nous regarde en souriant. +Elle a les yeux très jeunes. Julius Hoste croit fermement que c'est +pour lui qu'ils sourient ... Dix heures juste. L'escorte du khédive +accourt au grand galop. Son Altesse--trente-trois ans, très bel +homme--est à dix pas de nous. Pas un vivat, pas un cri. Les musiques +militaires recommencent à jouer; le canon tonne; le tapis s'avance, +étalé sur une pyramide portée par un dromadaire, lequel est suivi de +sept autres, tous magnifiquement harnachés. Sur leur dos, des hommes +et des enfants, assis à l'orientale, jouent de la flûte ou frappent, +en cadence, sur des tambourins. + +C'est dans ce cadre que m'est apparu M. Gorst, consul général +d'Angleterre et souverain véritable du pays. Il était en redingote +grise et coiffé d'un haut de forme gris clair. Nous avons, Dieu +merci, des chefs de bureau plus élégants et des chefs de division +plus pompeux!... Pas d'escorte militaire, pas le moindre tralala. M. +Gorst était venu en voiture. Il s'est tout de suite perdu dans +l'entourage du khédive, parmi les tuniques éclatantes et les habits +dorés. À côté de lui, reluisait un magnifique pacha, argent et or, +qui représente ou qui a représenté le Sultan. «Tout ce qui brille +n'est pas or»: le pacha et M. Gorst murmuraient peut-être, au même +instant, le vieux proverbe, mais non pas, assurément, avec le même +accent ... + +Le khédive, l'Angleterre et M. Gorst règnent sur un peuple de douze +millions d'individus, appartenant à des races et à des religions +diverses. Les purs Égyptiens, descendants de la race qui peuplait la +vallée du Nil sous les Pharaons, forment la majorité. On les +reconnaît tout de suite à leur crâne légèrement allongé, à l'ovale +un peu large de leur visage, à leurs yeux très ouverts et très +fendus. Dans les villages de la Basse et de la Haute Égypte, on ne +voit guère d'autres types. Mais dix autres races, dans les bourgades +et dans les villes, se perpétuent sans se confondre: Arabes, Turcs, +Juifs, Arméniens, Syriens, Grecs d'Orient, Européens de toutes les +nations. + +On compte douze ou treize cent mille Coptes orthodoxes. Prenez garde +que copte n'est pas un nom de race. Les Coptes aussi sont des +Égyptiens authentiques. C'est la minorité chrétienne. En dépit de la +conquête arabe, des sommations, des violences, des sanglantes +persécutions du vainqueur et de la conversion à l'Islam de la +plupart de leurs concitoyens, ils ont gardé la foi de l'Égypte du +VIIe siècle, baptisée au IIe par saint Marc et ses disciples, puis +gagnée aux hérésies d'Eutychès et de Nestorius. Un patriarche, qui +est aussi le chef de l'Église d'Abyssinie et qui réside au Caire, +est élu par leurs moines, nombreux encore dans la Haute Égypte. La +véritable langue copte n'est rien autre que l'égyptien primitif, +additionné de mots grecs et latins, et écrit en caractères grecs. +Elle n'est plus courante. C'est une langue morte. Elle est encore +usitée dans la liturgie, mais un grand nombre de prêtres ne la +comprennent plus. C'est l'arabe qui est aujourd'hui la langue de la +population égyptienne. À côté des orthodoxes, et sortis de leurs +rangs, on peut dénombrer environ cent mille coptes catholiques. + +Les catholiques égyptiens se partagent entre plusieurs rites, +notamment le latin, le maronite, le grec, le copte. La plupart des +Syriens, très nombreux dans la Basse Égypte, sont catholiques. Les +Arméniens et les Grecs appartiennent presque tous à l'église +schismatique. On voit que, dans cette mosaïque de races et de +religions, aucune couleur, aucune nuance ne manque. + +Ce peuple, le plus ancien du monde, et qui forme un assemblage +unique au monde de races, de civilisations, de religions mêlées ou +superposées, comment supporte-t-il la domination et la main de +l'Angleterre? Y a-t-il une «âme égyptienne»? Si elle existe, +a-t-elle des regrets, des désirs, des espérances? J'ai pris des +informations sur tout cela, et à bonne source. Je raconterai ce +qu'on m'a dit, ni plus ni moins. + +Les Anglais sont craints, respectés même; mais on ne les aime pas: +telle est, à l'endroit des maîtres actuels de l'Égypte, l'opinion +générale des milieux européens et de l'élite indigène. Ils ont +rétabli l'ordre en Égypte, et ils le maintiennent. Si le paysan est +délivré de la séquelle des beys et des pachas qui l'exploitaient, au +gré de leurs besoins ou de leurs appétits, à la façon dont les +mandarins exploitent les paysans chinois, c'est aux Anglais qu'il le +doit. Avant l'occupation, l'impôt était arbitraire. Le khédive +demandait autant à tel district; pachas et beys faisaient rentrer la +somme, majorée d'un «honnête» bénéfice. Ces abus ne sont plus qu'un +souvenir. + +La sécurité règne, avec l'ordre, dans tout le pays. Toutes les rues, +toutes les ruelles du Caire, à toutes les heures du jour et de la +nuit, sont parfaitement sûres. La police égyptienne, commandée par +des officiers anglais, ne badine pas avec les délinquants. Les +«chawichs»--c'est le nom des policemen--ont la main légère et le +nerf de boeuf prompt. Ils apaisent souvent les disputes dont on les +fait juges en distribuant autant de coups de pied aux demandeurs +qu'aux défendeurs. Gare aux badauds qui n'obtempèrent pas assez vite +au commandement de circuler. La police du Caire leur inculque +l'obéissance et le respect--je l'ai vu--à coups de pied et à coups +de bâton. Des agents montés, Anglais ou Écossais, géants superbes, +tunique rouge et casquette plate, renforcent et surveillent la +police ordinaire. Dès qu'on voit poindre leur silhouette, le soir, +dans les quartiers populaires, et qu'on entend le sabot de leurs +chevaux, bêtes imposantes et pleines de feu, les bons se rassurent +et les méchants tremblent ... Le respect et la crainte chevauchent, +en croupe, avec eux. + +C'est encore à l'Angleterre qu'il faut attribuer la prospérité du +pays. Personne ne le conteste. Personne ne peut refuser son +admiration à l'oeuvre accomplie, en moins de trente ans, par les +Anglais, avec, en fait de force matérielle, une armée d'occupation +de 3,000 hommes. + +Ils ne sont pas aimés cependant. On prétend que c'est leur faute. On +dit qu'ils n'ont pas su se faire aimer et qu'ils ne se sont jamais +souciés de l'être. Pourvu que l'indigène obéisse aux règlements, +acquitte l'impôt, se résigne au service militaire, le reste ne leur +importe guère. Même les gens qui rendent hommage à leurs qualités et +à leur oeuvre d'assainissement s'élèvent avec amertume contre leur +indifférence et leur dureté. Des hommes distingués, intelligents et +calmes ont tenu devant moi ces propos-ci: «L'occupation anglaise, +nous le savons bien, est un mal nécessaire; sans l'occupation +européenne, l'Égypte retomberait dans l'anarchie, peut-être dans la +barbarie. Entre toutes les occupations possibles, c'est encore +l'anglaise que nous préférons; l'allemande serait plus tracassière, +plus ostentatoire, plus insolente; elle ferait sonner ses éperons; +et quand nous voyons l'impuissance, en matière coloniale, de la +légèreté française, nous ne regrettons pas que la France se soit +retirée d'ici. Nous commençons néanmoins à trouver les Anglais +insupportables: leur morgue, qui semble augmenter tous les jours, +nous rend leur joug odieux; cette race a le despotisme hautain. Ce +qu'ils pourraient obtenir par la douceur, rien qu'en le demandant, +ils l'exigent brutalement; ils ordonnent pour le plaisir d'être +impératifs, toujours, partout, dans tous les domaines; il ne leur +suffit pas d'être les maîtres, il faut qu'ils nous fassent sentir +qu'ils le sont; nous les détestons principalement pour cela ...» + +Bref, la main de fer sans le gant de velours. + +Ce sentiment est commun à la plupart des Égyptiens qui constituent, +de par leur naissance, leur fortune, leur intelligence et leur +culture, l'élite du pays. Mais ce n'est, jusqu'à présent du moins, +qu'un sentiment. Ce qu'on appelle en Europe le «mouvement +nationaliste égyptien» n'est qu'une agitation de surface, +désordonnée et vaine. J'ai rencontré des hommes qui croient +fermement à l'émancipation de leur pays et qui travaillent en +silence à en hâter l'avènement. Ces aspirations et cette foi ne sont +pourtant rien autre chose qu'un ferment, dont le sort et l'action +sont incertains et précaires. On chercherait vainement l'ombre d'un +programme précis et d'un parti organisé, d'une organisation +comparable à celle des nationalistes irlandais par exemple. + +Mustapha Kamel Pacha s'intitule, il est vrai, chef du parti +nationaliste égyptien.[4] Ce jeune musulman passe pour intelligent, +actif et remuant. Il dirige, au Caire, un journal arabe. Il voyage +souvent en Europe, l'été surtout. Il écrit quelquefois dans le +_Figaro_. Ses amis et lui réclament pour l'Égypte l'autonomie +immédiate et le régime parlementaire. Ils attaquent ouvertement et +âprement la domination anglaise. Assurément, ils font beaucoup de +bruit. Font-ils beaucoup de besogne? Les gens à qui j'ai posé la +question m'ont répondu par un sourire. Le parti de Mustapha Kamel +n'est d'ailleurs pas le seul parti nationaliste égyptien. On en +compte au moins six autres, chacun muni d'un journal, et ils sont +tous en guerre perpétuelle. Les journaux nationalistes égyptiens +préparent l'émancipation de leur pays en se disputant et en +s'invectivant. Ce n'est pas très prestigieux. On m'a même assuré que +lord Cromer lui-même avait fondé et soutenu de ses subsides, au +début de son règne, une feuille nationaliste et antianglaise. La +rédaction fulminait tous les jours contre le despotisme britannique. +Perfide, infâme, scélérate Albion ... Emballées dans ces tirades +patriotiques, les idées du vice-roi devaient circuler sans encombre +dans le peuple sans méfiance, et s'insinuer petit à petit dans +l'opinion. Mais la comédie fut tout de suite dévoilée. Et le journal +mourut. Quelle perte pour l'Art!... + +J'ai eu l'occasion de causer assez longuement avec des Coptes, +journalistes, fonctionnaires, hommes de commerce ou de finance. Mon +sentiment, tout bien pesé, est que la racine du vrai nationalisme +égyptien est de ce côté-là. Encore une fois, je le donne pour ce +qu'il vaut. C'est le sentiment d'un journaliste qui a regardé, +observé, interrogé, pendant quinze jours, autant qu'il a pu, +c'est-à-dire trop peu, beaucoup trop peu, et qui est totalement +dénué de passion et de parti pris. + +Les Coptes sont chrétiens, à la fois hérétiques et schismatiques: +c'est-à-dire, n'en déplaise aux braves gens qui m'ont fait, là-bas, +un si charmant accueil, affligés de deux infirmités qui +contrarieront probablement l'émancipation de leur peuple et de leur +pays. Ils passent pour être rusés, astucieux, très «ficelles» en +affaires. Sous le joug pendant des siècles, sous le dur joug +musulman; haïs, tracassés, persécutés, parias dans leur patrie, la +ruse fut longtemps, contre la brutalité de l'oppresseur, leur unique +bouclier. «Une race ne se dépouille pas en un jour d'une habitude +séculaire», me disait en souriant, à ce propos, un jeune copte. Il y +a, au Caire, deux ou trois journaux coptes, rédigés et imprimés en +arabe. J'y ai rencontré des hommes aimables, intelligents, résolus, +parlant tous le français et qui aiment passionnément leur pays. Leur +patriotisme n'a rien de commun avec le nationalisme tapageur dont je +parlais tout à l'heure. Dans leurs journaux, je n'ai pas vu +d'agressions contre l'Angleterre. Tous ceux avec qui j'ai pu +causer, soit sur la terrasse du _Shephard's_, où nous étions assis +comme au spectacle, toutes les scènes colorées de la vie orientale +défilant sous nos yeux, soit dans les cafés arabes, en fumant le +narghilé, où les feuilles odorantes grésillaient sous les charbons +ardents--tous les Coptes avec qui j'ai causé de l'avenir de l'Égypte +attendent son affranchissement de leur force grandissante et de la +sagesse future de l'Angleterre «qui finira bien par comprendre, +disent-ils, quand nous serons assez forts pour le lui faire +comprendre, son véritable intérêt, le nôtre, et par les mettre +d'accord». + +Ils ajoutaient: «Nous sommes un peu plus d'un million sur douze +millions d'Égyptiens; au point de vue de la culture intellectuelle, +nous l'emportons, et de beaucoup, sur la majorité musulmane; nous +possédons la moitié de la fortune publique; si nous étions seulement +trois millions, l'Angleterre pourrait s'en remettre à nous