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diff --git a/old/11175.txt b/old/11175.txt new file mode 100644 index 0000000..f9d3dea --- /dev/null +++ b/old/11175.txt @@ -0,0 +1,5901 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'inutile beaute, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'inutile beaute + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: February 20, 2004 [EBook #11175] +[Date last updated: November 27, 2005] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INUTILE BEAUTE *** + + + + +Produced by Wilelmina Malliere and PG Distributed Proofreaders + + + + +GUY DE MAUPASSANT + +L'inutile + +Beaute + +PARIS + + + +1890 + + + + +L'INUTILE BEAUTE + + + + +OUVRAGES DU MEME AUTEUR + + + + BEL-AMI, _59e edition_ 1 vol. + MONT-ORIOL, _40e edition_ 1 vol. + UNE VIE, _34e edition_ 1 vol. + LA MAISON TELLIER, _20e edition_ 1 vol. + Mlle FIFI, _14e edition_ 1 vol. + AU SOLEIL, _11e edition_ 1 vol. + MISS HARRIET, _14e edition_ 1 vol. + YVETTE, _16e edition_ 1 vol. + LA PETITE ROQUE, _18e edition_ 1 vol. + CONTES DE LA BECASSE, _13e edition._ 1 vol. + + * * * * * + +DES VERS, petite edition de luxe 6 fr. + + + + +GUY DE MAUPASSANT + + + +L'inutile + +Beaute + + + + +1890 + + + + +L'INUTILE BEAUTE + + + + +I + + +La victoria fort elegante, attelee de deux superbes chevaux noirs, +attendait devant le perron de l'hotel. C'etait a la fin de juin, vers +cinq heures et demie, et, entre les toits qui enfermaient la cour +d'honneur, le ciel apparaissait plein de clarte, de chaleur, de +gaiete. + +La comtesse de Mascaret se montra sur le perron juste au moment ou son +mari, qui rentrait, arriva sous la porte cochere. Il s'arreta quelques +secondes pour regarder sa femme, et il palit un peu. Elle etait fort +belle, svelte, distinguee avec sa longue figure ovale, son teint +d'ivoire dore, ses grands yeux gris et ses cheveux noirs; et elle +monta dans sa voiture sans le regarder, sans paraitre meme l'avoir +apercu, avec une allure si particulierement racee, que l'infame +jalousie dont il etait depuis si longtemps devore, le mordit au coeur +de nouveau. Il s'approcha, et la saluant: + +--Vous allez vous promener? dit-il. + +Elle laissa passer quatre mots entre ses levres dedaigneuses. + +--Vous le voyez bien! + +--Au bois? + +--C'est probable. + +--Me serait-il permis de vous accompagner? + +--La voiture est a vous. + +Sans s'etonner du ton dont elle lui repondait, il monta et s'assit a +cote de sa femme, puis il ordonna: + +--Au bois. + +Le valet de pied sauta sur le siege aupres du cocher; et les chevaux, +selon leur habitude, piafferent en saluant de la tete jusqu'a ce +qu'ils eussent tourne dans la rue. + +Les deux epoux demeuraient cote a cote sans se parler. Il cherchait +comment entamer l'entretien, mais elle gardait un visage si +obstinement dur qu'il n'osait pas. + +A la fin, il glissa sournoisement sa main vers la main gantee de la +comtesse et la toucha comme par hasard, mais le geste qu'elle fit en +retirant son bras fut si vif et si plein de degout qu'il demeura +anxieux, malgre ses habitudes d'autorite et de despotisme. + +Alors il murmura: + +--Gabrielle! + +Elle demanda, sans tourner la tete: + +--Que voulez-vous? + +--Je vous trouve adorable. + +Elle ne repondit rien, et demeurait etendue dans sa voiture avec un +air de reine irritee. + +Ils montaient maintenant les Champs-Elysees, vers l'Arc de Triomphe de +l'Etoile. L'immense monument, au bout de la longue avenue, ouvrait +dans un ciel rouge son arche colossale. Le soleil semblait descendre +sur lui en semant par l'horizon une poussiere de feu. + +Et le fleuve des voitures, eclaboussees de reflets sur les cuivres, +sur les argentures et les cristaux des harnais et des lanternes, +laissait couler un double courant vers le bois et vers la ville. + +Le comte de Mascaret reprit: + +--Ma chere Gabrielle. + +Alors, n'y tenant plus, elle repliqua d'une voix exasperee: + +--Oh! laissez-moi tranquille, je vous prie. Je n'ai meme plus la +liberte d'etre seule dans ma voiture, a present. + +Il simula n'avoir point ecoute, et continua: + +--Vous n'avez jamais ete aussi jolie qu'aujourd'hui. + +Elle etait certainement a bout de patience et elle repliqua avec une +colere qui ne se contenait point: + +--Vous avez tort de vous en apercevoir, car je vous jure bien que je +ne serai plus jamais a vous. + +Certes, il fut stupefait et bouleverse, et, ses habitudes de violence +reprenant le dessus, il jeta un--"Qu'est-ce a dire?" qui revelait plus +le maitre brutal que l'homme amoureux. + +Elle repeta, a voix basse, bien que leurs gens ne pussent rien +entendre dans l'assourdissant ronflement des roues: + +--Ah! qu'est-ce a dire? qu'est-ce a dire? Je vous retrouve donc! Vous +voulez que je vous le dise? + +--Oui. + +--Que je vous dise tout? + +--Oui. + +--Tout ce que j'ai sur le coeur depuis que je suis la victime de votre +feroce egoisme. + +Il etait devenu rouge d'etonnement et d'irritation. Il grogna, les +dents serrees: + +--Oui, dites? + +C'etait un homme de haute taille, a larges epaules, a grande barbe +rousse, un bel homme, un gentilhomme, un homme du monde qui passait +pour un mari parfait et pour un pere excellent. + +Pour la premiere fois depuis leur sortie de l'hotel elle se retourna +vers lui et le regarda bien en face: + +--Ah! vous allez entendre des choses desagreables, mais sachez que je +suis prete a tout, que je braverai tout, que je ne crains rien, et +vous aujourd'hui moins que personne. + +Il la regardait aussi dans les yeux, et une rage deja le secouait. Il +murmura: + +--Vous etes folle! + +--Non, mais je ne veux plus etre la victime de l'odieux supplice de +maternite que vous m'imposez depuis onze ans! je veux vivre enfin en +femme du monde, comme j'en ai le droit, comme toutes les femmes en ont +le droit. + +Redevenant pale tout a coup, il balbutia: + +--Je ne comprends pas. + +--Si, vous comprenez. Il y a maintenant trois mois que j'ai accouche +de mon dernier enfant, et comme je suis encore tres belle, et, malgre +vos efforts, presque indeformable, ainsi que vous venez de le +reconnaitre en m'apercevant sur votre perron, vous trouvez qu'il est +temps que je redevienne enceinte. + +--Mais vous deraisonnez! + +--Non. J'ai trente ans et sept enfants, et nous sommes maries depuis +onze ans, et vous esperez que cela continuera encore dix ans, apres +quoi vous cesserez d'etre jaloux. + +Il lui saisit le bras et l'etreignant: + +--Je ne vous permettrai pas de me parler plus longtemps ainsi. + +--Et moi, je vous parlerai jusqu'au bout, jusqu'a ce que j'aie fini +tout ce que j'ai a vous dire, et si vous essayez de m'en empecher, +j'eleverai la voix de facon a etre entendue par les deux domestiques +qui sont sur le siege. Je ne vous ai laisse monter ici que pour cela, +car j'ai ces temoins qui vous forceront a m'ecouter et a vous +contenir. Ecoutez-moi. Vous m'avez toujours ete antipathique et je +vous l'ai toujours laisse voir, car je n'ai jamais menti, monsieur. +Vous m'avez epousee malgre moi, vous avez force mes parents qui +etaient genes a me donner a vous, parce que vous etes tres riche. Ils +m'y ont contrainte, en me faisant pleurer. + +Vous m'avez donc achetee, et des que j'ai ete en votre pouvoir, des +que j'ai commence a devenir pour vous une compagne prete a s'attacher, +a oublier vos procedes d'intimidation et de coercition pour me +souvenir seulement que je devais etre une femme devouee et vous aimer +autant qu'il m'etait possible de le faire, vous etes devenu jaloux, +vous, comme aucun homme ne l'a jamais ete, d'une jalousie d'espion, +basse, ignoble, degradante pour vous, insultante pour moi. Je n'etais +pas mariee depuis huit mois que vous m'avez soupconnee de toutes les +perfidies. Vous me l'avez meme laisse entendre. Quelle honte! Et comme +vous ne pouviez pas m'empecher d'etre belle et de plaire, d'etre +appelee dans les salons et aussi dans les journaux une des plus jolies +femmes de Paris, vous avez cherche ce que vous pourriez imaginer pour +ecarter de moi les galanteries, et vous avez eu cette idee abominable +de me faire passer ma vie dans une perpetuelle grossesse, jusqu'au +moment ou je degouterais tous les hommes. Oh! ne niez pas! Je n'ai +point compris pendant longtemps, puis j'ai devine. Vous vous en etes +vante meme a votre soeur, qui me l'a dit, car elle m'aime et elle a +ete revoltee de votre grossierete de rustre. + +Ah! rappelez-vous nos luttes, les portes brisees, les serrures +forcees! A quelle existence vous m'avez condamnee depuis onze ans, une +existence de jument pouliniere enfermee dans un haras. Puis, des que +j'etais grosse, vous vous degoutiez aussi de moi, vous, et je ne vous +voyais plus durant des mois. On m'envoyait a la campagne, dans le +chateau de la famille, au vert, au pre, faire mon petit. Et quand je +reparaissais, fraiche et belle, indestructible, toujours seduisante et +toujours entouree d'hommages, esperant enfin que j'allais vivre un peu +comme une jeune femme riche qui appartient au monde, la jalousie vous +reprenait, et vous recommenciez a me poursuivre de l'infame et haineux +desir dont vous souffrez en ce moment, a mon cote. Et ce n'est pas le +desir de me posseder--je ne me serais jamais refusee a vous--c'est le +desir de me deformer. + +Il s'est de plus passe cette chose abominable et si mysterieuse que +j'ai ete longtemps a la penetrer (mais je suis devenue fine a vous +voir agir et penser): vous vous etes attache a vos enfants de toute la +securite qu'ils vous ont donnee pendant que je les portais dans ma +taille. Vous avez fait de l'affection pour eux avec toute l'aversion +que vous aviez pour moi, avec toutes vos craintes ignobles +momentanement calmees et avec la joie de me voir grossir. + +Ah! cette joie, combien de fois je l'ai sentie en vous, je l'ai +rencontree dans vos yeux, je l'ai devinee. Vos enfants, vous les aimez +comme des victoires et non comme votre sang. Ce sont des victoires sur +moi, sur ma jeunesse, sur ma beaute, sur mon charme, sur les +compliments qu'on m'adressait, et sur ceux qu'on chuchotait autour de +moi, sans me les dire. Et vous en etes fier; vous paradez avec eux, +vous les promenez en break au bois de Boulogne, sur des anes a +Montmorency. Vous les conduisez aux matinees theatrales pour qu'on +vous voit au milieu d'eux, qu'on dise "quel bon pere" et qu'on le +repete.... + +Il lui avait pris le poignet avec une brutalite sauvage, et il le +serrait si violemment qu'elle se tut, une plainte lui dechirant la +gorge. + +Et il lui dit tout bas: + +--J'aime mes enfants, entendez-vous! Ce que vous venez de m'avouer est +honteux de la part d'une mere. Mais vous etes a moi. Je suis le maitre +... votre maitre ... je puis exiger de vous ce que je voudrai, quand +je voudrai ... et j'ai la loi ... pour moi: + +Il cherchait a lui ecraser les doigts dans la pression de tenaille de +son gros poignet musculeux. Elle, livide de douleur, s'efforcait en +vain d'oter sa main de cet etau qui la broyait; et la souffrance la +faisant haleter, des larmes lui vinrent aux yeux. + +--Vous voyez bien que je suis le maitre, dit-il, et le plus fort. + +Il avait un peu desserre son etreinte. Elle reprit: + +--Me croyez-vous pieuse? + +Il balbutia, surpris. + +--Mais oui. + +--Pensez-vous que je croie a Dieu? + +--Mais oui. + +--Que je pourrais mentir en vous faisant un serment devant un autel ou +est enferme le corps du Christ. + +--Non. + +--Voulez-vous m'accompagner dans une eglise. + +--Pourquoi faire? + +--Vous le verrez bien. Voulez-vous? + +--Si vous y tenez, oui. + +Elle eleva la voix, en appelant: + +--Philippe. + +Le cocher, inclinant un peu le cou, sans quitter ses chevaux des yeux, +sembla tourner son oreille seule vers sa maitresse, qui reprit: + +--Allez a l'eglise Saint-Philippe-du-Roule. + +Et la victoria qui arrivait a la porte du Bois de Boulogne, retourna +vers Paris. + +La femme et le mari n'echangerent plus une parole pendant ce nouveau +trajet. Puis, lorsque la voiture fut arretee devant l'entree du +temple, Mme de Mascaret, sautant a terre, y penetra, suivie a quelques +pas, par le comte. + +Elle alla, sans s'arreter, jusqu'a la grille du choeur, et tombant a +genoux contre une chaise, cacha sa figure dans ses mains et pria. Elle +pria longtemps, et lui, debout derriere elle, s'apercut enfin qu'elle +pleurait. Elle pleurait sans bruit, comme pleurent les femmes dans les +grands chagrins poignants. C'etait, dans tout son corps, une sorte +d'ondulation qui finissait par un petit sanglot, cache, etouffe sous +ses doigts. + +Mais le comte de Mascaret jugea que la situation se prolongeait trop, +et il la toucha sur l'epaule. + +Ce contact la reveilla comme une brulure. Se dressant, elle le regarda +les yeux dans les yeux. + +--Ce que j'ai a vous dire, le voici. Je n'ai peur de rien, vous ferez +ce que vous voudrez. Vous me tuerez si cela vous plait. Un de vos +enfants n'est pas a vous, un seul. Je vous le jure devant le Dieu qui +m'entend ici. C'etait l'unique vengeance que j'eusse contre vous, +contre votre abominable tyrannie de male, contre ces travaux forces +de l'engendrement auxquels vous m'avez condamnee. Qui fut mon amant? +Vous ne le saurez jamais! Vous soupconnerez tout le monde. Vous ne le +decouvrirez point. Je me suis donnee a lui sans amour et sans plaisir, +uniquement pour vous tromper. Et il m'a rendue mere aussi, lui. Qui +est son enfant? Vous ne le saurez jamais. J'en ai sept, cherchez! +Cela, je comptais vous le dire plus tard, bien plus tard, car on ne +s'est venge d'un homme, en le trompant, que lorsqu'il le sait. Vous +m'avez forcee a vous le confesser aujourd'hui, j'ai fini. + +Et elle s'enfuit a travers l'eglise, vers la porte ouverte sur la rue, +s'attendant a entendre derriere elle le pas rapide de l'epoux brave, +et a s'affaisser sur le pave sous le coup d'assommoir de son poing. + +Mais elle n'entendit rien, et gagna sa voiture. Elle y monta d'un +saut, crispee d'angoisse, haletante de peur, et cria au cocher: "a +l'hotel". + +Les chevaux partirent au grand trot. + + + + +II + + +La comtesse de Mascaret, enfermee en sa chambre, attendait l'heure du +diner comme un condamne a mort attend l'heure du supplice. +Qu'allait-il faire? Etait-il rentre? Despote, emporte, pret a toutes +les violences, qu'avait-il medite, qu'avait-il prepare, qu'avait-il +resolu? Aucun bruit dans l'hotel, et elle regardait a tout instant les +aiguilles de sa pendule. La femme de chambre etait venue pour la +toilette crepusculaire; puis elle etait partie. + +Huit heures sonnerent, et, presque tout de suite deux coups furent +frappes a la porte. + +--Entrez. + +Le maitre d'hotel parut, et dit: + +--Madame la comtesse est servie. + +--Le comte est rentre? + +--Oui, madame la comtesse. M. le comte est dans la salle a manger. + +Elle eut, pendant quelques secondes, la pensee de s'armer d'un petit +revolver qu'elle avait achete quelque temps auparavant, en prevision +du drame qui se preparait dans son coeur. Mais elle songea que tous +les enfants seraient la; et elle ne prit rien, qu'un flacon de sels. + +Lorsqu'elle entra dans la salle, son mari, debout pres de son siege, +attendait. Ils echangerent un leger salut, et s'assirent. Alors, les +enfants, a leur tour, prirent place. Les trois fils, avec leur +precepteur, l'abbe Marin, etaient a la droite de la mere; les trois +filles, avec la gouvernante anglaise, Mlle Smith, etaient a gauche. +Le dernier enfant, age de trois mois, restait seul a la chambre avec +sa nourrice. + +Les trois filles, toutes blondes, dont l'ainee avait dix ans, vetues +de toilettes bleues, ornees de petites dentelles blanches, +ressemblaient a d'exquises poupees. La plus jeune n'avait pas trois +ans. Toutes, jolies deja, promettaient de devenir belles comme leur +mere. + +Les trois fils, deux chatains, et l'aine, age de neuf ans, deja brun, +semblaient annoncer des hommes vigoureux, de grande taille, aux larges +epaules. La famille entiere semblait bien du meme sang, fort et +vivace. + +L'abbe prononca le benedicite selon l'usage, lorsque personne n'etait +invite, car, en presence des etrangers, les enfants ne venaient point +a la table. Puis on se mit a diner. + +La comtesse, etreinte d'une emotion qu'elle n'avait point prevue, +demeurait les yeux baisses, tandis que le comte examinait tantot les +trois garcons et tantot les trois filles, avec des yeux incertains qui +allaient d'une tete a l'autre, troubles d'angoisses. Tout a coup, en +reposant devant lui son verre a pied, il le cassa, et l'eau rougie se +repandit sur la nappe. Au leger bruit que fit ce leger accident la +comtesse eut un soubresaut qui la souleva sur sa chaise. Pour la +premiere fois ils se regarderent. Alors, de moment en moment, malgre +eux, malgre la crispation de leur chair et de leur coeur, dont les +bouleversait chaque rencontre de leurs prunelles, ils ne cessaient +plus de les croiser comme des canons de pistolet. + +L'abbe, sentant qu'une gene existait dont il ne devinait pas la cause, +essaya de semer une conversation. Il egrenait des sujets sans que ses +inutiles tentatives fissent eclore une idee, fissent naitre une +parole. + +La comtesse, par tact feminin, obeissant a ses instincts de femme du +monde, essaya deux ou trois fois de lui repondre: mais en vain. Elle +ne trouvait point ses mots dans la deroute de son esprit; et sa voix +lui faisait presque peur dans le silence de la grande piece ou +sonnaient seulement les petits heurts de l'argenterie et des +assiettes. + +Soudain son mari, se penchant en avant, lui dit: + +--En ce lieu, au milieu de vos enfants, me jurez-vous la sincerite de +ce que vous m'avez affirme tantot. + +La haine fermentee dans ses veines la souleva soudain, et repondant a +cette demande avec la meme energie qu'elle repondait a son regard, +elle leva ses deux mains, la droite vers les fronts de ses fils, la +gauche vers les fronts de ses filles, et d'un accent ferme, resolu, +sans defaillance: + +--Sur la tete de mes enfants, je jure que je vous ai dit la verite. + +Il se leva, et, avec un geste exaspere ayant lance sa serviette sur la +table, il se retourna en jetant sa chaise contre le mur, puis sortit +sans ajouter un mot. + +Mais elle, alors, poussant un grand soupir, comme apres une premiere +victoire, reprit d'une voix calmee: + +--Ne faites pas attention, mes cheris, votre papa a eprouve un gros +chagrin tantot. Et il a encore beaucoup de peine. Dans quelques jours +il n'y paraitra plus. + +Alors elle causa avec l'abbe; elle causa avec Mlle Smith; elle eut +pour tous ses enfants des paroles tendres, des gentillesses, de ces +douces gateries de mere qui dilatent les petits coeurs. + +Quand le diner fut fini, elle passa au salon avec toute sa maisonnee. +Elle fit bavarder les aines, conta des histoires aux derniers, et, +lorsque fut venue l'heure du coucher general, elle les baisa tres +longuement puis, les ayant envoyes dormir, elle rentra seule dans sa +chambre. + +Elle attendit, car elle ne doutait pas qu'il viendrait. Alors, ses +enfants etant loin d'elle, elle se decida a defendre sa peau d'etre +humain comme elle avait defendu sa vie de femme du monde; et elle +cacha, dans la poche de sa robe, le petit revolver charge qu'elle +avait achete quelques jours plus tot. + +Les heures passaient, les heures sonnaient. Tous les bruits de l'hotel +s'eteignirent. Seuls les fiacres continuerent dans les rues leur +roulement vague, doux et lointain a travers les tentures des murs. + +Elle attendait, energique et nerveuse, sans peur de lui maintenant, +prete a tout et presque triomphante, car elle avait trouve pour lui un +supplice de tous les instants et de toute la vie. + +Mais les premieres lueurs du jour glisserent entre les franges du bas +de ses rideaux, sans qu'il fut entre chez elle. Alors elle comprit, +stupefaite, qu'il ne viendrait pas. Ayant ferme sa porte a clef et +pousse le verrou de surete qu'elle y avait fait appliquer, elle se mit +au lit enfin et y demeura, les yeux ouverts, meditant, ne comprenant +plus, ne devinant pas ce qu'il allait faire. + +Sa femme de chambre, en lui apportant le the, lui remit une lettre de +son mari. Il lui annoncait qu'il entreprendrait un voyage assez long, +et la prevenait, en _post-scriptum_, que son notaire lui fournirait +les sommes necessaires a toutes ses depenses. + + + + +III + + +C'etait a l'Opera, pendant un entr'acte de _Robert le Diable_. Dans +l'orchestre, les hommes debout, le chapeau sur la tete, le gilet +largement ouvert sur la chemise blanche ou brillaient l'or et les +pierres des boutons, regardaient les loges pleines de femmes +decolletees, diamantees, emperlees, epanouies dans cette serre +illuminee ou la beaute des visages et l'eclat des epaules semblent +fleurir pour les regards au milieu de la musique et des voix humaines. + +Deux amis, le dos tourne a l'orchestre, lorgnaient, en causant, toute +cette galerie d'elegance, toute cette exposition de grace vraie ou +fausse, de bijoux, de luxe et de pretention qui s'etalait en cercle +autour du grand-theatre. + +Un d'eux, Roger de Salins, dit a son compagnon Bernard Grandin: + +--Regarde donc la comtesse de Mascaret comme elle est toujours belle. + +L'autre, a son tour, lorgna, dans une loge de face, une grande femme +qui paraissait encore tres jeune, et dont l'eclatante beaute semblait +appeler les yeux de tous les coins de la salle. Son teint pale, aux +reflets d'ivoire, lui donnait un air de statue, tandis qu'en ses +cheveux noirs comme une nuit, un mince diademe en arc-en-ciel, poudre +de diamants, brillait ainsi qu'une voie lactee. + +Quand il l'eut regardee quelque temps, Bernard Grandin repondit avec +un accent badin de conviction sincere. + +--Je te crois qu'elle est belle! + +--Quel age peut-elle avoir maintenant? + +--Attends. Je vais te dire ca exactement. Je la connais depuis son +enfance. Je l'ai vue debuter dans le monde comme jeune fille. Elle a +... elle a ... trente ... trente ... trente-six ans. + +--Ce n'est pas possible? + +--J'en suis sur. + +--Elle en porte vingt-cinq. + +--Et elle a eu sept enfants. + +--C'est incroyable. + +--Ils vivent meme tous les sept, et c'est une fort bonne mere. Je vais +un peu dans la maison qui est agreable, tres calme, tres saine. Elle +realise le phenomene de la famille dans le monde. + +--Est-ce bizarre? Et on n'a jamais rien dit d'elle? + +--Jamais. + +--Mais, son mari? Il est singulier, n'est-ce pas? + +--Oui et non. Il y a peut-etre eu entre eux un petit drame, un de ces +petits drames de menage qu'on soupconne, qu'on ne connait jamais bien, +mais qu'on devine a peu pres. + +--Quoi? + +--Je n'en sais rien, moi. Mascaret est grand viveur aujourd'hui, apres +avoir ete un parfait epoux. Tant qu'il est reste bon mari, il a eu un +affreux caractere, ombrageux et grincheux. Depuis qu'il fait la fete, +il est devenu tres indifferent, mais on dirait qu'il a un souci, un +chagrin, un ver rongeur quelconque, il vieillit beaucoup, lui. + +Alors, les deux amis philosopherent quelques minutes sur les peines +secretes, inconnaissables, que des dissemblances de caracteres, ou +peut-etre des antipathies physiques, inapercues d'abord, peuvent faire +naitre dans une famille. + +Roger de Salins, qui continuait a lorgner Mme de Mascaret, reprit. + +--Il est incomprehensible que cette femme-la ait eu sept enfants? + +--Oui, en onze ans. Apres quoi elle a cloture, a trente ans, sa +periode de production pour entrer dans la brillante periode de +representation, qui ne semble pas pres de finir. + +--Les pauvres femmes! + +--Pourquoi les plains-tu? + +--Pourquoi? Ah! mon cher, songe donc! Onze ans de grossesses pour une +femme comme ca! quel enfer! C'est toute la jeunesse, toute la beaute, +toute l'esperance de succes, tout l'ideal poetique de vie brillante, +qu'un sacrifice a cette abominable loi de la reproduction qui fait de +la femme normale une simple machine a pondre des etres. + +--Que veux-tu? c'est la nature! + +--Oui, mais je dis que la nature est notre ennemie, qu'il faut +toujours lutter contre la nature, car elle nous ramene sans cesse a +l'animal. Ce qu'il y a de propre, de joli, d'elegant, d'ideal sur la +terre, ce n'est pas Dieu qui l'y a mis, c'est l'homme, c'est le +cerveau humain. C'est nous qui avons introduit dans la creation, en la +chantant, en l'interpretant, en l'admirant en poetes, en l'idealisant +en artistes, en l'expliquant en savants qui se trompent mais qui +trouvent aux phenomenes des raisons ingenieuses, un peu de grace, de +beaute, de charme inconnu et de mystere. Dieu n'a cree que des etres +grossiers, pleins de germes des maladies, qui, apres quelques annees +d'epanouissement bestial, vieillissent dans les infirmites, avec +toutes les laideurs et toutes les impuissances de la decrepitude +humaine. Il ne les a faits, semble-t-il, que pour se reproduire +salement et pour mourir ensuite, ainsi que les insectes ephemeres des +soirs d'ete. J'ai dit "pour se reproduire salement"; j'insiste. Qu'y +a-t-il, en effet, de plus ignoble, de plus repugnant que cet acte +ordurier et ridicule de la reproduction des etres, contre lequel +toutes les ames delicates sont et seront eternellement revoltees. +Puisque tous les organes inventes par ce createur econome et +malveillant servent a deux fins, pourquoi n'en a-t-il pas choisi +d'autres qui ne fussent point malpropres et souilles, pour leur +confier cette mission sacree, la plus noble et la plus exaltante des +fonctions humaines. La bouche, qui nourrit le corps avec des aliments +materiels, repand aussi la parole et la pensee. La chair se restaure +par elle, et c'est par elle, en meme temps, que se communique l'idee. +L'odorat, qui donne aux poumons l'air vital, donne au cerveau tous +les parfums du monde: l'odeur des fleurs, des bois, des arbres, de la +mer. L'oreille, qui nous fait communiquer avec nos semblables, nous a +permis encore d'inventer la musique, de creer du reve, du bonheur, de +l'infini et meme du plaisir physique avec des sons! Mais on dirait que +le Createur, sournois et cynique, a voulu interdire a l'homme de +jamais anoblir, embellir et idealiser sa rencontre avec la femme. +L'homme, cependant, a trouve l'amour, ce qui n'est pas mal comme +replique au Dieu narquois, et il l'a si bien pare de poesie litteraire +que la femme souvent oublie a quels contacts elle est forcee. Ceux, +parmi nous, qui sont impuissants a se tromper en s'exaltant, ont +invente le vice et raffine les debauches, ce qui est encore une +maniere de berner Dieu, et de rendre hommage, un hommage impudique, a +la beaute. + +Mais l'etre normal fait des enfants ainsi qu'une bete accouplee par la +loi. + +Regarde cette femme! n'est-ce pas abominable de penser que ce bijou, +que cette perle nee pour etre belle, admiree, fetee et adoree, a passe +onze ans de sa vie a donner des heritiers au comte de Mascaret. + +Bernard Grandin dit en riant: + +--Il y a beaucoup de vrai dans tout cela; mais peu de gens te +comprendraient. + +Salins s'animait. + +--Sais-tu comment je concois Dieu, dit-il: comme un monstrueux organe +createur inconnu de nous, qui seme par l'espace des milliards de +mondes, ainsi qu'un poisson unique pondrait des oeufs dans la mer. Il +cree parce que c'est sa fonction de Dieu; mais il est ignorant de ce +qu'il fait, stupidement prolifique, inconscient des combinaisons de +toutes sortes produites par ses germes eparpilles. La pensee humaine +est un heureux petit accident des hasards de ses fecondations, un +accident local, passager, imprevu, condamne a disparaitre avec la +terre, et a recommencer peut-etre ici ou ailleurs, pareil ou +different, avec les nouvelles combinaisons des eternels +recommencements. Nous lui devons, a ce petit accident de +l'intelligence, d'etre tres mal en ce monde qui n'est pas fait pour +nous, qui n'avait pas ete prepare pour recevoir, loger, nourrir et +contenter des etres pensants, et nous lui devons aussi d'avoir a +lutter sans cesse, quand nous sommes vraiment des raffines et des +civilises, contre ce qu'on appelle encore les desseins de la +Providence. + +Grandin, qui l'ecoutait avec attention, connaissant de longue date les +surprises eclatantes de sa fantaisie, lui demanda: + +--Alors, tu crois que la pensee humaine est un produit spontane de +l'aveugle parturition divine? + +--Parbleu! une fonction fortuite des centres nerveux de notre cerveau, +pareille aux actions chimiques imprevues dues a des melanges nouveaux, +pareille aussi a une production d'electricite, creee par des +frottements ou des voisinages inattendus, a tous les phenomenes enfin +engendres par les fermentations infinies et fecondes de la matiere qui +vit. + +Mais, mon cher, la preuve en eclate pour quiconque regarde autour de +soi. Si la pensee humaine, voulue par un createur conscient, avait du +etre ce qu'elle est devenue, si differente de la pensee et de la +resignation animales, exigeante, chercheuse, agitee, tourmentee, +est-ce que le monde cree pour recevoir l'etre que nous sommes +aujourd'hui aurait ete cet inconfortable petit parc a bestioles, ce +champ a salades, ce potager sylvestre, rocheux et spherique ou votre +Providence imprevoyante