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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10906 ***
+
+FERNAND NEURAY
+
+_Quinze Jours en Égypte_
+
+Bruxelles
+
+1908
+
+
+
+
+«Mon _itinéraire_ est la course d'un homme qui va vers le ciel, la
+terre et l'eau, et qui revient à ses foyers avec quelques images
+nouvelles dans la tête et quelques sentiments de plus dans le
+coeur.»
+
+CHATEAUBRIAND, Préface de la troisième édition de l'_Itinéraire de
+Paris à Jérusalem_.
+
+«L'Égypte m'a paru le plus beau pays de la terre; j'aime jusqu'aux
+déserts qui le bordent et qui ouvrent à l'imagination le champ de
+l'immensité.»
+
+CHATEAUBRIAND, _Itinéraire_.
+
+
+
+
+_Au commencement de décembre 1907, les fondateurs de la nouvelle
+Héliopolis, qui s'élèvera bientôt, à une dizaine de kilomètres de la
+capitale de l'Égypte, dans un jardin verdoyant créé, comme par un
+coup de baguette magique, en plein désert, invitèrent quelques
+journalistes à aller voir leur ville sortir de terre. L'auteur de ce
+petit livre était de cette caravane. Il a passé quinze jours en
+Égypte. Ses impressions de voyage, trop rapides, hélas! ont été
+publiées, en janvier et en février 1908, dans le XXe Siècle. Il se
+hasarde aujourd'hui à réunir ces articles. Son livre aura
+certainement un mérite, dans lequel, il est vrai, l'auteur n'est
+pour rien: on y verra, d'après des photographies prises sur place,
+quelques-uns des monuments les plus célèbres de l'antiquité
+égyptienne, dont le grand public ne connaît guère que le nom.
+
+Ces photographies sont, pour la plupart, l'oeuvre personnelle de M.
+Jean Capart, conservateur adjoint du Musée du Cinquantenaire de
+Bruxelles. M. Capart les a rapportées des missions scientifiques
+qu'il a remplies en Égypte pour le compte du gouvernement belge,
+avec un éclat qui lui a valu, dans le monde des égyptologues, une
+enviable renommée. Il a bien voulu mettre ses beaux clichés à notre
+disposition; M. le docteur Mathien nous en a prêté obligeamment
+quelques autres. Nous prions ces Messieurs de trouver ici
+l'expression de notre gratitude._
+
+
+
+
+DE BRUXELLES AU CAIRE
+
+
+Depuis le mois de décembre 1907, la route de Bruxelles au Caire est
+raccourcie de deux jours. Cinq jours au lieu de sept. On peut même
+la faire en quatre jours et demi. Mais il faut que les vents et la
+mer s'y prêtent. Plusieurs de nos confrères n'ont quitté Bruxelles
+que le vendredi 6 décembre, à midi, pour arriver à Marseille le
+samedi 7, vers neuf heures du matin, un peu avant le départ de
+l'_Héliopolis_. Le 10, à six heures du soir, le navire entrait,
+prudemment, lentement, dans le port d'Alexandrie, dont l'accès est
+difficile aux colosses de douze mille tonnes. Les gens pressés ont
+encore pu gagner le Caire le jour même, vers minuit, soit dix heures
+en Europe. En tout donc, juste quatre jours et demi. Or il en
+fallait cinq jusqu'à présent, par les bateaux les plus rapides, pour
+faire la traversée entre Marseille et Alexandrie! Il n'en faut plus
+que dix désormais, au maximum, grâce à l'_Héliopolis_, pour le
+voyage de Bruxelles au Caire, aller et retour. Dix jours au lieu de
+quatorze, sur une route aussi fréquentée! Car il y a plus de six
+cents Belges établis en Égypte, et quatre cent cinquante millions de
+capitaux belges engagés dans des entreprises égyptiennes.
+
+L'_Héliopolis_ était le premier des deux steamers qu'une nouvelle
+compagnie de navigation avait mis en circulation, l'hiver passé,
+entre Marseille et Alexandrie. Si la nationalité suivait la
+paternité, cette compagnie eût été belge; car elle devait la
+naissance et la vie à l'initiative de quelques-uns de nos plus
+entreprenants capitalistes. Elle était anglaise cependant, de nom et
+de fait, bien qu'une notable partie de son capital eût été souscrite
+en France et qu'il y eût des Français et des Belges dans son conseil
+d'administration.
+
+Ses deux navires avaient été construits en Angleterre. Pas un clou
+qui n'eût été fabriqué et cloué à Greenock ou à Londres. Tout le
+personnel était Anglais. Un artiste parisien avait dessiné, dans de
+purs styles français, le salon, le restaurant et le fumoir,
+véritables merveilles de goût et d'élégance. Mais l'Angleterre
+annexa son oeuvre comme une simple république sud-africaine. Dans
+les prospectus de la compagnie, le style Louis XVI fut baptisé
+«Reine Anne» et le Louis XIV «Roi Georges».
+
+A bord de l'_Héliopolis_, le dimanche même était anglais, du moins
+jusqu'à midi. A dix heures, service divin. Dans le grand salon, le
+capitaine, entouré des officiers, lit des versets de la Bible;
+l'assistance répond en choeur; puis les «fidèles» chantent des
+cantiques, avec accompagnement de piano et de bugle. La cérémonie,
+froide et sèche, n'est pourtant pas dénuée de caractère. Sur toutes
+les mers du monde, au même moment, à bord des innombrables navires
+qui promènent le commerce, la force et le pavillon de l'Angleterre,
+le même Dieu est officiellement invoqué, dans la même langue et dans
+le même appareil, au nom de la nation. En Belgique, quand le
+gouvernement pourvut d'un aumônier notre premier navire-école, la
+presse libérale se déchaîna. Au nom de la liberté de conscience,
+naturellement. Heureuse Angleterre, où cette espèce de fanatisme est
+encore inconnue ...
+
+L'énergie française sommeillait, probablement, pendant que les
+Belges faisaient le plan de la nouvelle ligne et que les Anglais lui
+imposaient leur marque. «Sur notre mer: entre Marseille, notre grand
+port, et l'Égypte, que la France ouvrit à l'Europe, ce sont des
+étrangers qui créent, à notre barbe et au détriment des compagnies
+françaises, des voies plus confortables et plus rapides» me disait,
+sur le pont de l'_Héliopolis_, un de nos plus distingués confrères
+parisiens. Et il ajoutait mélancoliquement: «C'est un sujet
+d'affligeantes réflexions, je vous assure.»
+
+L'_Héliopolis_ est un gracieux colosse de douze mille tonnes--nos
+malles congolaises en jaugent sept mille à peine! Cent
+quatre-vingt-cinq mètres sur vingt, sept ponts, vingt noeuds à
+l'heure. Il bondit sur la mer comme un lévrier géant. On y pourrait
+loger facilement plus de mille passagers. Il a coûté sept millions
+de francs. A Marseille, il étonnait la Cannebière elle-même. «Les
+autres bateaux, à côté de l'_Héliopolis_, semblent des
+bateaux-mouches» nous disait le cocher qui nous véhiculait, sous une
+pluie battante, à travers les rues boueuses d'un Marseille sans
+soleil et sans joie, vers les bassins de l'Estaque.
+
+Nous avons levé l'ancre, le samedi 7, à deux heures de l'après-midi,
+quatre heures trop tard, à cause de l'affluence inattendue des
+passagers, par un beau ciel. Plus un seul nuage; une mer verte et
+sans ride. Les collines roses et les maisons blanches rayonnaient
+dans la chaude lumière. Nous étions une vingtaine de journalistes à
+bord, Français et Belges, invités à aller voir une autre Héliopolis,
+qui s'achève en ce moment aux portes du Caire, sur la lisière de
+l'immense désert d'Arabie, à deux pas des ruines de l'antique
+capitale religieuse de l'Égypte, cette Héliopolis où l'on dit que
+Platon alla chercher la sagesse et dont les idoles se seraient
+écroulées, d'après une tradition, quand la Sainte Famille approcha
+de ses murailles.
+
+L'Académie française et le Palais Bourbon avaient laissé partir M.
+Maurice Barrès. Cet immortel justement célèbre est l'homme le plus
+simple du monde. Il est fin et sympathique; pas l'ombre d'une pose;
+il n'a parlé qu'une fois en public, au dessert d'un dîner de
+journalistes; son éloquence est simple, élégante et forte. L'accent
+lorrain--c'est l'accent de Virton atténué--ne l'a pas quitté tout à
+fait; il prononce «vin» et «plein» en appuyant sur les finales,
+comme les gens du pays gaumais. M. Joseph Galtier, du _Temps_, M.
+Maurice Muret, du _Journal des Débats_, confrères aimables et très
+distingués; MM. Pierre Baudin, ancien ministre des Travaux publics;
+Léon Parsons, attaché au Cabinet du ministre Briand; Paul Adam,
+Jules Huret _(Figaro)_, Verdier _(Eclair)_, Casella _(Auto)_ et
+l'éditeur Pierre Laffitte; je crois que j'ai cité tous nos
+confrères français. Nous étions treize Belges: Maurice des Ombiaux,
+Jean d'Ardenne, Julius Hoste, de Borchgrave, de Laveleye, Ansel,
+Garnir, Kaiser, Quadvlieg, Raquez, Rossel, Rotiers et votre
+serviteur. L'aimable M. Cornet guidait notre caravane.
+
+Manifestement, les vents et la mer ont craint d'avoir une mauvaise
+presse. Pendant que les tempêtes se déchaînaient sur les mers
+occidentales, l'_Héliopolis_ voguait gentiment sur un lac tranquille
+et tout bleu. Et le soleil avait conspiré en notre faveur avec les
+vents et la mer. Au moment où nous entrions dans la rade
+d'Alexandrie, peuplée de navires au repos et comme plantée de mâts
+rassemblés en bosquets, il commençait de descendre dans les flots.
+Spectacle «à souhait pour le plaisir des yeux»! Devant nous, la
+ligne courbe des maisons carrées s'étendait, s'étirait comme un
+immense serpent blanc. Nous distinguions des terrasses parmi des
+bouquets de palmiers. A l'Occident, d'énormes bandes de feu
+brûlaient, aux confins de l'horizon, dans un ciel opalin. La beauté
+des nuits orientales se révélait, à nos yeux enchantés.
+
+Qu'on me reproche, si l'on veut, de découvrir l'Égypte. Je me risque
+à dire un mot du plaisir que nous avons goûté, les plus blasés aussi
+bien que les enthousiastes, en traversant le Delta, par une
+radieuse matinée, dans le rapide qui nous emportait vers le Caire.
+La plaine a l'aspect d'un vaste jardin cultivé et tout vert. Le ciel
+est bleu turquoise, sans un nuage. Une ardente lumière caresse le
+panache des sycomores et la chevelure frémissante des palmiers. La
+jeune verdure brille de son plus pur éclat. Le long du chemin de
+fer, les villages rassemblent leurs masures carrées, faites de terre
+séchée, rébarbatives et sales. Des pigeons, ramassés en boule, se
+reposent sur le seuil des colombiers, dômes minuscules arrondis sur
+la toiture plate des maisons.
+
+On sait que le Delta est le pays du monde où la population est la
+plus dense: plus de trois cents habitants par kilomètre carré. Les
+villages se succèdent à de courts intervalles. Sur tous les
+chemins--étroites bandes de terre durcie qui longent les champs de
+coton ou de trèfle--circulent, en groupes, des fellahs et des
+fellahines. C'est un continuel défilé de scènes chatoyantes. Des
+laboureurs vêtus de longues robes flottantes, blanches, jaunes ou
+bleues, dirigent des boeufs, poilus comme des boeufs sauvages,
+attelés deux par deux à des charrues identiques aux charrues d'il y
+a cinq mille ans, que nous verrons bientôt gravées sur les parois
+des tombeaux. Voici un grand gaillard drapé dans une robe bleu
+ciel, agitée et gonflée par la brise. Il arpente majestueusement son
+champ, les mains croisées sur le dos, pendant que deux femmes
+accroupies remuent la terre labourée. Des femmes cheminent, par
+groupes, emmaillotées de noir--on dirait des religieuses de chez
+nous, sauf la guimpe--la figure voilée, depuis le nez jusqu'au
+menton, par une bande d'étoffe noire. Voici un vieux paysan sur son
+âne chargé de deux sacs en équilibre, robe jaune et turban blanc,
+barbe grise de saint Joseph. Un peu plus loin, quatre dromadaires, à
+la file, suivent le chamelier de leur pas solennel, leur grand corps
+secoué comme un vaisseau sur la mer.
+
+A toutes les gares, cohue bariolée et bourdonnante: robes et turbans
+de toutes les couleurs, fez rouges; paysannes escortées de
+marmaille; «dames» en robe de soie, voilées de transparente
+mousseline blanche, un parasol à la main, affairées et précieuses;
+gentlemen en redingote; têtes fines d'Égyptiens: grosses lèvres,
+yeux allongés; arabes, nègres, soudanais, figures de cuivre, d'ébène
+ou de bronze, figures de patriarches et de prophètes. Rêvons-nous ou
+sommes-nous au spectacle? Qu'on attende encore un peu avant de
+baisser le rideau ...
+
+Fellah n'est pas un nom de race, mais seulement de profession.
+Fellah signifie paysan. Le paysan de la vallée du Nil descend de la
+race égyptienne primitive. Nous verrons ses ancêtres sur les parois
+du tombeau de Ti, architecte à Memphis sous une des premières
+dynasties, qui dort au seuil du désert lybique, près des pyramides
+de Saqqarah, depuis près de six mille ans.
+
+Des restes de couleur sont encore accrochés aux figures en relief,
+dont le temps a respecté l'élégant dessin et le groupement
+harmonieux. Des femmes soutiennent, de leurs bras arrondis, des
+corbeilles posées sur leurs têtes. Des paysans fauchent et battent
+le blé. Mêmes visages, mêmes instruments agricoles que ceux de
+l'Égypte actuelle.
+
+Ces petits ânes, robustes, élégants et fins, qui trottinent pour
+notre amusement dans la plaine du Delta, le long des canaux où
+bombent des voiles blanches, nous les reverrons aussi dans les
+tombeaux de Saqqarah, où ils défilent, depuis six mille ans, devant
+l'effigie du maître, grand propriétaire ou fonctionnaire de la Cour.
+Nous les monterons dans la Haute Égypte, quand nous galoperons à
+travers la plaine, peuplée de travailleurs et couverte de moissons,
+vers les ruines et les tombeaux de la vallée des Rois. Ce n'est pas
+une des moindres merveilles de ce pays merveilleux que cette
+identité de la race et de la vie d'à présent avec la race et la vie
+ressuscitée après soixante siècles.
+
+Race admirable, puisqu'elle a résisté au corrosif de l'Islam. On
+sait que les Arabes convertirent de force, au VIIe siècle de notre
+ère, les paysans égyptiens, chrétiens depuis le deuxième. Ils sont
+beaux, laborieux, prolifiques et sales. Vraisemblablement, l'Égypte
+aura, dans un demi-siècle, vingt millions d'habitants. Le coton de
+la Basse Égypte est hors prix: cinquante francs le cantar (45
+kilogrammes) en 1895; cent francs ou à peu près, l'année dernière.
+Les fellahs s'enrichissent. Il y a quelques semaines, un vieux
+paysan paya 500,000 francs, rubis sur l'ongle, à une société belge,
+des terres qu'il venait d'acquérir. A le juger sur sa mine, sa
+crasse et ses haillons, on lui aurait donné l'aumône! La crise
+financière, qui a fait tant de ravages dans les grandes villes,
+parmi les colonies européennes surtout, n'a pas atteint les ruraux.
+Dans toute l'Égypte, la valeur et le loyer de la terre augmentent
+tous les jours. Il faut sans cesse de nouvelles terres cultivables à
+une population qui ne cesse de s'accroître.
+
+Il n'y a pas au monde de cultivateur plus laborieux, plus passionné
+que le fellah. Une longue et étroite bande de terre fertile serrée
+entre deux déserts: voilà l'Égypte. Le Nil coule au milieu. Jamais
+de pluie. Chaque été, le flot débordant étend sur le sol l'eau du
+fleuve et le limon qu'elle apporte. Où s'arrête l'inondation
+commence, de chaque côté, l'aride désolation du désert. Le labeur du
+fellah fait fructifier admirablement ce présent annuel du vieux
+fleuve. Dès que l'eau commence à se retirer, les champs, du matin au
+soir, sont peuplés de travailleurs, qui pataugent, jambes nues, même
+au plus chaud des jours déjà brûlants, dans la boue limoneuse. Dans
+la Haute Égypte, quand nous verrons de près leurs villages, leur
+saleté, leur vermine et les beaux enfants dévorés par les mouches
+sur le seuil des masures, nous songerons aux paysans de l'Ardenne ou
+de la Lorraine, tels que les ont faits douze siècles de
+christianisme, race fière, heureuse et libre sous un ciel souvent
+hostile et sur un sol ingrat ...
+
+C'est le jeudi 12 décembre qu'on nous mena voir la nouvelle
+Héliopolis. De l'Ezbekieh, nous avons mis, en autobus, une vingtaine
+de minutes. Le chemin de fer électrique dévorera la route en un
+quart d'heure.
+
+
+
+
+LA NOUVELLE HÉLIOPOLIS
+
+
+La nouvelle ville s'élèvera à l'est de la capitale de l'Égypte. Les
+deux mille cinq cents hectares que les premières constructions
+doivent couvrir ont été découpés dans le désert arabique, dont les
+vagues sablonneuses fuient, à perte de vue, vers Suez et la mer
+Rouge. Trois mille travailleurs, hommes et femmes, remuent depuis
+quinze mois les pierres et le mortier. Cent cinquante villas sont en
+construction; plusieurs sont presque achevées. Le Palace Hôtel,
+édifice grandiose et charmant, long de cent quatre-vingt-cinq
+mètres, sera terminé dans un an. Il coûtera, tout meublé, cinq
+millions. Ce sont les plans d'un jeune architecte belge, M. Ernest
+Jaspar, qui ont triomphé au concours. Ses terrasses étagées
+domineront un admirable spectacle: le désert, infini et rosé, où
+l'on voit courir, en même temps que les nuages au ciel, de grandes
+taches d'ombre; les maisons blanches et les palmiers de Matarieh;
+puis, à l'Ouest, Le Caire, inondé de lumière, hérissé de coupoles
+et de minarets; le ruban argenté du Nil; enfin, flamboyant dans
+l'azur, l'énorme triangle de la grande Pyramide.
+
+Trois avenues, larges de quarante mètres, traverseront la ville.
+Quarante-deux kilomètres de conduites d'eau sont achevés. Des
+milliers d'arbrisseaux, serrés les uns contre les autres, et
+protégés par des capuchons contre le vent du désert, grandissent
+dans le limon humide d'une vaste pépinière. Ils sont destinés à
+border les avenues et à peupler les jardins. M. le baron Empain et
+S.E. Boghos Pacha Nubar se font construire à Héliopolis chacun une
+villa somptueuse[1].