du soin +de gouverner le pays, d'y maintenir l'ordre et d'y développer la +civilisation. Car il faudra que l'Angleterre, un jour ou l'autre, +desserre les liens de l'Égypte. Ceux qui rêvent d'une séparation +absolue sont des fous. Quant à nous, nous ne l'espérons ni ne la +souhaitons. Ceux qui parlent au peuple, à mots couverts, de révolte +et d'insurrection, sont des criminels. Nous croyons, nous, que son +intérêt commandera un jour à l'Angleterre d'accorder à l'Égypte ce +qu'elle a accordé au Canada. Une telle autonomie suffirait à notre +dignité; elle assurerait le progrès de notre nation; et la route des +Indes anglaises serait aussi bien gardée qu'aujourd'hui.» Telles +sont les espérances des Coptes, parmi lesquels on citerait +facilement des hommes capables de soutenir la comparaison, pour +l'intelligence et la culture, avec les plus brillantes +individualités de nos classes dirigeantes. D'aucuns acceptent d'un +coeur tranquille l'éventualité de travailler, toute leur vie, +silencieusement et sans gloire, à préparer l'émancipation de +l'Égypte, résignés, s'il le faut, à ne la voir jamais, dans +l'espoir, suffisant pour entretenir leur flamme, que leurs enfants +recueilleront le fruit de leur labeur. + +Malheureusement, le schisme et l'hérésie, sans qu'ils s'en rendent +bien compte, les privent d'un levier dont ils ne soupçonnent même +pas la puissance. Douze cent mille autochtones catholiques, avec de +vrais prêtres, de vrais évêques, de vrais moines, instruits, +disciplinés et chastes: il n'y a guère de chaînes qui tiendraient +longtemps contre cette force. L'affranchissement de l'Orient en +général et de l'Égypte en particulier est avant tout une question +religieuse. Il faudrait qu'une vague de christianisme balayât au +préalable, de cette terre merveilleuse, la lèpre, le chancre de +l'islam. Or, la foi de l'hérésie et du schisme est privée de toute +vertu conquérante. C'est un mince filet détourné du grand fleuve et +incapable de déborder hors de son lit étroit. Le christianisme +inonde notre Occident comme le Nil sa vallée. De ses sources +innombrables et bouillonnantes, coule un flot qui ne tarit jamais. +Il entretient perpétuellement la charité, la chasteté, la liberté. À +peine reste-t-il en Égypte quelques oasis chrétiennes, les unes +verdoyantes, les autres à demi desséchées, toutes perdues dans +l'immense désert ... + +En lisant que la religion de Mahomet est la lèpre et le chancre de +l'Égypte, M. Homais va crier au scandale. Je l'entends d'ici: +«Toutes les religions sont respectables, ainsi que toutes les +croyances sincères; et la saine morale n'est pas l'apanage exclusif +de la religion de Jésus-Christ» ... + +Certainement, Homais, toutes les croyances sont respectables. Quand +je regardais, au Caire, dans la cour d'une maison arabe où +sautillaient deux corneilles mantelées, un vieux domestique en +prière, agenouillé sur les dalles, les yeux tournés vers La Mecque +et insensible à tous les bruits de la rue; quand mon ami +Abd-El-Rahim, que je vous recommande, si vous allez au Caire, pour +sa probité et sa discrétion, me disait: «Dès que j'aurai économisé +mille francs, j'irai en pèlerinage à La Mecque», je n'avais pas +envie de rire. Un domestique qui croit en Dieu et qui le prie me +paraît supérieur à un bourgeois qui se refuse à voir le Créateur à +travers les étoiles, ce bourgeois fût-il diplômé, conseiller +communal ou représentant du peuple. Mais il ne s'agit pas de cela. +La race égyptienne est une des plus belles du monde. La race arabe +aussi. Force, courage, probité: rien ne leur manque de ce qui +constitue la matière première d'un grand peuple. Leur déchéance +pourtant est séculaire et paraît sans remède. Sans le joug et le +bâton de l'Angleterre, elles tomberaient dans un pire esclavage. +Leurs qualités mêmes et leurs vertus ne servent qu'à rendre leur +abaissement plus visible et plus triste. Pourquoi? Tous les hommes +que j'ai interrogés, catholiques ou libres penseurs, m'ont fait la +même réponse: l'islam a condamné ces admirables races à la +sensualité et au fatalisme; voilà la source de leur abaissement. + +--Ah oui! la polygamie, ricanera M. Homais, s'il est sûr que Mme +Homais ne peut l'entendre. Hé, hé! il resterait à prouver qu'elle +n'est pas le signe et l'effet d'une civilisation supérieure à la +nôtre ... + +--Aux yeux des individus pour qui l'esclavage de la femme, extirpé +par le christianisme, est le dernier mot de la civilisation +véritable, la question ne fait pas de doute en effet ... + +«Comment voulez-vous que les jeunes gens d'ici aient le respect de +la femme, me disait, en me racontant, à charge d'adolescents bien +nés, des faits de basse et crapuleuse débauche, un de mes amis du +Caire, quand ils ont vu leur mère, dans la maison paternelle, tenir +le rang d'une servante, tout au plus d'une intendante?» La polygamie +pourtant n'est pas ce qu'il y a de pire. C'est une forme inférieure +de la famille; ce n'est pas la manifestation la plus basse de la +sensualité. Elle n'existe plus guère que dans la moyenne bourgeoisie +et dans le peuple. Abd-El-Rahim, à vingt-cinq ans, a quatre enfants +de sa première femme. Il en prendra une deuxième au printemps. Mes +piastres l'y aideront sans doute. Son pèlerinage à La Mecque sera +encore retardé. Mais à cela près. «Plus on a de femmes, me +confiait-il, mieux cela vaut.» Les paysans et les riches citadins +rompent de plus en plus avec cette tradition vénérable, mais +coûteuse. Quand un fellah est fatigué de sa femme, il la répudie et +il en prend une autre. Dans les villes, les riches commencent à +trouver la débauche plus commode et moins cher. Vous voyez d'ici la +condition de la femme! + +Pour le musulman, la mère, la soeur, l'épouse, au sens occidental du +mot, n'existent pas. Ce charme et cette douceur lui sont totalement +inconnus. La femme est la femme, rien de plus. L'amour, la vie à +deux, le compagnonnage, pour toute l'existence, de l'esprit et du +coeur: l'idée que nous nous faisons de ces grandes choses trouve son +cerveau réfractaire. La chasteté, la domination de l'instinct dans +un but supérieur, évidente racine de la fleur de notre civilisation: +ces mots n'ont pas de sens pour lui. Les musulmans, à ce point de +vue, sont des brutes: il n'y a pas d'autre mot. De leur décrépitude +précoce et des maladies qui les rongent, on ne pourrait rien dire +sans froisser le lecteur. Je doute donc que Mme Homais ratifie le +jugement de son époux sur la polygamie. Et je prie M. Homais de me +dire ce que la religion de Mahomet a inventé ou prescrit pour +réfréner la sensualité orientale. Il y avait une civilisation arabe +avant Mahomet, une civilisation chrétienne: un savant orientaliste +belge, le Père Lammens, que j'ai eu le plaisir de voir au Caire, +mettra prochainement en lumière, dans un ouvrage qu'il achève en ce +moment, ce fait généralement ignoré. Mahomet et ses successeurs la +détruisirent par la force. Leur religion sensuelle, à elle seule, +n'en serait pas venue à bout. Malgré la complicité de la luxure, il +leur fallut du temps. Son magnifique crépuscule dura plus de trois +siècles. On a pris longtemps pour l'éclat de l'Islam à son aurore, +les dernières lueurs de l'Arabie chrétienne. + +Quant au fatalisme, source de l'immobilité de ce peuple, emprisonné +dans les préjugés les plus stupides, je me bornerai, par crainte +d'allonger indéfiniment ce chapitre, à citer un seul fait. Tout le +monde connaît, de nom tout au moins, la célèbre mosquée d'El-Azhar, +dernière université musulmane et cerveau de l'Islam. Pour cinquante +centimes, ou à peu près, le premier venu peut la visiter à l'aise, +comme d'ailleurs toutes les mosquées du Caire. Si je ne me trompe, +les portiers d'hôtels délivrent des tickets d'entrée. Sur le seuil, +deux Arabes,--le concierge et le sacristain?--vous chaussent les +babouches obligatoires. Pour attacher les cordons, ils +s'agenouillent devant «l'infidèle». Si cette génuflexion les fait +souffrir, ils n'en laissent rien paraître. Et ils acceptent +gracieusement le pourboire ... On arrive à El-Azhar par des ruelles +pleines d'ombre. Tout à coup, le seuil franchi, la grande cour +inondée de chaude lumière déploie dans le cadre élégant de ses +arcades le spectacle d'un peuple d'étudiants vêtus de couleurs +vives. La plupart, assis sur les talons, un livre sur les genoux, +marmottent le texte d'une leçon, le corps agité par un balancement +continuel. D'autres dorment sous les arcades, la tête posée sur un +bras arrondi. Ils sont là près de neuf mille, venus de tous les +points du monde mahométan, du Maroc, du Soudan et des Indes. Un +nègre racontait à notre guide, en rangeant des hardes dans un coffre +vermoulu, son voyage à travers le Sahara, pendant des jours et des +jours ... El-Azhar, qui est riche--on sait que la mainmorte existe +toujours en Égypte--nourrit gratuitement les plus pauvres. Un +certain nombre n'ont pas d'autre logis que la Mosquée. Celle-ci est +à la fois le séminaire et l'école de droit de l'Islam. Les prêtres +et les magistrats du monde musulman se recrutent dans son sein. Eh +bien, on ne leur enseigne que le Koran et des commentaires du Koran. +Ce qui est écrit est écrit. Rien n'importe en ce monde que la loi du +Prophète ... «Je fus un jour présenté au grand cheik, me racontait +un Belge établi au Caire. L'idée me vint de demander à quel titre +ce personnage devait cette fonction éminente. On me répondit: c'est +parce que le commentaire qu'il fait du livre sacré est textuellement +identique au commentaire enseigné, dans nos grandes écoles, il y a +six cents ans ...» Tout commentaire serait superflu, c'est le cas +de le dire ... Le fatalisme condamne à une incurable paralysie cette +race intelligente, endormie par l'Islam, comme les chevaliers +légendaires dans les jardins des magiciennes, momie vivante, et qui +ne se réveille, de temps en temps, que pour une explosion de +fanatisme. + +El-Azhar est un des foyers les plus actifs du fanatisme musulman. +Celui-ci n'est pas un mal endémique. Il sévit, de temps à autre, à +la façon d'une épidémie. Le musulman égyptien n'a pas le tempérament +fanatique. Si la haine du chrétien couve encore dans la populace, et +si les observateurs attentifs n'écartent pas l'éventualité de +nouvelles explosions, c'est que les «prédicants» formés à El-Azhar +s'emploient à persuader au peuple que les chrétiens sont les ennemis +de sa foi. Dans la Haute Égypte, des imans prêchent aux fellahs +d'enfouir leur argent plutôt que de rien acheter aux «infidèles». Un +de nos compatriotes est servi depuis quinze ans par un vieux +domestique, prévenant et dévoué. «Il se ferait hacher pour moi, me +disait-il; regardez sa bonne tête de chien fidèle; pourtant, qu'un +fanatique le persuade, demain, que je suis l'ennemi de sa religion, +et il me tuera sans balancer.» C'est le même qui m'avait dit, la +veille: «Je connais intimement plusieurs musulmans de distinction; +quelques-uns sont mes amis; je me flatte de leur avoir rendu +certains services, et qui ne sont pas médiocres; ils me font des +politesses, ils me comblent de cadeaux; n'empêche qu'il y aura +toujours entre nous, je le sens, je le vois, par le fait des +religions différentes, une barrière infranchissable; il n'y a pas de +libres penseurs parmi eux; ils sont tous, au fond, croyants, même +ceux qui ne pratiquent pas.» + +... Pourtant, si les puissances voulaient, me disait un éminent +religieux, nous finirions bien par extirper ce chancre, par +éteindre, par affaiblir tout au moins ce foyer de luxure et de +haine. On croit communément qu'il est impossible de convertir les +musulmans au christianisme. Quelle erreur! Nous en convertissons +tous les jours, qui font de fervents, d'admirables chrétiens, et +prêts à tous les sacrifices. Seulement, il faut qu'ils s'expatrient +ou qu'ils se cachent. Sitôt leur conversion connue, leur famille les +retranche de son sein. Et leurs coreligionnaires les abreuvent +d'insultes, sans que l'autorité intervienne jamais. Voilà pourquoi +les conversions sont si rares. L'Angleterre, si dure, si impitoyable +pour les moindres peccadilles, laisse malmener nos convertis. Elle a +peur des prêtres musulmans, de leur fanatisme, de leurs +prédications. C'est cette peur qui fait leur force à eux. Ah! si +l'Angleterre voulait! Encore n'est-elle pas aussi aveugle que la +France