nous avait destines a vivre nus, dans les +grottes ou sous les arbres, nourris de la chair massacree des animaux, +nos freres, ou des legumes crus pousses sous le soleil et les pluies. + +Mais il suffit de reflechir une seconde pour comprendre que ce monde +n'est pas fait pour des creatures comme nous. La pensee eclose et +developpee par un miracle nerveux des cellules de notre tete, toute +impuissante, ignorante et confuse qu'elle est et qu'elle demeurera +toujours, fait de nous tous, les intellectuels, d'eternels et +miserables exiles sur cette terre. + +Contemple-la, cette terre, telle que Dieu l'a donnee a ceux qui +l'habitent. N'est-elle pas visiblement et uniquement disposee, +plantee et boisee pour des animaux. Qu'y a-t-il pour nous? Rien. Et +pour eux, tout: les cavernes, les arbres, les feuillages, les sources, +le gite, la nourriture et la boisson. Aussi les gens difficiles comme +moi n'arrivent-ils jamais a s'y trouver bien. Ceux-la seuls qui se +rapprochent de la brute sont contents et satisfaits. Mais les autres, +les poetes, les delicats, les reveurs, les chercheurs, les inquiets. +Ah! les pauvres gens! + +Je mange des choux et des carottes, sacrebleu, des oignons, des navets +et des radis, parce que nous avons ete contraints de nous y +accoutumer, meme d'y prendre gout, et parce qu'il ne pousse pas autre +chose, mais c'est la une nourriture de lapins et de chevres, comme +l'herbe et le trefle sont des nourritures de cheval et de vache. Quand +je regarde les epis d'un champ de ble mur, je ne doute pas que cela +n'ait germe dans le sol pour des becs de moineaux ou d'alouettes, mais +non point pour ma bouche. En mastiquant du pain, je vole donc les +oiseaux, comme je vole la belette et le renard en mangeant des poules. +La caille, le pigeon et la perdrix ne sont-ils pas les proies +naturelles de l'epervier; le mouton, le chevreuil et le boeuf, celles +des grands carnassiers, plutot que des viandes engraissees pour nous +etre servies roties avec des truffes qui auraient ete deterrees +specialement pour nous, par les cochons. + +Mais, mon cher, les animaux n'ont rien a faire pour vivre ici-bas. Ils +sont chez eux, loges et nourris, ils n'ont qu'a brouter ou a chasser +et a s'entre-manger selon leurs instincts, car Dieu n'a jamais prevu +la douceur et les moeurs pacifiques; il n'a prevu que la mort des +etres acharnes a se detruire et a se devorer. + +Quant a nous! Ah! ah! il nous en a fallu du travail, de l'effort, de +la patience, de l'invention, de l'imagination, de l'industrie, du +talent et du genie pour rendre a peu pres logeable ce sol de racines +et de pierres. Mais songe a ce que nous avons fait, malgre la nature, +contre la nature, pour nous installer d'une facon mediocre, a peine +propre, a peine confortable, a peine elegante, pas digne de nous. + +Et plus nous sommes civilises, intelligents, raffines, plus nous +devons vaincre et dompter l'instinct animal qui represente en nous la +volonte de Dieu. + +Songe qu'il nous a fallu inventer la civilisation, toute la +civilisation, qui comprend tant de choses, tant, tant, de toutes +sortes, depuis les chaussettes jusqu'au telephone. Songe a tout ce que +tu vois tous les jours, a tout ce qui nous sert de toutes les facons. + +Pour adoucir notre sort de brutes, nous avons decouvert et fabrique de +tout, a commencer par des maisons, puis des nourritures exquises, des +sauces, des bonbons, des patisseries, des boissons, des liqueurs, des +etoffes, des vetements, des parures, des lits, des sommiers, des +voitures, des chemins de fer, des machines innombrables; nous avons, +de plus, trouve les sciences et les arts, l'ecriture et les vers. Oui, +nous avons cree les arts, la poesie, la musique, la peinture. Tout +l'ideal vient de nous, et aussi toute la coquetterie de la vie, la +toilette des femmes et le talent des hommes qui ont fini par un peu +parer a nos yeux, par rendre moins nue, moins monotone et moins dure +l'existence de simples reproducteurs pour laquelle la divine +Providence nous avait uniquement animes. + +Regarde ce theatre. N'y a-t-il pas la-dedans un monde humain cree par +nous, imprevu par les Destins eternels, ignore d'Eux, comprehensible +seulement par nos esprits, une distraction coquette, sensuelle, +intelligente, inventee uniquement pour et par la petite bete +mecontente et agitee que nous sommes. + +Regarde cette femme, Mme de Mascaret. Dieu l'avait faite pour vivre +dans une grotte, nue, ou enveloppee de peaux de betes. N'est-elle pas +mieux ainsi? Mais, a ce propos, sait-on pourquoi et comment sa brute +de mari, ayant pres de lui une compagne pareille et, surtout apres +avoir ete assez rustre pour la rendre sept fois mere, l'a lachee tout +a coup pour courir les gueuses. + +Grandin repondit. + +--Eh! mon cher, c'est probablement la l'unique raison. Il a fini par +trouver que cela lui coutait trop cher, de coucher toujours chez lui. +Il est arrive, par economie domestique, aux memes principes que tu +poses en philosophe. + +On frappait les trois coups pour le dernier acte. Les deux amis se +retournerent, oterent leur chapeau et s'assirent. + + + + +IV + + +Dans le coupe qui les ramenait chez eux apres la representation de +l'Opera, le comte et la comtesse de Mascaret, assis cote a cote, se +taisaient. Mais voila que le mari, tout a coup, dit a sa femme: + +--Gabrielle! + +--Que me voulez-vous? + +--Ne trouvez-vous pas que ca a assez dure! + +--Quoi donc? + +--L'abominable supplice auquel, depuis six ans, vous me condamnez. + +--Que voulez-vous, je n'y puis rien. + +--Dites-moi lequel, enfin? + +--Jamais. + +--Songez que je ne puis plus voir mes enfants, les sentir autour de +moi, sans avoir le coeur broye par ce doute. Dites-moi lequel, et je +vous jure que je pardonnerai, que je le traiterai comme les autres. + +--Je n'en ai pas le droit. + +--Vous ne voyez donc pas que je ne peux plus supporter cette vie, +cette pensee qui me ronge, et cette question que je me pose sans +cesse, cette question qui me torture chaque fois que je les regarde. +J'en deviens fou. + +Elle demanda: + +--Vous avez donc beaucoup souffert? + +--Affreusement. Est-ce que j'aurais accepte, sans cela, l'horreur de +vivre a votre cote, et l'horreur, plus grande encore, de sentir, de +savoir parmi eux qu'il y en a un, que je ne puis connaitre, et qui +m'empeche d'aimer les autres. + +Elle repeta: + +--Alors, vous avez vraiment souffert beaucoup? + +Il repondit d'une voix contenue et douloureuse: + +--Mais, puisque je vous repete tous les jours que c'est pour moi un +intolerable supplice. Sans cela, serais-je revenu? serais-je demeure +dans cette maison, pres de vous et pres d'eux, si je ne les aimais +pas, eux. Ah! vous vous etes conduite avec moi d'une facon abominable. +J'ai pour mes enfants la seule tendresse de mon coeur; vous le savez +bien. Je suis pour eux un pere des anciens temps, comme j'ai ete pour +vous le mari des anciennes familles, car je reste, moi, un homme +d'instinct, un homme de la nature, un homme d'autrefois. Oui, je +l'avoue, vous m'avez rendu jaloux atrocement, parce que vous etes une +femme d'une autre race, d'une autre ame, avec d'autres besoins. Ah! +les choses que vous m'avez dites, je ne les oublierai jamais. A partir +de ce jour, d'ailleurs, je ne me suis plus soucie de vous. Je ne vous +ai pas tuee parce que je n'aurais plus garde un moyen sur la terre de +decouvrir jamais lequel de nos ... de vos enfants n'est pas a moi. +J'ai attendu, mais j'ai souffert plus que vous ne sauriez croire, car +je n'ose plus les aimer, sauf les deux aines peut-etre; je n'ose plus +les regarder, les appeler, les embrasser, je ne peux plus en prendre +un sur mes genoux sans me demander: "N'est-ce pas celui-la?" J'ai ete +avec vous correct et meme doux et complaisant depuis six ans. +Dites-moi la verite et je vous jure que je ne ferai rien de mal. + +Dans l'ombre de la voiture, il crut deviner qu'elle etait emue, et +sentant qu'elle allait enfin parler. + +--Je vous en prie, dit-il, je vous en supplie ... + +Elle murmura: + +--J'ai ete peut-etre plus coupable que vous ne croyez. Mais je ne +pouvais pas, je ne pouvais plus continuer cette vie odieuse de +grossesses. Je n'avais qu'un moyen de vous chasser de mon lit. J'ai +menti devant Dieu, et j'ai menti, la main levee sur la tete de mes +enfants, car je ne vous ai jamais trompe. + +Il lui saisit le bras dans l'ombre, et le serrant comme il avait fait +au jour terrible de leur promenade au bois, il balbutia: + +--Est-ce vrai? + +--C'est vrai. + +Mais lui, souleve d'angoisse, gemit: + +--Ah! je vais retomber en de nouveaux doutes qui ne finiront plus! +Quel jour avez-vous menti, autrefois ou aujourd'hui? Comment vous +croire a present? Comment croire une femme apres cela? Je ne saurai +plus jamais ce que je dois penser. J'aimerais mieux que vous m'eussiez +dit: "C'est Jacques, ou c'est Jeanne." + +La voiture penetrait dans la cour de l'hotel. Quand elle se fut +arretee devant le perron, le comte descendit le premier et offrit, +comme toujours, le bras a sa femme pour gravir les marches. + +Puis, des qu'ils atteignirent le premier etage: + +--Puis-je vous parler encore quelques instants, dit-il? + +Elle repondit: + +--Je veux bien. + +Ils entrerent dans un petit salon, dont un valet de pied, un peu +surpris, alluma les bougies. + +Puis, quand ils furent seuls, il reprit: + +--Comment savoir la verite? Je vous ai supplie mille fois de parler, +vous etes restee muette, impenetrable, inflexible, inexorable, et +voila qu'aujourd'hui vous venez me dire que vous avez menti. Pendant +six ans vous avez pu me laisser croire une chose pareille! Non, c'est +aujourd'hui que vous mentez, je ne sais pourquoi, par pitie pour moi, +peut-etre? Elle repondit avec un air sincere et convaincu: + +--Mais sans cela j'aurais eu encore quatre enfants pendant les six +dernieres annees. + +Il s'ecria: + +--C'est une mere qui parle ainsi? + +--Ah! dit-elle, je ne me sens pas du tout la mere des enfants qui ne +sont pas nes, il me suffit d'etre la mere de ceux que j'ai et de les +aimer de tout mon coeur. Je suis, nous sommes des femmes du monde +civilise, monsieur. Nous ne sommes plus et nous refusons d'etre de +simples femelles qui repeuplent la terre. + +Elle se leva; mais il lui saisit les mains. + +--Un mot, un mot seulement, Gabrielle. Dites-moi la verite? + +--Je viens de vous la dire. Je ne vous ai jamais trompe. + +Il la regardait bien en face, si belle, avec ses yeux gris comme des +ciels froids. Dans sa sombre coiffure, dans cette nuit opaque des +cheveux noirs luisait le diademe poudre de diamants, pareil a une voie +lactee. Alors, il sentit soudain, il sentit par une sorte d'intuition +que cet etre la n'etait plus seulement une femme destinee a perpetuer +sa race, mais le produit bizarre et mysterieux de tous nos desirs +compliques, amasses en nous par les siecles, detournes de leur but +primitif et divin, errant vers une beaute mystique, entrevue et +insaisissable. Elles sont ainsi quelques-unes qui fleurissent +uniquement pour nos reves, parees de tout ce que la civilisation a +mis de poesie, ce luxe ideal, de coquetterie et de charme esthetique +autour de la femme, cette statue de chair qui avive, autant que les +fievres sensuelles, d'immateriels appetits. + +L'epoux demeurait debout devant elle, stupefait de cette tardive et +obscure decouverte, touchant confusement la cause de sa jalousie +ancienne, et comprenant mal tout cela. + +Il dit enfin: + +--Je vous crois. Je sens qu'en ce moment vous ne mentez pas; et, +autrefois en effet, il m'avait toujours semble que vous mentiez. + +Elle lui tendit la main. + +--Alors, nous sommes amis? + +Il prit cette main et la baisa, en repondant: + +--Nous sommes amis. Merci, Gabrielle. + +Puis il sortit, en la regardant toujours, emerveille qu'elle fut +encore si belle, et sentant naitre en lui une emotion etrange, plus +redoutable peut-etre que l'antique et simple amour! + + + + +LE CHAMP D'OLIVIERS + + + + +I + + +Quand les hommes du port, du petit port provencal de Garandou, au fond +de la baie Pisca, entre Marseille et Toulon, apercurent la barque de +l'abbe Vilbois qui revenait de la peche, ils descendirent sur la plage +pour aider a tirer le bateau. + +L'abbe etait seul dedans, et il ramait comme un vrai marin, avec une +energie rare malgre ses cinquante-huit ans. Les manches retroussees +sur des bras musculeux, la soutane relevee en bas et serree entre les +genoux, un peu deboutonnee sur la poitrine, son tricorne sur le banc a +son cote, et la tete coiffee d'un chapeau cloche en liege recouvert de +toile blanche, il avait l'air d'un solide et bizarre ecclesiastique +des pays chauds, fait pour les aventures plus que pour dire la messe. + +De temps en temps, il regardait derriere lui pour bien reconnaitre le +point d'abordage, puis il recommencait a tirer, d'une facon rythmee, +methodique et forte, pour montrer, une fois de plus, a ces mauvais +matelots du Midi, comment nagent les hommes du Nord. + +La barque lancee toucha le sable et glissa dessus comme si elle allait +gravir toute la plage en y enfoncant sa quille; puis elle s'arreta +net, et les cinq hommes qui regardaient venir le cure s'approcherent, +affables, contents, sympathiques au pretre. + +--Eh ben! dit l'un avec son fort accent de Provence, bonne peche, +monsieur le cure? + +L'abbe Vilbois rentra ses avirons, retira son chapeau cloche pour se +couvrir de son tricorne, abaissa ses manches sur ses bras, reboutonna +sa soutane, puis ayant repris sa tenue et sa prestance de desservant +du village, il repondit avec fierte: + +--Oui, oui, tres bonne, trois loups, deux murenes et quelques +girelles. + +Les cinq pecheurs s'etaient approches de la barque, et penches +au-dessus du bordage, ils examinaient, avec un air de connaisseurs, +les betes mortes, les loups gras, les murenes a tete plate, hideux +serpents de mer, et les girelles violettes striees en zigzag de bandes +dorees de la couleur des peaux d'oranges. + +Un d'eux dit: + +--Je vais vous porter ca dans votre bastide, monsieur le cure. + +--Merci, mon brave. + +Ayant serre les mains, le pretre se mit en route, suivi d'un homme et +laissant les autres occupes a prendre soin de son embarcation. + +Il marchait a grands pas lents, avec un air de force et de dignite. +Comme il avait encore chaud d'avoir rame avec tant de vigueur, il se +decouvrait par moments en passant sous l'ombre legere des oliviers, +pour livrer a l'air du soir, toujours tiede, mais un peu calme par une +vague brise du large, son front carre, couvert de cheveux blancs, +droits et ras, un front d'officier bien plus qu'un front de pretre. Le +village apparaissait sur une butte, au milieu d'une large vallee +descendant en plaine vers la mer. + +C'etait par un soir de juillet. Le soleil eblouissant, tout pres +d'atteindre la crete dentelee de collines lointaines, allongeait en +biais sur la route blanche, ensevelie sous un suaire de poussiere, +l'ombre interminable de l'ecclesiastique dont le tricorne demesure +promenait dans le champ voisin une large tache sombre qui semblait +jouer a grimper vivement sur tous les troncs d'oliviers rencontres, +pour retomber aussitot par terre, ou elle rampait entre les arbres. + +Sous les pieds de l'abbe Vilbois, un nuage de poudre fine, de cette +farine impalpable dont sont couverts, en ete, les chemins provencaux, +s'elevait, fumant autour de sa soutane qu'elle voilait et couvrait, en +bas, d'une teinte grise de plus en plus claire. Il allait, rafraichi +maintenant et les mains dans ses poches, avec l'allure lente et +puissante d'un montagnard faisant une ascension. Ses yeux calmes +regardaient le village, son village ou il etait cure depuis vingt ans, +village choisi par lui, obtenu par grande faveur, ou il comptait +mourir. L'eglise, son eglise, couronnait le large cone des maisons +entassees autour d'elle, de ses deux tours de pierre brune, inegales +et carrees, qui dressaient dans ce beau vallon meridional leurs +silhouettes anciennes plus pareilles a des defenses de chateau fort, +qu'a des clochers de monument sacre. + +L'abbe etait content, car il avait pris trois loups, deux murenes et +quelques girelles. + +Il aurait ce nouveau petit triomphe aupres de ses paroissiens, lui, +qu'on respectait surtout, parce qu'il etait peut-etre, malgre son age, +l'homme le mieux muscle du pays. Ces legeres vanites innocentes +etaient son plus grand plaisir. Il tirait au pistolet de facon a +couper des tiges de fleurs, faisait quelquefois des armes avec le +marchand de tabac, son voisin, ancien prevot de regiment, et il +nageait mieux que personne sur la cote. + +C'etait d'ailleurs un ancien homme du monde, fort connu jadis, fort +elegant, le baron de Vilbois, qui s'etait fait pretre, a trente-deux +ans, a la suite d'un chagrin d'amour. + +Issu d'une vieille famille picarde, royaliste et religieuse, qui +depuis plusieurs siecles donnait ses fils a l'armee, a la magistrature +ou au clerge, il songea d'abord a entrer dans les ordres sur le +conseil de sa mere, puis sur les instances de son pere il se decida a +venir simplement a Paris, faire son droit, et chercher ensuite quelque +grave fonction au Palais. + +Mais pendant qu'il achevait ses etudes, son pere succomba a une +pneumonie a la suite de chasses au marais, et sa mere, saisie par le +chagrin, mourut peu de temps apres. Donc, ayant herite soudain d'une +grosse fortune, il renonca a des projets de carriere quelconque pour +se contenter de vivre en homme riche. + +Beau garcon, intelligent bien que d'un esprit limite par des +croyances, des traditions et des principes, hereditaires comme ses +muscles de hobereau picard, il plut, il eut du succes dans le monde +serieux, et gouta la vie en homme jeune, rigide, opulent et considere. + +Mais voila qu'a la suite de quelques rencontres chez un ami il devint +amoureux d'une jeune actrice, d'une toute jeune eleve du Conservatoire +qui debutait avec eclat a l'Odeon. + +Il en devint amoureux avec toute la violence, avec tout l'emportement +d'un homme ne pour croire a des idees absolues. Il en devint amoureux +en la voyant a travers le role romanesque ou elle avait obtenu, le +jour meme ou elle se montra pour la premiere fois au public, un grand +succes. + +Elle etait jolie, nativement perverse, avec un air d'enfant naif qu'il +appelait son air d'ange. Elle sut le conquerir completement, faire de +lui un de ces delirants forcenes, un de ces dements en extase qu'un +regard ou qu'une jupe de femme brule sur le bucher des Passions +Mortelles. Il la prit donc pour maitresse, lui fit quitter le theatre, +et l'aima, pendant quatre ans, avec une ardeur toujours grandissante. +Certes, malgre son nom et les traditions d'honneur de sa famille, il +aurait fini par l'epouser, s'il n'avait decouvert, un jour qu'elle le +trompait depuis longtemps avec l'ami qui la lui avait fait connaitre. + +Le drame fut d'autant plus terrible qu'elle etait enceinte, et qu'il +attendait la naissance de l'enfant pour se decider au mariage. + +Quant il tint entre ses mains les preuves, des lettres, surprises dans +un tiroir, il lui reprocha son infidelite, sa perfidie, son ignominie, +avec toute la brutalite du demi-sauvage qu'il etait. + +Mais elle, enfant des trottoirs de Paris, impudente autant +qu'impudique, sure de l'autre homme comme de celui-la, hardie +d'ailleurs comme ces filles du peuple qui montent aux barricades par +simple cranerie, le brava et l'insulta; et comme il levait la main, +elle lui montra son ventre. + +Il s'arreta, palissant, songea qu'un descendant de lui etait la, dans +cette chair souillee, dans ce corps vil, dans cette creature immonde, +un enfant de lui! Alors il se rua sur elle pour les ecraser tous les +deux, aneantir cette double honte. Elle eut peur, se sentant perdue, +et comme elle roulait sous son poing, comme elle voyait son pied pret +a frapper par terre le flanc gonfle ou vivait deja un embryon d'homme, +elle lui cria, les mains tendues pour arreter les coups: + +--Ne me tue point. Ce n'est pas a toi, c'est a lui. + +Il fit un bond en arriere, tellement stupefait, tellement bouleverse +que sa fureur resta suspendue comme son talon, et il balbutia. + +--Tu ... tu dis? + +Elle, folle de peur tout a coup devant la mort entrevue dans les yeux +et dans le geste terrifiants de cet homme, repeta: + +--Ce n'est pas a toi, c'est a lui. + +Il murmura, les dents serrees, aneanti: + +--L'enfant? + +--Oui. + +--Tu mens. + +Et, de nouveau, il commenca le geste du pied qui va ecraser quelqu'un, +tandis que sa maitresse, redressee a genoux, essayant de reculer, +balbutiait toujours. + +--Puisque je te dis que c'est a lui. S'il etait a toi, est-ce que je +ne l'aurais pas eu depuis longtemps? + +Cet argument le frappa comme la verite meme. Dans un de ces eclairs de +pensee ou tous les raisonnements apparaissent en meme temps avec une +illuminante clarte, precis, irrefutables, concluants, irresistibles, +il fut convaincu, il fut sur qu'il n'etait point le pere du miserable +enfant de gueuse qu'elle portait en elle; et, soulage, delivre, +presque apaise soudain, il renonca a detruire cette infame creature. + +Alors il lui dit d'une voix plus calme: + +--Leve-toi, va-t-en, et que je ne te revoie jamais. + +Elle obeit, vaincue, et s'en alla. + +Il ne la revit jamais. + +Il partit de son cote. Il descendit vers le Midi, vers le soleil, et +s'arreta dans un village, debout au milieu d'un vallon, au bord de la +Mediterranee. Une auberge lui plut qui regardait la mer; il y prit une +chambre et y resta. Il y demeura dix-huit mois, dans le chagrin, dans +le desespoir, dans un isolement complet. Il y vecut avec le souvenir +devorant de la femme traitresse, de son charme, de son enveloppement, +de son ensorcellement inavouable, et avec le regret de sa presence et +de ses caresses. + +Il errait par les vallons provencaux, promenant au soleil tamise par +les grisatres feuillettes des oliviers, sa pauvre tete malade ou +vivait une obsession. + +Mais ses anciennes idees pieuses, l'ardeur un peu calmee de sa foi +premiere lui revinrent au coeur tout doucement dans cette solitude +douloureuse. La religion qui lui etait apparue autrefois comme un +refuge contre la vie inconnue, lui apparaissait maintenant comme un +refuge contre la vie trompeuse et torturante. Il avait conserve des +habitudes de priere. Il s'y attacha dans son chagrin, et il allait +souvent, au crepuscule, s'agenouiller dans l'eglise assombrie ou +brillait seul, au fond du choeur, le point de feu de la lampe, +gardienne sacree du sanctuaire, symbole de la presence divine. + +Il confia sa peine a ce Dieu, a son Dieu, et lui dit toute sa misere. +Il lui demandait conseil, pitie, secours, protection, consolation, et +dans son oraison repetee chaque jour plus fervente, il mettait chaque +fois une emotion plus forte. + +Son coeur meurtri, ronge par l'amour d'une femme, restait ouvert et +palpitant, avide toujours de tendresse; et peu a peu, a force de +prier, de vivre en ermite avec des habitudes de piete grandissantes, +de s'abandonner a cette communication secrete des ames devotes avec le +Sauveur qui console et attire les miserables, l'amour mystique de Dieu +entra en lui et vainquit l'autre. + +Alors il reprit ses premiers projets, et se decida a offrir a l'Eglise +une vie brisee qu'il avait failli lui donner vierge. + +Il se fit donc pretre. Par sa famille, par ses relations il obtint +d'etre nomme desservant de ce village provencal ou le hasard l'avait +jete, et, ayant consacre a des oeuvres bienfaisantes une grande partie +de sa fortune, n'ayant garde que ce qui lui permettrait de demeurer +jusqu'a sa mort utile et secourable aux pauvres, il se refugia dans +une existence calme de pratiques pieuses et de devouement a ses +semblables. + +Il fut un pretre a vues etroites, mais bon, une sorte de guide +religieux a temperament de soldat, un guide de l'eglise qui conduisait +par force dans le droit chemin l'humanite errante, aveugle, perdue en +cette foret de la vie ou tous nos instincts, nos gouts, nos desirs, +sont des sentiers qui egarent. Mais beaucoup de l'homme d'autrefois +restait toujours vivant en lui. Il ne cessa pas d'aimer les exercices +violents, les nobles sports, les armes, et il detestait les femmes, +toutes, avec une peur d'enfant devant un mysterieux danger. + + + + +II + + +Le matelot qui suivait le pretre se sentait sur la langue une envie +toute meridionale de causer. Il n'osait pas, car l'abbe exercait sur +ses ouailles un grand prestige. A la fin il s'y hasarda. + +--Alors, dit-il, vous vous trouvez bien dans votre bastide, monsieur +le cure? + +Cette bastide etait une de ces maisons microscopiques ou les +provencaux des villes et des villages vont se nicher, en ete, pour +prendre l'air. L'abbe avait loue cette case dans un champ, a cinq +minutes de son presbytere, trop petit et emprisonne au centre de la +paroisse, contre l'eglise. + +Il n'habitait pas regulierement, meme en ete, cette campagne; il y +allait seulement passer quelques jours de temps en temps, pour vivre +en pleine verdure et tirer au pistolet. + +--Oui, mon ami, dit le pretre, je m'y trouve tres bien. + +La demeure basse apparaissait batie au milieu des arbres, peinte en +rose, zebree, hachee, coupee en petits morceaux par les branches et +les feuilles des oliviers dont etait plante le champ sans cloture ou +elle semblait poussee comme un champignon de Provence. + +On apercevait aussi une grande femme qui circulait devant la porte en +preparant une petite table a diner ou elle posait a chaque retour, +avec une lenteur methodique, un seul couvert, une assiette, une +serviette, un morceau de pain, un verre a boire. Elle etait coiffee du +petit bonnet des arlesiennes, cone pointu de soie ou de velours noir +sur qui fleurit un champignon blanc. + +Quand l'abbe fut a portee de la voix, il lui cria: + +--Eh! Marguerite? + +Elle s'arreta pour regarder, et reconnaissant son maitre: + +--Te c'est vous, monsieur le cure? + +--Oui. Je vous apporte une belle peche, vous allez tout de suite me +faire griller un loup, un loup au beurre, rien qu'au beurre, vous +entendez? + +La servante, venue au devant des hommes, examinait d'un oeil +connaisseur les poissons portes par le matelot. + +--C'est que nous avons deja une poule au riz, dit-elle. + +--Tant pis, le poisson du lendemain ne vaut pas le poisson sortant de +l'eau. Je vais faire une petite fete de gourmand, ca ne m'arrive pas +trop souvent; et puis, le peche n'est pas gros. + +La femme choisissait le loup, et comme elle s'en allait en +l'emportant, elle se retourna: + +--Ah! Il est venu un homme vous chercher trois fois, monsieur le cure. + +Il demanda avec indifference. + +--Un homme! Quel genre d'homme? + +--Mais un homme qui ne se recommande pas de lui-meme. + +--Quoi! Un mendiant? + +--Peut-etre, oui, je ne dis pas. Je croirais plutot un maoufatan. + +L'abbe Vilbois se mit a rire de ce mot provencal qui signifie +malfaiteur, rodeur de routes, car il connaissait l'ame timoree de +Marguerite qui ne pouvait sejourner a la bastide sans s'imaginer tout +le long des jours et surtout des nuits qu'ils allaient etre +assassines. + +Il donna quelques sous au marin qui s'en alla, et, comme il disait, +ayant conserve toutes ses habitudes de soins et de tenue d'ancien +mondain:--"Je vas me passer un peu d'eau sur le nez et sur les +mains",--Marguerite lui cria de sa cuisine ou elle grattait a rebours, +avec un couteau, le dos du loup dont les ecailles un peu tachees de +sang se detachaient comme d'infimes piecettes d'argent. + +--Tenez le voila! + +L'abbe vira vers la route et apercut en effet un homme, qui lui parut, +de loin, fort mal vetu, et qui s'en venait, a petits pas, vers la +maison. Il l'attendit, souriant encore de la terreur de sa domestique, +et pensant: "Ma foi, je crois qu'elle a raison, il a bien l'air d'un +maoufatan". + +L'inconnu approchait, les mains dans ses poches, les yeux sur le +pretre, sans se hater. Il etait jeune, portait toute la barbe blonde +et frisee; et des meches de cheveux se roulaient en boucles au sortir +d'un chapeau de feutre mou, tellement sale et defonce que personne +n'en aurait pu deviner la couleur et la forme premieres. Il avait un +long pardessus marron, une culotte dentelee autour des chevilles, et +il etait chausse d'espadrilles, ce qui lui donnait une demarche molle, +muette, inquietante, un pas imperceptible de rodeur. + +Quant il fut a quelques enjambees de l'ecclesiastique, il ota la loque +qui lui abritait le front, en se decouvrant avec un air un peu +theatral, et montrant une tete fletrie, crapuleuse et jolie, chauve +sur le sommet du crane, marque de fatigue ou de debauche precoce, car +cet homme assurement n'avait pas plus de vingt-cinq ans. + +Le pretre, aussitot, se decouvrit aussi, devinant et sentant que ce +n'etait pas la le vagabond ordinaire, l'ouvrier sans travail ou le +repris de justice errant entre deux prisons et qui ne sait plus guere +parler que le langage mysterieux des bagnes. + +--Bonjour, monsieur le cure, dit l'homme. Le pretre repondit +simplement: "Je vous salue" ne voulant pas