+
+Cinq mille hectares sont réservés, plus avant dans le désert, pour
+l'extension de la cité nouvelle, qui doit comprendre, d'après le
+plan des fondateurs, trois agglomérations distinctes et successives,
+reliées entre elles par des avenues verdoyantes et des voies de
+communication rapide. La Société d'Héliopolis a reçu option, par
+contrat, sur cinq mille hectares, en sus des deux mille cinq cents
+de la première oasis, au prix de cinquante-cinq francs l'hectare
+environ. Trois voies ferrées seront établies entre la première oasis
+et le Caire: un chemin de fer et deux tramways électriques. L'un de
+ceux-ci, posé et équipé, est prêt pour l'exploitation. Il fera
+arrêt, en cours de route, à plusieurs stations. Ce sera la voie de
+banlieue, qui prendra et conduira des voyageurs à tous les villages
+échelonnés le long du chemin[2]. L'autre tramway est
+particulièrement destiné aux fonctionnaires que la Société s'est
+engagée à loger moyennant un prix convenu avec le gouvernement
+égyptien. Quant au chemin de fer électrique, il courra, sans arrêt,
+du Caire à Héliopolis. Ce sera le train express. Le trajet durera
+quinze minutes: tout juste ce qu'il faut, à Bruxelles, pour aller du
+Nord au Midi.
+
+Telle est, en raccourci, l'entreprise qui a séduit des hommes
+d'affaires de premier ordre: Belges, Anglais, Français et Égyptiens.
+Comme toutes les grandes choses, elle a des détracteurs. Mais
+personne ne peut contester son originalité ni son caractère
+grandiose. C'est une magnifique partie à jouer. On comprend qu'elle
+passionne tant et de si puissants capitaines de la finance. Si elle
+réussit, ils auront attaché leur nom à une des plus belles choses
+qui se pourront voir, d'ici à une dizaine d'années, dans un des plus
+beaux pays du monde.
+
+La rareté des habitations et la cherté des loyers la provoquaient
+depuis longtemps. On a vu le prix des terrains à bâtir monter, au
+Caire, en cinq ans, de 1901 à 1906, à des sommets vertigineux, de
+quinze à quinze cents francs le mètre carré en de certains endroits.
+Il a dégringolé depuis lors. L'excès même de la spéculation a amené
+une crise immobilière, encore aggravée, dans la suite, par le
+contre-coup de la crise monétaire qui achève en ce moment son tour
+du monde. Mais les loyers des maisons et des appartements habitables
+par les Européens n'en restent pas moins très chers. A quinze
+minutes du jardin de l'Ezbekieh, un Belge de mes amis occupe un
+rez-de-chaussée et un étage: dix pièces en tout; loyer: onze mille
+francs! Dans le centre de la ville, une chambre garnie se paie deux
+cents francs par mois. Dans les quartiers excentriques, au delà de
+la gare par exemple, on demande cent vingt-cinq francs par mois
+pour un modeste appartement de quatre ou cinq pièces. Les
+propriétaires sont intraitables. La demande continue d'ailleurs de
+dépasser l'offre. La crise financière a arrêté, en même temps que la
+spéculation sur les terrains, l'essor de la bâtisse. Tout le monde
+est mal logé; tout le monde paie horriblement cher des logements
+médiocres. «Quand je pense que nous aurions à Bruxelles, pour
+dix-huit cents francs, une jolie maison en plein quartier Nord-Est,
+la nostalgie des premiers temps de mon séjour ici me reprend et
+m'oppresse», nous disait une charmante femme, à qui le courage ne
+manque pas cependant.
+
+Il s'agira pour la Société d'Héliopolis de vendre assez de terrains,
+de louer assez de villas et d'appartements pour rémunérer le capital
+engagé. Grosse affaire, évidemment, et de longue haleine. Les
+sceptiques branlent la tête. Mais les raisons de croire et d'espérer
+ne manquent pas.
+
+Deux sociétés, l'une belge, l'autre française, font construire
+quarante des villas auxquelles on met en ce moment la dernière main.
+Elles se sont constituées dans ce but. Elles ont acheté pour cela,
+l'une soixante, l'autre quarante feddans (le feddan vaut
+quarante-deux ares) à la Société d'Héliopolis. C'est quatre cents
+fonctionnaires égyptiens que la Société s'est engagée à loger dans
+les conditions que je disais tout à l'heure. Une caserne--il paraît
+que c'est l'École militaire--élève sa façade banale le long de la
+route carrossable, totalement terminée, qui relie Héliopolis au
+Caire. On construit une autre route entre la ville nouvelle et le
+palais de Koubbeh, résidence du Khédive, dont les jardins et les
+terrasses semblent toutes proches dans la trompeuse transparence de
+l'air pur. Il paraît que la température, à Héliopolis, est, toute
+l'année, moins élevée de deux degrés qu'au Caire, où le thermomètre
+enregistre parfois, l'été, c'est-à-dire du mois de mars au mois de
+décembre, quarante-trois degrés à l'ombre. Quelle fournaise pour les
+occidentaux! Enfin, le gouvernement khédivial aurait décidé la
+construction prochaine, au Caire, d'un réseau d'égouts[3]. Car cette
+ville de plus d'un million d'habitants n'a pas d'égouts. Quand il
+pleut, phénomène très rare, qu'on voit cinq ou six fois chaque
+année, certains quartiers sont transformés, pour plusieurs heures,
+en lacs sales et profonds. Il faut se résigner à s'enfermer chez
+soi; on trompe l'impatience et l'ennui en regardant le niveau de ces
+petites mers intérieures diminuer lentement. Quand le Caire aura un
+réseau d'égouts, peut-être que le typhus, favorisé aujourd'hui par
+la saleté des quartiers indigènes et le mépris de la plèbe
+égyptienne pour les règles de la plus élémentaire hygiène, cédera
+tout à fait la place. Ce qui est certain, c'est que d'innombrables
+maisons s'écrouleront dès les premiers coups de pioche dans le
+sous-sol de la vieille ville, bâtie depuis douze siècles. La cherté
+des loyers n'en diminuera pas, bien au contraire.
+
+Héliopolis n'est donc ni une fantaisie aventureuse ni une
+éblouissante chimère. C'est une entreprise hardie, mais raisonnable,
+logique et fondée sur un besoin réel. Aux portes d'une vieille cité
+orientale, où des milliers de riches: fonctionnaires, gens de négoce
+ou de finance, étouffent, l'été, c'est-à-dire huit mois au moins sur
+douze, retenus près du bureau ou de la banque par la tâche
+quotidienne, on bâtit dans la verdure une ville de plaisance,
+salubre, confortable, parfaitement moderne. Voilà, en quelques mots,
+toute l'affaire. Imaginez Ostende à vingt minutes de Bruxelles ou de
+Paris.
+
+La visite de la ville naissante s'est terminée, cela va de soi, par
+un déjeuner. Le conseil d'administration avait invité une centaine
+de convives. S.E. Boghos Pacha Nubar présidait. Au champagne, M.
+Paul Adam a célébré, dans un discours lyrique, le caractère
+grandiose, méditerranéen et prométhéen de la nouvelle Héliopolis. M.
+Pierre Baudin a exalté l'oeuvre accomplie par la France en Égypte
+aux temps du Premier Consul et de Ferdinand de Lesseps. On allait
+lever le camp sans que personne eût dit un mot de la Belgique et des
+Belges, quand M. Léon Carton de Wiart s'est levé.
+
+Notre très distingué compatriote est proche parent du député de
+Bruxelles et du secrétaire du Roi. Il occupe au Caire une situation
+enviée. Peu d'avocats, en Égypte, pourraient soutenir, à n'importe
+quel point de vue, la comparaison avec lui. Au demeurant, l'homme le
+plus simple et le plus serviable du monde. En quelques mots précis,
+dénués de toute emphase, il a rappelé que la nouvelle Héliopolis est
+une entreprise belge, née de l'initiative d'un Belge et soutenue,
+pour une grande part, par le capital belge, à qui le courage, voire
+l'audace n'a jamais fait défaut: les Égyptiens sont payés pour le
+savoir. Il a fait acclamer la Belgique et les Belges. Encore un peu,
+on le portait en triomphe.
+
+Un peu plus tard, une vingtaine de Belges se trouvaient réunis, au
+Caire, sans concert préalable, dans la salle basse d'un café où l'on
+débite une pétillante bière blonde. C'est M. l'ingénieur Pécher, le
+jeune et distingué directeur des Oasis, qui nous avait menés là.
+Georges Garnir, qui en était, a écrit que ce fut le meilleur moment
+de la journée. Personne ne le démentira. Les neuf provinces étaient
+représentées. Avons-nous ri! Véritable après-midi d'étudiants. Les
+passants s'arrêtaient pour nous regarder rire. Sommé de haranguer
+l'assistance en flamand, Julius Hoste, le feutre en bataille sur sa
+tête de guerrier boer, s'est exécuté avec entrain, en brandissant sa
+chope comme pour assommer, d'un coup de goedendag, quelque «damné
+fransquillon». M. Finoulst, un aimable et doux Ardennais qui est
+secrétaire d'une importante société belge, lui a donné la réplique
+en patois de Dinant. Des Ombiaux, puis Kaiser, puis Garnir y sont
+allés aussi de leur petit discours. Chacun disait à sa façon, même
+ceux qui ne disaient rien et qui s'abandonnaient en cachette à
+l'émotion, que la Belgique est le plus beau, le plus aimable pays du
+monde, et que ses enfants ont mille raisons de l'aimer. Moquez-vous
+si vous voulez. C'était très bon.
+
+Je suis retourné à Héliopolis la veille de Noël, tout seul, non pour
+revoir pousser la ville nouvelle, mais pour flâner sur les ruines de
+l'ancienne. Les Arabes ont achevé de la détruire, et Memphis avec
+elle, quand ils ont bâti, avec les pierres de ces deux célèbres
+capitales, mortes depuis plusieurs siècles, mais encore debout au
+temps de leur invasion, les premiers palais et les premières
+mosquées du Caire. Les villas de Matarieh s'élèvent parmi les
+palmiers, les mimosas et les roses sur ses temples et ses monuments
+ensevelis. Les Jésuites français, qui possèdent au Caire un collège
+florissant, ont leur maison de campagne à Matarieh. M. Jean Capart
+m'avait donné un mot pour le bon Père Jullien. En me guidant sur le
+clocher de la chapelle, j'ai trouvé tout de suite le chemin. Le Père
+Jullien m'attendait. Il m'a fait les honneurs de son jardin, de sa
+chapelle et de ses ruines. L'aimable homme, et l'admirable jardin!
+La vieillesse ennemie n'a su courber sa haute taille. Il a
+quatre-vingts ans, bon pied, bon oeil, et une ouïe de vingt ans. Il
+m'a mené voir l'obélisque--le seul qui soit resté debout de tous
+ceux de la Basse et de la Moyenne Égypte; il date de 2760 avant
+notre ère--les soubassements d'un temple, les restes du mur
+d'enceinte, le parc d'autruches. Une heure et demie à baudet, et par
+une chaleur!... J'ai lu, dans une intéressante brochure qu'il a
+publiée sur «l'Arbre de la Vierge», que les obélisques romains des
+places Vaticane, Saint-Jean de Latran, du Peuple et Monte-Citorio
+ont été enlevés d'Héliopolis sous les empereurs.
+
+La chapelle est charmante. On y voit une touchante inscription
+latine exprimant, avec une brève éloquence, la tristesse des
+religieux exilés qui attendent avec une foi inébranlable, dans le
+travail et le combat, l'heure où ils pourront rentrer dans leur
+patrie.
+
+Quant au jardin, une pure merveille. Le Père Jullien en est très
+fier. Si vous voulez gagner son coeur, admirez tout haut ses
+bambous, ses palmiers, ses roses et les pommes d'or de ses
+mandariniers. «C'est un homme distingué», me disait de lui, au
+Caire, une personnalité appréciée pour son intelligence et son
+jugement. Je l'ai bien vu tout de suite. Cet homme très distingué
+est, par surcroît, un jardinier de premier ordre. C'est lui qui a
+dessiné et planté l'adorable jardin où j'ai passé, le 24 décembre
+1907, une heure délicieuse, au milieu de beaux arbres inconnus,
+frémissants et tout verts, en songeant à la désolation et au froid
+de nos hivers. Cette merveille a poussé en vingt ans. Il y a vingt
+ans, le sable du désert tourbillonnait ici. L'eau du Nil et le Père
+Jullien ont fait pousser dans le désert ce paradis terrestre. L'eau
+du Nil, dans toute l'Égypte, don magnifique du vieux fleuve, opère
+tous les jours de ces miracles. Le Père Jullien l'amena près de ses
+plantations. Au bout de quelques années, le jardin fut plein de
+promesses. Les bambous, hauts de vingt mètres, croissent d'un
+noeud--plus de dix centimètres!--par jour. «Il y a six mois, me
+disait le Père Jullien, j'embrassais facilement, de mes deux bras
+arrondis, ce jeune acacia. Essayez donc aujourd'hui.» Le tronc a
+grossi d'au moins vingt centimètres.
+
+Matarieh a rang de lieu saint secondaire. L'Arbre de la Vierge y est
+vénéré depuis les premiers temps de l'Église égyptienne. Un vieux
+tronc rabougri, rejeton de l'arbre primitif, qui mourut en 1694,
+pousse encore des rameaux verdoyants. C'est un sycomore. Vainqueur
+de quatre-vingt mille Turcs à Héliopolis, Kléber y grava son nom de
+la pointe de son épée. La tradition remonte au Ve siècle suivant
+laquelle la Sainte Famille, ayant gagné l'Égypte après la fureur
+d'Hérode, se serait reposée à son ombre. Une source aurait jailli,
+tout près, pour rafraîchir l'Enfant. On montre encore la source.
+
+Un peu plus loin, un vieux fellah, robe blanche et turban jaune,
+surveille deux boeufs qui tournent comme les chevaux de nos
+campagnards au manège. Contemplons une _sakieh_ en travail. Une
+longue pièce de bois est attachée au flanc de chaque animal,
+joignant, de son autre extrémité, une grande roue enfoncée
+verticalement dans un puits et armée de vases en terre. Ces vases
+vont puiser l'eau qui tombe, à l'orifice du puits, dans, une rigole
+où elle bondit en chantant. Ainsi est captée la fertilité du Nil,
+seigneur et providence de l'Égypte.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Note 1: D'après le rapport officiel qui vient d'être publié,
+par notre Ministre au Caire, sur la situation de l'Égypte,
+trente-six villas, vingt-trois magasins et plusieurs maisons de
+rapport ont été construits depuis le printemps de 1907.]
+
+[Note 2: Cette ligne a été ouverte à l'exploitation dans le
+courant de 1908. «L'affluence des voyageurs est telle, dans
+l'après-midi, qu'une partie d'entre eux seulement peut être
+transportée», dit le rapport du Ministre de Belgique au Caire.]
+
+[Note 3: D'après le rapport de notre Ministre au Caire, les
+contrats seront signés à la fin de l'année courante.]
+
+
+
+
+L'ÉGYPTE ET L'ANGLETERRE
+
+On reparle dans les journaux--dans les journaux anglais et français
+tout au moins--du «mouvement nationaliste égyptien». A peine
+rentré en France, M. Maurice Barrès a été invité par un journaliste
+à dire ce qu'il en pensait. Le gouvernement anglais vient
+d'autoriser le gouvernement égyptien à mettre en liberté plusieurs
+fellahs détenus, depuis à peu près deux ans, dans une des dures
+prisons de là-bas, pour avoir participé à l'échauffourée qui coûta
+la vie à un officier anglais. Ce gentleman, en compagnie de quelques
+camarades, fusillait, près d'un village du Delta, les pigeons qui
+couraient dans les champs labourés. Le fellah aime beaucoup ses
+pigeons. Pas de maison, dans les villages, qui n'ait son colombier.
+Les officiers anglais avaient fait bonne chasse. L'un d'eux, par
+surcroît, avait blessé, de quelques plombs égarés, une vieille femme
+et un enfant. Les paysans s'ameutèrent et fondirent, en bande, sur
+les chasseurs, qui passèrent tout de suite à l'état de gibier.
+Entourés, menacés, frappés, ils purent s'échapper néanmoins, grâce à
+la vitesse de leurs jambes. L'un d'eux mourut d'avoir couru trop
+longtemps et trop vite. Les coupables--c'est-à-dire, naturellement,
+les fellahs!--furent sévèrement punis. On en pendit quatre,
+préalablement fustigés. Plusieurs autres furent condamnés aux
+travaux forcés; l'Angleterre vient de leur rendre la liberté. Ses
+journaux ne tarissent pas sur la magnanimité de cette action. Telle
+est, en raccourci, et sauf erreur sur les détails, la célèbre
+affaire de Denchawaï. On ne pourrait choisir une plus «actuelle»
+entrée en matière pour un article sur l'Égypte d'aujourd'hui.
+
+Joanne, Baedeker ou Larousse vous diront que l'Égypte, hellénisée,
+après la mort d'Alexandre le Grand, et gouvernée, jusqu'à la mort de
+Cléopâtre, par de successives dynasties ptolémaïques, devint
+province romaine, puis suivit la loi de l'empire byzantin, qui se la
+laissa prendre, au VIIe siècle, par les Arabes, supplantés
+eux-mêmes, au XVIe, par les Turcs. Napoléon, vainqueur des Mameluks;
+des Turcs et des Anglais, l'aurait sûrement donnée à la France si la
+décrépitude du Directoire mourant ne l'avait rappelé à Paris.
+Mohammed-Ali, sous Louis-Philippe, la rendit indépendante, en fait,
+du sultan de Constantinople, qui n'en est plus depuis lors que le
+souverain nominal. Depuis les victoires de ce grand homme d'État,
+l'Égypte a une dynastie héréditaire. Le khédive n'est tenu,
+vis-à-vis de Constantinople, qu'au tribut et à l'hommage.
+
+
+Mais le véritable souverain de l'Égypte d'aujourd'hui, c'est
+l'Angleterre. Elle est censée surveiller, contrôler au nom de
+l'Europe le gouvernement égyptien. En fait, elle gouverne et elle
+règne, sans avoir de compte à rendre à personne, ni aux puissances,
+ni aux indigènes. Le khédive, vassal du Grand Turc, est le pupille
+de l'Angleterre. Les folies et les prodigalités du khédive Ismaïl,
+sous le règne duquel Ferdinand de Lesseps perça l'isthme de Suez,
+amenèrent les puissances à intervenir dans l'administration de
+l'Égypte. Les tribunaux et la Caisse de la Dette ont encore un
+personnel international. Il y a moins de trente ans, la France,
+admirablement servie par ses religieux, et dont la langue était
+parlée partout, occupait encore, à tous les points de vue, le
+premier rang. Elle contrôlait officiellement, au nom de l'Europe, de
+compte à demi avec l'Angleterre, le gouvernement égyptien. Égale en
+droit de sa rivale séculaire, elle avait, en fait, le pas sur elle.
+Comment elle perdit cette enviable primauté? Le fait est encore dans
+toutes les mémoires. En 1882, au lendemain de la révolte d'Arabi
+pacha et du massacre d'Alexandrie, où plusieurs résidents étrangers
+furent assassinés par la populace, une intrigue victorieuse de M.