qui, en Algérie, contrarie systématiquement la conversion des +indigènes. La République peut recueillir aujourd'hui les fruits de +cette intelligente politique!... Sans aller aussi loin, l'Angleterre +n'en paralyse pas moins la seule force qui puisse dompter le +fanatisme musulman et rendre l'Égypte à la civilisation. + +Le 25 décembre, dans l'église du collège où les Pères Jésuites, +investis de la confiance de plusieurs centaines de familles, +instruisent pêle-mêle des enfants catholiques, schismatiques, juifs +et musulmans, j'ai assisté à la messe de minuit. + +Dès l'introït, l'église était remplie. Presque autant d'hommes que +de femmes; le recueillement, jusqu'à la fin de l'office, ne s'est +pas relâché un seul instant; plusieurs centaines de communions. Sur +tous les autels, en gros bouquets, des fleurs orientales au parfum +pénétrant. «Noël, Noël, voici ton Rédempteur» chantaient au jubé un +choeur d'hommes et d'enfants. Jamais le bienfait de la Rédemption ne +m'avait paru aussi lumineux, ni aussi grand. L'esclavage dont le +monde est racheté depuis la nuit de Bethléem est ici visible à tous +les yeux. Il faut avoir vu l'abjection des peuples sans baptême pour +goûter pleinement la douceur et la joie de Noël. Beaucoup, dans +notre Occident catholique, jouissent des fruits du christianisme +sans connaître ou sans aimer l'arbre précieux qui les donne. Il est +vraisemblable qu'ils retrouveraient la mémoire ou qu'ils +apprendraient la reconnaissance au spectacle du monde musulman. + +FOOTNOTES: + +[Note 4: Mustapha Kamel est mort, à la fleur de l'âge, au +commencement de l'année 1908.] + + + + +LES BELGES EN ÉGYPTE + +On vient de fonder, au Caire, une «Union belge». Elle est née le +jour de notre arrivée, c'est-à-dire le 11 décembre. Nous avons +assisté au baptême. On a entendu la détonation de plusieurs +bouchons. Ce n'était pas pour de la petite bière, je vous assure. +Président d'honneur, M. de Gaiffier, ministre de Belgique; +président, M. Florent Lambert; secrétaire, M. Émile Emsheimer. +Citons parmi les membres: M. Albert Eeman, ancien député de Gand, +magistrat éminent et universellement respecté; le baron Forgeur, les +ingénieurs De Bruycker, Pécher et De Rycker, les avocats Squilbin et +Schaar, l'architecte Jaspar, l'entrepreneur Rolin, etc. La petite +fête a duré jusqu'à minuit. La plus franche cordialité n'a cessé de +régner, naturellement. + +Nos compatriotes établis en Égypte y font respecter et aimer notre +pays. La qualité de Belge, là-bas, est maintenant un titre d'estime. +Les Belges ont la réputation de gens actifs, laborieux et sérieux. +Surtout sérieux; avec cela, sans morgue, et très ronds en affaires. +La plupart réussissent fort bien, mais le succès ne leur fait pas +tourner la tête. Ni arrogants, ni hautains[5]. + +J'ai fait la connaissance, dans un jardin ombragé de beaux arbres, +d'un religieux belge qui vit en Orient depuis un quart de siècle. Si +j'écrivais ce que je pense de l'élévation de son intelligence et de +l'étendue de son savoir, on pourrait le reconnaître, et il m'en +voudrait. Pendant que nous nous promenions dans une allée bordée de +cyprès, il me disait: «J'ai vu naître et grandir, en Orient, le +renom de notre pays; il y a vingt-cinq ans, le nom de la Belgique y +était presque inconnu; mon premier passeport me donnait la qualité +de Français, que j'avais sollicité de pouvoir prendre afin de forcer +ainsi certaines portes qui, sans cela, je le savais, me seraient +restées fermées; aujourd'hui, cette ruse innocente n'est plus +nécessaire, loin de là; l'estime et la sympathie, en Égypte, +accueillent les Belges partout. + +» Le premier artisan de cette victoire, c'est notre Roi. Son oeuvre +congolaise commença, je m'en souviens, de mettre la Belgique en +vedette, de faire connaître en Orient notre nom et notre valeur. Je +ne suis pas grand clerc, vous le savez, en matière commerciale; la +littérature arabe m'est plus familière que la cote de la Bourse. Je +sais néanmoins, comme tout le monde, qu'on voit tous les jours des +affaires excellentes, et bien servies par des hommes de premier +ordre, péricliter, faute de publicité, faute de réclame, et puis +périr. Eh bien! la conquête et la colonisation du Congo ont été en +Orient, pour les Belges, pour les entreprises belges, une +indispensable, une merveilleuse réclame. Ah! nos ingénieurs, nos +commerçants, nos hommes d'affaires en ont admirablement profité. +Dans la route ainsi ouverte, ils se sont précipités avec cette +ardeur tempérée qui est la caractéristique de notre race. Ils ont +conquis une place honorable dans cette course enfiévrée, où ils +s'étaient engagés les avant-derniers, un peu avant les Allemands, et +où ils furent contrariés par la jalousie, l'inimitié même de +certains puissants rivaux. Mais il fallait leur ouvrir et leur +frayer le chemin. Non, vous ne direz jamais assez à quel point la +politique de Léopold II et notre gloire congolaise ont servi, en +Orient et particulièrement en Égypte, nos industriels et nos +négociants.» + +Plusieurs des sociétés belges constituées en Égypte s'occupent +exclusivement d'entreprises agricoles. Elles sont presque toutes +florissantes. Elles achètent, à bas prix, des terres de qualité +inférieure, améliorées ensuite par l'irrigation et les engrais, puis +louées ou revendues aux indigènes. Le fellah est rivé au vieux sol +que sa race cultive depuis plus de soixante siècles. Les produits de +son agriculture, particulièrement le coton et la canne à sucre, se +vendent de mieux en mieux. La demande dépasse toujours l'offre. Les +terres cultivables n'attendent jamais longtemps le locataire ou +l'acheteur. Le prix de la terre augmente chaque année: plus de cent +livres le feddan, dans certains districts, en 1906 (le feddan +contient 42 ares; la livre vaut fr. 25.92). Rien d'étonnant dès lors +que les «affaires agricoles» aient résisté à la crise qui a +paralysé, au Caire et à Alexandrie, plusieurs sociétés financières +ou industrielles en pleine croissance. + +Cette crise a éclaté à la fin du mois d'avril 1907. Elle est née de +l'excès de la spéculation sur les terrains à bâtir et sur les +valeurs boursières. Puis elle a été aggravée par le «resserrement» +monétaire qui, après la débâcle de New-York, s'est manifesté sur +toutes les «places» du monde. Au Caire, elle a été effroyable. Le +plus fort est passé. Les ruines se relèvent. On assure que, dans un +an, ce ne sera plus qu'un souvenir.[6] Mais bien des plaies sont +encore saignantes. On cite des gens de finance appauvris, en moins +d'un an, de deux ou trois millions; et des ci-devant millionnaires +réduits à trois mille francs de rente. On a nommé devant moi un +officier supérieur, un Anglais, obligé, à la veille de prendre sa +retraite, de solliciter un commandement sur une frontière lointaine, +afin d'apaiser, en leur abandonnant l'augmentation de solde acquise +au prix de ce très dur exil, ses créanciers. Les Grecs, si avisés +pourtant et si fins en affaires, mais joueurs et spéculateurs +effrénés, ont payé plus que personne leur tribut à la fièvre. +L'important marché du coton d'Alexandrie leur a été ravi, et il +semble bien que ce soit pour toujours. Ils en étaient les +régulateurs et les rois. De successives et retentissantes faillites +leur ont fait perdre ce sceptre, tout de suite ramassé par les +Allemands, qui font, depuis une dizaine d'années, leur trouée en +Égypte, à la stupéfaction et à l'indignation des Anglais. À quelque +chose malheur est bon: depuis qu'ils ont peur des Allemands, les +Anglais font patte de velours aux Belges, en butte, de leur part, à +mille petites tracasseries au lendemain des «histoires» de l'enclave +de Lado. + +L'avenir de l'Égypte est, non pas sur l'eau, mais dans l'eau, dans +l'eau limoneuse du Nil, fidèle, généreux et fécond, qui transforme +en un jardin verdoyant, chaque année, par la vertu d'une inondation +aussi régulière que le cours des saisons, cette longue et étroite +vallée où l'eau du ciel ne tombe jamais. Le barrage d'Assouan, en +retenant les eaux et en régularisant les crues, a reculé, à droite +et à gauche, les anciennes limites du débordement annuel, et +augmenté de vingt-cinq millions par an les revenus de l'Égypte +agricole. Il est décidé qu'on exhaussera le niveau du barrage. Le +domaine du Nil s'en accroîtra encore. Ah! les Belges qui ont fondé +ou développé les sociétés agricoles en Égypte seront bien payés de +leurs peines! Dans un pays si lointain, si peu connu et où l'argent +se risquait alors d'un pas timide, deviner, dix ou quinze ans +d'avance, la bonne veine, la veine qu'il suffit de creuser avec +persévérance pour trouver le succès et la fortune: c'était aussi +difficile, et plus hasardeux, que de déchiffrer une énigme du +Sphinx. Bon nombre de Belges ont eu cette audace et ce bonheur. + +J'ai demandé à plusieurs de nos compatriotes, au moment des adieux: +«Qu'est-ce qu'il faut vous souhaiter pour 1908?» Quelques-uns ont +répondu: «Un consul belge» sans vouloir autrement expliquer cette +énigme--encore une! Il a fallu, pour la débrouiller, aller aux +informations. Voici l'explication: nous n'avons pas de consul de +carrière au Caire; notre consul est un Syrien naturalisé Belge, +homme considérable d'ailleurs et très riche. Malheureusement, il ne +sait pas un traître mot de flamand. Le vice-consul non plus, ni le +chancelier, ni l'avocat du consulat, également Syriens. Or, les +ouvriers flamands commencent à émigrer en Égypte. Il y a quelques +mois, un Flamand fut inculpé de vol. L'Égypte étant soumise, comme +la Turquie, au régime des «capitulations», les consuls ont qualité +de juge d'instruction vis-à-vis de leurs nationaux. Notre consul +instruisit contre cet accusé. Celui-ci se défendit comme il put, en +mauvais français, donc très mal. Il y avait au dossier des pièces +en langue flamande. Personne au consulat ne put en traduire un mot. +L'inculpé paya cher cette ignorance. Sa détention préventive dura +deux fois plus longtemps que de raison. + +Si notre gouvernement ne prend des mesures, cette injustice se +répétera. Or les prisons du Caire, obscures et sales, nauséabondes, +agréables pourtant à la paresse de la plèbe locale, offrent peu +d'attraits pour nos braves Flamands. Donnez un consul belge, s'il +vous plaît, M. le ministre des Affaires étrangères, aux Belges du +Caire, un consul qui comprenne et qui parle nos deux langues +nationales. + +D'autres m'ont dit: «Souhaitez-nous des cochers qui connaissent la +ville.» J'ai compris tout de suite. Un soir, M. Georges Eeman +m'invite à une tasse de thé. Il me donne son adresse: rue Zakhi +Pacha, 3. Le portier de l'hôtel choisit entre vingt cochers un +gaillard qui se fait fort de me conduire les yeux fermés. En route. +Course d'un quart d'heure; arrêt devant un hôtel précédé d'un +jardin; c'est là, me dit, du geste, le Collignon. Notez que pas un +cocher du Caire ne sait un mot de français ni d'anglais. Moi, je +sais trois mots d'arabe: «arbaghi» qui signifie cocher, «karakol»: +police, et «malesh» c'est-à-dire--traduction un peu libre +--fichez-moi la paix.--Eh non, ce n'est pas là; le numéro 31 +est imprimé au-dessus de la grille. Suis-je seulement dans la +rue?--L'indigène discourt et gesticule. Moi aussi. Des flots +d'éloquence coulent ainsi en pure perte. Ah! voici un jeune élégant, +souliers vernis et gants glacés, qui se hâte vers une réunion +mondaine, apparemment. Un gentleman aussi bien habillé doit savoir +au moins une langue de chrétien.--Monsieur!--Monsieur?--Venez à mon +secours.--Volontiers.--Suis-je dans la rue Zakhi Pacha?--Du tout; +c'est à un quart d'heure d'ici, il faut tourner à gauche; vous êtes +devant l'hôtel de Zakhi pacha; ce n'est pas la même chose ...» Je +m'en doutais un peu. L'aimable jeune homme parlait aussi l'arabe. Il +mit mon cocher sur le bon chemin. Sans lui, je n'avais qu'à rentrer +à l'hôtel. + +La nuit de Noël, un autre, au lieu de me conduire à l'église des +Jésuites, me mène hors de la ville. Tout d'un coup, il arrête ses +chevaux. Où est l'église? Il n'en sait rien, le monstre; je n'y +arriverai pas; le plus sûr est d'aller me coucher. Tous les cochers +du Caire connaissent l'hôtel Shephard's. Je lui crie donc: +«Shephard's» et il fait demi-tour. Attends une minute. Voilà, sur le +trottoir, un monsieur et une dame qui ont l'air bien honnêtes. +--Monsieur, parlez-vous français?