appeler "Monsieur" ce +passant suspect et haillonneux. Ils se contemplaient fixement et +l'abbe Vilbois, devant le regard de ce rodeur, se sentait trouble, emu +comme en face d'un ennemi inconnu, envahi par une de ces inquietudes +etranges qui se glissent en frissons dans la chair et dans le sang. + +A la fin, le vagabond reprit: + +--Eh bien! me reconnaissez-vous? + +Le pretre, tres etonne, repondit: + +--Moi, pas du tout, je ne vous connais point. + +--Ah! vous ne me connaissez point. Regardez-moi davantage. + +--J'ai beau vous regarder, je ne vous ai jamais vu. + +--Ca c'est vrai, reprit l'autre, ironique, mais je vais vous montrer +quelqu'un que vous connaissez mieux. + +Il se recoiffa et deboutonna son pardessus. Sa poitrine etait nue +dedans. Une ceinture rouge, roulee autour de son ventre maigre, +retenait sa culotte au-dessus de ses hanches. + +Il prit dans sa poche une enveloppe, une de ces invraisemblables +enveloppes que toutes les taches possibles ont marbrees, une de ces +enveloppes qui gardent, dans les doublures des gueux errants, les +papiers quelconques, vrais ou faux, voles ou legitimes, precieux +defenseurs de la liberte contre le gendarme rencontre. Il en tira une +photographie, une de ces cartes grandes comme une lettre, qu'on +faisait souvent autrefois, jaunie, fatiguee, trainee longtemps +partout, chauffee contre la chair de cet homme et ternie par sa +chaleur. + +Alors, l'elevant a cote de sa figure, il demanda: + +--Et celui-la, le connaissez-vous? + +L'abbe fit deux pas pour mieux voir et demeura palissant, bouleverse, +car c'etait son propre portrait, fait pour Elle, a l'epoque lointaine +de son amour. + +Il ne repondait rien, ne comprenant pas. + +--Le vagabond repeta: + +--Le reconnaissez-vous, celui-la? + +Et le pretre balbutia: + +--Mais oui. + +--Qui est-ce? + +--C'est moi. + +--C'est bien vous? + +--Mais oui. + +--Eh bien! regardez-nous, tous les deux, maintenant, votre portrait et +moi? + +Il avait vu deja, le miserable homme, il avait vu que ces deux etres, +celui de la carte et celui qui riait a cote, se ressemblaient comme +deux freres, mais il ne comprenait pas encore, et il begaya: + +--Que me voulez-vous, enfin? + +Alors, le gueux, d'une voix mechante: + +--Ce que je veux, mais je veux que vous me reconnaissiez d'abord. + +--Qui etes-vous donc? + +--Ce que je suis? Demandez-le a n'importe qui sur la route, +demandez-le a votre bonne, allons le demander au maire du pays si vous +voulez, en lui montrant ca; et il rira bien, c'est moi qui vous le +dis. Ah! vous ne voulez pas reconnaitre que je suis votre fils, papa +cure? + +Alors le vieillard, levant ses bras en un geste biblique et desespere, +gemit: + +--Ca n'est pas vrai. + +Le jeune homme s'approcha tout contre lui, face a face. + +--Ah! ca n'est pas vrai. Ah! l'abbe, il faut cesser de mentir, +entendez-vous? + +Il avait une figure menacante et les poings fermes, et il parlait avec +une conviction si violente, que le pretre, reculant toujours, se +demandait lequel des deux se trompait en ce moment. + +Encore une fois, cependant, il affirma: + +--Je n'ai jamais eu d'enfant. + +L'autre ripostant: + +--Et pas de maitresse, peut-etre? + +Le vieillard prononca resolument un seul mot, un fier aveu: + +--Si. + +--Et cette maitresse n'etait pas grosse quand vous l'avez chassee? + +Soudain, la colere ancienne, etouffee vingt-cinq ans plus tot, non pas +etouffee, mais muree au fond du coeur de l'amant, brisa les voutes de +foi, de devotion resignee, de renoncement a tout, qu'il avait +construites sur elle, et, hors de lui, il cria: + +--Je l'ai chassee parce qu'elle m'avait trompe et qu'elle portait en +elle l'enfant d'un autre, sans quoi, je l'aurais tuee, monsieur, et +vous avec elle. + +Le jeune homme hesita, surpris a son tour par l'emportement sincere du +cure, puis il repliqua plus doucement: + +--Qui vous a dit ca que c'etait l'enfant d'un autre? + +--Mais elle, elle-meme, en me bravant. + +Alors, le vagabond, sans contester cette affirmation, conclut avec un +ton indifferent de voyou qui juge une cause: + +--Eh ben! c'est maman qui s'est trompee en vous narguant, v'la tout. + +Redevenant aussi plus maitre de lui, apres ce mouvement de fureur, +l'abbe, a son tour, interrogea: + +--Et qui vous a dit, a vous, que vous etiez mon fils? + +--Elle, en mourant, m'sieu l'cure.... Et puis ca! + +Et il tendait, sous les yeux du pretre, la petite photographie. + +Le vieillard la prit, et lentement, longuement, le coeur souleve +d'angoisse, il compara ce passant inconnu avec son ancienne image, et +il ne douta plus, c'etait bien son fils. + +Une detresse emporta son ame, une emotion inexprimable, affreusement +penible, comme le remords d'un crime ancien. Il comprenait un peu, il +devinait le reste, il revoyait la scene brutale de la separation. +C'etait pour sauver sa vie, menacee par l'homme outrage, que la femme, +la trompeuse et perfide femelle lui avait jete ce mensonge. Et le +mensonge avait reussi. Et un fils de lui etait ne, avait grandi, etait +devenu ce sordide coureur de routes, qui sentait le vice comme un bouc +sent la bete. + +Il murmura: + +--Voulez-vous faire quelques pas avec moi, pour nous expliquer +davantage? + +L'autre se mit a ricaner. + +--Mais, parbleu! C'est bien pour cela que je suis venu. + +Ils s'en allerent ensemble, cote a cote, par le champ d'oliviers. Le +soleil avait disparu. La grande fraicheur des crepuscules du Midi +etendait sur la campagne un invisible manteau froid. L'abbe +frissonnait et levant soudain les yeux, dans un mouvement habituel +d'officiant, il apercut partout autour de lui, tremblotant sur le +ciel, le petit feuillage grisatre de l'arbre sacre qui avait abrite +sous son ombre frele la plus grande douleur, la seule defaillance du +Christ. + +Une priere jaillit de lui, courte et desesperee, faite avec cette voix +interieure qui ne passe point par la bouche et dont les croyants +implorent le Sauveur: "Mon Dieu, secourez-moi." + +Puis se tournant vers son fils: + +--Alors, votre mere est morte? + +Un nouveau chagrin s'eveillait en lui, en prononcant ces paroles: +"Votre mere est morte" et crispait son coeur, une etrange misere de la +chair de l'homme qui n'a jamais fini d'oublier, et un cruel echo de la +torture qu'il avait subie, mais plus encore peut-etre, puisqu'elle +etait morte, un tressaillement de ce delirant et court bonheur de +jeunesse dont rien maintenant ne restait plus que la plaie de son +souvenir. + +Le jeune homme repondit: + +--Oui, monsieur le cure, ma mere est morte. + +--Y a-t-il longtemps? + +--Oui, trois ans deja. + +Un doute nouveau envahit le pretre. + +--Et comment n'etes-vous pas venu me trouver plus tot? + +L'autre hesita. + +--Je n'ai pas pu. J'ai eu des empechements ... Mais, pardonnez-moi +d'interrompre ces confidences que je vous ferai plus tard, aussi +detaillees qu'il vous plaira, pour vous dire que je n'ai rien mange +depuis hier matin. + +Une secousse de pitie ebranla tout le vieillard, et, tendant +brusquement les deux mains. + +--Oh! mon pauvre enfant, dit-il. + +Le jeune homme recut ces grandes mains tendues, qui envelopperent ses +doigts, plus minces, tiedes et fievreux. + +Puis il repondit avec cet air de blague qui ne quittait guere ses +levres: + +--Eh ben! vrai, je commence a croire que nous nous entendrons tout de +meme. + +Le cure se mit a marcher. + +--Allons diner, dit-il. + +Il songeait soudain, avec une petite joie instinctive, confuse et +bizarre, au beau poisson peche par lui, qui joint a la poule au riz, +ferait, ce jour-la, un bon repas pour ce miserable enfant. + +L'Arlesienne, inquiete et deja grondeuse, attendait devant la porte. + +--Marguerite, cria l'abbe, enlevez la table et portez-la dans la +salle, bien vite, bien vite, et mettez deux couverts, mais bien vite. + +La bonne restait effaree, a la pensee que son maitre allait diner +avec ce malfaiteur. + +Alors, l'abbe Vilbois, se mit lui-meme a desservir et a transporter, +dans l'unique piece du rez-de-chaussee, le couvert prepare pour lui. + +Cinq minutes plus tard, il etait assis, en face du vagabond, devant +une soupiere pleine de soupe aux choux, qui faisait monter, entre +leurs visages, un petit nuage de vapeur bouillante. + + + + +III + + +Quand les assiettes furent pleines, le rodeur se mit a avaler sa soupe +avidement par cuillerees rapides. L'abbe n'avait plus faim, et il +humait seulement avec lenteur le savoureux bouillon des choux, +laissant le pain au fond de son assiette. + +Tout a coup il demanda: + +--Comment vous appelez-vous? + +L'homme rit, satisfait d'apaiser sa faim. + +--Pere inconnu, dit-il, pas d'autre nom de famille que celui de ma +mere que vous n'aurez probablement pas encore oublie. J'ai, par +contre, deux prenoms qui ne me vont guere, entre parentheses, +"Philippe-Auguste." + +L'abbe palit et demanda, la gorge serree: + +--Pourquoi vous a-t-on donne ces prenoms? + +Le vagabond haussa les epaules. + +--Vous devez bien le deviner. Apres vous avoir quitte, maman a voulu +faire croire a votre rival que j'etais a lui, et il l'a cru a peu pres +jusqu'a mon age de quinze ans. Mais, a ce moment-la, j'ai commence a +vous ressembler trop. Et il m'a renie, la canaille. On m'avait donc +donne ses deux prenoms, Philippe-Auguste; et si j'avais eu la chance +de ne ressembler a personne ou d'etre simplement le fils d'un +troisieme larron qui ne se serait pas montre, je m'appellerais +aujourd'hui le vicomte Philippe-Auguste de Pravallon, fils tardivement +reconnu du comte du meme nom, senateur. Moi, je me suis baptise. "Pas +de veine." + +--Comment savez-vous tout cela? + +--Parce qu'il y a eu des explications devant moi, parbleu, et de rudes +explications, allez. Ah! c'est ca qui vous apprend la vie. + +Quelque chose de plus penible et de plus tenaillant que tout ce qu'il +avait ressenti et souffert depuis une demi-heure oppressait le pretre. +C'etait en lui une sorte d'etouffement qui commencait, qui allait +grandir et finirait par le tuer, et cela lui venait, non pas tant des +choses qu'il entendait, que de la facon dont elles etaient dites et de +la figure de crapule du voyou qui les soulignait. Entre cet homme et +lui, entre son fils et lui, il commencait a sentir a present ce +cloaque des saletes morales qui sont, pour certaines ames, de mortels +poisons. C'etait son fils cela? Il ne pouvait encore le croire. Il +voulait toutes les preuves, toutes; tout apprendre, tout entendre, +tout ecouter, tout souffrir. Il pensa de nouveau aux oliviers qui +entouraient sa petite bastide, et il murmura pour la seconde fois: +"Oh! mon Dieu, secourez-moi." + +Philippe-Auguste avait fini sa soupe. Il demanda: + +--On ne mange donc plus, l'Abbe? + +Comme la cuisine se trouvait en dehors de la maison, dans un batiment +annexe, et que Marguerite ne pouvait entendre la voix de son cure, il +la prevenait de ses besoins par quelques coups donnes sur un gong +chinois suspendu pres du mur, derriere lui. + +Il prit donc le marteau de cuir et heurta plusieurs fois la plaque +ronde de metal. Un son, faible d'abord, s'en echappa, puis grandit, +s'accentua, vibrant, aigu, suraigu, dechirant, horrible plainte du +cuivre frappe. + +La bonne apparut. Elle avait une figure crispee et elle jetait des +regards furieux sur le maoufatan comme si elle eut pressenti, avec son +instinct de chien fidele, le drame abattu sur son maitre. En ses mains +elle tenait le loup grille d'ou s'envolait une savoureuse odeur de +beurre fondu. L'abbe, avec une cuiller, fendit le poisson d'un bout a +l'autre, et offrant le filet du dos a l'enfant de sa jeunesse: + +--C'est moi qui l'ai pris tantot, dit-il, avec un reste de fierte qui +surnageait dans sa detresse. + +Marguerite ne s'en allait pas. + +Le pretre reprit: + +--Apportez du vin, du bon, du vin blanc du cap Corse. + +Elle eut presque un geste de revolte, et il dut repeter, en prenant un +air severe: "Allez, deux bouteilles". Car, lorsqu'il offrait du vin a +quelqu'un, plaisir rare, il s'en offrait toujours une bouteille a +lui-meme. + +Philippe-Auguste, radieux, murmura. + +--Chouette. Une bonne idee. Il y a longtemps que je n'ai mange comme +ca. + +La servante revint au bout de deux minutes. L'abbe les jugea longues +comme deux eternites, car un besoin de savoir lui brulait a present le +sang, devorant ainsi qu'un feu d'enfer. + +Les bouteilles etaient debouchees, mais la bonne restait la, les yeux +fixes sur l'homme. + +--Laissez-nous--dit le cure. + +Elle fit semblant de ne pas entendre. + +Il reprit presque durement: + +--Je vous ai ordonne de nous laisser seuls. + +Alors elle s'en alla. + +Philippe-Auguste mangeait le poisson avec une precipitation vorace; +et son pere le regardait, de plus en plus surpris et desole de tout ce +qu'il decouvrait de bas sur cette figure qui lui ressemblait tant. Les +petits morceaux que l'abbe Vilbois portait a ses levres, lui +demeuraient dans la bouche, sa gorge serree refusant de les laisser +passer; et il les machait longtemps, cherchant, parmi toutes les +questions qui lui venaient a l'esprit, celle dont il desirait le plus +vite la reponse. + +Il finit par murmurer: + +--De quoi est-elle morte? + +--De la poitrine. + +--A-t-elle ete longtemps malade? + +--Dix-huit mois, a peu pres. + +--D'ou cela lui etait-il venu? + +--On ne sait pas. + +Ils se turent. L'abbe songeait. Tant de choses l'oppressaient qu'il +aurait voulu deja connaitre, car depuis le jour de la rupture, depuis +le jour ou il avait failli la tuer, il n'avait rien su d'elle. Certes, +il n'avait pas non plus desire savoir, car il l'avait jetee avec +resolution dans une fosse d'oubli, elle, et ses jours de bonheur; mais +voila qu'il sentait naitre en lui tout a coup, maintenant qu'elle +etait morte, un ardent desir d'apprendre, un desir jaloux, presque un +desir d'amant. + +Il reprit: + +--Elle n'etait pas seule, n'est-ce pas? + +--Non, elle vivait toujours avec lui. + +Le vieillard tressaillit. + +--Avec lui! Avec Pravallon? + +--Mais oui. + +Et l'homme jadis trahi, calcula que cette meme femme qui l'avait +trompe, etait demeuree plus de trente ans avec son rival. + +Ce fut presque malgre lui qu'il balbutia: + +--Furent-ils heureux ensemble? + +En ricanant, le jeune homme repondit: + +--Mais oui, avec des hauts et des bas! Ca aurait ete tres bien sans +moi. J'ai toujours tout gate, moi. + +--Comment, et pourquoi? dit le pretre. + +--Je vous l'ai deja raconte. Parce qu'il a cru que j'etais son fils +jusqu'a mon age de quinze ans environ. Mais il n'etait pas bete, le +vieux, il a bien decouvert tout seul la ressemblance, et alors il y a +eu des scenes. Moi, j'ecoutais aux portes. Il accusait maman de +l'avoir mis dedans. Maman ripostait: "Est-ce ma faute. Tu savais tres +bien, quand tu m'as prise, que j'etais la maitresse de l'autre." +L'autre, c'etait vous. + +--Ah! ils parlaient donc de moi quelquefois? + +--Oui, mais ils ne vous ont jamais nomme devant moi, sauf a la fin, +tout a la fin, aux derniers jours, quand maman s'est sentie perdue. +Ils avaient tout de meme de la mefiance. + +--Et vous ... vous avez appris de bonne heure que votre mere etait +dans une situation irreguliere? + +--Parbleu! Je ne suis pas naif, moi, allez, et je ne l'ai jamais ete. +Ca se devine tout de suite ces choses-la, des qu'on commence a +connaitre le monde. + +Philippe-Auguste se versait a boire coup sur coup. Ses yeux +s'allumaient, son long jeune lui donnant une griserie rapide. + +Le pretre s'en apercut; il faillit l'arreter, puis la pensee +l'effleura que l'ivresse rendait imprudent et bavard, et, prenant la +bouteille, il emplit de nouveau le verre du jeune homme. + +Marguerite apportait la poule au riz. L'ayant posee sur la table, elle +fixa de nouveau ses yeux sur le rodeur, puis elle dit a son maitre +avec un air indigne: + +--Mais regardez qu'il est saoul, monsieur le cure. + +--Laisse-nous donc tranquilles, reprit le pretre et va-t-en. + +Elle sortit en tapant la porte. + +Il demanda: + +--Qu'est-ce qu'elle disait de moi, votre mere? + +--Mais ce qu'on dit d'ordinaire d'un homme qu'on a lache; que vous +n'etiez pas commode, embetant pour une femme, et qui lui auriez rendu +la vie tres difficile avec vos idees. + +--Souvent elle a dit cela? + +--Oui, quelquefois avec des subterfuges, pour que je ne comprenne +point, mais je devinais tout. + +--Et vous, comment vous traitait-on dans cette maison? + +--Moi? tres bien d'abord, et puis tres mal ensuite. Quand maman a vu +que je gatais son affaire, elle m'a flanque a l'eau. + +--Comment ca? + +--Comment ca! c'est bien simple. J'ai fait quelques fredaines vers +seize ans; alors ces gouapes-la m'ont mis dans une maison de +correction, pour se debarrasser de moi. + +Il posa ses coudes sur la table, appuya ses deux joues sur ses deux +mains et, tout a fait ivre, l'esprit chavire dans le vin, il fut saisi +tout a coup par une de ces irresistibles envies de parler de soi qui +font divaguer les pochards en de fantastiques vantardises. + +Et il souriait gentiment, avec une grace feminine sur les levres, une +grace perverse que le pretre reconnut. Non seulement il la reconnut, +mais il la sentit, haie et caressante, cette grace qui l'avait conquis +et perdu jadis. C'etait a sa mere que l'enfant, a present, +ressemblait le plus, non par les traits du visage, mais par le regard +captivant et faux et surtout par la seduction du sourire menteur qui +semblait ouvrir la porte de la bouche a toutes les infamies du dedans. + +Philippe-Auguste raconta: + +--Ah! ah! ah! J'en ai eu une vie, moi, depuis la maison de correction, +une drole de vie qu'un grand romancier payerait cher. Vrai, le pere +Dumas, avec son _Monte-Cristo_, n'en a pas trouve de plus cocasses que +celles qui me sont arrivees. + +Il se tut, avec une gravite philosophique d'homme gris qui reflechit, +puis, lentement: + +--Quand on veut qu'un garcon tourne bien, on ne devrait jamais +l'envoyer dans une maison de correction, a cause des connaissances de +la-dedans, quoi qu'il ait fait. J'en avais fait une bonne, moi, mais +elle a mal tourne. Comme je me balladais avec trois camarades, un peu +emeches tous les quatre, un soir, vers neuf heures, sur la +grand'route, aupres du gue de Folac, voila que je rencontre une +voiture ou tout le monde dormait, le conducteur et sa famille, +c'etaient des gens de Martinon qui revenaient de diner a la ville. Je +prends le cheval par la bride, je le fais monter dans le bac du +passeur et je pousse le bac au milieu de la riviere. Ca fait du bruit, +le bourgeois qui conduisait se reveille, il ne voit rien, il fouette. +Le cheval part et saute dans le bouillon avec la voiture. Tous noyes! +Les camarades m'ont denonce. Ils avaient bien ri d'abord en me voyant +faire ma farce. Vrai, nous n'avions pas pense que ca tournerait si +mal. Nous esperions seulement un bain, histoire de rire. + +Depuis ca, j'en ai fait de plus raides pour me venger de la premiere, +qui ne meritait pas la correction, sur ma parole. Mais ce n'est pas la +peine de les raconter. Je vais vous dire seulement la derniere, parce +que celle-la elle vous plaira, j'en suis sur. Je vous ai venge, papa. + +L'abbe regardait son fils avec des yeux terrifies, et il ne mangeait +plus rien. + +Philippe-Auguste allait se remettre a parler. + +--Non, dit le pretre, pas a present, tout a l'heure. + +Se retournant, il battit et fit crier la stridente cymbale chinoise. + +Marguerite entra aussitot. + +Et son maitre commanda, avec une voix si rude qu'elle baissa la tete, +effrayee et docile: + +--Apporte-nous la lampe et tout ce que tu as encore a mettre sur la +table, puis tu ne paraitras plus tant que je n'aurai pas frappe le +gong. + +Elle sortit, revint et posa sur la nappe une lampe de porcelaine +blanche, coiffee d'un abat-jour vert, un gros morceau de fromage, des +fruits, puis s'en alla. + +Et l'abbe dit resolument. + +--Maintenant, je vous ecoute. + +Philippe-Auguste emplit avec tranquillite son assiette de dessert et +son verre de vin. La seconde bouteille etait presque vide, bien que le +cure n'y eut point touche. + +Le jeune homme reprit, begayant, la bouche empatee de nourriture et de +saoulerie. + +--La derniere, la voila. C'en est une rude: J'etais revenu a la maison +... et j'y restais malgre eux parce qu'ils avaient peur de moi ... +peur de moi ... Ah! faut pas qu'on m'embete, moi ... je suis capable +de tout quand on m'embete.... Vous savez ... ils vivaient ensemble et +pas ensemble. Il avait deux domiciles, lui, un domicile de senateur et +un domicile d'amant. Mais il vivait chez maman plus souvent que chez +lui, car il ne pouvait plus se passer d'elle. Ah!... en voila une +fine, et une forte ... maman ... elle savait vous tenir un homme, +celle-la! Elle l'avait pris corps et ame, et elle l'a garde jusqu'a la +fin. C'est-il bete, les hommes! Donc, j'etais revenu et je les +maitrisais par la peur. Je suis debrouillard, moi, quand il faut, et +pour la malice, pour la ficelle, pour la poigne aussi, je ne crains +personne. Voila que maman tombe malade et il l'installe dans une belle +propriete pres de Meulan, au milieu d'un parc grand comme une foret. +Ca dure dix-huit mois environ ... comme je vous ai dit. Puis nous +sentons approcher la fin. Il venait tous les jours de Paris, et il +avait du chagrin, mais la, du vrai. + +Donc, un matin, ils avaient jacasse ensemble pres d'une heure, et je +me demandais de quoi ils pouvaient jaboter si longtemps quand on +m'appelle. Et maman me dit: + +--Je suis pres de mourir et il y a quelque chose que je veux te +reveler, malgre l'avis du comte.--Elle l'appelait toujours "le comte" +en parlant de lui.--C'est le nom de ton pere, qui vit encore. + +Je le lui avais demande plus de cent fois ... plus de cent fois ... le +nom de mon pere ... plus de cent fois ... et elle avait toujours +refuse de le dire.... Je crois meme qu'un jour j'y ai flanque des +gifles pour la faire jaser, mais ca n'a servi de rien. Et puis, pour +se debarrasser de moi, elle m'a annonce que vous etiez mort sans le +sou, que vous etiez un pas grand chose, une erreur de sa jeunesse, une +gaffe de vierge, quoi. Elle me l'a si bien raconte que j'y ai coupe, +mais en plein, dans votre mort. + +Donc elle me dit: + +--C'est le nom de ton pere. + +L'autre, qui etait assis dans un fauteuil, replique comme ca, trois +fois: + +--Vous avez tort, vous avez tort, vous avez tort, Rosette. + +Maman s'assied dans son lit. Je la vois encore avec ses pommettes +rouges et ses yeux brillants; car elle m'aimait bien tout de meme; et +elle lui dit: + +--Alors faites quelque chose pour lui, Philippe! + +En lui parlant, elle le nommait "Philippe" et moi "Auguste". + +Il se mit a crier comme un forcene: + +--Pour cette crapule-la, jamais, pour ce vaurien, ce repris de justice +ce ... ce ... ce... + +Et il en trouva des noms pour moi, comme s'il n'avait cherche que ca +toute sa vie. + +J'allais me facher, maman me fait taire, et elle lui dit: + +--Vous voulez donc qu'il meure de faim, puisque je n'ai rien, moi. + +Il repliqua, sans se troubler: + +--Rosette, je vous ai donne trente-cinq mille francs par an, depuis +trente ans, cela fait plus d'un million. Vous avez vecu par moi en +femme riche, en femme aimee, j'ose dire, en femme heureuse. Je ne dois +rien a ce gueux qui a gate nos dernieres annees; et il n'aura rien de +moi. Il est inutile d'insister. Nommez-lui l'autre si vous voulez. Je +le regrette, mais je m'en lave les mains. + +Alors, maman se tourne vers moi. Je me disais: "Bon ... v'la que je +retrouve mon vrai pere ... s'il a de la galette, je suis un homme +sauve..." + +Elle continua: + +--Ton pere, le baron de Vilbois, s'appelle aujourd'hui l'abbe +Vilbois, cure de Garandou, pres de Toulon. Il etait mon amant quand je +l'ai quitte pour celui-ci. + +Et voila qu'elle me conte tout, sauf qu'elle vous a mis dedans aussi +au sujet de sa grossesse. Mais les femmes, voyez-vous, ca ne dit +jamais la verite. + +Il ricanait, inconscient, laissant sortir librement toute sa fange. Il +but encore, et la face toujours hilare, continua: + +--Maman mourut deux jours ... deux jours plus tard. Nous avons suivi +son cercueil au cimetiere, lui et moi ... est-ce drole, ... dites ... +lui et moi ... et trois domestiques ... c'est tout. Il pleurait comme +une vache ... nous etions cote a cote ... on eut dit papa et le fils a +papa. + +Puis nous voila revenus a la maison. Rien que nous deux. Moi je me +disais: "Faut filer, sans un sou". J'avais juste cinquante francs. +Qu'est-ce que je pourrais bien trouver pour me venger. + +Il me touche le bras, et me dit. + +--J'ai a vous parler. + +Je le suivis dans son cabinet. Il s'assit devant sa table, puis, en +barbotant dans ses larmes, il me raconte qu'il ne veut pas etre pour +moi aussi mechant qu'il le disait a maman; il me prie de ne pas vous +embeter....--Ca ... ca nous regarde, vous et moi....