+Clémenceau l'empêcha de participer à la répression nécessaire.
+L'Angleterre, ayant été seule à la peine, recueillit tout le profit
+de son effort. L'accord anglo-français, qui valut à la France, il y
+a quelques années, le redoutable cadeau du Maroc, abolit ce qui
+pouvait lui rester de droits traditionnels.
+
+Son influence, depuis lors, n'a cessé de décroître. En dépit de
+l'entente cordiale, le gouvernement anglo-égyptien pensionne, dès
+qu'il le peut, quelquefois avant l'âge, les fonctionnaires français,
+remplacés incontinent par des anglais. Ses commerçants ne brillent
+pas en général par l'initiative. Les nôtres sont plus connus, plus
+laborieux, plus estimés et réussissent davantage. Il lui reste, il
+est vrai, ses missionnaires, Jésuites et Frères des écoles
+chrétiennes, ses savants et ses journalistes.
+
+De ceux-ci, j'aime mieux ne pas dire grand'chose. Ils nous ont
+gentiment invités à dîner. Puis, ce n'est peut-être pas leur faute
+si les journaux égyptiens de langue française ont, au Caire, une si
+déplorable réputation. Quelques-uns de ces journaux sont rédigés en
+français de Saint-Domingue ou de Haïti. Un au moins, asservi à une
+loge méprisée, honore le clergé et la foi catholiques des plus
+basses injures. Avant de le lire, je croyais que les orateurs de nos
+congrès de Libre Pensée étaient sans rivaux dans ce genre. Je
+croyais leur pompon sans égal. Mais il a fallu se rendre à
+l'évidence, jamais ils ne parleront dans ce style des «sbires de
+l'Inquisition» et des «esclaves de Rome». Dans quelques autres, on
+fait un plus fréquent emploi de l'escopette que de la plume. «Payez,
+et vous serez considérés ...» Ce ne sont pas ces vengeurs qui
+rendront jamais l'Égypte à la France.
+
+Les égyptologues français sont incomparables. De son ancienne
+parure, il ne lui reste que ces joyaux, mais ils sont en or fin.
+Mariette, mort à la tâche, commença, avec d'autres, la glorieuse
+lignée. M. Maspero jouit aujourd'hui d'une autorité universelle. Ce
+sont les savants français qui ont ressuscité l'Égypte des Pharaons,
+déblayé les temples, découvert et décrit les tombeaux. Ses
+missionnaires la serviraient, sinon avec plus d'ardeur, peut-être
+plus efficacement encore si ses gouvernants ne s'ingéniaient
+aujourd'hui à les contrarier, à les humilier, voire à les diffamer.
+Mais qu'elle y prenne garde. La langue française perd du terrain au
+profit de l'anglais. Nos âniers, à Luxor, parlaient couramment
+l'anglais. Ils ne savaient pas un mot de français, pas un seul. De
+même le drogman Abd-El-Rahim, beau et grave bédouin de vingt-cinq
+ans, doux, poli, musulman de la stricte observance, qui nous guida,
+cinq jours durant, à travers les ruelles du vieux Caire «non pour
+gagner de l'argent, disait-il, mais pour le plaisir de servir de
+braves gens comme vous, des amis de M. Jean Capart». Il a tout de
+même fini par accepter nos piastres ...
+
+Bref, l'Égypte appartient, en fait, et en dépit de toutes les
+fictions diplomatiques, à l'Angleterre. Le représentant de
+l'Angleterre a le titre de «consul général de Sa Majesté
+Britannique», rien de plus. En réalité, qu'il s'appelle lord Cromer
+ou sir Gorst, il est le véritable maître du pays. Vous savez que
+l'Égypte n'a pas de Parlement. L'exécutif, ministres et khédive sont
+dans sa main. Aucune dépense ne peut se décider, aucune nomination
+se faire sans son autorisation. Lord Cromer, qui vient de prendre sa
+retraite, s'appliquait, dans les premiers temps de son règne, à ne
+pas faire sentir le mors. L'impératif ne lui était pas familier. Il
+insinuait, il conseillait, il guidait; il n'ordonnait jamais.
+L'Angleterre ne témoignera jamais assez de gratitude à cet homme
+d'État, éminent entre tous, ouvrier de la première heure, dont le
+génie fit de l'Égypte, terre sans maître, proie convoitée par plus
+d'une puissance et sur laquelle les droits de la France étaient
+primordiaux, une province anglaise. Son gouvernement l'a comblé
+d'honneurs. On n'en raconte pas moins, là-bas, qu'il partit, non
+point volontairement, mais en disgrâce. J'ai entendu dire que
+l'habitude du pouvoir avait usé, à la longue, sa courtoisie et
+développé ses tendances despotiques. Gonflé, aigri, remarié sur le
+tard, confiant dans sa force, il finit par perdre cette habileté et
+ce tact souverains auxquels il avait dû, pour une bonne part, ses
+premiers succès et la rapidité de sa fortune. Impérieux, cassant,
+coupant, il humiliait, par plaisir pur ou par caprice, les
+personnalités les plus «considérables». J'ai entendu dire aussi que
+lord Cromer manifesta tout haut, et plus d'une fois, qu'il
+désapprouvait la campagne menée en Angleterre contre l'État du Congo
+par les missionnaires baptistes. Mais l'un n'empêche pas l'autre,
+évidemment.
+
+La tâche de son successeur, M. Gorst, venant après un politique
+d'aussi grande envergure, est malaisée. On lui fait crédit. On
+l'attend à l'oeuvre. Je l'ai vu, le samedi 21 décembre, à la fête du
+Tapis Sacré. Fête colorée, pittoresque, régal de choix pour nos yeux
+d'Occidentaux. Il faudrait, pour la décrire, du temps et des
+pinceaux. Mais, hélas!
+
+Ce jour-là, le Tapis Sacré prenait, à dos de chameau, le chemin de
+La Mecque. Il est destiné à orner le tombeau de Mahomet. Le Caire en
+envoie un tous les quatre ou cinq ans. Il part en grande pompe,
+après une cérémonie officielle, à la fois religieuse, civile et
+militaire. Le khédive la préside, l'armée y participe, on y voit la
+gravité des imans et l'hystérie des derviches; cinquante mille
+badauds s'assemblent sur l'esplanade où le cortège se déroule. Robes
+de toutes les couleurs, rouge écarlate et rouge brun des fez, femmes
+voilées; fantassins en khaki, «chasseurs» en tunique bleue,
+baudriers blancs et oriflammes des lanciers, artillerie de montagne,
+les canons attachés sur le dos des mulets; mendiants, camelots et
+porteurs d'eau; ciel du plus magnifique azur; couleurs mêlées et
+chatoyantes: vous voyez d'ici le tableau. Autour de notre voiture,
+des dames de harems, en voiture aussi, tout en noir, et voilées de
+mousseline blanche, babillent et font des grâces. Celle-ci, qui
+porte un domino rose sous son manteau, nous regarde en souriant.
+Elle a les yeux très jeunes. Julius Hoste croit fermement que c'est
+pour lui qu'ils sourient ... Dix heures juste. L'escorte du khédive
+accourt au grand galop. Son Altesse--trente-trois ans, très bel
+homme--est à dix pas de nous. Pas un vivat, pas un cri. Les musiques
+militaires recommencent à jouer; le canon tonne; le tapis s'avance,
+étalé sur une pyramide portée par un dromadaire, lequel est suivi de
+sept autres, tous magnifiquement harnachés. Sur leur dos, des hommes
+et des enfants, assis à l'orientale, jouent de la flûte ou frappent,
+en cadence, sur des tambourins.
+
+C'est dans ce cadre que m'est apparu M. Gorst, consul général
+d'Angleterre et souverain véritable du pays. Il était en redingote
+grise et coiffé d'un haut de forme gris clair. Nous avons, Dieu
+merci, des chefs de bureau plus élégants et des chefs de division
+plus pompeux!... Pas d'escorte militaire, pas le moindre tralala. M.
+Gorst était venu en voiture. Il s'est tout de suite perdu dans
+l'entourage du khédive, parmi les tuniques éclatantes et les habits
+dorés. À côté de lui, reluisait un magnifique pacha, argent et or,
+qui représente ou qui a représenté le Sultan. «Tout ce qui brille
+n'est pas or»: le pacha et M. Gorst murmuraient peut-être, au même
+instant, le vieux proverbe, mais non pas, assurément, avec le même
+accent ...
+
+Le khédive, l'Angleterre et M. Gorst règnent sur un peuple de douze
+millions d'individus, appartenant à des races et à des religions
+diverses. Les purs Égyptiens, descendants de la race qui peuplait la
+vallée du Nil sous les Pharaons, forment la majorité. On les
+reconnaît tout de suite à leur crâne légèrement allongé, à l'ovale
+un peu large de leur visage, à leurs yeux très ouverts et très
+fendus. Dans les villages de la Basse et de la Haute Égypte, on ne
+voit guère d'autres types. Mais dix autres races, dans les bourgades
+et dans les villes, se perpétuent sans se confondre: Arabes, Turcs,
+Juifs, Arméniens, Syriens, Grecs d'Orient, Européens de toutes les
+nations.
+
+On compte douze ou treize cent mille Coptes orthodoxes. Prenez garde
+que copte n'est pas un nom de race. Les Coptes aussi sont des
+Égyptiens authentiques. C'est la minorité chrétienne. En dépit de la
+conquête arabe, des sommations, des violences, des sanglantes
+persécutions du vainqueur et de la conversion à l'Islam de la
+plupart de leurs concitoyens, ils ont gardé la foi de l'Égypte du
+VIIe siècle, baptisée au IIe par saint Marc et ses disciples, puis
+gagnée aux hérésies d'Eutychès et de Nestorius. Un patriarche, qui
+est aussi le chef de l'Église d'Abyssinie et qui réside au Caire,
+est élu par leurs moines, nombreux encore dans la Haute Égypte. La
+véritable langue copte n'est rien autre que l'égyptien primitif,
+additionné de mots grecs et latins, et écrit en caractères grecs.
+Elle n'est plus courante. C'est une langue morte. Elle est encore
+usitée dans la liturgie, mais un grand nombre de prêtres ne la
+comprennent plus. C'est l'arabe qui est aujourd'hui la langue de la
+population égyptienne. À côté des orthodoxes, et sortis de leurs
+rangs, on peut dénombrer environ cent mille coptes catholiques.
+
+Les catholiques égyptiens se partagent entre plusieurs rites,
+notamment le latin, le maronite, le grec, le copte. La plupart des
+Syriens, très nombreux dans la Basse Égypte, sont catholiques. Les
+Arméniens et les Grecs appartiennent presque tous à l'église
+schismatique. On voit que, dans cette mosaïque de races et de
+religions, aucune couleur, aucune nuance ne manque.
+
+Ce peuple, le plus ancien du monde, et qui forme un assemblage
+unique au monde de races, de civilisations, de religions mêlées ou
+superposées, comment supporte-t-il la domination et la main de
+l'Angleterre? Y a-t-il une «âme égyptienne»? Si elle existe,
+a-t-elle des regrets, des désirs, des espérances? J'ai pris des
+informations sur tout cela, et à bonne source. Je raconterai ce
+qu'on m'a dit, ni plus ni moins.
+
+Les Anglais sont craints, respectés même; mais on ne les aime pas:
+telle est, à l'endroit des maîtres actuels de l'Égypte, l'opinion
+générale des milieux européens et de l'élite indigène. Ils ont
+rétabli l'ordre en Égypte, et ils le maintiennent. Si le paysan est
+délivré de la séquelle des beys et des pachas qui l'exploitaient, au
+gré de leurs besoins ou de leurs appétits, à la façon dont les
+mandarins exploitent les paysans chinois, c'est aux Anglais qu'il le
+doit. Avant l'occupation, l'impôt était arbitraire. Le khédive
+demandait autant à tel district; pachas et beys faisaient rentrer la
+somme, majorée d'un «honnête» bénéfice. Ces abus ne sont plus qu'un
+souvenir.
+
+La sécurité règne, avec l'ordre, dans tout le pays. Toutes les rues,
+toutes les ruelles du Caire, à toutes les heures du jour et de la
+nuit, sont parfaitement sûres. La police égyptienne, commandée par
+des officiers anglais, ne badine pas avec les délinquants. Les
+«chawichs»--c'est le nom des policemen--ont la main légère et le
+nerf de boeuf prompt. Ils apaisent souvent les disputes dont on les
+fait juges en distribuant autant de coups de pied aux demandeurs
+qu'aux défendeurs. Gare aux badauds qui n'obtempèrent pas assez vite
+au commandement de circuler. La police du Caire leur inculque
+l'obéissance et le respect--je l'ai vu--à coups de pied et à coups
+de bâton. Des agents montés, Anglais ou Écossais, géants superbes,
+tunique rouge et casquette plate, renforcent et surveillent la
+police ordinaire. Dès qu'on voit poindre leur silhouette, le soir,
+dans les quartiers populaires, et qu'on entend le sabot de leurs
+chevaux, bêtes imposantes et pleines de feu, les bons se rassurent
+et les méchants tremblent ... Le respect et la crainte chevauchent,
+en croupe, avec eux.
+
+C'est encore à l'Angleterre qu'il faut attribuer la prospérité du
+pays. Personne ne le conteste. Personne ne peut refuser son
+admiration à l'oeuvre accomplie, en moins de trente ans, par les
+Anglais, avec, en fait de force matérielle, une armée d'occupation
+de 3,000 hommes.
+
+Ils ne sont pas aimés cependant. On prétend que c'est leur faute. On
+dit qu'ils n'ont pas su se faire aimer et qu'ils ne se sont jamais
+souciés de l'être. Pourvu que l'indigène obéisse aux règlements,
+acquitte l'impôt, se résigne au service militaire, le reste ne leur
+importe guère. Même les gens qui rendent hommage à leurs qualités et
+à leur oeuvre d'assainissement s'élèvent avec amertume contre leur
+indifférence et leur dureté. Des hommes distingués, intelligents et
+calmes ont tenu devant moi ces propos-ci: «L'occupation anglaise,
+nous le savons bien, est un mal nécessaire; sans l'occupation
+européenne, l'Égypte retomberait dans l'anarchie, peut-être dans la
+barbarie. Entre toutes les occupations possibles, c'est encore
+l'anglaise que nous préférons; l'allemande serait plus tracassière,
+plus ostentatoire, plus insolente; elle ferait sonner ses éperons;
+et quand nous voyons l'impuissance, en matière coloniale, de la
+légèreté française, nous ne regrettons pas que la France se soit
+retirée d'ici. Nous commençons néanmoins à trouver les Anglais
+insupportables: leur morgue, qui semble augmenter tous les jours,
+nous rend leur joug odieux; cette race a le despotisme hautain. Ce
+qu'ils pourraient obtenir par la douceur, rien qu'en le demandant,
+ils l'exigent brutalement; ils ordonnent pour le plaisir d'être
+impératifs, toujours, partout, dans tous les domaines; il ne leur
+suffit pas d'être les maîtres, il faut qu'ils nous fassent sentir
+qu'ils le sont; nous les détestons principalement pour cela ...»
+
+Bref, la main de fer sans le gant de velours.
+
+Ce sentiment est commun à la plupart des Égyptiens qui constituent,
+de par leur naissance, leur fortune, leur intelligence et leur
+culture, l'élite du pays. Mais ce n'est, jusqu'à présent du moins,
+qu'un sentiment. Ce qu'on appelle en Europe le «mouvement
+nationaliste égyptien» n'est qu'une agitation de surface,
+désordonnée et vaine. J'ai rencontré des hommes qui croient
+fermement à l'émancipation de leur pays et qui travaillent en
+silence à en hâter l'avènement. Ces aspirations et cette foi ne sont
+pourtant rien autre chose qu'un ferment, dont le sort et l'action
+sont incertains et précaires. On chercherait vainement l'ombre d'un
+programme précis et d'un parti organisé, d'une organisation
+comparable à celle des nationalistes irlandais par exemple.
+
+Mustapha Kamel Pacha s'intitule, il est vrai, chef du parti
+nationaliste égyptien.[4] Ce jeune musulman passe pour intelligent,
+actif et remuant. Il dirige, au Caire, un journal arabe. Il voyage
+souvent en Europe, l'été surtout. Il écrit quelquefois dans le
+_Figaro_. Ses amis et lui réclament pour l'Égypte l'autonomie
+immédiate et le régime parlementaire. Ils attaquent ouvertement et
+âprement la domination anglaise. Assurément, ils font beaucoup de
+bruit. Font-ils beaucoup de besogne? Les gens à qui j'ai posé la
+question m'ont répondu par un sourire. Le parti de Mustapha Kamel
+n'est d'ailleurs pas le seul parti nationaliste égyptien. On en
+compte au moins six autres, chacun muni d'un journal, et ils sont
+tous en guerre perpétuelle. Les journaux nationalistes égyptiens
+préparent l'émancipation de leur pays en se disputant et en
+s'invectivant. Ce n'est pas très prestigieux. On m'a même assuré que
+lord Cromer lui-même avait fondé et soutenu de ses subsides, au
+début de son règne, une feuille nationaliste et antianglaise. La
+rédaction fulminait tous les jours contre le despotisme britannique.
+Perfide, infâme, scélérate Albion ... Emballées dans ces tirades
+patriotiques, les idées du vice-roi devaient circuler sans encombre
+dans le peuple sans méfiance, et s'insinuer petit à petit dans
+l'opinion. Mais la comédie fut tout de suite dévoilée. Et le journal
+mourut. Quelle perte pour l'Art!...
+
+J'ai eu l'occasion de causer assez longuement avec des Coptes,
+journalistes, fonctionnaires, hommes de commerce ou de finance. Mon
+sentiment, tout bien pesé, est que la racine du vrai nationalisme
+égyptien est de ce côté-là. Encore une fois, je le donne pour ce
+qu'il vaut. C'est le sentiment d'un journaliste qui a regardé,
+observé, interrogé, pendant quinze jours, autant qu'il a pu,
+c'est-à-dire trop peu, beaucoup trop peu, et qui est totalement
+dénué de passion et de parti pris.
+
+Les Coptes sont chrétiens, à la fois hérétiques et schismatiques:
+c'est-à-dire, n'en déplaise aux braves gens qui m'ont fait, là-bas,
+un si charmant accueil, affligés de deux infirmités qui
+contrarieront probablement l'émancipation de leur peuple et de leur
+pays. Ils passent pour être rusés, astucieux, très «ficelles» en
+affaires. Sous le joug pendant des siècles, sous le dur joug
+musulman; haïs, tracassés, persécutés, parias dans leur patrie, la
+ruse fut longtemps, contre la brutalité de l'oppresseur, leur unique
+bouclier. «Une race ne se dépouille pas en un jour d'une habitude
+séculaire», me disait en souriant, à ce propos, un jeune copte. Il y
+a, au Caire, deux ou trois journaux coptes, rédigés et imprimés en
+arabe. J'y ai rencontré des hommes aimables, intelligents, résolus,
+parlant tous le français et qui aiment passionnément leur pays. Leur
+patriotisme n'a rien de commun avec le nationalisme tapageur dont je
+parlais tout à l'heure. Dans leurs journaux, je n'ai pas vu
+d'agressions contre l'Angleterre. Tous ceux avec qui j'ai pu
+causer, soit sur la terrasse du _Shephard's_, où nous étions assis
+comme au spectacle, toutes les scènes colorées de la vie orientale
+défilant sous nos yeux, soit dans les cafés arabes, en fumant le
+narghilé, où les feuilles odorantes grésillaient sous les charbons
+ardents--tous les Coptes avec qui j'ai causé de l'avenir de l'Égypte
+attendent son affranchissement de leur force grandissante et de la
+sagesse future de l'Angleterre «qui finira bien par comprendre,
+disent-ils, quand nous serons assez forts pour le lui faire
+comprendre, son véritable intérêt, le nôtre, et par les mettre
+d'accord».