--No.--Speak english?--Yes. +--Ce couple, anglais et catholique, se rendait à la messe de +minuit, dans mon église même. J'ai tout de même donné un pourboire +à l'animal ... + +Seigneur, Seigneur, faites que notre consul apprenne le flamand et +que les cochers du Caire apprennent un peu de français, fût-ce du +français belge ... + +FOOTNOTES: + +[Note 5: Voici les chiffres du commerce spécial de la Belgique +avec l'Égypte: nous vendons à l'Égypte (chiffres de 1906) pour +46,444,000 francs; nous lui achetons pour 3,073,000 francs.] + +[Note 6: De récentes nouvelles semblent démentir ces espérances. +Il paraît que la crue du Nil a été insuffisante cette année et que +le coton de la dernière récolte a été attaqué par les vers. La vache +maigre de 1907 n'aurait donc pas été seule de son espèce. Pourvu que +le troupeau n'ait pas plus de deux têtes!...] + + + + +LES SPECTACLES DU CAIRE + + +Tâchons de noter brièvement les spectacles du Caire, leur couleur et +leur vie. Ils courent la rue, c'est le cas de le dire. Nous sommes +sur la terrasse du Shephard's. Donnez-vous la peine de vous asseoir. +Puis regardez; c'est gratis, et la scène change à tout moment. + +L'hôtel est situé en plein quartier moderne. C'est un des centres du +Caire européen. Dans la rue, la mêlée des fiacres qui se suivent et +se croisent, tous attelés de deux chevaux ardents, dure du matin au +soir. Des flâneurs en turban et en robe musent sur les trottoirs. +Toutes les races de l'Orient: Égyptiens, Bédouins, nègres, maigres +Hindous, Circassiens somptueux, défilent comme dans une féerie. + +Un étranger descend l'escalier de l'hôtel et entre bravement dans la +cohue bourdonnante. Dix grands gaillards enjuponnés l'assaillent et +l'assourdissent. «Moi drogman, moi bon drogman, Mousié le comte; +achetez cartes postales; achetez chapelet, prenez chasse-mouches, +Mousié le pacha.» S'il écarte tout de suite cette racaille, il est +sauvé. S'il s'arrête seulement une minute, s'il parlemente, s'il se +laisse tenter par l'éclat d'une breloque ou la couleur d'une +antiquité fabriquée l'avant-veille, c'est un homme à la mer. Il +mettra dix minutes à se tirer de leurs mains, à moins que le chawich +qui fait faction devant l'hôtel ne vienne à son secours et ne mette +en fuite, à coups de bâton, ces pittoresques mais redoutables +gagne-petit. + +Dig, ding, dong! un, deux, trois dromadaires à la file, chacun +portant un carillon sur la bosse. Les sonnettes tintent en cadence, +selon le rythme de leur pas allongé. C'est un mariage indigène. Une +troupe de musiciens joue des airs de fête sur des modes mineurs. +Tons élevés, sons aigus: vraie musique à porter le diable en terre. +Six, huit, dix enfants, empilés dans un ou deux fiacres, rient aux +éclats en se donnant des bourrades: c'est la progéniture des +premières épouses. + +Enterrement grec: un corbillard, blanc et or, vraie voiture de +charlatan de chez nous, la caisse surmontée d'un ange aux ailes +éployées, file comme une flèche; sur le siège, à côté du cocher, +qui fume une cigarette, un prêtre orthodoxe, barbe d'ébène et +barrette d'avocat; le cortège des parents et des amis, derrière, +suit au grand galop. + +Enterrement arabe: pas de cercueil; le mort, recouvert d'un drap, +gagne le cimetière tel quel, étendu sur une civière soutenue par +quatre porteurs; derrière lui, et rangés sur deux files, parents et +amis crient qu'Allah est Dieu et Mahomet son prophète. + +Dans une «quarante chevaux», deux dames d'un riche harem, costume +tailleur et voile de mousseline blanche, font leur promenade +quotidienne, sous la garde d'un eunuque noir, trapu, rébarbatif, +assis à côté du chauffeur. Devant une élégante berline, deux +coureurs, habillés de soie voyante, veste et larges culottes, une +longue et flexible baguette à la main, fendent la foule, qui se +range à leurs cris. Des femmes du peuple se faufilent dans la cohue, +un enfant à califourchon sur l'épaule. Un bataillon de soldats +indigènes, musique en tête, se hâte vers la plaine d'exercice. Voici +un charmeur de serpents, débraillé et loqueteux. Les badauds font +cercle autour de lui. De la musette qu'il porte en bandoulière, il +extrait deux vipères, une salamandre, un scorpion; il les pose +doucement sur le trottoir, et la représentation commence. Les +vipères se dressent en sifflant, la salamandre sautille, le scorpion +s'étire sous la caresse du soleil; le montreur, de la voix et du +geste, excite sa ménagerie. La scène dure trois minutes. Sur un mot +du chawich, l'homme a rengainé ses bêtes, et les pièces de nickel +tombent, de la terrasse, dans son bonnet crasseux. Nous goûtons un +vrai plaisir d'enfant devant la lanterne magique. + +Pour voir les indigènes chez eux, pour saisir sur le vif la vieille +ville et sa plèbe, immuable comme elle, il faut tourner le dos aux +grandes et banales bâtisses du quartier européen et gagner la +«Mouski», artère principale du quartier indigène, canal autour +duquel s'embrouille un réseau de mille ruelles étroites. Les +voitures y fendent, au grand trot, du matin au soir, le flot pressé +et plein de remous d'une foule colorée et bruyante. Elles n'écrasent +personne cependant. Il est vrai que les cochers n'épargnent pas les +discours. «Passant, prends garde à ton flanc, tu vas rouler sous les +roues de ma voiture ... Jeune fille, fais attention; tu es peut-être +fiancée; si mes chevaux t'écrasaient, quel malheur, quelle +désolation»!... Tout cela en arabe, naturellement. Les interjections +des cochers bruxellois sont moins douces à l'oreille ... + +Aux carrefours, la cohue défie toute description. Chevaux +galopants; haquets chargés de briques; longues et plates charrettes +où se tiennent accroupies dix ou douze femmes voilées, silencieuses, +des enfants dans les bras; ânes chargés de fardeaux; mendiants, +camelots, chiens errants et marmaille: tout cela court, se mêle, +bourdonne, hurle, glapit. Je me souviens d'avoir attendu cinq +minutes, à un tournant de mon chemin, avant de pouvoir traverser +cette mer. + +Les ruelles, à droite et à gauche, sont à peine plus larges que +notre rue d'Une-Personne. Vous ne feriez pas cinquante pas, sans +guide, dans ce labyrinthe obscur, avant d'être perdu. Si l'on avait +le temps, on s'arrêterait des heures près de chaque corps de métier. +Chacun a son quartier spécial, comme dans nos villes au moyen âge. +Les ouvriers travaillent sur le seuil des boutiques. En voici qui +cousent, coupent, ajustent des bandes de grosse toile. Ils +fabriquent des tentes. Manifestement, ils ne sont pas pressés. +L'aiguille, entre leurs doigts, va doucement son petit bonhomme de +chemin. + +C'est dans le quartier des batteurs de cuivre qu'on aurait du +plaisir à flâner. Mais il faudrait pouvoir donner deux ou trois +jours à la ville indigène. Marchons droit aux bazars, entre des +maisons lépreuses dont les façades, toutes de guingois, se +cogneraient à la hauteur de l'étage si on les poussait un peu. Une +toile tendue brise, au-dessus de nos têtes, les ardeurs du soleil. +On a l'illusion de marcher dans une ville souterraine. Point de +pavés; le sol est dur et lisse comme l'asphalte de nos boulevards. +On distingue de temps en temps, dans le clair-obscur, au-dessus +d'une porte cintrée, le lacis dégradé de gracieuses arabesques. + +Rien que des turbans et des robes de toutes couleurs. Pas de femmes, +ou si peu: de rares fantômes noirs, pieds nus dans des sandales, +glissent dans la pénombre, un bel enfant à califourchon sur +l'épaule. À l'étal des bouchers, de grosses mouches, par milliers, +leurs pattes plantées dans les quartiers de viande, font bombance; +personne ne les chasse. À quoi bon? Rien n'arrive qui ne doive +arriver. D'ailleurs, elles sont trop. Tous ces moutards en haillons, +ravissants et sales, qui se roulent dans les ruelles, un tuyau de +canne à sucre entre leurs petites dents blanches, sont la proie des +mouches, qui leur dévorent le visage et les yeux. Nous ne nous +étonnerons plus de rencontrer tant d'aveugles. + +Du fond d'une cour qui se laisse entrevoir par l'entre-bâillement +d'une porte vermoulue, se répand un choeur de traînantes +lamentations. Les voix de femmes dominent; il y a deux groupes de +chanteuses, et qui se répondent. Qu'est-ce que c'est? Une veillée +funéraire? Abd-el-Rahim va aux informations. Ce sont des femmes +juives qui chantent les prières de la veille du sabbat. L'écho de +leur mélopée nous poursuit jusque dans les bazars. + +Gare à nos poches! Voici des ennemis plus dangereux que les +tire-laine qui guettent l'étranger à tous les carrefours de la ville +indigène. Les marchands nous haranguent, dans toutes les langues +connues, sur le seuil de boutiques pleines de tentations. Fiez-vous +à votre guide, même si vous le soupçonnez de toucher le denier à +Dieu sur chacune de vos empiètes. Vous ne serez volé qu'une seule +fois, et en bloc. Abd-el-Rahim nous détourne, en clignant de l'oeil, +des boutiquiers qui n'ont pas sa confiance. + +Les bazars du Caire regorgent de merveilles; de camelote aussi. +Maints fabricants autrichiens ou allemands y écoulent leurs cuivres +dits arabes et leurs bijoux orientaux, qui se vendent deux fois plus +cher, naturellement, que dans les boutiques de Berlin ou de Vienne. +Mais il n'en faut pas davantage pour garantir, aux yeux des snobs, +leur authenticité. À côté de ces attrape-nigauds, d'admirables +spécimens des vieilles industries de l'Orient: images byzantines, +ciselures de Damas, émaux persans, tapis de laine et de soie, à +quatre mille francs pièce--et qui les valent,--nous retiennent et +nous charment, des heures durant, par l'éclat et l'harmonie des +couleurs ou l'originalité du dessin. + +La chaleur du jour commence à s'apaiser; la flamme des lanternes +tremblote aux carrefours; les ombres des passants dansent sur les +murailles; notre promenade s'achève dans un décor fantastique et +lugubre. «Maudite soit votre religion», marmotte, entre ses dents, +un loqueteux qui nous croise. C'est la suprême injure. Partons avant +la nuit; allons revoir les lumières et l'animation de l'Ezbékieh. + +La Mouski mène aux tombeaux des Khalifes, où j'ai été deux fois, de +jour d'abord, pour jouir pleinement de la beauté de Quaït baï, +charmante mosquée du XVIe siècle, vrai bijou de pierre dentelée, +chef-d'oeuvre de hardiesse et de grâce. Le minaret monte comme une +flèche dans l'air pur. La coupole semble un miracle d'équilibre. Le +plafond, en bois sculpté et peint, flatte et caresse les yeux. Une +douce lumière tombe des petites fenêtres. Impossible de rêver, pour +les fleurs des vitraux, des couleurs plus franches, plus discrètes +et plus pures. Sous le porche, pendant que le gardien nous aide à +chausser les babouches, un vieil indigène offre sa tête au rasoir +d'un barbier. Des vautours, au-dessus de la colline proche, +tournoient dans l'azur. La nappe rose du désert fuit à cent pas de +nous. + +Nous y sommes retournés le soir, bien que l'endroit passe pour être +peu sûr. Julius en était. J'entends encore l'explosion de sa joie. +Au sortir de la Mouski illuminée et bruyante, la voiture venait +d'entrer dans le silence et l'ombre de la nécropole abandonnée. «Nom +d'un ... chien, dit Julius en flamand; comme c'est beau!» Quelle +nuit, quel clair de lune! Un globe d'or pâli brûlait dans une mer de +vieil argent. Caressés de doux rayons, les minarets et les coupoles +projetaient des ombres démesurées sur la blancheur du sable. Les +ombres sont moins noires et la clarté moins blanche dans nos plus +belles nuits. Pas un bruit. Nous frissonnions d'émotion et de +plaisir. + +Un autre jour, nous avons vu, du haut de la citadelle, le soleil se +coucher derrière les Pyramides. La nuit tombait. À nos pieds, la +ville immense, enveloppée d'ombre, trouait les ténèbres naissantes. +Devant nous, aux confins de l'horizon, la masse dorée de la Grande +Pyramide semblait flotter dans une buée violette; le Nil charriait +un paquet d'or en fusion. + +Tels sont les spectacles du Caire. Je les aurais donnés tous, à la +fin, vers le quatorzième jour, pour voir, rien qu'un moment, un seul +des spectacles familiers de chez nous: les nuages de notre ciel, les +jeux du soleil d'été dans nos hêtres et nos chênes, le cuivre et les +opales de notre automne. Aujourd'hui, je les évoque et je les +regrette. Un savant professeur a beau crier que le choléra