--Il m'offre un +billet de mille ... mille ... mille ... qu'est-ce que je pouvais faire +avec mille francs ... moi ... un homme comme moi. Je vis qu'il y en +avait d'autres dans le tiroir, un vrai tas. La vue de c'papier la, ca +me donne une envie de chouriner. Je tends la main pour prendre celui +qu'il m'offrait, mais au lieu de recevoir son aumone, je saute dessus, +je le jette par terre, et je lui serre la gorge jusqu'a lui faire +tourner de l'oeil; puis, quand je vis qu'il allait passer, je le +baillonne, je le ligote, je le deshabille, je le retourne et puis ... +ah! ah! ah!... je vous ai drolement venge!... + +Philippe-Auguste toussait, etrangle de joie, et toujours sur sa levre +relevee d'un pli feroce et gai, l'abbe Vilbois retrouvait l'ancien +sourire de la femme qui lui avait fait perdre la tete. + +--Apres? dit-il. + +--Apres ... Ah! ah! ah!... Il y avait grand feu dans la cheminee ... +c'etait en decembre ... par le froid ... qu'elle est morte ... maman +... grand feu de charbon ... Je prends le tisonnier ... je le fais +rougir ... et voila ... que je lui fais des croix dans le dos, huit, +dix, je ne sais pas combien, puis je le retourne et je lui en fais +autant sur le ventre. Est-ce drole, hein! papa. C'est ainsi qu'on +marquait les forcats autrefois. Il se tortillait comme une anguille +... mais je l'avais bien baillonne il ne pouvait pas crier. Puis, je +pris les billets--douze--avec le mien ca faisait treize ... ca ne m'a +pas porte chance. Et je me suis sauve en disant aux domestiques de ne +pas deranger monsieur le comte jusqu'a l'heure du diner parce qu'il +dormait. + +Je pensais bien qu'il ne dirait rien, par peur du scandale, vu qu'il +est senateur. Je me suis trompe. Quatre jours apres j'etais pince dans +un restaurant de Paris. J'ai eu trois ans de prison. C'est pour ca que +je n'ai pas pu venir vous trouver plus tot. + +Il but encore, et bredouillant de facon a prononcer a peine les mots. + +--Maintenant ... papa ... papa cure!... Est-ce drole d'avoir un cure +pour papa!... Ah! ah! faut etre gentil, bien gentil avec bibi, parce +que bibi n'est pas ordinaire ... et qu'il en a fait une bonne ... pas +vrai ... une bonne ... au vieux ... + +La meme colere qui avait affole jadis l'abbe Vilbois devant la +maitresse trahissante, le soulevait a present devant cet abominable +homme. + +Lui qui avait tant pardonne, au nom de Dieu, les secrets infames +chuchotes dans le mystere des confessionnaux, il se sentait sans +pitie, sans clemence en son propre nom, et il n'appelait plus +maintenant a son aide ce Dieu secourable et misericordieux, car il +comprenait qu'aucune protection celeste ou terrestre ne peut sauver +ici-bas ceux sur qui tombent de tels malheurs. + +Toute l'ardeur de son coeur passionne et de son sang violent, eteinte +par l'episcopat, se reveillait dans une revolte irresistible contre ce +miserable qui etait son fils, contre cette ressemblance avec lui, et +aussi avec la mere, la mere indigne qui l'avait concu pareil a elle, +et contre la fatalite qui rivait ce gueux a son pied paternel ainsi +qu'un boulet de galerien. + +Il voyait, il prevoyait tout avec une lucidite subite, reveille par ce +choc de ses vingt-cinq ans de pieux sommeil et de tranquillite. + +Convaincu soudain qu'il fallait parler fort pour etre craint de ce +malfaiteur et le terrifier du premier coup, il lui dit, les dents +serrees par la fureur, et ne songeant plus a son ivresse: + +--Maintenant que vous m'avez tout raconte, ecoutez-moi. Vous partirez +demain matin. Vous habiterez un pays que je vous indiquerai et que +vous ne quitterez jamais sans mon ordre. Je vous y payerai une pension +qui vous suffira pour vivre, mais petite, car je n'ai pas d'argent. Si +vous desobeissez une seule fois, ce sera fini et vous aurez affaire a +moi.... + +Bien qu'abruti par le vin, Philippe-Auguste comprit la menace; et le +criminel qui etait en lui surgit tout a coup. Il cracha ces mots, avec +des hoquets. + +--Ah! papa, faut pas me la faire.... T'es cure ... je te tiens ... et +tu fileras doux, comme les autres! + +L'abbe sursauta; et ce fut, dans ses muscles de vieil hercule, un +invincible besoin de saisir ce monstre, de le plier comme une baguette +et de lui montrer qu'il faudrait ceder. + +Il lui cria, en secouant la table et en la lui jetant dans la +poitrine. + +--Ah! prenez garde, prenez garde,... je n'ai peur de personne, moi ... + +L'ivrogne, perdant l'equilibre, oscillait sur sa chaise. Sentant qu'il +allait tomber et qu'il etait au pouvoir du pretre, il allongea sa +main, avec un regard d'assassin, vers un des couteaux qui trainaient +sur la nappe. L'abbe Vilbois vit le geste, et il donna a la table une +telle poussee que son fils culbuta sur le dos et s'etendit par terre. +La lampe roula et s'eteignit. + +Pendant quelques secondes une fine sonnerie de verres heurtes chanta +dans l'ombre; puis ce fut une sorte de rampement de corps mou sur le +pave, puis plus rien. + +Avec la lampe brisee la nuit subite s'etait repandue sur eux si +prompte, inattendue et profonde, qu'ils en furent stupefaits comme +d'un evenement effrayant. L'ivrogne, blotti contre le mur, ne remuait +plus; et le pretre restait sur sa chaise, plonge dans ces tenebres, +qui noyaient sa colere. Ce voile sombre jete sur lui arretant son +emportement, immobilisa aussi l'elan furieux de son ame; et d'autres +idees lui vinrent, noires et tristes comme l'obscurite. + +Le silence se fit, un silence epais de tombe fermee, ou rien ne +semblait plus vivre et respirer. Rien non plus ne venait du dehors, +pas un roulement de voiture au loin, pas un aboiement de chien, pas +meme un glissement dans les branches ou sur les murs, d'un leger +souffle de vent. + +Cela dura longtemps, tres longtemps, peut-etre une heure. Puis, +soudain le gong tinta! Il tinta frappe d'un seul coup dur, sec et +fort, que suivit un grand bruit bizarre de chute et de chaise +renversee. + +Marguerite, aux aguets, accourut; mais des qu'elle eut ouvert la +porte, elle recula epouvantee devant l'ombre impenetrable. Puis +tremblante, le coeur precipite, la voix haletante et basse, elle +appela: + +--M'sieu l'cure, m'sieu l'cure. + +Personne ne repondit, rien ne bougea. + +"Mon Dieu, mon Dieu, pensa-t-elle, qu'est-ce qu'ils ont fait, +qu'est-ce qu'est arrive." + +Elle n'osait pas avancer, elle n'osait pas retourner prendre une +lumiere; et une envie folle de se sauver, de fuir et de hurler la +saisit, bien qu'elle se sentit les jambes brisees a tomber sur place. +Elle repetait: + +--M'sieu le cure, m'sieu le cure, c'est moi, Marguerite. + +Mais soudain, malgre sa peur, un desir instinctif de secourir son +maitre, et une de ces bravoures de femmes qui les rendent par moments +heroiques emplirent son ame d'audace terrifiee, et, courant a sa +cuisine, elle rapporta son quinquet. + +Sur la porte de la salle, elle s'arreta. Elle vit d'abord le vagabond, +etendu contre le mur, et qui dormait ou semblait dormir, puis la +lampe cassee, puis, sous la table, les deux pieds noirs et les jambes +aux bas noirs de l'abbe Vilbois, qui avait du s'abattre sur le dos en +heurtant le gong de sa tete. + +Palpitante d'effroi, les mains tremblantes, elle repetait: + +--Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que c'est? + +Et comme elle avancait a petits pas, avec lenteur, elle glissa dans +quelque chose de gras et faillit tomber. + +Alors, s'etant penchee, elle s'apercut que sur le pave rouge, un +liquide rouge aussi coulait, s'etendant autour de ses pieds et courant +vite vers la porte. Elle devina que c'etait du sang. + +Folle, elle s'enfuit, jetant sa lumiere pour ne plus rien voir, et +elle se precipita dans la campagne, vers le village. Elle allait, +heurtant les arbres, les yeux fixes vers les feux lointains et +hurlant. + +Sa voix aigue s'envolait par la nuit comme un sinistre cri de chouette +et clamait sans discontinuer: "Le maoufatan ... le maoufatan ... le +maoufatan ..." + +Lorsqu'elle atteignit les premieres maisons, des hommes effares +sortirent et l'entourerent; mais elle se debattait sans repondre, car +elle avait perdu la tete. + +On finit par comprendre qu'un malheur venait d'arriver dans la +campagne du cure, et une troupe s'arma pour courir a son aide. + +Au milieu du champ d'oliviers la petite bastide peinte en rose etait +devenue invisible et noire dans la nuit profonde et muette. Depuis que +la lueur unique de sa fenetre eclairee s'etait eteinte comme un oeil +ferme, elle demeurait noyee dans l'ombre, perdue dans les tenebres, +introuvable pour quiconque n'etait pas enfant du pays. + +Bientot des feux coururent au ras de terre, a travers les arbres, +venant vers elle. Ils promenaient sur l'herbe brulee de longues +clartes jaunes; et sous leurs eclats errants les troncs tourmentes des +oliviers ressemblaient parfois a des monstres, a des serpents d'enfer +enlaces et tordus. Les reflets projetes au loin firent soudain surgir +dans l'obscurite quelque chose de blanchatre et de vague, puis, +bientot le mur bas et carre de la petite demeure redevint rose devant +les lanternes. Quelques paysans les portaient, escortant deux +gendarmes, revolver au poing, le garde-champetre, le maire et +Marguerite que des hommes soutenaient car elle defaillait. + +Devant la porte demeuree ouverte, effrayante, il y eut un moment +d'hesitation. Mais le brigadier saisissant un falot, entra suivi par +les autres. + +La servante n'avait pas menti. Le sang, fige maintenant, couvrait le +pave comme un tapis. Il avait coule jusqu'au vagabond, baignant une de +ses jambes et une de ses mains. + +Le pere et le fils dormaient, l'un, la gorge coupee, du sommeil +eternel, l'autre du sommeil des ivrognes. Les deux gendarmes se +jeterent sur celui-ci, et avant qu'il fut reveille il avait des +chaines aux poignets. Il frotta ses yeux, stupefait, abruti de vin; et +lorsqu'il vit le cadavre du pretre, il eut l'air terrifie, et de ne +rien comprendre. + +--Comment ne s'est-il pas sauve, dit le maire? + +--Il etait trop saoul, repliqua le brigadier. + +Et tout le monde fut de son avis, car l'idee ne serait venue a +personne que l'abbe Vilbois, peut-etre, avait pu se donner la mort. + + + + +MOUCHE + + + + +SOUVENIR D'UN CANOTIER + + +Il nous dit: + +"En ai-je vu, de droles de choses et de droles de filles aux jours +passes ou je canotais. Que de fois j'ai eu envie d'ecrire un petit +livre, titre "Sur la Seine", pour raconter cette vie de force et +d'insouciance, de gaiete et de pauvrete, de fete robuste et tapageuse +que j'ai menee de vingt a trente ans. + +J'etais un employe sans le sou; maintenant, je suis un homme arrive +qui peut jeter des grosses sommes pour un caprice d'une seconde. +J'avais au coeur mille desirs modestes et irrealisables qui me +doraient l'existence de toutes les attentes imaginaires. Aujourd'hui, +je ne sais pas vraiment quelle fantaisie me pourrait faire lever du +fauteuil ou je somnole. Comme c'etait simple, et bon, et difficile de +vivre ainsi, entre le bureau a Paris et la riviere a Argenteuil. Ma +grande, ma seule, mon absorbante passion, pendant dix ans, ce fut la +Seine. Ah! la belle, calme, variee et puante riviere pleine de mirage +et d'immondices. Je l'ai tant aimee, je crois, parce qu'elle m'a +donne, me semble-t-il, le sens de la vie. Ah! les promenades le long +des berges fleuries, mes amies les grenouilles qui revaient, le ventre +au frais, sur une feuille de nenuphar, et les lis d'eau coquets et +freles, au milieu des grandes herbes fines qui m'ouvraient soudain, +derriere un saule, un feuillet d'album japonais quand le +martin-pecheur fuyait devant moi comme une flamme bleue! Ai-je aime +tout cela, d'un amour instinctif des yeux qui se repandait dans tout +mon corps en une joie naturelle et profonde. + +Comme d'autres ont des souvenirs de nuits tendres, j'ai des souvenirs +de levers de soleil dans les brumes matinales, flottantes, errantes +vapeurs, blanches comme des mortes avant l'aurore, puis, au premier +rayon glissant sur les prairies, illuminees de rose a ravir le coeur; +et j'ai des souvenirs de lune argentant l'eau fremissante et courante, +d'une lueur qui faisait fleurir tous les reves. + +Et tout cela, symbole de l'eternelle illusion, naissait pour moi sur +de l'eau croupie qui charriait vers la mer toutes les ordures de +Paris. + +Puis quelle vie gaie avec les camarades. Nous etions cinq, une bande, +aujourd'hui des hommes graves; et comme nous etions tous pauvres, nous +avions fonde, dans une affreuse gargote d'Argenteuil, une colonie +inexprimable qui ne possedait qu'une chambre-dortoir ou j'ai passe les +plus folles soirees, certes, de mon existence. Nous n'avions souci de +rien que de nous amuser et de ramer, car l'aviron pour nous, sauf pour +un, etait un culte. Je me rappelle de si singulieres aventures, de si +invraisemblables farces, inventees par ces cinq chenapans, que +personne aujourd'hui ne les pourrait croire. On ne vit plus ainsi, +meme sur la Seine, car la fantaisie enragee qui nous tenait en haleine +est morte dans les ames actuelles. + +A nous cinq nous possedions un seul bateau, achete a grand'peine et +sur lequel nous avons ri comme nous ne rirons plus jamais. C'etait +une large yole un peu lourde, mais solide, spacieuse et confortable. +Je ne vous ferai point le portrait de mes camarades. Il y en avait un +petit, tres malin, surnomme Petit Bleu; un grand, a l'air sauvage, +avec des yeux gris et des cheveux noirs, surnomme Tomahawk; un autre, +spirituel et paresseux, surnomme La Toque, le seul qui ne touchat +jamais une rame sous pretexte qu'il ferait chavirer le bateau; un +mince, elegant, tres soigne, surnomme "N'a-qu'un-Oeil" en souvenir +d'un roman alors recent de Cladel, et parce qu'il portait un monocle; +enfin moi qu'on avait baptise Joseph Prunier. Nous vivions en parfaite +intelligence avec le seul regret de n'avoir pas une barreuse. Une +femme, c'est indispensable dans un canot. Indispensable parce que ca +tient l'esprit et le coeur en eveil, parce que ca anime, ca amuse, ca +distrait, ca pimente et ca fait decor avec une ombrelle rouge glissant +sur les berges vertes. Mais il ne nous fallait pas une barreuse +ordinaire, a nous cinq qui ne ressemblions guere a tout le monde. Il +nous fallait quelque chose d'imprevu, de drole, de pret a tout, de +presque introuvable, enfin. Nous en avions essaye beaucoup sans +succes, des filles de barre, pas des barreuses, canotieres imbeciles +qui preferaient toujours le petit vin qui grise, a l'eau qui coule et +qui porte les yoles. On les gardait un dimanche, puis on les +congediait avec degout. + +Or, voila qu'un samedi soir "N'a-qu'un-Oeil" nous amena une petite +creature fluette, vive, sautillante, blagueuse et pleine de drolerie, +de cette drolerie, qui tient lieu d'esprit aux titis males et femelles +eclos sur le pave de Paris. Elle etait gentille, pas jolie, une +ebauche de femme ou il y avait de tout, une de ces silhouettes que les +dessinateurs crayonnent en trois traits sur une nappe de cafe apres +diner entre un verre d'eau-de-vie et une cigarette. La nature en fait +quelquefois comme ca. + +Le premier soir, elle nous etonna, nous amusa, et nous laissa sans +opinion tant elle etait inattendue. Tombee dans ce nid d'hommes prets +a toutes les folies, elle fut bien vite maitresse de la situation, et +des le lendemain elle nous avait conquis. + +Elle etait d'ailleurs tout a fait toquee, nee avec un verre d'absinthe +dans le ventre, que sa mere avait du boire au moment d'accoucher, et +elle ne s'etait jamais degrisee depuis, car sa nourrice, disait-elle, +se refaisait le sang a coups de tafia; et elle-meme n'appelait jamais +autrement que "ma sainte famille" toutes les bouteilles alignees +derriere le comptoir des marchands de vin. + +Je ne sais lequel de nous la baptisa "Mouche" ni pourquoi ce nom lui +fut donne, mais il lui allait bien, et lui resta. Et notre yole, qui +s'appelait _Feuille-a-l'Envers_ fit flotter chaque semaine sur la +Seine, entre Asnieres et Maisons-Laffitte, cinq gars, joyeux et +robustes, gouvernes, sous un parasol de papier peint, par une vive et +ecervelee personne qui nous traitait comme des esclaves charges de la +promener sur l'eau, et que nous aimions beaucoup. + +Nous l'aimions tous beaucoup, pour mille raisons d'abord, pour une +seule ensuite. Elle etait, a l'arriere de notre embarcation, une +espece de petit moulin a paroles, jacassant au vent qui filait sur +l'eau. Elle bavardait sans fin avec le leger bruit continu de ces +mecaniques ailees qui tournent dans la brise; et elle disait +etourdiment les choses les plus inattendues, les plus cocasses, les +plus stupefiantes. Il y avait dans cet esprit, dont toutes les parties +semblaient disparates a la facon de loques de toute nature et de toute +couleur, non pas cousues ensemble mais seulement faufilees, de la +fantaisie comme dans un conte de fees, de la gauloiserie, de +l'impudeur, de l'impudence, de l'imprevu, du comique, et de l'air, de +l'air et du paysage comme dans un voyage en ballon. + +On lui posait des questions pour provoquer des reponses trouvees on ne +sait ou. Celle dont on la harcelait le plus souvent etait celle-ci: + +--Pourquoi t'appelle-t-on Mouche? + +Elle decouvrait des raisons tellement invraisemblables que nous +cessions de nager pour en rire. + +Elle nous plaisait aussi, comme femme; et La Toque, qui ne ramait +jamais et qui demeurait tout le long des jours assis a cote d'elle au +fauteuil de barre, repondit une fois a la demande ordinaire: + +--Pourquoi t'appelle-t-on Mouche? + +--Parce que c'est une petite cantharide! + +Oui, une petite cantharide bourdonnante et enfievrante, non pas la +classique cantharide empoisonneuse, brillante et mantelee, mais une +petite cantharide aux ailes rousses qui commencait a troubler +etrangement l'equipage entier de la _Feuille-a-l'Envers_. + +Que de plaisanteries stupides, encore, sur cette feuille ou s'etait +arretee cette Mouche. + +"N'a-qu'un-Oeil," depuis l'arrivee de "Mouche" dans le bateau, avait +pris au milieu de nous un role preponderant, superieur, le role d'un +monsieur qui a une femme a cote de quatre autres qui n'en ont pas. Il +abusait de ce privilege au point de nous exasperer parfois en +embrassant Mouche devant nous, en l'asseyant sur ses genoux a la fin +des repas et par beaucoup d'autres prerogatives humiliantes autant +qu'irritantes. + +On les avait isoles dans le dortoir par un rideau. + +Mais je m'apercus bientot que mes compagnons et moi devions faire au +fond de nos cerveaux de solitaires le meme raisonnement: "Pourquoi, en +vertu de quelle loi d'exception, de quel principe inacceptable, +Mouche, qui ne paraissait genee par aucun prejuge, serait-elle fidele +a son amant, alors que les femmes du meilleur monde ne le sont pas a +leurs maris." + +Notre reflexion etait juste. Nous en fumes bientot convaincus. Nous +aurions du seulement la faire plus tot pour n'avoir pas a regretter le +temps perdu. Mouche trompa "N'a-qu'un-Oeil" avec tous les autres +matelots de la _Feuille-a-l'Envers._ + +Elle le trompa sans difficulte, sans resistance, a la premiere priere +de chacun de nous. + +Mon Dieu, les gens pudiques vont s'indigner beaucoup! Pourquoi? Quelle +est la courtisane en vogue qui n'a pas une douzaine d'amants, et quel +est celui de ces amants assez bete pour l'ignorer? La mode n'est-elle +pas d'avoir un soir chez une femme celebre et cotee, comme on a un +soir a l'Opera, aux Francais ou a l'Odeon, depuis qu'on y joue les +demi-classiques. On se met a dix pour entretenir une cocotte qui fait +de son temps une distribution difficile, comme on se met a dix pour +posseder un cheval de course que monte seulement un jockey, veritable +image de l'amant de coeur. + +On laissait par delicatesse Mouche a "N'a-qu'un-Oeil", du samedi soir +au lundi matin. Les jours de navigation etaient a lui. Nous ne le +trompions qu'en semaine, a Paris, loin de la Seine, ce qui, pour des +canotiers comme nous, n'etait presque plus tromper. + +La situation avait ceci de particulier que les quatre maraudeurs des +faveurs de Mouche n'ignoraient point ce partage, qu'ils en parlaient +entre eux, et meme avec elle, par allusions voilees qui la faisaient +beaucoup rire. Seul, "N'a-qu'un-Oeil" semblait tout ignorer; et cette +position speciale faisait naitre une gene entre lui et nous, +paraissait le mettre a l'ecart, l'isoler, elever une barriere a +travers notre ancienne confiance et notre ancienne intimite. Cela lui +donnait pour nous un role difficile, un peu ridicule, un role d'amant +trompe, presque de mari. + +Comme il etait fort intelligent, doue d'un esprit special de +pince-sans-rire, nous nous demandions quelquefois, avec une certaine +inquietude, s'il ne se doutait de rien. + +Il eut soin de nous renseigner, d'une facon penible pour nous. On +allait dejeuner a Bougival, et nous ramions avec vigueur, quand La +Toque qui avait, ce matin-la, une allure triomphante d'homme satisfait +et qui, assis cote a cote avec la barreuse, semblait se serrer contre +elle un peu trop librement a notre avis, arreta la nage en criant: +"Stop!" + +Les huit avirons sortirent de l'eau. + +Alors, se tournant vers sa voisine, il demanda: + +--Pourquoi t'appelle-t-on Mouche? + +Avant qu'elle eut pu repondre, la voix de "N'a-qu'un-Oeil", assis a +l'avant, articula d'un ton sec: + +--Parce qu'elle se pose sur toutes les charognes. + +Il y eut d'abord un grand silence, une gene, que suivit une envie de +rire. Mouche elle-meme demeurait interdite. + +Alors, La Toque commanda: + +--Avant partout. + +Le bateau se remit en route. + +L'incident etait clos, la lumiere faite. + +Cette petite aventure ne changea rien a nos habitudes. Elle retablit +seulement la cordialite entre "N'a-qu'un-Oeil" et nous. Il redevint le +proprietaire honore de Mouche, du samedi soir au lundi matin, sa +superiorite sur nous tous ayant ete bien etablie par cette definition, +qui clotura d'ailleurs l'ere des questions sur le mot "Mouche". Nous +nous contentames a l'avenir du role secondaire d'amis reconnaissants +et attentionnes qui profitaient discretement des jours de la semaine +sans contestation d'aucune sorte entre nous. + +Cela marcha tres bien pendant trois mois environ. Mais voila que tout +a coup Mouche prit, vis-a-vis de nous tous, des attitudes bizarres. +Elle etait moins gaie, nerveuse, inquiete, presque irritable. On lui +demandait sans cesse: + +--Qu'est-ce que tu as? + +Elle repondait: + +--Rien. Laisse-moi tranquille. + +La revelation nous fut faite par "N'a-qu'un-Oeil", un samedi soir. +Nous venions de nous mettre a table dans la petite salle a manger que +notre gargotier Barbichon nous reservait dans sa guinguette, et, le +potage fini, on attendait la friture quand notre ami, qui paraissait +aussi soucieux, prit d'abord la main de Mouche et ensuite parla: + +--"Mes chers camarades, dit-il, j'ai une communication des plus graves +a vous faire et qui va peut-etre amener de longues discussions. Nous +aurons le temps d'ailleurs de raisonner entre les plats. + +Cette pauvre Mouche m'a annonce une desastreuse nouvelle dont elle m'a +charge en meme temps de vous faire part: + +Elle est enceinte. + +Je n'ajoute que deux mots: + +Ce n'est pas la moment de l'abandonner et la recherche de la paternite +est interdite." + +Il y eut d'abord de la stupeur, la sensation d'un desastre: et nous +nous regardions les uns les autres avec l'envie d'accuser quelqu'un. +Mais lequel? Ah! lequel? Jamais je n'avais senti comme en ce moment +la perfidie de cette cruelle farce de la nature qui ne permet jamais a +un homme de savoir d'une facon certaine s'il est le pere de son +enfant. + +Puis peu a peu une espece de consolation nous vint et nous reconforta, +nee au contraire d'un sentiment confus de solidarite. + +Tomahawk, qui ne parlait guere, formula ce debut de rasserenement par +ces mots: + +--Ma foi, tant pis, l'union fait la force. + +Les goujons entraient apportes par un marmiton. On ne se jetait pas +dessus, comme toujours, car on avait tout de meme l'esprit trouble. + +N'a-qu'un-Oeil reprit: + +--Elle a eu, en cette circonstance, la delicatesse de me faire des +aveux complets. Mes amis, nous sommes tous egalement coupables. +Donnons-nous la main et adoptons l'enfant. + +La decision fut prise a l'unanimite. On leva les bras vers le plat de +poissons frits et on jura. + +--Nous l'adoptons. + +Alors, sauvee tout d'un coup, delivree du poids horrible d'inquietude +qui torturait depuis un mois cette gentille et detraquee pauvresse de +l'amour, Mouche s'ecria: + +--Oh! mes amis! mes amis! Vous etes de braves coeurs ... de braves +coeurs ... de braves coeurs ... Merci tous! Et elle pleura, pour la +premiere fois, devant nous. + +Desormais on parla de l'enfant dans le bateau comme s'il etait ne +deja, et chacun de nous s'interessait, avec une sollicitude de +participation exageree, au developpement lent et regulier de la taille +de notre barreuse. + +On cessait de ramer pour demander: + +--Mouche? + +Elle repondait: + +--Presente. + +--Garcon ou fille? + +--Garcon. + +--Que deviendra-t-il? + +Alors elle donnait essor a son imagination de la facon la plus +fantastique. C'etaient des recits interminables, des inventions +stupefiantes, depuis le jour de la naissance jusqu'au triomphe +definitif. Il fut tout, cet enfant, dans le reve naif, passionne et +attendrissant de cette extraordinaire petite creature, qui vivait +maintenant, chaste, entre nous cinq, qu'elle appelait ses "cinq +papas". Elle le vit et le raconta marin, decouvrant un nouveau monde +plus grand que l'Amerique, general rendant a la France l'Alsace et la +Lorraine, puis empereur et fondant une dynastie de souverains +genereux et sages qui donnaient a notre patrie le bonheur definitif, +puis savant devoilant d'abord le secret de la fabrication de l'or, +ensuite celui de la vie eternelle, puis aeronaute inventant le moyen +d'aller visiter les astres et faisant du ciel infini une immense +promenade pour les hommes, realisation de tous les songes les plus +imprevus, et les plus magnifiques. + +Dieu, fut-elle gentille et amusante, la pauvre petite, jusqu'a la fin +de l'ete! + +Ce fut le vingt septembre que creva son reve. Nous revenions de +dejeuner a Maisons-Laffitte et nous passions devant Saint-Germain, +quand elle eut soif et nous demanda de nous arreter au Pecq. + +Depuis quelque temps, elle devenait lourde, et cela l'ennuyait +beaucoup. Elle ne pouvait plus gambader comme autrefois, ni bondir du +bateau sur la berge, ainsi qu'elle avait coutume de faire. Elle +essayait encore, malgre nos cris et nos efforts; et vingt fois, sans +nos bras tendus pour la saisir, elle serait tombee. + +Ce jour-la, elle eut l'imprudence de vouloir debarquer avant que le +bateau fut arrete, par une de ces bravades ou se tuent parfois les +athletes malades ou fatigues. + +Juste au moment ou nous allions accoster, sans qu'on put prevoir ou +prevenir son mouvement, elle se dressa, prit son elan et essaya de +sauter sur le quai. + +Trop faible, elle ne toucha que du bout du pied le bord de la pierre, +glissa, heurta de tout son ventre l'angle aigu, poussa un grand cri et +disparut dans l'eau. + +Nous plongeames tous les cinq en meme temps pour ramener un pauvre +etre defaillant, pale comme une morte et qui souffrait deja d'atroces +douleurs. + +Il fallut la porter bien vite dans l'auberge la plus voisine, ou un +medecin fut appele. + +Pendant dix heures que dura la fausse couche elle supporta avec un +courage d'heroine d'abominables tortures. Nous nous desolions autour +d'elle, enfievres d'angoisse et de peur. + +Puis on la delivra d'un enfant mort; et pendant quelques jours encore +nous eumes pour sa vie les plus grandes craintes. + +Le docteur, enfin, nous dit un matin: "Je crois qu'elle est sauvee. +Elle est en acier, cette fille." Et nous entrames ensemble dans sa +chambre, le coeur radieux. + +"N'a-qu'un-Oeil", parlant pour tous, lui dit: + +--Plus de danger, petite Mouche, nous sommes bien contents. + +Alors, pour la seconde fois, elle pleura devant nous, et, les yeux +sous une glace de larmes, elle balbutia: + +--Oh! si vous saviez, si vous saviez ... quel chagrin ... quel chagrin +... je ne me consolerai jamais. + +--De quoi donc, petite Mouche? + +--De l'avoir tue, car je l'ai tue! oh! sans le vouloir! quel +chagrin!... + +Elle sanglotait. Nous l'entourions, emus, ne sachant quoi lui dire. + +Elle reprit: + +--Vous l'avez vu, vous? + +--Nous repondimes, d'une seule voix? + +--Oui. + +--C'etait un garcon, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Beau, n'est-ce pas? + +On hesita beaucoup. Petit-Bleu, le moins scrupuleux, se decida a +affirmer. + +--Tres beau. + +Il eut tort, car elle se mit a gemir, presque a hurler de desespoir. + +Alors, N'a-qu'un-Oeil, qui l'aimait peut-etre le plus, eut pour la +calmer une invention geniale, et baisant ses yeux ternis par les +pleurs. + +--Console-toi, petite Mouche, console-toi, nous t'en ferons un autre. + +Le sens comique qu'elle avait dans les moelles se reveilla tout a +coup, et a moitie convaincue, a moitie gouailleuse, toute larmoyante +encore et le coeur crispe de peine, elle demanda, en nous regardant +tous: + +--Bien vrai? + +Et nous repondimes ensemble. + +--Bien vrai. + + + + +LE NOYE + + + + +I + + +Tout le monde, dans Fecamp, connaissait l'histoire de la mere Patin. +Certes, elle n'avait pas ete heureuse avec son homme, la mere Patin; +car son homme la battait de son vivant, comme on bat le ble dans les +granges. + +Il etait patron d'une barque de peche, et l'avait epousee, jadis, +parce qu'elle etait gentille, quoiqu'elle fut pauvre. + +Patin, bon matelot, mais brutal, frequentait le cabaret du pere Auban, +ou il buvait aux jours ordinaires, quatre ou cinq petits verres de +fil et, aux jours de chance a la mer, huit ou dix, et meme plus, +suivant sa gaiete de coeur, disait-il. + +Le fil etait servi aux clients par la fille au pere Auban, une brune +plaisante a voir et qui attirait le monde a la maison par sa bonne +mine seulement, car on n'avait jamais jase sur elle. + +Patin, quand il entrait au cabaret, etait content de la regarder et +lui tenait des propos de politesse, des propos tranquilles d'honnete +garcon. Quand il avait bu le premier verre de fil, il la trouvait deja +plus gentille; au second, il clignait de l'oeil; au troisieme, il +disait: "Si vous vouliez, mam'zelle Desiree ..." sans jamais finir sa +phrase; au quatrieme, il essayait de la retenir par sa jupe pour +l'embrasser; et, quand il allait jusqu'a dix, c'etait le pere Auban +qui servait les autres. + +Le vieux chand de vin, qui connaissait tous les trucs, faisait +circuler Desiree entre les tables, pour activer la consommation; et +Desiree, qui n'etait pas pour rien la fille au pere Auban, promenait +sa jupe autour des buveurs, et plaisantait avec eux, la bouche rieuse +et l'oeil malin. + +A force de boire des verres de fil, Patin s'habitua si bien a la +figure de Desiree, qu'il y pensait meme a la mer, quand il jetait ses +filets a l'eau, au grand large, par les nuits de vent ou les nuits de +calme, par les nuits de lune ou les nuits de tenebres. Il y pensait en +tenant sa barre, a l'arriere de son bateau, tandis que ses quatre +compagnons sommeillaient, la tete sur leur bras. Il la voyait toujours +lui sourire, verser l'eau-de-vie jaune avec un mouvement de l'epaule, +et puis s'en aller en disant: + +--Voila! Etes-vous satisfait? + +Et, a force de la garder ainsi dans son oeil et dans son esprit, il +fut pris d'une telle envie de l'epouser que, n'y pouvant plus tenir, +il la demanda en mariage. + +Il etait riche, proprietaire de son embarcation, de ses filets et +d'une maison au pied de la cote sur la Retenue; tandis que le pere +Auban n'avait rien. Il fut donc agree avec empressement, et la noce +eut lieu le plus vite possible, les deux parties ayant hate que la +chose fut faite, pour des raisons differentes. + +Mais, trois jours apres le mariage conclu, Patin ne comprenait plus du +tout comment il avait pu croire Desiree differente des autres femmes. +Vrai, fallait-il qu'il eut ete bete pour s'embarrasser d'une sans le +sou qui l'avait enjole avec sa fine, pour sur, de la fine ou elle +avait mis, pour lui, quelque sale drogue. + +Et il jurait, tout le long des marees, cassait sa pipe entre ses +dents, bourrait son equipage; et, ayant sacre a pleine bouche avec +tous les termes usites et contre tout ce qu'il connaissait, il +expectorait ce qui lui restait de colere au ventre sur les poissons et +les homards tires un a un des filets, et ne les jetait plus dans les +mannes qu'en les accompagnant d'injures et de termes malpropres. + +Puis, rentre chez lui, ayant a portee de la bouche et de la main sa +femme, la fille au pere Auban, il ne tarda guere a la traiter comme la +derniere des dernieres. Puis, comme elle l'ecoutait resignee, +accoutumee aux violences paternelles, il s'exaspera de son calme; et, +un soir, il cogna. Ce fut alors, chez lui, une vie terrible. + +Pendant dix ans on ne parla sur la Retenue que des tripotees que Patin +flanquait a sa femme et que de sa maniere de jurer, a tout propos, en +lui parlant. Il jurait, en effet, d'une facon particuliere, avec une +richesse de vocabulaire et une sonorite d'organe qu'aucun autre homme, +dans Fecamp, ne possedait. Des que son bateau se presentait a l'entree +du port, en revenant de la peche, on attendait la premiere bordee +qu'il allait lancer, de son pont sur la jetee, des qu'il aurait apercu +le bonnet blanc de sa compagne. + +Debout, a l'arriere, il manoeuvrait, l'oeil sur l'avant et sur la +voile, aux jours de grosse mer, et, malgre la preoccupation du passage +etroit et difficile, malgre les vagues de fond qui entraient comme des +montagnes dans l'etroit couloir, il cherchait, au milieu des femmes +attendant les marins, sous l'ecume des lames, a reconnaitre la sienne, +la fille au pere Auban, la gueuse! + +Alors, des qu'il l'avait vue, malgre le bruit des flots et du vent, +il lui jetait une engueulade, avec une telle force de gosier, que tout +le monde en riait, bien qu'on la plaignit fort. Puis, quand le bateau +arrivait a quai, il avait une maniere de decharger son lest de +politesse, comme il disait, tout en debarquant son poisson, qui +attirait autour de ses amarres tous les polissons et tous les +desoeuvres du port. + +Cela lui sortait de la bouche, tantot comme des coups de canon, +terribles et courts, tantot comme des coups de tonnerre qui roulaient +durant cinq minutes un tel ouragan de gros mots, qu'il semblait avoir +dans les poumons tous les orages du Pere-Eternel. + +Puis, quand il avait quitte son bord et qu'il se trouvait face a face +avec elle au milieu des curieux et des harengeres, il repechait a fond +de cale toute une cargaison nouvelle d'injures et de duretes, et il +la reconduisait ainsi jusqu'a leur logis, elle devant, lui derriere, +elle pleurant, lui criant. + +Alors, seul avec elle, les portes fermees, il tapait sous le moindre +pretexte. Tout lui suffisait pour lever la main et, des qu'il avait +commence, il ne s'arretait plus, en lui crachant alors au visage les +vrais motifs de sa haine. A chaque gifle, a chaque horion il +vociferait: "Ah! sans le sou, ah! va-nu-pieds, ah! creve-la-faim, j'en +ai fait un joli coup le jour ou je me suis rince la bouche avec le +tord-boyaux de ton filou de pere!" + +Elle vivait, maintenant, la pauvre femme, dans une epouvante +incessante, dans un tremblement continu de l'ame et du corps, dans une +attente eperdue des outrages et des rossees. + +Et cela dura dix ans. Elle etait si craintive qu'elle palissait en +parlant a n'importe qui, et qu'elle ne pensait plus a rien qu'aux +coups dont elle etait menacee, et qu'elle etait devenue plus maigre, +jaune et seche qu'un poisson fume. + + + + +II + + +Une nuit, son homme etant a la mer, elle fut reveillee tout a coup par +ce grognement de bete que fait le vent quand il arrive ainsi qu'un +chien lache! Elle s'assit dans son lit, emue, puis, n'entendant plus +rien, se recoucha; mais, presque aussitot, ce fut dans sa cheminee un +mugissement qui secouait la maison tout entiere, et cela s'etendit par +tout le ciel comme si un troupeau d'animaux furieux eut traverse +l'espace en soufflant et en beuglant. + +Alors elle se leva et courut au port. D'autres femmes y arrivaient de +tous les cotes avec des lanternes. Les hommes accouraient et tous +regardaient s'allumer dans la nuit, sur la mer, les ecumes au sommet +des vagues. + +La tempete dura quinze heures. Onze matelots ne revinrent pas, et +Patin fut de ceux-la. + +On retrouva, du cote de Dieppe, des debris de la _Jeune-Amelie_, sa +barque. On ramassa, vers Saint-Valery, les corps de ses matelots, mais +on ne decouvrit jamais le sien. Comme la coque de l'embarcation +semblait avoir ete coupee en deux, sa femme, pendant longtemps, +attendit et redouta son retour; car, si un abordage avait eu lieu, il +se pouvait faire que le batiment abordeur l'eut recueilli, lui seul, +et emmene au loin. + +Puis, peu a peu, elle s'habitua a la pensee qu'elle etait veuve, tout +en tressaillant chaque fois qu'une voisine, qu'un pauvre ou qu'un +marchand ambulant entrait brusquement chez elle. + +Or, un apres-midi, quatre ans environ apres la disparition de son +homme, elle s'arreta, en suivant la rue aux Juifs, devant la maison +d'un vieux capitaine, mort recemment, et dont on vendait les meubles. + +Juste en ce moment, on adjugeait un perroquet, un perroquet vert a +tete bleue, qui regardait tout ce monde d'un air mecontent et inquiet. + +--Trois francs! criait le vendeur; un oiseau qui parle comme un +avocat, trois francs! + +Une amie de la Patin lui poussa le coude: + +--Vous devriez acheter ca, vous qu'etes riche, dit-elle. Ca vous +tiendrait compagnie; il vaut plus de trente francs, c't oiseau-la. +Vous le revendrez toujours ben vingt a vingt-cinq! + +--Quatre francs! mesdames, quatre francs! repetait l'homme. Il chante +vepres et preche comme M. le cure. C'est un phenomene ... un miracle! + +La Patin ajouta cinquante centimes, et on lui remit, dans une petite +cage, la bete au nez crochu, qu'elle emporta. + +Puis elle l'installa chez elle et, comme elle ouvrait la porte de fil +de fer pour offrir a boire a l'animal, elle recut, sur le doigt, un +coup de bec qui coupa la peau et fit venir le sang. + +--Ah! qu'il est mauvais, dit-elle. + +Elle lui presenta cependant du chenevis et du mais, puis le laissa +lisser ses plumes en guettant d'un air sournois sa nouvelle maison et +sa nouvelle maitresse. + +Le jour commencait a poindre, le lendemain, quand la Patin entendit, +de la facon la plus nette, une voix, une voix forte, sonore, +roulante, la voix de Patin, qui criait: + +--Te leveras-tu, charogne! + +Son epouvante fut telle qu'elle se cacha la tete sous ses draps, car, +chaque matin, jadis, des qu'il avait ouvert les yeux, son defunt les +lui hurlait dans l'oreille, ces quatre mots qu'elle connaissait bien. + +Tremblante, roulee en boule, le dos tendu a la rossee qu'elle +attendait deja, elle murmurait, la figure cachee dans la couche: + +--Dieu Seigneur, le v'la! Dieu Seigneur, le v'la! Il est r'venu, Dieu +Seigneur! + +Les minutes passaient; aucun bruit ne troublait plus le silence de la +chambre. Alors, en fremissant, elle sortit sa tete du lit, sure qu'il +etait la, guettant, pret a battre. + +Elle ne vit rien, rien qu'un trait de soleil passant par la vitre et +elle pensa: + +--Il est cache, pour sur. + +Elle attendit longtemps, puis, un peu rassuree, songea: + +--Faut croire que j'ai reve, p'isqu'il n'se montre point. + +Elle refermait les yeux, un peu rassuree, quand eclata, tout pres, la +voix furieuse, la voix de tonnerre du noye qui vociferait: + +--Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, d'un nom, te leveras-tu, ch...! + +Elle bondit hors du lit, soulevee par l'obeissance, par sa passive +obeissance de femme rouee de coups, qui se souvient encore, apres +quatre ans, et qui se souviendra toujours, et qui obeira toujours a +cette voix-la! Et elle dit: + +--Me v'la, Patin; que que tu veux? + +Mais Patin ne repondit pas. + +Alors, eperdue, elle regarda autour d'elle, puis elle chercha +partout, dans les armoires, dans la cheminee, sous le lit, sans +trouver personne, et elle se laissa choir enfin sur une chaise, +affolee d'angoisse, convaincue que l'ame de Patin, seule, etait la, +pres d'elle, revenue pour la torturer. + +Soudain, elle se rappela le grenier, ou on pouvait monter du dehors +par une echelle. Assurement, il s'etait cache la pour la surprendre. +Il avait du, garde par des sauvages sur quelque cote, ne pouvoir +s'echapper plus tot, et il etait revenu, plus mechant que jamais. Elle +n'en pouvait douter, rien qu'au timbre de sa voix. + +Elle demanda, la tete levee vers le plafond: + +--T'es-ti la-haut, Patin? + +Patin ne repondit pas. + +Alors elle sortit et, avec une peur affreuse qui lui secouait le +coeur, elle monta l'echelle, ouvrit la lucarne, regarda, ne vit rien, +entra, chercha et ne trouva pas. + +Assise sur une botte de paille, elle se mit a pleurer; mais, pendant +qu'elle sanglotait, traversee d'une terreur poignante et surnaturelle, +elle entendit, dans sa chambre, au-dessous d'elle, Patin qui racontait +des choses. Il semblait moins en colere, plus tranquille, et il +disait: + +--Sale temps!--Gros vent!--Sale temps!--J'ai pas dejeune, nom d'un +nom! + +Elle cria a travers le plafond: + +--Me v'la, Patin; j'vas te faire la soupe. Te fache pas, j'arrive. + +Et elle redescendit en courant. + +Il n'y avait personne chez elle. + +Elle se sentit defaillir comme si la Mort la touchait, et elle allait +se sauver pour demander secours aux voisins, quand la voix, tout pres +de son oreille, cria: + +--J'ai pas dejeune, nom d'un nom! + +Et le perroquet, dans sa cage, la regardait de son oeil rond, sournois +et mauvais. + +Elle aussi, le regarda, eperdue, murmurant: + +--Ah! c'est toi! + +Il reprit, en remuant sa tete: + +--Attends, attends, attends, je vas t'apprendre a faineanter! + +Que se passa-t-il en elle? Elle sentit, elle comprit que c'etait bien +lui, le mort, qui revenait, qui s'etait cache dans les plumes de cette +bete pour recommencer a la tourmenter, qu'il allait jurer, comme +autrefois, tout le jour, et la mordre, et crier des injures pour +ameuter les voisins et les faire rire. Alors elle se rua, ouvrit la +cage, saisit l'oiseau qui, se defendant, lui arrachait la peau avec +son bec et avec ses griffes. Mais elle le tenait de toute sa force, a +deux mains, et, se jetant par terre, elle se roula dessus avec une +frenesie de possedee, l'ecrasa, en fit une loque de chair, une petite +chose molle, verte, qui ne remuait plus, qui ne parlait plus, et qui +pendait; puis, l'ayant enveloppee d'un torchon comme d'un linceul, +elle sortit, en chemise, nu-pieds, traversa le quai, que la mer +battait de courtes vagues, et, secouant le linge, elle laissa tomber +dans l'eau cette petite chose morte qui ressemblait a un peu d'herbe; +puis elle rentra, se jeta a genoux devant la cage vide, et, bouleversee +de ce qu'elle avait fait, demanda pardon au bon Dieu, en sanglotant, +comme si elle venait de commettre un horrible crime. + + + + +L'EPREUVE + + + + +I + + +Un bon menage, le menage Bondel, bien qu'un peu guerroyant. On se +querellait souvent, pour des causes futiles, puis on se reconciliait. + +Ancien commercant retire des affaires apres avoir amasse de quoi vivre +selon ses gouts simples, Bondel avait loue a Saint-Germain un petit +pavillon et s'etait gite la, avec sa femme. + +C'etait un homme calme, dont les idees, bien assises, se levaient +difficilement. Il avait de l'instruction, lisait des journaux graves +et appreciait cependant l'esprit gaulois. Doue de raison, de logique, +de ce bon sens pratique qui est la qualite maitresse de l'industrieux +bourgeois francais, il pensait peu, mais surement, et ne se decidait +aux resolutions qu'apres des considerations que son instinct lui +revelait infaillibles. + +C'etait un homme de taille moyenne, grisonnant, a la physionomie +distinguee. + +Sa femme, pleine de qualites serieuses, avait aussi quelques defauts. +D'un caractere emporte, d'une franchise d'allures qui touchait a la +violence, et d'un entetement invincible, elle gardait contre les gens +des rancunes inapaisables. Jolie autrefois, puis devenue trop grosse, +trop rouge, elle passait encore, dans leur quartier, a Saint-Germain, +pour une tres belle femme, qui representait la sante avec un air pas +commode. + +Leurs dissentiments, presque toujours, commencaient au dejeuner, au +cours de quelque discussion sans importance, puis jusqu'au soir, +souvent jusqu'au lendemain ils demeuraient faches. Leur vie si simple, +si bornee, donnait de la gravite a leurs preoccupations les plus +legeres, et tout sujet de conversation devenait un sujet de dispute. +Il n'en etait pas ainsi jadis, lorsqu'ils avaient des affaires qui les +occupaient, qui mariaient leurs soucis, serraient leurs coeurs, les +enfermant et les retenant pris ensemble dans le filet de l'association +et de l'interet commun. + +Mais a Saint-Germain on voyait moins de monde. Il avait fallu refaire +des connaissances, se creer, au milieu d'etrangers, une existence +nouvelle toute vide d'occupations. Alors, la monotonie des heures +pareilles les avait un peu aigris l'un et l'autre; et le bonheur +tranquille, espere, attendu avec l'aisance, n'apparaissait pas. + +Ils venaient de se mettre a table, par un matin du mois de juin, quand +Bondel demanda: + +--Est-ce que tu connais les gens qui demeurent dans ce petit pavillon +rouge au bout de la rue du Berceau? + +Mme Bondel devait etre mal levee. Elle repondit: + +--Oui et non, je les connais, mais je ne tiens pas a les connaitre. + +--Pourquoi donc? Ils ont l'air tres gentils. + +--Parce que ... + +--J'ai rencontre le mari ce matin sur la terrasse et nous avons fait +deux tours ensemble. + +Comprenant qu'il y avait du danger dans l'air, Bondel ajouta: + +--C'est lui qui m'a aborde et parle le premier. + +La femme le regardait avec mecontentement. Elle reprit: + +--Tu aurais aussi bien fait de l'eviter. + +--Mais pourquoi donc? + +--Parce qu'il y a des potins sur eux. + +--Quels potins? + +--Quels potins! Mon Dieu, des potins comme on en fait souvent. + +M. Bondel eut le tort d'etre un peu vif. + +--Ma chere amie, tu sais que j'ai horreur des potins. Il me suffit +qu'on en fasse pour me rendre les gens sympathiques. Quant a ces +personnes, je les trouve fort bien, moi. + +Elle demanda, rageuse: + +--La femme aussi, peut-etre? + +--Mon Dieu, oui, la femme aussi, quoique je l'aie a peine apercue. + +Et la discussion continua, s'envenimant lentement, acharnee sur le +meme sujet, par penurie d'autres motifs. + +Mme Bondel s'obstinait a ne pas dire quels potins couraient sur ces +voisins, laissant entendre de vilaines choses, sans preciser. Bondel +haussait les epaules, ricanait, exasperait sa femme. Elle finit par +crier: + +--Eh bien! ce monsieur est cornard, voila! + +Le mari repondit sans s'emouvoir: + +--Je ne vois pas en quoi cela atteint l'honorabilite d'un homme? + +Elle parut stupefaite. + +--Comment, tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... elle est trop forte, +en verite ... tu ne vois pas? Mais c'est un scandale public; il est +tare a force d'etre cornard! + +Il repondit: + +--Ah! mais non! Un homme serait tare parce qu'on le trompe, tare parce +qu'on le trahit, tare parce qu'on le vole?... Ah! mais non. Je te +l'accorde pour la femme, mais pas pour lui. + +Elle devenait furieuse. + +--Pour lui comme pour elle. Ils sont tares, c'est une honte publique. + +Bondel, tres calme, demanda: + +--D'abord, est-ce vrai? Qui peut affirmer une chose pareille tant +qu'il n'y a pas flagrant delit. + +Mme Bondel s'agitait sur son siege. + +--Comment? qui peut affirmer? mais tout le monde! tout le monde! ca se +voit comme les yeux dans le visage, une chose pareille. Tout le monde +le sait, tout le monde le dit. Il n'y a pas a douter. C'est notoire +comme une grande fete. + +Il ricanait. + +--On a cru longtemps aussi que le soleil tournait autour de la terre +et mille autres choses non moins notoires, qui etaient fausses. Cet +homme adore sa femme; il en parle avec tendresse, avec veneration. Ca +n'est pas vrai. + +Elle balbutia, trepignant: + +--Avec ca qu'il le sait, cet imbecile, ce cretin, ce tare! + +Bondel ne se fachait pas; il raisonnait. + +--Pardon. Ce monsieur n'est pas bete. Il m'a paru au contraire fort +intelligent et tres fin; et tu ne me feras pas croire qu'un homme +d'esprit ne s'apercoive pas d'une chose pareille dans sa maison, quand +les voisins, qui n'y sont pas, dans sa maison, n'ignorent aucun detail +de cet adultere, car ils n'ignorent aucun detail, assurement. + +Mme Bondel eut un acces de gaiete rageuse qui irrita les nerfs de son +mari. + +--Ah! ah! ah! tous les memes, tous, tous! Avec ca qu'il y en a un seul +au monde qui decouvre cela, a moins qu'on ne lui mette le nez dessus. + +La discussion deviait. Elle partit a fond de train sur l'aveuglement +des epoux trompes dont il doutait et qu'elle affirmait avec des airs +de mepris si personnels qu'il finit par se facher. + +Alors, ce fut une querelle pleine d'emportement, ou elle prit le parti +des femmes, ou il prit la defense des hommes. + +Il eut la fatuite de declarer: + +--Eh bien moi, je te jure que si j'avais ete trompe, je m'en serais +apercu, et tout de suite encore. Et je t'aurais fait passer ce +gout-la, d'une telle facon, qu'il aurait fallu plus d'un medecin pour +te remettre sur pied. + +Elle fut soulevee de colere et lui cria dans la figure: + +--Toi? toi! Mais tu es aussi bete que les autres, entends-tu! + +Il affirma de nouveau: + +--Je te jure bien que non. + +Elle lacha un rire d'une telle impertinence qu'il sentit un battement +de coeur, et un frisson sur sa peau. + +Pour la troisieme fois il dit: + +--Moi, je l'aurais vu. + +Elle se leva, riant toujours de la meme facon. + +--Non, c'est trop, fit-elle. + +Et elle sortit en tapant la porte. + + + + +II + + +Bondel resta seul, tres mal a l'aise. Ce rire insolent, provocateur, +l'avait touche comme un de ces aiguillons de mouche venimeuse dont on +ne sent pas la premiere atteinte, mais dont la brulure s'eveille +bientot et devient intolerable. + +Il sortit, marcha, revassa. La solitude de sa vie nouvelle le poussait +a penser tristement, a voir sombre. Le voisin qu'il avait rencontre le +matin se trouva tout a coup devant lui. Ils se serrerent la main et se +mirent a causer. Apres avoir touche divers sujets, ils en vinrent a +parler de leurs femmes. L'un et l'autre semblaient avoir quelque chose +a confier, quelque chose d'inexprimable, de vague, de penible sur la +nature meme de cet etre associe a leur vie: une femme. + +Le voisin disait: + +--Vrai, on croirait qu'elles ont parfois contre leur mari une sorte +d'hostilite particuliere, par cela seul qu'il est leur mari. Moi, +j'aime ma femme. Je l'aime beaucoup, je l'apprecie et je la respecte; +eh bien! elle a quelquefois l'air de montrer plus de confiance et +d'abandon a nos amis qu'a moi-meme. + +Bondel aussitot pensa: "Ca y est, ma femme avait raison." + +Lorsqu'il eut quitte cet homme, il se remit a songer. Il, sentait en +son ame un melange confus de pensees contradictoires, une sorte de +bouillonnement douloureux, et il gardait dans l'oreille le rire +impertinent, ce rire exaspere qui semblait dire: "Mais il en est de +toi comme des autres, imbecile." Certes, c'etait la une bravade, une +de ces impudentes bravades de femmes qui osent tout, qui risquent tout +pour blesser, pour humilier l'homme contre lequel elles sont irritees. + +Donc ce pauvre monsieur devait etre aussi un mari trompe, comme tant +d'autres. Il avait dit, avec tristesse: "Elle a quelquefois l'air de +montrer plus de confiance et d'abandon a nos amis qu'a moi-meme." +Voila donc comment un mari,--cet aveugle sentimental que la loi nomme +un mari,--formulait ses observations sur les attentions particulieres +de sa femme pour un autre homme. C'etait tout. Il n'avait rien vu de +plus. Il etait pareil aux autres.... Aux autres! + +Puis, comme sa propre femme, a lui, Bondel, avait ri d'une facon +bizarre: "Toi aussi, ... toi aussi ..." Comme elles sont folles et +imprudentes ces creatures qui peuvent faire entrer de pareils soupcons +dans le coeur pour le seul plaisir de braver. + +Il remontait leur vie commune, cherchant dans leurs relations +anciennes si elle avait jamais paru montrer a quelqu'un plus de +confiance et d'abandon qu'a lui-meme. Il n'avait jamais suspecte +personne, tant il etait tranquille, sur d'elle, confiant. + +Mais oui, elle avait eu un ami, un ami intime, qui pendant pres d'un +an vint diner chez eux trois fois par semaine, Tancret, ce bon +Tancret, ce brave Tancret, que lui, Bondel, aima comme un frere et +qu'il continuait a voir en cachette depuis que sa femme s'etait +fachee, il ne savait pourquoi, avec cet aimable garcon. + +Il s'arreta, pour reflechir, regardant le passe avec des yeux +inquiete. Puis une revolte surgit en lui contre lui-meme, contre +cette honteuse insinuation du moi defiant, du moi jaloux, du moi +mechant que nous portons tous. Il se blama, il s'accusa, il s'injuria, +tout en se rappelant les visites, les allures de cet ami que sa femme +appreciait tant et qu'elle expulsa sans raison serieuse. Mais soudain +d'autres souvenirs lui vinrent, de ruptures pareilles dues au +caractere vindicatif de Mme Bondel qui ne pardonnait jamais un +froissement. Il rit alors franchement de lui-meme, du commencement +d'angoisse qui l'avait etreint; et se souvenant des mines haineuses de +son epouse quand il lui disait, le soir, en rentrant: "J'ai rencontre +ce bon Tancret, il m'a demande de tes nouvelles", il se rassura +completement. + +Elle repondait toujours: "Quand tu verras ce monsieur, tu peux lui +dire que je le dispense de s'occuper de moi." Oh! de quel air irrite, +de quel air feroce elle prononcait ces paroles. Comme on sentait bien +qu'elle ne pardonnait pas, qu'elle ne pardonnerait point.... Et il +avait pu soupconner?... meme une seconde?... Dieu, quelle betise! + +Pourtant, pourquoi s'etait-elle fachee ainsi? Elle n'avait jamais +raconte le motif precis de cette brouille et la raison de son +ressentiment. Elle lui en voulait bien fort! bien fort? Est-ce que?... +Mais non.... mais non.... Et Bondel se declara qu'il s'avilissait +lui-meme en songeant a des choses pareilles. + +Oui, il s'avilissait sans aucun doute, mais il ne pouvait s'empecher +de songer a cela et il se demanda avec terreur si cette idee entree en +lui n'allait pas y demeurer, s'il n'avait pas la, dans le coeur, la +larve d'un long tourment. Il se connaissait; il etait homme a ruminer +son doute, comme il ruminait autrefois ses operations commerciales, +pendant les jours et les nuits, en pesant le pour et le contre, +interminablement. + +Deja il devenait agite, il marchait plus vite et perdait son calme. On +ne peut rien contre l'Idee. Elle est imprenable, impossible a chasser, +impossible a tuer. + +Et soudain un projet naquit en lui, hardi, si hardi qu'il douta +d'abord s'il l'executerait. + +Chaque fois qu'il rencontrait Tancret, celui-ci demandait des +nouvelles de Mme Bondel; et Bondel repondait: "Elle est toujours un +peu fachee." Rien de plus,--Dieu ... avait-il ete assez mari +lui-meme!... Peut-etre!... + +Donc il allait prendre le train pour Paris, se rendre chez Tancret et +le ramener avec lui, ce soir-la meme, en lui affirmant que la rancune +inconnue de sa femme etait passee. Oui, mais quelle tete ferait Mme +Bondel ... quelle scene!... quelle fureur!... quel scandale!... Tant +pis, tant pis ... ce serait la vengeance du rire, et, en las voyant +soudain en face l'un de l'autre, sans qu'elle fut prevenue, il saurait +bien saisir sur les figures l'emotion de la verite. + + + + +III + + +Il se rendit aussitot a la gare, prit son billet, monta dans un wagon +et lorsqu'il se sentit emporte par le train qui descendait la rampe du +Pecq, il eut un peu peur, une sorte de vertige devant ce qu'il allait +oser. Pour ne pas flechir, reculer, revenir seul, il s'efforca de n'y +plus penser, de se distraire sur d'autres idees, de faire ce qu'il +avait decide avec une resolution aveugle, et il se mit a chantonner +des airs d'operette et de cafe-concert jusqu'a Paris afin d'etourdir +sa pensee. + +Des envies de s'arreter le saisirent aussitot qu'il eut devant lui les +trottoirs qui allaient le conduire a la rue de Tancret. Il flana +devant quelques boutiques, remarqua les prix de certains objets, +s'interessa a des articles nouveaux, eut envie de boire un bock, ce +qui n'etait guere dans ses habitudes, et en approchant du logis de son +ami, desira fort ne point le rencontrer. + +Mais Tancret etait chez lui, seul, lisant. Il fut surpris, se leva, +s'ecria: + +--Ah! Bondel! Quelle chance! + +Et Bondel, embarrasse, repondit: + +--Oui, mon cher, je suis venu faire quelques courses a Paris et je +suis monte pour vous serrer la main. + +--Ca c'est gentil, gentil! D'autant plus que vous aviez un peu perdu +l'habitude d'entrer chez moi. + +--Que voulez-vous, on subit malgre soi des influences, et comme ma +femme avait l'air de vous en vouloir! + +--Bigre ... avait l'air,... elle a fait mieux que cela, puisqu'elle +m'a mis a la porte. + +--Mais a propos de quoi? Je ne l'ai jamais su, moi. + +--Oh! a propos de rien ... d'une betise ... d'une discussion ou je +n'etais pas de son avis. + +--Mais a quel sujet cette discussion? + +--Sur une dame que vous connaissez peut-etre de nom; Mme Boutin, une +de mes amies. + +--Ah! Vraiment.... Eh bien! je crois qu'elle ne vous en veut plus, ma +femme, car elle m'a parle de vous, ce matin, en termes fort amicaux. + +Tancret eut un tressaillement, et parut tellement stupefait que +pendant quelques instants il ne trouva rien a dire. Puis il reprit: + +--Elle vous a parle de moi ... en termes amicaux.... + +--Mais oui. + +--Vous en etes sur? + +--Parbleu?... je ne reve pas. + +--Et puis?... + +--Et puis ... comme je venais a Paris, j'ai cru vous faire plaisir en +vous le disant. + +--Mais oui.... Mais oui.... + +Bondel parut hesiter, puis, apres un petit silence: + +--J'avais meme une idee ... originale. + +--Laquelle? + +--Vous ramener avec moi pour diner a la maison. + +A cette proposition, Tancret, d'un naturel prudent, parut inquiet. + +--Oh! vous croyez ... est-ce possible ... ne nous exposons-nous pas a +... a ... des histoires.... + +--Mais non ... mais non. + +--C'est que ... vous savez ... elle a de la rancune, Mme Bondel. + +--Oui, mais je vous assure qu'elle ne vous en veut plus. Je suis meme +convaincu que cela lui fera grand plaisir de vous voir comme ca, a +l'improviste. + +--Vrai? + +--Oh! vrai. + +--Eh bien! allons, mon cher. Moi, je suis enchante. Voyez-vous, cette +brouille-la me faisait beaucoup de peine. + +Et ils se mirent en route vers la gare Saint-Lazare en se tenant par +le bras. + +Le trajet fut silencieux. Tous deux semblaient perdus en des songeries +profondes. Assis l'un en face de l'autre, dans le wagon, ils se +regardaient sans parler, constatant l'un et l'autre qu'ils etaient +pales. + +Puis ils descendirent du train et se reprirent le bras, comme pour +s'unir contre un danger. Apres quelques minutes de marche ils +s'arreterent, un peu haletants tous les deux, devant la maison des +Bondel. + +Bondel fit entrer son ami, le suivit dans le salon, appela sa bonne et +lui dit: "Madame est ici?" + +--Oui monsieur. + +--Priez-la de descendre tout de suite, s'il vous plait. + +--Oui, monsieur. + +Et ils attendirent, tombes sur deux fauteuils, emus a present de la +meme envie de s'en aller au plus vite, avant que n'apparut sur le +seuil la grande personne redoutee. + +Un pas connu, un pas puissant descendit les marches de l'escalier. Une +main toucha la serrure, et les yeux des deux hommes virent tourner la +poignee de cuivre. Puis la porte s'ouvrit toute grande et Mme Bondel +s'arreta, voulant voir avant d'entrer. + +Donc elle regarda, rougit, fremit, recula d'un demi-pas, puis demeura +immobile, le sang aux joues et les mains posees sur les deux murs de +l'entree. + +Tancret, pale a present comme s'il allait defaillir, s'etait leve, +laissant tomber son chapeau, qui roula sur le parquet. Il balbutiait. + +--Mon Dieu ... Madame ... c'est moi ... j'ai cru ... j'ai ose.... Cela +me faisait tant de peine ... + +Comme elle ne repondait pas, il reprit: + +--Me pardonnez-vous ... enfin? + +Alors, brusquement, emportee par une impulsion, elle marcha vers lui +les deux mains tendues; et quand il eut pris, serre et garde ces deux +mains, elle dit, avec une petite voix emue, brisee, defaillante, que +son mari ne lui connaissait point: + +--Ah! mon cher ami.... Ca me fait bien plaisir! + +Et Bondel, qui les contemplait, se sentit glace de la tete aux pieds, +comme si on l'eut trempe dans un bain froid. + + + + +LE MASQUE + + + + +Il y avait bal costume, a l'Elysee-Montmartre, ce soir-la. C'etait a +l'occasion de la Mi-Careme, et la foule entrait, comme l'eau dans une +vanne d'ecluse, dans le couloir illumine qui conduit a la salle de +danse. Le formidable appel de l'orchestre, eclatant comme un orage de +musique, crevait les murs et le toit, se repandait sur le quartier, +allait eveiller, par les rues et jusqu'au fond des maisons voisines, +cet irresistible desir de sauter, d'avoir chaud, de s'amuser qui +sommeille au fond de l'animal humain. + +Et les habitues du lieu s'en venaient aussi des quatre coins de Paris, +gens de toutes les classes, qui aiment le gros plaisir tapageur, un +peu crapuleux, frotte de debauche. C'etaient des employes, des +souteneurs, des filles, des filles de tous draps, depuis le coton +vulgaire jusqu'a la plus fine batiste, des filles riches, vieilles et +diamantees, et des filles pauvres, de seize ans, pleines d'envie de +faire la fete, d'etre aux hommes, de depenser de l'argent. Des habits +noirs elegants en quete de chair fraiche, de primeurs deflorees, mais +savoureuses, rodaient dans cette foule echauffee, cherchaient, +semblaient flairer, tandis que les masques paraissaient agites surtout +par le desir de s'amuser. Deja des quadrilles renommes amassaient +autour de leurs bondissements une couronne epaisse de public. La haie +onduleuse, la pate remuante de femmes et d'hommes qui encerclait les +quatre danseurs se nouait autour comme un serpent, tantot rapprochee, +tantot ecartee suivant les ecarts des artistes. Les deux femmes, dont +les cuisses