+
+Ils ajoutaient: «Nous sommes un peu plus d'un million sur douze
+millions d'Égyptiens; au point de vue de la culture intellectuelle,
+nous l'emportons, et de beaucoup, sur la majorité musulmane; nous
+possédons la moitié de la fortune publique; si nous étions seulement
+trois millions, l'Angleterre pourrait s'en remettre à nous du soin
+de gouverner le pays, d'y maintenir l'ordre et d'y développer la
+civilisation. Car il faudra que l'Angleterre, un jour ou l'autre,
+desserre les liens de l'Égypte. Ceux qui rêvent d'une séparation
+absolue sont des fous. Quant à nous, nous ne l'espérons ni ne la
+souhaitons. Ceux qui parlent au peuple, à mots couverts, de révolte
+et d'insurrection, sont des criminels. Nous croyons, nous, que son
+intérêt commandera un jour à l'Angleterre d'accorder à l'Égypte ce
+qu'elle a accordé au Canada. Une telle autonomie suffirait à notre
+dignité; elle assurerait le progrès de notre nation; et la route des
+Indes anglaises serait aussi bien gardée qu'aujourd'hui.» Telles
+sont les espérances des Coptes, parmi lesquels on citerait
+facilement des hommes capables de soutenir la comparaison, pour
+l'intelligence et la culture, avec les plus brillantes
+individualités de nos classes dirigeantes. D'aucuns acceptent d'un
+coeur tranquille l'éventualité de travailler, toute leur vie,
+silencieusement et sans gloire, à préparer l'émancipation de
+l'Égypte, résignés, s'il le faut, à ne la voir jamais, dans
+l'espoir, suffisant pour entretenir leur flamme, que leurs enfants
+recueilleront le fruit de leur labeur.
+
+Malheureusement, le schisme et l'hérésie, sans qu'ils s'en rendent
+bien compte, les privent d'un levier dont ils ne soupçonnent même
+pas la puissance. Douze cent mille autochtones catholiques, avec de
+vrais prêtres, de vrais évêques, de vrais moines, instruits,
+disciplinés et chastes: il n'y a guère de chaînes qui tiendraient
+longtemps contre cette force. L'affranchissement de l'Orient en
+général et de l'Égypte en particulier est avant tout une question
+religieuse. Il faudrait qu'une vague de christianisme balayât au
+préalable, de cette terre merveilleuse, la lèpre, le chancre de
+l'islam. Or, la foi de l'hérésie et du schisme est privée de toute
+vertu conquérante. C'est un mince filet détourné du grand fleuve et
+incapable de déborder hors de son lit étroit. Le christianisme
+inonde notre Occident comme le Nil sa vallée. De ses sources
+innombrables et bouillonnantes, coule un flot qui ne tarit jamais.
+Il entretient perpétuellement la charité, la chasteté, la liberté. À
+peine reste-t-il en Égypte quelques oasis chrétiennes, les unes
+verdoyantes, les autres à demi desséchées, toutes perdues dans
+l'immense désert ...
+
+En lisant que la religion de Mahomet est la lèpre et le chancre de
+l'Égypte, M. Homais va crier au scandale. Je l'entends d'ici:
+«Toutes les religions sont respectables, ainsi que toutes les
+croyances sincères; et la saine morale n'est pas l'apanage exclusif
+de la religion de Jésus-Christ» ...
+
+Certainement, Homais, toutes les croyances sont respectables. Quand
+je regardais, au Caire, dans la cour d'une maison arabe où
+sautillaient deux corneilles mantelées, un vieux domestique en
+prière, agenouillé sur les dalles, les yeux tournés vers La Mecque
+et insensible à tous les bruits de la rue; quand mon ami
+Abd-El-Rahim, que je vous recommande, si vous allez au Caire, pour
+sa probité et sa discrétion, me disait: «Dès que j'aurai économisé
+mille francs, j'irai en pèlerinage à La Mecque», je n'avais pas
+envie de rire. Un domestique qui croit en Dieu et qui le prie me
+paraît supérieur à un bourgeois qui se refuse à voir le Créateur à
+travers les étoiles, ce bourgeois fût-il diplômé, conseiller
+communal ou représentant du peuple. Mais il ne s'agit pas de cela.
+La race égyptienne est une des plus belles du monde. La race arabe
+aussi. Force, courage, probité: rien ne leur manque de ce qui
+constitue la matière première d'un grand peuple. Leur déchéance
+pourtant est séculaire et paraît sans remède. Sans le joug et le
+bâton de l'Angleterre, elles tomberaient dans un pire esclavage.
+Leurs qualités mêmes et leurs vertus ne servent qu'à rendre leur
+abaissement plus visible et plus triste. Pourquoi? Tous les hommes
+que j'ai interrogés, catholiques ou libres penseurs, m'ont fait la
+même réponse: l'islam a condamné ces admirables races à la
+sensualité et au fatalisme; voilà la source de leur abaissement.
+
+--Ah oui! la polygamie, ricanera M. Homais, s'il est sûr que Mme
+Homais ne peut l'entendre. Hé, hé! il resterait à prouver qu'elle
+n'est pas le signe et l'effet d'une civilisation supérieure à la
+nôtre ...
+
+--Aux yeux des individus pour qui l'esclavage de la femme, extirpé
+par le christianisme, est le dernier mot de la civilisation
+véritable, la question ne fait pas de doute en effet ...
+
+«Comment voulez-vous que les jeunes gens d'ici aient le respect de
+la femme, me disait, en me racontant, à charge d'adolescents bien
+nés, des faits de basse et crapuleuse débauche, un de mes amis du
+Caire, quand ils ont vu leur mère, dans la maison paternelle, tenir
+le rang d'une servante, tout au plus d'une intendante?» La polygamie
+pourtant n'est pas ce qu'il y a de pire. C'est une forme inférieure
+de la famille; ce n'est pas la manifestation la plus basse de la
+sensualité. Elle n'existe plus guère que dans la moyenne bourgeoisie
+et dans le peuple. Abd-El-Rahim, à vingt-cinq ans, a quatre enfants
+de sa première femme. Il en prendra une deuxième au printemps. Mes
+piastres l'y aideront sans doute. Son pèlerinage à La Mecque sera
+encore retardé. Mais à cela près. «Plus on a de femmes, me
+confiait-il, mieux cela vaut.» Les paysans et les riches citadins
+rompent de plus en plus avec cette tradition vénérable, mais
+coûteuse. Quand un fellah est fatigué de sa femme, il la répudie et
+il en prend une autre. Dans les villes, les riches commencent à
+trouver la débauche plus commode et moins cher. Vous voyez d'ici la
+condition de la femme!
+
+Pour le musulman, la mère, la soeur, l'épouse, au sens occidental du
+mot, n'existent pas. Ce charme et cette douceur lui sont totalement
+inconnus. La femme est la femme, rien de plus. L'amour, la vie à
+deux, le compagnonnage, pour toute l'existence, de l'esprit et du
+coeur: l'idée que nous nous faisons de ces grandes choses trouve son
+cerveau réfractaire. La chasteté, la domination de l'instinct dans
+un but supérieur, évidente racine de la fleur de notre civilisation:
+ces mots n'ont pas de sens pour lui. Les musulmans, à ce point de
+vue, sont des brutes: il n'y a pas d'autre mot. De leur décrépitude
+précoce et des maladies qui les rongent, on ne pourrait rien dire
+sans froisser le lecteur. Je doute donc que Mme Homais ratifie le
+jugement de son époux sur la polygamie. Et je prie M. Homais de me
+dire ce que la religion de Mahomet a inventé ou prescrit pour
+réfréner la sensualité orientale. Il y avait une civilisation arabe
+avant Mahomet, une civilisation chrétienne: un savant orientaliste
+belge, le Père Lammens, que j'ai eu le plaisir de voir au Caire,
+mettra prochainement en lumière, dans un ouvrage qu'il achève en ce
+moment, ce fait généralement ignoré. Mahomet et ses successeurs la
+détruisirent par la force. Leur religion sensuelle, à elle seule,
+n'en serait pas venue à bout. Malgré la complicité de la luxure, il
+leur fallut du temps. Son magnifique crépuscule dura plus de trois
+siècles. On a pris longtemps pour l'éclat de l'Islam à son aurore,
+les dernières lueurs de l'Arabie chrétienne.
+
+Quant au fatalisme, source de l'immobilité de ce peuple, emprisonné
+dans les préjugés les plus stupides, je me bornerai, par crainte
+d'allonger indéfiniment ce chapitre, à citer un seul fait. Tout le
+monde connaît, de nom tout au moins, la célèbre mosquée d'El-Azhar,
+dernière université musulmane et cerveau de l'Islam. Pour cinquante
+centimes, ou à peu près, le premier venu peut la visiter à l'aise,
+comme d'ailleurs toutes les mosquées du Caire. Si je ne me trompe,
+les portiers d'hôtels délivrent des tickets d'entrée. Sur le seuil,
+deux Arabes,--le concierge et le sacristain?--vous chaussent les
+babouches obligatoires. Pour attacher les cordons, ils
+s'agenouillent devant «l'infidèle». Si cette génuflexion les fait
+souffrir, ils n'en laissent rien paraître. Et ils acceptent
+gracieusement le pourboire ... On arrive à El-Azhar par des ruelles
+pleines d'ombre. Tout à coup, le seuil franchi, la grande cour
+inondée de chaude lumière déploie dans le cadre élégant de ses
+arcades le spectacle d'un peuple d'étudiants vêtus de couleurs
+vives. La plupart, assis sur les talons, un livre sur les genoux,
+marmottent le texte d'une leçon, le corps agité par un balancement
+continuel. D'autres dorment sous les arcades, la tête posée sur un
+bras arrondi. Ils sont là près de neuf mille, venus de tous les
+points du monde mahométan, du Maroc, du Soudan et des Indes. Un
+nègre racontait à notre guide, en rangeant des hardes dans un coffre
+vermoulu, son voyage à travers le Sahara, pendant des jours et des
+jours ... El-Azhar, qui est riche--on sait que la mainmorte existe
+toujours en Égypte--nourrit gratuitement les plus pauvres. Un
+certain nombre n'ont pas d'autre logis que la Mosquée. Celle-ci est
+à la fois le séminaire et l'école de droit de l'Islam. Les prêtres
+et les magistrats du monde musulman se recrutent dans son sein. Eh
+bien, on ne leur enseigne que le Koran et des commentaires du Koran.
+Ce qui est écrit est écrit. Rien n'importe en ce monde que la loi du
+Prophète ... «Je fus un jour présenté au grand cheik, me racontait
+un Belge établi au Caire. L'idée me vint de demander à quel titre
+ce personnage devait cette fonction éminente. On me répondit: c'est
+parce que le commentaire qu'il fait du livre sacré est textuellement
+identique au commentaire enseigné, dans nos grandes écoles, il y a
+six cents ans ...» Tout commentaire serait superflu, c'est le cas
+de le dire ... Le fatalisme condamne à une incurable paralysie cette
+race intelligente, endormie par l'Islam, comme les chevaliers
+légendaires dans les jardins des magiciennes, momie vivante, et qui
+ne se réveille, de temps en temps, que pour une explosion de
+fanatisme.
+
+El-Azhar est un des foyers les plus actifs du fanatisme musulman.
+Celui-ci n'est pas un mal endémique. Il sévit, de temps à autre, à
+la façon d'une épidémie. Le musulman égyptien n'a pas le tempérament
+fanatique. Si la haine du chrétien couve encore dans la populace, et
+si les observateurs attentifs n'écartent pas l'éventualité de
+nouvelles explosions, c'est que les «prédicants» formés à El-Azhar
+s'emploient à persuader au peuple que les chrétiens sont les ennemis
+de sa foi. Dans la Haute Égypte, des imans prêchent aux fellahs
+d'enfouir leur argent plutôt que de rien acheter aux «infidèles». Un
+de nos compatriotes est servi depuis quinze ans par un vieux
+domestique, prévenant et dévoué. «Il se ferait hacher pour moi, me
+disait-il; regardez sa bonne tête de chien fidèle; pourtant, qu'un
+fanatique le persuade, demain, que je suis l'ennemi de sa religion,
+et il me tuera sans balancer.» C'est le même qui m'avait dit, la
+veille: «Je connais intimement plusieurs musulmans de distinction;
+quelques-uns sont mes amis; je me flatte de leur avoir rendu
+certains services, et qui ne sont pas médiocres; ils me font des
+politesses, ils me comblent de cadeaux; n'empêche qu'il y aura
+toujours entre nous, je le sens, je le vois, par le fait des
+religions différentes, une barrière infranchissable; il n'y a pas de
+libres penseurs parmi eux; ils sont tous, au fond, croyants, même
+ceux qui ne pratiquent pas.»
+
+... Pourtant, si les puissances voulaient, me disait un éminent
+religieux, nous finirions bien par extirper ce chancre, par
+éteindre, par affaiblir tout au moins ce foyer de luxure et de
+haine. On croit communément qu'il est impossible de convertir les
+musulmans au christianisme. Quelle erreur! Nous en convertissons
+tous les jours, qui font de fervents, d'admirables chrétiens, et
+prêts à tous les sacrifices. Seulement, il faut qu'ils s'expatrient
+ou qu'ils se cachent. Sitôt leur conversion connue, leur famille les
+retranche de son sein. Et leurs coreligionnaires les abreuvent
+d'insultes, sans que l'autorité intervienne jamais. Voilà pourquoi
+les conversions sont si rares. L'Angleterre, si dure, si impitoyable
+pour les moindres peccadilles, laisse malmener nos convertis. Elle a
+peur des prêtres musulmans, de leur fanatisme, de leurs
+prédications. C'est cette peur qui fait leur force à eux. Ah! si
+l'Angleterre voulait! Encore n'est-elle pas aussi aveugle que la
+France qui, en Algérie, contrarie systématiquement la conversion des
+indigènes. La République peut recueillir aujourd'hui les fruits de
+cette intelligente politique!... Sans aller aussi loin, l'Angleterre
+n'en paralyse pas moins la seule force qui puisse dompter le
+fanatisme musulman et rendre l'Égypte à la civilisation.
+
+Le 25 décembre, dans l'église du collège où les Pères Jésuites,
+investis de la confiance de plusieurs centaines de familles,
+instruisent pêle-mêle des enfants catholiques, schismatiques, juifs
+et musulmans, j'ai assisté à la messe de minuit.
+
+Dès l'introït, l'église était remplie. Presque autant d'hommes que
+de femmes; le recueillement, jusqu'à la fin de l'office, ne s'est
+pas relâché un seul instant; plusieurs centaines de communions. Sur
+tous les autels, en gros bouquets, des fleurs orientales au parfum
+pénétrant. «Noël, Noël, voici ton Rédempteur» chantaient au jubé un
+choeur d'hommes et d'enfants. Jamais le bienfait de la Rédemption ne
+m'avait paru aussi lumineux, ni aussi grand. L'esclavage dont le
+monde est racheté depuis la nuit de Bethléem est ici visible à tous
+les yeux. Il faut avoir vu l'abjection des peuples sans baptême pour
+goûter pleinement la douceur et la joie de Noël. Beaucoup, dans
+notre Occident catholique, jouissent des fruits du christianisme
+sans connaître ou sans aimer l'arbre précieux qui les donne. Il est
+vraisemblable qu'ils retrouveraient la mémoire ou qu'ils
+apprendraient la reconnaissance au spectacle du monde musulman.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Note 4: Mustapha Kamel est mort, à la fleur de l'âge, au
+commencement de l'année 1908.]
+
+
+
+
+LES BELGES EN ÉGYPTE
+
+On vient de fonder, au Caire, une «Union belge». Elle est née le
+jour de notre arrivée, c'est-à-dire le 11 décembre. Nous avons
+assisté au baptême. On a entendu la détonation de plusieurs
+bouchons. Ce n'était pas pour de la petite bière, je vous assure.
+Président d'honneur, M. de Gaiffier, ministre de Belgique;
+président, M. Florent Lambert; secrétaire, M. Émile Emsheimer.
+Citons parmi les membres: M. Albert Eeman, ancien député de Gand,
+magistrat éminent et universellement respecté; le baron Forgeur, les
+ingénieurs De Bruycker, Pécher et De Rycker, les avocats Squilbin et
+Schaar, l'architecte Jaspar, l'entrepreneur Rolin, etc. La petite
+fête a duré jusqu'à minuit. La plus franche cordialité n'a cessé de
+régner, naturellement.
+
+Nos compatriotes établis en Égypte y font respecter et aimer notre
+pays. La qualité de Belge, là-bas, est maintenant un titre d'estime.
+Les Belges ont la réputation de gens actifs, laborieux et sérieux.
+Surtout sérieux; avec cela, sans morgue, et très ronds en affaires.
+La plupart réussissent fort bien, mais le succès ne leur fait pas
+tourner la tête. Ni arrogants, ni hautains[5].
+
+J'ai fait la connaissance, dans un jardin ombragé de beaux arbres,
+d'un religieux belge qui vit en Orient depuis un quart de siècle. Si
+j'écrivais ce que je pense de l'élévation de son intelligence et de
+l'étendue de son savoir, on pourrait le reconnaître, et il m'en
+voudrait. Pendant que nous nous promenions dans une allée bordée de
+cyprès, il me disait: «J'ai vu naître et grandir, en Orient, le
+renom de notre pays; il y a vingt-cinq ans, le nom de la Belgique y
+était presque inconnu; mon premier passeport me donnait la qualité
+de Français, que j'avais sollicité de pouvoir prendre afin de forcer
+ainsi certaines portes qui, sans cela, je le savais, me seraient
+restées fermées; aujourd'hui, cette ruse innocente n'est plus
+nécessaire, loin de là; l'estime et la sympathie, en Égypte,
+accueillent les Belges partout.
+
+» Le premier artisan de cette victoire, c'est notre Roi. Son oeuvre
+congolaise commença, je m'en souviens, de mettre la Belgique en
+vedette, de faire connaître en Orient notre nom et notre valeur. Je
+ne suis pas grand clerc, vous le savez, en matière commerciale; la
+littérature arabe m'est plus familière que la cote de la Bourse. Je
+sais néanmoins, comme tout le monde, qu'on voit tous les jours des
+affaires excellentes, et bien servies par des hommes de premier
+ordre, péricliter, faute de publicité, faute de réclame, et puis
+périr. Eh bien! la conquête et la colonisation du Congo ont été en
+Orient, pour les Belges, pour les entreprises belges, une
+indispensable, une merveilleuse réclame. Ah! nos ingénieurs, nos
+commerçants, nos hommes d'affaires en ont admirablement profité.