accourt +vers l'Europe et qu'il atteindra le Caire l'année prochaine. L'année +prochaine, si je peux aller revoir l'azur laiteux de ce ciel, les +vagues roses du désert, la grâce des mosquées et les voiles blanches +qui courent sur le Nil, bombées par le vent du soir, comme autant de +grands oiseaux, ce n'est pas sa prédiction qui m'arrêtera. + + + + +THÈBES + + +Du Caire à Louqsor, bourgade de sept mille habitants, dont les +maisons carrées s'élèvent sur la rive droite du Nil, près des ruines +de Thèbes, on compte, à vol d'oiseau, environ six cent cinquante +kilomètres: à peu près la distance de Paris à Marseille. Les +touristes qui ont le temps remontent le Nil en bateau. C'est très +amusant. Mais il faut sept ou huit jours. Nous avons pris le train. +On va plus vite et c'est moins cher. Quatorze heures d'express. +Juste le temps de dîner et de bavarder en fumant un cigare, puis de +dormir une bonne nuit. Les couchettes des wagons-lits sont tout à +fait confortables. On se lève au petit jour, quand l'aurore tire +doucement les rideaux devant le soleil. On voit s'éveiller, le long +de la voie ferrée, les villages indigènes. Les champs s'animent, le +soleil monte; les collines qui courent, à droite et à gauche, au +seuil des deux déserts, se teintent d'une jolie couleur rose, et les +scènes bibliques du Delta reparaissent devant nos yeux. Huit heures +et demie: on arrive à Louqsor. + +Nous y avons passé cinq jours, et c'est trop peu. Les ruines de +Thèbes, de la Thèbes aux cent portes, sont éparpillées sur une +surface immense. Le monde antique ne connut guère de plus grande +ville, ni de plus somptueuse. Quand les rois de Thèbes régnaient sur +toute l'Égypte, l'Égypte régnait sur cent peuples, sujets ou +tributaires. Quand elle commença de décliner, la splendeur de Thèbes +durait depuis vingt et un siècles. C'est entre le XXXIIe et le XIe +siècle avant Jésus-Christ que la ville fut au sommet de sa gloire. +Il est certain qu'elle existait dès le XLIe. À Karnac, sous les +ruines du grand temple d'Amon, dieu de la ville et de l'empire, on a +trouvé des vestiges: silex et poteries--je les ai vus--d'une Thèbes +préhistorique, antérieure donc au XLVe siècle. Additionnez, faites +le compte, descendez au fond du gouffre. Il y a plus de 6,500 ans +que des hommes vivent, aiment, se querellent et meurent, sous la +voûte ardente de ce ciel sans nuages, dans ce cadre immuable et +charmant. Mesurée à cette échelle, l'histoire de notre Occident fait +vraiment piètre figure. Moïse tira Israël de la servitude égyptienne +dans la moitié du XIVe siècle avant notre ère. Entre les premiers +temps de Thèbes et l'instant où nous sommes, l'Exode occuperait donc +le milieu de la chaîne. Trente-trois siècles de chaque côté. Plus de +six mille cinq cents ans! Ces pauvres petites minutes, finies +aussitôt que commencées et qui meurent si vite sur le cadran de la +montre, ce sont elles qui ont comblé, en tombant une à une, cet +abîme, infime portion du Temps, abîme sans fin ... + +Memphis est de beaucoup plus ancienne. La vieille capitale des +premières dynasties était peuplée, florissante et célèbre dès le +XLIIe siècle avant Jésus-Christ: le fait est sûr. Thèbes n'était +alors qu'une bourgade naissante. Mais, sauf la nécropole, qui se +développe, le long du désert de Lybie, sur un ruban de plus de +trente kilomètres, et deux colosses mutilés étendus sur le sable, il +ne reste rien de Memphis. Rien: ni un obélisque, ni une colonne; à +peine, çà et là, un informe amoncellement de pierres dégradées qui +marquent l'emplacement d'un palais ou d'un temple. Pendant des +siècles, les ruines de Memphis furent exploitées, comme une +carrière, pour bâtir et rebâtir le Caire, dont les Arabes vainqueurs +avaient fait, à trois ou quatre lieues de la ville morte, la +capitale de leur empire égyptien. Victimes des invasions, des +assauts, des tremblements de terre et du temps, qui finit par +achever, dans toutes les villes déchues, les ravages des hommes, les +monuments de Thèbes, heureusement éloignés de toutes les grandes +villes de l'Égypte moderne, ont échappé à un pillage aussi +systématique et aussi continu. Leurs ruines dressent encore dans la +pure et éclatante lumière le squelette colossal d'une architecture +de géants. + +Il y a moins de trente ans, elles étaient ensevelies sous le sable +et les constructions parasitaires. À force de patience et de +travail, les savants, presque tous Français, du service des +antiquités égyptiennes, les ont ressuscitées. Elles sont vivantes +aujourd'hui. Leurs pylônes, leurs portiques, leurs statues énormes +et souriantes donnent la mesure de Thèbes à son zénith. Roses dans +la douce lumière du matin; dorées et flamboyantes dans la gloire des +midis; enveloppées, au crépuscule, comme d'une poussière violette; +peuplées d'ombres immenses sous la clarté de la lune: il faut leur +donner plusieurs jours si l'on veut avoir une idée de leur +changeante figure et des aspects divers de leur beauté. Plaignons le +voyageur qui les traverse en courant!... + +Le fleuve séparait la ville des vivants, bâtie sur la rive droite, +de la cité des morts. Des édifices de la première, il ne reste que +les temples de Louqsor et de Karnak, les plus imposantes reliques +de toute l'Égypte ancienne. Sur la rive gauche, à trois quarts de +lieue du Nil, au milieu des champs cultivés, sur une ligne parallèle +au fleuve et longue de cinq kilomètres, s'espacent les débris d'une +multitude d'édifices. L'enceinte du plus grand de ceux qui +subsistent encore formait un rectangle de deux kilomètres et demi +sur neuf cent vingt-sept mètres. Dans un autre, monument funéraire +de Ramsès II, la statue en granit du souverain, dont les débris +remplissent toute une cour, mesurait, en hauteur, un peu plus de +dix-sept mètres; et l'on a calculé qu'elle devait peser plus d'un +million de kilogrammes. Sur cette terre où passe aujourd'hui la +charrue, on ne peut faire un pas sans que le pied heurte une ruine. +Près des colosses dits de Memnon, qui commandaient l'entrée d'un +édifice dont il ne reste plus d'autre trace--statues royales, hautes +de dix-huit mètres environ, dégradées et formidables encore--un +buffle, quand nous mettons pied à terre, traîne un soc identique aux +charrues d'il y a six mille ans, un enfant nu à califourchon sur le +dos. + +La vallée des Rois et la vallée des Reines s'ouvrent un peu plus +loin, dans les gorges d'une montagne qui est le type parfait de +l'aridité et de la désolation. On part à huit heures du matin. +Girgis Morgan, notre drogman, attend sur le seuil de l'hôtel. +Baedeker recommande ce brave homme. Je me permets de joindre ma +modeste voix à ce trombone illustre. Girgis Morgan nous a protégés, +tout le temps de notre séjour, contre la rascaille enturbannée qui +assaille le voyageur à chaque pas. Sans lui, Julius payait dix +francs un oiseau momifié, puant et laid, qu'il a fini par avoir pour +cinq piastres: 1 fr. 25. Il parle couramment, outre l'arabe, le +français, l'anglais et l'italien. Ce sont les Pères Franciscains de +Louqsor qui l'ont muni de ce bagage, dont il retire, en hiver, un +bon profit. Il a une tête d'Égyptien de l'Ancien Empire. Sérieux, +discret, point bavard, il connaît parfaitement son métier. Avec +cela, quoique hérétique, fervent chrétien. Après une chevauchée de +quatre heures dans la vallée des Rois, par vingt-cinq degrés de +chaleur, il fit maigre, par respect pour l'abstinence de l'Avent, +dans la cantine installée par l'agence Cook au milieu du désert. Le +roastbeef et le jambon étaient pourtant de première qualité. Et le +vin du Rhin aussi ... + +On part donc à huit heures. Les ânes nous attendent de l'autre côté +du fleuve. Des nuées de vautours tourbillonnent dans l'air pur. Les +collines, en face de nous, baignent dans une vapeur rose. Notre +barque approche de la rive. Les robes des âniers et les housses, +noires, jaunes et rouges des baudets, composent un ravissant +tableau. «C'est joli, joli! fait à côté de nous un touriste +écossais; quel délicieux Fromentin! Comme c'est heureux que ce +peuple ait gardé ses coutumes séculaires.» Je pense en dedans de +moi: «Heureux pour nous, sir; mais pour eux, cela n'est pas si sûr.» + +Houp! en selle. Le premier moment est un peu dur. Les baudets +prennent le trot. Leurs sabots, sur le chemin de terre battue, font +un bruit de castagnettes. Les âniers courent derrière, un pan de +leur tunique entre les dents.--Doucement, vilaine bête, la selle +tourne, et nous allons longer un ravin, va doucement.--Mais les ânes +de Louqsor n'entendent pas le français. Heureusement, l'ânier a vu +le péril. Il crie à pleins poumons: «Ouch! Ramsès II, Ouch!» +Ramsès II, c'est le nom du bourricot, _Ouch_ veut dire doucement. +Ramsès II a régné sur Thèbes, sur l'Égypte, sur cent peuples divers; +il a bâti des temples, fondé des villes, peuplé de son effigie tous +les monuments d'un des plus puissants empires que le monde ait +connus; il est mort à cent ans. Et un âne, aujourd'hui, se +reconnaît à son nom, qui fit trembler l'Orient ... Soyez donc +députés!... + +C'est dans cet équipage que nous avons visité, en deux jours, les +ruines de la rive gauche, ainsi que les tombeaux de la vallée des +Rois et de la vallée des Reines. + +La route monte dans une gorge étroite, entre deux murailles de +rochers nus. Pas une plante, pas un brin d'herbe, pas un oiseau: le +désert est plus animé, moins morne et moins tragique. Il fait chaud, +chaud ... Le guide déclare vingt-cinq degrés. Ramsès II commence à +renâcler. Allons, un peu de courage. Nous ne sommes pas au bout. +Tout à l'heure, sur le coup de midi, il faudra gravir, à pied, les +baudets menés en laisse derrière nous, la pente raide de cet éperon, +déjà embrasé par la lumière ardente, et dont le sommet semble +grandir à chaque pas que nous faisons. Si nous voulons voir +Deir-el-Bahari aujourd'hui, il n'y a pas d'autre chemin, à moins de +faire un détour et de perdre ainsi deux heures. Un peu de courage. +L'entrée de la première tombe royale bâille à quelques pas de nous. + +Nous avons visité douze tombeaux, les plus grands, les plus beaux, +les plus célèbres. Des millions de morts dorment dans les flancs de +la montagne, qui servait de cimetière aux Thébains. On fourrait les +gens du commun, momifiés au plus bas prix, dans les fentes des +rochers. Les gens de qualité se faisaient construire des caveaux. +Pour les rois, les reines et les princes du sang, ce n'était pas +trop de palais souterrains. Nous voici chez Aménophis II, roi de la +XVIIIe dynastie, mort en 1600, ou à peu près, avant Jésus-Christ. La +dernière demeure de Sa Majesté est maintenant éclairée à la lumière +électrique. On entre par un couloir large de trois ou quatre mètres, +en pente rapide, sur lequel s'embranchent, à droite et à gauche, des +salles funéraires supportées par des piliers. Toutes les parois sont +couvertes de fresques. Dieux à tête de chacal, de vautour ou de +chouette; le roi, la reine, leurs ancêtres, leurs enfants, leurs +serviteurs; personnages agenouillés devant les dieux; cortèges +religieux escortant la barque sacrée; serpents déroulés et +sifflants, vautours aux ailes éployées: des centaines d'images, +souriantes, grotesques ou terribles se mêlent dans des processions +fantastiques. M. Jean Capart dit que c'est le «Baedeker» de l'enfer +égyptien. + +Les couleurs, simples et franches, ont gardé leur éclat. On dirait +que les décorateurs viennent de finir leur tâche. Le dessin, ferme, +vigoureux, mais conventionnel et monotone, ne manque pas de +noblesse. Dans les figures, dessinées de profil, l'oeil regarde en +face. Il est rare que l'artiste ait travaillé la muraille même. +Presque toujours, c'est dans un enduit de plâtre appliqué sur le mur +qu'il a gravé, en relief, ses personnages, livrés ensuite au +peintre. Le plafond: étoiles d'or sur fond bleu, figure la voûte du +ciel. Tout cela fait un ensemble animé et impressionnant. Le tableau +a grande allure. Quelle somme de labeur il représente, on peut +facilement l'imaginer en songeant à ceci: le sarcophage repose à +trois cents mètres de profondeur; couloir, salles et caveau sont +creusés dans le roc. + +Un dernier escalier, et, dans une espèce de basse fosse encadrée +d'un treillis, apparaît le seigneur de céans. Le sarcophage, +magnifiquement décoré, est ouvert: une plaque de