semblaient attachees au corps par des ressorts de +caoutchouc, faisaient avec leurs jambes des mouvements surprenants. +Elles les lancaient en l'air avec tant de vigueur que le membre +paraissait s'envoler vers les nuages, puis soudain les ecartant comme +si elles se fussent ouvertes jusqu'a mi-ventre, glissant l'une en +avant, l'autre en arriere, elles touchaient le sol de leur centre par +un grand ecart rapide, repugnant et drole. + +Leurs cavaliers bondissaient, tricotaient des pieds, s'agitaient, les +bras remues et souleves comme des moignons d'ailes sans plumes, et on +devinait, sous leurs masques, leur respiration essoufflee. + +Un d'eux, qui avait pris place dans le plus repute des quadrilles pour +remplacer une celebrite absente, le beau "Songe-au-Gosse", et qui +s'efforcait de tenir tete a l'infatigable "Arete-de-Veau" executait +des cavaliers seuls bizarres qui soulevaient la joie et l'ironie du +public. + +Il etait maigre, vetu en gommeux, avec un joli masque verni sur le +visage, un masque a moustache blonde frisee que coiffait une perruque +a boucles. + +Il avait l'air d'une figure de cire du musee Grevin, d'une etrange et +fantasque caricature du charmant jeune homme des gravures de mode, et +il dansait avec un effort convaincu, mais maladroit, avec un +emportement comique. Il semblait rouille a cote des autres, en +essayant d'imiter leurs gambades; il semblait perclus, lourd comme un +roquet jouant avec des levriers. Des bravos moqueurs l'encourageaient. +Et lui, ivre d'ardeur, gigotait avec une telle frenesie que, soudain, +emporte par un elan furieux, il alla donner de la tete dans la +muraille du public qui se fendit devant lui pour le laisser passer, +puis se referma autour du corps inerte, etendu sur le ventre, du +danseur inanime. + +Des hommes le ramasserent, l'emporterent. On criait: "un medecin." Un +monsieur se presenta, jeune, tres elegant, en habit noir avec de +grosses perles a sa chemise de bal. "Je suis professeur a la Faculte", +dit-il d'une voix modeste. On le laissa passer, et il rejoignit dans +une petite piece pleine de cartons comme un bureau d'agent d'affaires, +le danseur toujours sans connaissance qu'on allongeait sur des +chaises. Le docteur voulut d'abord oter le masque et reconnut qu'il +etait attache d'une facon compliquee avec une multitude de menus fils +de metal, qui le liaient adroitement aux bords de sa perruque et +enfermaient la tete entiere dans une ligature solide dont il fallait +avoir le secret. Le cou lui-meme etait emprisonne dans une fausse peau +qui continuait le menton, et cette peau de gant, peinte comme de la +chair, attenait au col de la chemise. + +Il fallut couper tout cela avec de forts ciseaux; et quand le medecin +eut fait, dans ce surprenant assemblage, une entaille allant de +l'epaule a la tempe, il entr'ouvrit cette carapace et y trouva une +vieille figure d'homme usee, pale, maigre et ridee. Le saisissement +fut tel parmi ceux qui avaient apporte ce jeune masque frise, que +personne ne rit, que personne ne dit un mot. + +On regardait, couche sur des chaises de paille, ce triste visage aux +yeux fermes, barbouille de poils blancs, les uns longs, tombant du +front sur la face, les autres courts, pousses sur les joues et le +menton, et, a cote de cette pauvre tete, ce petit, ce joli masque +verni, ce masque frais qui souriait toujours. + +L'homme revint a lui apres etre demeure longtemps sans connaissance, +mais il paraissait encore si faible, si malade que le medecin +redoutait quelque complication dangereuse. + +--Ou demeurez-vous? dit-il. + +Le vieux danseur parut chercher dans sa memoire, puis se souvenir, et +il dit un nom de rue que personne ne connaissait. Il fallut donc lui +demander encore des details sur le quartier. Il les fournissait avec +une peine infinie, avec une lenteur et une indecision qui revelaient +le trouble de sa pensee. + +Le medecin reprit: + +--Je vais vous reconduire moi-meme. + +Une curiosite l'avait saisi de savoir qui etait cet etrange baladin, +de voir ou gitait ce phenomene sauteur. + +Et un fiacre bientot les emporta tous deux, de l'autre cote des buttes +Montmartre. + +C'etait dans une haute maison d'aspect pauvre, ou montait un escalier +gluant, une de ces maisons toujours inachevees, criblees de fenetres, +debout entre deux terrains vagues, niches crasseuses ou habite une +foule d'etres guenilleux et miserables. + +Le docteur, cramponne a la rampe, tige de bois tournante ou la main +restait collee, soutint jusqu'au quatrieme etage le vieil homme +etourdi qui reprenait des forces. + +La porte a laquelle ils avaient frappe s'ouvrit et une femme apparut, +vieille aussi, propre, avec un bonnet de nuit bien blanc encadrant une +tete osseuse, aux traits accentues, une de ces grosses tetes bonnes et +rudes des femmes d'ouvrier laborieuses et fideles. Elle s'ecria: + +--Mon Dieu! qu'est-ce qu'il a eu? + +Lorsque la chose eut ete dite en vingt paroles, elle se rassura, et +rassura le medecin lui-meme, en lui racontant que, souvent deja, +pareille aventure etait arrivee. + +--Faut le coucher, monsieur, rien autre chose, il dormira, et d'main +n'y paraitra plus. + +Le docteur reprit: + +--Mais c'est a peine s'il peut parler. + +--Oh! c'est rien, un peu d'boisson, pas autre chose. Il n'a pas dine +pour etre souple, et puis il a bu deux vertes, pour se donner de +l'agitation. La verte, voyez-vous, ca lui r'fait des jambes, mais ca +lui coupe les idees et les paroles. Ca n'est plus de son age de danser +comme il fait. Non, vrai, c'est a desesperer qu'il ait jamais une +raison! + +Le medecin, surpris, insista. + +--Mais pourquoi danse-t-il d'une pareille facon, vieux comme il est? + +Elle haussa les epaules, devenue rouge sous la colere qui l'excitait +peu a peu. + +--Ah! oui, pourquoi! Parlons-en, pour qu'on le croie jeune sous son +masque, pour que les femmes le prennent encore pour un godelureau et +lui disent des cochonneries dans l'oreille, pour se frotter a leur +peau, a toutes leurs sales peaux avec leurs odeurs et leurs poudres et +leurs pommades ... Ah! c'est du propre! Allez, j'en ai eu une vie, +moi, monsieur, depuis quarante ans que cela dure ... Mais faut le +coucher d'abord pour qu'il ne prenne pas mal. Ca ne vous ferait-il +rien de m'aider. Quand il est comme ca, je n'en finis pas, toute +seule. + +Le vieux etait assis sur son lit, l'air ivre, ses longs cheveux blancs +tombes sur le visage. + +Sa compagne le regardait avec des yeux attendris et furieux. Elle +reprit: + +--Regardez s'il n'a pas une belle tete pour son age; et faut qu'il se +deguise en polisson pour qu'on le croie jeune. Si c'est pas une pitie! +Vrai, qu'il a une belle tete, monsieur? Attendez, j'vais vous la +montrer avant de le coucher. + +Elle alla vers une table qui portait la cuvette, le pot a eau, le +savon, le peigne et la brosse. Elle prit la brosse, puis revint vers +le lit et relevant toute la chevelure emmelee du pochard, elle lui +donna, en quelques instants, une figure de modele de peintre, a +grandes boucles tombant sur le cou. Puis, reculant afin de le +contempler. + +--Vrai qu'il est bien, pour son age? + +--Tres bien, affirma le docteur qui commencait a s'amuser beaucoup. + +Elle ajouta: + +--Et si vous l'aviez connu quand il avait vingt-cinq ans! Mais faut le +mettre au lit; sans ca ses vertes lui tourneraient dans le ventre. +Tenez, monsieur, voulez-vous tirer sa manche?... plus haut ... comme +ca ... bon.... la culotte maintenant.... attendez, je vais lui oter +ses chaussures ... c'est bien.--A present, tenez-le debout pour que +j'ouvre le lit ... voila ... couchons-le ... si vous croyez qu'il se +derangera tout a l'heure pour me faire de la place, vous vous trompez. +Faut que je trouve mon coin, moi, n'importe ou. Ca ne l'occupe pas. +Ah! jouisseur, va! + +Des qu'il se sentit etendu dans ses draps, le bonhomme ferma les +yeux, les rouvrit, les ferma de nouveau, et dans toute sa figure +satisfaite apparaissait la resolution energique de dormir. + +Le docteur, en l'examinant avec un interet sans cesse accru, demanda: + +--Alors il va faire le jeune homme dans les bals costumes? + +--Dans tous, monsieur, et il me revient au matin dans un etat qu'on ne +se figure pas. Voyez-vous, c'est le regret qui le conduit la et qui +lui fait mettre une figure de carton sur la sienne. Oui, le regret de +n'etre plus ce qu'il a ete, et puis de n'avoir plus ses succes! + +Il dormait maintenant, et commencait a ronfler. Elle le contemplait +d'un air apitoye, et elle reprit: + +--Ah! il en a eu des succes, cet homme-la! Plus qu'on ne croirait, +monsieur, plus que les plus beaux messieurs du monde et que tous les +tenors et que tous les generaux. + +--Vraiment? Que faisait-il donc? + +--Oh! ca va vous etonner d'abord, vu que vous ne l'avez pas connu dans +son beau temps. Moi, quand je l'ai rencontre, c'etait a un bal aussi, +car il les a toujours frequentes. J'ai ete prise en l'apercevant, mais +prise comme un poisson avec une ligne. Il etait gentil, monsieur, +gentil a faire pleurer quand on le regardait, brun comme un corbeau, +et frise, avec des yeux noirs aussi grands que des fenetres. Ah! oui, +c'etait un joli garcon. Il m'a emmenee ce soir-la, et je ne l'ai plus +quitte, jamais, pas un jour, malgre tout! Oh! il m'en a fait voir de +dures! + +Le docteur demanda: + +--Vous etes maries? + +Elle repondit simplement: + +--Oui, monsieur, ... sans ca il m'aurait lachee comme les autres. J'ai +ete sa femme et sa bonne, tout, tout ce qu'il a voulu ... et il m'en a +fait pleurer ... des larmes que je ne lui montrais pas! Car il me +racontait ses aventures, a moi ... a moi ... monsieur ... sans +comprendre quel mal ca me faisait de l'ecouter ... + +--Mais quel metier faisait-il, enfin? + +--C'est vrai ... j'ai oublie de vous le dire. Il etait premier garcon +chez Martel, mais un premier comme on n'en avait jamais eu ... un +artiste a dix francs l'heure, en moyenne ... + +--Martel?... qui ca, Martel?... + +--Le coiffeur, monsieur, le grand coiffeur de l'Opera qui avait toute +la clientele des actrices. Oui, toutes les actrices les plus huppees +se faisaient coiffer par Ambroise et lui donnaient des gratifications +qui lui ont fait une fortune. Ah! monsieur, toutes les femmes sont +pareilles, oui, toutes. Quand un homme leur plait, elles se l'offrent. +C'est si facile ... et ca fait tant de peine a apprendre. Car il me +disait tout ... il ne pouvait pas se taire ... non, il ne pouvait pas. +Ces choses-la donnent tant de plaisir aux hommes! plus de plaisir +encore a dire qu'a faire peut-etre. + +Quand je le voyais rentrer le soir, un peu palot, l'air content, +l'oeil brillant, je me disais: "Encore une. Je suis sure qu'il en a +leve encore une". Alors j'avais envie de l'interroger, une envie qui +me cuisait le coeur, et aussi une autre envie de ne pas savoir, de +l'empecher de parler s'il commencait. Et nous nous regardions. + +Je savais bien qu'il ne se tairait pas, qu'il allait en venir a la +chose. Je sentais cela a son air, a son air de rire, pour me faire +comprendre. "J'en ai une bonne aujourd'hui, Madeleine." Je faisais +semblant de ne pas voir, de ne pas deviner; et je mettais le couvert; +j'apportais la soupe; je m'asseyais en face de lui. + +Dans ces moments-la, monsieur, c'est comme si on m'avait ecrase mon +amitie pour lui dans le corps, avec une pierre. Ca fait mal, allez, +rudement. Mais il ne saisissait pas, lui, il ne savait pas; il avait +besoin de conter cela a quelqu'un, de se vanter, de montrer combien on +l'aimait ... et il n'avait que moi a qui le dire ... vous comprenez +... que moi ... Alors ... il fallait bien l'ecouter et prendre ca +comme du poison. + +Il commencait a manger sa soupe et puis il disait: + +--Encore une, Madeleine. + +Moi je pensais: "Ca y est. Mon Dieu, quel homme! Faut-il que je l'aie +rencontre." + +Alors, il partait: "Encore une, et puis une chouette ..." Et c'etait +une petite du Vaudeville ou bien une petite des Varietes, et puis +aussi des grandes, les plus connues de ces dames de theatre. Il me +disait leurs noms, leurs mobiliers, et tout, tout, oui tout, monsieur +... Des details a m'arracher le coeur. Et il revenait la-dessus, il +recommencait son histoire, d'un bout a l'autre, si content que je +faisais semblant de rire pour qu'il ne se fache pas contre moi. + +Ce n'etait peut-etre pas vrai tout ca! Il aimait tant se glorifier +qu'il etait bien capable d'inventer des choses pareilles! C'etait +peut-etre vrai aussi! Ces soirs-la, il faisait semblant d'etre +fatigue, de vouloir se coucher apres souper. On soupait a onze +heures, monsieur, car il ne rentrait jamais plus tot, a cause des +coiffures de soiree. + +Quand il avait fini son aventure, il fumait des cigarettes en se +promenant dans la chambre, et il etait si joli garcon, avec sa +moustache et ses cheveux frises, que je pensais: "C'est vrai, tout de +meme, ce qu'il raconte. Puisque j'en suis folle, moi, de cet homme-la, +pourquoi donc les autres n'en seraient-elles pas aussi toquees." Ah! +j'en ai eu des envies de pleurer, et de crier, et de me sauver, et de +me jeter par la fenetre, tout en desservant la table pendant qu'il +fumait toujours. Il baillait, en ouvrant la bouche, pour me montrer +combien il etait las, et il disait deux ou trois fois avant de se +mettre au lit. "Dieu que je dormirai bien cette nuit!" + +Je ne lui en veux pas, car il ne savait point combien il me peinait? +Non, il ne pouvait pas le savoir! il aimait se vanter des femmes comme +un paon qui fait la roue. Il en etait arrive a croire que toutes le +regardaient et le voulaient. + +Ca a ete dur quand il a vieilli. + +Oh! monsieur, quand j'ai vu son premier cheveu blanc, j'ai eu un +saisissement a perdre le souffle, et puis une joie--une vilaine +joie--mais si grande, si grande!!! Je me suis dit: "C'est la fin ... +c'est la fin ..." Il m'a semble qu'on allait me sortir de prison. Je +l'aurais donc pour moi toute seule, quand les autres n'en voudraient +plus. + +C'etait un matin, dans notre lit.--Il dormait encore, et je me +penchais sur lui pour le reveiller en l'embrassant lorsque j'apercus +dans ses boucles, sur la tempe, un petit fil qui brillait comme de +l'argent. Quelle surprise! Je n'aurais pas cru cela possible! D'abord +j'ai pense a l'arracher pour qu'il ne le vit pas, lui! mais, en +regardant bien j'en apercus un autre plus haut. Des cheveux blancs! il +allait avoir des cheveux blancs! J'en avais le coeur battant et une +moiteur a la peau; pourtant, j'etais bien contente, au fond! + +C'est laid de penser ainsi, mais j'ai fait mon menage de bon coeur ce +matin-la, sans le reveiller encore; et quand il eut ouvert les yeux, +tout seul, je lui dis: + +--Sais-tu ce que j'ai decouvert pendant que tu dormais? + +--Non. + +--J'ai decouvert que tu as des cheveux blancs. + +Il eut une secousse de depit qui le fit asseoir comme si je l'avais +chatouille et il me dit d'un air mechant: + +--C'est pas vrai! + +--Oui, sur la tempe gauche. Il y en a quatre. + +Il sauta du lit pour courir a la glace. + +Il ne les trouvait pas. Alors je lui montrai le premier, le plus bas, +le petit frise, et je lui disais: + +--Ca n'est pas etonnant avec la vie que tu menes. D'ici a deux ans tu +seras fini. + +Eh bien! monsieur, j'avais dit vrai, deux ans apres on ne l'aurait pas +reconnu. Comme ca change vite un homme! Il etait encore beau garcon +mais il perdait sa fraicheur, et les femmes ne le recherchaient plus. +Ah! j'en ai mene une dure d'existence, moi, en ce temps-la! il m'en a +fait voir de cruelles! Rien ne lui plaisait, rien de rien. Il a quitte +son metier pour la chapellerie, dans quoi il a mange de l'argent. Et +puis il a voulu etre acteur sans y reussir, et puis il s'est mis a +frequenter les bals publics. Enfin, il a eu le bon sens de garder un +peu de bien, dont nous vivons. Ca suffit, mais ca n'est pas lourd! +Dire qu'il a eu presque une fortune a un moment. + +Maintenant vous voyez ce qu'il fait. C'est comme une frenesie qui le +tient. Faut qu'il soit jeune, faut qu'il danse avec des femmes qui +sentent l'odeur et la pommade. Pauvre vieux cheri, va! + +Elle regardait, emue, prete a pleurer, son vieux mari qui ronflait. +Puis, s'approchant de lui a pas legers, elle mit un baiser dans ses +cheveux. Le medecin s'etait leve, et se preparait a s'en aller, ne +trouvant rien a dire devant ce couple bizarre. + +Alors, comme il partait, elle demanda: + +--Voulez-vous tout de meme me donner votre adresse. S'il etait plus +malade j'irais vous chercher. + + + + +UN PORTRAIT + + + + +Tiens, Milial! dit quelqu'un pres de moi. + +Je regardai l'homme qu'on designait, car, depuis longtemps j'avais +envie de connaitre ce Don Juan. + +Il n'etait plus jeune. Les cheveux gris, d'un gris trouble, +ressemblaient un peu a ces bonnets a poil dont se coiffent certains +peuples du Nord, et sa barbe fine, assez longue, tombant sur la +poitrine, avait aussi des airs de fourrure. Il causait avec une +femme, penche vers elle, parlant a voix basse, en la regardant avec un +oeil doux, plein d'hommages et de caresses. + +Je savais sa vie, ou du moins ce qu'on en connaissait. Il avait ete +aime follement, plusieurs fois; et des drames avaient eu lieu ou son +nom se trouvait mele. On parlait de lui comme d'un homme tres +seduisant, presque irresistible. Lorsque j'interrogeais les femmes qui +faisaient le plus son eloge, pour savoir d'ou lui venait cette +puissance, elles repondaient toujours, apres avoir quelque temps +cherche: + +--Je ne sais pas ... c'est du charme. + +Certes, il n'etait pas beau. Il n'avait rien des elegances dont nous +supposons doues les conquerants de coeurs feminins. Je me demandais, +avec interet, ou etait cachee sa seduction. Dans l'esprit?... On ne +m'avait jamais cite ses mots ni meme celebre son intelligence ... +Dans le regard?... Peut-etre ... Ou dans la voix?... La voix de +certains etres a des graces sensuelles, irresistibles, la saveur des +choses exquises a manger. On a faim de les entendre, et le son de +leurs paroles penetre en nous comme une friandise. + +Un ami passait. Je lui demandai: + +--Tu connais M. Milial? + +--Oui. + +--Presente-nous donc l'un a l'autre. + +Une minute plus tard, nous echangions une poignee de main et nous +causions entre deux portes. Ce qu'il disait etait juste, agreable a +entendre, sans contenir rien de superieur. La voix en effet, etait +belle, douce, caressante, musicale; mais j'en avais entendu de plus +prenantes, de plus remuantes. On l'ecoutait avec plaisir, comme on +regarderait couler une jolie source. Aucune tension de pensee n'etait +necessaire pour le suivre, aucun sous-entendu ne surexcitait la +curiosite, aucune attente ne tenait en eveil l'interet. Sa +conversation etait plutot reposante et n'allumait point en nous soit +un vif desir de repondre et de contredire, soit une approbation ravie. + +Il etait d'ailleurs aussi facile de lui donner la replique que de +l'ecouter. La reponse venait aux levres d'elle-meme, des qu'il avait +fini de parler, et les phrases allaient vers lui comme si ce qu'il +avait dit les faisait sortir de la bouche naturellement. + +Une reflexion me frappa bientot. Je le connaissais depuis un quart +d'heure, et il me semblait qu'il etait un de mes anciens amis, que +tout, de lui, m'etait familier depuis longtemps: sa figure, ses +gestes, sa voix, ses idees. + +Brusquement, apres quelques instants de causerie, il me paraissait +installe dans mon intimite. Toutes les portes etaient ouvertes entre +nous, et je lui aurais fait peut-etre, sur moi-meme, s'il les avait +sollicitees, ces confidences que, d'ordinaire, on ne livre qu'aux plus +anciens camarades. + +Certes, il y avait la un mystere. Ces barrieres fermees entre tous les +etres, et que le temps pousse une a une, lorsque la sympathie, les +gouts pareils, une meme culture intellectuelle et des relations +constantes les ont decadenassees peu a peu, semblaient ne pas exister +entre lui et moi, et, sans doute, entre lui et tous ceux, hommes et +femmes, que le hasard jetait sur sa route. + +Au bout d'une demi-heure, nous nous separames en nous promettant de +nous revoir souvent, et il me donna son adresse apres m'avoir invite a +dejeuner, le surlendemain. + +Ayant oublie l'heure, j'arrivai trop tot; il n'etait pas rentre. Un +domestique correct et muet ouvrit devant moi un beau salon un peu +sombre, intime, recueilli. Je m'y sentis a l'aise, comme chez moi. Que +de fois j'ai remarque l'influence des appartements sur le caractere et +sur l'esprit! Il y a des pieces ou on se sent toujours bete; d'autres, +au contraire, ou on se sent toujours verveux. Les unes attristent, +bien que claires, blanches et dorees; d'autres egayent, bien que +tenturees d'etoffes calmes. Notre oeil, comme notre coeur, a ses +haines et ses tendresses, dont souvent il ne nous fait point part, et +qu'il impose secretement, furtivement, a notre humeur. L'harmonie des +meubles, des murs, le style d'un ensemble agissent instantanement sur +notre nature intellectuelle comme l'air des bois, de la mer ou de la +montagne modifie notre nature physique. + +Je m'assis sur un divan disparu sous les coussins, et je me sentis +soudain soutenu, porte, capitonne par ces petits sacs de plume +couverts de soie, comme si la forme et la place de mon corps eussent +ete marquees d'avance sur ce meuble. + +Puis je regardai. Rien d'eclatant dans la piece; partout de belles +choses modestes, des meubles simples et rares, des rideaux d'Orient +qui ne semblaient pas venir du Louvre, mais de l'interieur d'un harem, +et, en face de moi, un portrait de femme. C'etait un portrait de +moyenne grandeur, montrant la tete et le haut du corps, et les mains +qui tenaient un livre. Elle etait jeune nu-tete, coiffee de bandeaux +plats, souriant un peu tristement. Est-ce parce qu'elle avait la tete +nue, ou bien par l'impression de son allure si naturelle, mais jamais +portrait de femme ne me parut etre chez lui autant que celui-la, dans +ce logis. Presque tous ceux que je connais sont en representation, +soit que la dame ait des vetements d'apparat, une coiffure seyante, un +air de bien savoir qu'elle pose devant le peintre d'abord, et ensuite +devant tous ceux qui la regarderont, soit qu'elle ait pris une +attitude abandonnee dans un neglige bien choisi. + +Les unes sont debout, majestueuses, en pleine beaute, avec un air de +hauteur qu'elles n'ont pas du garder longtemps dans l'ordinaire de la +vie. D'autres minaudent, dans l'immobilite de la toile; et toutes ont +un rien, une fleur ou un bijou, un pli de robe ou de levre qu'on sent +pose par le peintre, pour l'effet. Qu'elles portent un chapeau, une +dentelle sur la tete, ou leurs cheveux seulement, on devine en elles +quelque chose qui n'est point tout a fait naturel. Quoi? On l'ignore, +puisqu'on ne les a pas connues, mais on le sent. Elles semblent en +visite quelque part, chez des gens a qui elles veulent plaire, a qui, +elles veulent se montrer avec tout leur avantage; et elles ont etudie +leur attitude, tantot modeste, tantot hautaine. + +Que dire de celle-la? Elle etait chez elle, et seule. Oui, elle etait +seule, car elle souriait comme on sourit quand on pense solitairement +a quelque chose de triste et de doux, et non comme on sourit quand on +est regardee. Elle etait tellement seule, et chez elle, qu'elle +faisait le vide en tout ce grand appartement, le vide absolu. Elle +l'habitait, l'emplissait, l'animait seule; il y pouvait entrer +beaucoup de monde, et tout ce monde pouvait parler, rire, meme +chanter; elle y serait toujours seule, avec un sourire solitaire, et, +seule, elle le rendrait vivant, de son regard de portrait. + +Il etait unique aussi, ce regard. Il tombait sur moi tout droit, +caressant et fixe, sans me voir. Tous les portraits savent qu'ils sont +contemples, et ils repondent avec les yeux, avec des yeux qui voient, +qui pensent, qui nous suivent, sans nous quitter, depuis notre entree +jusqu'a notre sortie de l'appartement qu'ils habitent. + +Celui-la ne me voyait pas, ne voyait rien, bien que son regard fut +plante sur moi, tout droit. Je me rappelai le vers surprenant de +Baudelaire: + + Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait. + +Ils m'attiraient, en effet, d'une facon irresistible, jetaient en moi +un trouble etrange, puissant, nouveau, ces yeux peints, qui avaient +vecu, ou qui vivaient encore, peut-etre. Oh! quel charme infini et +amollissant comme une brise qui passe, seduisant comme un ciel mourant +de crepuscule lilas, rose et bleu, et un peu melancolique comme la +nuit qui vient derriere sortait de ce cadre sombre et de ces yeux +impenetrables. Ces yeux, ces yeux crees par quelques coups de pinceau, +cachaient en eux le mystere de ce qui semble etre et n'existe pas, de +ce qui peut apparaitre en un regard de femme, de ce qui fait germer +l'amour en nous. + +La porte s'ouvrit. M. Milial entrait. Il s'excusa d'etre en retard. Je +m'excusai d'etre en avance. Puis je lui dis: + +--Est-il indiscret de vous demander quelle est cette femme? + +Il repondit: + +--C'est ma mere, morte toute jeune. + +Et je compris alors d'ou venait l'inexplicable seduction de cet homme! + + + + +L'INFIRME + + + + +Cette aventure m'est arrivee vers 1882. + +Je venais de m'installer dans le coin d'un wagon vide, et j'avais +referme la portiere, avec l'esperance de rester seul, quand elle se +rouvrit brusquement, et j'entendis une voix qui disait: + +--Prenez garde, monsieur, nous nous trouvons juste au croisement des +lignes; le marchepied est tres haut. + +Une autre voix repondit: + +--Ne crains rien, Laurent, je vais prendre les poignees. + +Puis une tete apparut coiffee d'un chapeau rond, et deux mains, +s'accrochant aux lanieres de cuir et de drap suspendues des deux cotes +de la portiere, hisserent lentement un gros corps, dont les pieds +firent sur le marchepied un bruit de canne frappant le sol. + +Or, quand l'homme eut fait entrer son torse dans le compartiment, je +vis apparaitre dans l'etoffe flasque du pantalon, le bout peint en +noir d'une jambe de bois, qu'un autre pilon pareil suivit bientot. + +Une tete se montra derriere ce voyageur, et demanda: + +--Vous etes bien, monsieur? + +--Oui, mon garcon. + +--Alors, voila vos paquets et vos bequilles. + +Et un domestique, qui avait l'air d'un vieux soldat, monta a son tour, +portant en ses bras un tas de choses, enveloppees en des papiers +noirs et jaunes, ficelees soigneusement, et les deposa, l'une apres +l'autre, dans le filet au-dessus de la tete de son maitre. Puis il +dit: + +--Voila, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq. Les bonbons, la poupee, +le tambour, le fusil et le pate de foies gras. + +--C'est bien, mon garcon. + +--Bon voyage, monsieur. + +--Merci, Laurent; bonne sante! + +L'homme s'en alla en repoussant la porte, et je regardai mon voisin. + +Il pouvait avoir trente-cinq ans, bien que ses cheveux fussent presque +blancs; il etait decore, moustachu, fort gros, atteint de cette +obesite poussive des hommes actifs et forts qu'une infirmite tient +immobiles. + +Il s'essuya le front, souffla et, me regardant bien en face: + +--La fumee vous gene-t-elle, monsieur? + +--Non, monsieur. + +Cet oeil, cette voix, ce visage, je les connaissais. Mais d'ou, de +quand? Certes, j'avais rencontre ce garcon-la, je lui avais parle, je +lui avais serre la main. Cela datait de loin, de tres loin, c'etait +perdu dans cette brume ou l'esprit semble chercher a tatons les +souvenirs et les poursuit, comme des fantomes fuyants, sans les +saisir. + +Lui aussi, maintenant, me devisageait avec la tenacite et la fixite +d'un homme qui se rappelle un peu, mais pas tout a fait. + +Nos yeux, genes de ce contact obstine des regards, se detournerent; +puis, au bout de quelques secondes, attires de nouveau par la volonte +obscure et tenace de la memoire en travail, ils se rencontrerent +encore, et je dis: + +--Mon Dieu, monsieur, au lieu de nous observer a la derobee pendant +une heure, ne vaudrait-il pas mieux chercher ensemble ou nous nous +sommes connus? + +Le voisin repondit avec bonne grace: + +--Vous avez tout a fait raison, monsieur. + +Je me nommai: + +--Je m'appelle Henry Bonclair, magistrat. + +Il hesita quelques secondes; puis, avec ce vague de l'oeil et de la +voix qui accompagne les grandes tensions d'esprit: + +--Ah! parfaitement, je vous ai rencontre chez les Poincel, autrefois, +avant la guerre, voila douze ans de cela! + +--Oui, monsieur ... Ah!... ah!... vous etes le lieutenant Revaliere? + +--Oui ... Je fus meme le capitaine Revaliere jusqu'au jour ou j'ai +perdu mes pieds ... tous les deux d'un seul coup, sur le passage d'un +boulet. + +Et nous nous regardames de nouveau, maintenant que nous nous +connaissions. + +Je me rappelais parfaitement avoir vu ce beau garcon mince qui +conduisait les cotillons avec une furie agile et gracieuse et qu'on +avait surnomme, je crois, "la Trombe". Mais derriere cette image, +nettement evoquee, flottait encore quelque chose d'insaisissable, une +histoire que j'avais sue et oubliee, une de ces histoires auxquelles +on prete une attention bienveillante et courte, et qui ne