+Dans la route ainsi ouverte, ils se sont précipités avec cette
+ardeur tempérée qui est la caractéristique de notre race. Ils ont
+conquis une place honorable dans cette course enfiévrée, où ils
+s'étaient engagés les avant-derniers, un peu avant les Allemands, et
+où ils furent contrariés par la jalousie, l'inimitié même de
+certains puissants rivaux. Mais il fallait leur ouvrir et leur
+frayer le chemin. Non, vous ne direz jamais assez à quel point la
+politique de Léopold II et notre gloire congolaise ont servi, en
+Orient et particulièrement en Égypte, nos industriels et nos
+négociants.»
+
+Plusieurs des sociétés belges constituées en Égypte s'occupent
+exclusivement d'entreprises agricoles. Elles sont presque toutes
+florissantes. Elles achètent, à bas prix, des terres de qualité
+inférieure, améliorées ensuite par l'irrigation et les engrais, puis
+louées ou revendues aux indigènes. Le fellah est rivé au vieux sol
+que sa race cultive depuis plus de soixante siècles. Les produits de
+son agriculture, particulièrement le coton et la canne à sucre, se
+vendent de mieux en mieux. La demande dépasse toujours l'offre. Les
+terres cultivables n'attendent jamais longtemps le locataire ou
+l'acheteur. Le prix de la terre augmente chaque année: plus de cent
+livres le feddan, dans certains districts, en 1906 (le feddan
+contient 42 ares; la livre vaut fr. 25.92). Rien d'étonnant dès lors
+que les «affaires agricoles» aient résisté à la crise qui a
+paralysé, au Caire et à Alexandrie, plusieurs sociétés financières
+ou industrielles en pleine croissance.
+
+Cette crise a éclaté à la fin du mois d'avril 1907. Elle est née de
+l'excès de la spéculation sur les terrains à bâtir et sur les
+valeurs boursières. Puis elle a été aggravée par le «resserrement»
+monétaire qui, après la débâcle de New-York, s'est manifesté sur
+toutes les «places» du monde. Au Caire, elle a été effroyable. Le
+plus fort est passé. Les ruines se relèvent. On assure que, dans un
+an, ce ne sera plus qu'un souvenir.[6] Mais bien des plaies sont
+encore saignantes. On cite des gens de finance appauvris, en moins
+d'un an, de deux ou trois millions; et des ci-devant millionnaires
+réduits à trois mille francs de rente. On a nommé devant moi un
+officier supérieur, un Anglais, obligé, à la veille de prendre sa
+retraite, de solliciter un commandement sur une frontière lointaine,
+afin d'apaiser, en leur abandonnant l'augmentation de solde acquise
+au prix de ce très dur exil, ses créanciers. Les Grecs, si avisés
+pourtant et si fins en affaires, mais joueurs et spéculateurs
+effrénés, ont payé plus que personne leur tribut à la fièvre.
+L'important marché du coton d'Alexandrie leur a été ravi, et il
+semble bien que ce soit pour toujours. Ils en étaient les
+régulateurs et les rois. De successives et retentissantes faillites
+leur ont fait perdre ce sceptre, tout de suite ramassé par les
+Allemands, qui font, depuis une dizaine d'années, leur trouée en
+Égypte, à la stupéfaction et à l'indignation des Anglais. À quelque
+chose malheur est bon: depuis qu'ils ont peur des Allemands, les
+Anglais font patte de velours aux Belges, en butte, de leur part, à
+mille petites tracasseries au lendemain des «histoires» de l'enclave
+de Lado.
+
+L'avenir de l'Égypte est, non pas sur l'eau, mais dans l'eau, dans
+l'eau limoneuse du Nil, fidèle, généreux et fécond, qui transforme
+en un jardin verdoyant, chaque année, par la vertu d'une inondation
+aussi régulière que le cours des saisons, cette longue et étroite
+vallée où l'eau du ciel ne tombe jamais. Le barrage d'Assouan, en
+retenant les eaux et en régularisant les crues, a reculé, à droite
+et à gauche, les anciennes limites du débordement annuel, et
+augmenté de vingt-cinq millions par an les revenus de l'Égypte
+agricole. Il est décidé qu'on exhaussera le niveau du barrage. Le
+domaine du Nil s'en accroîtra encore. Ah! les Belges qui ont fondé
+ou développé les sociétés agricoles en Égypte seront bien payés de
+leurs peines! Dans un pays si lointain, si peu connu et où l'argent
+se risquait alors d'un pas timide, deviner, dix ou quinze ans
+d'avance, la bonne veine, la veine qu'il suffit de creuser avec
+persévérance pour trouver le succès et la fortune: c'était aussi
+difficile, et plus hasardeux, que de déchiffrer une énigme du
+Sphinx. Bon nombre de Belges ont eu cette audace et ce bonheur.
+
+J'ai demandé à plusieurs de nos compatriotes, au moment des adieux:
+«Qu'est-ce qu'il faut vous souhaiter pour 1908?» Quelques-uns ont
+répondu: «Un consul belge» sans vouloir autrement expliquer cette
+énigme--encore une! Il a fallu, pour la débrouiller, aller aux
+informations. Voici l'explication: nous n'avons pas de consul de
+carrière au Caire; notre consul est un Syrien naturalisé Belge,
+homme considérable d'ailleurs et très riche. Malheureusement, il ne
+sait pas un traître mot de flamand. Le vice-consul non plus, ni le
+chancelier, ni l'avocat du consulat, également Syriens. Or, les
+ouvriers flamands commencent à émigrer en Égypte. Il y a quelques
+mois, un Flamand fut inculpé de vol. L'Égypte étant soumise, comme
+la Turquie, au régime des «capitulations», les consuls ont qualité
+de juge d'instruction vis-à-vis de leurs nationaux. Notre consul
+instruisit contre cet accusé. Celui-ci se défendit comme il put, en
+mauvais français, donc très mal. Il y avait au dossier des pièces
+en langue flamande. Personne au consulat ne put en traduire un mot.
+L'inculpé paya cher cette ignorance. Sa détention préventive dura
+deux fois plus longtemps que de raison.
+
+Si notre gouvernement ne prend des mesures, cette injustice se
+répétera. Or les prisons du Caire, obscures et sales, nauséabondes,
+agréables pourtant à la paresse de la plèbe locale, offrent peu
+d'attraits pour nos braves Flamands. Donnez un consul belge, s'il
+vous plaît, M. le ministre des Affaires étrangères, aux Belges du
+Caire, un consul qui comprenne et qui parle nos deux langues
+nationales.
+
+D'autres m'ont dit: «Souhaitez-nous des cochers qui connaissent la
+ville.» J'ai compris tout de suite. Un soir, M. Georges Eeman
+m'invite à une tasse de thé. Il me donne son adresse: rue Zakhi
+Pacha, 3. Le portier de l'hôtel choisit entre vingt cochers un
+gaillard qui se fait fort de me conduire les yeux fermés. En route.
+Course d'un quart d'heure; arrêt devant un hôtel précédé d'un
+jardin; c'est là, me dit, du geste, le Collignon. Notez que pas un
+cocher du Caire ne sait un mot de français ni d'anglais. Moi, je
+sais trois mots d'arabe: «arbaghi» qui signifie cocher, «karakol»:
+police, et «malesh» c'est-à-dire--traduction un peu libre
+--fichez-moi la paix.--Eh non, ce n'est pas là; le numéro 31
+est imprimé au-dessus de la grille. Suis-je seulement dans la
+rue?--L'indigène discourt et gesticule. Moi aussi. Des flots
+d'éloquence coulent ainsi en pure perte. Ah! voici un jeune élégant,
+souliers vernis et gants glacés, qui se hâte vers une réunion
+mondaine, apparemment. Un gentleman aussi bien habillé doit savoir
+au moins une langue de chrétien.--Monsieur!--Monsieur?--Venez à mon
+secours.--Volontiers.--Suis-je dans la rue Zakhi Pacha?--Du tout;
+c'est à un quart d'heure d'ici, il faut tourner à gauche; vous êtes
+devant l'hôtel de Zakhi pacha; ce n'est pas la même chose ...» Je
+m'en doutais un peu. L'aimable jeune homme parlait aussi l'arabe. Il
+mit mon cocher sur le bon chemin. Sans lui, je n'avais qu'à rentrer
+à l'hôtel.
+
+La nuit de Noël, un autre, au lieu de me conduire à l'église des
+Jésuites, me mène hors de la ville. Tout d'un coup, il arrête ses
+chevaux. Où est l'église? Il n'en sait rien, le monstre; je n'y
+arriverai pas; le plus sûr est d'aller me coucher. Tous les cochers
+du Caire connaissent l'hôtel Shephard's. Je lui crie donc:
+«Shephard's» et il fait demi-tour. Attends une minute. Voilà, sur le
+trottoir, un monsieur et une dame qui ont l'air bien honnêtes.
+--Monsieur, parlez-vous français?--No.--Speak english?--Yes.
+--Ce couple, anglais et catholique, se rendait à la messe de
+minuit, dans mon église même. J'ai tout de même donné un pourboire
+à l'animal ...
+
+Seigneur, Seigneur, faites que notre consul apprenne le flamand et
+que les cochers du Caire apprennent un peu de français, fût-ce du
+français belge ...
+
+FOOTNOTES:
+
+[Note 5: Voici les chiffres du commerce spécial de la Belgique
+avec l'Égypte: nous vendons à l'Égypte (chiffres de 1906) pour
+46,444,000 francs; nous lui achetons pour 3,073,000 francs.]
+
+[Note 6: De récentes nouvelles semblent démentir ces espérances.
+Il paraît que la crue du Nil a été insuffisante cette année et que
+le coton de la dernière récolte a été attaqué par les vers. La vache
+maigre de 1907 n'aurait donc pas été seule de son espèce. Pourvu que
+le troupeau n'ait pas plus de deux têtes!...]
+
+
+
+
+LES SPECTACLES DU CAIRE
+
+
+Tâchons de noter brièvement les spectacles du Caire, leur couleur et
+leur vie. Ils courent la rue, c'est le cas de le dire. Nous sommes
+sur la terrasse du Shephard's. Donnez-vous la peine de vous asseoir.
+Puis regardez; c'est gratis, et la scène change à tout moment.
+
+L'hôtel est situé en plein quartier moderne. C'est un des centres du
+Caire européen. Dans la rue, la mêlée des fiacres qui se suivent et
+se croisent, tous attelés de deux chevaux ardents, dure du matin au
+soir. Des flâneurs en turban et en robe musent sur les trottoirs.
+Toutes les races de l'Orient: Égyptiens, Bédouins, nègres, maigres
+Hindous, Circassiens somptueux, défilent comme dans une féerie.
+
+Un étranger descend l'escalier de l'hôtel et entre bravement dans la
+cohue bourdonnante. Dix grands gaillards enjuponnés l'assaillent et
+l'assourdissent. «Moi drogman, moi bon drogman, Mousié le comte;
+achetez cartes postales; achetez chapelet, prenez chasse-mouches,
+Mousié le pacha.» S'il écarte tout de suite cette racaille, il est
+sauvé. S'il s'arrête seulement une minute, s'il parlemente, s'il se
+laisse tenter par l'éclat d'une breloque ou la couleur d'une
+antiquité fabriquée l'avant-veille, c'est un homme à la mer. Il
+mettra dix minutes à se tirer de leurs mains, à moins que le chawich
+qui fait faction devant l'hôtel ne vienne à son secours et ne mette
+en fuite, à coups de bâton, ces pittoresques mais redoutables
+gagne-petit.
+
+Dig, ding, dong! un, deux, trois dromadaires à la file, chacun
+portant un carillon sur la bosse. Les sonnettes tintent en cadence,
+selon le rythme de leur pas allongé. C'est un mariage indigène. Une
+troupe de musiciens joue des airs de fête sur des modes mineurs.
+Tons élevés, sons aigus: vraie musique à porter le diable en terre.
+Six, huit, dix enfants, empilés dans un ou deux fiacres, rient aux
+éclats en se donnant des bourrades: c'est la progéniture des
+premières épouses.
+
+Enterrement grec: un corbillard, blanc et or, vraie voiture de
+charlatan de chez nous, la caisse surmontée d'un ange aux ailes
+éployées, file comme une flèche; sur le siège, à côté du cocher,
+qui fume une cigarette, un prêtre orthodoxe, barbe d'ébène et
+barrette d'avocat; le cortège des parents et des amis, derrière,
+suit au grand galop.
+
+Enterrement arabe: pas de cercueil; le mort, recouvert d'un drap,
+gagne le cimetière tel quel, étendu sur une civière soutenue par
+quatre porteurs; derrière lui, et rangés sur deux files, parents et
+amis crient qu'Allah est Dieu et Mahomet son prophète.
+
+Dans une «quarante chevaux», deux dames d'un riche harem, costume
+tailleur et voile de mousseline blanche, font leur promenade
+quotidienne, sous la garde d'un eunuque noir, trapu, rébarbatif,
+assis à côté du chauffeur. Devant une élégante berline, deux
+coureurs, habillés de soie voyante, veste et larges culottes, une
+longue et flexible baguette à la main, fendent la foule, qui se
+range à leurs cris. Des femmes du peuple se faufilent dans la cohue,
+un enfant à califourchon sur l'épaule. Un bataillon de soldats
+indigènes, musique en tête, se hâte vers la plaine d'exercice. Voici
+un charmeur de serpents, débraillé et loqueteux. Les badauds font
+cercle autour de lui. De la musette qu'il porte en bandoulière, il
+extrait deux vipères, une salamandre, un scorpion; il les pose
+doucement sur le trottoir, et la représentation commence. Les
+vipères se dressent en sifflant, la salamandre sautille, le scorpion
+s'étire sous la caresse du soleil; le montreur, de la voix et du
+geste, excite sa ménagerie. La scène dure trois minutes. Sur un mot
+du chawich, l'homme a rengainé ses bêtes, et les pièces de nickel
+tombent, de la terrasse, dans son bonnet crasseux. Nous goûtons un
+vrai plaisir d'enfant devant la lanterne magique.
+
+Pour voir les indigènes chez eux, pour saisir sur le vif la vieille
+ville et sa plèbe, immuable comme elle, il faut tourner le dos aux
+grandes et banales bâtisses du quartier européen et gagner la
+«Mouski», artère principale du quartier indigène, canal autour
+duquel s'embrouille un réseau de mille ruelles étroites. Les
+voitures y fendent, au grand trot, du matin au soir, le flot pressé
+et plein de remous d'une foule colorée et bruyante. Elles n'écrasent
+personne cependant. Il est vrai que les cochers n'épargnent pas les
+discours. «Passant, prends garde à ton flanc, tu vas rouler sous les
+roues de ma voiture ... Jeune fille, fais attention; tu es peut-être
+fiancée; si mes chevaux t'écrasaient, quel malheur, quelle
+désolation»!... Tout cela en arabe, naturellement. Les interjections
+des cochers bruxellois sont moins douces à l'oreille ...
+
+Aux carrefours, la cohue défie toute description. Chevaux
+galopants; haquets chargés de briques; longues et plates charrettes
+où se tiennent accroupies dix ou douze femmes voilées, silencieuses,
+des enfants dans les bras; ânes chargés de fardeaux; mendiants,
+camelots, chiens errants et marmaille: tout cela court, se mêle,
+bourdonne, hurle, glapit. Je me souviens d'avoir attendu cinq
+minutes, à un tournant de mon chemin, avant de pouvoir traverser
+cette mer.
+
+Les ruelles, à droite et à gauche, sont à peine plus larges que
+notre rue d'Une-Personne. Vous ne feriez pas cinquante pas, sans
+guide, dans ce labyrinthe obscur, avant d'être perdu. Si l'on avait
+le temps, on s'arrêterait des heures près de chaque corps de métier.
+Chacun a son quartier spécial, comme dans nos villes au moyen âge.
+Les ouvriers travaillent sur le seuil des boutiques. En voici qui
+cousent, coupent, ajustent des bandes de grosse toile. Ils
+fabriquent des tentes. Manifestement, ils ne sont pas pressés.
+L'aiguille, entre leurs doigts, va doucement son petit bonhomme de
+chemin.
+
+C'est dans le quartier des batteurs de cuivre qu'on aurait du
+plaisir à flâner. Mais il faudrait pouvoir donner deux ou trois
+jours à la ville indigène. Marchons droit aux bazars, entre des
+maisons lépreuses dont les façades, toutes de guingois, se
+cogneraient à la hauteur de l'étage si on les poussait un peu. Une
+toile tendue brise, au-dessus de nos têtes, les ardeurs du soleil.
+On a l'illusion de marcher dans une ville souterraine. Point de
+pavés; le sol est dur et lisse comme l'asphalte de nos boulevards.
+On distingue de temps en temps, dans le clair-obscur, au-dessus
+d'une porte cintrée, le lacis dégradé de gracieuses arabesques.
+
+Rien que des turbans et des robes de toutes couleurs. Pas de femmes,
+ou si peu: de rares fantômes noirs, pieds nus dans des sandales,
+glissent dans la pénombre, un bel enfant à califourchon sur
+l'épaule. À l'étal des bouchers, de grosses mouches, par milliers,
+leurs pattes plantées dans les quartiers de viande, font bombance;
+personne ne les chasse. À quoi bon? Rien n'arrive qui ne doive
+arriver. D'ailleurs, elles sont trop. Tous ces moutards en haillons,
+ravissants et sales, qui se roulent dans les ruelles, un tuyau de
+canne à sucre entre leurs petites dents blanches, sont la proie des
+mouches, qui leur dévorent le visage et les yeux. Nous ne nous
+étonnerons plus de rencontrer tant d'aveugles.
+
+Du fond d'une cour qui se laisse entrevoir par l'entre-bâillement
+d'une porte vermoulue, se répand un choeur de traînantes
+lamentations. Les voix de femmes dominent; il y a deux groupes de
+chanteuses, et qui se répondent. Qu'est-ce que c'est? Une veillée
+funéraire? Abd-el-Rahim va aux informations. Ce sont des femmes
+juives qui chantent les prières de la veille du sabbat. L'écho de
+leur mélopée nous poursuit jusque dans les bazars.
+
+Gare à nos poches! Voici des ennemis plus dangereux que les
+tire-laine qui guettent l'étranger à tous les carrefours de la ville
+indigène. Les marchands nous haranguent, dans toutes les langues
+connues, sur le seuil de boutiques pleines de tentations. Fiez-vous
+à votre guide, même si vous le soupçonnez de toucher le denier à
+Dieu sur chacune de vos empiètes. Vous ne serez volé qu'une seule
+fois, et en bloc. Abd-el-Rahim nous détourne, en clignant de l'oeil,
+des boutiquiers qui n'ont pas sa confiance.
+
+Les bazars du Caire regorgent de merveilles; de camelote aussi.