verre remplace le +couvercle, volé par les pillards du désert. Le voilà, entouré de +bandelettes, et tel qu'il fut enseveli il y a trois mille cinq cents +ans, après que les embaumeurs eurent assuré son corps contre la +corruption. La figure, longue et osseuse, offre un contour précis. +De longues mèches descendent sur les tempes; la bouche entr'ouverte +laisse voir de fortes dents; une chauve-souris volète, éperdue, +au-dessus du cercueil. Du bout de la canne, en allongeant le bras, +nous pourrions la toucher. Il y a pourtant trente-cinq siècles entre +nous. Trente-cinq siècles! Et ce n'est qu'une goutte d'eau dans +l'océan infini ... + +L'histoire de la ville et de l'empire est extraite, lambeau par +lambeau, de la nécropole thébaine. Les deux vallées n'ont pas livré, +loin de là, tous leurs secrets. Bien que la plupart des tombes, +découvertes dès le moyen âge, par l'avidité des Arabes, aient été +pillées, depuis lors, plusieurs fois, on a enrichi de leurs +dépouilles tous les grands musées du monde, à commencer par cet +admirable Musée du Caire, bondé de momies royales, de sarcophages +aux effigies colorées ou revêtues d'or fin, de statues, de bijoux, +des plus précieux objets du mobilier entassé dans les demeures des +morts. + +On y voit, hauts comme de grands joujoux, des esclaves, hommes et +femmes, qui pétrissent le pain, cisèlent des métaux, font leur +office de domestiques ou d'ouvriers; et des bataillons de soldats, +infanterie légère ou hoplites, qui défilaient comme à la parade pour +l'orgueil et la joie du souverain défunt. Les heures passent comme +l'éclair au milieu de ces merveilles. Ne vous étonnez pas qu'on ait +vidé de leurs richesses, pour ranger et étiqueter celles-ci comme +des cadavres dans une morgue, les palais souterrains des rois de +l'ancienne Égypte. Certainement, elles perdent à être vues hors de +leurs cadres. Mais il faut bien compter avec les pirates du désert, +organisés en bandes, aventureux, hardis, et soudoyés par des +industriels qui s'enrichissent en revendant à prix d'or, aux musées +et aux collectionneurs, les rois, les reines et les dieux égyptiens, +toutes les curiosités des tombes et des temples. Tous les tombeaux +ont des gardiens armés. Aménophis II fut néanmoins volé, une nuit, à +la barbe de sa garnison, surprise et garrottée; volé de sa barque +sacrée et du couvercle de son sarcophage. Des chevaux et des +chameaux attendaient sur le seuil. Avant le lever du jour, les +voleurs avaient mis plusieurs lieues de désert entre eux et les +«chawichs». Quelle joie, pour l'amateur qui inspira ce raid et en +paya les frais, de se rappeler cette aventure en contemplant son +butin! Il paraît qu'un grand nombre de gentlemen anglais et +américains donneraient, pour l'éprouver, plusieurs années de leur +vie. Entre nous, je donnerais la barque et le sarcophage +d'Aménophis--mais ne le dites jamais à Capart--pour avoir écrit, sur +l'Égypte souterraine, ce morceau-ci, qui est de Paul de +Saint-Victor: + +«L'Égypte n'est que la façade d'un sépulcre immense; ses pyramides +sont des mausolées, ses montagnes des ruches de tombeaux; le terrain +sonne creux dans ses plaines, épiderme de vie drapé sur un charnier +gigantesque. Pour loger ses cadavres, elle s'est convertie elle-même +en cimetière; elle s'est dédiée, en quelque sorte, à la Mort. + +»J'ai vu, dans le cimetière de Nuremberg, une tombe plus grande à +mon sens que tous les hypogées de l'Égypte, avec les colosses qui +les gardent et les panégyriques en lettres de dix coudées gravés sur +leurs parois. C'est une simple dalle sur laquelle est écrit ce seul +mot: _Resurgam!_ «Je me relèverai!» Cri sublime poussé par une +pierre nue, par un cercueil en lambeaux, par des ossements en +poussière, mais qui affirme plus haut l'immortalité que les +pyramides, les sarcophages et les momies indélébiles de l'antique +Égypte.» + + + + +LOUQSOR ET KARNAK + + +Le mot «colossal» revient toujours à l'esprit quand on pense aux +temples de l'ancienne Égypte. Les monuments de la Grèce et de Rome +sont des pygmées en comparaison de ces géants. On mettrait le +Colisée dans un petit coin de Karnak. «Bâtissons une tour qui +s'élève jusqu'aux cieux», se disaient les constructeurs de Babel, +soucieux uniquement d'étonner, par un monument démesuré, la +postérité et le ciel même. Il semble que les constructeurs égyptiens +n'aient pas eu d'autre idéal. + +Voilà quarante siècles que leurs temples souffrent des injures du +temps et de la fureur des hommes. Ceux de Thèbes furent ravagés et +pillés, au VIIe siècle avant notre ère, par les Assyriens, au VIe +par les Perses. Ptolémée Latyre, vers 114, détruisit la ville de +fond en comble. On montre encore, à Karnak, dans le temple d'Amon, +quelques-uns des boulets de pierre lancés par ses machines. Le +tremblement de terre de l'an 27 avant Jésus-Christ, qui fit tant de +ruines en Orient, cribla les édifices thébains de blessures +mortelles. Quand le christianisme vainqueur eut transformé en +chapelles les sanctuaires d'Amon, les effigies des dieux disparurent +sous un épais badigeon. Après les édits de Théodose, des milliers de +statues périrent sous le marteau, l'empereur voulant donner le coup +de grâce, en détruisant les idoles, aux cultes monstrueux et impurs +du paganisme agonisant. Dès lors, c'en est fait, et pour toujours, +de la splendeur, de la vie même de Thèbes. Les chacals rôdèrent sans +crainte dans la ville, dépeuplée et croulante. Dans la solitude et +le silence, ses pierres vont tomber une à une, comme, dans nos +forêts occidentales, les branches desséchées des arbres morts. Les +arbustes et les fleurs continueront de dégrader les ruines en +achevant, d'une verdoyante parure, leur touchante et mélancolique +beauté. + +Louqsor est une des «curiosités» de l'univers. Il suffit de +s'abandonner un moment à l'imagination pour animer et faire vivre ce +magnifique squelette. En 1883, il était encombré de petites maisons +arabes. Une mosquée, construite dans l'enceinte, sur le sol exhaussé +par les apports séculaires, domine encore le grand pylône. Il y a +vingt-cinq ans, les colonnes plongeaient dans un lit de terre épais +de six mètres au moins, quand M. Maspero entreprit de rendre à +l'édifice, dans la mesure du possible, sa forme et son aspect. Elles +défilent aujourd'hui, face au Nil, toutes droites, et hautes de +dix-huit mètres, comme un bataillon de géants rangés pour une revue. +L'édifice développait, du nord au sud, un rectangle long de cinq +cents mètres environ. Un seul obélisque, sur le seuil du pylône qui +commandait l'entrée, dresse encore son aiguille de granit rose; +l'autre, donné à la France par Méhémet Ali, s'ennuie depuis trois +quarts de siècle sous le ciel parisien, au milieu de la place de la +Concorde. Des statues échappées aux massacres: rois, princes, +princesses et reines, en granit blanc ou noir, colosses de quinze, +vingt, vingt-cinq mètres, font sentinelle à l'entrée des vastes +cours encore jonchées de débris. Tout cela pourtant nous paraîtra +modeste, tout à l'heure, quand M. Georges Legrain nous fera les +honneurs de Karnak: à peu près comme une grande église de province +auprès de Saint-Pierre de Rome. + +Le grand temple de Karnak, consacré à Amon, était le centre d'une +véritable ville forte dont l'enceinte, encore visible, enfermait, +dans un quadrilatère d'au moins quatre kilomètres, plusieurs autres +sanctuaires, une demeure royale, des maisons pour les prêtres, les +fonctionnaires, et tous les petits métiers qui vivaient de l'immense +ruche. Entre Karnak et Louqsor courait une avenue bordée, à droite +et à gauche, de cinq cents sphinx accroupis. La route existe encore. +C'est un chemin bien entretenu et très propre, qui enjambe, sur des +ponceaux, des rigoles où croupit l'eau du Nil. Les sphinx n'ont pas +tous disparu. Sur le seuil de Karnak, il en reste plusieurs, têtes +pacifiques de béliers, corps musclés de lions au repos. + +Quatre kilomètres: les deux tiers de l'enceinte de Bruxelles! Une +longue file de débris gigantesques se déroule tout à coup devant nos +yeux. On dirait une ville saccagée par le canon ou un tremblement de +terre. Deux obélisques roses, des colonnes plus hautes que nos plus +beaux peupliers, la masse trapue de pylônes crénelés émergent d'un +océan de décombres. Une robe de broussailles vertes s'étend, çà et +là, sur les pierres amoncelées. Des bouquets de palmiers se +balancent paresseusement dans l'air pur. On ne trouve pas de mots +pour rendre comme il faudrait la noble tristesse de ce tableau. + +M. Legrain, qui dirige depuis douze ans les fouilles et les travaux +de Karnak, va nous faire les honneurs de son domaine. Je dirai tout +à l'heure un mot de ses découvertes. Il ne trouva, en arrivant, +qu'une espèce de carrière abandonnée et chaotique: huit mètres de +terre sur toute la surface; plus de trace des avenues. Il a fini par +déterrer le gigantesque squelette. Grâce à ses heureux efforts, on +peut se faire une idée de la colossale majesté de Karnak. + +Six pylônes, épaisses masses de pierres en forme de pyramide +quadrangulaire tronquée, s'espaçaient, séparés par des cours, depuis +le seuil jusqu'au sanctuaire du Grand Temple, coeur de toute la +ville, et qui formait un rectangle de mille mètres environ sur cent +vingt, largeur du pylône principal. Au delà de la première cour +s'alignaient, en rangs serrés, sur trois nefs, pour composer une +formidable et ténébreuse forêt, les cent trente-quatre colonnes de +la salle hypostyle. Quinze mètres les moins hautes, celles des +bas-côtés; vingt-trois mètres les autres, qui supportaient la nef +centrale. Sur les chapiteaux de celles-ci, qui ont quinze mètres de +tour, cinquante personnes pourraient s'asseoir à l'aise. Nulle part +mieux qu'ici l'Égypte ancienne ne donne sa mesure. + +Toute dévastée qu'elle est, la forêt fait encore grande figure. +Après les ouragans, les assauts et les sacs, deux mille ans +d'abandon n'ont pu venir à bout de ses géants. La moitié environ +restent debout, dorés par l'ardente lumière, griffés d'hiéroglyphes +et revêtus, du haut en bas de leurs énormes troncs, de reliefs jadis +enluminés. Au sommet, sous l'abri des chapiteaux, des bribes de +couleurs vives achèvent de s'effacer. M. Legrain travaille +passionnément à replanter les colonnes déracinées. Il faut chercher +patiemment les morceaux, un à un, dans le fouillis des décombres, +puis les classer et les réunir d'après les inscriptions. Quand +l'oeuvre du savant est finie, quand tous les débris d'une même +colonne se trouvent rassemblés, la besogne des maçons commence. M. +Legrain commande à trois cents ouvriers, hommes et enfants, recrutés +parmi les fellahs du voisinage. Voilà une colonne qui s'élève sous +l'effort d'une équipe. Un terrassement, qui monte en même temps +qu'elle, fait fonction de plan incliné; deux rails sont posés +dessus; les blocs, rangés sur un chariot, avancent péniblement, au +gré d'une trentaine de moricauds attelés par une longue corde. Quand +la colonne sera achevée, on détruira le terrassement. Et de même +pour chacune. Ainsi besognaient déjà, il y a quatre mille ans, sous +le bâton de leurs chefs d'escouade, les ancêtres de cette plèbe en +guenilles, les innombrables esclaves qui bâtirent, par le seul +effort de leurs muscles serviles, pour réaliser le rêve fantastique +des Pharaons, les temples et les palais de Karnak. Mêmes pierres +tendres et dorées, mêmes outils rudimentaires, mêmes procédés +simplistes. La même tâche, après quatre mille ans, recommence sous +le même ciel. Une seule différence: les manoeuvres de M. Legrain +touchent dix sous par jour. Même pour ces pauvres diables, il y a un +«fait nouveau» dans le monde. + +Derrière la forêt de l'hypostyle règne encore le chaos. Où se +déployait jadis, entre deux rangées de statues colossales, la +majesté de la Grande Avenue, un chemin étroit se faufile à présent, +entre des blocs postés pour arrêter, à droite et à gauche, +l'incessante invasion des décombres. Du peuple de granit qui +remplissait les cours, quelques rares survivants mutilés, corps sans +tête, bustes sans bras, continuent dans le silence et l'effrayante +désolation des ruines leur faction séculaire. Par des blessures +béantes, les moellons des pylônes éventrés s'écroulent dans les +cours. Nous heurtons du pied, dans le pêle-mêle des débris, de +charmants visages de souriantes princesses ou des torses de dieux +taillés à la mesure de leurs temples. + +M. Legrain se prodigue pour nous. Pendant qu'il parle, en nous +guidant à travers les éboulis, tout le plan de la ville sacrée se +débrouille à nos yeux. L'aimable homme nous raconte, avec une verve +pétillante, ses bonnes fortunes et ses déboires. Il a retrouvé la +redoutable déesse Hathor. Il va nous montrer une fresque éclatante +de fraîcheur découverte par hasard dans l'épaisseur d'un mur. Un +Pharaon y trône environné de dieux. Le successeur, probablement, +voulut détourner vers sa personne les hommages que cet honneur +attirait au souverain destitué ou défunt. On mura, sur son ordre, le +tableau séditieux. Bénits soient cet _in pace_ et ce roi lunatique! +Les figures, toutes intactes, semblent être peintes de la veille. On +peut enfin se représenter la décoration intérieure et la couleur de +Karnak ... + +M. Legrain s'arrête soudain de parler. Il voit bien que nous ne +l'écoutons plus. «Le charme agit» nous dit-il en souriant. Charme +étrange, amalgame bizarre de sensations inconnues et de sentiments +contradictoires. C'est d'abord l'ahurissement de Gulliver tombé dans +sa peuplade de géants. Nos yeux d'Occidentaux se trouvent dépaysés. +Jamais nous ne nous habituerons à cette «colossalité» monotone. On +se sent l'âme écrasée par une grandeur qui échappe à ses prises. +Puis on goûte malgré tout le plaisir un peu «snob» d'errer, sous un +ciel éclatant, parmi les reliques d'un des plus prestigieux +monuments du vieux monde. Puis la majesté de l'ensemble force +l'admiration. En aucun lieu de la terre, les masses de pierres +assemblées par l'orgueil ou le génie de l'homme ne parlèrent un +aussi formidable langage. L'effort de ces bâtisseurs ne fut jamais +dépassé. Et voilà ce qu'il en reste! _Ad quid?