laissent +dans l'esprit qu'une marque presque imperceptible. + +Il y avait de l'amour la-dedans. J'en retrouvais la sensation +particuliere au fond de ma memoire, mais rien de plus, sensation +comparable au fumet que seme pour le nez d'un chien le pied d'un +gibier sur le sol. + +Peu a peu, cependant, les ombres s'eclaircirent et une figure de +jeune fille surgit devant mes yeux. Puis son nom eclata dans ma tete +comme un petard qui s'allume: Mlle de Mandal. Je me rappelais tout, +maintenant. C'etait, en effet, une histoire d'amour, mais banale. +Cette jeune fille aimait ce jeune homme, lorsque je l'avais rencontre, +et on parlait de leur prochain mariage. Il paraissait lui-meme tres +epris, tres heureux. + +Je levai les yeux vers le filet ou tous les paquets, apportes par le +domestique de mon voisin, tremblotaient aux secousses du train, et la +voix du serviteur me revint comme s'il finissait a peine de parler. + +Il avait dit: + +--Voila, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq: les bonbons, la poupee, +le tambour, le fusil et le pate de foies gras. + +Alors, en une seconde, un roman se composa et se deroula dans ma +tete. Il ressemblait d'ailleurs a tous ceux que j'avais lus ou, tantot +le jeune homme, tantot la jeune fille, epouse son fiance ou sa fiancee +apres la catastrophe, soit corporelle, soit financiere. Donc, cet +officier mutile pendant la guerre avait retrouve, apres la campagne, +la jeune fille qui s'etait promise a lui; et, tenant son engagement, +elle s'etait donnee. + +Je jugeais cela beau, mais simple, comme on juge simples tous les +devouements et tous les denouements des livres et du theatre. Il +semble toujours, quand on lit, ou quand on ecoute, a ces ecoles de +magnanimite, qu'on se serait sacrifie soi-meme avec un plaisir +enthousiaste, avec un elan magnifique. Mais on est de fort mauvaise +humeur, le lendemain, quand un ami miserable vient vous emprunter +quelque argent. + +Puis, soudain, une autre supposition, moins poetique et plus +realiste, se substitua a la premiere. Peut-etre s'etait-il marie avant +la guerre, avant l'epouvantable accident de ce boulet lui coupant les +jambes, et avait-elle du, desolee et resignee, recevoir, soigner, +consoler, soutenir ce mari, parti fort et beau, revenu avec les pieds +fauches, affreux debris voue a l'immobilite, aux coleres impuissantes +et a l'obesite fatale. + +Etait-il heureux ou torture? Une envie, legere d'abord, puis +grandissante, puis irresistible, me saisit de connaitre son histoire, +d'en savoir au moins les points principaux, qui me permettraient de +deviner ce qu'il ne pourrait pas ou ne voudrait pas me dire. + +Je lui parlais, tout en songeant. Nous avions echange quelques paroles +banales; et moi, les yeux leves vers le filet, je pensais: "Il a donc +trois enfants: les bonbons sont pour sa femme, la poupee pour sa +petite fille, le tambour et le fusil pour ses fils, ce pate de foies +gras pour lui." + +Soudain, je lui demandai: + +--Vous etes pere, monsieur? + +Il repondit: + +--Non, monsieur. + +Je me sentis soudain confus comme si j'avais commis une grosse +inconvenance et je repris: + +--Je vous demande pardon. Je l'avais pense en entendant votre +domestique parler de jouets. On entend sans ecouter, et on conclut +malgre soi. + +Il sourit, puis murmura: + +--Non, je ne suis meme pas marie. J'en suis reste aux preliminaires. + +J'eus l'air de me souvenir tout a coup. + +--Ah!... c'est vrai, vous etiez fiance, quand je vous ai connu, +fiance avec Mlle de Mandal, je crois. + +--Oui, monsieur, votre memoire est excellente. + +J'eus une audace excessive, et j'ajoutai: + +--Oui, je crois me rappeler aussi avoir entendu dire que Mlle de +Mandal avait epouse monsieur ... monsieur ... + +Il prononca tranquillement ce nom. + +--M. de Fleurel. + +--Oui, c'est cela! Oui ... je me rappelle meme, a ce propos, avoir +entendu parler de votre blessure; + +Je le regardais bien en face; et il rougit. + +Sa figure pleine, bouffie, que l'afflux constant de sang rendait deja +pourpre, se teinta davantage encore. + +Il repondit avec vivacite, avec l'ardeur soudaine d'un homme qui +plaide une cause perdue d'avance, perdue dans son esprit et dans son +coeur, mais qu'il veut gagner devant l'opinion. + +--On a tort, monsieur, de prononcer a cote du mien le nom de Mme de +Fleurel. Quand je suis revenu de la guerre, sans mes pieds, helas! je +n'aurais jamais accepte, jamais, qu'elle devint ma femme. Est-ce que +c'etait possible? Quand on se marie, monsieur, ce n'est pas pour faire +parade de generosite: c'est pour vivre, tous les jours, toutes les +heures, toutes les minutes, toutes les secondes, a cote d'un homme; +et, si cet homme est difforme, comme moi, on se condamne, en +l'epousant, a une souffrance qui durera jusqu'a la mort! Oh! je +comprends, j'admire tous les sacrifices, tous les devouements, quand +ils ont une limite, mais je n'admets pas le renoncement d'une femme a +toute une vie qu'elle espere heureuse, a toutes les joies, a tous les +reves, pour satisfaire l'admiration de la galerie. Quand j'entends +sur le plancher de ma chambre le battement de mes pilons et celui de +mes bequilles, ce bruit de moulin que je fais a chaque pas, j'ai des +exasperations a etrangler mon serviteur. Croyez-vous qu'on puisse +accepter d'une femme de tolerer ce qu'on ne supporte pas soi-meme? Et +puis, vous imaginez-vous que c'est joli, mes bouts de jambes?..." + +Il se tut. Que lui dire? Je trouvais qu'il avait raison! Pouvais-je la +blamer, la mepriser, meme lui donner tort, a elle? Non. Cependant? Le +denouement conforme a la regle, a la moyenne, a la verite, a la +vraisemblance, ne satisfaisait pas mon appetit poetique. Ces moignons +heroiques appelaient un beau sacrifice qui me manquait, et j'en +eprouvais une deception. + +Je lui demandai tout a coup: + +--Mme de Fleurel a des enfants? + +--Oui, une fille et deux garcons. C'est pour eux que je porte ces +jouets. Son mari et elle ont ete tres bons pour moi. + +Le train montait la rampe de Saint-Germain. Il passa les tunnels, +entra en gare, s'arreta. + +J'allais offrir mon bras pour aider la descente de l'officier mutile +quand deux mains se tendirent vers lui, par la portiere ouverte: + +--Bonjour! mon cher Revaliere. + +--Ah! bonjour, Fleurel. + +Derriere l'homme, la femme souriait, radieuse, encore jolie, envoyant +des "bonjour!" de ses doigts gantes. Une petite fille, a cote d'elle, +sautillait de joie, et deux garconnets regardaient avec des yeux +avides le tambour et le fusil passant du filet du wagon entre les +mains de leur pere. + +Quand l'infirme fut sur le quai, tous les enfants l'embrasserent. +Puis on se mit en route, et la fillette, par amitie, tenait dans sa +petite main la traverse vernie d'une bequille, comme elle aurait pu +tenir, en marchand a son cote, le pouce de son grand ami. + + + + +LES + +25 FRANCS DE LA SUPERIEURE + + + + +Ah! certes, il etait drole, le pere Pavilly, avec ses grandes jambes +d'araignee et son petit corps, et ses longs bras, et sa tete en pointe +surmontee d'une flamme de cheveux rouges sur le sommet du crane. + +C'etait un clown, un clown paysan, naturel, ne pour faire des farces, +pour faire rire, pour jouer des roles, des roles simples puisqu'il +etait fils de paysan, paysan lui-meme, sachant a peine lire. Ah! oui, +le bon Dieu l'avait cree pour amuser les autres, les pauvres diables +de la campagne qui n'ont pas de theatres et de fetes; et il les +amusait en conscience. Au cafe, ou lui payait des tournees pour le +garder, et il buvait intrepidement, riant et plaisantant, blaguant +tout le monde sans facher personne, pendant qu'on se tordait autour de +lui. + +Il etait si drole que les filles elles-memes ne lui resistaient pas, +tant elles riaient, bien qu'il fut tres laid. Il les entrainait, en +blaguant, derriere un mur, dans un fosse, dans une etable, puis il les +chatouillait et les pressait, avec des propos si comiques qu'elles se +tenaient les cotes en le repoussant. Alors il gambadait, faisait mine +de se vouloir pendre, et elles se tordaient, les larmes aux yeux; il +choisissait un moment et les culbutait avec tant d'a-propos qu'elles y +passaient toutes, meme celles qui l'avaient brave, histoire de +s'amuser. + +Donc, vers la fin de juin il s'engagea, pour faire la moisson, chez +maitre Le Harivau pres de Rouville. Pendant trois semaines entieres il +rejouit les moissonneurs, hommes et femmes par ses farces, tant le +jour que la nuit. Le jour on le voyait dans la plaine, au milieu des +epis fauches, on le voyait coiffe d'un vieux chapeau de paille qui +cachait son toupet roussatre, ramassant avec ses longs bras maigres et +liant en gerbes le ble jaune; puis s'arretant pour esquisser un geste +drole qui faisait rire a travers la campagne le peuple des +travailleurs qui ne le le quittait point de l'oeil. La nuit il se +glissait comme une bete rampante, dans la paille des greniers ou +dormaient les femmes, et ses mains rodaient, eveillaient des cris, +soulevaient des tumultes. On le chassait a coups de sabots et il +fuyait a quatre pattes, pareil a un singe fantastique au milieu des +fusees de gaiete de la chambree tout entiere. + +Le dernier jour, comme le char des moissonneurs, enrubanne et +cornemusant, plein de cris, de chants, de joie et d'ivresse, allait +sur la grande route blanche, au pas lent de six chevaux pommeles, +conduit par un gars en blouse portant cocarde a sa casquette, Pavilly, +au milieu des femmes vautrees, dansait un pas de satyre ivre qui +tenait, bouche bee, sur les talus des fermes les petits garcons +morveux et les paysans stupefaits de sa structure invraisemblable. + +Tout a coup, en arrivant a la barriere de la ferme de maitre Le +Harivau, il fit un bond en elevant les bras, mais par malheur il +heurta, en retombant, le bord de la longue charrette, culbuta par +dessus, tomba sur la roue et rebondit sur le chemin. + +Ses camarades s'elancerent. Il ne bougeait plus, un oeil ferme, +l'autre ouvert, bleme de peur, ses grands membres allonges dans la +poussiere. + +Quant on toucha sa jambe droite, il se mit a pousser des cris et, +quand on voulut le mettre debout, il s'abattit. + +--Je crais ben qu'il a une patte cassee, dit un homme. + +Il avait, en effet, une jambe cassee. + +Maitre Le Harivau le fit etendre sur une table, et un cavalier courut +a Rouville pour chercher le medecin, qui arriva une heure apres. + +Le fermier fut tres genereux et annonca qu'il payerait le traitement +de l'homme a l'hopital. + +Le docteur emporta donc Pavilly dans sa voiture et le deposa dans un +dortoir peint a la chaux ou sa fracture fut reduite. + +Des qu'il comprit qu'il n'en mourrait pas et qu'il allait etre soigne, +gueri, dorlote, nourri a rien faire, sur le dos, entre deux draps, +Pavilly fut saisi d'une joie debordante, et il se mit a rire d'un rire +silencieux et continu qui montrait ses dents gatees. + +Des qu'une soeur approchait de son lit, il lui faisait des grimaces de +contentement, clignait de l'oeil, tordait sa bouche, remuait son nez +qu'il avait tres long et mobile a volonte. Ses voisins de dortoir, +tout malades qu'ils etaient, ne pouvaient se tenir de rire, et la +soeur superieure venait souvent a son lit pour passer un quart d'heure +d'amusement. Il trouvait pour elle des farces plus droles, des +plaisanteries inedites et comme il portait en lui le germe de tous les +cabotinages, il se faisait devot pour lui plaire, parlait du bon Dieu +avec des airs serieux d'homme qui sait les moments ou il ne faut plus +badiner. + +Un jour, il imagina de lui chanter des chansons. Elle fut ravie et +revint plus souvent; puis, pour utiliser sa voix, elle lui apporta un +livre de cantiques. On le vit alors assis dans son lit, car il +commencait a se remuer, entonnant d'une voix de fausset les louanges +de l'Eternel, de Marie et du Saint-Esprit, tandis que la grosse bonne +soeur, debout a ses pieds, battait la mesure avec un doigt en lui +donnant l'intonation. Des qu'il put marcher, la superieure lui offrit +de le garder quelque temps de plus pour chanter les offices dans la +chapelle, tout en servant la messe et remplissant aussi les fonctions +de sacristain. Il accepta. Et pendant un mois entier on le vit, vetu +d'un surplis blanc, et boitillant, entonner les repons et les psaumes +avec des ports de tete si plaisants que le nombre des fideles +augmenta, et qu'on desertait la paroisse pour venir a vepres a +l'hopital. + +Mais comme tout finit en ce monde, il fallut bien le congedier quand +il fut tout a fait gueri. La superieure, pour le remercier, lui fit +cadeau de vingt-cinq francs. + +Des que Pavilly se vit dans la rue avec cet argent dans sa poche, il +se demanda ce qu'il allait faire. Retournerait-il au village? Pas +avant d'avoir bu un coup certainement, ce qui ne lui etait pas arrive +depuis longtemps, et il entra dans un cafe. Il ne venait pas a la +ville plus d'une fois ou deux par an, et il lui etait reste, d'une de +ces visites en particulier, un souvenir confus et enivrant d'orgie. + +Donc il demanda un verre de fine qu'il avala d'un trait pour graisser +le passage, puis il s'en fit verser un second afin d'en prendre le +gout. + +Des que l'eau-de-vie, forte et poivree, lui eut touche le palais et la +langue, reveillant plus vive, apres cette longue sobriete, la +sensation aimee et desiree de l'alcool qui caresse, et pique, et +aromatise, et brule la bouche, il comprit qu'il boirait la bouteille +et demanda tout de suite ce qu'elle valait, afin d'economiser sur le +detail. On la lui compta trois francs, qu'il paya; puis il commenca a +se griser avec tranquillite. + +Il y mettait pourtant de la methode voulant garder assez de conscience +pour d'autres plaisirs. Donc aussitot qu'il se sentit sur le point de +voir saluer les cheminees il se leva, et s'en alla, d'un pas hesitant, +sa bouteille sous le bras, en quete d'une maison de filles. + +Il la trouva, non sans peine, apres l'avoir demandee a un charretier +qui ne la connaissait pas, a un facteur qui le renseigna mal, a un +boulanger qui se mit a jurer en le traitant de vieux porc, et, enfin, +a un militaire qui l'y conduisit obligeamment, en l'engageant a +choisir la Reine. + +Pavilly, bien qu'il fut a peine midi, entra dans ce lieu de delices ou +il fut recu par une bonne qui voulait le mettre a la porte. Mais il la +fit rire par une grimace, montra trois francs, prix normal des +consommations speciales du lieu, et la suivit avec peine le long d'un +escalier fort sombre qui menait au premier etage. + +Quand il fut entre dans une chambre il reclama la venue de la Reine et +l'attendit en buvant un nouveau coup au goulot meme de sa bouteille. + +La porte s'ouvrit, une fille parut. Elle etait grande, grasse, rouge, +enorme. D'un coup d'oeil sur, d'un coup d'oeil de connaisseur, elle +toisa l'ivrogne ecroule sur un siege et lui dit: + +--T'as pas honte a c't'heure-ci? + +Il balbutia: + +--De quoi, princesse? + +--Mais de deranger une dame avant qu'elle ait seulement mange la +soupe. + +Il voulut rire. + +--Y a pas d'heure pour les braves. + +--Y a pas d'heure non plus pour se saouler, vieux pot. + +Pavilly se facha. + +--Je sieus pas un pot, d'abord, et puis je sieus pas saoul. + +--Pas saoul? + +--Non, je sieus pas saoul. + +--Pas saoul, tu pourrais pas seulement te tenir debout. + +Elle le regardait avec une colere rageuse de femme dont les compagnes +dinent. + +Il se dressa. + +--Me, me, que je danserais une polka. + +Et, pour prouver sa solidite, il monta sur la chaise, fit une +pirouette et sauta sur le lit ou ses gros souliers vaseux plaquerent +deux taches epouvantables. + +--Ah! salop! cria la fille. + +S'elancant, elle lui jeta un coup de poing dans le ventre, un tel coup +de poing que Pavilly perdit l'equilibre, bascula sur les pieds de la +couche, fit une complete cabriole, retomba sur la commode entrainant +avec lui la cuvette et le pot a l'eau, puis s'ecroula par terre en +poussant des hurlements. + +Le bruit fut si violent et ses cris si percants que toute la maison +accourut, monsieur, madame, la servante et le personnel. + +Monsieur, d'abord, voulut ramasser l'homme, mais, des qu'il l'eut mis +debout, le paysan perdit de nouveau l'equilibre, puis se mit a +vociferer qu'il avait la jambe cassee, l'autre, la bonne, la bonne! + +C'etait vrai. On courut chercher un medecin. Ce fut justement celui +qui avait soigne Pavilly chez maitre Le Harivau. + +--Comment, c'est encore vous? dit-il. + +--Oui, m'sieu. + +--Qu'est-ce que vous avez? + +--L'autre qu'on m'a casse itou, m'sieu l'docteur. + +--Qu'est-ce qui vous a fait ca, mon vieux? + +--Une femelle donc. + +Tout le monde ecoutait. Les filles en peignoir, en cheveux, la bouche +encore grasse du diner interrompu, madame furieuse, monsieur inquiet. + +--Ca va faire une vilaine histoire, dit le medecin. Vous savez que la +municipalite vous voit d'un mauvais oeil. Il faudrait tacher qu'on ne +parlat point de cette affaire-la. + +--Comment faire? demanda monsieur. + +--Mais, le mieux, serait d'envoyer cet homme a l'hopital, d'ou il +sort, d'ailleurs, et de payer son traitement. + +Monsieur repondit: + +--J'aime encore mieux ca que d'avoir des histoires. + +Donc Pavilly, une demi-heure apres, rentrait ivre et geignant dans le +dortoir d'ou il etait sorti une heure plus tot. + +La superieure leva les bras, affligee, car elle l'aimait, et +souriante, car il ne lui deplaisait pas de le revoir. + +--Eh bien! mon brave, qu'est-ce que vous avez? + +--L'autre jambe cassee, madame la bonne soeur. + +--Ah! vous etes donc encore monte sur une voiture de paille, vieux +farceur? + +Et Pavilly, confus et sournois, balbutia: + +--Non ... non... Pas cette fois ... pas cette fois... Non ... non... +C'est point d'ma faute, point d'ma faute... C'est une paillasse qu'en +est cause. + +Elle ne put en tirer d'autre explication et ne sut jamais que cette +rechute etait due a ses vingt-cinq francs. + + + + +UN CAS DE DIVORCE + + + + +L'avocat de Mme Chassel prit la parole: + +MONSIEUR LE PRESIDENT, MESSIEURS LES JUGES, + +La cause que je suis charge de defendre devant vous releve bien plus +de la medecine que de la justice, et constitue bien plus un cas +pathologique qu'un cas de droit ordinaire. Les faits semblent simples +au premier abord. + +Un homme jeune, tres riche, d'ame noble et exaltee, de coeur +genereux, devient amoureux d'une jeune fille absolument belle, plus +que belle, adorable, aussi gracieuse, aussi charmante, aussi bonne, +aussi tendre que jolie, et il l'epouse. + +Pendant quelque temps, il se conduit envers elle en epoux plein de +soins et de tendresse; puis il la neglige, la rudoie, semble eprouver +pour elle une repulsion insurmontable, un degout irresistible. Un jour +meme il la frappe, non seulement sans aucune raison, mais meme sans +aucun pretexte. + +Je ne vous ferai point le tableau, messieurs, de ses allures bizarres, +incomprehensibles pour tous. Je ne vous depeindrai point la vie +abominable de ces deux etres, et la douleur horrible de cette jeune +femme. + +Il me suffira pour vous convaincre de vous lire quelques fragments +d'un journal ecrit chaque jour par ce pauvre homme, par ce pauvre +fou. Car c'est en face d'un fou que nous nous trouvons, messieurs, et +le cas est d'autant plus curieux, d'autant plus interessant qu'il +rappelle en beaucoup de points la demence du malheureux prince, mort +recemment, du roi bizarre qui regna platoniquement sur la Baviere. +J'appellerai ce cas: la folie poetique. + +Vous vous rappelez tout ce qu'on raconta de ce prince etrange. Il fit +construire au milieu des paysages les plus magnifiques de son royaume +de vrais chateaux de feerie. La realite meme de la beaute des choses +et des lieux ne lui suffisant pas, il imagina, il crea, dans ces +manoirs invraisemblables, des horizons factices, obtenus au moyen +d'artifices de theatre, des changements a vue, des forets peintes, des +empires de contes ou les feuilles des arbres etaient des pierres +precieuses. Il eut des Alpes et des glaciers, des steppes, des deserts +de sable brules par le soleil; et, la nuit, sous les rayons de la +vraie lune, des lacs qu'eclairaient par dessous de fantastiques lueurs +electriques. Sur ces lacs nageaient des cygnes et glissaient des +nacelles, tandis qu'un orchestre, compose des premiers executants du +monde, enivrait de poesie l'ame du fou royal. + +Cet homme etait chaste, cet homme etait vierge. Il n'aima jamais qu'un +reve, son reve, son reve divin. + +Un soir, il emmena dans sa barque une femme, jeune, belle, une grande +artiste et il la pria de chanter. Elle chanta, grisee elle-meme par +l'admirable paysage, par la douceur tiede de l'air, par le parfum des +fleurs et par l'extase de ce prince jeune et beau. + +Elle chanta, comme chantent les femmes que touche l'amour, puis, +eperdue, fremissante, elle tomba sur le coeur du roi en cherchant ses +levres. + +Mais il la jeta dans le lac, et prenant ses rames gagna la berge, sans +s'inquieter si on la sauvait. + +Nous nous trouvons, messieurs les juges, devant un cas tout a fait +semblable. Je ne ferai plus que lire maintenant des passages du +journal que nous avons surpris dans un tiroir du secretaire. + + * * * * * + +Comme tout est triste et laid, toujours pareil, toujours odieux. Comme +je reve une terre plus belle, plus noble, plus variee. Comme elle +serait pauvre l'imagination de leur Dieu, si leur Dieu existait ou +s'il n'avait pas cree d'autres choses, ailleurs. + +Toujours des bois, de petits bois, des fleuves qui ressemblent aux +fleuves, des plaines qui ressemblent aux plaines, tout est pareil et +monotone. Et l'homme!..... L'homme?.....Quel horrible animal, mechant, +orgueilleux et repugnant. + + * * * * * + +Il faudrait aimer, aimer eperdument, sans voir ce qu'on aime. Car voir +c'est comprendre, et comprendre c'est mepriser. Il faudrait aimer, en +s'enivrant d'elle comme on se grise de vin, de facon a ne plus savoir +ce qu'on boit. Et boire, boire, boire, sans reprendre haleine, jour et +nuit! + + * * * * * + +J'ai trouve, je crois. Elle a dans toute sa personne quelque chose +d'ideal qui ne semble point de ce monde et qui donne des ailes a mon +reve. Ah! mon reve, comme il me montre les etres differents de ce +qu'ils sont. Elle est blonde, d'un blond leger avec des cheveux qui +ont des nuances inexprimables. Ses yeux sont bleus! Seuls les yeux +bleus emportent mon ame. Toute la femme, la femme qui existe au fond +de mon coeur, m'apparait dans l'oeil, rien que dans l'oeil. + +Oh! mystere! Quel mystere? L'oeil?... Tout l'univers est en lui, +puisqu'il le voit, puisqu'il le reflete. Il contient l'univers, les +choses et les etres, les forets et les oceans, les hommes et les +betes, les couchers de soleil, les etoiles, les arts, tout, tout, il +voit, cueille et emporte tout; et il y a plus encore en lui, il y a +l'ame, il y a l'homme qui pense, l'homme qui aime, l'homme qui rit, +l'homme qui souffre! Oh! regardez les yeux bleus des femmes, ceux qui +sont profonds comme la mer, changeants comme le ciel, si doux, si +doux, doux comme les brises, doux comme la musique, doux comme des +baisers, et transparents, si clairs qu'on voit derriere, on voit +l'ame, l'ame bleue qui les colore, qui les anime, qui les divinise. + +Oui, l'ame a la couleur du regard. L'ame bleue seule porte en elle du +reve, elle a pris son azur aux flots et a l'espace. + +L'oeil! Songez a lui! L'oeil! Il boit la vie apparente pour en nourrir +la pensee. Il boit le monde, la couleur, le mouvement, les livres, les +tableaux, tout ce qui est beau et tout ce qui est laid, et il en fait +des idees. Et quand il nous regarde, il nous donne la sensation d'un +bonheur qui n'est point de cette terre. Il nous fait pressentir ce que +nous ignorerons toujours; il nous fait comprendre que les realites de +nos songes sont de meprisables ordures. + +Je l'aime aussi pour sa demarche. + +"Meme quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes", a dit le +poete. + +Quand elle passe on sent qu'elle est d'une autre race que les femmes +ordinaires, d'une race plus legere et plus divine. + +Je l'epouse demain.... J'ai peur ... j'ai peur de tant de choses.... + + * * * * * + +Deux betes, deux chiens, deux loups, deux renards, rodent par les bois +et se rencontrent. L'un est male, l'autre femelle. Ils s'accouplent. +Ils s'accouplent par un instinct bestial qui les force a continuer la +race, leur race, celle dont ils ont la forme, le poil, la taille, les +mouvements et les habitudes. + +Toutes les betes en font autant, sans savoir pourquoi! + +Nous aussi.... + + * * * * * + +C'est cela que j'ai fait en l'epousant, j'ai obei a cet imbecile +emportement qui nous jette vers la femelle. + +Elle est ma femme. Tant que je l'ai idealement desiree elle fut pour +moi le reve irrealisable pres de se realiser. A partir de la seconde +meme ou je l'ai tenue dans mes bras, elle ne fut plus que l'etre dont +la nature s'etait servie pour tromper toutes mes esperances. + +Les a-t-elle trompees?