+Maints fabricants autrichiens ou allemands y écoulent leurs cuivres
+dits arabes et leurs bijoux orientaux, qui se vendent deux fois plus
+cher, naturellement, que dans les boutiques de Berlin ou de Vienne.
+Mais il n'en faut pas davantage pour garantir, aux yeux des snobs,
+leur authenticité. À côté de ces attrape-nigauds, d'admirables
+spécimens des vieilles industries de l'Orient: images byzantines,
+ciselures de Damas, émaux persans, tapis de laine et de soie, à
+quatre mille francs pièce--et qui les valent,--nous retiennent et
+nous charment, des heures durant, par l'éclat et l'harmonie des
+couleurs ou l'originalité du dessin.
+
+La chaleur du jour commence à s'apaiser; la flamme des lanternes
+tremblote aux carrefours; les ombres des passants dansent sur les
+murailles; notre promenade s'achève dans un décor fantastique et
+lugubre. «Maudite soit votre religion», marmotte, entre ses dents,
+un loqueteux qui nous croise. C'est la suprême injure. Partons avant
+la nuit; allons revoir les lumières et l'animation de l'Ezbékieh.
+
+La Mouski mène aux tombeaux des Khalifes, où j'ai été deux fois, de
+jour d'abord, pour jouir pleinement de la beauté de Quaït baï,
+charmante mosquée du XVIe siècle, vrai bijou de pierre dentelée,
+chef-d'oeuvre de hardiesse et de grâce. Le minaret monte comme une
+flèche dans l'air pur. La coupole semble un miracle d'équilibre. Le
+plafond, en bois sculpté et peint, flatte et caresse les yeux. Une
+douce lumière tombe des petites fenêtres. Impossible de rêver, pour
+les fleurs des vitraux, des couleurs plus franches, plus discrètes
+et plus pures. Sous le porche, pendant que le gardien nous aide à
+chausser les babouches, un vieil indigène offre sa tête au rasoir
+d'un barbier. Des vautours, au-dessus de la colline proche,
+tournoient dans l'azur. La nappe rose du désert fuit à cent pas de
+nous.
+
+Nous y sommes retournés le soir, bien que l'endroit passe pour être
+peu sûr. Julius en était. J'entends encore l'explosion de sa joie.
+Au sortir de la Mouski illuminée et bruyante, la voiture venait
+d'entrer dans le silence et l'ombre de la nécropole abandonnée. «Nom
+d'un ... chien, dit Julius en flamand; comme c'est beau!» Quelle
+nuit, quel clair de lune! Un globe d'or pâli brûlait dans une mer de
+vieil argent. Caressés de doux rayons, les minarets et les coupoles
+projetaient des ombres démesurées sur la blancheur du sable. Les
+ombres sont moins noires et la clarté moins blanche dans nos plus
+belles nuits. Pas un bruit. Nous frissonnions d'émotion et de
+plaisir.
+
+Un autre jour, nous avons vu, du haut de la citadelle, le soleil se
+coucher derrière les Pyramides. La nuit tombait. À nos pieds, la
+ville immense, enveloppée d'ombre, trouait les ténèbres naissantes.
+Devant nous, aux confins de l'horizon, la masse dorée de la Grande
+Pyramide semblait flotter dans une buée violette; le Nil charriait
+un paquet d'or en fusion.
+
+Tels sont les spectacles du Caire. Je les aurais donnés tous, à la
+fin, vers le quatorzième jour, pour voir, rien qu'un moment, un seul
+des spectacles familiers de chez nous: les nuages de notre ciel, les
+jeux du soleil d'été dans nos hêtres et nos chênes, le cuivre et les
+opales de notre automne. Aujourd'hui, je les évoque et je les
+regrette. Un savant professeur a beau crier que le choléra accourt
+vers l'Europe et qu'il atteindra le Caire l'année prochaine. L'année
+prochaine, si je peux aller revoir l'azur laiteux de ce ciel, les
+vagues roses du désert, la grâce des mosquées et les voiles blanches
+qui courent sur le Nil, bombées par le vent du soir, comme autant de
+grands oiseaux, ce n'est pas sa prédiction qui m'arrêtera.
+
+
+
+
+THÈBES
+
+
+Du Caire à Louqsor, bourgade de sept mille habitants, dont les
+maisons carrées s'élèvent sur la rive droite du Nil, près des ruines
+de Thèbes, on compte, à vol d'oiseau, environ six cent cinquante
+kilomètres: à peu près la distance de Paris à Marseille. Les
+touristes qui ont le temps remontent le Nil en bateau. C'est très
+amusant. Mais il faut sept ou huit jours. Nous avons pris le train.
+On va plus vite et c'est moins cher. Quatorze heures d'express.
+Juste le temps de dîner et de bavarder en fumant un cigare, puis de
+dormir une bonne nuit. Les couchettes des wagons-lits sont tout à
+fait confortables. On se lève au petit jour, quand l'aurore tire
+doucement les rideaux devant le soleil. On voit s'éveiller, le long
+de la voie ferrée, les villages indigènes. Les champs s'animent, le
+soleil monte; les collines qui courent, à droite et à gauche, au
+seuil des deux déserts, se teintent d'une jolie couleur rose, et les
+scènes bibliques du Delta reparaissent devant nos yeux. Huit heures
+et demie: on arrive à Louqsor.
+
+Nous y avons passé cinq jours, et c'est trop peu. Les ruines de
+Thèbes, de la Thèbes aux cent portes, sont éparpillées sur une
+surface immense. Le monde antique ne connut guère de plus grande
+ville, ni de plus somptueuse. Quand les rois de Thèbes régnaient sur
+toute l'Égypte, l'Égypte régnait sur cent peuples, sujets ou
+tributaires. Quand elle commença de décliner, la splendeur de Thèbes
+durait depuis vingt et un siècles. C'est entre le XXXIIe et le XIe
+siècle avant Jésus-Christ que la ville fut au sommet de sa gloire.
+Il est certain qu'elle existait dès le XLIe. À Karnac, sous les
+ruines du grand temple d'Amon, dieu de la ville et de l'empire, on a
+trouvé des vestiges: silex et poteries--je les ai vus--d'une Thèbes
+préhistorique, antérieure donc au XLVe siècle. Additionnez, faites
+le compte, descendez au fond du gouffre. Il y a plus de 6,500 ans
+que des hommes vivent, aiment, se querellent et meurent, sous la
+voûte ardente de ce ciel sans nuages, dans ce cadre immuable et
+charmant. Mesurée à cette échelle, l'histoire de notre Occident fait
+vraiment piètre figure. Moïse tira Israël de la servitude égyptienne
+dans la moitié du XIVe siècle avant notre ère. Entre les premiers
+temps de Thèbes et l'instant où nous sommes, l'Exode occuperait donc
+le milieu de la chaîne. Trente-trois siècles de chaque côté. Plus de
+six mille cinq cents ans! Ces pauvres petites minutes, finies
+aussitôt que commencées et qui meurent si vite sur le cadran de la
+montre, ce sont elles qui ont comblé, en tombant une à une, cet
+abîme, infime portion du Temps, abîme sans fin ...
+
+Memphis est de beaucoup plus ancienne. La vieille capitale des
+premières dynasties était peuplée, florissante et célèbre dès le
+XLIIe siècle avant Jésus-Christ: le fait est sûr. Thèbes n'était
+alors qu'une bourgade naissante. Mais, sauf la nécropole, qui se
+développe, le long du désert de Lybie, sur un ruban de plus de
+trente kilomètres, et deux colosses mutilés étendus sur le sable, il
+ne reste rien de Memphis. Rien: ni un obélisque, ni une colonne; à
+peine, çà et là, un informe amoncellement de pierres dégradées qui
+marquent l'emplacement d'un palais ou d'un temple. Pendant des
+siècles, les ruines de Memphis furent exploitées, comme une
+carrière, pour bâtir et rebâtir le Caire, dont les Arabes vainqueurs
+avaient fait, à trois ou quatre lieues de la ville morte, la
+capitale de leur empire égyptien. Victimes des invasions, des
+assauts, des tremblements de terre et du temps, qui finit par
+achever, dans toutes les villes déchues, les ravages des hommes, les
+monuments de Thèbes, heureusement éloignés de toutes les grandes
+villes de l'Égypte moderne, ont échappé à un pillage aussi
+systématique et aussi continu. Leurs ruines dressent encore dans la
+pure et éclatante lumière le squelette colossal d'une architecture
+de géants.
+
+Il y a moins de trente ans, elles étaient ensevelies sous le sable
+et les constructions parasitaires. À force de patience et de
+travail, les savants, presque tous Français, du service des
+antiquités égyptiennes, les ont ressuscitées. Elles sont vivantes
+aujourd'hui. Leurs pylônes, leurs portiques, leurs statues énormes
+et souriantes donnent la mesure de Thèbes à son zénith. Roses dans
+la douce lumière du matin; dorées et flamboyantes dans la gloire des
+midis; enveloppées, au crépuscule, comme d'une poussière violette;
+peuplées d'ombres immenses sous la clarté de la lune: il faut leur
+donner plusieurs jours si l'on veut avoir une idée de leur
+changeante figure et des aspects divers de leur beauté. Plaignons le
+voyageur qui les traverse en courant!...
+
+Le fleuve séparait la ville des vivants, bâtie sur la rive droite,
+de la cité des morts. Des édifices de la première, il ne reste que
+les temples de Louqsor et de Karnak, les plus imposantes reliques
+de toute l'Égypte ancienne. Sur la rive gauche, à trois quarts de
+lieue du Nil, au milieu des champs cultivés, sur une ligne parallèle
+au fleuve et longue de cinq kilomètres, s'espacent les débris d'une
+multitude d'édifices. L'enceinte du plus grand de ceux qui
+subsistent encore formait un rectangle de deux kilomètres et demi
+sur neuf cent vingt-sept mètres. Dans un autre, monument funéraire
+de Ramsès II, la statue en granit du souverain, dont les débris
+remplissent toute une cour, mesurait, en hauteur, un peu plus de
+dix-sept mètres; et l'on a calculé qu'elle devait peser plus d'un
+million de kilogrammes. Sur cette terre où passe aujourd'hui la
+charrue, on ne peut faire un pas sans que le pied heurte une ruine.
+Près des colosses dits de Memnon, qui commandaient l'entrée d'un
+édifice dont il ne reste plus d'autre trace--statues royales, hautes
+de dix-huit mètres environ, dégradées et formidables encore--un
+buffle, quand nous mettons pied à terre, traîne un soc identique aux
+charrues d'il y a six mille ans, un enfant nu à califourchon sur le
+dos.
+
+La vallée des Rois et la vallée des Reines s'ouvrent un peu plus
+loin, dans les gorges d'une montagne qui est le type parfait de
+l'aridité et de la désolation. On part à huit heures du matin.
+Girgis Morgan, notre drogman, attend sur le seuil de l'hôtel.
+Baedeker recommande ce brave homme. Je me permets de joindre ma
+modeste voix à ce trombone illustre. Girgis Morgan nous a protégés,
+tout le temps de notre séjour, contre la rascaille enturbannée qui
+assaille le voyageur à chaque pas. Sans lui, Julius payait dix
+francs un oiseau momifié, puant et laid, qu'il a fini par avoir pour
+cinq piastres: 1 fr. 25. Il parle couramment, outre l'arabe, le
+français, l'anglais et l'italien. Ce sont les Pères Franciscains de
+Louqsor qui l'ont muni de ce bagage, dont il retire, en hiver, un
+bon profit. Il a une tête d'Égyptien de l'Ancien Empire. Sérieux,
+discret, point bavard, il connaît parfaitement son métier. Avec
+cela, quoique hérétique, fervent chrétien. Après une chevauchée de
+quatre heures dans la vallée des Rois, par vingt-cinq degrés de
+chaleur, il fit maigre, par respect pour l'abstinence de l'Avent,
+dans la cantine installée par l'agence Cook au milieu du désert. Le
+roastbeef et le jambon étaient pourtant de première qualité. Et le
+vin du Rhin aussi ...
+
+On part donc à huit heures. Les ânes nous attendent de l'autre côté
+du fleuve. Des nuées de vautours tourbillonnent dans l'air pur. Les
+collines, en face de nous, baignent dans une vapeur rose. Notre
+barque approche de la rive. Les robes des âniers et les housses,
+noires, jaunes et rouges des baudets, composent un ravissant
+tableau. «C'est joli, joli! fait à côté de nous un touriste
+écossais; quel délicieux Fromentin! Comme c'est heureux que ce
+peuple ait gardé ses coutumes séculaires.» Je pense en dedans de
+moi: «Heureux pour nous, sir; mais pour eux, cela n'est pas si sûr.»
+
+Houp! en selle. Le premier moment est un peu dur. Les baudets
+prennent le trot. Leurs sabots, sur le chemin de terre battue, font
+un bruit de castagnettes. Les âniers courent derrière, un pan de
+leur tunique entre les dents.--Doucement, vilaine bête, la selle
+tourne, et nous allons longer un ravin, va doucement.--Mais les ânes
+de Louqsor n'entendent pas le français. Heureusement, l'ânier a vu
+le péril. Il crie à pleins poumons: «Ouch! Ramsès II, Ouch!»
+Ramsès II, c'est le nom du bourricot, _Ouch_ veut dire doucement.
+Ramsès II a régné sur Thèbes, sur l'Égypte, sur cent peuples divers;
+il a bâti des temples, fondé des villes, peuplé de son effigie tous
+les monuments d'un des plus puissants empires que le monde ait
+connus; il est mort à cent ans. Et un âne, aujourd'hui, se
+reconnaît à son nom, qui fit trembler l'Orient ... Soyez donc
+députés!...
+
+C'est dans cet équipage que nous avons visité, en deux jours, les
+ruines de la rive gauche, ainsi que les tombeaux de la vallée des
+Rois et de la vallée des Reines.
+
+La route monte dans une gorge étroite, entre deux murailles de
+rochers nus. Pas une plante, pas un brin d'herbe, pas un oiseau: le
+désert est plus animé, moins morne et moins tragique. Il fait chaud,
+chaud ... Le guide déclare vingt-cinq degrés. Ramsès II commence à
+renâcler. Allons, un peu de courage. Nous ne sommes pas au bout.
+Tout à l'heure, sur le coup de midi, il faudra gravir, à pied, les
+baudets menés en laisse derrière nous, la pente raide de cet éperon,
+déjà embrasé par la lumière ardente, et dont le sommet semble
+grandir à chaque pas que nous faisons. Si nous voulons voir
+Deir-el-Bahari aujourd'hui, il n'y a pas d'autre chemin, à moins de
+faire un détour et de perdre ainsi deux heures. Un peu de courage.
+L'entrée de la première tombe royale bâille à quelques pas de nous.
+
+Nous avons visité douze tombeaux, les plus grands, les plus beaux,
+les plus célèbres. Des millions de morts dorment dans les flancs de
+la montagne, qui servait de cimetière aux Thébains. On fourrait les
+gens du commun, momifiés au plus bas prix, dans les fentes des
+rochers. Les gens de qualité se faisaient construire des caveaux.
+Pour les rois, les reines et les princes du sang, ce n'était pas
+trop de palais souterrains. Nous voici chez Aménophis II, roi de la
+XVIIIe dynastie, mort en 1600, ou à peu près, avant Jésus-Christ. La
+dernière demeure de Sa Majesté est maintenant éclairée à la lumière
+électrique. On entre par un couloir large de trois ou quatre mètres,
+en pente rapide, sur lequel s'embranchent, à droite et à gauche, des
+salles funéraires supportées par des piliers. Toutes les parois sont
+couvertes de fresques. Dieux à tête de chacal, de vautour ou de
+chouette; le roi, la reine, leurs ancêtres, leurs enfants, leurs
+serviteurs; personnages agenouillés devant les dieux; cortèges
+religieux escortant la barque sacrée; serpents déroulés et
+sifflants, vautours aux ailes éployées: des centaines d'images,
+souriantes, grotesques ou terribles se mêlent dans des processions
+fantastiques. M. Jean Capart dit que c'est le «Baedeker» de l'enfer
+égyptien.
+
+Les couleurs, simples et franches, ont gardé leur éclat. On dirait
+que les décorateurs viennent de finir leur tâche. Le dessin, ferme,
+vigoureux, mais conventionnel et monotone, ne manque pas de
+noblesse. Dans les figures, dessinées de profil, l'oeil regarde en
+face. Il est rare que l'artiste ait travaillé la muraille même.
+Presque toujours, c'est dans un enduit de plâtre appliqué sur le mur
+qu'il a gravé, en relief, ses personnages, livrés ensuite au
+peintre. Le plafond: étoiles d'or sur fond bleu, figure la voûte du
+ciel. Tout cela fait un ensemble animé et impressionnant. Le tableau
+a grande allure. Quelle somme de labeur il représente, on peut
+facilement l'imaginer en songeant à ceci: le sarcophage repose à
+trois cents mètres de profondeur; couloir, salles et caveau sont
+creusés dans le roc.
+
+Un dernier escalier, et, dans une espèce de basse fosse encadrée
+d'un treillis, apparaît le seigneur de céans. Le sarcophage,
+magnifiquement décoré, est ouvert: une plaque de verre remplace le
+couvercle, volé par les pillards du désert. Le voilà, entouré de
+bandelettes, et tel qu'il fut enseveli il y a trois mille cinq cents
+ans, après que les embaumeurs eurent assuré son corps contre la
+corruption. La figure, longue et osseuse, offre un contour précis.
+De longues mèches descendent sur les tempes; la bouche entr'ouverte
+laisse voir de fortes dents; une chauve-souris volète, éperdue,
+au-dessus du cercueil. Du bout de la canne, en allongeant le bras,
+nous pourrions la toucher. Il y a pourtant trente-cinq siècles entre
+nous. Trente-cinq siècles! Et ce n'est qu'une goutte d'eau dans
+l'océan infini ...
+
+L'histoire de la ville et de l'empire est extraite, lambeau par
+lambeau, de la nécropole thébaine. Les deux vallées n'ont pas livré,
+loin de là, tous leurs secrets. Bien que la plupart des tombes,
+découvertes dès le moyen âge, par l'avidité des Arabes, aient été
+pillées, depuis lors, plusieurs fois, on a enrichi de leurs
+dépouilles tous les grands musées du monde, à commencer par cet
+admirable Musée du Caire, bondé de momies royales, de sarcophages
+aux effigies colorées ou revêtues d'or fin, de statues, de bijoux,
+des plus précieux objets du mobilier entassé dans les demeures des
+morts.