_ À quoi bon? Ces +palais et ces temples titanesques, les voilà saccagés comme, au +moment de la marée, les constructions des enfants sur le sable. +Puissance des rois, audace des architectes, fier ou gracieux génie +des artistes, labeur accablant des esclaves: jeux puérils que tout +cela. Tout cela n'a paru sur la terre, un moment, que pour +intéresser M. Legrain et amuser quelques touristes ... + +Retournons flâner, avant la nuit, dans les allées profondes de la +salle hypostyle. Tout à l'heure, dans le premier émoi, saisis et +stupéfaits en présence de ces géants de pierre, nous n'avions d'yeux +que pour leur masse énorme et l'effet grandiose de leur alignement. +M. Legrain va faire revivre pour nous le cortège, maintenant effacé +et confus, des dieux et des rois gravés sur leurs fûts millénaires. +Des dieux à tête de chacal, d'ibis ou de chouette entourent le +grand dieu de Thèbes à figure d'homme; le Priape égyptien étale +impudemment sa sereine impudeur. Un peu plus loin, sur la face d'un +pylône, des processions de barques sacrées déroulent leurs théories; +un roi vainqueur fait massacrer des prisonniers de guerre, troupeau +tremblant agenouillé sous le glaive. + +Le soir tombe; une chape d'ombre violette descend du ciel, où le +soleil décline. Dépêchons-nous de monter sur le grand pylône. Voici +l'heure de la plus belle scène. À l'ouest, le soleil gagne la chaîne +lybique; le Nil charrie du feu; de grands nuages carmin incendient +les confins de l'horizon. De l'autre côté, les ruines entrent dans +la nuit. Les obélisques semblent tomber, comme d'immenses +stalactites, de la voûte, maintenant sombre, où s'allument les +étoiles; çà et là, au-dessus d'un pylône ou du bonnet de pierre +d'une effigie souriante, flotte, embrasée par des rayons de pourpre +sanglante, la chevelure d'un palmier; la lune monte; les ombres des +colonnes s'allongent sur la blancheur du sable ... Ce spectacle nous +hantera toute la vie. + +Nous sommes revenus à Karnak dans la soirée, mais tard, après dix +heures, sûrs d'éviter alors l'exubérante gaîté des touristes qu'on +rencontre hélas! en bandes, par les beaux clairs de lune, dans la +magnifique solitude des ruines endormies. Quel magicien a pu, en si +peu de temps et dans le même cadre, faire un autre tableau? Élargie, +sans limites, infinie, la ville baigne dans une lumière très douce, +et toute bleue. Dans l'hypostyle, parmi les ombres immenses, les +gardiens de nuit glissent comme des fantômes-nains. Entre les +colonnes blanches, dans les avenues maintenant pleines de ténèbres, +les rayons de la lune sèment des feux follets. Un moment, l'envie +nous prend de nous perdre dans les ruines, puis de nous laisser +enfermer jusqu'au matin. Mais nos âniers, sous l'acacia dont +l'ombre, devant la maison du directeur des fouilles, étend un cercle +noir, nous appellent à grands cris. On entend souffler les chevaux +d'une ronde de police. Déjà minuit?... Le trot de nos baudets +éveille le village arabe. Sur les plates-formes des maisons, des +chiens hurlent en choeur. Le vent du soir gémit dans les palmiers; +des chansons de rameurs se répondent sur le Nil. Nous rentrons à +l'hôtel par des ruelles qui serpentent entre des jardins, dans le +doux parfum des mimosas. + +Je ne sais comment m'acquitter envers M. Georges Legrain. Si je +parle encore de lui, il m'en voudra. Je ne peux pourtant pas dire, +pour lui être agréable, que c'est le Grand Turc qui a déterré et +reconstitué plus de dix mille statues à Karnak! Non, ce n'est pas le +Grand Turc, ni le Khédive. C'est un ancien élève de l'école des +Beaux-Arts de Paris, exubérant, spirituel, et qu'on prendrait, sur +sa mine, pour un artiste ou un officier en bourgeois: cela dépend +des moments. Il aime les ruines de Karnak comme la prunelle de ses +yeux. Il ne les quitte pas de toute l'année. Il a planté sa tente, +qui est une petite maison blanche, sur le seuil du Grand Temple. Sa +famille, c'est-à-dire Mme Legrain et deux enfants, y passe l'hiver +avec lui. Mais l'été, la place n'est plus tenable. Quarante-cinq +degrés, jamais de pluie, et plus un souffle de vent, sauf les +souffles brûlants qui accourent du désert. Mme Legrain et les +enfants émigrent alors au Caire, parfois en France. Et M. Legrain ne +bouge plus de sa maison. Karnak est changé en fournaise. Tous les +touristes ont déserté Louqsor. On ne voit plus une âme dans les +ruines. C'est le moment pour M. Legrain d'écrire ses livres. Il en a +déjà écrit pas mal, et qui comptent. On peut dire qu'il a sué +dessus!... Les plus belles des statues découvertes: mille en pierre +et cent septante en bronze, trouveraient acheteurs à mille francs +celles-ci--mille francs pièce, bien entendu--et dix mille francs +celles-là. Faites le compte. Toutes les trouvailles étant la +propriété du gouvernement égyptien, qui alloue un crédit annuel de +dix mille francs aux fouilles de Karnak, l'affaire n'est vraiment +pas mauvaise. On connaît des mines d'or qui rapportent moins +d'argent ... Une seule cachette, creusée, probablement, pendant le +siège de Ptolémée Latyre, qui voulait exproprier Amon-Ra, suzerain +et propriétaire de la moitié du royaume, pour partager ses +dépouilles entre les dieux et les prêtres de toute l'Égypte--le vol +à ... la tire, dirait M. Legrain--a donné des milliers d'objets très +précieux. Il faut que le directeur des fouilles sache défendre ces +trésors par la force. Une nuit, on lui vola douze statues, dans sa +maison même. Il reconnut les voleurs aux écorchures qu'ils s'étaient +faites en se faufilant dans la brèche. C'étaient des gens de son +personnel, qui opéraient pour le compte des industriels dont j'ai +raconté les exploits. Les malheureux ont attrapé cinq ans de travaux +forcés. Pour ce prix-là, en Europe, on pourra bientôt tuer père et +mère. + + + + +TIMIDES RÉFLEXIONS D'UN PROFANE SUR L'ART ÉGYPTIEN + + +Je ne sais plus comment cela s'est fait: à un moment donné, en +flânant dans ces ruines, les plus grandioses du monde, le souvenir +du Parthénon et du Forum s'est levé dans ma mémoire. Mais j'ai tout +de suite chassé ce rôdeur, qui m'invitait à des comparaisons +dangereuses pour mon plaisir. Il ne faut pas penser, en face de +cette architecture de géants, aux temples grecs ou aux églises +gothiques. Un temple grec et une église gothique sont, dans des +langues différentes, de clairs et harmonieux poèmes. Leurs lignes se +développent et se mêlent au commandement d'une idée tout de suite +intelligible, pour produire l'harmonie et la grâce. Tout y est à sa +place, et subordonné au but. Les moindres détails font leur partie +dans le concert. Un artiste disait un jour devant moi: «une église +gothique, c'est un syllogisme de pierre.» «Symphonie» ne serait +peut-être pas moins juste: une symphonie plus chaude et plus +vibrante que la symphonie grecque, mais aussi pure. Tandis que ces +colosses serrés les uns contre les autres font penser à la troupe de +musiciens américains qui se produisit, il y a cinq ou six ans, à +l'Alhambra! Je me souviens qu'un confrère écrivit sur leurs exploits +un bien joli article. Pour le nombre des exécutants, la grosseur, la +variété et la sonorité des instruments, on ne verra jamais mieux. Il +paraît que leur vacarme, aux États-Unis, est appelé musique par bon +nombre de gens. Mais en Europe, non; pas encore. Les temples de +l'ancienne Égypte m'ont rappelé cette énormité musicale. Quant au +frisson sacré qui vous saisit, à Rome, près du tombeau d'une +antiquité si maternelle, si proche de nous, et dont les plus +indifférents ont encore la saveur sur les lèvres, ne demandez rien +de pareil à l'Égypte. Du moins n'ai-je rien éprouvé de semblable, +là-bas, à cette émotion. Des amis m'ont querellé à ce propos. L'un +d'eux m'a gourmandé: «Vous ne comprenez pas, vous ne connaissez pas +l'architecture égyptienne; vous n'étiez pas préparé à la comprendre, +tandis que votre éducation, à la fois humaniste et catholique, vous +dispose à admirer le gothique et le grec.» Il y aurait à répondre. +Mais ce n'est pas le moment de disputer sur l'absolu et le relatif +dans l'Art. Quoi qu'il en soit, les ruines de l'ancienne Égypte +intéressent; elles n'émeuvent pas, du moins par la beauté et +l'harmonie des lignes. Elles constituent un incomparable musée, mais +nous n'y retrouvons pas, comme dans les ruines romaines, un berceau +de famille. Elles nous dépassent, elles nous excèdent, elles sont +trop lointaines et trop peu à notre mesure. Voilà mon impression, +que je donne en toute sincérité. + +Faites attention que ce n'est pas un jugement, pas même une opinion. +Juger l'architecture égyptienne sur le squelette d'une demi-douzaine +de temples, remaniés, transformés, défigurés sans doute, et plus +d'une fois, au cours de vingt ou trente siècles, par la fantaisie +des architectes, les exigences de l'opinion ou le caprice des rois: +quelle folie! Imaginez qu'on veuille juger l'architecture gothique, +dans mille ou deux mille ans, sur les ruines confondues de notre +Palais de la Nation, de Sainte-Gudule, et du Palais de Justice! + +Il y a une vingtaine d'années, on soupçonnait à peine la sculpture +égyptienne, la vraie, celle de la belle époque, celle des premières +dynasties, dont les oeuvres, au point de vue de l'expression, du +sens du pittoresque et de la vie, peuvent soutenir la comparaison +avec les oeuvres les plus vivantes de nos XIIIe, XIVe et XVe +siècles. Mais depuis lors, grâce surtout aux fouilles de Karnak, +quelle révélation! + +Au Musée du Caire, où l'on compte plus de cinquante mille +«documents» concernant l'art égyptien, il faut commencer la +promenade par la grande salle du rez-de-chaussée. On trouve tout de +suite Kephren, Ranofir, et le Maire de village, qui datent, je +crois, de la Ve dynastie. On leur donne tout le temps qu'on peut, et +on revient les contempler, un instant encore, au moment de partir. À +ces masques vigoureux et vivants, comme d'ailleurs à cent autres +statues de la même époque, il ne manque vraiment que la parole, +selon le mot des bonnes gens. Par la vérité, la grâce et la +noblesse, ces chefs-d'oeuvre sont aussi éloignés des magots +impassibles et stéréotypés des époques décadentes que le beau Dieu +d'Amiens des «machines» de Saint-Sulpice par exemple. + +Et les bijoux, les merveilleux bijoux enfermés, comme de vrais +trésors qu'ils sont, dans des espèces de coffres-forts vitrés que +surveillent des hommes de police: colliers, pectoraux, bracelets et +diadèmes, en pierreries chatoyantes et or fin, ciselés il y a six +mille ans pour la joie