--Non. Et pourtant je suis las d'elle, las a ne +pouvoir la toucher, l'effleurer de ma main ou de mes levres sans que +mon coeur soit souleve par un degout inexprimable, non peut-etre le +degout d'elle, mais un degout plus haut, plus grand, plus meprisant, +le degout de l'etreinte amoureuse, si vile, qu'elle est devenue, pour +tous les etres affines, un acte honteux qu'il faut cacher, dont on ne +parle qu'a voix basse, en rougissant.... + +Je ne peux plus voir ma femme venir vers moi, m'appelant du sourire, +du regard et des bras. Je ne peux plus. J'ai cru jadis que son baiser +m'emporterait dans le ciel. Elle fut souffrante, un jour, d'une fievre +passagere, et je sentis dans son haleine le souffle leger, subtil, +presque insaisissable des pourritures humaines. Je fus bouleverse! + +Oh! la chair, fumier seduisant et vivant, putrefaction qui marche, qui +pense, qui parle, qui regarde et qui sourit, ou les nourritures +fermentent et qui est rose, jolie, tentante, trompeuse comme l'ame. + +Pourquoi les fleurs, seules, sentent-elles si bon, les grandes fleurs +eclatantes ou es, dont les tons, les nuances font fremir mon coeur et +troublent mes yeux. Elles sont si belles, de structures si fines, si +variees et si sensuelles, entr'ouvertes comme des organes, plus +tentantes que des bouches, et creuses avec des levres retournees, +dentelees, charnues, poudrees d'une semence de vie qui, dans chacune, +engendre un parfum different. + +Elles se reproduisent, elles, elles seules, au monde, sans souillure +pour leur inviolable race, evaporant autour d'elles l'encens divin de +leur amour, la sueur odorante de leurs caresses, l'essence de leurs +corps incomparables, de leurs corps pares de toutes les graces, de +toutes les elegances, de toutes les formes, qui ont la coquetterie de +toutes les colorations et la seduction enivrante de toutes les +senteurs.... + + * * * * * + +_Fragments choisis, six mois plus tard_ + +... J'aime les fleurs, non point comme des fleurs, mais comme des +etres materiels et delicieux; je passe mes jours et mes nuits dans les +serres ou je les cache ainsi que les femmes des harems. + +Qui connait, hors moi, la douceur, l'affolement, l'extase fremissante, +charnelle, ideale, surhumaine de ces tendresses; et ces baisers sur la +chair rose, sur la chair rouge, sur la chair blanche miraculeusement +differente, delicate, rare, fine, onctueuse des admirables fleurs. + +J'ai des serres ou personne ne penetre que moi et celui qui en prend +soin. + +J'entre la comme on se glisse en un lieu de plaisir secret. Dans la +haute galerie de verre, je passe d'abord entre deux foules de corolles +fermees, entr'ouvertes ou epanouies qui vont en pente de la terre au +toit. C'est le premier baiser qu'elles m'envoient. + +Celles-la, ces fleurs-la, celles qui parent ce vestibule de mes +passions mysterieuses sont mes servantes et non mes favorites. + +Elles me saluent au passage de leur eclat changeant et de leurs +fraiches exhalaisons. Elles sont mignonnes, coquettes, etagees sur +huit rangs a droite et sur huit rangs a gauche, et si pressees +qu'elles ont l'air de deux jardins venant jusqu'a mes pieds. + +Mon coeur palpite, mon oeil s'allume a les voir, mon sang s'agite dans +mes veines, mon ame s'exalte, et mes mains deja fremissent du desir de +les toucher. Je passe. Trois portes sont fermees au fond de cette +haute galerie. Je peux choisir. J'ai trois harems. + +Mais j'entre le plus souvent chez les orchidees, mes endormeuses +preferees. Leur chambre est basse, etouffante. L'air humide et chaud +rend moite la peau, fait haleter la gorge et trembler les doigts. +Elles viennent, ces filles etranges, de pays marecageux, brulants et +malsains. Elles sont attirantes comme des sirenes, mortelles comme des +poisons, admirablement bizarres, enervantes, effrayantes. En voici qui +semblent des papillons avec des ailes enormes, des pattes minces, des +yeux! Car elles ont des yeux! Elles me regardent, elles me voient, +etres prodigieux, invraisemblables, fees, filles de la terre sacree, +de l'air impalpable et de la chaude lumiere, cette mere du monde. Oui, +elles ont des ailes, et des yeux et des nuances qu'aucun peintre +n'imite, tous les charmes, toutes les graces, toutes les formes qu'on +peut rever. Leur flanc se creuse, odorant et transparent, ouvert pour +l'amour et plus tentant que toute la chair des femmes. Les +inimaginables dessins de leurs petits corps jettent l'ame grisee dans +le paradis des images et des voluptes ideales. Elles tremblent sur +leurs tiges comme pour s'envoler. Vont-elles s'envoler, venir a moi? +Non, c'est mon coeur qui vole au-dessus d'elles comme un male mystique +et torture d'amour. + +Aucune aile de bete ne peut les effleurer. Nous sommes seuls, elles et +moi, dans la prison claire que je leur ai construite. Je les regarde +et je les contemple, je les admire, je les adore l'une apres l'autre. + +Comme elles sont grasses, profondes, roses, d'un rose qui mouille les +levres de desir! Comme je les aime! Le bord de leur calice est frise, +plus pale que leur gorge et la corolle s'y cache, bouche mysterieuse, +attirante, sucree sous la langue, montrant et derobant les organes +delicats, admirables et sacres de ces divines petites creatures qui +sentent bon et ne parlent pas. + +J'ai parfois pour une d'elles une passion qui dure autant que son +existence, quelques jours, quelques soirs. On l'enleve alors de la +galerie commune et on l'enferme dans un mignon cabinet de verre ou +murmure un fil d'eau contre un lit de gazon tropical venu des iles du +grand Pacifique. Et je reste pres d'elle, ardent, fievreux et +tourmente, sachant sa mort si proche, et la regardant se faner, tandis +que je la possede, que j'aspire, que je bois, que je cueille sa courte +vie d'une inexprimable caresse. + + * * * * * + +Lorsqu'il eut termine la lecture de ces fragments, l'avocat reprit: + +"La decence, messieurs les juges, m'empeche de continuer a vous +communiquer les singuliers aveux de ce fou honteusement idealiste. Les +quelques fragments que je viens de vous soumettre vous suffiront, je +crois, pour apprecier ce cas de maladie mentale, moins rare qu'on ne +croit dans notre epoque de demence hysterique et de decadence +corrompue. + +"Je pense donc que ma cliente est plus autorisee qu'aucune autre femme +a reclamer le divorce, dans la situation exceptionnelle ou la place +l'etrange egarement des sens de son mari. + + + + +QUI SAIT? + + + + +I + + +Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais donc ecrire enfin ce qui m'est arrive! +Mais le pourrai-je? l'oserai-je? cela est si bizarre, si inexplicable, +si incomprehensible, si fou! + +Si je n'etais sur de ce que j'ai vu, sur qu'il n'y a eu, dans mes +raisonnements aucune defaillance, aucune erreur dans mes +constatations, pas de lacune dans la suite inflexible de mes +observations, je me croirais un simple hallucine, le jouet d'une +etrange vision. Apres tout, qui sait? + +Je suis aujourd'hui dans une maison de sante; mais j'y suis entre +volontairement, par prudence, par peur! Un seul etre connait mon +histoire. Le medecin d'ici. Je vais l'ecrire. Je ne sais trop +pourquoi? Pour m'en debarrasser, car je la sens en moi comme un +intolerable cauchemar. + +La voici: + +J'ai toujours ete un solitaire, un reveur, une sorte de philosophe +isole, bienveillant, content de peu, sans aigreur contre les hommes et +sans rancune contre le ciel. J'ai vecu seul, sans cesse, par suite +d'une sorte de gene qu'insinue en moi la presence des autres. Comment +expliquer cela? Je ne le pourrais. Je ne refuse pas de voir le monde, +de causer, de diner avec des amis, mais lorsque je les sens depuis +longtemps pres de moi, meme les plus familiers, ils me lassent, me +fatiguent, m'enervent, et j'eprouve une envie grandissante, +harcelante, de les voir partir ou de m'en aller, d'etre seul. + +Cette envie est plus qu'un besoin, c'est une necessite irresistible. +Et si la presence des gens avec qui je me trouve continuait, si je +devais, non pas ecouter, mais entendre longtemps encore leurs +conversations, il m'arriverait, sans aucun doute, un accident. Lequel? +Ah! qui sait? Peut-etre une simple syncope? oui! probablement! + +J'aime tant etre seul que je ne puis meme supporter le voisinage +d'autres etres dormant sous mon toit; je ne puis habiter Paris parce +que j'y agonise indefiniment. Je meurs moralement, et suis aussi +supplicie dans mon corps et dans mes nerfs par cette immense foule qui +grouille, qui vit autour de moi, meme quand elle dort. Ah! le sommeil +des autres m'est plus penible encore que leur parole. Et je ne peux +jamais me reposer, quand je sais, quand je sens, derriere un mur, des +existences interrompues par ces regulieres eclipses de la raison. + +Pourquoi suis-je ainsi! Qui sait? La cause en est peut-etre fort +simple: je me fatigue tres vite de tout ce qui ne se passe pas en moi. +Et il y a beaucoup de gens dans mon cas. + +Nous sommes deux races sur la terre. Ceux qui ont besoin des autres, +que les autres distraient, occupent, reposent, et que la solitude +harasse, epuise, aneantit, comme l'ascension d'un terrible glacier ou +la traversee du desert, et ceux que les autres, au contraire, lassent, +ennuient, genent, courbaturent, tandis que l'isolement les calme, les +baigne de repos dans l'independance et la fantaisie de leur pensee. + +En somme, il y a la un normal phenomene psychique. Les uns sont doues +pour vivre en dehors, les autres pour vivre en dedans. Moi, j'ai +l'attention exterieure courte et vite epuisee, et, des qu'elle arrive +a ses limites, j'en eprouve dans tout mon corps et dans toute mon +intelligence, un intolerable malaise. + +Il en est resulte que je m'attache, que je m'etais attache beaucoup +aux objets inanimes qui prennent, pour moi, une importance d'etres, et +que ma maison est devenue, etait devenue, un monde ou je vivais d'une +vie solitaire et active, au milieu de choses, de meubles, de bibelots +familiers, sympathiques a mes yeux comme des visages. Je l'en avais +emplie peu a peu, je l'en avais paree, et je me sentais dedans, +content, satisfait, bien heureux comme entre les bras d'une femme +aimable dont la caresse accoutumee est devenue un calme et doux +besoin. + +J'avais fait construire cette maison dans un beau jardin qui l'isolait +des routes, et a la porte d'une ville ou je pouvais trouver, a +l'occasion, les ressources de societe dont je sentais, par moments, le +desir. Tous mes domestiques couchaient dans un batiment eloigne, au +fond du potager, qu'entourait un grand mur. L'enveloppement obscur des +nuits, dans le silence de ma demeure perdue, cachee, noyee sous les +feuilles des grands arbres, m'etait si reposant et si bon, que +j'hesitais chaque soir, pendant plusieurs heures, a me mettre au lit +pour le savourer plus longtemps. + +Ce jour-la, on avait joue _Sigurd_ au theatre de la ville. C'etait la +premiere fois que j'entendais ce beau drame musical et feerique, et +j'y avais pris un vif plaisir. + +Je revenais a pied, d'un pas allegre, la tete pleine de phrases +sonores, et le regard hante par de jolies visions. Il faisait noir, +noir, mais noir au point que je distinguais a peine la grande route, +et que je faillis, plusieurs fois, culbuter dans le fosse. De l'octroi +chez moi, il y a un kilometre environ, peut-etre un peu plus, soit +vingt minutes de marche lente. Il etait une heure du matin, une heure +ou une heure et demie; le ciel s'eclaircit un peu devant moi et le +croissant parut, le triste croissant du dernier quartier de la lune. +Le croissant du premier quartier, celui qui se leve a quatre ou cinq +heures du soir, est clair, gai, frotte d'argent, mais celui qui se +leve apres minuit est rougeatre, morne, inquietant; c'est le vrai +croissant du Sabbat? Tous les noctambules ont du faire cette +remarque. Le premier, fut-il mince comme un fil, jette une petite +lumiere joyeuse qui rejouit le coeur, et dessine sur la terre des +ombres nettes; le dernier repand a peine une lueur mourante, si terne +qu'elle ne fait presque pas d'ombres. + +J'apercus au loin la masse sombre de mon jardin, et je ne sais d'ou me +vint une sorte de malaise a l'idee d'entrer la-dedans. Je ralentis le +pas. Il faisait tres doux. Le gros tas d'arbres avait l'air d'un +tombeau ou ma maison etait ensevelie. + +J'ouvris ma barriere et je penetrai dans la longue allee de sycomores, +qui s'en allait vers le logis, arquee en voute comme un haut tunnel, +traversant des massifs opaques et contournant des gazons ou les +corbeilles de fleurs plaquaient, sous les tenebres palies, des taches +ovales aux nuances indistinctes. + +En approchant de la maison, un trouble bizarre me saisit. Je +m'arretai. On n'entendait rien. Il n'y avait pas dans les feuilles un +souffle d'air. "Qu'est-ce que j'ai donc?" pensai-je. Depuis dix ans je +rentrais ainsi sans que jamais la moindre inquietude m'eut effleure. +Je n'avais pas peur. Je n'ai jamais eu peur, la nuit. La vue d'un +homme, d'un maraudeur, d'un voleur m'aurait jete une rage dans le +corps, et j'aurais saute dessus sans hesiter. J'etais arme, +d'ailleurs. J'avais mon revolver. Mais je n'y touchai point, car je +voulais resister a cette influence de crainte qui germait en moi. + +Qu'etait-ce? Un pressentiment? Le pressentiment mysterieux qui +s'empare des sens des hommes quand ils vont voir de l'inexplicable? +Peut-etre? Qui sait? + +A mesure que j'avancais, j'avais dans la peau des tressaillements, et +quand je fus devant le mur, aux auvents clos, de ma vaste demeure, je +sentis qu'il me faudrait attendre quelques minutes avant d'ouvrir la +porte et d'entrer dedans. Alors, je m'assis sur un banc, sous les +fenetres de mon salon. Je restai la, un peu vibrant, la tete appuyee +contre la muraille, les yeux ouverts sur l'ombre des feuillages. +Pendant ces premiers instants, je ne remarquai rien d'insolite autour +de moi. J'avais dans les oreilles quelques ronflements; mais cela +m'arrive souvent. Il me semble parfois que j'entends passer des +trains, que j'entends sonner des cloches, que j'entends marcher une +foule. + +Puis bientot, ces ronflements devinrent plus distincts, plus precis, +plus reconnaissables. Je m'etais trompe. Ce n'etait pas le +bourdonnement ordinaire de mes arteres qui mettait dans mes oreilles +ces rumeurs, mais un bruit tres particulier, tres confus cependant, +qui venait, a n'en point douter, de l'interieur de ma maison. + +Je le distinguais a travers le mur, ce bruit continu, plutot une +agitation qu'un bruit, un remuement vague d'un tas de choses, comme si +on eut secoue, deplace, traine doucement tous mes meubles. + +Oh! je doutai, pendant un temps assez long encore, de la surete de mon +oreille. Mais l'ayant collee contre un auvent pour mieux percevoir ce +trouble etrange de mon logis, je demeurai convaincu, certain, qu'il se +passait chez moi quelque chose d'anormal et d'incomprehensible. Je +n'avais pas peur, mais j'etais ... comment exprimer cela ... effare +d'etonnement. Je n'armai pas mon revolver--devinant fort bien que je +n'en avais nul besoin. J'attendis. + +J'attendis longtemps, ne pouvant me decider a rien, l'esprit lucide, +mais follement anxieux. J'attendis, debout, ecoutant toujours le +bruit qui grandissait, qui prenait, par moments, une intensite +violente, qui semblait devenir un grondement d'impatience, de colere, +d'emeute mysterieuse. + +Puis soudain, honteux de ma lachete, je saisis mon trousseau de clefs, +je choisis celle qu'il me fallait, je l'enfoncai dans la serrure, je +la fis tourner deux fois, et poussant la porte de toute ma force, +j'envoyai le battant heurter la cloison. + +Le coup sonna comme une detonation de fusil, et voila qu'a ce bruit +d'explosion repondit, du haut en bas de ma demeure, un formidable +tumulte. Ce fut si subit, si terrible, si assourdissant que je reculai +de quelques pas, et que, bien que le sentant toujours inutile, je +tirai de sa gamine mon revolver. + +J'attendis encore, oh! peu de temps. Je distinguais, a present, un +extraordinaire pietinement sur les marches de mon escalier, sur les +parquets, sur les tapis, un pietinement, non pas de chaussures, de +souliers humains, mais de bequilles, de bequilles de bois et de +bequilles de fer qui vibraient comme des cymbales. Et voila que +j'apercus tout a coup, sur le seuil de ma porte, un fauteuil, mon +grand fauteuil de lecture, qui sortait en se dandinant. Il s'en alla +par le jardin. D'autres le suivaient, ceux de mon salon, puis les +canapes bas et se trainant comme des crocodiles sur leurs courtes +pattes, puis toutes mes chaises, avec des bonds de chevres, et les +petite tabourets qui trottaient comme des lapins. + +Oh! quelle emotion! Je me glissai dans un massif ou je demeurai +accroupi, contemplant toujours ce defile de mes meubles, car ils s'en +allaient tous, l'un derriere l'autre, vite ou lentement, selon leur +taille et leur poids. Mon piano, mon grand piano a queue, passa avec +un galop de cheval emporte et un murmure de musique dans le flanc, les +moindres objets glissaient sur le sable comme des fourmis, les +brosses, les cristaux, les coupes, ou le clair de lune accrochait des +phosphorescences de vers luisants. Les etoffes rampaient, s'etalaient +en flaques a la facon des pieuvres de la mer. Je vis paraitre mon +bureau, un rare bibelot du dernier siecle, et qui contenait toutes les +lettres que j'ai recues, toute l'histoire de mon coeur, une vieille +histoire dont j'ai tant souffert! Et dedans etaient aussi des +photographies. + +Soudain, je n'eus plus peur, je m'elancai sur lui et je le saisis +comme on saisit un voleur, comme on saisit une femme qui fuit; mais il +allait d'une course irresistible, et malgre mes efforts, et malgre ma +colere, je ne pus meme ralentir sa marche. Comme je resistais en +desespere a cette force epouvantable, je m'abattis par terre en +luttant contre lui. Alors, il me roula, me traina sur le sable, et +deja les meubles, qui le suivaient, commencaient a marcher sur moi, +pietinant mes jambes et les meurtrissant; puis, quand je l'eus lache, +les autres passerent sur mon corps ainsi qu'une charge de cavalerie +sur un soldat demonte. + +Fou d'epouvante enfin, je pus me trainer hors de la grande allee et me +cacher de nouveau dans les arbres, pour regarder disparaitre les plus +infimes objets, les plus petits, les plus modestes, les plus ignores +de moi, qui m'avaient appartenu. + +Puis j'entendis, au loin, dans mon logis sonore a present comme les +maisons vides, un formidable bruit de portes refermees. Elles +claquerent du haut en bas de la demeure, jusqu'a ce que celle du +vestibule que j'avais ouverte moi-meme, insense, pour ce depart, se +fut close, enfin, la derniere. + +Je m'enfuis aussi, courant vers la ville, et je ne repris mon +sang-froid que dans les rues, en rencontrant des gens attardes. +J'allai sonner a la porte d'un hotel ou j'etais connu. J'avais battu, +avec mes mains, mes vetements, pour en detacher la poussiere, et je +racontai que j'avais perdu mon trousseau de clefs, qui contenait aussi +celle du potager, ou couchaient mes domestiques en une maison isolee, +derriere le mur de cloture qui preservait mes fruits et mes legumes de +la visite des maraudeurs. + +Je m'enfoncai jusqu'aux yeux dans le lit qu'on me donna. Mais je ne +pus dormir, et j'attendis le jour en ecoutant bondir mon coeur. +J'avais ordonne qu'on prevint mes gens des l'aurore, et mon valet de +chambre heurta ma porte a sept heures du matin. + +Son visage semblait bouleverse. + +--Il est arrive cette nuit un grand malheur, monsieur, dit-il. + +--Quoi donc? + +--On a vole tout le mobilier de monsieur, tout, tout, jusqu'aux plus +petits objets. + +Cette nouvelle me fit plaisir. Pourquoi? qui sait? J'etais fort +maitre de moi, sur de dissimuler, de ne rien dire a personne de ce que +j'avais vu, de le cacher, de l'enterrer dans ma conscience comme un +effroyable secret. Je repondis. + +--Alors, ce sont les memes personnes qui m'ont vole mes clefs. Il faut +prevenir tout de suite la police. Je me leve et je vous y rejoindrai +dans quelques instants. + +L'enquete dura cinq mois. On ne decouvrit rien, on ne trouva ni le +plus petit de mes bibelots, ni la plus legere trace des voleurs. +Parbleu! Si j'avais dit ce que je savais ... Si je l'avais dit ... on +m'aurait enferme, moi, pas les voleurs, mais l'homme qui avait pu voir +une pareille chose. + +Oh! je sus me taire. Mais je ne remeublai pas ma maison. C'etait bien +inutile. Cela aurait recommence toujours. Je n'y voulais plus rentrer. +Je n'y rentrai pas. Je ne la revis point. + +Je vins a Paris, a l'hotel, et je consultai des medecins sur mon etat +nerveux qui m'inquietait beaucoup depuis cette nuit deplorable. + +Ils m'engagerent a voyager. Je suivis leur conseil. + + + + +II + + +Je commencai par une excursion en Italie. Le soleil me fit du bien. +Pendant six mois, j'errai de Genes a Venise, de Venise a Florence, de +Florence a Rome, de Rome a Naples. Puis je parcourus la Sicile, terre +admirable par sa nature et ses monuments, reliques laissees par les +Grecs et les Normands. Je passai en Afrique, je traversai +pacifiquement ce grand desert jaune et calme, ou errent des chameaux, +des gazelles et des Arabes vagabonds, ou, dans l'air leger et +transparent, ne flotte aucune hantise, pas plus la nuit que le jour. + +Je rentrai en France par Marseille, et malgre la gaiete provencale, +la lumiere diminuee du ciel m'attrista. Je ressentis, en revenant sur +le continent, l'etrange impression d'un malade qui se croit gueri et +qu'une douleur sourde previent que le foyer du mal n'est pas eteint. + +Puis je revins a Paris. Au bout d'un mois, je m'y ennuyai. C'etait a +l'automne, et je voulus faire, avant l'hiver, une excursion a travers +la Normandie, que je ne connaissais pas. + +Je commencai par Rouen, bien entendu, et pendant huit jours, j'errai +distrait, ravi, enthousiasme, dans cette ville du moyen age, dans ce +surprenant musee d'extraordinaires monuments gothiques. + +Or, un soir, vers quatre heures, comme je m'engageais dans une rue +invraisemblable ou coule une riviere noire comme de l'encre nommee +"Eau de Robec", mon attention, toute fixee sur la physionomie bizarre +et antique des maisons, fut detournee tout a coup par la vue d'une +serie de boutiques de brocanteurs qui se suivaient de porte en porte. + +Ah! ils avaient bien choisi leur endroit, ces sordides trafiquants de +vieilleries, dans cette fantastique ruelle, au-dessus de ce cours +d'eau sinistre, sous ces toits pointus de tuiles et d'ardoises ou +grincaient encore les girouettes du passe! + +Au fond des noirs magasins, on voyait s'entasser les bahuts sculptes, +les faiences de Rouen, de Nevers, de Moustiers, des statues peintes, +d'autres en chene, des Christ, des vierges, des saints, des ornements +d'eglise, des chasubles, des chapes, meme des vases sacres et un vieux +tabernacle en bois dore d'ou Dieu avait demenage. Oh! les singulieres +cavernes en ces hautes maisons, en ces grandes maisons, pleines, des +caves aux greniers, d'objets de toute nature, dont l'existence +semblait finie, qui survivaient a leurs naturels possesseurs, a leur +siecle, a leur temps, a leurs modes, pour etre achetes, comme +curiosites, par les nouvelles generations. + +Ma tendresse pour les bibelots se reveillait dans cette cite +d'antiquaires. J'allais de boutique en boutique, traversant, en deux +enjambees, les ponts de quatre planches pourries jetees sur le courant +nauseabond de l'Eau de Robec. + +Misericorde! Quelle secousse! Une de mes plus belles armoires +m'apparut au bord d'une voute encombree d'objets et qui semblait +l'entree des catacombes d'un cimetiere de meubles anciens. Je +m'approchai tremblant de tous mes membres, tremblant tellement que je +n'osais pas la toucher. J'avancais la main, j'hesitais. C'etait bien +elle, pourtant: une armoire Louis XIII unique, reconnaissable par +quiconque avait pu la voir une seule fois. Jetant soudain les yeux un +peu plus loin, vers les profondeurs plus sombres de cette galerie, +j'apercus trois de mes fauteuils couverts de tapisserie au petit +point, puis, plus loin encore, mes deux tables Henri II, si rares +qu'on venait les voir de Paris. + +Songez! songez a l'etat de mon ame! + +Et j'avancai, perclus, agonisant d'emotion, mais j'avancai, car je +suis brave, j'avancai comme un chevalier des epoques tenebreuses +penetrait en un sejour de sortileges. Je retrouvais, de pas en pas, +tout ce qui m'avait appartenu, mes lustres, mes livres, mes tableaux, +mes etoffes, mes armes, tout, sauf le bureau plein de mes lettres, et +que je n'apercus point. + +J'allais, descendant a des galeries obscures pour remonter ensuite aux +etages superieurs. J'etais seul. J'appelais, on ne repondait point. +J'etais seul; il n'y avait personne en cette maison vaste et tortueuse +comme un labyrinthe. + +La nuit vint, et je dus m'asseoir, dans les tenebres, sur une de mes +chaises, car je ne voulais point m'en aller. De temps en temps je +criais:--Hola! hola! quelqu'un! + +J'etais la, certes, depuis plus d'une heure quand j'entendis des pas, +des pas legers, lents, je ne sais ou. Je faillis me sauver; mais, me +raidissant, j'appelai de nouveau, et, j'apercus une lueur dans la +chambre voisine. + +--Qui est la? dit une voix. + +Je repondis: + +--Un acheteur. + +On repliqua: + +--Il est bien tard pour entrer ainsi dans les boutiques. + +Je repris: + +--Je vous attends depuis plus d'une heure. + +--Vous pouviez revenir demain. + +--Demain, j'aurai quitte Rouen; + +Je n'osais point avancer, et il ne venait pas. Je voyais toujours la +lueur de sa lumiere eclairant une tapisserie ou deux anges volaient +au-dessus des morts d'un champ de bataille. Elle m'appartenait aussi. +Je dis: + +--Eh bien! Venez-vous? + +Il repondit: + +--Je vous attends. + +Je me levai et j'allai vers lui. + +Au milieu d'une grande piece etait un tout petit homme, tout petit et +tres gros, gros comme un phenomene, un hideux phenomene. + +Il avait une barbe rare, aux poils inegaux, clairsemes et jaunatres, +et pas un cheveu sur la tete! Pas un cheveu? Comme il tenait sa +bougie elevee a bout de bras pour m'apercevoir, son crane m'apparut +comme une petite lune dans cette vaste chambre encombree de vieux +meubles. La figure etait ridee et bouffie, les yeux imperceptibles. + +Je marchandai trois chaises qui etaient a moi, et les payai +sur-le-champ une grosse somme, en donnant simplement le numero de mon +appartement a l'hotel. Elles devaient etre livrees le lendemain avant +neuf heures. + +Puis je sortis. Il me reconduisit jusqu'a sa porte avec beaucoup de +politesse. + +Je me rendis ensuite chez le commissaire central de la police, a qui +je racontai le vol de mon mobilier et la decouverte que je venais de +faire. + +Il demanda seance tenante des renseignements par telegraphe au parquet +qui avait instruit l'affaire de ce vol, en me priant d'attendre la +reponse. Une heure plus tard, elle lui parvint tout a fait +satisfaisante pour moi. + +--Je vais faire arreter cet homme et l'interroger tout de suite, me +dit-il, car il pourrait avoir concu quelque soupcon et faire +disparaitre ce qui vous appartient. Voulez-vous aller diner et revenir +dans deux heures, je l'aurai ici et je lui ferai subir un nouvel +interrogatoire devant vous. + +--Tres volontiers, monsieur. Je vous remercie de tout mon coeur. + +J'allai diner a mon hotel, et je mangeai mieux que je n'aurais cru. +J'etais assez content tout de meme. On le tenait. + +Deux heures plus tard, je retournai chez le fonctionnaire de la police +qui m'attendait. + +--Eh bien! monsieur, me dit-il en m'apercevant. On n'a pas trouve +votre homme. Mes agents n'ont pu mettre la main dessus. + +Ah! Je me sentis defaillir. + +--Mais ... Vous avez bien trouve sa maison? demandai-je. + +--Parfaitement. Elle va meme etre surveillee et gardee jusqu'a son +retour. Quant a lui, disparu. + +--Disparu? + +--Disparu. Il passe ordinairement ses soirees chez sa voisine, une +brocanteuse aussi, une drole de sorciere, la veuve Bidoin. Elle ne l'a +pas vu ce soir et ne peut donner sur lui aucun renseignement. Il faut +attendre demain. + +Je m'en allai. Ah! que les rues de Rouen me semblerent sinistres, +troublantes, hantees. + +Je dormis si mal, avec des cauchemars a chaque bout de sommeil. + +Comme je ne voulais pas paraitre trop inquiet ou presse, j'attendis +dix heures, le lendemain, pour me rendre a la police. + +Le marchand n'avait pas reparu. Son magasin demeurait ferme. + +Le commissaire me dit: + +--J'ai fait toutes les demarches necessaires. Le parquet est au +courant de la chose; nous allons aller ensemble a cette boutique et la +faire ouvrir, vous m'indiquerez tout ce qui est a vous. + +Un coupe nous emporta. Des agents stationnaient, avec un serrurier, +devant la porte de la boutique, qui fut ouverte. + +Je n'apercus, en entrant, ni mon armoire, ni mes fauteuils, ni mes +tables, ni rien, rien, de ce qui avait meuble ma maison, mais rien, +alors que la veille au soir je ne pouvais faire un pas sans rencontrer +un de mes objets. + +Le commissaire central, surpris, me regarda d'abord avec mefiance. + +--Mon Dieu, monsieur, lui dis-je, la disparition de ces meubles +coincide etrangement avec celle du marchand. + +Il sourit: + +--C'est vrai! Vous avez eu tort d'acheter et de payer des bibelots a +vous, hier. Cela lui a donne l'eveil. + +Je repris: + +--Ce qui me parait incomprehensible, c'est que toutes les places +occupees par mes meubles sont maintenant remplies par d'autres. + +--Oh! repondit le commissaire, il a eu toute la nuit, et des complices +sans doute. Cette maison doit communiquer avec les voisines. Ne +craignez rien, monsieur, je vais m'occuper tres activement de cette +affaire. Le brigand ne nous echappera pas longtemps puisque nous +gardons la taniere. + + * * * * * + +Ah! mon coeur, mon coeur, mon pauvre coeur, comme il battait! + + * * * * * + +Je demeurai quinze jours a Rouen. L'homme ne revint pas. Parbleu! +parbleu! Cet homme-la qui est-ce qui aurait pu l'embarrasser ou le +surprendre? + +Or, le seizieme jour, au matin, je recus de mon jardinier, gardien de +ma maison pillee et demeuree vide, l'etrange lettre que voici: + +"Monsieur, + +"J'ai l'honneur d'informer monsieur +qu'il s'est passe, la nuit derriere, quelque +chose que personne ne comprend, et la +police pas plus que nous. Tous les meubles +sont revenus, tous sans exception, +tous, jusqu'aux plus petits objets. La +maison est maintenant toute pareille a ce +qu'elle etait la veille du vol. C'est a en +perdre la tete. Cela s'est fait dans la nuit +de vendredi a samedi. Les chemins sont +defonces comme si on avait traine tout de +la barriere a la porte. Il en etait ainsi le +jour de la disparition. + +"Nous attendons monsieur, dont je +suis le tres humble serviteur. + +"RAUDIN, PHILIPPE." + +Ah! mais non, ah! mais non, ah! mais non. Je n'y retournerai pas! + +Je portai la lettre au commissaire de Rouen. + +--C'est une restitution tres adroite, dit-il. Faisons les morts. +Nous pincerons l'homme un de ces jours. + + * * * * * + +Mais on ne l'a pas pince. Non. Ils ne l'ont pas pince, et j'ai peur de +lui, maintenant, comme si c'etait une bete feroce lachee derriere moi. + +Introuvable! il est introuvable, ce monstre a crane de lune! On ne le +prendra jamais. Il ne reviendra point chez lui. Que lui importe a lui. +Il n'y a que moi qui peux le rencontrer, et je ne veux pas. + +Je ne veux pas! je ne veux pas! je ne veux pas! + +Et s'il revient, s'il rentre dans sa boutique, qui pourra prouver que +mes meubles etaient chez lui? Il n'y a contre lui que mon temoignage; +et je sens bien qu'il devient suspect. + +Ah! mais non! cette existence n'etait plus possible. Et je ne pouvais +pas garder le secret de ce que j'ai vu. Je ne pouvais pas continuer a +vivre comme tout le monde avec la crainte que des choses pareilles +recommencassent. + +Je suis venu trouver le medecin qui dirige cette maison de sante, et +je lui ai tout raconte. + +Apres m'avoir interroge longtemps, il m'a dit: + +--Consentiriez-vous, monsieur, a rester quelque temps ici? + +--Tres volontiers, monsieur. + +--Vous avez de la fortune? + +--Oui, monsieur. + +--Voulez-vous un pavillon isole? + +--Oui, monsieur. + +--Voudrez-vous recevoir des amis? + +--Non, monsieur, non, personne. L'homme de Rouen pourrait oser, par +vengeance, me poursuivre ici.... + + * * * * * + +Et je suis seul, seul, tout seul, depuis trois mois. Je suis +tranquille a peu pres. Je n'ai qu'une peur... Si l'antiquaire devenait +fou ... et si on l'amenait en cet asile... Les prisons elles-memes ne +sont pas sures... + +FIN + + + + +TABLE + +L'inutile Beaute + +Le champ d'oliviers + +Mouche + +Le Noye + +L'Epreuve + +Le Masque + +Un Portrait + +L'Infirme + +Les 25 francs de la Superieure + +Un cas de Divorce + +Qui sait? + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'inutile beaute, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INUTILE BEAUTE *** + +***** This file should be named 11175.txt or 11175.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/1/7/11175/ + +Produced by Wilelmina Malliere and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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