+
+On y voit, hauts comme de grands joujoux, des esclaves, hommes et
+femmes, qui pétrissent le pain, cisèlent des métaux, font leur
+office de domestiques ou d'ouvriers; et des bataillons de soldats,
+infanterie légère ou hoplites, qui défilaient comme à la parade pour
+l'orgueil et la joie du souverain défunt. Les heures passent comme
+l'éclair au milieu de ces merveilles. Ne vous étonnez pas qu'on ait
+vidé de leurs richesses, pour ranger et étiqueter celles-ci comme
+des cadavres dans une morgue, les palais souterrains des rois de
+l'ancienne Égypte. Certainement, elles perdent à être vues hors de
+leurs cadres. Mais il faut bien compter avec les pirates du désert,
+organisés en bandes, aventureux, hardis, et soudoyés par des
+industriels qui s'enrichissent en revendant à prix d'or, aux musées
+et aux collectionneurs, les rois, les reines et les dieux égyptiens,
+toutes les curiosités des tombes et des temples. Tous les tombeaux
+ont des gardiens armés. Aménophis II fut néanmoins volé, une nuit, à
+la barbe de sa garnison, surprise et garrottée; volé de sa barque
+sacrée et du couvercle de son sarcophage. Des chevaux et des
+chameaux attendaient sur le seuil. Avant le lever du jour, les
+voleurs avaient mis plusieurs lieues de désert entre eux et les
+«chawichs». Quelle joie, pour l'amateur qui inspira ce raid et en
+paya les frais, de se rappeler cette aventure en contemplant son
+butin! Il paraît qu'un grand nombre de gentlemen anglais et
+américains donneraient, pour l'éprouver, plusieurs années de leur
+vie. Entre nous, je donnerais la barque et le sarcophage
+d'Aménophis--mais ne le dites jamais à Capart--pour avoir écrit, sur
+l'Égypte souterraine, ce morceau-ci, qui est de Paul de
+Saint-Victor:
+
+«L'Égypte n'est que la façade d'un sépulcre immense; ses pyramides
+sont des mausolées, ses montagnes des ruches de tombeaux; le terrain
+sonne creux dans ses plaines, épiderme de vie drapé sur un charnier
+gigantesque. Pour loger ses cadavres, elle s'est convertie elle-même
+en cimetière; elle s'est dédiée, en quelque sorte, à la Mort.
+
+»J'ai vu, dans le cimetière de Nuremberg, une tombe plus grande à
+mon sens que tous les hypogées de l'Égypte, avec les colosses qui
+les gardent et les panégyriques en lettres de dix coudées gravés sur
+leurs parois. C'est une simple dalle sur laquelle est écrit ce seul
+mot: _Resurgam!_ «Je me relèverai!» Cri sublime poussé par une
+pierre nue, par un cercueil en lambeaux, par des ossements en
+poussière, mais qui affirme plus haut l'immortalité que les
+pyramides, les sarcophages et les momies indélébiles de l'antique
+Égypte.»
+
+
+
+
+LOUQSOR ET KARNAK
+
+
+Le mot «colossal» revient toujours à l'esprit quand on pense aux
+temples de l'ancienne Égypte. Les monuments de la Grèce et de Rome
+sont des pygmées en comparaison de ces géants. On mettrait le
+Colisée dans un petit coin de Karnak. «Bâtissons une tour qui
+s'élève jusqu'aux cieux», se disaient les constructeurs de Babel,
+soucieux uniquement d'étonner, par un monument démesuré, la
+postérité et le ciel même. Il semble que les constructeurs égyptiens
+n'aient pas eu d'autre idéal.
+
+Voilà quarante siècles que leurs temples souffrent des injures du
+temps et de la fureur des hommes. Ceux de Thèbes furent ravagés et
+pillés, au VIIe siècle avant notre ère, par les Assyriens, au VIe
+par les Perses. Ptolémée Latyre, vers 114, détruisit la ville de
+fond en comble. On montre encore, à Karnak, dans le temple d'Amon,
+quelques-uns des boulets de pierre lancés par ses machines. Le
+tremblement de terre de l'an 27 avant Jésus-Christ, qui fit tant de
+ruines en Orient, cribla les édifices thébains de blessures
+mortelles. Quand le christianisme vainqueur eut transformé en
+chapelles les sanctuaires d'Amon, les effigies des dieux disparurent
+sous un épais badigeon. Après les édits de Théodose, des milliers de
+statues périrent sous le marteau, l'empereur voulant donner le coup
+de grâce, en détruisant les idoles, aux cultes monstrueux et impurs
+du paganisme agonisant. Dès lors, c'en est fait, et pour toujours,
+de la splendeur, de la vie même de Thèbes. Les chacals rôdèrent sans
+crainte dans la ville, dépeuplée et croulante. Dans la solitude et
+le silence, ses pierres vont tomber une à une, comme, dans nos
+forêts occidentales, les branches desséchées des arbres morts. Les
+arbustes et les fleurs continueront de dégrader les ruines en
+achevant, d'une verdoyante parure, leur touchante et mélancolique
+beauté.
+
+Louqsor est une des «curiosités» de l'univers. Il suffit de
+s'abandonner un moment à l'imagination pour animer et faire vivre ce
+magnifique squelette. En 1883, il était encombré de petites maisons
+arabes. Une mosquée, construite dans l'enceinte, sur le sol exhaussé
+par les apports séculaires, domine encore le grand pylône. Il y a
+vingt-cinq ans, les colonnes plongeaient dans un lit de terre épais
+de six mètres au moins, quand M. Maspero entreprit de rendre à
+l'édifice, dans la mesure du possible, sa forme et son aspect. Elles
+défilent aujourd'hui, face au Nil, toutes droites, et hautes de
+dix-huit mètres, comme un bataillon de géants rangés pour une revue.
+L'édifice développait, du nord au sud, un rectangle long de cinq
+cents mètres environ. Un seul obélisque, sur le seuil du pylône qui
+commandait l'entrée, dresse encore son aiguille de granit rose;
+l'autre, donné à la France par Méhémet Ali, s'ennuie depuis trois
+quarts de siècle sous le ciel parisien, au milieu de la place de la
+Concorde. Des statues échappées aux massacres: rois, princes,
+princesses et reines, en granit blanc ou noir, colosses de quinze,
+vingt, vingt-cinq mètres, font sentinelle à l'entrée des vastes
+cours encore jonchées de débris. Tout cela pourtant nous paraîtra
+modeste, tout à l'heure, quand M. Georges Legrain nous fera les
+honneurs de Karnak: à peu près comme une grande église de province
+auprès de Saint-Pierre de Rome.
+
+Le grand temple de Karnak, consacré à Amon, était le centre d'une
+véritable ville forte dont l'enceinte, encore visible, enfermait,
+dans un quadrilatère d'au moins quatre kilomètres, plusieurs autres
+sanctuaires, une demeure royale, des maisons pour les prêtres, les
+fonctionnaires, et tous les petits métiers qui vivaient de l'immense
+ruche. Entre Karnak et Louqsor courait une avenue bordée, à droite
+et à gauche, de cinq cents sphinx accroupis. La route existe encore.
+C'est un chemin bien entretenu et très propre, qui enjambe, sur des
+ponceaux, des rigoles où croupit l'eau du Nil. Les sphinx n'ont pas
+tous disparu. Sur le seuil de Karnak, il en reste plusieurs, têtes
+pacifiques de béliers, corps musclés de lions au repos.
+
+Quatre kilomètres: les deux tiers de l'enceinte de Bruxelles! Une
+longue file de débris gigantesques se déroule tout à coup devant nos
+yeux. On dirait une ville saccagée par le canon ou un tremblement de
+terre. Deux obélisques roses, des colonnes plus hautes que nos plus
+beaux peupliers, la masse trapue de pylônes crénelés émergent d'un
+océan de décombres. Une robe de broussailles vertes s'étend, çà et
+là, sur les pierres amoncelées. Des bouquets de palmiers se
+balancent paresseusement dans l'air pur. On ne trouve pas de mots
+pour rendre comme il faudrait la noble tristesse de ce tableau.
+
+M. Legrain, qui dirige depuis douze ans les fouilles et les travaux
+de Karnak, va nous faire les honneurs de son domaine. Je dirai tout
+à l'heure un mot de ses découvertes. Il ne trouva, en arrivant,
+qu'une espèce de carrière abandonnée et chaotique: huit mètres de
+terre sur toute la surface; plus de trace des avenues. Il a fini par
+déterrer le gigantesque squelette. Grâce à ses heureux efforts, on
+peut se faire une idée de la colossale majesté de Karnak.
+
+Six pylônes, épaisses masses de pierres en forme de pyramide
+quadrangulaire tronquée, s'espaçaient, séparés par des cours, depuis
+le seuil jusqu'au sanctuaire du Grand Temple, coeur de toute la
+ville, et qui formait un rectangle de mille mètres environ sur cent
+vingt, largeur du pylône principal. Au delà de la première cour
+s'alignaient, en rangs serrés, sur trois nefs, pour composer une
+formidable et ténébreuse forêt, les cent trente-quatre colonnes de
+la salle hypostyle. Quinze mètres les moins hautes, celles des
+bas-côtés; vingt-trois mètres les autres, qui supportaient la nef
+centrale. Sur les chapiteaux de celles-ci, qui ont quinze mètres de
+tour, cinquante personnes pourraient s'asseoir à l'aise. Nulle part
+mieux qu'ici l'Égypte ancienne ne donne sa mesure.
+
+Toute dévastée qu'elle est, la forêt fait encore grande figure.
+Après les ouragans, les assauts et les sacs, deux mille ans
+d'abandon n'ont pu venir à bout de ses géants. La moitié environ
+restent debout, dorés par l'ardente lumière, griffés d'hiéroglyphes
+et revêtus, du haut en bas de leurs énormes troncs, de reliefs jadis
+enluminés. Au sommet, sous l'abri des chapiteaux, des bribes de
+couleurs vives achèvent de s'effacer. M. Legrain travaille
+passionnément à replanter les colonnes déracinées. Il faut chercher
+patiemment les morceaux, un à un, dans le fouillis des décombres,
+puis les classer et les réunir d'après les inscriptions. Quand
+l'oeuvre du savant est finie, quand tous les débris d'une même
+colonne se trouvent rassemblés, la besogne des maçons commence. M.
+Legrain commande à trois cents ouvriers, hommes et enfants, recrutés
+parmi les fellahs du voisinage. Voilà une colonne qui s'élève sous
+l'effort d'une équipe. Un terrassement, qui monte en même temps
+qu'elle, fait fonction de plan incliné; deux rails sont posés
+dessus; les blocs, rangés sur un chariot, avancent péniblement, au
+gré d'une trentaine de moricauds attelés par une longue corde. Quand
+la colonne sera achevée, on détruira le terrassement. Et de même
+pour chacune. Ainsi besognaient déjà, il y a quatre mille ans, sous
+le bâton de leurs chefs d'escouade, les ancêtres de cette plèbe en
+guenilles, les innombrables esclaves qui bâtirent, par le seul
+effort de leurs muscles serviles, pour réaliser le rêve fantastique
+des Pharaons, les temples et les palais de Karnak. Mêmes pierres
+tendres et dorées, mêmes outils rudimentaires, mêmes procédés
+simplistes. La même tâche, après quatre mille ans, recommence sous
+le même ciel. Une seule différence: les manoeuvres de M. Legrain
+touchent dix sous par jour. Même pour ces pauvres diables, il y a un
+«fait nouveau» dans le monde.
+
+Derrière la forêt de l'hypostyle règne encore le chaos. Où se
+déployait jadis, entre deux rangées de statues colossales, la
+majesté de la Grande Avenue, un chemin étroit se faufile à présent,
+entre des blocs postés pour arrêter, à droite et à gauche,
+l'incessante invasion des décombres. Du peuple de granit qui
+remplissait les cours, quelques rares survivants mutilés, corps sans
+tête, bustes sans bras, continuent dans le silence et l'effrayante
+désolation des ruines leur faction séculaire. Par des blessures
+béantes, les moellons des pylônes éventrés s'écroulent dans les
+cours. Nous heurtons du pied, dans le pêle-mêle des débris, de
+charmants visages de souriantes princesses ou des torses de dieux
+taillés à la mesure de leurs temples.
+
+M. Legrain se prodigue pour nous. Pendant qu'il parle, en nous
+guidant à travers les éboulis, tout le plan de la ville sacrée se
+débrouille à nos yeux. L'aimable homme nous raconte, avec une verve
+pétillante, ses bonnes fortunes et ses déboires. Il a retrouvé la
+redoutable déesse Hathor. Il va nous montrer une fresque éclatante
+de fraîcheur découverte par hasard dans l'épaisseur d'un mur. Un
+Pharaon y trône environné de dieux. Le successeur, probablement,
+voulut détourner vers sa personne les hommages que cet honneur
+attirait au souverain destitué ou défunt. On mura, sur son ordre, le
+tableau séditieux. Bénits soient cet _in pace_ et ce roi lunatique!
+Les figures, toutes intactes, semblent être peintes de la veille. On
+peut enfin se représenter la décoration intérieure et la couleur de
+Karnak ...
+
+M. Legrain s'arrête soudain de parler. Il voit bien que nous ne
+l'écoutons plus. «Le charme agit» nous dit-il en souriant. Charme
+étrange, amalgame bizarre de sensations inconnues et de sentiments
+contradictoires. C'est d'abord l'ahurissement de Gulliver tombé dans
+sa peuplade de géants. Nos yeux d'Occidentaux se trouvent dépaysés.
+Jamais nous ne nous habituerons à cette «colossalité» monotone. On
+se sent l'âme écrasée par une grandeur qui échappe à ses prises.
+Puis on goûte malgré tout le plaisir un peu «snob» d'errer, sous un
+ciel éclatant, parmi les reliques d'un des plus prestigieux
+monuments du vieux monde. Puis la majesté de l'ensemble force
+l'admiration. En aucun lieu de la terre, les masses de pierres
+assemblées par l'orgueil ou le génie de l'homme ne parlèrent un
+aussi formidable langage. L'effort de ces bâtisseurs ne fut jamais
+dépassé. Et voilà ce qu'il en reste! _Ad quid?_ À quoi bon? Ces
+palais et ces temples titanesques, les voilà saccagés comme, au
+moment de la marée, les constructions des enfants sur le sable.
+Puissance des rois, audace des architectes, fier ou gracieux génie
+des artistes, labeur accablant des esclaves: jeux puérils que tout
+cela. Tout cela n'a paru sur la terre, un moment, que pour
+intéresser M. Legrain et amuser quelques touristes ...
+
+Retournons flâner, avant la nuit, dans les allées profondes de la
+salle hypostyle. Tout à l'heure, dans le premier émoi, saisis et
+stupéfaits en présence de ces géants de pierre, nous n'avions d'yeux
+que pour leur masse énorme et l'effet grandiose de leur alignement.
+M. Legrain va faire revivre pour nous le cortège, maintenant effacé
+et confus, des dieux et des rois gravés sur leurs fûts millénaires.
+Des dieux à tête de chacal, d'ibis ou de chouette entourent le
+grand dieu de Thèbes à figure d'homme; le Priape égyptien étale
+impudemment sa sereine impudeur. Un peu plus loin, sur la face d'un
+pylône, des processions de barques sacrées déroulent leurs théories;
+un roi vainqueur fait massacrer des prisonniers de guerre, troupeau
+tremblant agenouillé sous le glaive.
+
+Le soir tombe; une chape d'ombre violette descend du ciel, où le
+soleil décline. Dépêchons-nous de monter sur le grand pylône. Voici
+l'heure de la plus belle scène. À l'ouest, le soleil gagne la chaîne
+lybique; le Nil charrie du feu; de grands nuages carmin incendient
+les confins de l'horizon. De l'autre côté, les ruines entrent dans
+la nuit. Les obélisques semblent tomber, comme d'immenses
+stalactites, de la voûte, maintenant sombre, où s'allument les
+étoiles; çà et là, au-dessus d'un pylône ou du bonnet de pierre
+d'une effigie souriante, flotte, embrasée par des rayons de pourpre
+sanglante, la chevelure d'un palmier; la lune monte; les ombres des
+colonnes s'allongent sur la blancheur du sable ... Ce spectacle nous
+hantera toute la vie.
+
+Nous sommes revenus à Karnak dans la soirée, mais tard, après dix
+heures, sûrs d'éviter alors l'exubérante gaîté des touristes qu'on
+rencontre hélas! en bandes, par les beaux clairs de lune, dans la
+magnifique solitude des ruines endormies. Quel magicien a pu, en si
+peu de temps et dans le même cadre, faire un autre tableau? Élargie,
+sans limites, infinie, la ville baigne dans une lumière très douce,
+et toute bleue. Dans l'hypostyle, parmi les ombres immenses, les
+gardiens de nuit glissent comme des fantômes-nains. Entre les
+colonnes blanches, dans les avenues maintenant pleines de ténèbres,
+les rayons de la lune sèment des feux follets. Un moment, l'envie
+nous prend de nous perdre dans les ruines, puis de nous laisser
+enfermer jusqu'au matin. Mais nos âniers, sous l'acacia dont
+l'ombre, devant la maison du directeur des fouilles, étend un cercle
+noir, nous appellent à grands cris. On entend souffler les chevaux
+d'une ronde de police. Déjà minuit?... Le trot de nos baudets
+éveille le village arabe. Sur les plates-formes des maisons, des
+chiens hurlent en choeur. Le vent du soir gémit dans les palmiers;
+des chansons de rameurs se répondent sur le Nil. Nous rentrons à
+l'hôtel par des ruelles qui serpentent entre des jardins, dans le
+doux parfum des mimosas.
+
+Je ne sais comment m'acquitter envers M. Georges Legrain. Si je
+parle encore de lui, il m'en voudra. Je ne peux pourtant pas dire,
+pour lui être agréable, que c'est le Grand Turc qui a déterré et
+reconstitué plus de dix mille statues à Karnak! Non, ce n'est pas le
+Grand Turc, ni le Khédive. C'est un ancien élève de l'école des
+Beaux-Arts de Paris, exubérant, spirituel, et qu'on prendrait, sur
+sa mine, pour un artiste ou un officier en bourgeois: cela dépend
+des moments. Il aime les ruines de Karnak comme la prunelle de ses
+yeux. Il ne les quitte pas de toute l'année. Il a planté sa tente,
+qui est une petite maison blanche, sur le seuil du Grand Temple. Sa
+famille, c'est-à-dire Mme Legrain et deux enfants, y passe l'hiver
+avec lui. Mais l'été, la place n'est plus tenable. Quarante-cinq
+degrés, jamais de pluie, et plus un souffle de vent, sauf les
+souffles brûlants qui accourent du désert. Mme Legrain et les
+enfants émigrent alors au Caire, parfois en France. Et M. Legrain ne
+bouge plus de sa maison. Karnak est changé en fournaise. Tous les
+touristes ont déserté Louqsor. On ne voit plus une âme dans les
+ruines. C'est le moment pour M. Legrain d'écrire ses livres. Il en a
+déjà écrit pas mal, et qui comptent. On peut dire qu'il a sué
+dessus!... Les plus belles des statues découvertes: mille en pierre
+et cent septante en bronze, trouveraient acheteurs à mille francs
+celles-ci--mille francs pièce, bien entendu--et dix mille francs
+celles-là. Faites le compte. Toutes les trouvailles étant la
+propriété du gouvernement égyptien, qui alloue un crédit annuel de
+dix mille francs aux fouilles de Karnak, l'affaire n'est vraiment
+pas mauvaise. On connaît des mines d'or qui rapportent moins
+d'argent ... Une seule cachette, creusée, probablement, pendant le
+siège de Ptolémée Latyre, qui voulait exproprier Amon-Ra, suzerain
+et propriétaire de la moitié du royaume, pour partager ses
+dépouilles entre les dieux et les prêtres de toute l'Égypte--le vol
+à ... la tire, dirait M. Legrain--a donné des milliers d'objets très
+précieux. Il faut que le directeur des fouilles sache défendre ces
+trésors par la force. Une nuit, on lui vola douze statues, dans sa
+maison même. Il reconnut les voleurs aux écorchures qu'ils s'étaient
+faites en se faufilant dans la brèche. C'étaient des gens de son
+personnel, qui opéraient pour le compte des industriels dont j'ai
+raconté les exploits. Les malheureux ont attrapé cinq ans de travaux
+forcés. Pour ce prix-là, en Europe, on pourra bientôt tuer père et
+mère.