des reines et des princesses du Moyen Empire +et ensevelis avec elles, au seuil du désert, dans la Cité des morts! +Quels sujets d'inspiration, au point de vue de l'harmonieuse +simplicité de l'ensemble et de l'exécution des détails, pour nos +artistes d'aujourd'hui! + +Est-il déraisonnable de supposer que les grands architectes ne +firent pas défaut à une époque si féconde en sculpteurs et en +orfèvres de premier ordre? Qui sait ce que nous réservent les +fouilles de l'avenir? Qui sait si l'on ne découvrira pas un jour des +débris ou des plans d'édifices qui nous révéleront une architecture +égyptienne encore inconnue, aussi rationnelle, aussi simple, aussi +véritablement belle que la statuaire des premières dynasties? Nous +connaissons, par les fresques des tombeaux, des plans de maisons +particulières. Un jardin règne autour de l'édifice, environné +d'arbres et de verdure comme un cottage anglais. Deux étages: un +balcon au premier, une terrasse au deuxième. Rien de plus simple, de +plus riant, de plus heureux. Non, il n'est pas déraisonnable +d'espérer que l'architecture égyptienne, au point de vue de la +mesure et du goût, sera réhabilitée un jour. + +Quant à la civilisation et à la religion de l'Égypte ancienne, ce +qu'on en sait est mince. J'ai admiré, un dimanche matin, dans la +section égyptienne du Musée du Cinquantenaire, un monsieur barbu, +guindé et solennel, qui expliquait l'histoire et la résurrection +d'Osiris à une demi-douzaine de bourgeois endimanchés, messieurs et +dames. «La science nous apprend ceci, les plus récentes découvertes +nous ont éclairé sur cela ...» Impossible de rendre avec des mots +l'assurance du bonhomme, qui sentait le magister à vingt pas, le +magister d'extension universitaire. Il termina sa leçon par un +parallèle entre la légende d'Osiris et la légende de Christ «de ce +philosophe Christ, disait-il, proclamé dieu par les évêques trois +siècles après sa mort»!... + +Heureux homme! Heureuse extension universitaire! Les spécialistes en +égyptologie sont un peu moins tranchants. «Nous ne savons rien ou si +peu que rien, me confessait M. Capart; je vous avoue que mes idées +se modifient tous les jours.» + +L'Égypte ancienne s'étend sur plus de quarante siècles. La Grèce et +Rome elle-même font figure de collines en comparaison de cet +Himalaya. Combien de races se sont succédé, depuis les premières +dynasties jusqu'à l'époque romaine, dans la vallée du Nil! Combien +de religions et de civilisations mêlées et confondues! Que +d'éléments disparates dans leurs résidus! + +Voilà un siècle à peine que les débris des monuments égyptiens +commencent à sortir de terre. Les mêmes travaux, exécutés au même +endroit, ont mis plus d'une fois au jour, dans le même instant, des +«documents» appartenant aux époques les plus différentes: statues +des premières dynasties, bijoux du Moyen Empire, bas-reliefs des +derniers empires thébains. Qu'un géologue essaie donc de reconnaître +et de déterminer les couches d'un terrain bouleversé de fond en +comble par un cataclysme souterrain qui les aurait mélangées toutes! +Imaginez que les savants de l'an 4000 retrouvent pêle-mêle, en +Belgique et en France, sans connaître un traître mot de l'histoire +de notre civilisation occidentale, des restes de dolmens druidiques, +de basiliques romaines, d'églises gothiques, d'hôtels de ville +Renaissance, de façades Louis XV! Que de tâtonnements, dans un tel +labyrinthe, avant de trouver le fil conducteur! + +Telle est exactement la position des égyptologues d'aujourd'hui. +Quand ils croient tenir enfin le fil, celui-ci les mène dans une +impasse. Il faut qu'ils reviennent sur leurs pas et qu'ils +recommencent à chercher dans le noir. Tous les systèmes généraux se +sont successivement évanouis. Les vrais savants se contentent +d'exhumer des matériaux, de les étudier, puis de les classer s'il y +a lieu. Cet inventaire de greffiers durera encore un siècle, +peut-être deux. Après quoi, de la multitude des hypothèses qui +auront été imaginées, surgira peut-être une faible lueur, prélude et +aurore du plein jour. Un petit contingent de spécialistes explore +lentement ce champ immense. Imaginez une tribu de taupes acharnée à +soulever le Sahara! + +Le cadre de la vie égyptienne, depuis des milliers d'années, n'a pas +changé: même ciel d'incorruptible azur; même flot limoneux du même +fleuve; même rosé tendre des montagnes. Il ne faut qu'un léger +effort à l'imagination la plus pauvre pour évoquer les spectacles de +la vie thébaine par exemple. Du haut du pylône de Karnak, M. +Kaekebroeck lui-même verrait surgir des processions de prêtres, des +parades militaires, des chars courir entre les sphinx de la voie +triomphale, et le Pharaon trôner parmi ses gardes, ses eunuques et +ses chasse-mouches. Mais l'âme de la vieille Égypte est encore, pour +nous, un livre fermé. Sur sa sensibilité, sa façon de concevoir +l'énigme du monde, sur sa vie intérieure, nous n'avons que des +lueurs tremblotantes. Un homme un peu averti suit assez facilement, +dans l'histoire grecque ou romaine, la courbe des idées morales et +la sensibilité artistique. De l'âme farouche de la petite nation +juive, qui ne bâtit qu'un seul temple, duquel il n'est pas resté +pierre sur pierre, les frémissements sont venus jusqu'à nous. Rien +de pareil pour l'âme de l'ancienne Égypte. Il faut se contenter d'y +épeler péniblement quelques mots. + +Il est certain que la civilisation égyptienne est une des plus +imposantes, des plus grandioses que le monde ait connues. Art, +religion, droit, législation, force guerrière et conquérante: rien +ne lui manqua de ce qui assure aux peuples la force, l'éclat et la +durée. Cela, nous le savons. Nous ne savons rien de plus. Quant à +son origine, le problème n'est pas près d'être résolu. La +civilisation égyptienne est-elle fille ou mère de la civilisation +chaldéenne? M. Legrain et M. de Morgan, à Karnak, nous disaient +qu'il se pose aujourd'hui dans ces termes. D'autres se demandent si +elles ne seraient pas toutes les deux des rameaux d'un tronc plus +ancien et encore inconnu. + + + + +LE DERNIER JOUR + + +Par une radieuse matinée qui rappelait la pimpante allégresse de +notre mois de mai, nous sommes allés voir la nécropole de Saqqarah. +On enfourche les ânes à la gare de Bedrechein, où arrive du Caire, +en une petite heure, un lent train de banlieue. Julius trône sur +l'unique siège d'un _sandcar_, haute et légère voiture aux essieux +évasés: le conducteur trotte à côté du cheval. Un troupeau de +moutons noirs s'affole devant notre cortège; sur la berge d'un +canal, des pêcheurs vident leurs nasses; la moisson naissante +déploie un tapis d'émeraude sur le limon de la plaine. Derrière le +mince rideau de la «forêt des palmiers» fuit l'océan moutonné du +désert. Ô futaies de nos grands bois, ruisselantes de flèches d'or +et pleines de chansons! Pas un oiseau. Entre les troncs nus et +clairsemés, qui dressent dans la lumière crue la dentelure de leurs +panaches, trois cavaliers pourraient passer de front. Nous piquons +droit sur une pyramide dont les degrés escaladent l'azur. Ici fut +Memphis. Des vagues de poussière roulent sur sa nécropole, vieille +de six mille ans. + +Dans un livre loué par la critique allemande et dont M. Maspero +parlait l'autre jour avec tendresse, M. Capart a décrit _Une rue de +tombeaux à Saqqarah_. Une rue! Et il y en a des milliers. C'est +Pompéi élevée à la cinquantième puissance. Pendant quarante siècles, +on y bâtit pour les morts des maisons meublées, pourvues et décorées +comme pour l'agrément et l'usage des vivants. L'immense ville +souterraine déroule à l'infini l'écheveau de ses avenues bordées de +demeures funéraires; l'Égypte des premières dynasties y étale les +scènes rustiques de sa vie pastorale. Les pyramides ont poussé à la +surface, comme des montagnes projetées vers le ciel par une éruption +volcanique. Elles jalonnent en ligne droite, sur une file de trente +lieues, la frontière du désert. Ce sont des tombes aussi, des tombes +royales, postérieures aux tombes souterraines, dont notre Musée du +Cinquantenaire, grâce à la générosité de M. le baron Empain, possède +un intéressant spécimen. + +Entre les pyramides de Saqqarah et celles de Gizeh, les plus +grandes de toute l'Égypte, trois lieues de désert. Soulevés par un +aigre vent du Nord, d'aveuglants tourbillons étendaient sur la route +une molle croûte sablonneuse qui se brisait sous la foulée de nos +montures. Quatre heures pénibles. La «terre promise», au loin, se +montrait à nos yeux. Nous nous guidions sur le triangle de Chéops, +posé comme un joujou à la limite de l'horizon et qui grandissait +insensiblement devant nous d'une lente et solennelle ascension. +Chephren, Mycerinus, et six autres, qui ont l'air de jeunes faons +dispersés autour d'une girafe, composent avec Chéops, dont l'arête +mesure deux cent dix-sept mètres, le groupe de Gizeh. Le Sphinx, un +peu en avant, sa fière tête songeuse tournée vers l'Orient, fait +sentinelle près des ruines de son temple. + +Deux mers viennent mourir au pied de leurs assises formidables: la +mer blonde et sans cesse agitée des sables infinis, et la mer riante +des vertes cultures où la route du Caire enfonce un blanc sillon. +Sans la canaille dont les savants assauts, combinés comme les +manoeuvres d'une armée en bataille, ne laissent pas un moment de +répit, on entendrait sans doute le langage de ces géants +indestructibles qui ont vu défiler, depuis quatre mille ans, au +milieu de hordes en armes, tant de maîtres de l'Égypte et du monde. +Mais il y a trop de bédouins, trop de camelots, trop de chameliers, +d'âniers, de baudets et de chameaux; et ils font trop de bruit. Vous +échappez à une escouade par un adroit détour; six autres, un peu +plus loin, vous guettent en embuscade. Il y a trop de touristes +aussi. Voilà toute une famille en proie au photographe. Car il y a +un photographe aux Pyramides, avec licence des autorités et +monopole, probablement. Monsieur, Madame et Mesdemoiselles, à cheval +sur de vieux bourricots, se composent, conseillés par «l'artiste», +des attitudes héroïques.--Appuyez un peu plus à droite, Monsieur; +veuillez pencher la tête, s'il vous plaît, Madame ... Sauvons-nous; +il me semble que le Sphinx va éclater de rire. Heureusement, le +soleil couchant fit flamber pour nous, comme des torches d'or, les +sommets des énormes triangles. + +Un vaste et mélancolique cimetière paré des couleurs vives d'un +immuable été: voilà l'Égypte. Une inexprimable tristesse naît de la +splendeur de ces ossements, _qui ne se relèveront jamais_. La fête +éternelle de l'azur n'éclaire qu'un tombeau. Nos ruines, à nous, ne +sont qu'un accident: un arbre abattu dans une forêt vivante. +Celles-ci sont mortes, et c'est pour toujours. Le désert m'a paru +l'image de l'Égypte ancienne. Il ne faut qu'un souffle du vent pour +y effacer la trace des caravanes. Bêtes chargées de richesses, +hommes chargés de soucis et d'espoirs: leur route se reconnaît, çà +et là, à un lambeau de tente emportée par le simoun ou à la carcasse +d'un chameau mort. De même les quatre mille ans des Pharaons et +leurs monuments gigantesques: quelques murs dégradés et croulants +qui flottent comme des épaves sur un océan de ruines. + +L'Égypte actuelle oppose sa repoussante décrépitude à cette froide +mais attirante majesté. Ce n'est pas un mort; c'est un cadavre, et +il sent. Moins et pire qu'un cadavre: un corps qui se décompose tout +vif, lentement, sans en mourir, sous l'action d'une lèpre ou d'un +chancre incurables. Plusieurs empiriques s'acharnent sur le patient, +qui n'échapperait au bâton de l'Angleterre que pour tomber dans un +pire esclavage. Mais le Sauveur est tenu à l'écart. On peut +cependant défier les Jeunes Turcs, non moins décrépits que les +Vieux, l'onguent constitutionnel et le vitriol d'une presse qui se +croit libre parce qu'elle est enragée, d'opérer jamais, à eux seuls, +la restauration nécessaire. «Le christianisme, disait Gerbet, est +une grande aumône faite à une grande misère». La misère ici réunit +tous les signes de la plus basse abjection. Et le misérable est +mieux gardé contre l'aumône que les captives du sérail contre la +curiosité. + + + + + +End of Project Gutenberg's Quinze Jours en Egypte, by Fernand Neuray + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10906 *** |