+
+
+
+
+TIMIDES RÉFLEXIONS D'UN PROFANE SUR L'ART ÉGYPTIEN
+
+
+Je ne sais plus comment cela s'est fait: à un moment donné, en
+flânant dans ces ruines, les plus grandioses du monde, le souvenir
+du Parthénon et du Forum s'est levé dans ma mémoire. Mais j'ai tout
+de suite chassé ce rôdeur, qui m'invitait à des comparaisons
+dangereuses pour mon plaisir. Il ne faut pas penser, en face de
+cette architecture de géants, aux temples grecs ou aux églises
+gothiques. Un temple grec et une église gothique sont, dans des
+langues différentes, de clairs et harmonieux poèmes. Leurs lignes se
+développent et se mêlent au commandement d'une idée tout de suite
+intelligible, pour produire l'harmonie et la grâce. Tout y est à sa
+place, et subordonné au but. Les moindres détails font leur partie
+dans le concert. Un artiste disait un jour devant moi: «une église
+gothique, c'est un syllogisme de pierre.» «Symphonie» ne serait
+peut-être pas moins juste: une symphonie plus chaude et plus
+vibrante que la symphonie grecque, mais aussi pure. Tandis que ces
+colosses serrés les uns contre les autres font penser à la troupe de
+musiciens américains qui se produisit, il y a cinq ou six ans, à
+l'Alhambra! Je me souviens qu'un confrère écrivit sur leurs exploits
+un bien joli article. Pour le nombre des exécutants, la grosseur, la
+variété et la sonorité des instruments, on ne verra jamais mieux. Il
+paraît que leur vacarme, aux États-Unis, est appelé musique par bon
+nombre de gens. Mais en Europe, non; pas encore. Les temples de
+l'ancienne Égypte m'ont rappelé cette énormité musicale. Quant au
+frisson sacré qui vous saisit, à Rome, près du tombeau d'une
+antiquité si maternelle, si proche de nous, et dont les plus
+indifférents ont encore la saveur sur les lèvres, ne demandez rien
+de pareil à l'Égypte. Du moins n'ai-je rien éprouvé de semblable,
+là-bas, à cette émotion. Des amis m'ont querellé à ce propos. L'un
+d'eux m'a gourmandé: «Vous ne comprenez pas, vous ne connaissez pas
+l'architecture égyptienne; vous n'étiez pas préparé à la comprendre,
+tandis que votre éducation, à la fois humaniste et catholique, vous
+dispose à admirer le gothique et le grec.» Il y aurait à répondre.
+Mais ce n'est pas le moment de disputer sur l'absolu et le relatif
+dans l'Art. Quoi qu'il en soit, les ruines de l'ancienne Égypte
+intéressent; elles n'émeuvent pas, du moins par la beauté et
+l'harmonie des lignes. Elles constituent un incomparable musée, mais
+nous n'y retrouvons pas, comme dans les ruines romaines, un berceau
+de famille. Elles nous dépassent, elles nous excèdent, elles sont
+trop lointaines et trop peu à notre mesure. Voilà mon impression,
+que je donne en toute sincérité.
+
+Faites attention que ce n'est pas un jugement, pas même une opinion.
+Juger l'architecture égyptienne sur le squelette d'une demi-douzaine
+de temples, remaniés, transformés, défigurés sans doute, et plus
+d'une fois, au cours de vingt ou trente siècles, par la fantaisie
+des architectes, les exigences de l'opinion ou le caprice des rois:
+quelle folie! Imaginez qu'on veuille juger l'architecture gothique,
+dans mille ou deux mille ans, sur les ruines confondues de notre
+Palais de la Nation, de Sainte-Gudule, et du Palais de Justice!
+
+Il y a une vingtaine d'années, on soupçonnait à peine la sculpture
+égyptienne, la vraie, celle de la belle époque, celle des premières
+dynasties, dont les oeuvres, au point de vue de l'expression, du
+sens du pittoresque et de la vie, peuvent soutenir la comparaison
+avec les oeuvres les plus vivantes de nos XIIIe, XIVe et XVe
+siècles. Mais depuis lors, grâce surtout aux fouilles de Karnak,
+quelle révélation!
+
+Au Musée du Caire, où l'on compte plus de cinquante mille
+«documents» concernant l'art égyptien, il faut commencer la
+promenade par la grande salle du rez-de-chaussée. On trouve tout de
+suite Kephren, Ranofir, et le Maire de village, qui datent, je
+crois, de la Ve dynastie. On leur donne tout le temps qu'on peut, et
+on revient les contempler, un instant encore, au moment de partir. À
+ces masques vigoureux et vivants, comme d'ailleurs à cent autres
+statues de la même époque, il ne manque vraiment que la parole,
+selon le mot des bonnes gens. Par la vérité, la grâce et la
+noblesse, ces chefs-d'oeuvre sont aussi éloignés des magots
+impassibles et stéréotypés des époques décadentes que le beau Dieu
+d'Amiens des «machines» de Saint-Sulpice par exemple.
+
+Et les bijoux, les merveilleux bijoux enfermés, comme de vrais
+trésors qu'ils sont, dans des espèces de coffres-forts vitrés que
+surveillent des hommes de police: colliers, pectoraux, bracelets et
+diadèmes, en pierreries chatoyantes et or fin, ciselés il y a six
+mille ans pour la joie des reines et des princesses du Moyen Empire
+et ensevelis avec elles, au seuil du désert, dans la Cité des morts!
+Quels sujets d'inspiration, au point de vue de l'harmonieuse
+simplicité de l'ensemble et de l'exécution des détails, pour nos
+artistes d'aujourd'hui!
+
+Est-il déraisonnable de supposer que les grands architectes ne
+firent pas défaut à une époque si féconde en sculpteurs et en
+orfèvres de premier ordre? Qui sait ce que nous réservent les
+fouilles de l'avenir? Qui sait si l'on ne découvrira pas un jour des
+débris ou des plans d'édifices qui nous révéleront une architecture
+égyptienne encore inconnue, aussi rationnelle, aussi simple, aussi
+véritablement belle que la statuaire des premières dynasties? Nous
+connaissons, par les fresques des tombeaux, des plans de maisons
+particulières. Un jardin règne autour de l'édifice, environné
+d'arbres et de verdure comme un cottage anglais. Deux étages: un
+balcon au premier, une terrasse au deuxième. Rien de plus simple, de
+plus riant, de plus heureux. Non, il n'est pas déraisonnable
+d'espérer que l'architecture égyptienne, au point de vue de la
+mesure et du goût, sera réhabilitée un jour.
+
+Quant à la civilisation et à la religion de l'Égypte ancienne, ce
+qu'on en sait est mince. J'ai admiré, un dimanche matin, dans la
+section égyptienne du Musée du Cinquantenaire, un monsieur barbu,
+guindé et solennel, qui expliquait l'histoire et la résurrection
+d'Osiris à une demi-douzaine de bourgeois endimanchés, messieurs et
+dames. «La science nous apprend ceci, les plus récentes découvertes
+nous ont éclairé sur cela ...» Impossible de rendre avec des mots
+l'assurance du bonhomme, qui sentait le magister à vingt pas, le
+magister d'extension universitaire. Il termina sa leçon par un
+parallèle entre la légende d'Osiris et la légende de Christ «de ce
+philosophe Christ, disait-il, proclamé dieu par les évêques trois
+siècles après sa mort»!...
+
+Heureux homme! Heureuse extension universitaire! Les spécialistes en
+égyptologie sont un peu moins tranchants. «Nous ne savons rien ou si
+peu que rien, me confessait M. Capart; je vous avoue que mes idées
+se modifient tous les jours.»
+
+L'Égypte ancienne s'étend sur plus de quarante siècles. La Grèce et
+Rome elle-même font figure de collines en comparaison de cet
+Himalaya. Combien de races se sont succédé, depuis les premières
+dynasties jusqu'à l'époque romaine, dans la vallée du Nil! Combien
+de religions et de civilisations mêlées et confondues! Que
+d'éléments disparates dans leurs résidus!
+
+Voilà un siècle à peine que les débris des monuments égyptiens
+commencent à sortir de terre. Les mêmes travaux, exécutés au même
+endroit, ont mis plus d'une fois au jour, dans le même instant, des
+«documents» appartenant aux époques les plus différentes: statues
+des premières dynasties, bijoux du Moyen Empire, bas-reliefs des
+derniers empires thébains. Qu'un géologue essaie donc de reconnaître
+et de déterminer les couches d'un terrain bouleversé de fond en
+comble par un cataclysme souterrain qui les aurait mélangées toutes!
+Imaginez que les savants de l'an 4000 retrouvent pêle-mêle, en
+Belgique et en France, sans connaître un traître mot de l'histoire
+de notre civilisation occidentale, des restes de dolmens druidiques,
+de basiliques romaines, d'églises gothiques, d'hôtels de ville
+Renaissance, de façades Louis XV! Que de tâtonnements, dans un tel
+labyrinthe, avant de trouver le fil conducteur!
+
+Telle est exactement la position des égyptologues d'aujourd'hui.
+Quand ils croient tenir enfin le fil, celui-ci les mène dans une
+impasse. Il faut qu'ils reviennent sur leurs pas et qu'ils
+recommencent à chercher dans le noir. Tous les systèmes généraux se
+sont successivement évanouis. Les vrais savants se contentent
+d'exhumer des matériaux, de les étudier, puis de les classer s'il y
+a lieu. Cet inventaire de greffiers durera encore un siècle,
+peut-être deux. Après quoi, de la multitude des hypothèses qui
+auront été imaginées, surgira peut-être une faible lueur, prélude et
+aurore du plein jour. Un petit contingent de spécialistes explore
+lentement ce champ immense. Imaginez une tribu de taupes acharnée à
+soulever le Sahara!
+
+Le cadre de la vie égyptienne, depuis des milliers d'années, n'a pas
+changé: même ciel d'incorruptible azur; même flot limoneux du même
+fleuve; même rosé tendre des montagnes. Il ne faut qu'un léger
+effort à l'imagination la plus pauvre pour évoquer les spectacles de
+la vie thébaine par exemple. Du haut du pylône de Karnak, M.
+Kaekebroeck lui-même verrait surgir des processions de prêtres, des
+parades militaires, des chars courir entre les sphinx de la voie
+triomphale, et le Pharaon trôner parmi ses gardes, ses eunuques et
+ses chasse-mouches. Mais l'âme de la vieille Égypte est encore, pour
+nous, un livre fermé. Sur sa sensibilité, sa façon de concevoir
+l'énigme du monde, sur sa vie intérieure, nous n'avons que des
+lueurs tremblotantes. Un homme un peu averti suit assez facilement,
+dans l'histoire grecque ou romaine, la courbe des idées morales et
+la sensibilité artistique. De l'âme farouche de la petite nation
+juive, qui ne bâtit qu'un seul temple, duquel il n'est pas resté
+pierre sur pierre, les frémissements sont venus jusqu'à nous. Rien
+de pareil pour l'âme de l'ancienne Égypte. Il faut se contenter d'y
+épeler péniblement quelques mots.
+
+Il est certain que la civilisation égyptienne est une des plus
+imposantes, des plus grandioses que le monde ait connues. Art,
+religion, droit, législation, force guerrière et conquérante: rien
+ne lui manqua de ce qui assure aux peuples la force, l'éclat et la
+durée. Cela, nous le savons. Nous ne savons rien de plus. Quant à
+son origine, le problème n'est pas près d'être résolu. La
+civilisation égyptienne est-elle fille ou mère de la civilisation
+chaldéenne? M. Legrain et M. de Morgan, à Karnak, nous disaient
+qu'il se pose aujourd'hui dans ces termes. D'autres se demandent si
+elles ne seraient pas toutes les deux des rameaux d'un tronc plus
+ancien et encore inconnu.
+
+
+
+
+LE DERNIER JOUR
+
+
+Par une radieuse matinée qui rappelait la pimpante allégresse de
+notre mois de mai, nous sommes allés voir la nécropole de Saqqarah.
+On enfourche les ânes à la gare de Bedrechein, où arrive du Caire,
+en une petite heure, un lent train de banlieue. Julius trône sur
+l'unique siège d'un _sandcar_, haute et légère voiture aux essieux
+évasés: le conducteur trotte à côté du cheval. Un troupeau de
+moutons noirs s'affole devant notre cortège; sur la berge d'un
+canal, des pêcheurs vident leurs nasses; la moisson naissante
+déploie un tapis d'émeraude sur le limon de la plaine. Derrière le
+mince rideau de la «forêt des palmiers» fuit l'océan moutonné du
+désert. Ô futaies de nos grands bois, ruisselantes de flèches d'or
+et pleines de chansons! Pas un oiseau. Entre les troncs nus et
+clairsemés, qui dressent dans la lumière crue la dentelure de leurs
+panaches, trois cavaliers pourraient passer de front. Nous piquons
+droit sur une pyramide dont les degrés escaladent l'azur. Ici fut
+Memphis. Des vagues de poussière roulent sur sa nécropole, vieille
+de six mille ans.
+
+Dans un livre loué par la critique allemande et dont M. Maspero
+parlait l'autre jour avec tendresse, M. Capart a décrit _Une rue de
+tombeaux à Saqqarah_. Une rue! Et il y en a des milliers. C'est
+Pompéi élevée à la cinquantième puissance. Pendant quarante siècles,
+on y bâtit pour les morts des maisons meublées, pourvues et décorées
+comme pour l'agrément et l'usage des vivants. L'immense ville
+souterraine déroule à l'infini l'écheveau de ses avenues bordées de
+demeures funéraires; l'Égypte des premières dynasties y étale les
+scènes rustiques de sa vie pastorale. Les pyramides ont poussé à la
+surface, comme des montagnes projetées vers le ciel par une éruption
+volcanique. Elles jalonnent en ligne droite, sur une file de trente
+lieues, la frontière du désert. Ce sont des tombes aussi, des tombes
+royales, postérieures aux tombes souterraines, dont notre Musée du
+Cinquantenaire, grâce à la générosité de M. le baron Empain, possède
+un intéressant spécimen.
+
+Entre les pyramides de Saqqarah et celles de Gizeh, les plus
+grandes de toute l'Égypte, trois lieues de désert. Soulevés par un
+aigre vent du Nord, d'aveuglants tourbillons étendaient sur la route
+une molle croûte sablonneuse qui se brisait sous la foulée de nos
+montures. Quatre heures pénibles. La «terre promise», au loin, se
+montrait à nos yeux. Nous nous guidions sur le triangle de Chéops,
+posé comme un joujou à la limite de l'horizon et qui grandissait
+insensiblement devant nous d'une lente et solennelle ascension.
+Chephren, Mycerinus, et six autres, qui ont l'air de jeunes faons
+dispersés autour d'une girafe, composent avec Chéops, dont l'arête
+mesure deux cent dix-sept mètres, le groupe de Gizeh. Le Sphinx, un
+peu en avant, sa fière tête songeuse tournée vers l'Orient, fait
+sentinelle près des ruines de son temple.
+
+Deux mers viennent mourir au pied de leurs assises formidables: la
+mer blonde et sans cesse agitée des sables infinis, et la mer riante
+des vertes cultures où la route du Caire enfonce un blanc sillon.
+Sans la canaille dont les savants assauts, combinés comme les
+manoeuvres d'une armée en bataille, ne laissent pas un moment de
+répit, on entendrait sans doute le langage de ces géants
+indestructibles qui ont vu défiler, depuis quatre mille ans, au
+milieu de hordes en armes, tant de maîtres de l'Égypte et du monde.
+Mais il y a trop de bédouins, trop de camelots, trop de chameliers,
+d'âniers, de baudets et de chameaux; et ils font trop de bruit. Vous
+échappez à une escouade par un adroit détour; six autres, un peu
+plus loin, vous guettent en embuscade. Il y a trop de touristes
+aussi. Voilà toute une famille en proie au photographe. Car il y a
+un photographe aux Pyramides, avec licence des autorités et
+monopole, probablement. Monsieur, Madame et Mesdemoiselles, à cheval
+sur de vieux bourricots, se composent, conseillés par «l'artiste»,
+des attitudes héroïques.--Appuyez un peu plus à droite, Monsieur;
+veuillez pencher la tête, s'il vous plaît, Madame ... Sauvons-nous;
+il me semble que le Sphinx va éclater de rire. Heureusement, le
+soleil couchant fit flamber pour nous, comme des torches d'or, les
+sommets des énormes triangles.
+
+Un vaste et mélancolique cimetière paré des couleurs vives d'un
+immuable été: voilà l'Égypte. Une inexprimable tristesse naît de la
+splendeur de ces ossements, _qui ne se relèveront jamais_. La fête
+éternelle de l'azur n'éclaire qu'un tombeau. Nos ruines, à nous, ne
+sont qu'un accident: un arbre abattu dans une forêt vivante.
+Celles-ci sont mortes, et c'est pour toujours. Le désert m'a paru
+l'image de l'Égypte ancienne. Il ne faut qu'un souffle du vent pour
+y effacer la trace des caravanes. Bêtes chargées de richesses,
+hommes chargés de soucis et d'espoirs: leur route se reconnaît, çà
+et là, à un lambeau de tente emportée par le simoun ou à la carcasse
+d'un chameau mort. De même les quatre mille ans des Pharaons et
+leurs monuments gigantesques: quelques murs dégradés et croulants
+qui flottent comme des épaves sur un océan de ruines.
+
+L'Égypte actuelle oppose sa repoussante décrépitude à cette froide
+mais attirante majesté. Ce n'est pas un mort; c'est un cadavre, et
+il sent. Moins et pire qu'un cadavre: un corps qui se décompose tout
+vif, lentement, sans en mourir, sous l'action d'une lèpre ou d'un
+chancre incurables. Plusieurs empiriques s'acharnent sur le patient,
+qui n'échapperait au bâton de l'Angleterre que pour tomber dans un
+pire esclavage. Mais le Sauveur est tenu à l'écart. On peut
+cependant défier les Jeunes Turcs, non moins décrépits que les
+Vieux, l'onguent constitutionnel et le vitriol d'une presse qui se
+croit libre parce qu'elle est enragée, d'opérer jamais, à eux seuls,
+la restauration nécessaire. «Le christianisme, disait Gerbet, est
+une grande aumône faite à une grande misère». La misère ici réunit
+tous les signes de la plus basse abjection. Et le misérable est
+mieux gardé contre l'aumône que les captives du sérail contre la
+curiosité.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Quinze Jours en Egypte, by Fernand Neuray
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10906 ***